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27 juin 2014 5 27 /06 /juin /2014 13:52

           Loin de cautionner une ambiance répandue dans les médias sur l'existence d'un consensus de plus en plus large sur les dangers climatiques actuels et les solutions à y apporter, Razmig KEUCHEYAN (né en 1975), sociologue et militant de la gauche radicale suisse, maitre de conférences à l'Université Paris-Sorbonne IV, analyse les réalités des positions et des activités des différents acteurs sur la question. Qu'ils s'agissent de catastrophes écologiques immédiates ou des tendances à long terme, nous sommes encore loin d'une action concertée sur les plans nationaux, régionaux ou internationaux, qui réunirait, à travers plusieurs programmes d'ampleur variables, industriels, financiers, gouvernements et citoyens... L'essai du membre du Groupe d'Etude des Méthodes de l'Analyse Sociologique de la Sorbonne (GEMAS) s'attaque à cette idée humaniste reçue. Il n'y a pas, selon lui, de consensus environnemental.

 

           Son analyse part de l'"hypothèse exactement inverse (...). Si l'on prend au sérieux l'idée que le changement climatique est induit, depuis le milieu du XVIIIe siècle, par le développement économique, et que ce développement a pour nom "capitalisme", il est peu probable que les oppositions de classe puissent être transcendées avant qu'une solution à la crise environnementales soit trouvée. Il est peu probable, en d'autres termes, que rassembler l'espèce autour d'objectifs communs soit une condition de la résolution de cette crise. celle-ci suppose peut-être au contraire la radicalisation de ces oppositions, c'est-à-dire la radicalisation de la critique du capitalisme. Un se divise en deux, en matière environnementale comme en d'autres".

    Partant de cette hypothèse, il examine un certain nombre de situations : l'humanité ne subit pas uniformémement les conséquences de la crise écologique. "Tout comme il existe des inégalités économiques ou culturelles, on en trouve dans le rapport des individus ou groupes d'individus à la nature, aux ressources qu'elle offre aussi bien qu'à l'exposition aux effets néfastes du développement : pollution, catastrophes naturelles ou industrielles, qualité de l'eau, accès à l'énergie... Dans certains cas, les inégalités environnementales résultent de l'action de l'Etat, dont les politiques sont loin d'être neutres en la matière (...). Dans d'autres, elles sont le fruit de la logique du marché livrée à elle-même. Dans d'autres encore, elles sont la résultante de logiques économiques et politiques inextricablement mêlées. L'"intersectionnalité" entre la race, la classe et le genre, qui fait l'objet de nombreux travaux à l'heure actuelle (l'auteur fait référence à ceux d'Alexandre JAUNAIT et de Sébastien CHAUVIN, voir Revue française de science politique, volume 62, n°1, 2012), doit ainsi être complétée par une quatrième dimension, qui vient la compliquer, la nature. Celle-ci possède elle-même une ontologie (politique) hautement problématique, qui ne se conçoit elle-même que dans un rapport dialectique avec les trois autres." L'auteur entend se concentrer sur la question du racisme environnemtal, c'est-à-cire "que l'intersection de la "nature" et de la race". Ce phénomène ne se comprend toutefois qu'à la condition de prendre en considération l'ensemble des inégalités à l'oeuvre au sein du système". Razmig KEUCHAYEN ne vise ici pas seulement la "question raciale" encore vive aux Etats-Unis par exemple, mais aussi toutes les activités qui font des classes pauvres ou minoritaires les victimes principales des nuisances environnementales. 

      Pour l'auteur, la financiarisation et la guerre sont les deux solutions que le capitalisme, depuis qu'il existe, applique aux situation de crise. Il tente par là d'atténuer les conséquences sociales des inégalités qu'il engendre. "En générant du capital "fictif", la finance permet de reporter dans le temps, et donc d'atténueer provisionoirement, les contradictions inhérentes à la production capitaliste (comme l'a illustré récemment le mécanisme des subprimes). La guerre est quant à elle le fruit des inévitables conflits que génèrent périodiquement ces contradictions. L'amenuisement des opportunité de profit, la nécessité d'assurer le contrôle sur l'extraction et la circulation des ressources, mais aussi l'accroissement de la contestation du système, tendent à conférer à la conflictualité politique un caractère plus aigu. En détruisant (littéralement) du capital, la guerre permet aussi de relancer l'accumulation sur de nouvelles bases." Ces deux solutions sont également mises en oeuvre, et c'est le principal objet de cet ouvrage de le montrer, par le capitalisme en réponse à la crise écologique. "La financiarisation et la militarisation sont, en d'autres termes, les deux réactions du système face à cette crise."

Dans son chapitre sur la financirisation de la nature, l'auteur décrit l'assurance des risques climatiques, une des formes principales selon lui, que revêt aujourd'hui la finance environnementale. "On assiste à l'heure actuelle à une prolifération des produits financiers "branchés" sur la nature ou sur la biodiversité : marchés carbone, dérivés climatiques, obligations catastrophe... Ces produits visent à amortir ou gérer les turbulences économiques et sociales qui découlent de la crise écologique. Ils ont toutefois également pour objectif d'en tirer profit. Ils participent de la financiarisation du capitalisme en cours (...). "De la part du capitalisme, la nature est aujourd'hui l'objet d'une stratégie d'accumulation."

Dans un chapitre sur les "guerres vertes, ou la militarisation de l'écologie", l'auteur indique comment s'imbrique de manière croissante l'écologie et la guerre. "L'exploitation de la nature influence l'évolution des conflits armés. La crise environnementale à laquelle elle donne lieu suscite d'ores et déjà un survroît de catastrophes naturelles, la raréfaction de certaines ressources, des crises alimentaires, une déstabilisation des pôles et des océans, et des "réfugiés climatiques" par dizaine de millions à l'horizon 2050. En résulte des guerres vertes ou guerres du climat, qui sont la traduction dans l'ordre guerrier de la crise écologique. L'Etat en général, et les armés en particulier, sont en première ligne pour gérer cette "externalité négative" très particulière que sont les conflits armés. (...)." 

 

   L'auteur fait oeuvre non seulement d'analyse qui s'appuie sur de nombreux "incidents" et de nombreux faits,  sur de nombreuses luttes sociales centrées sur l'environnement, mais également de futurologie critique. Son livre fait figure de grande pierre dans le champ de la connaissance de la conflictualité issue de la crise écologique.

 

Razmig KEUCHEYAN, la nature est un champ de bataille, Zones (label des Editions La Découverte), 2014.

 

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3 juin 2014 2 03 /06 /juin /2014 13:52

    Livre un peu oublié aujourd'hui et pourtant à l'origine de bien des vocations militantes ou politiques, oeuvre phare de l'écologie surtout dans le monde anglo-saxon, cet ouvrage du journaliste et écrivain britannique Gordon Rattray TAYLOR (1911-1981) a souvent des allures prophétiques par rapport aux changements climatiques actuels. Même si sa tonalité est parfois moraliste et sensationnaliste, et si son auteur affiche par ailleurs surtout des positions "réactionnaires" (rappelons simplement que sur le plan scientifique, l'auteur est lamarckien et anti darwinien, dans un livre de 1983), Le jugement dernier offre un tableau d'ensemble des dégâts environnementaux causés par les industrialisations jusqu'à la fin des années 1960.

Ce tableau est apocalyptique dans de nombreux chapitres et les histoires "navrantes" se multiplient dans les autres. Il considère tout au début du livre les hommes d'ailleurs comme des microbes, à la population se développant anarchiquement et trop rapidement pour que la catastrophe démographique n'intervienne pas à un moment ou à un autre. Mais il met moins l'accent sur l'explosion démographique ou les impasses énergétiques que sur les multiples pollutions dévastatrices. Au-delà des pollutions visibles (le smog par exemple), il analyse les super-pollutions moins visibles, qui agissent en profondeur sur l'état de l'atmosphère, des océans et des terres émergées. Il considère les résultats des progrès techniologiques comme une victoire à la Pyrrhus sur la nature, voire contre la nature, qui se paie tôt ou tard au prix très élevé. Il s'alarme dans l'ensemble de l'ouvrage de la lenteur de la prise de conscience des autorités politiques et des entreprises, par rapport à la vitesse à laquelle ces dégâts prolifèrent. "Le temps est l'ennemi. la question posée n'est pas "comment faire?", mais "Pourrons-nous faire quelque chose dans le temps qui nous reste?" On peut même se demander s'il n'est déjà pas trop tard. A entendre des remarques distillées dans les réunions consacrées au changement climatique actuel, qui posent la même question aujourd'hui, on ne peut que frémir. On ne peut pas dire, vu le détail des descriptions que l'auteur fait des dynamismes atmosphèriques que ces responsables ou l'opinion publique n'ont pas été prévenus. 

