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26 novembre 2020 4 26 /11 /novembre /2020 13:41

   Dans la foulée surtout d'une réflexion sur l'obéissance aveugle aux ordres du régime nazi et de la responsabilité du citoyen face aux injustices, la philosophe Hannah ARENDT se situe tout-à-fait dans le sillage d'une pensée occidentale de longue date.

   Hannah ARENDT considère la désobéissance civile comme une politisation de l'affirmation socratique selon laquelle il vaut mieux subir une injustice que la commettre. SOCRATE, dans un dialogue risqué, entre philosophie et politique - on a souvent écrit qu'il exprimait un conflit entre philosophie et politique, mais un commentaire contemporain, vu l'expérience de nombreux siècles - tend à ne pas relayer cette perspective un peu abstraite. L'inservitude volontaire dont fait preuve SOCRATE, comme l'écrit Hourya BENTOUHAMI-MOLINO, n'a rien d'une préoccupation éthique puisque qu'elle relève non pas d'une préférence, d'une disposition personnelle, mais d'un appel à la transformation du rapport que chacun entretien aux affaires publiques et communes, ce qui explique en partie la virulence de l'attaque du pouvoir envers le philosophe grec. La véritable question que pose SOCRATE dans le Criton semble donc être : en quoi "ne pas faire" dans la Cité peut-il consister en une action? "Autrement dit, précise notre auteur, ce qui se présente en apparence comme une "défaite", une "retraite" ou un "renoncement" peut-il constituer une action de nature politique?"

  Si SOCRATE se défend dans l'Apologie de faire précisément de la politique, rien n'empêche la philosophie contemporaine de considérer, comme le fait Hannah ARENDT, que le refus de participer aux affaires publiques tel que le contraint le pouvoir constitue un engagement politique. Dans un monde où le pouvoir prétend agir au nom du peuple, quel que soit d'ailleurs la caractéristique démocratique ou dictatoriale de ce pouvoir, le retrait de la vie publique équivaut à une opposition, surtout quand ce retrait est exprimé publiquement, et non, comme le voudrait précisément ledit pouvoir, restreint à une sphère privée. La non-participation à la citoyenneté républicaine devient politique lorsqu'on s'interroge sur les modalités  de cette non-participation.

     Surtout dans Responsabilité et jugement, la philosophe américaine d'origine allemande, montre ainsi au cours d'une interrogation sur la responsabilité comment une certaine forme de non-participation peut s'entendre comme un pouvoir proprement politique. C'est pour éviter toute confusion concernant la signification de cette non-participation qu'elle s'attache à dresser une typologie :

- dans un pays autoritaire, une non-participation, qui ne relève pas d'un choix, en raison de la clôture de l'espace public à tous les habitants ou à une partie d'entre eux, est une non-participation contrainte (une non-participation de fait) ;

- dans un pays libre, une non-participation qui relève de la liberté de ne pas s'intéresser aux affaires publiques ;

- dans un pays totalitaire, la participation peut vouloir dire la complicité dans des activités criminelles (non-participation de décision) ;

- dans les pays libres, la non-participation est en réalité une forme de résistance - comme dans le cas de ceux qui refusent d'être enrôlés dans la guerre au Vietnam -, souvent justifiée sur des bases morales, mais dans ce cas, ce qui est central, ce n'est pas le soi - je n'y vais pas parce que je ne veux pas me salir les mains, ce qui, évidemment, peut être un argument valide -, mais le destin de la nation et sa conduite à l'égard des autres nations dans le monde.

     Selon la troisième et quatrième catégorie, la non-participation, commente notre auteur, est clairement un équivalent du refus moral de se salir les mains. Et ARENDT précise qu'à l'intérieur de la première et de la dernière catégorie, la non-participation varie qualitativement du simple refus de commettre l'injustice (proprement socratique) ou de participer à son exécution, même indirecte (être un rouage), au refus de commettre l'horreur, de devenir un monstre. La décision de l'omission de l'acte est en effet un acte moral qui pose la question de la responsabilité dans la perpétuation d'un injustice ou d'une autre. Hourya BENTOUHAMI-MOLINO s'intéresse surtout au quatrième type énoncé par ARENDT. Là où la non-participation équivaut bien à une action politique, et cela pour trois raisons essentielles :

- la non-participation dans les régimes totalitaires ne peut être considérée comme un phénomène de résistance politique stricto sensu que dans des conditions bien déterminées, car pour l'essentiel des activités, le pouvoir réclame la passivité. Il s'agit pour le citoyen plus de "sauver sa conscience" que d'exercer une activité politique. L'exercice public de la faculté de juger étant interdit, il faut que l'expression d'une non-participation s'exerce sur des éléments actifs requis par le pouvoir (fonctionnement économique, prestations de serment, acquittement d'un tribut...) dans un temps relativement restreint dans le temps et dans l'espace.

- la non-participation dans le contexte démocratique renvoie au fait que, dans les démocraties dites représentatives, les crimes commis par le gouvernement le sont en notre nom. Suspendre sa participation équivaut dans le modèle représentatif des démocraties à une forme d'enrayement aussi bien de la légitimé de la division de la souveraineté que de la logique du mandat.

- la démocratie est le seul régime où l'on peut être à la fois citoyen et rebelle, au sens où l'on peut exercer sa faculté de juger sans exposer sa vie. Ainsi contre tous ceux qui estiment que tout véritable républicanisme s'entend exclusivement à partir d'une définition positive de la citoyenneté active de type rousseauiste, ARENDT montre  comment il arrive souvent que l'action soit une simple non-participation, c'est-à-dire qu'elle désigne le retrait délibéré, pour des raisons politiques, hors du système de coopération et de consentement. Cette omission est bien souvent une action politique dès lors qu'elle cherche à transformer le monde ou du moins notre rapport au monde. Il s'agit bien entendu d'une action collective menée de la manière la plus tapageuse possible, et non d'une action individuelle clandestine avec le moins de remous possible. Il s'agit d'une action démocratique par essence - contrairement au statut aristocratique que certains veulent lui donner, réservée à des nantis et demandant une élaboration intellectuelle forte - car participant, carrément, au conflit constant que toute démocratie porte. Loin de la passivité du citoyen obéissant, cette action critique de désobéissance civile, vise à changer la société ou un aspect de cette société. La non participation concertée et ouverte, avec toute l'amitié qui caractérise les réseaux de solidarité nécessaire à son existence durable et à son expression étendue, dans un système démocratique, est l'envers négatif de tout pouvoir fondé sur la violence ou la domination. C'est pourquoi, entre autres, que désobéissance civile et non-violence sont souvent liées. Contrairement au système qui tend vers l'autoritarisme, tout en se déclarant toujours démocratique, la possibilité ouverte à la possible rébellion constitue un antidote puissant.

   Hourya BENTOUHAMI-MOLINO, dont nous prolongeons ci-dessus le propos, termine sa référence à Hannah ARENDT, sur une réflexion à propos de l'excuse souvent émise par la majorité silencieuse, de n'être qu'un rouage dans un système complexe. "L'excuse du rouage est souvent convoquée dans les justifications de certains hommes et femmes cherchant à se mettre hors de cause de toute participation réelle à l'injustice ou à la perpétuation d'un crime en raison de leurs positionnement apparemment secondaire dans une chaîne de production de l'injustice ou du crime qui ne laissait pas voir aux acteurs les conséquences de leurs actes. (voir Responsabilité personnelle et régime dictatorial" dans ARENDT, Responsabilité et jugement). Or, le rouage, loin d'être une pièce anodine ou secondaire d'une machine, en constitue le maillon essentiel dans la mesure où toute défection de cette partie nuirait au bon fonctionnement du système. Ce diagnostic relève d'un réalisme critique contre les formes d'illusions sociales qui font office de véritables récits mythiques de la représentation du rôle dévolu à chacun dans la société. Cette approche nous permet par conséquent de réhabiliter une forme de défection en politique (contrairement à ce que peut écrire par exemple Manour OLSON, dans Logique de l'action collective, PUF, 1978). Ce que montrent les considérations sur la désobéissance civile, c'est précisément la refondation d'une pensée de la défection ou de la non-participation où celles-ci ne relèveraient pas de la servitude volontaire, mais au contraire d'une dénonciation de ce que la volonté peut comporter de vice déshumanisant."

 

Hourya BENTOPUHAMI-MOLINO, Le dépôt des armes, Non-violence et désobéissance civile, PUF, collection pratiques théoriques, 2015.

 

PAXUS

 

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13 novembre 2020 5 13 /11 /novembre /2020 10:44

    Dès ce qu'on considère généralement comme le point de départ de la philosophie occidentale (surtout par défaut de textes disponibles...), les textes sur les dire et la vie de SOCRATE (longue vie qui va jusqu'à 70 ans, celle d'un très vieux vieillard pour l'époque...) - lequel n'a laissé aucun écrit -, se pose la question de l'objection de conscience et de la désobéissance civile.

ARISTOPHANE dans une comédie, XÉNOPHON, PLATON (deux de ses disciples) et ARISTOTE, dans leurs réflexions philosophiques et politiques, exposent une figure (contradictoire) du philosophe grec du Ve siècle avant JC., qui fait l'objet d'innombrables écrits par la suite. Polémiques si fortes que, dans la littérature occidentale, on voit apparaitre successivement un SOCRATE de HEGEL, UN SOCRATE de KIERKEGAARD, un SOCRATE de NIETZSCHE, un SOCRATE de LACAN, sans compter et pour se limiter à la période moderne, les multiples variations d'autres auteurs.... La recherche sur les textes n'est pas terminée, et ne risque pas de l'être en l'absence de découvertes de textes de SOCRATE, et récemment Gregory VLASTOS distingue nettement deux SOCRATE, et en partant de l'analyse uniquement des Dialogues de PLATON, en tentant de corroborer cette vision à l'aide d'autres textes d'autres auteurs.

 

Deux SOCRATE "principalement"....

   Dans les quelques 24 dialogues de PLATON, Gregory VLASTROS décèle deux discours différends portés par le "même : toujours laid, impudent, amusant, exaspérant, interminablement bavard, le même intellectuel infatigable qui domine ses interlocuteurs par la force de sa personnalité et par son énergie spirituelle". S1 et S2, comme il les nomme, proposent deux champs de réflexion philosophique : S1 s'exprime uniquement sur la philosophie morale, S2 a des opinions sur de nombreux sujets, ontologiste, métaphysicien, épistémologiste, philosophe de la science, du langage, de la religion et de l'art, philosophe politique. "Dans toute l'histoire de la pensée occidentale, écrit notre auteur, aucun philosophe n'a eu un champ plus large que S2, aucun n'a eu un champ de réflexion plus étroit que S1". Il regroupe les dialogues suivant les tendances S1 et S2 suivant le champ de leur réflexion philosophique, leurs centres d'intérêts scientifiques, l'expression de la théorie métaphysique de l'âme, celle de la théorie métaphysique de la Forme, la dimension religieuse, la théorie politique, la psychologie morale, la connaissance morale, la méthode d'investigation philosophique. On peut aboutir à la conclusion  que les dialogues de PLATON témoignent de l'évolution intellectuelle de PLATON et non de celle de SOCRATE. L'étude historico-philosophique de PLATON de notre auteur l'amène à voir une évolution brutale de ses réflexions, notamment au contact des philosophes pythagoriciens de l'Italie du Sud.

   La possibilité d'existence de ces deux SOCRATE "intellectuels" se renforce à la lecture de certains textes d'ARISTOTE, notamment dans la Métaphysique. En lisant le texte du livre V de La République, on en est encore plus convaincu. Mais si ARISTOTE répond plus à PLATON qu'à SOCRATE sur un certain nombre de sujets, si S1 et S2 correspondent tous deux à des étapes différentes du raisonnement de PLATON lorsqu'il parle de SOCRATE, toute l'exégèse et l'analyse de Gregory VLASTOS ne nous convainquent que d'une seule chose : la pensée grecque ancienne gagne considérablement d'unité, car les maitres et disciples, même s'il mettent des noms d'autorité sur certaines idées pour mieux se faire entendre, et parfois en y mettant des contradictions, poursuivent le même objectif de rationalisation, le même qui éclate aux trois chefs d'accusation mêmes pesant sur SOCRATE et conduisant à son suicide.

"Ne pas croire aux dieux de la Cité", "introduire des divinités nouvelles", "corrompre la jeunesse"... Même si SOCRATE se défend, même si XÉNOPHON, PLATON et ARISTOTE détruisent plus ou moins bien la véracité de ces chefs d'accusation, la manière dont ils le font conduit tout droit à des contestations très fortes des principes des accusateurs : la croyance au dieu de la Cité, la main-mise sur la jeunesse du pouvoir. Si le jury le condamne, c'est bien qu'effectivement SOCRATE introduit un doute sur les dieux, c'est qu'effectivement il conteste l'éducation du moment de la jeunesse. C'est qu'effectivement il résiste, il alimente la contestation, il promeut une insurrection, il justifie une désobéissance civile... Contre XÉNOPHON, par ailleurs, qui met en avant la piété de SOCRATE pour le défendre, PLATON et ARISTOTE place au premier plan son activité philosophique, celle-là même qui justifie une opposition au pouvoir, dans ce mouvement d'ensemble, assez ancien finalement par rapport à l'instant d'exercice de ces maitres et disciple, de la société grecque - athénienne surtout - qui conteste tout argument d'autorité, toute divinité et met en avant le raisonnement, la rationalité. Et s'il est condamné, malgré sa notoriété, c'est que sa pensée représente un véritable danger pour le pouvoir.

 

L'importance de la figure de SOCRATE dans la littérature philosophique européenne...

