Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
31 janvier 2014 5 31 /01 /janvier /2014 08:01

   Dans un domaine où il est facile de se laisser submerger par des principes moraux pourtant ici inadéquats et mal fondés et où l'information est particulièrement mal traitée par les grands médias, le livre collectif du Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers-Monde (CADTM)  est particulièrement instructif. Livre de combat, c'est aussi un livre qui fourmille d'informations chiffrées et de données économiques et sociales généralement passées sous silence. il apporte notamment de quoi réfléchir sur les agissements des entreprises et des Etats sur la question de la Dette, des financements du développement et sur les mécanismes de fonctionnement des institutions financières internationales (Banque Mondiale, FMI...). 

 

    Il se compose de trois parties distinctes,.

 

    Les crimes de la dette, par Laura RAMOS, de l'Observatoire de la dette dans la mondialisation, qui s'efforce de montrer les acteurs en jeu sur la question de la dette, la faisant apparaitre dans de nombreux cas comme illégitime. Ils montrent, à travers leurs propres déclarations, les motivations profondes des responsables des institutions financières et de certains Etats qui refusent la logique internationale de la dette qui s'oppose directement à des plans de développements justes et durables. Elle indique les éléments d'un conflit où en fin de compte les pays du Tiers-Monde, à force d'obtenir annulations partielles et rééchelonnement très long de leur dette, ont eu en grande partie gain de cause. Une grande partie de la dette du Tiers-Monde a été dans les faits annulée et recyclée dans les différents marchés financiers de la dette mondiale. le texte de Laura RAMOS expose de manière particulièrement claire les principes par lesquelles peuvent être déclarées illégitimes un certain nombre des dettes : conduites des créanciers, circonstances des contrats, termes des contrats et destinations des fonds prêtés. Dans la plupart des cas, la dette est effectivement impayable par les pays débiteurs, du fait de la dévastation de leur économie (en partie à cause des conditions des prêts, rattachés à des réformes néolibérales), mais des gouvernements, notamment en Amérique Latine, insistent sur l'illégitimité de son établissement, et donc refusent toute conversion de la dette à d'autres programmes économiques (eux-mêmes possiblement générateurs d'autres dettes...). Elle décrit, pour l'Amérique Latine et pour l'Asie, à travers une description assez précise des programmes en cause et des financeurs, le contenu de ces dettes, dettes primaires, dettes d'oppression, dettes de guerre, dettes de corruption, dettes d'élite, dettes de développement, dettes de sauvetage et dettes frauduleuse. 

 

     L'audit de la dette, instrument dont les mouvements sociaux devraient se saisir, par Eric TOUSSAINT, Président du CADTM et Hugo Ruiz DIAZ, conseiller juridique du CADTM Belgique, indique les éléments qui permettent de déterminer la nature des dettes, et les possibles actions contre elles. 

 

    L'Equateur à la croisée des chemins (pour un audit intégral de la dette), de Benoit BOUCHAT, Virginie de ROMANET, Stépahnie JACQUEMONT, Cécile LAMARQUE et Eric TOUSSAINT, membres d'une commission proclamée par décret présidentiel en 2007. Chargée d'alimenter des débats au sein de la Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement (CNUCED), cette commission analyse la dette de l'Equateur, à travers un audit des contrats entre ce pays et des grandes multinationales, des grands propriétaires et autres créanciers. Dans ses conclusions et recommandations, les membres de la commission identifie la dette illégitime de l'Equateur comem prélude à une politique souveraine, le droit des pouvoirs publics de déterminer l'illégitimité de la dette, la responsabilité juridique de la Banque mondiale et du FMI, les actions des créanciers du Nord, les actions des Nations Unies et les alternatives portées par des mouvements sociaux et certains gouvernements latino-américains contre la dette. 

 

    On ne surestimera pas cette remise en cause d'un des mécanismes de domination de l'ensemble de l'Amérique par les Etats-Unis. Le combat contre la dette plonge au coeur même de la doctrine de Monroe "L'Amérique aux Américains", sous-entendu la totalité du continent aux industriels et financiers états-uniens. 

 

    Une bibliographie très utile, doublée d'indications de sites Internet d'informations (sans compter le site du CADTM lui-même, www.cadtm.org) complètent ce livre, qui fait partie d'une longue série d'autre ouvrages publiés conjointements par le CADTM et les Editions Syllepse.

 

CADTM, Les crimes de la dette, CADTM/Syllepse, 2007, 270 pages.

Partager cet article

Repost0
29 décembre 2013 7 29 /12 /décembre /2013 08:52

        Ce livre, dont le titre peut -être traduit Intellectuels chinois dans la crise, nous éclaire sur la phase de transtition du monde philosophique chinois entre l'Empire et la Révolution, sur les éléments du vaste mouvement intellectuel qui détruit les fondements traditionnels du pouvoir politique et même du pouvoir religieux.

Il n'est pas dans notre tradition de proposer de lire un texte en anglais, mais la pauvreté de l'édition en français d'écrits sur cette période, contraste avec la riche prolifération des textes en anglais sur la Chine, nous y oblige. C'est, en passant, un appel à un vigoureux élan de traductions en français de textes d'auteurs chinois, quelle que soit leur période, mais singulièrement sur celle qui précède la révolution de 1911. L'effort s'est trop porté sur les auteurs de l'Antiquité et des périodes impériales et cela n'aide pas beaucoup (même si cela aide quand même...) le public francophone pour comprendre la Chine d'aujourd'hui. 

Les années du dernier Empire chinois, de la dynastie Qing, et surtout les dernières années de cette dynastie ont été une période d'ébullition contrainte par la véritable invasion intellectuelle, économique et militaire occidentales (et japonaises) qui s'abat sur lui, jointe aux désordres internes longtemps contenus, suite à l'incapacité de l'administration chinoise de gérer une démographie galopante dès le XVIIIe siècle. 

  Pour garder à flot une tradition chinoise très riche et trouver en même temps des solutions durables à la crise qui frappe l'Empire, de nombreux intellectuels choisissent de combattre les nouveaux problèmes et de faire des propositions institutionnelles et politiques, malgré un entourage (à la cour notamment mais aussi dans les Provinces) passif, ignorant des nouveaux contextes et toujours tourné vers la tradition despotique. 

 

    HAO CHANG fait une contribution précieuse à la compréhension de cette "génération transitoire". Son livre traite de quatre intellectuels importants des années juste avant la Révolution. Entre l'histoire et la biographie, sans être un récit historique ni une biographie, l'auteur fait un compte-rendu de ce que ces hommes pensaient et croyaient. K'ANG YU-WEI, TANG SSEU-UNG, CHANG PING-LIN et LIU SHIH-P'EI, pour garder l'orthographe livré par l'auteur sont ces quatre grands intellectuels. 

Le premier est la figure de proue du mouvement de réforme des "Cent jours" de 1898, dévoué à la cause de la monarchie constitutionnelle ; le deuxième, participant au même mouvement, est resté sur place après l'écrasement du mouvement par l'impératrice douairière ; le troisième, rédacteur en chef de The People, magazine révolutionnaire des années 1900, aux oeuvres à la lecture ardue, philosophiquement le plus intéressant des quatre, se situait dans une logique révolutionnaire matérialiste et légaliste, déniant la vision bouddhiste-taoïste du monde, connaisseur de l'Occident et du christianisme ; le quatrième, autre révolutionnaire, théoricien et publiciste de la révolution à ses débuts avant de lui faire défection en 1908, porteur d'une vision utopique égalaire.

 

    Le professeur CHANG est un guide merveilleux sur ce terrain difficile, et il est cité à maintes reprises par Anne CHENG dans son livre que nous n'hésitons pas à qualifier d'ouvrage-clé pour l'histoire de la pensée chinoise. Il n'a aucun compte à régler et ne se laisse jamais situer politiquement. A travers la présentation de la pensée de ces quatre intellectuels, il met bien en éidence l'influence occidentale sur le cours des événements - sur le plan de la philosophie politique. Il ne dessine pas les portraits de ces quatre intellectuels comme des porte-paroles idéologiques, mais dans un certain chaos il faut dire dans la situation de la Chine politique, il permet de cerner la pensée de ces hommes pris dans une tourmente qui allait emporter des millénaires de civilisation. 

  HAO CHANG, qui frappe par la maitrise de son sujet, pose la question qui brûle les lèvres : pourquoi ces intellectuels, qui semblent des prodiges dans leur domaine, n'ont-ils pas fait l'attention des chercheurs ? Pourquoi si peu de respect pour leur démarche?  L'auteur, à travers cette présentation, n'hésite pas à pointer une incroyable inconséquence de la philosophie chinoise, surtout en comparaison de la tradition intellectuelle occidentale. Deux mille ans de "sincérité" produisent une société aux contrastes violents, au niveau de brutalité quotidienne si épouvantable que même les marins britanniques du XIXe siècle, pourtant pas d'une sensibilité délicate, ont perçu d'une manière si forte. Ce n'est pas par manque de richesse intellectuelle que la philosophie chinoise se révèle incapable de donner les ressorts d'un renouveau socio-politique. Mais précisément sans doute, parce que rivée sur cette tradition proprement prodigiale, la classe des intellectuels perpétue un système social fermé, à l'activité intellectuelle décrite par Karl WITTFOGEL comme une "démocratie de gueux" au service d'un Etat hyper-hiérarchisé. La Chine est entrée au XIXe siècle sous un despotisme obscurantiste et quitte le vingtième dans exactement le même état. (ce qui est peut être un peu court, pour être frappant).

