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8 juin 2010 2 08 /06 /juin /2010 15:03

                     Cette oeuvre, en deux volumes (1983 et 1985) de Gilles DELEUZE (1925-1995) figure parmi les oeuvres philosophiques (au sens très large) les plus profondes portant sur le cinéma. Créative, très influencée par la pensée d'Henri BERGSON (surtout Matière et mémoire, de 1896), réclamant parfois une attention soutenue, elle se situe autour de la réflexion sur la technique et son influence sur son influence sur notre perception du monde et autour de l'exploration de la manière dont les films agissent sur nous en nous le (re)présentant. Ces deux volumes forment un tout, mais il n'y a pas de construction théorique figée. Volontairement, Gilles DELEUZE ne veut qu'ouvrir des voies de réflexion. Elles veulent déboucher pour les lecteurs attentifs, et surtout chez les cinéphiles que nous sommes sur une prise de conscience de notre rapport à l'image.

 

                        L'image-mouvement se compose de douze chapitres, des Thèses sur le mouvement (Premier commentaire de Bergson) à La crise de l'image-action. L'image-temps se compose de dix chapitres, d'Au-delà de l'image-mouvement aux Conclusions. 

 

                            Dans l'avant-propos de L'image-mouvement, Gilles DELEUZE avertit que son étude "n'est pas une histoire du cinéma. C'est une taxinomie, un essai de classification des images et des signes." Il dit se référer essentiellement au logicien américain PEIRCE (1839-1914) et au philosophe français Henri BERGSON ( Matière et Mémoire, l'Evolution Créatrice)). 

                              Dans Thèses sur le mouvement, premier chapitre de L'image-mouvement, le philosophe français se livre à une interprétation de celles d'Henri BERGSON : il s'agit de trois thèses sur le mouvement.

Première thèse : "vous ne pouvez pas reconstituer le mouvement avec des positions dans l'espace ou des instants dans le temps, c'est-à-dire avec des "coupes" immobiles...Cette reconstitution, vous ne la faites qu'en joignant aux positions ou aux instants l'idée abstraite d'une succession, d'un temps mécanique, homogène, universel et décalqué de l'espace, le même pour tous les mouvements. D'une part, vous aurez beau rapprocher à l'infini deux instants ou deux positions, le mouvement se fera dans l'intervalle entre les deux, donc derrière votre dos. D'une part, vous aurez beau diviser et subdiviser le temps, le mouvement se fera toujours dans une durée concrète, chaque mouvement aura donc sa propre durée qualitative. On oppose dès lors deux formules irréductibles : "mouvement réel vers durée concrètes", et "coupes immobiles + temps abstrait"." La découverte de l'image-mouvement, selon Gilles DELEUZE se trouve dans le premier chapitre de Matière et Mémoire, même si Henri BERGSON l'oublie ensuite... "Il y a d'une part une critique contre toutes les tentatives de reconstituer le mouvement avec l'espace parcouru, c'est-à-dire en additionnant coupes immobiles instantanées et temps abstrait. Il y a d'autre part la critique du cinéma, dénoncé comme une de ces tentatives illusoires, comme la tentative qui fait culminer l'illusion." En cela, le philosophe donne volontairement un autre énoncé au fait que selon Henri BERGSON, le mouvement  ne se confond pas avec l'espace parcouru. L'espace parcouru est passé, le mouvement est présent, c'est l'acte de parcourir. L'espace parcouru est divisible, et même indéfiniment divisible,tandis que le mouvement est indivisible, ou ne se divise pas sans changer de nature à chaque division.

Deuxième thèse (présente dans L'Evolution Créatrice -....) : Il y a deux illusions très différentes. "L'erreur, c'est toujours de reconstituer le mouvement avec des instants ou des positions, mais il y a deux façons de le faire, l'antique et la moderne. Gilles DELEUZE rentre dans l'analyse de la révolution scientifique, dans la foulée d'Henri BERGSON, "le cinéma semble être le dernier-né de cette lignée" qui va de la physique ancienne à la physique moderne : "la science moderne, doit se définir surtout par son aspiration à prendre le temps pour variable indépendante" (L'Evolution Créatrice). "(...) le cinéma est le système qui reproduit le mouvement en fonction du moment quelconque, c'est-à-dire en fonction d'instants équidistants choisis de façon à donner l'impression de continuité". 

Troisième thèse: "Si l'on essayait d'en donner une formule brutale, on dirait : non seulement l'instant est une coupe immobile du mouvement, mais le mouvement est une coupe mobile de la durée, c'est-à-dire du Tout ou d'un tout. ce qui implique que le mouvement exprime quelque chose de plus profond, qui est le changement dans la durée ou le tout. Que la durée soit changement, fait partie de sa définition même : elle change et ne cesses pas de changer. Par exemple, la matière se meut, mais elle ne change pas. Or le mouvement exprime un changement dans la durée ou dans le tout". De cela, il découle finalement que "s'il fallait définir le tout, on le définirait pas la Relation", qui n'est pas une propriété des objets. La pensée d'Emmanuel KANT, même si elle n'est pas d'emblée citée dans ce premier chapitre influe tout le long du livre : le changement pénètre les choses, les objets, et même si celles-ci semblent toujours les mêmes, le mouvement induit lui-même, par les relations qu'elles nouent entre elles dans le tout, des changements dans la manière dont ces objets se comportent.

C'est ce que Gilles DELEUZE exprime à la fin de ce chapitre : "A l'issue de cette troisième thèse, nous nous trouvons en fait sur trois niveaux : 

1 - les ensembles ou systèmes clos, qui se définissent par des objets discernables ou des parties distinctes ;

2 - le mouvement de translation, qui s'établit entre ces objets et en modifie la position respective ;

3 - la durée ou le tout, réalité spirituelle qui ne cesse de changer d'après ses propres relations.

 Le mouvement a donc deux faces, en quelque sorte. D'une part il est ce qui se passe entre objets ou parties, d'autre part ce qui exprime la durée ou le tout. Il fait que la durée, en changeant de nature, se divise dans les objets, et que les objets, en s'approfondissant, en perdant leurs contours, se réunissent dans la durée."

   Le premier chapitre de Matière et Mémoire (que nous conseillons de lire avant le livre de Gilles DELEUZE pour mieux le comprendre) expose donc une thèse profonde : il n'y a pas seulement des images instantanées, c'est-à-dire des coupes immobiles du mouvement ; il y a des images-mouvement qui sont des coupes mobiles de la durée ; il y a enfin des images-temps, des images-relations, des images-volume, au-delà du mouvement même...

                                Le deuxième chapitre explique les notions de cadre et de plan, du cadrage et de découpage des images. De nombreux films (Intolérance, Les Niebelengen, La maison du docteur Edwards...) servent d'exemple à ces définitions.

                                         Le montage, détermination du Tout au sens bergsonien est expliqué ensuite dans ses trois formes : alternances des parties différenciées, celle des dimensions relatives, celle des actions convergentes. "C'est une puissante représentation organique qui entraîne ainsi l'ensemble et ses parties. Le cinéma américain en tirera sa forme la plus solide : de la situation d'ensemble à la situation rétablie ou transformée, par l'intermédiaire d'un duel, d'une convergence d'actions. Le montage américai est organico-actif. Il est faux de lui reprocher de s'être subordonné à la narration ; c'est le contraire, c'est la narrativité qui découle de cette conception du montage. Dans Intolérance, Griffith découvre que la représentation organique peut être immense, et englober non seulement des familles et une société, mais des millénaires et des civilisations différentes. là, les parties brassées par le montage parallèle seront les civilisations mêmes. Les dimensions relatives échangées iront de la cité du roi au bureau du capitaliste. Et les actions convergentes ne seront pas seulement les duels propres à chaque civilisation, la course des chars dans l'épisode babylonien, la course de l'auto et du train dans l'épisode moderne, mais les deux courses convergeront elles-mêmes à travers les siècles, dans un monde accéléré qui superpose Babylone et l'Amérique. Jamais une telle unité organique ne se sera dégagée, par le rythme, de parties si différentes et d'actions si distantes."

De Griffits à Eisenstein, de René Clair à Epstein, les réalisateurs ont inventé le montage. "La seule généralité du montage, c'est qui met l'image cinématographique en rapport avec le tout, c'est-à-dire avec le temps conçu comme l'Ouvert. Il donne ainsi une image indirecte du temps, à la fois dans l'image-mouvement particulière et dans le tout du film. C'est d'une part le présent variable, et d'autre part l'immensité du futur et du passé. Il nous a semblé que les formes de montage déterminaient différemment ces deux aspects. Le présent variable pouvait devenir intervalle, bond qualitatif, unité numérique, degré intensif, et le tout, tout organique, totalisation dialectique, totalité démesurée du sublime mathématique, totalité intensive du sublime dynamique."

                                                 L'image-mouvement et ses trois variétés (Chapitre quatre) est un second commentaire de la pensée d'Henri BERGSON. De ce second commentaire, Gilles DELEUZE  tire entre autres le fait que "jamais un film n'est fait d'une seule sorte d'images : aussi appelle-t-on montage la combinaison des trois variétés. le montage (...) est l'agencement des images-mouvement, donc l'interagencement des images-perception, images-affection, images-action. reste qu'un film, du moins dans ses caractéristiques les plus simples, présente toujours une prédominance d'un type d'image : on pourra parler d'un montage actif, perceptif ou affectif selon le type prédominant." L'auteur définit ces trois types d'images en prenant surtout des exemples : image-perception : la foule vue de dos dans L'homme que j'ai tué de Lubitsch, à hauteur de mi-homme, laisse un intervalle qui correspond à la jambe manquante d'un mutilé ; c'est par cet intervalle qu'un autre mutilé, cul-de-jatte, verra le défilé qui passe : image-action dans Mabuse le Joueur de Fritz Lang, une action organisée segmentée dans l'espace et dans le temps; avec les montres synchronisées qui scandent le meurtre dans le train, la voiture qui emporte le document volé, le téléphone qui prévient Mabuse ; image-affection dans le film de jeanne d'Arc de Dreyer, dans le visage de Jean et dans la plupart des gros plans en général. "Au trois sortes de variétés, on peut faire correspondre trois sortes de plans spatialement déterminés : le plan d'ensemble serait surtout une image-perception, le plan moyen une image-action, le gros plan, une image-affection." En même temps, "chacune de ces trois images-mouvement est un point de vue sur le tout du film, une manière de saisir ce tout, qui devient affectif dans le gros plan, actif dans le plan moyen, perceptif dans le plan d'ensemble, chacun de ces plans cessant d'être spatial pour devenir lui-même une "lecture" de tout le film".

                                               Les chapitres suivants développent ce que le philosophe français entend par image-perception (Chapitre 5), l'image-affection (Chapitres 6 et 7) et l'image-pulsion (Chapitre 8). L'image-pulsion décrit ce passage de l'affect à l'action dans un film. L'image-pulsion, coincée entre l'image-affection et l'image-action, que l'auteur trouve dans le naturalisme de certains films (de Losey, de Stroheim ou de Bunuel), veut traduire l'action en partout d'une pulsion - violente d'une certaine manière - qui émane des individus dépeints. Comme si l'action était de toute manière obligatoire, vu le type de pulsions qui les anime. Il y a une certaine morbidité dans l'atmosphère de ce genre de film, traduite par le traitement de l'image (clair-obscurs, ombres...) qui fait ressortir une sorte de fatalité dans le déroulement de l'action. Dans le cinéma fantastique et dans certains mélodrames, l'action apparaît comme la pulsion déteinte sur tout l'environnement des personnages, par ceux-ci...

                                               Les chapitres 9 et 10 expliquent l'image-action dans sa grande forme et dans sa petite forme. Par grande forme, il faut entendre, ce qui part de la situation et va vers l'action. Les affects et les pulsions n'apparaissent plus qu'incarnés dans des comportements, sous forme d'émotions ou de passions qui les règlent et les dérèglent. L'auteur désigne-là le Réalisme, tendance déjà présente dans l'expressionnisme. Par petite forme, il faut entendre celle qui va de l'action à la situation, l'action modifiant la situation. Par la représentation des actions qui s'enchainent apparaissent la situation.

                                            Les figures ou la transformation des formes constituent la matière de l''avant-dernier chapitre. Il explore la complexité d'applications de ces deux formes. Les questions budgétaires interviennent dans les moyens mis à l'écran mais la petite forme, pour s'exprimer et se développer a besoin d'écran large, de décors et de couleurs riches, autant que la grande. En regardant les films, on peut se rendre compte de la préférence des réalisateurs dans la mise en scène, même s'ils empruntent  parfois l'une ou l'autre des deux formes.

                                                          Le dernier chapitre sur la Crise de l'image-action s'appuie essentiellement sur la pratique et la théorie du cinéma d'Alfred Hitchcock. Ce que Gilles DELEUZE appelle la crise de l'image-action, même s'il admet que c'est l'état constant du cinéma, c'est la mise en cause de la structure Situation-Action-Situation et de la structure Action-Situation-Action, en tant que points de départ et d'arrivée de l'histoire à l'écran. Ces deux structures possédant en commun de rendre prévisible ce qui va se passer. Cette crise a des raisons, qui prévalent pleinement après la guerre, sociales, économiques, politiques, morales...L'écroulement du rêve américain, la saturation d'images de films fonctionnant toujours sur le même mode..."Nous ne croyons plus guère qu'une situation globale puisse donner lieu à une action capable de la modifier. Nous ne croyons pas davantage qu'une action puisse forcer une situation à se dévoiler même partiellement. Tombent les illusions les plus "saines". Ce qui est d'abord compromis, partout, ce sont les enchaînements situation-action, action-réaction, excitation-réponse, bref, les liens sensori-moteurs qui faisaient l'image-action. Le réalisme, malgré toute sa violence, ou plutôt avec toute sa violence qui reste sensori-motrice, ne rend pas compte de ce nouvel état des choses où les synsignes se dispersent et les indices se brouillent. Nous avons besoin de nouveau signes. Une nouvelle sorte d'images naît, qu'on peut tenter d'identifier dans le cinéma américain d'après guerre, hors d'Hollywood."

 

                       Après deux chapitres très théoriques donc, Gilles DELEUZE définit ce qu'il entend par l'image-mouvement, en commençant par l'image-perception. Parallèlement, il définit dix-sept  signes de reconnaissances qui renvoient à l'un des six types d'images. Il s'agit bien d'un texte de philosophie, entre la logique et la psychosociologie. Aussi dans le texte, le chose et la perception de la chose sont une seule et même chose mais rapportée à deux systèmes de référence distinctes. La chose, c'est l'image telle qu'elle est en soi, telle qu'elle se rapporte à toutes les autres images dont elle subit intégralement l'action et sur lesquelles elle réagit immédiatement. Dans la perception ainsi définie, il n'y a jamais autre ou plus que dans la chose : au contraire il y a "moins". Nous percevons la chose, moins ce qui ne nous intéresse pas en fonction de nos besoins. Par intérêt ou besoin, il faut entendre les lignes et points que nous retenons de la chose en fonction de notre force réceptrice, et les actions que nous sélectionnons en fonction des réactions retardées dont nous sommes capables. Ce qui est une manière de définir le premier mouvement matériel de la subjectivité : elle est soustractive. Tout le long du texte de Gilles DELEUZE, c'est réellement une perception très kantienne de la réalité que nous ressentons. 

   Avec le cinéma classique, nous allons de la perception totale objective qui se confond avec la chose à une perception subjective qui se distingue par simple élimination ou soustraction. C'est cette perception subjective unicentrée qu'on appelle perception proprement dite. Et c'est le premier avatar de l'image-mouvement : quand on la rapporte à un centre d'indétermination, elle devient image-perception.

    Lorsque l'univers des images-mouvement est rapporté à une de ces images spéciales qui forme un centre en lui, l'univers s'incurve et s'organise en l'entourant. On continue d'aller du monde au centre, mais le monde a pris une courbure, il est devenu périphérie, il forme un horizon. On est encore dans l'image-perception, mais on entre dans l'image-action. En effet la perception n'est qu'un côté de l'écart, c'est la réaction retardée du centre d'indétermination. Or ce centre n'est capable d'agir en ce sens, c'est-à-dire d'organiser une réponse imprévue, que parce qu'il perçoit et a reçu l'excitation sur une face privilégiée, éliminant le reste. Ce qui revient à rappeler que toute perception est d'abord sensori-motrice...SI le monde s'incurve autour du centre perceptif, c'est donc déjà du point de vue de l'action dont la perception est inséparable. Par l'incurvation, les choses perçues me tendent leur face utilisable, en même temps que ma réaction retardée, devenue action, apprend à les utiliser... C'est le même phénomène d'écart qui s'exprime en terme de temps dans mon action et en en terme d'espace dans ma perception : plus la réaction cesse d'être immédiate et devient véritablement action possible, plus la perception devient distante et anticipatrice, et dégage l'action virtuelle des choses. 

     Tel est donc le deuxième le deuxième avatar de l'image-mouvement : elle devient image-action. On passe insensiblement de la perception à l'action. L'opération considérée n'est plus l'élimination, la sélection ou le cadrage mais l'incurvation de l'univers, d'où résultent à la fois l'action virtuelle des choses sur nous et notre action possible sur le choses. C'est le second aspect matériel de la subjectivité.

      Mais l'intervalle ne se définit pas seulement par la spécialisation de ces deux faces-limites, perceptive et active. Il y a l'entre-deux. L'affection, c'est ce qui occupe l'intervalle, ce qui l'occupe sans le remplir ni le combler. Elle surgit dans le centre d'indétermination, c'est-à-dire dans le sujet, entre une perception troublante à certains égards et une action hésitante. Ellle est donc coincidence du sujet et de l'objet ou la façon dont le sujet se perçoit lui-même, ou, plutôt s'éprouve et se ressent "du dedans".

        Dans le cinéma réaliste, c'est le couple perception-action qui est privilégié. Il articule des milieux et des comportements, des milieux qui actualisent et des comportements qui incarnent. Le cinéma naturaliste ne fait qu'opposer deux milieux particuliers : le milieu des mondes dérivés et celui des mondes originaires. Une pulsion n'est pas un affect, parce qu'elle est une impression, au sens le plus fort, et non pas une expression. (Ciné-club de Caen).

 

 

                           Au-delà de l'image-mouvement commence le deuxième ouvrage, L'image-temps. Il s'agit pour Gilles DELEUZE, à travers l'examen du néo-réalisme italien ou de la nouvelle vague française de montrer un type de renversement. Il décrit en fait un triple renversement : "Il fallait que l'image se libère des liens sensori-moteurs, qu'elle cesse d'être image-action pour devenir image optique, sonore (et tactile) pure. Mais celle-ci ne suffisait pas : il fallait qu'elle entre en rapport avec d'autres forces encore, pour échapper elle-même au monde des clichés. Il fallait qu'elle s'ouvre sur des révélations puissantes et directes, celle de l'image-temps, de l'image lisible et de l'image pensante. C'est ainsi que les opsignes et sonsignes renvoient à des "chronosignes", des lectosignes" et des "noosignes". Comme souvent lorsqu'un philosophe veut exprimer des idées nouvelles, il forge des nouveaux mots : lectosigne renvoie au lekton grec ou au dictum latin, qui désigne l'exprimé d'une proposition, indépendamment du rapport de celle-ci à son objet. De même pour l'image quand elle est saisie intrinsèquement, indépendamment de son rapport avec un objet supposé extérieur. 

                           Pour éclaircir son propos, Gilles DELEUZE récapitule dans le chapitre 2 le vocabulaire des images et des signes. Directement, il s'agit de savoir si l'image peut être comprise comme signe ou ensemble de signes, si le cinéma doit être considéré comme un langage. Or nombre de difficultés résident dans le fait que l'on veut assimiler l'image cinématographiques à un énoncé. Prenant à contre-pied Pasolini, l'auteur pense que la langue de la réalité qu'est l'image-mouvement n'est pas du tout un langage. Il préfère de loin se référer à Peirce qui inventa la sémiotique, beaucoup plus large que la linguistique. Mais même là, il prend le terme signe en un tout autre sens que le philosophe américain : "c'est une image particulière qui renvoie à un type d'image, soit du point de vue de sa composition bipolaire, soit du point de vue de sa genèse". 

"L'image-mouvement a deux faces, l'une par rapport à des objets dont elle fait varier la position relative, l'autre par rapport à un tout dont elle exprime un changement absolu. Les positions sont dans l'espace, mais le tout qui change est dans le temps. Si l'on assimile l'image-mouvement au plan, on appelle cadrage la première face du plan tournée vers les objets, et montage l'autre face tournée vers le tout. D'où une première thèse : c'est le montage lui-même qui constitue le tout et nous donne ainsi l'image du temps. Il est donc l'acte principal du cinéma. Le temps est nécessairement un représentation indirecte, parce qu'il découle du montage qui lie une image-mouvement à une autre. C'est pourquoi la liaison ne peut pas être une simple jusxtaposition : le tout n'est pas plus une addition que le temps une succession de présents." Gilles DELEUZE s'appuie sur les travaux de Jean-Louis SCHEFER pour montrer que "l'image-mouvement ne reproduit pas un monde, mais constitue un monde autonome, fait de ruptures et de disproportions, privé de tous ses centres, s'adressant comme tel à un spectateur qui n'est plus lui-même centre de sa propre perception : (...) l'aberration de mouvement propre à l'image cinématographique libère le temps de tout enchainement, elle opère une présentation directe du temps en renversant le rapport de subordination qu'il entretient avec le mouvement normal ; le cinéma est la seule expérience dans laquelle le temps m'est donné comme une perception." Les études de Vertov et de Tarkovsky, entre autres, l'aident à faire concevoir cet aspect des choses. 

                            Un troisième commentaire de Bergson, intitulé Du souvenir aux rêves, reprend la problématique de la perception de la réalité, avec une confrontation avec un ensemble de phénomènes, connus bien avant les débuts du cinéma, amnésie, hypnose, hallucination, délire, vision des mourants, cauchemar et rêve. Nombre de réalisateurs veulent montrer par des images le vécu intérieur des personnages et ne se contentent pas de l'image-action. 

                              Dans Les cristaux de temps, titre du chapitre 4, l'auteur veut décrypter le travail de la mémoire des images, qui ne font pas seulement que se présenter en temps qu'images, mais aussi en tant de représentant d'autres images. "Le cinéma ne présente pas seulement des images, il les entoure d'un monde. C'est pourquoi il a cherché très tôt des circuits de plus en plus grands qui uniraient un image actuelle à des images-souvenir, des images-rêve, des images-monde."

