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9 juin 2016 4 09 /06 /juin /2016 06:24

 Sans esprit partisan, la première approche de l'idéologie consisterait à écrire qu'il s'agit tout simplement d'un ensemble d'idées cohérentes les unes aux autres, avec un projet de société, une vision du monde, une perspective du futur... Loin d'en faire un mot péjoratif, contrairement à une certaine presse bien complaisante qui dissimule sa vraie nature intellectuelle derrière ses attaques assez faciles contre l'idéologie communiste, l'idéologie anarchiste, l'idéologie socialiste, comme si l'idéologie libérale, l'idéologie néo-libérale, l'idéologie d'un système politique donné - d'ailleurs de tout système politique passé, présent et futur - n'existaient pas. Ce serait d'ailleurs faire injure à beaucoup de philosophes, pour ne parler que d'eux, qu'ils soient de "droite" ou de "gauche" de dire qu'ils n'ont pas d'idéologie, ce qui voudrait dire qu'ils n'ont pas d'idées, et encore moins d'idées cohérentes entre elles. Je ne méconnait pas le fait que des hommes politiques donnent parfois l'impression qu'ils ont des idées en l'air (LR... sans doute. oup, je l'ai dit!..), ce qui n'est peut-être pas vrai, guidés qu'ils sont souvent par des conseillers en communication qui, ont, sans doute encore (que je suis charitable, là!), le cerveau relativement pauvres en idées réelles (les yeux et le cerveau rivés sur les sondages quotidiens...). Mais notre propos est ailleurs.

   Il s'agit de bien voir que sans idéologie aucune politique n'est possible, même celle qui consiste à favoriser la propriété privée, la concentration des richesses, l'imbecillité médiatique, l'esprit en l'air généralisé (ça y est, je recommence!) par des outils de "communication" constamment utilisés (on regardait autrefois sa montre plusieurs fois par heure, maintenant c'est le smartphone!, et pas seulement pour l'heure qu'il est...). On peut même écrire que plus l'objectif est à long terme, plus on a besoin d'un ensemble d'idées qui guide l'action, que cet ensemble d'idées soit facilement catalogable selon des critères politiciens ou médiatiques, ou pas. Enfin, les idéologies n'existent pas dans les limbes, elle sont l'expression de représentations du monde et des intérêts... qui ne coïncident pas forcément (et d'ailleurs dans la majorité des cas, il y a de fortes discordances) avec la réalité. 

   Il faut en finir avec le sens péjoratif d'idéologie et d'idéologique, sauf à tirer un trait sur de nombreuses philosophies politiques sur la presque totalité du vaste champ de positions partisanes. A moins qu'effectivement, il y ait, dans le marché politique électoral, de moins en moins de gens avec des idées très précises et de plus en plus d'opportunistes carriéristes... Plus calmement, nous avons tendance à penser qu'un certain nombre de forces politiques aimeraient bien que certaines idées n'existent plus. Pourquoi pas alors ne pas les qualifier d'idéologiques, pour signifier qu'elles ont perdu tout lien avec la réalité bien comme il faut...

 

MORDUS

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14 mai 2016 6 14 /05 /mai /2016 08:59

     Ce n'est pas seulement par humour que ce titre apparait, car dans le monde de l'édition des revues, circule en permanence des publications qui déclarent ou ne déclarent pas leur appartenance religieuse. Comme les temps sont à la tolérance religieuse, à l'introspection des religions et aux multiples études sur les religions dont l'ampleur dépasse largement de nos jours le prosélytisme religieux ou l'affermissement de la foi religieuse ou même l'engagement de certaines asociations religieuses dans les domaines les plus divers, il n'est pas certain que la couleur religieuse des publications soit facile à identifier au premier abord.

L'ensemble du monde éditorial religieux, autrefois dominé par une Eglise ou une autre, chargé de diffuser sa foi auprès de plusieurs sortes de populations (diversifiant les présentations et les formats des ouvrages... ainsi que leurs contenus!), subit, suit, encourage (c'est selon) tout le mouvement de sécularisation du monde occidental et bien au-delà. Pour ce qui est de l'Europe. Le public averti sait bien que les Editions ouvrières sont liées à l'histoire du monde catholique, que les Editions Odile Jacob présentent des thèses plus ou moins favorables à une lecture conservatrice des textes sacrés. Le public en général discerne assez bien la provenance des journaux La Croix, Témoignage Chrétien ou L'Humanité (non suspect de favoritisme au sujet de la religion), mais il existe des passerelles, des accointances plus ou moins avouées entre certains intégrismes intolérants et certains journaux conservateurs et même d'autres, qui peuvent se permettre de distiller des idées sur l'invisible, des doutes sur la valeur de la recherche scientifique en général par exemple.

 C'est qu'il n'est plus possible aujourd'hui sans rire de diffuser des vulgarisations illustrées des Livres Saints ou des prêches plus ou moins conservateurs confinés à un public largement conservateur et... relativement intolérant envers les religions non chrétiennes, et parfois même particulièrement acides envers l'Islam en particulier. On admirera ici le zèle de ces missionnaires des Témoins de Jévohah capables de débiter plus d'un postulat à la minute... Le fait que ces revues diffusent dans l'extrême droite ne doit pas étonner. Toute la toile religieuse conservatrice, plus ou moins grossie par des événements comme le schisme de Monseigneur Lefèbvre ou encore les flambées médiatiques sur un "renouveau" religieux qui touche surtout les associations évangélistes, a tendance parfois à déborder sur des publication a priori profanes. Les écrivains sérieux sont parfois sollicités par cette mouvance qui n'hésite pas à mêler la violence physique à la violence verbale, mais ils préfèrent de loin diffuser leur prose dans des journaux, des revues ou des publications considéréres comme "sérieuses" et/ou scientifiques. Que l'on déplore le fait qu'ils le fassent souvent sous couvert de diplômes universitaires (parfois inventés!) et non au nom de leur foi est une chose, mais les faits sont là.

Des scientifiques de toutes les branches des sciences sociales ou des sciences politiques ou même des sciences physiques délivrent leurs messages plus ou moins élaborés, sans proclamer leur appartenance et cela encore plus dans le monde (de l'édition s'entend) européen que dans le monde américain. Car si aux Etats-Unis et en Grande bretagne, on admet le "mélange" et même "l'alliance" entre la science et la foi, on en est plus circonspect en Europe... Aux Etats-Unis, les fondations américaines "pieuses" financent et s'immiscent ouvertement dans les domaines les plus divers, distribuant au passage la charité, et cela n'émeut personne. En Europe, les associations qui font le même genre d'entreprise préfèrent se cacher pour mieux défendre leur foi.

Mais ce qui nous intéresse particulièrement ici, ce sont les revues qui traitent directement de la religion dans une perspective de recherche. Celles qui diffusent tout-à-fait officiellement une réflexion sur des aspects de la spiritualité (que l'on pense aux revues Etudes ou Projet) ou sur l'histoire, la sociologie... de phénomènes de manière "non" religieuses mais dans une perspective d'approfondissement en définitive de la foi et qui n'hésitent d'ailleurs pas à réaliser des études sur l'incroyance ou le paganisme sortent pour l'instant de notre champ. Car elles opèrent souvent aux marges d'une Eglise (mais de l'intérieur) avec un esprit critique tendant à les tirer souvent hors de ses conservatismes... et de sa bigoterie...

Et parmi les revues nous intéressent dans un premier temps, au détour d'une étude plus générale sur la tolérance, qui traitent directement de la religion, celles qui étudient leur histoire, leur sociologie, voire leur économie ou les relations entre politique et religieux, les Archives des sciences sociales des religions, la Revue de l'histoire des religions, ThéoRèmes, Cahiers d'études du religieux, la Revue des Sciences religieuses, Chrétiens et Sociétés, et pour dépasser un certain christiano-centrisme, la Revue des Etudes Juives et la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, puis pour aller au-delà de la sphère des revues plus ou moins bienveillantes envers les religions, Athéisme, l'homme debout et La Pensée, d'où est issue La Pensée Libre.

On peut observer que le niveau de compréhension de la religion dans ces revues est parfois bien supérieur à la moyenne des prêcheurs de tout bords. On peut tout juste souligner qu'en Europe, on est encore sourcilleux sur le mélange des genres qu'implique le "Godbusness" outre-atlantique...