  L'auteur reste sur un ton pessimiste d'un bout à l'autre de son ouvrage et à la fin de la lecture, on peut avoir le sentiment d'être laissé dans une sorte de désespoir. Comment sortir cette triste nation de ses fantasmes toxiques d'harmonie et de bienveillance, de cette en définitive négation de conflits de plus en plus durs à résoudre. 

 

HAO CHANG, Chinse intellectals in Crisis : Search for Order and Meaning, 1890-1911, University of California (Berkeley), 1987, 233 pages.

Partager cet article

Repost0
1 décembre 2013 7 01 /12 /décembre /2013 07:42

           Dans cet ouvrage récent (2006) sur "le dernier repaire du mythe aryen, Michel DANINO, spécialiste de la civilisation indienne, s'attache à déconstruire l'idée de l'invasion de l'Inde par des envahisseurs aryens venus du Nord, qui auraient repoussé la civilisation de l'Indus vers le Sud. Cette thèse est utilisée de nos jours par bon nombre d'analytes du védisme et plus généralement de la civilisation hindoue, vue à partir des textes des Véda. 

L'auteur effectue cette déconstruction en quatre temps.  D'abord il relate la genèse du mythe aryen, son origine historique et le "rôle lamentable" qu'ont joué de nombreux missionnaires chrétiens dans sa croissance (dixit l'ancien directeur général de l'Archeological Survey of India, B B LAL, qui préface le livre). Puis il traite du témoignage du Rig-Véda et de celui de la littérature tamoule, en mentionnant les tentatives de créer un fossé entre le Nord et le Sud de l'Inde. Il livre alors les vues de penseurs éminents et respectés du XIXe et du début du XXe siècle sur la question,, tel que Swami VIVÉKANANDA et Sri AUROBINDO, vues qui n'ont que peu été repris depuis par l'historiographie. Dans un troisième temps, il aborde les points controversés de l'invasion du point de vue archéologique. Il évoque une sorte de continuum culturel qui contredit les thèses avancés par les auteurs principaux de cette théorie. Enfin, il présente les aspects linguistique, astronomique et biologique de la question. 

   L'auteur, dans son Introduction, rappelle que "sa version la plus commune veut que des peuplades aient déferlé sur le nord-ouest de l'Inde aux alentours de - 1500, à la fin d'un long périple depuis le fin fond de l'Asie centrale". "Nos Aryens soumettent les Indusiens, à la suite d'affrontements violents ; le cheval, inconnu en Inde, serait l'instrument de leur victoire, ainsi que le char léger, mais aussi leur tempérament guerrier et leur soif de conquêtes. Quoi qu'il en soit, la civilisation de l'Indus, qui appartenait à l'âge de bronze, disparait sans laisser de trace, tandis que les Aryiens poursuivent leur marche conquérane vers la vaste plaine du Gange, fryant leur chemin à travers d'épaisses forêts qu'ils défrichent avec leurs outils de fer. Ce faisant, ils propoagent sur tout le nord de l'Inde (et le sud plus tard) leur noble monture, leurs langues sanskritiques, leur ordre social de la caste, et leur culture fondée sur les Véda, ces anciens textes sacrés de l'Inde : ainsi naitra, plus tard, ce qu'on appelle l'hindouisme. Vers - 800, les premières villes prennent forme dans la vallée du Gange, c'est ce que l'on a appelé la "deuxième phase urbaine" de l'Inde, la première étant celle de la civilisation harappéenne. Un millénaire sépare ces deux phases, auquel on a donné l'expression tendancieuse de "nuit védique" comme un âge de ténèbres qu'auraient inauguré les envahisseurs."

Cette théorie, qui fait l'objet d'une controverses depuis le début du XIXe siècle, continue de faire, selon Michel DANINO, de faire des ravages jusqu'aux facultés d'archéologie, d'anthropologie, de linguistique ou de génétique d'Europe et d'Amérique. C'est dire que, même si une partie de la communauté scientifique commence à bouger sur la question, que cet ouvrage est relativement iconoclaste et revigorant. Il ne s'agit pas d'ailleurs seulement d'une théorie scientifique, mais également d'un mythe idéologique porté par une multitude d'acteurs, oeuvrant d'ailleurs pas tous dans le même sens, qui travaillent sur un certain vide des sources.

           Ce vide des sources est-il réellement comblé par les toutes nouvelles découvertes archéologiques et les nouveaux procédés, notamment génétique et d'observation depuis le ciel des terrains? L'auteur tente d'en convaincre le lecteur, et il est vrai que le faisceau d'indices ainsi rassemblés, joint à l'inanité de certaines déductions faites à partir d'une étude linguistique pas toujours honnête des textes védiques, a de quoi ébranler. Il faut absolument dépasser les définitions données par les différentes encyclopédies (même l'Universalis Encyclopedia...) pour entrer dans les vraies données disponibles. En tout cas, les éléments présentés par l'auteur conduisent tout droit à une vérivision de la vision (trop fondée sur les affrontements violents) usuelles de la civilisation védique. Il ne conteste pas que les Véda contiennent les éléments d'une analyse d'un combat pas toujours pacifique entre Guerriers et Prêtres et fait la démonstration qu'en tout cas cette analyse peut très bien faire l'économie de l'hypothèse aryenne, non seulement sur leur déferlement sur une civilisation déjà très largement en déclin mais sur leur existence même. Il admet qu'il serait présomptueux de "proposer aujourd'hui dans le détail une perspective nouvelle, non invasionniste, des origines de la civilisation indienne : non seulement les débris du vieux modèle nous font des constants crocs-en-jambe, non seulement il y a trop de périodes mal explorées, mais il faudrait intégrer d'autres éléments, extérieurs à l'Inde (...)". "Les quelques points fermes, à mon sens, de la nouvelle perspective seront, d'abord, une chronologie plus longue - pas seulement en Inde - et un Rig-Veda pré-urbain dans sa composition (pas nécessairement dans sa compilation, qui peut avoir eu lieu plus tard). N'oublions pas, d'ailleurs, que la tradition védique remonte nécessairement a-delà des hymnes eux-mêmes, car le Veda parle souvent des "pères des hommes" et de Rishis "ancienss" par rapport aux auteurs "modernes" des hymnes! Puis l'âge de l'Indus-Sarasvatî, suivi d'un - IIe millénaire qui verra non pas l'intrusion d'éléments externes mais une lente réorganisation des communautés qui avaient été intégrées dans la société harappéenne (du nom des vestiges trouvés, ou civilisation de l'Indus).

 

   L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Le mythe aryen, enfant illégitime de l'indianisme, de la liguistique et des doctrines racistes du XIXe siècle, contribua à la montée du nationalisme allemand. Si sa composante européenne s'effondra avec la défaite du nazisme, la théorie d'une "invasion aryenne" de l'Inde persiste contre toute attente et demeure la base de notre interprétation de cette civilisation.

Michal Danino montre comment les trouvailles récentes de l'archéologie, de l'anthropologie et de la génétique, entre autres disciplines, s'accordent avec la littérature et les traditions indiennes à exclure toute migration, durant la préhistoire de l'Inde, de soit-disant "Aryens" - qui ne sont que la création de nos fantasmes d'affrontements épiques et de glorieuses conquêtes.

Ecrit dans un style vivant, parfois irrévérencieux, cet ouvrage nous convie à explorer les origines de la civilisation et de la culture indienne, depuis la vallée de l'Indus et les débuts de la quête védique. C'est un plaidoyer pour une perspective nouvelle de l'Inde, qui permet de mieux sasir le secret de la survie millénaire de cette civilisation."

 

Michel DANINO, L'Inde et l'invasion de nulle part. Le dernier repaire du mythe aryen, Les Belles Lettres, collection La voix de l'Inde, 2006, 420 pages.

Partager cet article

Repost0
29 octobre 2013 2 29 /10 /octobre /2013 13:40

    Le livre du professeur des universités au centre universitaire d'enseignement du journalisme (CUJ) à l'Universoté de Strasbourg, déjà auteur entre autres de Le culte de l'Internet. Une menace pour le lien social (2000) et de L'utopie de la communication. Le mythe du "village planétaire" 2004),  sur La crise de la parle aux sources du malaise (dans la) politique,  explore "le décalage entre un idéal et sa réalisation. L'idéal est celui de la démocratie. Il se résume en deux promesses solidaires ;: d'une part, nous pouvons, ensemble, sur la base d'une égalité de parole, discuter et décider de notre destin ; d'autre part, nous pouvons pacifier la conflictualité tout en gardant la dynamique de nos différences. Cet idéal suscite beaucoup d'adhésion et d'espoirs. Sa réalisation pose de nombreux problèmes, qui font douter de sa réalité. Cette dissonance engendre un malaise permanent".