 

    Dans le chapitre 3, où il pose la question du devenir climatique, Eère glacière ou chaleur mortelle?, il décrit les multiples signes, rapprochés de ce que l'on savait déjà des mécanismes des grands changements dans le passé, qui indiquent des modifications en profondeur du climat terrestre. Au chapitre suivant, ce sont des descriptions de la manière dont "la nature rend les coups", lorsque l'homme influe sur l'équilibre des espèces animales et végétales. La suite est à l'avenant : "Le dernier râle", "New look pour polluants", "expirez, n'inspirez pas!" "Le cinquième facteur" (il s'agit de la radioactivité) distillent des avertissements appuyés sur des recherches scientifiques, et émaillés parfois d'humour passablement noir. Ce sur la limite de population, son effondrement à venir, l'existence d'une planète archi polluée et le cauchemar technologique que termine ce livre.

    Pour Gordon Rattray TAYLOR, auteur d'une quinzaine de livres sur l'évolution humaine (dans ses nombreux aspects), "la crise devant laquelle l'homme se trouve est, en fait, une crise triple. d'abord une crise des valeurs. Ce qui est en jeu, ce sont deux vues diamétralement opposées quant à la façon dont l'homme devrait vivre. Jusqu'ici il était admis que la conception matérialiste - soutenue autant par la droite que par la gauche - devrait prévaloir. Soudain il apparait qu'elle ne le peut pas. le choix qui se pose alors est soit de faire une sélection intelligente parmi les dons de la technologie, et s'en servir pour enrichir l'existence humaine, soit d'aller au suicide. C'est le fait que toutes les factions des pays occidentaux sont à égalité portées au matérialisme qui provoque le sentiment de désespoir et d'impuissance qui est celui de tant de gens aujourd'hui.

Comme les lemmings, l'homme fonce vers la rive lointaine du fleuve. Il n'a pas l'intention de se suicider. Aura-t-il l'intelligence de faire demi-tour? La leçon qu'enseigne l'histoire est que l'homme n'évite jamais les catastrophes, il passe simplement son temps à s'en remettre. Il est difficile de douter que l'histoire doive se répéter.

Ensuite, nous passons par une crise d'incohérence. Comme l'a dit un observateur britannique : "On a envie de demander, à la fin, jusqu'à quel degré de folie peut aller le monde? Jamais des esprits rationnels ne créeraient des conditions dans lesquelles leur nourriture et leur eau seraient constamment polluées, leurs enfants blessés et tués, et tout leur environnement rendu de plus en plus infect pour l'oreille, l'oeil et le nez - non par suite d'échecs, mais par leurs efforts mêmes et leurs soit disant progrès. (...)" 

C'est là le point crucial : la société est trop vaste, donc trop impersonnelle, et incohérente. Il est donc impossible de légiférer de façon efficace. (...).

Enfin, c'est une crise de responsabilités.

L'homme a atteint un tournant de son histoire. Jusqu'ici il vivait dans un environnement qui s'optimisait tout seul. Les processus naturels lui fournissaient l'oxygène et l'eau, un sol fertile, de l'espace pour se déplacer et même des joies esthétiques, sans qu'il ait besoin d'intervenir ou de faire preuve de prévoyance. Maintenant, le voilà parvenu au point où ces processus naturels autonomes ne peuvent plus faire face à ses exigences. Il n'est donc plus question de savoir s'il veut prendre les choses en main : il est obligé de le faire. A l'avenir, l'homme devra décider s'il veut un climat plus chaud ou plus froid, et de combien de degrés; de quelle pureté il demande à l'eau et à l'air; quelle fertilité il attend du sol; quel taux de maladies et de mortalité il souhaite. Et bien d'autres choses encore.

C'est une grave responsabilité. Il est loin d'être évident que l'homme possède les connaissances nécessaires, ou le bon sens politique voulu pour exercer convenablement ce pouvoir - c'est-à-dire assurer à l'humanité une vie au moins aussi satisfaisante que celle de l'ancien système. En fait, il est parfaitement possible qu'il exerce son pouvoir suffisamment mal pour provoquer, dans une mesure données, un désastre. (...)". Pessimiste hier de bout en bout, ce livre devient réaliste avec ce que nous subissons déjà de nos jours. Et si cela ne suffisait pas, la dernière remarque rappelle tous les scénarios d'ingénierie climatique envisagés par de nombreuses entreprises et laboratoires scientifiques d'Etat pour parer à une catastrophe de plus en plus annoncée...

 

Gordon Rattray TAYLOR, Le jugement dernier, Calmann-Lévy, 1970, 290 pages. Traduction française du livre anglais paru en 1970, The Doomesday Book : Can the World Survive?

 

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2 mai 2014 5 02 /05 /mai /2014 11:33

  Sous titrée Tirage au sort et politique d'Athènes à nos jours, ce qui précise déjà le propos, la Petite histoire... que le chercheur au CRESSPA et codirecteur du département de sciencepolitique de l'Université Paris VIII présente s'inscrit dans une recherche très actuelle sur la démocratie. A l"heure où s'étiole peu à peu la démocratie représentative et où se trouve éloignée les perspectives d'une démocratie populaire, au vu de l'évolution globale des forces politiques dans le monde, Yves SINTOMER s'inscrit dans tout un courant novateur de la pensée actuelle, qui recherche les voies d'un renouvellement de la démocratie. Le tirage au sort a déjà une longue histoire politique, de l'Athènes de PÉRICLÈS à la Colombie britannique de 2010, en passant par l'usage de la Florence du XVe siècle. Malgré le dénigrement qu'endure les propositions de jurys citoyens tirés au sort pour une "surveillance populaire" (très précisément la proposition de Ségolène ROYAL en 2006) ou le tirage au sort en général lorsqu'il est évoqué, souvent théoriquement, l'auteur étudie une procédure et une pratique politiques que sans doute beaucoup considèrent comme dénuées de valeur. 

 

   Pourtant comme l'écrit l'auteur dans son Introduction, "l'actuel déficit de légimité qui frappe la représentation politique impose de revenir aux sources de l'éxpérience démocratique et d'analyser avec précision les dynamiques contemporaines les plus prometteuses (l'auteur rappelle les exemple de la Colombie Britannique, de l'Ontario, de l'Islande...). Celles-ci ont-elles quelque chose à voir avec les pratiques anciennes, comme celles de la République de Florence de la Première Renaissance? Pour en juger, il convient de se débarrasser des routines qui paralysent trop souvent la réflexion intellectuelle et l'action politique. Il faut s'interroger sans préjugés : l'idée de réintroduire le tirage au sort en politique constitue-t-elle une voie prometteuse pour les démocraties contemporaines, en particulier pour composer des jurys évaluant l'action des élus et pour trancher sur des questions controversées de politique publique? De telles instances participatives pourraient-elles constituer une source de démocratisation, un point d'appui pour une opinion publique plus éclairée et pour une action publique plus responsable - bref, pour une dynamique qui irait à rebours du "populisme" et de la "démocratie d'opinion"? Quels en seraient les conditions? Quels seraient les défis à affronter?" C'est à ces questions que l'auteur tente de répondre, en effectuant un parcours historique et une analyse théorique du tirage au sort.

 

    Constatant pendant ce parcours que l'instauration du tirage au sort se généralise dans le monde judiciaire (en France pour les jurys d'Assise par exemple) alors qu'il est abandonné ailleurs, et vu la floraison d'expériences récentes (dans la deuxième moitié du XXe siècle et dans le XXie commençant), Yves SINTOMER, après s'être demander comment dans ces pratiques, "on domestique le hasard", analyse ensuite les logiques mêmes du tirage au sort. Il reprend partiellement, dans une Postface, les démarches de Marc BLOCH (lLes Rois thomaturges, Gallimard, 1983), Aby WARBURG (Essais florentins, Klincksieck, 1990) et de Carlo GINZBURG (Le Sabbat des sorcières, Gallimard, 1992), "tout en ayant conscience des apories d'une approche philosophique purement spéculative qui ne tiendrait pas compte des contextes socio-historiques ou de la variation des techniques. Il demande d'ailleurs de ne "pas jeter aux orties les explications les plus abstraites", comme celles de Jacques RANCIÈRE (La Haine de la démocratie, La Fabrique, 2005). "Formellement, le propre du tirage au sort, quels que soient les domaines dans lesquels on y a recours et quelles que soient les logiques en fonction desquelles on l'utilise, est de mettre sur un pied d'égalité les personnes (ou les solutions) entre lesquelles on procès à un choix aléatoire. Procéder à un tirage au sort au sein d'un groupe de personnes (qui peut être fort restreint) pour désigner un porte-parole ou un dirigeant, c'est accepter qu'aucune des personnes ne peut prétendre pouvoir a priori représenter ou gouverner le groupe plus légitimement que les autres".

