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16 octobre 2019 3 16 /10 /octobre /2019 11:43

   Les pacifismes aux États-Unis sont liés depuis les origines à la religion et se sont développés en très grande partie dans un esprit religieux, contrairement en Europe. Que ce soit dans les communautés de base ou dans les organisations internationales, ces pacifismes s'expriment dans des cadres qui dépassent en importance leurs frères des autres continents. Des origines à la Guerre de Sécession au milieu des années 1860, pendant les deux guerres mondiales comme pendant la guerre froide et les guerres de Corée, du VietNam et du Golfe, ils pèsent sur les décisions des instances politiques et dans la manière de voir la guerre de l'ensemble de la société nord-américaine. Notre objet est bien, plus que de l'histoire proprement dite, de caractériser au plus près de la réalité ces pacifismes-là. Cela passe, notamment pour un public européen (et encore plus français) peu au fait des réalités des États-Unis, lesquelles sont rapportées pas suffisamment autre que sous l'angle ou le point de vue des médias de la côté Est des États-Unis, tout de même par un rappel de l'Histoire.

 

    Le pacifisme des groupes religieux qui émigrent vers cette sorte de Terre Promise que constitue à leurs yeux au XVIIe siècle cet immense continent y apportent leurs idées. Ces pacifismes originels nord-américains (Canada et États-Unis ne sont pas encore des entités séparées) constituent la reproduction des idées développées d'abord sur le Vieux Continent. Ils constituent une partie du bagage intellectuel et moral apportés à travers l'Océan en Amérique du Nord. Essentiellement, au XVI-XVIIe siècle, ce sont des groupes, considérés par beaucoup comme des sectes, de Mennonmites, d'Anabaptistes, de Quakers, qui traversent l'Océan, tous des enfants du puritanisme anglais, puis un demi-siècle plus tard, des Piétistes allemands, notamment des Dunkers-Moravian Churches, qui une fois établit dans les colonies, dotés de chartes ou non, laissent entrer à leur tour fin du XVIIIe siècle, d'autres groupes la plupart ne formant pas des sectes religieuses.

Il s'établit une sorte de rapport entre le degré et la qualité des persécutions religieuses en Europe, notamment des Pays-Bas, de l'Angleterre, de l'Écosse, de l'Allemagne et de France et la qualité et quantité des groupes qui s'établissent dans le Nouveau Monde. Ceci dans le temps, où périodes de tolérances et périodes de persécutions se succèdent, au gré de l'évolution des conflits au sein des sociétés de départ. Dans les moments de fortes persécutions à l'encontre d'une catégorie religieuse ou d'une autre, ces groupes - qui d'ailleurs en ont les ressources matérielles et morales - partent et fondent - au sens propre - des colonies, d'abord sur la côte, puis plus en profondeur à l'intérieur des terres. A l'occasion des tolérances ou même des protections religieuses et politiques, les groupes protestants ont le temps de "proliférer" sur le vieux continent, avant que la persécution ne s'abattent sur eux. Il s'établit entre les frères des deux rives de l'Atlantique une communauté d'éthique et d'intérêts qui influeront plus tard sur la destinée politique des différents États qui vont naitre sur la côte Est des futurs États-Unis, qui ne sont pour leurs débuts que des colonies hollandaises, anglaises et françaises, et (un peu) allemandes. La coloration du protestantisme qui s'établit dans ces terres nouvelles reflète celle née sur le Vieux Continent avant que les treize colonies, puis les États-Unis ne forgent leur propre Histoire. Ce sont toujours à partir des mêmes principes pacifistes - différents suivant les groupes - que naissent et se développent sur place des conceptions variées sur l'attitude face à la guerre, à l'État, au service dans les milices, sur l'objection de conscience et la liberté religieuse.

 

Protestantisme originel et développements différents

   Les origines du pacifisme nord-américain peuvent être retracées à partir de la Réforme protestante. LUTHER, après son appel de 1517 pour un retour aux prescriptions chrétiennes, accepte la permission de participation à la guerre à la commande de la loi. Et ce rejet du pacifisme est prôné également par son contemporain ZWINGLI, qui commence alors une réforme similaire dans la ville suisse de Zurich au début des années 1520, et par CALVIN, qui commence sa mission presbytarienne à Genève dans les années 1540. Le pacifisme chrétien est alors exclu d'une doctrine tenable pour l'ensemble des églises réformées dérivées de l'enseignement de LUTHER et de CALVIN, de même que dans l'Église d'Angleterre évoluant alors en Église anglicane. C'est à l'intérieur de ces Églises protestantes que naissent des groupes - Mennonites, Anabaptistes et Quakers qui affirment au contraire des visions autres des rapports entre les fidèles et les autorités politiques, ainsi d'ailleurs que des problèmes économiques et sociaux. Ces visions, nées dans ces groupes réformées, constituent quasiment des dissidences pacifistes, qui sont d'ailleurs d'abord isolées, puis combattues par les différentes nouvelles autorités religieuses.

   Des groupes animées d'une "vision anabaptiste" naissent en Rhénanie (révolte de Münster) et dans le canton de Berne au XVIe siècle. la majorité des anabaptistes ne suivent pas leurs frères et soeurs qui usent de violence, et aujourd'hui encore, ils constituent l'un des seuls groupes religieux au sein duquel on a toujours prôné la non-violence, mais plus encore la non-résistance au nom de l'amour de Dieu et du fait que son royaume n'est pas de ce monde. Mais quand on parle de ces groupes, il s'agit d'être précis, sous peine de confusion, surtout en Europe.

En premier lieu, les Anabaptistes dénient catégoriquement que le magistère officiel de leur pays aie une autorité quelconque en matière spirituelle. Prônant le baptême à l'âge adulte, au moment où l'individu peut effectivement se déterminer chrétien, les premiers groupes amorcent déjà la réflexion sur la séparation de l'Église et de l'État. Deuxièmement, ils estiment incompatibilité entre être chrétien et obéir à l'Église officielle. Aux yeux des Anabaptistes, participer à l'office de l'Église officielle, s'engager dans l'armée pour la guerre, participer au système judiciaire des châtiments et punitions est expressément interdit par le Christ. Le Sermon sur la Montagne constitue le texte cardinal de leur foi et supplante définitivement les enseignements de l'Ancien Testament (alors que l'Église catholique, rappelons-le se soutient à la fois de l'Ancien Testament, quoique bien réinterprété par rapport à la loi mosaïque juive et du Nouveau). Les Anabaptistes et leurs successeurs Mennonites s'appellent eux-même "défenseurs du christianisme" (defenseless christians). Il faut noter que si dans l'ensemble, ils adhèrent à la philosophie de nonresistance, maintes personnes et maints groupes ont eu des relations avec l'ensemble des groupes participant à la tragédie sanglante de Münster de 1534-1535, qui impriment dans l'Anabaptisme ensuite les stigmates de la révolution violente.

