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25 septembre 2020 5 25 /09 /septembre /2020 12:43

    Si Léon TOLSTOÏ est surtout connu pour son oeuvre romanesque, il prend part à une certaine vie intellectuelle internationale et produit un certain nombre de textes "théoriques", comme en témoigne ces quelques lettres, dont la première adressée à un journaliste britannique, John MANSON. Cette lettre-réponse du 24 décembre 1895, d'abord publiée en anglais dans le Daily Chronicle du 17 mars 1896, puis en russe à Genève la même année, est éditée dans les Oeuvres complètes, tome 90, à Moscou, en 1958. Publiée sous le titre Le patriotisme ou la paix, elle est rééditée par L'Herne en 2017 dans sa collection Carnets, avec d'autres missives, qui font partie de la correspondance entre GANDHI et TOLSTOÏ en 1909-1910, dont le dernier article écrit par le poète et romancier russe : Du socialisme (1910), retrouvé après sa mort, et édité dans les Oeuvres complètes, tome 38, à Moscou en 1935.

   Nous sommes apparemment dans une période d'édition autour de la non-violence, que ce soit  pour ou contre, dans la première décennie des années 2000, et cette publication tombe tout à fait à pic pour montrer l'ampleur et la qualité de débats d'il y a plus d'un siècle.

   Dans la première lettre éditée ici, Léon TOLSTOÏ répond à un journaliste qui le questionne sur le conflit entre les États-Unis et l'Angleterre à cause des frontières du Venezuela. "Mais il faut avoir peu de perspicacité, n'est-ce pas, pour ne pas voir que les causes qui ont mené au conflit actuel entre l'Angleterre et l'Amérique demeurent les mêmes, et que si ce conflit se résout aujourd'hui sans qu'une guerre éclate, inéluctablement, demain ou après-demain, en surgiront d'autres entre l'Angleterre et l'Amérique, l'Angleterre et l'Allemagne, l'Angleterre et la Russie, l'Angleterre et la Russie (...), dans toutes les permutations possibles, comme ils apparaissent quotidiennement, et l'un d'entre eux mènera inéluctablement à une guerre." Dans cette période d'avant la première guerre mondiale, se multiplient effectivement des conflits entre puissances coloniales.

"Car si deux hommes en armes vivent côte à côte, si depuis leur enfance on leur suggère que la puissance, la richesse et la gloire sont des vertus cardinales ; si, en conséquence, acquérir la puissance, la richesse et la gloire par les armes aux dépens des autres souverains voisins représente la cause la plus louable ; si, en outre, ces hommes n'ont au-dessus d'eux aucune restriction, ni morale, ni religieuse, ni politique, n'est-il pas évident que de tels hommes iront toujours guerroyer, que la relation normale entre eux sera la guerre? Si de tels hommes, après s'être querellés, se séparent temporairement, ils ne le font, comme dit le dicton français, que pour mieux sauter, autrement dit pour se précipiter l'un sur l'autre avec plus d'acharnement encore.

L'égoïsme des individus est effroyable, mais dans la vie privée, les égoïstes ne sont pas armés, ils ne considèrent pas comme une bonne chose ni de se préparer ni d'utiliser une arme contre leurs adversaires ; l'égoïsme des individus se trouve sous le contrôle aussi bien du pouvoir de l'État que de l'opinion publique. (...) Il en va différemment pour les États : tous sont armés, aucun pouvoir n'existe au-dessus d'eux, hormis des tentatives comiques d'attraper un oiseau en lui mettant du sel sur la queue. A l'image de ces tentatives d'instituer des congrès internationaux qui, de toute évidence, ne seront jamais acceptés par les États puissants (ils sont armés, justement pour n'obéir à personne). Mais, surtout si l'opinion publique châtie toute violence venant d'une personne privée, elle célèbre les louanges de toute appropriation de ce qui n'appartient pas à sa patrie, dès l'instant qu'il s'agit d'accroître sa puissance, et l'élève au rang de la vertu du patriotisme. (...)"

"(...) afin d'éviter la guerre, il ne faut pas prononcer de sermons ni prier dieu pour qu'il y ait la paix (...), il ne faut pas créer d'unions bipartites et tripartites, il ne faut pas marier les princes aux princesses d'autres nations, mais il faut éliminer ce qui engendre la guerre. Et ce qui l'engendre, c'est le désir d'un bien exclusif pour sa nation, autrement dit le patriotisme. C'est pourquoi, afin d'éliminer la guerre, il faut éliminer le patriotisme. Et pour éliminer le patriotisme, il faut au préalable être convaincu qu'il s'agit d'un mal, et c'est précisément ce qu'il est difficile de faire." Le penseur russe écarte qu'il puisse y avoir de bon et de mauvais patriotisme. Tout patriotisme est censé relié les hommes entre eux à l'intérieur de l'État, mais à quoi bon de nos jours, encourager une fidélité exclusive des hommes à leur État si elle engendre des malheurs épouvantables?  Dans sa lancée, TOLSTOÏ estime que "le mal les plus épouvantable au monde est l'hypocrisie. C'est n'est pas pour rien que le Christ s'est mis en colère une seule et unique fois, et c'était contre l'hypocrisie des pharisiens." 

Une voie pour éliminer le recours à la guerre lui semble l'instauration d'une religion commune (mais pas unique) à tous les hommes, qui bannisse justement cette hypocrisie, cette dénaturation de la religion, une religion qui stigmatise l'égoïsme  et répande la fraternité.

   Les dernières phrases de son article Du socialisme se situe dans la même logique : "Si bien qu'en définitive, der langen Rede kurzer sinn (le sens bref de longues réflexions) est le suivant. Vous, les jeunes gens, les hommes du XXe siècle, les hommes de l'avenir, si vous voulez vraiment accomplir votre destinée supérieure d'homme, vous devez avant tout vous libérer, premièrement de la superstition selon laquelle vous savez comment doit s'organiser la société humaine du futur, deuxièmement de la superstition du patriotisme, tchèque ou slave, troisièmement, de la superstition de la science, autrement dit de la confiance aveugle en tout ce que l'on vous transmet sous l'étiquette de la vérité scientifique, y compris les différentes théories économiques et socialistes, et, quatrièmement, vous libérer de la principale superstition, la source de tous les maux de notre temps, selon laquelle la religion a vécu et relève du passé. Quand vous serez libérés de ces superstitions, vous devrez avant tout vous efforcer d'étudier tout ce qui dans le domaine de la définition des fondements véritables, des fondements religieux de la vie, a été accompli par tous les plus grands penseurs du monde, et après avoir fait vôtre une vision du monde rationnelle et religieuse, vous devrez vous conformer à ces exigences non pas pour que vous, ou n'importe qui d'autre, alliez vers un but défini, mais afin d'accomplir votre destinée d'homme, qui, sans aucune doute, mène à un but qui nous est inconnu, mais qui est sans doute bon." Cet appel positif, teinté tout de même de doute, tranche avec l'aspect un peu désespérant que l'on retrouve dans ses romans. Une pensée positive s'exprime, qui met l'accent sur les dangers de la nature égoïste de l'homme et la possibilité, à travers la religion, au sens fort de relation de fraternité entre les hommes, de parvenir à endiguer, éradiquer, la guerre.

   Sa correspondance révèle une attention très forte aux aspects économiques - d'où son fort intérêt envers le socialisme - des programmes entrepris par de grands réformateurs comme GANDHI, non seulement une attention circonstancielle mais une forte considération supportée par une connaissance certaine du contenu de ces programmes. Dans le cadre de la Russie pré-révolutionnaire, où ses contacts avec des membres de la mouvance socialiste-anarchiste, TOLSTOÏ déploie une réflexion de fond que l'on ne met sans doute pas suffisamment en avant, lorsqu'on examine le contenu et l'impact de son oeuvre.

 

Léon TOLSTOÏ, Sur la non-violence et le patriotisme, Les Éditions de L'Herne, 2017.

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24 septembre 2020 4 24 /09 /septembre /2020 12:27

   Une certaine tradition intellectuelle (non générale) oppose non violence et révolution. Toute révolution, pour que c'en soit vraiment une, doit passer par la violence et même par des violences extrêmes. On oppose même les révolutions bourgeoises et/ou populaires aux révolutions de palais, qui, elles, entrent presque dans le registre de l'opérette... Cependant, un certain nombre de penseurs estiment, qu'au contraire, une révolution qui change réellement la société doit passer par des moyens non-violents, faute de quoi on ne fait que reproduire les mêmes institutions violentes et injustes et l'on change seulement les acteurs au pouvoir.

   Ceci posé, nombre de militant(e)s et d'organisations non-violentes n'ont pas la même vision d'ensemble et parfois n'en n'ont pas. Parmi eux et elles, ceux et celles qui visent une meilleure société ou une meilleure qualité de vie pour tous, sans doute seule une minorité pensent à une révolution non-violente qui change de fond en comble l'ensemble de la société, et parmi eux encore, seule une partie pensent à l'émergence d'une société "non-violente" ou s'approchant, ayant donc une vision révolutionnaire de leurs moyens d'action. C'est une tradition longue, sans doute apparue récemment de manière forte, dans les élans révolutionnaires des années 1920-1930, qui s'exprime de manière ouverte dans des écrits qui se veulent rationnels, proches souvent des marxistes, même si l'ensemble de ce mouvement ne retient pas ses arguments. Barhélemy de LIGT  est un de ces auteurs qui réfléchissent sur la guerre et la révolution en proposant des perspectives non-violentes.

 

Une réflexion révolutionnaire avec une perspective sur le long terme

    Barthélemy de LIGT écrit en 1935, qu'"alors que le capitalisme en est arrivé, par sa nature même, ) des méthodes fascistes, le socialisme lui, ne doit jamais retomber dans de telles méthodes = cela porterait atteinte à son essence même. La violence et la guerre qui caractérisent de plus en plus les conditions intérieures et extérieures du monde impérialiste, jurent avec la libération individuelle et sociale, qui est l'oeuvre historique, que les masses exploitées doivent réaliser. Plus il y a de violence, moins il y a de révolution, même dans les cas où l'on a mis délibérément la violence au service de la révolution, c'est-à-dire de construction sociale, moins il y aura de destruction et de violence à déplorer. Pour créer un véritable ordre nouveau, la violence ne peut être tout au plus qu'un "pis aller et un moyen d'infortune" et elle "n'est, du point de vue révolutionnaire, jamais chose essentielle" (ARON et DANDIEU, La Révolution nécessaire, 1933)."

"le révolutionnaire moderne doit donc :

- ou accepter la conclusion que, à la Conférence contre la guerre des gaz de Francfort, en 1929, des hommes et des femmes bolchevistes proclament à grands cris : "Contre les régiments de femmes des réactionnaires blancs, il nous fait des régiments de femmes rouges! Contre les gaz asphyxiants blancs, il nous fut des gaz asphyxiants rouges! Contre les bactéries blanches, il nous fit des bactéries rouges!" et diriger continûment tout son système de production et toute la vie sociale vers la destruction universelle,

- ou bien il lui fait briser avec tout cela, en principe comme en pratique, et s'en tenir avec persévérance aux moyens de lutte essentiellement en harmonie avec son but de reconstruction universelle."