Il évoquera pour certains l'écho de grands débats sur la démocratie (démocratie réelle, démocratie délégative, démocratie directe...) et relance le débat sur la nature et la réalité de la démocratie dans des sociétés qui s'auto-proclament, parfois un peu vite, démocratiques.

L'auteur questionne cette réalité et pose même la question : "Nos sociétés modernes seraient-elles à peine "en voie de démocratisation"? Le dissensus entre l'intensité des valeurs et la faiblesse de leurs concrétisations ne risque-t-il pas d'emporter l'édifice tout entier? Nos civilisations démocratiques ne sont-elles pas, à l'aune de leurs promesses non tenues, au bord d'une rupture qui en signifierait la fin?" Partant du point de vue, loin des grandes théories sur les systèmes politiques, que "l'outil pratique de cet idéal pratique est bien la parole", il élabore sa thèse centrale organisée "autour d'un double constat, d'une part il y a bien un déficit majeur des compétences à la parole démocratique ; d'autre part, le statut de cette question est celui d'un véritable impensé. Dès qu'il s'agit d'évoquer les pratiques démocratiques, le silence se fait. S'agirait-il d'un sujet inopportun?"

La question est d'autant plus importante que, longtemps, des idéologues de tout bord, de droit comme de gauche, ont longtemps opposé le "totalitarisme" de pays soit-disant communistes à la "démocraite" du "monde libre"...  Aujourd'hui qu'est écartée, en quelque sorte par forfait, cette comparaison à bien des égards très opportuniste, la faiblesse de la démocratie apparait plus évidente.

Philippe BRETON établit d'abord son diagnostic sur l'état de la démocratie en trois temps :

- "les problèmes auxquels sont confrontées la plupart des démocraties aujourd'hui ne tiennent ni à une trop faible adhésion aux valeurs de la démocratie, ni à l'absence d'institutions et de lieux de parole potentiels. le désir de démocratie existe et il est solidement enraciné".

- "l'évaluation de l'état réel des compétences démocratiques" qui constitue le coeur de ce livre. Il le construit autour d'une "expérience de parole" qui implique plusieurs centaines de personnes. Le déficit généralisé dans le domaine de la prise de parole, de la nécessaire empathie cognitive, de la formation des opinions, apparait clairement à cette occasion."

- "tenter d'isoler à la fois les causes et les conséquences de ce déficit et de la dissonance qui en résulte. La question de l'école est alors centrale, comme celle du rapport à la violence qu'entretiennent nos sociétés."

Après ce diagnostic, l'auteur propose la notion de "subsidiarité démocratie" qui "pourrait constituer un point d'appui pour le renouvellement des pratiques démocratiques, qui nous permettrait peut-être d'éviter la crise grave qui risquerait de survenir si nous perdions confiance dans ses valeurs et dans sa capacité effective à changer nos vies."

 

        Philippe BRETON estime que les causes du malaise de la démocratie ne sont pas là où on les cherche habituellement (refus des valeurs démocratiques, inadaptation des insitutions concrètes, individualisme foncier, grandes inégalités économiques). Prenant le contre-pied de ceux qui profèrent contre l'individualisme ambiant, il pense que nous vivons, paradoxalement, dans une société bien plus collectiviste que nous ne l'imaginons, notamment en regard des époques passées. La civilisation des moeurs s'exprime dans un univers policé, retenant l'expression des émotions, médiatisant les conflits par un système juridique et pénal serré. En fait, "la question des compétences en "parlé démocratique", en prise de parole (l'oser, en avoir envie et être efficace...) est essentielle. L'une des craintes majeures que suscite généralement, de la part des élites cultivées, le fait qu'un régime politique "se démocratise trop", est de donner le pouvoir au peuple, comme masse de personnes incompétentes, dont l'opinion se construirait sur les abandons de la séduction ou sur les sables mouvants de l'irrationnalité. Cette réserve, que l'on peut comprendre, désigne bien en creux, tapi au coeur des démocraties modernes, un réel déficit de compétences du plus grand nombre. sauf à croire, comme le font les idéologies gauchistes, que le "peuple" a raison par nature." Si l'un des objectifs oubliés de la démocratie est d'être un régime où le plus de personnes possibles sont des démocrates, il faudrait que ces personnes soient actrices et créatrices d'institutions adaptées aux problèmes qu'elles rencontrent. Or, le processus démocratique, qui consiste dans le gouvernement pour le peuple, par le peuple, est très loin d'être un processus achevé... Pour que l'alchimie démocratique puisse prendre, il fait trois composants nécessaires :

- des institutions démocratiques, lieux de pratique de la démocratie, où de nombreux cadres, de dispositifs de parole, de prise de décisions ;

- l'adhésion des participants aux valeurs d'égalité et de liberté ;

- la mise en pratique de compétences spécifiques : capacité de se faire une opinion, capacité d'argumentation, capacité d'écoute.

  On sent bien que pour l'auteur ces trois composantes doivent traverser la société toute entière, dans toutes ses activités. On sent bien également que les lieux qui se targuent d'être des écoles de démocratie, les associations par exemple, remplissent très peu les critères exigés... L'auteur développe l'idée que les institutions où doivent se forger les citoyens de ce système politique, l'école, l'université, sont très loin de remplir leur rôle. Dans maints passages du livre, Philippe BRETON lie fortement capacité démocratique et capacité de gérer les conflits. L'absence de pratique démocratique mène droit à des phénomènes de mauvaise gestion (ou plus de gestion dut tout) de certains conflits qui peuvent dégénérer en violences, détruisant tout l'acquis de cette civilisation des moeurs tant vantée. Il série d'ailleurs cinq phénomènes qui témoignent de l'inversion de la pacification des moeurs dans la vie quotidienne : la reprise de la violence, sous des formes nouvelles, notamment celles de l'émeute et de la violence délinquante, le retour de la vengeance privée, l'attrait nouveau et durable qu'exerce l'extrême droite, la contamination du langage par la violence, le retour de la figure du Mal comme paradigme explicatif de la violence...

 

   Pour développer le principe de "subsidiarité démocratique" qu'il appelle de ses voeux, il propose de développer les lieux d'apprentissage de la prise de parole, notamment dans la famille, à l'école, dans le cadre de la formation permanente. Il fait référence aux analyses de Françoise DOLTO dans la formation, dès le plus jeune âge, d'une "personnalité démocratique". Il formule l'espoir de voir la moitié du temps scolaire à l'apprentissage de la discussion, l'apprentissage des connaissances ne devant pas tout accaparer A cet égard faire de l'école un lieu démocratique est un vaste chantier, mais in fine, pas de "personnalité démocratique" si l'écolier passe son temps à la compétition face aux autres, dans les activités scolaires et péri-scolaires. Décidément, nous l'avons écrit ailleurs, les pratiques autoritaires à l'école ne préparent pas du tout à la participation et à la prise des décisions collectives... Vers la fin de l'ouvrage, il cite des règles pour éviter les prises de décision non démocratiques : 

- aucune décision concernant plusieurs personnes ne peut être prise par une seule ;

- aucune délibération ne peut se faire sans une discussion préalable où chacun de ceux qui sont concernés par la décision peut intervenir à parts égales ;

- aucune assemblée ne peut se voir confier une fonction uniquement consultative.

Comme il l'écrit, "il y a encore beaucoup de travail à faire"...

 

On remarque au passage que Philippe BRETON n'accorde pas beaucoup de place aux médiais dans une stratégie de renouvellement de la démocratie, sans doute parce qu'il estime que ceux-ci se sont détournés de leur fonction de participation réelle aux débats publics pour être seulement l'instrument de différentes stratégies de conquête électorale ou commerciale, voire de tous les divertissements pouvant atténuer ou détourner des effets des multiples injustices.

 

Philippe BRETON, l'incompétence démocratique. La crise de la parole aux sources du malaise (dans la) politique, La Découverte, Cahiers libres, 2006.

 

 

Partager cet article

Repost0
9 octobre 2013 3 09 /10 /octobre /2013 13:25

    Intitulé Le pouvoir politique à l'ère du pétrole, ce livre de l'historien, politiste et anthropologue américain Timothy MITCHELL, titulaire de la chaire d'études du Moyen Orient à Columbia University, pourrait être le point de départ d'un renouvellement d'une sociologie politique qui ne se limiterait pas à être une sociologie des institutions politiques.

Derrière le jeu des pouvoirs politiques, et souvent à l'intérieur d'eux, se livrent à une bataille feutrée mais également furieuse, avec des épisodes parfois sanglants, des acteurs économiques antagonistes ou simplement concurrents. Dans les joutes électorales, de futurs ou actuels membres de Parlements ou d'Exécutifs, avec derrière eux parfois déjà un long passé dans les batailles purement économiques, poursuivent sur le plan politique, conquêtes de marchés et prises d'intérêts purement privés.