Tout au long de cet ouvrage, nous pouvons constater le nombre assez important d'expériences, comme de commentaires des auteurs les plus divers et les plus connus sur ce sujet. 

 

    Même si au bout de l'ouvrage, le lecteur n'est pas convaincu, toujours a-t-il le loisir de comprendre comment dans l'histoire cette procédure a été utilisée. Cela permet de dépasser le cadre de polémiques où pointent toujours une certaine méfiance envers les non professionnels de la politique, qui serait devenue un domaine où seuls des experts peuvent décider dans des situations devenues de plus en plus complexes, ou souvent pésentées comme telles. Toujours est-il qu'expérimenter des formes de démocratie devient urgent au vu de la déliquescence accélérée de la démocratie de type parlementaire et de l'extension de pratiques comme de la valorisation de théories de plus en plus ouvertement anti-démocratiques. 

 

Yves SINTOMER, Petite histoire de l'expérimentation démocratique. Tirage au sort et politique d'Athènes à nos jours, La Découverte/Poche, 2013, 290 pages.

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23 avril 2014 3 23 /04 /avril /2014 13:01

   Docteur en philosophie, diplômé de chinois aux langues orientales, enseignant à l'université depuis 1988, memebre du Centre de recherches sur l'Extrême-Orient de Paris-Sorbonne (CREOPS), Ivan P KAMENAROVIC est bien placé pour faire comprendre la différence de perceptions du conflit en Extrême-Orient et en Extrême-Occident. Les perceptions occidentales et chinoises diffèrent si fortement qu'il est parfois difficile d'effectuer des traductions simples et directes sur des notions qui structurent les mentalités, à savoir la compréhension de soi et du monde (l'individu et le monde), la conscience-même de soi... L'auteur s'attache précisément à établir les différences et les similitudes des philsoophies qui de manière directe éclairent bien des aspects des philosophies politiques possibles aux extrémités du continent euroasiatique.

 

   Le conflit, qui imprègne si fortement la philosophie occidentale n'a pas la même résonnance dans la philosophie chinoise, comprise comme un ensemble qui couvre plusieurs sensibilités spitituelles, du taoïsme au bouddhisme, et où le confucianisme opère, même lorsqu'une pensée est censée se contruire contre lui, un prisme de compréhension obligatoire.

L'auteur dans son introduction nous dit qu'"il nous a paru intéressant, en raison de la place si importante qu'elle occupe en même temps dans nos mentalités et dans notre civilisation, de nous pencher sur la notion de "conflit". Voici en effet un mot qui ne présente pas de signification si philosophiquement élaborée qu'elle puisse engendrer des difficultés de compréhension ou d'interprétation. néanmoins, si bien que son utilisation soit si fréquente en Occident, il n'est guère possible de trouver un équivalent chinois qui rend compte de la résonnance à la fois positivie et négative (...) qu'il a pour une oreille occidentale." "Ce que nous allons tenter de faire, c'est de montrer à quel point une notion qui peut apparaitre au premier abord comme universelle reçoit en réalité des significations et des valeurs qui trouvent leur origine dans la civilisation au sein de laquelle elle s'est développée, en rapport aussi bien avec d'autres notions, éléments, conditions, qu'avec différentes manières de les relier les uns aux autres. En  Chine comme en Occident, en Australie comme en Afrique, la violence, la brutalité, l'animosité, la contradiction existent et prennent des formes dont certaines sont spécifiques tandis que d'autres son universelle. le conflit existe donc bel et bien en Chine et en Occident, mais il vient chaque fois s'insérer dans un tout, un horizon mental donné au sein duquel la place qu'il occupe, ce qui veut dire la signification, la valeur et l'image qui lui correspondent diffèrent profondément d'une civilisation à l'autre."

 

   L'auteur définit dans un premier temps des caractéristiques de la perception occidentale du conflit. Ainsi, une tradition qui remonte à HÉRACLITE d'Ephèse, contemporain de CONFUCIUS (551-497 av JC), accorde au conflit une valeur centrale, incontournable, quasiment intrinsèque à l'existence humaine. Toutes choses qui constituent le monde se trouvent placés sous le signe du combat, du conflit. L'individu se forge à travers lui et n'est considéré que pour autant il sait se constituer une personnalité, une place dans le conflit avec les autres. Par ailleurs, est posée une séparation radicale entre Dieu et les hommes, puis entre la nature et les hommes. Les chrétiens en particulier, sont complices, dès qu'ils naissent du crime le plus abominable qui se puise se concevoir, le déicide. De manière générale, le Fils doit s'affronter obligatoirement au Père et se n'est qu'en passant par ce conflit qu'il peut exister. La figure du Héros tient en Occident une grande place, contrairement en Chine, où n'existe pas cette césure entre le monde visible et le monde invisible, entre l'Esprit et la Matière. La Chine ignore aussi cette conception qui veut, qu'à chaque combat de grande ampleur, à chaque conflit, s'oppose le Bien et le Mal, au niveau individuel comme au niveau collectif. La conception de l'Individu isolé dans le monde, qui s'affirme d'ailleurs par et dans le conflit aves les autres, est caractéristique également de l'Occident : le Moi constitue à la fois un point de départ (depuis PLATON au moins) et un point d'arrivée (l'existentialisme, le personnalisme) : le processus d'individuation est le processus essentiel de la vie humaine. 

   En Chine, le conflit est plutôt regardé comme le lieu même du désordre, l'occasion où s'expriment des facteurs qui tendent à s'opposer au cours naturel des choses,  et une telle tendance est vaine par excellence, car la force des mouvements qui font vibrer le monde est trop grande pour qu'ils puissent se trouver dérangés plus d'un instant.

L'auteur, pour mieux se faire comprendre, passe lpar l'opposition des mentalités sur la médecine. La médecine occidentale intervient lorsque des pathologies, des anomalies, des conflits biologiques apparaissent dans l'organisme. La médecine chinoise, elle, même si elle y intervient également, se préoccupe beaucoup plus de sauvegardé les conditions , les flux et les équilibres vitaux, qui gardent en bonne santé.  Il s'attache à faire comprendre tout au long de l'ouvrage une notion difficile en Occident, le yin et le yang, souvent mal traduits, précisément élément essentiel de la conception chinoise de l'harmonie qui règne et qu'il faut préserver entre l'homme et la nature, le premier n'étant jamais conçu en dehors du deuxième. 

  Cette position philosophique a des incidences directes sur la société, au quotidien comme dans les circonstances exceptionnelles, où tout doit être fait pour garder le cours naturel des choses, où, sur le plan politique, il s'agit toujours de trouver le dirigeant qui respecte et favorise, avec compétences, ce court des choses, social, politique, cosmologique. Au coeur de maintes oeuvres - la Grande Etude, le Mémorial des rites, Pirntemps et Automne (de Lü BUWEI) ou encore les Entretiens de CONFUCIUS, au centre des réflexions de maints auteurs classiques et modernes, de CONFUCIUS à Kang KOUWEI (Le Livre de la Grande Concorde) se trouve les questions de la Discorde et de la Concorde où il s'agit toujours de trouver les voies et les moyens de l'entente et d'écarter les obstacles qui peuvent conduire au conflit. Même dans les traités sur l'art de la guerre, la réflexion se porte toujours sur l'observation et utilisation des circonstances ou des terrains pour gagner à coup sûr. 