   Rappelons simplement ici que Apologie de Socrate, de PLATON, rapporte les plaidoyers de Socrate lors de son procès en 399 av. JC. à Athènes qui débouche sur sa condamnation à mort, et qu'il y eut vingt jours d'intervalle entre sa condamnation et sa mort, pendant lesquels il resta enchaîné dans sa prison. Criton, du même philosophe, décrit une conversation entre Socrate et son ami Criton au sujet de la justice, de l'injustice, et de la manière la plus appropriée de faire face à l'injustice. Socrate décline l'offre d'aide de Criton pour s'évader  de prison. Les protagonistes s'interrogent sur la valeurs à accorder à l'opinion publique ainsi que sur le devoir d'obéissance aux lois de la cité. Certains auteurs y voient la présentation d'une forme primitive de théorie du contrat social. XÉNOPHON, se son côté, dans sa propre Apologie de Socrate (les Apologies sont alors une traditionnelle forme littéraire de défense d'une personne ou d'un personnage...), décrit également le procès de SOCRATE, en prenant sa défense sous une forme différente et en émettant d'autres détails.

Ce procès dû certainement être relater ailleurs et longtemps, et, dans le christianisme des Grecs, il constitue une référence. Certains auteurs (comme JUSTIN DE NAPLOUSE, ORIGÈNE, CLÉMENT D'ALEXANDRIE...) font même de SOCRATE un précurseur de JÉSUS. Mais cette présentation est abandonnée à partir du IIIe siècle quand le caractère divin de JÉSUS est affirmé par les autorités religieuses (TERTULLIEN oppose les martyrs chrétiens à SOCRATE...). A partir des Temps Modernes, la figure de SOCRATE est de nouveau mise en parallèle avec celle de JÉSUS (chez le père FESTUGIÈRE en 1934, chez HEGEL, KIERKEGAARD, MARX ou NIETSZCHE...)

 

L'Apologie de Socrate, le Criton, textes clés pour les mouvements de désobéissance civile...

   Dans les années 1960 et 1970, alors que les États-Unis sont secoués par les mouvements de désobéissance civile, l'Apologie de Socrate et le Criton de PLATON connaissent un impressionnant regain d'intérêt, comme l'explique Hourya BENTOUHAMI-MOLINO. "Il s'agissait de déterminer dans quelle mesure il était possible de s'opposer à des lois qu'on avait auparavant reconnues ou dont on avait suivi les commandements : la fidélité à ses principes pouvait-elle être compatible avec la loyauté vis-à-vis de l'État? Et surtout : existe-t-il une loyauté spécifique vis-à-vis de l'État? La question était celle de l'antériorité logique de l'obéissance et du principe de non-contradiction appliquée au politique : comment des citoyens qui avaient reconnu  - consenti à - la loi pouvaient-ils se mettre à se dédire en considérant désormais que ces lois étaient injustes? Enfin, la question - commune sur ce point avec Antigone (voir article précédent) était celle de la définition de la communauté politique : l'amitié pouvait-elle en venir à être le modèle de l'organisation politique? Par son acceptation dans le Criton de la condamnation de la cour athénienne qui l'astreint à boire la cigüe après avoir retenu les deux principaux chefs d'accusation contre lui (le déshonneur des dieux - dû à la recherche des principes premiers des phénomènes naturels, en interrogeant l'essence des choses - et la perversion de la jeunesse - imputée à l'injonction socratique formulée auprès de chacun à s'exercer à sa propre vertu), Socrate semblait valider sa vie et sa pensée par le courage de sa mort. Ainsi, en se référant à ce texte, les interprètes de la désobéissance civile soulignent le courage, l'héroïsme propre au refus de parler la même langue que le pouvoir. Dans ce cas-là il ne s'agissait pas simplement d'une préférence, "je préfère mourir que renoncer à philosopher", mais d'une valeur universelle, "mieux vaut mourir que renoncer à philosopher". Déjà dans l'Apologie, Socrate rejette d'avance toute proposition d'acquittement conditionné par son arrêt de la philosophie. (...) La position de Socrate est donc celle d'un homme prêt à défier les lois pour ce qu'il considère être juste."

"Pourtant, constate notre auteur qui s'en étonne, les critiques de la désobéissance civile ont beaucoup plus mis l'accent sur le Criton, étroitement lié à l'Apologie par le temps et le thème déployés, mais dans lequel Socrate parle avec une toute autre voix. Dans l'Apologie, Socrate est polémique et rebelle. Dans le Criton, il serait révérencieux et soumis au contraire, se référant à lui-même comme à un enfant et à un esclave des lois, voulant souffrir l'injustice s'il est incapable de persuader les institutions de l'erreur de leur jugement et de leur décision." "Il est étrange que les théoriciens de la désobéissance civile aient mis l'accent sur ce texte présentant un Socrate qui se sacrifie et reconnaît la justice globale des lois (dans le Criton) plutôt qu'un Socrate résistant dans l'Apologie."

En fait, la bataille qui a été conduite dans les années 1970 aux États-Unis concernant l'interprétation de la combinaison logique des deux textes en fonction de l'actualité de la pratique de la désobéissance civile a été menée selon une ligne de front bien précise : alors que la démonstration visant à montrer la cohérence entre les deux textes était motivée par l'idée que l'attitude socratique vis-à-vis des lois relève bien d'un modèle de désobéissance civile, la démonstration de l'incohérence ou de l'incomplétude des deux textes cherchait au contraire à disqualifier ce rapprochement, considéré comme anachronique et donc épistémologiquement douteux (l'approche de Peter EUBEN). Il s'agit pour ce dernier de monter que le conflit réellement central  pour SOCRATE est le conflit dramatique entre philosophie et politique.

En fait, pour notre auteur, il n'y a pas incohérence entre les deux textes, et l'on peut mettre en retour, le caractère rationnel de la désobéissance civile entendue doublement comme transgression des lois pour des raisons politiques d'une part, et acceptation du châtiment, d'autre part. En fait, le dilemme socratique, celui de l'obligation politique incarné par la tension entre les deux attitudes socratiques "est celui que devrait affronter toute personne impliquée dans une action de désobéissance civile : dans un premier temps défendre jusqu'au bout non seulement ses principes, mais aussi ce qui fait corps avec une certaine autodéfinition de ce qu'est une vie vivable et aller jusqu'à la désobéissance frontale aux lois considérées comme injustes, et dans un second temps, accepter le châtiment pour prouver l'authenticité de ses convictions." 

La soumission finale de SOCRATE au jugement des lois relève non pas d'un démenti de ses propres principes mais au contraire d'une persistance dans ce qu'il croit juste. En acceptant de mourir, il démontre aux yeux de tous l'impossibilité d'accepter une injustice, affichant en quelque sorte une figure de martyr. Tout le procès de SOCRATE est l'occasion de réfléchir sur ce qu'est l'attachement à la Cité, et la remise en contexte historique - un moment dramatique où Athènes perd son empire et où les autorité se réfugient dans un ancrage dans une tradition et des valeurs traditionnelles tournant le dos à un certain progrès moral et sans doute social. C'est que ce n'est pas SOCRATE qui change, mais l'ensemble de la polis. Outre le fait que le philosophe n'adhère pas à une conception du devoir d'obéissance fondée sur la résidence et la gratitude, le conflit tant décrit entre la philosophie et la politique, comme si c'était des concepts abstraits qui se combattraient, n'est souvent que camouflage des enjeux réels, la définition du citoyen et de la citoyenneté, au moment d'un certain retrait de la Cité sur elle-même.

SOCRATE, comme le signale ARENDT ne veut pas combattre l'injustice par une autre injustice (celle de fuir, de s'évader) et qu'il vaut mieux souffrir une injustice que d'en commettre une, mais l'interprétation qu'en fait la philosophe moderne va peut-être un peu plus loin que la pensée du philosophe antique, qui s'en tient à une défense du droit à philosopher, à critiquer, à questionner, même à un moment où la politique du pouvoir est de se soumettre et de se rassembler sur ce qu'il dit essentiel, comme d'habitude, afin de sauvegarder une identité de la Cité que l'on dit, comme pour justifier des positions, avoir été corrompue par des entreprises aventureuses (comme celle de construire un empire maritime) en s'éloignant des conception traditionnelles. Et au nombre de ces corruptions figurent, bien entendu, à l'instar des accusations lors du procès de SOCRATE, celle de ne plus honorer les dieux et de détourner la jeunesse de ses devoirs...

 

Hourya BENTOUHAMI-MOLINO, Le dépôt des armes, Non-violence et désobéissance civile, PUF, 2013. Gregory VLASTOS, dans Philosophie grecque, Socrate, Sous la direction de Monique CANTO-SPERBER, PUF, 1997.

 

PAXUS

 

 

 

 

 

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29 octobre 2020 4 29 /10 /octobre /2020 12:34

  La question de l'attitude par rapport à l'État ou l'autorité politique est présente depuis longtemps dans la littérature, en Occident, même si les écrits y sont largement minoritaires. On pourrait penser que l'impact de ces pensées est très limité sur l'évolution des sociétés, mais en fait il n'en est rien, car il existe une continuité d'esprit entre les oppositions de SOCRATE et les écrits de THOREAU... On retrouve ces débats dans les divisions religieuses ayant mené à l'éclosion et au développement du protestantisme, jusqu'aux dispositions d'esprit dominantes au XVIIIe siècle par rapport à la monarchie de droit divin. On peut même écrire qu'au coeur de l'émergence et des victoires de la laïcité, se trouve toute une réflexion sur le droit de résistance, le droit à la désobéissance et le droit à l'insurrection... Plus profondément, les succès des sciences de tout ordre doivent beaucoup à l'esprit de résistance aux dogmes religieux et aux attitudes de soumission.

    Remonter aux sources de la désobéissance civile et de l'objection de conscience, c'est forcément, en Occident, visiter des éléments de la matrice grecque de sa culture.

 

Un point de départ de réflexions posé récemment : la figure d'Antigone

   SOPHOCLE (- 495, - 406) n'est pas un philosophe dans les catégories académiques. C'est l'un des trois dramaturges grecs anciens dont certaines oeuvres nous sont parvenues (avec ESCHYLE et EURIPIDE). mais ses huit pièces rescapées sur ses 128 pièces résonnent dans l'univers grec avec une portée philosophique et psychologique certaine. Cité comme paradigme de la tragédie par ARISTOTE, qui n'hésite pas à s'appuyer parfois sur les auteurs de tragédies, notamment pour l'usage du choeur et pour sa pièce Oedipe roi. Rappelons aussi que son théâtre rompt avec la trilogie "liée" et approfondit les aspects psychologiques des personnages. Ses pièces mettent en scène des héros, souvent solitaires et même rejetés (Ajax, Antigone, Oedipe, Électre) et confrontés à des problèmes moraux - les même que ceux traités par des philosophes considérés comme tels - desquels naît la situation tragique. Contrairement à ESCHYLE, il ne met pas en scène directement les dieux, qui n'interviennent que par oracles interposés.

   Antigone est une tragédie dont la date de création se situe en - 441, et appartient au cycle des pièces théâtrales avec Oedipe roi et Oedipe à Colone, décrivant le sort tragique d'Oedipe et de ses descendants. Dans l'économie du cycle, Antigone est la dernière pièces, même si elle est écrite avant les autres.

SOPHOCLE écrit dans Antigone une légende de la mythologie grecque très populaire à son époque. Il l'utilise pour plaider contre la tyrannie, soutenant les valeurs démocratiques attachée à Athènes. Antigone est la fille d'Oedipe et de Jocaste et est finacée d'Hémon. Ce n'est pas le lieu ici de raconter la pièce (abondamment présente sur Internet et dans la littérature), mais rappelons qu'Antigone, refusant d'obéir au souverain et de s'y soumettre, se pend à l'aide de ses vêtements. Comme pou les autres pièces grecques de cette époque, la lecture peut se faite à plusieurs niveaux.

     Hourya BENTOUHAMI-MOLINO, maître de conférences en philosophie à l'université de Toulouse-Jean Jaurès, dont les travaux portent sur le renouvellement de la théorie critique à partir des études féministes et postcoloniales, indique qu'Antigone "est sans conteste l'un des figures les plus présentes dans les discours de justification de la désobéissance civile." "Elle fonctionne à ce titre comme une matrice, porteuse en son sein des futures actions commises au nom d'une loi supérieure à la loi civile. Se revendiquer du combat d'Antigone - cette jeune fille enterrant son frère déshonoré conte les ordres de son oncle, roi de Thèbes, vouant sa sépulture à l'exposition des vautours - reviendrait à adopter une sorte de légitimité d'emprunt en raison  de la réception consensuelle de l'oeuvre mythique - tous s'accordent à voir en elle la figure de la rébellion contre l'autorité.

    Si le mythe intervient à intervalles irréguliers au cours des siècles, au gré de la (re)découverte des textes, c'est surtout récemment Jean B. ELSHTAIN aux États-Unis que revient l'idée en 1982 d'inaugurer sur le plan philosophique le débat sur les relations entre femmes et pouvoir d'État à travers le prisme de la figure d'Antigone. Toutefois, dès les années 1960, des théoriciens de mouvements états-uniens de désobéissance civile convoquent la figure d'Antigone. Même si à ce moment-là, cette figure est conçue uniquement dans la perspective du féminisme de la différence, la non-violence étant ramenée à une caractéristique naturellement féministe indissociable de l'individualisme dialogique et bienveillante de tout femme.