Dans cet ouvrage, l'auteur propose ni plus ni moins une nouvelle lecture des évolutions politiques en Europe, en Russie, aux Moyen-Orient et aux Etats-Unis, reliées aux batailles autour des ressources énergétiques. 

"Les combustibles fossiles, commence-t-il, dans son Introduction, ont contribué à créer la possibilité et à définir les limites de la démocratie moderne. Pour comprendre celles-ci, ce livre commencera par examiner les conditions qui ont permis l'émergence d'un certain type de politique démocratique, que j'appelerai la "démocratie du carbone". Mais avant de me tourner vers le passé, je voudrais évoqué quelques-unes des limites auxquelles cette démocratie se heurte aujourd'hui." Il s'élève contre l'ignorance par les analystes politiques de l'appareil de production pétrolière, reflet d'une conception implicite de la démocratie. "Dès que l'on définit la démocratie comme une idée qui parcourt le monde, on se doit, pour pouvoir la suivre, de défendre une explication particulière de la manière dont cette idée fonctionne et dont un peuple devient démocratique. Si la démocratie est une idée, alors un pays ne devient démocratique que lorsque cette idée rentre dans les têtes de ses habitants. Le problème de la démocratie se résume à la question de savoir comment fbriquer un nouveau modèle de citoyen, un citoyen qui adhère à l'idée de démocratie." Laquelle se resulme à des institutions démocratiques dont il faut garantir à la fois les structures et le fonctionnement.Les idéologues se promènent alors à travers le monde avec des valises pour l'éducation à la démocraite. En fait, explique t-il, la démocratie est bien plus exigente que celà. Elle exige des pratiques et des formes d'engagement autrement plus intransigeantes que la présence d'un esprit démoratique. 

    Son livre, est "né du désir de clarifier les relations entre démocratie et pétrole" et cette recherche de clarification l'amène à enquêter de manière beaucoup plus large sur les liens qui unissent l'industrialisation, d'abord par le charbon, puis par le pétrole et les formes d'organisation des pouvoirs politiques. Pour parler des limites évoquées tout au début de son ouvrage, il s'agit d'abord de la découverte de nouveaux gisements péroliers qui ne suffit pas à compenser l'épuisement des ressources existantes, puis de ce qu'il appelle l'involontaire expérience géophysique de l'humanité, à savoir les changements climatiques qui pourraient entrainer une catastrophe planétaire. Ce sont ces deux "problèmes" qui remettent au cause tout l'édifice politique mis en place avec l'économie du carbone. 

 

   Tout au long de son ouvrage, il décrit les circulations concrètes de l'énergie qui alimente nos cités et nos systèmes politiques, d'abord par l'extraction du charbon puis par celle du pétrole. Il met en relations les contraintes géographiques, les manoeuvres géopolitiques des grandes entreprises, les manifestations publiques des luttes entre consortiums privés et publics, lesquels peuvent changer de "nature" dans le temps, les différentes diplomaties à l'oeuvre, singulièrement depuis la première guerre mondiale, à travers entre autres des organismes comme la Société Des Nations (la question des mandats) et l'Organisation des Nations Unies (la question des tutelles), les luttes ouvrières pour l'amélioration des conditions de vie, les mises en place d'institutions économiques et politiques de contrôle des voies de l'énergie... C'est réellement un renouvellement de la vision de l'histoire économique et politique qu'il propose. Les différents discours sur la mission civilisatrice de l'Occident, sur les principes de la décolonisation, sur les intérêts stratégiques liés aux sources d'énergie... sont passés ainsi au laminoir d'une description des activités des acteurs économiques majeurs du XXe siècle qui ne sont pas ceux que l'on connait habituellement... Le discours sur les nécessités stratégiques, qui conduit tout droit à une intervention directe, parfois militaire, dans les affaires du moyen-Orient par exemple se révèlent sous un autre jour... L'auteur ne lie pas seulement les "affaires" économiques ponctuées parfois de "scandales" retentissants aux "affaires" politiques. Il examine comment les théories économiques elles-mêmes interviennent dans ces luttes au long cours. Monnaie, croissance économique, flux des pétrole, discours économiques et politiques s'éclairent par les faits exposés... On perçoit bien les jeux politiques, financiers, énergétiques, entre puissances occidentales, conglomérats privés et alliances entre Etats producteurs (l'OPEP par exemple)...

   Timothy MITCHELL estime que si les processus de production du charbon ont été finalement favorables à l'amélioration des conditions de vie de millions de travailleurs et à leur participation dans la vie politique (notamment par les indispensables concentrations de main-d'oeuvre), les processus, très différents, de production du pétrole contribuent à l'affaiblissement de l'emprise des masses sur les politiques économiques. Tout se passe, avec le pétrole, comme si une grande partie de l'élite industrielle et financière, au nom du progrès, s'émancipe peu à peu de l'influence des acteurs issus des classes moyennes ou ouvrières, et mène un jeu indépendant du pouvoir économique et polirtique. Lequel se traduit aujourd'hui, à travers les institutions financières, très liées à la circulation des énergies, par des conditions politiques et économiques plus défavorables à ces classes. 

 

    "Ce livre, écrit l'auteur, ne propose pas une théorie générale de la démocratie. Les théories générales de la démocratie, qui sont nombreuses, ne font pas de place au pétrole - sauf exception. Mon objectif a été plutôt de suivre les connexions élaborées au cours d'un siècle ou plus entre les combustibles fossiles et certains types de politiques démocratique et non démocratique.

Les formes de démocratie apparues dans les principaux pays industrialisés au milieu du XXe siècle ont été permises et modelées par l'extraordinaire concentration dénergie issue des réserves mondiales limitées d'hydrocarbures, et par les arrangements sociotechniques nécessités par l'extraction et de la distribution de l'énergie que ces réserves contenaient. Quant la production d'énergie est passée du charbon européen au pétrole moyen-oriental, cela a permis non pas de renforcer mais d'affaiblir, en Occident et au Moyen-Orient, les formes de mobilisation politique fondée sur le carbone qui avaient été nécessaires à l'apparition de la démocratie industrielle. L'examen des propriétés du pétrole, des réseaux assurant ses flux et des liens entre les flux d'énergie, la finance et d'autres objets nous donne un moyen de comprendre comment se sont construites les relations entre ces éléments et ces forces, qui ont connecté l'énergie et la politique, les matériaux et les idées, les humains et les non-humains, les calculs et les objts de calcul, les représentations et les formes de violence, le présent et le futur.

Grâce au pétrole, la politique démocratique a pris une orientation singulière par rapport au futur, considéré comme un horizon de croissance illimité. Cet horizon n'était pas le reflet naturel d'un temps d'abondance, mais le résultat d'une manière particulière d'organiser le savoir expert et ses objets sous la forme d'un nouveau monde appelé l'"économie". Les innovations en matière de calcul, d'utilisation de la monnaie, de mesure des transactions et de compilation des statistiques nationales ont permis de concevoir l'objet central de la politique comme un objet qui pouvait croître sans jamais se heurter à aucune forme de contrainte matérielle. Lors de la crise de 1967-1974, les relations entre ces éléments se sont transformées, comme elles le font à nouveau aujourd'hui.

Comprendre la politique actuelle du pétrole passe par la tâche difficile de rassembler, d'une part la violence si souvent utilisée pour garantir les arrangements autour de la production de pétrole et, d'autre part, les formes de représentation et de spectacle apparemment indispensables elles aussi à la politique non démocratique du pétrole, à commencer par la présentation des plus récents accès de militarisme états-uniens comme un projet de démocratisation du Moyen-orient. (...)".

 

Timoty MITCHELL, Carbon Democracy, Le pouvoir politique à l'ére du pétrole, La Découverte, Collection Cahiers Libres, 201. Traduction de Christophe JAQUET de Carbon Democracy, Political Power in the Age of Oil, Verso, Londres, New York, 2011.

Partager cet article

Repost0
1 octobre 2013 2 01 /10 /octobre /2013 14:48

            Le journaliste jean GUISNEL, auteur déjà de nombreux ouvrages, consacrés au monde militaire et du renseignement, entreprend ici l'histoire (d'une partie) du commerce des armement, surtout depuis les années 1980 à nos jours, du commerce officiel des armements notamment.

Après des années d'enquête au journaux Libération et Le point, il tente de dérouler le fil - parfois très difficile à suivre dans ce monde particulièrement opaque des engagements où les contrats sont parfois purement verbaux, pris dans des chambres d'hotels discrètes quoique très attrayantes - des différents parcours des armes et des capitaux, où la corruption semble bien être le mode d'agir le plus courant...

"Les marchands d'armes ne sont pas une nouveauté, écrit-il dans son Introduction. Depuis que la guerre existe, il a fallu armer les combattants. Et quand la guerre faisait une pause, la paix ne durait jamais bien longtemps. Marchans de mort, marchands de canons, profiteurs de guerre : les personnages réels ont toujours fait bon ménage avec la fiction, et les auteurs qui les évoquaient n'ont jamais eu à faire preuve d'une imagination débordante. En 1905, George Bernard Shaw est allé chercher les trait de son Andrew Undershaft, personnage de sa pièce Major Barbara chez Basil Zhaharoff (1849-1936), le plus célèbre des marchands d'armes du XIXe et du début du XXe siècle. (...)."