 

    Approfondissant dans une deuxième partie la problématique du Moi et les différentes de perception de la personne, l'auteur apporte des éléments qui font souvent défaut lorsqu'un Occidental aborde l'histoire ou la philosophie chinoises. Cela permet de comprendre mieux par exemple les conditions des Révolutions chinoises, aux tonalités bien différentes de celles de l'Occident, même si encore une fois la cruauté, la haine, l'acharnement à détruire l'adversaire existent aussi bien là-bas qu'ici. Si en Occident, les révolutions les plus violentes sont parfois nécessaires pour faire évoluer l'humanité, suivant une philosophie très répandue et pratiquement consensuelle, en Chine, il s'agit par les révolutions de remettre les choses là où elles doivent être de tout temp, celles-ci étant autant d'échecs. Il est préférable, de très loin, de faire des passations de pouvoir (vaincre sans combattre, de remplacer un empereur par un autre (sans remettre en cause le système impérial), de rectifier des dénominations, par l'attente de circonstances les plus favorables... "Combat en Occident, écrit Ivan KAMENAROVIC dans sa conclusion, se troucera être un principe de fécondation réciproque d'opposés complémentaires. Là où il y a culture de l'affrontement règne la culture de l'observation-observance du sens profond des choses, ce qui conduit à la transparente activité du non-agir. Là où l'homme est écartelé entre Hant et Bas (entre Ciel et Terre), il fait partie d'une trinité." Sans juger aucunement les mérites des deux mentalités, l'autent entend simplement montrer comment les gens vivent sur des bases différentes.

 

   Voilà un petit livre, très lisibles, très documentés (avec une bibliographie et un index général très utiles) qui permet de comprendre que lui d'être universelle, la notion de conflit diffère d'une culture à l'autre. Précieux quand notre monde change, au point sans doute de faire balancer les pôles de la puissance : la Chine pourrait bien être demain le centre du monde.

 

Ivan P KAMENAROVIC, Le conflit, perceptions chinoise et occidentale, Les Editions du Cerf, La nuit surveillée, 2008, 150 pages environ.

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7 avril 2014 1 07 /04 /avril /2014 18:12

   Les regards que portent Claude MOSSÉ, professeure émérite à l'Université de Pars VIII, spécialiste de l'histoire de la Grèce antique, sur la démocratie athénienne resituent non seulement la problématique historique d'un système démocratique ancien, mais également le chemin parcouru jusqu'à par cette problématique. Un parcours qui va de l'invention au rejet, de l'oubli à la renaissance, puis à sa consécration jusqu'à devenir le critère obligé dans le concert des nations. 

    Ce n'est pas seulement un essai d'histoire qui nous est proposé là, mais bien une mise en perspective de la crise de la démocratie contemporaine, qui sucite actuellement une floraison d'études, même dans un contexte de recul de l'étude des langues anciennes, sur la démocratie athénienne. 

 

    Se pencher sur ce que nous savons de la réalité du fonctionnement de la démocratie dans cette cité - dont l'histoire est la moins mal connue - c'est bien entendu puiser aux sources antiques qui permettent de voir revivre les réformes de SOLON, CLISTHÈNE, EPHIALTE ET PÉRICLÉS. C'est aussi mettre en relief un certain nombre de conditions pour qu'un tel système existe et vive. En revisitant les écrits de PLATON et d'ARISTOTE (notamment la Constitution d'Athènes), en s'appuyant sur les nombreuses inscriptions mises à jour lors de différentes fouilles archéologiques, on peut reconstiter ce fonctionnement très élaboré, et même complexe, évolutif au gré des différentes crises politiques. "...aussi bien les textes littéraires que les inscriptions témoignent de la réalité de ce rôle essentiel de l'assemblée du peuple dans les prises de décision engageant la politique de la cité. On entrevoir également la manière dont se déroulaients les assemblées. Au Ve siècle, ce sont les prytanes de tribu en exercice qui formaient le bureau de l'assemblée. Ils étaient présidés par l'épistrate, désigné par tirage au sort pour une durée limitée à une nuit et un jour. Au IVe siècle, une modification intervient dans le fonctionnement de l'assemblée : le bureau était désormais constitué par neuf proèdres tirés au sort parmi les tribus qui n'exerçaient pas la pyrtanie, et présidés par un épistrate. C'est à ces proèdres que les pyranes de la tribu en exerecice remettaient l'ordre du jour de la séance. (...)."

 

      Tout l'intérêt de cet ouvrage réside dans l'enchainement des filiations intellectuelles des penseurs qui ont lu les auteurs antiques, les ont étudiés, les ont fait traduire, les ont conservés, tout en critiquant le plus souvent la démocratie, mais toujours en gardant en permanence à l'esprit les argumentations de siècle en siècle. Ce qui fait que lorsqu'on arrive vers l'époque moderne, tout le corpus est présent pour d'autres élaborations sur la démocratie, qui vont bien plus loin que les auteurs grecs et latins. Ainsi, à une déjà bonne longueur de la chaine, lorsque Moses FINLAY, formé dans l'environnement de l'Ecole de Francfort, s'attache à une étude sur la démocratie antique et la démocratie moderne (depuis 1962, avec Athenian Demagogues, dans Past and Present), il y a déjà un grand corpus d'observations et d'informations qui permet de se livrer à une critique de l'éxégèse antérieure. En mêlant problématique politique et problématique économique, on en arrive à une vision crédible et qui,  en tout cas , a encore de nos jours un retentissement considérable. Cette étude, publiée en français en 1976 (Démocratie antique et démocratie moderne), est suivie de contributions - qui renforcent ou rejettent les thèses de FINLAY - dans plusieurs pays, qui elles-mêmes font rebondir des débats que, malheureusement la faiblesse des sources, ne permettent pas d'aller au-delà du cas d'Athènes et sans doute laissent ouverts beaucoup de questions sur la réalité de la démocratie athénienne même, sur l'ampleur de la participation du "peuple", sur la teneur des décisions réelles prises par l'assemblée, sur les liens entre citoyenneté et statut économico-social. Cela révèle en tout cas, au moment où la démocratie "moderne" elle-même est remise en cause ouvertement ou indirectement, combien les questions posées par le système athénien aux athéniens demeure vivaces pour nous.

 

  Dans la conclusion de l'auteure, nous pouvons lire qu'au terme de ce parcours à travers les représentations de l'expérience athénienne élaborée au cours des siècles, plusieurs conclusions peuvent être tirées : l'esclavage sépare irrédiablement la société athénienne de la nôtre, mais aussi la nature même de la société, des échanges, la place de la guerre, de la religion. "... ce qui me semble être la leçon la plus passionnante de cette expériences athénienne, c'est, comme l'attestent les lois ou décrets qui nous sont parvenus, si la décision était celle de la majorité, elle était aussitôt acceptée comme émanant du démos unanime. Une leçon à laquelle devraient peut-être réfléchir les hommes politiques d'aujourd'hui quant à la possibilité de trouver, à partir du "modèle" athénien des solutions aux dérives de la démocratie actuelle... Peut-on parvenir à ce qui s'était imposé dans cette petite cité pendant deux siècles : permettre à tous de s'exprimer sur des problèmes dont la complexité n'a fait que s'accroitre? Diverses solutions ont été imaginées, plus ou moins utopiques (...). (...) ce qui s'avère aujourd'hui comme un fait dont on commence seulement à mesurer les conséquences découle des progrès de l'informatique. On a pu constater récemment le rôle joué par les téléphones portables dans le déclenchement des mouvements populaires (révolutions arabes, manifestations en Grèce ou en Espagne, agitation étudiante au Canada). Mais il est encore difficile de mesurer l'impact de cette diffusion accélére de l'information sur l'efficacité ou les dangers qui présente cette forme de participation active au fonctionnement de la vie politique. On le voit bien, on est loin de notre "modèle" athénien. Et pourtant, après deux mille cinq cent ans, il continue de faire rêver les hommes d'aujourd'hui."

 

Claude MOSSÉ, Regards sur la démocratie athénienne, Perrin, 2013.

 

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3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 12:49

       Dans cet ouvrage de 2005, d'une dizaine de contributeurs, se trouvent éclairés et discutés les fondements d'une grande partie la philiosophie politique européenne.  Dans leur introduction les deux directeurs d'un Colloque organisé au Goethe Institut de Paris en novembre 1998 indiquent que "si la tâche des politiques est de garantir la compatibilité des éléments du corps social, sinon leur cohésion, elle implique que l'on prenne au sérieux le risque d'une anarchie des corps dans un état de nature qui n'est oar hypothèses soumis à aucune règle."