Mais plus globalement, comme le signale ELSHTAIN, Antigone est un symbole de la désobéissance civile dans la mesure où son retrait hors de la sphère d'allégeance du pouvoir s'affirme dans la négativité même du geste interdit. Dans quelle mesure faire défaut, se retirer, est-ce symboliquement défaire la loi? Antigone est "hors les termes" du pouvoir, écrit Judith BUTLER (Antigone, La parenté entre vie et mort, Paris, Epel, 2003), elle est cet extérieur qui ne cesse de prendre la parole, d'apparaitre en public, de rappeler son existence. Elle signe la défaite de la loi. Pourtant, elle ne revendique rien d'autres que ce que réclame la tradition, une sépulture digne pour son frère. Mais précisément, les cohortes de désobéisseurs à la loi ne réclament rien d'autres que ce qui relève d'un droit naturel qui n'a pas pas besoin de justifications : le droit de vivre dans la justice. La figure d'Antigone, comme le dit encore BENTOUHAMI-MOLINO, importe pour l'analyse de la désobéissance civile puisque celle-ci est une forme de rébellion pratiquée par des citoyens qui entendent précisément vivre comme ds citoyens, des gens ordinaires. "Le désobéissant, écrit-elle, n'est pas une figure extraordinaire", n'est pas un héros. "Bien au contraire, il est familier, d'où l'inquiétude (des pouvoirs, préciserions-nous) à son égard. C'est un prévisible qui devient imprévisible, un individu connu qui devient littéralement méconnaissable.", donc insoumis et impossible à soumettre... Pour en rester à la problématique stricto-sensu d'Antigone, on pourrait penser que son histoire est une histoire familiale et que les relations obéissent à une idéologie naturelle (là les relations contre le roi, pour le frère), mais cela va déjà plus loin dans le texte si on veut bien l'analyser au fond. Outre le jeu de mots de son nom propre (Anti-gone, qui va à l'encontre de la génération), la fille d'Oedipe est avant le signe d'un écart, va au-delà de ce qui est proche, et d'ailleurs le roi de Thèbes ne s'y trompe pas, il ne s'agit pas d'un événement restreint à sa famille, il est particulièrement contagieux, fait figure d'exemple.

Notre auteur estime à ce titre que cela va bien au-delà de la revendication d'une nature féminine non-violente, et on ne peut, comme certains auteurs féministes l'ont fait, en rester à une analyse essentialiste. La relation à travers le conflit exprimé dans tout le texte d'Antigone, est fondamentalement politique. L'événement de la désobéissance d'Antigone n'est pas seulement familial et comme dans beaucoup d'autres pièces de théâtre de ce époque, ce qui est concerné n'est ni plus ni moins que la vie dans la Cité. C'est le même mouvement de la parole que dans maints textes philosophiques, dans le dialogue socratique par exemple, tel que le restitue PLATON : il s'agit d'une "mise en scène publique de la parole savante", interrogeant constamment "la notion d'appartenance à la Cité et l'obéissance à l'autorité civile du point de vue d'un citoyen qui se dit ordinaire lors même qu'on qualifie sa présence de danger public."

 

Hourya BENTHOUHAMI-MOLINO, Le dépôt des armes, Non-violence et désobéissance civlle, PUF, collection Pratiques théoriques, 2015.

 

PAXUS

 

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20 octobre 2020 2 20 /10 /octobre /2020 11:56

     Pascal TOZZI, professeur à l'université de Bordeaux Montaigne, habilité à diriger les recherches en science politique, en commençant la rédaction de ce livre, savait qu'il s'attaquait à une entreprise difficile... Même parmi les familiers et les militants de la non-violence, il apparait difficile de l'utiliser contre le terrorisme. C'est ce que l'auteur décide de combattre, cette idée que contre le terrorisme, on ne peut pas grand chose d'autres qu'apporter des réponses policières et militaires...   

    Comme il l'écrit dans son Avant-propos, un "constat "simple" est à l'origine de notre réflexion : le terrorisme se nourrit de violences. La sienne propre, par laquelle il se manifeste de façon dramatique, celles qui en constituent le terreau initial, mais aussi les autres, déployées par nos démocraties face à la menace, qui se voient inévitablement recyclées dans les harangues prétendant justifier de nouveaux attentats. Autour du projet commun à ces diverses entreprises, à savoir l'anéantissement de l'ennemi, la violence engendre la violence. Avec; en outre, des réactions sécuritaires et guerrières de la part des États démocratiques qui ne vont pas sans risques pour eux-mêmes, dès lors qu'elles réalisent une partie du projet terroriste : déstabiliser durablement nos sociétés, ébranler profondément les principes humanistes et humanisant d'un vivre-ensemble censé orienter, en principe, l'action politique." L'auteur aborde ce qu'il considère l'une des réponses opposables à ces scénarios d'enviolentement : "celle qui s'attache à en tarir le principal carburant : les formes de violences qui alimentent le terrorisme ou en potentialisent les effets." Il entend explorer les possibles d'une résistance non-violente qui procède à cet assèchement sur le long terme.

"D'ores et déjà, ouvrir une telle alternative est un moyen d'enrichir le débat citoyen au-delà de ses modalités de "basse intensité", des réductions et des angles morts qui en rétrécissent les perspectives. Avec en corollaire, une mise à l'épreuve inévitable de la non-violence elle-même dans sa capacité à convaincre de sa recevabilité, à produire un sens renouvelé, des propositions réalistes en contexte de crise, sans être la solution, peut-elle réellement participer des solutions? Face à cette question, il était nécessaire de revenir sur les positions et options dominantes qui sous-tendent la lutte contre le terrorisme, d'abord en les questionnant dans leur rapport violence/efficacité et dans leur bilan coût/avantages, ensuite en considérant surtout comme non acquis certains présupposés et prédécoupages - émotionnels, idéologiques, politiques ou autres - qui orientent les manières, individuelles et collectives, d'appréhender le terrorisme et de le traiter politiquement. Car si bon nombre de ces représentations sont aujourd'hui favorables à la violence, elles restent, comme toutes constructions sociales, des productions discutables." L'auteur se propose donc de procéder à des déconstructions et de proposer un changement de paradigme en évoquant d'autres manières, non-violentes, de concevoir le problème, donc de l'appréhender. Vaste programme!

     Comme pour d'autres phénomènes de violence politique, l'auteur met en relief cette problématique entre violences structurelles et violences "physiques" que nous avons déjà eu l'occasion d'évoquer. Il insiste sur le sens de termes souvent utilisés à tort à à travers, dans une sorte d'emballement frénétique et ultra-rapide - on l'a encore vu récemment - d'abord par les médias, ensuite par les différentes forces politiques en présence, où les arguments sont souvent, sous forme de commentaires de commentaires de commentaires, instrumentalisent fortement les situations "d'attentats terroristes". Si les facteurs de l'enviolentement sont complexes, faits d'événements, de situations mais aussi de trajectoires de groupes ou d'individus, il existe une sorte d'énorme "armée de réserve" comme diraient des marxistes, constituée de ces millions d'enfants traumatisés, au Moyen-Orient notamment. Déshérences, humiliations, déracinements sociaux et économiques existent à foison, y compris au coeur de nos sociétés, dans lesquels puisent de grands experts en manipulation des esprits à la recherche d'une armée tout court. Les clichés du fanatisme aveugle, de la folie individuelle et collective, sont heureusement de nos jours atténués chez les responsables politiques de tout bord, sans avoir complètement disparus : les expressions "fous de Dieu", notamment à propos des islamismes radicaux (qui peuvent d'ailleurs être antagonistes) sont encore utilisées dans n'importe quel sens et dans n'importe quelle circonstance, nonobstant les faits simples établis lors des enquêtes qui suivent les attentats et dont le compte rendu est souvent éclipsés par les tumultes des polémiques.

 Sans nier, et l'auteur l'écrit bien, l'existence de réelles radicalisations et l'illusion chez des auteurs de terroristes de bouleverser le monde par des actes parfois très isolés ou de trouver le paradis, il s'agit de clarifier quelles peuvent être les actions qui suppriment toute illusion à ce propos...

   Tout d'abord, développe Pascal TOZZI, refuser la violence mimétique, c'est-à-dire résister à la tentation de rendre notre violence légitime, chose à laquelle s'attache souvent avant tout, que ce soit justifié réellement ou pas, aidé par la rhétorique habituelle des États, les gouvernements souvent pris au dépourvu, surtout à notre époque d'usage a minima de leurs prérogatives régaliennes, néo-libéralisme oblige..., éconduire le désir de nous venger, récuser la torture comme moyen de lutte contre la barbarie, exclure la régression judiciaire, notamment d'un retour à la peine de mort, abandonner les exécutions "militaires" à l'étranger, ne pas payer en "dégâts collatéraux" le tribut de la vengeance, refuser de répondre aux morts par l'élimination symbolique (entendre l'exclusion de la nationalité-, s'opposer à la guerre comme réponse à la violence terroriste (notamment parce que les territoires et les populations visés sont ensuite dévastés, introduisant les germes de nouveaux désordres comme actuellement au Proche-Orient, suite aux guerres d'Irak)...

    Ensuite, développer une véritable non-collaboration, à commencer réduire la peur, repousser la terreur, c'est-à-dire exactement l'inverse de ce que font nombre de médias et de pouvoirs publics, et pour cela s'en tenir simplement aux faits suffit, tellement des attentats apparaissent dérisoires (au couteau!) par rapport aux enjeux évoqués à la fois par les criminels, les médias et les appareils policiers des États. Il s'agit par là de protéger nos libertés en refusant que l'exception ne devienne la règle - il n'a échappé à personne qu'un incident isolé et isolable sert de prétextes à pérenniser des mesures d'urgence, d'alerte... Refuser aussi de transformer tout le monde en suspect, éviter de transformer par là nos sociétés en sociétés de surveillance - pour le plus grand profit de sociétés semant partout leurs moyens d'espionnage des citoyens, moyens bien commodes pour contrôler dissidences et oppositions (politiques ou morales...). C'est simplement remettre les services de renseignement et de police à leur vraie place, celle d'où elles peuvent réellement protéger les citoyens - il n'a pas échappé à grand monde, là encore qu'en regard des milliards distribuer en moyens de surveillance tous azimuts, y compris informatiques, des zones entières sont tombés dans l'ombre...

    Mais il ne s'agit pas seulement de s'opposer à des dynamiques anti-démocratiques par essence et sur de longues périodes. Il s'agit aussi par l'éducation et un travail de conscientisation citoyen d'accueillir et de reconnaitre l'autre, tant aujourd'hui les moments de circulation des populations et des personnes sont devenus importants partout dans le monde. Les mouvements de migrations ont toujours été irréversibles dans l'histoire et ce n'est pas avec quelques contrôles des frontières et quelques outils informatiques voués aux piratages continuels qu'on changera ce fait... Cultiver la tolérance contre le dogmatisme et la radicalisation est impératif, et il ne s'agit pas de se payer de mots et de pleurnicheries après des attentats, mais de réaliser des actes et de d'y mettre des moyens réels. Défendre la laïcité contre les clivages intégristes ne consiste pas seulement à fermer des lieux de cultes, à interdire de séjour des prêcheurs extrémistes, mais aussi de lui redonner tous ses sens politiques, idéologiques (n'ayons pas peur des mots non plus...), économiques et sociaux. notre auteur insiste surtout sur les aspects moraux, qu'il s'agit d'ancrer dans les mentalités, au-delà des croyances et des non-croyances...

    Dans son esprit, éduquer à la non-violence et à la paix, c'est un ensemble de processus qui reviennent souvent à réformer profondément nos sociétés.

Pascal TOZZI, La non-violence face au terrorisme, une alternative pour rompre la spirale de la violence?, Éditions Charles Léopold Mayer, 2019, 185 pages.

  

 

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15 octobre 2020 4 15 /10 /octobre /2020 12:19

   Dans leur réflexion sur les actions non-violentes, militants et auteurs délimitent, pour ne pas succomber à la tentation de répondre par la violence à la violence aux activités de l'ennemi, une frontière parfois poreuses. Jusqu'où aller dans la lutte contre le système tout en respectant les principes de la non-violence? Depuis longtemps, la question se pose, et pas seulement pour les tenants de la non-violence (notamment pour ceux qui la lient à une philosophie ou à une religion) mais également dans toute la mouvance pacifiste, depuis au moins le XIXe siècle. Les auteurs de traités ou de réflexions sur la désobéissance civile en font état, pas toujours avec les mêmes formulations et conclusions (de THOREAU à Lanza Del VASTO...)

 

Le sabotage pour les militants et auteurs de la non-violence...

   Jean-Marie MULLER, dans son Dictionnaire de la non-violence, en fait l'objet d'une entrée. "La destruction de biens matériels peut-elle trouver sa place dans le cadre d'une stratégie de l'action non-violente? La "violence" perpétrée contre les biens matériels n'est pas immorale en soi : ils n'en souffrent pas."

"Cependant, les propriétaires de ces biens peuvent ressentir cette destruction comme une violence commise à leur encontre. Par ailleurs, une telle destruction risque d'indisposer une partie de l'opinion publique et s'avérer ainsi contre-productive par rapport à la fin recherchée. Les actions de sabotage doivent donc être particulièrement bien ciblées pour s'intégrer à la dynamique d'une lutte non-violente. En aucun cas, il ne peut s'agir de détruire, à seule fin de causer des dommages matériels à l'adversaire. Le fait de casser des citrines de magasins ou de mettre le feu à des voitures n'a jamais fait avancer la moindre cause. De telles destructions ne peuvent que discréditer les "casseurs" auprès de l'opinion publique et servir à justifier la répression."

"Le "sabotage non-violent" ne peut avoir pour objectif que d'empêcher l'adversaire d'accomplir une injustice en le privant des moyens qui lui sont nécessaires pour agir. Il est essentiel d'établir clairement que les biens détériorés servent directement à perpétrer l'injustice. Chaque fois que cela est possible, il fait dé-construire plutôt que détruire, démonter plutôt que saccager, défaire plutôt que casser. Tout particulièrement, le recours aux explosifs susceptibles de causer d'importantes destructions est inopportun dans le cadre d'une lutte non-violente. Même si toutes les précautions sont prises pour que ces actes de sabotage ne tuent ni ne blessent personne, par le fait même qu'ils ont la capacité technique de blesser et de tuer, ils seront probablement perçus comme des actes de violence par l'opinion publique qui les condamnerait comme tels. On créerait alors un climat psychologique de peur qui ne permettrait plus la mobilisation du plus grand nombre."

