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25 septembre 2020 5 25 /09 /septembre /2020 12:43

    Si Léon TOLSTOÏ est surtout connu pour son oeuvre romanesque, il prend part à une certaine vie intellectuelle internationale et produit un certain nombre de textes "théoriques", comme en témoigne ces quelques lettres, dont la première adressée à un journaliste britannique, John MANSON. Cette lettre-réponse du 24 décembre 1895, d'abord publiée en anglais dans le Daily Chronicle du 17 mars 1896, puis en russe à Genève la même année, est éditée dans les Oeuvres complètes, tome 90, à Moscou, en 1958. Publiée sous le titre Le patriotisme ou la paix, elle est rééditée par L'Herne en 2017 dans sa collection Carnets, avec d'autres missives, qui font partie de la correspondance entre GANDHI et TOLSTOÏ en 1909-1910, dont le dernier article écrit par le poète et romancier russe : Du socialisme (1910), retrouvé après sa mort, et édité dans les Oeuvres complètes, tome 38, à Moscou en 1935.

   Nous sommes apparemment dans une période d'édition autour de la non-violence, que ce soit  pour ou contre, dans la première décennie des années 2000, et cette publication tombe tout à fait à pic pour montrer l'ampleur et la qualité de débats d'il y a plus d'un siècle.

   Dans la première lettre éditée ici, Léon TOLSTOÏ répond à un journaliste qui le questionne sur le conflit entre les États-Unis et l'Angleterre à cause des frontières du Venezuela. "Mais il faut avoir peu de perspicacité, n'est-ce pas, pour ne pas voir que les causes qui ont mené au conflit actuel entre l'Angleterre et l'Amérique demeurent les mêmes, et que si ce conflit se résout aujourd'hui sans qu'une guerre éclate, inéluctablement, demain ou après-demain, en surgiront d'autres entre l'Angleterre et l'Amérique, l'Angleterre et l'Allemagne, l'Angleterre et la Russie, l'Angleterre et la Russie (...), dans toutes les permutations possibles, comme ils apparaissent quotidiennement, et l'un d'entre eux mènera inéluctablement à une guerre." Dans cette période d'avant la première guerre mondiale, se multiplient effectivement des conflits entre puissances coloniales.

"Car si deux hommes en armes vivent côte à côte, si depuis leur enfance on leur suggère que la puissance, la richesse et la gloire sont des vertus cardinales ; si, en conséquence, acquérir la puissance, la richesse et la gloire par les armes aux dépens des autres souverains voisins représente la cause la plus louable ; si, en outre, ces hommes n'ont au-dessus d'eux aucune restriction, ni morale, ni religieuse, ni politique, n'est-il pas évident que de tels hommes iront toujours guerroyer, que la relation normale entre eux sera la guerre? Si de tels hommes, après s'être querellés, se séparent temporairement, ils ne le font, comme dit le dicton français, que pour mieux sauter, autrement dit pour se précipiter l'un sur l'autre avec plus d'acharnement encore.

L'égoïsme des individus est effroyable, mais dans la vie privée, les égoïstes ne sont pas armés, ils ne considèrent pas comme une bonne chose ni de se préparer ni d'utiliser une arme contre leurs adversaires ; l'égoïsme des individus se trouve sous le contrôle aussi bien du pouvoir de l'État que de l'opinion publique. (...) Il en va différemment pour les États : tous sont armés, aucun pouvoir n'existe au-dessus d'eux, hormis des tentatives comiques d'attraper un oiseau en lui mettant du sel sur la queue. A l'image de ces tentatives d'instituer des congrès internationaux qui, de toute évidence, ne seront jamais acceptés par les États puissants (ils sont armés, justement pour n'obéir à personne). Mais, surtout si l'opinion publique châtie toute violence venant d'une personne privée, elle célèbre les louanges de toute appropriation de ce qui n'appartient pas à sa patrie, dès l'instant qu'il s'agit d'accroître sa puissance, et l'élève au rang de la vertu du patriotisme. (...)"

"(...) afin d'éviter la guerre, il ne faut pas prononcer de sermons ni prier dieu pour qu'il y ait la paix (...), il ne faut pas créer d'unions bipartites et tripartites, il ne faut pas marier les princes aux princesses d'autres nations, mais il faut éliminer ce qui engendre la guerre. Et ce qui l'engendre, c'est le désir d'un bien exclusif pour sa nation, autrement dit le patriotisme. C'est pourquoi, afin d'éliminer la guerre, il faut éliminer le patriotisme. Et pour éliminer le patriotisme, il faut au préalable être convaincu qu'il s'agit d'un mal, et c'est précisément ce qu'il est difficile de faire." Le penseur russe écarte qu'il puisse y avoir de bon et de mauvais patriotisme. Tout patriotisme est censé relié les hommes entre eux à l'intérieur de l'État, mais à quoi bon de nos jours, encourager une fidélité exclusive des hommes à leur État si elle engendre des malheurs épouvantables?  Dans sa lancée, TOLSTOÏ estime que "le mal les plus épouvantable au monde est l'hypocrisie. C'est n'est pas pour rien que le Christ s'est mis en colère une seule et unique fois, et c'était contre l'hypocrisie des pharisiens." 

Une voie pour éliminer le recours à la guerre lui semble l'instauration d'une religion commune (mais pas unique) à tous les hommes, qui bannisse justement cette hypocrisie, cette dénaturation de la religion, une religion qui stigmatise l'égoïsme  et répande la fraternité.

   Les dernières phrases de son article Du socialisme se situe dans la même logique : "Si bien qu'en définitive, der langen Rede kurzer sinn (le sens bref de longues réflexions) est le suivant. Vous, les jeunes gens, les hommes du XXe siècle, les hommes de l'avenir, si vous voulez vraiment accomplir votre destinée supérieure d'homme, vous devez avant tout vous libérer, premièrement de la superstition selon laquelle vous savez comment doit s'organiser la société humaine du futur, deuxièmement de la superstition du patriotisme, tchèque ou slave, troisièmement, de la superstition de la science, autrement dit de la confiance aveugle en tout ce que l'on vous transmet sous l'étiquette de la vérité scientifique, y compris les différentes théories économiques et socialistes, et, quatrièmement, vous libérer de la principale superstition, la source de tous les maux de notre temps, selon laquelle la religion a vécu et relève du passé. Quand vous serez libérés de ces superstitions, vous devrez avant tout vous efforcer d'étudier tout ce qui dans le domaine de la définition des fondements véritables, des fondements religieux de la vie, a été accompli par tous les plus grands penseurs du monde, et après avoir fait vôtre une vision du monde rationnelle et religieuse, vous devrez vous conformer à ces exigences non pas pour que vous, ou n'importe qui d'autre, alliez vers un but défini, mais afin d'accomplir votre destinée d'homme, qui, sans aucune doute, mène à un but qui nous est inconnu, mais qui est sans doute bon." Cet appel positif, teinté tout de même de doute, tranche avec l'aspect un peu désespérant que l'on retrouve dans ses romans. Une pensée positive s'exprime, qui met l'accent sur les dangers de la nature égoïste de l'homme et la possibilité, à travers la religion, au sens fort de relation de fraternité entre les hommes, de parvenir à endiguer, éradiquer, la guerre.

   Sa correspondance révèle une attention très forte aux aspects économiques - d'où son fort intérêt envers le socialisme - des programmes entrepris par de grands réformateurs comme GANDHI, non seulement une attention circonstancielle mais une forte considération supportée par une connaissance certaine du contenu de ces programmes. Dans le cadre de la Russie pré-révolutionnaire, où ses contacts avec des membres de la mouvance socialiste-anarchiste, TOLSTOÏ déploie une réflexion de fond que l'on ne met sans doute pas suffisamment en avant, lorsqu'on examine le contenu et l'impact de son oeuvre.

 

Léon TOLSTOÏ, Sur la non-violence et le patriotisme, Les Éditions de L'Herne, 2017.

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27 avril 2020 1 27 /04 /avril /2020 06:54

   Ouvrage unique (mais sans doute plutôt seul ouvrage à nous être parvenu...), de l'historien grec THUCYDIDE (vers 460-400 av. J-C.), considéré souvent comme le plus grand historien, avec POLYBE, de l'Antiquité, Histoire de la guerre du Péloponnèse relate les événements qui précèdent cette guerre et en furent la cause, puis la guerre elle-même, à laquelle il a personnellement participé.

 

La guerre du Péloponnèse

  Rappelons ici l'historique de cette guerre, car les souvenirs scolaires ne sont pas forcément le fort de tous nos lecteurs.

  La guerre du Péloponnèse met en opposition Athènes et Sparte (ou Lacédémonie) pendant près de trente ans (431-404 av. J-C.). Le jeu des alliances détermine pour beaucoup la direction des combats. Au départ, le conflit oppose Athènes à Corinthe, alliée principale de Sparte. L'alliance d'Athènes avec Corcyre (Corfou), colonie rebelle de Corinthe, le secours apporté par ls Corinthiens à Poridée, en révolte contre Athènes, et le blocus exercé par Athènes précipite les événements. Rapidement, Sparte déclare la guerre à Athènes dont l'agressivité (en tant qu'empire maritime) commence à inquiéter. L'armée de terre de Sparte est supérieure à celle d'Athènes qui possède surtout une formidable marine militaire. Les Athéniens refluent sur la cité, laissant l'Attique ouverte à l'invasion pendant que leur flotte attaque les côtes de Péloponnèse. Malheureusement pour les Athéniens, la peste envahit la cité qui perd plus d'un quart de sa population en deux ans (430-429). Périclès est également atteint par la maladie et meurt en 429. Les forces politiques s'affrontent à Athènes où les démagogues s'opposent aux modérés, partisans de la paix. Néanmoins, les combats continuent. En 427, Athènes réprime la rébellion de Mytilène et remporte une grande victoire sur l'ile de Sphactérie deux ans plus tard (425), refusant à cette occasion la paix offerte par Sparte. Mais Sparte, conduite pas le général Brasidas, s'empare d'Amphipolis que défend Thucydide et rétablit l'équilibre (424). Thucydide, accusé de trahison au terme de la bataille, s'exile en Thrace où il rédige son récit de la guerre.

La mort des deux généraux en chef adverses, Brasidas et Cléon, au cours d'un affrontement près d'Amphipolis (422) où les Lacédémoniens repoussent les Athéniens, amène les deux puissances à négocier la paix de Nicias qui se conclut par un statu quo (421). Cependant, la paix prévue pour cinquante ans, ne verra jamais véritablement le jour, les alliés des deux superpuissances continuant à s'affronter. Peu à peu, les hostilités reprennent ouvertement. Sparte combat victorieusement à Mantinée (418) alors qu'Athènes massacre la population de Mélos (416). Alcibiade, stratège de l'armée athénienne, parvient à convaincre Athènes d'organiser une expédition ambitieuse vers la Sicile pour capturer Syracuse. L'expédition, qui commence en 415, se termine par un désastre stratégique qui va s'avérer fatal pour Athènes (413). La débâcle d'Athènes encourage la révolte de plusieurs de ses alliés et permet à Sparte de s'approprier la maîtrise des mers. Bien qu'Alcibiade remporte encore quelques victoires, la flotte de Sparte, financée en partie par la Perse, est désormais la plus forte. Lysandre, qui commande les forces de Sparte, est victorieux à Colophon (407) et surtout à Aigos Potamos (405), alors qu'Alcibiade, limogé, ne participe pas à la bataille. Au mois d'Avril 404, Athènes capitule. Elle est contrainte d'abandonner sa flotte, de détruire ses fortifications et de laisser le pouvoir à l'autorité des Trente Tyrans. Ces Trente magistrats forment un gouvernement oligarchique succédant à la démocratie à Athènes et ne restent au pouvoir que moins d'un ans (404 av.J-C.), chassés par THRASYBULE, au grand soulagement de la population. (A ne pas confondre, comme le fait le dictionnaire de stratégie de BLIN et CHALIAND, avec les généraux romains des II et IIIe siècles.)

 

Le récit de la guerre par THUCYDIDE

   Le récit de l'historien s'arrête brusquement en 411, probablement du fait que son auteur fut empêché, par la maladie ou par la mort, d'achever son oeuvre. Les épisodes stratégiques s'y succèdent, de même que des considérations politiques d'une poignante pérennité, à défaut d'être tout-à-fait objectives.

A travers ce récit pénétrant se dégage une vision de la politique et de la stratégie qui force encore aujourd'hui l'admiration des théoriciens et des adeptes de la realipolitik. Bien avant MACHIAVEL et CLAUSEWITIZ, THUCYDIDE démontre le rapport étroit qui lie la stratégie militaire à la stratégie politique, la première étant l'instrument de la seconde. D'ailleurs, si THUCYDIDE s'intéresse davantage aux problèmes politico-stratégiques qu'aux considérations tactiques et opérationnelles, c'est bien pour démontrer la primauté de l'action politique par rapport à l'engagement militaire. Il manifeste les mêmes scrupules à mettre en relief les facteurs historiques, sociaux et politiques qu'à souligner les actions individuelles. Il se préoccupe tout autent des causes de la guerre que des rapports entre forces, des rapports entre l'individu et l'État que des rapports entre les peuples. Il illustre son récit par des discours et des dialogues de très grande qualité. Tout y est fondé sur l'opposition politique, idéologique et stratégique entre les deux acteurs principaux, opposition qui n'est pas sans rappeler celle qui mit face à face États-Unis et Union Soviétique pendant la guerre froide.

Tout oppose Athènes et Sparte. Athènes est un État démocratique, et une puissance maritime. Sparte est gouverné par un régime autoritaire. Sa force militaire est fondée sur son armée de terre. La cause fondamentale de la guerre, selon THUCYDIDE, est la montée en puissance d'Athènes, qui fait naître sa volonté de domination, et qui menace l'ordre politique établi et l'équilibre des forces en place. Cette menace met en jeu les alliances entre les nombreux États qui constituent l'ensemble géopolitique de la Grèce. Avec sa puissance, et en pratiquant l'intimidation et la terreur, Athènes oblige certains États à se rallier à sa cause. En revanche, et pour les mêmes raisons, elle pousse d'autres États dans les bras de son adversaire.

Encore aujourd'hui, l'analyse de THUCYDIDE est pleine d'enseignement et les conclusions de l'historien vont souvent à l'encontre d'idées reçues qui ont valeur de dogmes politiques, notamment en ce qui concerne le degré de stabilité des systèmes bipolaires et multi-polaires, ou encore sur la nature belliqueuse de tel ou tel régime politique. THUCYDIDE perçoit la bipolarité de l'univers politique grec, que dominent deux super-puissances, comme fondamentalement instable. Son analyse illustre aussi le fait qu'un État démocratique peut être davantage animé d'un esprit impérialiste qu'un État autoritaire, la soif de conquête étant plutôt tributaire des rapports de forces que de la nature des régimes politiques des États qui s'affrontent. L'Histoire de la guerre du Péloponnèse relate la guerre dans sa forme la plus pure et la plus complète, ce qui confère à ce texte une pérennité exceptionnelle. (BLIN et CHALIAND)

 

Un texte de référence

   L'oeuvre relate en 8 livres les vingt premières années de la guerre du Péloponnèse et reste inachevée, probablement à cause de la mort de l'auteur vers 399. Trois continuations sont composées au IVe siècle av. J-C., pour poursuivre le récit de cette guerre jusqu'à la défaire d'Athènes : celle de THÉOPOMPE et de CRATIPPE ne nous sont pas parvenue, à l'inverse des deux premiers livres des Helléniques de XÉNOPHON.

Livre I : les causes de la guerre

   L'une des grandes nouveautés de l'analyse historique de THUCYDIDE est qu'il recherche la cause des événements. Nul doute que, sans doute dans le monde de l'Antiquité, ont circulé de nombreux textes sur cette guerre, mais son récit tranche parce qu'il n'est pas une hagiographie, ni une oeuvre de propagande, à la gloire d'une des parties aux prises, comme il y a pu en exister, notamment dans le monde perse, très à l'affût d'occasions de dominer les cités grecques. Son premier livre essaye d'exposer les causes directes et les causes profondes à l'origine du conflit.

Après une introduction présentant l'objet de l'ouvrage, s'ouvre une partie traditionnellement appelée l'"Archéologie" qui résume l'histoire grecque depuis les origines jusqu'au début des guerres médiques. Après quelques considérations méthodologiques puis générales, l'auteur détaille les deux causes directes qui ont déclenché la guerre : l'affaire de Corcyre et l'affaire de Potidée. S'ensuit le débat à l'issue duquel les Spartiates décident la guerre. THUCYDIDE ouvre alors une longue parenthèse, appelée "Pentékontaétie", sur la période de 50 ans qui, depuis la fin des guerres médiques, a permis à Athènes de se constituer un empire. L'historien ici décrit l'expansion impériale de la cité grecque et la peur qu'elle suscite chez les Lacédémoniens, selon ce que la polémologie a depuis lors nommé "piège de Thucycide" en référence à ce passage. les alliés des Spartiates votent à leur tour la guerre, et les revendications des uns et des autres conduisent à la rupture des négociations. Le livre se finit sur le discours de Périclès qui convainc les Athéniens d'entrer en guerre.

 

Livre II : peste d'Athènes ; période de 431-429

  Le récit des trois premières années de guerre commence avec l'affaire de Platée (431), alliée d'Athènes attaquée par les Thébains. Après quelques remarques sur les préparatifs de la guerre, THUCYDIDE raconte la première invasion de l'Attique par les Spartiates, qui se fera désormais chaque année, puis divers événements mineurs. Face à cela, la stratégie de Périclès, dite des Longs Murs (abandonnant la campagne au pillage, les habitants se réfugient à l'intérieur de la ville), est difficilement acceptée par les Athéniens, ce qui n'empêche pas sa réélection comme stratège. Il prononce ensuite une oraison funèbre en l'honneur des premiers morts de la guerre, dans laquelle il rappelle les valeurs athéniennes. La deuxième année de la guerre (430) voit une nouvelle invasion lacédémonienne de l'Attique ; la population athénienne, entassée dans la ville et derrière les Longs Murs, connaît alors une épidémie dévastatrice appelée peste d'Athènes (peut-être le typhus), qui tue Périclès et contamine Thucydide, qui en réchappe. Diverses opérations occupent l'année suivante (429) à Platée, en Thrace, en Arcananie et en Macédoine, jusqu'aux victoires navales athéniennes à Patras et Naupacte qui montrent la supériorité intacte d'Athènes sur mer. Il faut noter que la description de la peste d'Athènes au milieu de la guerre aurait pu inciter à une grande réflexion sur les liaisons historiques entre guerres et épidémies, mais finalement, cela constitue une grande occasion ratée : il n'y aura aucun enseignement stratégique de cela, sauf à considérer les inconvénients à s'entasser derrière des remparts.

 

Livre III : sac de Mytilène ;  période de 428-426

   La domination athénienne est mal supportée par des alliés aux ordres. En 428, Mytilène et toutes les cités de Lesbos à l'exception de Méthymme quittent la ligue de Délos et demandent de l'aide à Sparte, mais les Athéniens assiègent et reprennent la ville l'année suivante, et y installent des clérouques. Après 3 ans de siège et malgré une résistance héroïque, Platée est conquise par les Pélolonnésiens en 427. Les désordres dans différentes villes (guerre civile à Corcyre, intégration de la Sicile dans la guerre, mouvements en Étolie et en Locride) montrent une direction de plus en plus affirmée de guerre totale, fratricide et idéologique.

