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19 septembre 2011 1 19 /09 /septembre /2011 13:53

             L'ouvrage du spécialiste des virus à grande expérience entre autres à l'Institut Pasteur et aux deux plus grands centres américains de lutte contre les virus (CDC d'Atlanta et USAMARIID de l'armée amércaine) possède le mérite singulier, de "remettre les pendules à l'heure" dans les appréciations historiques de l'effet de l'action de parmi les plus petits êtres vivants sur l'espèce humaine, trop souvent ignorante de leur activité. Ainsi de grandes tranches de l'histoire humaine - la conquête par les Occidentaux de l'Amérique, de multiples guerres, dont la première guerre mondiale et ses conséquences... - trop souvent analysées en termes de défaites et de victoires stratégiques de peuples vis-à-vis d'autres, doivent-elles être comprises en prenant en compte l'action des virus, et ce jusqu'à des périodes récentes et même sans doute aussi aujourd'hui. Le propos de Jean-François SALUZZO est de faire revivre l'histoire des hommes, victimes ou chasseurs de virus, en se limitant à quelques agents des plus redoutables. 

 

         Ainsi, à propos de la variole, "ente les XVIème et XVIIème siècles, les Européens auront colonisé l'ensemble du continent américain. En Afrique, la situation a été totalement différente. Au début du XVIIIème siècle, on ne compte que quelques milliers de colons européens, principalement localisés sur des comptoirs côtiers. la pénétration du centre de l'Afrique ne se fera qu'à la fin du XIXème siècle. Contrairement au continent américain, ce sont les maladies qui ont empêché la colonisation du continent africain. Il a fallu attendre la découverte de la quinine pour rendre effective la pénétration des Européens au coeur de l'Afrique. Les maladies infectieuses, et notamment la fièvre jaune, le paludisme, ont constitué un rempart efficace au processus de colonisation. Au XXème siècle, le bilan est sans équivoque : il ne reste quasiment plus d'Amérindiens alors que l'Afrique connaît la plus forte démographie du globe. La fragilité vis-à-vis des maladies d'un côté, la résistance de l'autre expliquent cette évolution." La véritable histoire de la variole, à l'aide des méthodes d'investigations, archéologiques entre autres, peut de nos jours être connue, en révisant à très fortes hausses les hécatombes causées en Amérique par son introduction en Amérique. Elle nous montre aussi qu'à l'activité "naturelle" de cette maladie se mêle parfois des considérations tactiques d'extermination de la part d'hommes possédant une certaine connaissance des voies de sa propagation. Ce qui ressort de cet examen de la variole, de la fièvre jaune, de la poliomyélite, de la grippe, du sida, de la fièvre de Lassa, du virus Ebola et du virus Hantaan, objet d'autant de chapitres de cet ouvrage, c'est l'existence omniprésente et parfois décisive de ces micro-organismes au milieu des conflits humains. Si les hommes ont parfois consciemment introduits ces micro-organismes dans leurs conflits, leur activité a souvent des répercussions imprévisibles, ce qui explique par ailleurs la grande réticences des états-majors de défense des principaux pays quant à l'emploi d'armes bactériologiques. Et ces conséquences, non seulement entravent certaines grandes stratégies (l'impossibilité pour les "Etats-uniens" d'envahir le Canada à une certaine période...), se situent souvent sur le long terme, influant directement sur la démographie de belligérants.

  En conclusion, l'auteur écrit : "Il y aura donc des maladies nouvelles. C'est un fait fatal. Un autre fait aussi fatal est que nous ne saurons jamais les dépister dès leur origine. Lorsque nous aurons des notions de ces maladies, elles seront déjà toutes formées, adultes pourrait-on dire". Ces quelques lignes prophétique ont été écrites par le prix Nobel de médecine, Charles Nicolle, en 1933. Elles ont un corollaire : face à ces nouvelles maladies, il y aura de nouveaux chasseurs de virus. Qui seront-ils? Probablement, comme dans le passé, ils se diviseront en deux groupes : les hommes de terrain, les "cow-boys" de la virologie, comme les appelle la journaliste Laurie Garrett. Ils seront chargés d'aller traquer les virus jusqu'au fin fond des forêts tropicales. A court terme, ils ont à résoudre le mystère du réservoir du virus Ebola qui, après vingt-cinq années de recherche, n'est toujours pas élucidé. Le deuxième groupe comprend les chercheurs des laboratoire qui, grâce à l'amélioration permanente des techniques virologiques, pourront établir l'étiologie virale de certains cancers, ou celle de certaines maladies neuro-dégénératives. Des résultats spectaculaires sont attendus dans les années futures. Les traitements à l'aide d'antiviraux et les vaccins constitueront une part très active des recherches à venir. Les remarquables progrès dans le traitement du sida ou des hépatites ouvrent d'extraordinaires possibilités qui étaient totalement inimaginables il y a une trentaine d'années, lorsque les manuels de virologie indiquaient : "il n'existe aucune traitement antiviral". Face aux scientifiques, il y les virus, les seuls prédateurs de l'homme. Nous avons à plusieurs reprises cité l'exemple des arbovirus : six cent ont été décrits, et nous ne connaissons le pouvoir pathogène que de 10% d'entre eux. Pour la plupart, ils sont présents dans les zones tropicales, mais les facteurs de leur émergence sont progressivement réunis, le transport aérien les rapproche des pays de l'hémisphère Nord. L'exemple du virus West-Nile est très significatif : inconnu du corps médical jusqu'à ces dernières années, il a été introduit depuis peu en Israël, en Roumanie, en Russie et aux Etats-Unis où il persiste. Combien d'autres virus suivront ce même parcours? Comme l'indique Joshua Lederberg, "le monde est un petit village. Toute négligence dans l'étude des maladies en quelque part de notre planète est à notre propre péril." La collaboration entre les "cow-boys" de la virologie et les biologistes moléculaires offre une exceptionnelle opportunité pour combattre les virus dès leur apparition. Les techniques mises au point dans les laboratoires de l'hémisphère Nord doivent bénéficier aux chercheurs des pays tropicaux ; seule une étroite collaboration Nord-Sud peut permettre de dépister les nouveaux virus dès leur apparition. L'histoire du sida doit être retenue." 

C'est donc uns véritable guerre qui se livrent entre l'espèce humaine et différentes espèces virales. C'est ce conflit entre l'espèce dominante de la planète et les différentes espèces aux agents microscopiques, qui a déjà influé dans le cours de l'histoire humaine, qui importe sans doute le plus. Nul doute qu'à trop se focaliser sur ses conflits internes, les hommes peuvent perdre la guerre essentielle...

 

           Ecrit dans un style journalistique, cet ouvrage comporte, à l'appui des analyses et des faits exposés, de nombreux éléments bibliographiques.

 

    L'éditeur présente ce livre de la manière suivante (quatrième de couverture) : "Les manuels d'histoire passent sous silence le rôle souvent décisif joué par les maladies infectueuses dans l'évolution des civilisations. Pourtant, ce ne sont pas Cortez ou Pizarro, avec une poignée de valeureux conquistadores, qui ont anéanti les civilisations précolombiennes, mais bien la variole et la rougeole. Les Américains doivent en partie la conquête de l'Ouest à la fièvre jaune qui, en décimant les troupes de Napoléon stationnées en Haïti, ont conduit Talleyrand à offrir en 1804 la Louisiane, terre maudite, à Jefferson. Cette même maladie provoquera l'échec de Ferdinand de Lesseps dans sa tentative de percement du canal de Panama, tandis que la variole empêchait le conquête du Canada par le jeune Etat américain.

A côté de telles informations inédites, le livre de Jean-François Saluzzo décrit également la véritable guerre menée par des scientifiques courageux et opiniâtres contre ces virus qui sont des prédateurs de l'homme. Walter Reed, par exemple, décide de soumettre ses collègues à la piqûre des moustiques soupçonnés d'être les vecteurs de la fièvre jaune. L'obstination se révélera l'un des traits dominants de ces chercheurs : il faudra quarante ans à Jenner pour imposer la vaccination contre la variole et près d'un siècle pour que Gallo découvre le premier rétrovirus humain responsable d'un cancer. Au prix d'une grande persévérance, et souvent au péril de leur vie, d'audacieux virologues identifieront sur le continent africain les pestes de demain : Ebola, Marburg, Lassa. La guerre contre les virus est un récit passionnant d'une réalité qui nous concerne tous."

 

    Jean-François SALLUZO, docteur ès sciences, docteur en pharmacie, expert de l'Organisation Mondiale de la Santé, en poste actuellement chez Aventis Pasteur, après avoir travaillé 14 ans à l'Institut Pasteur, est également l'auteur d'autres ouvrages spécialisés dans la question des virus : A la conquête des virus (Belin, 2009), Grippe aviaire, sommes-nous prêts?, avec Catherine LACROIX-GERDIL (Belin, 2006), Les virus émergents, avec Pierre VIDAL et Jean-Paul GONZALEZ (IRD Editions, 2005), La variole (PUF, collection Que sais-je?, 2004), Des hommes et des germes (PUF, 2004), Ces hommes qui ont traqué les virus (Plon, 2002)...

 

Jean-François SALUZZO, La guerre contre les virus, Plon, 2002, 290 pages. 

 

Complété le 2 janvier 2013

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31 août 2011 3 31 /08 /août /2011 15:43

               Le livre de l'animateur du CERAS (Centre de recherche et d'action sociales, pôle de réflexion du christianisme social), écrit en pleine crise des euromissiles (dans les années 1980, projet d'implantations d'armes nucléaires stratégiques américaines et soviétiques en Europe) se propose de contribuer à "construire la paix", ce qui dans cette période n'apparaissait pas, plus qu'aujourd'hui, comme "une tâche facultative". Il s'efforce d'abord de présenter les faits objectifs d'une course aux armements, tant qualitative que quantitative, qui menace tout simplement toute vie sur Terre, dans ses aspects scientifiques (poids de la recherche militaire) et stratégiques. Ce qui nous intéresse ici sont surtout les aspects théologiques chrétiens tels qu'ils sont diffusés et compris. C'est précisément pour dissiper un certain nombre de confusions que Christian MELLON présente les vrais et faux problèmes de la défense et les voies du désarmement empruntées dans les différentes institutions internationales, avant d'aborder les deux mille ans de réflexion chrétienne sur la guerre et la paix.

 

            Un bon tiers de son ouvrage est consacré à ces réflexions durant celle longue période, avant dans le dernier tiers, de présenter divers textes officiels des Eglises.

Il commence par d'abord poser la question simple :  Quelle paix? : "La paix n'est pas seulement l'absence de guerre : cette formule revient comme un leitmotiv dans tous les textes émanant de groupes et de responsables chrétiens. On ne saurait trop insister sur ce point. La richesse du mot Shalom dans l'Ancien Testament recouvre bien plus que ce que nous entendons par paix, comme en témoigne d'ailleurs le simple fait que nos Bibles doivent recourir à plusieurs autres mots pour le traduire, selon les contextes : prospérité, bonheur, salut, santé. Don de Dieu à son peuple dans l'ancienne alliance, signe de la présence du Royaume dans la nouvelle, la paix évoque moins un état de tranquillité qu'une relation réussie. C'est pourquoi le Shalom est régulièrement associé à la justice ; non pas la justice abstraite, selon laquelle "chacun a son dû" et se tient satisfait, mais la justice qui fait que les relations entre les hommes et Dieu et entre les hommes entre eux sont ce qu'elles doivent être. Traduit en grec, puis en latin, le Shalom biblique a perdu une grande partie de sa richesse dans le mot français "paix". Affirmer que la paix n'est pas seulement l'absence de guerre, c'est une manière de rappeler la richesse de sens d'un mot trop banalisé. Si les diplomates qui font taire les fusils en signant des traités de paix dont effectivement un métier fort utile, on ne saurait cependant réduire à leur seule activité ce que Jésus avait en vue en déclarant heureux les "artisans de paix".  "Une certaine éducation chrétienne a eu tendance à présenter le conflit comme contraire à l'exigence d'amour du prochain : "Aimez-vous les uns les autres" serait une invitation à éviter tout affrontement. Les affrontements de Jésus lui-même avec les Juifs, les scribes, les marchands du temple et parfois ses disciples sont alors soigneusement passé sous silence. Quel serait donc le sens du commandement "Aimez vos ennemis", si le disciple de Jésus avait pour devoir d'agir en sorte qu'il n'ait jamais d'ennemi? De même, au plan international, on peut être certain qu'un pays qui prendrait des positions courageuses sur les droits de l'homme, les rapports Nord-Sud, le désarmement, la lutte contre les systèmes d'oppression, se ferait un certain nombre d'"ennemis". Irait-on le lui reprocher au nom de l'Evangile?  L'irénisme, la peur du conflit, la recherche immédiate du compromis qui reste gros de conflits futurs ne sont pas des attitudes recommandées par l'Evangile. "Je ne suis pas venu apporter la paix sur terre, mais le glaive", dit Jésus. Ce "glaive" (chez Matthieu) est interprété par Luc comme "division" ; effectivement, c'est bien de cela qu'il s'agit : non le glaive qui tue, mais le glaive qui divise. La parole de Dieu oblige chacun à se situer.(...)". Le jésuite continue en dénonçant la forme du refus du conflit qui consiste à le présenter comme un simple malentendu. Or, c'est là "une manière de voir qui fait bon marché de l'objectivité des enjeux des conflits". S'ils sont aggravés par des malentendus, ils demeurent des réalités sur lesquelles les chrétiens doivent penser et agir. L'auteur présente tour à tour les diverses positions sur l'usage des armes, la position pacifiste, la guerre sainte, la guerre juste, les efforts de limitation de la guerre, les efforts d'élaboration d'un droit international non belliciste, la constitution d'un droit à la guerre plus ou moins restrictif, avant d'aborder l'action des artisans de paix d'aujourd'hui. Affirmant avec force que la paix est une tâche politique, qui exclue à la fois le moralisme et la raison d'Etat, il critique fortement la position des pacifismes pour proposer des formes de lutte et de résistance non-violente qui vont bien au-delà des positions théoriques du refus de la violence. Il s'agit de réviser de fond en comble la notion de guerre juste pour aboutir à la réalisation concrète de l'éthique chrétienne.