"Le sabotage technologique qui consiste à mettre hors d'usage certains instruments ou certains équipements de l'adversaire peut s'intégrer dans une stratégie de l'action non-violente. Le plus souvent, il suffit d'enlever telle ou telle pièce nécessaire à leur fonctionnement pour les rendre inutilisables. Ce qui est le plus approprié aux conditions d'une lutte non-violente, c'est de multiplier les sabotages discrets dont l'effet paralysant peut être très important. On peut accumuler les pannes mineures qui peuvent neutraliser des systèmes entiers. De même,le piratage informatique peut mettre à mal les moyens de communication de l'adversaire."

"Pour empêcher un train de circuler, plutôt que de faire sauter un pont, il est plus simple d'enlever quelques pièces nécessaires au fonctionnement de la locomotive. De même, au cours d'une grève, les ouvriers peuvent enlever telle ou telle pièce d'une machine afin qu'aucun briseur de grève ne puisse la faire marcher. Il est bien qu'ils en prennent le plus grand soin, en l'huilant et la déposant dans un tissu, afin de pouvoir la remettre à sa place le jour de la victoire..."

"Généralement, les actes de sabotage se feront en violation de la loi dont les dispositions garantissent la sûreté des biens. Il reviendra aux résistants d'assumer les conséquences de leurs actes de désobéissance civile."

 

Le problème du respect de la propriété...

   Souvent, ce n'est pas tant le fait que le sabotage mette en danger des vies qui freinent les initiatives de nombre de militants et de leaders, qu'un certain respect de la propriété, et notamment de la propriété privée, comme le reprochent d'ailleurs certains. L'idéologie libérale qui imprègne bien des esprits mélange à dessein, dispositions législatives et administratives à l'appui, respect de la propriété et de la vie d'autrui. Il faut, pour combattre des injustices ou des périls collectifs, aller au-delà de ce respect, et entreprendre un sabotage qui met directement en difficulté le fonctionnement d'un système.

A l'accusation d'incivisme, de délinquance, voire de terrorisme ( et on sait que des médias bien manipulés peuvent faire mélanger les catégories...), les auteurs de sabotages doivent toujours avoir à l'esprit les objectifs et les principes de leurs actions. La désobéissance, la non coopération incluent une discipline, une capacité de faire prendre conscience et un sens des responsabilités, allant jusqu'à l'acceptation de sanctions (et même une capacité d'utilisation de ces sanctions mêmes contre l'adversaire...). Le sabotage entre dans une stratégie et n'est pas réalisé pour le plaisir de saboter... Et précisément, dans les dérives de certaines actions de destruction se trouvent un plaisir de détruire, mal camouflé, résultat d'une haine qui embrouille tout sens de la réalité (et même fait perdre de vue un objectif atteignable par l'action). Les spécialistes au service du pouvoir établi ont alors beau jeu de décrire la psychologie des militants se livrant non seulement au sabotage dans le cadre de manifestations (se servant d'ailleurs des manifestants comme de boucliers humains) mais également au pillage... Or, jamais, dans l'esprit des stratèges de l'action non-violente, il n'a jamais été question de "brouiller les pistes" et de mélanger actions non-violentes et actions violentes dans les mêmes lieux et dans les mêmes temps. S'il faut réaliser des sabotages, il faut le faire en dehors de toute manifestation de masse, et s'attaquer plutôt à la propriété privée là où c'est vraiment efficace : éléments informatiques, électroniques, mécaniques du fonctionnement de la machine génératrice d'injustices ou de périls. Si l'intention des casseurs de vitrine est manifestement de s'attaquer aux façades de cette propriété privée, inutile de casser des vitrines, de la bonne peinture tenace suffi, comme l'ont montré certaines actions des casseurs de pub... Le spectaculaire ne rime pas forcément avec violence.

 

Le sabotage-non-violent...

   Faut-il, comme certains auteurs le suggèrent sans réellement développer la question, discuter d'une sorte de sabotage, le sabotage non-violent?   Cette question ne rejoint pas celui du refus de la violence, absolu ou relatif. Car même GANDHI, dans maints de ses propos (aux journalistes notamment) a signalé que non seulement la contre-violence est nécessaire lorsque la non-violence est impossible, mais qu'entre la violence et la passivité devant une injustice, seule la violence est justifiée, ce qui explique d'ailleurs un certain nombre de ses positionnements politiques (pendant la seconde guerre mondiale notamment).

Le sabotage est une catégorie qui recouvre une myriade d'actions et ne peut se qualifier que cas par cas. Tout dépend du cadre d'actions et de leurs objectifs dans lesquelles il se situe. On ne connait que trop bien l'emploi de moyens répertoriés comme non-violents, employés pour préparer des opérations politiques violentes (boycott par les nazis, dès 1933, des magasins juifs, grève des camionneurs préparant le putsch du général Pinochet au Chili, appel à la désobéissance civile par le FIS algérien dans les années 1980). Il est toujours nécessaire de ne pas idéaliser les moyens non-violents et de rester vigilant sur les fins poursuivies, rappellent deux auteurs, par ailleurs militants non-violents, Christian MELLON et Jacques SÉMELIN...

 

Christian MELLON et Jacques SÉMELIN, La non-violence, PUF, collection Que sais-je?, 1994. Jean-Marie MULLER, Le Dictionnaire de la non-violence, Le Relié Poche, 2014.

 

PAXUS

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13 octobre 2020 2 13 /10 /octobre /2020 10:03

      Alors que de nombreuses critiques à l'encontre de la non-violence s'adressent à ses "pré-supposés moraux et philosophiques", critiques qui tombent singulièrement dans le vide de nos jours, alors que beaucoup veulent réduire la non-violence à une sphère étroite de la vie politique (qui ne concerne que des aspects partiels de la vie en société) ou sociale (qui ne concerne que des gens déjà bien repus qui ont le loisir de penser à des choses secondaires comme l'environnement et la justice sociale...), nombre d'actions non-violentes se situent dans un cadre résolument politique, dans une stratégie politique, avec des buts politiques. Il est vrai que nombre de critiques proviennent de groupes ou de personnes qui se disent véritablement révolutionnaires (allant jusqu'à traiter les non-violents d'alliés objectifs (et aveugles des injustices) et que peu d'hommes politiques ou de sociologues, peu d'intellectuels en tout cas, pensent avoir un dialogue avec les "non-violents".

   Comme le rapporte Manuel CERVERA-MARZAL, chargé de recherche au FNRS (Université de Liège), docteur en sciences politiques, à l'exception des historiens qui consacrent à des acteurs non-violents (GANDHI, Martin LUTHER-KING, César CHAVEZ...) d'importantes biographies, le monde universitaire se démarque par le caractère largement insuffisant de l'attention qu'il a portée par exemple à GANDHI. Il est vrai que peu de sociologues par exemple ont consacré des études aux leaders et aux actions non-violentes (c'est plus vrai en Europe que dans le monde anglo-saxon...).

Raghavan IYER, professeur de philosophie à Oxford identifie quatre causes du déficit d'études sur la pensée politique et morale de GANDHI :

- la personnalité unique du Mahatma qui a capté toute l'attention, occultant ainsi ses très nombreux écrits ;

- le public s'est également focalisé sur ses trente années d'action politique en Inde (1914-1948) au détriment des dix années de conceptualisation éthico-politique en Afrique du Sud (1903-1914) : tous les principaux concepts - satyagraha, ahimsa, swaraj - datent de cette époque.

- GANDHI n'était pas un intellectuel classique. Il n'a pas rédigé d'exposé systématique de ses idées sur la politique et sur la non-violence. Son oeuvre se compose presque exclusivement d'écrits circonstanciés : articles de journaux, lettres et discours. Il n'avait pas le goût pour les dissertations formelles - il pensait comme un avocat, sa profession. Il ne se souciait pas de clarté philosophique ni de cohérence logique : il s'agit souvent de convaincre de la justesse de ses vues et de ses moyens d'action. Il pensait - il l'écrit souvent - que "son rôle est d'agir".

- sa pensée politique est intimement entrelacée avec ses convictions religieuses, ce qui rend difficile l'approche de la première, d'autant que ses convictions sont formées d'un syncrétisme majeur (christianisme, hindouisme, jaïnisme...).

  La pensée même de GANDHI, référence de toute la "pensée non-violente", nous enjoint de regarder ses actes, mais ses actes ne doivent pas occulter ses idées, comme l'écrit si justement Manuel CERVERA-MARZAL. Si GANDHI philosophe dans l'action et agit en fonction de sa philosophie, il n'en est pas moins, surtout en Inde, un homme politique. Et comme tel, dans les grands conflits qui agitent l'Inde de son siècle, il fait de la politique. Et comme tout homme politique, il ne cherche pas la perfection, il recherche une efficacité pragmatique.

Malgré qu'il soit précédé de nombreux penseurs dans la voie de la désobéissance civile, il s'en révèle le plus fin théoricien et le premier en tout cas à légitimer sa pratique dans l'État de droit démocratique comme dans les régimes autoritaires. Il est temps, comme l'écrit Manuel CERVERA-MARZAL, de "mettre en exergue l'essence conflictuelle de la politique, la viabilité politique de la recherche de la vérité absolue et l'exigence éthique de l'emploi d'une méthode de lutte non-violente. Ainsi, la politique de GANDHI a pour fondement l'adversité, pour finalité la vérité et pour moyen la non-violence." Pour le leader indien, l'engagement politique est une devoir religieux qui, lorsque les circonstance l'exigent, se concrétise à travers la mise en oeuvre d'actions de désobéissance civile.

Dans toute sa vie, GANDHI relie cette recherche de la vérité et l'emploi de moyens non-violents. Cette recherche se rattache à une vision forte de ce qu'est la vie sociale tout court et à un idée forte de la conflictualité. Il la pense sous la forme d'une opposition entre adversaires plutôt qu'entre ennemis. Le véritable ennemi, c'est le système dans lequel les hommes vivent et qui les enferment dans des relations d'injustices et de violences.

 

Lutter contre le véritable adversaire...

    GANDHI pense le combat politique, car il y a bien combat, sous la forme d'une opposition entre adversaires plutôt qu'ennemis. Il modifie l'acception classique de la notion d'adversaire. Selon R. IYER (The moral and political thougt of Mahatma Gandhi, New Delhi, Oxford University Press, 2000), pour GANDHI, l'adversaire "désigne le mal que font les hommes et non les hommes eux-mêmes." Contrairement à certaines philosophies politico-morales et religieuses, l'homme et ses actes sont deux choses bien distinctes, et "alors qu'une bonne action doit appeler l'approbation, et une mauvaise, la désapprobation, l'auteur de l'acte, qu'il soit bon ou mauvais, mérite toujours respect ou pitié selon les cas" (Gandhi, Autobiographie ou mes expériences de vérité; PUF, 2008).

En apparence, GANDHI semble admettre avec Carl SCHMITT qu'en politique, il faut viser la suppression de la partie adverse. Mais contrairement au juriste allemand, il ne conçoit pas l'adversaire comme un homme, mais comme un système qui amène l'individu à mal agir. Il souligne qu'un individu n'est jamais réductible à ses actes, que "l'être" ne se résume pas dans le "faire". Finalement, il y a au coeur de la pensée de GANDHI, "la certitude que l'adversaire est un autre homme avant d'être un ennemi" (Jean-Marie MULLER, Le courage de la non-violence, Gordes, Les Éditions du Relié, 2001). Gandhi enjoint le désobéissant civil à ne pas occulter ce qui le lie à son adversaire, leur commune humanité. (Manuel CERVERA-MARZAL)

L'action politique n'est pas exempte de stratégies et de tactiques qui, même si elle vise un système, luttant contre des personnes bien visibles, tant pour les priver d'influences ou de pouvoirs que pour les empêcher d'en avoir, et cela, GANDHI en avait parfaitement conscience, choisissant bien les temps et les lieux de l'action, qui même si elle n'attaque pas frontalement des hommes (et des femmes...), les plus efficaces et les plus pertinentes, et pas seulement sur le plan idéologique ou propagandiste, mais aussi dans des conjonctures politiques où elles pouvaient les empêcher également d'atteindre des buts opposés aux siens... GANDHI, membre du Congrès, membre d'une tendance du Congrès en Inde, même s'il se démarque des habitudes politiques parlementaires (qu'ont également d'autres forces politiques que le Congrès) en allant chercher au fin fond de pays les ressources de sa politique, est amené, de toute façon à affronter des factions attachées à certaines politiques, notamment de conciliation avec le colonialisme anglais. En  recherchant la vérité de la situation du pays et des millions de ses habitants qu'il veut fonder une politique face à la puissance anglaise, il se heurte à des organisations - et des personnes - bien concrètes. C'est pourquoi il faut se démarquer d'une image gentillette et consensuelle de la politique non-violente de GANDHI.

 

La force politique de la vérité...

  GANDHI propose une vision de l'action politique, qui insiste sur la viabilité de la recherche de la vérité. Il s'oppose ainsi au projet libéral qui fait primer la recherche d'un accord à la recherche de la vérité écrit fort justement Manuel CERVERA-MARZAL. Chez lui, point de ce relativisme et pas réellement de multiculturalisme. La Vérité absolue existe et est présente à chacun sous un angle particulier et de manière fragmentaire, et aucun homme ne peut prétendre posséder cette Vérité. Et certainement pas un leader, aussi charismatique qu'il soit (même si lui-même était charismatique!).