  "Des révolutionnaires du siècle précédent pouvaient encore penser naïvement que la guerre politique ou nationale était susceptible d'être transformée en une guerre civile révolutionnaire, quoique Proudhon eût déjà conclu des guerres napoléoniennes et des événements de sa propre époque, que la violence collective moderne perdrait de plus en plus son sens civilisateur et qu'elle jurait avec le caractère du socialisme moderne : en raison de l'évolution technique et scientifique de la guerre, toute oeuvre constructive se trouvait menacée de destruction : il fallait donc, selon l'idéal de Saint-Simon, transformer aussitôt que possible la société militaire en une société industrielle. De nos jours, la guerre, par l'évolution scientifique des moyens de meurtre, présente un caractère si négatif, pour ne pas dire nihiliste, que l'emploi de ce moyen de lutte devient impossible pour un véritable révolutionnaire (voir Léo CAMPJON, Le Noyautage de l'Armée), à moins qu'il ne veuille prendre à son compte l'extermination automatique et en masse d'hommes, femmes, enfants, animaux ; la destruction entière de villes, des plaines, des habitants et des plantes ; la diffusion incontrôlable des gaz et microbes qui anéantissent aveuglément amis et ennemis, camarades et adversaires - une manière d'agir plus barbare encore que celle du Dieu de l'Ancien Testament contre Sodome et Gomorrhe - et l'odieux attentat que tout cela représente contre le socialisme et l'humanité."

  Plus loin, toujours dans son livre de 1935, notre auteur écrit : "En somme, le grand problème de l'action révolutionnaire des masses réside en ceci : Comment trouver des moyens de lutte dignes de l'homme auxquels même la puissance réactionnaire la plus armée ne pourra tenir tête? C'est précisément ces moyens-là que les peuples de couleur (l'auteur fait référence aux luttes anti-colonialistes de son époque)  commencent aujourd'hui à avoir recours : désobéissance civile, non-coopération, boycottage, refus collectif de payer les impôts, refus de service militaire, etc. Si les masses prolétariennes de tous les impérialismes de l'univers, y compris le Japon, savent pratiquer ces moyens au moment opportun - surtout si, à la même heure, ils sont employés par les masses opprimées des pays coloniaux et semi-coloniaux, - il n'y aura pas de puissance au monde capable de leur résister. Dans une telle action, il ne serait même pas nécessaire de verser une seule goutte de sang du parti adverse. S'il doit y avoir du sang versé, ce sera en premier lieu celui des combattants non violents. Mais un tel sang est réellement sacré : on se sacrifie, en effet, non seulement pour une idée, mais pour ce qui dépasse l'idée.

Il est d'ailleurs probable qu'une telle attitude ne se produira pas avec la perfection entrevue par Shelley ( voir La Paix créatrice) et qu'un certain nombre de ceux qui combattent pour la paix et la justice retomberont encore dans la violence vulgaire. D'innombrables opprimés et déshérités, outre qu'ils sont tourmentés par des ressentiments et une soif de vengeance somme toute compréhensible, obéissent automatiquement comme nous l'avons remarqué, à la suggestion de la violence bourgeoise, féodale et pré-féodale. Pourtant, on a eu l'occasion d'observer dans l'Inde, même chez les Pathans, combien les masses sont capables de 'élever au-dessus de cela. On l'a vu également, en mai 1926, en Angleterre, pendant la grève générale, où les ouvriers, par leur conduite, atteignirent à un très haut niveau moral. En tout cas, dans des luttes aussi gigantesques, la violence sera réduite au minimum, alors que le niveau moral atteindra le maximum. Ce dont il s'agit ici surtout, c'est de persuader les masses de tous les pays que la violence n'est pas leur atout le plus fort, mais au contraire, leur carte la plus faible, et que, si au cours des mouvements de non-coopération, de boycottage, de grève, la violence officielle peut bien détruire la masses travailleuse, elle ne peut pas la ramener dans les rangs du travail.

Cela ne signifie nullement que les moyens de lutte non violents ne soient pas susceptibles d'entraîner des conséquences redoutables". Ici de LIGT, montrant là un niveau de réflexion important, évoque le fait que les boycottages économiques peuvent être des méthodes très dangereuses, entrainant du chômage massif (dans les zones exportatrices). Mais, face à l'intransigeance des pouvoirs en place, alors que la violence "verticale et horizontale" s'accroit et devient de moins en moins efficace pour faire plier les exploités en révolution, les méthodes de lutte non-violente en elles-mêmes ne détruisent rien. Après avoir fait le point sur les facteurs économique et moral de la révolution sociale, notre auteur indique la nécessité d'un rapport juste entre les méthodes de coopération et de non coopération, dans une organisation maitrisée d'une solidarité et d'une coopération universelle, avec une préparation technique des moyens non-violents, se situant dans une perspective de révolution sociale comme long processus historique.

Dans tout le long de son développement, Barthélemy de LIGT se situe d'emblée dans un mouvement d'ensemble d'idées et d'actions favorables à une révolution socialiste, très proche des idées marxistes, à l'exception bien entendu de la doxa violente. A une époque où l'on juge encore possible une révolution mondiale... 

Plus tard, surtout après la Seconde guerre mondiale, la perspective de cette révolution mondiale s'éteint peu à peu, surtout à l'Ouest, et les mouvements et personnes qui prônent l'action non-violente ne pensent plus du tout la révolution dans les mêmes termes. Plus tard encore, après la chute du "socialisme réel" à l'Est, la réflexion prend encore un autre tour et le sens de révolution n'est plus du tout à orientation socialiste, du moins dans le sens de planification centrale de la vie démocratique, dans la majeure partie de la mouvance non-violente. Ce qui ne veut pas dire qu'elle n'existe plus (notamment sous la forme de socialisme autogestionnaire...), mais toute une partie de l'argumentation se déplace de la révolution à la résistance au capitalisme d'une part, et des perspectives de luttes des classes à des changements profonds de société (anti-productivisme, écologie...).

 

Une perspective révolutionnaire

   C'est ainsi que par exemple Jean-Marie MULLER décrit un dynamisme révolutionnaire sans lequel de multitudes d'actions non violentes partielles n'ont que peu de sens.

"Aussi, écrit-il (Stratégie de l'action non-violente), dans la perspective offerte par la non-violence lorsque l'analyse nous a montré qu'il était illusoire de prétendre que les opprimés pourraient obtenir la justice sans exiger une transformation profonde du système économique et politique, il s'agit bien de se situer dans une visée révolutionnaire. On ne saurait alors se contenter de demander de petites réformes dont on sait qu'elles viennent davantage consolider le système en place que l'affaiblir. C'est pourquoi l'action non-violente serait vaine s'il ne s'agissait, comme on peut parfois le penser, que de protester régulièrement, par l'organisation d'une "manifestation", qu'il s'agisse d'une marche, d'un enchaînement, ou d'une grève de la faim, contre toutes les violences et les injustices que la société porte en elle, en les considérant les unes après les autres, sans aucune perspective d'ensemble. La multiplication de ces actions isolées et sans lendemain, qui seraient en quelque sorte des actions "charitables" d'une nouvelle formule, ne pourrait prétendre à aucune efficacité en vue de l'instauration d'un ordre social plus juste.

Pour combattre l'injustice, il s'agit donc de "renverser le système" qui la crée et la maintient. Mais précisément il n'est pas possible pour cela de le soulever d'un bloc et les forces dont disposent ceux qui désirent la justice sont trop faibles. Il serait vain de rêver d'une Révolution qui viendrait un beau jour mettre définitivement un terme à toutes les injustices du système en place et permettrait l'avènement d'une société nouvelle où règneraient effectivement la liberté, l'égalité et la fraternité. (...). En fait, on ne peut mener le combat contre "l'Injustice" ni contre "la Violence". Bien qu'il faille se situer dans une perspective qui englobe l'ensemble, c'est une nécessité stratégique de combattre telle ou telle injustice ou telle ou telle violence. (...) Les plus beaux programmes socialistes que l'on peut concevoir en pensant à la prise du pouvoir restent inopérants tant que le pouvoir reste inaccessible. Or c'est précisément pendant ce temps qu'il est urgent d'agir."

"Aussi la stratégie non-violente consiste-t-elle à choisir un point précis du système qui permette d'avoir prise sur lui et de pouvoir le faire basculer en agissant avec un levier. Ce point précis, ce sera la prise", un point faible. On le voit, on rejoint là la conception de de LIGT d'une lutte dans un long processus historique, même si les références politiques ne sont plus aussi clairs qu'auparavant. C'est que l'Utopie d'une société non-violente, mobilisatrice, prend la forme, non plus comme issue d'un conflit international global, mais plus "rampante", comme prise de pouvoir progressive de l'ensemble des citoyens, avec des objectifs plus précis, plus limité, mais décisifs dans une sorte de "longue marche".

 

Marxisme, révolution et non-violence...

     Pour notre auteur, il s'agissait dans les années 1980, quand on discute de la révolution, de maintenir le dialogue entre "marxistes" et "chrétiens", entre ces militants qui luttaient parfois sur les mêmes terrains, comme entre ces théoriciens du système social venant d'horizons parfois éloignés, nonobstant les tenants d'un marxisme révolutionnaire violent et les tenants d'une non-violence puriste empreinte souvent de religiosité, se passant souvent de toute analyse politico-économique. Même si plus proche de GANDHI que de MARX, et aujourd'hui d'ailleurs "plus gandhien que jamais", il se méfie de la phraséologie révolutionnaire du Grand Soir et ne croie pas, in fine, en cette fameuse convergence des luttes (ouvrières, étudiantes, paysannes...) si souhaitée à l'extrême gauche de l'échiquier politique français...

Jean-Marie MULLER estime que le socialisme apparait comme l'idéal-type de la démocratie et pourtant le socialisme historique s'est dévoyé en pactisant avec l'État totalitaire. Ce faisant, il s'est discrédité lui-même et il a permis au capitalisme de s'accréditer comme le seul régime qui puisse garantir les libertés fondamentales. Et c'est vrai que depuis plus d'un demi-siècle, ces contradictions n'ont pas été surmontées mais se sont plutôt renforcées. Elles empoisonnent et stérilisent le débat idéologique partout dans le monde, produisant un blocage politique et un brouillage idéologique permanent, qui favorisent le maintien du statu quo. Pire, comme l'histoire est dynamisme, le néo-ibéralisme prend de l'ampleur, et va jusqu'à faire remplacer l'État, dans maints secteurs économiques, par les classes sociales les plus favorisées...

Pourtant, comme le fait remarquer Jean-Marie MULLER, quand on relit les textes de Marx, d'Engels et même de Lénine sur l'État, on s'aperçoit que la pensée marxiste offre toujours, sur ce sujet, d'étonnants contrastes. Il faut relire effectivement L'État et la révolution (LÉNINE), Introduction à "La guerre civile en France" de MARX, rédigée par ENGELS. Ce sont les concepts négatifs de contrainte et de violence qui caractérisent pour eux l'État. Et il n'est question que de transformer, et faire dépérir l'État, comme l'ont oublié les praticiens soviétiques. Les anarchistes et les marxistes n'ont jamais été si proches les uns des autres jusqu'à ce que la prise du pouvoir en plein chaos violent par les bolcheviks fassent basculer toute la pratique socialiste dans la violence et la contrainte. Et il faudra sans doute tout l'art de camouflage idéologique de l'État soviétique pour fourvoyer des générations de militants sincères socialistes, notamment entre les deux guerres mondiales. Malgré ce que Jean-Marie MULLER nomme le socialisme historique, nombre de réflexions marxistes, nourries  pour partie de l'expérience de révoltes et de révolutions socialistes violentes, de la Commune à la guerre d'Espagne, restent utiles de nos jours. La relecture des textes fondateurs offre bien des surprises à bien des militants qui se disent révolutionnaires...