Après avoir évoqué les plus fameux marchands de canons, Francis BANERMAN (1851-1918), Eleuthère iréné Du PONT DE NEMOURS (1771-1934), John Pierpont mORGAN (1837-1913) ou Henry R CARSE, il nous amène à leurs dignes successeurs et à leurs entreprises privées dans leurs relations avec des personnages tout-à- fait publics, eux-mêmes honorables fonctionnaires de grandes entreprises d'Etat. "Il faut bien se souvenir que le commerce des armes n'a rien de comparable avec d'autres échanges marchads. S'agissant de la partie la plus importante des transferts d'armements, à savoir le commerce légal contrôlé par les Etats - je n'évoque donc là ni les marchés "gris" ni surtout le marché noir -, le commerce des armes est dit "monopsone", à savoir que, dans un pays donné, une multitude de fournisseurs vont concourir pour obtenir les faveurs d'un client unique : l'Etat, représenté par son chef, ou par un subordonné jouissant de la liberté que ce dernier lui aura octroyée. Dans tous les cas, il ne peut donc s'agir que de marchés très particuliers, les armements se trouvant concernés au même titre que quelques autres secteurs d'activité se comptant sur les doigts d'une seule main : l'énergie - dont les hydrocarbures et le nucléaire -, les communications - dont les télécommunications, la radiodiffusion et la télédiffusion -, l'aéronautique et l'espace. La corruption concerne donc essentiellement les marchés portant sur les équipements technologiques les plus indispensables au fonctionnement d'un Etat ou à l'expression de sa souveraineté, éléments sur lesquels les décideurs en mesure d'acquérir des matériels souvent très sophistiqués ne lésinent jamais." 

 

              L'auteur étaye dans le détail des corruptions, des scandales, des "affaires", le constat dressé par l'OCDE en 2007 (Nicolas EHLERMAN-CACHE, Corruption dans les marchés publics. Méthodes, acteur et contremesures) : "Le secteur des armements est particulièrement sujet à la corruption. Les trafquants d'armes sont réputés évoluer sur un "marché vendeur", autrement dit les capacités de production y dépassent la demande. Dans l'ensemble, les exportations légales sont rares. A de longues périodes de faiblesse des exportations succèdent de courtes périodes d'hyperactivité. Le prix des armements est généralement inconnu, de même que des produits analogues ou identiques peuvent être vendus à des prix très différents, ce qui multiplie les possibilités d'intégration de facilités commerciales dans un contrat. Le secteur manque de transparence et ne bénéficie que d'un contrôle démocratique limité. Les appels d'offres sont retreints, puisque le nom des entreprises est tenu secret pour des raions de "sécurité nationale". Cette situation fait indubitablement écran à toute vérification."

La haute géopolitique est faite de milliers d'échanges, de coups tordus et d'intérêts très privés. De l'Irangate à l'attentat de Karachi, des pharamineuses commissions pour "frais communs extérieurs" (FCE) à la corruption intégrée dans les moeurs des grandes entreprises, des étranges transactions mêlant armements, pétrôle et finances aux alimentation des caisses noires électorales, Jean GUISNEL expose les manoeuvres de Tony BLAIR, de Jacques CHIRAC, d'Edouard BALLADUR, de Nicolas SARKOZY (auquel il consacre toute une partie de son livre), par conseillers ou par fonctionnaires interposés... Il nous promène du Pakistan au Moyen-Orient, de l'Inde en Angola, de l'Irak à Taïwan, de l'Argentine à la Lybie, dans les voyages fructueux de tous ces commanditaires et commandités... Même dans les initiatives de moralisation des Etats, par exemple des Etats-Unis d'Amérique, entrent des calculs pour se réserver les marchés et les contrats les plus juteux...  Ces faits, rarement évoqués, ont exigé beaucoup de travail pour être mis à jour tant la première qualité des "agents" du commerce des armes est le silence sur les affaires...

 

           Favorable à une "autre moralisation", le journaliste français s'interroge sur le destin de toutes ces armes : "au-delà de leur utilité pour alimenter les circuits de l'argent noir, à quoi servent finalement ces engins de mort? Les très sophistoqués "systèmes d'armes" achetés dans le monde à coups de milliards de dollars ont-ils contribuer à renverser le cours de l'Histoire? Pas vraiment. Depuis 2001, en Afghanistan, on a vu comment, une fois de plus, des armes légères et des explosifs rudimentaires font gagner des paysans résolus contre la plus puissance et moderne coalition imaginble. De là à dire que les armes technologiques ne servent jamais à faire la guerre et finissent tous à la ferraille, leur principale objet étant d'enrichir les industriels occidentaux concernés et leurs clients corrompus, il y a sans doute un pas... En revanche, le business des armes légères, tout aussi corrompu et corrupteur mais qui pèse économiquement beaucoup moins lourd, est, lui; terriblement mortifère. Depuis les années 1990, l'Afrique des Grads Lacs, mise à feu et à sang avec des fusils automatiques à quelques centaines de dollars pièce, a ainsi perdu des millions d'habitants dans un génocide silencieux. La corruption l'a permis, afin que les minerais rares du sous-sol congolais alimentent les usines du monde. Et les conventions anticorruption de l'OCDE et de Merida n'ont rien pu y faire..."

 

Jean GUISNEL, Armes de corruption massive, Secrets et combines des marchands de canons, La Découverte, Cahiers Libres, 2011, 390 pages.

Partager cet article

Repost0
26 septembre 2013 4 26 /09 /septembre /2013 13:10

      Classique de la littérature anti-nucléaire, cet ouvrage collectif qui date de 1975, présente l'ensemble des arguments contre le développement de l'électricité d'origine nucléaire. Il est d'abord une réponse à l'ensemble des allégations qui se veulent rassurantes sur l'utilisation de l'énergie nucléaire. Il est ensuite une véritable mine de renseignements sur des aspects technologiques souvent passés sous silence. Il est enfin une réflexion socio-politique sur les liens entre électricité d'origine nucléaire et structure de la société. 

   L'ouvrage commence par une diatribe : "L'atôme ou l'âge des cavernes ; les centrales nucléaires ou la régression ; deux cent mille mégawatts ou le chômage. "Nos" dirigeants cherchent à nous acculer à ces dilemmes. Seul l'atome, disent-ils, peut faire doubler en vingt-cinq ans la production française d'énergie ; sinon, ce sera le chaos. Quant aux dangers du nucléaire, ils sont, affirment-ils, inexistants, minimes ou en bonne voie d'être éliminés." Cette présentation peut paraitre excessive pour ceux qui n'ont pas vus les magnifiques dépliants de présentation de la centrale nucléaire Creys-Malville par exemple, mais elle reflète tout-à-fait l'état d'esprit des acteurs de la technostructure de l'énergie en France. On n'imagine pas que de tels discours aient été tenus et on n'imagine pas qu'ils puissent l'être encore de nos jours, en tout cas en Occident ou au Japon (mais allez voir dans d'autres pays qui se lancent dans des programmes électronucléaires!). 

   Les auteurs veulent répondre à des questions, qui, et ce n'est pas un hasard, restent posées aujourd'hui et sans doute par encore plus d'acteurs de la société qu'avant :

- Qui a décidé que la production d'énergie doit doubler d'ici l'an 2000?  On pourrait présenter plusieurs variantes de la même question en 2013...

- Quelle est la part de l'énergie gaspillée, perdue par exemple, entre la production et la consommation?

- Un doublement de la production d'énergie signifie-t-il un doublement du bien-être des citoyens?  Allez poser la question en Russie, au Japon ou aux Etats-Unis...

- Quels biens et quels services désirons-nous avoir? Combien faut-il d'énergie pour les produire? Quelle espèce d'énergie?  Questions encore cruciales à l'heure où les bouleversements climatiques produisent leurs premiers effets...

- Quels impératifs économiques et politiques sont derrière le choix de l'énergie nucléaire?  Les liens entre les aspects civils et militaires sont souvent occultés ou minorés.

- Quels inverstissements vont aux sources non nucléaires d'énergie?

- Quelle société modèlera une industrie nucléaire massive?

- Combien de temps cette industrie pourra t-elle être alimentée?

- Quelle Terre laisserons-nous à nos enfants?  A l'époque où l'on ne discustait pas encore du réchauffement climatique, les auteurs avaient surtout en tête l'accumulation de déchets nucléaires produits dans les centrales et qu'on ne sait toujours pas neutraliser.

  La table des matières de l'ouvrage suffit à renseigner d'emblée sur le contenu du livre. Sans prétendre être complet, ce qui aurait rendu l'ensemble sans doute beaucoup plus volumineux et plus austère, il est le fruit d'un important efforts de documentation et de réflexion auxquels ont participé de nombreux scientifiques spécialistes en la matière. "Ni l'économie, présente les auteurs, ni les aspects sociaux, ni l'histoire de la lutte antinucléaire internationale n'ont été sacrifiés à l'exposé, plus classique, des aspects physiques et biologiques." 