Quelle est pour lui la définition de cette Vérité? Reprenant des écrits épars dans l'oeuvre du Mahatma, le philosophe italien Giulano PONTARA distingue au moins trois significations :

- dans une acception éthico-philosophique, il désigne par la notion de vérité certaines propriétés humaines comme le fait d'être sincère, honnête, fidèle ou transparent. La vérité s'apparente à l'authenticité et désigne la capacité à être en accord avec soit-même, de présenter une cohérence interne, et à se présenter à autrui sans faux-semblant ni dissimulation;

- dans une acception épistémologie, la vérité est ce que nous croyons vrai à un certain moment. Il a une conception objectiviste et réaliste de la vérité : un jugement est vrai si et seulement s'il correspond à la réalité. Une perception est vraie lorsque la représentation des faits est en adéquation avec les faits eux-mêmes. Personne ne peut jamais parvenir à une certitude absolue et GANDHI, à de nombreuses reprises, se rend souvent compte qu'il s'est trompé et est disposé à abandonner ou modifier une thèse ou une conviction;

- dans une acception théologique, la Vérité est Dieu. Mais Dieu se rend concret à GANDHI dans un syncrétisme religieux très sophistiqué et qui ne correspond pas entièrement à l'idée que s'en font le jaïnisme, l'hindouisme ou le christianisme. Même s'il n'explicite pas souvent, en partie par prudence politique..., ce qu'il tire de chacune de ces trois religions et des trois religions en même temps, on peut penser qu'il retient des trois la vérité comme force à la fois intérieure à chaque individu et englobant l'humanité tout entière, du jaïnisme, le souci de détachement ascétique et le respect de toute vie (ce qui le conduit au végétarisme), gardant une croyance panthéiste, de l'hindouisme l'idée que le salut individuel et collectif n'est pas possible dans le retrait du monde et la méditation autarcique et du christianisme, l'amour christique et le pardon inconditionnel.

On avance souvent seulement l'un ou l'autre de ces aspects pour qualifier sa politique non-violente, mais pour lui la vérité n'est pas à théoriser sans fin, elle est à rechercher dans l'action dans le monde et dans sa vie quotidienne. Si le pouvoir politique n'est pas une fin en soi, il est un moyen nécessaire pour les hommes d'atteindre la vérité.

Pour comprendre la politique gandhienne - qui est la référence dans l'ensemble des mouvances non-violentes, mais certainement pas la seule - il faut admettre que toute théorie politique repose sur une conception donnée de la vérité et sur la volonté de défendre cette dernière envers et contre tout, mais sans dogmatisme et sans violence.

Dans son activité politique, il s'efforce de s'appuyer sur une exigence (la politique doit se fonder sur la recherche de la vérité) et sur un constat (une politique menée au nom de la vérité entraine souvent les pires violences). Il existe même une contradiction entre vérité et politique, visible dans l'action politique elle-même, et le Mahatma s'efforce de la résoudre - mais y parvient-il toujours?, dans ses écrits émerge souvent le doute à cet égard - en distinguant Vérité absolue et vérités relatives. Il en résulte une conception dualiste de la vérité : d'un côté il existe la Vérité, que l'on doit s'efforcer d'atteindre, et de l'autre, l'homme est si imparfait qu'il ne peut jamais l'atteindre et ne fait que l'approcher partiellement. Il tire de cela une règle d'or, la tolérance mutuelle, laquelle exclut l'usage de la violence. Si épistémologiquement, cette conception peut se tenir, la réalité politique, l'exercice politique du pouvoir, l'art du compromis mais aussi du choix (et souvent entre mauvaises solutions...), elle est parfois d'un faible secours. L'action non-violente est pensée par GANDHI plus du côté d'une résistance à un système (raciste ou colonial) que de l'exercice d'un pouvoir (même si en tant que leader, il doit prendre des décisions, et prendre de nombreuses positions politiques...) et c'est ce qui rend difficile une analyse de la politique non-violente comme d'un tout...

 

La politique non-violente dans l'action...

  Si la politologie ou la sociologie politique (qui s'intéresse surtout aux partis politiques et au système électoral, à part quelques travaux sur le monde associatif) ne s'intéresse guère à la non-violence, c'est aussi parce que la grande majorité des leaders et des mouvements non-violents ne s'intéresse pas du tout à la prise du pouvoir d'État. GANDHI lui-même, même s'il parvient au sommet de l'État, dans la foulée d'une indépendance enfin reconnue, pense la politique surtout par le bas, du côté des gouvernés plutôt que des gouvernants. Si la politique se déploie sur deux versants complémentaires, la gestion des institutions établies et l'élaboration de mouvements de contestation collective, ses efforts vont dans le sens d'une dévolution du maximum de pouvoir à la base - voir son programme des communautés rurales de base - et il se méfie du pouvoir qui corrompt par contagion. Critiquant constamment les institutions coloniales de son temps, il reste convaincu qu'une purification du pouvoir politique est à la fois possible et nécessaire.

Cette purification donnerait au pouvoir une forme nouvelle qu'il nomme autonomie ou swaraj. Manuel CERVERA-MARZAL rappelle fort justement qu'en concentrant toute leur attention sur la non-violence (satyagraha), les commentateurs de GANDHI oublient souvent qu'il est aussi un penseur de l'autonomie. Et dans son ouvrage majeur - son seul ouvrage de théorie politique, Hind Sawaraj, republié récemment en 2012 à New Delhi aux éditions Rajpal ans Sons, et qui gagnerait à être d'ailleurs traduit en français, il développe, outre une critique du machinisme et de la civilisation occidentale, dans une soixantaine de pages, ce qu'il appelle cette autonomie politique. Situation d'une communauté dans laquelle aucun individu n'exerce de pouvoir sur les autres, ou dans laquelle n'importe quel individu a autant de pouvoir sur chaque autre que chaque autre en a sur lui. Elle exige une décentralisation radicale des instances de décision, car le centralisme et la concentration des pouvoirs sont incompatibles avec une structure sociale non-violente. L'autonomie est la véritable démocratie que réclament d'ailleurs de leur voeux nombre d'organisations non-violentes dans le monde, quel que soit le nom qu'elles leur donne. En France, un temps, nombre de groupes non-violents se réclamaient, en participant directement à la lutte politique, du socialisme autogestionnaire, en ayant en tête ou non les options de GANDHI. Cette autonomie doit pouvoir être établie autant sur le plan politique que sur le plan économique.

 

Non-violence politique ne signifie pas pacifisme...

   Fréquemment, pour souligner l'aspect "pacifique" de la politique de GANDHI (vue par une certaine imagerie en Occident), on rapproche la non-violence de l'ahimsa traditionnel en Inde. Or, non seulement la non-violence va au-delà de la renonciation de la volonté de tuer et à l'intention de nuire et désigne bien plus que le simple refus de la violence (certains comme Manuel CERVERA-MARZAL souligne le trait d'union entre les deux mots pour le différencier d'une non violence), mais GANDHI, qui ne suit pas du tout alors cette tradition indienne, distingue deux sens de l'ahimsa. Le premier est dit étroit, restrictif, négatif ou passif : l'ahimsa est le refus de tuer ou de blesser quelqu'un. Dans son sens positif, large ou actif, elle est le fait de promouvoir l'amour et le bien-être d'autrui, et se rapproche alors du sens chrétien au contenu identique à celui du Sermon sur la Montagne. Mais la spécificité de l'ahimsa gandhienne par rapport à l'injonction chrétienne à tendre l'autre joue est immense. Il politise le contenu éthique du Sermon sur la Montagne, et l'applique bien au-delà du domaine religieux ou inter-individuel. Il s'appuie sur deux idées : qu'il faut chercher à convaincre et non à contraindre l'adversaire ; et que la souffrance personnelle, en permettant d'émouvoir notre adversaire constitue le meilleur moyen de la convaincre qu'il se trouve dans l'erreur.

   Questionnant la relation du satyagraha à l'ahimsa, la pratique vis-à-vis de la théorie, Manuel CERVERA-MARZAL rappelle que GANDHI, à cette question de pouvoir mener une stratégie politique en dehors de la philosophie de l'ahimsa, a toujours lié les deux : on ne peut réaliser le satyagraha comme une tactique que l'on peut abandonner suivant les circonstances, car le styagraha lui-même est une croyance...

  Maintenant, GANDHI a toujours considéré, comme beaucoup, la politique comme l'art du possible et dans nombre de cas de conflits, la non-violence n'apparait pas possible. D'où ses différents positionnements politiques par rapports à la guerre intra-étatique pendant les première et deuxième guerres mondiales : refus de soutenir l'impérialisme anglais dans la première, appel à lutter contre les nazis par la violence qui reste la seule ressource disponible pendant la seconde. Mais jamais, dans la lutte pour l'indépendance de l'inde, comme d'ailleurs contre l'apartheid en Afrique du Sud GANDHI n'est aller plus loin que le boycott économique, étant même réticent à l'endroit du sabotage matériel. Il mènera d'ailleurs lors de ses campagnes des actions de jeûne et de grève de la faim pour faire cesser des violences de ses partisans. ou de ses alliés. La question reste entière s'il faut considérer le gandhisme comme un anti-machiavélisme, étant donné d'une part que la philosophie politique de MACHIAVEL reste soumise à question et que la pratique politique de GANDHI n'est pas exempte de l'usage d'une certaine ruse politique, sans compter qu'il est difficile de comparer les deux contextes historiques de leur existence et de leur action.

 

De la politique...

    Le plus gandhien des auteurs sur la non-violence, Jean-Marie MULLER, restitue bien le problématique décrite ci-dessus :

"L'exigence fondamentale de la philosophie politique est de construire une société libérée de l'emprise de la violence. Dans une société, la justice et la paix sont réalisées dans la mesure où les diverses formes de violence se trouvent éliminées dans rapports entre les individus et les groupes. Il en résulte que la violence, dont la visée est toujours la mort, se trouve en contradiction avec le principe même de l'action politique. Politique et violence s'opposent par leur nature même. Pourtant, les idéologies dominantes ont constamment affirmé le contraire en soutenant que la violence est inhérente à l'action politique. Selon ces discours, le recours aux moyens de la violence serait inéluctable en politique et il serait légitime parce que lui seul permettrait l'efficacité dans l'action. Renoncer à la violence, ce serait renoncer à l'action politique elle-même et s'évader dans l'idéalisme. Quand ces idéologies concèdent que la violence ne saurait être justifiée du point de vue de la moral pure, c'est pour mieux affirmer qu'elle ne saurait être condamnée du point de vue du réalisme politique." Il faut bien noter que les adversaires face à face (tenants de l'ordre établi et révolutionnaires de toute sorte, de droite ou de gauche) sont très heureux de s'entendre sur ce point, la violence étant marquage amenant la reconnaissance de l'autre, en dehors d'ailleurs de toute analyse sur l'efficacité réelle...

"En réalité, poursuit notre auteur, face à tout ce que la violence commet d'irréparable lorsqu'elle devient le moyen spécifique de l'action politique, il n'est pas nécessaire de faire le détour par des réflexions morales pour la récuser. Le réalisme politique lui-même apporte de nombreuses raisons pour discréditer la violence. Et elles sont impératives.

La cité politique naît lorsque des femmes et des hommes, qui se sont reconnus égaux et semblables, décident de se réunir pour vivre ensemble, c'est-à-dire parler, décider et agir ensemble pour construire un avenir commun. Ce "parler ensemble", ce "décider ensemble" et cet "agir ensemble" constituent la vie politique. Ce qui inaugure et fonde l'action politique, c'est la parole échangée, la libre discussion, la conversation entre les citoyens, la délibération publique, le débat démocratique. Fonder une société revient, littéralement, à créer une associations. Celle-ci s'exprime à travers une constitution, c'est-à-dire un contrat social par lesquels les citoyens décident du projet politique qu'ils entendent réaliser ensemble. Ce qui fonde la politique, ce n'est donc pas la violence, mais son contraire absolu : la parole humaine. Un régime totalitaire se caractérise par la destruction totale de tout espace public où les citoyens auraient la liberté de parler et d'agir ensemble.

L'essence même du politique, c'est donc le dialogue des hommes entre eux. La réussite du politique, c'est donc le succès de ce dialogue. Parce que l'apparition de la violence entre les hommes signifie toujours l'échec de leur dialogue, la violence signifie toujours l'échec du politique. L'essence de l'action politique c'est d'agir les uns avec les autres. Lorsque des individus agissent les uns contre les autres, ils sapent les fondements mêmes de la cité politique. Certes, la vie des hommes au sein d'une même communauté peut à tout moment être troublée pas des conflits provoqués par des individus qui ne respectent pas le pacte fondateur, l'alliance originelle. Il importe de résoudre ces conflits pour rétablir la pais sociale et rendre à nouveau possible le dialogue entre les citoyens. la résolution des conflits est une condition de la vie politique mais elle ne la constitue pas. Les individus qui recourent à la violence pour réaliser leurs passions, satisfaire leurs désirs ou faire prévaloir leur intérêts particuliers ont déjà quitté le lieu où s'élabore et se réalise le projet politique de la communauté à laquelle ils appartenaient. Leur action ne s'inscrit plus dans l'espace public qui constitue la cité politique; Ils doivent être neutralisés par les "agents de la paix". Ceux-ci doivent privilégier les méthodes pacifiques et ne recourir à la violence qu'en cas de stricte nécessité."

Sans doute, c'est le passage du texte qui apparait le moins convaincant et il n'est guère étonnant qu'à la fin, on en vient exactement au même type d'argumentation que les tenants de "l'ordre établi". La position du conflit semble être historiquement seconde, alors qu'on peut penser que le conflit est consubstantiel à la relation entre les hommes, pour de multiples raisons. Dans les faits, la politique semble beaucoup a voir avec précisément ces conflits et la question de la violence intervient justement à cause de ces conflits. Dans l'histoire, ce n'est pas la non-violence qui est première, elle intervient dans le processus de maturation de la politique. Opposer politique et violence reste cohérent, mais la cité politique se construit d'abord avec la violence. Dans l'histoire des idées d'ailleurs, la nouveauté de la non-violence est d'introduire une rupture avec la présence et l'idéologie de la violence. Et elle ne peut le faire précisément que si elle réussit à proposer des alternatives aux manières violentes de faire de la politique... Il est par ailleurs très juste d'opposer politique et violence, car la dynamique de la violence finit par détruire les liens politiques. Elle en vient à remplacer, dans les coeurs et dans les esprits, la recherche du bien commun et du savoir vivre ensemble. Mais cette dynamique même provient de l'existence de conflits qui sont toujours là, non résolus. Leur résolution est en réalité l'objectif de la politique et la violence donne l'illusion d'y parvenir, et seulement l'illusion, car elle possède en elle-même une dynamique qui supplante n'importe quel but politique. La suite d'ailleurs de l'argumentation de notre auteur se situe dans cette perspective...