                                Un quatrième commentaire de Bergson traite des Pointes de présent et nappes de passé. "Le cristal révèle une image-temps directe, et non plus une image indirecte du temps qui découlerait du mouvement. Il n'abstrait pas le temps, il fait mieux, il en renverse la subordination par rapport au mouvement. le cristal est comme une ratio cognoscendi du temps, et le temps, inversement, est ratio essendi. Ce que le cristal révèle ou fait voir, c'est le fondement caché du temps, c'est-à-dire sa différenciation en deux jets, celui des présents qui passent et celui des passés qui se conservent. A la fois le temps fait passer le présent et conserve en soi le passé. Il y a donc déjà deux images-temps possibles, l'une fondée sur le passé, l'autre sur le présent." Ce début abstrait du chapitre est heureusement traduit par la suite en reprenant de nombreuses réflexions de réalisateurs et de passages très courts de films. il faut tout de même une certaine culture cinématographique pour suivre le fil du raisonnement. "Dans le cinéma, dit Resnais, quelque chose doit se passer "autour de l'image, derrière l'image et même à l'intérieur de l'image. C'est ce qui arrive quand l'image devient image-temps. Ce monde est devenu mémoire, cerveau, superposition des âges ou des lobes, mais le cerveau lui-même est devenu conscience, continuation des âges, création ou poussée de lobes toujours nouveaux, recréation de matière à la façon du styrène. L'écran même est la membrane cérébrale où s'affrontent immédiatement, directement, le passé et le futur, l'intérieur et l'extérieur, sans distance assignable, indépendamment de tout point fixe (...). L'image n'a plus pour caractères premiers l'espace et le mouvement, mais la topologie et le temps."

                                      Gilles DELEUZE entend nous faire toucher l'essentiel du cinéma dans le chapitre sur Les puissances du faux. Ce qui nous intéresse surtout ici, c'est comment l'illusion de ces images-temps, qui paraissent montrer la réalité, possède une telle emprise sur notre conscience, et aussi de savoir comment, alors que ce qui est montré est forcément très partiel de ce que nous voyons en l'absence de l'écran, apparait non seulement intelligible mais vrai. "Ce qui compte, c'est que, décors ou extérieurs, le milieu décrit soit posé comme indépendant de la description que la caméra en fait, et vaille pour une réalité supposée préexistante". Que ce soit pour la description ou la narration, tous les effets mis dans l'image doivent permettre une continuité entre la réalité et le vécu, le tangible et le rêve. La narration peut être véridique, elle peut se faire essentiellement falsifiante. A la lecture de ce chapitre, nous nous rendons compte que les exemples pris sont chez des réalisateurs qui se situent à la marge de la production cinématographique, et précisément parce qu'ils dévoilent les procédés de fabrication d'une réalité mise dans l'écran : Lang, Premimger, Cassavettes mais surtout Welles ou Godard et des tenants du cinéma-réalité comme Jean Rouch sont mis à contribution pour montrer la fonction de fabulation de l'image. La difficulté même à traduire la réalité dans les documentaires, sans opérer des choix simplificateurs de ce qui est montré révèle en quelque sorte la plus grande possibilité (facilité) de montré le faux, en le faisant paraitre véridique. L'auteur ne dit pas nettement ce qui précède, et ses développements sur l'image-temps peuvent parfois égarer, si l'on ne se livre pas à une lecture très attentive du texte...

                                      Le chapitre sur La pensée et le cinéma revient souvent sur des thèmes débattus chez les pionniers du cinéma. Thèmes qui apparaissent poussiéreux justement parce que la production cinématographique dans son ensemble est tombé dans une médiocrité qui met en avant le pouvoir excitant de l'image. le cinéma meurt de sa médiocrité quantitative selon Gilles DELEUZE, mais cela n'empêche pas l'existence de véritables oeuvres qui permettent de développer tout de même une pensée du cinéma. Il cite la thèse de Paul VIRILIO, l'analyse la plus pessimiste de la situation du cinéma : "Il n'y a pas eu détournement, aliénation dans un art de masses que l'image-mouvement aurait d'abord fondé, c'est au contraire dès le début que l'image-mouvement est liée à l'organisation de guerre, à la propagande d'Etat, au fascisme ordinaire, historiquement et essentiellement ." (Cahiers du cinéma-Editions de l'Etoile, Guerre et cinéma I, Logistique de la perception). Par ailleurs, le cinéma semble lié dès le début à la production collective de rêves. Le cinéma ne raconte pas des histoires, il fait participer à des rêves collectifs. Gilles DELEUZE écrit à la fin de ce chapitre : "De trois points de vue, le cinéma moderne développe ainsi de nouveaux rapports avec la pensée : l'effacement d'un tout ou d'une totalisation des images, au profit d'un dehors qui s'insère entre elles ; l'effacement du monologue intérieur comme tout du film, au profit d'un discours et d'une vision indirects libres ; l'effacement de l'unité de l'homme et du monde, au profit d'une rupture qui ne nous laisse plus qu'une croyance en ce monde-ci". Ainsi, pour l'auteur, le cinéma, loin de développer et l'élargir des horizons opérerait-il un émiettement de la perception du monde, sans doute très au diapason d'un individualisme généralisé. En tout cas, cette fin de chapitre laisse t-il le loisir d'y réfléchir car le cinéma siscite sans doute bien des effets contradictoires... Car l'auteur même oppose au pessimisme de Paul VIRILIO, l'espoir que développe Artaud de penser au cinéma par le cinéma. 

                                                   C'est à cette possibilité de penser le cinéma par le cinéma que s'attache le chapitre 8 intitulé Cinéma, corps et cerveau, pensée. 

                                                   L'avant-dernier chapitre revient sur la rupture essentielle qui s'est opérée dans Les composants de l'image, avec l'apparition du parlant, la rupture d'avec le muet. "Qu'arrive t-il avec le cinéma parlant? L'acte de parole ne renvoie plus à la seconde fonction de l'oeil, il n'est plus lu, mais entendu. Il devient direct, et récupère les traits distinctifs du "discours" qui se trouvaient altérés dans le muet ou l'écrit (au sens de Benveniste, le trait distinctif du discours, c'est la relation de personne Je-Tu). Gilles DELEUZE analyse alors les différentes composantes de la bande sonore (bruits, musique, paroles, voix off) : un nouveau régime de l'image s'impose. Il consiste en ce que "les images, les séquences ne s'enchainent plus par coupures rationnelles, qu'ils terminent la première ou commencent la seconde, mais se ré-enchainent sur des coupures irrationnelles, qui n'appartiennent plus à aucune des deux et valent pour elles-mêmes (interstices)."  L'auteur se concentre sur ces coupures et constate une autonomisation de la bande sonore par rapport à l'image. "L'image visuelle et l'image sonore sont dans un rapport spécial, un rapport indirect libre. Nous ne sommes plus en effet dans le régime classique où un tout intérioriserait les images et s'extérioriserait dans les images, constituant une représentation indirecte du temps, et pouvant recevoir de la musique une présentation direct. Maintenant, ce qui est devenu direct, c'est une image-temps pour elle-même, avec ses deix faces dissymétriques, non totalisantes, mortelles en se touchant, celle d'un dehors plus lointain que tout extérieur, celle d'un dedans plus profond que tout intérieur, ici où s'élève et s'arrache une parole musicale, là où le visible se recouvre ou s'enfouit."

                                                  Les premières lignes du dernier chapitre, Conclusions, résument ce qui précède : "Le cinéma n'est pas langue, universelle ou primitive, ni même langage. Il met à jour une matière intelligible, qui est comme un présupposé, une condition, un corrélat nécessaire à travers lequel le langage construit ses propres "objets" (unités et opérations signifiantes). Mais ce corrélat, même inséparable, est spécifique : il consiste en mouvements et procès de pensée (images prélinguistiques), et en points de vue pris sur ces mouvements et procès (signes présignifiants). Il constitue toute une "psychomécanique", l'automate pirituel, ou l'énonçable d'une langue, qui possède sa logique propre. La langue en tire des énoncés de langage avec des unités et des opérations signifiantes, mais l'énonçable lui-même, ses images et ses signes, sont d'une autre nature. (Gilles DELEUZE rejoint ici Jean MITRY). (...) Il nous a semblé que le cinéma, précisément par ses vertus automatiques ou psychomécaniques, était le système des images et des signes prélinguistiques, et qu'il reprenait les énoncés dans des images et des signes propres à ce système (l'image lue du cinéma muet, la composante sonore de l'image visuelle dans le premier stade du parlant, l'image sonore elle-même dans le seconde stade du parlant). C'est pourquoi la coupure du muet au parlant n'a jamais paru l'essentiel dans l'évolution du cinéma. En revanche nous a paru essentielle, dans ce système des images et des signes, la distinction de deux sortes d'images avec leurs signes correspondants, les images-mouvements, et les images-temps qui ne devaient surgir ou se développer qu'ultérieurement. Les kinostructures et les chronogenèses sont les deux chapitres d'une sémiotique pure." L'auteur prend la figure de l'automate pour caractériser cette psychomécanique, l'automate au sens de "grand automate spirituel qui marque l'exercice le plus haut de la pensée, la manière dont la pensée pense et se pense elle-même, dans le fantastique effort d'un autonomiee" et de manière contradictoire et complémentaire, l'automate au sens "de l'automate psychologique, qui ne dépend plus de l'extérieur (non pas) parce qu'il est autonome mais parce qu'il est dépossédé de sa propre pensée, et obéit à une empreinte intérieure qui se développe seulement en visions ou en actions rudimentaires". Le cinéma serait selon Gilles DELEUZE l'automatisme devenu art spirituel. Cette réflexion s'insère dans une réflexion globale sur le machinisme caractéristique du XXème siècle; Il se refère aux études de Krackauer (De Caligari à Hitler) sur le cinéma allemand : il a montré selon lui, "comment le cinéma expressionniste reflétait la montée de l'automate hitlérien dans l'âme allemande". Dans la suite du texte, nous ne pouvons que remarquer le glissement de l'objet de la réflexion de l'auteur, du cinéma à la télévision, à l'image électronique. Avec la nouvelle technique audio-visuelle, c'est un nouveau automatisme spirituel qui se met en place, une nouvelle esthétique qui influe sur les esprits. il se recentre ensuite sur sa problématique image-mouvement et image-temps : il n'y a plus de situation sensori-motrice, mais une situation purement optique et sonore, "où le voyant a remplacé l'actant". "Nous sommes dans la situation d'une image actuelle et de sa propre image virtuelle, si bien qu'il n'y a plus d'enchainements du réel avec l'imaginaire, mais indiscernabilité des deux, dans un perpétuel échange". Par là, l'auteur suggère plus qu'il ne l'écrit que l'univers mental dans lequel nous baignons mélange le réel et l'imaginaire, mais aussi le vrai et le faux, dans la représentation que nous nous faisons de la réalité.

         Au centre de sa réflexion figure bien le pouvoir de fabulation (en ce sens de transformer le faux en vraisemblable et le vraisemblable en vrai) de l'image. Le cinéma constitue une illustration de sa réflexion de fond sur le fait que l'esprit humain dépend d'un appareil sensori-moteur qui l'oblige à comprendre et à agir dans l'urgence, d'aller au plus simple pour agir le plus efficacement possible. Le facteur temps est crucial dans le fonctionnement de cet appareil. Cela a des conséquences profondes que l'auteur n'aborde pas sur notre capacité à agir de manière adéquate dans la société, sur tous les plans, à commencer par notre capacité de jugement sur les situations.

 

         Il se passe quelque chose dans le cinéma moderne qui n'est ni plus beau, ni plus profond, ni plus vrai que dans le cinéma classique mais seulement autre. C'est que le schème sensori-moteur ne s'exerce plus, mais n'est pas davantage dépassé, surmonté. Il est brisé du dedans. Des personnages pris dans des situations optiques ou sonores, se trouvent condamnés à l'errance ou à la balade. Ce sont de purs voyants, qui n'existent plus que dans l'intervalle de mouvement et n'ont même pas la consolation du sublime, qui leur ferait rejoindre la matière ou conquérir l'esprit. Ils sont plutôt livrés à quelque chose d'intolérable qui est leur quotidienneté même. C'est là que se produit le renversement : le mouvement n'est plus seulement aberrant, mais l'aberration vaut pour elle-même et désigne le temps comme sa cause principale. "Le temps sort de ses gonds" : il sort des gonds que lui assignaient les conduites dans le monde, mais aussi les mouvements du monde. Ce n'est pas le temps qui dépend su mouvement, c'est le mouvement aberrant qui dépend du temps. Au rapport, situation sensori-motrice entrainant Image indirecte du temps, se substitue une situation non localisable, situation optique et sonore pure entrainant Image directe du temps. (Ciné-club de Caen).

 

      Si nous avons tenons à insérer à la fin de chaque examen des deux livres, le commentaire-résumé fait par le Ciné-Club de Caen, c'est finalement parce que la postérité de ceux-ci est bien plus grande dans les milieux cinéphiles en général que dans les milieux de la philosophie ou de la psychosociologie. Pour les philosophes, ces deux ouvrages ne constituent qu'une illustration d'une réflexion globale, alors que, vu la place des images dans notre société, ils auraient mérité de plus amples interrogations. Pour notre part, l'influence du cinéma sur les conflits, ou même simplement la représentation de ces conflits, peut se voir à partir de l'impact des images sur notre façon de voir les choses, tel que le décrit l'auteur. A partir de ces textes, même si cela est peut-être limité par l'examen d'une filmographie finalement réduite (même si c'est la meilleure part), nous pouvons percevoir comment s'opère l'influence, que nous pourrions qualifier d'insidieuse, de la représentation des conflits. Surtout, nous comprenons sans doute mieux qu'il y a en a une et par quels procédés elle se fait. 

 

   Gilles DELEUZE, Cinéma 1, L'image-mouvement, Les éditions de minuit, 2010, 298 pages ; Cinéma 2, L'image-temps, Les éditions de minuit, 2009, 379 pages

 

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17 mai 2010 1 17 /05 /mai /2010 14:21

          CONFUCIUS (551-479 AV JC?), ce nom étant la traduction effectuée par des jésuites missionnaires à partir du XVIème siècle du chinois Kongfuzi (littéralement Maître Kong), n'a pas écrit lui-même ce texte portant ce titre globalisant, Les Entretiens (Lun Yu). Il s'agit d'une compilation effectuée par des adeptes et des adeptes d'adeptes des conversations, qui semblent menées à bâtons rompus entre le maître et ses disciples. Pour un occidental habitué à un exposé philosophique "en bonne et due forme", Les entretiens dont les phrases commencent invariablement par "Le maître dit" ou "Un tel dit", ou encore "Un tel demande", peuvent rebuter. La seule analogie de forme, mais on en est loin, car il y a de ce côté vraiment exposé systématisé, peut se trouver dans les dialogues de PLATON ou d'ARISTOTE, ou d'autres philosophes grecs et latins. Anecdotes, maximes, brèves paraboles et propos familiers sont arbitrairement, semble t-il , répartis en vingt sections, et le plus souvent mal situés historiquement. Il s'agit là pourtant, selon la sinologie actuelle, des seuls propos réellement attribuables à CONFUCIUS.

 

      Les Entretiens forment le point de départ d'une philosophie chinoise qui ne finit pas d'influencer mêmes les mentalités contemporaines de millions d'êtres humains. Dans les Entretiens se fait entendre, selon Anne CHENG, "pour la première fois dans l'histoire chinoise la voix de quelqu'un qui parle en son propre nom, à la première personne, prenant ainsi la dimension d'un véritable auteur. La parole de CONFUCIUS est d'emblée et résolument axée sur l'homme et la notion de l'humain, enjeu central de cet avènement philosophique."

       Trois pôles se dégagent de ces bribes de conversations dans lesquelles il peut être difficile d'entrevoir de système, ni même de sujets ou de thèmes traités de façon développée :

- l'apprendre ;

- la qualité humaine ;

- l'esprit rituel.

 

           Dès le chapitre premier, le sujet de la toute première phrase est l'apprendre :

"Le Maître dit : "N'est-ce pas un joie d'étudier, puis le moment venu, de mettre en pratique ce que l'on a appris? N'est-ce pas un bonheur d'avoir des amis qui viennent de loi? Et n'est-il pas un honnête homme celui qui, ihonré du monde, n'en conçoit nu dépit?" Ou alors, car il existe plus de trente traductions différentes des Entretiens (cette dernière tentant d'en restituer la poésie, même en passant du chinois au français, exercice bien difficile) : "Apprendre quelque chose pour pouvoir le vivre à tout moment, n'est-ce pas là source de grand plaisir? Recevoir un ami qui vient de loin, n'est-ce pas la plus grande joie? Etre méconnu des homme sans en prendre ombrage, n'est-ce pas le fait de l'homme de bien?"

  Il ne s'agit pas pour le philosophe chinois d'endoctriner, mais d'inciter à l'apprentissage, étant donné qu'il s'adresse tout de même à des lettrés qui connaissent quasiment par coeur les textes anciens. Apprendre, c'est d'abord apprendre à être humain, à devenir un homme de qualité, à l'opposé de l'homme petit ou de l'homme de peu. Cette opposition revient comme un leitmotiv tout au long des Entretiens, qui sont destinés, ne l'oublions pas,  d'abord, à des membres de la noblesse et à des princes. "L'homme de bien connaît le Juste, l'homme de peu ne connaît que le profit" (IV, 16 - chapitre IV, phrase 16) ou "Le maître dit : "L'honnête homme envisage les choses du point de vue de la justice, l'homme vulgaire, du point de vue de son intérêt". "L'homme de bien est impartial et vise à l'universel ; l'homme de peu, ignorant l'universel, s'enferme dans le sectaire" (II, 14) ou "Le Maître dit : "L'honnête homme considère le bien universel et non l'avantage particulier, tandis que l'homme vulgaire ne voit que l'avantage particulier et non le bien universel."

  Apprendre, c'est apprendre le sens de l'humain (ren). "Le ren (...) est ce qui constitue d'emblée l'homme comme être moral dans le réseau de ses relations avec autrui, dont la complexité pourtant harmonieuse est à l'image de l'univers lui-même. La pensée morale, dès lors, ne saurait porter sur la meilleure façon d'instaurer une relation désirable entre les individus ; c'est au contraire le lien moral qui est premier en ce qu'il est fondateurs et constitutif de la nature de tout être humain" (Anne CHENG). Le ren est un idéal placé très haut, que personne n'atteint (ni même lui), un pôle vers lequel il faut tendre à l'infini. Alors que CONFUCIUS parle constamment de ren, il n'en donne jamais une définition, et il refuse même d'en donner une. Aux questions de ses disciples, il répond par touches successives et sa réponse varie selon l'interlocuteur qu'il a en face de lui. 

   "Pratiquer le ren, c'est commencer par soi-même : vouloir établir les autres autant qu'on veut s'établir soi-même, et souhaiter leur accomplissement autant qu'on souhaite le sien propre. Puise en toi l'idée que tu veux faire pour les autres - voilà qui te mettra dans le sens du ren! (VI, 28). La mansuétude dictée par le sens de la réciprocité, si l'on suit toujours Anne CHENG, n'est rien de moins que le fil conducteur qui permet de comprendre le ren et donne son unité à la pensée de CONFUCIUS. La vertu du Milieu juste et constant, cette exigence sans limites envers soi-même, est le bien suprême vers lequel tend toute vie dont le devenir passe nécessairement par le changement et l'échange. Le philosophe insiste un peu partout dans les Entretiens sur le travail sur soi-même qui doit permettre l'expression de la mansuétude.

     La relation qui fonde en nature l'appartenance de tout individu au monde comme à la communauté humaine est celle du fils à son père. La piété filiale est la clé de voûte du ren.  A la piété filiale qui s'exprime du fils vers le père, répond la bonté paternelle du père vers le fils. A la loyauté des sujets vers le prince répond la bienveillance du prince vers ses sujets, de proche en proche, suivant la hiérarchie sociale.

    Se comporter humainement, c'est aussi se comporter rituellement. "Yan Hui demande ce qu'est le ren. Le Mitre dit : Vaincre son ego pour se replacer dans le sens des rites, c'est là le ren. Quiconque s'en montrerait capable, ne serait-ce qu'une journée, verrait le monde entier rendre hommage à son ren. N'est-ce pas de soi-même, et non des autres, qu'il faut en attendre l'accomplissement? Yan Hui : Pourriez-vous m'indiquer la démarche à suivre? Le maître : Ce qui est contraire au rituel, ne le regarde pas, ne l'écoute pas ; ce qui est contraire au rituel, n'en parle pas et n'y commets pas tes actions." (XII, 1) ou "Yan Hui interrogea Confucius sur la vertu suprême. Le Maître dit : Pour pratiquer la vertu suprême, il faut se dominer et rétablir les rites. Qui pourrait un jour se dominer et rétablir les rites verrait le monde entier s'incliner devant sa vertu suprême. Pour pratiquer la vertu suprême, sur qui s'appuyer, sinon sur soi-même?" Yan Hui dit : Pourriez-vous m'indiquer une méthode pratique? Le Maître dit : Ne regardez rien de contraire aux rites; n'écoutez rien de contraire aux rites; ne dites rien de contraire aux rites, ne faites rien de contraire aux rites. Yan Hui dit : Bien que je ne sois pas doué, je vais tâcher de faire comme vous dites."

Dans l'esprit de CONFUCIUS, le ren et l'esprit rituel (li) sont indissociables. La dimension rituelle de l'humanisme confucéen, écrit Anne CHENG, "lui confère une qualité esthétique, non seulement dans la beauté formelle du geste et le raffinement subtil du comportement, mais du fait qu'il y a là une éthique qui trouve sa justification en elle-même, dans sa propre harmonie. D'où l'association naturelle des rites et de la musique, expression par excellence de l'harmonie."

 

 

       Par rapport au supra-humain, les Entretiens affirment que le sacré n'est plus tant le culte rendu aux divinités, mais la conscience morale, individuelle, la fidélité à toute épreuve à la Voie (Dao), source de tout bien. L'homme de bien doit savoir sacrifier tous les avantages et signes extérieurs de réussite et de reconnaissance sociale et politique au Dao. Et ce sacrifice peut aller jusqu'à sa propre vie. CONFUCIUS présente ceci comme un décret du Ciel, et cela s'appliqua d'ailleurs, au cours de ses voyages et de ses recherches d'un prince qui l'écouterait (semblable en ce point à PLATON) à lui-même.