     Le ton général qui se dégage de toute cette recherche n'est pas facile à distinguer, tant nous sommes plutôt dans un éclatement général des convictions qui s'éloignent très souvent de tout dogme clair, à l'image sans doute du monde des Eglises proprement dit, jusque dans l'Eglise catholique, le "dernier rempart" du dogmatisme en univers chrétien semblant se trouver dans l'Eglise orthodoxe en Russie, qui semble reprendre nombre de pouvoirs spirituels et temporels que l'URSS lui avait déniés. Même en terre d'Islam et bien entendu en terre judaïque (mais là, il s'agit d'une tradition pluri-séculaire), le paysage est tellement bigarré qu'on serait même en peine de distinguer conservateurs et progressistes, à moins de prendre comme élément de sondage l'accointance des uns et des autres aux pouvoirs économiques et politiques. On peut même pointer l'existence au sein de ces recherches sur les religions une résistance forte dans toutes les occasions de revitalisation des vieilles lunes bibliques (créationnisme, péché originel...), par exemple lors de l'épidémie du SIDA sur la morale sexuelle, lors des élucubrations plus ou moins fortes des neurosciences à l'égard de problématiques de l'inné et de l'acquis...

 

FURIUS

 

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3 janvier 2016 7 03 /01 /janvier /2016 09:05

Le fossé qui sépare aujourd'hui le citoyen lambda de l'élite politico-économique ne tient pas seulement à l'écart des revenus (et des possibilités d'échapper à l'impôt), à la technicité des débats économiques ou à l'éloignement progressif des priorités politiques (entre les cours de la Bourse et l'emploi par exemple), ni non plus au désintéressement croissant vis-à-vis des affaires de la cité, individualisme ambiant oblige, mais aussi d'une tendance structurelle à la promotion dans les entreprises ou dans les institutions politiques. Cette tendance se résume à la promotion, à un moment de leur carrière, des individus à leur niveau d'incompétence, de manière individuelle et collective, les solidarités à la même échelle socio-économico-politique consolidant cette même tendance... Mais, il ne s'agit pas cela de cela : il existe, parallèlement à cette désaffection sur la chose publique (les intérêts privés, quels qu'ils soient, primant en fin de compte), une tendance à la médiocrité générale. A la démocratie se substitue la médiocratie : une mauvaise démocratie (le déni du vote direct des citoyens ou une mauvaise conception de la représentation de ceux-ci, par exemple) produit de mauvais citoyens, comme de mauvais citoyens (vivant sciemment leurs individualismes au mépris du collectif) produisent une mauvaise démocratie, en un cycle infernal qui mène tout droit à la dictature consentie et désirée... Si cette médiocrité générale touche le domaine public, il n'épargne pas les activités économiques privées, ni la vie privée...

La multiplication des sollicitations d'attentions, l'auto-imposition, sous forme d'addiction, de sources de détournement d'attentions (smarphone, tablettes et autres) se traduit par un buzz constant de bruits ou d'informations parasites qui font de la vie quotidienne une mutitude d'interruptions d'actions, une discontinuité carrément de l'espace et du temps). Pas étonnant qu'au bureau, dans les relations de travail ou même dans les relations interpersonnelles au travail, dans les relations entre adultes et entre parents et enfants au domicile soient empreints de cette sorte de perte de continuité, qui fait qu'on passe constamment dans la journée du coq à l'âne, si à une relation se superpose dans le même temps  ou dans le même espace ou presque, une autre relation... Le travail et la qualité de la relation en subit les conséquences, sans que l'on ne s'en aperçoive immédiatement... La médiatisation à travers la télévision se trouve démultipliée par ces petits appareils que l'on garde pratiquement en permanence sur soi... A la relation immédiate avec l'entourage, se substitue en importance (de qualité et de quantité) les perceptions médiatisées de la réalité, induisant une décroissance d'efficacité dans l'action, d'où une certaine médiocrité de toutes sortes de prestations de biens et de services, comme des relations entre individus... La médiocratie dont on parle ne ressort pas immédiatement de ce phénomène, mais cela pfait partie du 'tableau d'ambiance". Revenons donc pour le moment à ce que des sociologues et les managers appellent le principe de Peter, qui combinés avec d'autres éléments, forment la médiocratie... Les auteurs qui analysent ce principe et ceux qui traitent de la médiocratie ne se penchent pas sur ce phénomène-là, où le ludique immédiat se mêle à une baisse d'attention généralisée...

  Le principe de Peter, appelé parfois par des spécialistes (de ressources humaines notamment) "syndrome de la promotion Focus", est une loi empirique relative aux organisations hiérarchiques, proposée par Laurence Johnston PETER (1919-1990), pédagogue canadien, professeur agrégé de l'Education, installé en 1966 à l'Université de Californie du Sud et Raymond HULL (1919-1985), écrivain canadien, poète, travaillant surtout à la télévision, dans leur ouvrage du même nom publié en 1970.  

Selon ce principe, dans une hierarchie, tout employé a tendance à s'élever à son niveau d'incompétence et avec le temps, tout poste sera occupé par un employé incapable d'en assumer la responsabilité. L'ouvrage de PETER et Hull est rédigé sur un ton satirique mais le principe exposé fait ensuite l'objet d'études universitaires et de réflexions managériales, qui examinent sa validité en le confrontant au réel, avec des conclusions d'ailleurs de validité complète et partielle. Il existe des réflexions dans le management tendant à vouloir corriger les incidences du Principe de Peter dans l'entreprise. Mais comme ce principe touche tous les stades de la hiérarchie, plus on monte dans celle-ci, plus des solidarités socio-professionnelles s'opposent aux efforts déployés pour contrecarrer ses effets. La nature trop générale (toutes les organisations hiérarchiques) du principe de Peter, le fait que toutes les promotions ne se font pas suivant les compétences et le fait que les nominations ne soient pas toujours du fait des hiérarchies elles-mêmes (processus d'élection ou de sélection extérieure), modèrent la validité d'un tel principe. Les exemples pris par ces deux auteurs sont relativement nombreux, ce qui frappent le plus concernant le monde de l'enseignement. C'est sur cet exemple qu'enchaine l'étude d'Hans Magnus ENZENSBERGER (né en 1929), comme l'écrit Alain DENEAULT dont le livre sur la médiocratie inspire cet article, portant sur l'être de "l'analphabète secondaire". Cet être est produit en masse par les institutions d'enseignement et de recherche ; il se fait fort d'une connaissance utile, moyenne, qui n'enseigne toutefois pas à remettre en cause ses fondements idéologiques. "Il se considère comme informé, sait déchiffrer modes d'emploi, pictogrammes et chèques, et le milieu dans lequel il se meut le protège, comme une cloison étanche, de tout désaveu de ca conscience" résume ce dernier dans son essai Médicroté et folie (Gallimard, 1991 (1988)). Le savant médiocre ne pense jamais par lui-même, il délègue son pouvoir de pensée à ses instances qui lui dictent ses stratégies aux fins d'avancement professionnel. L'autocensure est de rigueur pour autant qu'il sait la pésenter comme une preuve de roublardise, d'autant plus, ajouterions-nous, qu'il n'accorde pas dans sa vie une importance centrale à son activité officielle... Depuis un long processus déjà analysé par Karl MARX (Introduction générale à la critique de l'économie politique, 1857) où il réfléchit sur les conséquences des multiples pertes de qualification professionnelles entrainée par la révolution industrielle, le métier étant ravalé au rang de "moyen" interchangeable, les sociétés occidentales subissent une médiocrisation du savoir-faire général. La tendance à l'exclusion des non-médiocres (gêneurs, ennuyeux, voire dissidents) se voit confirmée régulièrement, mais comme l'écrit Alain DENEAULT, "on le fait aujourd'hui en prenant le parti de la médiocrité. Pour lui, "des psychologues trouvant toute leur place dans des écoles de commerce inversent les rapports de valeur en présentant les formes singulières de compétence comme un surcroit de "maitrise de soi". Il pointe les travaux par exemple de Christy Zhou KOVAL, de la Duke University's Fuqua School of Business, qui "présente les travailleuses et travailleurs qui se trouvent exigents envers eux-mêmes comme des sujets quasi responsables du fait qu'on finit par abuser d'eux. Il leur revient d'apprendre à restreindre leur activité à un cadre étroit. Leur propension au travail bien fait et au sens large des responsabilités passe désormais pour un problème. Ils dérogent ainsi à leurs objectifs "personnels", soit leur carrière telle que la paramètrent leurs institutions de tutelle.".

Notre auteur s'appuie pour définir cet ordre médiocre érigé en modèle sur les travaux d'Alexandre ZINOVIEV (1922-2006), dans sa description des aspects généraux du régime soviétique en des termes qui le font ressembler à nos démocraties libérales. Dans son roman satirique Les hauteurs béantes, il déploie ses théorèmes : Je parle de la médiocrité, comme d'une moyenne générale. Il ne s'agit pas du succès dans le travail, mais du succès social. Ce sont des choses bien différentes. (...). Si un établissement se met à fonctionner mieux que les autres, il attire fatalement l'attention. S'il est officiellement confirmé dans ce rôle, il ne met pas longtemps à devenir un trompe-l'oeil ou un modèle expérimental-pilote, qui finit à son tour par dégénérer en trompe-l'oeil expérimental moyen."