 

Livre IV : bataille de Sphactérie ; période de 425-422

    L'installation des Athéniens à Pylos et leur victoire sur les Spartiates lors de la bataille de Sphactérie auraient pu conclure cette guerre par une paix des braves, mais la volonté d'Athènes fait échouer tout traité. On voit poindre ses ambitions sur la Sicile. La guerre se poursuit sur différents théâtres : en Corinthie, à Corcyre, où les atrocités continuent, en Sicile, où une trève est conclue, après le discours d'Hermocrate contre le développement de l'empire athénien, à Mégare, en Aise Mineure et en Boétie, et à Délion, où les Athéniens sont battus par les Boétiens. Thucydide s'attarde plus longuement sur la Thrace où se battent deux partisans de la guerre, Cléon pour Athènes et Brasidas pour Sparte. Thucydide lui-même est vaincu à Amphipolis et exilé. Les modérés de Sparte, qui veulent récupérer leurs otages de Sphactérie, et d'Athènes, qui craignent de nouvelles défaites en Thrace, entrent en négociations et signe un armistice d'un an.

 

Livre V : paix de Nicias ; période de 422-416

 Un an plus tard, en 422, alors que Cléon et Brasidas meurent en Thrace, Athéniens et Spartiates négocient un traité de paix. Mais Thucydide insiste sur la continuité qui lie les dix années de guerre qui s'achèvent aux 8 années qui attendent encore les deux cités entre 412 et 404 : la paix de Nicias n'est qu'une pause dans le conflit. Pour contrer le pouvoir de Sparte dans le Péloponnèse, Argos tente de fédérer une alliance, que les Athéniens acceptent de rejoindre, mais de manière uniquement défensive. Mais après avoir envahi le terrtoire d'Épidaure, Argos est à son tour envahie par Sparte : les deux armées s'affrontent à la bataille de Mantinée, la plus importante de la guerre ; Argos est vaincue, se dote d'une oligarchie et signe une alliance avec Sparte. En 416, Athènes veut soumettre Mélos, cité neutre mais d'origine spartiate, qui se conclut par une victoire athénienne ; mais avant l'affrontement, Thucydide en scène le seul dialogue du texte, dit dialogue mélien, où la loi du plus fort des Athéniens s'oppose à l'appel à la justice des Méliens.

 

Livre VI : début de l'expédition de Sicile ; période de 415-413

Après un court développement sur l'histoire et le peuplement de la Sicile, Thucydide met en scène le débat devant l'assemblée athénienne concernant une expédition en Sicile, combattue par Nicias et soutenue par Alcibiade ; l'expédition, sous le commandement de Nicias, Alcibiade et Lamacho, est votée ; mais à la suite du scandale de la mutilation des Hermès, Alcibiade est mouillé dans des révélations sur des parodies de mystères. Pendant que les Syracusiens discutent de l'attitude à adopter, les Athéniens arrivent en Sicile, font le tour des cités de l'île et d'Italie du Sud pour compter leurs soutiens et lever des troupes. pendant ce temps, Alcibiade est rappelé à Athènes pur s'expliquer sur les parodies de mystères, mais s'enfuit à Sparte ; Thucycide donne à cette occasion sa version de la fin de la tyrannie des Pisistrates, Athéniens et Syracusiens continuent de rassembler leurs forces, et peu de combats ont lieu en dehors de la bataille de l'Olympieion : préparatifs divers, négociations avec Camarine, conseils d'Alcibiade aux Spartiates pour qu'ils envoient des renforts en Sicile et occupent Décélie en Attique. Quelques opérations occupent le printemps 44 avant que les Athéniens ne se décident à occuper une partie de Syracuse.

 

Livre VII : fin de l'expédition ; 413

  L'arrivée de Gylippe à Syracuse sauve la ville du siège athénien. Un rapport alarmant de Nicias provoque l'envoi par l'assemblée de renforts conduits par Démosthène et Eurymédon. L'année suivante, les spartiates envahissent l'Attique et, comme l'avait suggéré Alcibiade, fortifient Décélie. Sur le chemin de la Sicile, Démosthène est occupé par diverses opérations autour du Péloponnèse ; en arrivant à Syracuse, il redonne espoir aux Athéniens, mais les discussions avec Nicias sur la stratégie à adopter trainent en longueur. Quatre batailles très rapprochées ont lieu sur terre et sur mer : le résultat des trois premières est indécis, la quatrième est une sévère défaite athénienne. Les stratèges ordonnent alors la retraite vers l'intérieur des terres, espérant se réfugier chez les Sikèles alliés, mais les fuyards sont harcelés par les troupes spartiates et syracusaines. Les Athéniens, forcés de se séparer en deux groupes conduits l'un par Nicias, l'autre par Démosthène, se rendent ; de nombreux soldats son massacrés, et environ sept mille sont emprisonnés dans des conditions épouvantables dans les latomies ; Nicias et Démosthène sont exécutés.

 

Livre VIII : retour d'Alcibiade ; période de 412-411

   Après la nouvelle du désastre athénien en Sicile, Sparte est contacté par de nombreuses cités qui souhaitent quitter la ligue de Délos, mais aussi par les Perses Tissapherne, satrape de Carle, et Pharnabaze, satrape dans l'Héllespont, qui souhaitent réintégrer les cités de la côte d'Asie mineure à la Perse. En 412, Sparte s'associe d'abord à Tissapherne : Chios, Milet et Lesbos font défection ; Athènes envoie une flotte qui prend pour base Samos. Pendant ce temps, Alcibiade quitte Qparte, passe dans le camp de Tissapherne et tente de le rallier à Athènes ; il convainc aussi certains officiers basés à Samos de renverser la démocratie pour complaire aux Perses. En 411, la démocratie est remplacée à Athènes par le régime oligarchique des Quatre-Cent, qui ne survit que quelques mois ; la démocratie est rétablie avec l'aide de l'armée de Samos et à la suite d'une révolte d'hoplites. Les flottes athénienne et spartiate se déplacent ensuite vers l'Héllespont, où une bataille a lieu.

 

Crédibilité et intentions du texte de THUCYDIDE

   A la fois acteur et écrivain en partie de sa propre histoire, THUCYDIDE est avant tout un homme politique athénien, stratège en 424. Il évoque ses droits d'exploitation des mines d'or en Thrace et se situe parmi ceux, qui, comme Antiphon le Sophiste dont il fait l'éloge au huitième, de même que celui du régime des Cinq-Mille qui veulent combiner démocratie et oligarchie. C'est sur sa propre expérience qu'il fonde sa vision de la guerre du Péloponnèse. Il serait revenu d'exil à Athènes qu'à la fin de la guerre et son effort ne tourne sans doute pour comprendre la défaite de sa cité. C'est pourquoi son récit apparait parfois critique par rapport à la politique sur le long terme d'Athènes, sur son impérialisme sans concession, ce qui lui attire le mécontentement de toutes les cités qui ont été forcées plus ou moins à entrer dans cette Ligue de Délos. C'est donc un historien politique qui nous livre cette Histoire de la guerre du Péloponnèse.  Son récit qui ne se réduit pas aux faits ni n'est un éloge glorificateur (même si ici et là certaines passages constituent un hommage aux guerriers de telle ou telle bataille). De plus, il ordonne son récit de manière chronologique, ce qui en fait un témoignage dont on peut vérifier la crédibilité à l'aide d'autres sources, même si en l'occurrence, elles ne sont pas nombreuses.  Cette oeuvre fait figure de récit stratégique car il mêle considérations militaires et considérations politiques, analyse le comportement des chefs militaires (Alcibiade surtout) et des cités, dans un enchainement dialectique avant la lettre. D'ailleurs, comme l'écrit Olivier BATTISTINI, on ne lit pas Histoire de la guerre du Péloponnèse, on s'y instruit, on l'analyse, et c'est ce qui en fait toute sa valeur. Rarement par exemple ont été exposé la dynamique impérialiste terre-mer et l'imbrication des motivations stratégiques et commerciales des différents acteurs. Ceci étant THUCYDIDE ne cherche pas à être complètement fidèle au déroulement des faits. Maints discours et maints débats, placés à un moment ou à un autre, sont constitués de morceaux venant de périodes différentes, son objectif étant avant tout de comprendre comment les choses se passent plutôt que de se noyer dans des détails historiques. Enfin THUCYDIDE montre bien la dimension tragique de ces combats dans une guerre qui n'en finit pas, destructions (parfois de la même ville), va-et-vient des armées, pertes de vie humaine;.. toutes choses propice à une perception fortement critique de la guerre.

  Les analystes de l'oeuvre se sont longtemps séparés en deux camps. D'un côté, on trouvait ceux qui considéraient cette oeuvre comme objective et scientifique du point de vue historique. Cette opinion traditionnelle se retrouvait par exemple chez J.B. BURY (History of Greece, 4ème édition, 1975) qui considérait que l'ouvrage est "sévère dans son détachement, écrit à partir d'un point de vue purement intellectuel, débarrassé des platitudes et des jugements moraux, froid et critique". De l'autre, des auteurs défendent plus récemment l'idée selon laquelle La guerre du Péloponnèse est mieux comprise si on voit en elle une oeuvre littéraire plutôt qu'une restranscription objective du passé. Cette hypothèse est mise en avant notamment par W. R. CONNOR (Thucydides, Princeton, 1984) qui décrit THUCYDIDE comme "un auteur qui entre en réaction avec son matériaux, le sélectionne et l'arrange habilement, qui développe son potentiel symbolique et émotionnel". Ces deux types d'analyse se rejoignent pour saisir les tensions internes d'un ouvrage qui, comme le remarque Pierre VIDAL-NAQUET, par son attachement à la raison.

 

Un matériau important pour une sociologie de défense

   Le texte de THUCYDIDE apporte des éléments essentiels pour la construction d'une sociologie de défense, comme l'indique, assez discrètement, Alain JOXE, dans le chapitre IV de son livre (le miracle grec et la guerre) sur les sources de la guerre : "En somme, les Grecs reconnaissent dans les royautés tribales la matière première des Empires, un matériau brut qui n'a d'ailleurs pas besoin d'être élaboré davantage pour être agrégé dans l'Empire. Les Empires ne sont, jusqu'à Rome, que conglomérats de dominations, assemblages de corvées, communautaires ou tribales, administrées sous menace de mort et non point assemblées de citoyens libres et armés. On reconnaît, au contraire, une cité à son nombre limité de recensé d'habitants : il existe une échelle de la cité qui est l'échelle humaine. Les empires, du point de vue grec, n'ont pas d'échelle et leur principe de croissance indéfinie s'appuie sur la démesure (hubris) de la violence des combattants barbares ou la démesure des effectifs paysans enrôlés comme des moutons ; elle débouche sur la démesure de l'entreprise impériale, statistique ou aléatoire, et sur la mort. Xerxès, raconte Hérodote, compta ses troupes au moment de leur faire franchir l'Hellespont en les mesurant au boisseau dans des sortes d'enclos à moutons qui contenaient à peu près 1 000 hommes. C'est tout dire.

La violence de la cité, la guerre elle-même, et même la guerre civile, se trouvent transfigurées par un "stratégie critique" consciente et organisée qui est l'essence de la pratique civique. La violence et la guerre d'Empire, au contraire, c'est une simple colle qui "fait se tenir ensemble" l'assiette des tributs de sang imposés aux peuples. La violence des cités est un discours. La guerre grecque, comme le souligne Jean-Pierre Venant, "n'est pas seulement soumise à la cité, au service de la politique : elle est la politique elle-même". (Introduction, PGGA)."

 

 

THUCYDIDE, Histoire de la guerre du Péloponnèse, Introduction, traduction des livres I, II et IV à VII par Jacqueline de ROMILLY ; traduction des livres III et VIII par Raymond WEIL ; traduction des livres VI et VII par Louis BODIN, Paris, Robert Laffont, 1990. Extraits : bataille navale de Bybota, discours de Périclès aux Athéniens (édition de 1981, éditions Les Belles lettres), dans  Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990. Traduction de tous les livres disponible sur le site Internet remacle.org. Fac-similé de l'édition de 1559, Paris par le libraire Michel de VASCOSAN (Les bibliothèques virtuelles humanistes, sur le site bvh.univ-tours.fr

Pierre-Vidal NAQUET, Denis ROUSSEL, in Thucydide, La guerre du Péloponnèse, Folio, Classique, Paris, 2000. L. CANFORA, Le mystère Thucydide, Enquête à partir d'Aristote, Paris, Desjonquères, 1997. Raymond ARON, Thucydide et le récit historique, Dimensions de la conscience historique, Paris, 1964. Jacqueline de ROMILLY, Histoire et raison chez Thucydide, 1956 ; La construction de la vérité chez Thucydide, 1990. Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, Pratiques Théoriques, 1991.

Olivier BATTISTINI, Thucydide, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, PUF, 2014. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Thucydide/Guerre du Péloponnèse, dans Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

 

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7 janvier 2020 2 07 /01 /janvier /2020 14:06

une oeuvre pionnière

       Comment et dans quelle mesure l'accélération du progrès technique qui commande l'histoire contemporaine des armements et de la guerre remet-elle en cause la définition traditionnelle du soldat et de la carrière des armes? Comment et dans quelle mesure le militaire de profession s'adapte-t-il à ces impératifs nouveaux dont dépend l'exécution des missions qui lui sont confiées? Son comportement, ses attitudes, la conception de sa vocation et de son destin évoluent-ils au même rythme que celui de la civilisation industrielle? Et dans quelle direction, au prix de quelles tensions se fait cette évolution? C'est à ces questions que tente de répondre le sociologue de l'École de Chicago Morris JANOWITZ. Il dresse tout au long de son ouvrage le portrait du soldat et l'image corps social des militaires confronté à une mutation sans précédents.

Aux États-Unis tout au moins, affirme-t-il, le soldat de métier est en train de passer de l'âge du "leader héroïque" à celui du "manager" et du technicien. Ses particularités traditionnelles qui étaient celle d'un professionnel de la violence tendent de plus en plus à s'effacer. L'énorme accroissement, dans les armées, des tâches logistiques et des préoccupations technologiques, l'importance sans cesse croissante accordée aux qualifications, aux missions de gestion et de coordination, les contacts toujours plus étroits avec le monde des laboratoires et de l'industrie civile, les principes mêmes de la "deterrence" nucléaire qui ne visent qu'à utiliser la peur pour rendre inutile le combat, autant de faits irréversibles qui convergent dans le même sens. La société militaire est invinciblement conduite à ses "civiliser" de plus en plus. Par la modification de ses structures, de ses genres de vie, de ses préoccupations intellectuelles et morales, l'armée tend à s'identifier aujourd'hui avec les autres grandes entreprises collectives de la société industrielle.

Telle est la conclusion globale essentielle de l'étude de Morris JANOWITZ et c'est à elle que s'arrête le lecteur hâtif, épris au surcroit de schématisations rassurantes. Mais, comme l'écrit Raoul GIRARDET, il convient de prendre l'exacte mesure de la puissance de ce mouvement qui semble amener la société militaire américaine à rejoindre la société civile et à se confondre avec elle. En fait, l'auteur lui-même apporte bien des nuances à ses constatations globales. Il convient de rechercher notamment deux éléments importants : les comportements et les attitudes et les structures et composantes sociales. Les motivations qui poussent les jeunes Américains vers le métier des armes de nos jours, le style de vie qui reste celui de l'officier, les règles fixées par l'étiquette et le cérémonial traditionnel, les valeurs particulières auxquelles continue à se référer l'ensemble du milieu militaire, autant de données qui font que le sodat de métier demeure un personnage relativement "à part" dans l'ensemble du contexte social. Des enquêtes si précieuses et si précises menées par Morris JANOWITZ, on retiendra d'autre part quelques faits : les dernières promotions de West Point comptent un quart de fils de militaires ; 91% des parents et des grands-parents des cadets de ces mêmes promotions sont nés aux États-Unis (contre 67,1% pour l'ensemble de la population américaine de race blanche) ; 70% des représentants de l'actuelle élite militaire sont d'origine "rurale" (contre 26% des membres du "top business") ; le Sud enfin est "sur-représenté dans les forces américaines à raison d'un tiers en sus par rapport à sa population blanche", en même temps d'ailleurs que l'appartenance protestante se trouve très fortement accentuée. Comment ne pas voir dans ces indications l'affirmation persistante de l'originalité du corps militaire par rapport à l'ensemble de la société américaine?

A ces observations de caractère sociologique et psycho-sociologique, il semble permis d'ajouter par ailleurs d'autres constatations, liées, celles-ci à l'évolution même des grands problèmes stratégiques de notre temps. Partout, depuis des années, et c'est vrai encore aujourd'hui comme à l'époque de la publication de ce livre, la pensée militaire tend à accorder une place de plus en plus grande aux virtualités d'une guerre limitée, avec "moyens conventionnels", "moyens subversifs", voire "armements à puissance proche du nucléaire". Les forces d'intervention sont toujours à l'ordre du jour, et tout ce passe d'ailleurs, comme si, par-delà les moyens nucléaires globaux, la technologie (de précision) voulait redonner droit à l'exercice de la violence. Et ceci en même temps, dans nombre d'unités militaires, dans la sauvegarde des valeurs traditionnelles du soldat. La variété des forces armées, suivant leurs objectifs et leur organisation interne, rend difficile une analyse univoque de l'évolution des mentalités, non seulement du soldat, compris comme professionnel particulier, mais également des officiers et du commandement.

      Une chose est sûre : pour avoir mis le débat sur l'évolution du soldat dans l'opinion publique comme dans les cénacles universitaires, Morris JANOWITZ ouvre la voie à de nombreuses études de sociologie militaire, aux États-Unis comme en Europe. Précisément, des questions qui auparavant n'émergeaient que très peu dans le milieux intellectuels, mettent en relief des conflits intellectuels importants à l'intérieur même des instances influentes sur les questions militaires, prolongeant en grandes ondes de choc les propos mêmes du Président Eisenhower sur l'emprise du complexe militaro-industriel.

 

Un contexte de changement dans les armées et dans la pensée sur les armées

    Le contexte de production de l'ouvrage mis en lumière, par entre autres Bernard BOËNE, indique comment s'organise pour de nombreuses années, le débat autour de l'évolution de l'institution militaire.

   En 1953, JANOWITZ organise sur la thématique des rapports civilo-militaires, un séminaire-programme qui réunit de Jeunes Turcs - entre autres, Samuel HUNTINGTON (alors à l'université de Columbia), Kurt LANG (Queen College), Maury FELD (Harvard) et Albert BIDERMAN. Le projet d'études reçoit l'appui des caciques de la science politique d'alors, parmi ceux (Charles MERRIAM, Harold LASSWELL, Luis SMITH, Pendleton HERRING) qui ont attiré l'attention sur les problèmes que soulève le nouvel équilibre entre armées, État et société.

Deux traits apparaissent nettement dans ce groupe à l'origine du paradigme dominant dix ans plus tard :

- un effet de génération - ce sont des universitaires autour de la trentaine qui cherchent à penser autrement les relations entre civils et militaires ;

- une dimension élitiste, puisqu'ils viennent tous d'universités de premier plan, conformant par là que seul le prestige de grandes institutions de savoir permet de transgresser sans trop de dommage le tabou d'un sujet qui, dans la tradition libérale des États-Unis, sent encore le soufre. 