 

     Cette éthique chrétienne, bon an mal an, est défendue dans un certain nombre de documents et de débats contemporains. Christian MELLON effectue un survol des positions de l'Eglise catholique, de Pie XII à Jean XXIII, expose les avancées de Vatican II et explique les positions de Paul VI et de Jean-Paul II. Il montre la division des chrétiens sur les stratégies nucléaires, notamment sur la doctrine de dissuasion nucléaire, à travers par exemple la lettre pastorale de l'épiscopat des Etats-Unis (1983), les débats des évêques de RFA (République Fédérale d'Allemagne d'alors) et d'autres épiscopats. La déclaration des évêques de France, "Gagner la paix" (1983) est également analysée. Bien que se penchant surtout sur les prises de position des Eglises catholiques, il n'oublie pas les autres Églises chrétiennes. Dans une annexe, le lecteur peut prendre connaissance du texte de Vatican II, Gaudium et spes (1965), du texte de 1976 sur la position du Saint-Siège sur le désarmement général, du Message à la deuxième session extraordinaire de l'ONU sur le désarmement adressé en 1982 par Jean-Paul II, de la Lettre pastorale des évêques d'Allemagne Fédérale de 1983 (La Justice construit la Paix), d'extraits (car le texte intégral est fort long) de la Lettre pastorale des évêques des Etats-Unis de 1983, du texte de la Déclaration du Conseil oecuménique des Eglises à l'assemblée de Vancouver de 1983 (La Paix et la Justice), du texte "Gagner la paix" de l'épiscopat français de 1983, et enfin de celui de la Déclaration de la 17ème assemblée générale de la Fédération protestante de France de 1983 (La lutte pour la Paix). 

 

    L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "La planète Terre est devenue une poudrière. Quelque 50 à 60 000 têtes nucléaires sont stockées de par le monde, dont la puissance cumulée représente environ 120 000 fois celle de la bombe qui détruisit Hiroshima en 1945. La bataille des euromissiles a suscité une controverse considérable en Europe. Comment accepter que la course aux armements coûte à l'humanité 11 millions de francs par minute?

"Bienheureux les artisans de paix", proclame l'Evangile. Mais bonne volonté et idées généreuses suffisent-elles pour construire la paix dans un monde où l'homme reste un loup pour l'homme? Il faut s'informer, tenter de comprendre, évaluer les dangers, situer les enjeux. Au chrétien désireux d'agir au service de la paix, ce livre propose l'essentiel de ce qu'il faut savoir en matière de politiques de défense, de dissuasion nucléaire et de stratégies de paix. Il interroge deux mille ans de réflexion chrétienne sur la question de la violence. Il présente les récentes prises de position des épiscopats américaine, allemand et français. 

Christian Mellon, jésuite travaillant au Centre de Recherche et d'Action Sociales (CERAS), est reconnu comme l'un des meilleurs connaisseurs du dossier. Il fournit ici un outil exceptionnel d'information et de formation. Nul ne pourra désormais ignorer les termes du débat et les repères d'une attitude qui se veut chrétienne."

 

   Christian MELLON, responsable du pôle formation du CERAS, rédacteur en chef de la revue Projet de 1989 à 1996, fondateur et rédacteur en chef de la revue Alternatives non violentes de 1973 à 1989, est également l'auteur de plusieurs ouvrages sur les mêmes thèmes : La dissuasion civile, avec Jean-Marie MULLER et Jacques SÉMELIN (Fondation pour les Etudes de Défense Nationale, 1984), La non-violence, avec Jacques SÉMELIN (PUF, collection Que sais-je?, 1994), Ethique et violence des armes (Assas-Editions, 1995), Que dit l'Eglise de la politique? (Bulletin de littérature ecclésiastique, juillet-septembre 2008)...

 

Christian MELLON, Chrétiens devant la guerre et la paix, Le Centurion, collection "Eglise et Société"/CERAS, 1984, 215 pages.

 

Complété le 2 janvier 2013

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4 août 2011 4 04 /08 /août /2011 14:12

             Le Cercle Turgot, qui rassemble des experts universitaires, d'entreprises et d'institutions étatiques ou multilatérales, sous la coordination de Jean-pierre CHAMBON, et qui se signale par des vues favorables mais très critiques sur l'économie de marché et le libéralisme, livre là les contributions d'une bonne vingtaine d'auteurs sur ce qui s'annonce, en ce début de la deuxième décennie du XXIème siècle, comme le couple moteur, en tout cas le plus important, de la planète. Alors que beaucoup d'experts, notamment stratégiques, attendaient surtout l'expression tout azimut d'une superpuissance américaine, émerge un monde multipolaire - américain, chinois, arabo-musulman et européen - très évolutif. Comme en écho aux propos du Président des Etats-Unis sur les relations bilatérales des deux géants qui pourraient "façonner le XXIème siècle", ces experts financiers dressent un tableau contrasté où la notion de puissance ne semble pas comprise de la même manière des deux côtés du Pacifique. Il exposent et analysent les données des composantes d'un possible "pacte faustien" qui semble bien moins évident que médiatiquement proclamé. Au moment d'une crise générale de la Dette, il est bon de faire le point sur ce couple, l'un possédant la majeure partie des obligations (financières) de l'autre.

 

     Une première partie qui fait le "diagnostic des forces en présence" et éclaire les mythes et les réalités géopolitiques du moment, pose surtout en fait de nombreuses questions sur la nature de l'ordre mondial en train de se dessiner.

Claude REVEL écrit notamment que "les questions à régler par un éventuel nouvel ordre mondial sont toutes à multiples facettes, interdépendantes et en état dynamique. Dans l'ordre économique, par exemple, les investissements mondiaux incroyablement accrus au cours des vingt dernières années ont été menées dans des logiques financières mais aussi souvent de puissance (cas des fonds souverains) et de sécurité (achats massifs de terres agricoles à l'étranger par certains Etats) ; les flux financiers qui les ont accompagnés les ont ensuite dépassés, dans des logiques de plus en plus parallèles, de moins en moins contrôlées par les Etats et parfois liées à des composantes mafieuses. La circulations accrue des hommes, des techniques, des informations, des cultures... s'est aussi accompagnée de son contraire, phénomènes de repliement religieux et communautaires. Les distinctions traditionnelles entre public et privé ont volé en éclats, avec une interconnexion voire une confusion des rôles entre Etats et acteurs privés dans la définition des quelques règles de gouvernance mondiales... Et face à ces dynamiques complexes, un grand nombre de problèmes mondiaux déjà soulevés au XXème siècle restent non résolus et de plus en plus lancinants : la pauvreté de certaines régions du monde (bien que l'on ait assisté à une enrichissement global de la planète, en termes financiers en tout cas), les déséquilibres démographiques qui quel que soit leur sens sont lourds de conséquences à terme, le caractère limité des ressources naturelles et énergétiques et les défis environnementaux, les risques sociaux au plan mondial, la nécessité de trouver un "terrain de jeu" commun entre "pays riches", émergents et en développement... liste non exhaustive". Pointe à travers ces contributions une véritable inquiétude car la formation d'une certaine gouvernance mondiale n'est absolument pas à la hauteur des enjeux. La Chine, qui a développé un véritable modèle alternatif, une économie de marché dirigée l'a fait en grande partie en faisant des Etats-Unis leur principal partenair économique, dans une sorte de jeu très ouvert de confrontation-compétition-coopération, où, si les accents guerriers appartiennent à un passé proche, existent de nombreux éléments porteurs de conflits plus ou moins graves. L'un de ces conflits portent sur le modèle même de société, au sein d'une gouvernance mondiale en formation : modèle autoritaire de marché, modèle capitaliste libéral, modèle (européen) du rule of law et du public good, système de marché autorégulé par des puissances privées qui ne s'embarrassent pas trop de "règles rigides", système autoritaire... Même si l'espoir reste d'une évolution positive, même lente, de grands nuages pèsent sur le monde, qui, dixit Claude REVEL, "ne fera pas l'économie d'une confrontation sur les modèles." Que de questions en effet : La chine est-elle adaptée au nouvel ordre mondial (alors qu'elle eressemble parfois à un vaste atelier - 25% de la production mondiale - dirigé de l'extérieur)? Chinamérique, l'investissement transfrontalier est-il possible? Entre autres... La contribution de François MEUNIER (Go West, young (Chinese) man!) est très éclairante sur les difficultés, notamment migratoires, à l'intérieur de la Chine immense, avec ses acteurs locaux et centraux aux préoccupations très différentes.

         Une seconde partie sur la logique économique de la Chinamérique et les alternatives à celle qui existe actuellement permet un regard instructif sur l'énigme de "l'économie socialiste de marché" (Jean-Louis CHAMPION) , sur les risques et bénéfices d'une stratégie de coopération (Philippe DESSERTINE) et sur la place de la chine dans la nouvelle gouvernance mondiale (Nicolas BOUZON). La question lancinante que l'on retrouve pratiquement dans tout le livre est de savoir si va émerger une consommation de masse en République populaire de Chine (Jean-Pierre PETIT), tant le modèle économique chinois actuel semble reposer sur des bases financières et sur une production destinée à l'extérieur. Les aspects des relations entre Union Européenne, Chine et Etats-Unis (Hervé de CARMOY), sur les normes en vigueur en Chine (William NAHUM), sur la compétition sino-américaine en Afrique (Serge MICHEL) sont également, entre autres, abordés.

         La troisième partie, décidément d'actualité brûlante, porte sur les questions monétaires. Philippe JURGENSEN pose carrément la question de savoir si ce couple est un couple modèle ou un couple infernal, de nombreux autres auteurs apportant de nombreux éléments - plutôt inquiétants - pour répondre à cette question. Possibilité d'une Nouvelle monnaie de réserve,  Existence d'un dilemme du créancier, sorte de formule novatrice du dilemme du prisonnier (article très technique qui semble récervé à des professionnels de la finance), Positionnement des banques chinoises sur le financement de la croissance, place de l'euro dans ce couple... autant de grands sujets que s'efforce de résumer à la fin de l'ouvrage Bernard ESAMBERT. Dans le déploiement des efforts du pouvoir central chinois dans de multiples domaines (démographie, énergie, éducation...), qui donne une image d'effervescence, se profile un ordre mondial qui commence "à se structurer sur une planète dont le centre de gravité se déplace vers l'Extrême-Orient." L'auteur de La guerre économique mondiale (Olivier Orban, 1991), président actuel de l'association Club des vigilants, ayant derrière lui une grande carrière économique et financière (Rothschild, COB, Lagardère Groupe Arjil...) conclue sur un monde interrogatif circonspect sur l'évolution interne, notamment sur le plan des valeurs, de la Chine.

    Ce livre est d'une tonalité plutôt "optimiste" du point de vue d'économistes plutôt libéraux (parfois critiques sur l'évolution actuelle) et se situe à l'opposé d'autres analystes qui penchent plutôt pour l'émergence d'une rivalité de plus en plus importante entre la Chine et les Etats-Unis. En tout cas, on ne peut que rejoindre une des conclusions de ce recueil de contributions : "Au-delà de cette effervescence canalisée par la primauté de l'économique, un ordre mondial a commencé à se structurer sur une planète dont le centre de gravité se déplace vers l'Extrême-Orient. Après la large domination de l'Occident, une plaque tectonique s'est remise en mouvement, négligeant le multilatéralisme et les bilatéralismes qui jalonnent notre quotidien." 

Rappelons que le cercle Turgot rassemble de nombreux experts (auteurs, économistes, universitaires, chefs d'entreprises, banquiers...) a été créé en 2009, en lien avec l'Institut de Haute Finance (IHIFI), lui-même créé par le Président Pompidou en 1972. Son directeur actuel, Jean-Louis CHAMBON, directeur de publication également de Gestion et auteur ou co-auteur d'ouvrages économiques, dont Repenser la planète finance, regards croisés sur la crise financière, d'avril 2009. 

 

   L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : ""Les relations entre la Chine et les Etats-Unis vont façonner le XXIe siècle" : par cette déclaration, Barack Obama annonçait-il un "pacte faustien", prix à payer pour sortir de la grande crise mondiale? 

La décennie qui vient de s'achever a mis au jour les liens puissants et apparemment contre-nature qu'ont tissés ces deux pays dans les domaines économiques, financiers et monétaires, créant de facto une forme de solidarité et d'interdépendance sans précédent. Etats-Unis et Chine sont-ils en passe, en vertu d'un principe de réalité, de construire durablement des logiques de coopération.? Au point de se partager un directoire mondial, sous la forme d'une nouvelle hyper-puissance : la Chinamérique

Dans cet ouvrage devenu une référence, aujourd'hui réédité en poche, les experts du Cercle Turgot passent au crible les aspects géopolitiques, les mythes et les réalités de la situation des deux partenaires. En analysant dans le détail cette hypothèse d'une Chénamérique, les alternatives possibles, les risques et les bénéfices dont elle est porteuse, ils dessinent les contours du "monde d'après".

 

Cercle Turgot, La Chinamérique, Un couple contre-nature? Eyrolles, Editions d'organisation, 2011, 285 pages.

 

Complété le 19 janvier 2013

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25 juillet 2011 1 25 /07 /juillet /2011 10:19

                Un des grands mérites de cet ouvrage de la maître de conférence à l'Institut Politique de Paris, rédactrice déjà de nombreux articles dans la Revue philosophique de la France et de l'étranger et dans la Revue d'histoire de la Shoah, est de parcourir une partie de l'évolution philosophique européenne, non pas seulement à partir des philosophes clés souvent mentionnés depuis le siècle des Lumières, mais surtout à partir de la production littéraire, philosophique et politique, de loin quantitativement la plus importante, émise par tous les écrivains, commentateurs, journalistes qui diffusent finalement plus les oeuvres qui sont en fin de compte assez peu lues par le grand public. Ce que vise l'auteure, c'est l'influence de toute cette production sur l'idéologie dominante réellement présente dans les sociétés. Au lieu de chercher un bouc émissaire philosophe pour expliquer comment les dictatures, surtout la dictature hitlérienne, a pu être aussi largement acceptée dès son avènement, il s'agit de comprendre comment des philosophies au demeurant claires et souvent résolument tournée vers la Raison, ont pu être rapportées, déformées, faussées pour servir de justification à des politiques contraires à leur esprit. 

