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5 janvier 2011 3 05 /01 /janvier /2011 13:46

            Ce livre sur l'histoire du duel en France sur une période précise, bien que des éléments soient pris plus tôt dans le passé s'avère très utile pour comprendre la raison de la persistance de cette tradition, héritée des Jugements de Dieu du Moyen-Age, dans ce pays, alors que cette pratique est abandonnée beaucoup plus tôt dans la plupart des autres pays. Enquête historique sur ce qui apparaît un épiphénomène - qui reste un phénomène sociologique marquant, avec des conséquences souvent dramatiquement brutales (au sens socio-politique) - du professeur d'histoire contemporaine à l'Institut d'études politiques, elle montre un aspect de la violence "civile" très peu pris en compte dans la plupart des études sociologiques. 

 

          La pratique du duel à l'épée et au pistolet, qui laisse beaucoup de place au hasard quant à son déroulement et à son issue, même s'il est parfaitement codifié (dans l'Essai sur le duel du Comte de Chateauvillard, de 1836, par exemple), est difficile à quantifier, pour la simple raison qu'elle est interdite par la loi, même si les systèmes judiciaire et policier détournent le regard lorsque des aristocrates, des parlementaires, des officiers de haut rang, des journalistes, des écrivains (parfois célèbres) s'y adonnent. Plusieurs auteurs s'y sont essayés, collectant comme Jean-Noël JEANNENEY les cas relatés par la presse (parfois à sensation, parfois "sérieuse") ou consignés dans les archives des préfectures. Peu de chiffres sont sûrs, ceux de 200 duels annuels à Paris entre 1870 et 1900 sont souvent cités, et la presse comme la police regardent surtout ceux qui impliquent de fortes personnalités : on y trouve avec surprise des noms comme Jean JAURES et Léon BLUM, à côté de noms plus attendus comme Robert CAZE, Charles VIGNIER, Rocheford, Edouard PORTALIS.. Ce qui frappe, c'est la fréquence des duels auxquels ils participent, qu'ils aillent jusqu'au premier sang versé ou jusqu'à la mort d'un des deux adversaires. L'auteur se pose la question des causes de la persistance de la pratique du duel, même après le siècle des Lumières, comme de son brusque arrêt en 1914.

 

        L'auteur expose d'anciennes argumentations (de Gabriel TARDE par exemple, qui y voit surtout une expression des lois de l'imitation) et en propose de nouvelles, après un travail de fourmi pour exhumer tous les cas (parfois croustillants) qui parsèment son livre. Partisans et adversaires de cette pratique ne cessent d'ailleurs de s'affronter dans la presse, entre nostalgiques des joutes de l'honneur et pourfendeurs des risques pris par certains hommes politiques qui veulent régler dans le sang leurs querelles oratoires d'Assemblée. Plusieurs interprétations de ce phénomène sont tour à tour présentées, étayées ou réfutées : celle du romantisme (pas seulement littéraire) voulant sauvegarder l'irrationnel de l'invasion de la raison triomphante ou celle de la volonté aristocratique (de robe, d'épée, puis d'argent sans doute)  de préserver une marge d'indépendance (sur la manière de régler les conflits) vis-à-vis d'une monarchie toute puissante ou d'une autorité envahissante des pouvoirs publics. "Considérant les relations qui se sont nouées, au long des siècles, en France, entre politesse et politique, Robert MUCHEMBLED (La société policée. Politique et politesse en France du XVIème au XXème siècle, Le Seuil, 1998) observe avec pertinence que chaque citoyen présente au fond une double nature, le portant à la fois à une adhésion profonde à un système de pouvoir centralisé et à une "culture de la réticence" qui permet d'atténuer la prégnance de l'Etat sans remettre en cause sa légitimité. Sous cette lumière, le duel prend une portée spécifique. Il se situe dans une tradition ancienne de lutte contre un Etat reconnu comme nécessaire mais combattu comme injuste, illégitime ou écrasant. Et l'on constate aisément que, durant les deux tiers au moins du XIXème siècle, jusqu'à la chute du Second Empire, ces motifs de se perpétuer n'avaient pas disparu."  "...en un temps où le régime d'assemblée triomphe, où le Parlement devient à son tour un pouvoir souverain, on peut interpréter ces duels d'élus comme une manière encore de se donner une plus large latitude d'action envers lui. Les règles du débat public, toutes relâchées qu'elles soient, briment trop les ardeurs et corsètent les énergies? Eh bien! on les contournera au besoin on les bafouera, grâce au duel." C'est sous la troisième République que le duel "connut un développement débridé". Pour obtenir le brevet d'un grand homme politique, d'un grand journaliste ou d'un grand écrivain, même si l'on ne possède aucun talent ou un talent médiocre, un duel bien médiatisé comme nous dirions aujourd'hui, s'avère dans ces temps un bon tremplin. 

   Pour expliquer que la France, presque seule, avec l'Italie quand même, fait exception dans cette pratique du duel, l'ancien ministre évoque tour à tour le tempérament "national" voire "de race" mis en avant par beaucoup de contemporains de cette tradition, la place singulière des femmes (enjeu de bien des querelles...) dans la bourgeoisie française (imagerie des romans courtois redorée par le romantisme)... "Une autre interprétation du particularisme français se fonde sur la tradition catholique, par opposition à la dominance protestante" des pays qui ont réprimé fortement la pratique du duel. "Il est notable que, dans les îles britanniques, ce fut dans l'Irlande papiste que le duel résista le plus vigoureusement aux interdits (...)." Le patriotisme meurtri d'une France plusieurs fois vaincue (1815, 1870...) s'ajoute au fait que l'histoire intérieure de ce pays connut seule, "avec une violence sans pareille, à partir de la rupture primordiale de 1789, l'affrontement binaire et frontal de deux système politiques et philosophiques. La Grande Guerre, avec ses hécatombes fauchant les gens de toute condition au hasard, la pratique du duel apparaît comme anachronique, quasiment obscène, ce qui n'empêche pas , comme l'écrit l'auteur, que les nobles jeux de la boxe et du pugilat remplace l'épée et le pistolet dans le règlement de certaines querelles parlementaires... 

 

         L'ouvrage de Jean-Noël JANNENEY, qui se lit très agréablement par ailleurs, fournit une vue d'ensemble bienvenue sur l'histoire du duel. Le lecteur sociologue a de quoi approfondir la réflexion à l'aide d'une bibliographie très riche qui couvre et bien au-delà la période étudiée. Il mérite de figurer parmi les livres sur la théorie et la pratique du monopole de la violence par l'Etat.

 

       L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Le duel, rajeunissant un rituel de l'Ancien Régime, s'est perpétué en France, sans fléchir, de la Révolution française jusqu'à la guerre de 1914. A l'épée ou au pistolet, tout au long du XIXe siècle, parlementaires, journalistes, écrivains et artistes n'ont cessé de s'affronter passionnément sur le terrain, selon des règles codifiées et en courant de grands risques. Ni le bon sens ni la dérision ne parvinrent à y mettre un terme : les pouvoirs publics demeurèrent impuissants ; la Justice détourna les yeux. prenant appui sur une multitude d'épisodes parfois grotesques, souvent dramatiques, toujours pittoresques, Jean-Noël Jeanneney s'interroge sur les motifs d'une pareille pérennité. Et c'est toute une société en quête d'équilibres nouveaux qui s'en trouve, chemin faisant, éclairée."

 

    Jean-Noël JEANNENEY (né en 1942), professeur d'histoire contemporaine à l'Institut d'études politiques, ancien président de Radio-France et de RFI, et président de la Bibliothèque Nationale de France de 2002 à 2007, est aussi l'auteur d'autres ouvrages : L'argent caché : milieux d'affaires et pouvoirs politiques dans la France du XXe siècle (Fayard, 1981) ; Une histoire des médias, des origines à nos jours (Seuil, 1990) ; Leçon d'histoire pour une gauche au pouvoir : la faillite du Cartel (1924-1926) (1983, deuxième édition Seuil, 2003) ; Concordance des temps tomes 1 et 2 (Nouveau Monde éditions, 2005 et 2008) ; Quand Google défie l'Europe : plaidoyer pour un sursaut (Mille et une Nuits, 2005) ; L'Etat blessé (Flammarion, 2012)

 

 

 

 

        Jean-Noël JEANNENEY, Le duel, Une passion française, 1789-1914, Seuil, 2004, 235 pages.

 

Complété le 12 Novembre 2012

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9 décembre 2010 4 09 /12 /décembre /2010 14:03

                     Sans écrire de ce livre qu'il contient tout ce que vous voulez savoir sur la reconversion des industries d'armement sans avoir oser le demander, il constitue une référence dans les milieux pacifistes, syndicalistes et bien au-delà sur ses objectifs et ses modalités. Sous la coordination d'un collectif d'associations de paix et de solidarité internationale, belges notamment, s'expriment dans cet ouvrage copieux en terme de réflexions et de données économiques, des acteurs de la reconversion, américains et européens. Publié en 1980, dans la foulée de plusieurs campagnes pour le désarmement, il aborde les principes de la reconversion, la réalisation de projets, des études de cas, une approche des relations entre armements, emploi et crise, une vision globale sur l'économie des armements, les étapes nécessaires pour l'organisation d'une reconversion, elle-même envisagée enfin comme une étape vers une autre économie et une autre société.

 

                           Brice BIRCHARD, membre du "Friend Peace Committee" de Philadelphie (Etats-Unis) et Dan SMITH, chercheur au "Richardson Institue for Conflict and Peace Research" britannique exposent successivement les principes de la reconversion, puis les principes d'un programme de reconversion. C'est à la fois comme alternative au système capitaliste et au système militaro-industriel que ces deux auteurs posent leur proposition de reconversion. De manière très concrète, la deuxième contribution énumère un certain nombre de produits civils pouvant être élaborés à l'aide de la technologie acquise dans le secteur militaire et les étapes du programme qui se veut, dans sa démarche, fidèle à une conception démocratique de la planification. Ainsi sont exposés les différents points d'un tel programme visant à reconvertir l'industrie militaire à d'autres usages :

- Récolter les données complètes concernant le nombre d'emplois, la localisation, les qualifications, ect ;

- Assurer un recyclage approprié, une nouvelle formation et des facilités d'étude à ceux qui en auront besoin ;

- Choisir les produits alternatifs qui, autant que possibles, peuvent mettre en oeuvre les qualifications et compétences disponibles, et pour lesquels il y a une demande définissable ;

- Restructurer l'industrie ;

- S'assurer de la participation effective au processus de planification de ceux dont la vie est affectée par ces changements, et prendre dès les premières étapes les décisions de politique générale dont la reconversion fera apparaître la nécessité.

 Ces points viennent directement des expériences de reconversion effectuées et décrites dans la suite de l'ouvrage.