"Il convient, poursuit Jean-Marie MULLER, de toujours définir le politique en rapport avec le projet qu'il porte en lui ; ce projet qui vise à rassembler les hommes dans une action commune, ne laisse aucune place à la violence. Dans sa finalité comme dans ses modalités, l'action politique se trouve organiquement accordée à la non-violence. La philosophie de la non-violence restitue la cité politique dans sa véritable perspective et lui redonne ses réelles dimensions. Si l'action politique se caractérise en effet par le fait d'être non-violente, la violence, par sa nature même, est "anti-politique", quelle que puisse être parfois sa nécessité. Au mieux, faudrait-il concéder qu'elle est pré-politique", dans la mesure où elle précède et se donne pour objectif de préparer et de rendre possible l'action politique.. L'action politique doit viser à pacifier la vie sociale en sorte que tous les citoyens bénéficient d'un espace dans lequel ils puissent vivre en toute sécurité et en toute liberté. La politique exige de cultiver l'art de la gestion non-violente des conflits qui surgissent entre les citoyens au sein de la cité. Cela implique d'instaurer la paix sociale par des moyens pacifiques. Dans ce domaine, tout n'est pas possible, mais dans chaque institution, il revient à ceux qui sont aux postes de responsabilité d'avoir la volonté politique d'expérimenter tout ce qui est possible."

 

Jean-Marie MULLER, Le dictionnaire de la non-violence, Le Relié Poche, 2014. Manuel CERVERA-MARZAL, Politique de la non-violence, Michalon Éditeur, collection le bien commun, 2015.

 

PAXUS

 

 

  

 

 

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8 octobre 2020 4 08 /10 /octobre /2020 17:06

  Loin de faire appel à un quelconque "spontanéisme", nombre d'organisations non-violentes estiment qu'avant de réaliser une action, il faut s'y préparer. Pour elles, une préparation ou un entrainement à l'action non-violente est indispensable, à l'instar de l'instruction militaire dans une armée. Cet entrainement, tout comme l'instruction militaire, requiert l'exercice de caractère et d'endurance, de la discipline, de l'esprit de coopération entre les membres, et la connaissance de techniques. Maitrise de soi et cohésion de groupe sont deux grands objectifs, tant de la préparation militaire que de l'entrainement à l'action non-violente...

 

La préparation, une condition de la réussite d'une action non-violente

   Jean-Marie MULLER cite parmi les conditions de réussite d'une stratégie non-violente ou d'une tactique non-violente, un temps de préparation "avant d'entreprendre l'action par laquelle on recherchera l'épreuve de force avec l'adversaire. Il s'agit d'organiser cette action avec rigueur et précision afin de se donner les moyens de la mener à bien avec un maximum de chances de réussite." Dans le même esprit, il écrit "qu'avant et pendant la campagne non-violente, il faut permettre au plus grand nombre de participants de s'initier à l'esprit, aux principes et aux méthodes de la non-violence en faisant valoir à la fois les arguments d'ordre moral et d'ordre tactique. Il convient de former un corps de volontaires expérimentés et aguerris, qui puissent encadrer les participants lors des différentes manifestations et actions.

 

Le jeu de rôle

   L'une des méthodes de préparation à l'action directe, utilisée notamment par le mouvement des Droits civiques aux États-Unis, est le sociodrame ou le "jeu de rôle".

Dans son "Dictionnaire de la non-violence", le même auteur détaille : Il consiste en la mise en scène collective d'une situation conflictuelle prévisible dans un contexte social et politique déterminé. Les acteurs jouent les rôles des différents personnages impliqués dans ce conflit en s'efforçant de "vivre" ce qu'ils "jouent". Le but recherché est de permettre à chacun d'éprouver les émotions et les sentiments qu'il connaitrait s'il était confronté à une situation semblable dans la réalité. Les participants peuvent ainsi mieux connaitre leur comportement personnel en situation, par la prise de conscience de leurs propres émotions, réactions, et attitudes dans leur relation aux autres. Cela doit leur donner une plus grande confiance en soi.

Le jeu de rôle doit permettre également une perception plus juste et plus complète de la situation mise en scène. Aussi doit-il lui-même faire l'objet d'une préparation, si possible avec des participants déjà rôdé au principe et au fonctionnement du jeu de rôle. Ainsi, il peut favoriser une préparation psychologique à la confrontation directe avec les adversaires, le public et la police lors des manifestations et autres actions. Il aide en particulier les manifestants à mieux maitriser et surmonter leur angoisse et leur peur. Il les aide également à mesurer les risques - qui peuvent être physiques, de cette confrontation. Pour le groupe des participants, cet exercice permet de progresser vers une plus grande connaissance mutuelle et une plus forte confiance réciproque.

Pendant que les acteurs jouent les différents rôles des personnages en interaction les uns avec les autres, des observateurs les regardent en notant leurs attitudes afin de pouvoir ensuite les aider à en prendre conscience. Le bon déroulement d'un jeu de rôle, et notamment lors de l'évaluation exige la présence d'un animateur ayant une connaissance approfondie et une longue pratique de cette méthode. C'est lui qui doit décider le moment où il convient d'arrêter le jeu. Ensuite, il a pour tâche d'animer une discussion entre tous les participants dans le but de faire l'analyse, la critique et l'évaluation du jeu.

 

Une formation sérieuse et dépassant tout aspect ludique

   Souvent, parce que les participants sont jeunes et désireux d'agir (et en brûle même d'envie parfois - l'action pour l'action...) dans les différentes mouvances non-violentes, il est essentiel que cette préparation soit la plus sérieuse possible (même si un temps de relaxation doit être aménagé dans ce genre de formation). Les différents organismes voulant préparer une action et plus encore une campagne non-violente de longue haleine, prévoient souvent une telle préparation.  Cette préparation doit être autant intellectuelle que pratique mais les organisateurs doivent insister - sous peine ensuite d'avoir à gérer des situations dramatiques - sur les aspects pratiques, physiques, car la confrontation avec les "forces de l'ordre" n'est jamais une partie de plaisir.

A l'instar d'une préparation militaire, elle exige aussi une grande maitrise de soi et une grande compréhension des mouvements des adversaires comme des partenaires. Difficulté importante, la formation à la lutte non-violente repose sur la capacité de chacun à prendre des décisions et de tous de s'organiser sur un mode démocratique, à prendre des décisions par consensus plutôt que de se soumettre et se conformer à des ordres.

Pour autant, tout dépend du type d'action à entreprendre, car certaines exigent de surprendre l'adversaire (pour entrer dans un territoire interdit par exemple...), et donc supposent des limites à la transparence dans l'organisation de l'action, ne serait-ce que dans ce cas, les risques d'infiltration des organisations sont plus importantes.

 

Centre de ressources sur la non-violence : Site Internet nonviolence.ca. Jean-Marie MULLER, Le Dictionnaire de la non-violence, Les Éditions du Relié, 2014.

 

 

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1 octobre 2020 4 01 /10 /octobre /2020 14:36

   L'expression résistance passive, pas même théorisée d'ailleurs, se retrouve à de nombreuses reprises pour qualifier l'attitude d'une population ou d'un groupe d'individus offrent une résistance à certains ordres d'une autorité qu'ils jugent illégitime ou d'ordres illégitimes d'une autorité constituée, une résistance faite d'ignorance volontaire de ces ordres. Certains auteurs par exemple qualifient l'attitude de certaines populations face à l'occupant nazie pendant la seconde guerre mondiale comme celle d'une résistance passive, opposée à la résistance active de groupes organisant des actions souvent violentes (attaques d'officiers allemands, sabotages divers...). Cette dichotomie passive/active avec pour seul critère l'expression plus ou moins organisée d'une violence met dans l'ombre les multiples formes non seulement les non-collaborations de populations, discrètes et portant sur le long terme, dans le domaine économique notamment, mais aussi les comportements de "retraits" de groupes sociaux par rapport à la population en général.

Elle reflète également le triomphe des apparences qui veut qu'un comportement discret même résistant n'a aucune valeur par rapport à un comportement extraverti, exhibitionniste et doté d'une certaine brutalité morale ou physique...

 

Le vrai sens de la résistance "passive"

   C'est encore souvent l'expression de "résistance" qui est employée, notamment par les médias, pour désigner la résistance non-violente, constate également Jean-Marie MULLER. "Pourtant, écrit-il, la notion même de "résistance passive" comporte une contradiction intrinsèque qui lui enlève toute pertinence. Une résistance ne peut pas être passive : la passivité se caractérise précisément par le fait qu'elle n'offre aucune résistance à quoi que ce soit. L'expression "résistance passive" porte la marque des idéologies dominantes selon lesquelles il ne pourrait y avoir d'action que violente ; dès lors, le refus de la violence impliquerait le refus de l'action et ne pourrait n'exprimer que la passivité. C'est ainsi que la non-violence s'est trouvée souvent discréditée sous prétexte qu'en refusant de résister au mal, elle désarmerait les bons et ferait le jeu des méchants."

"En réalité, refuser de répondre à la violence par la violence, c'est précisément refuser de se soumettre à la logique de la violence que l'agresseur veut nous imposer et lui offrir la plus forte résistance possible. Refuser de rendre coup pour coup, c'est avoir la force, l'énergie, le courage de faire face pour envisager l'adversaire et défier sa menace, c'est lui refuser de prendre prétexte de notre contre-violence pour justifier sa propre violence. Car il attend notre riposte. Il pense même la mériter, en quelque sorte y avoir droit. Et le fait qu'il ne la voit pas venir le déconcerte et le confond."

"Ce n'est qu'à l'intérieure du système de la violence que la contre-violence peut apparaitre comme un moindre mal, mais l'objectif doit être de sortir de ce système. Or la contre-violence ne peut pas être efficace pour combattre le système de la violence ; elle en fait elle-même partie et ne fait donc que l'entretenir, que le perpétuer. Même lorsqu'elle apparaît comme un "moindre mal" selon les repères du système de la violence, la contre-violence est en réalité un mal qui continuera de contaminer l'avenir."

"La véritable résistance à la violence, c'est de refuser d'imiter la violence du violent, afin de rompre l'engrenage de la violence ; c'est récuser la vieille loi du talion "Oeil pour oeil, dent pour dent, mort pour mort" qui prolonge indéfiniment le cycle des revanches et des vengeances. Résister par la violence à la violence, c'est faire le jeu de la violence, c'est lui céder, c'est être subjugué, vaincu par elle. Aussi la non-violence est-elle une résistance, un affrontement, une lutte, un combat. C'est pourquoi elle est plus éloignée de la lâcheté, de la passivité et de la résignation que de la violence. Faire l'option de la non-violence, c'est vouloir offrir à la violence la résistance la plus active qui soit, avec la conviction que la non-violence est une plus forte résistance à la violence que la contre-violence."

 

La ruse plutôt que la violence

   L'argumentation précédente peut paraitre plus philosophique que politique ou stratégique et pourtant, tout un ensemble de réflexion sur la stratégie fait remettre en cause une vision de l'histoire dominée par le primat de l'usage de la violence. Tant les événements historiques que les événements contemporains peuvent être vus sous un autre angle, sous une lecture non stéréotypée, afin de comprendre ce que la stratégie doit à la ruse (qui peut préparer une violence bien entendu), en identifiant des moments clés. Une dialectique de la force et de la ruse peut être mise à jour, une fois écartés les préjugés culturels et ethniques. La violence technologique n'oriente pas à elle seule l'histoire, ni non plus la violence tout court.

La confusion de la force et de la violence, comme l'idéologie de la violence elle-même, font qualifier la résistance sans armes de passive. Une connaissance plus fine de l'histoire tend à faire reconnaitre un rôle, qui est sans doute majeur, aux multiples résistances, et qui éloigne définitivement le qualificatif de passif accolé à celles-ci.

 

Jean-Vincent HOLEINDRE, La ruse et la force, Une autre histoire de la stratégie, Perrin, 2017. Jean-Marie MULLER, Dictionnaire de la non-violence, Les Éditions du Relié, 2014.

 

PAXUS

 

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29 septembre 2020 2 29 /09 /septembre /2020 16:48

    On peut s'interroger sur la pertinence des concepts de défense non-violente, de défense civile non-violente, de défense populaire non-violente, ou de dissuasion civile. En effet, ces concepts sont directement issus de la volonté de trouver des alternatives non-violentes à la défense militaire, dans un contexte d'enrôlement des populations et de service militaire plus ou moins généralisé, et sont devenus attractifs notamment en raison d'une certaine militarisation de la société, et plus prosaïquement du contact direct de la jeunesse à la chose militaire. Les contestations multiples du service militaire, le développement (quoique très limité) de l'objection de conscience, mais surtout un sentiment diffus dans toute la population de réticence réelle envers l'institution militaire, d'autant que celle-ci a été jugée très défaillante lors de la seconde guerre mondiale, à plus d'un titre... sont pour quelque chose dans le développement, au-delà d'actions non-violentes à objectifs limités, d'une réflexion sur une défense qui ne serait pas militaire, mais, pour beaucoup,  non-violente.

Cette objection de conscience, développée surtout dans les pays à service militaire généralisé ou en état de guerre (contesté) avec un autre pays alimente d'ailleurs une réflexion plus ou moins poussée en matière de défense. L'opposition à la défense armée s'alimente de prétentions de l'armée à régir certains territoires (extension du camp militaire du Larzac par exemple) ou à faire peser sur la société toute entière la menace nucléaire. C'est d'ailleurs pour partie cette menace qui force la réflexion sur une alternative à la défense nucléaire. On remarque d'ailleurs une évolution de ces concepts en fonction d'une actualité parfois brûlante (crise des euromissiles par exemple), et dans des territoires directement concernés par cette menace (France, Allemagne, Angleterre). Cette réflexion fait partie d'un ensemble de débats plus vastes d'ailleurs sur les alternatives à la défense nucléaire, parfois moins sur les alternatives à la défense armée, où partisans de plusieurs perspectives ne manquent parfois pas de s'affronter de manière toute pacifique.