On s'explique, estime Bernard BOËNE, qu'entre les nouveaux venus et la génération des auteurs qui s'étaient aventurés dans le champ des études sur l'armée à la fin des années 1930, la solidarité l'ait emporté sur l'opposition que pouvait engendrer la rupture conceptuelle : au plan institutionnels, les efforts des Jeunes Turcs s'inscrivent dans la continuité de long terme, et pourrait-on ajouter dans le respect des fondement du capitalisme américain. A cet égard, la réflexion marxiste, même aux États-Unis, va bien plus loin dans la réflexion et ne s'estime pas limitée dans les critiques qu'elle peut émettre, d'autant plus qu'elle s'exerce dans un tout autre monde intellectuel, hors des universités.

   Comme dans l'entre-deux-guerres, les fondations philanthropiques ne ménagent pas leur soutien à l'exploration de questions qui leur paraissent de la plus haute importance, y compris lorsqu'elles émanent d'entreprises très présentes dans le complexe militaro-industriel. Parmi ces fondations figure le Social Science Resarch Council, organisme à l'origine du Causes of War Project de Chicago dans les décennies 1920 et 1930, qui avait conduit à la grande synthèse de Quincy WRIGHT sur la guerre en 1942, se manifeste par un recensement bibliographique exhaustif sur les rapports civilo-militaires.

    Ces jeunes chercheurs innovent en dépassant les problématiques traditionnelles de la subordination et du contrôle des armées par le pouvoir politique civil, déjà signalées comme nécessaires mais désormais insuffisantes par la génération précédente pendant la guerre, pour s'attacher à penser la coordination civilo-militaire qu'impose une complexité accrue de l'art de la guerre; clairement de nature à paralyser les contrôles externes classiques, lesquels risquent au surplus d'entraver l'action. Ici pèsent de tout leur poids certaines enseignements de la seconde guerre mondiale, où tant sur le front européen que dans le Pacifique, les impératifs politiques avaient eu du mal à "s'harmoniser" aux impératifs militaires. D'emblée, ils savent, parce que leurs devanciers l'avaient montré, que ce mélange ambigu de subordination et de coordination - assez loin d'ailleurs des théories de CLAUSEWITZ, qui estime qu'il faut constamment avoir à l'esprit les buts politiques des guerres - et la difficulté du contrôle d'une grande institution publique dont le fonctionnement est devenu opaque, ne sont pas particuliers aux armées. Leur analyse s'inscrit donc dans un cadre plus large, celui des rapports entre administration et politique, mais elle pose d'emblée la question d'éventuelles spécificités des armées.

Le recours au concept de profession, qui vient d'opérer une entrée en force dans le vocabulaire des sciences sociales américaines comme clé d'analyse, a à l'origine une notion de sens commun. Dans la tradition anglo-saxonne, qui est très différente en la matière de ce qui se passe en Europe continentale, elle s'applique depuis la Renaissance et la Réforme aux juristes, aux ecclésiastiques (protestants), aux universitaires, aux médecins et parfois aux soldats de métier d'un certain rang. A l'époque victorienne, en Grande Bretagne comme en Amérique du Nord, au moment où l'industrialisation et el triomphe de la société bourgeoise sur les élites traditionnelles redistribuent les niveaux de statut social, une codification se met en place qui assure à certains rôles sociaux, supposant un haut niveau de formation, des normes de loyauté que l'esprit de lucre et le marché ne saiuaient garantir, un prestige élevé et parfois des délégations d'autorité publique. Sujet qui n'avait guère inspiré les social scientists avant les années 1930.

Les chose changent avec la parution en Angleterre du livre de deux professeurs de l'université de Liverpool, A.M. CARR-SAUNDERS et P.A. WILSON, The professions, en 1933. Ils y présentent une définition en 3 termes qui résument fort économiquement toutes celles qui viendront par la suite, et multiplieront à l'envi les traits distinctifs sans apporter autre chose qu'une explicitation du modèle originel (outre bien entendu l'entretien de prestiges intellectuels assez lucratifs) : est profession tout métier qui exige une formation longue garante d'une expertise essentielle au plan social, une éthique de service envers la société, et la conscience de former une groupe organisé non soumis à une dépendance externe. Ce qui se distingue d'occupation, activité professionnelle, quelle qu'elle soit, et encore plus d'emploi.

La première utilisation concrète, dans les sciences sociales américaines, toujours, du concept ainsi défini semble être celle qu'en fait William MOSHER (Public administration, 1938) qui l'applique à la professionnalisation de la Fonction publique, notamment par le recrutement, nécessaire à l'administration des programmes du New Deal, de quelques milliers de social scientists. Il y présente le fonctionnaire public comme le représentant d'une corporation à part. le thème du contrôle normatif interne est théorisé deux ans plus tard, dans le cadre de la problématique de WEBER des rapports entre experts et politiques, par Carl FRIEDRICH (Public Policy, 1940). On note que la notion de professionnalisation est d'emblée envisage dans un cadre bureaucratique, et que n'est pas posé encore le problème de tensions possibles entre profession (collégiale) et bureaucratie (hiérarchique). PARSONS, inspiré à la fois par WEBER, PARETO (élites) et DURKHEIM (corporations) écrit dès 1939 de son côté sur les distinctions entre les deux concepts (profession et bureaucratie).

Pierre TRIPIER (Approches sociologiques du marché du travail : Essai de sociologie de la sociologie du travail, thèse d'État, Université Paris VII, 1984) estime que la notion de profession est devenue centrale après cela en raison du Taft-Hartley Act de 1947, lequel, en distinguant nettement syndicats et associations professionnelles, tente de figer par le droit et la jurisprudence la séparation entre professions (susceptibles de contrôler leur propre recrutement) et autres types d'emplois ou métiers. Au moment où s'en saisissent les jeunes politistes et sociologues qui vont constituer le noyau initial du milieu spécialisé "militaire", les JANOWITZ, HUNTINGTON, FELD... et leurs disciples respectifs, la notion de profession est donc très présente dans l'air du temps, et elle s'offre comme un outil analytique parfaitement adapté à leur problème. Des auteurs britanniques les ont d'ailleurs précédés dans cette voie, en l'appliquant aux officiers de la Royal Navy.

   L'intérêt analytique primordial du concept est de faire fond, explique encore Bertnard BOËNE, est de faire fond, pour pallier les faiblesses des contrôles objectifs externes devenus passablement inopérants, sur des contrôles objectif interne et subjectifs interne et externe : celui que s'impose elle-même, à l'instar de la médecine, une profession symboliquement privilégiée en sanctionnant les manquements aux normes professionnelles qui fondent ce privilège, au risque de perdre son honneur social si elle ne s'y plie pas, et celui qu'exerce de l'extérieur l'opinion publique. Ceci est loin d'être théorique, toutes les relations avec la presse écrite et audio-visuel sont celles de conflits nombreux qui se soldent très souvent, si elle vient réellement à manquer de discernement, au détriment des armées (on a pu le vérifier à maints moments de la guerre du VietNam), même si bien entendu, la constatation d'un contrôle structurel politique déficient constitue aux yeux de beaucoup, une certaine défaite sur le plan institutionnel et même moral. La première faiblesse de ces contrôles proposés est qu'ils reposent sur un concept normatif, exposé au risque d'enfermer l'analyse dans une tautologie stériel - un groupe professionnel qui se dérobe à son devoir d'autocontrôle en violant ses propres normes n'en est plus un... Une seconde limite pointée du doigt est que certains métiers ou institutions qui répondent aux deux premiers critères du professionnalisme, ne répondent pas au troisième parce qu'oeuvrant dans un cadre public, ils sont pas construction dans la dépendance du politique : c'est le cas, au moins au niveau de leur encadrement, des grandes administrations, et surtout des armées puisqu'elles n'entrent en action, et n'y mettent fin, que sur ordre du ou des titulaires du pouvoir politique souverain. Il faut donc, pour circonvenir ces difficultés, postuler un degré substantiel d'autonomie malgré la subordination, et préciser les conditions sociales et organisationnelles nécessaires auxquelles cette autonomie et le professionnalisme qu'elle rend possible soient effectifs.

  Telle est la problématique d'ensemble, mais le programme décrit est exécuté d'abord de manière divergente et fortement contrasté. Il y a en effet deux façons au moins - car par la suite les travaux suivent des voies de plus en plus ramifiées - de l'aborder.

- L'une est structurale et statique : elle s'appuie sur une analyse intemporelle des impératifs fonctionnels du corps des officiers, et doit beaucoup, par son inspiration générale, aux écrits de Talcott PARSONS. C'est la voie suivie par Samuel HUTTINGTON, dans son The Soldier and the State, de 1957. Il y note que ceux qui se préparent à des guerres éventuelles sont animés d'une idéologie nécessairement conservatrice, qui considère la guerre comme inévitable au moins sur le long terme. Les inconvénients d'une telle approche, très tôt aperçue par MERTON et ses disciples, notamment sa complaisance envers l'idéologie institutionnelle de ceux qu'on étudie et la minoration des facteurs autres que normatifs, rendent intellectuellement fragile cette première application du concept de professionnalisme aux rapports entre civils et militaires.

- L'autre est essentiellement dynamique. Elle meprunte ses références à WEBER et à la vision pragmatique de DEWEY et de l'école de Chicago, d'un univers-multuvers en flux perpétuel, dont les éléments sont suffisamment autonomes pour rendre problématique toute intégration de l'ensemble. C'est le schéma analytique proposé par Morris JANOWITZ.

   Par-delà leurs différences, et la rivalité intellectuel croissante qui les oppose, HUNTINGTON et JANOWTIZ ont en commun de refuser la vision néo-machiavélienne, pessimiste et radicale, de C. Wright MILLS dans The Power Elite, paru peu avant : celle d'une militarisation coupable de la société et de l'État par intégration des élites militaires, pour la première fois dans l'histoire du pays, au sein d'une élite nationale désormais homogène et qui concerne le pouvoir, mais aussi la richesse et le prestige. Les généraux y figurent, selon MILLS, parce qu'à compter de la Seconde Guerre mondiale, ils deviennent des managers de haut vol que rien d'essentiel ne sépare des dirigeants de très grandes entreprises. Dans la justification de sa position, HUNTINGTON fait valoir en 1963, à notre avis, avec peu de crédibilité, que MILLS confond conjoncture et structure et cède au penchant américain pour les analyses conduites en termes quantitatifs plutôt qu'institutionnels. JANOWITZ fait plus justement observer que, divisées (historiquement entre branches air, terre, mer et même à l'intérieur de ces branches par d'autres composantes), les armées n'ont jamais réussi à imposer un point de vue unique aux politiques, qui ont décidé (presque) seuls de la paix et de la guerre. Leur commune opposition à MILLS prend elle aussi des formes contrastées : HUNTINGTON fait dans le réalisme exalté, JANOWITZ dans le réalisme pragmatique.

     En fait dans son livre The Professional Soldier, JANOWITZ raisonne en termes de managers, de bureaucratie et de profession, étant donné que les militaires sont fidèles aux institutions. Pour examiner la validité de l'analyse de JANOWITZ, à savoir évolution du style d'exercice de l'autorité au sein de l'organisation militaire, similitude des qualifications mises en oeuvre dans les armées et dans la vie civile, élargissement de la base sociale du recrutement des officiers, importance accrue accordées aux trajectoires de carrière, recherche d'un ethos politique à la place de conceptions traditionnelles de l'honneur militaire... il faut examiner plusieurs éléments : Technologie et organisation militaire, l'innovation étant un puissant solvant du traditionalisme, Recrutement social des officiers, Sens de la carrière d'officier, Socialisation et trajectoires de carrière, Style de vie militaire, Identité et idéologie, Comportements politiques...

 

Des prescriptions....

Là où on attend bien évidemment l'auteur, c'est sur l'avenir de la profession des armes sous l'angle prescriptif, tant que analyse descriptive renferme bien des nuances. Il le fait dans un épilogue pour proposer les éléments qui doivent à la fois maintenir la capacité des armées à remplir leurs objectifs de défense, donc un minimum de stabilité organisationnelle dans un monde en perpétuel changement, ceci dans une exacte compréhension des effets politique de leur action, dans les limites étroites que l'atome impose à l'utilisation fonctionnelle de la violence légitime. Les armées doivent se soucier des populations amies dont le soutien ne doit pas être considéré comme toujours acquis. Selon lui, la doctrine "pragmatique" est de loin préférable à la position des "absolutistes". L'institution militaire doit devenir une constabulary force, sur pied de guerre permanent, prête à l'utilisation minimum de la force et recherchant non la victoire, mais la viabilité des relations internationales car intégrant la nécessité d'une posture militaire visant à la stabilité. Il n'est plus possible aux armées de fonctionner selon la distinction tranchée entre temps de paix et temps de guerre, la dissuasion est de tous les instants. Le rôle du soldat se rapproche de celui de la police, dont la tâche de maintien de l'ordre public est permanent, sans pour autant s'y confondre, car l'armée est intéressée à la recherche d'un ordre stable dans les relations internationales. Il doit être prêt à assumer les pressions psychologiques et organisationnelles d'un état d'alerte permanent, en même temps qu'être sensible à l'impact politique et social de son action. D'où l'estreinte à un contrôle interne sous forme de normes dont la sanction lui incombe en premier resssort. Si la liberté du corps armé est restreinte en matière nucléaire en raison d'aspects techniques et scientifiques qui lui échappent partiellement, son autonomie, garante de sa responsabilité, doit être entière au plan des armes classiques. La tâche des gouvernants civils se limite à la vérification de l'état de préparation des forces une fois fixés les objectifs et les moyens.

   La constabulary force n'est pas liée  un mode de recrutement militaire particulier. la continuation du système mixte actuel de professionnels, de volontaires et d'appelés soumis à la conscription sélective est pensable, bien que la procédure d'appel sous les drapeaux doit être condamnée à n'être ni claire ni égale. Un service national universel dans lequel les formes civiles absorberaient le trop plein démographique se recommande comme le mieux adapté à une démocratie politique. Mais il n'y a aucune raison de supposer qu'une armée de métier supposerait à cet égard des problèmes insurmontables. Elle représente, au plan fonctionnel, la forme de recrutement idéale car la spécialisation qu'impose la technologie invite à allonger les temps de service : les appelés et les engagés volontaires de court terme voient leur utilité diminuer dans les armées modernes. La tendance la plus vraisemblable sur le long terme sera donc celle-là. Toutefois, il faudra éviter de se laisser enfermer dans des considérations purement économiques qui traitent la question du recrutement sous le seul angle des nivaux de rémunération propres à garantir la qualité et la quantité souhaitable de la main-d'oeuvre. Si des rémunérations adéquates sont nécessaires dans les armées comme ailleurs, on ne gagnera rien à aligner les militaires sur les pratiques su secteur privé pour cause de compétitivité accrue sur le marché du travail. Une motivation purement matérielle risquerait d'affaiblir les traditions héroïques essentielles à la profession. Elle amoindrirait l'attachement à l'institution de ses membres les plus créatifs, et introduirait des styles de gestion du personnel incompatibles avec la fonction.

  La convergence organisationnelle, appelée Civilianisation entre armées et bureaucraties - que l'on ne doit pas présenter sans doute comme une évolution linéaire, tant l'institution militaire, comme le reste de la société est traversé de conflits dont la nature et l'intensité d'ailleurs varient avec la branche de l'armée - produite par la processus de rationalisation et la technologie facilite l'intégration des militaires à la société environnante. Il en va notamment des styles d'exercice de l'autorité, de la fusion des modèles de rôle (heroic leaders and managers), et de la reconversion des officiers pour une seconde carrière. La constabulary force exige une sensibilisation des officiers aux facteurs politiques de l'action militaire , et ce dès la formation initiale. Elle exige, de même, pour l'élite, des carrières diversifiées, notamment par des détours dans le civil et dans les autres armées (ce qui tendra à diminuer les rivalités interarmées). Un système réglementaire de retour périodique à une base territoriale des États-Unis éviterait le sentiment de dispersion des activités ou centres d'intérêt, et favoriserait la cohésion.

Les officiers américains ont, depuis 1945, fait de notables progrès dans leurs rapports à la chose intellectuelle. L'anti-intellectualisme d'antan a cédé la place à un intérêt qui n'est pas feint pour les disciplines de sciences sociales touchant à la stratégie et aux relations internationales. Leurs relations avec le monde universitaire et les think tanks qui gravitent autour des armées sont désormais continues. Cependant, une telle évolution n(a pas tenu toutes ses promesses. D'une part, en raison de l'ascendant exercé par la théorie des jeux, dont les accomplissements ne sont pas à la hauteur des attentes. Les militaires sont, comme d'autres, sujets aux modes intellectuelles : la poursuite d'une théorie générale des relations internationales et de la résolution des conflits est devenue un acte de foi qui bloque toute approche créatrice des problèmes. D'autres part, les officiers, à l'inverse des médecins ou des juristes, n'ont pas, au sein de la communauté universitaire, de correspondants attitrés qui leur permettraient de passer au crible de la critique rationnelle systématique les idées nouvelles. Seul un milieu civil spécialisé dans les questions militaires à l'université pourrait jouer ce rôle.

Enfin, la constabulary force est conçue pour minimiser la frustration née des blocages de la Guerre froide, du statut social peu élevé des officiers, et de contrôles externes inadaptés. Les gouvernants civils doivent s'astreindre à fixer aux armées des objectifs réalistes et adaptés aux moyens ; ils doivent assister les militaires dans la définition des doctrines, de telle manière qu'elles reflètent un point de vue véritablement national ; ils doivent favoriser l'estime de soi "professionnelle" des officiers, et mettre au point de nouvelles modalités de contrôle civil. La constabulary force s'oppose à l'État-caserne ("Garrison State"), qu'elle propose d'ailleurs un moyen d'éviter : le cauchemar imaginé par LASSWELL est bien ce qui risque de devenir réalité si, dans le cadre de tensions internationales prolongées, des politiques démagogues (suivez ici notre propre regard en ce qui se passe actuellement à la présidence des États-Unis) s'allient avec une élite militaire "absolutiste" pour un exercice du pouvoir administratif et politique sans précédent historique.

Le concept proposé est un appel à la responsabilité et à la conciliation de valeurs et de normes qui se sont rapprochées, mais qu'il ne servirait à rien de vouloir confondre. C'est ce qu'exprime, rappelle fort justement notre auteur-guide ici, la dernière phrase du livre : "Nier ou supprimer la différence entre civils et militaires ne peut engendrer une authentique similitude, seulement le risque de nouvelles formes de tension et un militarisme qui s'ignore".

 

Un débat qui se poursuit avec d'abord les rééditions ultérieures de l'oeuvre

    L'ouvrage, vite classique et fort lu dans les milieux militaires, connait plusieurs rééditions, en 1971 et 1974, dont les prologues esquissent un bilan de la période écoulée depuis sa sortie initiale en 1960. Dans celle de 1974, Morris JANOWITZ reprend des hypothèses du livre, et précise un certain nombre de thèmes et avance une interprétation originale de l'"épisode vietnamien".