     Ainsi le texte issu du Conseil Exécutif Général pour la 32ème Conférence Biennale des Délégués de la Centrale syndicale britannique Transport and General Workers' Union (TGWU) en 1977 indique l'objectif de réduire la proportion du Produit National Brut consacré aux dépenses militaires par une réorientation de ces dépenses vers les services sociaux, l'éducation, la santé, les pensions et la création d'emplois. Après des comparaisons générales  sur l'impact différent des dépenses militaires et des dépenses civiles, il expose le cas bien connu maintenant de Lucas Aerospace, cas détaillé ensuite dans la contribution suivante : plan alternatif visant à élaborer et produire 150 produits dans 6 domaines d'activité (Océanographie, Engins télécommandés, Moyens de transports, Systèmes de freinage, Sources d'énergie alternatives, Equipements médicaux).  De la même manière est détaillée la construction du Char Chieftain et son alternative. Natalie SHIRAS et Dave Mc FADEN, co-directeurs du Mid-Peninsula Conversion Project situe leur projet dans le cadre de l'économie américaine : il s'agit d'une alternative à la construction, réalisée d'ailleurs à la construction de bombardiers en Californie. projet toujours : celui qui vise les laboratoires de recherche sur les armes nucléaires de l'Université de Californie. Dan SMITH expose la reconversion de bases militaires menées en Grande Bretagne et aux Etats-Unis dans les années 1970. 

 

         Dans un troisième chapitre tout aussi détaillé, les relations entre armements et emploi sont examinées, avec les diverses possibilités de reconversion de l'industrie aéronautique, la construction navale et l'électronique (Campaign for Nuclear Disarmament). Robert POLET et Pierre ARCQ  mettent de leur côté au chapitre suivant en lumière les caractéristiques très particulières de l'économie des armements, centrant beaucoup d'éléments de leur analyse sur le cas belge. Ils terminent par une réflexion sur les implications stratégiques et politiques d'une économie militarisée qui motivent grandement la reconversion. Dans leur conclusion, nous pouvons notamment lire : "La question fondamental qui se pose ici est celle du contrôle de l'utilisation des moyens militaires résultant des activités scientifiques et productives des travailleurs eux-mêmes. Les travailleurs peuvent-ils garder (ou conquérir?) le contrôle de l'utilisation des armes, de la définition des stratégies militaires, c'est-à-dire du choix des objectifs et de l'identification des "ennemis", des méthodes de combat, du moment de déclenchement des conflits, etc... ? La réponse est évidente : ce contrôle échappe totalement aux travailleurs. Il échappe même de plus en plus aux responsables politiques du pays ; les choix politiques et stratégiques sont définis à un niveau de plus en plus éloigné des citoyens et confiné dans des Etats-majors à composition multinationale dans lesquels se pratique une "démocratie confidentielle"... " "Ce chapitre sur l'économie des armements constitue, selon nous, une pressante invitation aux organisations syndicales à envisager la reconversion comme une alternative économique et politique sérieuse et permettant une relance de l'emploi en même temps que la conquête d'un contrôle accru sur les finalités des budgets publics, l'utilité sociale de la production et les fins et moyens d'une politique de défense démocratique." Les auteurs, pas plus que Jean Van LIERDE dans son article à la fin du livre, ne cachent bien entendu pas leur orientation politique, en faveur d'un transarmement, élément de transition vers le socialisme autogestionnaire, notions très débattues à l'époque. Même si le débat n'est plus là, les éléments exposés dans ce livre en fait un élément incontournable de toute réflexion sur l'économie des armements. 

 

         Le livre comporte un Guide organisationnel de la reconversion un texte sur le Contenu d'un plan de reconversion. Ouvrage ayant eu une Mention d'Honneur au Prix du Ministre de la Culture Française en 1980, cette petite somme de 260 pages environ s'avère particulièrement utile. L'abondance d'une bibliographie qualifiée de sommaire sur la reconversion permet à tout un chacun de rechercher des informations plus précises. Nous attendons avec intérêt un nouveau livre conçu de cette façon qui fasse le tour et le bilan des théories et pratiques sur la reconversion pour les décennies suivantes...

 

       Concertation Paix et Développement, à la fois auteur et éditeur de cet ouvrage, fondé en 1977, soutenait en 1978, une campagne nationaie de soutien aux Nations-Unies pour le désarmement, "Désarmer pour survivre". Elle était formée de presque une vingtaine d'organisations belges ou francophones. L'ouvrage lui-même a été réalisé par le Groupe de travail sur la Reconversion du Mouvement Internal de la Réconciliation et de l'internationale des Résistants à la Guerre, sous la coordination de Pierre ARCQ.

 

  Concertation Paix et Développement, Le droit au travail utile, Contrôle et Développement de l'emploi par la Reconversion des industries d'armement, 1980. Cet ouvrage peut s'obtenir (sous toute réserve) en écrivant au Mouvement International de la Réconciliation et de l'Internationale des Résistants à la Guerre (MIR-IRG), Maison des Huit Heures, place Fontainas, 9-11, 1000 Bruxelles en Belgique.

 

 

Complété le 4 décembre 2012

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26 novembre 2010 5 26 /11 /novembre /2010 07:35

                Avec un sous-titre évidemment racoleur L'horrible visage de la 3ème guerre mondiale, ce livre préfacé par Ricardo FRAILE, publié en plein regain de la guerre froide en 1982, permet au lecteur non spécialiste et pas forcément féru d'ouvrages sur les relations internationales de se faire une bonne idée de l'ampleur des courses aux armements chimiques et biologiques. Bien et parce qu'il date un peu, il permet de prendre connaissance de l'histoire des armes chimiques et biologiques sous de nombreux aspects.

 

               Plongeant d'abord le lecteur dans un scénario catastrophe (Paris atteint par une attaque biologique), l'auteur fait prendre vite de la distance par la description de l'abc de la guerre biologique et chimique (BC). Il reprend la définition de l'ONU et la commente en mettant l'accent sur la difficulté à tracer une frontière précise entre les différentes sortes d'agents, létaux, incapacitants et neutralisants. Il prend son temps pour décrire cette "alchimie belliciste" avec pour bon point de départ ce que l'on pouvait lire dans la Gazette médicale de France du 1 juin 1964 : "La guerre chimique présente, du point de vue militaire pur, d'incontestables avantages : - très grande polyvalence et souplesse d'emploi, allant de l'interdiction temporaire ou de très longue durée des terrains, de l'attaque massive visant à détruire les ennemis (avec les toxiques létaux) à la possibilité de les neutraliser temporairement, sans lésions graves des hommes (avec les incapacitants) ; - possibilités de doser les effets dans l'espace, dans le temps, et suivant les conditions d'emploi (terrains découverts, agglomérations, forêts, grottes, etc.) ; - non-destructivité du matériel ; - prix de revient comparable à celui des armements classiques, hors de proportion avec celui des armes atomiques ; - enfin possibilité de fabrication en quantité massive à portée de toute nation possédant un potentiel industriel chimique moyen. En outre, les progrès de la chimie moderne diversifient sans cesse les indications et les possibilités des différents agressifs de guerre. Il faut d'ailleurs noter que la guerre chimique ne vise pas uniquement l'homme, mais offre des moyens d'action stratégiques vastes par l'attaque des végétaux et des cultures. Cette dernière forme d'emploi est déjà entrée dans la pratique militaire effective."

     Daniel RICHE entre ensuite dans l'histoire de l'utilisation de ces armes. Avec l'accroche de l'usage bien connu d'avril 1915 à Ypres par les armées allemandes, il indique de nombreuses références d'utilisation depuis 600 av JC (Solon Le Sage utilisait comme d'une arme les vertus purgatives d'ellébore en en faisant jeter dans les eaux du Pleistos) sans trop s'attarder non plus sur les utilisations sporadiques d'avant la première guerre mondiale (sporadiques mais foudroyantes et amples...). C'est surtout l'histoire d'une partie de l'industrie chimique allemande qui se révèle passionnante dans la mise au point et la commercialisation des premières armes chimiques de manière massive. C'est également pendant la première guerre mondiale qu'aurait eu lieu, selon un rapport de 1946 au secrétaire de la guerre des Etats-Unis, les premières utilisations d'armes biologiques de manière massive également (tentative d'inoculation de bactéries pathogènes à du bétail destiné à l'Angleterre). Le SIPRI fait état (the Rise of CB Weapons, 1962) d'une tentative de répandre la peste à Saint-Petersbourg en 1915. Suivant toujours l'ordre chronologique, l'auteur présente les efforts de la diplomatie internationale qui aboutissent par exemple au Protocole de Genève de 1925, efforts poursuivis et.. pratiquement stoppés par l'utilisation d'armes chimiques par l'Italie en Ethiopie lors de l'invasion de ce pays en 1935. Pratiquement en parallèle au déploiement de la protestation diplomatique  et de l'activité des mouvements pacifistes dans les années 1930, se préparaient en secret (le projet Tomka germano-soviétique de 1928) de nouvelles armes chimiques (recherche, conditionnement, production). "La supériorité de l'Allemagne vers la fin des années 30 ne devait pas tout aux neurotoxiques, d'autant que ceux-ci n'avaient pas encore commencé à être produits industriellement. Dans leur délire belliciste, les nazis jouèrent sur plusieurs tableaux. Ils reprirent les travaux effectués dans un nouveau centre d'essais situé à Lüneburg Heath et les moyens mis à la disposition des chercheurs travaillant dans ce centre n'avaient plus rien de comparable avec ceux dont avaient dû se contenter leurs prédécesseurs.(...). A cette époque (1938), l'armée allemande comptait des bataillons de spécialistes de ces méthodes de combat (de la guerre chimique). Deux ans plus tard, elle en comptait une vingtaine et, lors du déclenchement des hostilités, en 1939, ses arsenaux renfermaient 12 000 tonnes d'agents chimiques de guerre dont 80% d'hyperite. Cependant, seule une faible quantité de ces agents était prête à être utilisée. Le reste attendait sagement dans des récipients d'aller remplir des armes appropriées. Si les Allemands avaient décidé de donner un tel coup d'accélérateur à leur programme chimique militaire, c'est parce qu'ils se croyaient très inférieurs aux autres nations dans ce domaine.(...)". Or, bien que malgré le Protocole de Genève, les Américains, les Anglais et les Français par exemple, n'ont déployés de vraies capacités chimiques, renforçant seulement leurs moyens de protection (combinaisons, masques...). Personne, en fait, durant la seconde guerre mondiale ne prit l'initiative d'une véritable guerre chimique, par peur de représailles autant que par réticences des états-majors à utiliser une arme à laquelle ils n'accordaient que peu d'efficacité. C'est surtout dans la guerre sino-japonaise que furent employés contre les Chinois (10% des pertes chinoises, 30% des bombes déversées par l'aviation) du phosgène et du disphosgène, à titre d'ailleurs plus d'expérimentation que de recherche d'effets véritablement opérationnels. L'histoire des recherches japonaises sur la guerre biologique reste à faire...