    Cette préoccupation touche à la fois la vie personnelle et la vie publique qui doit faire du prince un homme de bien : "Le Maître dit : Faute de se régler sur le rituel, la politesse devient laborieuse, la prudence timorée, l'audace rebelle, la droiture intolérante" (VIII, 2) ou "Le maître dit : Une politesse qui n'est pas tempérée par le rituel est fastidieuse ; une prudence qui n'est pas tempérée par le rituel est peureuse ; une bravoure qui n'est pas tempérée par le rituel est violente ; une franchise qui n'est pas tempérée par le rituel est blessante. Que les gens de qualité traitent généreusement leur parentèle, et les gens de commun seront encouragés au bien. Que les gens de qualité ne délaissent pas leurs vieux amis, et les gens du commun ne seront pas inconstants." La pensée confucéenne a toujours opéré sur le double registre de la culture morale personnelle (xiushen) qui vise à la sainteté intérieure et de la charge d'"ordonner le pays" (zhiguo) qui tend à l'idéal institutionnel de la royauté extérieure (waiwang).

   Tout le texte des Entretiens se tend finalement, dans la période troublée dans laquelle il naît, vers la signification de gouverner. La vertu mise en avant, très loin d'une conception manichéenne Bien/Mal s'apparente plutôt à la virtus qui désigne l'ascendant naturel ou le charisme qui se dégage de quelqu'un et qui vous en impose sans effort particulier, et surtout sans recours à quelque forme de coercition extérieure (Anne CHENG). Sur le plan politique, l'éducation est aussi centrale que dans le développement de l'individu : "Traitez le peuple avec égard et vous serez vénéré ; soyez bon fils pour vos parents, bon prince pour vos sujets, et vous serez servi avec loyauté ; honorez les hommes de valeur, éduquez les moins compétents, et tous se verront incités au bien" (II, 20) ou "Le seigneur Ji Kang demanda : Que faut-il faire pour rendre le peuple respectueux, loyal, zélé? Le Maître dit : Traitez-le avec dignité et il sera respectueux ; montrez-vous bon fils et bon père, et il sera loyal. Promouvez hommes de talent, éduquez les incompétents, et vous stimulerez son zèle."

  La primauté de l'exemple se retrouve dans plusieurs endroits dans le texte, notamment : "Gouverner, c'est être dans la rectitude" (XII, 17). L'adéquation de l'ordre du corps sociopolitique avec la rectitude morale du souverain donne toute sa signification rituelle à la nécessité de "rectifier les noms". (Anne CHENG). François JULLIEN indique que pour CONFUCIUS, le ritualisme, ce souci des exigences rituelles provient directement de l'état chaotique de la Chine de son époque, avec l'exacerbation des rapports de force et la poursuite des intérêts individuels, l'oubli des anciens liens de dépendances et de respects, la perte des repères jusqu'au sens des mots. Il faut que le langage redevienne adéquat, pour que l'accord entre les paroles et les actes reviennent, afin de restituer les rapports de confiance garants du lien social.

    La nécessité de rectifier les noms, même si sa théorie n'a pas été énoncée par CONFUCIUS lui-même, se retrouve dans la tradition confucéenne à partir des Entretiens.Ceux-ci tracent une Voie confucéenne sujette bien entendu à différentes interprétations par la suite.

 

     François JULLIEN, dans son anthologie des textes de la pensée chinoise, choisi de mettre en avant le "Portrait du Sage" et il met en évidence le caractère désemparé du disciple : "quelque chose, dans l'enseignement du Maitre, ne cesse de lui échapper, même s'il voit bien que "cela" même, au fond, n'a rien d'abscons ; et cette quête dont il ne saurait se dégager, quelque envie qu'il en ait, maintien le disciple en suspens. Ménon, de même, avoue son embarras face ) SOCRATE : en sa présence, il perd contenance et se sent "engourdit". Car SOCRATE aussi ne cesse  d'aiguillonner par son entretien, tel un "taon" attaché à la ville, l'âme de ses concitoyens.

CONFUCIUS, SOCRATE chinois? Ce rapprochement  est ancien dans le sinologie. L'une et l'autre, en effet, appartiennent au dernier âge de l'oralité, quand la sagesse jaillissait encore de la fraîcheur de l'entretien et ne naissait pas couchés dans des livres ; et l'on ne connaît de leur conservation que ce que leurs disciples en ont rapporté. Leur intérêt, d'autre part, est du même ordre, il porte sur la conduite et l'expérience morale : car, de même que CONFUCIUS se tient prudemment à l'écart des spéculations cosmologiques ou religieuses, SOCRATE est celui qui, en Grèce, "a retiré la philosophie des secrets cachés de la nature", selon la formule de CICERON, pour l'appliquer aux devoirs de la vie commune.

  L'objectif du propos confucéen n'est pas la vérité, et c'est pourquoi il ne peut se développer dialectiquement. C'est aussi pour cette raison que la pensée de CONFUCIUS est conduite à se perdre dès lors qu'on la transforme en discours : puisqu'elle n'a rien à démontrer. L'adéquation qu'elle a en vue est d'un autre type ; non pas entre l'esprit et la chose mais entre la conduite et la situation (...)".

   ETIEMBLE, dans sa présentation des Entretiens, montre que leur postérité, la morale du texte reposant sans doute trop sur une confiance en la nature humaine, confiance qui sera l'objet d'un débat ravageur par la suite, n'a pas été celle voulue par son auteur. Par la suite seront reprises, aux bénéfices d'intérêts très divers, les différentes phrases qui les composent : "CONFUCIUS, comme tant de moralistes réformateurs, fut trahi, sinon par ses disciples immédiats - ce qui est difficile à déceler - du moins par les disciples de ses disciples."

 

      Les Entretiens de CONFUCIUS, traduit du chinois, présenté et annoté par Pierre RYCKMANS, préface d'ETIEMBLE, Gallimard, collection Connaissance de l'Orient, 1987. Il existe de nombreuses traductions et Pierre RYCKMANS se réfère aux traductions en chinois moderne de Qian MU (Lun yu xin jie, deux volumes, New Asia Resarch Institute, Hong Kong, 1963) et de Yang BOJUN (lun yu yi zhu, Xinhua, Pékin, 1958). Parmi les traductions en français, il recommande celle d'Anne CHANG.

     François JULLIEN, présentation et commentaire des Entretiens de Confucius, dans Philosophies d'ailleurs, 1 Les pensées indiennes, chinoises et tibétaines, sous la direction de Roger-Pol DROIT, Hermann, 2009.

     Anne CHANG, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 1997.

 

 

 

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16 avril 2010 5 16 /04 /avril /2010 16:10

        Publié à Vienne en 1936, Le Moi et les mécanismes de défense, constitue une tentative d'Anna FREUD (1895-1982), psychanalyste et pionnière de l'analyse des enfants, d'intégrer la psychanalyse à la psychologie. Cette oeuvre, très proche de l'analyse concrète des patients qu'elle fréquente, élabore une théorie devenue classique des mécanismes de défense en psychanalyse.

Texte assez facile à lire, même s'il réclame de l'attention, relativement court et découpé en petites parties, il comporte quatre grandes parties, Théorie des mécanismes de défense, Exemples d'évitements de déplaisir et de danger réels, Exemples de deux types de défense et Mécanismes de défense déclenchés par la peur des pulsions trop puissantes, L'ouvrage reste très près de la théorie psychanalytique classique élaborée par son père, Sigmund FREUD. Il constitue encore aujourd'hui une bonne introduction aux questions de défense psychique.

 

 

       La première partie,Théorie des mécanismes de défense, divisée en 5 chapitres, contrairement à ce que pourrait laisser entendre un tel titre, est très éloignée d'une présentation schématique.

 

     Le premier chapitre, Le Moi, objet de l'observation, commence par présenter une définition de la psychanalyse, qui veut s'éloigner d'une approche trop courante en littérature la présentant exclusivement comme une analyse de l'inconscient. Ce qui est vrai historiquement ne doit pas s'opposer à voir autant les couches superficielles que les couches profondes de la personnalité, dans ses relations avec l'extérieur. Ce qui importe, dans l'analyse psychanalytique, c'est de se centrer toujours sur le Moi, en tant qu'observateur (observé du coup). Cela permet de se rendre compte que la perception des émois instinctuels passe toujours par le Moi : ce que l'on observe dans la cure psychanalytique, c'est bien le Ca déformé par le Moi, et jamais le Ca lui-même. "Tous les actes défensifs du Moi contre le Ca s'effectuent sans tapage, invisiblement. Nous devons nous contenter d'en faire ultérieurement la reconstitution, sans jamais nous ne les observons au moment même où ils se produisent. C'est ce qui arrive, par exemple, dans le cas d'un refoulement réussi." C'est la même chose qui survient lors d'une formation réactionnelle réussie.

 "Nous remarquerons que toutes nos connaissances nous ont été fournies par l'étude des poussées venues d'une direction opposée, c'est-à-dire des poussées du Ca vers le Moi. Si le refoulement réussi nous semble à tel point obscur, le mouvement en sens contraire, c'est-à-dire le retour du refoulé tel que nous l'observons dans les névroses, nous semble lui, parfaitement clair. Ici, nous suivons pas à pas la lutte engagée entre l'émoi instinctuel et la défense du Moi. de même, c'est la désagrégation des formations réactionnelles qui permet le mieux d'étudier la manière dont ces dernières se sont produites. Du fait de la poussée du Ca, l'investissement libidinal, jusque là masqué par la formation réactionnelle, se trouve renforcé. C'est ce qui permet à l'émoi instinctuel de se frayer un chemin jusqu'au conscient. Pendant un certain temps pulsion et formation réactionnelle sont, toutes deux à la fois, perceptibles dans le Moi. Une autre fonction du moi - sa tendance à la synthèse - fait que cet état, extrêmement favorable à l'observation analytique, ne persiste que quelques instants. Un nouveau conflit s'engage entre les rejetons du Ca et l'activité du Moi, conflit qui doit aboutir soit à la victoire de l'une des parties intéressées, soit à la formation d'un compromis entre les deux. Si, grâce au renforcement de son investissement, l'attaque du Ca cesse et un état de quiétude psychique défavorable à toute observation s'instaure à nouveau."

  Dans ce premier chapitre, Anna FREUD dresse vraiment le tableau du conflit entre le Moi et le Ca, en référence directe à la deuxième topique de son père.

 

      Dans le second, elle expose l'Application de la technique psychanalytique à l'étude des instances psychiques. La technique hypnotique dans la période préanalytique élimine le Moi durant la recherche et cela nuit à la réussite finale, même si le succès parait d'abord spectaculaire. L'association libre doit être utilisée surtout pour déterminer le genre de mécanisme défensif utilisé par le Moi, sans fixer trop de règle fondamentale analytique (absence de résistances qu'il faut au contraire comprendre). Ensuite, l'interprétation des rêves, l'interprétation des symboles, l'analyse des actes manqués et surtout l'interprétation du transfert, doivent permettre de poursuivre l'observation.

Elle appelle transfert "tous les émois du patient dus à ses relations avec l'analyste." Ces émois proviennent de relations objectales anciennes qu'il s'agit d'observer, à travers les modalités de cette relation avec l'analyste. Elle distingue le transfert d'émois libidinaux (permettant d'observer le Ca du patient - à travers la nature des sentiments exprimés, involontaires et non maîtrisés), le transfert de défense, très différent (avec les déformations du Ca effectuées par le Moi, qui s'exprime par la manière dont le patient "joue" avec l'analyste), et l'agir dans le transfert qui modifie les "rapports de force" entre le Ca et le Moi. Si elle insiste sur ces distinctions, c'est pour montrer "que les difficultés techniques de l'analyse sont relativement moindres là où il s'agit de rendre conscients les dérivés du Ca."  Le maniement par l'analyste du transfert affectif requiert l'utilisation souple de ces diverses techniques. Il faut à la fois comprendre la nature des résistances, la nature des affects en jeu et les habitudes de défense du Moi, car il faut analyser les opérations défensives inconscientes du Moi pour reconstituer les transformations subies par les instincts.

 

         Tout cela, explique t-elle dans le troisième chapitre (Etude analytique et procédés de défense du Moi) car "l'analyste a pour mission de rendre conscient l'inconscient à quelque instance qu'appartienne ce dernier, il doit aussi porter aux éléments inconscients des trois instances la même attention objective."  Le lecteur doit apporter pour comprendre la suite, une attention à l'exposé théorique fait auparavant, même si, admet-elle, il est long et difficile...

Cette difficulté, pensons-nous, que rencontre le lecteur, surtout s'il ne possède pas une "culture psychanalytique minimum", est que souvent il n'a aucune idée de la pratique concrète et aussi parce que les processus inconscients ne sont vraisemblablement pas percés à jour à l'heure actuelle. La première étape pour "soigner" nombre d'affections mentales (bénignes ou graves) est précisément de faire comme les fondateurs de la psychanalyse : prendre conscience de l'existence de l'inconscient, comprendre pourquoi et comment les affects ne s'expriment tout bonnement pas librement, et observer...  Quand le patient ne peut venir à bout de ses problèmes psychiques, précisément, l'analyste doit posséder une connaissance, même si elle est lacunaire, et elle l'est véritablement, pour l'aider à voir ce qui l'empêche de bien se sentir, et cela est particulièrement vrai lorsqu'il s'agit d'enfants.

  "... l'attitude du Moi en face des efforts analytiques comporte trois modalités. Le Moi, quand il exerce la faculté d'auto-observation (...), fait cause commune avec l'analyste, met à la disposition de celui-ci ses capacités et lui procure, grâce aux rejetons des des autres instances qui ont pénétré dans son domaine, une image de ces dernières. Le Moi se pose en adversaire de l'analyste quand il se monde, au cours de son auto-observation, partial, plein de mauvaise foi et lorsque, enregistrant et transmettant consciencieusement certains renseignements, il en falsifie et rejette d'autres et les empêche de venir au jour : il va ainsi à l'encontre du travail analytique, lequel exige de voir, sans en rien excepter, tout ce qui peut émerger. Enfin, le Moi est lui-même objet de l'analyse dans la mesure où l'activité défensive qu'il exerce sans cesse se poursuit inconsciemment et ne devient qu'à grand peine consciente, à peu près comme l'activité inconsciente de quelque émoi instinctuel interdit."

       Pendant l'analyse, écrit Anna FREUD dans ses considérations sur la Défense contre l'instinct et la Résistance, "le Moi devient agissant partout où il cherche, par une action antagoniste, à empêcher la poussée du Ca. Or, le but de la psychanalyse étant d'assurer aux idées qui représentent la pulsion refoulée l'accès au conscient, c'est-à-dire justement de susciter de pareilles poussées, il s'ensuit que les mesures de défense adoptées par le Moi contre l'apparition de ces idées prennent automatiquement le caractère d'une résistance active contre l'analyse.".. et contre l'analyste, ce qui peut s'exprimer par une certaine agressivité... "A côté des résistances dites du Moi, poursuit-elle, nous savons qu'il existe des résistances de transfert, différemment constituées et aussi certaines forces antagonistes difficilement surmontables qui dérivent de l'automatisme de répétition. Ainsi toute résistance ne résulte pas nécessairement d'un acte défensif du Moi, mais tout acte de défense du Moi contre le Ca, au cours de l'analyse, ne peut se traduire que par une résistance aux efforts de l'analyste".

      Sur la Défense contre les affects, nous pouvons lire que "le Moi n'est pas seulement en conflit avec les rejetons du Ca qui essayent de l'envahir pour avoir accès au conscient et à la satisfaction. Il se défend avec la même énergie contre les affects liés à ces pulsions instinctuelles."

       Sur les Manifestations permanentes de défense, Anna FREUD fait directement référence aux travaux de Wilhelm REICH (Analyse logique des résistances, 1935) : Toutes les manifestations - certaines attitudes du corps - révélatrice de l'activité défensive du Moi se transforment en traits de caractère définitifs, devenus des "cuirasses de caractère".

       La Formation des symptômes, dans les domaines de l'hystérie ou des névroses est liée directement à la forme de résistance déployée. Il s'agit, de trouver et d'utiliser une Technique analytique qui permette de déceler les modes de défense contre les pulsions et les affects. Tout l'effort d'analyse des enfants d'Anna Freud, surtout que pour eux la méthode des associations libres ne donne pas beaucoup de résultats, est d'obtenir d'eux des renseignements directs sur leurs rêves et leurs émotions, dans les jeux, les dessins, etc. Il s'agit de faire évoluer l'enfant dans son propre univers mental exprimé, pour reprendre un autre vocabulaire que celui de la psychanalyste. Et c'est l'expérience, précisément qui permet de construire des techniques d'analyse, qui "nous donne les moyens de liquider les résistances du Moi".

 

      Le Chapitre 4, qui porte sur les Mécanismes de défense, part des études de Sigmund FREUD, notamment dans Les psychonévroses de défense (1894), l'étiologie de l'hystérie, et surtout dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926). Elle envisage à sa suite le rôle de refoulement comme mode particulier de défense, à mettre en relation avec les "autres procédés spéciaux de défense". Elle cite parmi eux, "parmi les procédés de défense utilisés dans la névrose obsessionnelle, la régression et les modifications réactionnelles (formations réactionnelles) du Moi, l'isolation et l'annulation rétroactive." Elle tire de l'ouvrage, toujours de Sigmund FREUD, A propos de quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l'homosexualité, les mécanismes de défense nommé introjection ou identification et la projection. Du travail sur la théorie des instincts, le retournement contre soi-même et la transformation en contraire (destin des pulsions). A ceux-ci, elle ajoute ceux appartenant plutôt "au domaine de la normalité qu'à celui de la névrose, la sublimation ou déplacement du but instinctuel. Ainsi sont réunis ces dix méthodes différentes, et dans chaque cas particulier, le praticien doit observer les conséquences de leur mise en oeuvre sur la personnalité du patient.

  Dans la suite de son exposé, qui est loin de faire systématiquement le tour de ces méthodes, l'une après l'autre, elle effectue une Comparaison entre les divers effets de ces mécanismes dans des cas particuliers. Ainsi, elle puise dans son expérience des cas de garçons et de filles  mettant en oeuvre ces mécanismes de défense. Ce qu'il faut retenir surtout, au-delà d'une organisation stricte des méthodes de défense, dont elle renonce d'en établir la chronologie, c'est la valeur descriptive de ce qui se passe chez ces enfants.

Anna FREUD insiste beaucoup sur le fait que le refoulement "peut bien être englobé dans le concept général théorique de la défense et comparé aux autres procédés défensifs spéciaux". Il se place néanmoins selon elle sur un plan tout à fait différent. Les mécanismes de défense tels que le refoulement et la sublimation apparaissent très tôt, et de plus, ce sont eux qui réclament de la part du Moi la plus grande énergie et la plus grande constance.

 

     Le chapitre 5, Orientation des processus de défense suivant l'angoisse et le danger, examine successivement, de manière plus précise les Motifs de la défense contre les pulsions (peur du SurMoi dans la névrose des adultes et Crainte réelle dans la névrose infantile. L'auteure montre bien le face à face du Moi face à la fois au SurMoi et au Ca, et met bien en évidence cette balance de la peur du Moi face à l'angoisse devant les menaces de l'extérieur (punitions en cas d'infraction aux interdictions formelles des parents) et face aux puissantes pulsions du Ca qui se manifestent de façon imprévisible dans le cours du développement de l'enfant. Constamment, le Moi qui veut se construire (besoin de synthèse du Moi), doit jouer entre diverses menaces de l'équilibre qu'il met en place au cours du temps, événement après événement. Elle pense que dans le travail de l'analyse, il est plus difficile de traiter certains états pathologiques où le patient lutte par peur de la puissance de ses instincts que ceux qui relèvent de la contrainte extérieure (mise en place d'un SurMoi puissant), où la modification des méthodes éducatives peuvent avoir beaucoup d'effets bénéfiques.

 

 

     La deuxième partie, Exemples d'évitement de déplaisir et de danger réels, traitent des stades préliminaires de la défense. Les chapitres 6, 7 et 8 du livre abordent La négation par le fantasme, La négation par actes et paroles et la rétraction du Moi.

 

     Le chapitre 6 sur La négation par le fantasme commence par un rappel : la doctrine psychanalytique est issue de l'étude des névroses. C'est-à-dire d'aspects pathologiques qui laissent dans l'ombre les mécanismes "normaux". C'est en psychologie que ces aspects nullement pathogènes sont laissés, et c'est pourquoi la négation par le fantasme est jugé comme accessoire. Alors qu'il est probablement le premier mécanisme de défense du Moi. Le petit enfant, à cette époque de l'existence, "est encore trop faible pour se dresser activement, pour se protéger à l'aide de ses forces physiques contre le monde extérieur et pour modifier se dernier à sa guise." Anna FREUD se base sur le fameux cas du petit Hans étudié par son père et sur le cas d'autres enfants pour mettre en relief la manière dont le fantasme d'un animal par exemple remplace dans son esprit une réalité trop dure. "Les thèmes sur lesquels ont brodé ces deux enfants ne sont nullement originaux et nous les retrouvons, de façon tout à fait générale, dans les contes et dans la littérature enfantine" (élément qu'étudie plus tard Françoise DOLTO). C'est un renversement total de la réalité qu'opère ses histoires intérieures et de ces contes pour le bénéfice d'un Moi qui substitue à une réalité inmodifiable des fantasmes  qui s'expriment  tant dans le rêve que dans l'état de veille. La persistance de ce mode de défense chez l'adulte entraîne des conséquences importantes, et généralement ce mode disparaît assez rapidement lors de la fin de la petite enfance.

 

    La négation par actes et paroles étudiée dans le chapitre 7 part de cette forme de défense qui évolue avec l'âge : "Pendant plusieurs années le moi infantile, tout en conservant un sens intact de la réalité, gard le privilège de nier tout ce qui, dans cette réalité, lui déplaît. Il use amplement de cette faculté et, ce faisant, ne se cantonne pas dans le seul domaine des représentations et des fantasmes, il ne se borne pas à penser, il agit. Pour parvenir à transformer la réalité, il se sert des objets extérieurs les plus divers. On retrouve fréquemment aussi, dans les jeux enfantins, en général, et dans ceux où l'enfant adopte un rôle, en particulier, cette même négation de la réalité." Dans une présentation dynamique, Anna FREUD met en relation l'évolution de l'enfant dans ce sens avec l'existence des différentes écoles pédagogiques : "Le conflit toujours existant entre les différentes écoles pédagogiques (Froebel contre Montessori) peut se résumer ainsi : dans quelle mesure l'éducateur doit-il inciter l'enfant - et cela dès le plus jeune âge - à assimiler la réalité? Jusqu'à quel degré peut-on laisser le jeune être se détourner de cette réalité en favorisant chez lui la construction d'un monde imaginaire?"  Dans l'équilibre délicat entre l'entrée dans le monde de la réalité et la protection d'un Moi fragile, entre les excitations extérieures et les excitations pulsionnelles, c'est surtout la fonction de synthèse du Moi qui permet à l'enfant d'entrer progressivement dans une dynamique positive (d'échanges réels) avec le monde extérieur. Tout dépend de l'attitude des éducateurs, pris au sens large, dans leur compréhension des mesures protectrices du Moi, entre consentement trop large, qui risque de conforte l'enfant dans sa négation et répression trop forte qui augmente l'angoisse et réoriente de manière trop importante la défense contre la vie instinctuelle, ce qui aboutit au développement de névroses véritables.