Il est encore difficile de dater la naissance de la Nonresistance anabaptiste, mais la philosophie d'ÉRASME et d'autres écrivains humanistes ont exercés une influence sur la pensée de Conrad GREBEL (1498-1526) et des frères suisses, qui marquent le début de l'Anabaptisme organisé. Ou il peut dériver plus tôt, de sectes médiévales, comme les Frères tchèques ou les Waldenses, qui partagent avec les anabaptistes leur anti-politique nonrésistance.

Ce qui distingue les Anabaptistes et, plus tard, les Mennonites, nommés ainsi de manière populaire par les Néerlandais, du nom d'un de leur plus célèbre prédicateur, Menno SIMONS, prêtre catholique hollandais converti à l'anabaptisme en 1536, du reste des protestants eux-mêmes, est bien leur refus de participation à la guerre et à la violence. Mais le problème de l'objection de conscience, étant donné le contexte, n'est encore que secondaire, même devant l'impôt qui sert explicitement à lever les troupes. Ce n'est que dans la communauté hutterite fondée dans les années 1530 en Moravie que le refus de payer les taxes ou de participer à la fabrication des armes se manifeste, alors que la communauté des Mennonites néerlandais trouve un compromis, garanti par Guillaume d'Orange en 1577, de l'exemption au service militaire en échange du paiement des taxes.

   L'attitude de ces groupes jugés subversifs attire sur eux une sauvage persécution, de la même manière de la part des Catholiques et des Protestants lorsqu'ils sont au pouvoir, en Suisse, en Allemagne et aux Pays-Bas, de manière quasi continue de 1527 jusqu'à la fin des années 1560. Et ceci d'autant plus que les autorités ne font guère la différence entre ces groupes pacifistes et leur environnement violent immédiat impliqué dans des révoltes. Ce n'est qu'au bout de cette période que, d'abord en Moravie et en Pologne, aux Pays-Bas et finalement dans les États allemands, que les Anabaptistes bénéficient d'une attitude plus tolérante. Dans le XVIIe siècle, c'est en Hollande que les Mennonites connaissent une sorte d'âge d'or, avec l'urbanisation et la prospérité matérielle. Du coup, les Mennonites hollandais contribuent petitement à l'émigration vers le Nouveau Monde, alors que culturellement l'acculturation dans la vie séculière constitue un insidieux danger pour leurs idéaux mêmes. Jusqu'au XVIIIe siècle, la profession de nonresistance, de non participation en fin de compte aux luttes pour les pouvoirs politiques favorise envers eux une tolérance d'autant plus forte, que les Mennonites sont d'excellents commerçants et de "bons" citoyens. C'est également parce que les descendants russes des Mennonites sont d'excellents fermiers que l'Empire russe leur garantit également une certaine tolérance. En Hollande, même la nonresistance est abandonnée par ces groupes dans la première moitié du XIXe siècle.

     Le pacifisme n'est finalement vivace sur le long terme que dans de petites groupes en Allemagne (où il disparait au XIXe siècle), comme dans de petites communautés en Suisse et en France. En Russie, où des Mennonites hollandais et des Hutterites réfugiés trouvent un foyer, il survit jusque dans la Russie communiste. Mais auparavant, l'évolution des autorités russes provoque moitié des années 1870, la grande émigration des Mennonites russes vers les États-Unis et le Canada.

 Au total, le pacifisme forme seulement une composante mineure dans le complexe des motivations des Mennonites de langue allemande - sauf pour les rigoureux Amish qui se séparent des autres tendances en Alsace, en Allemagne du Sud et en Suisse dans la moitié des années 1690 - qui pousse à l'émigration vers le Nouveau Monde, une migration commencée dix années auparavant et qui continue sporadiquement jusqu'au milieu du XXe siècle. La plus importante motivation est économique, le désir de nouveau territoires face à l'augmentation rapide de la population, et qui touche l'ensemble des groupes religieux, et de plus en plus à mesure qu'on avance dans le temps, en dehors des périodes de persécutions.

     Le premier mouvement d'émigration de sectes pacifistes est le fait non des Anabaptistes ou des Mennonites, mais des Quakers anglais, dont l'origine se situe au milieu du XVIIe siècle. Pour les précurseurs ou les premiers des Frères, ce n'est pas la légale injonction de ne pas participer au monde impur, mais plutôt une vue intuitive que la guerre et la violence sont mauvaises quand on veut aider la lumière du Christ d'éclairer le monde. La croyance en l'inadmissibilité de la guerre vient progressivement et la cristallisation finale du Testament Quaker de paix date de leur déclaration de janvier 1661 contre la prise d'armes pour l'avènement du Royaume de Dieu. Avec le temps, la diffusion de leur croyance dans tout ce qui deviendra le Commenwealth, prend son essor sous le leadership de George FOX (1624-1691). Avec la restauration de la monarchie des Stuart, vient une période de persécution des Quakers et autres religions non conformistes. En retour, les Quakers se sentent en état de guerre (Lamb's War) contre l'ensemble de la société. Les Quakers sont d'abord convaincus de l'imminence d'un nouvel âge historique, et demeurent optimiste dans leur combat, se déclarant en quelque sorte hors de ce monde (beaucoup de prières en cercle fermé) jusqu'à ce que dans la dernière décade du siècle, la garantie du Parlement (1689) de la tolérance religieuse les amène à abandonner l'idée du Lamb's War.

La divergence fondamentale d'avec les groupes de Mennonites et d'Anabaptistes est qu'il ne considère pas (plus) le monde comme irrémédiablement et complètement mauvais, n'adoptant pas leur attitude de Nonresistance. Au contraire, ils entendent combattre pour leur idéal de non-violence à l'intérieur des sociétés, là où ils se trouvent, jusqu'à participer à des instances gouvernementales, ce qu'en Grande Bretagne ils ne peuvent faire légalement avant le XIXe siècle. Ils ne peuvent finalement agir, personnellement et collectivement, dans un État que lorsqu'ils sont installés dans le Nouveau Monde, en Pennsylvanie, et à un moindre degré à Rhode Island.