Il faut remarquer en passant que dans note monde actuel, au moment où les Etats perdent la faculté de remplir cette tâche, aucun organisme (supranational ou de gouvernance "privée" mondiale) ne semble en mesure de s'opposer au développement de situations qualifiées précisément d'état de nature. Mû par une idéologie, finalement assez naïve, que le libre jeu des concurrences permettra le maintien de cette cohésion, les acteurs sociaux dominants semblent avoir "oublié" tout un pan de la phisilohie politique européenne... Non qu'un débat ait lieu sur l'existence de cet état de nature qu'il faut maîtriser selon cette philosophie politique - de toute façon, les acteurs économiques dominants n'ont cure d'un tel débat, si même ils en connaissent l'existence... - mais qu'en définitive, tout se passe, comme si l'on désirait que le libre jeu économique permette à lui seul d'éviter des confrontations de plus en plus brutales...

"La pensée fait-elle atre chose, poursuivent nos auteurs, quand elle entreprend de connaitre la nature, que de la soumettre à des lois? La raison est confrontée à un monde fait d'incohérences, de querelles incessantes, que ce soit dans la société elle-même, avec les guerres civiles, ou entre les nations, qui n'ont de cesse de se faire la guerre, ou dans le domaine de la science, où l'on s'attendrait pourtant de voir triompher la concorde. Comment, dans de telles conditions, la raison n'aspirerait-elle pas à se donner à elle-même des lois pour faire régner la paix? Chez Hobbes comme chez Kant, le projet politique de mettre fin à la violence arbitraire n'est pas sans rapport avec le projet théorique d'un ordre du savoir : fonder la science, c'est en effet aspirer à garantir la connaissance face à l'arbitraire et à la contingence.

Comme Hobbes, Kant philosophe à partir du spectacle désolant de la guerre, non seulement celui des incessantes guerres lancées avec plus ou moins de succès par Frédéric II, qui entrainent des déplacements incessants de frontière entre les empires autrichiens, et russes (...), mais aussi celui du "champ de bataille" de la métaphysique dont les conflits semblent appelés à s'éterniser. A moins, peut-être, d'instaurer prochainement un "traité de paix perpétuelle en philosophie", comme Kant en a formé le voeu? Ce traité est-il toutefois séparable d'une "paix perpétuelle" entre les nations? Il y aurait de l'arbitraire à vouloir séparer kes dimensions métaphysique et juridico-politique de philosophies qui font de la paix leur idéal régulateur, de l'établissement de limites leur condition de possibilité, et de la constitution de disciplines leur mode opératoire. la discipline permet, en effet, de diviser les difficultés, de séparer les pouvoirs et de civiliser les corps. Un même désir d'apaisement rationnel des forces violentes de la nature, - désir sans doute aveugle sur sa propre violence - s'exerce chez ces philosophes dits classiques.

La violence fait peur : sous la forme du sédie incessant de puissance, visible dès l'enfance, devenant une méchanceté adulte de puer robustus. Il y a là un excès que Hobbes a rigoureusement décirt, et dont Kant a méthodiquement pris la mesure, l'un et l'autre avec un égal effroi. Comment dès lors éviter le déchainement aveugle de la logique de puissance? Comment tirer parti de l'énergie ainsi déployée? Comment, à partir de cette "insociable sociabilité", tisser un lien social qui soit capable de ménager tout à la fois la sécurité et la liberté?"

     Dans cette perspective qui concerne tous les conflits possibles, pas seulement les guerers entre nations, mais aussi les guerres civiles engendrées par des pratiques économiques injustes, mais aussi les "dérives" de la puissance économique, il s'agit d'arbitrer et de critiquer. Abitrer, c'est-dire médiatiser. l'arbitre est d'abord un médiateur, mais un médiateur qui assure (ou qui fait référence à quelque chose qui l'assure) et garantit la justice aux parties en conflit. Quelle justice?, quelle méthode d'arbitrage? C'est aussi l'objet de la pensée de Hobbes comme de Kant. Par d'arbitrage sans justice et pas de justice sans arbitrage... Une médiation qui réussit à maintenir simplement l'ordre social est-elle possible? Bien entendu, plus une société est injuste, plus elle a besoin de médiation pour se maintenir. Mais cette médiation-là est-elle viable sans la justice? La pensée de Hobbes commme de Kant ne semble-t-elle pas se centrer sur l'efficacité de l'arbitrage proprement dit, plutôt que sur une véritable justice? La pensée politique, surtout celle de Hobbes n'est-elle pas plus attentive aux conditions de garantie des jugements rendus, celle que seule peut assurer le souverain? N'y-a-t-il pas un choix sous-jacent qui préfère l'ordre à la justice? Comme pour contrebalancer ce choix, critiquer semble un impératif pour prévenir les dérivies mêmes du souverain. Pour Kant, il semble que ce soit la cas (bien plus que pour Hobbes... même si Kant s'y refère). Reproduisons ici, comme les deux auteurs de cette Introduction ce passage de la Critique de la raison pure :

"Sans (la critique et son tribunal) la raison demeure en quelque sorte à l'état de nature et elle ne peut faire valoir ou garantir ses assertions et ses prétentions qu'au moyen de la guerre. La critique, au contraire, qui tire toutes ses décisions des règles fondamentales de sa propre institution, dont personne ne peut mettre en doute l'autorité, nous procure la tranquillité d'un état légal où nous avons le devoir de ne pas traiter notre différend autrement que par voie de procédure. Ce qui met fin aux querelles dans le premier état, c'est une victoire dont se vantent les deux partis et qui n'est ordinairement suivie que d'une paix mal assurée établie par l'intervention de l'autorité publique, mais dans le second, c'est une sentence qui, atteignant à la source même de disputes, doit amener une paix éternelle. Ainsi, les disputes interminables d'une risons purement dogmatique nous obligent à chercher enfin le repos dans quelque critique de cette raison même et dans une législation qui s'y fonde. Ainsi que Hobbes l'affirme, l'état de nature est un état d'injustice et de violence, et l'on doit nécessairement l'abandonner pour se soumettre à la contrainte de la loi qui ne limite notre liberté que pour qu'elle puisse coexister avec celle de tout autre et par là même avec le bien général."

 

    Les différentes contributions, réparties en trois parties, Discipliner, Arbitrer et Critiquer, s'efforcent d'apporter des éléments à ce débat essentiel. 

Martine PÉCHARMAN examine le problème du principe des jugements pratiques : Kant critique d'un illusion de Hobbes. Denis THOUARD effectue une comparaison entre les anthropologies du rire et la subjectivité chez Hobbes et chez Kant. Michèle CRAMPE-CASNABET analyse le concept de discipline chez ces deux auteurs.

Reinhard BRANDT se penche sur la problématique du jus ommium in ommio et ommes de Hobbes et sur la théorie kantienne de la possession de l'arbitre d'une autre personne dans le droit du contrat. Tom SORELL analyse le châtiment dans une perspective kantienne. Ian HARRIS compare la communauté chez les deux auteurs. Simone GOYARD-FABRE examine les fondements rationnels du droit politique selon Hobbes et selon Kant.

Gérard RAULET discute du Contrat social, de la citoyenneté et de la souveraineté selon Kant. Pierre-Henri TAVOILLOT analyse L'insociable sociabilité et les principes de la nature humaine chez les deux penseurs politiques. Karlfriedrich HERB examine L'avenir de la République, Sur la lecture contractualiste de l'histoire chez les deux auteurs. Bernd LUDWIG analyse La critique de l'ontologie traditionnelle par Hobbes et Kant.

 

     Luc FOISNEAU, chargé de recherche au CNRS (Maison française, Department of Politic and International Relations, Université d'Oxford), spécialiste des questions de la souveraineté et de la mondialisation et Denis THOUARD, chargé de recherche au CNRS également (Lille, UMR "Savoirs et textes", Munich SFB "Frühe Neuzit"), spécialiste de la question de la subjectivité et de l'interprétation, offre là un éventail de réflexions presque incontorurnables dans le domaine de la philosophie politique.

 

Sous la direction de L FOISNEAU et de D THOUARD, Kant et Hobbes, De la violence à la politique, Librairie Philosophique J. Vrin, 2005.

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31 janvier 2014 5 31 /01 /janvier /2014 08:01

   Dans un domaine où il est facile de se laisser submerger par des principes moraux pourtant ici inadéquats et mal fondés et où l'information est particulièrement mal traitée par les grands médias, le livre collectif du Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers-Monde (CADTM)  est particulièrement instructif. Livre de combat, c'est aussi un livre qui fourmille d'informations chiffrées et de données économiques et sociales généralement passées sous silence. il apporte notamment de quoi réfléchir sur les agissements des entreprises et des Etats sur la question de la Dette, des financements du développement et sur les mécanismes de fonctionnement des institutions financières internationales (Banque Mondiale, FMI...). 