 

     Le chapitre suivant sur La rétraction du Moi examine un phénomène parallèle à l'élaboration des fantasmes, divers procédés employés par le Moi "pour éviter toute souffrance venue soit du dedans soit du dehors". Cette rétraction du moi appartient autant aux procédés "normaux" qu'aux procédés pathologiques.Toujours à partir d'exemples concrets, elle décrit ce mécanisme de défense, qu'elle distingue de l'inhibition : "toute la différence entre l'inhibition et la rétraction du moi consiste en ce que, dans le premier cas, le moi se défend contre ses propres processus internes tandis que, dans le second, il se dresse contre les excitations extérieures". Ce processus de rétraction s'inscrit pour Anna FREUD dans le processus normal de l'enfance. Elle conclue sur le fait qu'étant donné le peu d'indépendance dont jouit l'enfant, "les adultes peuvent, à leur gré, favoriser ou étouffer chez lui l'éclosion d'une névrose". Ainsi, elle cite l'exemple d'une mère que l'état de son enfant inquiète et dont l'orgueil est blessé chercher à le protéger en lui évitant d'affronter des situations pénibles dans le monde extérieur. Tout est dans l'attention qu'elle témoigne et on peut mesurer combien est délicat le dosage de liberté à accorder, sans tomber dans l'état phobique à l'égard d'accès d'angoisse.

 

    La troisième partie aborde des exemples de deux types de défense, l'identification avec l'agresseur et une forme d'altruisme (Chapitres 9 et 10). La quatrième et dernière partie se focalise sur l'étude des phénomènes de la puberté : Mécanismes de défense déclenchés par la peur des pulsions trop puissantes (Chapitres 11 et 12).

 

    Dans sa conclusion, Anna FREUD commence, avons de faire une sorte de bilan des connaissances actuelles, par une sorte de mise en garde : "Quand nous connaîtrons mieux l'activité inconsciente du Moi, nous serons sans doute en mesure d'établir une classification bien plus rigoureuse". Les exemples qu'elle donne, tirés de son expérience clinique, lui permettent toutefois "de supposer que le moi met en branle le mécanisme de la négation quand il s'agit d'idées de castration et de pertes d'objet aimés. La cession altruiste des pulsions instinctuelles, d'autre part, semble être utilisée de préférence, dans certaines conditions déterminées, lorsqu'il s'agit de triompher d'humiliations narcissiques." Elle pense que les connaissances sont mieux "établies" sur les rapprochements entre les diverses activités de défense du moi contre les dangers qui menacent soit du dedans soit du dehors. "Le refoulement sert à évincer les dérivés du Ca comme la négation à supprimer les excitations extérieures. La formation réactionnelle préserve le moi d'une réapparition de ce qui a été refoulé, les fantasmes grâce auxquels la situation réelle est renversée empêchent la négation d'être ébranlée par l'ambiance. L'inhibition de l'émoi pulsionnel correspond à une rétraction du moi, destinée à éviter tout déplaisir causé par le monde extérieur. L'intellectualisation des processus instinctuels agit en tant que protection contre un danger intérieur et équivaut à une vigilance perpétuelle du moi contre les dangers extérieurs. Tous les autres mécanismes de défense qui, à la manière du retournement en contraire ou du retournement contre soi, se manifestent par une altération des phénomènes pulsionnels eux-mêmes, trouvent leur contrepartie dans les tentatives faites par le moi pour parer au danger extérieur en intervenant activement afin de modifier l'ambiance. toutefois, je ne puis m'étendre davantage ici sur ces sortes d'activités du moi". A lire la suite, le lecteur se rend compte de la mobilité extrême des mécanismes de défense et de la multiplication de véritables tactiques au fur et à mesure que les événements interviennent et que de nouvelles pulsions naissent dans le corps de l'individu.

"Bien que le moi, écrit-elle à la fin de sa conclusion, ne dispose pas, dans le choix des mécanismes de défense, d'une totale liberté, il n'en est pas moins vrai que l'importance de son rôle nous frappe quand nous étudions ces mécanismes. l'existence même des symptômes névrotiques prouve que le moi a été submergé. Tout retour des pulsions refoulées, toute formation ensuite de compromis trahissent un échec de la défense projetés, partant une défaite du moi. Le moi est vainqueur quand ses mesures de défense sont efficaces, c'est-à-dire quand il arrive, par elles, à limiter la production d'angoisse et de déplaisir, à assurer au sujet, même dans des circonstances difficiles, grâce à une modification des pulsions, une certaine dose de jouissance pulsionnelle. Ainsi s'établissent, dans la mesure du possible, d'harmonieuses relations entre le Ca, le Surmoi et les puissances du monde extérieur."

 

     Elsa SCHMID-KILSIKIS indique que "l'oeuvre d'Anna FREUD, et plus particulièrement (cet) ouvrage, a directement alimenté un courant de pensée que l'on pourrait qualifier de "psychanalyse de la conscience" et qui a surtout pris son essor aux Etats-Unis grâce aux adeptes de l'Ego-psychology (Hartmann, Kris et Loewenstein), mais elle a surtout indirectement permis une utilisation psychologique des données de la psychanalyse freudienne, utilisation entre autres sur le terrain de ce qu'il est convenu d'appeler de nos jours la "pédagogie psychanalytique" ainsi que dans le cadre des tests dits de personnalité." Nous pouvons ajouter que cet ouvrage se situe dans la longue lutte-polémique entre Anna FREUD et Mélanie KLEIN en ce qui concerne la psychanalyse des enfants.

 

       Anna FREUD, Le Moi et les mécanismes de défense, Presses Univertaires de France, Bibliothèque de psychanalyse, 2001, 170 pages environ. Traduction de Das ich und die abwehrmechanismen, Imago Publishing, London, 1946. Réédition de l'ouvrage de 1949 (15ème édition). L'ouvrage originel de 1936 porte le titre complet de Das Ich und die Abwehrmechanismen, Wege und Irrwege in der Kinderentwicklung, Wien, Internationaler Psychoanalytischer Verlag.

      Elsa SCHMID-KILSIKIS, article Le moi et les mécanismes de défense, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2002.

 

 

 

 

 

 

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3 avril 2010 6 03 /04 /avril /2010 07:03

          L'idéologie allemande, "Conception matérialiste et critique du monde", de 1845-1846, fait partie des premiers textes communs des deux fondateurs du marxisme et des oeuvres fondatrices du matérialisme dialectique. C'est l'ouvrage, dont seul le chapitre sur la critique de l'ouvrage de Grun fut publié du vivant de Karl MARX, de référence sur la conception de l'idéologie de la philosophie marxiste. Karl MARX () et Friedrich ENGELS ont écrit là un ouvrage à la fois théorique et polémique (et satirique, contre le "vrai socialisme"), en plusieurs fois, entre leurs activités directement politiques à l'intérieur du mouvement révolutionnaire.

 

   Maximilien RUBEL donne le sommaire des deux volumes, d'après les titres figurant en tête des diverses parties du manuscrit:

 Volume I 

Avant-propos.

I. Feuerbach.

Le concile de Leipzig

II. Saint Bruno. (Il s'agit de brocarde, notons-le les thèses de Bruno BAUER)

III. Saint Max (Là, c'est de Max Stirner qu'il s'agit)

Fin du concile de Leipzig.

  Volume II

Le socialisme vrai.

I. Les Rheinische Jahrbucher ou La philosophie du socialisme vrai (Les chapitres II et III ne sont pas conservés.)

IV. Karl Grun : le mouvement social en France et en Belgique (Darmstadt, 1845) ou l'Historiographie du socialisme vrai.

V. Le docteur Georg Kuhlmann de Holstein ou La Prophétie du socialisme vrai.

      De manière générale, les éditeurs contemporains (comme d'ailleurs sur Internet), depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, ne publie qu'une partie du Volume I sur Feuerbach et rapproche le texte des Thèses sur Feuerbach.

C'est d'ailleurs  dans cette partie de l'oeuvre que l'on trouve exposée de la manière la plus claire la conception de l'idéologie du marxisme, même si ce n'est pas là uniquement, comme le rappelle Georges LABICA et Gérard BENSUSSAN, que se trouve celle-ci.

 

     Cette partie du Volume 1 sur Feuerbach se compose lui-même, en suivant Les éditions sociales (1970) en trois grands chapitres, après un Avant-propos:

L'idéologie en général et en particulier l'idéologie allemande

La base réelle de l'idéologie

Communisme

  Nous avons surtout pris la traduction proposée par Maximilien RUBEL. il ne faut pas s'étonner de lire un découpage différent d'une édition à l'autre, ce découpage étant influencé à la fois par la qualité des différentes traductions et par des présentations tirées des notes des auteurs (Le texte de cette partie pourrait se lire d'un seul tenant, ce qui est un peu incommode pour les lecteurs modernes)

 

    L'Avant-propos donne vite le ton : "Les hommes se sont toujours fait jusqu'ici des idées fausses sur eux-mêmes, sur ce qu'ils sont ou devraient être. C'est d'après leurs représentations de Dieu, de l'homme normal, etc, qu'ils ont organisé leurs relations. Les inventions de leur cerveau ont fini par les subjuguer. eux les créateurs, ils se sont inclinés devant leurs créations. Délivrons-les des chimères, des idées, des dogmes, des êtres d'imagination qui les plient sous leur joug avilissant. Révoltons-nous contre cette domination des pensées. Apprenons aux hommes, dit l'un, à échanger ces illusions contre des pensées qui soient conformes à la nature de l'homme ; apprenons-leur, dit l'autre, à prendre à leur égard une attitude critique ; à les chasser de leur tête, dit le troisième! Vous verrez alors s'écrouler la réalité existante.

Ces fantasmes innocents et puérils constituent le noyau de la récente philosophie jeune-hégélienne que le public, en Allemagne, accueille avec épouvante et respect, et à laquelle, qui plus est, les héros philosophiques eux-mêmes, solennellement convaincus qu'elle menace le monde de la ruine, confèrent un caractère implacable et criminel. Le premier volume de cette publication a pour but de démasquer ces moutons qui se croisent, que l'on croit loups ; et aussi de montrer que leurs bêlements philosophiques font simplement écho aux opinions des bourgeois allemands (...). Il se propose de déconsidérer et de discréditer ce combat philosophique contre l'ombre de la réalité où le peuple allemand, rêveur et somnolant, se complaît." C'est que non seulement, les auteurs s'inscrivent dans une critique de la religion comme creuset de chimères qui empêchent de voir la réalité, mais qu'ils veulent combattre une philosophie qui s'en tient à cette critique, sans s'attaquer à la réalité elle-même.

 

    Dans l'Introduction, les deux auteurs entendent mettre en avant une conception matérialiste opposée à la conception idéaliste, en prenant appui "hors d'Allemagne", pour combattre une production idéologique qui sature "le marché allemand".

 

     Le début de L'idéologie en général et en particulier l'idéologie allemande, précise cette intention : "De Strauss à Stirner, toute la critique philosophique allemande se limite à la critique des représentations religieuses. (...)  Aucun de ces philosophes ne s'est avisé de s'interroger sur le lien de la philosophie allemande avec la réalité allemande, le lien de leur critique avec leur propre milieu matériel."

  Karl MARX et Friedrich ENGELS passent alors en revue ce qui caractérisent les hommes, à commencer pour ce qui les distingue des animaux, leur conscience. "(Ils) commencent à se distinguer des animaux dès qu'ils se mettent ) produire leurs moyens d'existence ; ils font là un pas qui leur est dicté par leur organisation physique. En produisant leurs moyens d'existence, les hommes produisent indirectement leur vie matérielle elle-même".

 "La production des idées, des représentations, de la conscience est, de prime abord, directement mêlée à l'activité et au commerce matériels des hommes : elle est le langage de la vie réelle."  Au contraire de la philosophie allemande, les idées ne viennent pas d'en haut pour se traduire dans la vie matérielle, elles proviennent de la réalité matérielle elle-même... "Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, c'est la vie qui détermine la conscience." Il s'agit donc d'étudier les constituants de cette vie matérielle, les composantes des relations matérielles entre les hommes.

       La division du travail entre les hommes, une nécessité matérielle,"n'acquiert son vrai caractère qu'à partir du moment où intervient la division du travail matériel et du travail intellectuel. dès cet instant, la conscience peut vraiment s'imaginer qu'elle est autre chose que la conscience de la pratique établie et qu'elle représente réellement quelque chose sans représenter quelque chose de réel ; et à partir de ce moment, la conscience est capable de s'émanciper du monde et de passer à la formation de la théorie "pure", théologie, philosophie, morale, ect."  C'est là que se trouve le lieu d'un conflit possible entre cette théorie "pure" et les conditions existantes, de même qu'entre conditions sociales existantes et force productive existante... En outre, expliquent les auteurs, la division du travail fait naître également l'antagonisme entre l'intérêt de chaque individu ou de chaque famille et l'intérêt commun de tous les individus. C'est l'existence d'une puissance sociale, d'un pouvoir matériel qiui échappe au contrôle des individus qui constitue d'un "des principaux facteurs de l'évolution historique connue jusqu'ici. "La puissance sociale, c'est-à-dire la force productive multipliée résultant de la coopération imposée aux divers individus par la division du travail, apparaît à ces individus - dont la coopération n'est pas volontaire, mais naturelle - non comme leur propre puissance conjuguée, mais comme une force étrangère, située en dehos d'eux, dont ils ignorent le tenants et les aboutissants, qu'ils sont donc incapables de dominer et qui, au contraire, parcourt maintenant une série bien particulière de phases et de stades de développement, succession de faits à ce point indépendante de la volonté et de la marche des hommes qu'elle dirige en vérité cette volonté et cette marche".  C'est cette aliénation-là que les auteurs veulent combattre : ils imaginent une forme nouvelle de coopération entre les hommes, qu'ils appellent le communisme qui permette de les rendre conscients et maîtres de leur propre évolution sociale.

   Un long développement sur ces stades historiques, depuis l'origine de l'Etat et de ses rapports avec la société civile, est nécessaire pour prendre proprement conscience de l'histoire. La mise en évidence des conflits entre différents intérêts de classes doit permettre de démêler l'écheveau des idées dominantes et de leur emprise sur les esprits. Le "tour d'adresse" par lequel ces esprits sont en quelque sorte mystifiés se réduit pour les deux auteurs à trois efforts :

 - "Les idées de ceux qui, pour des raisons empiriques, dans des conditions empiriques et en tant qu'individus physiques, sont les maîtres, ces idées, il faut les séparer de ces maîtres et, par conséquent, reconnaître la suprématie des idées ou des illusions dans l'histoire"

 - "Il faut établir un certain ordre dans ce règne des idées, révéler un rapport mystique entre les idées dominantes qui se succèdent ; pour y parvenir, il faut les concevoir comme des "déterminations du concept de par soi""

 - Pour débarrasser de son aspect mystique, ce "concept se déterminant lui-même", on le transforme en une personne - "la Conscience de soi" - ou, pour se donner des airs franchement matérialistes, en une série de personnes qui représentent "le Concept" dans l'histoire, lesquelles sont "les penseurs", les "philosophes", les "idéologues" ; ceux-ci, à leur tour, sont considérés comme les fabricants de l'histoire, comme le "Conseil des gardiens", les dominateurs. Du même coup, on a éliminé de l'histoire tous les éléments matérialistes, et l'on peut tranquillement lâcher la bride à son coursier spéculatif."

 

      La base réelle de l'idéologie (passage commençant par Divisions du travail et formes de propriété dans la présentation de Maximilien RUBEL) entre dans le détail de la division du travail entre villes et campagnes, de l'organisation de la propriété communale, du développement de la propriété privée (propriété féodale, propriété foncière), de la formation d'une noblesse, en référence avec la base de la production de l'esclavage, puis du servage, puis du salariat...avec l'extension du commerce et de la manufacture. Il y a dans ce texte comme une préfiguration de l'analyse économique que l'on trouvera systématisée dans Le Capital. Ainsi les conflits sociaux et les révolutions sont examinés en lien direct avec l'évolution des formes de travail et de propriété (développement du droit privé), et sont déjà envisagés les étapes possibles vers l'abolition du travail et de l'Etat.

 

     Dans une conclusion : Vers la Communauté des individus complets (Maximilien RUBEL) ou Communisme (Editions sociales), sont présentés les éléments qui distinguent l'évolution antérieure des nouvelles relations sociales possibles dans une division du travail où les forces productives seraient mises véritablement au service de tous les hommes.

  "Finalement, la conception de l'homme que nous venons de développer nous donne les résultats suivants :

 - A un certain stade de l'évolution des forces productives, on voit surgir des forces de production et des moyens de commerce qui, dans les conditions existantes, ne font que causer des désastres. Ce ne sont plus des forces de production, mais des forces de destruction (machinisme et argent). Autre conséquence, une classe fait son apparition, qui doit supporter toutes les charges de la société sans jouir de ses avantages (...), une classe qui constitue la majorité de tous les membres de la société et d'où émane la conscience de la nécessité d'une révolution en profondeur, la conscience communiste, celle-ci pouvant, naturellement, se former aussi parmi les autres classes capables d'appréhender la position de cette classe ;

 - Les conditions dont dépend l'emploi de forces productives déterminées sont celles qu'impose le règne d'une classe déterminée de la société dont la puissance sociale, fruit de ses possessions matérielles, trouve son expression à la fois idéaliste et pratique dans la forme d'Etat existant ; c'est pourquoi toute lutte révolutionnaire est dirigée contre une classe qui a dominé jusqu'alors ;

 - Jusqu'à présent toutes les révolutions ont toujours laissé intact le mode des activités ; il s'y agissait seulement d'une autre distribution  de ces activités, d'une répartition nouvelle  du travail entre personnes. En revanche, la révolution communiste (...) se débarrasse du travail et abolit la domination de toutes les classes en abolissant les classes elles-mêmes (...) ;

 - Pour produire massivement cette conscience communiste, aussi bien que pour faire triompher la cause elle-même ; il faut une transformation qui touche la masse des hommes ; laquelle ne peut s'opérer que dans un mouvement pratique, dans une révolution (...)"

     On voit bien, dans cette conclusion, le caractère de combat du texte, qui veut montrer les conditions de réussite de la révolution, l'une d'elles étant la destruction des effets d'une idéologie bien particulière, laquelle passe par une mise en évidence de ses aspects.

 

    Raymond ARON, dans son étude sur le marxisme de Karl MARX tire de L'idéologie allemande, six thèmes fondamentaux, que l'on trouve ensuite dans la suite de son oeuvre :

   - La base de l'histoire. Ce sont les hommes qui produisent eux-mêmes leur histoire ;

   - Une analyse de l'évolution de l'histoire avec une classification des étapes de cette évolution : Les besoins prioritaires de l'homme, le développement historique et la création de besoins nouveaux, les relations familiales, origine des relations entre les hommes, le mode de collaboration des hommes entre eux qui créent la force de production, la conscience en relation avec cette force de production...

   - L'analyse de la dialectique historique et des contradictions de la réalité ;

   - Cette manière de considérer l'histoire condamne la distinctions des histoires particulières. Il n'y a pas d'histoires séparées de la politique, de la morale ou de la religion, il y a une seule histoire générale qui s'explique à partir des forces de production ;

   - Les sociétés connues ont été divisées en classes et les idées dominantes ont été régulièrement celles de la classe dominante ;

   - Le communisme interviendra parce que le développement des forces productives rendra la révolution inévitable.

        On retrouve dans ce dernier point, dirions-nous, une forme de détermination historique, voire de déterminisme (le sens de l'histoire;..) qui sont à l'origine de nombreuses discussions entre les marxistes apr§s Karl MARX comme entre les marxistes et leurs adversaires.

 

     Karl MARX et Friedrich ENGELS, L'idéologie allemande, Première partie Feuerbach, Editions sociales, Classiques du marxisme, 1970 ; 

     L'idéologie allemande, "Conception matérialiste et critique du monde", dans Karl Marx  Philosophie, édition établie et annotée par Maximilien RUBEL, avec Notice (très instructive, Gallimard, folio Essais, 1982.

     Raymond ARON, Le Marxisme de Marx, Editions du Fallois, le livre de poche références, Histoire, 2002.

    Gérard BENSUSSAN et Georges LABICA, Dictionnaire critique du marxisme, PUF, Quadrige, 1999.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 mars 2010 4 18 /03 /mars /2010 09:36
        Le professeur américain en psychologie sociale Sanley MILGRAM (1933-1984) est sans doute l'un des psychologues les plus connus, grâce à une expérience (une série d'expériences) sur la soumission à l'autorité mené en 1960 et en 1963, rapporté et analysée dans son livre paru en 1974, Obediance to Authority. Menée au département de psychologie de l'Université de Yale, cette série d'expériences suscita par ses résultats de nombreuses polémiques, surtout à cause de ses résultats (jugés surprenants et inquiétants).
Il fut suspendu de l'American Psychological Association en 1962, suite à des critiques concernant l'éthique de celles-ci. Sa principale oeuvre - car il a écrit ensuite de très nombreux article et une étude sur "l'expérience du petit monde", et un livre en 1992, systématisant les analyses antérieurs, The Individual in a Social World - est connue mondialement et est encore beaucoup discutée aujourd'hui. Régulièrement des expériences cinématographiques et télévisées viennent relancer les débats qu'elle a suscité.

      Ce livre comporte 15 chapitres au contenu très détaillé sur les motifs et le contenu des expériences et deux appendices sur l'éthique de l'investigation et les catégories d'individus participant à ces expériences. Dans ses remerciements, l'auteur indique que la phase de la réflexion et de la communication des résultats fut beaucoup plus longue que celle des expériences elles-mêmes, et explique la dizaine d'années qui sépare la série d'expérience de la publication des résultats par les interrogations profondes qu'elle suscita.