Il faut beaucoup de temps en fait pour les principes Quaker soient solidement installés dans leur communauté. La vision apocalyptique des "Premières Prédécateurs de la Vérité" est remplacée graduellement, avec les écrits de Robert BARCLAY (1648-1690) (Apology of the True Christian Divinity, 1676), et plus tard de William PENN (1644-1718) et John BELLERS (1654-1725), par une élaboration thématique dans tous les domaines de la vie (spirituelle, économique, diplomatique, sociale...) qui laissent largement la place à des capacités d'action très larges pour les Frères. Jusqu'à prévoir, dans les textes l'attitude et l'action des sympathisants des Quakers, qui tout en adhérant à certains de leurs principes, leur insertion dans la vie de la Communauté. Cette capacité d'ouverture au monde et la volonté de le transformer en profondeur reste très présente sur tous les continents à l'heure actuelle. A partir de la fin de la fin du XVIIe siècle, existe une massive émigration des Quakers vers le Nouveau Monde en même temps qu'un enracinement en métropole, et les relations entre Quakers du Nouveau et ceux de l'Ancien Monde vont quasiment s'institutionnaliser.

    D'autres groupes religieux, perçus comme sectes sur le Vieux Continent, comme les Piétistes, s'inspirant de la pensée et de l'action de Jacob BOEHME (1575-1624), puis comme ceux de Dunkers allemands qui se nommeront fidèles de l'Église de Brethren, ceux, issus des Camisards Français, de la Communauté de l'Inspiration Vraie du leader Eberhard Ludwig GRUBER (1665-1728) et de Jonathan Friedrich ROCK (1687-1749), sans compter les membres du Moravian Catholic (1722)... émigrent eux aussi, avec la masse de Protestants sans religiosité particulière, vers le Nouveau Monde.   C'est véritablement une myriade de sectes, souvent farouchement indépendantes les unes des autres, se connaissant entre elles plus ou moins précisément, qui se retrouvent sur l'autre rive de l'Océan Atlantique, qui donnent une coloration toute particulière au pacifisme américain, influant plus ou moins au gré des circonstances et souvent, en fonction de leurs capacités morales et matérielles à s'établir solidement, les multiples groupes dominants dans les Treize Colonies... C'est, munis souvent d'idéologies très précises, et d'attitudes envers le monde profane, au rigorisme et au conservatisme très variables, que fleurissent ces sectes, qui réussissent plus ou moins bien à s'implanter.

 

Peter BROCK, Pacifism in the United States, from the colonial era to the first world war, Princeton University Press, 1968.

 

PAXUS

 

 

 

 

 

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19 juin 2019 3 19 /06 /juin /2019 17:42

    Toute étude sur un paysage pacifiste doit faire référence à un contexte culturel et politique qui dépasse, de manière variable suivant les pays, une simple opposition entre pacifistes et bellicistes. De fait, tout cela évoluant parfois énormément durant le conflit armé, ici en l'occurrence la première guerre mondiale, la très grande majorité de l'opinion publique, telle qu'elle s'exprime dans la presse ou dans les correspondances (notamment des soldats à leur famille), loin des flonflons patriotiques et nationalistes et des propagandes officielles (et même de certaines commémorations contemporaines), oscille entre passivité et accablement. Il est par exemple faux de présenter, avec un effet d'optique grossissant à l'extrême, la première guerre mondiale comme le heurt entre populations en proie à une fièvre nationaliste, ce qui expliquerait les destructions et les pertes humaines sans précédent...

 

      Dès les premiers jours de la guerre, tranquillité, incrédulité et stupeur... la surprise des populations comme des élites...

   Jean-Jacques BECKER (Les sociétés européennes et la guerre, Nanterre, Éditions Paris X, 1990) propose ainsi pour le très court été 1914, une chronologie en trois temps pour expliquer les comportements de la société française.

"Le premier stade est celui de la tranquillité, auquel succède celui de l'incrédulité et de la stupeur, pour enchaîner sur le stade de la résolution. Il serait possible, sans doute, d'objecter que l'incrédulité et la stupeur sont assez incompatibles avec la conviction que la guerre était inévitable depuis 1905, preuve que les comportements humaines sont toujours plus complexes dans l'immédiateté que ce qui l'historien perçoit avec un siècle de recul. Il n'empêche, les comportements sociaux de l'été 1914 ne doivent pas être lus à l'aune de ceux d'aujourd'hui. Point de notion de "démocratie participative" alors ; une unique source d'information par la presse, qui, même si elle connaît des tirages exceptionnels, ne concerne directement qu'une minorité de Français. Un système d'information du plus grand nombre, et notamment des ruraux, encore largement construit sur la rumeur bruissante des marchés et des champs de foire, lieux stratégiques de la diffusion des nouvelles, tout comme la "roulante" allait l'être dans la guerre des tranchées.

Les représentations mentales actuelles suggèrent que les opinions publiques ont eu leur mot à dire dans le déroulement des événements. Certains en font même un signe évident du consentement à la guerre. C'est être oublieux du simple enchaînement des faits.

La guerre s'impose aux opinions bien davantage qu'elles n'ont de prise sur elle. la guerre s'avance avant que les opinions publiques, dans leurs différentes composantes segmentées, puissent se solidariser, s'organiser et s'exprimer. Choqués au sens médical du terme, les opinions sont contraintes de s'adapter dans l'urgence et de réagir à une donnée qui s'impose à tous : la guerre est là. Méconnaitre cette dimension, c'est s'égarer sur bien des comportements de l'époque. Mais cette analyse oblige à comprendre les emboitements chronologiques entre certaines débats de l'année 1913 et la cascade d'événements du très court terme qui déferlent entre le 24 juillet et le 4 août 1914. En effet, dans cette décade tragique se concentrent les ingrédients de l'étrange alchimie qui produit l'acceptation de la guerre  par le plus grand nombre."

Toutes les familles politiques furent touchées par ce phénomène, y compris dans la mouvance pacifiste, qui n'est pas forcément la plus avertie quant à l'enchainement qui a lieu entre juillet et août 1914, ce qui produit d'ailleurs l'"étrange" comportement déjà signalé, celui d'un patriotisme pacifiste...