Repenser le marxisme à partir de ses propres bases est une entreprise déjà bien entamée par de nombreux chercheurs, philosophes, sociologues... et nombre d'entre ont trouvé matière à penser, dans le cadre d'une volonté de révolution (nécessaire et possible), à partir de lui, une politique de non-violence. A l'heure où surgissent des périls assez définitifs pour l'espèce humaine, l'urgence de la révolution, et de la révolution non-violente, est bien encore là....

 

Jean-Marie MULLER, Stratégie de l'action non-violence, Fayard, 1972. Barthélemy de LIG, Pour vaincre sans violence, réflexions sur la guerre et la révolution, Éditions Mignolet & Storz, 1935.

 

PAXUS

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10 septembre 2020 4 10 /09 /septembre /2020 16:38

   L'Action Civique Non-Violente est historiquement un regroupement créé en 1958 en France, pour s'opposer activement aux pratiques de la guerre d'Algérie, telles que les camps d'internement et la torture, et pour soutenir et organiser les réfractaires à l'armée. Dissout en septembre 1965, il se situe dans l'ensemble des forces en métropole notamment opposées à la guerre d'Algérie, pour des raisons multiples et variées. Que ce soit le réseau des porteurs de valises en soutien au FLN (Front de Libération Nationale), la campagne de presse menée notamment par le journal L'express ou l'activité d'une partie des parlementaires français opposée à la poursuite de l'aventure coloniale française, toutes les composantes de cette opposition dans la société civile et politique ont pesé pour l'abandon de "l'Algérie française". Mais les effets de cette opposition ne se limite pas à la guerre d'Algérie, par exemple, l'ACNV est le point de départ de nombreuses activités et actions non-violentes touchant des thèmes plus généraux.

 

Un mouvement historique

   Suite à la visite en 1956 du journaliste Robert BARRAT, qui participe en novembre 1955 à la fondation du Comité d'action des intellectuels contre la guerre d'Algérie, à la Communauté de l'Arche que vient de créer Lanza Del VASTO, à Bollène (Vaucluze), des compagnons de l'Arche (dont Bernard GASCHARD et Pierre PARODI) lancent deux appels, l'un à la conscience des Français, l'autre aux chefs religieux de l'Islam et aux chefs di Front de Libération Nationale de l'Algérie, dans lesquels ils dénoncent la torture pratiquée dans les deux camps. Ils jeûnent pendant 20 jours au Centre d'information et de coordination pour la défense des libertés et de la paix (créé rue du Landy à Clichy en 1957 par Robert BARRAT, Roland MARIN et Maurice PAGAT).

 Nous sommes alors déjà dans une période de contestation active contre l'armement atomique français. Le 11 avril 1958, 82 personnes, dont Lanza de VASTON, André TROCMÉ et Jean-Pierre LANVIN manifestent pour la première en France, en occupant pendant 5 heures l'usine nucléaire de Marcoule qui produit du plutonium pour la bombe atomique. Suite à cela, le Préfet du Gard interdit toute manifestation et réunion de la Communauté de l'Arche jusqu'à nouvel ordre. Néanmoins, en juillet 1958, 18 personnes jeûnent 15 jours, près du site de Marcoule, d'où les gendarmes les délogent, et aux abords du Palais des Nations à Genève, où se tient une conférence préparatoire à la suspension des essais nucléaires.

     Un compagnon de l'Arche, Roland MARIN, qui assure à Bollène le secrétariat de l'Action civique non-violente (ACNV) lance le journal du même nom, qui paraît à un millier d'exemplaires. L'animateur de ce mouvement tout à fait informel est alors Joseph PYRONNET. Très vite, des groupes locaux se constituent, et lancent des actions plus ou moins relayées par la presse.

     Les cibles "favorites" de ces militants non-violents sont les camps d'internement créés dans des sites militaires durant la guerre d'Algérie. Près de 14 000 suspects d'être membres du FNL y sont internés. L'ACNV fait signer un Appel au Président de la République. "Priver des hommes de leur liberté et de leur travail et exposer ainsi leur famille à la misère matérielle et morale, c'est porter atteinte à la justice et à la dignité humaine."

le 28 juin 1959, 60 personnes manifestent devant le camp militaire du Larzac et devant la sous-préfecture de Millau contre ce qu'ils qualifient de camp de concentration. 7 d'entre eux se déclarant suspects, demandent à partager le sort des Algériens internés sans jugement. Selon le journal ACNV ; "il s'agit d'un témoignage de conscience et non d'une manifestation politique."

30 volontaires de l'ACNV, dont Joseph PYRONNET, Jean-Pierre LANVIN et André DUPONT, dit Aguigui Mouna, se déclarent suspects, demander à partager le sort des internés dans les camps, notamment dans le camp du Larzac. Certains des volontaires quittent leur emploi afin d'être disponibles pour cette action. Robert BARRAT, le père dominicain Pie Raymond RÉGAMEY et le pasteur Henri ROSER interviennent lors d'une formation du groupe et de ses amis, du 5 au 10 avril 1960; à Grézieu-la-Varenne, près de Lyon. Le 10 avril, cette session se prolonge par une marche de 200 à 250 personnes de Pont-d'Ain vers le camp de Thol où 30 volontaires demandent leur internement. Les manifestants résistent sans violence à la police qui tente de les bloquer puis les transporte en camion loin de là. Les jours suivants, la manifestation est répétée deux fois. Après une nuit au commissariat, les protestataires sont dispersés dans le Jura, à 100 ou 120 kilomètres du camp.

Le 30 avril, à l'appel lancé par l'ACNV, le Comité Maurice Adin et le Comité de vigilance universitaire et signé par 21 personnalités dont Germaine TILLON, Gabriel MARCEL, Théordore MONOD, Laurent SCHWARTZ et Pierre VIDAL-NAQUET, entre 700 et 1 000 manifestants marchent silencieusement vers le centre de tri de Vincennes. Comme ils opposent une résistance passive à l'ordre de dispersion, la police en enferme dans les sous-sols de la mairie du 11e arrondissement et conduit certaines personnalités devant la tombe d'un gardien de la paix récemment tué par le FLN. Maurice PAPON, préfet de police, a pris cette décision "pour les faire réfléchir", écrit-il dans une note officielle.

Le 28 mai 1960, dans une douzaine de villes, des manifestants rassemblent contre les camps de 15 à 220 personnes. La principale réunit 1 500 non-violents, par principe ou par tactique, qui marchent vers le ministère de l'Intérieur. Selon les autorités judiciaires, 629 personnes sont appréhendées. Elles sont emprisonnées jusqu'au lendemain. Claude BOURDET, dans France-Observateur (2 juin 1960) témoigne : "Nombreux étaient les jeunes gens, chrétiens, membres du PSU, jeunes communistes isolés n'appartenant à aucune organisation, qui nous disaient au cours de ctete nuit : "C'est la première fois que nous avons l'impression de faire quelque chose : ni les partis, ni les syndicats, ni les comités n'avaient su nous donner cet espoir et cette satisfaction"".

      A partir de septembre 1960, sous l'impulsion du parachutiste déserteur Pierre BOISGONTIER, l'ACNV soutient les réfractaires au service militaire.

L'anarchiste André BERNARD est insoumis et exilé à l'étranger depuis 1956 où il a participé au groupe Jeune Résistance. Il rentre en France en 1961 pour lutter avec l'ACNV. Il se laisse arrêter au cours d'une manifestation et subit 21 mois d'incarcération.

L'ACNV réclame pour les réfractaires un service civil en Algérie et, en attendant, organise, avec quelques d'entre eux et des volontaires, des chantiers en Dordogne et en région parisienne. Des déserteurs et des insoumis sont arrêtés sur ces chantiers, ce qui déclenche des manifestations de résistance non-violente. L'ACNV encourage la solidarité avec les réfractaires, notamment par le renvoi de livrets militaires et des décorations.

Le 15 décembre 1960, 11 hommes s'enchaînent aux grilles du jardin des Thermes de Cluny, à Paris, sous la banderole "Pour la paix en Algérie, Jacques Muir va en prison. Nous sommes tous Jack Muir". Selon une technique pratiquée à plusieurs reprises par les non-violents, ils déclarent tous à la police être ce réfractaire. N'étant pas munis de leurs papiers d'identité, ils sont inculpés de vagabondage et de participation à une manifestation non déclarée. Avec un distributeur de tracts, ils sont incarcérés à la prison de la Santé et deux distributrices le sont à la Petite Roquette. Après 10 jours d'interrogatoires et de perquisitions de leurs sympathisants, qui refusent de coopérer, les prisonniers sont identifiés. Ils sont libérés un par un, les derniers après six semaines de détention. Le vrai Jack MUIR est attendu à sa sortie par des gendarmes et emmené dans une caserne, emprisonné à Lille et enfin réformé pour "déséquilibre mental" le 24 mars 1961. En 1962, selon le même scénario; les 5 prétendus insoumis Yves BEL sont incarcérés 52 jours à Nantes.

Le 22 novembre 1961, 4 membres de l'ACNV comparaissent devant le tribunal de grande instance de Carpentras pour provocation de militaires à la désobéissance. De nombreux témoins sont cités, dont Jean-Marie DOMENACH et des réfractaires détenus ou non. Après ces témoignages, dont un d'un réfractaire du FLN, le Procureur de la République prononce un réquisitoire qui, selon le journal Le Monde, peut "apparaître comme une apologie pure et simple des inculpés." Ceux-ci sont néanmoins condamnés à des peines de prison avec sursis. En outre, pour son renvoi de livret militaire, Joseph PYRONNET est condamné à 8 mois d'emprisonnement avec sursis, peine confondue avec la première. Pour ne pas financer la force de frappe nucléaire, il refuse de payer les frais du procès, ce qui lui vaut, en 1963, 20 jours de contrainte par corps.

     A la fin de la guerre d'Algérie, on compte une trentaine de réfractaires au service militaire, soutenus par l'ACNV et condamnés jusqu'à 3 ans de prison. Des procès frappent aussi les renvoyeurs de livrets militaires.

Le 27 avril 1963, à Colombes, 400 manifestants réunis par l'ACNV accompagnent Daniel BEAUVAIS qui se constitue prisonnier comme objecteur de conscience. Parmi eux, Claude BOURDET, Wladimir JANKELEVITCH, Alfred KASTLER et Louis LECOIN.

 

Après la guerre d'Algérie, les prolongements de l'ACNV

   Les méthodes de l'ACNV et parfois à travers celle-ci, la philosophie des Communautés de l'Arche ont une influence importante sur les mouvances non-violente, pacifiste et antimilitariste, sur la lutte pour l'objection de conscience et sur celle des paysans du Larzac (contre l'extension du camp militaire) et sur d'autres actions de désobéissance civile.