Dans cette vision des choses l'expert s'érige comme la figure centrale de la médiocratie. "Sa pensée, écrit notre auteur, n'est jamais tout à fait la sienne, mais celle d'un ordre de raisonnement qui, bien incrné par lui, est mû par des intérêts particuliers." On peut aisément reconnaitre que la plupart des experts économiques aujourd'hui adoptent un modèle que la moyenne reconnait comme seul valide, lequel s'avère nettement incapable des performances attendues. De la même manière, la plupart des experts politiques, conseillers politiques à tous les étages des hierarchies des partis ou des institutions, est adûlée cas adoptant le système politique moyen comme référence, lequel a une facheuse tendance à être contre-productif dans bien des domaines... L'expertise n'est vendable à large échelle que si elle confirme, émet, embelli une opinion commune très moyenne, et du coup, comme l'ensemble de la société considère les experts, surtout médiatisés, comme des références indépassables, celle-ci adopte des solutions moyennes à ses conflits de tout ordre, lesquels ont alors une fâcheuse tendance à s'accumuler, à croître en nombre et en puissance, à s'aggraver et à faire sombrer l'édifice social vers des lendemains qui chantent faux... La majorité des universitaires s'érige bien entendu comme la figure centrale de la médiocratie (Edward SAÏD, Reith Lectures de la BBC, en 1993). Cette médiocrité ambiante se camoufle sous le nom de professionnalisation, laquelle se présent socialement à la manière d'un contrat tacite entre, d'une part, les différents producteurs de savoirs et de discours, et, d'autre part, les détenteurs de capitaux. 

Notre auteur est sans concessions : "Les premiers fournissent et formatent sans aucun engagement spirituel les données pratiques ou théoriques dont les seconds ont besoin pour se légitimer. Saïd reconnait conséquemment chez l'expert les traits distinctifs des médiocres : "faire" comme il faut selon les règles d'un comportement correct - sans remous ni scandale, dans le cadre des limites admises, en se rendant "vendable" et par-dessus tout présentable, apolitique, inexposé et "objectif". Le médiocre devient dès lors pour le pouvoir l'être-moyen, celui par lequel il arrive à transmettre ses ordres et à imposer plus fermement son ordre.

Ce fait social mène fatalement la pensée politique à un point de conformisme qui se présente sans surprise comme le milieu, le centre, le moment moyen érigé en programme politique. Il se fait l'objet d'une représentation électorale porté par un vaste parti transversal n'ayant à offrir au public pour toute distinction qu'un ensemble de fétiches que Freud désignait par les termes de "petites différences". Les symboles plus que les fondements sont en cause dans cette apparence de discorde. Il faut voir comment, dans les milieux du pouvoir, comme les parlements, les palais de justice, les institutions financières, les ministères, les salles de presse ou les laboratoires, des expressions telles que "mesures équilibrées", "juste milieu" ou "compromis" se sont érigés en notions fétiches. Tellement, qu'on n'est plus à même de concevoir quelles positions éloignées de ce centre peuvent encore exister pour qu'on participe, justement, à cette proverbiale mise en équilibre. N'existe socielement d'emblée que la pensée à son stade pré-équilibré. Si sa gestation la prépare déjà dans les paramètres de la moyenne, c'est que l'esprit est structurellement neutralisé par une série de mots centristes, dont celui de "gouvernance", le plus insignifiant d'entre tous, est l'emblème. (...).(...) on évincera les esprits qui ne participent pas à la duplicité, et ce, bien entendu, de manière médiocre, par le déni, le reniement et le ressentiment. Cette violence symbolique est éprouvée.

La médiocratie nous incite de toute part à sommeiller dans la pensée, à considérer comme inévitable ce qui se révèle inacceptable et comme nécessaire ce qui est révoltant. Elle nous identifie. Que nous pensions le monde en faction de variables moyennes est tout à fait compréhensible, que des êtres puissent ressembler à tout point de vue à ces figures moyennes va de soi, qu'il y ait une injonction sourde ordonnant à tous d'incarner à l'identique cette figure moyenne est, par contre, une chose que d'aucuns ne saurait admettre. Le terme "médiocratie" a perdu le sens de jadis, où il désignait le pouvoir des classes moyennes. Il ne désigne pas tant la domination des médiocres que l'état de domination exercé par les modalités médiocres elles-mêmes, les inscrivant au rang de monnaie du sens et parfois même de clé de survie, au point de soumettre à ses mots creux ceux et celles qui aspirent à mieux et osent prétendre à leur souveraineté."

   Si nous exposons ici des termes de réflexion sur le principe de Peter et une médiocratie qui, non seulement aurait remplacé une démocratie au niveau politique, mais aurait installé des comportements de même type dans les milieux économiques et jusqu'aux aspirations sociales, c'est parce que cette dérive massive constitue un élément de négation des conflits, et parfois même de toute notion de conflit. Le conformisme tend à réserver le terme de conflits à des contradictions mineures et il faut l'éclatement fort de la violence pour qu'un réveil ait parfois lieu dans nos sociétés où les gens semblent devenus en majorité gras et paresseux...

 

Alain DENEUAULT, La médiocratie, Lux éditeur, 2015. Laurence PETER et Raymond HULL, Le principe de Peter, ou pourquoi tout va toujours mal, Le livre de poche, 1969 (réédition 2001). 

 

FURIUS

      

      

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20 novembre 2015 5 20 /11 /novembre /2015 07:27

Le déferlement d'images liées aux attentats de novembre à Paris (loin d'être aussi intense que lors de l'attentat de New York de 2001, mais il y a une différence dans l'ampleur de dégâts et du nombre des victimes comme dans la nature de la naïveté politique de la majeure partie de la population...) oblige à mettre les points sur les i en ce qui concerne les responsabilités collectives. Si le recrutement de terroristes est si important, si les armes se trouvent en abondance dans une économie parallèle en expansion, si les moyens financiers des commanditaires sont si amples, ce n'est pas seulement et de manière simplette parce que des islamistes riches et hargneux en veulent à des peuples qui n'adhèrent pas à leur moralité (sexuelle notamment) et à leurs croyances figées depuis des siècles dans des superstitions envahissantes. C'est aussi parce qu'ils trouvent dans les sociétés occidentales aux fortes injustices économiques un vivier miséreux (tant sur le plan matériel que moral) dans lequel ils peuvent puiser à loisir. C'est aussi parce que les responsables politiques ont libéralisé tous les marchés, y compris celui des armes légères, sans contrôle dans une sorte de démission collective. C'est aussi parce que les commanditaires s'enrichissent constamment des produits d'une rente pétrolière alimentée par les finances des millions de consommateurs de produits fossiles. Pour prendre un raccourci pourtant réaliste, nous payons les terroristes pour nous faire peur, nous payons les armes avec lesquels ils nous attaquent. L'étude des circuits financiers d'un groupe comme "Etat islamique" indique des sources (privées, mais cela s'explique par l'organisation tribale de ces sociétés...) concrètement présentes dans des Etats pétroliers parmi les plus riches de la planète. Nos économies, basées sur l'alimentation de cette rente pétrolière, financent - indirectement certes, mais la mondialisation financière est ce qu'elle est - les attaques terroristes dans le monde entier. S'il fallait une raison de plus, vus les changements climatiques actuels, pour renoncer à plus ou moins court terme aux substances fossiles, ce serait bien celle-là. La multiplication de discours guerriers - et de plans anti-terroristes sur les sols nationaux - ne changera rien à la réalité financière. Ce n'est pas que les différentes administrations et responsables politiques occidentaux ne l'ont pas compris - après tout les premières mesures américaines après le 11 septembre 2001 visaient les actifs financiers de certains milliardaires du Proche Orient - mais il existe une contradiction fondamentale entre stopper le terrorisme et continuer de libéralisation l'économie. Et réduire, c'est dans la logique, la puissance des Etats, donc leur capacité à défendre leurs citoyens contre ces mêmes menaces terroristes. Les Etats et organisations internationales ne peuvent intervenir efficacement dans ces circuits financiers qu'au prix d'une révision déchirante des a-prioris libéraux et néo-libéraux. Ils ne peuvent intervenir efficacement également qu'au prix de changements fondamentaux dans les fonctionnements énergétiques des économies. Ils ne peuvent réellement agir - au-delà d'une gesticulation médiatique assez vaine, sauf à contrôler davantage leurs propres populations - que s'ils effectuent un virage important dans la gouvernance mondiale, qui se traduirait concrètement par un retour aux contrôles inter-étatiques ou internationaux de tous les marchés : finance et commerce des armes possèdent trop de ramifications dans des domaines trop divers, de l'alimentation aux services de tout genre. Il s'agit aussi d'assécher le vivier miséreux dans lequel - sinon - les commanditaires continueront de puiser, dans une véritable armée de réserve nourrie de la misère économique et du marasme moral. Et pour cela, réorienter les économies vers la satisfaction des besoins les plus élémentaires de l'ensemble des populations, et cesser de faire des paiements des dettes la priorité des priorités des budgets des Etats. Les gouvernements doivent choisir entre continuer de payer les yeux fermés des dettes qui ne pourront de toute façon jamais diminuer et financer de déjà super-riches commanditaires d'attentats ou assurer la sécurité des populations dont ils ont la charge. Combattre le terrorisme est en définitive impossible sans restructuration des dettes publiques et privées.