    Les différentes menaces de guerre chimique et bactériologique au début de la guerre froide semblent plutôt une des plus grandes falsifications collectives de ce temps, même si des indices troublants existent. Les armes dont tout le monde a peur alors sont plutôt les armes atomiques, même si juste après la seconde guerre mondiale Américains et Soviétiques mirent chacun la main sur les secrets et les procédés allemands de fabrication (tabun, sarin, neurotoxiques...). "L'arrivée des gaz supertoxiques modifia considérablement les données de la guerre chimique. Les états-majors ne pouvaient désormais plus faire la fine bouche devant une arme aussi puissante. Ses effets permettaient, au contraire, de s'intégrer parfaitement aux nouvelles doctrines stratégiques nées de l'apparition de la bombe atomique. Si bien que l'on assista à un complet revirement d'attitude qui toucha à la fois la communauté scientifique et la communauté politico-militaire." L'auteur se réfère aux travaux de Robin CLARKE  (La guerre biologique est-elle pour demain?, Fayard, 1972) : "Au XIXème siècle, écrit ce dernier, c'étaient les scientifiques qui (...) conseillaient (la guerre chimique) et les généraux qui la rejetaient sous prétexte d'inefficacité. (...) Et après la guerre, ce furent (...) les politiciens qui manigancèrent la Convention de Genève de 1925, tandis que les scientifique n'y jouèrent qu'un rôle effacé. (...). Or, dans le courant des années 1950, les rôles furent inversés. La communauté scientifique, peut-être parce qu'elle souffrait d'un sentiment de culpabilité collective d'avoir été le promoteur de l'ère atomique, commença à protester pour de bon." La stratégie américaine de la destruction mutuelle assurée intégrait parfaitement l'utilisation de neurotoxiques dont la production fut décidée par l'administration Eisenhower. L'abandon de cette stratégie dans les années 1960, et son remplacement par la stratégie de réponse flexible donnait un autre rôle, tout aussi actif, aux armes B et C (Biologiques et Chimiques). 

    Avant la guerre du VietNam, dans plusieurs guerres civiles ou luttes de libération fut dénoncée l'utilisation d'agents toxiques, dans une certaine indifférence. Daniel RICHE nous apprend que dès l'ouverture des hostilités, le Département d'Etat américaine reprend le concept présenté en 1926 par le secrétaire de l'American Chemical Society (lors de son opposition à la ratification du Protocole de Genève), de la "guerre humaine". Cette "guerre humaine" étant l'emploi de gaz "inoffensifs". La production de tels gaz, lancés depuis 1964 selon la Fédération des savants américains, sur des zones du FNL, n'arrête pas de s'accélérer de mois en mois. En mars 1965, "la situation connut une brusque évolution. outre les lacrymogènes, des gaz vomitifs et aveuglants (...) furent lancés à partir d'hélicoptères et d'avions". L'escalade continue pratiquement jusqu'en 1971, où elle est stoppée sous l'effet des protestations du monde scientifique et de l'opinion publique. Les bombardements - notamment de défoliants - reviennent de fait à un véritable "écocide", puisque l'objectif était bien de priver les forces nord-vietnamiennes de ravitaillement. D'après le SIPRI, dans Ecological consequences of the second indochina war de 1976, 72 354 mètres cube de défoliants ont été déversés entre 1961 et 1971 en Asie du Sud-Est et à partir de 164, les Américains ont utilisé 9 052 tonnes de gaz lacrymogènes."  2 200 000 hectares de terrain ont été "désherbés"...Ce n'est qu'en 1970 que le gouvernement américain décide l'arrêt de fabrication des gaz toxiques... 

           Des études ont été effectuées sur le nombre d'accidents liés à des armes toxiques et sur les incidents au fond des mers comme sur les sites d'enfouissage, des cas étranges de maladies soudaines ont été relevés dans le monde entier, des rapports ont fait état d'opérations de "vulnérabilité" des populations civiles aux toxines... ce qui n'est peut-être que la face émergée d'un iceberg particulièrement menaçant. Selon l'auteur, si l'on connaît bien des cas en Occident, c'est la "faute" de la tendance à la franchise des Américains, même si cette franchise est un peu forcée par des enquêtes de journalistes d'investigation. Ainsi des projets aux noms aussi poétiques que WHITECOAT, CHATTER ou MKULTRA sont détaillés dans le livre, nous montrant que les recherches sur les armes BC n'ont jamais cessé et sans doute continuent-elles encore, dans le sillage du regain officiel de la production suite à la résurgence dans les années 1980 de la guerre froide. L'armée soviétique se livre à une utilisation de telles armes en Afghanistan. Pour l'auteur, aucun doute : il se prépare les armes de l'apocalypse d'une troisième guerre mondiale.

 

           Dans sa conclusion, Daniel RICHE écrit qu'"Au cours de l'entre-deux-guerres, les nations ont déployé beaucoup d'efforts et moderniser leur capacité de guerre chimique tant sur le plan offensif que défensif. Mais cette course aux armements toxiques s'est soldée par un non-lieu car la crainte de représailles a fini par l'emporter sur toute autre considération. Il est tentant, aujourd'hui, d'établir un parallèle entre la situation que nous connaissons actuellement et celle que le monde a traversée jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale. Et de se dire que, "demain comme hier", "ils" n'oseront pas."

Il laisse ouverte la question de savoir si "ils" le feront. Mais il insiste sur le fait que les armes chimiques et biologiques ne relèvent pas de la science-fiction, et notamment sur le fait qu'il n'existe pas de système d'alerte d'une attaque par ces armes. Il fait sienne l'opinion, qui n'est pas loin de la nôtre, de Gaston BOUTHOUL, fondateur de la polémologie : "Jusqu'à aujourd'hui, l'expérience a toujours démenti cette prédiction (que la guerre tuera la guerre selon l'expression de PASTEUR). Aussitôt l'effet de surprise passé, les hommes se sont toujours familiarisés avec les armes nouvelles et ils ont toujours inventé des parades qui, si elles ne les protègent pas entièrement, les rassurent suffisamment."... Effectivement depuis la publication de cet ouvrage, des nombreux théâtres d'opérations militaires ont vu l'usage de ces armes, la plus massive étant celle de la guerre entre l'Iran et l'Irak.

 

         Une grande réactualisation de ce livre est publiée en 2011, par Daniel RICHE et Patrice BINDER, sous un titre beaucoup moins racoleur, avec un développement important sur les "microbes de guerre" et le bioterrorisme, en tant qu'armes biologiques du futur. Cette actualisation tient compte de nombreux rapports des organisations chargées de la lutte contre la prolifération de ces armes de destruction massive, réalisés depuis 1982. Très complet, ce livre indique notamment les différentes doctrines actuelles en vigueur dans les armées des principaux pays, dont la France (pour autant qu'elle puisse être encore qualifiée de principale...). En annexe figure l'article de Daniel RICHE sur "L'état de la réflexion et des négociations sur la Convention pour l'interdiction des armes chimiques et la vérification de la Convention biologique de 1972 aux début des années 1980". 

 

    Daniel RICHE (1949-2005), journaliste et écrivain, surtout connu comme spécialiste de la science-fiction et du fantastique (Tout l'Univers, Fiction, Orbites, Science et Fiction, Fleuve noir...) et scénariste de nombreuses séries télévisées, est aussi l'auteur de Les Armes biologiques (avec Olivier LEPICK, PUF, Que sais-je?, 2001), Vers la guerre chimique et bactériologique (avec Patrice BINDER, Archipel, 2011).

 

 

 

     Daniel RICHE, La guerre chimique et biologique, L'horrible visage de la 3ème guerre mondiale, Préface de Ricardo FRAILÉ, Pierre Belfond, 1982.

     Daniel RICHE et Patrice BINDER, Les armes chimiques et biologiques, Guerre, terrorisme et défense, Préfaces de Henri KORN et de Ricardo FRAILÉ, L'Archipel, 2011.

 

 

Complété le 18 Octobre 2012

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27 octobre 2010 3 27 /10 /octobre /2010 13:57

        L'ouvrage de Xavier RENOU, responsable de la campagne "Désarmement nucléaire" de Greenpeace France, dépasse de très loin le simple plaidoyer pour se hisser au niveau d'une étude de fond sur les mercenaires et les sociétés militaires privées. L'importance de l'activité contemporaine de ces sociétés privées, montrée par leur chiffre d'affaires en hausse ou le nombre impressionnant de conflits où elles sont présentes se situe dans le fil droit, malgré des campagnes de relations publiques destinées à brouiller les pistes, non seulement du mercenariat relevé ici ou là depuis la Seconde Guerre Mondiale, mais également de l'histoire de toutes ces compagnies privées (du Moyen-Age à la colonisation) qui participent aux guerres depuis très longtemps. C'est une prise de conscience du véritable rôle tenu par ces sociétés, de la grande place qu'elles prennent dans la guerre moderne (des exemples récents en Irak en témoignent), d'une certaine dévitalisation de la notion de monopole de la violence dévolus officiellement aux Etats, que l'auteur, avec ses collaborateurs, veulent promouvoir. Loin d'être anecdotique, leurs activités constituent un obstacle très sérieux à l'émergence d'un monde pacifié et rendu plus juste. Ils posent d'ailleurs la question de l'abolition de ce mercenariat, y compris entrepreneurial (activités militaires et activités civiles autour des opérations militaires) et veulent ouvrir le débat "sur la possibilité d'une armée permanente des Nations Unies comme substitut aux mercenaires, au sein d'une communauté judiridico-politique internationale dans laquelle la notion de paix entre les peuples serait considérée comme un bien public international protégé de l'emprise du marché."

 

            Une première partie offre un éclairage sur l'histoire du mercenariat et des sociétés privées, rappelant notamment qu'une grande partie des guerres furent menées depuis le Moyen-Age par des mercenaires payés sur les conquêtes ou par des compagnies privées appuyées par les Etats et parfois (comme dans les colonies du XIXème siècle) ayant des prérogatives d'Etat, jusqu'aux possibilités de recrutement (notamment dans les marines). A une époque plus contemporaine, les multiples formes de la violence privatisée existent, supplétives ou principales, dans la politique des grandes puissances. Chiens de guerre, corsaires, barbouzes, miliciens, paramilitaires et membres des escadrons de la mort, mercenaires recrutés comme soldats réguliers, soldats réguliers employés comme mercenaires, employés de société de sécurité, nervis et employés de sociétés militaires privées, tout cela participe de la même logique : la mise en oeuvre d'une violence sous couvert d'Etat, au service d'un marché plus ou moins encadré...

             Dans une deuxième partie, les auteurs posent plusieurs questions qui émergent de temps en temps dans l'actualité pour être oubliées ensuite : les mercenaires peuvent-ils être utilisés pour ramener la paix? Les sociétés mercenaires sont-elles contrôlables, neutres, fiables, efficaces et moins coûteuses? A chacune de ces questions, nombreux faits à l'appui, les auteurs répondent négativement, en se fondant souvent sur des rapports officieux et officiels, et quand ils n'existent pas, sur de nombreuses enquêtes de journalistes qui n'ont pas perdu le sens des mots investigation et indépendance. Des fuites occasionnent parfois des procès qui permettent d'en savoir très long sur les méthodes employées par ces sociétés. On pourrait écrire que l'ensemble des défauts - dont l'instabilité des territoires où elles ont agi n'est pas le moindre - se retrouvent de manière condensée et extensive dans les guerres du Golfe. L'Irak constitue encore aujourd'hui le lieu de très bonnes affaires, où l'impunité et l'immunité garantissent des situations criminelles de haute volée. Philippe CHAPLEAU livre un tableau assez effrayant, avec force noms de sociétés et chiffres d'affaires.