 

                Comme l'écrit dans la Préface Bernard BOURGEOIS, c'est un livre engagé, sur le fond et sur la forme. "Son thème est l'une des contradictions intimes, donc intenses, qui, dans l'histoire de l'humanité, font douter, désespérer celle-ci d'elle-même radicalement, dans ce qu'elle s'attribue de plus propre, sa liberté, lorsque cette liberté, non seulement n'est pas à la hauteur d'elle-même, mais se dégrade en servante du mal absolu. il s'agit ici de la catastrophe de la culture allemande au cours du XXème siècle, un siècle après l'apogée concluent, en philosophie, avec Hegel, le développement du rationalisme idéaliste inauguré par Kant. Puisque l'homme est cet être qui, même poussé par ce que l'on appelle des causes, se décide toujours, en être qui veut avoir raison, par des raisons - même seulement formelles -, comment pourrait-on faire abstraction, dans sa conduite, et à proportion de sa culture, d'un rôle de la philosophie, cette élaboration critique la plus compréhensive des raisons alors justifiées dans un contenu rationnel cohérent? Aussi, a-t-on cherché des sources philosophiques du nazisme. Démarche insensée si, par une abstraction égale, mais de ses opposé, qui écarte l'abîme séparant la réalité complexe de la dictature nationale-socialiste et l'idéalité épurée de la libération philosophique, on rattache directement à l'exaltation kantienne de la loi le terrorisme du commandement hitlérien ou à la totalité réconciliante de l'Etat hégélien le totalitarisme génocidaire. L'auteur ne se propose aucunement de reprendre l'histoire de l'instauration réelle du nazisme. Se tenant à l'intérieur du monde de la culture et, plus précisément, de celle-ci en tant qu'elle est ou se prétend philosophie, Edith Fuchs veut, une bonne fois, dégager  de toute responsabilité le grand rationalisme allemand dans la genèse et le développement d'une "pensée" consacrant et, par là, renforçant à ses propres yeux, une barbarie totalitaire qui la déborde réellement. (...) La descente aux enfers philosophico-culturelle fait passer de Kant à Alfred Rosenberg, l'auteur raciste du Mythe du XXème siècle, qui ose pourtant se dire philosophe et kantien. (...) Rosenberg, le pseudo-penseur asservissant en effet une pensée devenue pure propagande à un agir violent dominé par la passion scindante inhumaine. L'intérêt de l'ouvrage (...) est de présenter une telle chute comme échelonnée en une suite de dérives et trahisons par rapport à une origine qui les interdisait absolument, des dérives et trahisons dont le fractionnement et la progressivité ont cependant pu masquer et faciliter la totale négation, qu'elles signifiaient, tout ensemble de la philosophie et de l'humanité. Trois décrochages ponctueraient le tragique destin allemand de la philosophie. le premier maintiendrait celle-ci dans elle-même, c'est-à-dire dans l'intention de penser, mais modifierait son style en lui faisant accueillir et exalter dans son contenu et sa méthode l'Autre de la discursivité systématisante de la raison, l'énergie de la volonté et de la décision: Nietzsche et Carl Schmitt. Dans le deuxième abandon, un tel style emporterait l'intention première de penser pour penser, dont la philosophie même, désormais travestie en simple "vision du monde" mise au service d'une finalité pratique en fait particularisante et arbitrairement absolutisée. Alors se déploierait l'idéologisation de la philosophie - dont L'idéologie allemande de Marx, examiné ici pour un autre texte, semble bien pouvoir être regardée comme étant elle-même un moment -, une idéologisation qu'on dénonce, à propos d'un contexte marqué, d'ailleurs, par le développement de l'anti-judaïsme en antisémitisme, à travers Le déclin de l'Occident de Spengler et ces autres faussaires droitiers artisans de la destruction intellectuelle de l'humanité que furent les si médiocres Schuler, Blüler et autres Paul Lagarde. Enfin, avec Rosenberg et les propagandistes nazis, l'apparence même d'une pensée serve serait abandonnées par les thuriféraires violents de la réalité criminelle. On peut considérer que la première dégradation, tout intra-philosophique qu'elle soit dite, est jugée la plus décisive. La philosophie ne s'y fragilise-t-elle pas elle-même en s'offrant dès lors à la parodie des idéologues et à l'outrage final? C'est pourquoi l'on comprend que tout effort pour l'assurer contre une rechute totalitaire doive remonter jusqu'au strict discours rationnel, si fortement illustré par un Kant et un Hegel. Et que tout ce qui est, notamment d'abord l'éducation et l'enseignement, peut favoriser l'ancrage dans la raison, dont il ne faut pas plus sous-estimer, surtout, que surestimer le pouvoir, doit sans cesse être rappelée à sa propre hauteur, dans son affirmation d'elle-même au fond (...) morale. On peut donc aussi comprendre les réticences exprimées devant l'entreprise philosophique d'Hannah Arendt, qui n'a pas bien lu Kant, tout comme, d'ailleurs, son maître Heidegger, lui aussi convoqué dans le livre d'Edith Fuchs."

 

     Nul doute que cet ouvrage va susciter des polémiques, elles-mêmes souhaitables d'ailleurs, dans un contexte de regain des "valeurs" d'extrême-droite. Se livrant à une étude attentive des auteurs précédemment cité, l'auteure faire percevoir les glissements idéologiques, par des dérives de forme littéraire ou de la langue elle-même. Elle s'inspire entre autres des travaux de Georges MOSSE et de Victor KLEMPERER, comme de ceux de Jean-Pierre FAYE (Langages totalitaires, Hermann, 1972) pour jeter un regard introspectif sur les métamorphoses de la philosophie. Dans sa conclusion, nous pouvons lire notamment : "Pourquoi donc doit-on sans cesse en appeler à Platon, Aristote, Augustin, Thomas, Duns Scot, Kant et tous les autres, en leur attribuant, par trop fréquemment, ce qu'ils n'ont jamais dit? Ce n'est pas que les "trahisons", comme les nomme Enegrèn, fassent défaut aux réfutations que le philosophes administrent à leurs rivaux. Ainsi Hegel ne manque-t-il pas de se livrer à de tendancieuses injustices à l'égard de Kant, par exemple. Mais enfin, il l'a lu et compris et, assurément le fait comprendre à nouveaux frais. Ainsi en va-t-il de Rousseau à l'égard de Hobbes ; de Spinoza à l'endroit des Principes de la philosophie de Mr Descartes, et de même, en régressant jusqu'à Aristote à l'égard de Platon, de ce dernier à l'égard de Parménide. Que dire, en revanche, de la "réfutation" de Marx contenue dans la Condition?, que dire des attaques et trahisons contenues dans La Vie de l'Esprit? Une voie neuve ne s'ouvre à l'intelligence des oeuvres incriminées que sous la condition de la "générosité" cartésienne.(...)". Nous ne pouvons que souscrire à cette dénonciation d'un procédé maintes fois utilisés, afin de frayer une voie nouvelle à une philosophie - au demeurant tout-à-fait louable et parfois espérée - , qui consiste à déformer les oeuvres des prédécesseurs, car ce procédé, suivant l'exemple venu de très haut, est utilisé oeuvres après oeuvres pour distiller d'autres pensées, dans un registre de plus en plus médiocre, voire criminel. Edith FUCHS dénonce à juste titre une sorte d'esthétisme de la rupture qui se rapproche dangereusement souvent d'une irrationalisme esthète, qui fait prendre la beauté de la forme pour la profondeur du champ. Elle appelle fort justement à un abandon de cette manie de nombreux intellectuels - mais cela ne fait-il pas partie intégrante du conflit culturel? - de dénigrer en déformant pour mieux s'affirmer. Pour retourner tout simplement à l'honnêteté intellectuelle et à la raison.

 

  L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Passer de Nietzsche à Rosenberg donne la mesure de la catastrophe dans laquelle a sombré la production philosophique dans l'Allemagne de la "révolution conservatrice". Cette abondante et multiforme littérature aura assurément contribué à faire tenir pour évidences inébranlables des convictions insensées, pour lesquelles le crime devient vertu tandis que le fantasme de la race et du Volk germanique s'élèvent à la valeur suprême. 

C'est à cerner les voies d'un accablante destruction de la philosophie que l'essai s'attache. L'océan des faussaires, loin d'être homogène, fait l'objet d'un travail de distinctions soucieux de ne pas diluer dans la notion vague de "fausse philosophie", l'abîme qui sépare par exemple un Schuler d'un Spengler. C'est que la parodie de philosophie peut venir d'illuminés obsessionnellement antisémites, elle peut venir de francs escrocs, comme elle peut être le fait d'esprits instruits et sans doute sincères. Ceux-là suscitent l'intérêt, d'autant que la réception de leurs inventions connaît un accueil bienveillant fort au-delà du moment de leur apparition. Tel est le cas de Spengler. Examiner son Déclin de l'Occident conduit à introduire une notion neuve : celle d'idéologue philosophique, dont la portée parait généralisable. L'ouvrage se meut donc sur ces deux rives. Il prend son départ dans une perplexité initiale : par quels chemins de pensée et d'écriture la grande tradition philosophique allemande a-t-elle été massacrée pour s'échouer et rendre l'âme, comme il arrive avec les "visions-du-monde" et Le Mythe du XXe siècle.

Mais l'examen de cette question fraye un chemin indépendant de la configuration historique en jeu. La notion d'idéologie philosophique éclaire une classe d'écrits désormais continûment présents : les mots par lesquels Hannah ARENDT se voit elle-même en formulent la nature paradoxale, puisqu'il s'agit de rédiger en philosophe de l'anti-philosophie."

 

   Christian RUBY, dans non.fiction.fr écrit une critique de ce livre. "Aux yeux de beaucoup, cet ouvrage semblera partir un peu dans tous les sens et ne pas aller jusqu'au terme de ce qu'il annonce. Il est vrai que l'auteure (...) semble nous frayer d'abord un chemin perspicace au travers des textes des "philosophes" qui ont popularisé le nazisme, mais paraît rapidement ne pas aller assez loin dans cette exploration pour dériver vers une somme de commentaires plus classiques portant sur les sources utilisées/détournées par eux. Mais c'est peut-être aussi que l'attente suscitée par l'énoncé du projet d'une exploration des écrits des "philosophes" nazis risque de masquer la véritable prospection conduite par l'auteure, laquelle dépasse le cadre d'une simple analyse thématique. Elle s'inquiète, avec beaucoup d'intelligence, de dédouaner la démarche philosophique de ce qui est pris pour tel lorsqu'on croit avoir à faire à des "philosophes", qui sont en réalités des nazis. La question à débattre s'énonce, en effet, d'emblée ainsi : "La philosophie a-t-elle joué un rôle dans l'adhésion au nazisme des intellectuels, parmi lesquels, des philosophes? Peut-on parler de philosophes nazis?" les mots sont choisis. les termes ne sont guère équivoques. L'auteure entend traiter la question sans négliger le fait que philosophie et "philosophie" nazie, cela "sonne comme cercle carré". Non seulement, il s'agit donc de cerner le terreau intellectuel sur lequel ont grandi les phénomènes de croyance et d'adhésion au nazisme dans l'Allemagne de l'époque, mais il s'agit aussi d'analyser comment s'est fabriquée la conviction expresse qui a conduit à l'approbation qui accueillit le succès politique de Hitler en 1933, dans certains milieux philosophiques. Cette dernière approbation n'est pas tombée du ciel, et être hitlérien, l'avoir été, n'avoir jamais cessé de l'être, ne "peut être considéré comme un épisode contingent de la personnalité intellectuelle et morale." On le comprend donc, par parti pris, l'auteure se refuse à placer les textes, discours et ouvrages produits au jour ce cette manière sous le titre de philosophie. Elle entend systématiquement préserver un écart entre la philosophie et cette "philosophie", assez au sérieux pour tenter d'en démonter les mécanismes sans se contenter de la péjorer sans l'étudier. (...)

A nouveau, et il convient sans aucun doute que nous y insistions, c'est l'analyse du discours qui se révèle productive. Il faut effectivement reconduire aussi l'invention mortifère de l'hitlérisme à une rhétorique spécifique, tissée d'un recours à l'intuition, aux images et à une discursivité supra-logique.

Néanmoins, on aurait sans doute aimé que l'auteure poursuive jusqu'au bout son établissement des images conductrices de la nébuleuse "philosophique" hitlérienne. Au contraire de cela, elle se laisse entraîner vers une longue réflexion censée raffiner sa théorie de la parodie et de la ruine de la philosophie, en direction, cette fois, des sociétés de notre temps. Sans doute, d'ailleurs, le constat qu'elle établit d'un enseignement des thèses de Carl Schmitt dans la sphère universitaire (non-critique) laisse-t-il un goût amer. Aussi lorsqu'elle termine son ouvrage, elle cherche encore à repérer, dans la période contemporaine, les discours qui prennent le risque de céder à des compositions peu rigoureuses et des négligences qui détournent les projets philosophiques de la philosophie même. C'est dans cette optique - qui n'est plus celle sur laquelle le livre aurait sans doute dû se concentrer avec plus d'exigence encore - qu'elle nous brosse une conclusion générale attelée à l'analyse de la philosophie de Hannah Arendt. Elle en tire un rapprochement, dont il conviendrait de rediscuter, entre Arendt et la postmodernité, cette fois."


 


 

Edith FUCHS, Entre Chiens et Loups, Dérives politiques dans la pensée allemande du XXème siècle, Editions du Félins, collection Les marches du temps, 2011, 540 pages.