L'auteur  porte, pour bien comprendre la situation, son regard sur la famille politique qui mérite un examen particulier, la famille politique socialiste. "Lors du congrès socialiste de Bâle des 24 et 25 novembre 1912, les options sont clairement affichées. "J'appelle les vivants pour qu'ils se défendent contre le monstre qui parait à l'horizon", déclare Jaurès en parlant de la guerre. A Paris, du 14 au 16 juillet 1914, les socialistes français se déclarent favorables à une "grève générale simultanément et internationalement organisée dans les pays intéressés" pour empêcher la guerre. La stratégie des socialistes français consiste bien à faire pression sur le gouvernement en en appelant à l'opinion publique. Sans entrer dans le détail des analyses de chacun des dirigeants socialistes, le sentiment national n'est nié ni par Jean Jaurès, ni par Marcel Sembat. Jaurès affirme que la fonction des masses en démocratie est d'intimider les gouvernants. De ce point de vue, son assassinat le 31 juillet, par le Rémois Raoul Villain, désarçonne les socialistes français et facilite le ralliement à la guerre sur la base d'une défense patriotique.

En Allemagne, les socialistes constituent une puissance électorale réelle. Mais le SPD est divisé en courants opposés, entre les "centristes" de Kautsky et l'aile gauche groupée autour de Liebknecht et Luxembourg. Pourtant, ensemble, ils ont conscience que la défense du plus puissant mouvement socialiste d'Europe passe par la défense de l'Allemagne, ce qui structure aussi une part de leurs comportements et explique notamment le vote des crédits de guerre par certains d'entre eux. Aussi la famille politique la mieux placée, dans ses discours comme par son expérience militante, pour entraver la marche à la guerre, en accepte-t-elle aussi l'hypothèse.

    Au premier rang des préoccupations des Français, poursuit notre auteur, en ce mois de juillet 1914 se situent non par les événements internationaux, mais une affaire politico-privée bien connue. Le procès de Mme Caillaux, du 22 au 26 juillet, est bien davantage médiatisé que la crise austro-serbe. L'épouse en secondes noces du ministre des Finances en exercice, Joseph Caillaux, a tué Gaston Calmette, directeur du journal Le Figaro, dans la crainte que le quotidien ne divulgue des lettres privées rédigées avant son mariage. La crise internationale n'occupe véritablement la presse qu'à partir du 25 juillet. L'assassinat de Jaurès, le 31 juillet, est largement commenté et les premières affiches de la mobilisation sont apposées sur les murs français le 1er août à 17 heures. Malvy, ministre de l'intérieur, a beau écrire : "la mobilisation n'est pas la guerre. dans les circonstances présentes, elle apparait au contraire comme le meilleur moyen d'assurer la paix dans l'honneur", personne ne s'y trompe, surtout pas les mobilisés.

Au total pourtant, les opinions publiques européennes sont tout sauf enthousiasmés par la perspective d'un départ "la fleur au fusil". la complexité et la nuance prévalent, avec, cependant, l'identification possible d'une tendance à l'acceptation fataliste de la guerre au nom de la conviction partagée que chaque nation se sent attaquée. Cette résignation varie selon les États. En France ou en Belgique, le sentiment d'avoir été agressé débouche sur une unanimité complète sur le sentiment majoritaire qu'il faut en finir avec l'Allemagne. La psychose de guerre semble plus forte en Allemagne qu'en France, et a fortiori qu'en Grande Bretagne. En Russie, l'indifférence domine, mêlée au sentiment de subir la décision de dirigeants lointains et inconnus. Les catégories urbaines et éclairées manifestent leur sentiment antiallemand, en pillant précocement les magasins arborant une enseigne teutonne et en allant se faire bénir par le couple impérial lors d'une manifestation de masse le 2 août 1914. les ouvriers, pourtant peu favorables au régime, ne manifestent pas massivement contre la guerre. Les opposants légaux au régime du parti constitutionnel-démocrate (KD), se rallient à la guerre et au gouvernement. Mais les socialistes, mencheviks comme bolcheviks, votent tous contre les crédits de guerre. Que pense l'immense majorité des moujiks? Ils subissent incontestablement la mobilisation de mauvaise grâce et en se résignant à leur sort, bien que les sources manquent pour décrire plus précisément leurs comportements.

A Paris, le pavé des grands boulevards est occupé par une manifestation nationaliste le 29 juillet mais, le 27, les pacifistes ont été aussi nombreux. (...) Ces démonstrations (dans la capitale et en province) mériteraient d'être mieux analysées aujourd'hui. Pour le reste, les travaux de Jean-Jacques Becker, même s'ils doivent être affinés par des monographies urbaines et une meilleure approche des milieux ruraux, demeurent valides. Les campagnes reçoivent la déclaration de guerre avec consternation au bo milieu des gros travaux des champs de l'été. Sur le temps très court de quelques jours, la conviction d'être attaqué et d'avoir à se défendre débouche pourtant sur la "ferme résolution" qu'évoque l'historien Marc Bloch, mobilisé lui aussi.

Sous réserve d'inventaire, c'est sans doute dans l'Empire austro-hongrois que les sentiments guerriers sont les plus ouvertement exprimés, notamment à Vienne. En Allemagne, où l'attentat de Sarajevo est ressenti comme un défi aux familles régnantes, l'opinion souhaite une juste punition des assassins de François-Ferdinand et soutient, par voie de conséquence, l'allié austro-hongrois. "La Serbie doit mourir", proclame alors un slogan. Pourtant, sur le très court terme, les choses évoluent. Les discours guerriers sont forts lorsque l'opinion pense que la guerre ne va toucher que l'Autriche et la Serbie. Lorsque l'Allemagne est de plus en plus ouvertement concernée, les propos sont moins virulents. A Berlin aussi, des manifestations pacifistes se déroulent comme dans les grandes villes ouvrières (...). La gauche du SPD, autour de Rosa Luxembourg, joue un rôle important dans leur organisation. Le 28 juillet, près de cent mille personnes se rassemblent à Berlin pour manifester contre la guerre. Pourtant, les sentiments patriotiques semblent aussi plus enclins à se manifester qu'en France. Il reste bien des travaux à mener sur ces registres.

Les Britanniques ne réagissent pas tout à fait sur le même mode, ni selon la même chronologie. Les problèmes continentaux paraissent très éloignés de leurs préoccupations. L'Irlande à deux doigts de la guerre civile comme de graves questions sociales éloignent mentalement les Britanniques du continent. Pour l'opinion britannique, le véritable électrochoc résulte de l'invasion de la Belgique par les Allemands. Alors qu'environ cent mille manifestants protestent contre le risque de guerre le 2 août, l'opposition disparait lorsque la nouvelle de l'invasion de la Belgique est connue. (...)