     Dans son premier chapitre, le dilemme de l'obéissance, l'auteur entend définir clairement sa position : "L'obéissance est un des éléments fondamentaux de l'édifice social. Toute communauté humaine nécessite un système d'autorité quelconque ; seul l'individu qui vit dans un isolement total n'a pas à réagir, soit par la révolte, soit par la soumission, aux exigences d'autrui." Pour lui, l'obéissance, "en tant que facteur déterminant du comportement", représente un sujet d'étude important pour notre époque, après le massacre de millions d'innocents dans des camps de concentration pendant la Seconde Guerre Mondiale.
Ses préoccupations rejoignent d'ailleurs celles d'Hannah ARENDT, que l'auteur cite dans son livre, qui a suivi comme lui de près les différents jugements de criminels effectués après la guerre. L'extermination des Juifs européens, qui reste l'extrême exemple pour lui d'actions "abominables accomplies par des milliers d'individus au nom de l'obéissance" pose l'obéissance comme un véritable problème social. "Ainsi, l'obéissance à l'autorité, longtemps prônée comme une vertu, revêt un caractère différent quand elle est au service d'une cause néfaste ; la vertu se mue alors en vice odieux."
 Dans ses interrogations, Stanley MILGRAN fait appel autant au vieux problème du conflit donné et de la conscience qui a déjà été traité par PLATON et aux différents concepts, des conservateurs aux humanistes, en passant par Thomas HOBBES avant d'affirmer, après la revue d'aspects légaux et philosophiques, la nécessité d'expérimenter sur l'acte d'obéissance. Se posant en scientifique empiriste, il réalise une expérience simple "qui devait par la suite entrainer la participation de plus d'un millier de sujets et être reprise dans diverses universités".
      L'auteur décrit alors très simplement son expérience :
           "Une personne vient dans un laboratoire de psychologie où on la prie d'exécuter une série d'actions qui vont entrer progressivement en conflit avec sa conscience. La question est de savoir jusqu'à quel point précis elle suivra les instructions de l'expérimentateur avant de se refuser à exécuter les actions prescrites.(...) Deux personnes viennent dans un laboratoire de psychologie qui organise une enquête sur la mémoire et l'apprentissage. L'une d'elles sera le "moniteur", l'autre "l'élève". L'expérimentateur leur explique qu'il s'agit d'étudier les effets de la punition sur le processus d'apprentissage. Il emmène l'élève dans une pièce, l'installe sur une chaise munie de sangles qui permettent de lui immobiliser les bras pour empêcher tout mouvement désordonné et lui fixe une électrode au poignet. Il lui dit alors qu'il va avoir à apprendre une liste de couples de mots ; toutes les erreurs qu'il commettra seront sanctionnées par des décharges électriques d'intensité croissante. Le véritable sujet d'étude de l'expérience, c'est le moniteur. Après avoir assisté à l'installation de l'élève, il est introduit dans la salle principale du laboratoire où il prend place devant un impressionnant stimulateur de chocs. Celui-ci comporte une rangée horizontale de trente manettes qui s'échelonnent de 15 à 450 volts par tranche d'augmentation de 15 volts et sont assorties de mentions allant de Choc léger à Attention : choc dangereux. On invite alors le moniteur à faire passer le test d'apprentissage à l'élève qui se trouve dans l'autre pièce. Quand celui-ci répondra correctement, le moniteur passera au couple de mots suivants. dans le cas contraire, il devra lui administrer une décharge électrique en commençant par le voltage de le plus faible  et en augmentant progressivement d'un niveau à chaque erreur." En vérité, seul le moniteur est le sujet naïf, l'élève étant un acteur qui ne reçoit aucune décharge électrique.
Et l'expérience fonctionne...trop bien : non seulement les moniteur administrent tranquillement décharge sur décharge, du moins au début, et certains continuent, même lorsque les plaintes deviennent fortes et la souffrance manifeste. En fait, le sens moral est bien moins contraignant que ne le voudrait faire croire le "mythe social".
Le véritable sujet de l'expérience a tendance à se tourner vers l'expérimentateur en blouse blanche lorsqu'il commence à réaliser la souffrance de l'élève et son processus d'adaptation de pensée le plus courant, au conflit entre la conscience de cette souffrance et la promesse faite de mener jusqu'au bout l'expérience, est de se focaliser sur le très court terme, sur la procédure de l'expérience, au besoin en répétant la question, d'oublier les conséquences lointaines, et lorsque ce n'est plus possible, à un certain degré de voltage, d'abandonner toute responsabilité personnelle, et de l'attribuer entièrement à l'expérimentateur. Lequel endosse bien entendu, face aux hésitations du moniteur, l'habit de l'autorité légitime, lui rappelant au besoin sa promesse de collaboration. De manière concomitante, Stanley MILGRAM note une propension à dévaloriser l'élève, et à reporter sur lui la responsabilité de ce qu'il lui arrive...Nombre de participants exprimaient en cours d'expérience leur hostilité au traitement infligé à l'élève, beaucoup protestaient, sans pour autant cesser d'obéir. Dans une variante de l'expérience, le moniteur est secondé par un adjoint qui abaisse lui-même la manette, et là, les chocs sont les plus violents (jusqu'au niveau le plus élevé). C'est comme si l'extension de la chaîne des actions de punition favorisait la dilution des responsabilités et de la culpabilité du moniteur.
   L'auteur termine son premier chapitre en citant George ORWELL : "Tandis que j'écris ces lignes, des êtres humains hautement civilisés passent au-dessus de ma tête et s'efforcent de me tuer. Ils ne ressentent aucune hostilité contre moi en tant qu'individu, pas plus que je n'en ai à leur égard. Ils se contentent de "faire leur devoir", selon la formule consacrée. La plupart, je n'en doute pas, sont des hommes de coeur respectueux de la loi qui jamais, dans leur vie privée, n'auraient l'idée de commettre un meurtre. Et pourtant, si l'un d'eux réussit à me pulvériser au moyen d'une bombe lâchée avec précision, il n'en dormira pas moins bien pour autant."

     Le chapitre 2 indique les méthodes d'investigation : le recrutement des participants, les caractéristique du local et du personnel, la description du stimulateur de chocs, les instruction concernant l'administration des chocs (afin de bien vérifier que le moniteur a conscience de leur voltage à chaque fois), les protocoles d'intervention de l'expérimentateur et de l'élève face aux questions du moniteur, les mesures d'évaluation, les conditions d'interview des élèves après l'expérience....

     Les chapitre 3 et 4 traitent respectivement des prévisions des comportements et des comportements réels des sujets. Les chapitres 5 à 9 abordent les différentes variantes de l'expérience

     Le chapitre 10  "Pourquoi obéir? Analyse des causes de l'obéissance" analyse le fait que "la soumission à l'autorité est un trait constant et prédominant de la condition humaine".
   Stanley MILGRAM, devant l'abondance des résultats "positifs" de l'expérience fait d'abord le détour par les études de TINBERGEN (1953) et de MARLER (1967) sur les structures hiérarchiques et leurs modalités de mise en place de fonctionnement. "En donnant au groupe la stabilité et l'harmonie des relations entre ses membres, l'organisation sociale le favorise aussi bien sur le plan externe que sur le plan interne : d'une part, elle le met en mesure de réaliser ses objectifs, d'autre part, elle réduit au minimum les risques de friction inhérents à la collectivité en définissant clairement le statut de chacun). Dans l'évolution, les groupes les mieux organisés survivent moins que les autres, à environnement constant.
  Puis aborde un point de vue cybernétique, via les études d'ASHBY (1956) et de WIENER (1950), pour comprendre les mécanismes de régulation et de contrôle de l'action collective. Pour que ce modèle fonctionne à son optimum, une structure hiérarchique précise se met en place. Le contrôle exercé par les mécanismes inhibiteurs indispensables au fonctionnement autonome de l'élément individuel doit nécessairement être supplanté par le contrôle de l'agent coordonnateur.
L'analyse qu'il tente ainsi a pour "seul véritable intérêt de nous faire prendre conscience des changements qui surviennent obligatoirement lorsqu'une unité autonome devient partie intégrante d'un système. Cette transformation correspond précisément au problème central de notre expérience : comment un individu honnête et bienveillant par nature peut-il faire preuve d'une telle cruauté envers un inconnu? Il y est amené parce que sa conscience, qui contrôle d'ordinaire ses pulsions agressives, est systématiquement mise en veilleuse quand il entre dans une structure hiérarchique." Stanley MILGRAM appelle "état argentique", cette condition de l'individu, qui se considère comme l'agent exécutif d'une volonté étrangère, par opposition à l'état autonome dans lequel il estime être l'auteur de ses actes. Pour expliquer comment l'individu subi une altération de sa personnalité (ce que certains nient)  du fait de son insertion dans une hiérarchie, il étudie par la suite le processus de l'obéissance.

    C'est ce qu'il fait dans le chapitre 11 dans l'application de l'analyse à l'expérience : Conditions préalables de l'obéissance (famille et cadre institutionnel), Conditions préalables immédiates (perception de l'autorité, Entrée dans le système d'autorité, Coordination entre l'ordre et la fonction d'autorité), Idéologie dominante.
Il conclue que l'homme est enclin à accepter les définitions de l'action fournies par l'autorité légitime. Il permet à l'autorité légitime de décider de sa signification. "C'est cette abdication idéologique qui constitue le fondement cognitif essentiel de l'obéissance. Si le monde ou la situation sont tels que l'autorité les définit, il s'ensuit que certaines types d'action sont légitimes. c'est pourquoi il ne faut pas voir dans le tandem autorité/sujet une relation dans laquelle un supérieur impose de force une conduite à un intérieur réfractaire. Le sujet accepte la définition de la situation fournie par l'autorité, il se conforme donc de son plein gré à ce qui est exigé de lui.
 Pour que cette perte du sens de la responsabilité et que l'image de soi reste bonne, il faut, qu'une fois que l'individu est entré dans l'état argentique, qu'il y ait un mécanisme de liaison pour donner à la structure un minimum de stabilité. Certains croient que dans la situation expérimentale, le sujet peut mathématiquement apprécier les valeurs conflictuelles en présence, mais en fait, ils continue d'obéir à l'expérimentateur qui garde exactement la même attitude, et qui lui rappelle qu'il se trouve dans une situation stable, celle qu'il a acceptée dès son entrée dans la salle de l'expérience. Ils sont toujours, lui rappelle t-il dans l'accord initial de mener à bien une expérience sur la mémoire, importante socialement...

     Dans le chapitre 12, Stanley MILGRAM examine les raisons de franchissement du cap de cette obligation morale et sociale chez certains sujets (minoritaires). "Les manifestations émotionnelles observées en laboratoire - tremblement, ricanement nerveux, embarras évident - représentent autant de preuves que je sujet envisage d'enfreindre ces règles. Il en résulte un état d'anxiété qui l'incite à reculer devant la réalisation de l'action interdite et crée ainsi un barrage affectif qu'il devra forcer pour défier l'autorité. Le fait le plus remarquable est que, une fois "le pas franchi" par le refus d'obéissance, la tension, l'anxiété et la peur disparaissent presque totalement."
 Pourquoi certains sujets désobéissent? Et pourquoi a tel moment et pas à d'autres ?  Les cris de douleur, le fait d'infliger des souffrances à un innocent (ce qui viole les valeurs morales et sociales), la menace implicite de représailles de la part de la victime, les signaux contradictoires émis dans sa direction par l'expérimentateur et l'élève, leur empathie plus ou moins grande vis-à-vis de la victime (le dénigrement devant l'attitude de l'idiot qui ne comprend rien à rien ne suffit plus...), tout cela entre en jeu... Le doute intérieur qui ronge le sujet, de plus en plus, le mène plus ou moins vite dans la voie de la désobéissance ou si ce doute est suffisamment amorti, compte tenu de son passé personnel, dans la persistance à l'obéissance.
Dans un chapitre 13 très bref, l'auteur se demande si n'existe pas une autre théorie, celle de l'agression, au sens où gît au fond de la nature humaine une agressivité qui ne demande qu'à s'exprimer.
 Mais finalement, pour Stanley MILGRAM, "ce n'est pas dans le défoulement de la colère ni de l'agressivité qu'il faut chercher la clé du comportement des sujets, mais dans la nature de leur relation avec l'autorité. C'est à elle qu'ils s'en remettent totalement. Ils se considèrent comme des simples exécutants de ses volontés ; s'étant ainsi définis par rapport à elle, ils sont désormais incapables de la braver."

    Dans le chapitre 14, l'auteur répond à certaines objections à la méthode.
 - Les sujets de l'expérience représentent-ils l'homme en général ou sont-ils des cas d'espèce? Tous les sujets étaient volontaires et leur recrutement, étudiant ou non, n'influe pas fondamentalement sur les résultats, (même si les proportions d'obéissants varient)  lesquels ont été confirmés à Princeton, à Munich (85% d'obéissants!), à Rome, en Afrique du Sud et en Australie (avec d'autres modes de recrutement) ;
 - Les sujets croyaient-ils administrer des chocs douloureux? Oui, dans tous les cas. D'ailleurs la tension réelle observée en laboratoire en est la preuve.
 - La situation expérimentale constitue-t-elle un cas si particulier qu'aucun de ses résultats ne puisse contribuer à une théorie générale dans la vie en société? Non, si l'on voit la facilité avec laquelle l'individu peut devenir un instrument aux mains de l'autorité;

     Un épilogue évoque la guerre du VietNam et notamment les conditions du massacre de My Lai en 1969.

    Stanley MILGRAM, Soumission à l'autorité, Calmann-Lévy, 2002, 272 pages. Il s'agit de la traduction par Emy MOLINIE de l'ouvrage Obedience to Authority, An experimental View, paru chez Harper & Row en 1974. Une première édition française a été réalisé en 1974 par le même éditeur, avec la même traduction. Seule variation, une préface à la deuxième édition française, de 1979.
   On peut consulter utilement le site www.stanleymilgram.com.

    

    

    

    



      
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Published by GIL - dans OEUVRES
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9 février 2010 2 09 /02 /février /2010 15:24
             Cet essai de 1853 de Joseph Arthur de GOBINEAU (1816-1882) constitue le type même d'oeuvre qu'il faut lire pour se rendre compte réellement de la source d'inspiration de nombreux racismes. En langage stratégique, en faire la lecture, c'est connaître mieux l'ennemi. et de façon plus générale, c'est aussi prendre conscience qu'un bon style littéraire joint à une présentation scientifique de lieux communs éloignés de la réalité peut faire d'importants dégâts dans la connaissance de cette réalité. Et aussi comment une oeuvre déjà à prétention scientifique peut être détournée de l'esprit de son auteur, ici d'un pessimisme si radical qu'il en empêche toute prescription et même toute action politique de type raciste, beaucoup plus moderne finalement que ses contemporains. L'histoire des théories d'Arthur de GOBINEAU pourrait être bien celle de leur déformation sous l'influence des milieux wagnériens de la fin du XIXème siècle, notamment celle de l'eugéniste Houston Stewart CHAMBERLAIN (1855-1927), principal inspirateur d'Adolf HITLER  (1899-1945) et celle de l'anthropologue et philosophe allemand Ludwig WOLTMANN (1854-1907).
     Influencé par le pessimisme de Lord BYRON et de SCHOPENHAUER, son Essai s'inspire surtout d'une longue tradition de racisme occidental. Le diplomate français (nommé ambassadeur en Grêce en 1864), proche d'Alexis de TOCQUEVILLE qui ne partageait pas ses idées mais qui était séduit par ses qualités d'homme, est surtout l'auteur d'une oeuvre littéraire, de romans comme Scaramouche (1943), Adelaïde (1869), Souvenirs de voyage (1872), Les Pléiades (1874) ou Nouvelles asiatiques (1876).

         Edité en 1855 dans sa version définitive, l'Essai sur l'inégalité des races, se compose de six livres : Considération préliminaires, définitions, recherche et exposition des lois naturelles qui régissent le monde social ; Civilisation antique rayonnant de l'Asie Centrale au Sud-Ouest ; Civilisation rayonnant de l'Asie Centrale vers le Sud et le Sud-Est ; Civilisations sémitisées du Sud-Ouest ; Civilisation européenne sémitisée ; La civilisation occidentale.

         Le premier livre est subdivisé en 16 chapitres et les titres s'ils donnent le ton ne doivent pas arrêter le lecteur, qui risque de s'en faire une idée superficielle, comme l'ont fait de nombreux auteurs : pour les quatre premiers, par exemple, nous pouvons lire : La condition mortelle des civilisations et des sociétés résulte d'une cause générale et commune ; Le fanatisme, le luxe, les mauvaises moeurs et l'irréligion n'amènent pas nécessairement la chute des sociétés ; Le mérite relatif des gouvernements n'a pas d'influence sur la longévité des peuples ; De ce qu'on doit entendre par le mot dégénération du mélange des principes ethniques et comment les sociétés se forment et se défont... Arthur de GOBINEAU entend faire une oeuvre qui englobe l'évolution des sociétés humaines, recherchant la principale cause de la croissance et du déclin des civilisations.
      Après avoir examiné dans ces trois premiers chapitres les maux que sont le mauvais gouvernement, le fanatisme et l'irréligion dont il ne minimise pas la gravité, Il affirme dans le quatrième que "si ces malheureux éléments de désorganisation ne sont pas entés sur un principe destructeur plus vigoureux, s'ils ne sont pas la conséquence d'un mal caché plus terrible, on peut rester assuré que leurs coups ne seront pas mortels, et qu'après une période de souffrance plus ou moins longue, la société sortira bien de leurs filets peut-être rajeunie, peut-être plus forte". Qu'est-ce donc ce principe destructeur, ce mal terrible? C'est la dégénération : "les nations meurent lorsqu'elles sont composés d'éléments dégénérés". Mais qu'est-elle? "Je pense donc que le mot dégénéré, s'appliquant à un peuple, doit signifier et signifie que ce peuple n'a plus la valeur intrinsèque qu'autrefois il possédait, parce qu'il n'a plus dans ses veines le même sang, dont les alliages successifs ont graduellement modifié la valeur ; autrement dit, qu'avec le même nom, il n'a pas conservé la même race que ses fondateurs ; enfin, que l'homme de la décadence, celui qu'on appelle l'homme dégénéré, est un produit différent, au point de vue ethnique, du héros des grandes époques. Je veux bien qu'il possède quelque chose de son essence : mais, plus il dégénère, plus ce quelque chose s'atténue. Les éléments hétérogènes qui prédominent désormais en lui composent une nationalité toute nouvelle et bien malencontreuse dans son originalité ; il n'appartient à ceux qu'il dit encore être ses pères, qu'en ligne très collatérale. Il mourra définitivement, et sa civilisation avec lui, le jour où l'élément ethnique principal se trouvera tellement subdivisé et noyé dans des apports de races étrangères, que la virtualité de cet élément n'exercera plus désormais d'action suffisante. Elle ne disparaîtra pas, sans doute, d'une manière absolue ; mais, dans la pratique, elle sera tellement combattue, tellement affaiblie, que sa force deviendra de moins en moins sensible, et c'est à ce moment que la dégénération pourra être considérée comme complète, et que tous ses effets apparaîtront."  Il s'agit, pour l'auteur, d'un véritable théorème qu'il s'agit de démontrer...  Et tout de suite, il s'interroge : "Y-a-t-il entre les races humaines des différences de valeur intrinsèque réellement sérieuses, et ces différences sont-elles possibles à apprécier?"  Mais auparavant, il veut indiquer quelles sont les tendances qui opèrent lorsque deux races se trouvent côte à côte.
     Il considère, admettant la répartition d'un nombre très important d'hommes à travers toute la Terre dans des conditions de vie les plus contrastées, "qu'une partie de l'humanité est, en elle-même, atteinte d'impuissance à se civiliser à jamais, même au premier degré, puisqu'elle est inhabile à vaincre les répugnances naturelles que l'homme, comme les animaux, éprouve pour le croisement." Mettant en scène une conquête de terres habitées par une autre race par des hommes énergiques, Arthur de GOBINEAU estime qu'une fois conquise une vaste surface, pas seulement pour du maraudage mais pour l'occuper, une véritable nation est née. "Souvent alors, pendant un temps, les deux races continuent de vivre côte à côte sans se mêler ; et cependant, comme elles sont devenues indispensables l'une à l'autre, que la communauté de travaux et d'intérêts s'est à la longue établie, que les rancunes de la conquête et son orgueil s'émoussent, que, tandis que ceux qui sont dessous tendent naturellement à monter au niveau de leurs maîtres, les maîtres rencontrent aussi mille motifs de tolérer et quelquefois de servir cette tendance, le mélange du sang finit par s'opérer, et les hommes des deux origines, cessant de se rattacher à des tribus distinctes, se confondent de plus en plus."  Deux tendances s'affrontent dans toute civilisation : un esprit d'isolement qui résiste à tout croisement et un esprit de croisement qui emporte finalement tout sur son passage... "Je me crois en droit de conclure (d'après des exemples qu'il donne, "qui embrassent tous les pays et tous les siècles, même notre pays et notre temps"), que l'humanité éprouve, dans toutes ses branches, une répulsion secrète pour les croisements ; que, chez plusieurs de ces rameaux, cette répulsion est invincible ; que, chez d'autres, elle n'est domptée que dans une certaine mesure ; que ceux, enfin, qui secouent le plus complètement le joug de cette idée ne peuvent cependant s'en débarrasser de telle façon qu'il ne leur en reste au moins quelque traces : ces derniers forment ce qui est civilisable dans notre espèce.
  "Ainsi, le genre humain se trouve soumis à deux lois, l'une de répulsion, l'autre d'attraction, agissant, à différents degrés, sur des races diverses ; deux lois, dont la première n'est respectés que par celle de ces races qui ne doivent jamais s'élever au-dessus des perfectionnements tout à fait élémentaire de la vie de tribu, tandis que la seconde, au contraire, règne avec d'autant plus d'empire, que les familles ethniques sur lesquelles elle s'exerce sont plus susceptibles de développements."   Plus loin, l'auteur insiste sur l'action de ces deux lois. Dans un empire de plus en plus grand, le mélange s'opère de plus en plus fortement.
      Dans le chapitre suivant, Arthur de GOBINEAU oppose l'axiome politique qui veut que tous les hommes soient frères, axiome qui nie que "certaines aptitudes soient nécessairement, fatalement, l'héritage exclusif de telles ou telles descendances" à un axiome scientifique, celui qui veut montrer les différences réelles entre races. Il entend montrer que les inégalités ethniques "ne sont pas le résultat des institutions" qui auraient plutôt tendance à les nier.
   Au chapitre VII, il écrit que le christianisme ne crée pas et ne transforme pas l'aptitude civilisatrice, et le chapitre IX met l'accent que les caractères différents des sociétés humaines, mais sans donner à l'une ou à l'autre une supériorité quelconque. Inégalité d'intellect, inégalité de morale, inégalité physique, inégalité physiologique et inégalité linguistique sont les thèmes des chapitres suivants.