 

Complété le 30 Janvier 2013

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20 juin 2011 1 20 /06 /juin /2011 14:54

                    Au milieu d'une production littéraire sous-entendant ou clamant que les philosophies des Lumières ont fait tout bonnement le lit des totalitarismes du XXème siècle, le livre de l'enseignant en philosophie, sous-titré Réflexions sur un présent en mal d'avenir, s'avère le bienvenu. Reprenant d'abord les principaux thèmes de ces philosophies, à travers les écrits de VOLTAIRE (critiquant PASCAL), de SPINOZA et de KANT, l'auteur recentre leurs apports et conteste un certain nombre d'interprétations un peu rapides (dans une première partie L'Aube), puis passe - peut-être un peu trop rapidement - à la culture actuelle des Modernes (dans une deuxième partie Le Crépuscule). Tout en donnant d'utiles précisions sur la (véritable) pensée des philosophes nommés plus haut, qui ne sont peut-être pas suffisantes pour qui ne connaît pas bien le XVIIIème siècle intellectuel, Claude OBADIA entre un peu trop facilement dans la musique d'ambiance de la fin du XXème siècle, qui donne une certaine responsabilité globale dans l'état de la culture aujourd'hui. Notons tout de même, qu'à l'inverse de certains, il fait justice de certains rapprochements entre les philosophies des Lumières et l'idéologie des totalitarismes qui veulent donner une responsabilité aux premières dans l'holocauste de la Seconde Guerre Mondiale.

 

                 "Comment expliquer que l'Europe des Lumières et de l'avènement du bonheur de la justice par le Droit, l'Europe de la paix que préserveraient les institutions politiques et juridiques, voie aujourd'hui se développer cette défiance qui embrasse tout à la fois les dispositifs institutionnels, les hommes politiques eux-mêmes et enfin les valeurs républicaines consacrées par l'humanisme moderne? Pourquoi et comment pour le dire autrement, les citoyens d'hier, qui croyaient aux vertus publiques et avaient foi dans l'Etat, sont-ils aujourd'hui devenus des ménagères occupées à faire briller leurs parquets et à astiquer leurs parcs automobiles? Enfin, qu'a-t-il bien pu se produire qui puisse expliquer que nous ayons sacrifié l'idée du bonheur comme chose politique pour ne plus voir en lui qu'une affaire purement privée? En quels termes faut-il, dès lors interpréter le devenir de la modernité pour rendre compte de la faillite du politique et expliquer le triomphe du cynisme afférent aux logiques consuméristes émanant du développement du "paradigme individualiste"?

"Faut-il voir, chez (les) deux auteurs (VOLTAIRE et CONDORCET), une surestimation des pouvoirs de la raison? C'est sans doute ce qu'une lecture attentive de ROUSSEAU (...) semble pouvoir laisser penser, tant il est vrai que chez ce dernier le progrès culturel semble impliquer la corruption des moeurs et la -floraison des passions les plus tristes."

"Reste à expliquer (...) comment l'histoire de l'Europe moderne a pu entraîner la faillite des idéaux des Lumières et comment l'idéal de la concorde civile, qui détermina, chez Spinoza, chez Locke et bien sûr Rousseau, la théorie de l'Etat, a pu être supplanté par les anti-valeurs de la post-modernité que constituent l'hédonisme matérialiste et l'hyper-individualisme. Comme l'Europe a-t-elle sacrifié l'idée moderne du bonheur politique pour y substituer une conception individualiste et cynique? Comment, autrement dit, l'idée kantienne de la conjonction, historiquement nécessaire, du processus de moralisation de l'homme et du processus de juridicisation des rapports interétatiques a t-elle pu sombrer? "

  L'auteur estime que cette philosophie des Lumières a jeté un peu trop lourdement les acquis du christianisme et en général tous les aspects de la religion (qui lient les hommes dans un esprit collectif), avec les institutions qui prétendaient les incarner. Faisant appel et demandant d'y revenir, aux écrits de HEGEL, ROUSSEAU et JAURÈS, il pense que l'on doit revivifier un processus d'éthique sociale qui réconcilie les intérêts particuliers, à condition "que ceux-ci soient orientés dans le sens de la réalisation de l'intérêt universel/général." 

   "Car les horreurs du communisme aux inégalités générées par une économie dont l'efficacité n'a d'égale que la précarisation des revenus les plus faibles, écrit l'auteur dans sa conclusion, notre époque démocratique n'en finit plus de déposer le bilan de ses échecs. C'est bien un profond désenchantement qui fixe la nature du défi que nous devons relever. Parce que l'effondrement des valeurs de l'Europe des Lumières a persuadé nos contemporains qu'il est vain de chercher à être heureux dans l'espace de la Cité, il importe au plus haut point de redonner à l'action publique son sens le plus fort, la réalisation du bonheur par la liberté et la justice. Ce n'est qu'à cette condition, redonner à l'action politique sa dignité et son ambition, que nous pourrons, non seulement promouvoir la concorde civile et le perfectionnement social, mais par là, précisément, définit le sens de notre destin commun".

 

       Nous décommandons toute lecture rapide de cet essai, sinon le lecteur risque de ne voir que le tableau d'ensemble, cette musique d'ambiance que nous entendons souvent quant au bilan des Lumières. En effet, brassant temps en lieu de manière très globale, le texte peut donner l'impression d'une certaine uniformité des Lumières, lesquelles auraient donné une culture individualiste, des illusions sur la valeur et les possibilités de la raison humaine. La défiance envers la science (en fait qui est surtout, quand on y regarde tout de même de plus près, une défiance sur l'utilisation dominante qui en est faite...), la tentation de s'en remettre à de nouveaux maîtres à penser (spirituels le plus souvent...), la méfiance envers les institutions démocratiques (en fait, si l'on y regarde de plus près également, envers une utilisation corruptrice de celles-ci...)... semble faire partie effectivement de cette musique post-moderne. Mais les Lumières en elle-mêmes ne sont pas uniformes. L'histoire du XVIIIème siècle est bien l'histoire de conflits intenses entre idéologies contradictoires, et même dans la dernière période de ce siècle, lorsque l'air du temps des Lumières précisément domine (et a même vaincu toute velléité de censure...), des conflits s'expriment toujours. L'histoire de la Révolution française nous fait constater un déploiement de violences extrêmes qui montrent ces conflits, d'abord rampant, se révéler crûment au plein jour.

La philosophie des Lumières prise dans soin ensemble, nous rappelle bien Michel FOUCAULT, n'est pas un humanisme. L'humanisme souvent mis en avant des Lumières n'est qu'une partie du mouvement dit des Lumières, car précisément, à cause du développement du capitalisme, qui fait partie des Lumières, avec tout son déploiement d'organisation rationnelle, se développe dans ce XVIIIème des contradictions qui ne demandent qu'à éclater. Le principal reproche que nous ferons au livre, dont nous recommandons la lecture toutefois, car il permet la réflexion de fond, est de présenter les Lumières comme un ensemble homogène et son héritage comme une culture homogène. Or entre les intellectuels proches souvent de la noblesse qui recherchent les conditions du bien commun, les préoccupations purement économiques et même une désaffection de la partie de la haute bourgeoisie commerçante et financière de tout esprit public et une large fraction de la société qui recherche une sécurité socio-économique qu'elle est en train de perdre (dans les campagnes notamment) existent des tensions si fortes que l'ébullition littéraire - dont on ne commente habituellement qu'une petite partie - ne suffit pas à les atténuer ou à les sublimer. C'est cela que nous aurions aimer que Claude OBADIA montre. Ce qui n'était sans doute pas possible dans un petit livre. Ce que nous déplorons par dessus-tout, c'est cette manière de considérer les Lumières comme une période humaniste. Or, la recherche du bonheur (pas toujours commun), passe par des conflits qui ne donnent pas vraiment une tonalité humaniste à la société du XVIIIème siècle...

Enfin, on ne le dira pas assez, toute une fraction des intellectuels n'a jamais accepté, n'accepte pas et n'acceptera probablement jamais les valeurs des Lumières en elle-même (de liberté et de tolérance notamment), et tout est bon parfois pour reporter sur une des parties idéologiques en conflit, les malheurs ou les déceptions causées par l'expression de leurs conflits. S'il existe des liens entre les développements de la rationalité scientifique, de l'économie industrielle, de la déshumanisation portée par la logique capitaliste, des institutions républicaines, de l'esprit individualiste, ces liens constituent des dynamiques contradictoires, dont chacune est portée par des acteurs différents aux valeurs différentes. Il y aurait beaucoup à dire également sur les causalités établies par l'historiographie dominante. Le livre de Claude OBADIA donne l'occasion d'y réfléchir...

 

   L'éditeur présente le livre (en quatrième de couverture) de la manière suivante : "Héritiers des Lumières, nous sommes pourtant les débiteurs d'un présent qui a enfourché à plusieurs reprises le cheval noir de l'Apocalypse. Pouvons-nous encore croire à la culture comme on eut foi, il y a peu encore, en la raison? Le monde va-t-il tellement mieux depuis qu'avec Spinoza et Voltaire on a déclaré la guerre aux superstitions? Croyons-nous toujours à cette tonitruante idée du bonheur que saint-Just, dans son Discours du 13 Ventôse de l'an II, inscrivit dans la conscience politique moderne? Le bonheur, celui que les Lumières précisément, ont lié au développement de la culture et aux progrès de la démocratie, est-il encore une idée neuve en Europe? Est-il vain aujourd'hui de suspendre, comme Kant nous y exhorta dans ses textes sur la politique et l'histoire, le perfectionnement moral et social de l'humanité au progrès et à la culture? Telles sont les questions qui travaillent de bout en bout le présent essai."

 

   Claude OBADIA (né en 1962), chercheur et chroniqueur d'actualité, enseigne la pholisophie en premier et second cycles universitaires, en classes préparatoires commerciales et en terminale. Ses recherches son centrées sur la philosophie kantienne et néo-kantienne, et sur le devenir des démocraties occidentales, thèmes sur lesquels il a déjà publié de nombreux articles.

 

 

Claude OBADIA, Les Lumières en berne?, Réflexions sur un présent en mal d'avenir, Préface d'Alexis PHILONENKO, L'Harmattan, collection Questions contemporaines, 2011, 142 pages.

 

 

Complété le 11 novembre 2012

 

 

 

 

 

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14 juin 2011 2 14 /06 /juin /2011 16:02

           L'ouvrage d'Isabelle ROBINET (1932-2000), sinologue française spécialiste du taoïsme, qui a participé à la traduction des grands traités de Huainan Zi, un des plus récents en la matière (il date de 1991), tente, à partir des plus récentes découvertes et études sur la pensée chinoise, de faire un survol (très précis) des multiples facettes d'un des trois "enseignements" (avec le boudhisme et le confucianisme). C'est l'histoire détaillée du taoïsme des origines au XIVème siècle qui permet une contextualisation aussi proche que possible de la réalité et d'éclaircir beaucoup d'idées occidentales à son sujet.

 

             Sont examinés successivement la cosmologie et l'anthropologie du taoïsme, des taoïsmes doit-on dire, selon l'auteur. Même si elle met en garde contre une distinction trop franche entre taoïsme religieux et taoïsme philosophique, c'est par ce dernier qu'elle commence, sous les Royaumes Combattants (IVème-IIIème siècle av JC), puis sous les Han (IIème siècle av JC), avant d'en venir aux Maîtres célestes, à GE HONG et à sa tradition. Un grand chapitre est consacré à l'art de "nourrir le principe vital" et aux pratiques élémentaires. L'ouvrage se termine sur le LINGBAO et l'époque des TANG, avec son intégration du boudhisme

 

              Dans son Introduction, elle indique que les taoïsmes n'ont pris formes que peu à peu "en une lente gestation qui fut une intégration progressive de différents éléments anciens" Impossible à dater de façon précise, l'origine du taoïsme est à l'image de ce qu'il devient tout au long de son histoire, "une religion ouverte, en perpétuelle progression et évolution". Il est difficile également d'en cerner les contours, d'établir en quelque sorte une frontière d'avec d'autres pensées, telle il s'en inspire et qu'elles s'en inspirent... Le taoïsme n'a jamais été une religion unifiée et a constamment été une combinaisons d'enseignements fondés sur des révélations originelles diverses.

Isabelle ROBINET, devant cette difficulté fait un certain nombre de choix qui font de nos jours école. "L'un des éléments que nous pourrions choisir pour en définir les frontières est le Canon taoïste (Daozang). On pourrait ainsi poser comme axiome que tous les textes qui sont contenus dans ce Canon sont des textes taoïstes et doivent être intégrés dans une histoire du taoïsme. ce n'est pas une méthode absolument fausse, et pourtant il faudrait à l'évidence en exclure certains textes et se demander alors au nom de quels critères." La sinologue définit ces critères au fur et à mesure de son exposé. "Quant à la date possible de l'émergence du taoïsme, dont il est clair qu'elle est liée à la définition qu'il faut donner à cette religion, certains retiennent la reconnaissance par CAO CAO, en 215 ap JC, de l'Eglise des Tianshi (les "Maîtres célestes"). C'est un fait historique, avéré, commode, certes, mais on ne peut absolument pas réduire le taoïsme à cette Eglise. Une autre date peut alors s'ajouter : celle de la révélation de Shangqing (la "Grande Pureté") entre 365 et 370, en ce qu'elle est une oeuvre d'intégration et d'organisation de données antérieures rassemblées alors en un corpus qui a bénéficié d'une existence officiellement reconnue. Nous arrivons ainsi à deux dates correspondant à deux tendances complémentaires du taoïsme qui ont pris forme organisée et dont on peut considérer que la presque totalité des courants taoïstes ont hérité d'une façon ou d'un autre, à un degré ou à un autre." Mais il faut tenir compte de l'aspect souvent marginal de cette religion et du caractère ésotérique de nombreuses pratiques et de nombreux écrits. 