La véritable clé de compréhension de cette acceptation se situe sans doute dans la représentation du temps de la guerre dans les opinions publiques, qui, à leurs yeux, doit être forcément un temps court. C'est bien dans cette perception/représentation d'un temps de guerre bref et donc compatible avec les activités normales d'une société, que la volonté d'en finir a pu jouer.

Il faut également, pour comprendre l'époque, ne pas projeter nos comportements contemporains sur ceux d'hier. Les société européennes d'i y a un siècle fonctionnent davantage sur les notions de devoirs que sur celles de droits. Leurs institutions - Église, Armée, mais aussi École et Justice - inculquent toutes l'obéissance et le respect des hiérarchies sociales. C'est derrière cette évidence que se trouve l'explication ultime de l'attitude des opinions publiques face à la guerre européenne d'août 1914.

Toute l'Europe, cependant, n'entre pas en guerre et il faut s'en souvenir également. Les rythmes du conflit sont pluriels. Angleterre, Belgique, Serbie, Autrice-Hongrie, Allemagne et Russie entrent en guerre dès août 1914. Les royaumes scandinaves n'y participent pas plus que celui des Pays-Bas. L'Italie et l'Empire Ottoman attendent 1915 pour se déclarer, la Roumanie et le Portugal, 1916. L'Espagne demeure à l'écart de la mêlée tout autant que la Suisse. Ces États neutres vont devenir des enjeux très importants pour les pays belligérants. Sur un tout autre plan s'impose un constat évident, bien qu'il soit rarement rappelé. A l'exception notable de la Serbie, qui se trouve au coeur même des débats, les États belligérants de 1914 sont les enfants chéris de la révolution industrielle. En un siècle de croissance, ils ont accumulé des richesses incroyables. Tous les niveaux de vie, même ceux des plus humbles, ont crû dans des proportions non négligeables. Ce fait n'a rien d'anodin. Il explique la possibilité de financer les lourds programmes lancés dans les dernières années du XIXe siècle et les premiers du XXe. La "révolution industrielle" est la véritable matrice de la Grande Guerre. C'est elle qui, à bien des égards, la rend possible."

   Le tableau général serait incomplet si on ne mentionnait pas les énormes progrès de planification de la mobilisation. En effet, des années avant 1914, les différentes bureaucraties européennes, ramifiant l'organisation de leurs territoires jusque dans les hameaux des campagnes, sous l'impulsion de ministères de la guerre particulièrement actifs, mais pas seulement, ont répertorié, fiché, classé les différentes parties des populations. Jusqu'aux transports des troupes et de l'armement, cette planification, dans l'ambiance de rumeurs de guerre qui n'ont pas cessé notamment depuis 1905, a permis cette rapide mobilisation des premiers jours de la guerre, plaçant sur pied de guerre des millions d'hommes aux différents emplacements prévus par les états-majors. C'est aussi l'activité particulièrement rapide et précise de tous les agents de l'État chargés de la mobilisation, qui a rendu la situation si imposante (au sens fort du mot)  à tous les esprits.

 

Le patriotisme des plus fervents esprits guerriers et des plus... convaincus des pacifistes...

  Dans son étude basée surtout sur la correspondance des soldats à leur famille, mais la confrontant à d'autres, menées sur des sources diverses, Frédéric ROUSSEAU, professeur agrégé d'histoire contemporaine à l'université Paul Valéry-Montpellier III, s'efforce de "penser le monde social en guerre". Son ouvrage, qui a le mérite d'ouvrir un chantier nouveau, celui de l'étude, sous forme parfois de monographie de la correspondance de soldats en guerre (que ce soit les deux guerres mondiales ou les guerres coloniales), permet de mieux cerner la sociologie et la psychologie de ceux qui obéissent et de ceux qui consentent, et notamment à travers leur origine et statut sociaux.

A partir, et en les dépassant, des études d'HIRSCHMAN et WRIGHT, respectivement économiste et sociologue américains, qui ont modélisé, le monde social, le premier dans une visée explicitement politique, celle de la réduction des causes de déclin pouvant affecter des firmes et des organisations, États compris, le second écrivant à propos des lendemains de la guerre du VietNam, Frédéric ROUSSEAU propose de décliner celui-ci en quatre points.

Rappelons simplement ici que Albert O. HISRCHMAN (Exit, Voice and Loyalty, Responses to Decline in Forms, Organizations and States, Cambridge; Massachusetts University Press, 1970), décrit un triptyque destiné à caractériser les différentes attitudes des acteurs sociaux en loyalty (loyauté/loyalisme), exit (la défection ou la désertion), et voice (de la prise de parole à la protestation), se concentrant surtout sur deux attitudes générées par le mécontentement du sujet, la défection (entendue comme fuit individuelle improductive) et la prise de parole (considérés au contraire comme un exercice public et créatif). Le sociologue Guy BAJOIT relève le caractère trop englobant de la notion de loyalty qui ne distingue pas les "fidèles" par conviction des "fidèles" par résignation, ajoutant une quatrième catégorie, celle de l'apathie. James D. WRIGHT (The Dissent of the Governed. Alienation and Democracy in America, 1976), de son côté, distingue trois segments ou fractions du monde social, au sein desquels se répartissent les consenters (les citoyens qui soutiennent par conviction ou par intérêt le pouvoir), les dissenters (les citoyens qui s'opposent au pouvoir) et les assenters (les citoyens qui ne partageant pas les croyances dans la légitimité du pouvoir ne croient pas non plus changer les choses et demeurent en conséquence, le plus possible, à l'écart du jeu politique).