          Les auteurs comptent aller beaucoup plus loin que la dénonciation de tels faits en indiquant comment selon eux, les sociétés militaires privées participent à la mondialisation néo-libérale. La domination du capital financier, le retour à un impérialisme sans frein, l'existence de nouveaux appétits autour de richesses de l'Afrique et d'autres parties du monde, la structuration d'un véritable secteur d'activité dessinent les contours d'une rentabilité de la guerre pour un marché en pleine expansion. Outre la dynamique économique qui se noue autour des sociétés militaires privées (lesquelles peuvent se permettre, tout comme des trafiquants de drogue, de diversifier leurs activités dans tout le secteur civil), elles constituent pour les services secrets ou officiels des Etats un instrument idéal d'intervention qui leur permettent de violer les principes de la démocraties (déjouer les contrôles parlementaires lorsqu'ils existent), d'agir en dépit de toutes les lois internationales et des droits de l'homme. Et à l'image des impérialismes français, anglais, allemand, hollandais des époques coloniales, rétablir les conditions du marché pour des firmes multinationales. Wayne MEDSEN détaille le cas du mercenariat américain qui rappelle combien le complexe militaro-industriel revêt de formes à notre époque. Celui du mercenariat français, s'il n'a pas les ampleurs de l'allié américaine constitue de son côté un modèle de structuration "politico-entrepreneurial" original, notamment en Afrique (La françafrique) avec une participation active des milieux d'extrême-droite. 

            Dans un dernier temps, les auteurs reviennent sur la définition du phénomène : sur la notion de conflit armé, sur la motivation et de la rémunération des "employés" et des dirigeants des sociétés militaires privées, sur la nationalité et la résidence des mercenaires. Ils distinguent les cas de non-appartenance aux forces armées en conflit de ceux de non-appartenance aux forces armées d'un pays tiers en mission officielle. Ils font le point sur la législation - insuffisante - internationale, puis française. Ils s'étendent d'ailleurs sur leur campagne pour la ratification de la Convention de l'ONU de 1989 et sur la loi française du 3 avril 2003.

          Un dernier court évoque les différents débats sur la démocratisation de l'ONU, et les différentes propositions qui permettraient de réactiver enfin les dispositions de la Charte concernant sa force armée. 

       Lucides, les auteurs, dans leur conclusion rappellent qu'ils sont régulièrement taxés d'angélisme par leurs "adversaires". "L'argument est empreint de condescendance : il consiste à reconnaître tout le mal que l'on veut des mercenaires, et à s'empresser d'ajouter que dans un monde parfait il n'y aurait pas besoin d'eux. Mais voilà, parce que l'on ne vit pas dans un monde parfait, il ne faudrait pas avoir d'états d'âme à leur sujet, et ne pas hésiter à faire appel à eux pour les opposer à plus dangereux qu'eux. L'argument est spécieux. C'est justement parce que le monde n'est pas parfait que vendre des prestations militaires ne saurait être considéré comme un travail ordinaire et anodin, dépourvu de conséquences néfastes. C'est parce que la répartition des richesses, et de la puissance, est bien davantage affaire de force que de justice que les mercenaires serait toujours au service de logiques dominantes, et de leurs bénéficiaires. Les SMP font bien davantage partie des problèmes du monde que de leur solution. Alors, bien sûr, il est toujours difficile de déterminer la limite exacte entre ce qui doit être inclus dans le mercenariat, et prohibé en tant que tel, et ce qui ne doit pas l'être. Nous retenons dans cette étude un certain nombre de critères, mais fondamentalement, nous espérons avoir montré que c'est le principe même de la sous-traitance en matière militaire (et sans doute aussi, plus généralement, en matière de sécurité comme de tout autre bien public) qui est source d'abus et doit être prohibé. En l'espèce, force est de constater que les SMP relèvent bien de la catégorie générale du mercenariat et, pour être plus exact, d'une sous-catégorie de celui-ci, l'activité corsaire. Elles sont pour la majorité d'entre elles, sinon pour toutes, l'instrument privé de la politique étrangère de leur Etat de tutelle, le prolongement commercial de ses appareils de sécurité, et le moyen de sa dissimulation. Il est bien d'autres pistes qui méritent d'être explorées, et ne nous semblent pas l'avoir été suffisamment jusque-là. Parce qu'elles ne laissaient pas entrevoir les mêmes profits? Comme les mercenaires modernes sont inséparables de la domination du capital financier, et de ses conséquences sur le monde, les conflits du monde ont également partie liée avec cette domination, et appellent d'abord et avant tout expédient militaires des réponses politiques globales. le problème du mercenariat et des conflits innombrables du Sud est d'abord celui des dépendances confisquées et du néocolonialisme, de l'échange inégal et du pillage des richesses naturelles par les firmes multinationales (...). Bref, du capitalisme d'aujourd'hui."

 

              Xavier RENOU, avec Philippe CHAPLEAU, Wayne MEDSEN et François-Xavier VERSCHAVE, La privatisation de la violence/ Mercenariat & sociétés militaires privées au service du marché, Agone, Dossiers noirs d'Agir ici/Survie n°21, 2005, 490 pages.

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16 octobre 2010 6 16 /10 /octobre /2010 07:20

                    Il existe des livres clés pour comprendre à la fois le monde et l'évolution des idées et L'homme neuronal, de Jean-Pierre CHANGEUX, chercheur dans plusieurs domaines de la biologie, de la structure et de la fonction des protéines, au développement précoce du système nerveux, publié en 1983, en fait partie. Il fait le tour des nouvelles acquisitions de connaissances qui ont continué (et se sont même accélérées) depuis, qui ont donné naissance à un nouveau corpus nommé neurosciences. Destiné à un public en majorité étudiant mais ouvert à un très large public - certains chapitres trop techniques pour certains peuvent dans une certaine mesure survolés, l'ouvrage assez copieux, abondamment pourvu de figures, peut servir d'introduction aux connaissances actuelles en biologie. Il donne en tout cas une vision assez impressionnante des nouvelles connaissances, dont le même auteur effectue en 2008, une nouvelle synthèse dans Du Vrai, du Beau, du Bien. Si l'on veut comparer les deux ouvrages - en mettant de côté le renouvellement des connaissances scientifiques - ce dernier donne une plus grande place aux interprétations philosophiques de l'auteur, induites selon lui par ces nouvelles connaissances. Aussi, c'est sans forcément entrer dans une polémique sur la place des sciences biologiques au sens large dans la constitution d'une nouvelle vision de la vie en société ou sur la place de l'homme dans l'univers, que peut se lire L'homme neuronal. Pendant toute sa carrière scientifique, Jean-Pierre CHANGEUX est fidèle à une conception moniste du cerveau de l'homme, du niveau moléculaire au niveau cognitif. Il est convaincu que la sélection est à la base de processus vitaux plutôt que l'instruction, et que le cerveau a une véritable activité, qu'il ne se borne pas à répondre aux incitations de l'environnement. Ce point de vue l'oppose à des philosophes comme RICOEUR, qui soulignent entre autres toujours le danger d'une perception de l'homme trop dépendante de l'acquisition récente d'un type de connaissances scientifiques (chose sans doute inévitable, mais dont il importe d'être très conscient et critique...). 

 

 

                     Foisonnant, mais moins touffus que l'ouvrage de 2008, L'homme neuronal est une très bonne introduction à ce qui est aujourd'hui regroupé sous le terme de neurosciences, bien plus que Du Vrai, du Beau, du Bien, qui entre dans des considérations philosophiques importantes et sans doute nécessaire. L'auteur examine ce qu'on appelle l'organe de l'âme, de l'Egypte ancienne à la Belle Epoque, survol historique des différentes recherches qui fondent la connaissance scientifique, qui se dégage de considérations spirituelles et qui situent le cerveau dans une perspective strictement matérialiste. Le biologiste entre ensuite dans le détail des "pièces détachées", des substrats qui, assemblés d'une certaine manière, permettent le fonctionnement du cerveau. Dans les chapitres suivants (Les esprits animaux, Passage à l'acte, Les objets mentaux....), il s'agit de comprendre, par de multiples expériences qui mettent en jeu l'électricité cérébrale, non seulement comment se forment les représentations de l'extérieur de l'organisme, mais également, carrément, la conscience. Ses explications dans Les aspects génétiques, qui seront amplement développés plus tard dans le livre de 2008, permettent de concevoir comment se transmettent, de l'appareil génétique aux cellules nerveuses, les modèles de comportements, à travers des expérience notamment sur les embryons humains. C'est ce qui amène l'auteur à l'hypothèse de l'Epigenèse, ou comment l'assemblage du cerveau se stabilise de génération en génération, sous l'effet des modifications environnementales. A l'époque de la rédaction du livre, les données expérimentales concernant ce processus sont minces; Ce qui ne l'empêche pas de proposer comme hypothèse une Anthropogénie, un schéma biologique de transformation du cerveau des primates, tout en soulignant que le mécanismes génétiques qui sont intervenus dans la poussée évolutive qui va de l'Homo habilis à l'Homo sapiens sapiens resteront vraisemblablement longtemps hors d'atteinte. 

 

                      A travers des expériences de régénération de cellules du cerveau dans le cas de traitement de maladies "organiques", Jean-Pierre CHANGEUX se propose d'examiner "la relation d'interaction réciproque qui s'établit chez l'homme entre le social et le cérébral" et termine son livre sur une note inquiète à propos de liens dégradés entre l'homme et son environnement. Ces liens dégradés sont-ils en train de dévaster le cerveau humain? S'il prend comme fait marquant l'utilisation de plus en plus fréquente de tranquillisants par les hommes pour continuer tout simplement à vivre et à se supporter, nous pouvons deviner que son propos est plus vaste. Ceci est confirmé à la lecture de Du Vrai, du Beau, du Bien. Si les lecteurs qui se sont précipités sur ce dernier livre ont le sentiment de se perdre un peu dans la richesse des réflexions d'ordre historique, biologique, moral, philosophique que le praticien et le théoricien des neurosciences y expose, abordant la notion de neuroculture par exemple, nous ne pouvons que conseiller de lire d'abord L'homme neuronal pour s'ancrer dans des connaissances sur le cerveau.