De même, la séparation entre taoïsme religieux et taoïsme philosophique "n'a rien de pertinent", et elle correspond plutôt à une vision occidentale qui conçoit "mal le rapport entre ce qui leur parait des procédés prosaïques et le but ultime de ceux-ci", rapport oublié également par certains adeptes, et pourtant rappelé par beaucoup de maîtres. Isabelle ROBINET assigne simplement des limites entre le taoïsme et la religion populaire d'une part et le taoïsme et la pensée de l'élite intellectuelle d'autre part. Même si une grande porosité existe entre ces trois domaines, un souci de clarté doit tenir compte des réalités socio-politiques qui ont influencé fortement les diverses orientations du taoïsme. "Ces limites, une fois posées, quels sont les points communs qui peuvent être trouvés, sinon à tous les courants du taoïsme, du moins à un assez grand nombre d'entre eux pour qu'on puisse considérer qu'ils les cimentent ensemble?"

 

        Cette Histoire du taoïsme s'inscrit dans un renouvellement de la sinologie perceptible depuis les écrits de Henri MASPERO, Léon WIEGER et Marcel GRANET, entre autres. Précisément, pour le lecteur soucieux de retrouver les cheminements intellectuels qui permettent de mieux comprendre la pensée chinoise, l'ensemble des textes rassemblés par l'Université du Quebec s'avère précieux. Outre un texte d'Isabelle ROBINET moins long (111 pages) portant également sur l'Histoire du taoïsme, nous pouvons y trouver des livres de ces trois derniers auteurs qui ont marqué les études sur la Chine, et également, ce qui est sans doute à la fois précieux et pas simple à trouver, un ensemble de textes originaux chinois traduits, ainsi le Tao-te-king, le zhuanghi, l'oeuvre de Tchoang-tzeu, Les Tablettes intérieures... Pas moins de 40 textes éclairants en tout.

 

Histoire du taoïsme : des origines au XIVème siècle, Editions du Cerf, 1991, 247 pages ; www.uqac.ca.

 

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7 mai 2011 6 07 /05 /mai /2011 00:00

       Sous titré de façon plus explicite Comment l'Etat prépare la guerre urbaine dans les cités françaises, le livre de Hacène BELMESSOUS, déjà auteur de Mixité sociale : une imposture et de Le monde selon Disney, constitue une étude de journaliste d'investigation sur les processus en cours dans la politique urbaine. Polémique, dénonçant la préparation discrète d'une guerre totale aux cités, "chaudrons sociaux dont le "traitement" ne relèverait plus que l'éradication ou de la force armée, cette enquête qui couvre une période très récente, s'attache surtout aux modifications de la politique de la ville décidée sous l'ère Sarkozy (en tant que ministre de l'Intérieur, puis Président de la République). Partie incidemment de l'activité d'une commission d'une ville du sud de la France en charge de la rénovation d'un quartier HLM, cette enquête explore à la fois les nouvelles missions confiées aux forces de l'ordre (Police et Gendarmerie), certains dessous de la rénovation urbaine et les développements de la video-surveillance.

     "Qu'ai-je découvert dans la masse des faits et des témoignages recueillis?" s'interroge l'auteur en Introduction à son livre. "Que, depuis 2002, une guerre de conquête de ces cités se prépare en aval de ces trompe-l'oeil que sont ces nouvelles formes urbaines. Au ministère de l'Intérieur, au ministère de la Défense, à Saint-Astier (siège du Centre national d'entraînement des forces de gendarmerie, CNEFG) et à Sissonne (champ de manoeuvres du Centre d'entraînement aux actions en zone urbaine de l'armée de terre), j'ai pu observer les stratégies et les dispositifs opérationnels de cette guerre en marche. Pour mieux les comprendre, j'ai questionné ces gens du "terrain" mis sur pied de guerre par les plus hauts responsables politiques. Leur pronostic? Rien n'interdit, dans le climat de tension permanente entretenu depuis plusieurs années (militarisation de la police, instauration d'un état d'exception dans certains quartiers, désignation d'un ennemi intérieur, etc), de penser que, demain, Nicolas Sarkozy envoie l'armée dans les banlieues. Pronostic baroque? Ceux qui l'ont émis ne sont ni des plaisantins ni des "gauchistes". Ces hommes et ces femmes prennent au contraire très au sérieux les défis du maintien de l'ordre, mais ils s'inquiètent de l'orientation désormais donnée à leurs missions par le plus haut sommet de l'Etat. Chaque jour, ils reçoivent les secousses du dogme sécuritaire sarkozyste et ils considèrent que les choses sont allées trop loin, qu'on est entré dans un cycle infernal qui pourrait mener au pire. Aucun d'eux ne s'est confié à moi incognito, malgré le prix qu'ils pourraient payer en critiquant la stratégie du pouvoir. car ils ne sont pas naïfs : ils savent qu'en "Sarkozye" tout point de vue contraire à la vision du chef peut vitrifier son auteur, tant ledit chef n'hésite pas à exercer son droit de vie et de mort sur les carrières des agents de l'Etat. un autre fait conforte cette hypothèse inquiétante : la modification en profondeur du Livre blanc sur la défense, devenu en 2008 le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale. En fusionnant ces deux notions jusqu'alors distinctes au nom de la lutte contre la menace terroriste - qu'il associe dans une relation constante aux banlieues populaires -, ce document programmatique s'est ouvert un vaste champ de possibilités stratégiques. "Depuis l'adoption du nouveau Livre blanc, on a écrit noir sur blanc l'instauration d'un "contrat 10 000 hommes"", m'a confié en juin 2010 le lieutenant-colonel Didier Wioland, officier de gendarmerie et conseiller pour la sécurité intérieure et les questions de terrorisme à la Délégation aux affaires stratégiques (DAS) du ministère de la Défense, qui fut chargé du projet Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale". "C'est-à-dire que les armées doivent pouvoir, à la demande de l'autorité politique, lorsque des situations graves frappent le territoire national, mettre à disposition cet effectif, essentiellement des forces terrestres. Maintenant, il faut réfléchir à l'emploi le plus juste de ces 10 000 hommes pour passer d'une logique de prestataires à celle de véritables partenaires participant à la prise de décision le plus en amont possible. Ce contingent de 10 000 hommes est actuellement à même d'être formé sur le territoire national, prêt à intervenir en cas de crise de grande ampleur. Ils sont dans des configurations opérationnelles de réversibilité, prêts à agir selon des délais gradués. ce lange "crypté" mérite attention : en 2010, 10 000 soldats sont prêts à intervenir face à une "situation grave" survenant sur le territoire national. présenté de façon aussi vague, ce lieu est infigurable sur une carte d'état-major, mais il semble facilement localisable si l'on se souvient que, depuis l'automne 2005, un seul territoire absorbe l'attention de Nicolas Sarkozy : les "quartiers sensibles". Puisque cette évolution sécuritaro-militaire s'amorce inexorablement, j'évoquerai d'abord ce que serait ce "scénario de l'inacceptable" : une "opération banlieues" définie par un président soucieux de nettoyer de fond en comble cet "empire du mal" français. Et je restituerai dans les chapitres suivants les résultats de mon enquête : la façon dont, au sein de l'armée, de la gendarmerie et de la police, ont été vécus avec des réticences croissantes les emballements sécuritaires de l'Etat dans les années 2000 ; puis les discrètes et "perverses" évolutions des "politiques de la ville", conduites tant au niveau local que national, qui ont accompagné cette inquiétante dérive vers la préparation d'une guerre totale contre les "territoires perdus de la République", hypothèse du pire soigneusement préparée au cas où échoueraient les tentatives d'éradication pure et simple de ces quartiers qu'entreprennent certains élus locaux, de droite comme de gauche."

 

    Les faits que rapporte Hacène BLEMESSOUS, qui ont amené à plusieurs reprises des syndicats de police et de la magistrature à s'inquiéter ouvertement de certaines dérives, sont bien vérifiables malheureusement. Ce qu'il manque bien entendu, au-delà des faits saillants qu'il rapporte, c'est une enquête d'ensemble sur les réactions des autorités locales face aux demandes par le pouvoir central d'établissement de plans banlieues de toute sorte (allant jusqu'à légaliser des "comités de voisinages" d'immeubles). Les effets d'annonce sont si nombreux du côté de la Présidence de la République, les coupes sombres dans les budgets de l'armée, de la police et de la gendarmerie sont en même temps si fortes, qu'il convient de s'interroger, au-delà des discours, sur l'effectivité de la préparation qu'il dénonce. Outre le fait que même 10 000 hommes armés, ce qui semble impressionnant, vu notamment la technologie dont ils seraient dotés, ne suffiront probablement pas à couvrir plusieurs émeutes urbaines simultanées, il faudrait connaître l'état de connaissance réelle que possède les décideurs sur la situation dans les quartiers, depuis la fin d'une police de proximité, qui était aussi une police du renseignement. 

    Toujours est-il que ce livre est à prendre très au sérieux, dans une époque où ces préoccupations sécuritaires sont partagées par de nombreux autorités étatiques. Le phénomène décrit n'est pas propre à la France. Il faut se souvenir par ailleurs des émeutes des années 1960 aux Etats-Unis pour savoir que les situations sociales qui dégénèrent ne se règlent pas par des mesures politico-militaires. A la fin de son livre, le journaliste évoque toutes les résistances, hors système, qui se développent dans de nombreux quartiers et qui sont autant d'indices que sans doute le "scénario de l'inacceptable" n'aura heureusement pas lieu. Ces résistances se multiplient au fur et à mesure de l'accumulation de lois sécuritaires, dont de plus en plus de gens voient le caractère fallacieux (fausses du point de vue de leur objectif affiché et tendancieuses car toujours orientées vers les mêmes populations) et inefficace (car ne pouvant s'attaquant aux causes d'insécurité).

 

   L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Entre 1977 et 2003, la politique de la ville visait à "réinjecter du droit commun" dans les quartiers d'habitat social. Mais depuis, derrière les grands discours, une autre politique se déploie discrètement : la préparation d'une guerre totale aux cités, transformées en véritables ghettos ethniques, chaudrons sociaux dont le "traitement" ne relèverait plus que de l'éradication ou de la force armées. Voilà ce que démontre cette nequête implacable d'Hacène Belmessous, nourrie de documents confidentiels, de témoignages d'acteurs de la "sécurité urbaine" - politiques, urbanistes, policiers, gendarmes et militaire - et de visites des lieux où militaires et gendarmes se préparent à la contre-guérilla urbaine. Il explique ainsi qu'un objectif caché des opérations de rénovation urbaine est de faciliter les interventions policières, voire militaires, à venir dans ces territoires. Et il montre comment, à la suite des émeutes de 2005, deux nouveaux intervenants ont été enrôlés par le pouvoir sarkozystes : la gendarmerie mobile et l'armée de terre. Car avec l'adoption en 2008 du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, l'idée d'un engagement des forces terrestres en banlieue n'est plus un tabou. Mais s'ils se disent loyaux envers le chef de l'Etat, nombre d'officiers interrogés récusent ce "scénario de l'inacceptable". Quant aux gendarmes, ils contestent ouvertement leur rapprochement avec la police, tandis que nombre de policiers, aujourd'hui en première ligne, récusent la militarisation croissante de leur action. Autant de révélations inquiétantes, pointant les graves dérives d'une politique d'Etat ayant fait sien un nouvel adage : "Si tu veux la guerre, prépare la guerre!".

 

  Hacène BELMESSOUS (né en 1964), journaliste et chercheur indépendant, collaborateur de la revue Urbaniste depuis 1995, membre du think tank "Espaces publics", est également l'auteur d'autres ouvrages : L'avenir commence en banlieue (L'Harmattan, 2001) ; Voyage en sous France (L'Atelier, 2004) ; Mixité sociale : une imposture. Retour sur un mythe français (L'Atalante, collection "Comme un accordéon", 2006) ; Maires de banlieue. La politique à l'épreuve du réel (Sextant, 2007) ; Clandestine, L'Etat français tombe des sans-papiers (L'Atalante, même collection, 2011)...

 

Hacène BELMESSOUS, opération banlieues, Comment l'Etat prépare la guerre urbaine dans les cités françaises, La Découverte, Collection Cahiers libres, 2010, 205 pages.

 

Complété le 16 octobre 2012

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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 09:25

               Les critiques de la psychanalyse, depuis ses origines, se présentent sous deux formes, l'une, théorique, comme connaissance du psychisme, centrée sur le déterminisme psychique inconscient, et l'autre, pratique, en liaison directe avec la théorie comme thérapie ou clinique, ce dernier aspect souvent en lien avec une certaine institutionnalisation.

La très longue liste des oeuvres critiques de la psychanalyse est poursuivie récemment par ces deux livres, Le livre noir de la psychanalyse, sous la direction de Catherine MEYER, livre à une quarantaine d'auteurs, de 2005 et Le crépuscule d'une idole, l'affabulation freudienne, du philosophe Michel ONFRAY, de 2010.

Alors que le premier se veut une réfutation de la théorie et de la pratique psychanalytique, le second se concentre plus sur son fondateur, Sigmund FREUD. Très dissemblables de par leurs motivations, ces deux ouvrages interviennent dans une période de relatif déclin de la psychanalyse en tant que telle, nonobstant tous les emprunts faits à celle-ci par de nombreuses disciplines connexes. 

Avant d'entamer une recension de ces deux livres, ayons en regard les diverses formes de critiques de la psychanalyse :

- soit sur le moment fondateur (contexte historique, épistémologique, scientifique, culturel) posant la question du statut des découvertes freudiennes (science, art, philosophie, élément de la socialité...), qui recouvre surtout le personnage même de Sigmund FREUD,

- soit sur les inflexions ultérieures de la psychanalyse (et là la critique peut être aussi bien interne qu'externe), sur le noyau conceptuel commun à l'ensemble des courants psychanalytiques et singulièrement sur deux éléments : l'importance primordiale de la sexualité et l'existence d'un inconscient moteur, sur les modes de formation des psychanalystes (valeur d'une analyse didactique, réglementation de la profession, institutions) ou

- soit encore sur la construction idéologique de la légende Freud, à partir d'écrits hagiographiques manipulant les sources et travestissant les résultats scientifiques.