Il faut donc cesser d'avoir des vues à court terme et des visions étroites des réalités. Celles-ci bousculent le confort - certains écriraient bourgeois - dans lequel s'est installé une grande partie des populations occidentales, mêlant ainsi égoïsmes personnels et collectifs et perception paresseuse de la vie. Il faut en finir avec des attitudes pavloviennes qui font qu'à chaque attentat - qu'on oublie quelques semaines après - lamentations et mesures sécuritaires passe-partout interviennent systématiquement en lieu et place de réflexions larges du phénomène terroriste. Ce n'est pas seulement en détruisant Daesh militairement, car cela est bien évidemment possible matériellement, que l'on va éradiquer toute forme de terrorisme. Avant lui et après lui, il a existé et existera toujours des commanditaires pour exprimer leurs désirs de puissance et leurs soifs d'une moralité affichée et pas toujours réellement suivie (mais tout de même imposée aux subalternes), tant la corruption des moeurs atteint même les milieux les plus réputés purs et religieusement conformes...

RAGUS

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17 mai 2015 7 17 /05 /mai /2015 09:38

   Au moment où de nombreuses élites entendent vivre en circuit fermé, tant en habitat qu'en économie, drainant vers eux les ressources nécessaires pour jouir dans le luxe et le raffinement quasi aristocratique, au moment où l'ensemble des médias, sous la coupe de ces mêmes élites, vantent encore, dans une sorte de déni, les joies et les vertus du capitalisme, de nombreux indices coucourent à mettre en valeur l'adage bien connu des dictateurs de toutes tendances selon lequel il vaut mieux avoir affaire à des masses populaires incultes et pauvres pour mieux gouverner. Incultes et s'il le faut à rendre incultes comme le fait actuellement ce pseudo Etat islamique régit par des lois barbares venant du fond des âges, qui efface toute trace de mémoire qui ne serait pas la célébration d'une certaine lecture du Coran, ou même d'une partie du Coran. Bien utiliser Internet et les canaux de communication pour duper à la fois cette masse sous son pouvoir et les populations voisines et agir sous le couvert d'un Islam noir pour opérer ces fameux pillages qui, sans cet oripeau, indiqueraient ce qu'ils sont, ni plus ni moins, des bandits armés. Tant que le capitalisme appauvrit (et affame) suffisamment les populations environnantes et dans le territoire ainsi mis en coupe (occupé), il y aura toujours une masse de réserve pour constituer des bandes armées disciplinées se réservant droit de pillage et de viols au nom d'une religion dont ils abaissent par la même occasion l'honneur et la spiritualité. 

   Cette manière de faire n'est pas réservé à des bandes "islamiques" relativement faciles en fin de compte à stigmatiser (ce qui donne un regain de couches de vertu à d'autres groupes mus par les mêmes mobiles...). Elle est également de fait de gouvernements arabes, de gouvernements africains et d'Asie et d'Amérique Latine, et aussi de gouvernements pseudo-démocratiques en Europe, pour ne prendre qui ne s'émeuvent même pas que les élus de leur pays soient de plus en plus mal élus. Détruire le système éducatif et le système de santé, pour ne réserver qu'à un petit nombre le bénéfice des découvertes pédagogiques et médicales, semble être la précoccupation de nombreux gouvernements européens, sous le prétexte fallacieux de rembourser une dette souvent fabriquée de toute pièce par de comptables pourvus d'une imagination débordante dans un marché aussi libre que des loups dans un poulallier. Ces mêmes masses d'argent iront alors à des élites qui font d'une pierre deux coups : rappatrier dans leurs beaux quartiers des richesses de toutes sortes et appauvrir des populations de plus en plus démunies intellectuellement et matériellement qui ne leur oppose qu'une résistance de plus en plus affaiblie...

   A la façon de l'Empire Romain, vivant dans un coktail permanent de jeux et de distribution de pain, des gouvernants favorisent des entreprises d'occupation du peuple à coups de divertissements, non plus à domicile comme au temps de la télévision d'antan, mais au corps même, l'envahissant de musiques et de jeux défouloirs. Tout est bon pour que le bon peuple se voit doter de bijoux technologiques de plus en plus élaborés, et dans le même mouvement, tout est bon pour mieux contrôler ses sautes d'humeur. Il est quand même mieux pour la paix sociale et la tranquilité d'élites hyper-riches (qui ne savent même plus au passage quoi faire de leur argent), pour mieux gouverner leurs semblables ignorants et manipulables à merci...

   De même que l'utilité des guerres est avérée, de même l'utilité de l'ignorance et de la pauvreté populaire sont des vertus cardinales d'une austérité et bientôt d'un puritanisme est décidément bien confirmée!

 

J K GALBRAITH, La paix indésirableRapport sur l'utilité des guerres, Calmann-Lévy, 1968. Christophe LASCH, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, Flammarion, Champs essais, 2007.

 

RLB

 

 

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4 juin 2014 3 04 /06 /juin /2014 07:19

    Des statistiques plus ou moins sérieuses sur la démographie des Etats à celles nettement plus folkloriques des audiences d'émissions télévisées, sans parler de celles farfelues qui circulent sur les audiences des sites Internet, notre information quotidienne est remplie de chiffres qui représentent parfois autant d'arbres qui cachent les forêts de la réalité... L'histoire des statistiques, derrière la "scientificité" des chiffres qui sont censés représenter la réalité sociale, économique et politique, nous indique que la subjectivité l'emporte de loin sur la froide comptabilité. Alors qu'un plus un fait deux dans les mathématiques, il est possible qu'il s'agisse en fait de un plus un, soit vingt-deux, soit tout à fait l'inverse! Ce n'est pas tant la multiplicité des statistiques que leur présentation dans les différentes presses écrites et audiovisuelles qui nous irrite. Aux yeux de beaucoup de nos concitoyens inattentifs, les différentes étapes de la construction d'une statistique et de sa présentation sont souvent confondues, ajoutant une certaine confusion de la représentation de la réalité. Il ne s'agit pas tant, à la lecture d'une statistique, de la comprendre réellement, à travers les graphiques, tableaux et interprétations proposés, que de savoir pourquoi, comment et par qui elle est présentée. Sauf à croire que les chiffres ne font que révélés la froide réalité, on oublie un peu facilement que ceux qui les produisent et les présentent ne sont pas des machines, et même si on en venant à robotiser l'ensemble de la chaine de la production et de la distribution des statistiques, il y aurait quand même des humains pour paramétrer l'ensemble de leurs caractéristiques. Et comme chacun sait, non seulement l'erreur est humaine, mais l'humain est un animal avant tout politique et qu'une statistique, avant d'être calculée est pensée dans une stratégie ou une intention précise. On ne calcule pas la réalité pour le plaisir de la calculer, sauf sans doute pour quelques techniciens un peu perdus, mais pour la présenter d'une manière ou d'une autre, pour favoriser ou défavoriser des perceptions de cette réalité. Il est vrai qu'à l'heure des vastes populations et de la mondialisation, il est difficile de se passer des statistiques, des évaluations chiffrées, mais il faut savoir que toute statistique part d'une intention, et que cette intention se prévaut souvent de l'intérêt collectif, et que cet intérêt souvent n'est pas si collectif que cela!

 

   Loin de se réduire à une succession d'actes techniques, l'élaboration des statistiques s'inscrit dans des dynamiques de conflits et de coopérations. Si le terme "statistiques" est relativement récent (XVIIe siècle), l'activité de recueil de données comme d'élaboration de tableaux de présentation de ces données est très ancienne et répond aux besoins d'organisation du gouvernement des grands empires comme des grands royaumes. Dénombrement liés à l'armée, aux impôts et à l'évaluation des richesses, les recensements connus apparaissent sur les tablettes d'origine sumérienne, pour des listes de biens et de... dettes. C'est de l'Empire romain que proviennent les dénombrements les plus systématiques, absolument indispensables pour le dressement des listes des assujettis à l'impôt ou à l'enrôlement dans les armées. Si les progrès, notamment mathématiques, apparaissent à la fin du XVIIe siècle, on trouve déjà depuis longtemps les différents protagonistes de l'élaboration des statistiques :

- les "cibles" de ces statistiques, plus ou moins rêtives de se prêter au dénombrement, à commencer par le dénombrement des "feux" (foyers) dans les villages permettant de desser les listes d'impôts. Les progrès des statistiques sont très liés aux politiques fiscales des différentes entités politiques et... commerciales. Ne parlons pas des réticences de plus en plus grande des sondés des multiples questionnaires, qui ont plutôt tendance à répondre à côté ou à carrément mentir...