       Le second livre, divisé en 7 chapitres, examine les caractéristiques des Chamites, des Sémites, des chananéens amrites, des Assyriens, des Hébreux, des Choréens, des Egyptiens et des Ethiopiens.
Le troisième livre, divisé en 6 chapitres examinent celles des Arians, des Brahmanes  et de Chinois, avec de longs développement sur le système social des brahmanes et du boudhisme. C'est là que se trouvent des considérations sur les races blanche, jaune et noire, et les résultats des différents mélanges entre elles.
Le livre quatrième constitue une sorte de conclusion de son oeuvre : l'histoire n'existe que dans les nations blanches. Pourquoi presque toutes les civilisations se sont développées dans l'occident du globe. Dans les chapitres 2 à 4 de ce dernier libre, sont abordés les caractéristiques des Zoroastriens, des Grecs autochtones, des colons sémites, des arians Hellènes et des Grecs sémitiques....
Le cinquième livre, subdivisé en 7 chapitres aboden les populations primitives de l'Europe, tandis que le sixième et dernier livre s'attache en 8 chapitres aux Slaves, aux Arians Germains, à la capacité des races germaniques natives, à la Rome germanique, aux dernières migrations arianes-scandinaves, aux derniers développement de la société germano-romaine, aux indigènes américains et aux colonisations européennes en Amérique.
   
     La description se veut finalement modérée de l'apport des différentes races. Il salue au passage le résultat  positif de certains mélanges donnant les arts et la noble littérature : "Le monde des arts et de la noble littérature, résultant des mélanges du sang, les races inférieures améliorées, ennoblies, sont autant de merveilles auxquelles il faut applaudir. Les petits ont été élevés. Malheureusement les grands du même coup, ont été abaissés, et c'est un mal que rien ne compense ni ne répare"....Mais en fin de compte, "toute civilisation découle de la race blanche, qu'aucune ne peut exister sans le concours de cette race, et qu'une société n'est grande et brillante qu'à proportion qu'elle conserve plus longtemps le noble groupe qui l'a créée et que ce groupe lui-même appartient au rameau le plus illustre de l'espèce"...
    Pour autant, ce qui ressort de manière claire de ce livre, même si l'on ne partage pas sa vision des races (un racisme pur et simple par définition, voir l'article Racisme et race, plus tard), c'est que le processus du mélange des races est inéluctable et devient de plus en plus profond avec l'extension de l'étendue d'un empire ou d'une nation, et que l'action politique est absolument impuissante à contrecarrer ce phénomène (pour autant, répétons-le, qu'on en partage l'analyse)...

        Bruno THIRY replace l'oeuvre dans son contexte de l'époque, notamment dans l'actualité éditoriale : "L'insuccès éditorial de son Essai sur l'inégalité des races humaines (...) dissuada malheureusement Gobineau à mener à bien la grande explication avec le darwinisme qu'il concevait comme l'accomplissement de son entreprise, sous la forme d'un cinquième volume et au moins d'un septième livre s'ajoutant aux six qui composent les quatre volumes de l'édition originale. Cette confrontation serrée devait être au moins une entreprise comme L'origine des espèces elle-même - dont le froissa peut être le considérable succès de librairie - qu'une action destinée à contrecarrer dans le public les effets de l'ample courant doctrinal qui, à l'abri du prestige de Darwin, développait, sur le propre terrain de Gobineau, un argumentaire historien par lui perçu concurremment comme un enfant illégitime et un rival dangereux de ses propres thèses. (Bruno THIRY fait sans doute allusion au "darwinisme social").
  Suivons-le encore dans sa critique de cette oeuvre : "Entreprise généalogique, la démonstration de l'Essai déploie l'immense fresque de cette évolution historique dont, par le détour d'une fiction analogue quant à son statut théorique à l'"état de nature" des théories du contrat social, elle identifie le point originaire dans un état hypothétique caractérisé par l'existence de trois "types purs" qui par croisements successifs auraient donné naissance à toutes les composantes de l'espèce humaine. Empruntant par commodité à la "terminologie en usage" des désignations "moins défectueuses que les autres" - il s'agit de la tripartition de Cuvier - Gobineau propose de nommer blancs (homme de la race caucasique, sémitique, japhétique), noirs (chamites) et jaunes (rameau altaique, mongol, finnois, tartare), ces "trois éléments purs et primitifs de l'humanité" en précisant que ces catégories "n'ont pas précisément pour trait distinctif la carnation". Issus d'un ancêtre commun (l'individu adamite, que Gobineau laisse à son sommeil), ces "types secondaires" sont la marque propre de "variétés" qui par leur mariage génèrent des groupes "tertiaires", les 'quatrièmes formations" résultant d'un mariage soit d'un type tertiaire soit d'une "tribu pure" avec un groupe issu de l'une des deux espèces étrangères (nous remarquons cette interchangeabilité fréquente entre race et espèce) ; ainsi, comme le remarque Gobineau au chapitre XVI du livre 1 (...) des catégories nouvelles ne cessent de se révéler chaque jour, les unes provenant de "fusions achevées" et "formant de nouvelles originalités distinctives", les autres, "désordonnées" et "antisociales" parce que n'ayant pu "se pénétrer de manière féconde" : "à la multitude de toutes ces rares métissées si bigarrées qui composent désormais l'humanité entière, il n'y a pas à assigner d'autres bornes que la possibilité effrayante de combinaisons des nombres."
 "La "conclusion générale" de l'Essai filera magnifiquement la métaphore de cette "toile immense" qui a nom l'histoire humaine, et de son tissage, dont la "terre est le métier" et dont "les siècles assemblées" sont "les infatigables artisans".Il faut dire avec Bruno THIRY que la description de ces races est d'une affligeante banalité, mais en attribuant à ces affabulations d'une anthropologie ethnocentrique les habits d'une théorie scientifique rigoureuse, Arthur de GOBINEAU prend une grande responsabilité de justification du racisme. Le récit de décadence qu'il propose peut paraitre refléter la réalité pour un public, même cultivé, qui ne possédait pas nos connaissances raffinées sur les composantes de l'espèce humaine.
La manière dont il l'expose rend facile les extrapolations qui ne sont pas du domaine de sa propre pensée. La supériorité de la race blanche, selon Bruno THIRY ne peut même pas pourtant être déduite de la lecture de sa théorie. Selon une extrapolation : "la race blanche ou le type aryen serait contaminé à son corps défendant par les races inférieures et devrait par conséquent faire l'objet de mesures de protection : il écrit exactement le contraire, et c'est sur ce point, que l'on peut vérifier, que la redoutable thèse inégalitaire soutenue au départ par Gobineau ne saurait être déconnectée des analyses où il lui fait jouer un rôle heuristique : le trait distinctif de la race blanche, et la marque de sa supériorité, est précisément son aptitude à entrer en rapport avec des peuples où prédominent l'un des deux autres types ethniques : ce qui la caractérise en propre, c'est de prendre l'initiative de la rencontre avec des communautés étrangères ; elle n'existe que par des incursions à l'extérieur d'elle même."  Ce qui caractérise l'humanité, c'est le mélanhge, le mélange et encore le mélange, répète plusieurs fois Arthur GOBINEAU dans son livre, et rien ne peut l'arrêter.

    En accord avec ce qui précède, Philippe RAYNEAU pense que "par bien des aspects, l'oeuvre de Gobineau s'avère (...) très éloignée des préoccupations nationalistes, impérialistes ou "eugénistes" de ses prétendus disciples qui lui auraient sans nul doute fait horreur. Le modèle "prédarwinien" qui était le sien s'accordait mal, du reste, avec une interprétation militante : dans l'Essai, il n'y a ni évolution (les "races" sont fixes) ni sélection des meilleurs (dont l'abaissement par le mélange est fatal). Le nazisme, au contraire, présuppose l'idée, d'origine individualiste, de la lutte de tous contre tous, que la croyance à la possibilité d'un progrès."  
  La combinaison d'interprétations détournant le réel sens de l'Essai sur l'inégalité des races, et d'un darwinisme social a sans doute produit ce qu'il y a de pire comme conception de l'évolution de l'humanité.

     Joseph Arthur de GOBINEAU, Essai sur l'inégalité des races, édition numérique produite par Marcelle BERGERON, sur le site de l'université de Qubec : www.uqac.ca/Les classiques des sciences sociales.
     Philippe RAYNAUD, Article Gobineau Arthur, Essai sur l'inégalité des races humaines, dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986 ; Bruno THIRY, Article Gobineau, dans Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, PUF, 1996.





      
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19 janvier 2010 2 19 /01 /janvier /2010 09:55
      Ce livre, malgré la date de sa parution, 1989, reste représentatif de tout une partie de l'Eglise catholique en matière de réflexion et d'action pour la paix. Dans le foisonnement de mouvements religieux du monde catholique pour la paix, cette réflexion et cette action est largement dominante. René COSTE, prêtre à l'Eglise de Saint-Sulpice à Paris, professeur honoraire à la faculté de théologie de l'Institut catholique de Toulouse, ancien président de Pax Christi France et ancien consulteur du Conseil pontifical "Justice et Paix" et du Conseil pontifical pour le dialogue avec les non-croyants, reste actif dans le dialogue oecuménique et le dialogue interreligieux pour la promotion de la paix. Ce théologien est l'auteur de très nombreux ouvrages, depuis Le problème de la guerre et de la paix dans la pensée de Pie XII en 1962 jusqu'à Nous croyons en un seul Dieu de 2007.

      Dans son avant-propos, il se présente comme : "Témoin avant tout, depuis plus 'un quart de siècle, de la recherche et de l'effort de promotion de la paix de tant d'instances et d'acteurs divers :
- Le Saint-Siège, l'Eglise qui est en France, le Mouvement Pax Christi, des organismes oeuvrant pour la promotion de la paix, de la justice, de l'environnement ;
- les Eglises orthodoxes, les Eglises issues de la Réforme.
Mais aussi des organismes non confessionnels. Des croyants et des non-croyants. Des hommes d'Etat et d'autres responsables de haut niveau de la vie en société. Des jeunes et de gens de tout âge, acteurs de la paix, de la justice et d'un meilleur environnement dans leur quartier, leur commune ou leur entreprise".
   Il se présente aussi comme "Acteur également. Quoique très modestement, sans la moindre prétention. Mais acteur tout de même, avec bien d'autres.
Par la recherche théologique, axée avant tout sur la promotion de la paix (toujours sans son sens englobant), par la participation à tant de comités (ou commissions), par des conférences, des sessions, des prédications, par l'enseignement, par des publications (...)."  Il mentionne particulièrement Pax Christi comme cadre de son action.

     En une Introduction, cinq gros chapitres (Convergences, Paix, Justice, Gérance de la Création, La diaconie de l'Eglise, Symboles d'un monde nouveau) et une conclusion "pour construire la cathédrale de la paix", René COSTE condense ici une réflexion, mise en actualité face aux nouveaux dangers encourus sur cette planète, de plus d'un millénaire...

    Convergences, en Introduction,  met en liaison le dynamique de l'ONU, la dynamique du concile Vatican II, la dynamique de la Sixième Assemblée du Conseil oecuménique des Eglises de 1983 de Vancouver et celle de la Déclaration finale de la première Assemblée de la Conférence mondiale des religions pour la paix de 1970 faite à Kyoto, pour "l'éveil du sens humain". Avec une certaine emphase optimiste, l'auteur évoquent ces dynamiques : "Celle de l'ONU, dont c'est la mission propre, en dépit de ses déficiences de structures et de fonctionnement. Celle de l'Eglise catholique et des autres Eglises et communauté chrétiennes, qui, à travers un sens renouvelé de leur nécessaire fidélité à la mission de salut confiée à son Eglise par le Seigneur ressuscité, comprennent mieux qu'elles doivent oeuvrer en profondeur - et ensemble - en vue de la promotion d'un monde plus juste et plus fraternel. Celle des religions non chrétiennes, qui commencent à nouer entre elles et avec les Eglises et communautés chrétiennes des relations de dialogue et de coopération en vue du même objectif. "...Par nature tout ce qui est foi monte; et tout ce qui monte converge inévitablement", remarquait Pierre Teilhard de CHARDIN (1881-1958). Il ajoutait avec bonheur : "En somme, on pourrait dire que la foi en l'Homme, de par son universalité et son "élémentarité" réunies, se découvre à l'examen  comme atmosphère générale au sein de laquelle peuvent le mieux (ou même seulement) croître et dériver l'un vers l'autre, les formes supérieures, plus élaborées, de croyance auxquelles nous participons tous à des titres divers. Non pas formule, mais million d'union."

    Le premier chapitre, Paix, met en relief l'un des  "trois axes, trois visées, trois préoccupations" : "Promotion de la paix, promotion de la justice, promotion de la gestion responsable de la création". Avant de le développer, l'auteur insiste beaucoup sur l'indissociabilité de ces trois axes. Son point de départ est une théologie de la paix, pour une raison tout simplement humaine (l'aspiration commune à la paix) et pour une raison théologique (L'Evangile de la Paix).
  "C'est le péché (dû au mauvais usage de la liberté par l'homme) qui a introduit dans le monde la violence, en même temps que la rupture avec Dieu et la discorde au sein de l'humanité, même au sein de la cellule familiale. Les chapitres 3-11 de la Genèse sont la saisissante description de cette humanité de péché et de violence, de cette humanité barbare : de cette humanité de tous les temps, qui est la nôtre plus que jamais. Le XXème siècle a fait éclater le vernis de civilisation qui nous masquait notre barbarie." Face à ce péché, symbolisé par le meurtre de Caien par Abel, le Dieu libérateur pronoce le célèbre commandement "Tu ne tueras point". Pour René COSTE, le livre d'Isaie, "livre phare" dont la rédaction s'étend sur plusieurs siècles, la Paix est présentée comme le don messianique par excellence. Invoquant des passages de l'Ancien puis du Nouveau Testament (suivant la phraséologie chrétienne), il mentionne le Sermon sur la Montagne, les Béatitudes et regroupe ces deux textes sous le titre non-violence et réconciliation. Il insiste sur le fait pour lui acquis que "les moyens non-violents pour promouvoir la justice et la paix sont les seuls pleinement dignes de l'homme et les seuls capables d'y parvenir sans injustices nouvelles et sans provoquer un besoin de revanche."  Cette revalorisation de la non-violence ne doit pas, en revanche, "déprécier la fonction militaire" quand celle-ci est vécue dans l'exercice de la "juste défense". Se gardant de stigmatiser donc l'institution militaire, René COSTE prône, avec bien des mouvements chrétiens, citant Jean-Paul II et son message de Noel 1988 à l'ONU, l'élimination des armes de destruction massive et l'abandon de toute stratégie nucléaire. Combattre la guerre elle-même se trouve bien dans la Charte du mouvement Pax Christi et son élimination est bien un idéal historique concret.

     Dans le deuxième chapitre, Justice, René COSTE part de deux aphorismes de Carl-Friedrich von WEIZAKER, "Pas de paix sans justice, pas de justice sans paix", "Pas de justice sans liberté, pas de liberté sans justice" pour cerner cette notion. Des Evangiles, il tire le choix prioritaire pour les pauvres (enseignement social de l'Eglise à partir de l'Encyclique Rerum novarum de Léon XIII en 1891), un lien entre justice sociale et solidarité sociale (Synode des évêques de 1971), et, au coeur de la promotion de la justice, la promotion des droits de l'homme (discours de Jean-Paul à l'ONU du 2 octobre 1979). Justice mondiale et solidarité mondiale, en référence à l'encyclique Sollicitudo rei socialis de Jean-Paul II, prolongement direct de celle, Populorum progressis de Paul VI, oblige à se préoccuper du "si grave problème de la dette internationale, en raison des conséquences dramatiques qu'un remboursement rigide pourrait entraîner pour les peuples pauvres".

      Dans Gérance de la création, le prêtre se refère à HEIDEGGER pour dénoncer le comportement de "seigneur de la terre" de l'homme. "La foi biblique est le démenti radical de ce comportement démiurgique, qui se veut totale libération et qui risque de conduire à la pire aliénation". Revenant à la Genèse, il rappelle que l'homme est le gardien de la création, de cette planète-terre qui est la planète de Dieu. "Le sens du péché de l'homme et de ses conséquences concrètes, exprimées symboliquement dans le livre de la Genèse" est clair : "rupture avec Dieu, par refus de reconnaître sa dépendance par rapport au Dieu Créateur et Père, il entraîne la rupture des relations interhumaines, leur "brisure" en égoïsmes et en violences, ainsi que la transformation du travail épanouissant et créatif en travail aliéné, fréquemment exploité et opprimé." L'appel à une gérance responsable du patrimoine commun de l'humanité va de pair avec le combat pour l'homme, pour le respect de la dignité humaine. Pour René COSTE, l'exhortation apostolique Familiaris consortio (sur les tâches de la famille chrétienne d'aujourd'hui) de Jean-Paul II en 1981, comme l'instruction Donun Vitae (sur le respect de la vie humaine naissante et la dignité de la création : réponses à quelques questions d'actualité) de 1987, qui avaient suscité d'intenses controverses (et qui continuent de le faire d'ailleurs...) doivent être comprises dans la perspective de cette nécessaire gérance de la création.

      Le chapitre La diaconie de l'Eglise expose la théologie de la communion ecclésiale qui "est désormais au coeur de la conception catholique de l'Eglise". En s'appuyant constamment sur les enseignements de Vatican II, pourtant bien remis en cause par une grande partie de l'Eglise catholique aujourd'hui, René COSTE affirme le service de la paix qui incombe à l'Eglise, un ministère ecclésial de la réconciliation. "Nous avons à comprendre et à faire comprendre que la réconciliation avec Dieu suppose la réconciliation avec nos frères humains et avec cette nature qui nous entoure et qui nous a été donnée pour que nous la gérions de façon respectable". Prière, action (actes concrets en faveur des opprimés, des exploités, des persécutés et des pauvres-, dialogue et coopération oecuméniques sont indissociables à ses yeux.

       Dans Symboles d'un monde nouveau, l'auteur choisi, parce "nous avons besoin de symboles, non seulement de signes, mais de réalités concrètes de notre univers visible évocatrices de l'univers invisible ou de valeurs transcendantes", trois symboles de l'inhumain ou du mal destructeur - Babel, Hiroshima, Auschwitz-Brikenau - et trois symboles de l'espérance - Pentecôte, Jérusalem et "esprit d'Assise". Babel, c'est la Cité souveraine, la Cité impériale, la Cité dominatrice, la Cité orgueilleuse, comme la Cité romaine qui a fait régner la paix autour du bassin méditerranéen au prix de la domination et de l'exploitation du monde. Hiroshima, c'est la guerre absolue, l'auto-anéantissement de l'humanité. Auschwitz-Birkenau, c'est l'injustice absolue, la perversion incarnée. La Pentecôte, c'est le récit d'une nouvelle création, d'une nouvelle convivialité, d'une nouvelle aurore de l'humanité. Jerusalem, c'est la Cité de la Paix, en dénégation de la situation présente, si chère au coeur des Juifs, des Chrétiens et des Musulmans. L'esprit d'Assise enfin, en référence précisément à la vie et aux enseignements de François d'Assise, fondateur de l'Ordre des Franciscains, c'est non seulement le symbole de l'oecuménisme chrétien, mais aussi de l'oecuménisme religieux.

     En conclusion, l'édification de La cathédrale de paix exige "de creuser encore plus profondément notre sillon". Par là, René COSTE veut dire "descendre jusqu'aux sources de l'éthique, jusqu'en ces profondeurs où l'on s'engage de tout son être, avec lucidité et avec le courage nécessaire pour affronter les obstacles." Pour construire une civilisation du partage, de la solidarité et de l'amour, et renouer avec "l'audace de Jésus-Christ".
Il cite de nouveau Teilhard de CHARDIN, qui écrit dans L'avenir de l'homme (1959) : "L'amour a toujours été soigneusement écarté des constructions réalistes et positivistes du Monde. Il faudra bien qu'on se décide un jour à reconnaître en lui l'énergie fondamentale de la Vie, ou, si l'on préfère, le seul milieu naturel en quoi puisse se prolonger le mouvement ascendant de l'évolution. Sans amour, c'est véritablement devant nous le spectre du nivellement et de l'asservissement : la destinée du termite et de la fourmi. Avec l'amour et dans l'amour, c'est l'approfondissement de notre moi le plus intime dans le vivifiant rapprochement humain. Et c'est aussi le jaillissement libre et fantaisiste sur toutes les voies inexplorées. L'amour qui resserre sans les confondre ceux qui s'aiment, et l'amour qui leur fait trouver dans ce contact mutuel une exaltation capable, cent fois mieux que tout orgueil solitaire, de susciter au fond d'eux-mêmes les plus puissantes et créatives originalités."  Bienheureux sont ceux qui oeuvrent pour la paix, reprend l'auteur, reprenant les propos de Paul VI à Nazareth le 5 janvier 1964. René COSTE termine par une "constatation" optimiste, que beaucoup sans doute ne partagent pas actuellement, sous un magistère (celui de Benoit XVI) que d'aucuns jugent rétrograde : "Nous avons constaté que les Eglises sont de mieux en mieux convaincues de leur responsabilité par rapport à la trilogie. Elles comprennent maintenant mieux qu'autrefois que la promotion de la paix, de la justice et de la gérance de la création est une dimension intégrante de la mission qui a été confiée à son Eglise par le Ressuscité, qui est celle de l'évangélisation du monde. Elles ont à le penser comme une grâce. C'est dans l'accomplissement même de leur mission spécifique qu'elles rendent le plus grands service à l'humanité."

    Son ouvrage  comporte en Annexe, des "Prières franciscaines".