   Toutes ces formes de critiques interviennent toujours dans un contexte socio-politique et économique précis et il faudrait faire une étude de différents conflits, dans le monde médical notamment, pour cerner les phases de leurs interventions (tant en quantité qu'en nature).

Vu que la psychanalyse ne se positionne pas seulement en technique de traitements des maladies mentales ou du mal-être de manière générale, mais qu'elle recouvre de manière ouverte des considération d'ordre philosophique, sociologique et politique, il est naturel qu'elle soit l'objet d'attaques de tous ordres.

 

                   Le livre noir de la psychanalyse constitue une attaque en règle contre la psychanalyse, lui déniant toute validité scientifique et toute pertinence clinique. Il est constitué d'une quarantaine de textes, relativement courts et assez surprenant parfois dans leur simplisme, provenant d'autant d'auteurs de dix nationalités. Il s'agit d'abord d'un projet éditorial de Catherine MEYER, appuyé par Mikkel BORCH-JACOBSEN, philosophe danois-français-américain, auteur déjà de sept livres traitant de psychanalyse et d'histoire sur la "mystification freudienne", Jean COTTRAUX, psychiatre des hôpitaux, qui dirige le service de traitement de l'anxiété au CHU de Lyon, Didier PLEUX, docteur en psychologie du développement et psychologue clinicien,  et Jacques Van RILLAER, professeur de psychologie à l'Université de Louvains-la-Neuve en Belgique, qui ont ensuite effectué un assemblage d'articles, parfois hétéroclite, sollicités un peu partout. 

Suivant les intentions des auteurs principaux, pas toujours suivis d'ailleurs par les autres auteurs qui se situent eux-mêmes parfois sur des plans très différents, il s'agit de combattre l'institution psychanalytique qui, selon eux, ne reste hégémonique qu'en France et en Argentine. Considérant que la critique de la psychanalyse est encore largement taboue en France (ce qui étonne, vu la longue liste des dissidences et des oeuvres critiques...), ils prétendent présenter une enquête vivante, riche en rebondissements historiques, scientifiques et théoriques, dans une emphase qui rappelle un peu trop un slogan publicitaire. "Penser, vivre et aller mieux sans la psychanalyse" est leur projet : "Il ne s'agit pas seulement de mots, d'idées, de débats en chambre. D'après plusieurs études internationales, les troubles psychiques sont en augmentation constante. Une personne sur deux est ou sera confrontée dans sa vie à la maladie psychique, et une sur cinq présentera une forme grave de trouble psychologique. Mieux connaître ces troubles, mieux les traiter est vital. Ceux qui souffrent ont besoin de savoir la pertinence et l'efficacité des thérapies proposées. A qui faire appel en cas de dépression ou de troubles anxieux? Quels traitements ont fait leurs preuves dans la schizophrénie? Comment faire face à l'anorexie? Nous sommes tous, à un titre ou à un autre, concernés par ces questions. Au-delà, notre espoir en publiant ce livre est également d'aider chaque lecteur à voir plus clair en lui. De quelle manière sommes-nous déterminés par notre passé? Quelle éducation donner à nos enfants? Comment affronter les blessures de la vie et les injustices de la condition humaine? Peut-on vivre, penser et aller mieux sans la psychanalyse? Quelle est la part de science, de philosophie et l'illusion qui préside à cette conception de l'homme? Sigmund Freud a influencé notre manière de vivre, c'est l'évidence. La psychanalyse fait partie de notre passé. Elle façonne notre présent. Il reste à savoir dans quelle mesure elle fera aussi partie de notre avenir." (Catherine MEYER). Vu le caractère vaste des critiques émises, le premier regret que nous pouvons formuler est la forme du livre, unilatérale, alors qu'il aurait été nettement plus intéressant, pour chaque aspect, de lire des articles de débats, voire des articles et des contre-articles portant sur les questions précises soulevées... 

                       Le livre se divise en cinq grosses parties : La face cachée de l'histoire freudienne (Mythes et légendes de la psychanalyse, Les fausses guérisons, La fabrication des données psychanalytiques, L'éthique de la psychanalyse?), de loin la plus radicale et la plus cohérente ; Pourquoi la psychanalyse a-t-elle eu un tel succès (A la conquête du monde, Le pouvoir de séduction de la psychanalyse, L'exception française) ; La psychanalyse et ses impasses (une valeur scientifique?, une psychothérapie? Les clairvoyants, Les mécanismes de défense de la psychanalyse) ; Les victimes de la psychanalyse (Les victimes historiques, Parents et enfants, premières victimes, Le drame de l'autisme, Blessés par la psychanalyse, Un cas exemplaire : la toxicomanie) qui fait écho, car nous sommes dans la même période éditoriale, aux victimes recensées dans le Livre noir du communisme ; Il y a une vie après Freud (La révolution des neurosciences, Et les médicaments?, Les psychothérapies d'aujourd'hui).

La première partie s'attaque au fondateur de la psychanalyse, qualifié de falsificateur, de dissimulateur et décrit comme dénué de toute éthique. C'est cette partie qui a soulevé les plus vives critiques éditoriales, (dans un monde - le monde psychanalytique - où les blessures narcissiques et le narcissisme proprement dit d'ailleurs foisonnent déjà... ), de deux ordres d'ailleurs, d'une part sur le fait qu'il ne s'agit pas réellement de révélations, car de nombreuses études historiques avaient déjà relevés le travestissements des cas types décrits par Sigmund FREUD dans son oeuvre et d'autre part sur la décontextualisation de cette critique, par ailleurs justifiée. Au temps de Sigmund FREUD, qu'avait à offrir la psychiatrie aux malades mentaux? Par ailleurs, un certain amalgame entre la critique scientifique des cas et des théories qui dérivent de leur description et une critique d'ordre moral (que l'on pourrait d'ailleurs étendre à d'autres sommités de l'époque du monde médical...) brouillent leur portée et donnent un sensation de règlement de comptes... 

Outre des éléments de la quatrième partie (sur l'autisme et la toxicomanie où des erreurs réelles ont été faites, dans tous les pays d'ailleurs), c'est finalement la dernière partie qui s'avère la plus intéressante et la plus révélatrice. Il s'agit d'un ensemble d'articles qui mettent en avant, à partir des découvertes biologiques (neurosciences notamment), fait la promotion des thérapies cognitivo-comportementales très en vogue actuellement aux Etats-Unis. Ces thérapies prétendent partir d'une psychologie scientifique pour prescrire un certain nombre de traitements où les médicaments prennent une grande place. Gérard BAYLE, président de la SPP met à juste titre l'accent, surtout vu le contexte de cette édition proprement dite (polémique autour d'un rapport de l'INSERM sur l'évaluation des traitements des affections mentales), sur le développement de certaines conceptions thérapeutiques qui considèrent le malade avant tout comme un patient qu'il convient de traiter, dans un marché de la santé en pleine expansion. 

   Si nous conseillons de lire ce livre, car toute démarche scientifique commande la critique, même si celle-ci parait outrancière et parfois malhonnête. Et de le faire, avec en contre-points d'autres écrits traitant de manière plus équilibrée de la validité et de la pertinence des idées psychanalytiques (par exemple d'Y CARTUYVELS sur précisément le livre noir de la psychanalyse, La libre Belgique, septembre 2005), mais aussi sur les autres thérapies proposées (par exemple le livre de B BRUSSET sur les psychothérapies, de 2005, aux PUF, collection Que sais-je?).

 

   L'éditeur présente ce livre de manière particulièrement racoleuse (première édition) : "La France est - avec l'Argentine - le pays le plus freudien du monde. Cette situation nous aveugle : à l'étranger, la psychanalyse est devenur marginale. Son histoire officielle est mise en cause par des découvertes gênantes. Son efficacité thérapeutique s'avère faible. Sa pertinence en tant que philosophie est contestée. Ses effectifs sont en chute libre. La psychanalyse a été vécue par la génération de Mai 1968 comme un vent de liberté. Mais les insurgés d'hier sont devenus des gardiens du temple, soucieux de leur position dominante à l'Université, à l'hôpital et dans les médias. Pourquoi refuser en France le bilan critique que tant d'autres nations sont dressé avant nous? Le livre noir de la psychanalyse propose une enquête à plusieurs voix, vivante et accessible à tous. Quarante auteurs parmi les meilleurs spécialistes du monde ouvrent un débat nécessaire. Ils sont historiens, philosophes, médecins, chercheurs et même patients. Freud a t-il menti? La psychanalyse guérit-elle? Est-elle la meilleure façon de comprendre ce que nous sommes? Comment éduquer nos enfants hors la peur de "mal faire"? Que penser des autres thérapies? Le livre noire de la psychanalyse dresse le bilan d'un siècle de freudisme. Un ouvrage international de référence pour tous ceux qui s'intéressent à l'humain et au psychisme."

     

 

    

 

     Le crépuscule d'une idole, L'affabulation freudienne, de Michel ONFRAY  s'attache principalement au moment fondateur de la psychanalyse. Lui aussi reprend l'hagiographie freudienne et dénonce une certaine méthode de travail et d'exposition de son travail de Sigmund FREUD. Nous ne discuterons pas ici du style utilisé par l'autre, présent aussi dans ses autres livres dont nous aurons l'occasion de parler, et qui présente des avantages et des inconvénients bien précis, tout simplement parce que, tout compte fait, il est agréable à lire, malgré une présentation de la doctrine de Freud sous forme de cartes postales (à laquelle il répond par ces contre-cartes postales plus loin dans le livre) qui possède le très net aspect négatif de trop simplifier celle-ci et surtout de faire l'impasse sur les multiples réflexions contradictions que le fondateur de la psychanalyse à émises sur plusieurs versants de celle-ci (et encore plus sur le fait que la psychanalyse de Freud n'est pas celle de Lacan par exemple...). Michel ONFRAY, très honnête intellectuellement à son habitude, propose "une histoire nietzschienne de Freud, du freudisme et de la psychanalyse : l'histoire du travestissement freudien de cet inconscient (le mot se trouve sous la plume de Nietzsche...) en doctrine ; la transformation des instincts, les besoins physiologiques d'un homme en doctrine ayant séduit une civilisation ; les mécanismes de l'affabulation ayant permis à Freud de présenter objectivement, scientifiquement, le contenu très subjectif de sa propre autobiographie - en quelques mots, je propose l'esquisse d'une exégèse du corps freudien..." Un critique a présenté ce livre avec un certain humour que là, l'auteur faisait sa propre psychanalyse en entendant faire la psychanalyse de Freud avec les méthodes psychanalytiques de Freud... Ce qui donne un résultat d'ailleurs tout à fait réjouissant et très incitatif intellectuellement ! 

Michel ONFRAY estime que Sigmund FREUD effectue une dénégation de la philosophie, mais élabore lui-même une philosophie (première partie), que la psychanalyse ne relève pas de la science, mais d'une autobiographie philosophique (nourrie entre autres de lectures d'oeuvres de  NIETSZCHE d'ailleurs...), que la psychanalyse n'est pas un continuum scientifique, mais un capharnaüm existentiel, que la technique psychanalytique relève de la pensée magique, et qu'enfin, et sans doute dans cette dernière partie y-a--t-il matière à très grands débats, que la psychanalyse n'est pas libérale, mais conservatrice. 