 

Une conception de l'action

   Beaucoup de participants à l'ACNV ont participé à toutes une mouvance non-violente et n'ont pas simplement participé à titre provisoire à une lutte comme celle contre la guerre d'Algérie. Style de vie, philosophie politique, attitude au quotidien et dans les circonstances exceptionnelles, actions et réflexions se sont mêlés pour constituer, à travers un réseau de relations souvent informelles mais tenaces, une mouvance qui se veut souvent de contre-société. A de multiples reprises renforcées dans leur conviction, et à travers l'organisation de sessions de formation et d'information plus ou moins structurées, et dans leur action, suivant une dynamique personnelle et collective du type que l'on ne rencontrait alors que dans certains milieux anarchistes et communistes. C'est l'engagement souvent total de nombreuses personnes sur le long terme qui charpentent à termes des réseaux qui, à l'occasion d'actions ponctuelles et souvent locales, mais d'intérêt national (on pense notamment à la lutte contre les centrales nucléaires civiles et contre l'armement atomique), se renforcent en expériences d'action et en conception de l'action, voire en projet de société globale. On y retrouve là les éléments d'une praxis révolutionnaire.

    A l'heure d'Internet, il est difficile d'imaginer les conditions concrètes de la prise de conscience de ce qui se passe de l'autre côté de la Méditerranée. Cette prise de conscience se fait très lentement et les prises de position ont beaucoup de mal à s'exprimer ouvertement et à se manifester publiquement. Les français de l'époque n'ont pas à leur disposition autant de source d'information que maintenant. Même les journalistes doivent faire preuve, s'ils ne sont pas correspondants de guerre de beaucoup de curiosité et d'investigation pour connaitre la réalité en Algérie. Les moyens d'appréhender le présent d'alors (radios, télévision, cinéma) sont pour l'essentiel sous contrôle gouvernemental et la hiérarchie militaire surveille le comportement de la presse sur le terrain. Si la presse écrite d'opposition a parfois réussi à alerter l'opinion publique sur la réalité des choses, le gouvernement a riposté par la saisie des journaux et l'envoi des journalistes devant les tribunaux. C'est dans un véritable désert de la communication que les témoignages directes doivent s'exprimer et il n'était pas évident pour la grande majorité des Français de se rendre compte que cette "pacification" cachait une guerre coloniale bien réelle. C'est dans une certaine clandestinité que les groupes d'ACNV ont dû agir, penser, réfléchir, élaborer une tactique d'action... C'est dans un certain isolement que les militants non-violents, et pas seulement eux d'ailleurs, ont dû se faire une idée de son obligation de témoigner et d'agir pour tenter d'infléchir les choses. C'est ce qui explique ce fameux triptyque intense action-conscientisation (d'eux-même et de leur entourage proche ou lointain)-formation qui forme l'horizon de la réalité alors de beaucoup d'entre eux...

   La campagne de l'ACNV contre les camps d'internement et suite logique, contre la répression des réfractaires, est unique, tant dans son but que dans ses formes. Mus par des valeurs de justice, de dignité de la personne et d'honneur, les membres de l'ACNV considèrent les camps d'assignation à résidence comme un des aspects les plus révoltants de la guerre d'Algérie et un danger majeur pour la démocratie. Ceux-ci; physiquement plus identifiables que les lieux de torture, sont propices aux formes d'action qu'ils préconisent. Par ailleurs, le fait de ne s'intéresser seulement aux camps - du moins en tant que militants de l'ACNV - leur permet de ne pas se situer dans un champ politique et d'échapper à la dichotomie entre le soutien au gouvernement français ou au FLN. Alors même que leur audience s'élargit, surtout lorsqu'il en viennent à s'occuper activement des réfractaires, la répression s'accroit et beaucoup doivent s'arrêter de militer. L'ACNV se situe dans un ensemble de forces qui se politisent de plus en plus au fur et à mesure que se déroule la crise qui met fin à la IVe République. Elle est fortement dépendante de la conjoncture, mais les développements des luttes autour de l'objection de conscience par la suite démontre que le mouvement lui-même, après l'ACNV, est alors loin de s'essouffler.

 

Joseph PYRONNET, Résistances non-violentes, L'Harmattan, 2008. Erica FRATERS, Les réfractaires à la guerre d'Algérie 1959-1962, Éditions Syllepse, 2005. Claude MICHEL, La quête du sens, Fleurus Novalis, 1972. Tramor QUEMENEUR, L'ACNV et la lutte contre les camps, Matériaux pour l'histoire de notre temps n°92, 2008. Jean-Pierre LANCIN, A Dieu vat, Lyon, CDRCP, 1999. Michel AUVRAY, Objecteur, insoumis, déserteurs : histoire des réfractaires en France, Stock, 1983. Michel HANNIET, Insoumission et refus d'obéissance : un ancien réfractaire à la guerre d'Algérie passé à la question cinquante ans plus tard, Éditions Les Tilleuls du Square - Gros textes.

 

PAXUS

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7 septembre 2020 1 07 /09 /septembre /2020 09:44

   Jean-Marie MULLER résume dans une forme très laïcisée un principe très ancien dans les milieux non-violents :

"La recherche de l'efficacité dans l'action nous amène à considérer la non-violence comme un ensemble de moyens, non comme une fin en soi. Ces moyens doivent être jugés non pas seulement en fonction des mérites que leur attribuent la morale, la philosophie ou la spiritualité, mais également en fonction de leur efficacité, c'est-à-dire, de leur capacité à atteindre la fin recherchée.

Le choix des moyens n'est pas plus important que le choix de la fin. Au contraire, il importe que la fin poursuivie par l'action soit juste. Le choix des moyens n'est que second par rapport au choix de la fin : il est second, mais il n'est pas secondaire. Les idéologies dominantes tentent de légitimer la violence en affirmant que "la fin justifie les moyens", c'est-à-dire qu'un fin juste légitime des moyens injustes. Dire cela, c'est s'enfermer dans une contradiction intrinsèquement perverse. Qui veut la fin ne doit pas vouloir n'importe quels moyens, mais des moyens qui lui permettent d'atteindre effectivement la fin poursuivie. C'est précisément l'importance accordée à la fin d'une action qui amène à considérer comme essentiel le choix des moyens".

L'auteur et militant de la non-violence s'appuie bien entendu sur GANDHI : "les moyens, affirme-t-il, sont comme la graine et la fin comme l'arbre. Le rapport est aussi inéluctable entre la fin et les moyens qu'entre l'arbre et la semence". "En mettant ainsi en évidence, poursuit Jean-Marie MULLER, la cohérence entre la fin et les moyens, Gandhi n'affirme pas seulement un principe moral et philosophique ; il énonce en même temps un principe stratégique sur lequel il entend fonder l'efficacité de son action politique. C'est un fait d'expérience que la perversion des moyens entraîne inéluctablement la perversion de la fin poursuivie. Dans le moment présent, nous ne sommes pas maîtres de la fin que nous recherchons, nous ne sommes maîtres que des moyens que nous utilisons - ou, plus exactement, nous ne sommes maîtres de la fin que par l'intermédiaire des moyens. La fin est encore abstraite, tandis que les moyens sont immédiatement concrets. La fin concerne l'avenir, tandis que les moyens concernent le présent. Or nous sommes toujours tentés de sacrifier le présent à l'avenir en préférant l'abstraction de la fin à la réalité des moyens. En acceptant de recourir à des moyens qui contredisent dans les faits la fin que nous prétendons poursuivre, nous rejetons sa réalisation vers des lendemains hypothétiques qui ne nous appartiennent point. le risque est grand alors que la justice soit toujours repoussée à demain, que la violence soit toujours imposée aux hommes comme une fatalité." (Lexique de la non-violence, 1988).

    On retrouve le même ton chez Christian MELLON et Jacques SÉMELIN : après avoir discuté des liens entre violence et politique, ils se demandent comment la visée non-violente du politique peut-elle se traduire dans le choix des moyens concrets de l'action politique au jour le jour. "Telle est la question à laquelle les traditions non-violentes prétendent apporter ne réponse spécifique, comme l'a bien vu Paul Ricoeur (Histoire et vérité, Seuil, 1955). Évoquant les campagnes de Gandhi, il précise en quoi elles ont une "portée exemplaire" : "Elles réalisent non seulement la présence symbolique des fins humanistes, mais leur réconciliation effective avec des moyens qui leur ressemblent : loin donc que le non-violent exile les fins hors de l'histoire et déserte le plan des moyens qu'il laisserait à leur impureté, il s'exerce à les joindre dans une action qui serait intimement une spiritualité et une technique."

"Dans cette perspectives, poursuivent les deux auteurs, le refus de la violence se fonde sur la conviction éthique que le recours à des moyens violents - quelles que soient les "bonnes intentions" des acteurs - pervertit les fins poursuivies. C'est une illusion que de prétendre construire la paix, promouvoir la justice ou défendre la démocratie par des moyens qui leur sont si évidemment contraires. En témoignent les dérives totalitaires des révolutions violentes, le militarisme de maints régimes issu des luttes de décolonisation, ou encore la course aux armements qu'a engendrée la priorité donnée aux moyens militaires dans la défense des causes les plus justes."

Grande référence aussi, la lutte pour obtenir l'égalité raciale aux États-Unis, menée par Martin LUTHER-KING. Celui-ci disait dans un discours à la Mutualité, à Paris, en octobre 1965 : "l'emploi de la violence pour obtenir l'égalité raciale est à la fois inefficace et immoral. Je sais très bien que la violence amène souvent des résultats provisoires. Bien des pays ont obtenu leur indépendance par la guerre. cependant, malgré ces victoires temporaires, la violence ne peut amener une paix durable... La violence finit par se vaincre elle-même. Elle fait naître l'amertume chez les survivants et la brutalité chez les vainqueurs". Oscar TEMARU déclarait dans une interview à Non-violence Actualité en septembre 1993 : "Justifier la violence pour reconquérir la liberté, c'est courir le risque de la justifier dans la future société, même une fois l'indépendance acquise. L'exemple de l'Algérie est à prendre en considération." (La non-violence, PUF, 1994)

   

   Barthélemy de LIGT (1883-1938), antimilitariste et pacifiste libertaire néerlandais, pasteur protestant, écrivait déjà en 1935 sur la violence et les masses opprimées, qu'"on ne se résout pas à renoncer à la violence parce qu'il faudrait, croit-on, renoncer du même coup à ses résultats."

"Que faire, si nous ne répondons pas par la violence ) la violence des réactionnaires? Les moyens de lutte de la défense ne sont-ils pas déterminés par ceux de l'agresseur? Ne doit-on pas convaincre les classes dominantes par leurs propres arguments? Dans une conférence contradictoire, un ouvrier hollandais m'a jeté cette phrase : - On ne peut pas chasser la bourgeoisie avec un éventail. On ne se met pas en guerre contre Hitler avec un cure-dents. Contre la violence réactionnaire, il nous faut opposer des moyens de lutte efficaces.