   Le passage à l'armée de métier (1 juillet 1974) vérifie la prévision formulée 13 ans plus tôt. les tenants de la thèse qui lie cette mutation à la crise provoquée par la guerre du VietNam se trompent : cette guerre retarde plus qu'elle n'avance l'échéance. L'armée de masse a de toute façon vécu. Elle, de manière organisationnelle, reflète un état du monde pré-nucléaire. De plus, le changement de mode de recrutement et de format des armées intervient à un moment où la légitimité social des armées est au plus bas. La révulsion à leur égard - entretenue par l'activité des médias qui rendent compte de la réalité sur le terrain - consécutive à cet "épisode malheureux", mais aussi la politique de détente Est-Ouest inaugurée par NIXON et KISSINGER, font perdre aux officiers une bonne partie de leur crédit antérieur (notamment acquis lors de la seconde guerre mondiale). On peut craindre un repli sur soi conservateur de l'institution militaire. Du coup, les hypothèses de 1960 sont remises partiellement en cause :

- l'affaiblissement de l'autorité à l'intérieur de l'armée (mutiplication des cas d'indisciplines du bas en haut de la hiérarchie) rend difficile le retour à un équilibre à trouver, d'autant que les modes de fonctionnement du marché du travail du civil déteignent sur la sphère militaire ;

- la convergence des emplois et des qualifications avec ceux des élites civils est freinée : la proportion des emplois militaires sans équivalents civils cesse de baisser dans les années 1960, les armées confiant de plus en plus les tâches logistiques et techniques sédentaires à des civils, fonctionnaires et sous-traitants. Le prestige des officiers a chuté et les postes de direction dans les grandes entreprises ne leur sont plus confiés. Un fossé sépare la distribution du prestige afférent aux différents emplois dans l'armée et dans le civil : elle constitue un frein à la convergence civilo-militaire postulée ;

- l'élargissement de la base de recrutement est freiné. L'endorecrutement est en hausse tandis que nombre de fils de militaires délaissent la carrière de leurs pères, notamment dans les couches sociales supérieures. Malgré la baisse du statut social moyen d'origine, l'influence conservatrice de l'arrière-plan social ne semble pas devoir disparaitre.

- sur l'importance des trajectoires de carrière, la perspective d'une réduction du nombre de postes à pourvoir engendre un regain de carriérisme. L'accès à l'élite de corps ne récompense plus l'innovation et la sélection négative et l'appui de supérieurs influents jouent un rôle plus grand dans les nominations.

- il s'opère au sein des armées une fragmentation de l'identité et de l'idéologie. Dans la mesure où les hommes réagissent à l'image que les autres leur renvoient d'eux-mêmes, la baisse de prestige due à l'échec au VietNam entraine une baisse de l'estime de soi des officiers. Ils incriminent le gradualisme imposé par les civils dans l'emploi de la force armée, ce qui provoque d'ailleurs dans le cours de la conduite de la guerre l'emploi de bombardements massifs, puis après la défaite la prédominance du souci de la survie professionnelle (baisse des budgets). chaque armée cherche à s'assurer pour l'avenir les armements qui garantissent la pérennités des traditions héroïques, mais le point de vue pragmatique l'emporte finalement grâce à l'acceptation répandue du principe de maîtrise des armements.

    Morris JANOWITZ en conclue que le processus de civilianisation décrit et analyse en 1960 touche à son terme, et sur certains points risque de se renverser. Pourtant, note Bernard BOËNE, l'issue n'est pas prédéterminée. La civilianisation semble gagner du terrain dans le style de vie des familles de militaires, dont l'aspiration est à une existence "normale", c'est-à-dire aussi proche que possible du style de vie dominant dans la société civile. Le replisur soi trouve là un contrepoison. L'ambivalence des sentiments conduit les militaires à se comporter à la manière d'un groupe ethnique minoritaire, soucieux de solidarité et de cohésion interne, mais très sensible au plus petit signe d'exclusion de la société environnante. L'influence civile se signale également, de manière négative, par l'irruption dans les armées des tensions raciales extérieures, de nature à remettre en cause le rôle pilote des armées dans le processus d'intégration, et par l'adhésion, au tournant des années 1970, de nombreux fils et filles de militaires au mouvement pacifiste de la jeunesse, laissant entrevoir une baisse du taux d'endoctrinement.

L'auteur termine par les problèmes du contrôle civil, et ne peut éviter l'examen, à la lumière des 15 années écoulées, de la thèse milsienne dite du "complexe militaro-industriel". Il relève que si les alliances conclues entre formes d'armement, officiers retraités et parlementaires intéressés à la présence des premières dans leurs ciconscriptions, ont dépassé la mesure, leur influence n'a pas été celle que cette thèse "radicale" laisse entendre. Toutes les décisions touchant au VietNam ont été prises par la seule Maison Blanche : les militaires sont demeurés des junior partners dans la formulation de la politique extérieure. En quoi sans doute, JANOWITZ pêche par naïveté, "oubliant" le rôle majeur des planificateurs civilo-militaires dans les opérations militaires, bien en amont des décisions formelles. Si des milieux économiques, effrayés par l'influation consécutive à l'effort de guerre, ont bien été les premiers à condamner sa poursuite, ils ont loin d'avoir été unanimes sur la question. En fait, c'est surtout la puissante vague d'antimilitarisme et de contestation social des années 1970, qui a changé la donne.

     Les concepteurs de l'armée de métier, Milton FRIEDMAN et la Commission GATES, pensent pouvoir résoudre simultanément les problèmes de contrôle civil et de recrutement en soumettant les armées au seul marché du travail. En quoi, leur dit JANOWITZ, ils se trompent lourdement : les officiers acceptent volontiers la revalorisation de leurs soldes, nécessaire au maintien de leur prestige, mais refusent d'y voir le principe unique de leur motivation. Un tel principe néglige leur tradition héroïque et leur statut de professionnels responsables. En d'autres termes, il les banalise, portant par là atteinte à leur efficacité fonctionnelle, sans empêcher l'élargissement du fossé qui se creuse entre eux et la société. La seule solution à ces difficultés réside dans des dispositions institutionnelles adaptées (mobilité externe, recrutement latéral, création d'une forte tradition de service public, etc.)

   En fin de compte, l'optimisme de JANOWITZ n'empêche pas que son courant devient de plus en plus minoritaire, sur le plan pratique et sur l'évolution de l'armée. Ses prescriptions ne sont pas suivies par les responsables civils et militaires et de plus, si la sociologie du corps des officiers n'a absolument pas vieilli (les études sont au contraire légion...), l'armée américaine suit des évolutions qu'il n'a pas prévu : privatisation d'une partie de l'action militaire et désintérêt relatif des officiers militaires eux-mêmes sur les fonctions du métier, en faveur d'un carriérisme généralisé.... qui eux-mêmes favorisent et le passage du privé au public et inversement dans le déroulement de la carrière et la porosité des intérêts matériels communs avec les fournisseurs de l'armée.

  On pourrait arguer, écrit Bernard BOËNE, que dans les années 1980, avec le retour du prestige (fragile) consécutif aux politiques agressives des États-Unis, et même le regain de ces politiques dans les années 2000 avec la "lutte contre le terrorisme international", que le corps des officiers a vu ses valeurs professionnelles se réaffirmer, en plus dans le sens d'un conservatisme social fort... Mais, "face à la judiciarisation, à la codification technico-éthico-juridique préventive de l'action qu'elle entraîne, aux dilemmes qu'elle crée entre la mission, des normes juridiques incertaines à force de complexité, et les fluctuations du sentiment éthique dominant dans la société, il ne pourrait plus s'en remettre à titre principal à l'autocontrôle subjectif, renforcé par une intégration harmonieuse à la société civile et l'intériorisation de ses valeurs centrales, pour s'assurer de l'adéquation de l'action et de l'institution militaire aux attentes sociales. Il serait obligé de s'intéresser de près aux facteurs qui restreignent à l'intérieur du cadre défini par les normes professionnelles anciennes - à la montée (qu'il avait entrevue) des valeurs universalistes en lieu et place de l'égoïsme sacré des nations, au benchmarking des pratiques, au rôle des médias, à celui des ONG, ou des tribunaux, à l'exploration des questions éthiques là où autrefois l'ordre reçu suffisait, etc."

Il n'est pas certain, qu'au vu de ces évolutions, que Morris JANOWITZ ait pu conclure à un renforcement ou à un affaiblissement du processus de civilianisation...

Morris JANOWITZ, The Professional Soldier : A Social and Political Portrait, Glencoe, Free Press, 1960 (rééditions1971, 1974 chez Macmillan, New York).

Bernard BOËNE, recension, dans Classique des sciences sociales dans le champ militaire, Res Militaris, 2010. Raoul GIRARDET, recension, dans Revue française de science politique, n°12-3, 1962, www.persee.fr.

 

STRATEGUS

 

 

 

        

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17 août 2019 6 17 /08 /août /2019 08:07

       Publié en 1984, l'ouvrage d'Edgar MORIN, sociologue français des plus influents, auteur de nombreux livres autour de l'écologie, continue d'inspirer nombre d'auteurs soucieux, même s'ils partent d'un aspect particulier de la société dans leurs approches, d'une vision globale, du micro-social au macro-planétaire.

    Ce livre constitue une Somme sociologique, jusqu'à une sociologie de la sociologie. Organisé en cinq grande partie, De la réflexion sociologique, De la nature de la société, Sociologie du présent, Les cultures de notre culture, L'intelligence du changement, dénué de jargon et abordable par le plus grand nombre sans pour autant se lire comme un roman, le livre constitue à la fois une grande étape dans la réflexion de son auteur, et offre beaucoup d'angles de vue, tout en se voulant global, et en posant constamment la question du statut de l'observateur qu'est le sociologue.

  

 

De la réflexion sociologique

    Le monde des sociologues est depuis l'origine traversé par une question existentielle : le drame de la sociologie scientifique réside, écrit Edgar MORIN, dans l'impossibilité d'isoler expérimentalement un objet de recherche. On ne peut faire d'expérience dans le tissu social, toujours en mouvement et si complexe. C'est ce qui fait de la sociologie une science humaine et non une science de la nature, bien que nombre d'auteurs se soient essayer à s'en rapprocher. Plus, "est-il vraiment nécessaire à la vision scientifique d'éliminer tout ce qui est projet, finalité, acteur, sujet? Est-il scientifique de s'éliminer soi-même, auteur de cette scientificité?"  De fait l'observateur fait partie, de loin ou de près, de la société observée, et sans doute est-ce une condition nécessaire pour qu'il la comprenne réellement. L'observateur, qui est par ailleurs observé par son objet d'études (même lorsqu'il la questionne par le biais de questionnaire anonyme...), doit à la fois tenir compte de sa position sociale dans la société et ne peut se passer de projet, sinon sans doute il s'aveugle lui-même dans une sorte d'objectivité impossible et sans doute nuisible au pourquoi de son étude (absence de motivation, un fonctionnariat sociologue impossible!). Comme la société est traversée de conflit, il doit également concevoir cette conflictualité, faute de quoi la complexité sociale risque de lui échapper. Pour qu'elle ne se réduise pas à un rôle passif, la sociologie doit rester un champ conflictuel. Sinon à quoi peut-elle servir, sinon à consolider l'existant, qui pour le rester devrait donc être non étudié ? (le sociologue, agent perturbateur...).

"Nous ne pouvons échapper à cette situation : traitant un problème sociologique, nous ne traitons pas seulement un problème d'objets, nous traitons un problème de "sujets, nous sommes des sujets qui avons affaire à d'autres sujets."

Mais Edgar MORIN, même avec la revendication du droit à la réflexion du sociologue là où il se trouve, sent bien qu'il n'en a pas fini avec la question de la scientificité de la sociologie. S'il prend acte de l'absence de méta-système de référence, s'il prend acte également de l'effondrement de l'idée positiviste d'une connaissance reflet et de la théorie-miroir de la nature, il tente de repenser ce problème de scientificité en cernant  trois grandes carences, se tenant toujours en comparaison des sciences naturelles. Pour Edgar MORIN, ces 3 carences sont :

- le fait que la recherche de lois générales ne peut être que triviales dans les sciences sociales. Les lois générales en physique sont fondées sur la mesure, précision, l'exactitude,  la prédiction et elles prohibent un grand nombre de possibilités dans l'enchainement des faits. Au contraire, les lois générales en science sociale n'ont aucune de ces qualités ;

- l'impossibilité d'exorciser la complexité des inter-actions et rétroactions qui unissent l'objet que l'on étudie à ses adhérences et ses appartenances. Il est impossible et immoral d'ailleurs, de tenter d'extraire un groupe de son contexte pour expérimenter comme on le ferait d'un objet physique ou animal ou d'une plante...

- le déréglement du jeu rivalitaire-communautaire, par l'impossibilité du consensus dans la vérification ou dans la réfutation, vu justement cette complexité sociale, auquel s'ajoute l'auto-implication trop grande du sociologue dans la société et celle de la société dans la sociologie.

Vus ces trois carences, l'objectivité et l'universalité du point de vue du sociologue est problématique. D'où la tentative pour en sortir (mais Edgar MORIN nous fait bien comprendre que c'est une tâche presque impossible à accomplir) d'une sociologie de la sociologie, étant donné que la sociologie est à la fois une connaissance à prétention ou visée scientifique et une chose sociale particulière dans ses activités et institutions.

En remontant aux conditions d'émergence de la sociologie, notre auteur - sans même évoquer comme nous le faisons par ailleurs la liaison forte dans sa naissance entre sociologie et socialisme - estime qu'une fracture culturelle passe au milieu de la sociologie. Entre la culture humaniste et la culture scientifique existe une rupture sur la réflexion éthico-politique - aux éléments... complexes! - qui remonte à ce que l'on a appelé la Renaissance, du fait même que contrairement aux thèmes de l'humanisme, la sociologie a été pensée au départ en adoptant les principes de la physique classique. En fondant la scientificité dans ce modèle où tout s'ordonne de manière constante, on a voulu faire adopter par la sociologie une exactitude impossible à atteindre dans les faits, vu que précisément la société est conflictuelle par essence. Cette conflictualité est emblématisée d'ailleurs par les rapports sociaux entre sociologues.

Les conditions d'une sociologie de la sociologie, conclue-t-il, sont de sept ordres :

- Il faut que celui qui pratiquement la sociologie lui-même ait subi un faible imprinting, soit capable de s'autodistancier, soit relativement autonome, respecte la règle du jeu, si difficile soit-elle à respecter ;

- Le sociologue doit avoir conscience qu'il n'est qu'un fragment de la société, mais loin de n'être seulement qu'une partie de ce tout, le tout se trouve présent en lui d'une certaine façon ;

- Il doit être conscient que l'activité cognitive elle-même comporte toujours inévitablement sans doute des aspects mythologico-réificateurs ;

- Il faudrait qu'il ait une conscience anthropo-ethnographique, être capable de relativiser sa culture et sa société par rapport aux autres cultures et autres sociétés ;

- Il faut qu'il ait une conscience historique et qu'il se sache dans un hic et nunc qui n'est qu'un moment singulier de l'histoire ;

- Il faut qu'il fasse usage de la réflexion, qu'il ait foi en la réflexivité ;

- Il faut qu'il ait conscience de la complexité des problèmes de la pensée et de la complexité des problèmes de la société.

"Autrement dit, écrit-il, le développement d'une sociologie complexe permettra la sociologie de la sociologie et le développement d'une sociologie de la sociologie nécessitera la sociologie complexe."

   Ce qui peut paraitre une formule élégante et rien de plus est en fait le prologue de longues pages où l'auteur entre dans le vif du sujet. Ce qu'il entend par droit à la réflexion est précédé d'une réflexion sur la transformation des colloques de sociologie, et à cet égard, il est plutôt pessimiste : il estime que son époque est celle de la paupérisation des idées générales en milieu spécialisé. Entendre le développement de départements distincts et parfois compartimentés de la sociologie en autant de thèmes de sociologie : l'école, le travail, les différentes institutions religieuses politiques et sociales font l'objet d'études spécialisées non raccordées en elles et soumises souvent à des logiques de rivalités professionnelles entre sociologues...

Pour éviter de tomber dans cette parcellisation et réduire de fait la sociologie dans son effort global de compréhension de la société, il faut repenser la nature de la société.

 

De la nature de la société

    Ce qui pousse Edgar MORIN à repenser la nature de la société, il ne le dit pas, mais c'est une certaine hégémonie de l'individualisme méthodologique qui s'installe. Mais aussi une remise en cause rampante et de plus en plus affirmée des pertes de puissance et d'influence des conceptions de la nation et de l'État et même de société civile, déjà sensible lorsqu'il écrit ce livre et aujourd'hui éclatantes, comme en témoignent les hésitations dans la lutte contre le réchauffement climatique et contre toutes les pollutions sur terre, dans l'air et en mer. Il va jusqu'à distinguer trois étapes dans l'appréhension de l'idée de société :

- une étape pré-sociologique où l'on parle des choses de la société sans qu'en émerge encore le terme ;

- une étape sociologique où il y a hypostase du terme devenu abstrait, amputé de ses dimensions historiques, anthropologiques, mythologiques ;

- une étape anthropo-sociologique qui ne nierait pas l'idée de société mais l'enrichirait.

  Il plaide pour la venue de cette dernière étape, vu la nécessité pour approcher la réalité, de la complexification de la notion de société, ce qui est sans doute une riche manière de contrer l'émiettement que constitue la façon de considérer la société simplement comme la rencontre ou l'amalgame des individus. Il est vrai qu'avec ce qu'on appelle rapidement mondialisation, la rencontre de multiples manières culturelles de voir la vie, on peut se perdre facilement dans un réductionnisme. A contre-pied, il s'agit de penser une complexité qui est là et qui va sans doute en s'accroissant.

   Au centre de sa conception de la société comme système auto-éco-organisateur, réside un principe anti-organisationnel d'organisation ou pour dire les choses différemment de lui, des tendances centrifuges et centripètes qui constamment rivalisent dans les activités des hommes. Et si les forces de désintégration sociale ne l'emportent que rarement, c'est parce qu'au sein de la nature humaine résident des forces qui tendent à recherche la coopération et l'ordre. Pour ne pas céder précisément à une vision organiciste de la société, où tous les organes finalement coopèrent, vision biologique qui a dominé longtemps des pans entiers de la sociologie, avec les conséquences dommageables que l'on sait (on pense aux méfaits des idéologies raciales), il faut redéfinir le phénomène social par rapport à la nature. Par une réflexion sur les sociétés humaines et les sociétés animales, par également la considération des phénomènes qui se déroulent au sein même du cerveau humain, Edgar MORIN établit ce qui doit être selon lui l'écologie sociale. Ce qui passe, comme il l'écrit dans les chapitres suivants, par une théorie de la nation et une théorie de la crise. Dans une conclusion suite de sa réflexion des sociétés de la nature à la nature de la société, il écrit :

"Non seulement la sociologie actuelle demeure insuffisante pour comprendre et concevoir l'être des sociétés modernes, mais tout ce que nous avons avancé jusqu'à présent, qui nous semble nécessaire, demeure lui aussi insuffisant.

Toutefois notre vise portait, non sur la partie émergée de l'iceberg de la société moderne, mais sur l'énorme partie immergée. Nous avons voulu indiquer que dans les fonds de notre société non seulement subsiste un "héritage" de la société archaïque, et, en deçà, des sociétés hominiennes, primatiques, mammifères, mais persistent aussi des activités et des virulences organisationnelles,, propres à ces sociétés, et qui se conjuguent, en des formes nouvelles, aux phénomènes organisationnels des sociétés historiques y compris des nations modernes. Nous avons voulu surtout, et de façon plus centrale, suggérer que la théorie sociologique, y compris de notre société, doit être une théorie de l'auto-éco-ré-organisation. Une telle théorie permet de concevoir la société non seulement dans sa réalité biophysique, mais aussi dans sa complexité organisationnelle. Dès le départ "naturel", notre théorie met au centre l'individu, lequel demeure exclu de la sociologie, alors que jamais l'individualisme ne s'est autant déployé que dans les sociétés modernes. Dès le départ, notre théorie conçoit l'organisation sociale comme phénomène neurocérébral, alors que les théories sociologiques ne conçoivent que des mécaniques, des dépenses énergétiques pré-thermodynamiques, des équilibres de systèmes clos, des dynamismes métaphysiquement vitalistes, des fonctionnalismes honteusement organicistes, des structures figées entre ciel et terre. Dès le départ, nous avons pu concevoir à la fois l'invariance et la possibilité évolutive alors que les théories se partagent entre un immobilisme structural et un dynamisme sans structure. Mais, répétons-le, il ne s'agit ici que d'un départ. Ce la peut chagriner beaucoup de reconnaitre que s'il existe des sociologies, la sociologie n'existe pas encore. Mais d'autres, dont moi-même, puisent de l'ardeur à l'idée que la sociologie doit naître."

On remarquera bien sûr que subsiste dans l'esprit de beaucoup l'idée de sociétés homogènes et que les expliquer, c'est les comprendre comme un tout, même si l'on fait appel à des dynamismes qui partent exclusivement des individus. Sans doute, la domination de l'individualisme méthodologique permet en tout cas de concevoir que même au sein des sociétés qui paraissent les mieux unifiées, traversées par autant de liens d'échanges et de communications comme le sont les sociétés modernes, il se peut qu'en fin de compte, nous ayons plutôt affaire à des sociétés qui existent les unes à côtés des autres, aux liens bien plus lâches que le laissent entendre des médiations multiples, et que si les coopérations apparaissent majeures pour la vie économique et sociale de celles-ci, il se pourrait qu'existent des représentations conflictuelles bien plus prégnantes, et cela dans bien des types de société...

 

Écologie sociale, théorie de nation, théorie de la crise...

    En tout cas, cela amène Edgar MORIN à constituer une écologie sociale, une théorie de la nation et une théorie de la crise.

Le milieu social se conçoit comme éco-système, l'ensemble des phénomènes dans une niche écologique donnée, et tout organisme (système ouvert) est intimement lié à l'éco-système dans une relation de dépendance/indépendance où l'indépendance s'accroît en même temps que la dépendance. Edgar MORIN milite (c'est son terme) pour une sociologie qui tienne à la fois compte des tendances à la dépendance envers l'environnement, qu'il soit naturel ou social, et des tendances à l'autonomie.

Réfléchissant à la formation et aux composantes du sentiment national, le sociologue français met l'accent sur différentes facettes d'un phénomène qui fait autant appel à l'affect, à la psychologie qu'aux véritables relations (d'appartenance, d'obéissance..) qui lient les individus ; manière de voir qui permet de comprendre comment ce sentiment national évolue dans le temps.

Prenant le mot "crise" très à la mode au moment où il écrit son livre, Edgar MORIN se livre à une analyse des périodes de stabilité et d'instabilité sociales. Il appelle - mais ce sera sans doute sans lendemains, à la formation d'une crisologie, autre manière selon nous d"étudier l'ensemble des coopérations et des conflictualités qui, au gré du temps et suivant l'espace considéré, traverse les sociétés, en font des entités bien concrètes et bien réelle et en font aussi des ensembles fragiles susceptibles de se fractionner et même de se détruire. 

 

Sociologie du présent

  La plus grosse partie de son livre est une sorte d'application de sa méthode "in vivo" à travers à la fois l'inventaire des procédés dont disposent les sociologues pour étudier un pan de la société ou encore l'ensemble de la société, et d'objets d'études bien précis qui ouvrent également la voie vers une compréhension global : l'interview dans les sciences sociales et à la radio-télévision, la télé-tragédie planétaire de l'assassinat du Président Kennedy en 1964, la modernisation d'une commune française (1966), l'événement mai 68, le développement de l'astrologie (1971), l'émergence des idées écologiques (an 1 : 1972), la ville lumière moderne, la culturanalyse, divers problématiques de la culture (crise de la culture cultivée, culture de masse...). Également dans ses préoccupations, la sociologie du cinéma, la publicité, la vedettisation en politique. Il s'agit comme il l'explique à la partie suivante, de comprendre le changement, d'en avoir l'intelligence, ce qui passe par l'analyse de l'hypercomplexité sociale

 

Vers la compréhension de la complexité sociale, la nécessité d'une sociologie complexe.

   Edgar MORIN n'a de cesse d'examiner la société dans sa complexité, dans le refus d'analyses qui privilégient par trop seulement un ou deux aspects de la réalité, économique le plus souvent. Dans ses ouvrages, que ce soit Arguments pour une Méthode (1990), La complexité humaine (1994) ou L'intelligence de la complexité (avec Jean-Louis LE MOIGNE) (200), il ne quitte pas de yeux cette nécessité. Dans une démarche pluridisciplinaire qui lui fait emprunter des éléments de vocabulaires aux sciences naturelles par exemple, il entend développer le paradigme de la complexité - mot employé récemment mais qui recouvre des réalités également dans le passé.

     Ali Ait ABDELMALEK indique bien, lui qui s'en inspire, un certain nombre de présupposés dont les plus importants sont les suivants, présupposés que n'admettent pas, loin s'en faut, tous les sociologues de nos jours (à tort selon nous...) :

- il existe des lois générales communes, transdisciplinaires, régissant les systèmes complexes et fortement interactifs, qu'ils soient physico-chimiques, biologiques, écologiques, économiques, sociaux, cognitifs, naturels...

- Ces lois sont essentiellement de nature relationnelle (ou cybernétique : interactions internes ou externes).

- Certains propriétés sont de caractère "holistique", dans le sens qu'elles concernent l'ensemble du système comme une entité unitaire. Certaines propriétés émergentes n'ont d'existence et de sens qu'au niveau du système comme totalité indivisible ; le degré d'autonomie dépend de la structure dans l'espace et le temps et de l'organisation logique de l'ensemble du système impliqué.

  "Finalement, explique-t-il, l'existence de lois générales et d'invariants transdisciplinaires n'implique pas que les systèmes soient déterministes et prédictibles. Bien au contraire, les systèmes sont très sensibles au jeu entre contingence locale et nécessité relationnelle. L'approche systémique est, ainsi, une grille qui prépare aux changement de paradigme. Même si certaines disciplines s'occupant de systèmes complexes, la biologique ou l'économie par exemple, ont développé chacune des outils conceptuels adaptés à leur propre champ de préoccupation, il manquait encore une épistémologie commune, générale, bien adaptée à rendre intelligible tous les systèmes naturels et culturels."

   Edgar MORIN, sociologue et philosophe des sciences prolonge ainsi les efforts en Cybernétique de N. WIENER et en biologie de L. von BERTALANFFY, qui avaient marqué les débuts de la "science des systèmes". Talcott PARSONS, de son côté, est sans doute le sociologue qui a fait l'usage le plus approfondi de ce concept d'interdépendance de tous les éléments d'un système social. Jointes à l'influence non négligeable en sociologie de l'approche marxiste qui insiste sur la notion de luttes sociales et de conscience de classe, ces approches dans divers domaines ouvrent bien la voie à une pensée de la société comme système complexe fait à la fois de coopérations et de conflits.

 

      Jean-René TRÉANTON, dans sa recension de l'ouvrage en 1985, en faisait la critique dans la revue française de sociologie. "Voilà plus de trente ans, écrit-il alors, qu'Edgar Morin occupe une place en vue dans la sociologie française. Du Centre d'études sociologiques à ses tout débuts - celui de Georges Gurvitch et de Georges Friedman dans ses locaux spartiates du Boulevard Arago - au CECMAS (CEntre des Communications de MASses), puis au CETSAP (Centre d'études transdisciplinaires. Sociologie. Anthropologie. Politique) dont il assume aujourd'hui la direction, il est à l'origine de plus d'une initiative fondatrice : à commencer par la création de la Revue française de sociologie et de Communications (sans oublier Arguments). Certes, son horizon intellectuel s'est progressivement ouvert à d'autres curiosités que la sociologie ; mais il n'a jamais cessé - malgré sa conversion au point de vue "trans-disciplinaire" - de placer celle-ci au premier rang de ses préoccupations.

Le livre qui vient de paraitre le confirme. Edgar Morin y rassemble, en les agrémentant de plusieurs pages inédites, des textes échelonnés sur plus de trois décennies (le premier remonte à 1952). Articles de revue, communications à des colloques et à des congrès, contributions à des volumes d'hommages : les occasions ne lui ont pas manqué de traiter les questions majeures de la discipline. (....)" Les dates des articles originaux montrent "ce qui parait aujourd'hui banal - l'appel à l'imagination sociologique, le refus de l'obsession quantitative et du souci exclusif de la preuve, la rupture avec le modèle "objectiviste" des sciences exactes -  (que) tout cela Edgar Morin a été l'un des premiers, sinon le premier en France, à le revendiquer, en faisant l'éloge de l'essayisme, de la "dialogique", aime t-il à dire, qu'un Riesman, un C.W. Milles prêchaient de leur côté aux Américains."

"Le sociologue, poursuit notre auteur dans sa critique, qui n'hésite plus à parler à la première personne risque t-il de se laisser aller au pur subjectivisme? Ce qui en protège sans doute notre auteur, c'est le souci de confronter sans cesse sa réflexion aux résultats acquis par les autres sciences : biologie, psychologie, ergonomie, etc., dont l'ensemble forme l'"anthropologie" au sens noble du terme. (...)". "Sous le ton détaché, souvent humoristique, with the tongue in the cheek, la pensée de Morin est à la fois sérieuse et audacieuse. A tous ceux qui ne l'ont pas encore compris, ce volume imposant et varié permettra-t-il de réviser enfin leur opinion?"

 

Edgar MORIN, Sociologie, Fayard, 1984, 465 pages ; Introduction à la pensée complexe, Éditions du Seuil, 2005, 160 pages.

Ali Aït ABDELMALEK, Edgar Morin, sociologue et théoricien de la complexité : des cultures nationales à la civilisation européenne, dans Société (2004/4, n°86).

Jean-René TRÉANTON, Sociologie d'Edgar Morin, Revue française de sociologie, 1985, www.persee.fr

 

Complété le 1er octobre 2019

 

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14 novembre 2018 3 14 /11 /novembre /2018 15:27

   Le Manuel de la paix présenté ici fait partie de ces petits livres diffusés en abondance dans les années 1930 en France. Présent un peu partout dans la mouvance pacifiste (plus de 130 000 exemplaires), ce Manuel de la paix renferme en un peu plus de 60 pages, les réflexions partagées par une large part des pacifistes.

Formé d'une relativement longue Dédicace de deux grandes parties de taille analogue, sur la Guerre, puis sur la Paix, il est suivi ensuite de plusieurs annexes, une liste des "grandes associations internationales dont l'activité intéresse particulièrement les jeunes", Aux instituteurs, Paroles à méditer. Parmi celles-ci, deux citation de l'auteure elle-même : "S'il a été trop souvent possible de mobiliser toutes les forces matérielles d'un peuple pour la guerre, pourquoi ne serait-il pas possible d'en mobiliser toutes les énergies spirituelles pour la Paix." "La guerre sur les champs de bataille était affaire d'hommes ; les femmes ne pouvaient que la maudire et en souffrir. La guerre sur les foyers est affaire de femmes ; leur droit est de l'abolir."

    Dans la Dédicace, on peut lire :

"C'est à la jeunesse que je dédie ce Manuel de la Paix.

Riche de ses forces grandissantes, douée d'ardeur dans l'action et de foi dans l'avenir, elle est certainement qualifiée pour vouer à la cause la plus sublime, celle qui prime toutes les autres par sa valeur et son impérieuse nécessité, celle enfin de laquelle le monde entier attend son saint : l'Établissement du "Règne de la Paix".

Pour que cette jeunesse puisse prendre conscience de sa mission, il est nécessaire de bien lui faire comprendre ce que sont les deux grandes puissance qui se disputent le gouvernement du monde : la Guerre et la Paix. - Ce sont deux forces contraires qui ne peuvent pas plus s'accorder que la haine et l'amour, le vice et la vertu ; et d'où procèdent deux organisations opposées : Régime guerrier et Régime pacifique.

Les hommes, sous l'impulsion de leurs passions mauvaises, se sont laissés aller à employer la force pour le règlement des différends entre eux, et, par un enchainement aussi coupable que stupide, ont fini par donner à la Guerre les moyens les plus perfectionnés pour qu'elle s'établisse en Régime organisé. De telle sorte qu'aujourd'hui la Guerre est devenu le pire des fléaux, la force maîtresse, criminelle et destructive qui les domine et les submerge. Par contre, la Paix qui s'offre à eux pour les délivrer de ce dur esclavage, leur enseigne que c'est par une union solidement établie qu'ils pourront arriver à se créer une existence de fraternité indispensable à leur repos, leur sécurité et leur bien-être.

Lorsqu'on remonte le cours de l'histoire, jusqu'aux temps où la guerre était en honneur, on constate qu'il s'est toujours trouvé des hommes supérieurs, compréhensifs et sages qui n'ont cessé de prêcher la paix en démontrant la culpabilité des combats, et le néant des victoires.

Malheureusement, ils se heurtaient aux habitudes ancestrales et aux conceptions erronées ancrées dans les esprits au point de les aveugler et de les inciter non seulement à maintenir, mais à amplifier leur puissance militaires. Lorsque survint la Conquête de l'air, découverte géniale qui devrait être utilitaire et concourir à l'union des peuples, on vit aussitôt la guerre insatiable s'emparer de l'aviation pour s'en faire l'arme la plus terrible. les hommes alors, commencèrent à s'émouvoir. En présence des engins nouveaux, capables d'aller inopinément déverser sur des agglomérations d'êtres une pluie mortelle de gaz délétères, de microbes pathogènes et de bombes incendiaires, sans que les attaqués puissent recourir à aucune protection efficace, un tollé général s'est élevé contre un tel paroxysme de criminalité. La réaction fut si forte, qu'une vague d'espérance pénétra les esprits. On se disait : non, cette chose monstrueuse ne sera pas réalisée. Quel peuple oserait employer de pareils moyens? On allait jusqu'à penser que l'opprobre qu'ils soulèvent donnerait le dégoût de la guerre et démontrerait la nécessité de se tourner vers la Paix. Et pourtant, malgré l'expérience qu'on en fit au cours des derniers conflits, les peuples continuent à développer leur aviation militaire. Il est temps que les pacifistes avertis, qui savent ce que serait la guerre de demain, comprennent leur devoir de travailler sans répit au grand oeuvre de la Paix, problème capital de l'heure présente."

Le texte se poursuit sur la descriptions de ces nouvelles armes chimiques et bactériologiques, qui est un thème majeur du pacifisme de l'entre-deux-guerres, et qui sème l'effroi tant parmi les populations civiles que dans les états-majors. L'équivalent à l'époque contemporaine de déploiement de puissance et de craintes ne se trouve que dans les développements de l'arme atomique.

  Les deux grandes parties du manuel exposent les grandes question sur la guerre, puis sur la paix, questionnement qui sont autant d'angles d'approche du pacifisme d'alors, beaucoup pénétrée de l'ampleur des destructions de la première guerre mondiale et de l'espoir envers la Société Des Nations. Suzanne BOUILLET expose dans cette deuxième partie les espoirs que fondent nombre de pacifistes sur un développement de l'importance de la SDN dans les relations internationales. Beaucoup imaginent alors, dans la perspective d'une Union européenne large et dans l'espoir que les États-Unis reviennent pour jouer un rôle dans la construction de la Paix, une sorte de haut Parlement, "gouverneur des peuples unis" qui devrait alors : "Choisir et adopter une langue moderne, auxiliaire, universelle (en partie écho des débats sur l'espéranto) ; Substituer aux armées particulières des peuples, une gendarmerie internationale, garante de leur sécurité ; Créer des tribunaux internationaux, répartis dans tous les pays, munis d'un code de justice unique applicable à tous, peuples et individus". Elle voit ici plus loin que ce qui se passe alors avec la SDN (qui décline en fait dans la réalité), imaginant une craie organisation mondiale, qui inclue, avec l'Europe, Amérique et Asie, l'Afrique n'étant pas dans les esprits alors considérée comme acteur possible.  Le texte se conclue par un appel au soutien à la SDN qui en en a d'ailleurs bien besoin au moment de la 3ème édition du livre, en 1937.

 

Suzanne BOUILLET, Manuel de la Paix, Imprimerie Louis Klezner, Paris, 1937, 65 pages.

NB : nous sommes en possession de versions de ce Manuel de la paix, surtout celle de 1937. Nous n'avons pas beaucoup d'informations sûres sur l'auteur, étant donné que cet ouvrage était en 1949 la propriété de Mme H JEANSON, fille de l'auteur. Ceci est bien entendu un appel à informations... (H pour Henri JEANSON? ; BOUILLET est-il un pseudonyme?)...

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18 octobre 2018 4 18 /10 /octobre /2018 12:06

     L'oeuvre d'ALAIN, pseudonyme d'Émile-Auguste CHARTIER (1868-1951), Mars ou la guerre jugée, est sans doute la mieux connue en France et ailleurs du philosophe, journaliste, essayiste et professeur de philosophie français. Antifasciste, pacifiste, il ne semble pas avoir mesuré toutefois la gravité de la situation d'avant la seconde guerre mondiale et la force du nazisme. Il a soutenu les accords de Munich, heurté par les appels des bellicistes appelant à l'union sacrée, mais juste avant la guerre et pendant l'occupation, il ne témoigne pas de la même énergie dont il avait fait preuve autour de la première guerre mondiale. Militant alors à l'approche de la grande guerre dans ses Propos pour la paix en Europe, il refuse la perspective d'un conflit armé avec l'Allemagne? Lorsque la guerre est déclarée sans renier ses idées, il devance l'appel et s'engage, fidèle à un serment prononcé en 1888 lorsque la loi à l'époque permettait aux enseignants d'être dispensé du service militaire? Acceptant le bénéfice de la dispense, il avait juré de s'engager si une guerre survenait, ne supportant pas l'idée - comme nombre d'autres intellectuels d'ailleurs - de rester à l'arrière quand les "meilleurs" sont envoyés au massacre. Brigadier au 3ème régiment d'infanterie, il refuse toutes les propositions de promotion à un grande supérieur. Le 23 mais 1916, il se broie le pied dans un rayon de roue de chariot lors d'un transport de munitions vers Verdun. Après quelques semaines d'hospitalisation et de retour infructueux au front, il est affecté quelques mois au service de météorologie, puis est démobilisé le 14 octobre 1917.

   Artilleur dans une tranchée et sous le feu, témoin du plus meurtrier engagement, il compose au frontale premier d'une suite d'ouvrages qui, de mars, ou la guerre jugée et du Système des Beaux-Arts jusqu'aux Dieux, développe en une ample peinture de l'homme (les Indées et les âges) et une sévère méditation de l'existence (Entretiens au bord de la mer) un projet philosophique original et constant. ALAIN ne cesse d'écrire des Propos sur la guerre, avant et après l'expérience qu'il en fit à l'âge de 46 ans comme engagé volontaire, d'août 1914 à octobre 1917. En témoignent des recueils tels que Le citoyen contre les pouvoirs ou les deux tomes de Suite à Mars.

C'est au coeur de la guerre, du 18 janvier au 17 avril 1916, sur le front de la Woëvre, qu'un jour il entreprend un travail de réflexion suivi et approfondi sur la guerre. premier essai, suivi de deux autres, entre mai et novembre 1919, puis en juillet 1920, d'où sort Mars ou la guerre jugée (1921). Plus tard, en 1936, ALAIN juge utile d'y insérer vingt Propos écrits de 1921 à 1931, mais intercalés aux quelques 93 (courtes) parties de son texte, ils en alourdissent le discours. Il vaut mieux donc lire ces 93 parties, puis ensuite ces 20 Propos, sans oublier de lire également De quelques unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées, rédigées dès le 14 janvier 1916 à Paris, en 81 parties ou plutôt paragraphes, bien plus précis et incisifs parfois que la tonalité humaniste de Mars ou la guerre jugée. 

   

    François FOULATIER, préfacier de ce livre, écrit que "Alain, simple canonnier, nommé brigadier en février 1915, est et demeure, au sens militaire du mot, au milieu des hommes. Et il n'estime pas que ce soit la plus mauvaise position pour percevoir la réalité de la guerre et su système militaire, la connaître et la juger ; bien au contraire. Armé de la lucidité stoïcienne d'un Épictète jugeant l'esclavage de sa position d'esclave, instruit aussi par la dialectique de Hegel et par celle de Marx, il sait qu'il ne peut avoir confiance, pour l'irrespect et l'incrédulité radicale qui fondent la liberté du jugement, qu'en ceux qui partagent sa condition d'homme. (...)". 

  Ces 93 parties du texte sont autant de thèmes abordés. Ainsi on pourrait lister, si ce n'était fastidieux, ces thèmes : L'amour de la patrie, La guerre nue, Du beau, Animaux de combat, La forge, De l'obligation, De l'irrésolution, Du commandement, Des sacrifices humains, Du duel, De la violence, Le pouvoir, L'esprit théologique, L'esprit de guerre, L'individualisme, Des méchants...

On lira ici les passages de la partie intitulée Dire non :

"Dire non, ce n'est pont facile. Il est plus facile de punir les pouvoirs par la violence ; mais c'est encore guerre ; chacun l'aperçoit aussitôt ; ainsi la gueule du monstre est ouverte partout, d'où vient cette résignation passive. Mais l'esprit mène une autre guerre.

Une grève est déjà puissante ; la grève de l'esprit est souveraine si tout le monde s'y met ; mais si vous attendez les autres, personne ne s'y mettra ; commencez donc. Guerre à vos passions guerrières, si enivrantes dans le spectacle et la parade, dans la victoire surtout. A toutes ces ivresses, dire non.

Chacun cherche sa liberté, mais mal, voulant violence contre violence, et tombant aussitôt dans un autre esclavage. Laissez le corps obéir, cela n'ira pas loin. ceux qui préparent la guerre le savent bien ; c'est votre esprit qu'ils veulent ; j'entends ces jugements confus que l'imitation soutient, que le spectacle et l'éloquence ravivent. Ne buvez point ce vin là. Ne ne peut vous forcer ; l'enthousiasme ne peut être obligatoire. En ces temps où j'écris, la fête de la victoire est proche ; je m'étonne d'avoir entendu beaucoup d'hommes et de femmes, qui, d'ordinaire, n'osent pas beaucoup, dire froidement : "Nous n'irons point là. " Un autre disait entendant les clairons : "Cela serre le coeur"." Il n'y a point de loi qui puisse ordonner que vous soyez hors de vous-même.

Ainsi, devant toute déclamation guerrière, le silence ; et si c'est un vieillard qui se réchauffe à imaginer le massacre des jeunes, un froid mépris. Devant la cérémonie guerrière, s'en aller. Si l'on est tenu de rester, penser aux morts, compter les morts. Penser aux aveugles de guerre, cela rafraîchit les passions. Et pour ceux qui portent un deuil, au lieu de s'enivrer et de s'étourdir de gloire, avoir le courage d'être malheureux.

Savoir, comprendre, affirmer que le sacrifice du pauvre homme est beau ; mais se dire aussi, selon une inflexible rigueur, que le sacrifice n'est point libre ; que l'arrière pique l'avant de ses baïonnettes, comme au temps de l'inhumain Frédéric ; et encore avec moins de risque ; et que ce métier de serre-file à vingt kilomètres est laid. Songez à celui qui ordonne l'attaque et qui n'y va point le premier ; mais retenez la colère, qui est guerre encore ; dite seulement que cela ne peut pas être admirer. Soyez mesureur d'héroïsme.

Et pour ceux qui se jettent en avant, ayant choisi d'être chefs, et payant de leur sang, soyez inflexible encore en votre jugement. Dites qu'être chef absolu à vingt ans, servi à vingt comme un roi n'est pas servi, qu'être dieu à vingt ans pour une cinquantaine d'hommes, cela vaut bien que l'ambitieux accepte le risque. Que ce pouvoir asiatique a ses profits et ses triomphes tout de suite, bien avant l'épreuve mortelle ; et que l'espérance croît avec le grade ; ce qui fait que ceux qui choisissent cela, et s'en vantent souvent sans pudeur, ne se sacrifient point en cela, mais au contraire, à leurs passions ambitieuses sacrifient la foule des modestes qui ne veulent que vivre. Ici vous êtes spectateur ; et ces acteurs emphatiques dépendent de vous. Il n'est même pas nécessaire de siffler ; il suffit de ne pas applaudir. Dire non."

     A de nombreuses reprises, ALAIN aborde la question des causes de la guerre, et écrit, justement que la partie qui suit immédiatement (Par les  causes), que tous ses discours tendent "à faire faire connaître la guerre par ses causes réelles, ce qui détournera du fatalisme religieux." Il se fait plus précis dans ses textes de 1916, ceux aux 81 parties. Ainsi sur le devoir d'obéissance, il milite pour la guerre contre la guerre et argumente en faveur d'une objection de conscience. "Obéir, cela donne le droit de ne pas croire", "Le mal des temps passés, ce n'est pas qu'on obéissait, mais c'est que l'esprit obéissait.". Mais jamais il ne quitte jamais la sphère morale et n'incite pas ouvertement à une action contre la guerre (qui est encore à ses yeux, une guerre). En cela on peut tout juste penser qu'il est en faveur de l'obéissance passive. Du moment que la conscience elle-même n'est pas gagnée à la guerre. Bien entendu, il signe en septembre 1939 le tract "Paix immédiate" du militant anarchiste Louis LECOIN, mais il ne semble pas s'associer à une active objection de conscience qui suppose une désobéissance bien concrète aux ordres de l'armée. Il considère en outre que la collaboration pétainiste est un monde mal...

 

ALAIN, Mars ou la guerre jugée, suivi De quelques unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées, Gallimard, 1935, réédition en 1995. Préface dans cette dernière édition de François FOULATIER. 550 pages.

 

 

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20 mai 2018 7 20 /05 /mai /2018 07:58

    Cet ouvrage de 1963, thèse de doctorat, phare et point de départ sur l'analyse stratégique du sociologue français Michel CROZIER, très commenté et faisant l'objet de plusieurs éditions (en 1985 par exemple), soulève un questionnement général complexe sur les organisations, et pas seulement en France. Même s'il part souvent de la situation d'un pays à la vieille tradition centralisatrice, sa valeur n'est pas négligeable en regard des grandes traditions, notamment, américaines, en sociologie des organisations. 

     Sous-titré Essai sur les tendances bureaucratiques des systèmes d'organisation modernes et sur leurs relations en France avec le système social et culturel, Le phénomène bureaucratie s'organise en quatre grands chapitres : Le cas de l'agence comptable parisienne, Le cas du monopole industriel, Le phénomène bureaucratique du point de vue de la théorie des organisations et Le phénomène bureaucratique comme phénomène culturel français. Une conclusion (Le phénomène bureaucratique et le modèle français dans l'évolution générale de la société industrielle) débouche sur des propositions pour accompagner le changement du modèle bureaucratique français. L'auteur s'y étend longuement sur la résistance du changement de l'administration française. Dans un post-scriptum de décembre 1985, où il affiche une certaine satisfaction d'être alors suivi sur de nombreux points, il met en garde contre un "enthousiasme néo-libéral" qui paradoxalement, entend changer par décrets l'organisation de l'administration et des entreprises.

     L'ouvrage, d'abord empirique, s'ouvre sur la description des relations hiérarchiques dans deux organismes d'Etat, l'un purement administratif, l'autre industriel en situation de monopole. Michel CROZIER, déjà à l'époque, avait poursuivi une série d'enquêtes convergentes sur ces questions dans une dizaine d'établissements différents, publics et privés (Petits fonctionnaires au travail, CNRS, 1955). Il devient ensuite théorique avec sa proposition d'interprétation du système bureaucratique français à l'aide des concepts de cercle vicieux et de dysfonction. Ce modèle éclaire la compréhension de l'histoire de l'administration publique et des modes de gouvernement en France depuis Richelieu. 

Michel CROZIER utilise au départ les méthodes usuelles de la psychosociologie : interviews libres d'abord, puis questionnaires d'attitudes. Mais au lieu de référer ses résultats uniquement aux dimensions psychologiques et culturelles des acteurs, comme on le fait habituellement notamment dans la sociologie américaine, il fait l'hypothèse que les attitudes entretiennent un rapport assez direct avec certaines caractéristiques propres aux organisations, telles que répartitions de l'autorité entre les divers niveaux hiérarchiques, liberté de manoeuvre à chaque échelon. D'où la possibilité d'une analyse qui, exprimée initialement en termes de satisfaction et souhaits, prend le langage des systèmes d'attente pour parler des relations stratégiques des membres de l'organisation les uns par rapport aux autres. L'auteur français, par ailleurs mieux accueilli aux Etats-Unis qu'en France dans les premiers temps de sa carrière, jette par son analyse un pont entre les études de petites groupes des psychologues sociaux et les théories de l'organisation. Auparavant, la sociologie des organisations, depuis les articles de Robert MERTON en 1937, savait déjà qu'il existait des dysfonctions dans les mécanismes internes qui contribuent sérieusement à entraver l'exécution des tâches nécessaires à leurs objectifs. Le sociologue français met au point une sociologie clinique pour déceler les raisons de ces dysfonctionnements. 

Dans sa première étude empirique, l'auteur montre que, dans une hiérarchie qu'on peut réduire par simplification à trois niveaux (employés, cadres subalternes, cadres supérieurs), le formalisme très poussé de la réglementation, le cantonnement à peu près exclusif des cadres subalternes dans des fonctions d'encadrement nominal, sans pouvoir effectif, conduit ceux-ci à filtrer les informations en direction des cadres supérieurs, à tenir ces derniers dans l'ignorance de manière à se créer une apparence de pouvoir en jouant auprès de leurs supérieurs du faible avantage que peut leur donner une meilleure connaissance des réalités de la base. En même temps ce système met nécessairement les cadres en compétition inavouée entre eux, puisque leur seule façon d'affirmer leur existence est d'essayer de défendre leurs subordonnés auprès des cadres supérieurs et d'arracher tel petit avantage dans l'exécution du travail grâce auquel, pour le grand étonnement des cadres supérieurs qui ne perçoivent qu'un climat mauvais, les relations entre la base et les cadres subalternes sont finalement bonnes. L'impuissance à peu près totale de tous les échelons hiérarchiques sur les subordonnés a pour contrepartie une très grande indépendance et l'absence de contrôle. L'efficacité en soufre, et d'ailleurs lorsque les cadres agissent ainsi, l'intérêt de l'organisation est vraiment lointain, ainsi que le bon climat, mais les membres de l'organisation pris par le système sont malgré tout attaché à ce statu quo qui assure leur protection.

Dans sa deuxième enquête, l'autre s'intéresse non plus au cercle de contrôle indépendant mais à la localisation du pouvoir. Dans une organisation bureaucratique, la règle formelle et impersonnelle régit la généralité des cas où une décision pourrait être nécessaire ; c'est ainsi qu'une règle d'ancienneté très rigide détermine l'avancement des ouvriers qui sont attachés à ce système et le considèrent comme une conquête et une garantie contre l'arbitraire. Le formalisme du règlement rend les cas d'incertitude dans l'action très limités, mais ceux-ci deviennent les sources de conflits et par là même de pouvoir : ainsi ici un personnage qui n'appartient pas à l'État-Major a un pouvoir qui dépasse de loin ses attributions, car il est le chef des techniciens ajusteurs qui ragent sur les pannes de machines. Or celles-ci représentent l'essentiel de l'imprévu. Le système pouvant être, vue la position de monopole, considéré comme clos. Dès lors toute explication des difficultés à l'intérieur de l'équipe de direction en termes psycho-sociologiques tels que la différence d'origine sociale, l'appartenance ou non à un corps prestigieux, s'efface devant une interprétation en termes de stratégie. Il y a mauvais climat parce qu'il y a lutte pour le pouvoir dans un système rigide qui ne reconnait pas la possibilité d'imprévu.

A partir de ces données, Michel CROZIER élabore une théorie du fonctionnement bureaucratique, et se demande d'abord pourquoi les acteurs son attachés à un pareils système, malgré des critiques de surface et une certaine attitude de retrait (des employés face aux finalités de leur travail). L'analyse du sociologue sous-entend une critique envers les théoriciens des relations humaines de son temps, lesquelles ne sont qu'une transposition d'un one best way of live, prôné pour l'ensemble de la société (américaine). La question est de savoir comment peut s'opérer un changement qui rende possible une efficacité des organisations et de comprendre les résistance à ce changement. La bureaucratisation apparait comme une incapacité pour une organisation de se réformer elle-même. Les schémas de compréhension d'un fonctionnalisme, privilégiant par hypothèse l'équilibre réalisé ne peuvent guère être utiles face aux stratégies internes des membres d'une organisation. Le réformateur doit donc agir de l'extérieur, de manière autoritaire, car il n'est pas possible de compter sur les cadres. Mais les réformes entreprises ne peuvent aboutir que si les intéressés au premier chef y participent... Michel CROZIER s'en tient pour l'instant dans ce livre au constat qu'au moins seul l'initiative autoritaire extérieure peut débloquer la situation. Par la suite, il évoluera sur ce point. 

La voie française, analysée dans une troisième partie, est constamment caractérisée par la dysfonction engendrée par impersonnalité et désir de protection. Le réformateur autoritaire, c'est l'homme de la prouesse individuelle qui, venu de l'extérieur, en impose au système. Interprétant de manière synthétique les notations de TURGOT, TOCQUEVILLE comme Lucien BERNOT et René BLANCART (auteurs d'une étude ethnologique sur Nouville, village français), Michel CROZIER montre que la vie française est dominée par "la barrière et le niveau", selon l'expression de GOBLOT. Une égalité théorique et formelle à laquelle des Français sont très attachés n'exclut pas l'existence d'obstacles considérables mais cachés que le candidat à la réussite doit franchir seul. TOCQUEVILLE a loué les Américains d'avoir su combattre les méfaits de l'égalité par la liberté. Cette liberté se manifeste entre autres par la multiplicité des associations libres de toutes sortes qui rétablissent sur un fond d'égalité la concurrence et la lutte visible, en même temps qu'elles empêchent les organisations de s'enfermer derrière de buts murs. L'auteur reprend à son compte ces thèmes, beaucoup plus qu'ensuite, ces thèmes, non sans reconnaitre que du point de vue des résultats le système français n'a pas que des côtés négatifs car il exalte l'effort individuel. Le modèle français d'organisation bureaucratique est en profonde relation avec les traits culturels français fondamentaux. 

Le chapitre IX qui analyse les applications des modèles bureaucratiques à différents systèmes d'organisation particuliers et le chapitre X, "bourgeoisie et bureaucratie", donnent un éclairage neuf sur certains éléments de la liaison entre traits culturels et institutions, encore que l'analyse, ici, apparait plus brillante que fondée.

Fondamentalement, même s'il s'agit d'une thèse de doctorat, l'auteur veut livrer un ouvrage utile à la réflexion politique. A une certaine mauvaise bureaucratisation qui montre à son époque des effets de plus en plus évidents (manque d'efficacité économique mais aussi sociale), il veut apporter des pierres pour aller vers de meilleures organisations, n'allant pas très loin dans les objectifs de ces organisations. Il est nécessaire que les bureaucraties, qui ont leur utilité réelle, sachent évoluer en fonction d'une évolution rapide du système économique. L'auteur appartient à ces intellectuels non marxisants, et c'est pourquoi dans un premier temps ces travaux rencontrent un certain scepticisme avant d'être repris un peu plus tard, dans une perspective socio-économique qu'il n'approuve pas pour autant. Estimant que seule une sorte de réconciliation culturelle entre les multiples privilégiés (à tout point de vues) et l'ensemble des citoyens permettra à ceux-ci, par décloisonnements, le bénéfice de l'ensemble des acquis sociaux et économiques, il ne fait jamais le lien entre ces différents dysfonctionnements internes et les différents conflits sociaux globaux. Si son étude doit faciliter une bonne évolution de la bureaucratie, elle ne suppose jamais qu'il faut remplacer celle-ci par d'autres organismes aux objectifs autres. En tout cas, la prise en compte de cette étude par les planificateurs nationaux de la décentralisation, de la déconcentration des administrations induit des effets à long terme. 

   Très pénétrant, très subtil et en même temps très dense, son livre est audacieux dans sa vision globale. Notons par ailleurs que son mode d'exposition, très anglo-saxon, peut dérouter. En tout cas, il convient de le lire avec force notations et même des recherches sur ses nombreuses citations, ce qui éclaire encore plus l'apport original de son oeuvre.

 

Michel CROZIER, Le phénomène bureaucratique, Editions du Seuil, 1963, réédition de 2005, 380 pages environ.

Jacques LAUTMAN, note critique sur Le phénomène bureaucratique de Michel Crozier, Annales, Année 1965, n°20-2.

 

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6 mai 2018 7 06 /05 /mai /2018 07:45

     Cette oeuvre est un traité de stratégie et de tactique militaire rédigé pendant le VIe siècle et attribué le plus souvent à l'empereur byzantin MAURICE 1er. Manuel militaire "modeste et élémentaire" à l'intention des chefs militaires, Le Strategikon contient des conseils pratiques ainsi qu'une liste d'infractions militaires et les châtiments à appliquer. Il est aussi important en matière de tactique qu'en matière de discipline interne aux armées. 

    Le Strategikon, qui peut se comparer sur certains points à L'art de la guerre de SUN TSE, est le fruit d'un effort pour codifier les réformes militaires imposées par l'empereur. Comme souvent, l'ouvrage aurait plutôt été commandé par ce dernier, son frère Pierre ou un autre général byzantin l'aurait rédigé en son nom. S'il a été écrit au VIe siècle, entre 592 et 610, il aurait servi à codifier les expériences militaires de MAURICE lors des campagnes dans les Balkans (582-602) et dans l'empire perse (572-591).

A partir du XIXe siècle, les historiens avancent une parution au cours du VIIIe siècle ou du IXe siècle sur des bases philologiques et technologiques. Il s'agit de toute façon de l'un des plus importants ouvrages militaires du Moyen Âge, avec les traités du Xe siècle des empereurs byzantins LÉON VI LE SAGE (Tactica) et NICÉPHORE II PHOCAS (De velitatione et Praecepta Militaria). Le Tactica de LÉON s'inspire largement du Strategikon. Alors que pendant longtemps, après l'Antiquité, c'est l'oeuvre militaire de VÉGÈCE qui parut le plus important dans l'Empire Romain, le contenu du Strategikon le surpasse de très loin. 

    Le Manuel comprend 12 livres sur les tactiques utilisées par l'armée byzantine aux Vie et VIIe siècles. Il se concentre sur les formations tactiques de cavalerie, mais concerne aussi l'infanterie, les sièges des villes et place-fortes, l'intendance militaire, les exercices et les marches. Les livres VII et VIII contiennent des conseils pratiques destinés au général sous la forme d'instructions et de maximes. Le livre XI se penche sur l'ethnographie des ennemis de l'empire de cette époque, les Francs, les Lombards, les Avars, les Turcs et les Slaves.

     Voici sa composition précise :

- Livre I : Introduction

- Livre II : la formation tactique de cavalerie

- Livre III : Formations de la cavalerie tagma (équivalent d'un bataillon)

- Livre IV : Embuscades

- Livre V : Intendance militaire

- Livre VI : Des tactiques et des exercices

- Livre VII : Stratégie. Les aspects qu'un général doit considérer

- Livre VIII : Instructions générales et Maximes

- Livre IX : Attaques surprises

- Livre X : Sièges

- Livre XI : Caractéristiques et tactique de différents peuples

- Livre XII : Formations mixtes, infanterie, camps et chasse

 

  Très utilisé dans l'Empire byzantin par les généraux d'armée, le Strategikon n'est publié qu'en 1664, à la fin de la Tekne taktike d'ARRIEN (officier romain), au caractère plus décoratif et antiquisant que pratique,. Et même après, on continue longtemps à négliger cet ouvrage. Pendant la période des Lumières surgit la légende noire des esprits byzantins paralysés par l'obscurantisme religieux, écho de la longue tradition de mépris du catholicisme encore la religion orthodoxe. Le strategikon n'est redécouvert qu'à la veille du XXe siècle, attirant l'attention de théoriciens de la stratégie et même de praticiens, les mieux placés pour reconnaître l'expertise réelle qui caractérise ses développements. 

En toute modestie, l'auteur, probablement un officier militaire d'une haute compétence, ne revendique qu'une expérience de combat limitée. Dans la préface, il promet de décrire de manière succincte et simple (et il est vrai qu'en première lecture, le texte est succinct...), "en accordant d'avantage d'importance à l'utilité pratique qu'à la beauté du texte", promesse bien remplie, selon maints auteurs spécialistes, comme Edward LUTTWAK. 

     Le strategikon, explique ce spécialiste de stratégie er de géopolitique, dépeint une armée d'une structure radicalement différente du modèle romain classique, la différence la plus évidente tenant au renversement fondamental qui fait passer la cavalerie au rang d'arme de combat principale en lieu et place de l'infanterie. Ce renversement résulte d'une véritable révolution stratégique dans l'intention même de faire la guerre, qui entraine comme conséquence nécessaire l'adaptation de nouvelles méthodes opérationnelles et de nouvelles tactiques. Il note que la langue de l'armée demeure le latin, même si dans l'Empire à partir de JUSTINIEN une transition très progressive du latin au grec s'opère. Alors qu'abonde dans le texte des termes grecs, les ordres donnés lors de l'entrainement et du combat demeure latin, dans une continuité avec les glorieuses légions romaines. Il transparait du texte que malgré le voile de leur esprit chrétien cérémonieux d'une piété parfois un peu suffisante, qui imprègne d'ailleurs tous les actes - officiels comme quotidiens - dans l'Empire, les Byzantins ressemblent fort aux Romains par leur bon sens pratique et leur simplicité. 

Alors que l'histoire militaire est souvent écrite sans même mentionner les modalités d'entrainement des soldats de part et d'autre, le strategikon s'étend énormément sur la question. Comme il s'agit toujours pour chaque combattant d'être capable de défaire trois adversaires dans le combat, l'entrainement de base du soldat byzantin est intense. Cela forme un contraste avec la plupart des armées contemporaines, où seule une petite proportion des soldats est entrainée de manière sérieuse. L'objectif de cet entrainement pour le principal type de soldat qui n'est ni fantassin ni cavalier, mais plutôt les deux à la fois, est avant tout un archer. Il consiste donc en un entrainement à l'archetier à pied comme à cheval, avec de puissants arcs et également de puissantes lances à l'usage notamment à la charge contre les troupes adverses. L'efficacité tactique des archers dépend de leur rythme de tir, de leur précision et de leur capacité à tuer, dans des circonstances bien distinctes. C'est toute une affaire de charger puis de s'arrêter pour saisir à deux mains un arc pour tirer, notamment lorsque les chevaux utilisés ne sont pas forcément de grands destriers habitués au combat... 

    Alors que les Romains étaient partisans de la destruction des ennemis, et souvent de manière cruelle, qui n'avaient pas la sagesse de reconnaître les avantages de la soumission, les Byzantins, en tout cas à l'époque de la rédaction du Strategikon, étaient plutôt partisans d'une stratégie visant à contenir leurs ennemis au lieu de les détruire. Pour les utiliser plus tard comme alliés.

Edward LUTTWAK indique qu'au vrai, "la guerre à Byzance eut toujours pour contexte général une insuffisance aiguë de troupes prêtes au combat. Malgré le dramatique effondrement démographique provoqué par la peste bubonique à compter de 541, ce ne fut pas un manque d'hommes en bonne santé en âge de servir qui causa cette insuffisance. La plupart des ennemis de l'Empire (à l'exception des Bédouins dispersés dans le désert) en furent affectés d'une manière comparable ; de plus, l'Empire pouvait toujours recruter au-delà de ses frontières et le faisait souvent. Même le coût élevé de la maintenance (et de l'équipement assez lourd) des forces militaires ne peut expliquer cette insuffisance ; l'Empire soudoyait souvent des souverains étrangers en leur versant de l'or qui eût permis de financer des troupes supplémentaires. La contrainte critique n'était ni la ressource en main-d'oeuvre ni l'argent, mais l'entrainement - ou plutôt le temps qu'exigeait l'entrainement approfondi des soldats. Avec son style de guerre - compliqué car mêlant à la manoeuvre fantassin et cavalier - des troupes qui n'avaient reçu qu'un entrainement rudimentaire étaient d'une utilité limitée pour l'armée byzantine. Ce style de guerre exigeait en effet des soldats de haut niveau de qualification et de polyvalence, intégrés au sein d'unités soudées et bien exercées, prêtes à exécuter différentes manoeuvres tactiques au commandement. Les troupes devaient s'exercer en parcourant sans cesse le répertoire des tactiques les concernant afin de parvenir à un tel niveau de compétence (...)."

Le strategikon s'étend longuement sur ce style de guerre qui doit s'adapter aux différents ennemis rencontrés. On peut comprendre que le succès de ces guerres de l'Empire dépend à la fois de la connaissance des manières de faire des Perses ou des Lombards, de l'entrainement des troupes et de la qualité des équipement militaires et des armements utilisés. Des tactiques de combat différentes sont exposées, notamment suivant qu'il s'agisse d'une bataille en face à face, souvent sur une seule ligne, même si le Manuel recommande un ordre plus profond, ou d'attaques menées par surprise. A ce titre, il s'agit d'user à la fois de force et de ruse, en temps de paix comme en temps de guerre, en temps de manoeuvres pour approcher une ville promise à un siège (souvent lent et long) ou même pendant la bataille. Si on voit souvent l'usage d'une seule ligne de combat, c'est que précisément l'entrainement n'est pas suffisant pour des manoeuvres complexes. Le Manuel préconise une profondeur de quatre rangs, étant donné que la disposition des troupes, un peu comme à notre époque, obéit à une structure triangulaire : l'unité combattante  de base est le bandon de 300 hommes ou plus ; trois de ces unités, avec officiers et spécialistes, constituent une moira, et trois de ces dernières un meros de six mile hommes environ. 

Le Manuel présente des formations (en formes variables) en alternance de fantassins lourds et légers, en ordre ouvert ou en ordre serré, avec présence d'archers en de nombreux endroits. Le  plus complexe et ambitueux est l'ordre de bataille appelé mixte : une armée complète d'infanterie lourde et de cavalerie avec seulement une poignée de fantassins légers à l'arrière. L'infanterie lourde et la cavalerie se trouvent en files de 7 hommes de profondeur, mais si chaque meros d'infanterie compte 5 hommes sur sa largeur, chaque meros de cavalerie en compte 7. 

 

 

MAURICE, Strategiko , Handbook of Byzantine Military Strategy, Philadelphie, Université of Pennsylviana Press, 1984. On trouve un large extrait traduit en français par Catherine Ter Sarkissian dans Anthologie Mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990.

Edward LUTTWAK, La grande stratégie de l'Empire byzantin, Odile Jacob, 2010.

 

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2 avril 2018 1 02 /04 /avril /2018 07:20

   George BECKWITH, homme d'Eglise et pacifiste américain, est pendant 33 ans secrétaire de l'American Peace Society. Rédacteur du magazine The Advocate of Peace, il lutte en faveur de congrès pour la paix et de tribunaux internationaux des conflits. 

   Il publie en 1845 un Livre de la Paix (The Book of Peace), livre référence au XIXe siècle aux Etats-Unis, qui rassemble plus de soixante essais sur la guerre et la paix. Il s'agit de textes écrits par lui-même ou par d'autres auteurs pacifistes (Jonathan DYMOND, William CHANNING...). Sont abordés beaucoup de sujets, philosophiques, moraux, juridiques et politiques. 

Disponible gratuitement sur mises.org, mais non traduit en Français.

   Longtemps, il conserve l'illusion que l'on peut réaliser une séparation non-violente entre le Nord et le Sud des Etats-Unis, étape importante dans l'établissement d'une paix perpétuelle dans l'histoire universelle.

   Pour donner une idée du contenu du The book of peace : a collection of essays on war and peace, ce livre de référence de 606 pages et aux 64 textes différents, on peut extraire ces traductions (approximatives) du premier texte : The cause of peace (la cause de la paix).

"La cause de la paix est aussi vieille que le christianisme. Des textes des Anciens Prophètes de l'Ancien Testament au Sermon sur la Montagne, avec les écrits abondamment éparpillés dans le Nouveau Testament, les premiers chrétiens ne mettaient pas strictement en pratique. Peu d'entre eux acceptaient de porter les armes, sur la supposition de l'incompatibilité (inconsistant) entre leur profession et leur foi. Mais l'Eglise, avant même que son union avec l'Etat en vertu de l'édit de Constantin au IVe siècle, a malheureusement dégénéré dans la pratique des armes, comme à d'autres égards ; et depuis cette époque, elle a prêté son appui à la coutume de la guerre, avec peu de réflexion sur l'incompatibilité avec sa religion de paix. Erasmus a écrit au nom de cette cause (de la paix) avec une éloquence digne du premier chercheur de la Chrétienté ; et, bien que sa voix était peu entendue par les chrétiens de cet âge, il a semé à travers les siècles et la récolte de ses efforts a commencé en ce siècle. Le premier appel efficace a été fait dans une brochure publiée en décembre 1814 ; et la première société de la paix de l'époque moderne a été organisée dans la ville de New York, au cours de l'été 1815, et suivie, en huit et dix mois, par une autre dans le Massachusetts, et une autre dans l'Ohio, et une autre encore plus importante à Londres., toutes sans aucune connaissance l'une de l'autre, preuve frappante que Dieu lui-même avait préparé le chemin. des sociétés similaires ont depuis été multipliées en Angleterre et en Amérique. Des efforts similaires ont été faits dans une certaine mesure en France, en Suisse, et d'autres parties de la Chrientienté, et leur influence a atteint les extrémités du monde civilisé, et fait sentir dans une certaine mesure aux nations de s'ouvrir à la lumière de l'Evangile. 

L'American Peace Society, organisée en 1828 en tant que lien d'union entre tous les amis de la paix dans notre pays, et de coopération, sans égard à une secte ou à un parti, entre toutes les confessions religieuses dans le pays. Et les chaires de presque toutes les sectes ont effectivement été occupées plus ou moins par ses agents, en plaidant les revendications de cette grande entreprise évangélique.

I. La quantité d'actions déjà entreprises - le succès de cette cause a été bien au-delà des moyens utilisés, comparativement plus important que dans n'importe quelle famille de l'entreprise. Peu sont pleinement conscient de ce qui a déjà été acquis. En un peu plus de vingt ans qui ont précédé notre effort, les guerres de la Chrétienté sont sensées avoir causé plus de 30 milliards de dollars de perte, et pas moins de neuf de ces guerres ont provoqué le sacrifice de millions de vies. Mais la paix a été préservée depuis 1815 par les divers organismes et influences pour la cause de la paix. Les sentiments du monde civilisé sur ce sujet sont très différents maintenant de ce qu'elles étaient il y a 50 ans ; et les difficultés, qui ont impliqué les nations en conflit, ont fréquemment été réglées avec le souci d'épargner le sang. (...) Le recours aux menaces et les recours à l'épée dans une variété de cas, ont diminués dans la Chrétienté. Laissez ce processus se poursuivre encore 50 ans, et il sera presque impossible d'impliquer les nations civilisées dans la guerre.

II. L'unique objet de la cause de la paix.  Toutes les relations sociales de l'humanité peuvent être réduites à trois classes : - la relation d'un individu à l'autre, - la relations des individus à la société, des citoyens au gouvernement et - les rapports d'un gouvernement à l'autre. Cette réduction (...) constitue le fondement même de l'unité d'action entre les amis de la tempérance. Les principes de la réforme sont applicables à toutes les sortes de boissons et de nourritures, mais dans la cause de la tempérance, (les boissons) sont limitée à l'usage des boissons enivrantes ou intoxicantes. Les amis de la réforme peuvent, chacun pour soi, étendre ces principes comme il leur plaisent, mais la cause elle-même n'a pas à se mêler du thé ou du café, du tabac, de l'opium ou des aliments pour animaux. (...) Ils se limitent au problème de fraude et la cause se limite à l'usage des boissons source d'intoxication." 

Parce qu'une grande partie de l'activité des organisations religieuses à cette époque est de lutter contre l'alcoolisme et toutes formes de "débauches", notamment sexuelles, et considèrent l'intempérance comme cause de violences, les auteurs du texte entendent restreindre l'activité pour la cause de la paix, à la lutte contre la guerre et ce qui la favorise, dans une cible restreinte. Les conflits entre familles, les questions de légitime défense entre individus, les conflits entre citoyens et gouvernements peuvent légitimement être la préoccupation des individus membres des associations de paix, mais en tant que telle ces associations doivent se préoccuper (uniquement) de la guerre, et de la guerre entre nations, entres États. La guerre y est strictement définie comme conflit armé inter-étatique, même si ces termes ne figurent pas dans le texte. Les associations de paix ont pour seul but d'abolir les guerres internationales, et ,même, si l'on entend bien les auteurs qui s'expriment dans ce Livre de la paix, les guerres entre Etats chrétiens. C'est pourquoi toutes les attaques (contre elles) concernant les exactions commises contre les Indiens sont exclues d'entrée de jeu et il faut beaucoup de combats à l'intérieur de ces organisations pour placer les causes de l'abolition de la guerre et de l'abolition de l'esclavage au même niveau. 

III. Principes communs ou base de l'Union parmi les Amis de la paix. L'identité de vues entre les membres de l'association pour la cause de la paix, qui existe sur la guerre, n'a pas à exister sur la cause de la tempérance ou de l'esclavage. ou de toute entreprise de bienveillance et de réforme. Il y a dans cette similitude de vues sur la cause de la paix une plate-forme suffisamment large de principes, qui permet d'agir et de travailler ensemble en harmonie constante :

1. La guerre est le pire des fléaux, parmi une masse de maux. Elle est extrêmement pernicieuse pour toutes les activités humaines, matérielles et spirituelles ;

2. la guerre est moralement répréhensible dans son origine, dans ses principes, dans ses motivations, dans ses moyens et tous ses résultats. C'est un crime contre Dieu, et le premier péché de tous les âges et de tous les temps. Nous considérons la guerre comme un tissu de folie, de culpabilité et de malice.

3. la guerre est impossible sans criminalité et elles se nourrissent l'une de l'autre. Dans chaque guerre, chaque camp est régi par les mêmes sentiments et effectue les mêmes actes.

4. Nous sommes d'accord pour condamner moralement la guerre, toutes les guerres, qui se caractérisent par l'orgueil, la jalousie, l'avarice, l'ambition, la vengeance, qu'elle soit préventive ou de dernier recours.

5. Même les guerres dites défensives sont contraires à l'Evangile, car bien des moyens existent pour éviter le recours à l'épée, notamment dans le cadre d'une Union entre les pays.

6. Si cette Union doit par principe réglementer leurs relations, nous n'avons qu'à vérifier et appliquer les principes. ------

7. Un telle application de l'Evangile aux rapports entre nations constitue la somme de tous les moyens employés dans la cause de la paix.

8. Nous croyons que l'abolition totale de la guerre est possible entre les nations chrétiennes, mais nous pensons aussi que des moyens spécifiques sont indispensables pour cette fin, et leur utilisation appartient à tous.

Les citoyens de la Chrétienté considèrent (c'est beaucoup répété dans le texte) que peu d'Amis de la paix peuvent défendre les guerres défensives et qu'il s'agit de combattre la guerre entre États, excluant toute action en ce qui concerne les opérations de maintien de l'ordre. Cette dernière disposition fera toutefois débat plus tard en ce qui concerne la guerre de Sécession...

IV. Sphere et moyens d'action. "La Chrétienté est notre seul champ (décidément!). Nos efforts sont limités aux pays chrétiens avec la lumière de la Révélation, et nos espoirs seront complètement réalisés lorsque les guerres cesseront partout où le christianisme l'emporte."

Ce qui sous-tend cette volonté, c'est qu'en même temps, les efforts d'évangélisation ne cessent pas à l'extérieur des frontières de la Chrétienté. Le cas des Indiens christianisés opprimés constituent d'ailleurs un débat annexe important. 

"Tous nos moyens pour l'accomplissement de cet objectif sont inclus dans une bonne application de l'Évangile, de bout en bout, de la correction des points de vue des Chrétiens à l'introduction des mécanismes d'ajustement pacifique des différends internationaux. L'opinion publique est un instrument, le plus important que toutes les baïonnettes : il n'est pas plus grand instrument pour contrôler les actions des gouvernements dans les Caraïbes (par exemple). Différérents moyens sont à utiliser :

1. La responsabilité des ministres (des gouvernements) est insuffisante pour la prévention de la guerre. Mais on doit encourager, sous la pression de l'opinion publique, l'enquête sur les différends. 

2. La presse est un moteur de grande puissance morale, et à travers tracts, brochures, livres, il faut réveiller l'écoute de toutes les communautés.

3. Les Églises doivent se mobiliser et elles ont une responsabilité première dans l'application de la loi de Dieu lui-même dans la propagation de la paix universelle. Elles doivent valoriser le fait que leur religion et la guerre sont incompatibles, notamment dans la prière.

4. Les parents, enseignants dans les écoles du Sabbat, et instructeurs dans tous les séminaires chrétiens de l'apprentissage sont appelés à contribuer pour former une génération d'artisans de paix dans le monde.

5. Il faut s'appuyer sur les femmes, qui moulent le caractère du jeune et qui qui doivent intégrer les principes de la paix dans tous les esprits sous leur garde. Les guerres devraient alors cesser avec la génération suivante.

6. La formation de sociétés de paix n'est pas obligatoire mais, partout où c'est nécessaire, nous encourageons une simple organisation. Nous insistons sur la nécessité de moyens : argent et surtout entreprises leader de bienveillance chrétienne (référence là du grand mouvement de bénévolat) (Beaucoup d'évaluations chiffrées sont produites...)"

  Ensuite, dans le texte sont cités, même si la foi dans la possibilité d'abolir la guerre, vu la grande variété des moyens pour obtenir son extinction et les exemples historiques (chevalerie et combat judiciaire, par exemple), plusieurs types de ce que l'auteur appelle des succédanés de la guerre, car on ne doit pas lasser les nations sans moyens de protection et de réparation :

1. Négociations, avec l'appui d'une Union, pour régler tous les différends par accord amiable ;

2. Arbitrage, lorsque les parties sont trop excitées, avec choix mutuel d'un juge-arbitre. Leur utilisation opportune pourrait éviter 9 guerres sur 10.

3. Médiation, lorsque les parties ne peuvent plus se maitriser. Un troisième bloc, sympathique, aux deux parties à la fois, peut donner des moyens de régler le conflit, ce qui permettrait d'éviter 49 guerres sur 50. La Chrétienté pourrait intervenir rapidement afin d'adopter ces suppléants, avec l'appui du peuple.

4. Mais la perfection serait un Congrès des Nations Unies, sous forme d'un tribunal." L'exemple de la Confédération grecque est détaillé.

Le texte se termine sous forme d'exhortations à toutes les congrégations et à tous les Chrétiens d'oeuvrer en faveur de la paix. Nombre de textes de cette époque mélange l'exposition rationnelle de moyens pour y parvenir et la forme du sermon.

Nous avons employé des termes pour cette traduction qui ne figurent pas dans le texte, qui, tel quel, est difficilement traduisible en termes modernes, comme responsabilité et conflit, même si nous ne trahissons par là nullement l'intention de l'auteur. C'est le premier des textes de ce Livre, beaucoup d'entre eux abordant un aspect très précis. Le Livre dans son ensemble attend, à notre sens, une bonne traduction des 64 contributions, qui constituent pour longtemps, un condensé de ce qu'il y a de meilleur en propositions pour abolir la guerre. Nonobstant un enthousiasme et une foi optimiste qui ne sont pas vérifiés par la suite dans l'Histoire, ils constituent un bon témoignage de l'état de la réflexion du mouvement de paix américain jusqu'au début de la Première Guerre mondiale. Ces textes renferment tous les débats et toutes les contradictions qui font éclater une bonne partie de celui-ci durant la Guerre de Sécession. 

George C. BECKWITH, The Peace Manual : Or War and Its Remedies, Kessinger Publishing, LCC, septembre 2007.

Domenico LOSURDO, La non-violence, une histoire démystifiée, éditions delga, 2015.

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14 mars 2018 3 14 /03 /mars /2018 16:29

     Livre phare de l'oeuvre du sociologue et philosophe allemand publié en 1900, Philosophie de l'argent constitue son premier ouvrage à volonté systématique. Il a fondé sa réputation internationale qu'on ne connaissait en France que par le compte rendu critique de DURKHEIM et par une brève note de lecture de Mohamed CHERKAOUI lors de la publication d'une traduction anglaise en 1980.  Ce n'est qu'en 1987 qu'il est traduit en Français et c'est alors l'occasion de (re)découvrir à la fois la richesses et les lacunes d'une véritable somme. L'argent est un thème très abordé lorsqu'il l'écrit et il l'écrit dans un dialogue avec Karl MARX dont il reprend certaines des thèses de l'auteur du Capital. On peut même à la lecture de l'ouvrage le replacer dans sa vraie portée philosophique, très loin de l'individualisme méthodologique. 

Dès l'introduction dans une Préface, il affirme son intention d'"ajouter au matérialisme historique un étage de telle sorte qu'une explication soit donnée à l'intégration de la vie économique dans les causes de la culture intellectuelle, tout en reconnaissant les formes économiques elles-mêmes comme le résultat de valorisations et de dynamiques plus profondes, de présupposés psychologiques, voire métaphysiques. Ce qui doit se développer, dans la pratique cognitive, selon une réciprocité sans fin : à chaque interprétation d'une forme idéale par une une forme économique se lie l'exigence de saisir cette dernière à son tour par des profondeurs plus idéales, tandis que pour celles-ci il faut trouver son infrastructure économique générale, etc, à l'infini". A cet égard, il touche à des domaines qui ne sont pas analysés de manière approfondie chez MARX, par exemple le problème de la modernité, de la bureaucratie, du fonctionnariat, de la réification du travail intellectuel, des échanges symboliques...

      La Philosophie de l'argent comporte deux grandes parties, une partie analytique et une partie synthétique. C'est dans la seconde partie que se concentrent les parties jugées les plus intéressantes de nos jours.

      Dans la partie analytique, SIMMEL analyse tout d'abord, presque exactement comme le fait MARX, les notions de valeur et d'argent, le procès d'échange. L'échange est le premier fait de l'économie, mais aussi le fondement de l'action réciproque constitutif de la société. Chaque action réciproque est un échange. Ainsi il montre que l'échange économique a son origine dans l'échange de dos des sociétés primitives, anticipant les analyses de sociologues et d'ethnologues comme MAUSS, LEVI-STRAUSS, BOURDIEU. L'échange n'est donc pas seulement le fondement de l'économie, c'est aussi "une forme sociologique sui generis".

Il intègre ces analyses dans ce qu'il appelle une représentation du monde relativiste. L'argent n'exprime rien d'autre que la relativité des choses. SIMMEL, comme MARX, analyse l'argent comme forme d'objectivation de l'universel. L'argent est à la fois marchandise universelle, concrétisation de la séparation entre le sujet et l'objet. Elle est sa philosophie de l'argent : "il fournit au sein du monde pratique la manifestation la plus visible et la réalisation la plus claire de la formule de l'être universel, d'après laquelle donc les choses prennent sens les unes au contact des autres et doivent leur être et leur être-ainsi à la réciprocité des rapports dans lesquelles elles se trouvent". L'argent est pure objectivation de l'échange.

Il considère ensuite le caractère symbolique de l'argent et son rôle symbolique dans les sociétés : il tente de développer la notion d'argent d'un point de vue historique. L'argent contribue à l'objectivation des formes de pouvoir. C'est ainsi que la prolifération du fonctionnariat n'est possible que dans une société régie pour l'argent. Le souverain s'entoure d'une véritable armée de comptables et de scribes dont l'importance est égale à  celle de ses armées proprement dites... Elle est un des symptôme, cette prolifération, de la relation qui existe entre l'argent et l'objectivation du groupe : l'Etat moderne la développe bien plus que les petites communautés primitives. SIMMEL, dans sa lancée, en vient à désigner ce phénomène comme une "intellectualisation de l'argent", dans la mesure où l'argent permet à des formes purement intellectuelles (comme l'Etat, la nation...) d'avoir une existe réelle. SIMMEL revient plus tard sur le problème de la bureaucratisation.

Au troisième chapitre; il aborde le problème de la téléologie et de la causalité en des termes très voisins de ceux de HEGEL : "Notre rapport au monde se présente comme une courbe qui part du site vers l'objet; l'intègre en elle-même, et revient au sujet. Et tandis que tout contact contingent et mécanique avec les choses montre extérieurement le même schéma, l'action téléologique est innervée et maintenue par l'unité de la conscience". L'action téléologique signifie l'implication consciente de nos énergies subjectivistes dans une existence objective. De la sorte, le processus téléologique est lui-même une action réciproque entre sujet et objet, entre esprit et nature, entre le vouloir du moi et la nature extérieure. La téléologie est donc pour SIMMEL un concept relatif qui a un double caractère : 

- il est un mécanisme mais un mécanisme qui conduit de l'esprit à l'esprit ;

- il est continu et constitue la courbe dont le point de départ et d'arrivée n'est autre que l'âme.

De cela, il déduit le concept d'outil. L'outil est l'insertion d'une instance entre le sujet et l'objet, qui prend une position médiane entre les deux : il est un objet extérieur qui n'a qu'une action mécaniques, mais d'autre part, un objet avec lequel on agit. Ce principe de l'outil est agissant dans tous les domaines, notamment lorsqu'il ne sert pas à la production matérielle mais à l'expression de choses intellectuelles. C'est alors qu'il prend une forme tout à fait pure : le type le plus parfait est celui des institutions sociales à l'aide desquelles l'individu fait usage d'un outil produit par l'universalité et qui multiplie son pouvoir. L'argent a précisément cette fonction d'outil universel dans la série téléologique. Mais l'outil a la caractéristique de subsister en dehors des cas de son utilisation et peut même servir à des fins qui ne sont pas les siennes à l'origine : par exemple l'armée. Le développement de l'outil à des fons politiques peut même devenir un but en soi : la bureaucratie. L'argent est l'exemple le plus parfait de la transformation de moyens en buts.

Il n'est pas sûr que, telle quelle, son explication soit bien comprise et soit très claire. La relation de la téléologie à l'argent est sans doute plus compréhensible si l'on introduit le fait que l'intention d'usage de l'argent produit sa nécessité pratique d'une certaine manière. Remonter de l'usage à l'intention est une manière téléologique de voir les choses : la justification d'un fait par une origine, sachant que dès l'origine on pouvait inférer ce fait est une explication téléologique... Un fait existe parce que sa logique était inscrite dans la réalité dès le début...

        Dans la partie synthétique, composée également de trois chapitres (liberté individuelle, équivalent monétaire des valeurs personnelle et style de la vie), SIMMEL s'avère plus convainquant.

Dans le premier chapitre sur la liberté individuelle, il montre comment l'argent a été historiquement synonyme d'une forme de libération dans la mesure où il permettait de s'émanciper des relations personnelles de dépendance. La dépendance personnelle devient dépendance purement chosale. Lorsque les dons en nature (du paysan au seigneur) sont remplacés par des paiements en argent, l'indépendance du paysan est acquise. L'avantage est des deux côtés car le seigneur est également moins dépendant. Avec la division du travail, l'interdépendance des hommes croit en même temps que leur personnalité disparait derrière leur fonction. le fonctionnaire prend une "position" qui n'exige que des aspects infime de personnalité. Dans un socialisme d'Etat extrême, dit-il, "se constituerait au-dessus du monde des personnalités un monde de formes objectives de l'agir social qui ne permettrait à celles-là que des expressions déterminées. Un tel monde se rapporterait au premier comme le monde des formes géométriques à celui des corps empiriques". Des ébauches d'une telle structure se trouvent partout où une fonction de la division du travail s'autonomies de telle sorte que la personnalité devienne simple support de cette fonction. 

L'argent, par sa nature objective et différente, renforce l'élimination de l'élément personnel dans les relations entre les hommes. SIMMEL oppose les concepts de caractère personnel et de caractère chosal des relations et montre que le caractère chosal des rapports humains va de pair avec une forme d'indépendance. C'est l'économie monétaire qui permet la constitution de professions intellectuelles : enseignants, hommes de lettres, artistes, médecins, fonctionnaires. Seule l'économie monétaire pouvait conduire à une division du travail telle que quelqu'un fût uniquement un travailleur intellectuel. SIMMEL développe par la suite l'opposition entre le personnel et le chosal. 

Dans le chapitre sur l'équivalent en argent des valeurs personnelles, il poursuit son étude sur la spécificité du travail non directement productif, c'est-à-dire sur le paiement du travail intellectuel (honoraires, mais aussi prostitution, rançon, dot, corruption...). Sur le fonctionnariat : le fonctionnaire sacrifie les contenus positifs de son moi pour de l'argent qui ne lui apporte pas de tels contenus. Sur les services rendus : il est d'autant plus difficile d'établir une équivalence directe entre deux éléments qu'ils sont qualitativement différents - ainsi entre des valeurs personnelles et de l'argent. Mais une telle équivalence devient d plus en plus possible au fur et à mesure que ces valeurs sont extraites de leur personnalité et prennent un caractère réifié. Sur le prix du travail intellectuel : est-ce seulement la reproduction de la force de travail? Il faut ajouter les générations qui ont été nécessaires à la constitution de cette force de travail. Il y a donc une "prestation gratuite de l'esprit". Un homme particulièrement "doué" est quelqu'un qui a accumulé en lui le maximum du travail de ses ancêtres sous forme latente et prête à être utilisée. Si on exprime la grandeur de la valeur des performances intellectuelles à l'aide du "temps de travail socialement nécessaire" à sa constitution, la valeur de telles performances doit être évaluée en fonction du fait que la société a besoin d'un temps très long pour produire un nouveau talent : il faut donc ajouter au temps de production de ces performances le temps de production des producteurs de telles performances.

Dans le troisième chapitre, SIMMEL aborde un aspect plus "culturel". Il étudie le concept de culture et les transformations que celui-ci subit dans le monde capitaliste moderne dominé par l'argent. Ce chapitre marque un tournant dans l'oeuvre de SIMMEL et annonce ses analyses ultérieures sur la modernité et la tragédie de la culture. Il y a là les premiers développements sur l'objectivation de l'esprit dans la culture, qui sont au centre de sa théorie de l'aliénation et qui influencent plus tard nombre de penseurs du XXe siècle.

SIMMEL désigne par "culture" les "formes raffinées, intellectualisées de la vie, les résultats du travail interne et externe de la vie". Il distingue entre une culture subjective (la culture des individus) et une culture objective (la culture investie dans les produits de la science, de la technique et de l'art). Tandis que la culture objective augmente sans cesse, la culture subjective régresse. Ainsi, il y a plus d'esprit objectivé dans une machine que d'esprit subjectif chez un ouvrier. Cette façon de penser trouve un écho (presque inattendu) dans les débats sur l'intelligence artificielle d'aujourd'hui... Le travail du soldat est de moins en moins important dans une guerre alors que l'organisation de l'armée est devenue un "triomphe de culture objective".

Reprenant le concept d'esprit objectif de HEGEL élargi par DILTHEY à l'ensemble des produits intellectuels de la société, SIMMEL explique que, dans la langue comme dans les moeurs, dans les constitutions politiques comme dans les religions, dans la littérature comme dans la technique, est matérialisé le travail de multiples générations sous forme d'esprit devenu objectif dont on peu prendre ce qu'on veut, mais qu'aucun homme à lui seul ne pourrait épuiser. Une telle condensation du travail de l'esprit se rapport à l'esprit vivant comme la plénitude de la possibilité par rapport à la réalité limitée. Avec l'objectivation d l'esprit, la forme est trouvée qui permet la conservation et l'accumulation du travail et de la conscience : elle est la plus importante des catégories historiques de l'humanité. Elle permet au niveau historique ce qui est biologiquement impossible : la transmission de l'acquis. Par cette considération, SIMMEL se démarque bien entendu du lamarckisme pour entrer réellement dans la perspective d'un darwinisme bien compris. 

Tout le style de la vie d'une communauté dépend du rapport qui lie la culture devenue objective et la culture des sujets. C'est la division du travail qui est responsable de cette disproportion moderne entre culture objective et culture subjective.

L'activité fortement impliquée dans la division du travail se déplace d'elle-même vers la catégorie de l'objectivité, et le travailleur la considère de plus en plus comme une activité purement chosale et anonyme. Le philosophe et sociologue allemand met en évidence la séparation du travailleur de son moyen de travail : dès que sa capacité de travail potentiel s'est transformée en travail réel, elle ne lui appartient plus, mais c'est son équivalent en argent qui lui appartient, tandis qu'elle appartient à un autre, à une organisation objective du travail. le devenir-marchandise du travail n'est donc qu'un aspect du processus de différenciation qui extrait de la personnalité ses contenus spécifiques pour les lui renvoyer en tant qu'objets avec une déterminité et un mouvement autonome. Dans l'administration d'Etat - mais on pourrait en dire autant d'une administration privée collective, la division du travail prend une nouvelle forme : "Tandis que la machine devient totalité, prend sur soi une partie toujours plus grande du travail, elle s'oppose au travailleur comme une force autonome et lui s'oppose à elle non plus comme personnalité individualisée mais comme l'exécutant d'une activité prescrite et chosale". La spécialisation fait se développer le sujet et l'objet comme deux puissances indépendantes l'une de l'autre.

SIMMEL imagine l'évolution vers une situation idéale dans laquelle "tout le contenu chosal de la vie devienne encore plus chosal et plus impersonnel, afin que le reste de la vie qui ne doit pas être réifié deviennent d'autant plus personnel, un élément indiscutablement spécifique du moi."

    Alors que Soziologie se présente comme une collection d'essais liés par le seul souci e prouver la méthode d'abstraction sociologique, Philosophie de l'argent se présente comme une analyse continue de plus de 600 pages serrées dans lesquelles l'argent est analysé comme un fait social total, pour reprendre l'expression de MAUSS.

SIMMEL présente sa théorie relativiste et vitaliste de la modernité dans les termes d'une théorie pseudo hégélienne, avec beaucoup de références à KANT, de l'objectivation de la valeur et de réification des relations sociales, qui en fait une oeuvre originale. Il corrige, certains diraient fait dévier, généralise et poursuit la critique marxiste de l'aliénation, ce qui l'inscrit bien plus dans la démarche de la sociologie européenne que dans un individualisme méthodologique sous le jour duquel on a pu présenter son oeuvre (Raymond BOUDON par exemple). Il anticipe l'analyse de Max WEBER sur la rationalisation de la culture et de la société, tout en lui donnant une tournure métaphysique. 

    Ce livre a eu une grande influence sur toute une génération de penseurs allemands du début de ce siècle. On a pu écrire que SIMMEL n'aurait pu faire ce livre sans Le Capital de Karl MARX, et que sans lui, WEBER n'aurait pu écrire Economie et Société. C'est dire la filiation qu'il y a ente ces trois auteurs, qui peuvent se lire beaucoup plus comme complémentaires que contradictoires.

 Accessible tardivement au monde francophone, il permet de rétablir à sa juste place l'oeuvre de SIMMEL, assez déformée dans la sociologie française, singulièrement dans son étape la plus récente, après le déclin des approches structurelles et marxistes. 

 

Georg SIMMEL, Philosophie de l'argent, PUF, collection Quadrige, 1987, réédition de 2014, Traduction de Philosophie de Geldes, Dunker & Humblot, Berlin, 1977, 665 pages.

 

Marc SAGNOL, recension dans Revue française de sociologie, 1988, n°29/4, www.persee.fr. Frédéric VANDENBERGHE, La sociologie de Georg Simmel, La Découverte, 2001.

 

Complété le 17 mars 2018

 

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