- les enquêteurs qui collectent les données auprès des populations "cibles", dont la qualité varie de membres d'administration locale ou d'envoyés spéciaux du gouvernement "central". Suivant cette qualité, on peut déjà trouver un jeu entre recensés et recenseurs qui orientent dans un sens ou dans un autre l'importance des données recueillies. N e parlons pas de ces collecteurs de données qui, pour bien promouvoir quelques avancements, "arrangent" un peu leurs résultats...

- les commanditaires de ces enquêtes, gouvernements ou organisations privées, qui entendent avoir une vue globale sur les territoires ou/et les populations sur lesquelles ils/elles entendent exercer un certain pouvoir, et qui "attendent" des résultats "exploitables" ou simplement "présentables"... Il va de soi que si les résultats ne sont pas terribles, surtout lorsqu'il s'agit de mesurer la compétitivité de l'entreprise vers les actionnaires ou les pourvoyeurs de fonds, il faut absolume trouver de très bons analystes qui rendront les choses un peu plus optimistes...

- les analystes pris entre les impératifs des commanditaires, une certaine expertise arthmétique, une "conscience professionnelle" de recenser "dans le vrai" et les pressions, soit des enquêteurs ou même parfois directement des "cibles" des enquêtes...

   De la collecte des données aux analyses finales, en passant par l'élaboration des statistiques elles-mêmes, des phénomènes sociologiques de tout ordre interviennent. De plus, l'élaboration de la "science statistique" n'est pas uniforme dans toutes les civilisations et les différentes méthodes d'élaboration des statistiques, à commencer par la définition des données recueillies, peuvent donner des résultats différents, même si la présentation finale semble s'accorder sur les mêmes termes... De là des distorsions parfois importantes dans le temps et dans l'espace qui obligent à effectuer diverses analyses de fond avant de pouvoir faire des comparaisons "exploitables"...

 

    Pour rester dans notre époque aux statistiques surabondantes que l'on retrouvent pratiquement dans n'importe quelle activité humaine, les statistiques constituent, ni plus ni moins, des enjeux de pouvoirs.

  Nous ne prendrons pour exemple que quelques cas, sans plus les développer, qui attirent notre irritation ou simplement notre attention, soit qu'ils peuvent nous induire carrément en erreur sur la réalité, soit qu'ils constituent des déformations fortes, laissant au vestiaire toute notion d'honnêteté ou de probité intellectuelles, et ce parfois de manière définitive, par la force des habitudes.

 

  Tout d'abord, rares sont les ouvrages et encore moins les articles qui considèrent d'un oeil critique les données chiffrées qu'ils présentent, surtout dans le domaine économique. La confusion de l'information économique et de la propagande commerciale n'y est sans pas pour rien. Ainsi les éditions successives de l'Etat du monde renferment un certain nombre d'observations très utiles pour la compréhension des statistiques. Comme il dresse un état du monde par régions et par pays dans lequel les données chiffrées ont presque plus d'importance que les analyses globales, soit 50 indicateurs portant sur la démographie, la culture, la santé, les forces armées, le commerce extérieur et d'autres grands indicateurs économiques et financiers, il indique les limites des comparaisons possibles d'évolution d'une année sur l'autre, comme les limites des considérations sur les données brutes. "Les décalages que l'on peut observer, pouvons-nous lire par exemple dans l"'dition de 2006, ppour certains pays entre les chiffres présentés dans les tableaux peuvent avoir plusieurs origines : les tableaux, qui font l'objet d'une élaboration séparéen privilégient les chiffres officiels plutôt que ceux émanant des sources indépendantes (observatoires, syndicats...), et les données "harmonisées" par les organisations internationales ont priorité sur celles publiées par les autorités nationales. Il convient de rappeler que les statistiques, si elles sont le seul moyen de dépasser les impressions intuitives, ne reflètent la réalité économique et sociale que de manière très approximative, et cela pour plusieurs raisons. D'abord parce qu'il est rare que l'on puisse mesurer directement un phénomène économique et social : le "taux de chômage officiel" au sens du BIT (Bureau international du Travail), par exemple, même lorsqu'il a été "harmonisé" par les organisations internationales, n'est pas un bon outil pour comparer le chômage entre pays différents. Et même lorsqu'on compare la situation d'un même pays dans le temps, il se révèle être un indicateur trompeur, tant il existe de moyens pour l'influencer, surtout en période électorale. il faut aussi savoir que la définition des concepts et les méthodes pour mesurer la réalité qu'ils recouvrent sont différents d'un pays à l'autre malgré les efforts dh'armonisation accomplis depuis les années 1960. Cela est particulièrement vrai pour ce qu'on appelle "impôts", "prélèvements", "dette publique", "subvention", etc. De minimes différences de statut légal peuvent ainsi faire que des dépenses tout aussi "obligatoires" partout apparaissent comme des "impôts" dans les comptes d'un pays et comme des "consommations des ménages" dans l'autre."

  Et les auteurs de L'état du monde ne font référence qu'à des difficultés d'origine technique ou des différences qui tiennent à des traditions administratives divergentes d'un pays à l'autre, ou à des distorsions possibles en période politique importante. Des statistiques de population peuvent faire l'objet aussi de "distorsions" volontaires de la part des pays qui les présentent. L'état de collecte (en tant que machine administrative capable de les faire) des données différe d'une région du monde et parfois radicalement. Quoi de commun entre l'appareil administratif ramifié des pays industrialisés avec ceux aux compétences restreintes au plan géographique, avec une tradition de contrôle très faible, ou tout simplement une immensité des populations à couvrir... Quel crédit peut-on finalement apporter, d'autant que s'y mêlent des considérations tout simple stratégiques, aux chiffres de la population chinoise ou africaine?  Quel attention faut-il accorder à des comparaisons complètement hors de la réalité entre certains flux migratoires ou entre taux d'emploi, quand le statut de citoyen ou de travailleur varie du tout au tout?  Et cela est encore plus brouillé par les présentations officielles ou officieuses, et par une presse de plus en plus paresseuse... Et encore faudrait-il que les différents médias sachent compter!  Or, en dehors de la question de fond posée par une étude relativement récente, combien de journalistes savent-ils lire les pourcentages des statistiques et combien de lecteurs comprennent qu'un doublement d'une quantité donnée ne se traduit pas 200% mais 100%!!!

  Le délabrement de structures administratives chargées des statistiques économiques, comme par exemple des services de recensement, sous les coups de butoirs d'un néo-libéralisme qui ne pense qu'à supprimer des emplois et d'un informatisation qui prétend remplacer les évaluations périodiques de populations ou de résultats économiques par des projections vérifiées simplement par sondages très sélectifs, provoque la question de la fiabilité même des données recueillies et analysées. 

   Pour ce qui est des chiffres proposés par les entreprises au public ou même à leurs actionnaires, comment ne pas se poser la question de leur fiabilité. Outre qu'ils ont toujours été soumis à au moins deux impératifs contradictoires : effectuer la publicité de leurs activités et de celles de leurs gestionnaires et tenter au contraire d'échapper à l'impôt jugé trop lourd, d'autant que semble bien l'emporter le désir de "participer" à la fraude fiscale généralisée.

   Conjonturellement, il semble bien que les fausses statistiques chassent les vraies comme on dirait de la monnaie!   Seules échappent sans doute à cette tendance les statistiques qui portent sur des réalités physiques, comme celle des changements climatiques actuels...