  Après avoir détaillé le processus nucléaire - qui n'a pas beaucoup changé depuis, et cela se comprend car le cycle industriel du nucléaire est particulièrement long (de la construction, de l'utilisation puis du démantèlement) - et les différents aspects de la pollution radioactive, thermique et chimique en fonctionnement normal et les différents accidents et état de la sécurité des réacteurs dans un premier chapitre, les auteurs développent les aspects économique, politique et sociétal de l'énergie nucléaire. 

Ils insistent, ils étaient encore minoritaires alors,  sur le fait que l'énergie nucléaire est pas "un problème pour les cittoyens, pas pour les techniciens". Citons le début de cette conclusion emblématique : "Les experts de tous bords peuvent s'affronter et vous - citoyens, contribuables ou élus locaux - vous sentir de plus en plus indécis. Le problème politique est pourtant là : il y a un choix à faire ; qui décide? L'avenir de toute une société est engagé par l'orientation qu'elle donne à la gestion de l'énergie dont elle dispose. Cette orientation est politique, et la forme de l'énergie qui sera favorisée par le pouvoir aura toujours un rapport étroit avec les intérêts et les intetions de ceux qui influencent réellement ce pouvoir. Trop souvent les avantages de la forme d'énergie choisie sont pour ceux qui ont pris la décision, tandis que les inconvénients sont subis par un ensemble de gens à qui on n'a pas demandé leur avis. Qu'il s'agisse de l'orientation générale de la politique en matière d'énergie - qui concerne l'ensemble de la population - ou du choix de tel ou tel site pour l'implantation d'une centrale - qui concerne tous les habitants du voisinage - c'est toujours une administration centraliste, technocrate et policière qui va décider à votre place." Notons par les arguments avancés, la dangerosité de l'industrie nucléaire comme cible d'attaque, des transports souvent compliqués des matières radioactives, qui obligent à entretenir un appareil policier ou militaire de protection. 

    Le troisième et dernier chapitre est consacré aux alternatives à cette énergie, pour "éviter la société nucléaire". 

    En tout, il y a bien une bonne centaine de pages de notes techniques, plus ou moins compliquées, rassemblées dans ce livre. On n'insistera jamais assez sur le fait que nous avons affaire là à une technologie dont la maitrise apparait souvent insuffisante, eu égard des matériaux employés. Dans les exemples de technologies utilisées par le monde moderne, sans doute - mais nous n'avons encore rien vu sur les nanotechnologies... - l'utilisation de l'énergie nucléaire est celle la moins maitrisée et la plus risquée (dans l'état actuel de nos connaissances scientifiques et techniques).

    Depuis les années 1970, de nombreux accidents majeurs ont impliqué cette industrie et il est même à craindre que les effets d'expposition à la radioactivité, même en faible quantité mais sur le long terme, ne soient pas encore tous connus. Aussi la lecture de ce livre est-elle intéressante à l'aune de conséquences encore futures de développement persistant, notamment dans les anciens pays dits du Sud, de l'industrie nucléaire. On est d'ailleurs frappé, que sur le plan technique, un livre de ce genre aujourd'hui n'aurait sans doute pas grand chose à ajouter, sinon sur les aspects des "nouvelles générations" de centrales nucléaires...

 

   En quatrième de couverture, nous pouvons lire cette très brève présentation : "On a beaucoup parlé de l'énergie nucléaire. Est-il nécessaire d'y recourir? Si oui, quels sont les dngers, les risques que nous font courir les centrales atomiques? "Les Amis de la Terre" pensent qu'on ment aux Français en leur dissimulant les pièces principales du dossier. C'est pourquoi ils veulent, dans ce livre, présenter aux citoyens une information aussi large que possible. Certes, et le titre de leur ouvrage le prouve, leur opinion est faite, mais elle est fondée sur une étude exhaustive du sujet. Tous les Français devraient faire l'effort de lire ce livre parfois austère, mais qui ne leur ment pas."

 

Les Amis de la Terre, L'escroquerie nucléaire, Editions Stock, collection Lutter, 1975, 425 pages.

Partager cet article

Repost0
16 septembre 2013 1 16 /09 /septembre /2013 14:53

      Le livre de Thomas LAQUEUR, professeur américain d'histoire à l'Université de Californie de Berkeley, auparavant auteur de Sexe en solitaire, Contributions à l'histoire culturelle de la sexualité (Gallimard, nrf, Essais, 2005) est régulièrement cité comme référence dans de très nombreuses bilibiographies sur les travaux portant sur le sexe et le genre. Publié aux Etats Unis en 1990 et édité en France chez Gallimard en 1992, ce livre fait suite à ses recherches sur les représentations biologiques et médicales du sexe qui l'ont fait remettre en question la coupure radicale, quoique progressive,  décrite par Michel FOUCAULT (dont Histoire de la sexualité a eu beaucoup plus d'impact aux Etats-Unis qu'en France, et un impact de nature très différente) et la longue durée de Fernand BRAUDEL "dans la représentation corporelles qui remonte aux Grecs et où les signes, dans lecorps, de différence sexuelle - génitoires, organes internes, processus physiologiques et orgasmes - étaient bien moins distincts, bien moins critiques qu'ils n'allaient le devenir".

      Dans sa préface à l'édition française, rédigée dix ans plus tard, il indique persister dans se rupture avec nombre de traditions jistoriographiques "qui prétendent expliquer le passage d'un sate à un autre par une châine d'effets de causalités extérieures à la sphère de l'objet étudié mais reflétées à l'intérieur de celle-ci. Ainsi la fabrique du sexe pourrait-elle être reférée, par exemple à l'histoire intellectuelle : l'effondrement d'une vision du monde dans laquelle le corps réfléchit l'univers et, inversement, l'établissement du corps, ou plus généralement de la matière, correspond au changement d'épistêmé foucaldien, au profit de ce que l'auteur de L'Archéologie du savoir appelle le modèle classique. (...) En vérité, le rejet du vieux modèle du sexe et du corps,pris qu'il était dans les filet de la théologie et de la métaphysique, faisait manifestement partie du grande projet des Lumière ; en finir avec des millénaires de cléricature et de philosophie pour mettre à leur place une histoire naturelle de l'homme. Une nature organiquement, un corps fermé, autonome et moralement déterminé évincèrent le vieux corps ouvert du modèle unisexe." Sans remettre en cause toutefois cette longue marche vers une autre conception de la sexualité, il "tâche de démontrer, dans différentes contextes, comment des circonstances politiques, intellectuelles et sociales diverses nourrissent le passage du modèle du modèle unisexe (un modèle, rappelons-le où le sexe de la femme est considéré comme un dégradé inférieur du sexe de l'homme, et où les émissions corporelles sont considérées comme étant les mêmes pour l'homme comme pour la femme) à l'explication moderne, fondée sur deux sexes, de la différence et de la sexualité proprement dite. Mais ce que je prenais pour le triomphe plus ou moins linéaire d'un modèle sur l'autre, la production plus ou moins définitive et irrévocable du sexe moderne, prit un tour de plus en plus équivoque." Il découvre, au cours de ces recherches, "de multiples preuves que dès avant le XVIIIe siècle, il se trouva des gens pour écrire comme s'il y avait bien deux sexes (différents)." "Loin du discours dominant, difficile à interpréter par au-delà de l'abîme des siècles, elle n'en continuaient pas moins à parler, fût-ce à mots couverts, d'un modèle de corps apparemment "moderne". De même, il trouve que "dans divers discours du XIXe et du début du XXe siècle, le corps paraissait aussi ouvert aux forces de l'extérieur et malléable qu'il l'avait été avant la ligne de partage du XVIIIe siècle". En définitive, ce que découvre Thomas LAQUEUR, c'est que la lente marche vers les conceptions modernes est bien plus conflictuelle que ce qu'en décrivait Michel FOUCAULT, mettent en jeu des mouvements sociaux, économiques, intellectuels, de classe, de race et de sexe.

   Dans sa préface originelle, précédée fort justement de nombre d'illustrations du sexe, dans l'histoire, découvertes par l'auteur, "Quelques uns de ces changements (dans la conception du sexe de l'homme et de la femme, surtout de la femme) se laissent comprendre comme le fruit du progrès scientifique - la menstruation n'a rien à voir avec le flux hémorroïdal - mais la chronologie des découvertes ne cadre pas avec celle des reconceptions du corps sexuel. De surcroit la chronologie elle-même ne tarda pas à se désagréger et je me retrouvai face à la conclusion déroutante qu'il y eut toujours un modèle à deux sexes et un modèle unisexe à la disposition de ceux qui réfléchissaient à la différence et qu'il n'y avait pas de moyen scientifique de choisir entre les deux modèles. Le premier avait certes atteint un position dominante à l'époque des Lumières, mais le sexe unique n'avait pas pour autant disparu. De fait, plus je m'acharnais sur les sources historiques, moins le partage des sexes se faisait clair ; plus on cherchait dans le corps les fondements du sexe, moins les limites se faisaient solides. Avec Freud, le processus atteint son indétermination la plus cristalline. Cette histoire, qui n'était au départ que celle du plaisir sexuel féminin et de son essai d'effacement, devint plutôt une histoire de la manière dont le sexe, non moins que le genre, se fait."