 

    Il se compose de trois parties distinctes,.

 

    Les crimes de la dette, par Laura RAMOS, de l'Observatoire de la dette dans la mondialisation, qui s'efforce de montrer les acteurs en jeu sur la question de la dette, la faisant apparaitre dans de nombreux cas comme illégitime. Ils montrent, à travers leurs propres déclarations, les motivations profondes des responsables des institutions financières et de certains Etats qui refusent la logique internationale de la dette qui s'oppose directement à des plans de développements justes et durables. Elle indique les éléments d'un conflit où en fin de compte les pays du Tiers-Monde, à force d'obtenir annulations partielles et rééchelonnement très long de leur dette, ont eu en grande partie gain de cause. Une grande partie de la dette du Tiers-Monde a été dans les faits annulée et recyclée dans les différents marchés financiers de la dette mondiale. le texte de Laura RAMOS expose de manière particulièrement claire les principes par lesquelles peuvent être déclarées illégitimes un certain nombre des dettes : conduites des créanciers, circonstances des contrats, termes des contrats et destinations des fonds prêtés. Dans la plupart des cas, la dette est effectivement impayable par les pays débiteurs, du fait de la dévastation de leur économie (en partie à cause des conditions des prêts, rattachés à des réformes néolibérales), mais des gouvernements, notamment en Amérique Latine, insistent sur l'illégitimité de son établissement, et donc refusent toute conversion de la dette à d'autres programmes économiques (eux-mêmes possiblement générateurs d'autres dettes...). Elle décrit, pour l'Amérique Latine et pour l'Asie, à travers une description assez précise des programmes en cause et des financeurs, le contenu de ces dettes, dettes primaires, dettes d'oppression, dettes de guerre, dettes de corruption, dettes d'élite, dettes de développement, dettes de sauvetage et dettes frauduleuse. 

 

     L'audit de la dette, instrument dont les mouvements sociaux devraient se saisir, par Eric TOUSSAINT, Président du CADTM et Hugo Ruiz DIAZ, conseiller juridique du CADTM Belgique, indique les éléments qui permettent de déterminer la nature des dettes, et les possibles actions contre elles. 

 

    L'Equateur à la croisée des chemins (pour un audit intégral de la dette), de Benoit BOUCHAT, Virginie de ROMANET, Stépahnie JACQUEMONT, Cécile LAMARQUE et Eric TOUSSAINT, membres d'une commission proclamée par décret présidentiel en 2007. Chargée d'alimenter des débats au sein de la Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement (CNUCED), cette commission analyse la dette de l'Equateur, à travers un audit des contrats entre ce pays et des grandes multinationales, des grands propriétaires et autres créanciers. Dans ses conclusions et recommandations, les membres de la commission identifie la dette illégitime de l'Equateur comem prélude à une politique souveraine, le droit des pouvoirs publics de déterminer l'illégitimité de la dette, la responsabilité juridique de la Banque mondiale et du FMI, les actions des créanciers du Nord, les actions des Nations Unies et les alternatives portées par des mouvements sociaux et certains gouvernements latino-américains contre la dette. 

 

    On ne surestimera pas cette remise en cause d'un des mécanismes de domination de l'ensemble de l'Amérique par les Etats-Unis. Le combat contre la dette plonge au coeur même de la doctrine de Monroe "L'Amérique aux Américains", sous-entendu la totalité du continent aux industriels et financiers états-uniens. 

 

    Une bibliographie très utile, doublée d'indications de sites Internet d'informations (sans compter le site du CADTM lui-même, www.cadtm.org) complètent ce livre, qui fait partie d'une longue série d'autre ouvrages publiés conjointements par le CADTM et les Editions Syllepse.

 

CADTM, Les crimes de la dette, CADTM/Syllepse, 2007, 270 pages.

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29 décembre 2013 7 29 /12 /décembre /2013 08:52

        Ce livre, dont le titre peut -être traduit Intellectuels chinois dans la crise, nous éclaire sur la phase de transtition du monde philosophique chinois entre l'Empire et la Révolution, sur les éléments du vaste mouvement intellectuel qui détruit les fondements traditionnels du pouvoir politique et même du pouvoir religieux.

Il n'est pas dans notre tradition de proposer de lire un texte en anglais, mais la pauvreté de l'édition en français d'écrits sur cette période, contraste avec la riche prolifération des textes en anglais sur la Chine, nous y oblige. C'est, en passant, un appel à un vigoureux élan de traductions en français de textes d'auteurs chinois, quelle que soit leur période, mais singulièrement sur celle qui précède la révolution de 1911. L'effort s'est trop porté sur les auteurs de l'Antiquité et des périodes impériales et cela n'aide pas beaucoup (même si cela aide quand même...) le public francophone pour comprendre la Chine d'aujourd'hui. 

Les années du dernier Empire chinois, de la dynastie Qing, et surtout les dernières années de cette dynastie ont été une période d'ébullition contrainte par la véritable invasion intellectuelle, économique et militaire occidentales (et japonaises) qui s'abat sur lui, jointe aux désordres internes longtemps contenus, suite à l'incapacité de l'administration chinoise de gérer une démographie galopante dès le XVIIIe siècle. 

  Pour garder à flot une tradition chinoise très riche et trouver en même temps des solutions durables à la crise qui frappe l'Empire, de nombreux intellectuels choisissent de combattre les nouveaux problèmes et de faire des propositions institutionnelles et politiques, malgré un entourage (à la cour notamment mais aussi dans les Provinces) passif, ignorant des nouveaux contextes et toujours tourné vers la tradition despotique. 

 

    HAO CHANG fait une contribution précieuse à la compréhension de cette "génération transitoire". Son livre traite de quatre intellectuels importants des années juste avant la Révolution. Entre l'histoire et la biographie, sans être un récit historique ni une biographie, l'auteur fait un compte-rendu de ce que ces hommes pensaient et croyaient. K'ANG YU-WEI, TANG SSEU-UNG, CHANG PING-LIN et LIU SHIH-P'EI, pour garder l'orthographe livré par l'auteur sont ces quatre grands intellectuels. 

Le premier est la figure de proue du mouvement de réforme des "Cent jours" de 1898, dévoué à la cause de la monarchie constitutionnelle ; le deuxième, participant au même mouvement, est resté sur place après l'écrasement du mouvement par l'impératrice douairière ; le troisième, rédacteur en chef de The People, magazine révolutionnaire des années 1900, aux oeuvres à la lecture ardue, philosophiquement le plus intéressant des quatre, se situait dans une logique révolutionnaire matérialiste et légaliste, déniant la vision bouddhiste-taoïste du monde, connaisseur de l'Occident et du christianisme ; le quatrième, autre révolutionnaire, théoricien et publiciste de la révolution à ses débuts avant de lui faire défection en 1908, porteur d'une vision utopique égalaire.

 

    Le professeur CHANG est un guide merveilleux sur ce terrain difficile, et il est cité à maintes reprises par Anne CHENG dans son livre que nous n'hésitons pas à qualifier d'ouvrage-clé pour l'histoire de la pensée chinoise. Il n'a aucun compte à régler et ne se laisse jamais situer politiquement. A travers la présentation de la pensée de ces quatre intellectuels, il met bien en éidence l'influence occidentale sur le cours des événements - sur le plan de la philosophie politique. Il ne dessine pas les portraits de ces quatre intellectuels comme des porte-paroles idéologiques, mais dans un certain chaos il faut dire dans la situation de la Chine politique, il permet de cerner la pensée de ces hommes pris dans une tourmente qui allait emporter des millénaires de civilisation. 

  HAO CHANG, qui frappe par la maitrise de son sujet, pose la question qui brûle les lèvres : pourquoi ces intellectuels, qui semblent des prodiges dans leur domaine, n'ont-ils pas fait l'attention des chercheurs ? Pourquoi si peu de respect pour leur démarche?  L'auteur, à travers cette présentation, n'hésite pas à pointer une incroyable inconséquence de la philosophie chinoise, surtout en comparaison de la tradition intellectuelle occidentale. Deux mille ans de "sincérité" produisent une société aux contrastes violents, au niveau de brutalité quotidienne si épouvantable que même les marins britanniques du XIXe siècle, pourtant pas d'une sensibilité délicate, ont perçu d'une manière si forte. Ce n'est pas par manque de richesse intellectuelle que la philosophie chinoise se révèle incapable de donner les ressorts d'un renouveau socio-politique. Mais précisément sans doute, parce que rivée sur cette tradition proprement prodigiale, la classe des intellectuels perpétue un système social fermé, à l'activité intellectuelle décrite par Karl WITTFOGEL comme une "démocratie de gueux" au service d'un Etat hyper-hiérarchisé. La Chine est entrée au XIXe siècle sous un despotisme obscurantiste et quitte le vingtième dans exactement le même état. (ce qui est peut être un peu court, pour être frappant).