"De manière ironique, nous pourrons en appeler trois fois à Freud lui-même pour conclure cet ouvrage. Premièrement : dans L'Avenir d'une illusion, il explique en effet qu'il distingue l'illusion de l'erreur. Une erreur suppose une fausse causalité : par exemple, comme dans la génération spontanée, faire naître la vermine vivante d'un simple tas d'ordures mortes ou bien expliquer une affection neurologique par la débauche sexuelle. Une illusion, quand à elle, renvoie à un souhait intime : lorsque Christophe Colomb croit avoir trouvé une nouvelle voie par mer vers les Indes quand il découvre l'Amérique ; ou bien quand certains nationalistes allemands affirment que seuls les IndoEuropéens seraient capables de culture ; ou bien encore quand les alchimistes croyaient pouvoir transformer le plomb en or. Parce qu'elle s'enracine dans un souhait extrêmement puissant, l'illusion s'apparente à "l'idée délirante en psychiatrie". Parlant des religions, il poursuit : "Elles sont toutes des illusions, indémontrables, nul ne saurait être contraint de les tenir pour vraies, d'y croire. Quelques unes d'entre elles sont tellement vraisemblables, tellement en contradiction avec tout ce que notre expérience nous a péniblement appris de la réalité du monde, que l'on peut - tout en tenant compte des différences psychologiques - les comparer aux idées délirantes. On ne peut pas juger de la valeur de la réalité de la plupart d'entre elles. Tout comme elles sont indémontrables, elles sont irréfutables." Sourions un peu : ajoutons à cela, pour prévenir les critiques et les attaques qui ne manqueront pas de venir le jour venu (...) que Freud écrit aussi : "Lorsqu'il s'agit de questions de religion, les hommes se rendent coupables de toutes les malhonnêtetés, de toutes les inconvenances intellectuelles possibles". Ne pourrait-on reprendre le premier moment de cette analyse freudienne point par point pour l'appliquer à la psychanalyse? Car de fait, le freudisme apparaît bien à celui qui aura fait l'effort d'aller voir dans le texte ce qu'il est, et qui ne se sera pas contenté de la vulgate et des catéchismes édités et diffusés par la corporation, comme une illusion indémontrable construite sur des invraisemblances en contradiction avec les conclusions obtenues par le simple usage d'une intelligence conduite selon l'ordre des raisons. Objet de foi  irréfléchi, d'adhésion vitale, d'assentiment viscéral, nécessité existentielles pour organiser sa vie ou sa survie mentale, la psychanalyse obéit aux mêmes lois que la religion : elle soulage, elle allège comme la croyance dans un arrière monde qu'animent nos désirs les plus insoucieux du réel. Le désir y prend toute la place et la réalité n'a pas droit de cité...(...). Une deuxième référence à Freud m'autorise, pour une fois, à terminer ce livre en lui donnant raison avec ce qu'il écrit en 1937 dans L'Analyse avec fin et l'analyse sans fin : "Est-il possible de liquider durablement et définitivement par thérapie un conflit de la pulsion avec le moi ou une revendication pulsionnelle pathogène à l'égard du moi? Il n'est probablement pas inutile, pour éviter tout malentendu, d'expliciter d'avantage ce que l'on entend par la formule : liquidation durable d'une revendication pulsionnelle. Sûrement pas l'amener à disparaître au point qu'elle ne refasse plus jamais parler d'elle. Car c'est en général impossible et ce ne serait pas non plus du tout souhaitable". Disons-le de manière plus courte et plus directe. Question : la psychanalyse peut-elle guérir? Réponse : non. Ajout : serait-ce même possible que ce ne serait pas souhaitable... Allez savoir pourquoi - bénéfice de la maladie? Probablement... La lecture d'un troisième texte conclura ce livre. Après avoir proposé qu'on puisse penser, selon l'analyse freudienne même, la psychanalyse comme une illusion définie par le triomphe du souhait emballé par le désir malgré, sinon contre, la réalité enseignée par l'expérience ; après avoir souscrit à l'affirmation d'un Freud âgé de quatre-vingt-un an, quelques mois avant de mourir en exil, n'ayant plus à se soucier de réputation, de gloire et d'argent, de prix Nobel, de médailles ou de statues, de plaques commémoratives, mais tout simplement de vérité, reconnaissant que la psychanalyse ne guérit pas, car on n'en finit jamais avec une revendication pulsionnelle, il nous faut, toujours en méditant les réflexions ultimes du vieil homme sachant qu'il va très bientôt mourir, nous attarder sur une réflexion extraite de l'Abrégé de psychanalyse. Freud pose clairement les limites des effets de sa thérapie, il sait qu'elle ne peut pas tout, qu'elle ne guérit pas absolument, qu'elle ne saurait être présentée comme une panacée, qu'elle connaît des échecs, que les résistances à l'analyse sont grandes : "Avouons-le, notre victoire n'est pas certaine, mais nous savons du moins, en général, pourquoi nous n'avons pas gagné. Quiconque ne veut considérer nos recherches que sous l'angle de la thérapeutique nous méprisera peut-être après un tel aveu et se détournera de nous.  En ce qui nous concerne, la thérapeutique ne nous intéresse ici que dans la mesure où elle sert de méthodes psychologiques, et pour le moment elle n'en a pas d'autres. Il se peut que l'avenir nous apprenne à agir directement, à l'aide de certaines substances chimiques, sur les quantités d'énergie et leur répartition dans l'appareil psychique. Peut-être découvrirons-nous d'autres possibilités thérapeutiques encore insoupçonnées. Pour le moment néanmoins que de la technique psychanalytique, c'est pourquoi, en dépit de toutes ses limitations, il convient de ne point la mépriser." " Michel ONFRAY pense que "c'est à cet endroit même, au lieu exact des points de suspension qui matérialisent la phrase inachevée par la mort, qu'il faut penser son oeuvre. La mépriser - pour utiliser son mot? Sûrement pas. Mais la sortir de la légende pour l'inscrire dans l'histoire où elle a tenu une place un siècle durant, en attendant d'autres propositions qui ne manqueront pas de venir et qui, bien sûr, se trouveront un jour caduques. C'est le sens de cette psychobiographie nietzschéenne de Freud."

Laissons à Michel ONFRAY la responsabilité de cette interprétation. Il y en a beaucoup d'autres, mais celle-ci mérite d'être pensée. En tout cas, beaucoup de partagent pas ni cette lecture des trois textes en question, ni cette interprétation... A l'inverse de Le livre noir de la psychanalyse, le lecteur peut à loisir choisir d'autres textes critiques dans l'abondante bibliographie sélective en fin d'ouvrage pour se faire une meilleure idée des débats autour des idées de la psychanalyse.

 

    L'éditeur (en fait l'auteur lui-même) présente ce livre (en quatrième de couverture) de la manière suivante, d'une manière finalement assez racoleuse elle aussi : "Le freudisme et la psychanalyse reposent sur une affabulation de haute volée appuyée sur une série de légendes. Freud méprisait la philosophie et les philosophes, mais il fut bel et bien l'un d'entre eux, auteur subjectif d'une psychologie littéraire... Freud se prétendait scientifique. Faux : il avançait tel un "Conquistador" sans foi ni loi, prenant ses désirs pour la réalité. Freud a extrait sa théorie de sa pratique clinique. Faux : son discours procède d'une autobiographie existentielle qui, sur le mode péremptoire, élargit son tropisme incestueux à la totalité du genre humain. Freud soignait par la psychanalyse. Faux : avec la cocaïne, l'électrothérapie, la balnéothérapie, l'hypnose, l'imposition des mains ou l'usage du monstrueux psychrophore en 1910, ses thérapies constituent une cour des miracles. Freud guérissait. Faux : il a sciemment falsifié des résultats pour dissimuler les échecs de son dispositif analytique, car le divan soigne dans la limite de l'effet placebo. Freud était un libérateur de la sexualité. Faux : son oeuvre légitime l'idéal ascétique, la phallocratie misogyne et l'homophobie. Freud était un libéral en politique. Faux : il se révèle un compagnon de route du césarisme fasciste de son temps. Chamane viennois, guérisseur extrêmement coûteux et sorcier post-moderne, il recourt à une pensée magique dans laquelle son verbe fait la loi. Ce livre se propose de penser la psychanalyse de la même façon que le Traité d'athéologie a considéré les trois monothéismes : comme auteut d'occasions d'hallucinations collectives. Voilà pourquoi il est dédié à Diogène de Sinope..."

 

 

 

Michel ONFRAY, le crépuscule d'une idole, l'affabulation freudienne, Editions Grasset & Fasquelle, 2010, 612 pages.

Sous la direction de Catherine MEYER,  Le livre noir de la psychanalyse, Editions des arènes, 2005, 832 pages. Réédition en 2010 : cette nouvelle édition comporte des ajouts : Le récit de la genèse du Livre noir et de sa sortie mouvementée, des révélations (selon l'éditeur...) sur la double vie de Freud, une analyse du statut de psychothérapeute et de la formation des psychothérapeutes, ainsi que sur le revirement (ce nous demandons à voir, cela semble bien plus complexe que présenté...) à 180 degrés des psychanalystes sur l'autorité parentale.

 

Complété le 25 novembre 2012

 

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2 mars 2011 3 02 /03 /mars /2011 15:09

                Sous-titré de manière plus explicite, De l'explosion urbaine au bidonville global, c'est ni plus ni moins d'une "bidonvillation" du monde qu'il s'agit. Le chercheur indépendant très engagé, inclassable, de la gauche américaine, déjà auteur de nombreux ouvrages entre autres de sociologie urbaine, dresse le tableau sinistre de l'urbanisation actuelle dont la caractéristique principale est de constituer en une extension exponentielle des mégalopoles du tiers-monde, produits d'un exode rural très mal maîtrisé. Selon lui, un milliard de personnes survivent dans les bidonvilles du monde, lieux de reproduction de la misère, à laquelle les gouvernements, dont beaucoup s'en désintéressent, n'apportent aucune réponse adaptée. A l'inverse de ce que beaucoup de sociologues, de Karl MARX à Max WEBER, analysaient comme le produit de l'industrialisation massive, la plupart des grandes villes du futur croissent sous l'effet d'un pouvoir attractif que l'auteur détaille dans une grande partie de son livre, qui doit plus à un appauvrissement constant et rapide des populations rurales. "Ainsi, loin des structures de verre et d'acier imaginées par des générations passées d'urbanistes, les villes du futur sont au contraire pour l'essentiel faites de brique brute, de paille, de plastique recyclé, de parpaings, de tôle ondulée et de bois de récupération. En lieu et place des cités de verre s'élevant vers le ciel, une bonne partie du monde urbain du XXIème siècle vit de façon sordide dans la pollution, les excréments et la décomposition. " 

                  Dans la croissance des villes décrite par Mike DAVIS, prédomine l'ahurissant développement des bidonvilles. Ce constat, effectué par ONU-Habitant en octobre 2003, est une des sources d'information qu'il utilise pour analyser, à partir de ce recensement mondial des bidonvilles qu'est The Challenge of Slums, les événements qui ont conduits à cette situation. "La majorité de la population urbaine pauvre ne vit plus dans les centres-villes. Depuis 1970, ce sont les communautés de bidonville de la périphérie des villes du tiers-monde qui ont absorbé la plus forte proportion de la croissance urbaine mondiale." C'est une extension horizontale qui domine, en Asie, en Amérique Latine et en Afrique, à l'image du continuum de béton, d'acier et de macadam de certaines côtes nord-américaines, mais de manière bien plus désorganisée. Malgré le fait qu'aucun auteur n'ait produit de synthèse sur la géographie changeante des implantations des pauvres dans aucune ville du tiers-monde durant toute la période d'après-guerre, l'auteur tente une périodisation de ce mouvement de populations. Ce sont tour à tour les gouvernement coloniaux puis ceux issus de la décolonisation, les organisations internationales "de développement (FMI, Banque Mondiale...) et les organisations non-gouvernementales qui sont visées dans cette dénonciation, d'un "containment" des pauvres hors des villes aux programmes d'aménagement des territoires. C'est une politique digne du baron Haussmann dans l'aménagement des villes - dans une même intention de valorisation des métropoles à l'extérieur - lors des jeux olympiques par exemple - et de contrôle social des population - que les autorités déploient encore maintenant pour "circonscrire" brutalement (emploi de la force souvent meurtrier) l'apparence et l'influence de ces populations miséreuses. Souvent en refoulant dans les endroits souvent précisément les moins aptes à recueillir une population à la densité extraordinaire. "Quels que soient leur couleur politique et leur degré de tolérance vis-à-vis du squattage et des implantations sauvages à la périphéries de leur ville, la plupart des autorités urbaines du tiers-monde sont en conflit perpétuel avec les pauvres dans certains quartiers centraux."  Mike DAVIS se livre à la description de ce qu'il appelle l'écologie du bidonville, avec ses réseaux de solidarité - malgré tout - cette économie, parallèle, qui n'entre évidemment pas dans les statistiques, qui épuise les sols, qui utilise massivement les rejets (poubelles et amoncellement d'ordures) en provenance des quartiers moins pauvres. Dans le dernier chapitre au titre dramatique, Une humanité de trop?, Mike DAVIS détaille les multiples clichés concernant justement cette économie parallèle en indiquant comment, malgré tous les efforts de nombreux acteurs sociaux, malgré une structure économique en cascade de locataires de plus en plus démunis, elle ne peut être ni viable ni profitable à la population pauvre qui s'entasse. 

                   De très nombreuses notes, en fin de livre, appuie sa démonstration, même si par ailleurs, la proportion de la population des taudis (par rapport à la population urbaine totale des pays en voie de développement) est passé, selon les chiffres d'ONU-Habitat, de 46% à 33% de 1990 à 2010. Car en même temps, en valeur absolue, le nombre d'habitants des taudis passait de 650 à 830 millions. Sa démonstration peut sembler partielle, car elle ne mentionne que très peu les récents efforts d'assainissement et d'accès à l'eau potable. Mais ces efforts sont trop récents pour savoir s'ils vont contrebalancer durablement l'évolution décrite par Mike DAVIS.

 

   L'auteur présente le livre de la manière suivante : "Pour mortels et dangereux qu'ils soient, les bidonvilles ont devant eux un avenir resplendissant." Des taudis de Lima aux collines d'ordures de Manille, des bidonvilles marécageux de Lagos à la Vieille Ville de Pékin, on assiste à l'extension exponentielle des mégapoles du tiers-monde, produits d'un exode rural mal maîtrise. Le big bang de la pauvreté des années 1970 et 1980 - dopé par les thérapies de choc imposées par le FMI et la Banque Mondiale - a ainsi transformé les bidonvilles traditionnels en "mégabidonvilles", tentaculaires, où domine le travail informel, "musée vivant de l'exploitation humaine". Un milliard de personnes survivent dans les bidonvilles du monde, lieux de reproduction de la misère, à laquelle les gouvernements n'apportent aucune réponse adaptée. Désormais, les habitants mettent en péril leur vie dans des zones dangereuses, instables et polluées. Bien loin des villes de lumière imaginés par les urbanistes, le monde urbain du XXIe siècle ressemblera de plus en plus à celui du XIXe, avec ses quartiers sordides dépeints pas Dickens, Zola ou Gorki. Le Pire des mondes possibles explore cette réalité urbaine méconnue et explosive, laissant entrevoir, à l'échelle planétaire, un avenir cauchemardesque."

 

    Mike DAVIS (né en 1946), ethnologue, sociologue urbain et historien américain, professeur d'histoire à l'université de Californie à Irvine, membre du comité de rédaction de la New Left Review et collaborateur de la Socialist Review, revue du Socialist Workers Party anglais, est aussi l'auteur d'autres ouvrages, dont certains ont été traduits en français : Petite histoire de la voiture piégée (Zones, 2007) ; Au-delà de Blade Runner : Los Angeles et l'imaginaire du désastre (Allia, 2006) ; City of Quartz (La Découverte, 2003) ; Génocides tropicaux (la Découverte, 2003) ; Planète Bidonville (Ab iratio éditions, 2005) ; Le stade Dubaï du capitalisme (Les prairies ordinaires, 2007)...