La pertinence de ces débats, et de ces concepts non-violents est d'autant accrue qu'elle n'évite aucun des questionnements majeur sur toute défense : qu'entend-t-on défendre? qui se défend?, par quels moyens? en explicitant souvent de manière précise les réponses à ces questions... Parce que la majeure partie des politiques de défense se font et se pensent encore dans des cadres nationaux, malgré les multiples empiètements ou délégations de souveraineté, maints auteurs estiment que l'on ne peut faire l'impasse d'une réflexion sur les alternatives de défense nationale.

 

Défense civile non-violente

   Dans un Dictionnaire de la non-violence, on peut lire l'argumentation suivante :

Toute société doit être prête à se défendre contre les menaces d'agression qui pourraient porter atteinte à la dignité et à la liberté de ses membres. Jusqu'à présent, c'est par la préparation de la guerre que les sociétés ont chercher à assurer la paix. Dans quelle mesure est-il possible d'envisager une défense des sociétés qui repose sur les principes et les méthodes de la stratégie de l'action non-violente?

Dans le cadre de la stratégie de la défense civile non-violente, le théâtre des opérations est constitué par la société avec ses institutions démocratiques et sa population. En réalité, l'invasion et l'occupation d'un territoire ne constituent pas les buts d'une agression ; elles ne sont que des moyens pour établir le contrôle et la domination de la société. Les objectifs les lus probables qu'un adversaire cherche à atteindre en occupant un territoire sont l'influence idéologique, la domination politique et l'exploitation économique.

Pour atteindre ces objectifs, un agresseur doit donc "occuper" la société, plus précisément il lui fait "occuper" les institutions démocratiques de la société. Dès lors, les frontières qu'un peuple doit défendre avant tout pour sauvegarder sa liberté, ce ne sont pas celles du territoire, mais celles de la démocratie. En d'autres termes, le territoire dont l'intégrité garantit la souveraineté d'une nation, ce n'est pas celui de la géographie mais celui de la démocratie. Il en résulte que, dans une société démocratique, la politique de défense doit avoir pour fondement la défense de l'État de droit. La menace qui pèse sur la démocratie est d'abord engendrée par les idéologies fondées sur l'exclusion de l'autre homme - qu'il s'agisse du nationalisme, du racisme, de la xénophobie, de l'intégrisme religieux ou de toute doctrine économique fondée sur la recherche exclusive du profit.

Il faut donc recentrer le débat sur la défense autour des concepts de démocratie et de citoyenneté. Si l'objet de la défense est la démocratie, l'acteur de la défense est le citoyen parce qu'il est l'acteur de la démocratie. Jusqu'à présent, au-delà des affirmations rhétoriques selon lesquelles la défense doit être "l'affaire de tous", nos sociétés n'ont pas su permettre aux citoyens d'assumer une responsabilité effective dans l'organisation de la défense de la démocratie contre les agressions dont elle peut être l'objet, qu'elles viennent  de l'intérieur ou de l'extérieur. Tout particulièrement, l'idéologie sécuritaire de la dissuasion militaire a eu pour effet de déresponsabiliser l'ensemble des citoyens par rapport à leurs obligations de défense. Dès lors que la technologie précède, supplante et finit par évacuer la réflexion politique et l'investigation stratégique, ce n'est plus le citoyen qui est l'acteur de la défense, mais l'instrument technique, la machine militaire, le systèmes d'armes.

Il importe donc que les citoyens se réapproprient le rôle qui doit être le leur dans la défense de la démocratie. Pour faire participer les citoyens à la défense de la société, il ne suffit pas de vouloir insuffler un "esprit de défense" à la population civile. Il s'agit de préparer une véritable "stratégie de défense" qui puisse mobiliser l'ensemble des citoyens dans une "défense civile" de la démocratie. Jusqu'à présent, la sensibilisation des citoyens aux impératifs de défense, y compris celle des enfants, s'est située dans le cadre étroit de l'organisation de la défense militaire. Cette restriction ne peut qu'entraver le développement d'une réelle volonté de défendre les institutions qui garantissent le fonctionnement de la démocratie. Pour que l'esprit de défense se répande réellement dans la société, il faut civiliser la défense et non pas militariser les civils. La mobilisation des citoyens pourra être d'autant plus effective et opérationnelle que les tâches proposées le seront dans le cadre des institutions politiques, administratives, sociales et économiques dans lesquelles ils travaillent quotidiennement. La préparation de la défense civile s'inscrit en totale continuité et en parfaite homogénéité avec la vie des citoyens dans les institutions où ils exercent leurs responsabilités civiques. L'esprit de défense s'enracine directement dans l'esprit politique qui anime leurs activités quotidiennes.

Face à toute tentative de déstabilisation, de contrôle, de domination, d'agression ou d'occupation de la société entreprise par un pouvoir illégitime, il est donc essentiel que la résistance civile des citoyens s'organise sur le front des institutions démocratiques, celles-là mêmes qui permettent le libre exercice des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire en garantissant les libertés et les droits de tous et de chacun. Il est de la responsabilité des citoyens qui exercent des fonctions dans ces institutions de veiller à ce que celles-ci continuent de fonctionner selon les règles de la démocratie. Il leur appartient donc de refuser toute allégeance à tout pouvoir illégitime qui, s'inspirant d'une idéologie antidémocratique, tenterait de détourner ces institutions à ses propres fins.

L'objectif ultime de tout pouvoir illégitime qui veut prendre le contrôle d'une société est d'obtenir, par la conjugaison de moyens de persuasion, de pression, de contrainte et de répression, la collaboration et la complicité objectives des citoyens, du moins du plus grand nombre d'entre eux. L'axe central d'une stratégie de défense civile est donc l'organisation du refus généralisé, mais sélectif et ciblé, de cette collaboration. On peut ainsi définir la défense civile comme une politique de défense de la société démocratique contre toute tentative de contrôle politique ou d'occupation militaire, mobilisant l'ensemble des citoyens dans une résistance qui conjugue, de manière préparée et organisée, des actions non-violentes de non-coopération et de confrontation avec tout pouvoir illégitime, en sorte que celui-ci soit mis dans l'incapacité d'atteindre les objectifs idéologiques, politiques et économiques par lesquels il prétend justifier son agression.

L'organisation de cette défense ne peut être laissée à l'initiative des individus. Il appartient aux pouvoirs publics de la préparer dans tous les espaces institutionnels de la société politique. Il importe donc que le gouvernement élabore des instructions officielles sur les obligations des fonctionnaires lorsqu'ils se trouvent confrontés à une situation de crise majeure où ils doivent faire face aux ordres d'un pouvoir illégitime. Ces instructions doivent souligner que les administrations publiques ont un rôle stratégique décisif dans la défense de la démocratie, ce rôle étant de priver tout pouvoir usurpateur des moyens d'exécution dont il a besoin pour mettre en oeuvre sa politique.

Préparée au sein de la société politique, la défense civile doit l'être également au sein de la société civile dans le cadre des différentes organisations et associations créées par les citoyens pour se rassembler selon leurs affinités politiques, sociales, culturelles ou religieuses. Les réseaux formés par ces associations de citoyens qui occupent tout l'espace social du pays - et qui comportent principalement les mouvements politiques, les syndicats, les mouvements associatifs et les communautés religieuses - doivent pouvoir devenir, dans une situation de crise mettant la démocratie en danger, autant de réseaux de résistance.

La mise en oeuvre institutionnelle de la défense civile non-violente par les pouvoirs publics se heurtera encore longtemps à de nombreuses pesanteurs sociologiques. L'2tat a d'abord besoin de l'armée pour lui-même, afin d'assurer sa propre autorité, de la maintenir et, au besoin, de la rétablir. Si la mystique militaire confesse une religion de la liberté, la politique militaire pratique avant tout une religion de l'ordre. Par ailleurs, l'État a trop le culte de l'obéissance pour ne pas éprouver une forte répugnance à ce qu'on enseigne aux citoyens à refuser d'obéir aux ordres illégitimes.

Ainsi, aujourd'hui comme hier, la mise en oeuvre de la défense civile non-violente reste un véritable défi. Il ne serait pas raisonnable d'attendre des pouvoirs publics qu'ils l'organisent de la même manière qu'ils organisent la défense militaire, par un processus qui serait imposé du haut de l'État au bas de la société. Il appartient d'abord aux citoyens d'être eux-mêmes convaincus que cela est nécessaire pour la défense de la démocratie, c'est-à-dire en définitive pour la défense de leurs propres droits et de leur propre liberté. (Jean-Marie MULLER)

 

Défense Populaire non-violente

   Il ne s'agit pourtant pas seulement de remplacer une technique de défense par une autre. Il ne s'agit pas de penser qu'en l'état, en tout cas pour de nombreux auteurs qui traitent de la non-violence, la société est démocratique. Précisément, le type même de défense, la défense civile non-violente, suppose un autre type d'organisation sociale que celle qui existe actuellement dans les sociétés dites "démocratiques". De plus, le lien étroit entre militarisation et capitalisme fait que la défense civile non-violente, alors nécessairement une défense populaire non-violente, c'est-à-dire existante par et pour le peuple, ne peut être adoptée dans son ensemble par une société qui reste dominée par les forces capitalistes, car elle implique nécessairement une remise en cause complète et du capitalisme et de la militarisation. La Défense populaire non-violente n'est compatible qu'avec une organisation socialiste de la société. C'est pourquoi, par exemple, le Mouvement pour une Alternative non-violente, proposait, jusque dans les années 1980 en France (depuis la décennie précédente), que c'est à travers le travail des organisations politiques, facteur de changement politique et de transition vers le socialisme, que peut voir le jour cette défense populaire non-violente. C'est avec les forces politiques de gauche que le MAN, lorsque la conjoncture politique était justement en faveur du changement économique, social et politique, se proposait de travailler à un changement de l'appareil de défense, vers une défense populaire non-violente. On voit bien que la réflexion sur le système de défense obéit forcément à la conjoncture politique : dès que le changement politique n'est plus en vue, l'avenir vers une Défense Populaire Non-violente est fortement compromis, l'ensemble des forces progressistes entrant alors plutôt dans une phase de résistance plutôt que d'accession au pouvoir...

Pour autant, logiquement, la même argumentation peut se soutenir aujourd'hui. La défense civile non-violente ne peut être qu'une défense populaire ou, tout simplement, n'est pas.

D'ailleurs, tout un ensemble d'actions non-violentes peuvent être utilisées pour cette résistance, éléments eux-mêmes de cette défense populaire dont l'horizon s'éloigne très vite : désobéissance civile massive de fonctionnaires ou professionnelles, grèves de toute sorte, mise en place d'administration ou de vie socio-politique parallèle à l'État, système d'information clandestin ou échappant au contrôle... Mais ces actions sont déconnectées de tout processus de changement global - non par volonté d'abandon d'objectif globaux, mais nécessairement dans les faits - et déconnectée encore plus de changement et de perspective de changement de la défense.

 

Transarmement

    La défense civile non-violente ou la défense populaire non-violente (prise comme on l'a dit dans un ensemble amenant à une véritable démocratie) peut être considérée comme une alternative aux défenses militaires. Mais cela présuppose qu'un pays décide de renoncer à toute forme de défense armée pour ne faire reposer sa sécurité, son indépendance et sa liberté que sur la préparation, et, le cas échéant, sur la mise en oeuvre de la stratégie de l'action non-violente. Compte-tenu de l'ampleur des changements culturels et politiques que ce choix implique nécessairement, une telle hypothèse ne peut être envisagée ni à court terme ni à moyen terme, même dans le cas de réelles perspectives de changements socio-politiques. En outre, il est assez vain de se demander si elle peut être envisagée à long terme, puisque les conditions concrètes dans lesquelles elle pourrait prévaloir échappent aujourd'hui à notre appréhension. C'est dire l'ampleur des recherches à entreprise dans bien des domaines pour y parvenir...

La valeur d'une alternative se juge aussi à sa capacité à rendre possible un processus cohérent de transition et une dynamique de changement. Le concept de "transarmement" - dont la fortune fut assez courte il faut le dire - semble (malgré tout) le mieux approprié pour désigner ce processus. Il exprime l'idée d'une transition au cours de laquelle doivent être préparés les moyens d'une défense civile non-violente qui apportent des garanties analogues aux moyens militaires sans comporter les mêmes risques. La notion de transarmement exprime également l'idée d'une transformation des moyens de défense. Alors que le mot "désarmement" n'exprime qu'un rejet, celui de "transarmement" veut traduire un projet. Alors que le désarmement évoque une perspective négative, le transarmement suggère une démarche constructive. A ce propos, bien entendu, l'état de surarmement actuel rend nécessaire un désarmement, mais on ne saurait se limiter à cela. Les sociétés étant dynamiques, au sujet notamment de leur défense et de leur conservation, elles ne peuvent se passer de système de défense, et celui évolue à l'image d'elle-même. De toute façon, avant de pouvoir désarmer, il faut fourbir d'autres armes que celles de la violence.

Avant que la défense civile ou populaire non-violence puisse être considérée par la majorité de la population et par les pouvoirs publics comme une alternative fonctionnelle à la défense armée, la première tâche est d'établir sa faisabilité et de lui faire acquérir une réelle crédibilité. Dans ce processus de transarmement, il s'agit de préparer et d'organiser la défense civile alors que, dans le même temps, une défense militaire sera maintenue. Les différentes formes de défense militaire et la défense civile devront donc coexister, même si cette coexistence peut apparaitre conflictuelle. La mise en oeuvre d'une défense civile constituerait une valeur ajoutée à la défense globale du pays. Tout ce qui renforce l'affirmation de la volonté de défense des citoyens et tout ce qui augmente leur capacité de résister contre une éventuelle agression prolonge et amplifie l'effet dissuasif de la défense du pays.