 

    On termine cette charge par une étude qui en dit long sur la perception des réalités économiques... En effet, Yvan DEFFONTAINE, informaticien, s'exprime dans une Tribune libre de Le Monde du 4 mai 214, s'étonnant que pour la grande presse et même la presse économique, nous soyons depuis toujours ou presque, depuis au moins 1793, année du "choc pétrolièr" en crise et que pour autant nous ne soyons apparemment pas entré dans une descente aux enfers socio-économique, ni dans une décroissance croustillante. Il se penche alors sur les statistiques de base pour voir les effets de la crise sur le PIB de la France : 1973 : 177,5 milliards d'euros ; 2013 : 2 060 milliards d'euros. trouvant cela bizarre de voir ces graphiques en couleurs et en noir et blanc montrer des pentes descendantes du PIB... En fait, les économistes oublient de dire, et peut être même l'ont-ils oublié eux-mêmes!, que pour que cette courbe soit orientée vers le haut, il faudrait que la croissance soit logarithmique (vous savez ce que c'est, j'espère...), ce qui est bien sûr impossible pour une économie déjà développée. En fait, tout repose sur un "mauvais" enchaînement des pourcentages : Année 1, vous produisez 100 ; Année 2, vous produisez 110. Bravo, les économistes vous adorent. Année 3, vous produisez 120... Bien, bien, mais hé, vous dises ces bons docteurs, votre taux de croissance est passé de 10% à 9,09%... Pas bien, ça, on vous mal vous noter. Année 4, vous produisez 130 et vous êtes content de vous. mais non, vous vous faites tapez sur les doigts, la croissance baisse, dises les mêmes docteurs : 8,33%... Alors que vous pensize avoir progressé de 30% en 3 ans... Vous renouvelez 40 fois l'opération. Ben, mon vieux, il est temps de prendre la retraite, la croissance n'est plus que de 2,04%! La mort est proche, les notations baissent, les financiers froncent les sourcils, la presse économique vous rétrograde.. En fait, à force de regarder pas plus loin qu'une année, ces bons docteurs on tout simplement oublié les chiffres... Et cela pour toute sorte de statistique. En fait, les graphiques devraient montrer, en prenant les chiffres de base, des courbes en pente ascendante!  mais ce n'est pas tout, les politiques, menés par le bout du nez par les erreurs de ces bons docteurs,  assènent à la population des morales sur l'endettement. D'où, conclusion de notre informaticien, nécessité de trouver de nouveaux indicateurs économiques afin de produire des statistiques qui reflètent quand même un peu plus la réalité!   En fait, cela reflète le court-termisme de nombreuses politiques économiques, qui à force de ne penser qu'en terme d'années (électorales?) oublient les données chiffrées sur plusieurs années... Même si nous ne partageons pas forcément l'optimisme finale de Yvan DEFFONTAINE qui en déduit que le monde s'est finalement considérablement développé et que la crise en fait est au moins partiellement fictive, à tout le moins, voilà de quoi s'alamer sur la fiabilité des statistiques!

 

On consultera avec profit : Alain DEROSIÈRES, L'histoire de la statistique comme genre, style d'écriture et usages sociaux, dans Genèses, n°39, 2000. Libby SCHWEBER, l'histoire de la statistique, laboratoire pour la théorie sociale, dans Revue Française de sociologie, n°37-1, 1996. L'Etat du monde 2006, La Découverte, 2005. Et aussi, en ce qui concerne les questions économiques de la défense : François BELLAIS, Martial FOUCAULT et Jean-Michel OUDOT, Economie de la défense, La Découverte, 2014.

 

MOTUIS

 

 

 

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17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 14:39

    Rappelons qu'un aphorisme est une sentence énoncée en peu de mots, voire en une phrase, qui résume un principe ou cherche à caractériser un mot, une situation sous un aspect singulier. Une formule ou prescription résumant un point de science ou de morale. Généralement inverse du lieu commun (mais pas toujours!), polémique, catégorique, ne souffrant pas le débat, tout en l'appelant, l'aphorisme, proche de la maxime, est une expression d'une pensée souvent autoritaire et fermée, voire bornée, mais là encore pas toujours. Par son allure de généralité, l'aphorisme n'est pas orienté contre quelque chose ou quelqu'un en particulier, même si elle vise à couvert à dénoncer un groupe social, une profession, une manière de faire, une habitude, ou encore à prononocer, à l'inverse, une évidence à laquelle tout le monde ne peut que se plier, faisant partie tout simplement de la marche du monde depuis des lustres. 

 

      Tous les genres peuvent être concerné par l'aphorisme et ici, le conflit se prête particulièrement bien à cette forme d'expression. L'aphorisme peut viser tout le monde comme il peut chercher à ridiculiser tel ou tel groupe, telle ou telle profession ou tout simplement énoncer une vérité commune. Il peut être moral, général, poétique ou politique .Il peut être très gentillet à la limite, ou d'une ironie un peu méchante.

Mais il existe des aphorismes tendancieux, qui font mal, sur le comportement de certaines catégories de personnes. Souvent ceux-ci sont si cruels, si outranciers, si "jusqu'au-boutistes" que leur sens se retourne parfois contre l'opinion exprimée...  Ils peuvent se présenter sous des variantes à l'infini, souvent en jouant sur les mots et les contextes. 

Ainsi "Les absent ont toujours tort" peut être dérivé en "Les absents ont toujours tort de revenir", "L'argent ne fait le bonheur" en "L'argent ne fait pas le bonheur des pauvres". "Le travail, c'est la santé", en "Le travail, c'est la santé, ne rien faire c'est la conserver"...

   Tous les grands auteurs s'y sont essayé et il y en a un qui a notre préférence. Il est de VALÉRY : "La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais qui ne se massacrent pas". Généralement, ces manieurs de la langue française - mais les aphorismes existent dans toutes les langues bien sûr - forment des aphorismes polis et châtiés. Rien n'oblige à respecter la convenance, mais elle subsiste toujours dans la formulation. 

   Sans doute, les aphorismes peuvent-ils se partager entre généraux et spécifiques à telle ou telle classe sociale. Les pauvres n'auront en tête pas les mêmes aphorismes que les riches, les chrétiens que musulmans, des occidentaux comme des orientaux, des ruraux comme des citadins. Nul ne s'est encore essayé de catégoriser les aphorismes selon leur provenance historique ou sociale, mais il se peut que quantité d'aphorismes constituent le lot (facilement mémorisé) de "sagesses", populaires ou non. Méchamment, nous pourrions écrire que beaucoup se contentent d'enfiler les aphorismes comme pensée courante sur les gens et sur les choses ; cela évite de réfléchir, cela passant par-dessus sans doute une vocation de l'aphorisme, précisémment, faire réfléchir... Mais cela suppose une distorsion de sens dans l'énonciation de l'aphorisme, entre celui qui le prononce et celui qui l'entend... Or, souvent, l'aphorisme met d'accord deux personnes  - en désaccord sur un sujet - comme pour trouver une cohésion de groupe. Il y aurait sans doute une "science" de l'aphorisme à formuler, au-delà d'une compilation, même ordonnée suivant leur genre...

 

         Pour Véronique KAUBER, auteure d'un article sur l'aphorisme dans l'Encyclopédia Universalis de 2014, c'est "un genre spéculaire par excellence : sa briéveté, la précision du geste vers laquelle tend l'auteur attirent son regard sur le mouvement de sa propre pensée, comme l'éclair s'insinue dans l'oeil. Spéculaire, l'aphorisme l'est aussi par sa situation ambiguë qui fait "réfléchir" (au sens optique et au sens intellectuel du mot). (...) Le critère de la "spécularité" pourrait permettre de distinguer l'aphorisme des autres "formes simples", plus normatives ou davantage orientées vers un but mnémotechnique, comme les préceptes, les maximes, les adages et les brocards. Le caractère réflexif de l'aphorisme est lié à l'introspection, tandis que la visée universelle de la maxime provient de l'observation des autres. Les moralistes français ne s'expriment que rarement en aphorismes. Celui-là en est-il un : "Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler de nêtre plus en état de donner de mauvais exemples" (La Rochefaucauld)?

  L'"expansion" et l'"inflation du verbe (Cioran) peuvent être jugulées par la concision, mais contrairement à la maxime qui recherche le vrai, "l'aphorisme ne coïncipe jamais avec la vérité : il est une demi-vérité ou une vérite et demie" (Karl Kraus). Le souci de concision qui rapproche maxime et aphorisme emprunte souvent les mêmes voies rhétoriques, tellement visibles que l'Oulipo en a fait un jeu combinatoire. Mais tandis que la maxime épingle les phénomènes en les isolant, l'"aphorisme (est) le plus pet tout possible" (Musil)"

   Ce qui laisse un peu sur la faim...

 

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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 10:29

      D'abord restreint au sens de dégradation des corps vivants (en Grèce ancienne), le mot corruption voit sa signification s'étendre au fil des siècles à la dégradation sociale : corruption morale, puis dans un monde dominé par les questions économiques, corruption économique, corruption sociale... Comme l'écrit Gaspard KOENIG dans ce qu'il faut bien appeler un éloge de la corruption, à la suite de Bernard MANDEVILLE, philosophe libéral néerlandais du début du XVIIIe siècle, le terme de corruption "recouvre une réalité plus vaste que les pots-de-vin, allant de la dégradation morale à la putréfaction." Il s'étonne, avec nous d'ailleurs, bien que notre orientation ne soit pas la sienne, qu'on ne trouve guère de réflexions sur la corruption dans les bibliothèques. Les philosophes comme les magistrats délaissent ce thème, pourtant sous-jacent à certains aspects de leurs activités (pratiques et théoriques).