Eh bien oui!, il nous faut des moyens efficaces. Il n'existe cependant pas une fiction plus grande que le dogme, universellement accepté sous la suggestion féodalo-bourgeoise que, pour la défense d'une cause juste, la violence serait le moyen approprié, et que la guerre rendrait ses arrêts comme une ordalie infaillible. Depuis que les hommes guerroient, dans toute guerre, il y a toujours eu au fond deux guerres menées chacune par l'une des parties contre l'autre. Un grand nombre de ces entreprises armées ont eu une issue indécise ; et pour ce qui est de la victoire, elle n'appartient jamais, aurait affirmé le véridique M. de la Palice, qu'à un seul des belligérants. Il s'ensuit donc que de toutes les guerres faites dans l'univers, il y en a eu davantage d'indécises ou perdues que de gagnées. Et parmi ces dernières, très peu de celles entreprises pour défendre une cause juste entrent en ligne de compte. La plupart des guerres qui se sont terminées par une victoire furent plutôt menées au service d'une cause injuste que juste. La cause juste pèse de moins en moins dans la balance. Napoléon avait déjà déclaré que Dieu est toujours du côté des canons les plus forts. Une chose que l'on put constater, c'est qu'au commencement de ce siècle, les Boers qui luttaient d'une manière héroïque pour une "cause juste", la Bible dans une main et le fusil dans l'autre, ont perdu la partie, malgré leur Dieu et leurs moyens de lutte violents, contre la "perfide Albion". La bourgeoisie moderne a même édifié tout un univers d'injustices et d'oppressions par ses violences horizontale et verticale. Jusqu'à présent, une cause juste n'a certainement jamais eu, dans le monde, un dixième de chance de vaincre par la violence. Et de nos jours, une telle cause aurait-elle encore un centième de chance de l'emporter par la violence? De chance, elle n'aurait aucune, car, ainsi que nous venons de le démontrer, l'emploi des moyens de guerre moderne rend injuste la cause la plus juste, puisque ceux qui s'y laissent entrainer ne peuvent faire autrement que de descendre au même niveau de violence brutale que ceux qu'ils combattent. Même s'ils vainquaient, en fait, ils seraient condamnés fatalement à garantir les fruits de leur victoire par un système de défense violent toujours plus perfectionné, donc plus inhumain, et de s'embourber au point de n'en pouvoir sortir, dans le chemin de la destruction. Les moralistes catholiques commencent aujourd'hui à reconnaître que par suite du développement de la technique scientifique, et vu le caractère de la politique moderne, une "guerre juste" ne peut même pas se produire.

En tout cas, c'est une fiction de croire que pour une cause juste, la violence serait l'unique moyen approprié. Pour les masses blanches exploitées et les races de couleur opprimées, la violence guerrière n'est déjà plis une chose praticable, étant donné que les moyens scientifiques de destruction sont dorénavant entre les mains de spécialistes bien rémunérés, ayant un général une mentalité profondément réactionnaire, et que les prolétaires ne disposent ni d'avions de combat, ni de gaz asphyxiants, ni de rayons électriques, ni de bactéries de guerre. Tout cela est devenu  le monopole d'un groupe de professionnels, dénués de tous scrupules et de tout sentiment d'humaine responsabilité. Et même si les masses pouvaient réellement disposer de tous ces moyens, elles ne pourraient par les employer sans commettre, comme nous l'avons déjà constaté, un attentat immense contre elles-mêmes, parce que les conséquences d'une guerre chimique, bactériologique, électronique, stratosphérique, etc, ne peuvent plus être contrôlées. Comme l'apprenti sorcier, les masses déchaineraient ainsi une tempête de violences indomptables, dont elles seraient elles-mêmes les principales victimes." On reconnait bien dans cette argumentation, même si se mélange quel que peu luttes des classes et conflits armés entre États, l'argument qui dénie la formule : le pouvoir est au bout du fusil, car en fait, tous les fusils sont entre les mains de l'ennemi.

"En attendant, du côté révolutionnaire, on reproche en termes véhéments à ses adversaires l'emploi de moyens dont on se réserve de faire l'emploi soi-même. (...). Des socialistes français, suisses, belges, danois néerlandais, anglais, tchèques, etc, se préparent tout comme Albert Einstein et Emile Ludwig, à s'opposer à la violence des nazis par une violence "démocratique". Comme si une guerre moderne ne réserverait pas, même aux pays soit-disant démocrates et éventuellement vainqueurs, une ère de fascisme et de dictature d'une rigueur inconnue!

Celui qui veut le but doit vouloir les moyens, nous répète-t-on de toutes parts. Oui, mais les moyens qui répondent au but. Et pour de véritables révolutionnaires, ces moyens ne peuvent jamais être : "tous les moyens", parce que la majorité des méthodes de lutte, bourgeoises, féodales et barbares jurent avec le socialisme et l'humanité. Il est de la plus haute importance de pouvoir constater que dans les milieux néo-marxistes, on commence enfin à comprendre quelle faute ont commise Marx et Engels en acceptant automatiquement la violence verticale et horizontales, comme moyens de lutte pour la révolution sociale." Mention directe des critiques émises par exemple par Simone WEIL dans La Crique sociale (novembre 1933), de l'exercice violent du pouvoir en Union Soviétique. Même si par la suite, toute une critique marxiste se déploie contre précisément cette machine bureaucratique née directement de la révolution russe et de la guerre civile, même si Marx et Engels ont eu, notamment après La Commune de 1870-1871, une attitude bien plus nuancées quant aux tactiques violentes révolutionnaires, il faut bien constater que la seconde guerre mondiale, puis la guerre froide ensuite, a comme occulté toute réflexion sur la violence utilisée pour la cause des ouvriers et des paysans et sur les liens avec cette violence des structures politiques installées en URSS et en Chine notamment.

     Les réflexions des actuels militants de la non-violence sur les relations entre les fins et les moyens d'une action ou d'une révolution, sont contenues en germe dans ces propos d'avant la seconde guerre mondiale. Les actions non-violentes entre autres de Gandhi en Afrique du Sud et en Inde ont inspirés ces réflexions portées alors par toute une partie du mouvement anarchiste. Cette logique de l'action non-violente parcourt toute la réflexion et l'action de nombreux militants et organisations de par le monde.

 

Barthélemy de LIGT, Pour vaincre sans violence, réflexions sur la guerre et la révolution, Éditions Mignolet & Storz, Paris, 1935. Christian MELLON et Jacques SÉMELIN, La non-violence, PUF, collection Que sais-je?, 1994. Jean-Marie MULLER, lexique de la non-violence, Alternatives non violentes/Institut de Recherche sur la Résolution non-violente des conflits, n°68 numéro spécial, 1988.

 

PAXUS

 

 

 

 

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31 août 2020 1 31 /08 /août /2020 13:48

  L'opinion publique - qui désigne communément l'ensemble des convictions et des valeurs, des jugements et préjugés et des croyances plus ou moins partagées par la population d'une société donnée - est à la fois un acteur majeur de la vie publique, composite et fluctuant, d'où proviennent bien des initiatives et enjeu de pouvoir pour des acteurs précis, et ici nous la considérons du point de vue d'acteurs de campagnes non-violentes. Tout en nous référant au débat général sur l'opinion publique, nous nous intéressons particulièrement à l'enjeu qu'elle constitue pour les différents acteurs, notamment par rapport aux moyens employés pour attirés son attention, activités violentes ou non-violentes, sur un sujet précis de société, sujet qui peut aller de préoccupations morales (avortement, mariage...) à des revendications sociales, en passant par des impératifs écologiques.

 

L'opinion publique : débats généraux

    De même qu'une opinion se caractérise par son aspect normatif et se différencie de l'esprit critique (marqué par le questionnement, l'argumentation, l'approche contradictoire et le souci d'approcher une certaine vérité), l'opinion publique peut parfois être construite sur des avis tranchés, des informations non-vérifiées pouvant se révéler fausses, qu'elles soient véhiculées intentionnellement ou non.

L'ensemble des sociologues s'accordent sur l'idée que ce n'est qu'au XXe siècle, avec l'apparition des médias de masse, qu'il est légitime de parler de "société de masse" et d'"opinion publique". Ils démontrent également combien celle-ci est manipulable par des techniques de propagande, ce qui explique l'apparition des grands régimes totalitaires. Dans les démocraties, la propagande vise essentiellement à influer sur les choix politiques. Plus largement, et dès lors que le système dominant est le capitalisme, la publicité est considérée comme une forme de propagande visant à façonner les comportement et les styles de vie dans le sens du consumérisme.

Sur les choix politiques, la force de l'opinion publique repose sur le consensus sur son rôle. En effet, pouvoirs publics et populations s'accordent sur le fait qu'elle doit influer sur les décisions des gouvernements, et les membres (notamment la bureaucratie) du pouvoir considèrent ce rôle comme légitime. Mais l'apparition au sein du pouvoir d'élites qui méprisent en fin de compte les "élans populaires" et mettent en avant des principes technocratiques de fonctionnement de la société, affaiblit cette force. Des techniques de pouvoir (influence sur les mas-médias, capacités réduites de la mémoire politique de certaines populations) sont mises à profit de préférence à la recherche de l'assentiment de l'opinion publique à leurs politiques. Force de l'opinion publique et sens commun et partagé de l'intérêt général sont fortement liés.

     Par ailleurs, à la fin du XXe siècle, le débat confronte essentiellement deux tendances :

- la première (et la plus importante majoritairement) de sensibilité post-marxiste, selon laquelle l'opinion publique est façonnée par les propriétaires des grands médias et l'ensemble de leurs soutiens, les acteurs principaux du capitalisme. On peut trouver ce genre d'analyse chez Pierre BOURDIEU, Noam CHOMSKY, Edward S. HERMAN, Alain ACCARDO (Introduction à une sociologie critique. Lire Pire Bourdieu, Agone, 2006)...

- la seconde, minoritaire, de sensibilité techno-critique, évoque l'évolution des moyens de communication et le fait qu'ils sont de plus en plus accessible à un grand nombre, conditionnent les individus au point que la frontière entre "propagandistes" et "propagandés" devient extrêmement relative. Certains auteurs ont développé cette analyse, comme William ALBIG, KATZ et LAZERSFELD

Ce débat est relancé au XXIe siècle, quand, avec Internet, les individus ne sont plus seulement "consommateurs" mais "producteurs" de médias et que, n'étant soumis à aucune déontologie, à la différence des journalistes (lesquels sont influencés à la tour par cette absence...), un certain nombre d'entre eux en viennent à répandre des quantités de fausses nouvelles sur les réseaux sociaux.

 

L'opinion publique : les théories et pratiques des courants non-violents.

   Pour de nombreux auteurs, militants ou proches des courants non-violents, "toute action collective développe des formes d'expression et de représentation dans l'espace public." Les leaders non violents ont découvert des principes, et nombre d'entre eux tendent l'objectif de s'acquérir la sympathie et le soutien de l'opinion publique. Souvent les militants non-violents sont d'abord minoritaires et doivent acquérir (certains écrivent conquérir) l'opinion publique à leurs vues. Pour cela, tout en trouvant les ressources de l'affirmation du sujet résistant, il faut choisir un objectif atteignable et établir une sorte de contrat de non-violence, tant dans l'utilisation des moyens que dans le maintien d'un objectif clair et connu.

L'action non-violente est parfois présentée comme une sorte de "troisième voie", expliquent par exemple Christian MELLON et Jacques SÉMELIN, entre le combat électoral et la lutte armée. "Présentation trompeuse, dans la mesure où elle laisserait croire que la non-violence récuserait l'une autant que l'autre. On constate plutôt que les acteurs non-violents rejettent et combattent la violence politique et considèrent les élections libres comme le seul fondement légitime d'un pouvoir politique. Mais ils estiment justifié, au nom même de l'idée démocratique, de critiquer certaines des limites des systèmes électifs et de viser, par l'action non-violente revendicative, des changements d'ordre social ou politique. Bon nom de leurs luttes s'inscrivent ainsi dans la tradition de "l'action directe", avec son large éventail de procédés d'intervention dans l'espace public, distincts des mécanismes traditionnelles de la représentation.