     Frédéric ROUSSEAU entend rendre compte davantage de la complexité du monde social, entre déterminisme et plasticité, chaque acteur étant à la fois le produit de son milieu et influe à son tour sur ses déterminants. Il peut glisser, suivant les circonstances, d'une attitude à une autre, dans des limites qui varient, elles, tant en fonction de son expérience propre et de celle de la classe à laquelle il appartient. Des quatre points décrits : consentement, le fait essentiellement de dominants - a-sentement et a-senteurs, d'une fraction sociale nettement plus nombreuse et hétérogène - dissentiment et dissenteurs, formes de résistance au pouvoir réalisées par des acteurs de toute façon critiques envers le système social - dissidence et dissidents, d'une minorité possédant un capital militant et possédant des savoir-faire politiques, assumant les conséquence de leurs positions et de leurs actions, il s'agit surtout d'évaluer leurs forces respectives... "S'agissant de la Première guerre mondiale, écrit-il, un indice approximatif mais susceptible toutefois de donner des ordres de grandeur, nous est fourni par les archives du contrôle postal si délicates à exploiter." Il s'agit de dépasser à la fois la présentation officielle d'un certain consensus social face à la guerre et les présentations partisanes, notamment à travers la presse, qui tendent à survaloriser leurs propres forces. Mais de nombreuses difficultés d'interprétation existent. "De fait, les rapports des contrôleurs sont tributaires de ce que les soldats ont bien voulu confier à leurs correspondants et des attentes des contrôleurs eux-mêmes ; or, non seulement il faut que les soldats aient eu un avis sur les questions qui intéressent l'armée et les historiens ; mais il faut encore qu'ils l'aient exprimé ; et enfin que les contrôleurs aient sélectionnés cet avis comme caractéristique de ce qu'il convenait de relever. Si l'on conserve ces trois conditions en tête, il ressort des quelques tableaux récapitulatifs disponibles qu'en définitive très peu de soldats expriment un avis sur la guerre, sa conduite, l'avenir. Les "états récapitulatifs des divisions d'infanterie contrôlées" du 9 au 23 octobre 1918, à un moment donc, où le sort de la guerre est pour ainsi dire plié, où les poilus savent que la victoire ne peut plus échapper à leur camp, sont significatifs de ce point de vue. Pour un ensemble de 44 divisions, 111 484 lettres ont été ouvertes et contrôlées : sur ce nombre, 9 593 seulement évoquent clairement ou font allusion à l'armistice. (...). De ces données fort partielles, il ressort tout de même ce point : pour l'essentiel, la correspondance est peu porteuse de commentaires, d'idées sur la guerre, sa conduite, et la situation nationale et internationale. Il fait certes faire la part des pensées non exprimées, par autocensure ou crainte de la censure : mais un fait demeure incontournable : hors d'une frange pouvant évoluer entre 1% et 10%, les préoccupations exprimées dans les correspondances des soldats les plus ordinaires (paysans, artisans, employés de rang modeste) entre le front et l'arrière concernant quasi exclusivement la vie quotidienne, la santé, les enfants, la famille, les affaires de la ferme ou de la boutique laissées aux femmes. Une telle mise à distance de la guerre, de son évolution, de ses buts proches et lointains caractérise bien (...) la fraction des a-senteurs, indifférents aux analyses politiques et mettant une nette distance entre leur monde et ceux qui entendent s'exprimer "au nom de la patrie" ou exprimer "l'opinion publique". Il en va différemment chez les représentants des élites. Dans ces milieux, la politique et la guerre sont des sujets de réflexion, de conversation et d'échanges réguliers entre le front et l'arrière."

Notre auteur fait la comparaison entre ces résultats et ceux obtenus par Philippe BURRIN (La France à l'heure allemande, 1940-1944; Le Seuil, 1997) sur la seconde guerre mondiale, qui fournit des statistiques aussi éloquentes du mutisme des correspondances sur des sujets qui intéressent le plus le régime de la collaboration, l'occupant et les historiens.

"D'évidence, il ne faut pas tirer de ces proportions la conclusion que 90% des soldats de la Première guerre mondiale ou des Français de 1941-1942 formaient une masse absolument passive, apathique ou totalement désintéressée de la guerre et de la situation politique : toutefois ces données chiffrées pourraient accréditer l'idée qu'une assez large proportion des soldats et des gens ne discourent pas sans cesse de la guerre ou des événements internationaux, bien conscients qu'ils sont de ne pouvoir influer d'une quelconque manière sur leur cours." Même chez les "pacifistes", le découragement peut facilement prendre le dessus, devant la masse des événements et l'inertie dans la guerre. Car "ce faisant, ils reconnaissent implicitement leur position dominée. Ils laissent ce jeu-là et ces considérations à ceux qui "comptent" ou croient compter, et se préoccupent - logiquement - de ce qui leur parait essentiel."

"Au total, écrit dans ses dernière lignes notre auteur, et pour finit, cette appréhension sociohistorique de la société française confrontée à la Grande Guerre me conduit à formuler deux ultimes remarques, pour aujourd'hui et demain. D'un côté, et si l'on veut bien considérer qu'en cent ans, l'organisation et la structure de notre monde social a finalement relativement peu évolué, cela peut vouloir signifier que s'il survenait un nouveau choc de grande ampleur paraissant viser l'intégrité de la nation rien ne saurait empêcher une nouvelle mise en guerre de masse. Nu doute que les consentants se révéleraient aussi efficaces qu'ils ont su l'être en 1914. Les ressorts qui ont joué alors sont encore là, et peut-être même plus efficients encore qu'ils ne l'ont jamais été. D'un autre côté, notre cheminement entre altruicide et altruisme sur le champ de bataille nous permet, je crois, de réaffirmer ce fait : l'homme n'est pas forcément un loup pour l'homme."

Sans doute, faut-il ne pas laisser le dernier mot à une espérance un peu morale. Les mémoires collectives modifient aussi les comportements et du haut en bas de l'échelle sociale, on a bien conscience des effets de conflagrations de grande ampleur. Le monde a changé depuis un siècle, sans doute bien plus que les historiens ou les sociologues le conçoivent, et les valeurs et vertus d'obéissance qui ont su si bien mener aux boucheries, ne sont plus autant partagées qu'auparavant. Sans doute plus qu'hier, les gouvernants bellicistes ont-ils besoin de consenteurs et d'a-senteurs qui leur laissent les mains libres, ce qui devient de plus en plus compliqués pour eux...

 

Frédéric ROUSSEAU, 14-18, penser le patriotisme, Gallimard; 2018. François COCHET, La Grande Guerre, tempus, Perrin, 2018.