 

 

       Il n'est pas étonnant finalement que Bernard MANDEVILLE (1670-1733) soit bien connu de certains théoriciens de premier ordre du capitalisme libéral (Adam SMITH, HAYECK par exemple, William PETTY dans un autre domaine...) et qu'en même temps, vu la manière ouvertement "positive" dont il écrit sur la corruption, il soit tu par eux. On peut se demander si de même que les crises du capitalisme font partie de son fonctionnement normal, la corruption ne fait pas partie du fonctionnement normal de sociétés qui clament la vertu (vers le plus grand nombre) et qui favorisent avant tout une petite partie de la population, dotées d'institutions politiques ad hoc. Au moment où la corruption financière semble alimenter le système financier lui-même vers des sommets de plus en plus élevés de rentabilité à court terme, ce livre vient à point nommé. Il nous rappelle un autre livre dans un tout autre registre, De l'utilité des guerres, où les aspects sociaux, économiques et politiques de celles-ci étaient présentés de manière très positive. Souvent, on pourrait aussi se rappeler des passages du livre de PROUDHON, La propriété, c'est le vol, tant on pourrait reprendre de nombreuses vertus de la corruption et les trouver tout à fait valables pour le vol pur et simple, à l'encontre de la morale officielle.

 

    A travers des personnages historiques comme, dans le plus grand désordre, RICHELIEU, Sir Robert WALPOLE, BERLUSCONI, François MITTERRAND, Giulio ANDREOTTI, TALLEYRAND, FOUQUET, Gaspard KOENIG déploie toute une problématique de la corruption.

Il faut distinguer selon lui la corruption "kleptomane" (menée par des kleptocraties - comme celle de MOBUTU au Zaïre) de la corruption "raffinée", du corrupteur qui tisse patiemment ses réseaux, entretient ses alliances, se garde d'exprimer des exigences excessives et déploie ses largesses dans son propre pays, au lieu d'en rapatrier l'essentiel ou la totalité à l'extérieur pour son propre profit personnel. La figure de TALLEYRAND est particulièrement mise en valeur dans son livre, en s'appuyant sur une biographie de SAINTE-BEUVE par exemple, lequel dans son court essai sur TALLEYRAND, écrit dans sa conclusion que "le problème moral que soulève le personnage de TALLEYRAND, en ce qu'il a d'extraordinaire et d'original, consiste tout entier dans l'assemblage, assurément singulier et unique à ce degré, d'un goût exquis et d'une corruption consommée, recouverte de dédain, de laisser-aller et de nonchalance".

         Quels sont les effets positifs, au point qu'elle est indispensable, de la corruption selon lui?

- Elle se donne comme une pratique sociale, modelant profondément les moeurs et la culture d'une époque. Tout au long de son existence, chacun est amené à se demander, pour paraphraser les quatre grandes questions de KANT : Que dois-je payer? Qui puis-je rencontrer? Où réside mon intérêt? Qu'est-ce qu'un échange honnête?

- Uniforme à travers les différentes sphères sociales, elle ne tient pas à une malignité particulière de la nature humaine, mais plutôt à sa dynamique même. Soit dit en passant, l'auteur de Les vertus discrètes de la corruption, est ici un peu rapide et néglige l'existence des cercles de la corruption, cercles dans lesquels les membres ne correspondent qu'avec leurs semblables au point de vue social. Certes, la corruption peut être généralisée, mais rien de commun entre les bakchichs de certaines douanes et les trafics d'influence et de biens sociaux, qui ne sont ni à la même échelle ni aux mêmes niveaux de valeurs monétaires. A ce placer beaucoup du point de de vue de la morale, on peut facilement confondre les deux niveau. 

- Le système de cadeaux, don et contre don, dans certaines économies étudiées par l'anthropologie, n'est qu'un vaste système où la corruption est la norme.

- Elle crée des liens là où n'existeraient que des intérêts, forme des clans qui traversent les différents partis, bouscule souterrainement les lignes de partage les plus visibles de la société, en un mot : rétablit la complexité humaine derrière la simplicité des chiffres.

- La corruption synthétise les intérêts des individus et des groupes. Une société corrompue est mieux à même de déterminer spontanément son propre intérêt. Cette idée de MANDEVILLE, reprise par Samuel HUNTINGTON (Political Order in Changing Societies, 1968, au chapitre Modernization and Corruption), place la corruption comme facteur de modernisation et de progrès économique. 

- La corruption d'une société reflète son degré de liberté. Là où l'art de la combinaison l'emporte sur les mécanismes anonymes de la paperasserie, là où l'individu de talent peut forcer les codes sociaux ou les règles administratives, on peut supposer que la culture est encore bien vivace.

- La corruption a pour plus farouche adversaire le totalitarisme, et elle constitue une résistance contre celui-ci. Passons sur le haut degré de corruption et de népotisme des régimes hitlérien et stalinien, et élevons-nous contre l'imposition au-dessus des règles sociales, d'une vérité morale que chacun doit prendre à son compte.

Nous ne croyons pas à la valeur de cet argument et nous aurions même tendance à penser le contraire : pas de totalitarisme sans grande corruption. Cette corruption permet la vie et la survie de ce totalitarisme, à condition que soient bien établies certaines règles de base. Les cercles de la corruption constituent bien des cercles à porosité faible : entre cercles au pouvoir économique et financier énormes, corruption massive et presque institutionnalisées ; entre cercles "pauvres", la "débrouillardise" à tous les niveaux entre fausses apparences miséreuses et train de vie convenable.... et les membres de ces différents cercles ne se mélangent!

- Mener une vie corrompue, c'est mener une vie de bon vivant, à l'inverse de la personnalité austère qui réprime toute expression des sentiments et des désirs (y compris sexuels, bien entendu...) 

   Opposant l'exemple de corrompus célèbres à des juges (Eva JOLY en ligne de mire...), à des associations internationales (Transparency International...), Gaspard KOENIG estime que la corruption est le meilleur rempart contre un monde à la Georges ORWELL, un remède contre des révolutionnaires comme ROBESPIERRE. Voire, le pouvoir de dissimulation croit avec l'ampleur de la corruption... Dans un monde officiel blanc comme neige, la noirceur des pratiques est très bien dissimulée

 

     C'est de La Fable des abeilles de Bernard MANDEVILLE, fable politique parue en 1714, que s'inspire Gaspard KOENIG. Même si rares sont les écrits théoriques qui évaluent cette Fable, sa significations réelle favorise le libéralisme économique : sa thèse principale est que les actions des hommes ne peuvent pas être séparées en actions nobles et en actions viles, et que les vices privés contribuent au bien public tandis que des actions altruistes peuvent en réalité lui nuire. Les vices des particuliers sont les éléments nécessaires du bien-être et de la grandeur d'une société. L'Angleterre est comparée à une ruche corrompue mais prospère et qui se plaint pourtant du manque de vertu. 

Ses positions à son époque ont violemment choqué l'opinion de la majorité des intellectuels, notamment les moralistes spitirualistes comme HUCHESON ou BERKELEY. La position d'Adam SMITH mérite d'être relevée : il trouve que cette poésie vise juste sur le fond (la conjonction des vices privés fait le bien public) mais critique ses aspects moraux (Théorie des sentiments moraux ; dernière réédition : PUF, 2011).

 

    Cet éloge de la corruption est bien dans l'air du temps imposé par un système social qui glorifie l'individualisme, via toute une armée de journalistes, d'hommes politiques et d'analystes économiques. Même si la réprobation morale les frappe de temps à autre ; finalement leurs agissements sont jugés bénéfiques, sinon anodins, à la marge. On commence par circonscrire, minimiser les chefs d'accusation et on finit, vu l'ampleur de certains faits, par se dire qu'on ne peut rien faire contre la corruptibilité des hommes et des sociétés...

 

Bernard MANDEVILLE, La ruche bourdonnante ou Les crapules virés honnêtes, mise en vers français de Daniel BARTOLI, préface et postface de François DAGOGNET, traduction de The Grumbling Hive or Knaves Turn'd Honest, Editions La Bibliothèque, 2006. Cette édition contient aussi la traduction en prose de Jean BERTAIN (1740) et le texte anglais (1714). Voire aussi La Fable des abeilles, première partie, suivi de "Essai sur la charité et les écoles de charité" et de "Défense du livre", Vrin, collection des textes philosophiques, 1998.

Gaspard KOENIG, Les discrètes vertus de la corruption, Grasset, 2009, 280 pages.