Loin de contester le principe de représentation, l'action non-violente cherche à en étendre le champ d'application. Car, d'une certaine manières, en présentant une injustice à l'attention publique, elle la "re-présente", la "met en scène". Une action non-violente, quand elle est bien menée, se présente comme une démarche de communication de l'espace public. Elle vise à "faire éclater l'injustice" en la dénonçant ouvertement. Pour rendre publique l'injustice - pour en faire la "publicité" 'au sens originel du mot) - il existe diverses méthodes de communication par le verbe ou par l'acte".

Il s'agit, d'une certaine manière, de représenter une partie même de l'opinion publique.

    Jean-Marie MULLER présente la lutte non-violente comme ayant une structure tri-polaire. "Elle ne se réduit pas à l'affrontement entre, d'une part, les résistants et, d'autre part, ceux qui ont le pouvoir de décision, les décideurs. La stratégie de l'action non-violente intègre un troisième pôle dans le conflit : l'opinion publique. Il se crée ce qu'on peut appeler un "triangularisation" du conflit. Il y a donc trois acteurs : les résistants, les décideurs et l'opinion publique. Et la "bataille décisive" est précisément celle qui vise à conquérir l'opinion publique. Convaincre les décideurs est toujours très difficile, surtout lorsqu'il s'agit des pouvoirs publics. Certes, les décideurs sont des femmes et des hommes qui, comme tout un chacun, sont capables de comprendre les exigences de la justice. Mais, en même temps, ils risquent fort de se trouver prisonniers de leur propre pouvoir, d'être les otages du système qu'ils ont pour fonction de défendre. S'ils ne se laissent pas convaincre par la justesse de la cause des acteurs, peut-être se laisseront-ils contraindre par la pression de l'opinion publique. Bien sûr, la force de l'opinion publique sera d'autant plus grande que la société sera plus démocratique.

Ainsi l'un des objectifs prioritaires de l'action non-violente est de convaincre l'opinion publique - c'est-à-dire, non pas peut-être de la majorité des citoyens, mais du moins une forte minorité d'entre eux - du bien-fondé de la lutte engagée. Les décideurs adverses doivent alors tenir compte de l'arbitrage rendu par l'opinion publique afin de ne pas se discréditer auprès d'elle. Il est de leurs propre intérêt d'apparaitre conciliants et d'accepter de négocier avec le mouvement de résistance. En revanche, si le mouvement de résistance perd la bataille de l'opinion publique, si celle-ci prend fait et cause pour le pouvoir établi, alors celui-ci pourra ignorer les revendications qui sont présentées et mettre en oeuvre tous les moyens de répression à sa disposition. L'échec de la résistance est pratiquement certain."

    A ce stade de raisonnement, il faut souligner un phénomène qui parcourt l'ensemble des pays occidentaux ou occidentalisés : la perte de légitimité des élites au pouvoir, soupçonné, souvent à bon droit, de mener des politiques favorisant des intérêts particuliers et non l'intérêt général. Ce phénomène tient à une certain démission des pouvoirs politiques face aux pouvoirs économiques et financiers dominants, via un certain détricotage de tous les systèmes publics. Cette démission, que l'on traduit souvent par impuissance des pouvoirs publics, induite d'ailleurs par un certain mépris d'élites technocratiques envers les populations, conduit tout droit à une défiance généralisée (qui se traduit à un détachement de plus en plus de gens du système électoral), détachant peu à peu l'opinion publique des pouvoirs publics. Dans ce contexte, l'action non-violente se retrouve dans des difficultés d'obtenir l'attention des pouvoirs publics, et elle doit en quelque sorte souvent se durcir pour parvenir à convaincre l'opinion publique qu'un changement de politique est possible (passer des manifestations - même de masse - que la technocratie ignore et fait passer pour manipulées et violentes à des campagnes de désobéissance civile). En fait ce désintérêt d'une part pour l'intérêt général et cette défiance d'autre part pour les pouvoirs publics est tout simplement un affaiblissement de la démocratie. Et l'on revient à ce qu'écrivait Jean-Marie MULLER, "la force de l'opinion publique est d'autant plus grande que la société est plus démocratique", moins cette société l'est, moins le levier de l'opinion publique est efficient...

   "L'action non-violente, poursuit notre auteur, par la pédagogie qu'elle implique, a toute chance de se montrer beaucoup plus efficace que la violence pour gagner la bataille de l'opinion publique. Le recours à la violence risque fort de discréditer les résistants auprès de l'homme de la rue. La violence isole les protestataires et marginalise la protestation. Tout particulièrement, la violence écarte de toute manifestation de rue une large part de la population, toutes celles et tous ceux qui ont peur de la violence ou qui la récusent par principe.

Si nous utilisons la violence, nous ne créons pas un débat public sur l'injustice que nous combattons, mais sur la violence que nous commettons? Nous pouvons en être sûrs, ce sont les images de nos violences qui feront la une des médias. Celles-ci indisposeront l'opinion publique et susciteront en son sein des réactions de rejet. La violence constitue un écran entre les acteurs de la résistance et l'opinion publique, et celui-ci cache à ses yeux le bien-fondé de la cause pour laquelle la bataille est livrée. La violence fait passer les résistants pour des casseurs et elle justifie la répression à leur encontre, car il est logique que les casseurs soient les payeurs. La violence permet aux pouvoirs établis de "criminaliser" la protestation citoyenne. (...)".

   On retrouve là l'éternel débat des moyens et des fins de toute action contre une injustice. Et il faut reconnaître que les pouvoirs publics ne manquent pas une occasion de déplacer dans l'opinion publique le débat des objets-objectifs de ces manifestations à leurs modalités, en cas de manifestations violentes. L'actualité récente en France en fournit une forte illustration. Il faut noter un double phénomène d'ailleurs : d'une part, une partie de la force mobilisable pour ces manifestations disparait et d'autre part, l'opinion publique elle-même peut faire la part des choses entre l'activité des casseurs et les marcheurs pacifiques. L'erreur commise par les pouvoirs publics (à la fois structurelle, en pleine application d'une politique de réduction des moyens policiers de l'État, et tactique, rechercher le combat) lors des manifestations des Gilets Jaunes de 2018-1019, est d'avoir développer, pratiquement par mimétisme, l'arsenal et les techniques de répression, jusqu'à transformer les manifestations en batailles rangées d'un grande violence, de se retrouver finalement dans l'incapacité de maintenir l'ordre et de plutôt participer au désordre dans la rue. Si l'objet-objectif des manifestations est effectivement devenu flou, la défiance de l'opinion publique s'est accrue.

Jean-Marie MULLER, Le Dictionnaire de la non-violence, Les Éditions du Relié, 2014. Christian MELLON et Jacques SÉMELIN, La non-violence, PUF, collection Que sais-je?, 1994. 

 

SOCIUS

 

 

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30 août 2020 7 30 /08 /août /2020 15:16

  Ces deux livres publiés récemment relèvent de la même démarche de l'auteur, Peter GELDERLOOS, né en 1982, philosophe libertaire, activiste et théoricien anarchiste américain, qui entend à la fois combattre une tendance des non-violents (surtout américains en fait) d'exclure les méthodes violentes d'expression des révoltes populaires. Le premier livre, publié en 2005, sous-titré Essai sur l'inefficacité des mouvements sociaux, s'adresse surtout aux militants traversés par les débats sur l'utilisation de la violence ou de la non-violence dans les luttes récentes. L'auteur y critique et définit la non-violence comme étant inefficace, raciste, étatique, patriarcale, tactiquement et stratégiquement inférieure à l'engagement militant, et bercée d'illusions. Le second livre, de 2013 (mais sorti en France en 2019) s'adresse à un public militant beaucoup plus large, s'avère plus nuancé. Il oppose la non-violence à la diversité des tactiques et l'accuse d'être tout simplement un instrument permettant aux militants classes dominantes de maintenir le système en place. Écrit pour un public américain, il n'est pas sûr que les Européens s'y retrouvent, notamment au niveau des positionnements tactiques, et maintes questions soulevées semblent appartenir à un débat dépassé.

   Dans Comment la non-violence protège l'État, l'avant-propos de Nicolas CASAUX et la préface de Francis DUPUIS-DÉRI, s'ils entendent avertir le lecteur sur le fait que le militant anarchiste américain ne prend pas la peine d'expliquer en détail en quoi l'État est un problème et sur la réalité de la violence institutionnelle et omniprésente de la société dans laquelle il vit pour l'un et sur la réalité spécifique américaine (faisant référence aux travaux d'Howard ZINN) et sur les positions des groupes américains anti-système, s'avèrent toutefois bien insuffisants pour éclairer le lecteur français sur la représentativité de Peter GELDERLOOS dans le milieu anarchiste américain et sur sa "pauvreté théorique" et un manque de stratégie, particulièrement frappant quand il critique ainsi férocement la tactique et la stratégie non-violentes.

Toujours est-il qu'il attaque constamment les adeptes dogmatiques américains de la non-violence, et qu'il défend le principe du respect de la diversité des tactiques, modulables suivent les situations. Tout en plaidant pour une approche anti-autoritaire des mouvements sociaux et des manifestations aux États-Unis, ses arguments détonnent en milieu européen, ou des débats de ce genre (dans la mouvance gilets jaunes et à cause des tactique violentes des groupes "casseurs" qu'on ne voit d'ailleurs que dans les manifestations...), pour nombre de militants non-violents et/ou anarchistes, sont depuis un certain temps surannés et artificiels. Il y a belle lurette que même dans les ouvrages de militants non-violents français, on fait la part des choses dans l'organisation des luttes... Toujours est-il que ces deux ouvrages permettent au lecteur européen de découvrir, précisément, des réalités bien différentes de conceptualiser l'anarchisme et de pratiquer l'insurrectuonnalisme. C'est d'ailleurs la principale raison de la recension de ces deux ouvrages dans ce blog....