 

PAXUS

 

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26 avril 2019 5 26 /04 /avril /2019 12:26

    A partir de 1989, s'ouvre une période qu'il est encore difficile de caractériser, par manque de recul. C'est que l'incertitude ouverte par la décroissance concomitante des nationalismes et des puissances publiques, pourtant d'abord bien accueillie au départ par la plupart des mouvances pacifistes, est le fruit également d'une grande déconvenue : la fin d'un des blocs sur la planète ne suffit pas à garantir la paix. Bien au contraire, les chants du libéralisme triomphant deviennent bientôt des oraisons funèbres de la justice économique et de... la paix... L'impression de nouveauté radicale, comme l'écrit Yves SANTAMARIA, par l'écroulement des Twin Towers en septembre 2001. Avec la mise en musique sur-médiatisée d'actes de terrorisme, suivis (un peu vite) de désignation d'adversaires de la paix et de la sécurité internationale, vient un ère anxiogène pour de nombreuses populations, où l'insécurité tout court rejoint une insécurité économique de plus en plus vite, faite de délocalisations et de désindustrialisations massives aux États-Unis et en Europe et faites aussi de la formation d'un nouveau visage international qui voit l'émergence notamment de la Chine et de l'Inde... L'Europe occidentale, et l'Occident tout entier avec elle, est ressentie comme en perte de vitesse dans la marche du monde, et ce d'autant plus que "surgissent" de nombreux conflits armés épars sur la planète, dont les acteurs ne sont plus aussi discernables et contrôlables que durant la guerre froide et pendant l'existence de cette fameuse "coupure" Est-Ouest.

  Même si l'heure est à la réduction des budgets militaires et du format des armées, qui semblent plus dû d'ailleurs à une volonté d'amaigrissement des États (question de la dette publique) qu'à une réelle politique de paix, alors même que décidément les questions de guerre et de paix - à part les conflits très proches comme en ex-Yougoslavie ou en Crimée  - ne passionnent en France ni l'opinion publique ni l'ensemble de la classe politique, s'installe le sentiment d'occasions manquées pour les peuples et les États pour récolter de réels dividendes de la paix...

  Plusieurs actualités mobilisent après 1989 les différentes composantes du paysage pacifiste français, qui se positionnent et agissent alors de manière relativement dispersées, et surtout dans une faiblesse croissante, faiblesse qui ne la touche pas seulement, mais l'ensemble des mouvements associatifs et jusqu'aux forces politiques qui structuraient depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le paysage politique en France.

- Parmi les dividendes attendus de la paix figurent en premier lieu le devenir des armées. Partout en Europe et aux États-Unis, se réalisent des réductions d'effectifs, des suppressions ou suspensions du service militaire, abandons de casernements qui vont dans le sens d'une professionnalisation des outils militaires. Si ces réductions touchent également l'industrie d'armement, dont nombre d'entreprises entrent en "crise" et en restructuration, il s'agit surtout de changement de paradigme dans la fourniture des théâtres d'opération militaire, l'accent étant mis à la fois sur les engins autonomes (missiles notamment, mais aussi éléments terrestres...), sur le développement des armes légères et sur... l'arsenal de répressions des mouvements de contestation partout dans le monde. La suspension du service militaire en France (1996) a pour premier effet le changement de mode de recrutement - progressivement d'ailleurs et sur la lancée d'une évolution qui remontent à plusieurs décennies - et... l'extinction de nombreux foyers de contestation de l'armée, aux premiers chefs le mouvement des comités de soldats qui abandonnent toutes analyses politiques pour se concentrer sur le niveau de vie du soldat, et le mouvement des objecteurs de conscience et des insoumis qui, par ailleurs donnait une part non négligeable des moyens humains de très nombreuses associatifs (via le service civil...)... Mais ces dividendes de la paix, que d'aucuns qui criaient un peu vite victoire - comme ceux qui prenaient triomphalement des pierres du Mur de Berlin, et qui déchantèrent quand ils virent que la chute des régimes à l'Est était vite suivi d'un véritable pillage économique - pensaient qu'ils allaient s'accentuer...

- La première guerre du Golfe (1991) voit de plus une coalition internationale menée par les États-Unis prendre le pas sur l'Organisation des Nations Unies qui, logiquement, aurait pu être le moteur de ces dividendes de la paix...

- Les guerres qui secouent les territoires de l'ex-Yougoslavie, la question bosniaque, divisent la mouvance pacifiste, entre tenants de la paix à tout prix traditionnels et partisans d'une intervention (même jusqu'aux mouvements non-violents...). Au lieu de manifestations derrière des banderoles "Paix en Bosnie", on assiste plutôt à un affrontement entre deux types d'interventionnisme, et d'une véritable division entre pro-serbes et pro-croates, la problématique se répercutant sur l'attitude à avoir face à l'Islam, dont l'extrême droite affirme qu'elle veut prendre la place de la Chrétienté en Europe... Questions humanitaires et questions politiques se télescopent au point d'une difficulté réelle à comprendre les positions des uns et des autres... Le droit d'ingérence devient une notion clé de ce débat, où gauches et droites ne forment plus entre elles des lignes de démarcation claire.

- Les attentats aux États-Unis de septembre 2001 achèvent de déstabiliser l'ensemble du paysage pacifiste français, suivant les analyses divergentes que l'on peut faire face au terrorisme et surtout de son association avec le monde musulman, et notamment l'Irak, sorte de bouc émissaire international, où l'on voit une partie de la gauche (communistes...) se rallier à la politique américaine et une partie de la droite, notamment au nom des intérêts divergents entre Vieux et Nouveau Continent, combattre cette guerre du Golfe...

  Seul pôle sans doute à résister à une certaine déliquescence idéologique, une mouvance, fortement présente auparavant au CODENE, participe à l'altermondialisme, où se retrouvent d'ailleurs parfois des frères auparavant ennemis (PCF, éléments du mouvement de la paix, CFDT, CGT, éléments du CODENE, extrême gauche), dans de nombreux forums internationaux. Des structures comme le CEDETIM, partie prenante d'ATTAC, jouent un rôle décisif en France dans la popularisation - qui mord d'ailleurs sur l'ensemble de l'opinion publique - d'une redistribution des cartes socio-politiques et économiques non seulement entre Nord et Sud, mais surtout à l'intérieur de tous les pays, entre forces populaires et entreprises capitalistes. Même s'il existe des ambiguïtés à l'intérieur des organisations qui soutiennent l'altermondialisme (et notamment à propos des Musulmans, mais aussi en ce qui concerne la nature du libéralisme...), l'image de l'altermondialisme demeure bonne. Cette opinion publique, comme l'écrit Yves SANTAMARIA, partage le "refus des guerres" dont elle fait un attribut caractéristique - même si c'est évidemment réducteur - de l'extrême gauche, en tout cas de l'ensemble des mouvements de contestation, qui se réunissent parfois sur le plateau du Larzac, véritable symbole de toutes les résistances au capitalisme destructeur... d'emplois et de l'environnement. Mais aujourd'hui comme hier, et même plus qu'hier, les capacités de mobilisation à propos d'objectifs fédérateurs peinent à dissimuler l'absence de lignes directrices communes, et notamment en matière de défense nationale et de défense européenne. C'est probablement la faiblesse de propositions alternatives aux luttes (tendancieuses) des États contre le terrorisme, au chaos mondial issu de la dissolution des bloc - et face à un certain repli culturel de fractions larges, notamment celles des populations mises en insécurité économique -, qui obère toute capacité de mobilisation réelle non seulement sur le plan des faits (peu de manifs réussies, sauf celle... contre l'accession de l'extrême droite au pouvoir), mais également sur le plan des idées...