 

FURIUS

Complété plus furieusement (mais c'est très relatif et la corruption requiert une analyse dans la Philosophie Politique) le 11 novembre 2013

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25 décembre 2011 7 25 /12 /décembre /2011 09:29

       Dans certains médias circule la question du pourquoi de la croyance au Père Noël... Nous savons que beaucoup de journalistes ont la mémoire courte, mais il suffit de rappeler que c'est tout simplement parce que... leurs parents et leurs amis leur ont mentis lorsque leurs enfants étaient tout petits sur l'existence de ce personnage somme toute étrange.

       

       Ce personnage, pourtant relativement récent dans l'imaginaire collectif (au XIe ou XIIe siècle dans les pays d'Europe du Nord et de l'Est surtout) en regard de la fête de Noël et de sa signification religieuse pour des millions d'individus, concentre beaucoup de détournements et de mystifications de l'imagination enfantine.

Si de nos jours, de moins en moins d'enfants sont dupes de cette tromperie qui tendrait à faire d'eux des imbéciles heureux et des niais, c'est moins parce que cet imaginaire collectif s'affaiblit - dans les représentations (des images fixes au cinéma...) sa présence s'accroîtrait plutôt - mais tout simplement parce que les enfants ont tendance à de moins en moins croire les adultes, et à commencer leurs parents, lorsqu'ils prétendent être responsables, justes, conséquents et lucides... La généralisation du mensonge, et à commencer par le mensonge commercial qui justement voudrait revivifier la mythologie du personnage, fait que leurs esprits sont pris entre l'indifférence, l'amusement, le second degré, voire la roublardise visant à obtenir toujours plus de leurs géniteurs ou tuteurs, tout en leur faisant croire en la possibilité d'enfants sages comme des images (qui ne le sont plus d'ailleurs!)... La confusion des représentations du Père Noël, qui n'est plus réductible à un apporteur de cadeaux qui descend du haut de cheminées qui d'ailleurs n'existent pratiquement plus, avec la figure de Saint Nicolas (qui est pourtant à son origine... ), avec celle du Père d'Halloween, ou nous ne savons plus encore, confusion qui découle aussi de l'interpénétration des cultures latines, anglo-saxonnes et bientôt musulmanes (pourquoi pas?), fait que de toute façon... cela n'a plus beaucoup d'importance!  Le moment de Noël se confond aussi avec le moment du Père Noël, dans un salmigondis de commerce et de rappel aux bonnes résolutions pour l'année suivante, résolutions assez vite oubliées d'ailleurs, passé le premier janvier...

     

          Entre les remises en cause des fondements des religions des adultes et les multiples incohérences éducatives, les enfants ont depuis longtemps oublié, et cela de plus en plus jeunes, une significative un tant soit peu morale rattachée à l'existence d'un personnage, qui semblait porteur d'une telle morale - n'oublions pas la double face du Père Noël et du Père fouettard (lui-même introduit plus tard, au XVIe siècle, à un moment où l'attention collective envers l'enfance s'accroît notablement). Si les cadeaux étaient censés récompenser les enfants sages, les martinets étaient toujours distribués avec une ardeur toute réjouissante!  Et d'ailleurs, c'est peut-être heureux, car vu que son existence (du père Fouettard, pas du martinet!) relève d'un domaine situé entre le fantastique, l'absurde, le mythe, le flou entre vérité et non vérité (il est vraiment vrai?, nous demandent parfois ces marmots... et ces marmottes!), les valeurs qu'il est censé porter n'ont pas besoin de lui pour être démolies les unes après les autres...

 

           Quand tu descendras du Ciel, Cher papa Noël, remontes-y vite!  La seule leçon que l'on peut tirer de cette légende maintenant en voie de perdition (dans le magma commercial...), perdition d'ailleurs mise en évidence par sa dense postérité cinématographique (à côté de lénifiantes comédies américaines du style Disney, combien d'ordures mises en scène?), est qu'il vaut mieux... l'oublier!

 

        Pour une revue serrée des représentations du Père noël au cinéma, témoin de l'évolution et des composantes de son image dans la société, on peut se reporter au petit livre bien conçu, divertissant, très illustré et plus érudit qu'il en a l'air, de Félix TANNENBAUM et de ses collaborateurs, Descendus du Ciel, Les pères Noël au cinéma, à Dreamland éditeur, paru en 2002.

 

Relu (avec plaisir...) le 14 septembre 2020

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11 juillet 2011 1 11 /07 /juillet /2011 15:39

       Le commun des hommes estime sans doute possible de trouver le repos dans un éloignement du cadre habituel de ses occupations et le fait de changer par là le lien social (d'autres relations, d'autres rencontres...). Si bien entendu, le corps n'est pas une machine et que de plus nous vivons dans un monde du travail ou même du non-travail qui réduit l'homme à bien des égards à une machine, nous avons besoin de nous reposer, ce serait une illusion de penser que simplement en se déplaçant et en s'installant ailleurs, nous nous éloignons d'une manière temporaire de conflits dont nous n'avons que plus assez....

Autrement dit : les conflits prennent-ils des vacances ou exprimé encore autrement, nous débarrassons-nous des conflits en nous éloignant de ceux que nous connaissons d'habitude? Notre impression est qu'il s'agit d'une grosse illusion et que ce n'est pas parce que en tant qu'acteur de la vie sociale (si peu que ce soit...), nous nous déplaçons (parfois fort loin) qu'ils cessent d'exister. Nous aurions même plutôt tendance à penser que nous participons à de nouveaux conflits sans que les habituels disparaissent pour autant...

 

    Nous pouvons sérier avec une certaine ironie (un peu méchante il est vrai...) l'entassement du bon peuple sur des plages de plus en plus polluées, l'exploitation de ce même bon peuple par toute une flopée de commerçants révisant gracieusement leurs prix à cette occasion, le nombre impressionnant pendant la période estivale des "bouchons" sur les routes et autoroutes, des accidents de circulation occasionnant blessures et morts inattendues, l'aggravation de la situation économique des parties du monde et du territoire national soumis à l'invasion de bipèdes se considérant en territoire conquis pour un tourisme de plus en plus sauvage...

 

       Sans compter bien entendu du profit tout à fait réel pour des gouvernants à l'affut de bonnes occasions pour aggraver les clivages sociaux que constitue ce massif détournement d'attention qui va de pair avec une libération de l'espace réellement utile à leurs entreprises. Pour ces bonnes gens en vacances, c'est l'occasion de préparer les bons sauts après leurs reculades-retraits vers des conflits encore plus durs lorsqu'ils rentreront.

 

        Le seul fait positif sans doute, c'est l'augmentation substantielle pour une partie pas très noble de la population de se faire quelque argent en visitant des habitations et des bâtiments administratifs désertés...

 

    Au lieu de construire pendant leur vie active un monde plus solidaire, ces bonnes dames et ces bons-messieurs enfourchent leurs boites roulantes pour s'évader de ce monde-là le plus souvent possible, enfin tant qu'ils en sont les moyens. car ceux qui restent, me direz-vous, et vous avez absolument raison, ne rendent pas ce monde meilleur pour autant! Et puis de toute façon, c'est l'occasion souvent, pendant les vacances, de ne penser qu'à soi et à sa petite personne de manière un peu plus intense que dans la vie courante...

 

    Bref, ceci est une bonne diatribe, mais qui conserve tout de même une certaine importance, autre qu'un bon défoulement, car elle veut pointer un mal maintenant massif généré par un tourisme qui rappelle les migrations invasives antédiluviennes des populations nomades cherchant ailleurs d'autres ressources naturelles ou non à piller...

 

MOQUS

 

Notez bien : Cet avis n'est ABSOLUMENT PAS partagé par toute l'équipe...MOQUS est bien connu pour se moquer, et parfois, par un juste retour des choses, on se moque bien de lui!

 

Notez bien encore : Je me moque de l'avis de cette équipe qui part en vacances tout le temps!  Et puis, quand ils rentrent, il faut qu'ils rattrapent le temps perdu!  et travaillent encore plus! Et en plus, il y en a un qui a écrit un ouvrage de 1 600 pages sur le droit à la paresse!

MOQUS

 

Notez bien bien encore encore : La ferme, Moqus! Et en plus tu commences à exagérer!

 

J'exagère, j'exagère, c'est vite dit! Et les effets du tourisme massif, générateur de fausses tranquillités et de vraies pollutions. Et ces gaz à effet de serre qui font rivaliser les ruminants et les bipèdes dans les joies du réchauffement climatique! ET...

MOQUS

tu arrêtes ou on t'efface de manière bien plus efficace que tous ces hackers qui encombrent le Net!

 

Bon, bon, d'accord, jusqu'au 1er septembre, je la boucle... Mais je vous prépare un de ces dossiers sur le tourisme...

MOQUS

 

Actualisé (!) le 18 juillet 2020 (l'année du coronavirus qui remet les pendules à l'heure!)

 

 

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