  L'auteur reste sur un ton pessimiste d'un bout à l'autre de son ouvrage et à la fin de la lecture, on peut avoir le sentiment d'être laissé dans une sorte de désespoir. Comment sortir cette triste nation de ses fantasmes toxiques d'harmonie et de bienveillance, de cette en définitive négation de conflits de plus en plus durs à résoudre. 

 

HAO CHANG, Chinse intellectals in Crisis : Search for Order and Meaning, 1890-1911, University of California (Berkeley), 1987, 233 pages.

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1 décembre 2013 7 01 /12 /décembre /2013 07:42

           Dans cet ouvrage récent (2006) sur "le dernier repaire du mythe aryen, Michel DANINO, spécialiste de la civilisation indienne, s'attache à déconstruire l'idée de l'invasion de l'Inde par des envahisseurs aryens venus du Nord, qui auraient repoussé la civilisation de l'Indus vers le Sud. Cette thèse est utilisée de nos jours par bon nombre d'analytes du védisme et plus généralement de la civilisation hindoue, vue à partir des textes des Véda. 

L'auteur effectue cette déconstruction en quatre temps.  D'abord il relate la genèse du mythe aryen, son origine historique et le "rôle lamentable" qu'ont joué de nombreux missionnaires chrétiens dans sa croissance (dixit l'ancien directeur général de l'Archeological Survey of India, B B LAL, qui préface le livre). Puis il traite du témoignage du Rig-Véda et de celui de la littérature tamoule, en mentionnant les tentatives de créer un fossé entre le Nord et le Sud de l'Inde. Il livre alors les vues de penseurs éminents et respectés du XIXe et du début du XXe siècle sur la question,, tel que Swami VIVÉKANANDA et Sri AUROBINDO, vues qui n'ont que peu été repris depuis par l'historiographie. Dans un troisième temps, il aborde les points controversés de l'invasion du point de vue archéologique. Il évoque une sorte de continuum culturel qui contredit les thèses avancés par les auteurs principaux de cette théorie. Enfin, il présente les aspects linguistique, astronomique et biologique de la question. 

   L'auteur, dans son Introduction, rappelle que "sa version la plus commune veut que des peuplades aient déferlé sur le nord-ouest de l'Inde aux alentours de - 1500, à la fin d'un long périple depuis le fin fond de l'Asie centrale". "Nos Aryens soumettent les Indusiens, à la suite d'affrontements violents ; le cheval, inconnu en Inde, serait l'instrument de leur victoire, ainsi que le char léger, mais aussi leur tempérament guerrier et leur soif de conquêtes. Quoi qu'il en soit, la civilisation de l'Indus, qui appartenait à l'âge de bronze, disparait sans laisser de trace, tandis que les Aryiens poursuivent leur marche conquérane vers la vaste plaine du Gange, fryant leur chemin à travers d'épaisses forêts qu'ils défrichent avec leurs outils de fer. Ce faisant, ils propoagent sur tout le nord de l'Inde (et le sud plus tard) leur noble monture, leurs langues sanskritiques, leur ordre social de la caste, et leur culture fondée sur les Véda, ces anciens textes sacrés de l'Inde : ainsi naitra, plus tard, ce qu'on appelle l'hindouisme. Vers - 800, les premières villes prennent forme dans la vallée du Gange, c'est ce que l'on a appelé la "deuxième phase urbaine" de l'Inde, la première étant celle de la civilisation harappéenne. Un millénaire sépare ces deux phases, auquel on a donné l'expression tendancieuse de "nuit védique" comme un âge de ténèbres qu'auraient inauguré les envahisseurs."

Cette théorie, qui fait l'objet d'une controverses depuis le début du XIXe siècle, continue de faire, selon Michel DANINO, de faire des ravages jusqu'aux facultés d'archéologie, d'anthropologie, de linguistique ou de génétique d'Europe et d'Amérique. C'est dire que, même si une partie de la communauté scientifique commence à bouger sur la question, que cet ouvrage est relativement iconoclaste et revigorant. Il ne s'agit pas d'ailleurs seulement d'une théorie scientifique, mais également d'un mythe idéologique porté par une multitude d'acteurs, oeuvrant d'ailleurs pas tous dans le même sens, qui travaillent sur un certain vide des sources.

           Ce vide des sources est-il réellement comblé par les toutes nouvelles découvertes archéologiques et les nouveaux procédés, notamment génétique et d'observation depuis le ciel des terrains? L'auteur tente d'en convaincre le lecteur, et il est vrai que le faisceau d'indices ainsi rassemblés, joint à l'inanité de certaines déductions faites à partir d'une étude linguistique pas toujours honnête des textes védiques, a de quoi ébranler. Il faut absolument dépasser les définitions données par les différentes encyclopédies (même l'Universalis Encyclopedia...) pour entrer dans les vraies données disponibles. En tout cas, les éléments présentés par l'auteur conduisent tout droit à une vérivision de la vision (trop fondée sur les affrontements violents) usuelles de la civilisation védique. Il ne conteste pas que les Véda contiennent les éléments d'une analyse d'un combat pas toujours pacifique entre Guerriers et Prêtres et fait la démonstration qu'en tout cas cette analyse peut très bien faire l'économie de l'hypothèse aryenne, non seulement sur leur déferlement sur une civilisation déjà très largement en déclin mais sur leur existence même. Il admet qu'il serait présomptueux de "proposer aujourd'hui dans le détail une perspective nouvelle, non invasionniste, des origines de la civilisation indienne : non seulement les débris du vieux modèle nous font des constants crocs-en-jambe, non seulement il y a trop de périodes mal explorées, mais il faudrait intégrer d'autres éléments, extérieurs à l'Inde (...)". "Les quelques points fermes, à mon sens, de la nouvelle perspective seront, d'abord, une chronologie plus longue - pas seulement en Inde - et un Rig-Veda pré-urbain dans sa composition (pas nécessairement dans sa compilation, qui peut avoir eu lieu plus tard). N'oublions pas, d'ailleurs, que la tradition védique remonte nécessairement a-delà des hymnes eux-mêmes, car le Veda parle souvent des "pères des hommes" et de Rishis "ancienss" par rapport aux auteurs "modernes" des hymnes! Puis l'âge de l'Indus-Sarasvatî, suivi d'un - IIe millénaire qui verra non pas l'intrusion d'éléments externes mais une lente réorganisation des communautés qui avaient été intégrées dans la société harappéenne (du nom des vestiges trouvés, ou civilisation de l'Indus).

 

   L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Le mythe aryen, enfant illégitime de l'indianisme, de la liguistique et des doctrines racistes du XIXe siècle, contribua à la montée du nationalisme allemand. Si sa composante européenne s'effondra avec la défaite du nazisme, la théorie d'une "invasion aryenne" de l'Inde persiste contre toute attente et demeure la base de notre interprétation de cette civilisation.

Michal Danino montre comment les trouvailles récentes de l'archéologie, de l'anthropologie et de la génétique, entre autres disciplines, s'accordent avec la littérature et les traditions indiennes à exclure toute migration, durant la préhistoire de l'Inde, de soit-disant "Aryens" - qui ne sont que la création de nos fantasmes d'affrontements épiques et de glorieuses conquêtes.

Ecrit dans un style vivant, parfois irrévérencieux, cet ouvrage nous convie à explorer les origines de la civilisation et de la culture indienne, depuis la vallée de l'Indus et les débuts de la quête védique. C'est un plaidoyer pour une perspective nouvelle de l'Inde, qui permet de mieux sasir le secret de la survie millénaire de cette civilisation."

 

Michel DANINO, L'Inde et l'invasion de nulle part. Le dernier repaire du mythe aryen, Les Belles Lettres, collection La voix de l'Inde, 2006, 420 pages.