      C'est la la nature de la conscience que Jean-Pierre CHANGEUX explore en fin de compte. Vers la fin du dernier ouvrage, nous pouvons lire les différentes étapes de réflexion et d'expérimentation (au niveau des structures cellulaires du cerveau) qui lui permettent d'effectuer une modélisation des fonctions cognitives. Notons particulièrement à une de ces étapes "l'architecture de base de l'organisme formel proposé repose sur deux principes : - La distinction de deux niveaux d'organisation : un niveau de base sensori-moteur et un niveau supérieur (...) où se situe un générateur de diversité encodé par des groupes de neurones-règles dont l'activité varie alternativement d'un groupe à l'autre ; - L'intervention de neurones de récompense - ou de renforcement positif ou négatif - dans la sélection de la règle qui s'accorde avec le signal reçu du monde extérieur (donné par exemple par l'expérimentateur)."  Par la suite un modèle "plausible des bases neuro-anatomiques de l'espace de travail conscient (...) a pu être proposé. Celui-ce se définit comme un espace de simulation, supramodal, d'actions virtuelles, où s'évaluent buts, intentions, programmes d'action, etc, en référence à l'interaction avec le monde extérieur, les dispositions innées, le soi et l'histoire individuelle, les normes morales et les conventions sociales internalisées sous force de traces de mémoire à long terme." L'hypothèse fondamentale de ce modèle "est que les neurones pyramidaux du cortex cérébral, qui possèdent des axones longs et sont susceptibles de relier entre elles des aires corticales distinctes et même des hémisphères cérébraux, souvent de manière réciproque, constituent la base neurale principale de l'espace de travail conscient. Jusqu'à la fin du livre, le biologiste abondent en références et de précision, et veut montrer son attachement à une méthode scientifique stricte, confrontant constamment théories et hypothèses, dans un domaine où les "intrusions religieuses" sont légions. "Tout modèle connexionniste réaliste qui prend en compte le nombre immense de neurones cérébraux et de leurs interconnexions se heurte très rapidement à une explosion combinatoire (qui, soit dit en passant peut-être maîtrisée grâce aux outils informatiques et aux modèles mathématiques mis en place). Il existe des dispositifs cérébraux qui "encodent" cette combinatoire et sont chez l'homme acquis par l'apprentissage. D'où la propriété de "règle épigénétique" qui se construit à la suite de raisonnements, calculs, jugements, etc, et évite d'innombrables et inopérants essais et erreurs, restreignant le nombre de choix possibles dans l'espace de travail conscient. Les conséquences sont importantes en mathématique, en linguistique, en esthétique, en éthique. On peut concevoir la sélection et la mise en mémoire d'une "règle efficace" comme la sélection d'une distribution de connexions, d'états concertés d'ensembles de neurones, transmissibles de manière épigénétique, au niveau du groupe social par un mécanisme d'imitation ou de récompense partagée. C'est évidemment, une donnée de première importance pour qui s'intéresse, comme c'est mon cas, aux relations entre neurosciences et sciences humaines. ce qui nous ramène aux thèmes du vrai, du bien et du beau que nous avons suivis tout au long de cet ouvrage..." Jean-pierre CHANGEUX, dans la dernière ligne droite de son copieux ouvrage, examine les fonctionnements très différents à la base d'une neuroesthétique, d'une neuroéthique et des représentations scientifiques. Dans sa conclusion, le chercheur s'appuie sur un texte de René CASSIN de 1972 sur les bénéfices à long terme des découvertes scientifiques, rejoignant en cela toute la démarche des Encyclopédistes du XVIIIème siècle.

 

   L'éditeur présente ces deux livres de la manière suivante : 

- Pour Du Vrai, du beau, du bien : "J'ai écrit ce livre à partir de la matière de mes trente années d'enseignement au Collège de France. J'y traite aussi bien de la culture et de l'art que de la vie en société, de l'éthique et de la signification de la mort : aussi bien des langues et de l'écriture que des bases neurales et moléculaires de la mémoire et de l'apprentissage. Ce livre est une fresque qui rassemble quantité de données diverses, de discussions et d'hypothèses variées. Il ancre le matériau de la science contemporaine dans l'histoire de toutes ces disciplines que sont la neurologie, l'éthologie, la biologie de l'évolution, la biologie du développement, l'étude de la conscience ou encore la psychologie expérimentale et la génomie. Ce livre, enfin, essaie de montrer qu'il nous revient d'inciter sans relâche le cerveau des hommes à inventer un futur qui permette à l'humanité d'accéder à une vie plus solidaire et plus heureuses." J.-P.C.

- Pour L'homme neuronal : ""Quelle chimère est-ce donc que l'homme?, demandait Pascal. Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, que prodige!" Qu'a-t-il donc dans la tête, cet Homo qui s'attribue sans vergogne l'épithète de sapiens? Les sciences du système nerveux nous permettent aujourd'hui de mieux comprendre ce "chaos" et ce "prodige". Elles ont en effet connu, au cours des vingt dernières années, une expansion aussi décisive que celle de la physique au début du siècle, ou de la biologie moléculaire dans les années 50. Un nouveau monde se dessine et le moment parait opportun d'ouvrir ce champ du savoir à un public plus large que celui des spécialistes. Telle est l'ambition de cette somme magistrale qui voudrait faire partager à ses lecteurs l'enthousiasme qui anime les chercheurs."

 

                Ces deux ouvrages sont parmi les seuls en France qui font un point solide sur les neurosciences, en tant que connaissances et en tant que nouvelle (?) approche philosophique. 

 

       Jean-Pierre CHANGEUX (né en 1936), neurobiologiste français, professeur honoraire au Collège de France et à l'Institut Pasteur, a écrit également plusieurs autres ouvrages : Matière à penser (avec Alain CONNES, Odile Jacob, 1989) ; Raison et plaisir (Odile Jacob, 1994) ; Ce qui nous fait penser (avec Paul RICOEUR, Odile Jacob, 1998) ; L'Homme de vérité (Odile Jacob, 2002) ; Le cerveau et l'art (De Vive Voix, 2010) ; Fondements naturels de l'éthique (Odile Jacob, 1993) ; Les passions de l'âme (Odile Jacob, 2006)... A noter aussi, sous sa direction, Gènes et culture (Odile Jacob, 2003) et La Vérité dans les sciences (Odile Jacob, 2003)....

 

       Jean-Pierre CHANGEUX, L'homme neuronal, Librairie Arthème Fayard, 1983, collection Pluriel, 379 pages ; Du Vrai, du Beau, du Bien, Editions Odile Jacob, 2008, 539 pages.

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5 octobre 2010 2 05 /10 /octobre /2010 17:54

                      Rappelons simplement que la pédagogie institutionnelle, élaborée par Fernand OURY (1920-1998), dans les toutes premières années 1960, en étroit lien avec les innovations pédagogiques de Célestin FREINET (même si ce mouvement a lieu en rupture avec l'organisation officielle animée par FRENET), a pour objectif de créer et de faire respecter des règles de vie dans l'école, par des institutions appropriées (le conseil de classe par exemple), à l'opposé des écoles casernes. La critique du système d'enseignement de masse dont le rythme de vie est calqué sur la discipline militaire, même si dans le temps elle s'en éloigne de plus en plus, se fonde également sur l'idée de favoriser l'expression individuelle et collective des élèves, avec une véritable emprise sur les contenus et les quantités des matières enseignées. Si aujourd'hui, les conseils de classe stricto-sensu sont organisés de manière officielle dans tous les établissement, leur ordre du jour consiste surtout en l'application d'un règlement scolaire élaboré ailleurs. Dans l'esprit des enseignants qui veulent pratiquer cette pédagogie, il s'agit de favoriser les efforts autonomes des élèves pour apprendre et les relations sociales et les savoirs techniques, par appropriation collective des conditions de cet apprentissage. Ce qui fait que, dans le cadre d'un système scolaire qui garde par certains aspects l'esprit de l'ancienne organisation de la scolarité (en termes de rythmes, de coupures entre classe, de nécessité d'adaptation chaque année), la pédagogie institutionnelle reste bien minoritaire. Derrière cette pédagogie se trouve l'ambition (possible?) de retrouver les conditions d'enseignement donné autrefois par les précepteurs dans les classes sociales favorisées : continuité de l'action éducative d'année en année, modulation du temps scolaire en fonction des capacités de chaque élèves, liaison entre les préoccupations affectives, de bien être physique et de bon climat intellectuel...  Rappelons aussi qu'il existe deux courants dans le milieu de la pédagogie institutionnelle après une scission intervenue en 1964 entre les courants Fernand OURY et Raymond FONVIEILLE (1923-2000) : chacun se réclame d'une pédagogie du même nom en deux facettes :

- la première, animée d'abord par Fernand OURY, d'inspiration psychanalytique, est liée à la psychothérapie institutionnelle, principalement à Jean OURY  (né en 1924) et à Félix GUATTARI (1930-1992). Les enfants dont s'occupe Fernand OURY relèvent de l'éducation spécialisée et sa finalité est à la fois éducative et thérapeutique ;

- la seconde, animée par Raymond FONVIEILLE est d'inspiration psycho-sociologique et autogestionnaire et est liée aux travaux de sociologues comme Georges LAPASSADE (1924-2008), René LOURAU (1933-2000) et Michel LOBROT (né en 1924). Les élèves sont issus principalement de milieux sociaux défavorisés et sont en situation d'échec scolaire massif. La prise en compte de la dimension psychothérapeutique est moindre et l'accent est plutôt mis sur la dimension socio-politique et l'analyse de cette dimension dans le cadre de la classe. Le mouvement est animé d'une volonté de transformation sociale par la mise en place de fonctionnements autogérés. 

Si le premier courant s'insère et veut s'insérer dans le tissu scolaire global, le deuxième s'inscrit plutôt dans une démarche alternative, avec la création d'écoles libres.

      Pour être tout à fait objectif, il n'existe que très peu d'études sur l'efficacité de l'enseignement prodigué grâce à cette pédagogie. D'ailleurs, les auteurs des différents ouvrages combattent et l'esprit et les méthodes d'évaluation généralement utilisés dans le système scolaire. 

 

      Ceci pour introduire trois grands ouvrages clés pour comprendre comment la pédagogie institutionnelle peut entre autres intervenir de manière efficace dans les micro-conflits qui agitent les établissements scolaires. 

 

            Vers une pédagogie institutionnelle, d'Aïda VASQUEZ et de Fernand OURY, préfacé d'ailleurs de manière assez longue par Françoise DOLTO, se compose de quatre parties qui font vraiment le tour de la problématique : Un milieu inhabituel (les activités, l'organisation, une institution : le conseil de coopérative, l'atomium), Où l'évolution des enfants peut s'expliquer (avec des témoignages d'enfants), D'où viennent cette pédagogie et ces hypothèses (situation des classes dans l'école primaire publique d'aujourd'hui, apport de la pédagogie nouvelle, apport de FREINET, apport américain - de John DEWEY à l'école de Winnerka, apport soviétique, apport des mouvements de jeunesse française (Eclaireurs de France, Centre d'Entrainement aux Méthodes d'Education Active, Auberges de jeunesse et pédagogie libertaire, apports des sciences humaines), Applications possibles... Un véritable plaidoyer (de 1966) pour cette pédagogie clos le livre.

 

               Deux gros volumes, De la classe coopérative à la pédagogie institutionnelle, des mêmes auteurs, préfacé par Jean OURY, rassemble des textes de nombreux acteurs de cette pédagogie et est émaillé de témoignages d'enfants, tant il s'agit de donner aussi la parole aux élèves. Le Volume 1 est partagé en trois parties, Mémoires d'un âne, Charlie et les techniques Freinet, De quelques institutions dans la classe coopérative. Le Volume 2 se compose d'une réflexion de fond sur la sociométrie à l'école, de témoignages de 7 enfants et d'un texte plaidoyer : Vers une pédagogie du XXème siècle. 

L'éditeur présente ainsi ces deux volumes : "Depuis longtemps, des expériences sont menées, des techniques sont mises au point ; dans des classes devenues groupes coopératifs, tous ont la parole, non seulement pour s'exprimer mais pour décider. Tentatives inconsidérées, vouées à l'impasse et à l'oubli : par sa structure même, l'Institution "ignore" ce qui vient d'en bas. Dans De la classe coopérative à la pédagogie institutionnelle, des praticiens décrivent leur réalité quotidienne et, ensemble, tente de l'analyser, utilisant ce qui, ailleurs, a été fait. Freinet, Makarenko, Lewin, Moreno, Freud, Lacan sont mis à contribution. Dans ces classes insolites que se passe-t-il? Qu'est-ce qui fait évoluer les enfants et les maîtres? Un milieu éducatif, qu'est-ce que c'est? D'une pratique analysée, de concepts mis à l'épreuve aussi, une théorie pourrait naître. Second pas vers une pédagogie institutionnelle, ce livre est, bien sûr, une production de petits groupes. Des praticiens inadaptés à l'école urbaine se retrouvent et travaillent. Parmi les auteurs, Fernand Oury, instituteur spécialisé (classe "traditionnelle", classe Freinet isolée, puis "perfectionnement" dans les écoles de banlieue) forme des maîtres d'école ; Aïda Vasquez, psychothérapeute d'enfants, docteur en psychologie, travaille en milieu psychiatrique institutionnel et en dispensaire. Si elle peut parler avec des instituteurs, c'est qu'elle est allée imprimer dans des classes, travailler avec les enfants. C'est à d'autres travailleurs, à ceux qui font ou tente de faire que ce travail est offert. les auteurs ne veulent pas apporter leur solution à leurs problèmes, mais des outils qui peuvent servir."