Dans son Introduction, l'auteur explique que c'est "en raison de l'hégémonie dont bénéficient les promoteurs de la non-violence (que) ses critiques sont proscrites des quotidiens majeurs, des médias alternatifs et des autres plateformes auxquelles les anti-autoritaires ont accès (A l'exception notable de Anarchy : A Journal of Desire Armed)." "La non-violence est défendue comme un article de foi et comme un principe non négociable de l'intégration complète au sein des mouvements sociaux. Les anticapitalistes et les antiautoritaires qui suggèrent ou pratiquent des formes plus radicales de militantisme sont mis au ban par les pacifistes aux côtés desquels ils manifestent. Isolés, ces militants n'ont accès à aucune ressource et courent le risque d'être traités comme des boucs émissaire ou des criminels par les médias et le gouvernement. Dans le cadre de ces dynamiques engendrées par le rejet viscéral de ceux qui ne se conforment pas à la doctrine de la non-violence, il est impossible de tenir un discours honnête concernant l'évaluation des stratégies choisies." Plus loin, "ce livre montrera que, sous ses formes actuelles, la non-violence se fonde sur une falsification des histoires des luttes sociales du passé. Qu'elle est implicitement et explicitement liée aux manipulations des luttes des non-Blancs par les Blancs. Que ses méthodes s'inscrivent dans des dynamiques autoritaires et que ses résultats sont davantage conçus pour répondre aux objectifs gouvernementaux qu'aux aspirations populaires. Qu'elle dissimule et qu'elle encourage les préjugés patriarcaux et les dynamiques de pouvoir. Que ses options stratégiques sont autant d'impasses. Et enfin, que ses pratiquants se mentent à eux-mêmes sur de nombreux points.". L'auteur dit ne connaître aucun activiste révolutionnaire ou théoricien qui soutiennent uniquement les tactiques violentes et qui s'oppose à l'utilisation des tactiques non-violentes et plaide pour la diversité des tactiques, pour une combinaison de tactiques efficaces. Si effectivement, nombre de militants plaident également pour une "mixité" intelligente des méthodes, sa méconnaissance des écrits et des pratiques de radicaux violents étonne, tant l'histoire des deux bords de l'Atlantique en regorge...

les chapitres de son livre sont donc organisés pour étayer son argumentation que la non-violence est inefficace, raciste, étatiste, patriarcale, tactiquement et stratégiquement inférieure et qu'elle est un leurre. Le militant qu'il est s'attaque rapidement à l'histoire de l'Inde comme aux luttes des travailleurs agricoles immigrés aux États-Unis, à l'usage de la figure emblématique de Martin Luther KING, et au passage stigmatise souvent les "pacifistes" et "non-violents", mis dans le même panier, pour leur tendance à une vision et une pratique réformistes et parcellaires, comme à une absence de volonté de réellement changer les choses, le système, le capitalisme... Ce qui peut sans doute se comprendre à l'aune de l'idéologie que l'on retrouve dans nombre d'organisations pacifistes américaines, mais aussi à la culture globale des Américains... Plus qu'en Europe, les idées radicales sont minoritaires en Amérique du Nord...

Il faut bien entendu un véritable travail à la fois d'histoire et de sociologie pour démêler ce qu'il nomme une manipulation de l'Histoire par les classes dominantes, manipulation à laquelle participe en fin de compte les militants non-violents. Un plaidoyer militant ne suffit pas. Et de plus, la constance d'une certaine historiographie, malgré les études critiques, qui s'appuie sur des faits, plaide souvent en faveur de la participation parfois décisive des activistes non-violents, dans le courant des événements. Dans le cas de la guerre du Vietnam, écrire que les vietnamiens l'ont gagnée par des moyens violents ne fait qu'enfoncer une porte ouverte, et ne préjuge pas du poids de l'opinion publique américaine, aiguillonnée par les manifestations pacifistes et les mouvements de désobéissance, sur la position des autorités politico-militaires...

On remarque au passage que les seules actions violentes citées en alternative à la tactique non-violente se situent au niveau de la seule destruction des biens, seul moyen pour faire réagir réellement les autorités en place, si attachées à la propriété. Le tout est de savoir si cette réaction - de répression - des autorités, souvent recherchée comme valorisant ce type d'action, ne va pas précisément détruite toute l'organisation d'oppositions à cette société capitaliste...

Ce qui frappe enfin, c'est l'absence de réflexion véritable sur le type de société que les militants comme Peter GELDERLOOS veulent promouvoir à l'aide de ces méthodes violentes. Se dire anti-autoritaire, c'est logique, mais encore faut-il expliquer alors comment mener des actions violentes d'ampleur décisive sans discipline quasi-militaire...

 

     L'échec de la non-violence, procède, avec plus de nuances et plus d'analyses - autant d'appel d'ailleurs à poursuivre la réflexion sur certains points d'histoire, de la même volonté, même si, comme pour le premier ouvrage, le contenu du livre est bien plus nuancé que l'affirmation d'un échec - toujours et partout? - de la non-violence. L'auteur s'intéresse de plus près à l'actualité : dans les années qui suivirent la fin de la guerre froide, de nombreux mouvements sociaux ont vu le jour. D'abord pacifiques, ils ont ensuite adopté, selon lui, une diversité de tactiques à mesure que leurs forces et leurs expériences collectives prenaient de l'ampleur. Les 15 dernières années ont exposé, plus explicitement que jamais, la fonction de la non-violence.

Promue par les médias, financées par les gouvernements (beaucoup de militants apprécieront...), et pilotées par des ONG, des campagnes non-violentes, à travers le monde, ont favorisé les ravalements de façade de divers régimes répressifs et permis aux forces de police de restreindre l'extension des mouvements de révolte sociale. Perdant souvent le débat au sein même de ces mouvements, les tenants de la non-violence ont de plus en plus recours aux médias dominants ainsi qu'aux fonds publics et institutionnels pour étouffer les voix discordantes. L'échec de la non-violence explore la plupart des soulèvements sociaux qui suivirent la guerre froide pour faire apparaitre les limites de la non-violence et dévoiler ce qu'un mouvement diversifié, indiscipliné et impétueux peut accomplir. En passant au crible le fonctionnement de la diversité des tactiques déployées à ce jour, ce livre explique comment les mouvements en faveur d'un changement social peuvent triompher et ouvrir les espaces dont nous avons besoin pour semer les graines d'un monde nouveau. Du moins, est-ce ainsi que l'auteur présente les choses.

Sorti en 2013 aux États-Unis et traduit en France en 2019, ce livre colle à une certaine actualité en France, avec les débats sur la non-violence et la violence dans le mouvement très divers des Gilets Jaunes. La tonalité de ces débats dans les réseaux sociaux d'Internet indique plutôt une grande tolérance dans l'expression des points de vue, qui ne semble pas correspondre à ce que Peter GELDERLOOS indique pour les États-Unis. Par ailleurs, mais cela est le point de vue de l'auteur du blog, le résultat le plus marquants de l'émergence de bandes organisées de casseurs pendant les manifestations par ailleurs pacifiques, profitant de l'absence de service d'ordre aussi organisé que dans les organisations syndicales, est le sur-développement de discussions autour de la violence déployée - perte de la bataille de l'opinion publique -  ainsi que sur une évolution violente des méthodes de maintien de l'ordre des pouvoirs en place, sans compte l'accroissement des mesures de contrôle des populations en général (nouvelles technologies de répression, réorganisation des tactiques de déploiement de l'appareil judiciaire et policier, durcissement des peines encourues par les manifestations, allant jusqu'à la dissuasion de participation aux manifestations.). Par ailleurs, il est quand même sidérant que ces tactiques violentes ne soient déployées qu'à la faveur de rassemblements pacifiques... Ce que nombre de participants aux manifestations, militants non-violents ou pas, n'admettent pas, en Europe comme aux États-Unis, c'est la manipulation de leurs rassemblements par des groupuscules - que l'on peut d'ailleurs soupçonner d'être manipulés - aux tactiques violentes sans grands moyens de communication... 

   Les Éditions libre sont une maison d'édition indépendante de création récente, ayant déjà à son actif plusieurs ouvrages (Mon Ishmael, de Daniel QUINN ; Le zizi sous clôture inaugure la culture, de Robert DEHOUX ; De sève et de sans, de Julia HILL ; Pornoland, de Gail DINES, Écologie et résistance, collectif)

Peter GELDERLOOS, Comment la non-violence protège l'État, Essai sur l'inefficacité des mouvements sociaux, Éditions Libre, 2018, 240 pages Traduction du livre publié en 2007, How Nonviolence Portects the State ; L'échec de la non-violence, Éditions Libre, 2019.

 

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27 juillet 2020 1 27 /07 /juillet /2020 09:48

    Walter CLARKE est un homme politique, qui devient gouverneur (Trois fois, 6e, 13e et 17e gouverneur, respectivement en 1676-1677, 1686-1686 et 1696-1698) de la colonie de Rhode Island et Providence Plantations et le premier gouverneur "natif", amérindien de cette colonie anglaise.

   Fils du président colonial Jeremy CLARKE, il est quaker comme son père. Sa mère Frances (LATHAM) CLARKE, est souvent appelée la "mère des gouverneurs". A la fin de la vingtième année, il est élu député de Newport et, en 1673, est élu à son premier des trois mandats consécutifs d'adjoint. Pendant la guerre du "roi Philip", il est élu à son premier mandat de gouverneur de la colonie. Il sert pendant un an dans ce rôle, s'occupant de la  réparation des dévastations de la guerre et des exigences prédatrices des colonies voisines sur le territoire de Rhode au lendemain de la guerre.

   En 1676, lors de la dévastation de la guerre du roi Philip, il fait lors de son premier mandat de gouverneur face à une situation particulièrement difficile. La plupart des colons sur le continent (Providence et Warwick) fuient vers Aquidneck Island où se trouvent Newport et Portsmouth. Un flottille de sloops ou de canonnières, chacune avec 5 ou 6 hommes, naviguent constamment autour de l'île pour se replier d'éventuels attaquants. L'ile est en grande partie détruite, y compris la plupart des maisons et des champs. Comme la colonie est à moitié quaker, pendant cette période, une loi de 1673 est promulguée pour exempter les hommes de leur devoir militaire si porter des armes est contraire à leurs convictions religieuses. Pendant la guerre, l'acte est abrogé en mai 1676, mais ré-adopté 6 mois plus tard à la réunion d'octobre de l'Assemblée Générale. Toujours au cours de cette cession d'octobre, une lettre est envoyée à la colonie voisine du Connecticut pour les revendications dans le pays de Narragansett. En mai 1677, le "Parti de la guerre" gagne la plupart des sièges à l'Assemblée Générale, et Benedict ARNOLD est élu gouverneur. CLARKE quitte le pouvoir pendant deux ans, mais en 1679, il est élu vice-gouverneur. Il occupe continuellement ce poste jusqu'en 1686, date à laquelle il est de nouveau élu gouverneur.

   La mort du roi d'Angleterre Charles II en 1685 amène James II sur le trône, avec une nouvelle politique à l'égard des colonies américaines. Edward RANDOLPH est envoyé en Amérique pour établir un gouvernement temporaire sur les colonies jusqu'à ce qu'un gouverneur permanent puisse être établi.

   En juin 1686, Joseph DUDLEY et son conseil tiennent un tribunal à Narragansett, rendant le territoire, nommé Providence, nommé province du Toi, indépendant de toute colonie. Edmund ANDROS est nommé gouverneur royal de toutes les colonies de la Nouvelle-Angleterre sous le Dominion de la Nouvelle-Angleterre, et lorsque l'Assemblée Générale de mai 1686 est ajournée en juin, elle ne se réunirait plus. Pour ne pas perdre tout pouvoir législatif, les habitants des iles Rhodes placent ce pouvoir dans les villes individuelles, maintenant ainsi une grande partie des libertés de la colonie sous la régne d'ANDROS.

Cela fait rappeler que, constamment, les colons des différents villes de la nouvelle-Angleterre sont confrontés à des entreprises de reprise en main par le pouvoir royal, lequel entend par là faciliter à la fois le maintien de l'ordre, la fiscalité et la "protection" par rapport aux  puissances rivales (France), induisant une certaine uniformisation de l'ordre établi à laquelle résistent précisément les colons. Les germes de la guerre d'Indépendance américaine sont établis depuis très longtemps en Amérique.