 

 

Mike DAVIS, Le pire des mondes possibles, De l'explosion urbaine au bidonville global, La Découverte/poche, 2007, 250 pages. Il s'agit de la traduction, par Jacques MAILHOS, de l'ouvrage paru aux Etats-unis en 2006, Planet of Slums, verso, Londres-new York

 

 

Complété le 23 octobre 2012

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9 février 2011 3 09 /02 /février /2011 14:11

            Loin de certaines rodomontades contre une exception française et contre une certaine image de désespérance intellectuelle, cette étude sur l'évolution de la philosophie au sens large en France et aux Etats-Unis, montre à quel point peut-être féconde la circulation des idées entre deux univers mentaux, qui même s'ils appartiennent à l'Occident, suivent des voies très différentes. Avec point de départ de cette copieuse analyse, la double affaire SOKAL(voir Impostures intellectuelles, d'Alan SOKAL et Jean BRICMONT, Le livre de poche, collection "Biblio essais"1999) , sur la réception de certains auteurs français critiques aux Etats-Unis, à un moment où abondent un peu trop les analogies entre l'univers physique et le monde socio-politique, François CUSSET montre combien les adhésions ou les réfutations de théories philosophiques peuvent reposer sur des déformations, des simplifications abusives, des extrapolations, des interprétations - parfois bizarres de la pensée de ces auteurs qui ne se manifestent d'ailleurs pas trop pour démentir les bases d'une renommée bien recherchée. "C'est bien donc un double décalage franco-américain que révèle soudain la polémique. Le premier est un décalage d'histoire intellectuelle, dans les termes duquel les batailles théoriques françaises des années 1970, soldées depuis longtemps dans l'Hexagone (au nom d'un nouvel "humanisme antitotalitaire" qui en sortit vainqueur), enflamment toujours aujourd'hui, et depuis plus de vingt ans, les universités américaines. Se fait jour alors, conséquence du premier, un décalage, cette fois entre deux champs de savoir, qui explique que tant d'observateurs français aient interprété à tort la démarche de Sokal et Bricmont à travers le vieux prisme transatlantique, comme déclaration de guerre à nos grands penseurs, incapables d'y lire les débats intellectuels américains des vingt dernières années : car Sokal et Bricmont visaient moins, en fin de compte, les penseurs français que les universitaires américains qui, en s'en réclamant, auraient favorisé dans l'université, selon eux, une double "régression" communautariste et relativiste, comme l'analyse de Canadien Michel PIERSSENS (voir Sciences-en-culture outre-atlantique, dans Impostures scientifiques. Les malentendus de l'affaire Sokal, Sous la direction de Baudoin JURDANT, La Découverte/Alliage, 1998). 

 

     De quoi s'agit-il? De la réception dans les universités américaines et du retour en France de cette réception, des idées de Gilles DELEUZE, Jacques DERRIDA, Félix GUATTARI, Luce IRIGARAY, Jacques LACAN, Bruno LATOUR, Jean-François LYOTARD, Michel SERRES et Paul VIRILIO, auxquelles s'ajoutent ensuite celles de Jean BAUDRILLARD, Julia KRISTEVA et Michel FOUCAULT, auteurs abusivement regroupés sous la dénomination de penseurs d'une French Theory. il s'agit pour l'auteur "d'explorer la généalogie, politique et intellectuelle, et les effets, jusque chez nous et jusqu'à aujourd'hui, d'un malentendu créateur entre textes français et lecteurs américains, un malentendu proprement structural - au sens où il ne renvoie pas à une mésinterprétation, mais aux différences d'organisation interne entre les champs intellectuels français et américains." Plutôt que de dénoncer ce malentendu en voulant restituer la vérité des oeuvres de ces auteurs, il s'agit de comprendre leur rôle créatif. "Plutôt que de forcer la "boîte noire" des textes, l'approche adoptée pour raconter cette aventure américaine de la théorie française consiste à lui préférer la circulation sociale des signes, l'usage politique des citations, la production culturelle des concepts. Mais il n'en reste pas moins qu'une telle catégorie, pour exister, suppose une certaine violence taxinomique aux dépens de la singularité des oeuvres, comme de leurs divergences explicites." Toute une production éditoriale en terra americana aménage, comme dit l'auteur "un espace d'accueil original pour des oeuvres que rien ne prédisposait à y être plus largement lues qu'en France." C'est un véritable transfert intellectuel, principalement universitaire mais avec des avatars purement littéraires (notamment sur les rapports entre société et technologie, comme par exemple chez l'auteur de science fiction Michael CHRICHTON) qui est donc étudié ici.

"Par delà l'anecdote, la question est de savoir comment des textes aussi tranchants, parfois difficiles d'accès, ont pu s'inscrire aussi profondément dans la fabrique culturelle et intellectuelle américaine - au point d'inciter un journaliste à comparer cette "invasion française" à "l'invasion" de la musique pop anglaise une décennie plus tôt. La réponse mène à quelques thèmes qui, pour être mal connus en France, n'en sont pas moins déterminants dans le contexte politique et culturel mondial passablement agité de ce début de millénaire : l'histoire et les crises récentes de l'université aux Etats-Unis ; la fabrique culturelle américaine, avec ses ressorts et ses limites identitaires ; l'inventivité d'une pragmatique des textes (leur aptitude à l'usage, à l'opération, comme c'est le cas de tous les produits culturels) qu'un certain élitisme français a trop longtemps jugée avec mépris ; mais aussi le déploiement dans les interstices de la dominations, et bien loin de Paris, d'un nouveau discours mondial sur la résistance micropolitique et la subalternité, un discours sans rapport directe avec l'altermondialisation dont se gargarisent nos humanistes de gauche, un discours où puiser peut-être quelques idées nouvelles."

    Dans sa conclusion, l'auteur, faisant état d'un certain désert intellectuel français alors que la pensée - déformée - d'auteurs français se déploient aux Etats-unis et estimant que la France "a barré la route aux politiques identitaires en provenant d'Amérique, et aux théories de la société comme enchevêtrement de communautés", au profit d'une conception de la République ou du progrès, à l'inverse de la situation des années 1970, pense que "la clé d'un tel changement, et du déclin qu'il précipite de l'influence française dans le monde, est peut-être à chercher, en fin de compte, dans le rapport à Marx du champ intellectuel français." Les projets philosophiques de Michel FOUCAULT, Gilles DELEUZE, entre autres, d'une critique radicale dérivée mais détachée d'une lecture marxiste de l'évolution du monde, aboutissent-ils, comme le laisse entendre l'auteur, à ramener les débats au thème de la différence (sexuelle, ethnique, culturelle, ontologique...). "...la différence est une question politique et philosophique trop urgente pour être laissée à ceux qui la gèrent, l'organisent, la redistribuent sciemment le long de ses segments de marché. car pendant qu'elle était interdite de séjour dans le champ intellectuel français et qu'elle alimentait les débats théoriques de l'université américaine, la différence devenant l'allié providentiel du capitalisme avancé, l'un des composante même du 'nouvel esprit du capitalisme" (évoqué par luc BOLTANSKI et Eve CHIAPELLO, dans leur livre paru chez Gallimard en 1999) en train d'émerger, riche d'avoir absorbé ses critiques et tous ses contraires."  Dans sa postface à la réédition de 2005, François CUSSET pense déceler les symptômes d'un changement dans le champ intellectuel, à confirmer : parmi lesquels, le fait que des éditions françaises d'auteurs américains paraissent en France (de Richard RORTY entre autres), l'organisation de plusieurs colloques ou rassemblements sur la pensée des auteurs évoqués, notamment celle de Michel FOUCAULT.... Nous espérons avec l'auteur, que, effectivement, la longue parenthèses des années 1980 se referme enfin....

 

  L'éditeur présente cet ouvrage de la manière suivante : "Baudrillard inspirant la science-fiction, Deleuze et Guattari les pionniers de l'Internet, Foucault les luttes communautaires et Derrida toute la théorie littéraire : après avoir croisé à New Tork la contre-culture des années 1970, les oeuvres des philosophes français de l'après-structuralisme sont entrés dans les départements de littérature de l'université américaine, où elles ont bouleversé de l'intérieur tout le champ intellectuel. Réinterprétées, réappropriées au service des combats identitaires de la fin de siècle américaine, elles ont fourni le sovle théorique sur lequel ont pu s'épanouir, contre la régression des années Reagan, les Cultural studies, les Gender Studies et les études multiculturelles. 

C'est cette histoire, mal connue de la French Theort que François Cusset retrace ici. Il décrit le succès de cette étrange "théorie française" - la déconstruction, le biopouvoir, les micropolitiques ou la simulation - jusque dans les tréfonds de la sous-culture américaine. Il restitue l'atmosphère particulière des années 1970 et raconte la formidable aventure américaine, et bientôt mondiale, d'intellectuels français marginalisés dans l'Hexagone. Car le plus surprenant est que, pendant que l'Amérique les célébrait, la France s'empressait d'inhumer ces dangereux échevelés de la "pensée 68" pour louer à nouveau l'humanisme citoyen et son vieil universalisme abstrait. Au delà, ce livre brosse un portrait passionnant des mutations de l'espace intellectuel, culturel et politique américain des dernières décennies."

 

   Jacques BOLO, dans Références/Culture de Février 2010 effectue une critique de ce livre. Après en avoir présenté les grandes lignes et indiqué que le tournant vers le pur formalisme  et linguistique des études littéraires outre-Atlantique, dans les campus américains, entamé avant l'arrivée de ces French, "peut sembler contradictoire dans un contexte américain notoirement pragmatique". "Sans doute est-ce un effet de l'enseignement pratique de l'écriture littéraire (presque inconnu en France, où l'on pense que c'est inné) qui génère une demande et une offre théorique."

"L'aspect foisonnant du livre de Cusset donne parfois l'impression qu'il cède lui aussi à la tendance à "substituer à la logique argumentative de chaque oeuvre la magie d'un croisement de noms". Le name dropping est une pratique postmoderne bien assimilée par les étudiants, comme l'auteur en est conscient. Mais c'est un trait intellectuel général. Comme le montre bien cusset, le résultat concret de l'influence de la French Theory a abouti surtout à la création des "black, cultural & subaltern studies". La politisation des campus s'est ainsi balkanisée en repliements communautaires (culture noire, féminisme, gays...) sous une forme toujours plus intellectualisée. Ce "cultural turn" a suscité des critiques des partisans classiques de la tradition marxiste, qui y a vu comme le PCF en mai 68, une diversion de "petits bourgeois" (qu'on appelle aujourd'hui bobos"). A l'époque, les communistes négligeaient les "contradictions secondaires" au profit des "contradictions principales" qu'étaient l'économie et la lutte des classes. Inversement, la coalition conservatrice, dont on connaissait l'influence contemporaine, a développé la critique du "politiquement correct" qui souligne les conséquences purement verbales de cette option formaliste. Il est vrai que les intellectuels veulent souvent changer les mots en prétendant changer les choses. Les "actes de langages" en sont la justification théorique. C'est d'ailleurs cette French Therory qui est la cible réelle de la critique du livre La pensée 68 de Ferry et Renaud en France. Le paradoxe est sans doute que ce sont ces vieux marxistes français post-modernes qui ont assumé la rénovation théorie de la fin du communisme sur les campus américains,tandis que les conservateurs eux-mêmes semblaient regretter le bon vieux temps du stalinisme. Cusset souligne bien la vedettarisation des professeurs, dans la lutte que se livrent les campus américains. Même su les travaux des philosophes français donnent des clefs pour déchiffrer la modernité, en pensant les réseaux (anticipant Internet), un certain autisme résulte de la surenchère théorique. Par effet de mode, une lecture fragmentaire de théories mal comprises s'intègre à des fictions hollywoodiennes. Ce qui est aussi un phénomène assez naturel.

Dans le livre de Cusset, une sortie d'apologie de la French Theory ne remplace pas la bonne vulgarisation qui diffuserait mieux toutes les dimensions des débats qui déterminent, pour une grande part, les représentations actuelles. Sans doute faut-il y voir la rencontre postmoderne d'une conception pédagogique américaine, non-magistrale (...), et du rousseauisme français. La méthode classique des conservateurs (de droite et de gauche) a aussi des vertus pédagogiques. La faiblesse finale du livre de Cusset devient manifeste par la reprise de l'Affaire Sokal qui en constituait l'ouverture. Alan Sokal s'était livré à un canular consistant à pasticher la French Theory dans une revue de ses partisans, Social Text. Puis il avait publié, avec Jean Bricmont, un libre intitulé Impostures intellectuelles (1997-1999); qui critiquait surtout les allusions scientifiques erronées des auteurs post-modernes (en physique et mathématiques) ainsi que le "relativisme" qui découle des cultural studies extrémistes. Cette fixation semble cantonner l'ouvrage de Cusset à une justification de la French Theory contre l'insolent Sokal. Mais ce plaidoyer se conclut fondamentalement sur le cliché épistémologique que la "théorie consiste finalement à émettre des hypothèses". Ce qui fait plutôt de nécessité vertu. Le livre de Cusset nous permet de mieux comprendre le problème seulement esquissé par la critique de Sokal. Fidèle à son tropisme postmoderne, Cusset évoque à peine les théories des auteurs français, et survole seulement les auteurs américains qui mériteraient un livre à eux seuls. La parataxe théorique (juxtaposition sans liaison explicite) est la faiblesse de cette French Theory. L'influence des artistes, architectes, littéraires, fait de la "théorie", initialement "critique littéraire", un fiction allusive. Cusset en vient à justifier l'oxymore d'une "métaphorisation théorique" que Sokal critiquait en pointant les malentendus scientifiques. Et c'est cette confusion qui permet de trouver la solution au problème posé par les errements de la French Theory : la métaphorisation est littéraire (et la littérature est métaphorisation), mais la théorie est littérale."

 

  François CUSSET (né en 1969), historien des idées, professeur de civilisation américaine à l'Université de Nanterre, est aussi l'auteur d'autres ouvrages : Queer critics : La littérature déshabillée par ses homo-lecteurs (PUF, 2002) ; La décennie : Le grand cauchemar des années 1980 (La Découverte, 2006) ; A l'abri du déclin du monde (P O L, 2012)...

 

  François CUSSET, French Theory, Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux Etats-Unis, La Découverte/Poche, collection Sciences humaines et sociales, 2005, 375 pages.

 

Complété le 30 mars 2013.

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