 

                 Apprendre avec les pédagogies coopératives, Démarches et outils pour l'école, beaucoup plus récent, de Sylvain CONNAC, est beaucoup plus centré sur la pédagogie issue de l'école nouvelle et des méthodes actives. Selon l'auteur, "il faut expliquer que la pédagogie coopérative est en phase avec les connaissances dont nous disposons aujourd'hui sur les apprentissages, le développement de la personne et le fonctionnement des groupes. Il faut rappeler que c'est aussi un projet porteur des valeurs de solidarité et de liberté." Ce livre somme constitue un véritable manuel de pédagogie pour l'école primaire.

 

        Fernand OURY (1920-1998), instituteur de banlieue, fondateur avec  Aïda VASQUEZ de la pédagogie institutionnelle (en France) est également l'auteur d'autres ouvrages : Chronique de l'école caserne (avec Jacques PAIN, Maspéro, 1972) ; Pédagogie institutionnelle. Mise en place et pratique des institutions dans la classe (avec Françoise THÉBAUDIN (Matrice, 1995)... Signalons un DVD : Un homme est passé (l'école avec Françoise DOLTO, volume 3), film de Fabienne d'ORTOLI et Michel AMRAM (Editions Frémeaux et Associés, 2010).

              Aïda VASQUEZ, psychologue, est également l'auteur de SOS Psychanalyste! : des consultations sur les ondes/Docteur X (Fleurus, 1976).

 

        Sylvain CONNAC, Apprendre avec les pédagogies coopératives, Démarche et outils pour l'école, Esf et Café Pédagogique, 2009 (on trouvera d'intéressantes informations sur le site http://classes-cooperatives.icem34.fr).

         Aïda VASQUEZ et Fernand OURY, Vers une pédagogie institutionnelle, François Maspéro, collection Textes à l'appui/pédagogie, 1973, 290 pages ; De la classe coopérative à la pédagogie institutionnelle, Volumes 1 et 2, François Maspéro, Textes à l'appui/pédagogie, 1974, 778 pages.

 

Complété le 26 novembre 2012

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13 septembre 2010 1 13 /09 /septembre /2010 09:59

               L'approche constructiviste que l'agrégé de sciences politiques et professeur des Universités à l'université d'Artois veut introduire par ce livre extrêmement documenté se veut une approche alternative à la conception des relations internationales comme rapports de facteurs "matériels" ou comme oppositions/coopérations d'acteurs recherchant de gains économiques. Cette approche donne aux "structures intersubjectives", aux confrontations entre cultures, systèmes de croyances de valeurs ou d'idées une place centrale dans l'explication des relations internationales. L'auteur défend ici une vision de la violence dans le monde sous l'angle de la lutte pour la reconnaissance, de la confirmation d'une identité et d'une image valorisée de soi auprès des autres. Cette vision qui n'est pas seulement une psychologisation des relations internationales a déjà été thématisée dans des travaux philosophiques (Axel HONNETH, né en 1949), sociologiques (Erving GOFFMAN, 1922-1982 et Alessandro PIZZORNO, né en 1924), politiques (Philippe BRAUD, né en 1941) comme par les pionniers en matière de stratégie Alexander WENDT (né en 1958) ou Erik RINGMAR  (né en 1960). 

"Selon notre thèse principale, la probabilité de la violence politique dépend aussi des coûts et des gains symboliques associés à l'option "belliquense". Cette perspective permet de poser de nouvelles questions à l'égard de l'éclosion de la violence. Par exemple, les acteurs recourent-ils aussi à la violence pour défendre ou maintenir une image valorisé de soi ou de leur collectivité? Quel est le rôle des normes et des identités partagées comme inhibition morale (...) à la violence? Quel est le lien entre "dénis de reconnaissance" - des dscriminations multiples et des offenses mais aussi des actes de mépris contre des identités "particulières" (...) - et éclosion de la violence? La violence est-elle une prophétie auto-réalisatrice dans la mesure où les comportements de stigmation sont susceptibles de produire des identités  exclusives qui risquent à leur tour de se muer en agressivité?"

 

                  C'est à ces questions que Thomas LINDERMANN tente de répondre, après avoir notamment exposer les différentes tendances de l'approche constructiviste et développer de manière théorique le thème des relations entre identités, normes et guerres, en examinant les origines symboliques de la Première Guerre mondiale, la problématique identités démocratiques/choix stratégiques avant 1945, la politique de reconnaissance dans les crises marocaines (1905, 1911), dans la crise de juillet 1914, dans la crise de Munich (1938), dans la crise des fusées de Cuba (1962), dans la crise israélo-égyptienne de 1967, dans les crises irakiennes (1990, 2002-2003), dans la crise des relations américano-lybiennes (1986-2003) comme dans la crise yougoslave et du Kosovo (1991-1995, 1999)..., les motifs des guerres américaines dans l'après-guerre froide (Irak, Serbie, Afghanistan...) et les difficultés de l'activité des troupes américaines en Irak après les guerres du Golfe. L'importance de tous ces sujets, traités en autant de chapitres relativement courts fait que le lecteur peut se faire juste une première idée de l'apport constructiviste...à moins que cet apport gagnerait véritablement à être étoffé. Car même si beaucoup de remarques apparaissent fort justes, les analyses produites dans ce livre seront loin d'emporter la conviction pour ceux qui restent attachés à des conceptions plus classiques, plus "matérielles" des relations internationales. Peut-être manque t-il bien entendu le recul historique nécessaire pour en juger, mais toutefois cette approche possède le très grand mérite de constituer de véritables tentatives d'outils d'établissements de processus de paix et de démocratisation. L'approche constructiviste entre d'ailleurs dans une tentative de cerner l'enchaînement des crises qui mènent aux guerres,  de percer la logique profonde qui préside souvent à la prise de décision "belliqueuse", et partant, de pouvoir influer sur cette logique, de manière concrète dans ces crises. Comme l'auteur le fait remarquer, l'approche constructiviste, sur laquelle nous reviendrons dans ce blog, a tout à gagner à la multiplication de travaux empiriques qui appuient fortement les divers travaux théoriques qui restent nettement majoritaires dans cette perspective. Thomas LINDEMANN estime que, loin de se substituer aux approches "classiques" - on ne peut méconnaître les fondements structurels, économiques et sociologiques des conflits - l'approche constructiviste peut montrer, parce que les "forces matérielles" parlent rarement d'elles-mêmes, que les systèmes de croyance influent sur la traduction dans les décisions de ces fondements structurels, dans un sens ou dans un autre. 

 

       Thomas LINDEMANN, Penser la guerre, L'apport constructiviste, L'Harmattan, collection Logiques Politiques, 2008, 230 pages.

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24 août 2010 2 24 /08 /août /2010 17:54

              La mystification pédagogique, ouvrage écrit par le pédagogue et chercheur en sciences de l'éducation Bernard CHARLOT en 1976 porte sur les réalités sociales et les processus idéologiques dans la théorie de l'éducation. Il situe d'emblée l'éducation dans le champ des conflits politiques, contrairement à une image de neutralité que l'ensemble du corps enseignant comme les pouvoirs publics veulent montrer. Par l'histoire de l'enseignement et de l'école, notamment autour de 1905, mais aussi bien avant, il montre que les fondateurs de l'école laïque, se référant directement à l'esprit des Lumières, ont voulu et obtenu que l'ensemble du système scolaire diffuse les valeurs selon eux de la République. Bien que limité à la France, cette étude, qui ne cache pas son inspiration marxiste, montre à quel point l'éducation obéit à des intentions politiques, quel que soit les habits qu'elles mettent. 

 

                L'éducation transmet les modèles sociaux, forme la personnalité des citoyens, diffuse des idées politiques sur la société, la justice, la religion, la liberté, l'égalité, etc, et dépend, parce qu'elle est prise en charge par une institution et une organisation de l'Etat, des rapports de force sociaux et politiques. L'actuel "perquisadore visitante" au Conseil national du développement scientifique et technologique du Brésil, qui fait du rapport au savoir son grand objet d'étude, tient à montrer de quel sens politique il s'agit : "A travers les multiples relations entre éducation et politique, c'est toujours une logique de classe qui se manifeste. C'est elle qui imprègne les modèles culturels et les idéaux, qui nourrit l'idéologie dominante véhiculée par l'éducation, qui profite de la répression des pulsions sexuelles et agressives, et qui s'exprime dans les finalités et et dans l'organisation interne de l'institution éducative." Toujours, et l'auteur le répète souvent, la pédagogie met en avant le sens culturel de l'éducation et masque idéologiquement sa signification politique, et surtout sa signification de classe. S'appuyant sur des textes d'auteurs soucieux de l'éducation ou faisant carrière dans l'enseignement (de KANT à FERRIERE ou Louis MEYLAN), souvent des textes servant directement aux hauts fonctionnaires de l'Education Nationale, Bernard CHARLOT veut mettre en relief l'image de l'enfant dans la pensée pédagogique commune, elle-même dérivant d'une conception de la nature humaine et pose sèchement la question : Ecole, libération ou aliénation? Il ne se contente pas, en bon pédagogue..., de démystifier l'éducation, il esquisse une pédagogie non-idéologique. Même si le projet, énoncé comme cela, peut paraître un peu vain, l'éducation étant toujours au coeur des relations, donc des conflits sociaux (la neutralité qu'il semble finalement rechercher n'existant probablement pas..., cette pédagogie entend mettre au premier plan les potentialités de l'enfant comme partenaire social à part entière. Et pour cela, il propose d'ouvrir l'école (à défaut de la supprimer...) qui est souvent socialement close et uniquement culturelle.