 

   Dans ce livre, nous entrons dans le détail des recherches sur l'anatomie et des pratiques médicales, depuis l'Antiquité, du sexe. Dans le détail aussi des débats entre praticiens et théoriciens du sexe sur la réalité de sa nature physique. Mais aussi dans le détail des recherches anciennes et modernes (modernes au sens des Lumières) sur la physiologie des plaisirs masculin et féminin. De nombreuses interprétations sur le corps sont ainsi examinées, chez ARISTOTE, GALIEN, de LA BARRE, jusqu'à celles de MAURICEAU ou de KOBELT... auteurs de référence dans les longues lignées de médecins, notamment de médecins spécialistes des organes génitaux...

 

    Dans l'introduction d'un colloque de 1995, sur La place des femmes. Les enjeux de l'identité et de l'égalité au regard des sciences sociales, Michelle PERROT écrit :

"Ce livre remarquable situé dans le sillage de Michel Foucault et de son Histoire de la sexualité montre comment s'est effectuée à partir du XVIIIe siècle, avec l'essor de la biologie et de la médecine, une "sexualisation" du genre qui était jusque-là pensée en termes d'identité ontologique et culturelle beaucoup plus que physique... le genre désormais se fait sexe, comme le Verbe se fait chair. On assiste alors à la biologisation et à la sexualisation du genre et à la différence des sexes. Les implications théoriques et politiques de cette mutation sont considérables.. D'un côté, elle porte en germe de nouvelles manières de perception de soi et notamment la psychanalyse (l'opposition phallus/utérus, la définition de la féminité en termes de manque, de creux, la "petite différence" fondant le grand différend). D'un autre, elle apporte une base, un fondement naturaliste à la théorie des sphères - le public et le privé - identifiées aux deux sexes, théorie par laquelle penseurs et politiques tentent d'organiser rationnaellement la société du XIXe siècle. Cette naturalisation des femmes, rivées à leur corps, à leur fonction reproductrice maternelle et ménagère, et exclues de la citoyenneté politique au nom de cette identité même, confère une assise biologique au discours parallèle et conjoint de l'unité sociale."

Dix ans plus tard, Annick JAULIN, auteur d'une thèse soutenue en 1995 sous le titre Genre, genèsen, génération chez Aristote et publiée en 1999 sous le titre Eidos et ouisia. De l'unité théorique de la Métaphysique d'Aristote (Klincksieck), expose ses réflexions sur La fabrique du sexe. Etant donné que vient le temps de replacer très précisément cet ouvrage dans sa mouvance historique post-moderniste :

"Si j'annonçais au moment de présenter le livre de Thomas Laqueur, La fabrique du sexe (...) que je ne sais pas exactement quel est le sexe de ce livre ni le genre auquel il appartient, je risquerais de faire douter de mon aptitude à traiter de cette question. Je m'exprimerais donc autrement en disant que ce livre manifeste des tensions méthodoliques entre deux manières de concevoir et de faire l'histoire - une manière classique et une manière post-moderne- de sorte qu'il s'interroge sur son genre, et que cette interrogation le rend incertain sur la fabrique de son sexe, autrement dit le schème historique qu'il propose - le passage du sexe unique au modèle des deux sexes - est immédiatement remis en question par l'affirmation que "le sexe unique et les deux sexes coexistent au fil des millénaires". L'histoire fait bien les choses qui limite les possibilités à la seule alternative de un à deux sans quoi des possibles plus nombreux "au fil des millénaires" auraient pu transformer l'indécision en chaos. Le désordre n'est au reste pas toujours évité du fait de l'usage flottant du rapport sexe/genre dans les schémas proposés : dans le schéma d'origine, le modèle du sexe unique se définirait par le fait que le genre conditionnerait le sexe, tandis que dans le modèle des deux sexes, ce serait l'inverse puisque le sexe conditionnerait le genre. Cet usage flottant introduit des distorsions qui rendent le rapport entre le sexe et le genre, tel qu'il est diféini dans le livre, parfois intenable pour l'auteur lui-même. 

Si ce qui vient d'être dit pousse à se demander s'il y a encore lieu de lire ce livre, je répondrais de manière tout à fait affirmative non pour ce que son titre annonce, mais pour l'histoire des représentations médicales et surtout pour l'histoire de la médecine au XIXe siècle qu'il aborde dans les derniers chapitres (V et VI). Il est intéressant de remarquer que cet aspect de la recherche de Th Laqueur est fortement lié à son histoire familiale : son père était médecin pathologiste et l'ai aidé "à interpréter les publications gynécologiques allemandes citées dans les chapitres V et VI et qui, pour certaines étaient l'oeuvre de ses anciens professeurs en médecine". De plus, son père était un expert et, comme il le dit lui-même, un "déconstructeur" en ces matières et il a contribué à remettre en cause l'incommensurabilité de la différence entre les deux sexe (la version moderne donc), par ses travaux qui s'intitulaient "Nouvelles recherches sur l'influence de diverses hormnes sur l'utérus masculin". Son père n'est pas seul en cause : son oncle était également médecin et l'un des "inventeurs des oestrogènes. Il isaola l'hormone "femelle" des urines des étalons, soulevant par là même la fâcheuse possibilité d'une androgynie gynécologique au moment même où la science semblait avoir découvert la base chimique de la différence sexuelle." Le père et l'oncle de T Laqueur sont donc des acteurs dans l''histoire qui est racontée dans les derniers chapitres et qui est une remise en cause des pouvoirs de l'anatomie. La thèse est, sur ce point, claire : "c'est l'histoire de l'aporie de l'anatomie, ce qui bien sûr est une critique directe de la thèse freudienne selon laquelle l'anatomie est le destin. Le dernier paragraphe du libre, intitulé "le problème de Fredu", aborde le point de vue freudien d'une manière originale, c'est-à-dire du point de vue de l'histoire de la médecine. Le livre est donc précieux sur les débats médicaux relatifs à la construction des "faits" sexuels à la fin du siècle dernier."

 

Thomas LAQUEUR, La fabrique du sexe, Essai sur le corps et le genre en Occident, Gallimard, 2013. Traduction de l'anglais par Michel GAUTIER (pierre-Emmanuel DAUZAT), 520 pages.

Annick JAULIN, La fabrique du sexe, Thomas Laqueur et Aristote, dans Clio. Femmes, Genre, Histoire, n°14, 2001. 

Partager cet article

Repost0
24 juillet 2013 3 24 /07 /juillet /2013 09:24

          Ce livre de la fin des années 1970 est assez représentatif à la fois de l'atmosphère du secret qui entourait alors les affaires de l'électricité, notamment d'origine nucléaire (elles parlent de la nucléarisation d'EDF, d'ailleurs) et des oppositions fortes au dévelopement de l'énergie nucléaire. Fruit d'un véritable travail journalistique comme on voudrait en voir plus souvent de nos jours, donnant la parole (souvent anonyme) à plus de cent personnes, membres d'Edf, fonctionnaires, industriels, syndicalistes, scientifiques, paysans, avocats, hommes politiques, écologistes et journalistes, ce livre a un certain retentissement à l'époque et constitue toujorus un témoignage précieux de l'état des débats sur des questions dont les citoyens sont plus ou moins exclus. Les promoteurs du nucléaire se sont toujours réfugiés derrière un débat parlementaire, qualifié de démocratique, pour mieux s'opposer à une véritable prise en compte des opinions qui traversent la société française. Décrivant au fil des chapitres le tout électrique-tout nucléaire, le monstre EDF, la morgue technocratique et les attaques subies par ce colosse aux pieds d'argile, les deux journalistes, l'une à L'Unité, l'autre au Quotidien de Paris, montre l'état d'un organisme tentaculaire et pourtant pas si tout puissant que cela. 

 

        Dans leur conclusion, nous pouvons lire : "(...) L'identification de l'Etablissement à l'énergie atomique est devenue un dogme. Elle ne laisse pas de surprendre : l'acharnement hors du commun avec lequel Electricité De France a élaboré puis mis en place le programme nucléaire français étonne d'autant plus qu'elle laisse quelques plumes dans l'affaire. (...) 