Si l'on envisage des scénarios concrets de défense contre une agression effective, après le contournement de la dissuasion globale d'un pays, trois hypothèses sont théoriquement possibles : la défense civile non-violente peut être considérée, par rapport aux différentes formes de défense militaire, comme un complément, un recours ou une option.

- Comme complément : la défense civile serait mise en oeuvre en même temps que la défense militaire. Mais cette complémentarité ne peut être envisagée de manière synmétrique. Dans une résistance globalement non-violente, des actions armées ponctuelles seraient peu opportunes et même contre-productives. Elles viendraient contrarier l'efficacité de la résistance non-violente. Celle-ci a sa dynamique propre qui ne peut être pleinement efficiente que si elle est seule à s'exercer. En revanche, si la résistance est essentiellement militaire, l'adjonction de formes de résistance non-violente - tout particulièrement d'actions de non-coopération avec l'agresseur - ne pourrait que renforcer l'efficacité globale de la résistance.

- Comme recours : la défense civile serait alors mise en oeuvre après l'échec ou du moins l'arrêt de la défense militaire. Ce scénario est évidemment très défavorable. Cependant, la résistance civile serait alors la seule possibilité de faire émerger au sein de la population une nouvelle volonté de lutte avec l'espoir que "tout n'est pas perdu".

- Comme option : la mise en place de la défense civile est alors choisie à la place de la défense militaire. Après l'échec de la dissuasion globale, il apparaîtrait aux décideurs politiques que tout emploi des armes serait vain, voire suicidaire. La stratégie de l'action militaire s'avèrerait donc non-opérationnelle et donc non souhaitable, la sagesse politique commanderait d'y renoncer afin de donner les plus grandes chances de succès à la défense non-violente. Compte tenu de la puissance destructrice des armements modernes, cette option serait probablement la plus raisonnable pour permettre à une société de se défendre sans se détruire. (Jean-Marie MULLER)

 

Dissuasion civile

  Comme presque toute politique de défense (presque parce que certains pays ont une "défense" nettement offensive...), l'organisation de la défense civile non-violente doit avoir pour finalité première de dissuader un agresseur potentiel d'engager les hostilités. En fait, ici, le "modèle" de défense visé est la dissuasion nucléaire française, qui affiche nettement cet objectif.

La crédibilité de la dissuasion civile est effective lorsque l'adversaire a dû se convaincre qu'il exposerait son propre pouvoir à de réels dangers s'il décidait d'intervenir au-delà de ses frontières. Ses agents pourraient certes pénétrer sur le territoire convoité sans subir de pertes et sans que sa population se trouve exposée à des représailles, mais ses soldats, ses fonctionnaires et tous ses chargés de mission se heurteraient à l'hostilité organisée des pouvoirs publics, des institutions et des citoyens qui leur refuseraient toute collaboration. Ils courraient alors le risque de se trouver empêtrés dans les réseaux d'un "maquis politique", en subissant l'inconvénient majeur de ne pas avoir l'avantage du terrain. Ils auraient alors les plus grandes difficultés à contrôler ce maquis et ne pourraient guère espérer le réduire dans un délai raisonnable. La dissuasion est effective dès lors que les risques encourus apparaissent disproportionnés par rapport à l'enjeu de la crise, et les coûts prévisibles plus importants que les profits espérés.

Pour renforcer la crédibilité de la dissuasion civile, il faut tout à la fois augmenter les coûts et réduire les profits d'une éventuelle agression. Il importe que le décideur adverse perçoive l'importance des coûts idéologiques, politiques, sociaux, économiques et diplomatiques dont l'addition risquerait de déstabiliser son propre pouvoir et son propre régime. Par ailleurs, dans la mesure où il ne peut espérer aucune complicité significative au sein de la population adverse, il risquerait d'être frustré des profits qu'il voudrait retirer de son agression. Le rapport entre ces coûts et ces profits est de nature à l'amener à renoncer à toute intervention sur le territoire d'une société ayant mis en place les moyens d'une défense civile.

Dans l'hypothèse, au demeurant la plus vraisemblable, où un pays ne ferait pas reposer sa sécurité que sur la défense civile non-violente, mais préparerait conjointement une défense militaire, les éléments constitutifs d'une dissuasion civile apporteraient une "valeur ajoutée" à la crédibilité de la dissuasion globale qui résulterait des différents formes de défense. (Jean-Marie MULLER)

   Ce dernier concept est le dernier apparu au milieu des années 1980, étudié notamment au colloque international de Strasbourg en septembre 1986, après avoir fait l'objet d'une étude demandée par le ministère de la défense en 1984. La dissuasion civile est étudiée, plutôt que la défense civile, indiquant un changement de perspective par rapport aux travaux antérieurs.

Même si les événements de 1989, qui amènent la chute d'un des grands blocs, ont frappé d'obsolescence les principales hypothèses abordées alors, le concept de dissuasion civile conserve toute sa valeur théorique. Même si d'ailleurs, d'une part les recherches de fond sur la défense sont devenues plus rares depuis lors et d'autre part on devrait tenir compte des changements de contexte, notamment une mondialisation qui a tendance à faire rebattre toutes les cartes géopolitiques et stratégiques, sans compter le rôle des changements climatiques (dont l'actuelle épidémie de coronavirus est l'une des conséquences)...

 

Jean-Marie MULLER, Le dictionnaire de la non-violence, Les Éditions du Relié, Poche, 2014. Pour le socialisme autogestionnaire, une non-violence politique, Mouvement pour une Alternative Non-violente, 1981. Christian MELLON et Jacques SÉMELIN, La non-violence, PUF, collection Que sais-je?, 1994. Se défendre sans se détruire, Pour une défense populaire non-violente, MAN, 1982. Institut de Recherche sur la Résolution non-violente des conflits, Les stratégies civiles de défense, Actes du colloque de Strasbourg, Alternatives non-violentes, Saint Étienne, 1987. Christian MELLON, Jean-Marie MULLER, Jacques SÉMELIN, La dissuasion civile, Fondation pour les études de défense nationale (FEDN), 1985.

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25 septembre 2020 5 25 /09 /septembre /2020 12:43

    Si Léon TOLSTOÏ est surtout connu pour son oeuvre romanesque, il prend part à une certaine vie intellectuelle internationale et produit un certain nombre de textes "théoriques", comme en témoigne ces quelques lettres, dont la première adressée à un journaliste britannique, John MANSON. Cette lettre-réponse du 24 décembre 1895, d'abord publiée en anglais dans le Daily Chronicle du 17 mars 1896, puis en russe à Genève la même année, est éditée dans les Oeuvres complètes, tome 90, à Moscou, en 1958. Publiée sous le titre Le patriotisme ou la paix, elle est rééditée par L'Herne en 2017 dans sa collection Carnets, avec d'autres missives, qui font partie de la correspondance entre GANDHI et TOLSTOÏ en 1909-1910, dont le dernier article écrit par le poète et romancier russe : Du socialisme (1910), retrouvé après sa mort, et édité dans les Oeuvres complètes, tome 38, à Moscou en 1935.

   Nous sommes apparemment dans une période d'édition autour de la non-violence, que ce soit  pour ou contre, dans la première décennie des années 2000, et cette publication tombe tout à fait à pic pour montrer l'ampleur et la qualité de débats d'il y a plus d'un siècle.

   Dans la première lettre éditée ici, Léon TOLSTOÏ répond à un journaliste qui le questionne sur le conflit entre les États-Unis et l'Angleterre à cause des frontières du Venezuela. "Mais il faut avoir peu de perspicacité, n'est-ce pas, pour ne pas voir que les causes qui ont mené au conflit actuel entre l'Angleterre et l'Amérique demeurent les mêmes, et que si ce conflit se résout aujourd'hui sans qu'une guerre éclate, inéluctablement, demain ou après-demain, en surgiront d'autres entre l'Angleterre et l'Amérique, l'Angleterre et l'Allemagne, l'Angleterre et la Russie, l'Angleterre et la Russie (...), dans toutes les permutations possibles, comme ils apparaissent quotidiennement, et l'un d'entre eux mènera inéluctablement à une guerre." Dans cette période d'avant la première guerre mondiale, se multiplient effectivement des conflits entre puissances coloniales.

"Car si deux hommes en armes vivent côte à côte, si depuis leur enfance on leur suggère que la puissance, la richesse et la gloire sont des vertus cardinales ; si, en conséquence, acquérir la puissance, la richesse et la gloire par les armes aux dépens des autres souverains voisins représente la cause la plus louable ; si, en outre, ces hommes n'ont au-dessus d'eux aucune restriction, ni morale, ni religieuse, ni politique, n'est-il pas évident que de tels hommes iront toujours guerroyer, que la relation normale entre eux sera la guerre? Si de tels hommes, après s'être querellés, se séparent temporairement, ils ne le font, comme dit le dicton français, que pour mieux sauter, autrement dit pour se précipiter l'un sur l'autre avec plus d'acharnement encore.

L'égoïsme des individus est effroyable, mais dans la vie privée, les égoïstes ne sont pas armés, ils ne considèrent pas comme une bonne chose ni de se préparer ni d'utiliser une arme contre leurs adversaires ; l'égoïsme des individus se trouve sous le contrôle aussi bien du pouvoir de l'État que de l'opinion publique. (...) Il en va différemment pour les États : tous sont armés, aucun pouvoir n'existe au-dessus d'eux, hormis des tentatives comiques d'attraper un oiseau en lui mettant du sel sur la queue. A l'image de ces tentatives d'instituer des congrès internationaux qui, de toute évidence, ne seront jamais acceptés par les États puissants (ils sont armés, justement pour n'obéir à personne). Mais, surtout si l'opinion publique châtie toute violence venant d'une personne privée, elle célèbre les louanges de toute appropriation de ce qui n'appartient pas à sa patrie, dès l'instant qu'il s'agit d'accroître sa puissance, et l'élève au rang de la vertu du patriotisme. (...)"

"(...) afin d'éviter la guerre, il ne faut pas prononcer de sermons ni prier dieu pour qu'il y ait la paix (...), il ne faut pas créer d'unions bipartites et tripartites, il ne faut pas marier les princes aux princesses d'autres nations, mais il faut éliminer ce qui engendre la guerre. Et ce qui l'engendre, c'est le désir d'un bien exclusif pour sa nation, autrement dit le patriotisme. C'est pourquoi, afin d'éliminer la guerre, il faut éliminer le patriotisme. Et pour éliminer le patriotisme, il faut au préalable être convaincu qu'il s'agit d'un mal, et c'est précisément ce qu'il est difficile de faire." Le penseur russe écarte qu'il puisse y avoir de bon et de mauvais patriotisme. Tout patriotisme est censé relié les hommes entre eux à l'intérieur de l'État, mais à quoi bon de nos jours, encourager une fidélité exclusive des hommes à leur État si elle engendre des malheurs épouvantables?  Dans sa lancée, TOLSTOÏ estime que "le mal les plus épouvantable au monde est l'hypocrisie. C'est n'est pas pour rien que le Christ s'est mis en colère une seule et unique fois, et c'était contre l'hypocrisie des pharisiens." 

Une voie pour éliminer le recours à la guerre lui semble l'instauration d'une religion commune (mais pas unique) à tous les hommes, qui bannisse justement cette hypocrisie, cette dénaturation de la religion, une religion qui stigmatise l'égoïsme  et répande la fraternité.

   Les dernières phrases de son article Du socialisme se situe dans la même logique : "Si bien qu'en définitive, der langen Rede kurzer sinn (le sens bref de longues réflexions) est le suivant. Vous, les jeunes gens, les hommes du XXe siècle, les hommes de l'avenir, si vous voulez vraiment accomplir votre destinée supérieure d'homme, vous devez avant tout vous libérer, premièrement de la superstition selon laquelle vous savez comment doit s'organiser la société humaine du futur, deuxièmement de la superstition du patriotisme, tchèque ou slave, troisièmement, de la superstition de la science, autrement dit de la confiance aveugle en tout ce que l'on vous transmet sous l'étiquette de la vérité scientifique, y compris les différentes théories économiques et socialistes, et, quatrièmement, vous libérer de la principale superstition, la source de tous les maux de notre temps, selon laquelle la religion a vécu et relève du passé. Quand vous serez libérés de ces superstitions, vous devrez avant tout vous efforcer d'étudier tout ce qui dans le domaine de la définition des fondements véritables, des fondements religieux de la vie, a été accompli par tous les plus grands penseurs du monde, et après avoir fait vôtre une vision du monde rationnelle et religieuse, vous devrez vous conformer à ces exigences non pas pour que vous, ou n'importe qui d'autre, alliez vers un but défini, mais afin d'accomplir votre destinée d'homme, qui, sans aucune doute, mène à un but qui nous est inconnu, mais qui est sans doute bon." Cet appel positif, teinté tout de même de doute, tranche avec l'aspect un peu désespérant que l'on retrouve dans ses romans. Une pensée positive s'exprime, qui met l'accent sur les dangers de la nature égoïste de l'homme et la possibilité, à travers la religion, au sens fort de relation de fraternité entre les hommes, de parvenir à endiguer, éradiquer, la guerre.

   Sa correspondance révèle une attention très forte aux aspects économiques - d'où son fort intérêt envers le socialisme - des programmes entrepris par de grands réformateurs comme GANDHI, non seulement une attention circonstancielle mais une forte considération supportée par une connaissance certaine du contenu de ces programmes. Dans le cadre de la Russie pré-révolutionnaire, où ses contacts avec des membres de la mouvance socialiste-anarchiste, TOLSTOÏ déploie une réflexion de fond que l'on ne met sans doute pas suffisamment en avant, lorsqu'on examine le contenu et l'impact de son oeuvre.

 

Léon TOLSTOÏ, Sur la non-violence et le patriotisme, Les Éditions de L'Herne, 2017.

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