      Dans son dernier chapitre consacré à cette nouvelle pédagogie, l'animateur de réseau de chercheurs en sciences de l'éducation, indique ce qui est aujourd'hui fortement reconnu dans le monde éducatif, à savoir la nécessité de prendre en compte la véritable nature et les véritables motivations et possibilités de l'enfant. "Pour la pédagogie traditionnelle, l'enfant est dominé par sa sensibilité et ses désirs, et, faute d'expérience et de raison, il est voué à l'erreur et à la passion. L'adulte doit guider l'enfant, c'est-à-dire brimer sa nature sauvage, lui imposer des règles qui pallient les défaillances de sa raison et lui présenter des modèles idéaux qui formeront sa raison et sa personnalité. La pédagogie traditionnelle dévalorise l'enfant et valorise l'adulte, conçu sous sa forme idéale de Sage. La pédagogie nouvelle, au contraire considère l'enfant comme un être naturel, spontané, créatif, innocent, et pense que ce sont les influences adultes qui le détournent de sa bonté naturelle. L'adulte est un être figé et il ne doit pas porter atteinte à la spécificité enfantine en proposant à l'enfant des modèles qui ne peuvent être que des stéréotypes." Pour l'auteur, ces deux conceptions opposées méconnaissent de manière égale, la réalité de la situation sociale concrète des enfants. Une pédagogie sociale doit "au contraire s'efforcer de penser l'enfant comme être social vivant dans des conditions sociales déterminées." Au lieu de reprendre des anciennes conceptions sur la nature de l'enfant, soit sauvage, soit angélique, il faut partir des véritables particularités physiologiques de l'enfant pour lui permettre d'effectuer son intégration et sa participation à la société. Tout le long de l'ouvrage, le lecteur perçoit bien à la fois cette volonté de dépasser les présupposés sociaux des adultes et de l'impossibilité de définir véritablement les contours d'une pédagogie nouvelle qui ne soumette pas les enfants à l'idéologie "bourgeoise". C'est pourquoi vers la fin, l'auteur propose d'aller vers une pédagogie sociale qui reprenne les techniques Freinet, les principes de la pédagogie institutionnelle, la multiplication des écoles ouvertes, des écoles parallèles, de réseaux éducatifs, la généralisation  d'une éducation permanente. Tout cela s'inscrit bien entendu dans une réflexion contestataire des années 1970 où beaucoup concevaient la multiplication des expériences pédagogiques comme contribution à l'émergence d'une nouvelle société, non capitaliste.

 

            De nombreuses tentatives (certains les qualifient de régressives) de faire de l'éducation, de manière ouverte ou encore camouflée, uniquement la matrice du renouvellement de la société marchande, motive à proposer la lecture ou la relecture de cet ouvrage. Cette lecture permet de mesurer d'ailleurs à quel point ces idées ont diffusé dans l'ensemble de la société française, idées qui inspirent encore beaucoup d'auteurs des sciences de l'éducation (Frédéric FAPPANI, Henri DELBERMAN...) même si aujourd'hui elles paraissent avoir reculer. Cet ouvrage garde le mérite aussi, car il ne baigne pas du tout dans un verbiage militant et examine de très loin beaucoup plus les rapports culturels que les rapports économico-sociaux, de se rafraîchir la mémoire quant aux objectifs et aux fondements officiels de l'éducation.

 

         L'éditeur présente l'ouvrage de la manière suivante : "L'éducation est politique. La culture véhicule l'idéologie dominante. L'école sert les intérêts de la classe sociale qui détient le pouvoir. Ces trois idées reviennent de plus en plus souvent dans les écrits politiques et pédagogiques contemporains. Comme un projet pédagogique apparemment humaniste et apolitique peut-il véhiculer une idéologie de classe et servir les intérêts de la bourgeoisie? Comment l'idéologie bourgeoise parvient-elle à imprégner les conceptions culturelles, la représentation de l'enfance et les pratiques scolaires? Comment s'articulent pédagogie et idéologie? Telles sont les questions fondamentales abordées dans ce livre. La pédagogie présente la culture comme un phénomène individuel, définit l'homme et l'enfant par référence à une idée de la nature humaine, et conçoit l'école comme un milieu coupé des réalités économiques, sociales et politiques. "La pédagogie remplace ainsi la réflexion sur l'influence éducative des réalités sociales par un discours sur l'Homme, sur l'Enfant, sur la Culture, sur la Nature, etc". A cette démarche idéologique de la pédagogie, Bernard CHARLOT oppose une conception sociale de l'éducation. "Une pédagogie sociale de l'éducation doit s'ordonner à un projet de société." Dans une société où règne la lutte des classes, aucune pédagogie ne peut avoir de valeur universelle. La lutte des classes traverse la théorie pédagogique, comme elle travers actuellement toute théorie sociale. "La pédagogie sociale est une pédagogie socialiste."

    Suzanne MOLLO, dans  la Revue française de pédagogie, Volume 43, n°1, de 1979, critique ce livre, après en avoir fait une présentation assez détaillée : " (...) Charlot ne veut pas terminer sur ce constat d'allégeance de l'institution scolaire. Il consacre le dernier chapitre de son livre à l'élaboration d'une pédagogie non-idéologique, réinsérant l'école dans la lutte des classes. Il lui attribue des finalités sociales reflétant un point de vue de classe : celui du prolétariat. C'est une pédagogie qui marquera ses distance avec la psychologie de l'enfant : celle-ci ne pourra intervenir que comme moyen pour traduire en fins proprement pédagogiques les fins sociales de l'éducation. Dans ce projet d'une "pédagogie sociale", l'enfant devient pour l'adulte un partenaire social, présentant des caractères spécifiques qui ne peuvent être séparés des réalités sociales. L'auteur insiste une fois encore sur l'idée qu'une pédagogie non-idéologique ne doit pas s'appuyer sur l'idée de la nature humaine ou de ses avatars. La conception de l'homme et de la culture ne peuvent être que des conceptions de classes et reflètent inévitablement les divergences politique intra- et inter-classes. C'est l'occasion de réhabiliter le conflit en lui conférant une valeur éducative, selon une idée largement développée par ailleurs chez Reich et Mendel. La détermination d'un projet d'homme et de société rend inévitable l'intervention des modèles sociaux dans l'élaboration d'une pédagogie sociale. L'auteur montre qu'il a conscience des dangers qu'impliquent de tels choix : le pas qui mène au totalitarisme peut être vite franchi. Il nous semble que la prudence n'est pas suffisante pour nous en protéger. Qui décidera si les modèles sociaux sont bons ou mauvais? Ils le seront pour qui? La certitude de Charlot est finalement fragile et repose sur l'adéquation parfaite entre les finalités éducatives et les projets politiques du pouvoir. Ce qui revient à dire que la décision d'une transformation globale de l'école revient au pouvoir politique et non aux théoriciens de l'éducation ou aux sociologues. Ce qui manque à l'ouvrage de Charlot, c'est une interrogation sur le rôle réel de l'école dans le changement social et politique. Peut-on faite d'une institution conservatrice une instance révolutionnaire? Il nous reste à espérer que tous les éducateurs prennent conscience du pouvoir institutionel qu'ils détiennent pour parer dès maintenant aux menaces de tout totalitarisme engendré par un surdéterminisme sociologique."

 

   Bernard CHARLOT, pédagogue et chercheur en éducation français, professeur de sciences de l'éducation à l'Université Paris VIII, fondateur de l'équipe de recherche en sciences de l'éducation à cette Université (EScol) en 1987, est l'auteur de nombreux ouvrages : Sciences de l'éducation, un enjeu, un défi (ESF éditeur, 1995) ; L'école et le territoire : nouveaux espaces, nouveaux enjeux (avec plusiurs collaborateurs, Armand Colin, 1994) ; Le jeunes et le savoir : perspectives internationales (avec plusieurs collaborateurs, Anthropos, 2001)...

 

              Bernard CHARLOT, La mystification pédagogique, Réalités sociales et processus idéologiques dans la théorie de l'éducation, Payot, 1977, 280 pages. 

 

 

Complété le 24 Octobre 2012

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27 juillet 2010 2 27 /07 /juillet /2010 15:35

                          Ce livre de 1983 est l'édition des actes du Colloque "pour une Pédagogie de Paix " organisé l'année précédente par le Collectif Education à la Paix qui regroupe plusieurs associations, mouvements et personnes. Un des premiers livres à ouvrir en France un vaste champ pour l'Education à la paix, La colombe et l'encrier aborde un assez grand nombre de sujets, ce qui en fait une bonne introduction aux pratiques et aux réflexions dans ce genre. 

                         Ainsi, après une introduction qui replace ce livre dans son contexte (exploration de la complémentarité de plusieurs voies), le lecteur peut trouver des contributions très diverses, du plaidoyer au programme de travail sur un travail, surtout dans le domaine scolaire mais pas seulement, à propos de la paix qui n'est en aucune façon simplement une absence de guerre. Elle est un contenu pédagogique et doit devenir un art de vivre. "les enseignants, les éducateurs doivent se préparer à être capables de créer une mentalité de paix en nous-mêmes et chez les enfants avec qui ils vivent. sans réflexion sur la paix, la violence, le racisme, les droits de l'homme, pas de véritable démocratie possible et donc pas de véritable paix possible."

 

                    Cet ouvrage composite comprend ainsi entre autres (sur presque quarante petits chapitres) une contribution d'André KASTLER, Prix Nobel de physique, Désarmer les esprits, qui commente surtout la Déclaration sur la prévention de la guerre nucléaire de Jean-Paul II de septembre 1982 ; un appel au "premier devoir pédagogique, La Paix" de Danielle LE BRICQUIR, directrice d'école maternelle et  présidente d' Résistance Internationale des Femmes à la Guerre ; une démystification des guerres comme ayant uniquement des causes économiques, de Jean BACON ; des considérations d'ordre stratégique (La guerre atomique, c'est pas de jeu!) d'Alain JOXE ; une explication des raisons de parler de la guerre et de la paix à l'école, de Lise TOURTET, présidente de club UNESCO ; la défense d'une pédagogie qui ne font pas des peuples des enfants, par Claude BOURDET, président du Mouvement pour le Désarmement, la Paix et la Liberté ; une présentation des Villages internationaux d'enfants, de Mme DURANTON, une réflexion sur les jouets guerriers, de Jeanne CHARLES, une présentation de l'association Ecole, Instrument de Paix, de jacques MUTHLETHALER (Président d'EIP), une approche du sexisme et du racisme, de Catherine VALABREGUE... Nicole BERNARD met bien en garde sur les intentions des animateurs de ce colloque : il ne s'agit pas d'élaborer et d'enseigner un catéchisme pacifiste : "Par cette éducation à la paix, dont nous traçons ici les grandes lignes, nous ne proposons pas aux enfants un endoctrinement, nous ne leur donnons pas à apprendre un catéchisme antimilitariste (...). Bien au contraire : nous parions sur leurs capacités à prendre position, à agir pour le seul art de vivre possible sur terre : la paix. Et donc à agir pour le désarmement. Mais cela, ils le découvriront eux-mêmes puisque nous leur aurons donné les connaissances, les capacités de réflexion, d'analyse, les possibilités de parole, de participation et d'action."

 

               La conclusion, écrite par Guy GUYOT, indique bien que pour les participants de ce colloque, que se retrouvent dans ce livre, il ne s'agit là que d'un commencement d'une activité qui est allé croissante depuis. Les enseignants surtout, mais pas seulement, trouveront là matière à réflexion et... à action.

 

       L'éditeur présente l'ouvrage de la manière suivante : "... Hier à la télé, on a vu des gens qui manifestaient contre les armes atomiques, contre les guerres... Ça ne sert à rien, c'est pas les gens qui décident, c'est les gouvernements... Les armes, c'est bien, on peut être les plus forts... Et puis, d'abord, la guerre atomique, c'est pas d'jeu!". Que pouvons-nous répondre à ces enfants, comment pouvons-nous leur donner les moyens d'être, aujourd'hui et demain, des créateurs de Paix? D'Alfred Kastler à Pierre Lespine, d'Hubert Tison à Catherine Valabrègue, de Claude Bourdet à Pierre Daninos et de Lise Tourtet à Alain Joxe, écrivains, chercheurs, scientifiques, enseignants, éducateurs, parents et militants pour la paix et le désarmement, donnent leurs propres éléments de réponse."