En effet, EDF y perd à la fois du prestige et de l'argent. Elle expose au risque gravissime de ne pas livrer d'électricité, de ne pas remplir sa mission. Elle jongle, sur une corde raide, avec des milliards et se heurte à la contestation. Elle y perd aussi son unité : en façde, la voix officielle s'est durcie ; face à l'opposition, les réflexes de citadelle assiégée ont joué ; mais l'unanimité s'effrite, se dirigeants continuent à affirmer que le choix nucléaire reste "la seule solution intelligente"... Il ne faut pas voir là de simples élucubrations, au contraire. Le programme Messmer décidé en 1974 coïncide parfaitement avec l'idéologie de l'entreprise. Il satisfait idéalement à la machine puissante qu'est EDF, à sa logique profonde : la taille croissante de ses équipements, la centralisation de sa production, son assurance de monopole proposant des solutions uniques. Elle n'a jamais failli ; le sentiment du devoir accompli - avec quel brio! - la protège de toute mauvaise conscience. Pourquoi le pays ne lui ferait-il pas confiance puisqu'elle a toujours réussi ce qu'elle entreprenait, puisque, grâce à elle, la France n'a pas manqué d'électricité depuis l'après-guerre?

Le pari nucléaire répond aussi à la foi dans le progrès partagée par des hommes qui paraissent réciter leur credo sans s'interroger. Pas de doute scientifique à EDF, mais des certitudes techniciennes. Et la griserie que procure l'exploit technique, la performance économique...

Depuis sa création, l'entreprise peut se vanter d'avoir accompli bien des tours de force. Mais elle est sortie de son strict rôle. Devenue à bien des égards la première autorité du pays en matière de politique énergétique, EDF se prend pour Energie de France. ce dérapage, elle n'en assume pas seule la responsabilité. Pour la plus large part, la faute en incombe au Pouvoir. Tous les gouvernements ont fait la preuve de leur incompétence et de leur indécision, de leur incapacité à contrôler EDF et à l'aider à assumer sa mission.

Au nom du libéralisme économique, les pouvoirs publics ont plutôt tendance à encourager les princes de l'industrie, menacés seulement par une hypothétique nationalisation. L'établissement public doit marquer le pas ; l'évolution ne déplait pas au Pouvoir qui ne perd pas une occasion de dénigrer ses entreprises nationalisées. (...).

Ce qu'EDF a perdu en autonomie pourtant nécessaire; elle l'a regagné en puissance. Une puissance malsaine puisque le cancer technocratique y prolifère. la boulimie de l'entreprise risque bien de se retourner contre elle. les tâches y sont parcellisées à l'extrême : chaque ingénieur devient un spécialiste ignorant du travail de son voisin. EDF se déclare seule capable de proposer une synthèse sur tous les travaux qui concernent l'énergie nucléaire. Rien n'est moins sûr. retranchés derrière leurs certitudes, les technocrates ferment les yeux sur cet éclatement des connaissances qui grignote le dernier atout d'EDF contre la cartel nucléaire : sa capacité de maîtrise d'oeuvre.

Prestigieuse maison, EDF avait un garde-fou : sa mission de service public. notion vague et changeante. S'identifiant totalement à la Nation, l'entreprise n'est plus en mesure de faire la part du feu entre l'intérêt national et le sien propre. La limite est fragile, aussi délicate à fixer que celle qui sépare les besoins des consommateurs des nécessités de l'établissement. A partir d'une idée juste - produire une énergie la moins chère possible - EDF, de sauts de puce en sauts de puce, en vien à demander au pays un véritable blanc-seing, persuadée que le programme nucléaire, aujourdh'ui hors de prix, sera rentable dans dix ans.

L'enthousiasme nucléaire d'EDF transcende le rationnel : malgré les problèmes majeurs qu'elle rencontre, elle refuse de renier le moindre de ses choix ; au contraire, elles appuie de plus belle sur le champignon comme le conducteur néophyte accélère devant l'accident. En cela, elle trahit sa volonté de puissance. Qu'une entreprise de sa taille, de son importance pour la bonne marche du pays, ne succombe pas à la tentation du pouvoir eût été étonnant. La crise d prétrole l'a fortifiée dans sa position de leader : l'énergie devient rare et ses détenteurs puissants. Riche de cete reconnaissance, EDF s'apprête à dominer l'atome. Plus fort que l'eau, plus dangereux que le feu. De ce combat prométhéen, elle n'est pas encore sortie victorieuse. Loin de là.".

 

  C'est par le détail de la structure et du fonctionnement de ce mastodonte, décrit surtout de l'intérieur - il faut lire les déclarations des responsables syndicalistes par exemple -, par la description des batailles de l'énergie (contre les Charbonnages, contre les technologies nucléaires concurrentes...), que ce livre reste actuel. Nombre des interrogations exprimées par les différents acteurs restent présentes, même si la situation économique, politique, sociale, n'est plus du tout la même aujourd'hui.

 

Frédérique De GRAVELAINE et Sylvie O'DY, L'Etat EDF, Alain Moreau, 1978.

Partager cet article

Repost0
11 juin 2013 2 11 /06 /juin /2013 07:09

   Une des plus grands spécialistes de l'anarchisme, Jean MAITRON (1910-1987), livre en deux volumes, l'histoire très compliquée de l'anarchisme en France. Reprenant une thèse assez ancienne écrite dans les années 1950, révisant cette rédaction et lui donnant une grande ampleur, l'historien français spécialiste du mouvement ouvrier "laisse au lecteur le soin de juger si les chapitres sur les guerres et l'antimilitarisme, sur la Révolution russe, sur le mouvement ouvrier, sur l'organisation, ce permanent problème du mouvement anarchistes répondent, pour l'essentiel, aux questions qui se sont posées durant la période" (de 1914 à nos jours).

C'est une lecture serrée de l'histoire du mouvement anarchiste français qui défile, avec des références assez rares et très précises,  et qui permet de contextualiser de nombreux éléments, à l'encontre de jugements simplistes. Cette Histoire s'arrête au seuil des années 1970 (1972 et des poussières...) et il serait intéressant de lire le prolongement de celle-ci, au moins jusqu'à la fin du XXe siècle. L'anarchisme eut ses heures les plus productives au moment où aucun espace socio-politique ne s'offrait à la classe ouvrière et à son pourtour. Si aujourd'hui, certaines actions ressemblent à cet anarchisme, dans leurs formes parfois violentes, c'est sans doute précisément que cet espace socio-politique s'est singulièrement restreint pour de nombreuses catégories de la population... Mais, comme le montre le livre de jean MAITRON, il existe bien ne permanence de la pensée anarchiste qui se confronte non seulement à la société capitaliste mais également aux composantes du mouvement socialiste au sens large. 

 

   Dans l'édition de 1992 de ce livre écrit en 1975, nous pouvons lire (en quatrième de couverture) : "L'anarchisme au sens rigoureux et historique du terme est une création française : il apparait avec Proudhon. Depuis, l'anrchisme n'a cessé d'être une composante permanente du socialisme en général, s'opposant aux tendances "autoritaires" dont la principale est le marxisme. Au cours de son histoire, l'anarchisme a exploré plusieurs voies, et certaines ont été extrêmes : attentats, banditisme à la Bonnot. Toujours, une contradiction l'anime et la dynamise : le refus de voir la politique obéir à un exécutif gouvernemental conduit certains anrchistes à refuser toute forme contraignante d'organisation ; d'un autre côté, il faut bien que le mouvement se structure... C'est ainsi que l'anarchisme ne se laisse pas enfermer dans le seul cadre d'un courant représenté par quelques figures de théoriciens ou de militants : Bakounine, Kropotkine, Pelloutier. Il est aussi un état d'esprit dont on peut retrouver la trace dans certains aspects du christianisme ou du syndicalisme révolutionnaire, de sorte qu'il échappe au découpage traditionnel entre droite et gauche.

Cette histoire de l'anarchisme est aussi un outil de travail très rigoureux puisque l'auteur y établit une bibliographie extraordinairement détaillée de tous les courants anarchistes."

 

Jean MAITRON, pionnier de l'histoire ouvrière en France, qui l'a faite entrer dans l'Université (création entre autre du Centre d'histoire du syndicalisme à la Sorbonne), est aussi l'auteur de nombreus autres ouvrages : Le syndicalisme révolutionnaire, Paul Delesalle, Editions ouvrières, 1956, réédition chez Fayard en 1985 ; De la Bastille au Mont Valérien. Dix promenades à travers Paris révolutionnaire, Editions ouvrières, 1956 ; Ravachol et les anarchistes, 1964... Il a participé à la rédaction du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, poursuivie après sa mort, couramment appelé "le Maitron".

Cette oeuvre est poursuivie par une équipe dirigée par Claude PENNETIER, dans le cadre du Centre d'histoire sociale du XXe siècle (CNRS-Université de Paris I). En 2006, une nouvelle série du dictoinnaire, prévue en douze volumes, a été publiée (Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social, pour la période 1940-1968).

Il est en outre le fondateur et le directeur de deux revues : L'Actualité de l'histoire, puis Le Mouvement social. 

 

Jean MAITRON, Le mouvement anarchiste en France, Tome 1. Des origines à 1914, Tome 2. De 1914 à nos jours, Editions Gallimard, 1992, 450 pages environ par volume. Une édition précédente, en 1975, avec une réédition en 1983, a été réalisée aux Editions François Maspéro. 

Partager cet article

Repost0

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens