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9 juin 2011 4 09 /06 /juin /2011 14:18

                     Recueil d'oracles de la période de transition entre les dynasties chinoises Yin et Chou, à la paternité incertaine, au noyau originel datant sans doute de la fin du XIème siècle av JC et au contenu sujet à modification jusqu'à sa stabilisation définitive au I-IIème siècle après JC (Edward SHAUGHNESSY), le Livre des Mutations est l'une des source essentielle de la pensée cosmologique, et de la philosophie chinoise en général. Connu également sous le titre des Mutations des Zhou, il puise dans un fonds très ancien, mais il semble que le Yijing, en tant que source textuelle, ne se soit constitué que tardivement dans la dernière partie des Royaumes Combattants. Il est souvent mentionné en tête des Cinq Classiques confucéens reconnus sous les Han, mais se distingue des quatre autres (Odes, Documents, Rites, Annales des Printemps et Automnes). La longue et riche tradition interprétative qui s'est formée autour de cet ouvrage lui donne valeur de traité cosmologique et symbolique à portée éternelle et universelle. De fait, chaque courant philosophique est obligé de s'y référé d'une manière au d'une autre. Unique en son genre, sans équivalent dans d'autres civilisations, c'est un livre de vie autant que de connaissance qui contient toute la vision spécifiquement chinoise des mouvements de l'univers et de leur rapport avec l'existence humaine. (Anne CHENG)

 

             Le Livre des Mutations semble avoir été à l'origine un simplement instrument de divination, voire un fatras de jugements divinatoires au premier degré. Chacun de leur côté, deux chercheurs américains ont tenté de le reconstituer dans son état originel, tâche à priori proche de l'impossible. Edward SHAUGHNESSY (The Composition of the Zhouyi, Ann Arbor, University Microfilms International, 1983), y voit la composition consciente d'un ou plusieurs éditeurs, le texte étant plusieurs fois remanié. Richard KUNST (cité par Kidder SMITH Jr et al., Sung Dynasty Uses of the I Ching, Princeton University Press, 1990) estime en revanche que "il s'agit au départ d'une anthologie transmise oralement ou une évolution continue, de présages avec leurs pronostics, de dictons populaires, d'anecdotes historiques et de propos de sagesse sur la nature, qui furent regroupés en un manuel auteur d'un dispositif d'hexagrammes, avec leurs traits pleins et brisés, par des devins qui se fondaient sur la manipulation de tiges d'achillée pour obtenir des oracles."

 En tout cas, il semble que ce n'est qu'au moment de sa canonisation, au début des Han (IIème siècle av JV) que son lien avec CONFUCIUS est lourdement - sans doute trop - souligné. Les présentateurs y constatent des éléments taoistes très présents. C'est surtout par les Commentaires autour de ce Livre des Mutations que se dégagent le sens de ses phrases, souvent très courtes. 

 

                 Les idées essentielles de l'ouvrage, tel qu'il se présente une fois stabilisé, partent de l'idée d'un binôme de forces opposées et solidaires qui, par leur activité seraient à l'origine de la création de toutes choses. Au début, on les désignait comme le clair et l'obscur, puis vinrent les appellations de Yin et de Yang. L'interaction du Yin et du Yang provoque la mutation (Yi ou I) qui est le mouvement propre du Tao.

Le schéma de base du livre des Mutations, à la construction très complexe, doit-on avertir, est constitué de huit trigrammes (Pa-kua) formé par la combinaison de lignes pleines et de lignes brisées. En superposant les trigrammes deux à deux, on obtient 64 hexagrammes. Le texte central de l'ouvrage offre une description des différents hexagrammes et des lignes qui les composent. Selon leur disposition, ces lignes correspondent à des états de mutation précis. Le livre apporte en outre des explications sur la dimension sociale et politique de chaque signe. Les commentaires qui vinrent se greffer par la suite sur le texte initial proposent des interprétations de coloration confucéenne.

Les premiers oracles de l'art divinatoire chinois ne savaient répondre que par oui (ligne pleine) ou par non (ligne brisée). Mais bientôt ces lignes rudimentaires ne suffirent plus ) rendre compte d'une réalité complexe ; ainsi apparurent trigrammes et hexagrammes. Ce changement semble provenir d'une évolution des matériaux utilisés pour l'art divinatoire. Les manipulations d'os ou de carapaces semblent céder le pas au décompte de la fissuration d'éléments matériels, censé reproduire une configuration déterminée du réel : on passe à un niveau d'interprétation moins immédiat, plus abstrait (et sans doute moins dangereux pour les devins praticiens...), fondé sur le calcul et les nombres. Il ne s'agit pas seulement d'un changement de support matériel, mais aussi du passage définitif, clos lors de la stabilisation du texte, d'une mentalité religieuse à une pensée naturaliste, les signes apparaissant comme la figuration d'une situation émergente et non plus comme la manifestation de la volonté des esprits.

Les diagrammes repérés sont le reflet de ce qui se passe dans le ciel et sur la terre ; c'est le passage (mutation) d'un état à un autre qui constitue le principal centre d'intérêt. De brèves descriptions assimilent ces évolutions à diverses situations sociales et cosmiques. Pour rendre compte de l'évolution des phénomènes, on étudie les incessantes modifications des hexagrammes : selon qu'un ou plusieurs tirets se changent en leur contraire, cela peut donner naissance à de nouveaux hexagrammes. Cette méthode d'embrasser la réalité tout entière.

La divination s'effectue traditionnellement au moyen de 50 tiges de millefeuille (achillea millefolium) ou, pour simplifier la procédure, à l'aide de trois pièces de monnaie. (Dictionnaire de la Sagesse Orientale)

 

                Pour se donner une idée approchante du contenu du Livre des Mutations, examinons avec François JULLIEN (auteur de Figure de l'immanence. Pour une lecture philosophique de Yi-king, le "Classique du changement", Grasset, 1993) un passage du Grand Commentaire du Zhouyi, qui présente la polarité des hexagrammes : Qian et Kun, qui est à l'origine de tout réel, et qui engendre toute l'évolution des êtres. Cette polarité résume et explique la réalité, la transformation et l'accomplissement de tout fait réel.

    (Le dispositif de la réalité. Titre du traducteur)

          Le Ciel est élevé,

          la Terre est en bas;

          ainsi sont déterminés l'initiateur et le réceptif;

          à travers cette disposition de bas en haut,

          le plus et le moins de valeur sont en place.

  "Le constat parait des plus banals, constate François JULLIEN, et frise l'insignifiance (...). Et pourtant, déjà, tout est dit; les grands choix "théoriques" sont déjà faits. car cette formule nous avertit d'abord de ce que le réel est toujours à concevoir à partir d'une dualité d'instances (...) et non point à partir d'un terme unique (Dieu, être absolu, premier moteur...). De cette polarité (...) découle - constamment - le grand procès des choses : ainsi, c'est la relation qui est première, ici entre le haut et le bas, et c'est elle qui détermine au départ la réalité. Mais cette formule d'ouverture n'évoque pas seulement ce qui sert de cadre à l'engendrement du réel, elle nous dit de plus que dans ce cadre naturel se trouve impliquée la moralité : car cette relation qui est première est aussi orientée, et le haut et le bas établissent une différence de niveaux. La relation qui fonde le procès du réel possède en elle-même une dimension axiologique, la polarité est objet de hiérarchie. Aussi la vocation morale de l'homme se lit-elle déjà dans l'ordre des choses (ainsi que, dans son ombre, l'idéologie chinoise d'un monde social et politique non égalitaire reposant sur la subordination). Bien loin de relever d'une détermination postérieure, ou de procéder d'une injonction extérieure, loi sociale ou commandement divin, la moral se trouve inscrite dans la structure du réel, elle constitue l'expression de sa logique."

 

 

            L'idée de mutation ôte tout intérêt philosophique à un inventaire de la nature où l'on se proposerait de constituer des séries de faits en distinguant des antécédents et des conséquents. Au lieu de constater des successions de phénomènes, écrit Marcel GRANET, "les Chinois enregistrent des alternances d'aspects. Si deux aspects leur apparaissent liés, ce n'est pas à la façon d'une cause et d'un effet ; ils leur semble appariés comme le sont l'endroit et l'envers, ou, pour utiliser une métaphore consacrée dès le temps du Hi ts'eu, comme l'écho et le son, ou, encore, l'ombre et la lumière. La conviction que le Tout et chacune des totalités qui le composent ont une nature cyclique et se résolvent en alternances, domine si bien la pensée que l'idée de succession est toujours primée par celle d'interdépendance. On ne verra donc aucun inconvénient aux explications rétrogrades. Tel Seigneur n'a pu, de son vivant, obtenir l'hégémonie, car nous dit-on, après sa mort, on lui a sacrifié des victimes humaines. L'insuccès politique et les funérailles néfastes sont des aspects solidaires d'une même réalité qui est le manque de Vertu du Prince, ou plutôt, ils en sont les signes équivalents."  

Plus loin, pour conclure un chapitre sur le Tao : "Le principe de contradiction et le principe de causalité ne possèdent ni l'un ni l'autre l'empire attribué aux règles directrices. la pensée chinoise ne leur désobéit pas systématiquement ; elle n'éprouve pas non plus le besoin de leur prêter une dignité philosophique. Les Chinois s'appliquent à distinguer comme ils s'appliquent à coordonner. Mais, plutôt que d'isoler par abstraction des genres et des causes, ils cherchent à établir une hiérarchie des Efficacités et des Responsabilités. Les techniques du raisonnement et de l'expérimentation ne leur semblent pas mériter autant de crédit que l'art d'enregistrer concrètement des signes et de répertorier leurs résonances. Ils ne cherchent pas à se représenter le réel en concevant des rapports et en analysant des mécanismes. Ils partent de représentations complexes et conservent une valeur concrète à tous leurs emblèmes, même aux rubriques cardinales. Ces emblèmes et ces rubriques leur servent à stimuler la méditation et à éveiller le sens des responsabilités et des solidarités. En fin de compte, ils conçoivent le Monde comme s'il était réglé par un protocole et ils prétendent l'aménager à la manière d'un cérémonial. Leur morale, leur physique, leur logique ne sont que des aspects d'un Savoir agissant qui est l'Etiquette. Quand ils méditent sur le cours des choses, ils ne cherchent ni à déterminer le général, ni à calculer le probable: ils s'acharnent à repéré le furtif et le singulier. Mais, ce faisant, ils visent à saisir les indices des mutations qui affectent le total des apparences, car ils ne s'attachent au détail que pour se pénétrer du sentiment de l'ordre. Du fait qu'elle se meut dans un monde d'emblèmes et qu'elle attribue une pleine réalité aux symboles et aux hiérarchies de symboles, la pensée chinoise se trouve orientée vers une sorte de rationalisme conventionnel ou de scolastique. Mais, d'autre part, elle est animée d'une passion d'empirisme qui l'a prédisposée à une observation minutieuse du concret et qui l'a sans doute conduite à de fructueuses remarques. Son plus grand mérite est de n'avoir jamais séparé l'humain du naturel et d'avoir toujours conçu l'humain en pensant au social. Si l'idée de Loi ne s'est pont développée, et si, par suite, l'observation de la nature a été abandonnée à l'empirisme et l'organisation de la société au régime des compromis, l'idée de règle, ou plutôt la notion de Modèles, en permettant aux Chinois de conserver une conception souple et plastique de l'Ordre, ne les a point exposés à imaginer au-dessus du monde humain un monde de réalités transcendantes. Toute pénétrée d'un sentiment concret de la nature, leurs sagesse est résolument humaniste."

 

            La tradition attribue la paternité du livre des Mutations à FU HSI, personnage de la mythologie chinoise, un des Trois Sublimes Empereurs de Chine ayant régné de 2852 à 2737 av JC, que l'on considère comme l'inventeur des huit trigrammes et de quelques hexagrammes. Les autres signes proviendraient du roi Wen, l'un des fondateurs de la dynastie Chou, mais les avis des spécialistes sont très divergents. Le livre des Mutations est le seul ouvrage philosophique qui ait échappé à l'autodafé ordonné par Ch'in Shih-huang-ti, premier empereur historique de la Chine, en 213. On le considéra par la suite comme un ouvrage de sagesse, surtout à travers les Commentaires, un traité de philosophie officielle. 

 

Le Livre des Mutations : La traduction en langue occidentale la plus couramment utilisée est celle en allemand de Richard WILHELM (I Ging, Das Buch der Wandlungen, Iéna, 1924) mais il en existe plusieurs autres. La traduction de l'allemand en anglais est effectuée par Gary F BAYNES (I Ching or book of Changes, New York, Bollingen Foundation, 1950) et en français par Etienne PERROT, sous le titre Yi King, le Livre des transformations, (Librairie de Médicis, 1973). La traduction de P L F PHILASTRE, Le Yi : King ou Livre des changements de la dynastie des Tscheou, ancienne, de 1885-1893 a été rééditée par les Editions Andrien Maisonneuve en 1982. La traduction d'Edward L SHAUGHNESSY, I Ching, The Classic of Changes, New York, Ballantine Books, 1997, tient compte des découvertes archéologiques les plus récentes. A ces traductions citées par Anne CHENG, nous pouvons ajouter celle de Cyrille JAVARY et Pierre FAURE, Yi Jing, le livre des changements, Albin Michel, 2002.

François JULLIEN, textes choisis et commentés, "La constance à travers le changement", Anonyme, Grand Commentaire, dans Philosophies d'ailleurs, Les pensées indiennes, chinoises et tibétaine, Hermann, 2009 ; Anne CHANG, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 1997 ; Marcel GRANET, La pensée chinoise, Albin Michel, 1999 ; Dictionnaire de la sagesse orientale, Robert Laffont, 1989.

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13 mai 2011 5 13 /05 /mai /2011 17:38

                Ce traité sur la guérilla, rédigé, tel que les experts ont pu (difficilement) l'établir, entre 963 et 969, fait partie de quelques deux cent cinquante manuscrits parvenus jusqu'à nous qui contiennent des traitées relatifs à la guerre. Rédigé par ou à l'intention de l'empereur Byzantin Nicéphore PHOCAS (912-969), il témoigne d'un moment de l'ensemble de la stratégie de l'Empire Romain d'Orient pour maintenir son existence face aux multiples ennemis qui l'environne (stratégie dont traite dans un ouvrage récent, Edward N LUTTWAK). Entre le Stratégikon de MAURICE (vers 600), les Taktika de LEON VI (vers 900) et le De militaria (vers 1000) établi sous BASILE 2 (mais apparemment initié sous Nicéphore PHOCAS - l'hypothèse que forme Gilbert DRAGON et Haralambie MIHAESCU est que le même officer aurait rédigé De velitatione et  De militaria), il décrit la stratégie de guérilla mise en place surtout face aux forces armées de l'Islam conquérant, et ceci avant le règne de Nicéphore PHOCAS, qui ne fait que "remémorer" un ensemble de tactiques et de principes qui pourraient être utiles dans le futur. Car déjà lors de son règne, la menace bulgare est bien plus importante que la menace arabe, et c'est déjà une autre forme de stratégie qui est adoptée par lui et par ses successeurs.

    Gilbert DRAGON et Haralambie MIHAESCU, après leur travail sur ce texte, mettent en outre en garde contre une tendance à établir une logique à partir des documents qui nous sont parvenus. Il vaut mieux sans doute laisser des blancs dans l'histoire de l'Empire byzantin, plutôt que de les combler trop fortement par des quasi-certitudes, qui ne sont souvent que des hypothèses, logiques certes, mais non vérifiées. 

         En tout cas, précédés de traités secondaires, rédigés souvent après la mise en oeuvre des techniques qu'ils décrivent, le Stratégikon de l'empereur MAURICE (539-602, règne de 582 à 602) est devenu à Constantinople le manuel de campagne fondamental, constamment paraphrasé, recopié, résumé et piagié. Il présente la cavalerie comme la première arme de combat, avec ses archers bien entrainés, devant des fantassins lourdement armés et une infanterie légère, pour combattre les Perses ou les Scythes. Les Taktika de l'empereur LEON VI (866-912, règne de 886 à 912), qui paraphrasent nettement le Stratégikon soulignent l'importance du "feu grégois", considéré comme un monopole byzantin mais vite adopté par les Arabes dès le début du IXème siècle. LEON VI écrit également un manuel sur la guerre de siège, parmi d'autres qui voient le jour à l'occasion de la reconquête byzantine dans la seconde moitié du Xème siècle. Le traité sur la guérilla (De velitationne) développe la tactique défensive à mettre en oeuvre dans les régions frontières (c'est la guerre des thèmes - subdivisions administrativo-militaires à défendre) face aux Arabes : pas de guerre d'usure, mais une défense élastique ayant recours aux embuscades, aux manoeuvres, aux raids, qui impliquent une bonne organisation, un entraînement constant et un commandement soucieux du moral des troupes. Le De militaria, écrit sous Basile II (958-1025, règne de 976 à 1025), se préoccupe des opérations offensives à mener contre les Bulgares, les Petchénègues et les Russes : organisation du camp impérial et des expéditions, passages des couloirs montagneux, attaques des villes fortifiées et ravage des campagnes ennemies.

Entre les taktika de LEON VI et les trois traités attribués à Nicéphore PHOCAS, la filiation est forte alors que l'environnement a profondément changé. Le premier, les Praecepta militaria, connu par sa copie au XIVème s!ècle, n'est pas intégré dans la volumineuse Tactique. D'après les six chapitre conservés, il porte surtout sur l'armement et les formations de l'infanterie et de la cavalerie, avec une insistance sur la cavalerie cuirassée des "cataphractaires". Les deux autres traités portent sur des sujets opposés et complémentaires. De velitatione retrace la guerre dans les thèmes frontaliers telle que la menaient les stratéges, avec leurs seules forces le plus souvent, dans les années 940 et 950, avant mes grandes campagnes des années 960 qui atteignent les Hamdanides chez eux. Continuons d'écouter ce que nous en disent Gilbert DRAGON et Haralambie MIHAESCU : "Sans exclure la concertation entre plusieurs armées thématiques ou l'intervention des tagmata de Constantinople, l'auteur envisage le plus souvent le cas d'un raid arabe de 5 à 6 000 cavaliers franchissant inopinément le Taurus et contre lequel doit s'improviser une défense mobile (embuscades, verrouillage des routes de retour, etc) avec des effectifs équivalents ou inférieurs. Il prend soin de préciser que cette stratégie de guérilla, dont il vante l'efficacité, n'offre qu'un intérêt rétrospectif : les grandes campagnes de renconquête ont commencé. C'est d'elles que nous parle le traité connu sous le titre de De re militari (...). Ces grandes campagnes, qui ne semblent déjà plus une nouveauté, ne font plus qu'une assez faible place à la mobilisation des thèmes, dont est reconnue l'inefficacité, et mettent au premier rang les unités spéciales qui entourent l'empereur (...)."

 

      De velitatione décrive donc une stratégie de guérilla au service d'un Empire.

     Composé de 25 (petits) chapitres qui forme un seul tenant, il commence par une sorte de préambule, qui signale précisément qu'il s'agit de règles tactiques reçues par tradition orale, appliquées en fonction des circonstances, et issues, présentées ainsi, d'un certain apprentissage pratique. "Ces règles tactiques ont ceci de particulièrement utile qu'elles ont permis à ceux qui les ont adoptées d'accomplir de grands et mémorables exploits avec de petits effectifs; en effet, ce que l'armée romaine toute entière n'a pas eu la force ou l'audace d'accomplir lorsque les Ciliciens et Hambdas étaient à leur apogée, un seul des meilleurs stratèges (il s'agit du père de Nicéphore PHOCAS, César Bardas PHOCAS...) l'a parfois réalisé avec la seule armée du thème placé sous son commandement, en abordant l'ennemi avec réflexion et expérience, et en adoptant des dispositions et une stratégie intelligentes." Soucieux de la défense à la fois des deux Empires romains d'Orient et d'Occident, l'auteur signale la rédaction d'un autre traité, à destination de l'Occident.

 

   Les 25 chapitres portent des titres suffisamment évocateurs pour que leur seule mention donne une idée précise du contenu du traité :

- Les postes de guet. A quelle distance ils doivent être les uns des autres. La notion de territoire est très présente dans l'ensemble du traité et c'est un fait relativement récent pour l'Empire qui fonctionnait surtout sur la notion plus floue des marches, qui pouvaient recouvrir de vestes territoires.

- La surveillance sur les routes et les espions.

- L'ennemi faisant mouvement, occuper à l'avance les passages difficiles.

- Se livrer contre l'adversaire à des attaques surprises et affronter l'ennemi quand il rentre chez lui.

- Tenir à l'avance les points d'eau se trouvant dans les défilés.

- La guérilla contre les raids d'une seule traite et l'estimation des effectifs de l'armée ennemie.

- Lorsque le corps expéditionnaire ennemi se rassemble et fait mouvement, autoriser les marchands à se rendre chez l'ennemi et à espionner.

- Rester au contact de l'expédition et la suivre.

- Le raid en mouvement et la manière de le suivre.

- Lorsque les éléments du raid se détachent et que le reste de l'armée suit par derrière.

- Dans les passages escarpés, placer les fantassins de part et d'autre.

- L'ennemi fait une sortie soudaine avant que soient rassemblés les forces romaines.

- Tendre un guet-apens à ceux qu'on appelle les "arpenteurs" à l'emplacement des camps.

- Après avoir fait route ensemble, la cavalerie ennemie se sépare de l'infanterie.

- La sécurité.

- Se séparer du train (Le train est l'ensemble des troupes en mouvement...)

- L'ennemi sillonne nos territoires avec des forces importantes. Comment monter des embuscades.

- Quand le stratège doit mener la guérilla de part et d'autre de l'ennemi.

- Statut, équipement et entraînement de l'armée. Il s'agit là d'un brusque plaidoyer, qui tranche avec une série monotone de recommandations, en faveur du soldat, sur le plan physique et sur le plan moral.

- Si l'ennemi prolonge son agression contre notre territoire, que notre armée attaque le sien. La forme du chapitre est très impérative.

- Le siège d'une place forte.

- L'ennemi détache la moitié ou le tiers de ses troupes.

- Quand l'ennemi fait retraite, verrouiller les passes.

- Le combat de nuit.

- Autre manière de tenir la route, lorsqu'elle comporte, dans la descente, un passage escarpé.

 

     Toujours selon les deux auteurs de l'étude récemment parue sur ce traité sur la guérilla, la hiérarchie des grades et des fonctions, "sans être abolie, compte sans doute moins ici que dans les ouvrages ordinaires de stratégie et de tactique; mais elle est doublée ou compensée par une autre hiérarchie fondée plus souplement et plus personnellement sur la confiance et l'excellence; les rapports de l'officier à ses soldats deviennent ceux du "chef" à ses "hommes"." "Les comportements habituels s'en trouvent modifiés, et tout particulièrement le partage, désormais impossible à faire, entre commandement militaire et responsabilité civile." Ils mettent l'accent sur cet aspect social de la guérilla, que l'on retrouve d nos jours dans les sociétés ou régimes politiques issus de la guérilla. Conscient de cette évolution, Nicéphore PHOCAS chercher à institutionnaliser le lien profond qui unit le stratège et le tourmarque à leurs hommes, et voudrait, vieux rêves des chefs de guerre, que la communauté des combattants ne se dissolve pas dans la société civile, mais y garde son organisation et ses privilèges, et devienne en quelque sorte le noyau dur d'une société militarisée. C'est pour cela que le chapitre qui porte sur le Statut, l'équipement et l'entraînement de l'armée revêt une grande importance, à côté des considérations purement techniques des dispositions des troupes par rapport aux mouvements de l'ennemi et en fonction de la conformité du terrain. 

    Ce qui frappe les deux même auteurs, "c'est combien  y est présente la notion de territoire, soit sous couvert (d'un mot) qui désigne la circonscription militaire et administrative dont le stratège a la responsabilité, mais qui finit par être un peu son "pays", soit à travers (un) terme apparemment plus vague (...), évocateur d'un paysage rural, mais qui suppose aussi une cohérence géographique et une solidarité sociale. Ils décrivent la situation qui existe dans une zone poreuse, entre les combattants adversaires, non exempte d'échanges culturels et de parallèles imitations dans divers domaines. Situation parfois stabilisée par des succès militaires répétés d'un des deux camps, parfois déstabilisée par des revirements de situation. A l'intérieur de cette zone, et par capillarité de part et d'autre, dans chacun des territoires ennemis, suivant une distance plus ou moins longue, s'établissent, notamment parce que les combattants y passent une grande partie de leur vie, différentes tribus. "Entre les Byzantins et les Arabes s'intercalent du reste, aussi bien dans le roman que dans l'histoire, des marginaux que l'on combat, ou que l'on utilise" et qui développent de grandes traditions de brigandages.

 

      Ce traité de la guérilla constitue pour nous une sorte de clé pour analyser un certain nombre d'évolution de l'Empire byzantin. L'étude récente d'Edward N LUTTWAK sur la grande stratégie de cet Empire a pour nous un grand intérêt, surtout après une étude de même nature effectuée pour l'Empire Romain d'Occident, sur la manière dont les grands Empires peuvent survivre longtemps (La grande stratégie de l'Empire Romain, Economica, 1987). Sur la manière dont les hommes envisagent leurs conflits à l'intérieur d'un vaste ensemble lui-même en conflit avec d'autres grandes entités. 

 

Gilbert DAGON et Haralambie MIHAESCU, Le Traité sur la guérilla de l'empereur Nicéphore Phocas, CNRS Éditions, 2011. Sur les 372 pages que comporte leur ouvrage, le traité proprement dit n'en occupe que 87 pages. Nous recommandons ce livre en raison de l'exégèse très récente qu'il représente.... et des nombreuses explications et schémas qui s'y trouvent.

On trouve dans l'Anthologie Mondiale de la Stratégie, édité chez Robert Laffont, des extraits du Strategikon, de l'empereur MAURICE, des extraits des Taktica, de l'empereur LEON VI et des extraits du Traité sur la guérilla de Nicéphore PHOCAS.

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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 09:38

             Le livre de l'historien américain  Lewis MUMFORD (1895-1990), paru en 1961 et largement complété en 1989, dresse une fresque de l'évolution de la ville depuis les temps les plus reculés jusqu'à aujourd'hui. Loin d'une description de l'évolution purement architecturale, il analyse les variations du lien social et politique et fait la relation entre les changements de la forme des villes et les évolutions politiques, sociales, économiques, que les villes à la fois subissent et mettent en mouvement. Il met l'accent à de nombreuses reprises comme facteur de changements du tissu urbain les questions d'hygiène qui sont souvent négligées dans les études d'urbanisme. Non seulement, il décrit les conditions d'hygiène et donc de vie des habitants, mais il considère qu'il s'agit là d'un facteur clé pour comprendre ce qu'il se passe. Dans 18 chapitres aux paragraphes eux-mêmes titrés, à la présentation claire, l'auteur montre bien les continuités et les ruptures, de la cité antique à la cité médiévale, de la cité médiévale à la ville industrielle, puis aux ensembles suburbains, en démontant aux passages nombre d'idées reçues. Il s'appuie sur des recherches archéologiques et sur la littérature, donnant à l'appui de sa perception trois séries de planches de photographies - avec un commentaire précis, visualisant les transformations de la ville.

 

         Les deux premiers chapitres, Lieux saints, villages et remparts et La cristallisation de la cité comportent des tentatives de comprendre comment se sont formées les premières cités. Etant donné les sources lacunaires d'information, l'auteur émet seulement des hypothèses.  Parmi celles-ci, notons l'importance des premiers cultes concomitante aux besoins purement matériels, le besoin d'un lieu de rencontre fixe et régulier, la découverte des différents procédés de domestication des animaux, le développement des procédés de céramique et des techniques d'hydraulique... Tout cela contribue au processus de sédentarisation, même s'il n'est pas aboutit, à la formation de villages permanents. "Alors qu'il semble, sur la base de nos connaissances actuelles, que les villes aient fait leur apparition physique au cours de la dernière phase de la période néolithique, l'émergence réelle de la cité est en fait le résultat ultime d'une union plus ancienne entre les éléments paléolithiques (entendre surtout la chasse) et néolithiques (entendre surtout l'agriculture). cette union, si mes conjectures sont bonnes, était soutenue voire provoquée par les derniers progrès de la révolution agricole, la sélection des semences et l'intégration de la charrue et de l'irrigation. cela aboutit à la formation de tout un réseau d'institutions et de contrôles, caractéristiques de la "civilisation". L'alliance entre la forteresse et le village semble très ancien. Mais c'est surtout, dans le second chapitre, l'origine de la mutation urbaine qui intéresse l'auteur. il s'inspire des travaux de Henri FRANKFORT et de Mircea ELIADE pour cerner le rôle de la mystique religieuse dans la première concentration urbaine. Comment le pouvoir royal s'est-il formé, comment les angoisses des premiers habitants de cette première cité ainsi que leur agressivité ont-elles été gérées? Quelle est l'articulation entre le sacrifice et la royauté. Là, Lewis MUMFORD rejoint certains aspects de la problématique girardienne, même si l'auteur ne le cite pas, accordant une certaine place à l'immolation rituelle dans le processus de cristallisation de la cité. "Sans doute ne pourrons-nous jamais avoir une preuve irréfutable qu'il existe un lien originaire entre l'institution de la royauté, la pratique des sacrifices humains, la guerre et le progrès urbain, mais assez d'indices concordants peuvent nous permettre de tenir pour suspecte telle conception d'un atavisme guerrier, ou le recours "au péché originel", pour expliquer l'institution historique et complexe de l'état de guerre." Le phénomène guerre est en tout associé dès l'origine à la formation de la cité. Deux caractéristique opposées, selon lui, "ont dès l'origine, fortement marqué la structure urbaine, et elles n'ont pas cessé d'y demeurer apparentes : la cité procurait à ses habitants un sentiment de sécurité tout en renforçant leurs dispositions agressives." "En s'écartant de l'archaique coutume villageoise et en s'efforçant de mettre la force au service de la justice (par l'élaboration du droit), la cité allait rapidement faire régner l'ordre dans son enceinte ; mais à travers le vaste espace extérieur, les luttes se poursuivaient selon les coutumes et les dieux locaux cherchant à imposer leur loi. A l'intérieur de la cité allaient se développer les complexes de frustration, cependant que, de l'extérieur, les attaques faisaient plus fréquentes : un pouvoir tyrannique était tenté, pour détourner de lui les haines et les rancunes, de s'en prendre violemment aux ennemis de l'extérieur." 

 

      Le dégagement des formes et des modèles antiques, puis celui de la personnalité de la cité ancienne forment la matière des deux chapitres suivants. Tout d'abord, l'auteur met en garde : ""Sur ce terrain mouvant, les documents qui nous paraissent les plus authentiques peuvent se révéler trompeurs", ce qui ne l'empêche pas d'opter toute de même pour un essai d'interprétation des rares sources qui nous restent. Dans cet essai, Lewis MUMFORD évite les généralisations et spécifie à chaque fois ses sources, met l'accent sur les différences essentielles, même si elles sont aujourd'hui encore énigmatiques en grande partie, entre la naissance de cités dans le delta du Nil, au bord de l'Euphrate, ou dans les massifs de Grèce. Ce sont surtout les édifices monumentaux qui guident sa réflexion, de même que l'existence partout de vestiges de murs d'enceinte, qui font percevoir certaines fonctions présentes dans les premières cités antiques. Un réseau de communication fondé surtout sur les cours d'eau permet seul des échanges de marchandises réguliers et favorise la diffusion des connaissances et l'établissement entre villes éloignées de relations de tout ordre. Le fait que le Temple est à la fois le centre du culte et du commerce, l'utilisation de l'écriture révéle surtout sur les tablettes de comptes constituent des éléments qui peuvent aider à imaginer ce qu'était la vie dans ces cités. Fait frappant par nous, l'existence de grands espaces vides à l'intérieur même de ces cités antiques, la présence de débris et de reste d'excréments, et de végétaux très anciens dans ces espaces, nous indique comment pendant des milliers d'années, les citadins "se sont accommodés de conditions sanitaires déficientes, vivant à proximité de déchets malpropres dont ils paraissaient assez peu soucieux de se débarrasser" et comment aussi ils aménageaient à l'intérieur même des cités, des cultures. Lewis MUMFORD voit là le lien de la continuité entre les villages et la ville. "Pour résumer : en Egypte, la ville fortifiée apparaît avant la période de centralisation dynastique ; mais la paix régnant ensuite et les tensions disparues, les fortifications ne paraissaient plus nécessaires. Lorsque des remparts furent à nouveau construits, ce fut beaucoup plus dans un but de défense contre des envahisseurs étrangers que pour raffermir l'autorité du pouvoir. Avec l'invasion et la période de domination Hyksos, nous voyons peu à peu le rôle et l'aspect des cités égyptiennes se rapprocher, avec quelques variantes, de celui des villes mésopotamiennes, et tout aussi bien des des cités de Palestine, de celles du plateau de l'Iran et au-delà (...). Avec des différences et variantes diverses, la cité primitive nous apparaît sous deux archétypes opposés de formes urbaines qui se sont établies dans les grandes vallées fluviales du Proche-Orient. Dans l'une nous voyons s'exprimer la confiance et la tranquillité, et dans l'autre le tumulte et l'angoisse. Les uns, confrontés aux dangers et pleins d'appréhensions, ne cessent de modeler de puissantes images et d'élever de solides remparts, espérant ainsi décourager les intentions malignes ; et les autres, confiantes dans le Nil nourricier et le dieu soleil bienfaisants; qui règle le cours immuable de leurs jours, s'efforcent de promouvoir un ordre fondé sur la justice et de revêtir la mort des fraîches parures de la vie. Pour les uns, les remparts de la citadelle protègent et expriment la force du pouvoir qui peut se trouver écrasé dans les luttes furieuses qu'il provoque ; pour les autres, la montés des forces nouvelles de la civilisation se tempère de la maternelle convivialité des anciens rituels villageois : la sage parole du Paysan éloquent peut encore s'y faire entendre. Dans nos Etats modernes, nous retrouvons sous des formes nouvelles, ces deux extrêmes." Dans la suite du texte, l'auteur tente de montrer que dans toutes les villes, préexistent les formes anciennes des solidarités villageoises (présentées comme conviviales) et les formes nouvelles, surtout guidées par des préoccupations de défense et trouvant leur source surtout dans l'acquisition de pouvoirs coercitifs, elle-même le druit d'une différenciation sociale qui n'en finit pas. 

C'est cette différenciation sociale issue de différentes activités humaines que Lewis MUMFORD tente de cerner dans la recherche sur les fonctions urbaines, lesquelles fixent essentiellement des éléments nomades dans un lieu de rencontre, les amalgament à des groupements déjà sédentaires qui bénéficient ainsi de l'apport excitant d'influences extérieures. "Au cours d'une grande partie de l'histoire urbaine, la cité demeurerait un réservoir plus encore qu'un centre d'attraction. Elle était à l'origine un magasin, une réserve et un lieu d'accumulation. Par la commande de ces fonctions, elle accomplissait sa tâche de transformation. A travers ses organes administratifs, l'énergie cinétique de la communauté était répartie dans différentes directions." Des sociologues, d'Auguste COMTE à W M WHEELER, mettent en lumière ce rôle de "réservoir de forces". Le fait que des activités d'écrire et d'enregistrement d'opérations commerciales ou autres "aient à l'origine été exercées par des prêtres, qui ne participaient pas à la lourde tâche matérielle et prenaient de plus en plus conscience du rôle médiateur de l'esprit, devait avoir une heureuse influence. Utilisant de plus en plus les facultés d'abstraction et les propriétés du symbole, ils allaient faire de l'écriture un moyen de garder la trace et de transmettre des idées, des sentiments, des émotions qui n'avaient jamais pu encore s'exprimer de façon compréhensive et objective." Cette fonction, selon Lewis MUMFORD, jointe à l'accroissement global de la richesse et du chiffre de la population "allaient être suivis d'une différenciation d'un autre type : la séparation entre les riches et les pauvres, conséquence d'une nouvelle grande invention de la vie urbaine, le droit de propriété. La propriété, au sens que l'on attribue actuellement à ce terme, n'existait pas dans les sociétés primitives : les peuples étaient attachés à une terre plus qu'ils n'en étaient possesseurs ; et dans les festins comme dans les famines, ils s'en partageaient les produits. Il restait à la civilisation à créer des disettes artificielles pour garder l'ouvrier attaché à sa tâche, alors que le surplus pouvait servir aux banquets de l'homme riche."  Plus loin, nous pouvons lire : "Dans la cité des origines, l'exploitation, la guerre, l'esclavage, et le parasitisme allaient remplacer l'heureuse plénitude communautaire des villages du néolithique. Ces derniers avaient atteint une stabilité trop figée pour permettre de nouveaux progrès. L'arrivée d'éléments prédateurs et parasites dans la communauté urbaine en formation agissait comme un nouveau stimulus de la croissance, qui explique le renforcement et l'extension des fonctions de la citadelle. Mais ce sont les moyens nécessaires à son plein développement qui ont orienté la communauté vers le sacrifice, des vies contraintes, une destruction prématurée et la mort."  Dans la dernière partie de ce chapitre, La représentation dramatique, il insiste sur l'aspect spiritualisation - parallèle à l'aspect matériel - qui fonde la cité. La perpétuation de plus en plus complexifiée des cérémonies des anciens villages, de leurs rites, se révèlent sous la forme des différentes représentations collectives comme le théâtre, l'épreuve d'adresse, le combat rituel... "Le dialogue exprime et résume en fin de compte l'existence citadine comme une fleur délicate de ses parcs, objet de tant de soins" Il dépasse l'aspect d'une seule parole délivrée par le maitre de la cité ; la multiplication des groupes, qui va de pair avec l'augmentation de la population, multiplie également les occasions de paroles collectives. 

 

      Le Surgissement de la polis et la réflexion sur le citoyen aux prises avec la cité idéale forment deux chapitres complémentaires avant d'aborder les mutations que représentent la cité hellénistique et la cité romaine. Les cités mycéniennes, puis les colonies urbaines de la mer Egée qui connaissent une période d'expansion, jusqu'aux cités grecques comme surtout Athènes constituent les objets étudiés, surtout à partir de l'oeuvre d'Homère et des études religieuses comparatives de Lewis FARNELL. "Une place forte dans un nid d'aigle, entourée d'un groupe de villages, telle est la forme de l'agglomération citadine que nous voyons alors apparaître, en Grèce comme Italie, de la Sicile et l'Etrurie jusqu'aux confins de l'Asie Mineure." "L'union (des) groupes de villages, ou sysnoesis, a donné naissance à la cité grecque. L'union était parfois spontanée, ou parfois, comme à Athènes, elle se formait sous l'autorité d'un roi. Mais la fusion n'était jamais complète et l'autorité du pouvoir dominant de la cité n'était pas absolue."  Lewis MUMFORD met en scène les caractéristiques de ces cités grecques, qui les distinguent si fortement de beaucoup d'autres dans l'Antiquité, où la transformation du village en ville, parce que leurs habitants veulent une vie meilleure, s'effectue à un moment où les seigneurs et les aristocraties féodales s'affaiblissent. "Ne pourrait-on pas (...) faire un rapprochement entre cette absence de remparts et la présence en Grèce de ces qualités humaines que nous n'avions pas découvertes dans les cités du Proche Orient une certaine ouverture d'esprit et l'amour de la liberté? A Athènes, la décision de construire une enceinte fortifiée fut prise tardivement ; et Sparte, confiante dans la redoutable valeur de ses combattants, se refusera jusqu'au bout à l'entreprendre."  nous retrouvons chez l'auteur la même description de l'évolution des cités grecques que chez Jean-Pierre VERNANT par exemple, avec la montée des banquiers et des commerçants, soutenus par les artisans. C'est une véritable articulation entre l'Acropole, facteur de déification de la cité, ancien Temple aux activités diversifiées, avec ses caractères à la fois ouverts et fermés (ouverts sur l'ensemble du monde grec, en liaison avec l'institution des Jeux Olympiques, fermés en tant que concentrant l'identité fière de la cité). La croissante importante de l'Agora, espace libre et grand-place de circulation et de commerce, au détriment de l'Acropole est témoin de la modification de l'économie grecque, ouverte à l'activité des métèques. L'auteur s'interroge longuement sur le fait que les cités grecques ne purent jamais passer de la participation directe à un type de gouvernement représentatif. Les incessantes apostrophes des auteurs anciens contre un accroissement excessif de la population constitue une piste qui laisse tout de même l'interrogation ouverte. 

A l'opposé à l'image de splendeur blanche véhiculée par l'école de Johan WINCKELMANN, Lewis MUMFORD met à vif la discordance entre la pensée (brillante) et la matière (désordonnée et sale, au sens propre du terme) de la cité grecque. L'idéal de la cité, mit en avant par SOCRATE et PLATON , ne doit pas camoufler la véritable réalité vécue. En bas de l'Acropole qui domine la ville, s'entasse les maisons dans une cité aux dimensions qui restent modestes. Les rêveries de PLATON nous laisse voir a contrario une réalité faite de tumultes et de conflits. C'est pour n'avoir pas compris que la marche dialectique des choses est la seule voie du développement interne, et que rejeter à l'extérieur par la colonisation par exemple les nombreux problèmes de la cité, constitue une impasse. "Cet esprit traditionnaliste devait empêcher PLATON de soupçonner l'origine de la plus sérieuse tare de la cité : la cristallisation prématurée dans le moule archaîque de la citadelle. Et ses efforts de rénovation aboutissaient en fait à renforcer cette dernière face aux aspirations de la cité démocratique, en restaurant ses anciens monopoles : sa mainmise sur la religion, la science et la puissance militaire, le tout soutenu par le secret absolu des décisions et l'utilisation du mensonge officiel. Une vraie cité idéale!"

 

     Avec la période hellénistique et celle de l'empire romain s'ouvrent d'autres problématiques. Mais il n'y a pas de rupture : "Le passage de la cité hellène à la métropole hellénistique, puis à la mégapole alexandrine, allait s'effectuer sans changements brusques. Les cités commerçantes d'Asie Mineure préfiguraient déjà en effet la forme et les institutions de ce dernier type ; et longtemps encore après l'échec de Démosthène et jusqu'à la victoire de Tome, la cité grecque allait poursuivre ses efforts tenaces et désespérés pour préserver son existence et restaurer l'idéal qui avait fait sa grandeur." En fin de compte, ni PLATON, ni ARISTOTE n'ont pu comprendre que pour qu'elle perdure, il aurait fallu repenser ses fondements éthiques. Si l'on suit toujours l'auteurs, "depuis le VIIème siècle, les cités grecques avaient emprunté deux modes divergents de développement. Un premier groupe, comportant les cités de la presqu'île continentale et des îles avoisinantes, suivant un modèle de croissance "organique", assez librement irrégulier et naturel ; un autre, avec les cités de la colonisation ionienne de la côte d'Asie Mineure, connaissait un développement plus systématiquement dirigé. Les premières étaient plus particulièrement influencées par l'esprit des institutions de l'acropole, les secondes par celui de l'agora. Les unes se montraient fidèles à d'anciennes traditions, jusqu'à succomber aux déchaînements de forces intérieures et extérieures qu'elles ne parvenaient pas à contrôler ; les autres organisaient un nouveau mode de vie, en laissant les activités commerciales prendre le pas sur l'agriculture. Aucune, en fin de compte, ne pouvait échapper aux rudes épreuves de la guerre et de la conquête."  Prises d'assaut, parfois détruites, ces cités devaient changer de forme, et adopter le plan hellénistique, quadrillage qui laisse maints espaces vides, laissant place à jardins et parcs qui devaient, avec leur croissance, se révéler insuffisants. L'acropole perd devant l'agora : "la cité avait cessé d'être le lieu d'une action dramatique où chaque citoyen avait son rôle et ses répliques à dire ; elle devient une sorte d'arène où l'équipe au pouvoir présentait pompeusement son spectacle ; et les bâtiments impeccablement alignés en deux rangées parallèles le long des avenues n'étaient plus que la belle façade d'un régime fondé sur la force militaire et les méthodes d'exploitation. Cette grande parade urbaine de la période hellénistique n'était pas sans présenter de frappants analogies avec l'insidieuse perversion, la persuasion menteuse et amollissante de la publicité et de nos public relations." C'est le goût pour l'aspect monumental qui frappe et cette cité est avant tout un grand comptoir. Son aspect extérieur masque sa vie profonde, faite d'exploitation de la grande majorité de ses habitants : femmes, esclaves, étrangers, citoyens déchus, pour dettes par exemple. Les Romain ne font que perfectionner le cadre de la cité hellénistique, y mêlant des aspects d'autres provenances, africaines ou asiatiques.

 Avec Rome, c'est le passage de la mégalopole à la nécropole. Alors que pour les Grecs l'enceinte fortifiée ne vient qu'avec les guerres incessantes, et pas partout, pour les Romains, l'édification du mur est le premier acte, religieux et pratique. Entre l'intérieur et l'extérieur du mur d'enceinte prend place un espace libre interdit de construction, le promerium. l'impératif de défense est premier, et l'empire n'est finalement que l'extension indéfinie (symbolique)  d'une telle enceinte, même si elle ne revêt qu'une forme matérielle sous forme de long mur que très tard. Avenues commerçantes à perte de vue qui se substitue au marché central. L'édification d'égouts et d'aqueducs, le pavage des rues se mit au service de l'ensemble de la population urbaine, mais il n'existe pas de mesures minimums d'hygiène qui réglementent la constitution de dépôts immenses de déchets, d'où de très fréquentes épidémies qui rythment en quelque sorte la croissance de la cité. Le forum romain, mélange de l'acropole et de l'agora, concentre les diverses activités sociales. Nous avons par ailleurs souligné l'organisation proprement "évergétique" de la vie politique et économique urbaines, avec ses clientèles et ses clans (voir l'ouvrage de Paul VEYNE, Le pain et le cirque), ce que Lewis MUMFORD nomme le parasistisme organisé. "Rome a pu nous fournir un parfait exemple du processus de dévitalisation urbaine (...). Sa désintégration devait être en fin de compte le résultat d'un excès de développement qui procédait de la défaillance des fonctions, de la perte du contrôle des mécanismes sociaux et économiques indispensables à son existence. A ce point, l'organisation romaine aurait dû devenir plus légère, spirituelle, et capable, par l'éducation, de maintenir l'ordre sans recourir à la brutalité des moyens de contrainte. Mais jamais le processus de spiritualisation (c'est-à-dire, dans l'esprit de l'auteur de mise en relation réelle des habitants, de manière équitable et participative) n'intervint et, loin de nous présenter l'exemple d'une coopération politique raisonnée (ce que pourrait nous faire croire maints écrits de juristes romains, pensons-nous), Rome devint de plus en plus un remarquable prototype de l'expansionnisme sans frein, de l'exploitation et du matérialisme sans scrupules." 

 

       Dans les deux chapitres suivants, vient la cité médiévale, née d'une autre vision de la Cité - la recherche d'une forme de cité céleste, dans la décadence urbaine que nous pouvons voir dans l'agglomération de Rome. Entre le VIIIème et le XIIème siècle, c'est l'abandon progressif, mais affirmé, de l'emplacement du forum - et des monuments maintenant païens - et le transfert du marché dans le périmètre fortifié de la colline du Capitole. L'influence des ordres monastiques dans l'élaboration d'une nouvelle forme urbaine est déterminante. Le monastère lui-même "constituait en fait une cité de conception nouvelle : association ou plutôt fraternité d'hommes que des aspirations communes rassemblaient, non seulement au cours de cérémonies occasionnelles mais dans une cohabitation durable ; ils vivaient ensemble une vie chrétienne, consacrée exclusivement au service de leur Dieu."  Lewis MUMFORD constate que "la colonie monastique constituait une citadelle d'un type nouveau : un solide point d'appui religieux qui allait emp^rcher le repli de la civilisation de se transformer en débâcle. C'était une citadelle des âmes, dans la chapelle abbatiale constituait le palais." Des valeurs pratiques de modération, d'ordre, de ponctualité, d'honnêteté, et d'autodiscipline sont établies, avant d'être diffusées parmi les populations des cités médiévales anciennement romaines, lorsque celles-ci n'ont pas été détruites ou abandonnées. Cela influence l'organisation du travail et ses inventions du capitalisme naissant : l'horloge, le livre de comptabilité, l'emploi du temps...  Le besoin vivace de protection entraîne une fortification des cités et la population participe à l'entretien du mur d'enceinte. "... de populations auparavant soumises à la tyrannie des seigneurs féodaux qui les réduisaient en servage en les gratifiant d'un lopin de terre et d'une précaire caution de sécurité, ou ayant renoncé à l'espoir d'une félicité familiale et trouvé refuge dans un monastère ou un couvent, refluaient en grand nombre vers ces heureuses enclaves de paix." Effectivement d'autres auteurs mettent l'accent sur cette sorte d'exode, un grand nombre d'hommes cherchant à échapper à une perpétuelle insécurité dues aux rivalités entre seigneur : dans la ville, qui agit alors comme un aimant, se reconstitue un espace d'échanges de tout ordre, intellectuel et commercial. De la ville, les nouveaux marchands projettent leur marchandises et le savoir-faire des artisans bien au-delà d'une économie domestique limitée. la prospérité des cités attirent de nouveaux habitants au rythme comparable aux taux de croissance des villes européennes du XIXème siècle. Ce développement est fonction de tout un ensemble de facteurs économiques : l'octroi des franchises aux villes (remplacement du troc par la monnaie, du servage par des travaux saisonniers et le travail à la pièce), la garantie du statut des corporations urbaines (marchandage au lieu d'imposition de conquérant à peuple soumis), mouvement surtout sensible à partir du Xème siècle. Au cours de toute la période médiévale, la bourgeoisie naissante ne cesse de disputer le pouvoir politique aux seigneurs, aux évêques et aux rois, mais ces franchises permettent à ces derniers de se dégager de leurs obligations de protection et de bénéficier de nombreuses marchandises inconnues auparavant. Leur attitude ambivalente se comprend : "la cité libre était pour eux une nouvelle source de richesse, mais la volonté d'indépendance des populations (...) menaçait de ruiner le régime féodal dans son ensemble."  La vie collective s'organise autour de l'église, qui développe des hôpitaux, pour les malades et pour les orphelins. L'hôtel de ville, qui sert de halle commerçante, devient le centre des activités politiques de la cité. les guildes, forme la plus répandue de groupement, en dehors de l'église, construisent des universités, leurs centres éducatifs. 

Les aménagements intérieurs (à l'intérieur des murailles) de la cité médiévale sont constitués de maisons, de deux ou trois étages seulement à l'origine, habituellement ordonnées en rangées continues auteur de leurs jardins arrières, parfois en blocs résidentiels entourant des cours intérieures. Les fermes elles-mêmes, dans la ville, forment des blocs. Les matériaux proviennent des environs proches. Ces maisons ont d'étroites ouvertures, que des volets protègent des intempéries, remplacées plus tard par des fenêtres de tissu huilé, de parfois, parfois plus tard de verre (à partir du XVème siècle). Si les plans des villes varirent d'une région à l'autre, les habitations se caractérisent par une absence de division et de spécialisation de l'espace intérieur. "Vers la fin du moyen Age cependant, la surpopulation et la cherté des loyers devait avoir pour conséquence de rendre les conditions d'habitat de plus en plus défectueuses, si bien qu'il n'était pas rare de voir disparaître des familles entières, emportées par les épidémies. Du fait du développement des cités, les espaces verts de l'extérieur se trouvaient de plus en plus éloignés et ceux de l'intérieur se couvraient de constructions nouvelles ; la salubrité ne pouvait qu'en souffrir." L'auteur s'élève contre la mauvaise réputation des cités médiévales, où existent en réalité air pur, espace, salubrité. Tant que le caractère campagnard de cette cité est préservé, tant qu'une croissance organique perdure, les habitants sont protégés des errements ultérieurs. La décentralisation des institutions sociales essentielles diminue l'importance des rassemblements, évite l'engorgement des voies de circulation et aide la population à garder la mesure dans ses constructions. lorsque le monastère, les guildes, l'église voient leur influence décroître, commencent un certain nombre de dislocations médiévales, qui sont autant d'anticipations modernes.

 

   Ce sont ces dislocations médiévales et l'avènement du style baroque qui forment la matière des chapitres XI et XII. Le chapitre XIII évoque le développement des cours, des parades et des capitaux. La cité médiévale a-t-elle représenté la véritable cité chrétienne? Fut-elle cette cité-refuge que les anciennes civilisations primitives avaient en vain espéré réaliser? Ou le paradigme d'ignorance, de crasse, de brutalité et de superstition que certains auteurs évoquent? Lewis MUMFORD n'adhère ni à la représentation communément admise d'une cité de torchis nauséabonde ni au charmant tableau dressé par Augustus PUGIN (1812-1852), MORRIS ou d'autres encore. Mais il fait remarquer que pour la première fois sans doute, la très grande majorité de la population est composée d'hommes libres, seuls quelques groupes, comme celui des Juifs, ont un statut différent de la masse des citoyens. Même si la société reste très hiérarchisée, la poursuite d'un idéal religieux fait renoncer à la recherche d'un monopole de puissance et de savoir, propres aux cités antiques. Le mouvement de croissance urbaine (en densité et en population), le développement de l'industrie minière et du verre, l'accélération des échanges entre villes et campagnes... font ressentir très vite, alors que l'insécurité semble diminuer, les anciennes institutions  comme des obstacles. En tout cas ni l'Eglise, ni la cité médiévale, dont les privilèges économiques et les barrières commerciales s'effritent, ne semblent en mesure de répondre à de nouvelles aspirations.

Lentement, après la période charnière du XVIème siècle, pendant au moins 300 ans, l'ordre urbain médiéval disparaît. "les grandes lignes d'un complexe culturel nouveau se dégagèrent en Europe entre le XVème et le XVIème siècle ; les formes du réceptacle urbain comme son contenu, en furent profondément modifiées. Le nouveau modèles d'existence découlait d'une nouvelle économie, celle du capitalisme mercantile, d'un nouveau cadre politique, principalement celui des oligarchies ou des despotismes centralisés incarnés habituellement par des Etats nationaux, et d'une nouvelle idéologie appuyée sur une conception mécanique de la physique, dont les postulats inspiraient depuis longtemps déjà l'organisation de l'armée et celle des ordres religieux." Se défiant d'interprétation hasardeuses regroupées sous la bannière du terme Renaissance, l'auteur rappelle le véritable renouveau de la culture du XIIème siècle et la calamité naturelle, la peste noire, qui élimine au XIVème siècle près de la moitié des habitants des villes d'Europe. C'est dans un désordre social que ceux qui contrôlaient les armées, les routes commerciales et d'importantes richesses imposent une nouvelle vision de la société, donc de la ville. "La stricte uniformité du style baroque succédait à l'universalisme médiéval ; au particularisme, l'autorité centralisée ; au pouvoir oecuménique de l'Eglise (...), la souveraineté temporelle d'un roi de droit divin (...).". La découverte d'oeuvres importantes de l'âge classique, tant en littérature qu'en architecture, provoque un épanouissement du baroque. On assiste d'abord à une sorte de clarification géométrique de l'espace qui avait commencé depuis de nombreuses générations, puis à la définition d'un ordre strict, clair et aéré qui ne laisse plus place au désordre toléré dans la période précédente, pendant matériel d'une nouvelle conception de l'ordre social qui ne tolère plus non plus les désordres socio-économiques. "La conception baroque du XVIIème siècle met bien en lumière deux tendances contradictoires de ce temps : d'une part l'esprit méthodique et abstrait des mathématiques, s'exprimant parfaitement dans la rigueur des tracés, l'alignement des immeubles, l'ordre concerté et formel des jardins et du paysage ; d'autre part, un goût de l'extravagance, de l'alambiqué et du sensuel, une rébellion contre les règles, contre le mécanisme et le classicisme (...)." Les effets de ces deux tendances, tantôt coexistantes, tantôt séparées, se font sentir du XVIème au XIXème siècle. Les cités s'arrêtent de se multipler, au moins dans l'Ancien Monde, notamment sous la volonté du pouvoir politique qui cherche à affermir son autorité et développe des moyens de contrainte. La poursuite des activités guerrières, et même de leur amplification, entraîne un mouvement de construction de fortifications qui enferment les habitants dans un cadre qui se veut protecteur. Comme le titre d'un sous-chapitre le dit si bien, la guerre modèle la cité, dont les habitations se développent alors en hauteur et emplissent les espace auparavant libres laissés aux cultures et aux jardins d'agréments. Lewis MUMFORD reprend là la description d'une société sous pression des activités des différentes armées rivales permanentes, société où la caserne et les arsenaux constituent deux édifices obligés et qui remplacent presque le monastère, sans compter les multiples espaces dédiés aux parades et aux exercices militaires. Un capitalisme qui se militarise influence jusqu'à la conception de ces cités qui doivent alors posséder de larges avenues pour permettre le passage et la mobilisation des troupes. "Dans les cités de style nouveau, ou dans les quartiers neufs autour de noyaux anciens, les édifices se rangent de part et d'autre de l'avenue qui est avant tout un espace utilisé pour les défilés, où des spectateurs se rassemblent le long des trottoirs, et regardent depuis les fenêtres et les balcons des exercices et marches triomphales qui les impressionnent et les intimident fortement." Alors que dans la cité médiévale, riches et pauvres se coudoyaient dans la rue et sur la place publique ou dans la cathédrale, se forme des quartiers fortement différenciés suivant la richesse des habitants. 

L'architecture nouvelle et la vie de la cité nouvelle (ou les quartiers nouveaux) reflètent alors la situation du palais, construction baroque par excellence. Lewis MUMFORD décrit alors, à la manière de Philippe ARIES, ces transformations de la vie familiale, qui se traduisent par une autre différenciation des pièces d'habitation, par aussi la disparition de certaines institutions et bâtiments publics, comme les bains. Se plaquent sur d'anciennes fonctions urbaines, une autre organisation de la ville, qui donne une très grande importance à la circulation. Des plans de ville, en étoile notamment, s'inscrivent dans cette recherche de formes géométriques qui rendent si faciles la traversée d'un point à un autre. L'auteur décrit comment la ville de Washington, aux Etats-Unis, s'édifie, avec toutes les caractéristiques d'un grand ensemble baroque, aux avenues démesurées par rapport au nombre d'habitants et aux grands bâtiments.

 

   Dans les deux chapitres suivant, à l'image de l'accélération de l'Histoire, l'auteur nous amène très vite aux villes modernes, nées de l'expansion commerciale, dans un état qu'il qualifie de désagrégation urbaine, avant d'aborder la formation de la ville industrielle. L'historien américain rappelle qu'avant même que la centralisation du pouvoir politique se soit exprimée par le style baroque, de nouvelles formes économiques ont émergé. Ce capitalisme (et l'auteur n'a pas peur des mots) s'oppose aux coutumes héritées de l'ordre médiéval, notamment les différentes franchises et "privilèges" attachés à l'exercice de nombreuses professions, de même que les différentes contraintes d'origine religieuse sur le prêt à intérêt. La cité commerciale prend en quelque sorte le pouvoir. "Dès son origine, le capitalisme urbain s'avéra l'ennemi de la stabilité, et au cours des quatre derniers siècles, à mesure qu'augmentait sa puissance, l'efficacité de son dynamisme destructeur ne fit que croitre. Dans le système capitaliste, la permanence n'a pas droit de cité, ou plutôt les seuls éléments stables qui s'y retrouvent de façon constante sont l'avarice, la cupidité et l'orgueilleuse volonté de puissance." Avec l'étendard de la liberté, ce capitalisme transforme peu à peu les domaines féodaux et communaux en propriétés individuelles dont le possesseur, libéré des obligations de fermage, n'est plus tenu qu'au paiement d'un impôt, lui-même de plus en plus individualisé. l'instauration progressive d'une propriété individuelle des sols et des habitations donnent une certaine valeur à ceux-ci, ce qui permet leur location, à des prix incontrôlés et prohibitifs qui accentuent les clivages entre quartiers pauvres et quartiers riches, entre taudis et véritables palais. La planification urbaine naissante s'accorde avec l'intérêt de l'homme d'affaires pour qui le tracé idéal de la cité est celui qui peut le plus aisément se diviser en lots négociables. "Du point de vue commercial, ce tracé non organique offrait l'avantage de permettre l'utilisation maximale du terrain, entraînant une hausse de sa valeur marchande et du revenu des loyers." Ce tracé formel ne se préoccupe pas pas de la direction des vents, ni de la délimitation des quartiers industriels, ni de la salubrité du terrain, ni d'aucun élément pouvant avoir son importance lors de l'usage d'un site urbain. De plus, chaque nouvelle augmentation de la population vient justifier le surinvestissement en équipements, notamment en  moyens de transport. s'appuyant sur de nombreux rapports, l'auteur indique les différents effets néfastes de cette forme d'expansion des villes : engorgement régulier de la circulation, accroissement de la densité de population avec tous ses problèmes de sécurité et d'hygiène... 

Sa description de la ville industrielle, généré par la mine, l'usine et les voies ferrées , qui se multiplie de 1820 à 1900, fait comprendre pourquoi elle est devenue un contre-exemple pour les générations suivantes d'urbanistes. N'importe qui peut y monter son affaire, du moment que cela accroît la richesse de cette ville. L'évolution de la société du XIXème siècle, et particulièrement celle de l'organisation urbaine, constitue une excellente illustration de cette double tendance. un processus positif se poursuivait pour intégrer, sous des forme de plus en plus différenciées et complexes, les individus à l'ensemble social ; et l'usine tendait à préciser ses rapports avec le monde environnant et avec l'ensemble de l'organisation économique.(...). (Dans) le même temps, un processus destructeur se poursuivait, s'attaquant au milieu naturel, souvent à un rythme rapide (...)" Mais ce processus s'attaque aussi au tissu urbain lui-même : "trois éléments principaux concouraient à la formation d'un nouveau type de complexe urbain : l'usine, la voie ferrée, le taudis."  La ville devient un agrégat de fragments plus ou moins dévastés, aux formes étranges, essaimé dans les intervalles des voies ferrées, des usines, des entrepôts et des décharges. Bruit, crasse et pollution sont les lots de cette ville. Sans compter des maisons ouvrières monotones, à l'éclairage et à la ventilation insuffisants, qui ne bénéficient guère du résultat des inventions et de la production intensive. Cette dégradation intense suscite ne contre-réaction qui commence surtout par l'amélioration des services d'hygiène. le XIXème siècle pour reprendre l'analyse de Béatrice et Sidney WEBB, malgré la doctrine du laissez-faire, est celui du socialisme municipal. Sous l'impératif du combat contre les épidémies et les incendies, de nombreux services publics se mettent en place et un certain mouvement de réappropriation collective des sols s'esquisse. Mais une fois des résultats obtenus dans ces domaines, d'autres impératifs, ceux de la circulation à l'intérieur des villes, entrainent la formation d'une nouvelle forme de cité, la cité souterraine (transport et canalisations). A New York ou à Los Angeles, à la pollution systématique (le fog), les "ingénieurs, qui ont enfoncé jusqu'au coeur des cités de nombreuses voies rapides et construit garages et parkings, n'ont fait que reprendre ou accentuer les pire erreurs des constructeurs de voies ferrées." 

 

       Au chapitres XVI et XVII, Lewis MUMFORD décrit la formation de la banlieue qui préfigure la cité future, et dénonce le mythe de la mégalopole. Alors que l'état d'esprit du citadin reflète un mépris du paysan attardé, l'histoire de la banlieue permet de comprendre qu'il s'agit de reproduire à l'extérieur de la ville certaines conditions matérielles qui la rendent plus vivables, soit les anciens jardins qui emplissaient nombre d'espaces de la cité. L'engouement de la pratique du jardinage et de la verdure, d'abord réservé à des élites devient un phénomène massif. La tendance est alors à reproduire en banlieue certaines facilités urbaines, entendre les moyens de consommation (de l'alimentation au cinéma) et de circulation (encore plus de routes et d'autoroutes). "Les expériences suburbaines ont ainsi préparé le terrain pour l'apparition d'une forme d'urbanisme supérieur qui n'atteint nulle part encore un point de perfection, mais qui cherche les moyens de définir de façon nouvelle la fonction dynamique de centre d'attraction et la fonction statique de réceptacle. La banlieue ne semble plus déjç qu'un souvenir du passé, englobée dans le large périmètre de la conurbation (...)." A mesure des progrès de la production qui se tournent plus nettement vers les activités de consommation, le Suburban way of life tend à se généraliser. Auparavant, la banlieue pouvait apparaître comme un nouvel espace où l'esprit communautaire et l'esprit de quartier pouvait renaitre, mais l'exode citadin s'est transformé en retraite générale qui amène la formation d'une épaisse ceinture suburbaine plutôt que de centres de banlieue autonome. Le développement de la voiture individuelle permet cette expansion indéfinie du tissu urbain : la méga-banlieu fait figure maintenant d'anti-cité. Conclusion de l'évolution : "vouloir créer un important réseau de communication sans prévoir des réserves de terrain, sans organiser des réseaux locaux largement indépendants des principales voies d'accès, et sans imposer une densité supérieure à la densité suburbaine actuelle pour équilibrer l'occupation de la surface urbaine, c'est dégrader le territoire sans qu'il en résulte aucun bénéfice pour les habitants de la région." Mais fort heureusement, et cet optimisme parcourt la fin du livre, depuis plus d'un siècle, une réaction se dessine, à la fois contre l'exode urbain et contre le peuplement urbain qui l'a provoqué. il cite les analyses du géographe Pierre KROPOTKINE (Champs, usines et ateliers, Boston, 1899 ; traduction française 1910 aux éditions Schleiler) pour l'utilisation décentralisée d'unités de production grâce à des transports adéquats, d'Ebenezer HOWARD, en faveur de la réalisation de cités-jardins. Egratignant au passage les conceptions de LE CORBUSIER, qui n'est pour lui que celles de banlieues verticales, Lewis MUMFORD évoque à la suite de leurs travaux les projets des villes nouvelles autour de Londres, et d'expériences semblables en Suède, aux Pays-Bas et dans la Russie soviétique. 

Au cours de l'histoire, l'augmentation des surfaces de terrains arables, les innovations agricoles, l'accroissement des chiffres de populations et la multiplication du nombre des villes ont toujours été des phénomènes concomitants. Mais les développements actuels font poser la question : "Arrivons-nous au dernier stade du développement urbain?" Avant son effondrement. Lewis MUMFORD n'adhère pas pour autant aux prédictions apocalyptiques régulièrement en vogue, sinon que lesdites prédictions peuvent avoir tendance à être auto-réalisatrices. outre le déclenchement - accidentel ou non - d'une guerre nucléaire, des périls aussi menaçants quoique plus insidieux existent. Le développement d'une bureaucratie tentaculaire, la disparition des limites des villes (malgré leurs dénominations qui restent ancrées dans un passé révolu), l'étalement d'un gigantisme de béton donnent chaque jour à voir les méfaits de la formation d'une mégapole, par ailleurs mythifiée. La multiplication de congestions dans les grands centres, les besoins dantesques en eau et en énergie, ne serait-ce que pour maintenir tout ce vaste ensemble en état de marche ne sont que deux éléments saillants de l'explosion du réceptacle que devrait être la cité des activités et des vécus humains. L'examen de la civilisation du mégalopole "nous donne à voir de multiples développements, dont chacun peut avoir un issue fatale (...)."  De nouveaux éléments ambivalents apparaissent, rendant le tout encore plus complexe : une certaine dématérialisation de l'organisation de l'ensemble métropolitain, la formation d'une véritable cité invisible (par le développement des moyens informatiques et des télécommunications), le développement de services à distance... Ces derniers éléments rendent malgré tout l'auteur optimiste. Il considère que tous les matériaux d'une transformation positive de la ville sont là, mais encore faut-il que les pouvoirs politiques et les habitants puissent s'en saisir. "Notre civilisation se trouve confrontés à une extension constante d'un système extrêmement centralisé, super-organique, ne comportant pas d'éléments autonomes capables de sélectionner, de contrôler, et surtout de prendre eux-mêmes des décisions et de les défendre. La solution de ce problème, qui commande tout l'avenir de notre civilisation urbaine, dépendra du développement d'une structure organique qui, à l'échelle mondiale, donnerait aux institutions et aux groupements humains de toutes dimensions la possibilité d'utiliser pleinement leurs capacités et de faire reconnaitre leur personnalité propre."

 

     Le dernier chapitre, Rétrospective et perspectives reprend toute l'histoire qu'il vient de tracer, depuis la cité antique jusqu'à la mégalopole. L'auteur garde une confiance au pouvoir inventif de l'humanité pour se sortir de cette situation.

 

      il faut voir les planches photographiques - certaines vues sont réellement saisissantes - pour bien saisir toute l'évolution de la cité. L'honnête homme peut avoir avec ce livre une vue d'ensemble de ce que nous vivons, souvent sans en avoir conscience, pris dans le quotidien de nos problèmes individuels et familiaux. L'étudiant peut (et nous serions enclin à dire, l'étudiant en urbanisme doit... ) s'appuyer sur la bibliographie très abondante (souvent elle-même commentée) que Lewis MUMFORD offre en fin d'ouvrage pour poursuivre lui-même l'étude de telle ou telle période. Un véritable ouvrage de référence, dont certaines analyses réalisées à la fin des années 1950 s'avèrent de nos jours prémonitoires. Les différentes positions en faveur d'un développement durable et d'une conception de la cité n'en sont ici que confortées.

 

Lewis MUMFORD, la cité à travers l'histoire, Préface de l'édition française de Jean-Pierre GARNIER, Agone, collection Mémoires sociales, 2011, 925 pages. C'est la traduction - coup de chapeau à l'éditeur pour ce travail d'orfèvre - de l'anglais de l'ouvrage The City in History, 1961 et 1989 rénovée par l'auteur (dernière édition révisée par l'auteur, Orlando (Floride), Harcourt, 1989), par Guy et Gérard DURAND, révisée et actualisée d'après la dernière version originale par Natacha CAUVIN.

 

 

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Published by GIL - dans OEUVRES
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5 avril 2011 2 05 /04 /avril /2011 17:18

                     Le livre de Mélanie KLEIN (1882-1960), The psycho-analysis of children, aux éditions successives (et remaniées mais pas de manière radicale) de 1932, 1937 et 1949, est l'aboutissement de ses premiers travaux. Classique de l'analyse d'enfants, proposant quelques principes méthodologiques, ce livre est considéré comme la pierre angulaire de son oeuvre (selon le Comité de rédaction du Melanie Klein Trust). il étaye un conception originale du fonctionnement mental : le moi constitue un monde intérieur d'images intériorisées qui, par les processus de projection et d'introjection, sont en interaction constante avec les êtres de la réalité extérieure. L'angoisse qu'éprouve le moi provient du sadisme qu'il dirige sur ses objets ; sa tâche première et primordiale consiste à transformer graduellement, de pair avec le cours du développement, ses angoisses de caractère psychotique en anxiétés névrotiques. Dans cet ouvrage, l'auteur explicite pour la première fois les fondations de son oeuvre sur la base des instincts de vie et de mort (on excusera encore une fois la traduction, et la confusion pulsion-instinct. présente dans la plupart des textes présentés en psychanalyse...). C'est l'exposé le plus complet de ses premières découvertes et de ses premières conceptions, ce qui présente certaines contradictions qu'elle aborde par la suite. C'est surtout l'agressivité, beaucoup moins l'interaction des instincts de vie et de mort, qui est privilégiée, car c'est l'objet même de sa recherche.

 

                 Après une préface variable suivant l'édition, le livre se partage entre une Introduction et deux grandes parties, suivies d'un appendice (Limites et portée de l'analyse des enfants). Douze chapitres (7 pour la première partie, 5 pour la seconde) pour d'abord exposer La technique de l'analyse des enfants et ensuite Les premières situations anxiogènes et leur retentissement sur le développement de l'enfant. Mélanie KLEIN accorde autant d'importance aux filles qu'aux garçons dans son oeuvre et ici, elle développe ses conceptions propres au masochisme féminin, autant que les phobies, la culpabilité et les interdictions liées à la masturbation et à l'inceste, chez la fille comme chez le garçon. Dans l'introduction, elle s'oppose aux méthodes de sa rivale, Anna FREUD, dont les conceptions théoriques diffèrent des siennes sur des points fondamentaux. "Elle soutient qu'il ne s'installe pas chez l'enfant de névrose de transfert, qu'ils manque de la sorte au traitement analytique une de ses conditions essentielles. Elle s'oppose à l'extension des méthodes employées chez l'adulte à l'enfant, en raison de la faiblesse de l'idéal du moi infantile."

 

                     La première partie, La technique de l'analyse des enfants aborde successivement Les fondements psychologiques de l'analyse des enfants, La technique de l'analyse des jeunes enfants, Une névrose obsessionnelle chez une fillette de six ans, La technique de l'analyse des enfants au cours de la période de latence, puis à l'époque de la puberté, La névrose chez l'enfant et Les activités sexuelles des enfants.

Le premier chapitre, Les fondements psychologiques de l'analyse des enfants est une version augmentée d'un article publié dès 1926. Ce fondement psychologique réside surtout dans le sentiment de culpabilité qui pèse déjà de tout son poids dès la tout jeune enfance. Cette angoisse ne se rapporte pas uniquement aux véritables parents, mais plus particulièrement aux parents introjectés, qui sont d'un extrême sévérité. Vu la fragilité des rapports que l'enfant entretient avec la réalité, il n'a apparemment pas de raison de se soumettre aux difficultés d'une analyse, puisqu'il ne se sent pas malade et de plus il est moins capable que l'adulte de fournir les associations verbales qui constituent, chez un sujet plus âgé, le principal instrument de l'analyse. En fait, l'enfant accueille parfois les interprétations qu'on lui propose avec facilité, voire plaisir. L'angoisse une fois dissipée et le plaisir du jeu retrouvé, le contact avec l'analyste est renforcé. le plaisir accru que l'enfant prend au jeu nait de l'interprétation qui rend superflue la dépense d'énergie exigée par le refoulement. Il est vrai que l'action, plus primitive que la pensée ou la parole constitue la trame de son comportement, et Sigmund FREUD avait tiré de cela l'extrême difficulté d'effectuer une analyse avec l'enfant. "Mais si nous tenons compte de ce qui distingue le psychisme infantile du psychisme adulte, c'est-à-dire un contact encore plus étroit entre l'inconscient et le conscient, ainsi que la coexistence des pulsions les plus primitives et le processus mentaux très complexes, ei d'autre part nous appréhendons correctement le mode de pensée et d'expression de l'enfant, alors tous ces inconvénients et ces désavantages disparaissent, et nous pouvons prétendre à une investigation aussi profonde et aussi étendue chez l'enfant que chez l'adulte." Il s'agit de parvenir à élaborer en fin de compte une technique différente de celle-ci utilisée pour l'adulte. Il n'y a pas de différence de principe de l'investigation.

Il s'agit donc de trouver une technique adaptée, objet du chapitre sur La technique de l'analyse des jeunes enfants. Il s'agit d'une technique d'analyse par le jeu ; par elle, le succès du traitement n'est réel que si l'enfant, "quel que soit son âge, a tiré parti de son analyse de toutes les ressources du langage dont il dispose."

Le troisième chapitre aborde le cas précis d'une névrose obsessionnelle chez une fillette de six ans. La description de ce cas, avec toutes ses précisions, peut être celle d'un cas réel. Mais nous attirons l'attention sur cette méthode d'exposition commune à de nombreux textes de psychanalyse ; l'auteur non seulement est tenu à l'anonymat de ses patients, et même de le renforcer à empêcher, par recoupement, de parvenir à son identité, mais il amalgame souvent plusieurs cas similaires sur un seul nom afin de tirer des enseignements par corrélation et similitude de comportements. L'extrême sadisme d'Erna, puisque c'est le prénom choisi pour décrire son cas, s'exprime notamment par une manie de l'écriture et du calcul. Mélanie KLEIN insiste beaucoup sur le rendu conscient des critiques et des doutes que l'enfant nourrit dans son inconscient à l'égard de ses parents, et tout particulièrement à l'endroit de leur vie sexuelle. Ici, Erna, témoin des relations sexuelles de ses parents, élabore des fantasmes d'ordre sado-oral. La nature des fantasmes d'Erna et de ses rapports avec le réel est caractéristique des malades qui présentent des traits paranoïdes dominants ; bien plus, les mécanismes à l'origine des traits paranoïdes d'Erna et de l'homosexualité qui leur est liée se son révélés, selon l'auteur, fondamentaux dans l'étiologie de la paranoia. Dans le cours de ce chapitre, Mélanie KLEIN s'interroge sur le moment de la fin de l'analyse. "A la période de latence, d'excellents résultats, mêmes s'ils donnent entière satisfaction à l'entourage, ne suffisent pas à prouver, selon moi, que l'analyse est vraiment achevée. Mon expérience m'a montré qu'il ne suffit pas d'obtenir, grâce à l'analyse, un développement satisfaisant au cours de la période de latence, quelque important qu'il soit ; le succès de l'évolution ultérieure du malade n'en est pas pour autant assurée. C'est le passage à la puberté, puis à l'âge adulte, qui permet de juger si l'analyse d'un enfant a été poussée assez loin."

Les chapitres IV et V portent justement sur La technique de l'analyse des enfants au cours de la période de latence et ensuite à l'époque de la puberté. "L'analyse de l'enfant à la période de latence présente des difficultés d'ne espèce particulière. A la différence du tout jeune enfant, dont la vive imagination et l'angoisse intense nous livrent plus aisément accès à l'inconscient, il n'a qu'une vie imaginative très restreinte en raison des fortes tendances au refoulement caractéristiques de cet âge. Par ailleurs, son moi n'ayant pas encore atteint un développement comparable à celui de l'adulte, il n'a ni conscience d'être malade ni désir d'être guérit, de sorte qu'il lui manque à la fois un motif d'entreprendre l'analyse et le soutien nécessaire à sa poursuite. A ces difficultés s'ajoute l'attitude de réserve et de méfiance particulière à cet âge. Cette attitude résulte en grande partie des préoccupations énormes provoquées par la lutte contre la masturbation ; ainsi, l'enfant devient profondément hostile à tout ce qui touche de près ou de loin à une investigation sexuelle ou à des pulsions réprimées à grand-peine."  "La technique particulière employée dans l'analyse des enfants à l'époque de la puberté diffère, sur plusieurs points essentiels, de la technique utilisée durant la période de latence. L'adolescent a des pulsions plus fortes, une activité fantasmatique plus intense ; son moi poursuit d'autres buts et entretient des rapports différents avec la réalité. Par ailleurs, ce genre d'analyse offre de grandes analogies avec l'analyse des tout jeunes enfants ; en effet, durant la puberté, l'imagination redevient beaucoup plus riche, les émotions et la vie de l'inconscient prennent à nouveau le pas. En outre, l'angoisse et les affects s'expriment avec une intensité infiniment plus grande et les affects s'expriment avec une intensité infiniment plus grande qu'à la période de latence, comme s'ils se produisaient une recrudescence de ces décharges d'angoisse caractéristiques de la petite enfance. L'adolescent, toutefois, s'acquitte beaucoup mieux que le jeune enfant de la tâche qui consiste à réprimer et à atténuer l'angoisse, et qui constitue dès l'origine une des fonctions majeures du moi. Il a en effet largement développé ses intérêts et ses activités dans le but de maitriser cette angoisse, d'en tirer des surcompensations, de la dissimuler aux autres aussi bien qu'à lui-même. S'il y parvient, c'est en partie grâce à cette attitude de révolte et de défi si caractéristiques de l'adolescence, et c'est précisément là une des difficultés techniques essentielles de l'ananlyse à cet âge. Nous devons en effet aborder très tôt l'angoisse du malade et ses affects, qui se traduisent surtout par une attitude transférielle négative et provocante ; sinon l'analyse risque fort d'être brusquement interrompue. J'ai pu constater en traitant plusieurs garçons de cet âge que, durant les premières séances, tous s'attendent à une violente agression physique de ma part."

Dans La névrose de l'enfant, Mélanie KLEIN examine les indications du traitement psychanalytique. Il s'agit d'une part d se poser la question de ce qui diffère des enfants normaux et des enfants névrotiques, comment distinguer un enfant méchant d'un enfant malade... étant entendu qu'on ne peut prendre comme critère la névrose adulte, et d'autre part... de ne pas trop attacher d'importance à cette question et de s'en tenir à quelques éléments clés qu'ils convient précisément de traiter. Des difficultés alimentaires, des manifestations d'angoisse, sous la forme de frayeurs nocturnes ou de phobies sont reconnues comme nettement névrotiques. Par ailleurs, l'angoisse ressentie par les enfants à l'égard de certaines personnes se généralise souvent en timidité, même par rapport aux cadeaux qu'ils reçoivent. Ce qui se ressent dans leur attitude face au jeu - surtout en collectivité - ou aux activités physiques. Le rôle joué par les facteurs psychologiques dans les diverses maladies organiques auxquelles sont exposés les enfants est très grand. Maintenant, le caractère névrotique des difficultés inhérentes au développement du jeune enfant est patent et la psychanalyse s'adresse surtout aux cas des enfants très affectés par celui-ci. On sait aussi que beaucoup d'enfants dissimulent leur intolérance primitive à la frustration sous une adaptation générale, exagérée, aux exigence de leur éducation. Ils paraissent très tôt "sages", "éveillés". Le caractère normal ou pathologique d'une névrose est encore, l'avoue Mélanie KLEIN, l'objet de recherches, et en contraste avec les descriptions crues que nous trouvons dans maints de ses ouvrages, son approche des enfants est extrêmement prudente, compte tenu d'une certaine ignorance "sur la structure psychique de l'individu normal". Ce n'est d'ailleurs que dans ses ouvrages ultérieurs que l'auteur affirme beaucoup plus ce qui relève de la normalité et du pathologique. Elle conclue ce chapitre : "C'est parce que les jeux et les sublimations des enfants découlent tous de fantamses masturbatoires que nous pouvons prédire, d'après la nature et l'évolution de leurs fantasmes ludiques, ce que sera leur vie sexuelle ultérieure. Si, comme je le crois, leurs jeux sont un moyen d'exprimer leurs fantames masturbatoires et de leur fournir une issue, il s'ensuit que le style de leurs fantasmes ludiques annonce le caractère que prendra leur vie sexuelle adulte ; il s'ensuit également que l'analyse des enfants est à même non seulement de réaliser une stabilité et une capacité de sublimation plus grandes au cours de l'enfance, mais d'assurer, pour l'âge mûr, la santé mentale et des perspectives de bonheur".

Le chapitre VII porte sur Les activités sexuelles des enfants, où l'auteur détaille les étapes de l'activité masturbatoire, en relation avec le complexe d'Oedipe. C'est au cour de la période de latence que les activités sexuelles de l'enfant sont le moins marquées, en raison de l'affaiblissement des pulsions instinctuelles qui accompagne le déclin du complexe d'Oedipe. C'est précisément à cette époque que la lutte de l'enfant contre la masturbation est à son paroxysme. Mélanie KLEIN reprend les conclusions de Sigmund FREUD exprimées dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926) pour préciser que "l'extrême culpabilité que les activités masturbatoires suscitent chez les enfants vise en réalité les tendances destructrices qui s'expriment dans les fantasmes accompagnant la masturbation. C'est ce sentiment de culpabilité qui contraint les enfants à cesser complètement l'onanisme, et qui aboutit souvent, en cas de succès à une phobie du toucher." Dans le courant de sa réflexion, l'auteur indique, que, dans le cas d'enfants frères et soeurs, les relations sexuelles sont de règle dans la petite enfance et qu'elles ne se poursuivent au cours de la période de latence et de la puberté que si l'enfant est en proie à une culpabilité excessive qu'il n'est pas parvenu à atténuer. Dans cette circonstance, il parait difficile d'empêcher ces relations sexuelles, sans causes d'autres dommages. Souvent, des enfants trop surveillés surdéveloppent cette angoisse. "En me référant à l'expérience que j'ai de nombreux cas, je puis affirmer que là où les facteurs positifs et libidinaux l'emportent, de tels rapports ont une influence favorable sur les relations objectales de l'enfant et sur sa capacité d'amour. Au contraire, là où dominent (...)  coercition et tendances destructrices, de la part d'un partenaire au moins, tout le développement de l'enfant peut se trouver compromis de la façon la plus grave."

 

      Dans la seconde partie Les premières situations anxiogènes et leur traitement sur le développement de l'enfant, nettement théorique, écrite plus tard, Mélanie KLEIN développe ses idées sur les stades précoces du complexe d'Oedipe. Ils se manifestent dans la phase de sadisme maximal où les pulsions agressives de l'enfant s'adressent à des objets parentaux partiels : sein de la mère, pénis du père, et notamment corps de la mère avec ses contenus. La fixation à ce type de fantasmes peut engendrer des angoisses hypocondriaques quant aux contenus du corps propre, ou bien des inhibitions diverses, de l'apprentissage surtout. la conception kleinienne des formes précoces du Surmoi résulte de l'introjection du sein et du pénis persécuteurs qui fonctionnent comme des persécuteurs internes. Dans cette partie, L'auteure s'oriente progressivement vers une théorisation du conflit psychique où l'agressivité joue le plus grand rôle. La toute-puissance destructrice des fantasmes agressifs découle de l'immaturité de l'enfant dans sa lutte contre la pulsion de mort. (Francisco Palacio ESPASA)

D'emblée dans le chapitre VIII, les premiers stades du conflit oedipien et la formation du Surmoi, elle détaille, instruite selon elle par l'expérience très pratique, les origines et la structure du Surmoi. Elle situe cette formation, "grosso modo, du milieu de la première année jusqu'à la troisième année". "le plaisir que le nourrisson éprouve à téter fait normalement place au plaisir de mordre. Si les satisfactions lui font défaut au stade oral de succion, il les recherchera davantage au stade oral de morsure. (...) La manière dont le nourrisson réagit aux tensions causées par ses besoins physiques est, à mon avis, l'exemple le plus clair de conversion de la libido insatisfaite en angoisse. Pourtant, une telle réaction est faite sans aucun doute non seulement d'angoisse mais aussi de fureur. Il est difficile de préciser le moment où s'opère cette fusion entre les pulsions destructrices et libidinales. Il semble à peu près évident que cette fusion existe dès l'origine et que la tension provoquée par le besoin ne fait que renforcer les instincts sadiques du bébé. Nous savons cependant que l'instinct de destruction est dirigé contre l'organisme lui-même, et doit donc être considéré comme un danger par le moi. A mon avis, c'est ce danger que l'individu ressent sous forme d'angoisse. Ainsi l'angoisse naîtrait de l'agressivité. Mais puisque les frustrations libidinales accroissent, comme nous le savons, les tendances sadiques, une libido insatisfaite provoquerait indirectement l'angoisse ou bien l'augmenterait. (...) L'angoisse que ressent l'enfant devant ses propres pulsions destructrices agit, selon moi, de deux manières. D'abord, cette angoisse lui inspire la peur d'être lui-même exterminé par ses propres pulsions destructrices, c'est-à-dire qu'elle se réfère à un danger instinctuel interne ; ensuite, elle fait converger toutes les craintes de l'enfant sur l'objet extérieur, considéré comme une source de danger, contre lequel sont dirigées ses tendances sadiques. Il semble que cette crainte d'un objet prenne son point de départ dans la réalité extérieure : en effet, au fur et à mesure que le moi se développe, parallèlement à ses possibilités de confrontation avec la réalité, l'enfant apprend à avoir en sa mère une personne qui lui accorde ou lui refuse des satisfactions ; il découvre ainsi le pouvoir de son objet sur l'assouvissement de ses besoins. Il déplace donc sur son objet tout le fardeau de la peur intolérable que lui inspirent les dangers instinctuels, échangeant ainsi les dangers internes contre ceux de l'extérieur. Le moi, encore très faible, cherche alors à se protéger contre ces menaces du dehors par la destruction de l'objet. (...) Le sadisme oral croissant atteint son apogée pendant et après le sevrage, activant et développant au plus haut point les tendances sadiques issues d'origines variées. (...) C'est le sadisme urétral qui parait le plus étroitement lié au sadisme oral. L'observation a montré que les phantasmes de destruction où les enfants inondent, submergent, détrempent, brûlent et empoisonnent à l'aide d'énormes quantités d'urine, constituent une réaction sadique à la privation d'aliment liquide infligée par la mère, en sont finalement dirigées contre le sein maternel. (...) Tout autre moyen d'expression sadique employé par l'enfant, tel que le sadisme anal ou musculaire, a pour premier objet le sein frustrateur de la mère ; mais bientôt il s'attaque à l'intérieur de son corps, qui devient la cible d'assauts provenant de toutes les origines à la fois, et atteignant une intensité extraordinaire." Mélanie KLEIN avance dans le temps et lorsque l'enfant découvre l'existence d'une autre personne dans la réalité, cette autre personne étant mal différenciée de la première, s'amorce un changement qualitatif. "A mon avis, le conflit oedipien s'amorce chez le garçon dès qu'il éprouve de la haine pour le pénis de son père et qu'il souhaite s'unir à sa mère de façon génitale pour détruire le pénis paternel qu'il suppose à l'intérieur du corps de la mère. J'estime que l'apparition de ces pulsions et de ces fantasmes de caractère génital, bien qu'elle ait lieu en pleine phase sadique, constitue chez les enfants des deux sexes les premiers stades du conflit oedipien car les critères communément adoptés se trouvent satisfaits. Même si les pulsions prégénitales prédominent encore, l'enfant, outre ses désirs d'origine orale, urétrale et anale, commence à éprouver des désirs de nature génitale à l'égard du parent de sexe opposé au sien, tandis qu'il ressent pour l'autre de la haine et de la jalousie qui entrent en conflit avec l'amour qu'il continue de lui vouer. Nous pouvons même aller jusqu'à dire que le conflit oedipien tire toute son acuité de cette situation primitive." Elle estime que la succession entre les différentes phases n'est pas aussi nette que le disent Sigmund FREUD ou ses continuateurs directs. De même elle suppose, contrairement à une opinion généralement admise, mais en fait elle y cadre également, comme elle le fait remarquer, "que les tendances oedipiennes apparaissent à la phase d'exacerbation du sadisme" et on doit admettre "que ce sont surtout les pulsions hostiles qui provoquent le conflit oedipien et la formation du Surmoi, et qui en régissent les stades les plus précoces et les plus décisifs". Le processus de la formation du moi est plus simple et plus direct que la description qui en est faite dans Le moi et le ça (1923) de Sigmund FREUD par exemple. "Le conflit oedipien et la formation du surmoi s'amorcent, à mon avis, au moment où règnent les pulsions prégénitales et les objets introjectés au stade anal-oral ; ce sont donc les premiers investissements objectaux et les premières identifications qui constituent le surmoi primitif. (...). La psychanalyste note, pour trancher un certain nombre de divergences avec ses prédécesseurs que de toute façon, "les premières identification de l'enfant donnent des objets une image irréelle et déformée. (...) La libido, au fur et à mesure qu'elle se développe, surmonte graduellement le sadisme et l'angoisse. Mais c'est aussi l'excès même de l'angoisse qui incite l'individu à en triompher. L'angoisse contribue à renforcer les différentes zones érogènes et à les rendre à tour de rôle prééminentes. Ce sont d'abord les pulsions sado-orales et sado-urétrales, puis les pulsions sado-anales qui ont la suprématie ; dès lors, les mécanismes propres au premier stade anal agissent, quelle que soit leur puissance, au service des défenses érigées contre l'angoisse qui a surgi tout au début de la phase sadique. Ainsi, cette même angoisse, qui est avant tout un agent inhibiteur dans le développement de l'individu, devient un facteur d'une importance fondamentale pour l'épanouissement du mou et de la vie sexuelle. A ce stade, les moyens de défense sont proportionnés à la pression exercée par l'angoisse et d'une extrême violence. Nous savons qu'au cours du premier stade sado-anal, ce que l'enfant expulse, c'est son objet, qu'il considère comme hostile à son endroit et qu'il assimile à ses excréments. A mon avis, c'est aussi le surmoi terrifiant, introjecté u stade sado-oral, qu'il expulse à ce moment. Aussi, cette éjection est un moyen de défense que le moi, sous l'emprise de la peur, utilise contre le surmoi ; il expulse les objets intériorisés et les projette dans le monde extérieur. Les mécanismes de projection et d'expulsion sont étroitement liés au processus de formation du surmoi. Le moi qui essaie de se défense contre le surmoi en le détruisant par une expulsion violente tente également, sous la menace de ce surmoi, de se débarrasser du ça sadique, c'est-à-dire des pulsions destructrices, en l'expulsant par la force. (...) Nous savons déjà que ce n'est point par la structure même de son psychisme que l'homme normal diffère du névrosé, mais par les facteurs quantitatifs qui se trouvent en jeu", et en cela Mélanie KLEIN suit parfaitement Karl ABRAHAM qui note une différence de degré entre la névrose et la psychose. "Ma propre expérience psychanalytique, acquise en travaillant avec les enfants (cette formule d'appui sur l'expérience revient très souvent dans le texte...), m'a amené aux constatations suivantes : d'une part, les psychoses ont leurs points de fixation aux stades u développement qui précèdent la seconde période anale ; d'autre part, les mêmes points de fixation se retrouvent, quoique moins accentués, chez les enfants névrosés et normaux."  et "la violence excessive (des) premières situations anxiogènes est également (...) d'une importance fondamentale dans l'étiologie de la schizophrénie."  A la fin du chapitre, nous pouvons lire : "l'interaction du surmoi en formation et des relations objectales, basée sur celle de la projection et de l'introjection, imprime donc sa marque profonde sur le développement de l'enfant. Au cours des premiers stades, la projection dans le monde extérieur des images terrifiantes le transforme en un lien de danger, et les objets en ennemis ; l'introjection simultanée des objets réels, qui, en fait, sont bien disposés à l'égard de l'enfant, travaille en sens contraire et atténue la violence de la crainte inspirée par les imagos terrifiantes. Vues sous cet angle, la formation du surmoi, les relations objectales et l'adaptation au réel sont le résultat d'une interaction entre deux processus : la projection des pulsions sadiques de l'individu et l'introjection de ses objets."

Le chapitre suivant traite de Les rapports entre la névrose obsessionnelle et les premiers stades de la formation du surmoi. Elle y détermine comment le contenus des premières situations anxiogènes et leurs répercussions sur son développement sont modifiées par l'action de la libido et par les rapports avec les objets réels. "Avec la baisse des pulsions sadiques, les menaces du surmoi perdent quelque peu de leur force et le moi y répond autrement. Jusqu'ici, la peur que son surmoi et ses objets inspiraient à l'enfant pendant les toutes premières phases de son existence, provoquait, de la part du moi, des réactions d'une égale violence. On dirait que le moi cherche à se défendre du surmoi, d'abord, (...) en le scotomisant, puis en l'expulsant. A partir du moment où il tente de déjouer le surmoi et de réduire la résistance que ce dernier oppose aux pulsions du ça, on peut dire qu'il commence à tenir compte de la puissance du surmoi. Avec l'avènement du second stade anal, le moi reconnaît encore plus clairement ce pouvoir et s'efforce de trouver un terrain d'entente avec le surmoi, reconnaissant du même coup l'obligation de lui obéir. A l'égard du ça, le moi change également d'attitude. A l'expulsion fait place, dans le second stade anal, la répression, ou plutôt le refoulement (...). En même temps, s'atténue sa haine de l'objet, car elle prend, dans une large mesure, sa source dans les sentiments autrefois dirigés contre le ça et le surmoi. L'accroissement des forces libidinales et la diminution parallèle des forces destructrices ont aussi pour effet de modérer les tendances sadiques primitives qui s'attachaient à l'objet. Le moi semble alors redouter plus consciemment des représailles de la part de l'objet. En se soumettant à un surmoi sévère et à ses interdictions, il reconnaît du même coup le pouvoir de l'objet. L'acceptation de la réalité extérieure dépend ainsi de l'acceptation de la réalité intrapsychique, d'autant que le moi s'efforce de faire converger surmoi et objet. Une telle convergence marque une étape dans l'évolution de l'angoisse, e, avec l'aide des mécanismes de projection et de déplacement, favorise le progrès des relations de l'individu avec la réalité. (...) Cette modification dans le comportement à l'égard de l'objet peut se manifester de deux manières : ou bien l'enfant se détourne de l'objet, parce qu'il en redoute les dangers et qu'il veut le protéger contre ses propres pulsions sadiques, ou bien, il se tourne vers l'objet avec encore plus de bienveillance. Ce type de relation objectale résulte d'un clivage de l'imago maternelle, qui se scinde en une bonne et une mauvaise imago. L'ambivalence de l'enfant envers son objet ne constitue pas seulement un progrès dans le développement de ses relations objectales ; c'est aussi un mécanisme qui joue un rôle de première importance dans la réduction de l'angoisse inspirée par la crainte du surmoi. En effet, le surmoi, une fois extériorisé, est réparti sur plusieurs objets ; certains d'entre eux représentent l'objet attaqué et par suite menaçant, tandis que d'autres, notamment la mère, tiennent lieu d'un personnage favorable et protecteur." Le processus de sublimation peut ensuite s'installer, car des tendances réparatrices à l'égard de l'objet constituent désormais un mobile fondamental à toutes les sublimations, même les plus précoces. Lorsque ce processus s'installe difficilement, se manifestation une névrose obsessionnelle, dont les pratiques, par leur répression même (par le monde extérieur) peuvent générer des angoisses répétées et de moins en moins maîtrisables. Une très grande partie de ce chapitre est consacrée à la manière dont les différentes pulsions agissent alors. 

Au chapitre X, Mélanie KLEIN aborde Le rôle des premières situations anxiogènes dans la formation du moi, tant chez la fille que chez le garçon. Elle précise encore davantage ce rôle dans les deux derniers chapitres Le retentissement des premières situations anxiogènes sur le développement sexuel de la fille (chapitre XI) et du garçon (chapitre XII). Elle évoque d'ailleurs d'abord le fait que jusqu'à elle, la psychologie de la femme n'a pas bénéficié dans la même mesure que celle de l'homme des recherches psychanalytiques. 

Dans l'appendice, plaidoyer pro domo pour la psychanalyse des enfants, elle écrit à la fin de celui-ci : "Si on analysait, pendant qu'il est encore temps, tout enfant qui présente des troubles tant soit peu important, un grand nombre des malheureux qui peuplent les asiles et les prisons ou qui échouent lamentablement, échapperaient à ce destin et réussiraient à connaître une vie normale".

 

  Les compétences cliniques reconnues de Mélanie KLEIN furent beaucoup dans la manière de travailler des membres de la Société britannique de psychanalyse, et l'exposé de sa méthode et de sa conception du conflit psychique dans La psychanalyse des enfants y aida beaucoup. Les traits accusés qu'ont ses écrits ultérieurs, sans doute dans le combat avec sa rivale Anna FREUD au sein du monde psychanalytique, et qui ont fait récusé en partie ses conclusions et sa vision de l'enfant, puis de l'individu adulte, avant une troisième phase de prise en compte mesurée qui perdure encore, ne sont pas présents dans cet ouvrage. En cela, il aide beaucoup, par une lecture attentive, à comprendre le vrai sens de son travail. 

 

Mélanie KLEIN, La psychanalyse des enfants, PUF, collection Quadrige, 2001, 320 pages. Il s'agit de la traduction française de Die psychoanalyse des kindes, Vienne, Internationaler Psychoanalytisher Verlage, 1932, de The psycho-analysis of children (traduction par Alix STRACHEY), Londres, Hogarth Press and Institute of Psycho-Analysis, 1932, 1937, 1949. La traduction française vient de J-B. BOULANGER et date de 1959.

Francisco Palacio ESPASA, article La psychanalyse des enfants, dans Dictionnaires international de la psychanalyse, Hachette Littératures, Grand Pluriel, 2005.

 

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1 mars 2011 2 01 /03 /mars /2011 14:00

                     Ce livre de philosophie politique et morale est considéré dans le monde anglo-saxon comme un des plus importants dans ce domaine. John RAWLS (1921-2002) y renouvelle le débat sur la justice, mais pas seulement et en tout cas pas dans un sens étroit car aux Etats-unis, le pouvoir judiciaire existe réellement ; il discute ni plus ni moins des fondements de la vie politique, de la nature de la démocratie. Intellectuel engagé, le professeur de philosophie à l'université Harward, auteur également de nombreux autres ouvrages, ne cesse de remanier un texte, qui devient un gros livre, même s'il reste pédagogue et même très agréable à lire, surtout en comparaison de la majeure partie des ouvrages contemporains de philosophie politique. Le texte anglais original de 1975, voire même celui de 1971, paru d'abord sur les presses de l'Université Harvard, est effectivement très remanié dans toutes les traductions ultérieures. L'édition française de 1987 est bien supérieure, aux dires même de l'auteur, à l'édition anglaise ou allemande. Réédité plusieurs fois en France (1987, 1997, 2009...), il fait partie de ces ouvrages que le public français découvre maintenant, leur ouvrant l'accès aux débats présents de la philosophie politique aux Etats-Unis. 

 

                         Théorie de la justice se présente en trois grandes parties, précédées d'une préface assez longue de l'auteur, Théorie, Institutions, Fins. 87 parties très pédagogiques, numérotées sont réparties dans 9 grands chapitres (3 chapitres par partie). 

 

                           Dans la préface, l'auteur explique longuement son projet. "...je voulais élaborer une conception de la justice assez systématique pour pouvoir se substituer à l'utilitarisme dont une forme ou une autre n'a cessé de dominer la tradition de la pensée politique anglo-saxonne. La raison principale en était la faiblesse, selon moi, de l'utilitarisme comme base des institutions d'une démocratie constitutionnelle, telles qu'elles existent à l'Ouest. En particulier, je ne pense pas que l'utilitarisme puisse fournir une analyse satisfaisante des droits et des libertés de base des citoyens en tant que personnes libres et égales, ce qui est pourtant une exigence absolument prioritaire d'une analyse des institutions démocratiques. C'est alors que l'idée de contrat social, mais rendue plus générale et plus abstraite au moyen de l'idée de position originelle, m'apparut comme la solution. Le premier objectif de la théorie de la justice comme équité était donc de fournir une analyse convaincante des droits et des libertés de base ainsi que de leur priorité. Le second objectif était de compléter cette analyse par une conception de l'égalité démocratique, ce qui m'a conduit au principe de la juste égalité des chances et au principe de différence." Perfectionniste et méticuleux, John RAWLS signale ce qu'il ferait peut-être différemment maintenant est de distinguer plus nettement entre l'idée d'une démocratie de propriétaires et celle de l'Etat-providence. "En effet, ces idées sont complètement différentes mais, comme dans les deux cas, on peut avoir une propriété privée des capacités productives, nous pouvons faire l'erreur de les confondre. Une différence majeure est que les institutions d'une démocratie de propriétaires et de son système de marchés concurrentiels tentent de disperser la propriété de la richesse et du capital pour éviter qu'une petit partie de la société ne contrôle l'économie et, indirectement, la vie politique elle-même. Une démocratie de ce type y parvient, non pas en redistribuant une part du revenu à ceux qui en ont moins, et cela à la fin de chaque période, mais plutôt en garantissant une large dispersion de la propriété des capacités et des talents dès le début de chaque période, tout cela étant accompagné par l'égalité de base et par la juste égalité des chances. L'idée n'est pas simplement d'assister ceux qui sont perdants en raison d'accidents ou de malchance !bien qu'il faille le faire), mais, plutôt, de mettre tous les citoyens en position de gérer leurs propres affaires et de participer à la coopération sociale sur un pied de respect mutuel dans des conditions d'égalité. On peut voir là deux conceptions très différentes du but recherché par les institutions politiques à la longue. Dans l'Etat-Providence, le but est d'empêcher que quiconque tombe au-dessous d'un niveau de vie décent et de fournir à tous certaines protections contre les accidents et la malchance (...). C'est à cela que sert la redistribution du revenu quand, à la fin de chaque période, ceux qui sont besoin d'assistance ont pu être identifiés. Un tel système peut comporter des inégalités de richesse importantes et transmissibles par héritage, qui sont incompatibles avec la juste valeur des libertés politiques, ainsi que de sérieuses disparités de revenus qui violent le principe de différence. Même si un effort est fait pour garantir une juste égalité des chances, il reste soit insuffisant soit inefficace, étant donné les disparités de richesses et l'influence politique que celles-ci exercent. Au contraire, dans une démocratie de propriétaires, le but est de réaliser une société qui soit un système équitable de coopération dans le temps entre des citoyens considérés comme des personnes libres et égales. Ainsi les institutions doivent, dès le début (c'est une notion sur laquelle John RAWLS insiste beaucoup dans son oeuvre), remettre entre les mains des citoyens dans leur ensemble, et pas seulement d'une minorité, les moyens de production afin qu'ils puissent pleinement coopérer à la vie de la société. L'accent est mis sur la dispersion régulières dans le temps de la propriété du capital et des ressources grâce aux lois sur l'héritage et les donations, sur la juste égalité des chances que permettent les mesures en faveur de l'éducation et de la formation, ainsi que sur les institutions qui protègent la juste valeur des libertés politiques. Pour apprécier la pleine valeur du principe de différence, il faudrait se placer dans le contexte de la démocratie de propriétaires (ou d'un régime socialiste libéral) et non dans celui de l'Etat-Providence. En effet, il s'agit d'un principe de réciprocité ou de mutualité entre des citoyens libres et égaux d'une génération à l'autre. La mention (...) d'un régime socialiste libéral m'incite à ajouter que la théorie de la justice comme équité laisse ouverte la question de savoir si ces principes sont mieux réalisés dans une démocratie de propriétaires, ou dans un régime socialiste libéral. C'est aux conditions historiques et aux traditions, institutions et forces sociales de chaque pays de régler cette question. (Là, la traductrice, Catherine AUDARD, renvoie à un autre ouvrage, Justice et démocratie, Articles choisis 1978-1989, Le Seuil, 1993).

 

              Dans une préface à la version anglaise de 1971, John RAWLS précise dans sa critique de l'utilitarisme (la lignée HUME, Adam SMITH, BENTHAM et MIL), qu'il entend prolonger et approfondir la notion de contrat social trouvée chez LOCKE, ROUSSEAU et KANT. Sa théorie, écrit-il, est de nature profondément kantienne et il entend surtout ordonner certaines idées plutôt que de faire réellement oeuvre d'invention.

 

                  La première partie, Théorie, expose sa conception de la justice comme équité, les principes de la justice et ce qu'il entend par position originelle.

Son propos n'est pas d'examiner la justice des institutions en général, ni la justice du droit international et des relations entre Etats. il entend examiner, "pour l'essentiel, des principes de la justice destinés à servir de règles dans une société bien ordonnée." L'idée principale de sa théorie de la justice est de porter "à un plus haut niveau d'abstraction la théorie bien connue du contrat social". "..la position originelle n'est pas conçue, bien sûr, comme étant une situation historique réelle, encore moins comme une forme primitive de la culture (...)" "Parmi les traits essentiels de cette situation (hypothétique), il y a le fait que personne ne connaît sa place dans la société, sa position de classe ou son statut social, pas plus que personne ne connaît le dort qui lui est réservé dans la répartition des capacités et des dons naturels (la force, l'intelligence, etc)..."La théorie de la justice comme équité commence (...) par un des choix les plus généraux, par mi tous ceux que l'on puisse faire en société, à savoir par le choix des premiers principes qui définissent une conception de la justice, laquelle déterminera ensuite toutes les critiques et le réformes ultérieures des institutions. Nous pouvons supposer que, une conception de la justice étant choisie, il va falloir ensuite choisir une constitution et une procédure législative pour promulguer des lois, ainsi de suite, tout ceci en accord avec les principes de la justice qui ont été l'objet de l'entente initiale. Notre situation sociale est alors juste quand le système de règles générales qui la définit a été produit par une telle série d'accords hypothétiques."  "Un des traits de la théorie de la justice comme équité est qu'elle conçoit les partenaires placés dans la situation initiale comme des êtres rationnels qui sont mutuellement désintéressés. Cela ne signifie pas qu'ils signifient pas qu'ils soient égoïstes, c'est-à-dire qu'ils soient des individus animés par un seul type d'intérêts, par exemple la richesse, le prestige et la domination. C'est plutôt qu'on se les représente comme ne s'intéressant pas aux intérêts des autres. Il faut faire l'hypothèse que même leurs buts spirituels peuvent être opposés, au sens où les buts de personnes de religions différentes peuvent être opposées. En outre, le concept de rationalité doit être interprété, dans la mesure du possible, au sens étroit, courant dans la théorie économique, c'est-à-dire comme la capacité d'employer les moyens les plus efficaces pour atteindre des fins données." Dans sa théorie de la justice, il ne discute pas des vertus proprement dites. Il place la priorité du juste par rapport au bien. Il fait appel à l'intuitionnisme pour préciser ce point de vue, tout en restant prudent sur sa position. Selon cette dernière doctrine, la notion de principe éthique reste vague : "L'intuitionniste et son critique auront à trancher (cette question) une fois que ce dernier aura présenté son exposé de manière plus systématique". 

Dans le deuxième chapitre de cette première partie, John RAWLS pose que "la théorie de la justice peut être divisée en deux parties principales : premièrement, une interprétation de la situation initiale et une formulation des différents principes qu'elle propose à notre choix, et deuxièmement, une argumentation qui établit quels principes, parmi eux, devraient être effectivement adoptés." Ces deux principes de la justice peuvent de présenter au début de la manière suivante : "En premier lieu, chaque personne doit avoir un droit égal au système le plus étendu de libertés de base égales pour tous qui soit compatible avec le même système pour les autres. En second lieu : les inégalités sociales et économiques doivent être organisées de façon à ce que, à la fois, (a) l'on puisse raisonnablement s'attendre à ce qu'elles soient à l'avantage de chacun et (b) qu'elles soient attachées à des positions et à des fonctions ouvertes à tous." Ces principes sont un cas particulier d'une conception plus générale : "Toutes les valeurs sociales - liberté et possibilités offertes à l'individu, revenus et richesse ainsi que les bases sociales du respect de soi-même - doivent être réparties également à moins qu'une répartition inégale de l'une ou de toutes ces valeurs soit à l'avantage de chacun." L'auteur développe des interprétations deuxième principe qui l'amènent à préciser figures et tableaux à l'appui ce qu'il entend par égalité démocratique, principe de différence, juste égalité des chances, justice procédurale pure, biens sociaux premiers comme bases des attentes, positions sociales pertinentes, tendance à l'égalité et principes individuels, à savoir le principe d'équité et les devoirs naturels... 

La position originelle qui semble préférable fait l'objet d'amples développements. Le philosophe politique tente d'intégrer toutes les variables importantes de la position des partenaires et d'élaborer un raisonnement qui conduisent aux principes qu'il a introduit. Dans son argumentation figure notamment un principe d'utilité moyenne (pour la société et chacun des individus) qui l'éloigne définitivement de la position de l'utilitarisme : "Certains philosophent ont adopté le principe utilitariste parce qu'ils croyaient que l'idée d'un spectateur impartial et doué de sympathie était l'interprétation correcte de la notion d'impartialité."  Or, même dans le cas de la relation entre personnes altruistes, "l'amour pour plusieurs personnes à la fois conduit à la confusion quand celles-ci émettent des revendications conflictuelles". Il n'y a rien à gagner dans une théorie de la justice à supposer que les partenaires, dans la position originelle, doivent être altruistes. 

 

         Dans la partie centrale du livre, John RAWLS veut illustrer le contenu des principes de la justice : La liberté égale pour tous, la répartition, Devoir et obligation. C'est une séquence de quatre étapes que l'auteur entend suivre : "tout d'abord, (le citoyen) doit juger la justice de la politique sociale et de la législation. Mais il sait aussi que ses opinions ne coïncident pas toujours avec celle des autres, puisqu'il est probable que les jugements et croyances des hommes diffèrent, surtout lorsque leurs intérêts sont concernés. C'est pourquoi un citoyen doit, en second lieu, décider quelles sont les dispositions constitutionnelles qui sont justes afin de réconcilier des opinions en conflit sur la justice. (...) Ainsi, une conception complète de la justice non seulement est capable d'évaluer des lois et des programmes politiques, mais elle peut aussi hiérarchiser les procédures d'après lesquelles est choisie l'opinion politique qui sera transformée en loi. Il y a encore un troisième problème. Le citoyen reconnaît une certaine constitution comme juste et il pense que certaines procédures traditionnelles sont correctes (...) Cependant, comme le processus politique est au mieux un processus de justice procédurale imparfaite, il doit s'assurer des conditions dans lesquelles il faut obéir aux décisions de la majorité et du moment où on peut les rejeter comme n'étant pas obligatoires (...)". 

La liberté de conscience égale pour tous, la relation entre la tolérance et l'intérêt commun, le problème de la tolérance à l'égard des intolérants, la question de la justice politique et de la constitution, liée aux modalités du principe de la participation des citoyens, la définition et le fonctionnement de l'Etat de droit, la définition de la priorité de la liberté, tout cela est inséparable d'une certaine interprétation kantienne de la justice comme équité. 

La répartition, autrement dit l'aspect ou les conditions économiques de la justice est le thème du chapitre central de cette partie. Le philosophe américain s'étend sur le concept de justice dans l'économie politique et ses remarques sur les systèmes économiques indiquent la nécessité d'un secteur public important et jamais il n'écarte le choix du socialisme même s'il préfère de loin un système économique de marché, à condition que celui-ci s'inscrive dans cette fameuse démocratie de propriétaires. "Le schéma idéal, esquissé dans les prochaines sections, est basé pour une large part sur les structures du marché. c'est de cette façon seulement que le problème de la répartition peut être traité comme s'il était une question de justice procédurale pure. De plus, nous profitons aussi des avantages de l'efficacité et nous protégeons une liberté importante, celle du libre choix de la profession. Pour commencer, je suppose que le régime est une démocratie de propriétaires, car ce cas risque d'être mieux connu. Mais, comme je l'ai indiqué, cela ne doit pas préjuger du choix d'un régime dans un cas particulier. Cela n'implique pas non plus, bien entendu, que les sociétés réelles avec un régime de propriété privée des moyens de production ne connaissent pas de graves injustices. ce n'est pas parce qu'il existe un système idéal avec un régime de propriété qui serait juste que les formes historiques en sont justes ou même tolérables. Et bien entendu, la même chose vaut pour le socialisme." Après les institutions de base de la justice distributive, il aborde le problème de la justice entre les générations et établit le système de priorité. Nous ne pouvons que reproduire ici l'énoncé définitif "des deux principes de la justice pour les institutions" : 

- Premier principe : Chaque personne doit avoir un droit égal au système total le plus étendu de libertés de base égales pour tous, compatible avec un même système pour tous.

- Second principe : Les inégalités économiques et sociales doivent être telles qu'elles soient : a) au plus grand bénéfice des plus désavantagés, dans la limite d'un juste principe d'épargne, et b) attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous, conformément au principe de la juste (fair) égalité des chances.

- Première règle de priorité (priorité de la liberté) : Les principes de la justice doivent être classés en ordre lexical, c'est pourquoi les libertés de base ne peuvent être limitées qu'au nom de la liberté. Il y a deux cas : a) une réduction de la liberté doit renforcer le système total des libertés partagées par tous ; b) une inégalité des libertés doit être acceptables pour ceux qui ont une liberté moindre.

- Seconde règle de priorité de la justice sur l'efficacité et le bien-être) : Le second principe de la justice est lexicalement antérieur au principe d'efficacité et à celui de la maximisation de la somme totale d'avantages ; et la juste (fair) égalité des chances est antérieure au principe de différence. Il y a deux cas : a) une inégalité des chances doit améliorer les chances de ceux qui en ont le moins ; b) un taux d'épargne particulièrement élevé doit, au total, alléger la charge de ceux qui ont à le supporter.

Suivent dans le même chapitre, les préceptes de justice, les attentes légitimes  et le mérite moral, la comparaison avec des conceptions mixtes et le principe de perfection.

Devoir et obligation, titre du chapitre 6, reprennent les arguments en faveur des principes du devoir naturel et développent les arguments en faveur du principe d'équité. Le devoir d'obéir à une loin injuste, le statut du gouvernement par la majorité, la définition de la désobéissance civile, la définition de l'objection de conscience, la justification de la désobéissance civile, la justification de l'objection de conscience et le rôle de la désobéissance civile sont autant de sous chapitres qui reprennent l'ensemble des argumentations sur le statut du citoyen devant la loi. John RAWLS situe la désobéissance civile "entre la protestation légale et le déclenchement de procès exemplaires, d'une part, et l'objection de conscience et les diverses formes de résistance, d'autre part." Elle est "très éloignée de la résistance organisée par la force" et "clairement distincte de l'action militante et de l'obstruction". Son rôle peut être très important dans un "régime constitutionnel presque juste".  Il estime que les membres de minorités opprimées, qui ont de fortes raisons d'utiliser la désobéissance civile, ne sont pas soumis à l'obligation politique de satisfaire au principe d'équité tel qu'il est fixé par le système auquel ils s'opposent. Et si la désobéissance civile justifiée semble menacer la concorde publique, "la responsabilité n'en revient pas à ceux qui protestent, mais à ceux dont les abus d'autorité et de pouvoir justifient une telle opposition." 

 

          La troisième partie, Fins, aborde successivement Le bien comme rationalité, Le sens de la justice et la justice comme bien.

Le chapitre 7, "s'occupe essentiellement de psychologie morale et de l'acquisition du sentiment de justice". Il tourne autour de la notion de bien et des valeurs qui s'y rattachent. La méthode d'exposition de John RAWLS, et il l'explique jusque dans une partie de ce chapitre, est très aristotélicienne. Nous pouvons à ce propos lire : "Le rôle du principe aristotélicien dans la théorie du bien consiste à établir un fait psychologique important qui, en conjonction avec d'autres faits généraux et avec l'idée de projet rationnel, explique nos jugements de valeur bien pesés. Ce que l'on se représente d'habitude comme étant des biens pour les hommes devrait correspondre aux buts et aux intérêts ayant une place majeure dans les projets rationnels. Ce principe est donc un élément du contexte qui détermine ces jugements. A condition qu'il soit vrai et qu'il conduise à des conclusions en accord avec nos convictions sur ce qui est bon et mauvais (en équilibre réfléchi). Il a bien sa place dans une théorie morale. Même si pour certains, cette conception n'est pas vraie, l'idée de projet rationnel à long terme reste valable". 

Dans Le sens de la justice, le philosophe examine "comment le membres d'une société bien ordonnée acquièrent le sens de la justice" et étudie brièvement "la force relative de ce sentiment quand il est défini par différentes conceptions morales." Mais qu'est-ce cette société bien ordonnée à laquelle l'auteur fait constamment référence dans son livre? C'est une société où la théorie de la justice est partagée, comprise par tous (pas de direction ésotérique quelconque de la société), une société qui est gouvernée par sa conception publique (stable) de la justice, malgré toutes les évolutions possibles. Une société qui applique réellement sa théorie de la justice et l'auteur insiste beaucoup sur ce point. Tout écart entre les principes et leur réalité dans la société ruine finalement toute autorité morale. Et surtout, et c'est parce cela que ce chapitre se termine, le fondement de l'égalité doit être respecté. Enfin, pour le philosophe, la théorie de la justice est de toute manière limitée : elle laisse de côté de nombreux aspects de la morale ; elle n'est qu'une partie d'une théorie de la morale. 

Dans le dernier chapitre, il examine "le problème de la stabilité". "Elle concerne la question de la congruence entre la théorie de la justice comme équité et la théorie du bien comme rationalité. Il reste à démontrer que, dans un contexte d'une société bien ordonnée, le projet rationnel de vie que peut avoir un individu renforce et exprime son sens de la justice". Comment la société rend possible l'autonomie de l'individu et l'objectivité de ses jugements concernant le juste et la justice. Comment la justice se combine avec l'idéal de la communauté sociale, atténue la tendance à l'envie et à la rancune et définit un équilibre où la liberté est prioritaire et comment de justes institutions rendent possible l'unité du moi et permettent aux êtres humains d'exprimer leur nature de personnes morales, libres et égales. 

 

      Théorie de la justice constitue la majeure oeuvre de John RAWLS et on peut considérer que ses autres livres (Justice et démocratie, 1978, disponible aux Editions du Seuil ; Le Droit des peuples, 1999 ; La raison publique, 1999, réunis dans le livre Paix et démocratie aux Editions La Découverte et Libéralisme politique, 1993, disponible à PUF) tentent tour à tour de préciser les idées présentées dans cette oeuvre. 

 

Pour Catherine AUDARD, "La cohérence de la théorie de la justice de Rawls s'articule (...) autour d'une double exigence, celle de l'autonomie doctrinale de la conception de la justice, et celle de l'autonomie complète des citoyens d'une démocratie. Le libéralisme politique (livre en référence) tente de corriger et de réorienter la théorie de la justice dans cette direction. Mais la seule manière, peut-être, de répondre à cet difficultés est de revenir sur la distinction entre raison pratique et raison théorique. IL manque probablement, chez Rawls, une défense de l'unité de la raison pure qui est seulement suggérée dans ses conférences sur Kant, mais qui n'est pas développée systématiquement. En effet, les problèmes (...) sont liés à la distinction cruciale entre les deux formes de la raison. Une dichotomie assez systématiquement établie par Rawls entre raison théorique, "rationalité", hétéronomie, conceptions du bien et doctrines "compréhensives" vraies, d'une part, raison pratique, "raisonnabilité", "autonomie", théorie de la justice et libéralisme "politique" de l'autre. (...) les principes de de justice, en raison de la procédure par laquelle ils sont choisis, tout comme l'impératif catégorique kantien, sont "la seule façon que nous avons de construire un ordre publique de conduite unifié sans tomber dans l'hétéronomie". Or cette dichotomie tend à rendre extrêmement difficile une pensée satisfaisante de la tolérance à l'égard des doctrines compréhensives. C'est seulement en reconstituant l'unité de la raison que la théorie de la justice de Rawls peut retrouver sa pleine cohérence." Le projet rawlsien, selon la professeur à la London School of Economics, "peut être interprété comme un effort pour construire une théorie à la fois critique et constructive de la justice politique qui soit également autonome d'un point de vue doctrinal. C'est un projet auquel Kant lui-même n'a jamais accordé de crédibilité étant donné l'image négative qu'il se faisait de la politique et "du peuple de démons" que la volonté bonne ne saurait suffire à pacifier sans l'intervention de l'intérêt bien compris."  Dans Libéralisme politique, John RAWLS écrit que "une doctrine est en ce sens autonome parce que, dans l'ordre qu'elle représente, les valeurs politiques de la justice ne sont pas simplement représentées comme des exigences morales imposées de l'extérieur. Elles ne sont pas non plus le résultat de pressions que les autres citoyens exercent sur nous...? mais sont plutôt basées sur notre propre raison pratique... En soutenant la doctrine politique comme un tout, en tant que citoyens, sommes autonomes politiquement parlant." 

 

Gérard DELEDALLE met en opposition (car effectivement dans les faits l'un réagit à l'autre) les conceptions de la justice de John RAWLS et celles de Robert NOZICKS (Anarchy, State and Utopia, 1974). "John Rawls est un positiviste logique qui abandonna l'analyse sémantique du discours moral et politique, non pour le pragmatisme, mais pour la grande tradition morale européenne. Sous ouvrage prend la suite de ceux des grands théoriciens anglais : John Locke, Thomas Hobbes, John Stuart Mill, H Sidgwick. Théorie de la justice n'est pas un ouvrage polémique. Certes, il s'oppose à l'utilitarisme, mais fort civilement, il ne rejette pas entièrement l'intuitionnisme. Il se présente comme un "intuitionnisme modéré". Sa théorie est libérale. Elle propose une sorte de contrat social à la société d'aujourd'hui telle qu'elle est, mais à laquelle il demande d'être cohérente sans être intransigeante. La société doit garantir l'égalité pour tous, mais tolérer l'inégalité pourvu qu'elle ne lèse pas les plus démunis. C'est la justice du "gentleman", du "beau joueur" britannique, dont Rawls pense qu'elle peut s'adapter aussi bien au socialisme qu'au capitalisme. Théorie contractuelle, sa seule justification explicite repose sur le contrat de l'auteur avec son lecteur. (...) Rawls imagine être passé de l'analyse linguistique à la constatation empirique des faits, alors qu'il s'agit simplement de l'accord d'opinions sur les faits. Comme l'écrit R M Hare, s'il "trouve beaucoup de lecteurs qui partagent avec lui une confortable unanimité dans leurs jugements réfléchis, lui et eux penseront qu'ils représentent "les gens en général" et se féliciteront d'être parvenus à la vérité. C'est ainsi que des expressions comme "raisonnable et généralement acceptable" (...) sont souvent utilisés par les philosophes en guise d'argument" (R M HARE, "Rawls" Theory of Justice dans Reading Rawls, Norman Daniels, Ed Oxford, Blackwell, 1975). Ce qui nous ramène à la critique de (Hilary) Putman : "La reconnaissance publique du statut d'une "théorie scientifique hautement féconde", de sa justesse probable, illustre, célèbre et renforce les images du savoir et les normes de la rationnalité entretenues par notre culture". (Hilary PUTMAN, Raison, vérité et histoire, Editions de Minuit, 1984).

 

Dans un texte de 1982, Unité sociale et biens premiers (publié par Raisons politiques), John RAWLS veut élaborer cette fameuse notion de biens premiers et expliquer le lien entre la notion de biens premiers et une certaine conception de la personne qui conduit à son tour à une certaine conception de l'unité sociale. A la fin de ce texte, nous pouvons lire : "Pour un économiste s'intéressant à la justice sociale et aux politiques publiques, un indice de biens premiers pourrait sembler n'être qu'un patchwork ad hoc échappant à toute explication théorique. C'est la raison pour laquelle j'ai tenté d'expliquer l'arrière plan philosophique d'un tel indice. la réaction de l'économiste est en partie fondée : un indice de biens premiers n'est pas du ressort de la théorie au sens où la conçoit l'économie. Elle relève davantage d'une conception de la justice qui s'inscrit dans l'alternative libérale à la tradition du bien rationnel unique. Le problème n'est dès lors pas de savoir comme spécifier une mesure précise d'un attribut, psychologique ou autre, auquel seule la science nous donnerait accès. IL s'agit plutôt d'un problème moral et pratique. l'utilisation des biens premiers n'est pas un expédient auquel une théorie plus élaborée pourrait se substituer, mais une pratique sociale raisonnable que nous essayons de concevoir de façon à obtenir l'accord viable que requiert la coopération sociale effective et volontaire entre des citoyens dont la compréhension de l'unité sociale repose sur uns conception de la justice. La théorie économique est clairement indispensable pour déterminer les caractéristiques plus précises de la pratique des comparaisons interpersonnelles dans les circonstances d'une société particulière. IL est toutefois essentiel de comprendre ce problème en le situant dans l'arrière-plan philosophique adéquat". 

 

  C'est cet arrière-plan philosophique que Jacques BIDET considère comme nuisant à l'opérationnalité politique de la théorie de la justice de John RAWLS. Dans son reporoche, très révélateur de la distance sur la plan politique entre l'aile libérale (gauche) et la gauche en Europe, le maitre de conférences de philosophie de l'Université Paris X et un des animateurs de la revue Actuel Marx, il considère cette théorie comme une "théorie seulement normative". Le théoricien américain nous propose selon lui "un tableau de la société juste sans référence substantielle à une théorie de la société réelle : une théorie du devoir-être sans référence à une théorie de l'être social. Il renvoie certes à une notion générale de l'institution sociale, comprise comme "entente" sur certaines règles de coopération. Il souligne que les ententes qio prévalent dans les sociétés contemporaines, et y déterminent les attentes et les actions des individus, s'inscrivent dans des rapports de domination économique, politique et idéologique ; qu'elles sont donc largement forcées et faussées. Et il cherche précisément à formuler les termes légitimes, c'est-à-dire universellement acceptables, d'une entente sociale. Maus sans s'interroger - car il renvoie cette interrogation à d'autres disciplines - sur la nature des rapports sociaux qui "donnent lieu" aux règles en vigueur dans une société, ni sur les mécanismes de leur reproduction. Il souligne certes que le marché capitaliste, laissé à lui-même, engendre des rapports injustes. Mais ce constat d'un processus structurel générateur d'inégalité ne saurait fournir à lui seul le contexte d'une philosophie politique. Seule une théorie ayant explicitement pour objet la nature ou le système des sociétés modernes permettrait d'envisager les obstacles qui s'opposent à l'instauration de la justice. Faute de cette relation explicite et substantielle à une théorie de la société (au sens d'une "science sociale"), la théorie de la justice ne saurait fournir les concepts d'une pratique politique. ET ces deux tâches, dont l'une concerne ce qui est et l'autre ce qui est juste, ne sauraient être confiées à des théories conceptionnellement étrangères l'un à l'autre. Penser le monde gumain suppose en effet, comme on le sait notamment depuis Hegel, une forme conceptuelle dans laquelle elles puissant êtr appréhendées l'une et l'autre et rapportées l'une à l'autre." Chez John RAWLS existe une conception "implicite et non reconnue" comme une coryance particulière - une théorie de la nature de la société moderne, inspirée de l'idéologie libérale. Elle s'exprime par le mode de disjonction qu'il croit pouvoir opérer entre le politique et l'économique." Elle fait "corps avec les présupposés de l'individualisme métaphysique qui, en dépit de sa dimension structurale-holiste, domine l'ensemble de sa pensée." L'universitaire français reconnait que "Rawls radicalise la problématique de la tolérance dans les termes pôlitiques de la laïcité (même s'il n'emploie pas ce terme) : il ne laisse aucune place à une croyance officielle encadrée, et limtant par là-même, la tolérance, - comme ce fut souvent le cas des tolérances proclamées. Il accepte comme seules valeurs publiques et communes que celles de la démocratie". Il souligne toutefois "le caractère associationiste, et en ce sens communautaire, de l'individualisme rawlsien : la faculté, proprement moderne, de l'individu de se doter d'une idée propre de son bien est justement liée à sa capacité de s'associer librement à d'autres. Il accorde qu'ils n'y a pas de culture personnelle, ni même d'individualité, en dehors de l'appartenance à des communautés qui prééxistent à l'individu. Mais il dénie à la communauté la faculté de prescrire le bien de la personne. Contre toutes les tendances à sublimer les différences au point de substantialiser les appartenances, il reformule le lieu social non étatique en général en termes de libre-association." L'idée de la politique de John RAWLS serait donc seulement morale et induit seulement un renouveau du contractualisme. L'une des innovations majeures du philosophe politique américain "se trouve dans la formulation du princie de différencen qui définit la forme même de la relation contractuelle."

 

   John RAWLS, Théorie de la justice, Editions Points, collection Essais, 2009, 668 pages.

    D'après RAWL, Volume 1, Raisons politiques n°33, 2009, Presses de science Po ; Coordonné par Catherine AUDIARD, John RAWLS, politique et métaphysique, PUF, Collection Débats philosophiques, 2004 ; Gérard DELEDALLE, La philosophie américaine, De Boeck Université, 1998 ; Jacques BIDET, avec la collaboration d'Annie BIDET-MORDREL, John Rawls et la théorie de la justice, PUF:Actuel Marx Confrontation, 1995.

 

 

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1 février 2011 2 01 /02 /février /2011 16:06

          Loin d'être un simple traité de droit, le petit livre de 57 petits chapitres du marquis italien Cesare BECCARIA (1738-1794), est considéré dès sa publication en 1764 comme une importante oeuvre politique. Evoquée par le cercle des philosophes européens comme une oeuvre majeure, elle se situe dans le mouvement des idées contre l'absolutisme et les inégalités  basés sur la fortune et le statut social. Condamnant la torture officielle, les châtiments corporels d'une brutalité excessive et la peine de mort, l'ouvrage réclame la réforme du droit, l'instauration des principes de légalité et d'égalité, l'application de châtiments plus humains, quoique rapide dans leur exécution, et fondés sur le principe utilitariste de la dissuasion. Ce texte, qui suscite ensuite un vif débat entre KANT et FICHTE (à propos de la peine de mort) et la critique d'HEGEL (qui s'attaque au concept d'Etat souverain), influence considérablement Jeremy BENTHAM et le développement de la pensée utilitariste en justice pénale, ainsi que les théories économiques modernes du crime de la Chicago School à la fin du XXème siècle. Michel FOUCAULT, suite à l'immense succès et à l'influence sur le droit occidental de l'ouvrage, l'utilise pour former la généalogie de la discipline sociale qui gagne toute la société depuis le XVIIIème siècle. 

     Mais la plus grande postérité du livre de Cesare BECCARIA, comme le rappelle Robert BADINTER dans les dispositions juridiques issus de la Révolution française, même su le Code pénal de NAPOLEON revient pour partie ses principes. Ceux-ci se retrouvent aussi bien dans la déclaration universelle de 1948, la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme de 1950, le pacte de l'ONU sur les droits civils et politiques de 1966, la convention américaine de 1969, la chartes africaine de 1981...

 

          Les 57 petits chapitres, précédés d'une préface de l'auteur et d'un Introduction, abordent pratiquement tous les thèmes de la justice pénale. En fait, sauf celui sur la peine de mort, c'est surtout au début de l'ouvrage (Origine des peines, Droit de punir, Conséquence, De l'interprétation des lois, Proportion entre les délits et les peines, Erreurs dans la mesure des peines, Division des délits), c'est-à-dire du chapitre I au Chapitre VIII, que se déploie avec le plus de force la nouvelle conception politique élaborée par le marquis.

 

            Au premier chapitre, Origine des peines, Cesare BECCARIA part du contrat social et se situe dans la tradition de Thomas HOBBES, chose que plus tard les utilitaristes qualifient de fiction inutile. La souveraineté de l'Etat est la somme totale des libertés auxquelles les hommes ont renoncé en échange d'une part de sécurité. Elle est censée les protéger et incarner le bien-être public. C'est le châtiment qui empêche les individus d'essayer de s'emparer à nouveau de cette portion de liberté à laquelle ils ont renoncé, d'où un conflit permanent, étant donné que les hommes sont mus par la passion et l'intérêt. Chaque homme se considère comme le centre de l'univers. La notion d'utilité sociale s'inspire largement d'un ouvrage de son ami Pietro VERRI (Méditations sur le bonheur, 1763). L'idée que tous les hommes, quel que soit leur condition sociale, doivent être soumis aux mêmes formes de châtiments suite à leurs crimes et délits traverse tout le livre. Dans le chapitre XX par exemple (Des violences), l'auteur suggère que "la richesse nourrit la tyrannie". (Bernard HARCOURT)

     Sa thèse n'est pas originale - elle circule beaucoup sous le manteau et de temps en temps des textes publics pamphlétaires la font surgir - mais Cesare BECCARIA tire avec rigueur, dès l'Introduction d'ailleurs, une série de conséquences audacieuses (Alain RENAUT).

Tout d'abord, puisque les lois sont les conditions de l'union de tous les intérêts particuliers, elles doivent émaner du souverain qui représente toute la société. C'est le souverain qui fait donc les lois qui fixent les listes des délits et des peines et leurs châtiments, les juges se bornant à l'application des lois. En limitant le pouvoir du juge, on limite l'arbitraire des décisions de justice. En refusant la prise en compte de l'intention et en ne retenant que les faits, le droit est séparé de la morale. Scindé de la morale, le droit renvoie seulement à la machine politique, où le souverain "agit comme l'architecte habile dont le rôle est de s'opposer aux forces destructives de la pesanteur et de mettre en oeuvre celles qui contribuent à la solidité de l'édifice.

 

           Le Droit de punir, thème du second chapitre, est limité au strict nécessaire pour défendre le bien-être public. C'est un mal nécessaire. "La nécessité de défendre le dépôt de la sûreté publique contre les usurpations des particuliers est donc le fondement du droit de punir. Plus le souverain (dans lequel il réside) conserve de liberté à ses sujets, plus la sûreté publique est sacrée et inviolable, plus les peines sont justes. (...).  C'est donc la nécessité qui a contraint les hommes à céder une partie de leur liberté, et il est bien certain que chacun n'en veut mettre dans le dépôt public que la plus petite partie possible, c'est-à-dire précisément ce qu'il en faut pour engager les autres à la défendre. Or, l'assemblage de toutes ces plus petites portions possibles de liberté constitue le droit de punir ; tout ce qui s'écarte de cette base est abusif et non juste, on doit le regarder comme pouvoir de fait et non de droit. J'observerai encore que le droit n'est point contradictoire à la force, dont il n'est, au contraire, que la modification la plus utile au grand nombre, et j'ajouterai en même temps que je n'entends par justice que le lien nécessaire des intérêts particuliers, lien sans lequel on les verrait bientôt se séparer et ramener l'ancien état d'insociabilité. D'après ces principes, tout châtiment qui va plus loin que la nécessité de conserver ce lien est d'une nature injuste. Il faut éviter, au reste, d'attacher au mot justice l'idée de quelque chose de réel, comme d'une force physique ou d'un être existant ; ce n'est qu'une simple manière de concevoir des hommes, d'où dépend, en grande partie, le bonheur de chacun d'eux. Je n'entend point parler ici de la justice de Dieu, dans les relations sont immédiates avec les peines et les récompenses de la vie à venir."

  La notion de peine suffisante se trouve dans la fonction de dissuasion particulière. Il ne s'agit pas, écrit-il au chapitre 12 (But des châtiment) de défaire un crime ou un délit déjà commis. Il n'y a pour les peines aucune possibilité de rétro-action. Il ne s'agit même pas de réparer ce délit ou ce crime. Il s'agit "d'empêcher le contrevenant de faire à nouveau du tort à ses concitoyens et de dissuader d'autres de faire la même chose".

 

         L'auteur insiste beaucoup sur la Proportionnalité entre les délits et les peines (Chapitre 6) après avoir bien délimiter les modalités d'interprétation des lois (Chapitre 4) et prévenu des conséquences néfastes de l'Obscurité des lois (chapitre 5). C'est proportionnalité reflète le niveau de civilisation et d'humanité d'un pays. Il propose la création d'une échelle des mauvaises actions et d'une échelle correspondante de châtiments, du plus dur au plus léger. La stricte observance de cette proportionnalité va de pair avec la nécessaire promptitude de ces châtiments (évoquée au chapitre 19). Cette idée du renforcement du lien entre le crime et le châtiment au moyen d'une sanction rapide et garantie est issue en grande partie des travaux de David HUME sur l'association d'idées. Rien de pire ne peut arriver que les Erreurs dans la mesure des peines (Chapitre 7) pour que l'effet de dissuasion réussisse. 

 

                Les chapitres suivants du chapitre 9 au dernier chapitre : De l'honneur, Des duels, De la tranquillité publique, But des châtiments, Des témoins, Des indices et de la forme des jugements, Des accusations secrètes, De la question (la torture), Du fisc, Des serments, De la promptitude des châtiments, Des violences, des châtiments des nobles, Des vols, De l'infamie, Des gens oisifs, Du bannissement et des confiscations, De l'esprit de famille, De la douceur des peines, De la peine de mort, De l'emprisonnement, Du procès et de la prescription, Des délits difficiles à prouver, Du suicide, De la contrebande, Des débiteurs, des asiles, De l'usage de mettre la tête à prix, Des crimes commencés, des complices et de l'impunité, Des interrogations suggestives et des dépositions, D'une espèce particulière des délits, Fausses idées d'utilité, Des moyens de prévenir les crimes, Des sciences, Des magistrats, Des récompenses, De l'éducation, Des grâces, suivis (chapitre 57) de la Conclusion, reprennent pratiquement tous les aspects du droit. A chaque fois, ce sont les faits qui sont considérés, à chaque fois, les considérations morales sont bannies, à chaque fois, les questions de différences de classe et de condition sont vus comme des obstacles à une bonne justice. Doivent être privilégiés dans tous les cas, l'exemplarité et l'infaillibilité de la peine plutôt que sa dureté puisque le but de l'appareil judiciaire est avant tout politique. Le caractère encyclopédique de ce petit livre le rend aisément diffusable, y compris dans des pans entiers de l'Encyclopédie de DIDEROT et d'ALEMBERT, sans qu'il soit la peine de procéder par citations.

          A l'image de la concision de ces chapitres, sa conclusion est très courte : "Je conclus par cette réflexion que l'importance des peines doit être en rapport avec le développement de la nation. Dans un peuple à peine sorti de l'état sauvage, les esprits endurcis ont besoin plus qu'ailleurs d'impressions fortes et sensibles. Il faut la foudre pour abattre un lion féroce que les coups de fusil ne font qu'irriter. Mais dans l'état social, à mesure que les âmes s'adoucissent elles deviennent plus sensibles, et la rigueur des châtiments doit s'atténuer si l'on veut maintenir le même rapport entre l'objet et la sensibilité. De tout ce qui a été exposé ci-dessus ont peut tirer une règle générale fort utile, mais peu conforme à l'usage, ce législateur ordinaire des nations : Pour que n'importe quelle peine ne soit pas un acte de violence exercé par un seul ou par plusieurs contre un citoyen, elle doit absolument être publique, prompte, nécessaire, la moins sévère possible dans les circonstances données, proportionnée au délit et déterminée par la loi."

 

    Cesare Bonesana BECCARIA, Traité des délits et des peines, Flammarion, 1991, avec une préface de Robert BADINTER. On peut lire sur le site des Classiques en sciences sociale (UQAC), une édition électronique réalisé par Jean-Marie TREMBLAY, d'après la traduction de l'italien de M Chaillou de Lisy, Bastien, 1773, disponible à la Bibliothèque nationale, édition 1877, de 192 pages.

      Bernard HARCOURT, article Beccaria, dans Dictionnaire des grandes oeuvres juridiques, Dalloz, 2008 ; Alain RENAUT, article Beccaria, dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986.

 

 

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30 novembre 2010 2 30 /11 /novembre /2010 14:36

                         L'organisation socialiste de la France, sous-titre de L'armée nouvelle, constitue une référence dans la classes politique française et au-delà (des frontières et des fonctions), sur la question de la conscription, et partant de l'armée en général. Cette oeuvre qui entend appuyer une proposition de loi sur le service national est une condamnation non seulement de l'armée de métier, mais aussi d'une armée de classe, à l'heure (le livre est publié en 1910) où la hiérarchie militaire formée à partir du niveau des officiers de professionnels hostiles à la république et encore plus au socialisme. Elle se situe dans le cadre du débat parlementaire récurrent sur le service militaire. Oeuvre-testament sur sa conception de l'armée, dont on ne peut savoir si elle aurait inspiré véritablement une politique de défense, vu que son auteur est assassiné en 1914, L'armée nouvelle continue de constituer un repère dans les conceptions politiques de l'armée. Elle est aussi considérée comme une oeuvre d'histoire et de sociologie militaires, par sa précision et son souci de rester toujours sur la réalité et non pas dans le débat idéologique, même si elle y participe. 

 

              Constitué de 13 chapitres au texte serré, abondamment situé dans les débats de l'époque, souvent polémique, le livre de Jean JAURÈS se termine sur l'énoncé de la proposition de loi sur le service national. 

 

                 Le premier chapitre Force militaire et force morale pose la question : "Comment porter au plus haut, pour la France et pour le monde incertain dont elle est enveloppée, les chances de la paix? Et si, malgré son effort et sa volonté de paix, elle est attaquée, comment porter au plus haut les chances de salut, les moyens de victoire ?" "Ce qui importe au socialisme, c'est donc de traduire en actes, par une application quotidienne, les résolutions essentielles de ses congrès nationaux et internationaux ; c'est de rendre visible et tangible sa pensée tout entière, sans mutilation, sans dénaturation. Que le socialisme lie sans cesse la libération des prolétaires à la paix de l'humanité et à la liberté des patries (...) Il faut qu'il démontre donc par son activité allègre que s'il combat le militarisme et la guerre, ce n'est point par égoïsme peureux, lâcheté servile ou paresse bourgeoise, mais qu'il est aussi prêt à assurer le plein fonctionnement d'un système d'armée vraiment populaire et défensif qu'à abattre les fauteurs de conflit ; alors, il pourra défier les calomnies, car il portera en lui, avec la force accumulée de la patrie historique, la force idéale de la patrie nouvelle, l'humanité du travail et du droit." Ce les ouvriers demandent, "c'est que la nation organise sa force militaire sans aucune préoccupation de classe ou de caste, sans autre souci que celui de la défense nationale elle-même." Il faut que les officiers reconnaissent l'admirable trésor de force morale que contient le socialisme ouvrier, sans avoir à souscrire à telle ou telle formule d'organisation sociale... L'auteur ne cesse de répéter, et pas seulement dans ce chapitre que "l'organisation de la défense nationale et l'organisation de la paix internationale sont solidaires."

 

            D'emblée c'est la par la question de l'active et de la réserve de l'armée que Jean JAURÈS débute ses critiques et ses propositions. "Le vice essentiel de notre organisation militaire, c'est qu'elle a l"apparence d'être la nation armée et qu'en effet elle ne l'est point ou qu'elle l'est à peine. Elle impose à la nation une lourde charge, mais elle n'obtient pas de la nation toutes les ressources défensives que la nation vraiment armée et éduquée pourrait fournir avec une moindre dépense de temps et de force". Par là, il critique une organisation de la défense qui place le citoyen deux ans dans l'armée active, onze dans la réserve de l'armée active, 6 ans dans l'armée territoriale, et 6 ans encore dans la réserve de l'armée territoriale. En fait, tous les citoyens passent deux ans à la caserne et ensuite, la réserve reste sur le papier et non dans les faits. Ce long service de caserne est la conséquence d'une idée fausse, les réserves étant tenue pour inférieures dans l'organisation de la défense. "Un des pires effets de l'encasernement prolongé c'est de donner au pays l'illusion que là est l'essentiel de l'éducation militaire, et de le détourner, de la dégoûter de l'effort viril et permanent qui doit assurer le niveau constant et normal de puissance défensive." Ce n'est que le jour où la France "voudra faire pour l'éducation de ses réserves et pour la constitution de leurs cadres un effort sérieux" que ce séjour dans la caserne ne sera plus une parenthèse inefficace et ennuyeuse, voire nuisible. C'est la même problématique que Jean JAURÈS traite, dans le détail dans les chapitres suivants.

 

            Ainsi dans Défense mutilée et défense complète, le leader socialiste, une véritable défense, "contre l'Allemagne militariste et absolutiste", est une défense qui mobilise dès les premiers temps de la guerre, l'ensemble de ses réserves, dont l'éducation se fait dans d'autres lieux que dans la caserne. Il reprend finalement à son compte une organisation en milices : "De fortes milices démocratiques réduisant la caserne à n'être qu'une école et faisant de toute la nation une immense et vigoureuse armée au service de l'autonomie nationale et de la paix ; voilà, dans l'ordre militaire, la vraie libération de la France". 

 

             Tout le milieu de son ouvrage, entre les chapitres 4 (Dangereuses formules napoléoniennes), 5 (Demain - Offensive et défensive) et 6 (La tradition révolutionnaire française)  constitue une véritable histoire sociologique de l'armée française. Prenant le contre-pied d'idées qui se propagent, des états-majors à l'école de guerre, en faveur d'un "servile émulation du militarisme allemand", Jean JAURÈS bataille contre une mauvaise compréhension des grands auteurs militaires (CLAUSEWITZ entre autres) et des grands stratèges français (NAPOLEON...), mauvaise compréhension induite par un esprit revanchard (de la défaite de 1870...). En fait, c'est l'organisation, la discipline qui doivent constituer les références des chefs-d'oeuvre de l'idée révolutionnaire. Il insiste sur le fait que CLAUSEWITZ, le meilleur interprète de la stratégie napoléonienne,  prône une défensive active, toute prête à se transformer en offensive ardente. Précisément, c'est par la mobilisation rapide de ses réserves que cette stratégie peut se déployer. "En effet, la France, par la mobilisation simultanée et par la concentration des douze classes qui correspondent aujourd'hui à la réserve, mettra en ligne, pour les premiers grands combats, une masse formidable de deux millions d'hommes, soutenue en arrière par les forces de la territoriale et pouvant se permettre par conséquent, même après un premier et grave échec, un nouvel effort, un vigoureux recommencement."  Il tire la leçon de l'amalgame réalisé pendant la révolution française entre les anciennes troupes royales et les régiments révolutionnaires, une des énergies indispensables à une telle stratégie : une véritable symbiose entre troupe et corps des officiers, un dépassement de la véritable ségrégation sociale qui règne dans l'armée. Une véritable éducation, qui donne une part moins large à l'encasernement à la française du moment et qui s'inspire, en le centralisant davantage du modèle des milices suisses, doit permettre la discipline et le sens de l'organisation nécessaires. 

 

           Dans les chapitres suivants (7, 8 et 9), Jean JAURÈS précise sa pensée. Il propose une idée de l'organisation nouvelle : Des troupes de couverture, France et Suisse à propos du problème des cadres ; Formation et éducation des cadres De la prétendue unité d'origine ; Les officiers et les organisations ouvrières. Les officiers à l'université.

Sur les troupes de couverture, il entre dans le détail de l'organisation de la défense de la Suisse et la compare aux dispositions des dernières lois d'organisation de la défense française. Observant les différentes propositions qui circulent dans le monde militaire de son époque, il note certaines idées sur l'agencement des troupes suivant les zones du territoire plus ou moins proches de la frontière allemande et sur leur entraînement militaire avant d'insister sur une réforme du recrutement des cadres. Derrière son examen du système d'écoles préparatoires d'officiers de la Suisse, se comprend bien son combat contre la méfiance d'une grande partie du corps des officiers de l'armée française de donner une véritable instruction militaire à des ouvriers. Il souligne qu'en Suisse, les nominations d'officiers relèvent des cantons et comment l'instance fédérale fait le tri entre les propositions qui lui parviennent. "Il est donc à présumer non seulement que les officiers suisses sont les meilleurs que la Suisse peut avoir dans l'état présent de sa démocratie, mais qu'ils peuvent dans l'ensemble, comme l'attestent le travail d'esprit qui s'est produit en eux et le progrès de l'armée suisse elle-même, soutenir la comparaison avec les officiers professionnels." La cohésion (renforcée par un système d'élection) dans cette armée peut être une référence pour la France, sans proposer de transposer simplement cette organisation à un grand pays comme elle.

Il s'attaque à la prétendue unité d'origine qui dicterait le choix du recrutement des officiers, formule qui masque mal un principe élitaire. Le degré de connaissances intellectuelles requis pour l'officier dans les écoles militaires, la forme de la culture générale obligatoire nécessaire pour l'avancement (de soldat à sous-officier, puis à officier) ne résout pas la question. Il faut que les officiers spécialistes soient éduqués dans des conditions contraires à tout esprit de caste et de classe. Or l'esprit de caste (entre catégories d'officiers) égale au moins l'esprit de classe dans l'armée de son époque.

Dans le chapitre sur les officiers et les organisations ouvrières, l'auteur indique qu'"en premier lieu il importe qu'ils soient recrutés le plus largement possible dans tous les milieux sociaux : ou, pour parler plus exactement le langage qui convient à une société où le monopole de la propriété crée des classes, il faut, et pour l'armée, et pour le prolétariat, que l'élite des officiers puisse se recruter et se recrute parmi les fils de bourgeois, mais aussi parmi les fils de prolétaires, et qui gardent le souvenir vivant et la marque de leur origine." Il faut pour cela qu'interviennent les organisations ouvrières de tout ordre...

 

         Le ressort moral et social, les relations entre l'armée, la patrie et le prolétariat constitue le thème du chapitre 10. Ce chapitre, divisé en trois parties - Les répressions intérieures, La préparation d'un ordre supérieur,  Internationalisme et patriotisme - concentre de manière claire tout le propos politique et idéologique de Jean JAURÈS. Au lecteur moderne, nous dirions que s'il ne veut lire qu'une partie de L'armée nouvelle, que ce soit celle-là. Ici, toute une partie du socialisme français se défend à la fois contre la bourgeoisie jalouse de son armée, contre l'armée instrument de l'oppression capitaliste et contre tous les mouvements antimilitaristes qui considèrent l'armée présente comme intrinsèquement liée à l'impérialisme et au capitalisme, irréformable en tant que telle, instrument obligatoirement au service de la guerre. 

Dans la partie consacrée aux répressions intérieures, il commence, alors qu'il a déjà proposé une organisation de l'armée qui soit au service au prolétariat par se questionner : "Mais à mesure que nous recherchons de façon plus précise les conditions d'organisation d'une armée vraiment populaire, une question vitale se dresse plus pressante devant nous. Est-ce que le peuple ouvrier et paysan est disposé à assurer le fonctionnement de l'armée? Tous les mécanismes ne seront rien s'ils ne sont pas animés par l'énergie, par la passion du prolétariat lui-même. Tous les systèmes de recrutement des cadres, si démocratiques ou populaires qu'on le suppose, seront inefficaces si le peuple ouvrier et paysan se désintéresse de cette grande oeuvre, s'il ne se préoccupe pas de soumettre le commandement à son influence et de le pénétrer de son esprit, et il ne le pourra que s'il intervient lui-même passionnément dans le fonctionnement de l'organisation militaire. S'il a une attitude hostile, ou même s'il boude et s'abstient, tout changement de forme dans l'institution militaire aboutira, ou à dissoudre la défense nationale et à livrer la France à toutes les surprises du dehors, ou à reconstituer une oligarchie armée, d'autant plus dangereuse qu'une apparence d'organisation démocratique couvrira la puissance persistante et le privilège de fait des classes possédantes, seules maîtresses, par l'ineptie indifférence du peuple, de l'appareil de combat et de répression. Mais pourquoi le prolétariat n'assumerait-il pas, de son point de vue à lui, dans son esprit à lui, et selon la mesure de sa force grandissante, la grande tâche de l'organisation militaire et de la défense nationale? J'entends bien qu'une prédication souvent confuse d'antimilitarisme, ou même d'antipatriotisme, a accumulé sur ce problème des obscurités et des malentendus, mais cela même est une raison de plus de poser la question, et je suis convaincu qu'une analyse exacte du problème fera apparaître aux travailleurs la nécessité sociale et prolétarienne aussi bien que nationale, la nécessité révolutionnaire aussi bien que française, de constituer une armée nouvelle par l'intervention du prolétariat." Jean JAURÈS préfère laisser "la bourgeoisie conservatrice et réactionnaire à ses contradictions et à ses misérables intrigues" qui exploite entre autre la propagande antimilitariste qu'il combat. Et analyser la situation réelle : puisque les socialistes reprochent à l'armée d'être aux mains de la bourgeoisie, l'instrument des répressions intérieures et des aventures extérieures, il faut qu'ils prennent en main, en mettant en place et en profitant d'un rapport de forces favorable, toute la défense nationale. Le risque que l'armée demeure ce qu'elle est diminuera lorsque le conflit brutal entre le peuple et la bourgeoisie, mû par les ressorts de l'exploitation capitaliste que, invoquant Karl MARX et ses continuateurs, l'auteur ne mégote pas de rappeler et de dénoncer, s'atténuera et fera place à une coopération dans le cadre de la mise en place progressive du socialisme. 

C'est sur cette préparation d'un ordre supérieur que l'auteur insiste, préparation dans les déchirements de la lutte des classes et l'exaspération des conflits. "Capitalisme et prolétariat, dans l'ordre de la production aussi et du progrès technique, en se heurtant et se combattant, ont concouru, à travers les douleurs et les haines, à un commun progrès, dont les deux classes bénéficient inégalement aujourd'hui, dont bénéficieront un jour également les individus des deux classes, dans une société où il n'y aura plus de classes, et où les longs frissons de la guerre terrible et bienfaisante à la fois ne se survivront plus, parmi les hommes égaux et réconciliés, qu'en une vaste émulation de travail et de justice."  "La démocratie (parlementaire, rappelons-le) donne des garanties aux deux classes et tout en se prêtant, en aidant à l'action du prolétariat vers un ordre nouveau, elle est dans le grand conflit social une force modératrice. Elle protège la classe possédante contre les surprises de la violence, contre le hasard des mouvements désordonnés. A mesure que le régime d'une nation est plus démocratique, plus efficace, les coups de main, les révolutions d'accident (ici l'auteur pense entre autres au boulangisme...) et d'aventure deviennent plus difficile. D'abord le recours à la force brutale apparaît moins excusable à la conscience commune, à l'ensemble des citoyens, quand tous peuvent traduire librement leurs griefs et contribuer pour une égale part à la marche des affaires publiques." 

Internationalisme et patriotisme sont entièrement liés dans l'esprit de l'écrivain socialiste. Confiant dans le caractère favorable au prolétariat de l'évolution de la société démocratique bourgeoise, il pense qu'il n'y a pas entre les peuples, entre nations, les mêmes garanties qu'entre classes sociales différentes à l'intérieur des nations. Une analyse dense et courte indique que la force du militarisme n'est pas la même dans tous les pays, que les rapports de force entre prolétariat et bourgeoisie diffèrent d'un pays à l'autre.  Mais "qu'on ne dise point que les patries, ayant été créées, façonnées par la force, n'ont aucun titre à être des organes de l'humanité nouvelle fondée sur le droit et façonnée par l'idée, qu'elles ne peuvent être les éléments d'un ordre supérieur, les pierres vivantes de la cité nouvelle instituée par l'esprit, par la volonté consciente des hommes." Optimiste, lyrique parfois, volontariste en tout cas pour forger cet ordre social nouveau, Jean JAURÈS estiment qu'"il n'y a aucune contradiction pour les prolétaires socialistes et internationalistes à participer, de façon active, à l'organisation populaire de la défense nationale.". Il n'a pas vécu suffisamment longtemps pour que l'on connaisse son attitude concrète devant les unions sacrées de la première guerre mondiale.

 

             Les chapitres 11 et 12 reviennent simplement sur la question du recrutement des cadres - Encore les cadres - les promotions et ce Mouvement des faits et des idées qui, selon lui doit véritablement faire du service militaire - seulement théoriquement obligatoire et universel - la pièce centrale de l'armée nouvelle. Les besoins massifs en hommes et en compétences requis par l'évolution de la guerre place la question des réserves au centre du débat. 

 

             Le dernier chapitre, le treizième, introduit directement la proposition de loi. Il propose :

- "Qu'on revienne au recrutement régional, qu'on le précise même en recrutement subdivisionnaire jusqu'à confondre le plus possible l'organisation de l'armée et l'organisation de la vie civile ;

- Qu'on mette dans l'éducation de caserne plus de vie, de liberté que l'on multiplie les exercices en terrains variés, avec liaison des armes ;

- Qu'on double et triple le nombre des camps d'instruction, qu'on rapproche et solidarise le plus possible dans les manoeuvres les quatorze classes de l'active et de la réserve ;

- Qu'on étudie sans routine, sans prévention, en tenant compte seulement des faits, quel doit être le volume de chacune des unités de combat, de façon qu'elles soient proportionnées à la faculté réelle de commandement des chefs ;

- Qu'on se demande, par exemple, s'il ne conviendrait pas, maintenant que les hommes doivent s'éparpiller dans le combat et que les unités occupent une plus large quantité de terrain, de ramener à 150 hommes les compagnies, pour que chaque capitaine ait sa compagnie dans la main et dans le regard ;

- Qu'on se préoccupe, pour ces études, non pas de traditions peut-être surannées, mais des nécessités vivantes de la guerre d'aujourd'hui, comme le demandent à ma connaissance beaucoup d'officiers. Qu'on rende par là même le commandement des compagnies plus accessibles ;

- Que dans toutes les manoeuvres, manoeuvres d'unité ou de groupes d'unités, les chefs se proposent un but intelligible, de telle sorte que, selon la recommandation célèbre de Souvorov, tous les mouvements puissent être expliqués aux soldats et compris par eux ;

- Que les grandes écoles militaires soient mises le plus possible en communication avec tout le mouvement intellectuel du monde moderne ;

- Que les groupes d'officiers d'état-major, dégagés de l'immense et souvent stérile besogne administrative qui les accable, puissent se livrer vraiment à l'étude de la science militaire, de l'art militaire, et deviennent dans toute l'armée des forces de pensée, de travail et de progrès ;

- Que les sinécures dorées des grands chefs soient abolies et que partout il y ait à la fois travail et responsabilité ;

- Qu'un effort systématique soit fait pour développer la valeur des officiers de réserve, qu'un diplôme d'études militaires soit exigé à l'entrée non seulement de toutes les fonctions publiques, mais de toutes les fonctions dirigeantes de la vie civile ;

- Qu'un effort immense soit fait aussi pour développer l'éducation physique de la jeunesse, non point par l'apprentissage puéril et l'anticipation mécanique des gestes militaires, mais par une gymnastique rationnelle s'adressant à tous et se proportionnant à tous, aux faibles comme aux forts, et élevant le niveau de la race."

   On le voit, ces appels voient large et certaines propositions sont reprises même jusqu'à la récente suspension du service militaire obligatoire...

Le texte de la proposition de loi, déposée le 14 novembre 1910, figure juste à la fin de ce chapitre intitulé simplement La réalisation.

 

          Louis BAILLOT et Jean-Noel JEANNENEY, dans leurs préfaces respectives, écrivent que bien sûr l'armée de 1910 n'est pas celle de 1975 ou de 1992, mais tous les deux mettent en évidence de nombreuses problématiques similaires entre le projet d'armée nouvelle de Jean JAURES et les diverses propositions, notamment et surtout à gauche de l'échiquier politique français aux dates encore proches. La question des réserves, le problème du contenu de l'éducation militaire, l'organisation de la vie de la caserne, les conditions réelles de préparation à la guerre des soldats, les liens entre la vie civile et la vie militaire, le problème de la responsabilité citoyenne du soldats, tout cela est déjà traité dans L'armée nouvelle. Jusqu'en 1997, la presse se faisait l'écho régulièrement du "malaise de l'armée"... La question qui brûle toutes les lèvres, de savoir ce qu'aurait fait réellement l'auteur s'il n'avait pas été assassiné en 1914 : aurait plongé dans l'union sacrée, aurait-il accentué jusqu'au bout sa critique des politiques internationales française et russe? En tout cas, ce qui frappe par exemple Madeleine REBÉRIOUX, est le réformisme foncier du leader socialiste. Non marxiste, même s'il défend la thèse marxiste de la valeur et adhère à la théorie de la lutte des classes et si sa pratique politique fut souvent très proche du mouvement ouvrier, il se caractérise sans doute dans une grande sous-estimation du caractère de classe de la démocratie bourgeoise, et partout du caractère de classe de l'appareil militaire. Louis BAILLOT le souligne en tirant de l'oeuvre cette phrase clé : "En fait l'Etat ne réprime pas une classe, il réprime le rapport de classes, je veux dire le rapport de leurs forces."  Toujours est-il que l'engagement internationaliste de Jean JAURÈS a toujours été net et persévérant et sans doute est-il directement lié à sa disparition.

Cette oeuvre s'inscrit pas seulement dans une défense d'une proposition de loi. Elle fait partie d'un ensemble ample, historique et sociologique, sur la guerre franco-allemande et la Révolution française. Son Histoire socialiste de la Révolution française (7 volumes, Editions sociales, 1972-1985) est quasiment incontournable pour comprendre cette période essentielle.

 

    Jean JAURES, L'armée nouvelle, L'organisation socialiste de la France, Introduction de Louis BAILLOT, Editions sociales, 1977 ; Préface de Jean-Noël JEANNENEY, Imprimerie Nationale, 1992.

 Madeleine REBERIOUX, Jean JAURES, Encyclopedia universalis, 2004.

     A noter que la première trace probante que nous trouvons du projet de l'ouvrage se trouve dans un contrat, en date du 25 novembre 2007, passé avec la maison Rouff, éditrice de la première édition. L'ouvrage devait s'appeler ; La défense Nationale et la Paix Internationale. En 1910 seulement, Jean JAURÈS terminait son ouvrage et c'est le 14 novembre 1910 que l'édition parlementaire, aujourd'hui introuvable, de l'oeuvre, présentée comme proposition de loi, était publiée, suivant la formule, en "Annexe au procès-verbal de la séance du 14 nombre 1910" et sous le titre : Proposition de loi sur l'organisation de l'armée. L'édition de librairie paraissait peu de temps après, sous le titre L'armée nouvelle, et comme un fragment de l'ouvrage plus vaste que Jean JAURES voulait écrire sous le titre général : L'organisation socialiste de la France" (L'Humanité, en Avertissement de l'édition électronique par Wikisource de l'ouvrage - non encore complète).

 

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Published by GIL - dans OEUVRES
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13 octobre 2010 3 13 /10 /octobre /2010 09:59

                   Cette oeuvre (relativement courte) du professeur de neurophysiologie à la Faculté de Médecine de Strasbourg Pierre KARLI (né en 1926), fait partie des ouvrages entre exposé scientifique rigoureux et vulgarisation exigeante (en direction de spécialistes d'autres disciplines) de travaux par ailleurs extrêmement techniques. Ecrite et diffusée aux débuts des années 1980, elle apporte un éclairage précis à la fois sur la manière dont les biologistes extrapolent les résultats de leurs expériences, des animaux à l'homme (dans un domaine où il serait réellement difficile de le faire directement sur l'homme...) et sur l'état des connaissances possibles sur les processus physiologiques de l'agressivité (même si l'auteur précisément ne préfère pas utiliser ce terme, à connotation facilement orientable). 

                               Divisée en deux parties presque égales, La neurobiologie des comportements : sa problématique et ses problèmes et Les mécanismes généraux mis en jeu dans les comportements d'agression, cette oeuvre commence par un Avant-propos et est dotée d'une très courte Conclusion suivie d'une Bibliographie.

 

                               Dans son Avant-propos, Pierre KARLI pense que "dès lors qu'un spécialiste de neurobiologie des comportements rédige un ouvrage à l'intention des psychiatres, et qu'il est lui-même médecin, il est clair qu'il estime avoir quelque chose à dire sur les fondements biologiques de certains comportements humains. Or, les données concrètes dont il dispose pour illustrer et argumenter son propos proviennent presque exclusivement d'expériences effectuées sur l'animal. Dans ces conditions, deux questions se posent d'emblée : les données obtenues chez l'animal nous aident-elles vraiment à mieux comprendre certains aspects du comportement humain ; et si tel est effectivement le cas, les tentatives d'extrapoler des données de l'animal à l'homme répondent-elles toujours au souci d'objectivité la plus parfaite qui doit être la caractéristique première de toute démarche scientifique?" Le neurophysiologiste ne prétend pas à l'objectivité parfaite (existe-t-elle d'ailleurs?) et il est essentiel que le spécialiste soit conscient de ses choix et de ses intentions et qu'il les explicite. Dans la perspective qu'il se fixe d'ailleurs, il entend analyser un comportement d'agression "comme l'expression, comme la projection vers l'extérieur, de l'activité d'un substrat nerveux spécifiquement responsable de son déclenchement et de son déroulement ; et non pas comme une partie intégrante du dialogue que l'individu conduit avec son environnement, en fonction du vécu et des motivations qui lui sont propres. En réalité, l'étude des comportements d'agression et des mécanismes cérébraux qui les sous-tendent, doit nécessairement s'inscrire dans le cadre d'une conception plus globale du Comportement et des relations entre Cerveau et Comportement." Dans la première partie, il s'agit d'expliciter le cadre de cette étude.

 

                 Cette première partie se compose de quatre chapitres, sur les relations entre cerveau et comportement, les problèmes posés par l'extrapolation de l'animal à l'homme, les facteurs de motivation et les mécanismes qu'ils mettent en jeu et quelques aspects des comportements d'agression importants à souligner.

 

                     Sur les relations entre cerveau et comportement, après avoir signalé que la démarche du travail scientifique (partir de la plus petite partie pour parvenir à se faire un idée de l'ensemble) est inverse de la présentation de ce travail (donner une vue d'ensemble avant d'aborder les aspects de chaque élément), ce qui ne doit pas faire penser que l'auteur cherche à exposer des a-priori généraux pour seulement les justifier dans le détail, Pierre KARLI insiste sur le caractère réciproque, et non pas unidirectionnel, de ces relations. "Le cerveau est certes le générateur des comportements, des événements d'une histoire individuelle, mais il est lui-même le fruit du comportement, du dialogue avec l'environnement. En effet, le cerveau humain a été modelé tout au long de l'histoire biologique, évolutive, de l'espèce, qui l'a progressivement doté d'une bonne part de ses moyens d'expression et d'action ; et les modalités de fonctionnement du cerveau individuel subissent les influences structurantes de l'environnement socioculturel qui fournit au cerveau une bonne part de ses motifs d'action, qui dépassent largement, chez l'Homme, les besoins biologiques élémentaires." 

  On peut distinguer dans ce "dialogue" trois étapes successives : la phylogenèse du cerveau humain, l'ontogenèse du cerveau individuel et la constitution des traces mnésiques du vécu individuel.

"Même si beaucoup d'aspects de l'évolution biologique et surtout de ses mécanismes restent assez largement controversés, il n'est pas douteux qu'en ce qui concerne le cerveau, ce soient les contraintes du dialogue avec l'environnement qui constituent le moteur essentiel de l'évolution. A cet égard, il faut rappeler que la sélection porte sur des organismes entiers et sur l'ensemble du patrimoine génétique dont ils sont l'expression, et non pas sur tel ou tel gène individuel", rappel utile en direction de certaines recherches qui voudraient isoler un gène de l'agressivité!  Rappel aussi en direction d'une certaine sociobiologie qui discutent de "gènes égoïstes"... L'évolution concerne notamment le cortex cérébral (développement de gnosies et de praxies de plus en plus complexes). Elle détermine une latéralisation de plus en plus marquée de certaines fonctions (jusqu'à une dissymétrie fonctionnelle plus poussée des hémisphère cérébraux), permettant sans doute une progression plus rapide et plus marquée d'une pensée analytique, logique et abstraite d'une part et d'une pensée plus globales, plus intuitive et plus chargée d'émotions, d'autre part. Enfin, la part prise dans les fonctions motrices de l'organisme par le système pyramidal (constitué par le faisceau pyramidal ou faisceau cortico-spinal avec toutes ses origines corticales, tant prérolandiques que postrolandiques) s'accroît. Avec pour conséquence un contrôle direct de la machinerie motrice (court-circuitage possible des contraintes de programmes pré-cablés) et la possibilité de remaniements de la distribution des neurones. 

Des expériences sur les Rats - privation de certaines stimulations, influence des paramètres auditifs et olfactifs... - ont permis de repérer les interactions avec l'environnement, notamment dans le fonctionnement effectif du système septo-hippocampique. La manière dont évolue les populations des neurones dans telle ou telle partie du cerveau est directement liée aux variations dans l'environnement. 

Le fonctionnement cérébral est largement modulé par le vécu individuel. Certaines expériences indiquent bien que certains comportements sociaux (chez la Souris par exemple) génétiquement préprogrammés requièrent l'influence structurante d'une expérience sociale pour s'exprimer normalement, dans des conditions de cycle veille-sommeil bien précise. Pierre KARLI attire l'attention sur le fait que "dans les recherches de neurobiologie des comportements, les contraintes de la démarche analytique conduisent le plus souvent à comparer entre eux des groupes d'animaux rendus aussi homogènes qui possible, chaque animal étant en quelque sorte désinséré de son vécu individuel". Par ailleurs, les convergences et les divergences de comportements animal et humain sont souvent obscurcies par la distinction insuffisante entre "les moyens d'action dont dispose un organisme grâce à son répertoire comportemental et les motifs d'action qui en déterminent la mise en oeuvre."

                    Les extrapolations de l'animal à l'Homme sont "difficiles et hasardeuses, si l'on met l'accent sur telle ou telle des composantes du répertoire comportemental", notamment en isolant les composantes du comportement agressif de celles qui interviennent dans les autres types de comportement. La neurobiologie ne peut que déterminer ce qui est possible à un organisme mais peut difficilement aller au-delà. C'est un travail sur des virtualités qui s'expriment surtout en fonction de l'état de l'environnement. Un travail aussi sur la probabilité que, face à un signal donné ou à une situation donnée, l'organisme utilise telle ou telle virtualité de son répertoire comportemental. Les facteurs de motivation, dans cette perspective possèdent une très grande importance. "...il est bien évident que la nature de ces facteurs, qui déterminent la probabilité de déclenchement d'un comportement, est étroitement liée à la fonction qu'assure ce comportement en vue d'une fin biologique ou psychobiologique : survie de l'individu (en particulier maintien de l'homéostasie du milieu intérieur, et préservation de l'intégrité physique de l'organisme) ; survie de l'espèce (les individus doivent se reproduire et conduire leur progéniture jusqu'au stade d'une vie autonome) ; réalisation et préservation d'une sorte d'homéostasie relationnelle et affective, grâce aux échanges socio-affectifs qui, à la fois, répondent à un besoin fondamental d'expression et d'interaction et participent largement au maintien d'un certain équilibre d'ordre hédonique".

                      L'efficacité des facteurs de motivation dépendent beaucoup de l'intensité des fluctuations qu'ils introduisent dans le milieu intérieur, que ce soit dans la mise en oeuvre de comportements de recherche et d'ingestion de nourriture ou d'eau, sexuel ou maternel... Pour nombre de comportements sociaux, par ailleurs, les incitations provenant de l'environnement et la signification qui leur est conférée par référence à l'expérience passée, jouent un rôle prépondérant. L'étude des divers types de comportements spécifiques (faim, soif, pulsion sexuelle) peuvent mettre en évidence la mise en jeu d'interractions complexes entre l'hypothalamus latéral et les structures mésencéphaliques du cerveau. Le rôle du système limbique dans la genèse des états affectifs est par ailleurs bien mis en relief. "C'est dans le domaine des comportements socio-affectifs que les lésions limbiques provoquent les changements les plus profonds et les plus durables". Ce système limbique intervient essentiellement dans deux ensembles de processus étroitement complémentaires : les processus grâce auxquels des éléments cognitifs et surtout un contenu affectif spécifique sont associés aux données objectives de l'information sensorielle présente, par référence à l'expérience passée, au vécu individuel et les processus grâce auxquels le cerveau enregistre des "succès" ou des "échecs", lorsqu'il confronte les résultats effectivement obtenus avec ceux qui étaient anticipés lors de la programmation de la réponse comportementale. 

                            Si l'auteur s'étend longuement sur les acquis scientifiques à propos des comportements en général, c'est pour bien montrer que l'organisme réagit aux événements, agit sur l'environnement, d'une manière globale, suivant un déterminisme singulièrement complexe. "La possibilité de déclenchement d'un comportement d'agression face à une situation donnée dépend d'au moins quatre types de facteurs, en plus de ceux qui tiennent à l'état physiologique du moment :

- ceux liés au développement ontologique ;

- ceux qui correspondent à certains aspects de la situation présente ;

- ceux qui découlent de l'expérience passée dans des situations analogues ;

- ceux qui tiennent au comportement de "l'adversaire".

  Pour indiquer combien cette combinaison est complexe, Pierre KARLI relate par exemple l'expérience effectuée sur des Souris : des différences d'origine génétique (sélection progressive de souches agressives et de souches peu agressives) peuvent être masquées, voire inversées, si l'on donne aux animaux agressifs l'expérience répétée de la "défaite" et aux animaux peu agressifs l'expérience répétée de la "victoire". 

 

                            La deuxième grande partie sur Les mécanismes cérébraux mis en jeu dans les comportements d'agression, l'auteur examine la Perception de la relation individuelles à une situation potentiellement agressogène et le Choix d'une stratégie comportementale adaptée à la situation. D'emblée, Pierre KARLI indique au début de cette partie qu' "étant donné le nombre et da diversité des facteurs qui participent au déterminisme des comportements d'agression, il ne peut être question - surtout chez les Mammifères les plus évolués, et singulièrement chez l'Homme - de rechercher un quelconque "centre" ou "substrat nerveux" dont l'activation, par un stimulus "déclencheur", se projetterait vers l'extérieur sous la forme de l'un ou l'autre de ces comportements". 

 

                         La Perception de la relation individuelle à une situation potentiellement agressogène est étudiée d'abord à travers un cas concret : le comportement d'agression interspécifique Rat-Souris. Ces deux espèces possèdent des aptitudes différentes, notamment sous le regard des capacités olfactives qui jouent toujours un très grand rôle. Le caractère nouveau des odeurs détectées est primordial : c'est bien la familiarité qui constitue en fin de compte le facteur le plus important pour réduire la probabilité de l'agression. Des expériences ont été menées pour savoir jusqu'où irait l'habitude d'agression chez les uns ou chez les autres. Le réactions internes et externes observées montrent que l'on va de réactions émotives à des réactions plus automatiques au fur et à mesure des rencontres...Interviennent de manière égale en ligne de compte dans ces comportements (tueurs) des données objectives de l'observation sensorielles, le niveau de vigilance et la signification de l'observation, suivant les expériences antérieures de l'animal. 

Le Contrôle nerveux de l'attention, de l'excitabilité et de la réactivité émotionnelle est le sujet d'expérience d'ablation de différentes zones du cerveau : bulbes olfactifs, septum, hypothalamus ventro-médian, noyaux du raphé, amygdale et hippocampe pour ne nommer que les zones les plus pertinentes dans la mise en oeuvre des comportements étudiés. Par exemple, "le rôle joué par l'amygdale et par l'hippocampe dans la genèse des réactions émotionnelles est à la fois très particulier et fondamental, puisque ces structures sont profondément impliquées dans les processus grâce auxquels une signification est associée à l'information sensorielle, par référence aux traces laissées par l'expérience passée, de même que dans les processus grâce auxquels cette signification peut être modulée sous l'effet des conséquences qui découlent du comportement. Etant donné que les facteurs expérientiels interviennent largement dans le déterminisme de la probabilité de déclenchement d'un comportement d'agression, il convient de traiter à part le rôle joué par l'amygdale toutes les fois que, face à une situation potentiellement agressogène, il est fait référence à l'expérience passée, au vécu individuel."

Après s'être étendu assez fortement sur les références faites au vécu individuel dans les comportements d'agression, Pierre KARLI examine le rôle joué par des facteurs humoraux. 

 

                              Le Choix d'une stratégie comportementale adaptée à la situation, compte tenu des facteurs et des fonctionnements exposés auparavant, est bien du ressort de chaque organisme, pour agir sur une situation pour la modifier "ou plus précisément pour modifier la façon dont elle est perçue ; ou, plus généralement encore, pour atteindre l'objectif que la perception et l'appréciation d'une situation laissent anticiper."

Il s'agit donc, suivant l'espèce considérée, de niveaux différents d'intégration, d'organisation et d'adaptation. Ces niveaux sont définis par la nature des informations qui prévalent dans la genèse et dans la conduite de l'action, et par le type d'élaboration dont ces informations font l'objet. "En ce qui concerne la nature des informations qui prévaut à un moment donné, il peut y avoir prédominance des contraintes internes à l'organisme ou, au contraire, réceptivité prédominante à l'égard des incitations en provenance de l'environnement. Pour ce qui est du type d'élaboration dont ces informations font l'objet, on peut distinguer - en particulier - les trois niveaux suivants :

- Mise en jeu de liaisons qui sont, dans une très large mesure, génétiquement préprogrammées (précâblées). Le déterminisme est rigide, et les références à l'expérience passée sont peu importantes, voire inexistantes. Les réponses sont plus ou moins complexes, mais toujours de type réflexe, quasi-automatique, stéréotypéé. Ce sont les contraintes internes qui prévalent, qu'il s'agisse des ajustements posturaux ou du maintien de la constance du milieux intérieur.

- Les liaisons entre les "entrées" et les "sorties" ont un caractère beaucoup plus diachronique, car de nombreuses références sont faites au vécu individuel. Les réponses sont plus nuancées, plus personnalisées, et elles visent plus particulièrement à maintenir une certaine homéostasie relationnelle et affective.

- Les informations (...) font l'objet d'une élaboration cognitive plus ou moins poussée, les expériences affectives jouant un rôle "dynamogène" important. cette élaboration cognitive, qui se nourrit aux sources du vécu individuel et de l'apprentissage social, caractérise la vie mentale qui est le propre de l'Homme et qui comporte la pensée réflexive et la communication verbale."

 "Pour qu'un organisme vivant s'insère dans son milieu biologique (...) il faut :

- non seulement qu'à chaque niveau d'intégration et d'organisation les différentes "opérations" (...) se soient normalement développées et fonctionnent de façon normale ;

- mais encore que les passages, les glissements, d'un niveau à l'autre (...) s'effectuent de façon aisée."

"Dès qu'à un niveau donné les différentes opérations ne se déroulent pas de façon aisée (...) les réponses sont souvent exagérément asservie aux informations qui prévalent à un niveau moins élaboré d'intégration et d'organisation. (...) Dès lors qu'intervient l'élaboration cognitive qui caractérise la vie mentale de l'Homme, c'est le contexte socio-culturel (...) qui fournit les repères. Le degré d'adaptation se définit par le degré d'intégration dans ce système socio-culturel. Il se crée ainsi de nouvelles contraintes ; mais, en même temps, se développe une certaine liberté par rapport aux contraintes biologiques. L'Homme peut non seulement inscrire son destin individuel dans le cours de l'histoire de son espèce, mais il peut - pour la première fois dans l'histoire évolutive - en "changer le cours", pour le meilleur comme - héla! - pour le pire."

Dans ces dynamismes, les processus d'activation, les processus de commutation et les processus de renforcement - qui correspondent à chaque à la mise en jeu de parties du cerveau, de circuits intérieurs, d'hormones et de populations de neurones différents - jouent à chaque instant. Les données expérimentales "font clairement apparaître le rôle majeur qui revient à la mise en jeu des systèmes de renforcement dans la genèse et dans l'évolution des états de motivation qui sous-tendent les comportements d'agression."

 

                 Nous reproduisons ici la Conclusion de Pierre KARLI dont l'esprit se retrouve également dans plusieurs de ses autres ouvrages (L'homme agressif, 1987 ; Le cerveau et la liberté, 1995 ;  Violences et vie sociale, 2002 ; Les racines de la violence, 2002, tous ouvrages parus aux Editions Odile Jacob).

 "Qu'il s'agisse des mécanismes cérébraux qui concourent à la perception  de la relation individuelle à une situation potentiellement agressogène ou de ceux qui sont impliqués dans le choix d'une stratégie comportementale adaptée, nombreux sont ceux à propos desquels il n'y a aucune raison de penser que le cerveau humain diffère de façon essentielle du cerveau de tout autre Mammifère. Mais il aura été question, à plusieurs reprises, de la "valeur instrumentale" du comportement, c'est-à-dire du fait que le répertoire comportemental dote l'organisme vivant de moyens d'action qui lui sont nécessaires pour obtenir ce qu'il recherche et pour éviter ce à quoi il cherche à échapper. Or, c'est précisément à cet égard qu'il faut souligner une différence essentielle par laquelle l'Homme se distingue de l'animal. Chez ce dernier, ce qui doit être recherché comme ce qui doit être évité correspond pour l'essentiel à des impératifs biologiques innés, génétiquement pré-programmés. Chez l'Homme, l'éventail des besoins - et surtout des "désirs" - s'est singulièrement élargi. ce qui "vaut d'être recherché" comme ce à quoi il "vaut mieux échapper" ne découle plus seulement des besoins biologiques fondamentaux, mais largement de "systèmes d valeurs" qui fournissent nombre de motivations spécifiquement humaines. Il est banal de dire que l'univers humain est fait de significations. Non pas que le cerveau de l'animal n'associe pas, lui aussi, une certaines signification à tel stimulus ou à telle situation, mais cette signification reste étroitement liée à la satisfaction des besoins proprement biologiques. Chez l'Homme, une histoire culturelle est venue se greffer sur l'histoire biologique de l'espèce, et de nombreuses significations sont tirées du monde des idées et s'attachent aux symboles qui y renvoient. Or, nous savons la force souvent redoutable que recèlent les idées, selon la façon dont elles sont maniées ou manipulées. (...) Qu'on permette à un biologiste de dire qu'à ses yeux, aucune fatalité d'ordre biologique ne saurait jamais être tenue pour responsable de ce que des Hommes se servent de certaines idées pour asservir et avilir d'autres Hommes, et de ce que des idées, potentiellement génératrices de promotion individuelle et de progrès collectif, deviennent des dogmes défendus avec intolérance et fanatisme, devenant par là même potentiellement - ou même effectivement - génératrices des pires déferlements de violence."

 

       Pierre KARLI, Neurobiologie des comportements d'agression, PUF, collection Nodules, 1982, 90 pages.

  A noter que l'on peut lire de façon complémentaire - c'est-à-dire au même niveau de complexité technique - la contribution de Pierre KARLI dans La recherche en neurobiologie, Editions du Seuil/La recherche, 1977.

 

 

 

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30 août 2010 1 30 /08 /août /2010 10:07

                 Sous-titrée Eléments pour une théorie du système d'enseignement, cette oeuvre de 1970 constitue une référence en matière de sociologie de l'éducation en général et de sociologie du conflit dans l'éducation en particulier.

                      Constitué de deux Livres, à première vue dissemblables, l'ouvrage se veut une introduction à une méthode d'étude de la "violence symbolique" et une application de cette méthode au "maintien de l'ordre" dans le système éducatif. Un avant-propos met en garde le lecteur sur le sens même de termes comme violence et arbitraire. "On comprend que le terme de violence symbolique qui dit expressément la rupture avec toutes les représentations spontanées et les conception spontanéistes de l'action pédagogique comme action non violente, se voit imposé pour signifier l'unité théorique de toutes les actions caractérisés par le double arbitraire de l'imposition symbolique, en même temps que l'appartenance de cette théorie générale des actions de violence symbolique (qu'elles soient exercées par le guérisseur, le sorcier, le prêtre, le prophète, le propagandiste, le professeur, le psychiatre ou le psychanalyste) à une théorie générale de la violence et de la violence légitime, appartenance dont témoignent directement la substituabilité des différentes formes de violence sociale et indirectement l'homologie entre le monopole scolaire de la violence symbolique légitime et le monopole étatique de l'exercice légitime de la violence physique." Les auteurs s'élèvent contre la négation ou l'occultation de la question sociologique des conditions sociales de la transmission des savoirs et proposent donc une méthode pour comprendre comment les conditions sociales déterminent l'enseignement.

 

           Fondement d'une théorie de la violence symbolique, titre du Livre 1, commence par expliquer deux schémas situés d'emblée tout à son début, tout un ensemble organisé de propositions logiques qui s'appuient sur les théories classiques du fondement du pouvoirs (MARX, DURKHEIM, WEBER). Des expressions clés comme Double arbitraire, Autorité pédagogique, Travail pédagogique, Système d'enseignement...y sont ordonnées d'une manière universitiare qui évoque tout à fait la forme des cours en amphithéâtre. Sous l'aspect magistral se décline une analyse précise de la manière dont l'enseignement est exercé et perçu pour reproduire une culture.

 

          Le livre 2, composé de quatre chapitres, porte sur Le maintien de l'ordre, car c'est bien d'un maintien de l'ordre culturel que les auteurs veulent parler. Une citation de G GUSDORF (Pourquoi des professeurs?) l'ouvre d'ailleurs : "La fonction enseignante a donc pour mission de maintenir et de promouvoir cet ordre dans les pensées, aussi nécessaire que l'ordre dans la rue et dans les provinces." Capital culturel et communication pédagogique, Tradition littéraire et conversation sociale, Elimination et sélection, La dépendance par l'indépendance sont les titres de ces chapitres. A chaque fois, il s'agit d'analyser les processus de la reproduction culturelle.

 

               Le premier chapitre présente le modèle théorique et la mesure empirique des parcours du système scolaire, du primaire au supérieur, qui doivent permettre de cerner comment les individus scolarisés passent d'une classe sociale d'origine à une classe sociale d'arrivée, au terme de plusieurs sélections. Il est question notamment aussi de la pression exercée sur le système scolaire en raison de la "démocratisation" de l'enseignement, mettant le système souvent en état de crise.  "Refuser de prêter à la croissance du public un action qui s'exercerait mécaniquement et directement, c'est-à-dire indépendamment de la structure du système scolaire, ce n'est pas accorder à ce système le privilège d'une autonomie absolue qui lui permettrait de ne rencontrer que les problèmes engendrés par la logique de son fonctionnement et de ses transformations. Autrement dit, en raison de son pouvoir de retraduction (corrélatif de son autonomie relative), le système scolaire ne peut ressentir les effets des changements morphologiques et de tous les changements sociaux qu'ils recouvrent, que sous la forme de difficultés pédagogiques, même s'il interdit aux agents de se poser en termes proprement pédagogiques les problèmes pédagogiques qui se posent objectivement à lui. C'est en effet l'analyse sociologique qui constitue comme problèmes proprement pédagogiques les difficultés surgies de la croissance du nombre en traitant le rapport pédagogique comme un rapport de communication dont la forme et de le rendement sont fonction de l'adéquation entre des niveaux d'émission et des niveaux de réception socialement conditionnés." Les auteurs refusent et les analyses et les conclusions de nombreuses études qui séparent systématiquement la nature de la  population scolaire et l'organisation de l'institution ou son système de valeurs comme si l'on pouvait séparer  "deux réalités substancielles". Seule la construction d'un système des relations entre le système d'enseignement et la structure sociale permet d'échapper à des abstractions réifiantes telles que les aspirations culturelles des élèves, le conservatisme des professeurs et les motivations des parents, thèmes que l'on retrouve effectivement dans de nombreuses études commanditées par les instances gouvernementales. "C'est par la manière particulière" en définitive "selon laquelle il accomplit sa fonction technique de communication qu'un système scolaire déterminé accomplit par surcroït sa fonction sociale de conservation et sa fonction idéologique de légitimation."

 

             Dans Tradition lettrée et conservatisme social, il s'agit de s'interroger sur les moyens institutionnels et les conditions sociales qui "permettent au rapport pédagogique (contenu et efficacité) de se perpétuer, dans l'inconscience heureuse de ceux qui s'y trouvent engagés, lors même qu'il manque aussi complètement sa fin apparemment la plus spécifique, bref, à déterminer ce qui définit sociologiquement un rapport de communication pédagogique (...)". Pour reprendre un langage utilisé souvent par les auteurs, quelles sont les modalités de la transmission du capital culturel ? Compte tenu des constants échecs mis en relief par les responsables du système scolaire eux-mêmes. L'autorité pédagogique et l'autorité de langage, l'installation d'un charisme d'institution, la formation d'une culture scolaire, tout cela fait partie de relations "qui unissent, dans les situations historiques les plus différentes, la culture des classes dominantes et la pédagogie traditionnelle ou plus précisément, les rapports d'affinité structurale et fonctionnelle qui lient le système de valeurs de toute classe privilégiée (portée à la stylisation d'une culture réduite à un code de manières) et les systèmes scolaires traditionnels voués à la reproduction de la manière légitime d'user de la culture légitime (...)".

 

                   Elimination et sélection sont là pour établir hiérarchie sociale et hiérarchie scolaire. La prolifération des examens constitue le moyen d'écarter le népotisme et le favoritisme, officiellement, du système scolaire. Leur présentation comme instruments de neutralité doit renforcer le sentiment d'un Ecole pour tous, et de légitimer son existence. Ce qui se certifie (par les diplômes) ce n'est pas seulement la compétence acquise par les élèves, mais la légitimité de l'institution, dans un rôle exclusif de transmission du "bon" et du "vrai" capital culturel. "Si cette opération de sélection a toujours indissociablement pour effet de contrôler les qualifications techniques par référence aux exigences du marché du travail et de créer des qualités sociétés par référence à la structure des rapports de classe que le système d'enseignement contribue à perpétuer, bref, si l'Ecole détient à la fois une fonction technique de production et d'attestation des capacités et une fonction sociale de conservation et de consécration du pouvoir et des privilèges, on comprend que les sociétés modernes fournissent au système d'enseignement des occasions multipliées d'exercer son pouvoir de transmuer des avantages sociaux en avantages scolaires, eux-mêmes reconvertibles en avantages sociaux, parce qu'elles lui permettent de présenter des préalables scolaires, dont implicitement sociaux, comme des préréquisits techniques de l'exercice d'une profession." "En déléguant toujours plus complètement, écrivent les auteurs à la fin de ce chapitre, le pouvoir de sélection à l'institution scolaire, les classes privilégiées peuvent paraitre abdiquer au profit d'une instance parfaitement neutre le pouvoir de transmettre le pouvoir d'une génération à l'autre et renoncer ainsi au privilège arbitraire de la transmission héréditaire des privilèges. Mais, par ses sentences formellement irréprochables qui servent toujours objectivement les classes dominantes, puisqu'elles ne sacrifient jamais les intérêts techniques de ces classes qu'au profit de leurs intérêts sociaux, l'Ecole peut mieux que jamais et, en tout cas, de la seule manière convenable dans une société se réclamant d'idéologies démocratiques, contribuer à la reproduction de l'ordre établi, puisqu'elle réussit mieux que jamais à dissimuler la fonction dont elle s'acquitte. Loin d'être incompatible avec la reproduction de la structure des rapports de classe, la mobilité des individus peut concourir à la conservation de ces rapports, en garantissant la stabilité sociale par la sélection contrôlée d'un nombre limité d'individus, d'ailleurs modifiés par et pour l'ascension individuelle, et en donnant par là sa crédibilité à l'idéologie de la mobilité sociale qui trouve sa forme accomplie dans l'idéologie scolaire de l'Ecole libératrice."

 

            Par La dépendance par l'indépendance, chapitre au titre paradoxal, les deux auteurs veulent montrer comment, sous couvert d'une autonomie surveillées, s'établit la fonction particulière de la notion de "l'intérêt général". "Ainsi, la fonction la plus cachée et la plus spécifique du système d'enseignement consiste à cacher sa fonction objective, c'est-à-dire à masquer la vérité objective de sa relation à la structure des rapports de classes. Pour s'en convaincre, il suffit d'écouter un planificateur conséquent qui, s'interrogeant sur les moyens les plus sûrs d'opérer une sélection anticipée des sujets aptes à réussir scolairement et d'augmenter par là le rendement technique du système scolaire, est conduit à se demander quelles sont les caractéristiques des candidats qu'on est en droit de prendre en compte (...). "C'est toujours au prix d'une dépense ou d'un gaspillage de temps que le système scolaire légitime la transmission du pouvoir d'une génération à une autre, en cachant la relation entre point de départ et point d'arrivée, grâce à ce qui n'est, à la limite, qu'un effet de certification rendu possible par la longueur ostentatoire et parfois hyperbolique de l'apprentissage." C'est par cette longueur même du cursus scolaire que ceux qui échouent doivent se rendre compte de la légitimité de leur échec." Ce qui sous-tend cette analyse, les notes très nombreuses que les deux auteurs émaillent leur ouvrage le montrent, c'est le résultat de nombreuses études sociologiques qui tendent à indiquer que les élèves qui réussissent le mieux, grosso modo, sont issus des classes sociales les mieux nanties, et inversement que les élèves issu des milieux les plus modestes réussissent rarement (et lorsque cela arrive, les sociétés "démocratiques" les célèbrent) à parvenir vers le haut de l'échelle scolaire. Ce qui s'explique partiellement par l'adoption par le système scolaire, de manières de penser, de types de langages, de genres de comportements...issus des classes supérieures.

 

   Dans un appendice, les auteurs s'interrogent sur l'évolution des chances d'accès à l'enseignement supérieur : déformation ou translation? Il s'appuient sur de nombreuses statistiques sur les liens entre niveau acquis d'études et appartenance aux différentes classes sociales des individus scolarisés. 

 

         Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON, La reproduction, Eléments pour une théorie du système d'enseignement, Les éditions de Minuit, 2005 (première édition : 1970), 280 pages. 

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19 juillet 2010 1 19 /07 /juillet /2010 10:45

                   Cette oeuvre-clé de l'économiste américain Seymour MELMAN (1917-2004), qui écrit abondamment sur la conversion économique des activités militaires en activités civiles, détaille une thèse sur l'économie de guerre permanente, différente de celles des marxistes ou des keynésiens. Relié au cercles et mouvements militant pour le désarmement, travaillant en liaison avec de nombreux autres économistes engagés comme John Kenneth GALBRAITH ou Noam CHOMSKY, le professeur émérite de l'Université Columbia à New York, écrit ce livre en 1974, alors que les analyses (souvent partielles) sur le complexe militaro-industriel continuent de se multiplier.

 

                  Partisan de la reconversion économique de ce complexe, Seymour MELMAN expose, avec de nombreuses annexes et tableaux comparatifs les effets de l'existence d'une économie de guerre perdurant aux Etats-Unis après la Seconde Guerre Mondiale. Les dix chapitres, après une longue préface,  parcourent finement, avec énormément de chiffres, les aspects des relations entre économie de guerre et prospérité, les effets de la production et du commerce des armements au niveau micro-économique (la firme), puis macro-économique (le système), la participation de cette industrie de guerre à ce qu'il présente comme le déclin de la productivité industrielle dans l'économie en général, les effets pervers au niveau de la société des réussites de cette économie de guerre permanente, la réalité de contradictions idéologiques entre la perception du marché et la réalité, les limites du pouvoir militaire, la possibilité de reconstruction économique sans centralisme, avant de conclure sur ce qui est convertible et ce qui ne l'est pas dans l'économie de guerre et sur le besoin d'économie de guerre du capitalisme américain. Il pense que si les retombées économiques des dépenses militaires peuvent être positives à court terme, des coûts d'opportunités en matière d'infrastructures, de besoins sociaux et de compétitivité générale peuvent être très importants. Il ne pense pas comme les marxistes que l'économie de guerre soit inhérente au système capitaliste ni comme les keynésiens que les effets de relance économique que l'on peut attendre des dépenses dans la sphère de production d'armements soient durables. 

 

          Dans sa préface, il reprend ce que tous les économistes conviennent dans les années 1970, à savoir que l'économie des Etats-Unis est sur le déclin. Ceci est la conséquence de l'existence d'une économie militaire d'une trentaine d'années façonnée sous le contrôle du gouvernement, qui influe sur le fonctionnement du capitalisme civil. La nouvelle économie étatisée, dont les dispositifs uniques incluent la maximisation des coûts et des subventions massives du gouvernement, a transformé le fonctionnement normal du capitalisme.  La compétence économique traditionnelle de chaque secteur de l'économie des Etats-Unis est érodée par cette direction de capitalisme d'Etat, qui élève l'inefficacité dans un but national, qui neutralise le système du marché, qui détruit la valeur de la devise, et qui diminue la puissance de décision de tous les autres établissements non militaires. La base de la croissance économique de chaque nation est érodée par les effets prédateurs de l'économie militaire, et cela non seulement par le détournement de ressources, mais aussi par la manière dont sont gérées toutes les ressources. Pour Seymour MELMAN, les effets fortuits (non désirés en tant que tels) de l'économie de guerre ont fait d'elle une cause de la stagnation qu'elle était supposée résoudre. Puisque la source des effets négatifs de l'économie de guerre est l'utilisation non productive soutenue de capital et de travail, ce processus n'est pas unique aux Etats-unis. Il agit dans tous les Etats qui essayent de soutenir des économies permanentes de guerre. Ce livre suit directement le précédent sur le même sujet, Pentagon Capitalism, de 1970. Dans cet ouvrage, il se concentre d'abord sur les faits d'un processus d'épuisement dans la vie industrielle américaine décelable à la péremption militaire du capital et de la technologie, et en seconde lieu, sur la formation d'une gestion centralisée des opérations de l'industrie militaire. Ces faits sont replacés ici dans un contexte plus global, pour tracer le fonctionnement d'une nouvelle économie, étatisée et militarisée. Alors que les Américains restent sur le mythe libéral d'une économie de marché, l'idéologie économique et politique présente dans les sphères gouvernementales relève d'un centralisme et d'un dirigisme. L'auteur combat même l'idée d'une économie mixte, qui n'a de mixte que le nom, tant les décisions de l'Etat envahissent l'économie entière par la diffusion notamment insidieuse dans toutes l'économie des méthodes de travail courante dans l'économie militaire. Par ce livre, il entend, se positionnant nettement comme adversaire de la militarisation de la société, montrer le fonctionnement réel de l'économie actuelle.

 

        Economie de guerre et Prospérité est de titre du premier chapitre, dans lequel l'auteur aborde déjà les éléments de l'ensemble de son livre. La guerre apporte la prospérité. Seymour MELMAN constate que telle est la conclusion tirés par les Américains en général : l'économie de guerre de la Seconde Guerre Mondiale met fin à la Grande Dépression. Les dix années noires de chômage massif et de déclin économique furent suivies brusquement de la plus longue période d'expansion industrielle nécessaire à l'effort de guerre des Alliés. Chacun vit l'économie de guerre, production d'armements et personnel militaire confondus, produire plus de canons et plus de beurre. Économiquement parlant, les Américains n'avaient jamais rien vu de meilleur. Du travail, un bien meilleur niveau de vie, un consensus idéologique fort autour de l'idée américaine liée à la prospérité, elle-même assimilée à la présence permanente d'une économie de guerre. Les dépenses militaires n'ont même plus besoin d'être justifiées moralement, elles furent utilisées ; elles qui normalement ne devaient servir qu'à gagner une guerre voulue la plus courte possible ; pour atteindre un objectif politique : établir un mode de contrôle gouvernemental à long terme sur l'économie. C'est en tout cas la thèse que défend ce livre : le consensus sur les bénéfices économiques des dépenses militaires a joué un rôle vital pour l'engagement du peuple américain dans la construction d'une économie de guerre permanente.  

Comme il n'y a même pas eu d'intermède entre la Seconde Guerre Mondiale et la Guerre Froide, dès le début, les méthodes de "containment" nucléaire et non nucléaire constituèrent la haute priorité des planificateurs militaires. L'idéologie de la Guerre Froide elle-même a soutenu l'idée d'une économie de guerre opérant dans un temps indéfini. La conviction que les gros budgets militaires apportent travail et prospérité générale fait partie du consensus politique américain. Les différents présidents qui se succèdent à la Maison Blanche entendent établir dans le monde une Pax Americana qui lie interventions militaires et prospérité économique. 

La croyance que les dépenses militaires sont bonnes couvre tout l'échiquier politique, que ce soit pour lutter contre le communisme ou supporter une stratégie économique keynésienne. Toutefois, derrière une apparente santé économique, ces dépenses militaires ont des effets destructeurs à long terme.  En fait, du point de vue économique, la principale caractéristique de l'économie de guerre est de ne pas produire de valeur d'usage économique ordinaire : ni pour le niveau de vie (consommation de biens et services), ni pour la production future (comme des machines et outils utilisés pour fabriquer d'autres articles). La nature improductive de l'économie de guerre ne fut pas perçue à cause de plusieurs circonstances : emploi de millions de travailleurs à l'effort de guerre, croissance industrielle permise par l'existence d'une très importante "armée de réserve" de chômeurs avant 1939. Mais la pleine participation américaine à la Seconde Guerre Mondiale ne dura que 4 ans. Les rails, les routes, les centrales électriques y furent pleinement utilisés. Mais ce n'est pas un modèle pour une économie de guerre de 30 ans. Pendant une longue période donc, la croissance n'est possible que si l'on remplace systématiquement tous les éléments de l'infrastructure pour l'améliorer sans cesse. Le progrès technique soutenu résulte d'investissements constants dans la recherche-développement dont la moitié est de composante militaire. Malgré ces efforts, Seymour MELMAN constate en 1965 (Our Depleted Society) une détérioration de la technologie, de l'économie et de la société américaines. Une sorte de dépression industrielle se généralise à l'ensemble de l'économie américaine dans les années 1960, malgré l'énorme appareil productif militaire et d'énormes effectifs en personnel des armées. Cette dépression, selon lui, est directement issu du poids à long terme des dépenses militaires.

Une autre conséquence de la Guerre Froide est une transformation majeure dans l'activité du gouvernement fédéral qui construit par ses réglementations et ses subventions un complexe militaro-industriel, dont l'existence nécessite une centralisation de l'économie entière. Il s'agit d'une concentration de pouvoir inconnue dans le passé et qui transforme le capitalisme en capitalisme d'Etat. C'est un nouveau tissu économique régit par une logique tout-à-fait nouvelle, la maximisation des coûts. Plus les factures présentées par les firmes sont élevées, plus elles reçoivent des subventions de l'administration, et cela d'autant plus que les armements de plus en plus sophistiqués recèlent de plus en plus de technologie de pointe. Imperméables à toute réflexion sur l'inflation, aux mécanismes de régulation d'une économie libérale, à un calcul économique de coûts minimisés et de profits maximisés par ce moyen, les gestionnaires de ces firmes visent toujours plus de dépenses d'investissement pour obtenir des armements qui doivent surclasser tous les autres. 

La combinaison des coûts et des subventions maximisés, opérant continuellement, dans une logique qui se ramifie, comme l'auteur l'explique dans les deux chapitres suivants, à l'ensemble de l'économie américaine, produit une série de conséquences sur l'économie et la société qui contraste avec les attentes entretenues par le consensus idéologique sur l'économie de guerre.

 

         Seymour MELMAN, the Permanent War Economy, American Capitalism in Decline, Simon and Schuster, 1974. Ce livre n'est malheureusement pas encore traduit en français.

 

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