 

    Danielle LE BRICQUIR est aussi l'auteure, avec Odette THIBAULT, de Féminisme et Pacifisme, même combat, Les lettres libres, 1985.

 

 

 

                 Nicole BERNARD et Danielle LE BRICQUIR,  La colombe et l'encrier, pour une pédagogie de la paix, Syros, collection contre-poisons, 1983, 215 pages

 

 

Complété le 27 octobre 2012

 

 

 

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25 juin 2010 5 25 /06 /juin /2010 08:37

                Daniel GUÉRIN (1904-1988), figure du mouvement libertaire français et international, connu pour son engagement politique et syndicaliste, écrit Fascisme et Grand Capital (1936, réédition légèrement remaniée en 1945 et 1965) après une série d'enquêtes, en Allemagne notamment, sur les mouvements fascistes vainqueurs d'Allemagne et d'Italie. Reconnu comme un classique, dont les analyses ont été largement confirmées par l'historiographie postérieure, ce livre très pédagogique et très clair apporte une lumière originale sur des phénomènes que les contemporains (notamment dans les milieux socialistes) n'ont pas vraiment compris. Si ces analyses aident à comprendre les récentes réémergences des partis d'extrême droite en Europe, ce n'est pas tant dans un quelconque placage de ses conclusions politiques sur une situation radicalement différente que par une méthode d'analyse sociologique aux antipodes d'une chronique journalistique assez médiocre.

 

                Alain BIHR, qui préface la dernière édition toute récente de ce classique, revisite de manière critique cet ouvrage très utile aujourd'hui. Largement inspirée du marxisme, Fascisme et grand capital s'en démarque par l'importance donnée aux classes moyennes dans le processus fasciste. Même s'il comporte une grave sous-estimation du racisme et de l'antisémitisme allemands, il demeure lucide sur la composition et les étapes de conquête du pouvoir du Parti nazi et du parti fasciste italien. Comme le titre l'indique, l'auteur se focalise sur les manoeuvres des grands entrepreneurs capitalistes et de la haute finance dans l'avènement de ces pouvoirs. La fin de l'ouvrage - qui commence par examiner d'où viennent les fonds qui permettent à ces partis d'agir - est consacré d'ailleurs aux politiques économiques et agricole du fascisme. "Daniel GUÉRIN a l'intuition que le fascisme témoigne de l'autonomie relative de l'Etat et de la scène politique par rapport aux classes sociales en lutte, autonomie que la configuration des rapports de classes donnant naissance au fascisme accentue encore ; mais cette idée fait par trop dissidence à l'égard du marxisme qui est le sien pour qu'il parvienne à en tirer toutes les conclusions quant à l'analyse du phénomène fasciste". Nous conseillons d'ailleurs de lire cet ouvrage en consultant également les écrits d'Hannah ARENDT sur le phénomène totalitaire. Sur le rapport à la situation actuelle, Alain BIHR met en garde contre la tentation d'effectuer une trop rapide analogie. "C'est que l'enjeu de la présente crise structurelle que traverse le capitalisme n'est pas celui des années (1930). Il s'agissait alors d'édifier un Etat capable de réguler, dans son espace national propre, un développement plus ou moins autocentré d'un capitalisme monopolistique parvenu à maturité. Le fascisme et le compromis social-démocrate en Europe, le "New Deal" rooseveltien aux Etats-Unis, dans une certaine mesure le soit-disant socialisme soviétique ont constitué autant de solutions différentes et rivales de ce même problème. L'enjeu est aujourd'hui en un sens exactement inverse ; sur les ruines des Etats-nations désormais invalidés comme base autonome d'accumulation du capital, il s'agit d'édifier une structure supranationale minimale de régulation de la mondialisation du capital, sous la dominance d'un capital financier transnationalisé. (...) Aussi, le renouvellement d'une alliance entre le grand capital et les classes moyennes traditionnelles (décrit par Daniel GUÉRIN), avec appui au sein d'une partie du prolétariat, base sociale des régimes fascistes, a peu de chances de se produire. (...). Les mouvement d'extrême-droite européens contemporains, tel que le FN en France, incarnent un réaction nationaliste et populiste, de la part tant des classes moyennes traditionnelles que d'une partie du prolétariat, au processus de transnationalisation du capital dont ils sont ou craignent d'être les victimes." C'est la méthode utilisé par Daniel GUÉRIN qui retient surtout l'attention : "l'analyse de la composition de classe du phénomène, ainsi que de la configuration des rapports et des luttes de classe dans laquelle il se situe, peut seule nous fournir le point de départ et le point d'arrivée de son étude critique." C'est une erreur de méthode qu'il faut éviter aujourd'hui, où l'antifascisme peut être seulement un "vain et trompeur bavardage". "(...) tout Etat d'exception, qu'elle qu'en soit la forme, n'étant jamais que le moyen de force auquel le capital recourt in extremis pour maintenir sa propre domination, on ne prévient efficacement la formation du premier qu'en affrontant victorieusement le second."

 

               Après avoir examiné le rôle du grand capital dans la formation même des partis fascistes, d'abord milices de coups de mains contre le mouvement ouvrier (Les bailleurs de fonds), Daniel GUÉRIN analyse l'état des classes moyennes urbaines, classes anciennes et nouvelles, en particulier celui de la jeunesse (Les troupes) et les fondements de l'idéologie fasciste (Mystique d'abord, La démagogie fasciste). Dans La tactique fasciste et Grandeurs et décadence des plébéiens, c'est toute l'histoire d'un chassé-croisé entre les diverses factions fascistes (certains sont "socialisants" comme l'indique le nom de national-socialiste) dans la conquête du pouvoir qu'il dévoile en quelque sorte, derrière des faux-semblants qui tombent après la prise des institutions (La vraie "doctrine" fasciste) ; La "doctrine" fasciste se révèle n'être rien d'autre que la vielle idéologie réactionnaire. Se déploient alors tous les programmes politiques (Le fascisme contre la classes ouvrière), économiques (Politique économique du fascisme, Politique agricole du fascisme) des anciennes oppositions aux progrès de toute sorte initiés par le mouvement des Lumières du XVIIIème siècle. A la fin du dernier chapitre (Quelques illusions à dissiper), l'auteur écrit que l'alternative se trouve toujours entre Fascisme et Socialisme (certains écrivaient entre Barbarie et Socialisme) : "De toutes façons, la leçon des drames italien et allemand est que le fascisme n'a aucun caractère de fatalité. Le socialisme eût pu et dû l'exorciser s'il s'était arraché à son état de paralysie et d'impuissance ; s'il avait gagné de vitesse son adversaire ; s'il avait conquis, ou pour le moins neutralisé, avant lui, les classes moyennes paupérisées ; s'il s'était emparé, avant le fascisme, du pouvoir - non pour prolonger tant bien que mal le système capitaliste (comme l'ont fait trop de gouvernements portés au pouvoir par le classe ouvrière), mais pour mettre hors d'état de nuire les bailleurs de fonds du fascisme (magnats de l'industrie lourde et grands propriétaires fonciers) : en un mot, s'il avait procédé à la socialisation des industries-clés et à la confiscation des grands domaines. En conclusion, l'antifascisme est illusoire et fragile, qui se borne à la défensive et ne vise pas à abattre le capitalisme lui-même."

 

              Lire ce livre aujourd'hui, c'est se remettre en mémoire comment le fascisme s'installe insidieusement, masqué, pour ne plus pouvoir être renversé ensuite, sauf militairement comme il le fut pendant la Seconde Guerre Mondiale. De très nombreux faits se exposés dans cet ouvrage, sans compter les notes abondantes, qui sont repris par de nombreux livres d'histoire, et simplement pour cela, nous conseillons de lire cet ouvrage qui ne requiert aucune connaissance spéciale en matière économique. Lire ce livre aujourd'hui, c'est aussi ne pas perdre de vue que derrière les gesticulations verbales se trouvent des mouvements réels politiques et économiques, si l'on ne veut pas revivre les mêmes cauchemars.

 

        L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Oeuvre pionnière, Fascisme et grand capital a été incontestablement méconnu lors de sa publication en 1936. En effet, à cette époque, le fascisme constitue une nouveauté historique. Ses contemporains, qu'ils lui soient favorables ou hostiles, ont du mal à l'identifier et à l'analyser. L'incompréhension du phénomène fasciste au moment même où il se développe dans l'entre-deux-guerres ne fait que souligner l'originalité du travail de Daniel Guérin. L'objet est nouveau, il faut donc aller l'observer sur place. L'auteur, au cours de l'été 1932 puis au printemps 1933 - juste avant et immédiatement après la prise au pouvoir par Adolf Hitler - effectue deux voyages en Allemagne. Il en rapportera une riche moisson d'observations qui lui permettront de proposer la première approche - restée longtemps la seule - du fascisme comme phénomène social et politique total. Daniel Guérin est alors avec Léon Trotsky une des rares figures du mouvement ouvrier à attacher de l'importance à l'étude du fascisme et du nazisme et à avoir leur ascension comme le produit de la défaite des mouvements d'émancipation. Comment pouvons-nous juger l'oeuvre aujourd'hui, au regard de la marche de l'histoire et de l'immense historiographie qui n'a cessé de s'accumuler sur le fascisme et qui a contribué à en renouveler souvent profondément l'intelligence? Pour l'essentiel, les conclusions de Daniel Guérin ont été confirmées. Qu'il s'agisse de son analyse de la base sociale des mouvements puis des régimes fascistes, de ses vues sur la politique économique de ces régimes, de ses remarques sur l'idéologie fasciste dont il distingue la profonde irrationalité et la mystique de l'aspect propagandiste et politiquement instrumentalisé, son livre reste d'une brûlante actualité."

 

       Daniel GUÉRIN (1904-1988), écrivain révolutionnaire et anticolonialiste français, militant de l'émancipation homosexuelle et théoricien du communisme libertaire, historien et critique d'art, est également l'auteur de nombreux autres ouvrages (dont des romans) : La lutte des classes sous la Première République, 1793-1797, en deux volumes (Gallimard, 1946, réédition sous forme abrégée : Bourgeois et bras-nus, 1793-1797, en 1968) ; Au service des colonisés (Editions de Minuit, 1954) ; Kinsey et la sexualité (Julliard, 1955) ; Jeunesse du socialisme libertaire (Rivière, 1959) ; Essai sur la révolution sexuelle après Reich et Kinsey (Belfond, 1963) ; Ni Dieu ni maître. Histoire et anthologie de l'anarchie (Editions de Delphes, 1965) : Rosa Luxembourg et la spontanéisté révolutionnnaire (Flammarion, 1971) ; Les assassins de Ben Barka. Dix ans d'enquête (Guy Authier, 1972) ; la Révolution française et nous (Maspéro, 1976) ; Homosexualité et révolution (Le vent du ch'min, 1983)...

 

        Daniel GUERIN, Fascisme et grand capital, Editions Syllepse et Phénix Editions, 1999, 285 pages. A noter que cette édition reprend celle publiée par La Découverte en 1983 (exceptions faites d'une présentation de l'auteur par Laurent ESQUERRE et d'une préface par Alain BIHR). 

 

Complété le 15 Octobre 2012

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