 René COSTE, Paix, justice, gérance de la création, Nouvelle Cité, 1989, 168 pages.
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9 décembre 2009 3 09 /12 /décembre /2009 10:28
                      Historien et stratège naval américain, Alfred Thayer MAHAN (1840-1914) influença fortement la stratégie maritime des Etats-Unis - il fait partie de ses initiateurs - non seulement par The intest of America in Sea Power (1897) ou par ses nombreux autres écrits mais également par ses relations directes avec les responsables de la défense de son époque (notamment Théodore ROOSEVELT). Par ses quatre oeuvres, The interest of America in Sea Power, L'influence de la puissance maritime dans l'histoire, 1660-1783 (1890), L'influence de la puissance maritime dans la Révolution Française et l'Empire, 1793-1812 (1892) et La puissance maritime et la guerre de 1812 (1905), qui forment un tout, il contribua à l'élaboration de la géopolitique américaine. La doctrine géopolitique des Etats-Unis est en grande partie issue de ses recommandations : - s'associer avec la puissance navale britannique dans le contrôle des mers ;
                                - contenir l'Allemagne dans un rôle continental et s'opposer aux prétentions du Reich sur les mers ;
                                - mettre en place une défense coordonnée des Européens et des Américains destinée à juguler les ambitions asiatiques.
     Opposée aux vue de la géopolitique terrestre de Harold John  MACKINDER (1861-1947), cette doctrine soutient que les puissances maritimes ont vocation à l'emporter sur les puissances continentales. Cette doctrine inspira ensuite d'autres pays, notamment l'Allemagne.

                     Ce qui nous intéresse ici, c'est surtout une partie sur la Stratégie navale de The Interest of America in Sea Power. Alfred MAHAN part d'abord de tous les faits qu'il analyse et qu'il rassemble pour comprendre la puissance de l'Angleterre, pour ensuite théoriser sur les positions stratégiques, la force militaire d'une place, les ressources d'une place maritime, les lignes stratégiques et les expéditions lointaines.

     "Les récits des guerres dont nous avons parlé, les correspondances, les biographies, de nombreux matériaux permettent d'écrire un traité sur l'art de la guerre navale. Mais tout cela est à l'état brut, a besoin d'être collationné avec soin et travaillé. (...) Il est probable que l'incertitude des mouvements de la marine à voiles est une des raisons qui ont contribué à retarder l'éclosion de cet art. (...) A terre, il y avait à la guerre pas mal d'aléas, mais il n'y avait jamais, d'une façon aussi courante, une incertitude pareille. Avec des distances que le vent ou le courant pouvaient faire varier, il était décourageant de combiner des opérations stratégiques ou même tactiques. (...). Et l'on se sentait peu disposé à étudier méthodiquement la stratégie, quand l'on constatait l'indifférence générale que l'on montrait dans la première marine de l'Europe pour la partie militaire de la profession maritime, par rapport à la façon dont y était prisé le talent de manoeuvrier."
   Pour l'auteur, l'avènement de la vapeur change tout, même si toute l'expérience acquise provient de la marine à voile. "L'on peut maintenant élaborer un art de la guerre navale : c'est même indispensable, car la rapidité de la transformation des armes de guerre produit dans les esprits une confusion à laquelle il faut porter remède autant que possible." A cause de la vapeur, les navires peuvent affronter les incertitudes de la mer, mais en même temps l'alimentation en charbon des machines, la quantité qu'il faut emporter pour naviguer, introduisent de nouvelles contraintes.
   Alfred MAHAN, reprenant l'expérience de la stratégie terrestre, pointe une grande différence avec elle : elle est aussi nécessaire en temps de paix qu'en temps de guerre. Il faut s'assurer sur des grandes distances l'appui de points stratégiques, dont la possession assure le contrôle de la circulation maritime et les manoeuvres proprement militaires.

      Les positions stratégiques possèdent une valeur qui tiennent à trois "conditions premières" :
          - Leur position, leur situation géographique. "Une place peut être très forte, mais être placée par rapport aux lignes stratégiques de telle sorte qu'elle ne vaille pas la peine d'être occupée." ;
          - Leur force militaire, au point de vue défensif et offensif. "Une place peut être bien placée et posséder de grandes ressources, et pourtant avoir peu de valeur stratégique à cause de sa faiblesse. D'un autre côté, si elle n'est pas forte naturellement, on peut artificiellement lui donner les moyens de se défense." ;
          - Les ressources des places elles-mêmes comme de celles du pays qui les environnent ;
De ces trois conditions, la première est la plus importante, "car on peut augmenter la force d'une place ou y amener des approvisionnements, mais il n'est pas au pouvoir de l'homme de changer une situation, si celle-ci se trouve hors des limites stratégiques d'une opération." Les positions sur les mers étroites, par ailleurs, sont plus importantes que celles situées sur les océans, "car il est moins possible de les éviter en faisant un détour. "Si ces mers ne sont pas des culs-de-sacs, mais sont traversées par de grandes voies de communications, c'est-à-dire si le commerce qui y passe est destiné à des régions situées au-delà, le nombre de bateaux qui y circulent s'en trouve augmenté, et, par suite, la valeur des positions stratégiques qui commandent ces mers est accrue."  Alfred MAHAN s'appuie à chaque fois sur des exemples historiques, tirées des manoeuvres navales de nombreux pays, du Japon à l'Angleterre, en passant par la France.

         La force militaire d'une place, deuxième condition de sa valeur, est étudiée d'un point de vue défensif, puis d'un point de vue offensif.
 "La défense des ports de mer peut être étudiée en la subdivisant d'après les deux considérations suivantes :
    - Défense contre une attaque venant de la mer, c'est-à-dire défense contre des bâtiments de guerre ;
    - Défense contre une attaque conduire par terre, c'est-à-dire menée par des troupes ayant débarqué sur la côte et étant venues prendre la place à revers.
  L'auteur conclue un long développement commencé par l'analyse du siège de Port-Arthur en résumant :
          "- Une même somme d'énergie offensive, utilisée sur des batteries flottantes, ou sur des bateaux peu mobiles, réalisera une moins bonne défense contre les attaques par mer que si elle était groupée dans des forts ou batteries à terre.
           - En utilisant des corps d'hommes, spécialement instruits comme des marins, à défendre des ports, on emprisonnera une partie de l'énergie offensive dont on dispose pour ne l'utiliser que dans un effort de qualité inférieure, comme le sont les efforts défensifs.
            - il est mauvais, pour la valeur morale et pour l'habileté professionnelle des marins, de les éloigner ainsi de la mer et de les confiner dans un rôle de défensive. Bien des exemples en ont donné la preuve.
            - En abandonnant toute action offensive, la marine abandonne le rôle qui lui est dévolu et qui est celui où elle donnerait le plus de résultats."
La valeur offensive est ce qui donne à une place sa véritable vocation, car l'objectif est bien de mener des opérations militaires de contrôle de la mer. "Un port de mer, considéré indépendamment de sa situation géographique et de ses ressources naturelles ou artificielles, pourra participer à une action offensive lorsqu'il pourra :
                    - Faciliter le rassemblement d'une grande force militaires, composée de bâtiments de guerre et de transports, et les abriter.
                    - Faciliter sa sortie et la protéger.
                    - Lui fournir pendant toute sa campagne un appui continental, étant comprises dans cet appui les facilités de passage au bassin, qui sont une des ressources les plus indispensables que doit fournir un port de mer."   
  Le port-arsenal doit pouvoir fournir les moyens de guerre de manière soutenue et continue : cela veut dire des capacités de réparation, de mise à l'abri, et d'approvisionnement en matières et en vivres.

           Dans Les ressources d'une place maritime, Alfred MAHAN indique l'importance des bassins, qui par leur population commerçante et industrielle, qui s'alimente également des ressources tirées de la guerre elle-même, permettent de supporter les besoins d'une marine de guerre. "Parmi les ressources d'un port, les bassins du radoub sont de toute première importance (...) : Ils doivent se trouver se trouver aussi près que possible du théâtre de la guerre. la force se représente par ds nombres ; plus il y a de basins dans un port et plus la capacité offensive de celui-ci est grande."

         Les lignes stratégiques constitue le chapitre sans doute le plus important de l'ouvrage.
L'auteur s'étend longuement sur la définition de ces lignes stratégiques, prenant appui sur l'expérience terrestre, par leur fonction : ligne d'opération, ligne de retraite, ligne de communications... "Les nombreuses lignes que l'on peut tracer sur une carte pour rejoindre deux ports de mer peuvent se répartir en lignes de haute mer et lignes côtières." "Pour passer par la pleine mer, ce qui est le plus court, il faut avoir la maîtrise de la mer ; quand on ne l'a pas, on doit suivre la côte, de nuit de préférence, en se servant de ses ports de refuge ou des autres points d'appui qu'elle offre." il en revient toujours en fait à la fonction de la flotte : "Le problème qui consiste à grouper une flotte dont les éléments sont séparés ou à amener un bâtiment isolé à rejoindre son corps de bataille" constitue celui que le stratège naval doit résoudre, en tenant compte des particularités de mouvement et de relief de la mer et des côtes. Toutes les considérations qu'il soulève "aboutissent à faire ressortir que pour conserver ses possessions lointaines d'un façon certaine, il faut posséder une flotte qui soit supérieure à celle de n'importe quel agresseur (...)".  "Comme conclusion, la solidité de tout système de stations de défense maritime dépend en dernier ressort de la supériorité que l'on possède sur mer, c'est-à-dire de la marine. La chute de quelque position très forte, complètement isolée, peut être longtemps retardée, mais elle est fatale. Le principal objectif d'une marine doit donc être la marine de son adversaire. Comme celle-ci est le seul lien qui réunisse toutes les positions stratégiques ennemies dispersées, l'atteindre c'est atteindre toutes ces positions."

        Expéditions lointaines et expéditions maritimes débute sur une problématique des positions stratégiques : "Malgré les difficultés qu'il y a à conserver des colonies lointaines et d'accès difficile, une puissance, désireuse de garder quelque influence dans une région susceptible de prendre une certaine importance maritime, est obligée d'avoir des points d'appui dans quelques positions stratégiques des environs. Ces points, choisis avec soin d'après leurs positions relatives, constituent une base ; celle-ci, secondaire en ce qui concerne la défense immédiate de la métropole, prend une importance primordiale dans le lieu où elle se trouve." "(...) il ne faut pas perdre de vue que la sécurité des communications entraîne sur mer la nécessité de la maîtrise de la mer, surtout si la distance entre la métropole et les bases lointaines est grande. Reprenant l'histoire des places fortes utilisées par les Anglais ou les Russes, Alfred MAHAN discute des conditions du choix de ces points d'appui, suivant plusieurs variantes de situation, en position de conquête ou de réponse à une invasion, suivant la supériorité ou l'infériorité tactique relative de la flotte, et des conditions à remplir pour que celle-ci l'emporte dans une bataille navale inévitable.

        Selon Margaret Tuttle SPROUT, des études historiques qu'il fait, Alfred MAHAN fait ressortir les facteurs conditionnant la puissance maritime de la Grande Bretagne : "...non seulement une puissance matérielle supérieure et de meilleures doctrines stratégiques navales, mais aussi (la) maîtrise des "mers étroites"." "Ces mers, qui jouent un rôle si important dans l'histoire navale moderne, sont en gros ces masses d'eau - tels la Manche, le détroit de Gibraltar, celui de Sicile, les Dardanelles et le Bosphore - que l'on peut contrôler avec une relative facilité à partir de toutes les côtes."
 "Si le premier objectif de Mahan fut de déterminer l'influence de la puissance maritime dans la destinée des nations, le second consista à tirer de l'étude de la guerre navale certains principes fondamentaux et immuables de la stratégie navale, comparables aux principes de la guerre terrestre qu'avait formulés Jomini."
  "Après les Etats-Unis, c'est en Allemagne que les écrits de Mahan eurent le plus d'influence sur la pratique politique. Comme en Angleterre et en Amérique, L'influence de la puissance maritime dans l'histoire parut à un moment crucial. L'empereur Guillaume II venait de congédier le vieux Bismark, notamment pour la raison que celui-ci s'obstinait à vouloir que l'Allemagne restât une puissance continentale et, sous le jeune kaiser, la nation se lança dans une politique d'expansion impérialiste outre-mer."  Selon l'auteur de cette contribution sur Alfred Mahan dans Les maîtres de la stratégie, "si Mahan eut une influence indéniable sur la pensée navale allemande avant 1914, il est de toute évidence qu'il fut souvent mal compris des Allemands. Dans ses écrits, il avait en divers endroits analysé les désavantages que causait à la nation allemande sa position géographique par rapport à la puissance maritime britannique. Si les Allemands avaient saisi l'essence véritable de la puissance maritime, ils se seraient inévitablement rendu compte que seule une force navale assez importante pour battre la flotte britannique pouvait transformer leur pays en une puissance maritime, dans le sens que Mahan donnait à ce terme. (L'amiral allemand Alfred Von) TIRPITZ (1849-1930) semble ne pas avoir saisi les limites géographiques fondamentales de la situation allemande face au contrôle des mers. De plus, il négligea l'avertissement de Mahan, lequel déclarait qu'une nation ne peut espérer être à la fois une grande puissance terrestre et une grande puissance maritime."

      Bruno COLSON indique l'influence d'Antoine de JOMINI (1779-1869) sur les idées d'Alfred MAHAN, qui rapproche souvent la stratégie terrestre et la stratégie navale.
Pour le théoricien américain, les opérations de l'archiduc Charles et de Napoléon Bonaparte démontrent :    - l'importance de la concentration ;
                                          - l'utilité pour y arriver de posséder une situation stratégique centrale comme la ligne du Danube;
                                          - la nécessité d'occuper des lignes intérieures, par rapport à cette situation ;
                                         - l'influence sur la conduite des opérations, et en vue du succès, de la sécurité des communications.
    Alfred MAHAN est en désaccord par contre avec Carl Von CLAUSEWITZ (1780-1831) sur l'importance de la défensive et de l'offensive.
   "Les idées de Mahan furent acceptées par des générations d'officiers de marine américains. Elles leur fournissaient un support argumenté et scientifique cautionné par l'histoire. L'US Navy était également satisfaite de se voir confier la "première ligne de défense", ce qui lui permettrait de réclamer tout l'équipement nécessaire. L'expression "maîtrise de la mer" (command of the sea) flattait l'oreille. De plus, la stratégie de Mahan semblait avoir établi des vérités définitives : il ne serait plus nécessaire de faire de nouveaux efforts intellectuels. Les officiers pouvaient désormais consacrer leurs énergies aux détails pratiques de la conception des bateaux, à l'entraînement et à la planification tactique : ils avaient l'assurance de travailler dans le cadre d'une stratégie infaillible. Cette stratégie donnait aussi satisfaction au Congrès pour trois raisons. Elle promettait en effet de rencontrer et de défaire l'ennemi loin du continent américain, de le faire rapidement et de façon décisive, et enfin d'utiliser avant tout des machines et une technologie présumée supérieure plutôt qu'à des troupes terrestres. A la fin du XIXème siècle, les Etats-Unis entraient dans une phase de plus grande activité en politique étrangère. L'idéologie dominante était celle de la "grandeur nationale" et de l'extension de l'influence américaine. Les théories de Mahan venaient à leur heure."
  Toujours d'après Bruno COLSON, "la stratégie globale des Etats-Unis reste profondément imprégnée des conceptions d'Alfred Mahan. Retenons seulement deux aspects, que Mahan attribue à l'influence de Jomini. Il y a d'abord une vision géostratégique des intérêts américains à l'échelle mondiale. (...)"  Ensuite, les liens entre stratégie et politique. Sans doute la définition étroite de la stratégie, "souvent attribuée à la culture stratégique américaine serait davantage le fait de l'armée que de la marine, ce qui expliquerait en partie le rôle prédominant de celle-ci dans des années récentes et la qualification des Etats-Unis comme "puissance maritime".


       Alfred Thayer MAHAN, Stratégie navale, in Mahan et la maîtrise des mers, textes choisis et présentés par Pierre NAVILLE, Editions Berger-Levrault, 1981 dans Anthologie mondiale de la stratégie, sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.
        Bruno COLSON, Jomini, Mahan et les origines de la stratégie maritime américaine, Institut de Stratégie Comparée, www.stratisc.com, 2005 ; Margaret Tuttle Sprout, Mahan : l'apôtre de la puissance maritime, dans Les maîtres de la stratégie, tome 2, sous la direction d'Edward Mead EARLE, Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1982 ; Aymeric CHAUPRADE, Géopolitique, Ellipses, 2003.

          
   
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18 novembre 2009 3 18 /11 /novembre /2009 13:59
                    Stratégie de l'âge nucléaire, publié en 1960 et réédité en 2009, constitue un livre phare dans les débats sur la stratégie nucléaire et dans la stratégie tout court. D'un style clair et d'une rigueur toute...militaire, cet ouvrage pose à son époque les termes nouveaux de la guerre. En un avant-propos et 5 chapitres, Pierre GALLOIS (1911-2010), général français de brigade aérienne, présent auparavant (de 1953 à 1957) dans les plus hautes instances de l'armée française et du SHAPE (Grand quartier général des forces alliées en Europe), trace les grandes lignes de ce qui est aujourd'hui encore, le fondement de la stratégie nucléaire française. Pour celui qui veut étudier la stratégie nucléaire aujourd'hui, cette oeuvre est encore incontournable. Les experts militaires et civils en charge ou en commentaire de la politique française de défense s'y réfèrent encore.

                 Son avant-propos s'oppose à tout le mouvement de désarmement nucléaire, auquel il pose la question s'il faut réellement "retourner à l'ère du trinitro-toluène". Jetant un oeil rétrospectif sur 559 ans (et 278 guerres) entre 1482 et 1941, le général de brigade aérienne pense qu'il n'y a vraiment pas matière à nostalgie et que de toute façon, "l'armement nucléaire pose de manière entièrement nouvelle le classique problème de la guerre :
        - "Entre l'enjeu convoité et le risque à courir pour l'emporter en usant de la force, il n'y a plus aucune commune mesure".
        - "Une certaine égalité peut être établie entre les peuples. En matière de défense et de sécurité, il peut ne plus y avoir de nations fortes et de nations faibles." Cette affirmation exprime le pouvoir égalisateur de l'atome.
        - "Parce que de nouvelles armes, fondées également sur le principe de la fission de l'atome, mais de faible puissance, commencent à figurer dans les panoplies des deux Grands, le concept de dissuasion s'applique non seulement à la défense d'enjeux d'importance majeure, mais également aux conflits seconds."
        - "En associant l'explosif thermonucléaire au missile balistique à grande portée, les techniciens ont créé une arme actuellement imparable. Il semble que celui qui s'en servivrait le premier devrait l'emporter et que cette arme accorde un avantage redoutable à l'agresseur. En fait, si les deux parties en présence en sont pourvues - même en nombre inégal - il n'en est rien. s'il veut éviter d'en subir lui-même les formidables effets, l'assaillant doit d'abord détruire les missiles adverses avant que sa victime ne les lance contre son territoire." L'avènement des missiles balistiques ne facilite pas l'agression, au contraire elle met à la portée d'une puissance comme la France une dissuasion du faible au fort.
     Entre les lignes transparaît bien chez l'auteur l'espoir que le phénomène nucléaire est assez révolutionnaire pour faire reculer enfin la guerre, mais il veut plus modestement "esquisser les bouleversements nombreux dans les techniques d'armement et en déduire les conséquences militaires et politiques."

              Dans le premier chapitre sur les instruments de la paix forcée, Pierre GALLOIS décrit les caractéristiques de l'arme nucléaire, des premières bombes atomiques embarquées, aux progrès effectués dans les variations des divers effets (souffle, chaleur, radioactivité, brouillage électromagnétique) de l'explosion nucléaire, jusqu'aux efforts de miniaturisation et d'établissement d'une continuité entre les bombes classiques les plus puissantes et les bombes nucléaires les moins puissantes.

            Poudre sans feu précise les conditions d'emploi de l'arme nucléaire : sa forte puissance, le choc unique assené par surprise. "Cette formidable contraction de la période d'affrontement a aussi des conséquences révolutionnaires sur les conditions d'en conflit. Une fois qu'il est engagé, il est trop tard pour en modifier l'allure et les formes. Il n'est plus possible de mobiliser de nouvelles classes, de conclure de nouvelles alliances ou de spéculer sur une découverte scientifique capable de peser sur le cours des évènements. Le temps manque. L'échange de coups - s'il y avait échange - serait bref. La planification n'en est pas impossible, comme aussi l'évaluation des dommages matériels mutuellement subis. Mais trop de facteurs interviennent pour que des prévisions soient faites quant à la suite des opérations." "A la surprise et à la contraction de la période de destruction massive s'ajoute une nouvelle notion, également particulière à la guerre thermonucléaire, celle du risque."  "Surprise, brièveté de la phase d'extermination, risque exorbitant ne se substituent ni ne s'ajoutent aux fameux principes de la guerre lorsqu'on envisage de brandir des mégatonnes. Il s'agit tout au plus de règles d'action avec lesquelles les choses étant ce qu'elles sont, il faudrait compter." 
    Après une analyse détaillée des intentions d'utilisation affichées par les états-majors américaines et soviétiques, le général GALLOIS, entrant dans une comptabilité des vecteurs et des cibles, dans l'évaluation de dommages causés par une première frappe, puis une seconde, montre bien la logique de la stratégie nucléaire.
"...si elle condamne l'armement et les tactique défensives, (elle) accorde l'avantage à celui qui, provoqué, frapperait en second. Cette forme de sécurité ne s'acquiert pas à bon compte. Elle exige d'énormes efforts, une vigilance permanente, la farouche volonté de recourir à la force si besoin était. Mais elle peut être singulièrement solide pour le peuple qui la pratique." Il insiste beaucoup en fin de chapitre sur le fait qu'à peine une formule satisfaisante de dispositifs nucléaires mis au point, les progrès techniques exigent de la mettre déjà à jour.

                Paix, subversion ou risques démesurés entre dans l'analyse des quinze premières années du fait nucléaire, dans le bras de fer qui oppose les deux super-puissances, à travers les différentes crises, de Corée (1950), de Berlin, de Tchécoslovaquie, du spoutnik (premier satellite artificiel - soviétique, 1957). Autant de tests sur la volonté des Grands d'étendre ou de limiter leurs conflits armés, autant de modulations de la perception des "intérêts vitaux".
 "De 1945 à 1952, les Etats-Unis ont détenu le monopole de l'armement atomique. A l'Est, le jeu soviétique ; à l'Ouest, la surprenante incompréhension du phénomène nucléaire ont neutralisé l'avance américaine. Certes, les Etats-Unis réussissent à sauver ce qu'ils tenaient pour essentiel mais, entre les seules mains soviétiques, les armes nouvelles eussent sans doute été autrement plus efficaces". On perçoit bien entendu l'anti-communisme foncier de l'auteur qui présume beaucoup de la mentalité "d'envahisseur" de l'URSS... "A Washington, la politique de dissuasion prenait forme peu à peu. Mais il était admis implicitement de part et d'autre du rideau de fer qu'elle ne protégerait que des enjeux ayant un caractère vital pour l'Occident."
"A partir de 1953 ou de 1954, les conflits localisés type Corée ont été à leur tour exclus de la liste des affrontements possibles. L'utilisation éventuelle, sur les champs de bataille, d'armes atomiques de petite puissance condamnait cette forme de guerre. Les belligérant pourraient courir le risque d'en venir à un conflit échappant à tout contrôle et conduisant à un désastre, mutuellement subi."
"Depuis 1957 un autre élément technique est venu modifier les conditions de l'équilibre entre les deux Grands. le territoire américain sera bientôt vulnérable à des missiles balistiques dont on ne sait encore comment stopper la chute. Une politique de dissuasion à l'agression fondée sur des missiles semblables rétablit aisément l'équilibre entre l'URSS et les Etats-Unis".  Cet équilibre de la terreur repose sur l'adhésion de l'opinion publique dans les démocraties et cela est un élément d'inquiétude qui se devine bien sous la plume du général. Le jeu de la subversion soviétique doit absolument être contré...