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29 octobre 2013 2 29 /10 /octobre /2013 13:40

    Le livre du professeur des universités au centre universitaire d'enseignement du journalisme (CUJ) à l'Universoté de Strasbourg, déjà auteur entre autres de Le culte de l'Internet. Une menace pour le lien social (2000) et de L'utopie de la communication. Le mythe du "village planétaire" 2004),  sur La crise de la parle aux sources du malaise (dans la) politique,  explore "le décalage entre un idéal et sa réalisation. L'idéal est celui de la démocratie. Il se résume en deux promesses solidaires ;: d'une part, nous pouvons, ensemble, sur la base d'une égalité de parole, discuter et décider de notre destin ; d'autre part, nous pouvons pacifier la conflictualité tout en gardant la dynamique de nos différences. Cet idéal suscite beaucoup d'adhésion et d'espoirs. Sa réalisation pose de nombreux problèmes, qui font douter de sa réalité. Cette dissonance engendre un malaise permanent".

Il évoquera pour certains l'écho de grands débats sur la démocratie (démocratie réelle, démocratie délégative, démocratie directe...) et relance le débat sur la nature et la réalité de la démocratie dans des sociétés qui s'auto-proclament, parfois un peu vite, démocratiques.

L'auteur questionne cette réalité et pose même la question : "Nos sociétés modernes seraient-elles à peine "en voie de démocratisation"? Le dissensus entre l'intensité des valeurs et la faiblesse de leurs concrétisations ne risque-t-il pas d'emporter l'édifice tout entier? Nos civilisations démocratiques ne sont-elles pas, à l'aune de leurs promesses non tenues, au bord d'une rupture qui en signifierait la fin?" Partant du point de vue, loin des grandes théories sur les systèmes politiques, que "l'outil pratique de cet idéal pratique est bien la parole", il élabore sa thèse centrale organisée "autour d'un double constat, d'une part il y a bien un déficit majeur des compétences à la parole démocratique ; d'autre part, le statut de cette question est celui d'un véritable impensé. Dès qu'il s'agit d'évoquer les pratiques démocratiques, le silence se fait. S'agirait-il d'un sujet inopportun?"

La question est d'autant plus importante que, longtemps, des idéologues de tout bord, de droit comme de gauche, ont longtemps opposé le "totalitarisme" de pays soit-disant communistes à la "démocraite" du "monde libre"...  Aujourd'hui qu'est écartée, en quelque sorte par forfait, cette comparaison à bien des égards très opportuniste, la faiblesse de la démocratie apparait plus évidente.

Philippe BRETON établit d'abord son diagnostic sur l'état de la démocratie en trois temps :

- "les problèmes auxquels sont confrontées la plupart des démocraties aujourd'hui ne tiennent ni à une trop faible adhésion aux valeurs de la démocratie, ni à l'absence d'institutions et de lieux de parole potentiels. le désir de démocratie existe et il est solidement enraciné".

- "l'évaluation de l'état réel des compétences démocratiques" qui constitue le coeur de ce livre. Il le construit autour d'une "expérience de parole" qui implique plusieurs centaines de personnes. Le déficit généralisé dans le domaine de la prise de parole, de la nécessaire empathie cognitive, de la formation des opinions, apparait clairement à cette occasion."

- "tenter d'isoler à la fois les causes et les conséquences de ce déficit et de la dissonance qui en résulte. La question de l'école est alors centrale, comme celle du rapport à la violence qu'entretiennent nos sociétés."

Après ce diagnostic, l'auteur propose la notion de "subsidiarité démocratie" qui "pourrait constituer un point d'appui pour le renouvellement des pratiques démocratiques, qui nous permettrait peut-être d'éviter la crise grave qui risquerait de survenir si nous perdions confiance dans ses valeurs et dans sa capacité effective à changer nos vies."

 

        Philippe BRETON estime que les causes du malaise de la démocratie ne sont pas là où on les cherche habituellement (refus des valeurs démocratiques, inadaptation des insitutions concrètes, individualisme foncier, grandes inégalités économiques). Prenant le contre-pied de ceux qui profèrent contre l'individualisme ambiant, il pense que nous vivons, paradoxalement, dans une société bien plus collectiviste que nous ne l'imaginons, notamment en regard des époques passées. La civilisation des moeurs s'exprime dans un univers policé, retenant l'expression des émotions, médiatisant les conflits par un système juridique et pénal serré. En fait, "la question des compétences en "parlé démocratique", en prise de parole (l'oser, en avoir envie et être efficace...) est essentielle. L'une des craintes majeures que suscite généralement, de la part des élites cultivées, le fait qu'un régime politique "se démocratise trop", est de donner le pouvoir au peuple, comme masse de personnes incompétentes, dont l'opinion se construirait sur les abandons de la séduction ou sur les sables mouvants de l'irrationnalité. Cette réserve, que l'on peut comprendre, désigne bien en creux, tapi au coeur des démocraties modernes, un réel déficit de compétences du plus grand nombre. sauf à croire, comme le font les idéologies gauchistes, que le "peuple" a raison par nature." Si l'un des objectifs oubliés de la démocratie est d'être un régime où le plus de personnes possibles sont des démocrates, il faudrait que ces personnes soient actrices et créatrices d'institutions adaptées aux problèmes qu'elles rencontrent. Or, le processus démocratique, qui consiste dans le gouvernement pour le peuple, par le peuple, est très loin d'être un processus achevé... Pour que l'alchimie démocratique puisse prendre, il fait trois composants nécessaires :

- des institutions démocratiques, lieux de pratique de la démocratie, où de nombreux cadres, de dispositifs de parole, de prise de décisions ;

- l'adhésion des participants aux valeurs d'égalité et de liberté ;

- la mise en pratique de compétences spécifiques : capacité de se faire une opinion, capacité d'argumentation, capacité d'écoute.

  On sent bien que pour l'auteur ces trois composantes doivent traverser la société toute entière, dans toutes ses activités. On sent bien également que les lieux qui se targuent d'être des écoles de démocratie, les associations par exemple, remplissent très peu les critères exigés... L'auteur développe l'idée que les institutions où doivent se forger les citoyens de ce système politique, l'école, l'université, sont très loin de remplir leur rôle. Dans maints passages du livre, Philippe BRETON lie fortement capacité démocratique et capacité de gérer les conflits. L'absence de pratique démocratique mène droit à des phénomènes de mauvaise gestion (ou plus de gestion dut tout) de certains conflits qui peuvent dégénérer en violences, détruisant tout l'acquis de cette civilisation des moeurs tant vantée. Il série d'ailleurs cinq phénomènes qui témoignent de l'inversion de la pacification des moeurs dans la vie quotidienne : la reprise de la violence, sous des formes nouvelles, notamment celles de l'émeute et de la violence délinquante, le retour de la vengeance privée, l'attrait nouveau et durable qu'exerce l'extrême droite, la contamination du langage par la violence, le retour de la figure du Mal comme paradigme explicatif de la violence...

 

   Pour développer le principe de "subsidiarité démocratique" qu'il appelle de ses voeux, il propose de développer les lieux d'apprentissage de la prise de parole, notamment dans la famille, à l'école, dans le cadre de la formation permanente. Il fait référence aux analyses de Françoise DOLTO dans la formation, dès le plus jeune âge, d'une "personnalité démocratique". Il formule l'espoir de voir la moitié du temps scolaire à l'apprentissage de la discussion, l'apprentissage des connaissances ne devant pas tout accaparer A cet égard faire de l'école un lieu démocratique est un vaste chantier, mais in fine, pas de "personnalité démocratique" si l'écolier passe son temps à la compétition face aux autres, dans les activités scolaires et péri-scolaires. Décidément, nous l'avons écrit ailleurs, les pratiques autoritaires à l'école ne préparent pas du tout à la participation et à la prise des décisions collectives... Vers la fin de l'ouvrage, il cite des règles pour éviter les prises de décision non démocratiques : 

- aucune décision concernant plusieurs personnes ne peut être prise par une seule ;

- aucune délibération ne peut se faire sans une discussion préalable où chacun de ceux qui sont concernés par la décision peut intervenir à parts égales ;

- aucune assemblée ne peut se voir confier une fonction uniquement consultative.

Comme il l'écrit, "il y a encore beaucoup de travail à faire"...

 

On remarque au passage que Philippe BRETON n'accorde pas beaucoup de place aux médiais dans une stratégie de renouvellement de la démocratie, sans doute parce qu'il estime que ceux-ci se sont détournés de leur fonction de participation réelle aux débats publics pour être seulement l'instrument de différentes stratégies de conquête électorale ou commerciale, voire de tous les divertissements pouvant atténuer ou détourner des effets des multiples injustices.

 

Philippe BRETON, l'incompétence démocratique. La crise de la parole aux sources du malaise (dans la) politique, La Découverte, Cahiers libres, 2006.

 

 

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