   Quand ANDROS prend le pouvoir dans la colonie de l'île de Rhodes, il s'entoure de 7 conseillers dont CLARKE. Lorsque le gouverneur royal vient à Newport pour prendre possession de la Charte royale de la colonie, CLARKE cache le document chez son frère. L'un des résultats positifs du régime d'ANDROS est le retour éventuel à Rhode Island du pays narragansett, autrefois disputé et revendiqué par Humphrey ATHERTON et sa compagnie. Lorsque le roi James s'enfuit en France et William III et Mary II montent sur le trône d'Angleterre, ANDROS est chassé de la Nouvelle-Angleterre et la Charte royale de 1663 devient de nouveau le document directeur de la colonie de l'île de Rhodes. Mais CLARKE refuse de reprendre ses fonctions de gouverneur de la colonie et HENRY est élu à sa place. Sa position change plusieurs années plus tard, lorsque les colonies se préparent à une invasion par la France. Le gouverneur FLETCHER de NewYork demande un contingent d'hommes à Rhode Island, qui réplique alors qu'elle-même est trop exposée du fait d'un littoral sous-défendu pour s'en démunir. Lorsque, le traité de RyBrunswick rétablissant la paix avec la France est signé, CLARKE, en tant que quaker, refuse de prêter serment pour poursuivre les corsaires qui ne suspendaient pas leurs opérations en mer.

   Quand BRENTON fait venir une commission à Peleg Sanford pour contrôlé l'application des directives de la Couronne d'Angleterre, il s'en irrite. Il s'irrite de plus lorsque BRENTON demande d'imprimer les lois de Rhode Island, ce qui n'avait jamais été fait, et de destituer CLARKE. Tout ceci pousse CLARKE à démissionner de son poste de gouverneur et il est probable que son neveu, Samuel CRANSTON, ait présidé la réunion de mai 1698 de l'Assemblée, lorsqu'il est élu pour la première de ses nombreuses fonctions. CLARKE ne cesse toutefois pas sa fonction publique et il est élu en 1700 vice-gouverneur sous CRANSTON, sans cesse reconduit jusqu'à sa mort dans cette fonction.

   Les difficultés de CLARKE sont emblématiques des vicissitudes rencontrées par les leaders quaker dans certaines des colonies où ils sont hégémoniques dans posséder tous les leviers du pouvoir comme en Pennsylvanie. Les conflits entre leurs convictions quakers et les réalités s'accroissent en intensité au fur et à mesure que la population s'accroit d'éléments extérieurs, souvent amenés là à cause de nombreux troubles, mais aussi au fur et à mesure que les contentieux entre la Couronne et les colons se multiplient.

 

Pour les écrits et la biographie de Walter CLARKE, voir surtout le site internet quahog.org

Arnold, Samuel GREEN, Hisotry of the State of Rhode Island and Providence Plantations, New York, D. A. Appleton & Compaby, 1859. Val S. RUST, Radical Origins, Early Mormon Converts and Their Colonial Ancestors, University of Illinois Board of Trustees.

 

 

   

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20 juillet 2020 1 20 /07 /juillet /2020 19:29

    Ann AUSTIN est une des première quaker prêcheuse lors de ses voyages dans le Nouveau Monde. Elle et Mary FISHER sont considérées comme les premières quakers en visite dans les colonies anglaises d'Amérique du Nord.

     Résidente de Londres, elle quitte l'Angleterre avec Mary FISHER pour apporter le message de George FOX. Convertissant avec elle le gouverneur des Barbades dans les Caraïbes, elle devient le 11 juillet 1656 la première quaker à visiter les côtes anglaises de l'Amérique du Nord, arrivant à Boston sur le "Swallow", affrêté grâce à des fonds recueillis dans les communautés quakers d'Angleterre. Elle rencontre la ferme hostilité des populations puritaines et du gouverneur de la colonie, Richard BELLINGHAM.

A l'arrivée, elle est arrêtée et emprisonnée. Forcés de se déshabiller en public comme le veut la procédure en vigueur contre les sorcières, elle se voit saisir ses écrits et pamphlets brulés sur la place publique. Malgré des soutiens extérieurs à la prison (notamment Nicholas UPSALL), elle ne peut s'exprimer face à des autorités pénitentiaires hostiles. FISHER et elle sont ensuite déportées vers les Barbades sur le même navire après 5 semaines d'emprisonnement.

Elle retourne avec FISHER en Angleterre en 1657, où elle continue son ministère, jusqu'à sa mort en prison lors de la Grande Peste de Londres de 1665.

 

Anne AUSTIN, Works by Anne Austin, Project Gutenberg, site Internet : gutenberg.org

James BOWDEN, The History of the Society of Friends in America, part 1, Appelwood Books, 2009. Anne Austin and Mary Fisher arrested, sur le site Internet : christianity.com.

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18 juillet 2020 6 18 /07 /juillet /2020 12:49

  Mary FISHER (Mary Fisher) Bayley CROSSE est l'une des Valiant Sixty (Soixante Vaillants), du groupe d'itinérants prêcheurs dont la mission est de répandre le message du fondateur des Quakers, George FOX. Dans le climat de l'époque, elle se considère comme véritable missionnaire de la vraie Parole de Dieu...

 

Prêches et persécutions

  Née dans le Yorkshire, en Angleterre, servante dans une famille à Selby, elle entend en décembre 1651, le prêche de George FOX, et conquise, elle y commence dès 1652 comme Diffuseuse de Vérité., avec publications à l'appui Emprisonnée assez vite, car les prêches des quakers sont plutôt véhéments et audibles quel que soit le lieu, au château de York, avec Élisabeth HOOTON et quatre autres quakers, qui se joignaient à elle dans le pamphlet False False Prophet and False Teachers Described (1652), appelant à quitter en urgence l'église d'État et dessinant une Lumière Intérieure. En 1653 et 1654, elle est emprisonnée à York pour offenses contre l'Église à Pontefract.

   En décembre 1653, accompagnée d'Elisabeth WILLIAMS, elle marche dans Cambridge dans une campagne prosélyte pour le sud de l'Angleterre. Elle rebute les étudiants en théologie du Sidney Sussex College. Par ordre du maire, elles sont exposées comme vagabondes, et deviennent les premières quakers à être publiquement fouettée pour leur ministère. En 1655, FISHER est de nouveau emprisonnée par le prieur de Newport PAGNELI à Buckinhamshire.

 

Mission dans le Nouveau Monde

    En 1655, Mary FISHER et d'autres prêcheurs quakers, dont Ann AUSTIN, voyagent dans le Nouveau Monde, d'abord aux Barbades dans les Caraïbes, où ils convertissent le lieutenant gouverneur. Le 11 juillet 1656, date emblématique pour la communauté quaker américaine, ils deviennent les premiers quakers à visiter les colonies anglaises d'Amérique du Nord, arrivant à Boston sur le Swallow, navire affrété grâce aux nombreux fonds recueillis un peu partout. Ils rencontrent une forte hostilité de la part de la population puritaine et du gouverneur de la colonie, Richard BELLINGHAM, les nouvelles sur leurs vues hérétiques les ayant précédés.

A l'arrivée, ils sont emprisonnés, les femmes sont examinées comme sorcières, leurs ouvrages saisis. FISHER et AUSTIN sont déportées aux Barbades après cinq semaines d'emprisonnement. Elles retournent en Angleterre en 1657.

 

Mission dans l'Empire Ottoman

    En 1658, Mary FISHER voyagent dans un groupe de 6 quakers dans la Méditerranée et visitent l'Empire Ottoman, pour exposer leur vérité au jeune Sultan Mehmed IV, après des péripéties de Venise en Grèce, en Macédoine et en Thrace. Elle peut, dans ses récits §notes de Turquie), comparer ses impressions par rapport à des précédents voyages en terres chrétiennes. Les quakers y furent mieux traités et elle constate qu'il y a moins d'intolérance en Turquie qu'en Amérique...

Elle termine là ses voyages en 1659 et retourne en Angleterre et termine son ministère et sa vie en Caroline du Sud (Nouvelle-Angleterre) où elle émigre en 1678, après s'être mariée (deux fois, le premier mari ayant péri en mer).

 

Mary FISHER, Quakers in the World, 2013 (qfp.quaterweb.org). Les écrits de Mary FISHER sont éparpillés dans de nombreux ouvrages, présents partiellement dans plusieurs sites, dont Panels of the Quaker Tapestry (web.archive.org) et Essay on the Valiant Sixty (ibid). On peut consulter les sites quakersintheworld.org et quakerhistory.org

Geraldine LEATHEROCK, Preaching Truth and Listening for Truth : Early Qauker Mary Fisher and Prospects for interreligious Dialogue, Indiana, 2013, site erquaker.blogspot.com

   

    

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15 juillet 2020 3 15 /07 /juillet /2020 13:08

   Abolitionniste et éducateur américain, Anthony BENEZET (né Antoine BÉNÉZET) est surtout actif à Philadelphie en Pennsylvanie. Un des plus anciens abolitionnistes fonde un des premières sociétés anti-esclavagiste, la Society for the Relief of Negroes Unlawfully Held in Bondage (après sa mort, Société pour la promotion de l'abolition de l'esclavage), une des premières écoles pour filles en Amérique du Nord, et the Negro School at Philadelphie, qui opère au XIXe siècle. Végétarien, et avocat de la cause animale, Anthony BENEZET veut intégrer ce combat dans son enseignement.

 

      Issu d'une famille de huguenots en France (Saint-Quentin), il doit en partie suite à la saisie du commerce de son père qui choisit l'exil plutôt que de renoncer à sa foi. Sa famille émigre d'abord à Rotterdam aux Pays-Bas, puis brièvement à Greenwich en Angleterre, puis à Londres. En 1727, Anthony BENEZET rejoint la Société des Amis.

    En 1731, tout la famille migre à Philadelphie en Pennsylvanie, fondée par les quakers et l'une des colonies anglaises du Nouveau Monde. A 18 ans, Anthony BENEZET rencontre John WOOLMAN, un des premiers abolitionnistes américains.

  Il est convaincu que la propriété d'esclaves est contradictoire avec la religion chrétienne. Il milite, après la guerre d'Indépendance, pour la mise au ban de l'humanité de l'esclavage et l'État de Pennsylvanie l'abolit graduellement à partir de 1780.

   Entretemps, après avoir échoué dans une entreprise commerciale, il commence à enseigner en 1739 dans une école germanique, avant de changer en 1742 pour une école de la Société des Amis, où il inclut 9 classes pour esclaves noirs. En 1755, il quitte l'école de la Société des Amis pour fonder sa propre école pour enfants noirs. Beaucoup d'abolitionnistes, continuent d'enseigner, comme Abigail Hopper GIBBONS, à la Benezet Negro School dans les années qui précèdent la guerre civile américaine.

    Il fait publier de nombreux écrits, en support de son action militante et institutionnelle. En support de son programme d'enseignement, il écrit par exemple plusieurs manuels scolaires et un livre plaidant pour une éducation bien conduite. Maints anti-esclavagistes, comme Thomas CLARKSON et John WESLEY sont très influencé par ses plaidoyers. Ses intérêts s'étendent au delà de l'éducation et de l'esclavagisme, et touche la tempérance, le pacifisme et la Réforme de la condition des Amérindiens.

 

Anthony BENEZET, Observations on the inslaving, importing and purchaing of Negros. With some advice theorem, extracted from the Epistle of the yearly-meeting of the people called Quakers held at London un the year 1748, 1760 ; A short account of the part of Africa inhabited by the negroes, 1762 ; Some observations on the situation, disposition and character of the Indian natives of this continent, 1784. On peut trouver nombre de ses écrits sur le site Internet : resource.nim.nith.gov

Maurice JACKSON, Let Thie Voice Be heard : Anthony Benezet, Father of American Abolitionism, University of Pennsylvania Press, 2009.

 

 

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