           Le quatrième chapitre expose Les lois de la "dissuasion". "Pour que la politique de dissuasion soit efficace, il faut que les forces de représailles sur lesquelles elle est fondée échappent à l'attaque initiale de l'agresseur et il faut que celui-ci le sache. Mais il faut également que ces forces de représailles franchissent les défenses adverses et que l'assaillant ait conscience de cette perméabilité de sa défense aux assauts qu'il aurait déclenchés."
"Capables d'échapper à l'assaut initial de l'agresseur, de franchir son réseau défensif et de larguer chez lui assez de mégatonnes, les forces de représailles doivent en outre être créditées d'une mise en oeuvre quasi automatique.". Car si l'adversaire ne croit pas  son efficacité et à la volonté politique d'utiliser ces forces, si cette utilisation n'est pas ressentie comme fatale, c'est tout l'édifice de la dissuasion qui s'écroule. "Dans la pratique, cette automaticité peut être obtenue si un certain nombre de "critères de dangers", rigoureusement définis à l'avance, et d'ailleurs constamment modifiés en fonction des nouveaux aspects que la menace peut emprunter, servent à déclencher le mécanisme de la réaction."   Le temps de réponse de ce mécanisme, à l'ordre donné de l'enclencher, est ici primordial, et de façon concomitante, il faut qu'une rigoureuse planification empêche tout danger de retard et tout danger d'accident du à une erreur d'appréciation de la situation. Bien entendu, ces conditions d'automaticité ne peuvent être obtenues si d'interminables débats (entre membres du gouvernement) empêchent la riposte : c'est pourquoi le pouvoir de mettre en oeuvre cette force nucléaire ne peut qu'être mise dans les mains du commandant suprême des armées.
   Pierre GALLOIS utilise une "équation" qui fonde la valeur d'une telle force de dissuasion : Valeur des instruments de la dissuasion X Volonté d'en user le cas échéant.

         Les conditions de la sécurité insiste sur l'information et la compréhension de l'opinion publique. Il pointe le danger des "arguments moraux", qui empêcheraient la mise en oeuvre d'une stratégie de dissuasion.
  il insiste sur un aspect de géopolitique entre l'Europe et les Etats-Unis, qui peut provoquer une vision très différente des "intérêts vitaux". Pour lui, la seule façon d'ancrer la crédibilité de la stratégie de dissuasion des Etats-Unis, concernant l'avenir de l'Europe, est d'additionner des dissuasions nationales, ce qui vaut surtout pour la France. Non seulement, il ne pense pas que la prolifération à l'échelle européenne d'armes nucléaires, mêmes tactiques, rend la situation dangereuse, mais c'est une condition nécessaire pour renforcer les craintes d'un éventuel agresseur. Elles ancrent davantage la puissance américaine à la défense de l'Europe, et c'est d'ailleurs la position que l'auteur défendra toujours. "A condition d'afficher la ferme résolution d'y recourir en cas de besoin, les nouvelles armes atomiques de petite puissance permettront, plus facilement et avec moins d'hommes, de tenir le rôle actuellement imparti en Europe aux forces conventionnelles du "bouclier". Grâce à ces armes atomiques de petite puissance, le processus de l'"escalade" pourrait être redouté aussi bien en Europe, de manière permanente, qu'ailleurs dans le monde où, en cas de crise et à la demande des gouvernements menacés, les armes de dissuasion au conflit localisé pourraient être occasionnellement installées et brandies." Si nous suivons bien cette logique, la prolifération d'armes nucléaires dans le monde entier favoriserait la sagesse des hommes, et serait une voir pour mettre fin à la guerre comme moyen de résoudre les conflits.
  Lisons la conclusion : "(...) Aujourd'hui pourtant, les moyens matériels capables d'imposer l'abandon de la force, de neutraliser le nombre et d'obliger la majorité à respecter la minorité - l'inverse est également vrai - existent. Parce que les risques inhérents à l'usage de l'explosif atomique sont considérables et parce que le monde le sait - en partie grâce à la propagande soviétique -, l'état de paix entre nations pourrait être autrement plus stable que jadis, lorsque l'on supputait la valeur des forces en présence et que l'appréciation était faite d'un coeur d'autant plus léger que la punition n'était jamais totale et que l'on pouvait spéculer sur les "fortunes de la guerre." Demain, la sanction serait instantanée et elle serait toujours sans commune mesure avec l'objet même du différend.(...)."

           Général Pierre Marie GALLOIS, Stratégie de l'âge nucléaire, Préface de Raymond ARON, Editions François-Xavier de Guibert, collection Héroïque, 2009, 200 pages. Il y a un préambule de Antoine-Joseph ASSAF qui dirige cette collection et une introduction du général GALLOIS écrite en juin 2009. La première édition date de 1960, aux Editions Calmann-Lévy.



             



             

                

                
             


                
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14 novembre 2009 6 14 /11 /novembre /2009 08:45
              L'historien britannique Arnold Joseph TOYNBEE (1889-1975), auteur d'une monumentale synthèse historique de l'histoire mondiale (Etude sur l'histoire, 1934-1961), produit dans les neuf chapitres qui en sont extraits, sous le titre Guerre et civilisation, une approche originale, très commentée (et critiquée) des relations entre la guerre et l'essor comme le déclin des civilisations. Une grande érudition (faisant appel aux textes grecs anciens, au deux Testaments, à l'histoire contemporaine comme à celle des royaumes et des empires depuis l'Antiquité..) balance une analyse souvent morale des vicissitudes de l'humanité. Au fil du texte, transparaît toujours cette inquiétude de la perte du sens de vertus chrétiennes, celles de la Foi, de la Tolérance, avec le sentiment que "la nature a horreur du vide spirituel". Beaucoup d'historiens lui ont reproché par la suite cette approche en la qualifiant parfois de mystique, critique auquel il prête d'autant plus le flan, qu'il adhère à la vieille philosophie traditionnelle chinoise du Yin et du Yang. C'est précisément cette approche qui attire notre attention : il pense l'histoire constamment en tant qu'expression de contradiction et de conflit, et argumente sur le fait que les déclins des civilisations se voient déjà signalés dans leurs phases mêmes d'expansion, et cela du fait de la prépondérance de la guerre comme moyen de cette expansion. Sa préface et ses deux premiers chapitres lui donnent l'occasion de présenter sa philosophie de l'histoire avant d'entrer dans le récit, surtout à base de comparaisons, de la vie de ces civilisations.

               Dans sa préface, écrite en juin 1950, même si la guerre n'est pas le sujet central de son Study of History, l'historien indique qu"une étude comparative des effondrements de civilisations connus montre que l'effondrement social est un drame dont l'intrigue a pour clef l'institution de la guerre. Au fond, la guerre est peut-être réellement fille de la civilisation, puisque la possibilité d'engager une guerre présuppose un minimum de technique et d'organisation, ainsi qu'un excédent de richesses sur ce qui est strictement nécessaire à la subsistance. Or, ces nerfs de la guerre faisaient défaut à l'homme primitif et, par ailleurs, il n'y a aucune civilisation (sauf peut-être celle des Mayas dont notre connaissance jusqu'à présent reste fragmentaire) où la guerre n'ait déjà constitué une institution établie et dominante à l'époque la plus lointaine jusqu'à laquelle nous puissions faire remonter son histoire." Pour Arnold Joseph TYONBEE, si les Etats ont pu naguère utiliser la guerre pour s'étendre, sans s'apercevoir qu'elle constituait la gangrène qui les détruit à terme, et répéter cette expérience les uns après les autres, les Empires se succédant ainsi les uns les autres, les deux dernières guerres mondiales ont montré que même à leurs tous débuts de l'utilisation de la guerre, les peuples pouvaient aller à la catastrophe définitive. Il se demande avec une certaine angoisse (nous sommes en pleine guerre froide et peur atomique) si l'humanité va pouvoir unir les forces pacifistes afin de l'éviter.

              Dans le premier chapitre sur Le monde d'aujourd'hui, malade de la guerre, l'historien pense qu'"A la différence de nos devanciers, les hommes de notre génération sentent au plus profond de leur coeur qu'une Pax Oecumenica est de nos jours une nécessité urgente. (...) Dans une seule génération, nous avons appris par la souffrance, deux vérités fondamentales. la première est que la guerre est une institution toujours en vigueur dans notre société occidentale, la seconde, que dans les conditions techniques et sociales présentes, toute guerre dans le monde occidental ne peut être qu'une guerre d'extermination." Auparavant, "nos devanciers" se livraient à des actes barbares et tout aussi sanglants, mais ils n'avaient pas les moyens dont nous disposons aujourd'hui.
 L'histoire se présente comme un cycle de guerres féroces, relieuses, puis nationalistes, de plus en plus dévastatrices et - c'est là que l'on sent la fibre morale, toute empreinte d'un certain christianisme (qui n'est pas le christianisme dominant bien évidemment), il termine par l'invocation de Dieu. Citant John BUNYAN, l'historien écrit que d'après lui, "Chrétien fut sauvé par sa rencontre avec Evangéliste. Aussi, comme il est impossible de supposer que la nature de Dieu soit moins constante que celle de l'homme, nous pouvons et devons prier pour que le sursis que Dieu a autrefois accordé à notre société ne lui soit pas refusé si nous le demandons une nouvelle fois dans un esprit de contrition et le remords au coeur".

             Dans Le militarisme et les vertus militaires, l'auteur commence par disserter sur les valeurs militaires. iI recherche les origines de ces vertus militaires et du culte des héros salvateurs (par l'épée) "dans un milieu où les forces sociales ne se distinguent pas nettement dans les esprits des forces naturelles extérieures à l'homme et où, de plus, on admet comme évident que les forces naturelles échappent à l'action de l'homme." Il part ensuite des analogies entre chasse et guerre, où la chasse de nécessité sociale devient ensuite "divertissement des rois". Il se demande si la guerre ne devient pas pur militarisme, qui se distingue "empiriquement de l'innocente valeur militaire de l'heureux guerrier" quand son utilité sociale se fait moindre grâce à l'emprise de l'humanité sur la nature. Citant beaucoup Hellmuth von MOLTKE et sa philosophie de la guerre nécessaire et bienfaisante, qui annonce selon lui la doctrine du fascisme et du nazisme, Arnold Joseph TOYNBEE, dénonce l'engouffrement en quelque sorte des nationalisme dans le vide spirituel provoqué par l'effondrement de l'institution dominante de la Chrétienté occidentale du Moyen Age, la papauté hildebrandienne.
  "En suivant le fil d'Ariane qui nous a été fourni par MOLTKE et en examinant l'empire que l'idolâtrie des "vertus militaires" a repris sur nos âmes à une époque récente, nous constaterons peut-être que nous avons fait quelque progrès vers la solution de notre problème : savoir si la guerre est une institution intrinsèquement  et sans espoir mauvaise en soi. Nous avons découvert, en fait, que le problème a été mal posé. La vérité est peut-être qu'aucune chose créée ne peut être mauvaise intrinsèquement et sans espoir parce qu'aucune chose créée n'est capable de servir de véhicule qui émanent du Créateur. Pour être des bijoux sertis dans le sang et dans le fer, les "vertus militaires" n'en sont pas moins des vertus, mais leur valeur réside dans les joyaux eux-mêmes et non dans l'horrible montage, et c'est faire fi de toute expérience que de conclure précipitamment que l'on ne peut espérer trouver ces choses précieuses qu'à l'abattoir où le hasard a voulu qu'elles fissent leur première apparition aux regards des hommes." Nous notons donc à la lecture de ce chapitre, l'attitude nuancée de l'historien, qui loin d'être un pacifiste intégral niant toute valeur sociale aux valeurs militaires, pointant là la preuve de valeurs militaires dont fit preuve les peuples pacifistes dans le camp des démocraties pendant la Deuxième Guerre mondiale, se veut être le critique averti de leurs dévoiements.

          Dans Sparte, l'Etat militaire, l'historien commence son parcours des civilisations. Sparte se construisit un système social, méprisant de la nature humaine, d'une efficacité étonnante et d'une rigidité fatale, dans sa résolution du problème  auxquels durent faire face à un moment donné toutes les Cités grecques : des ressources insuffisantes pour une démographie galopante. Alors que les autres Cités choisirent l'expansion maritime vers l'Asie mineure notamment, Sparte conquis la Méssénie, par delà ses montagnes. Pour le faire, les Spartiates se dotèrent d'un instrument militaire reposant sur la mobilisation de toute la société. Victorieuses, les armées de Sparte furent amenées à assumer des responsabilité d'Empire, face à l'impérialisme athénien par exemple, qui excédèrent ses possibilités, lesquelles enserraient déjà la Cité dans un carcan institutionnel et moral éprouvant. S'appuyant sur PLUTARQUE et XENOPHON notamment, Arnold TYONBEE, suit les méandres de la vie politique interne et internationale de Sparte, obligée de recourir au service militaire et se laissant envahir par l'économie monétaire. Le système de LYCURGUE, ce réformateur spartiate à l'origine de sa puissance militaire est finalement mis en échec, l'égalité de distribution des ressources alliée à la discipline rude et eugénique imposée à toute la population des citoyens se muant peu à peu en distribution inégale et en relâchement de cette même discipline, sous l'influence des pratiques des autres cités grecques, influence d'autant plus prégnante que Sparte s'installe partout en Grèce. L'auteur reprend l'hypétaphe d'ARITOTE : "Les peuples ne doivent pas s'entraîner dans l'art de la guerre en vue de soumette des voisins qui ne méritent pas d'être soumis...L'objet essentiel de tout système social doit être d'organiser les institutions militaires, de même que toutes les autres institutions, en fonction des conditions du temps de paix, où le soldat n'est pas en service actif; et cette proposition est confirmée par les faits de l'expérience. Car les Etats militaires n'ont de chance de survivre que tant qu'ils restent en guerre, tandis qu'ils courent à leur perte aussitôt qu'ils ont fini de faire leurs conquêtes. La paix détrempe leur caractère, et la faute en réside dans un système social qui n'enseigne pas à ses soldats ce qu'ils doivent faire de leurs vies lorsqu'ils ne sont pas en service."

        L'Assyrie, l'homme fort armé, poursuit cette analyse. Faisant le bilan des entreprises guerrières des Assyriens, l'auteur écrit : "En fait, deux siècles après la chute de l'Assyrie, il apparaissait à l'évidence que les militaristes assyriens avaient fait leur travail au bénéfice d'autres peuples, et tout spécialement au bénéfice de ceux qu'ils avaient traités avec le plus de cruauté. En écrasant les peuples montagnards du Zagros et du Taurus, les Assyriens avaient ouvert aux nomades cimmériens et scythes un passage pour faire leur descente dans les mondes babylonien et syrien ; en déportant les peuples vaincus de syrie à l'autre bout de leur empire, ils avaient mis la société syrienne en mesure d'encercler et finalement d'assimiler la société babylonienne à laquelle appartenaient les Assyriens eux-mêmes ; en imposant par la force brutale l'unité politique au coeur de l'Asie du Sud-Ouest ils avaient préparé le terrain à leurs propres "Etats successeurs" - Médie, Babylonie, Egypte et Lydie - et à l'Empire achéménide." Aux conquêtes longues et successives répondaient révoltes de palais et révoltes populaires. Plus les soldats assyriens imposaient leur emprise sur les territoires extérieurs, plus les luttes internes s'amplifiaient. L'historien s'attarde un moment sur ce que signifie l'instauration d'une armée professionnelle permanente. Loin de la considérer comme la marque d'un Empire parvenu à maturité et à stabilité, il la considère comme le symptôme d'un état avance de désagrégation sociale, en faisant la comparaison avec l'Empire romain postérieur. La ruine d'une paysannerie belliqueuse, arrachée au sol par de perpétuels appels au service militaire pour des campagnes toujours plus lointaines, rendit possible et nécessaire la formation d'une armée permanente ; "possible, parce qu'il y avait maintenant un réservoir de "main-d'oeuvre" en chômage, dans lequel on pouvait puiser, et nécessaire, parce que ces hommes qui avaient perdu leurs moyens d'existence à la campagne devaient être pourvu d'un autre emploi si l'on voulait les empêcher de manifester leur mécontentement sous une forme révolutionnaire."  L'auteur mêle constamment dans son étude les considérations psychologiques - la cruauté des Assyriens favorisa l'unité de tous les autres peuples contre eux - et socio-économiques.

       Le fardeau de Ninive, Charlemagne et Tamerlan, insiste sur le destin des deux empires carolingiens et timourides pour montrer l'"ironie du destin du militariste si empressé à livrer des guerres d'anéantissement contre ses voisins qu'il occasionne involontairement sa propre destruction". Il montre l'action d'une force militaire constamment occupée à vaincre des adversaires extérieurs et à mâter en même temps ou alternativement des adversaires intérieurs, sans répit. "En analysant la carrière de Tamerlan, celle de Charlemagne et celles des rois d'Assyrie, de Téglathphalasar à Assurbanipal, nous avons observé dans les trois cas le même phénomène. la valeur militaire qu'une société suscite chez les habitants de ses confins pour sa défense contre les ennemis de l'extérieur devient l'affreuse maladie morale appelée militarisme lorsqu'elle est détournée par ces frontaliers de son champ d'action naturel, le glacis d'au-delà de la frontière, pour être dirigée contre leurs frères de l'intérieur d'un monde qu'ils ont pour mission de protéger et non de dévaster."
 
      L'enivrement de la victoire est le sujet du sixième chapitre par comparaison entre l'enivrement de celle de Rome, qui fait s'effondrer la République, et celle de la papauté du XIIIème siècle. Par exemple, pour Rome, après les conquêtes de la Macédoine et de l'Espagne, "sujets et citoyens de la République romaine furent ensemble victimes d'une classe dirigeantes de "ci-devants" muée par l'enivrement de la victoire en une bande de brigands."

      Goliath et David fait bien entendu référence à cet épisode de l'Ancien Testament (pour reprendre une terminologie chrétienne). il s'agit-là de montrer comment la technique militaire elle-même (autant la tactique que les machines de guerre ou l'armement des soldats), la phalange, la légion, la cataphracte, engendre les conditions de leur effondrement. L'idolâtrie d'une technique militaire par une armée qui reproduit inlassablement les mêmes gestes dans ses combats successifs, trop confiants dans sa supériorité provoque les successifs effets de surprise, souvent obtenus grâce à une technique inférieure par les adversaires. La fronde de David vainc la force brute de Goliath. "S'il y a une part de vérité (car l'auteur reste prudent) dans cette histoire (telle qu'elle est racontée, dans l'affrontement d'une technique contre une autre, d'une tactique contre une autre), elle fait ressortir très clairement la relation entre l'effondrement et l'idolâtrie, car dans cet exemple on voit une technique intrinsèquement supérieure et déifiée par ses adeptes, vaincus par une technique intrinsèquement inférieure que rien de recommande sinon le fait qu'elle n'a pas encore eu le temps d'être idolâtrie, parce que c'est une innovation, et cet étrange spectacle conduit irrésistiblement à penser que c'est l'idolâtrie qui cause le mal et non une quelconque qualité de l'objet."

         Le prix du progrès dans la technologie militaire prolonge cette réflexion. Prenant appui sur l'histoire de l'expansion de l'hellénisme finissant dans l'Inde et en Grande-Bretagne entre le IVème av JC et le premier siècle comme sur les améliorations successives de la légion romaine tout au long de la République et de l'Empire, ou encore  de l'histoire des civilisations babyloniennes et chinoises, Arnold TOYNBEE pense trouver un lien entre perfectionnements militaires successifs et désagrégation des Empires.

       Le dernier chapitre, L'échec du sauveur à l'épée, montre la filiation des exemples d'Heraklès et de Zeus sur l'esprit de tous ceux qui veulent sauver leur société "par l'épée". "Dans le monde hellénique, un Pompée et un César ne se partagèrent la tâche de transformer l'anarchie romaine en paix romaine que pour partager la responsabilité d'avoir détruit leur oeuvre commune en tournant leurs armes l'un contre l'autre. Les deux chefs rivaux condamnèrent à être déchiré par une nouvelle flambée de guerres civiles un monde que leur mission commune était de sauver,et le vainqueur ne triompha que pour être, comme Esau, "repoussé lorsqu'il devait hériter de la fortune" (...)." La pax Romana, comme la pax Thébana (Egypte antique), la pax Ottomanica (entre 1520 et 1566), forgée au fil de l'épée, furent balayées dans leur temps par l'épée.

      Guerre et Civilisation n'est pas beaucoup lu aujourd'hui et pourtant ses thèmes sont repris dans nombre d'autres études, plus "laïques", qui veulent couvrir de vastes espaces et de vastes temps. Si l'approche de l'histoire d'Arnold Joseph TOYNBEE a été critiquée pour ses aspects cycliques (qu'on lui prête parfois à tort) comme pour le choix de faire des aires de civilisations et non des Etats ou des nations les axes de ses études, comme aussi de son thème du déclin de l'Occident chrétien, nombre d'auteurs ont repris sa façon globalisante d'aborder la question de la puissance. De Paul KENNEDY (Naissance et déclin des grandes puissances) à Samuel HUNTINGTON, (Le choc des civilisations), on voit bien la dialectique analysée entre ressources globales des sociétés et entreprises militaires, que ce soit sur le plan moral ou sur le plan économique.

     Arnold Joseph TOYNBEE, Guerre et civilisation, Gallimard, collection nrf, 1953, 259 pages. Il s'agit de la traduction d'Albert COLNAT de textes extraits par Albert FOWLEY, qui y rédige d'ailleurs une petite préface.
  L'ensemble A study of History est disponible aux Editions Payot, 1996. Il s'agit d'une traduction d'une version abrégée par l'auteur lui-même des douze volumes initiaux. On peut le trouver également sur le site http//nobword-blogspot.com.



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