Bien entendu, un certain état du paysage pacifiste français de la fin des années 2000-2010, ne signifie pas que le pacifisme ait dit son dernier mot sur les affaires du monde.

 

PAXUS

 

Yves SANTAMARIA, La pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

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19 mars 2019 2 19 /03 /mars /2019 09:27

   Si la période de plus de dix ans (entre 1975-1989) qui selon Yves SANTAMARIA part de cette société de la moitié des années 1970 qui a intégré les bouleversements de mai 1968, et qui s'éloigne définitivement de perspectives de changements radicaux et encore plus révolutionnaires, et va jusqu'à la chute du mur de Berlin, la fin d'une certaine hégémonie communiste dans le paysage pacifiste français, peut comme toujours être sujet de discussion, elle constitue un point de vue commode pour constater l'éclatement du pacifisme, jusqu'à la contestation même du pacifisme au sein des mouvements de paix. Ensuite, c'est-à-dire jusqu'à maintenant, les cartes sont complètement rebattues en son sein, et son influence sur les politiques de défense et d'armement ramenée au minimum.

   Si lors de réelles menaces de guerre et pendant les guerres même, le mouvement pacifisme conserve, malgré toutes les répressions et toutes les censures, une influence de puissance variable mais réelle, que ce soit dans les mentalités et l'opinion publique ou en par des organisations structurées, motivées et combatives, il en est plus de même en temps de paix, de stabilisation des situations internationales, même si cette paix est toujours fragile. Et les peurs qui mobilisent ne sont plus les mêmes : il s'agit plus d'instabilité sociale interne, de montées de mouvements sociaux, d'obnubilation des esprits sur des terrorismes (qui semblent plus terroriser les autorités que les populations...)...

   Une opinion fortement répandue, et qui ne donne évidemment pas prise aux activités pacifistes massives, est que la France est désormais doublement en sécurité, sa suprématie étant garantie en Europe par la division de l'Allemagne et sa défense étant assurée au sein de l'OTAN face à l'URSS, qui par ailleurs donne des signes d'éloignement d'une rhétorique agressive par rapport aux pays capitalistes. Non que les débats sur l'arme nucléaire ait cessé, surtout à gauche, au sein du Parti Socialiste, non que la jeunesse soit moins sensible, bien au contraire, (surtout la jeunesse étudiante) qu'auparavant aux vicissitudes qui l'attend dans le service militaire, dont on se demande à quoi il peut servir, le temps des armées massives étant bel et bien révolus, non encore que des débats n'existent plus quant à plusieurs aspects de la présence de l'armée dans la société. Il y a bien constitution d'un bloc des anti-nucléaires regroupant la vieille garde SFIO et de nouveaux adhérents, qui freine d'ailleurs l'évolution du parti socialiste, qui veut se doter d'une philosophie de parti de gouvernement plus que parti du changement radical. Il y a bien un climat de fronde au sein de la jeunesse, qui de contestations des réformes universitaires au refus de la réforme des sursis au service militaire, s'exprime sous des formes multiples, dont la révolte violente, même si elle est mise en musique par la grande presse, n'est qu'une extrême minorité, malgré l'existence d'un terrorisme dit rouge qui sévit surtout en Italie et en Allemagne. Il y a bien dans les mouvements dits sociaux qui grandissent en considération au diapason du déclin d'une classe ouvrière cultivée par le Parti Communiste, des revendications touchant au domaine de la sécurité, de la guerre et de la paix : rassemblements du Larzac contre l'extension du camp militaire, manifs souvent petites mais fréquentes contre les ventes d'armement ou les essais nucléaires, contestation de ce que maints enseignants nomment militarisation de l'éducation nationale, appels au soutien aux objecteurs de conscience qui refusent le service civil tel qu'il est (deux ans au lieu d'un, et cantonnement à l'Office National des Forêts...) lequel provoquent parfois des soutiens massifs dans les milieux à gauche, les mouvements chrétiens et les syndicats, sans compter une large frange sympathisante du monde associatif.

 

Un paysage définitivement changé.

Bien avant le mouvement provoqué par la double décision de l'OTAN du 12 décembre 1979, d'installation des euromissiles, où la France n'est pas directement concernée (pas d'implantations sur son sol), en "réponse" à la modernisation des missiles SS 20 installés dans les pays de l'Est, un changement progressif mais tenace s'opère au sein du paysage pacifiste. Qui aboutit au déclin du Mouvement de la paix, malgré un "Appel des Cent" (1982) qui se veut plus large que la mouvance communiste, à l'activisme grandissant d'une partie du monde associatif mettant en oeuvre (dans beaucoup de sens...) les objecteurs de conscience toujours plus nombreux et au regroupement dès 1979 d'un certain nombre d'organisations (PSU, MDPL, Non-violents, mais aussi de groupes actifs quoique très petits - on pense notamment à La Forge, Centre de documentation et de formation sur la défense, qui en constitue avec le collectif Cedetim des intellectuels anti-impérialistes d'inspiration marxiste, la cheville ouvrière), au sein d'un Comité pour le Désarmement nucléaire en Europe créé en bonne et due forme en novembre 1981. Cette convergence dans ce CODENE, de nombreux éléments du pacifisme prend d'ailleurs de l'ampleur dans le temps jusqu'à l'effondrement du mur de Berlin en 1989, face à une Union Pacifiste de France à l'activité devenue un brin rachitique et à une Ligue Communiste Révolutionnaire, qui refuse à la fois de s'intégrer dans le Mouvement de la paix et  dans ce CODENE trop sensible à ses yeux aux problématiques de la défense, qui n'est finalement pour elle que la défense du système capitaliste... Pendant toute la durée de ce qu'on appelle alors le mouvement anti-missiles, bien plus important en République Fédérale Allemande, en Grande Bretagne ou même en Italie, la bipolarité Mouvement de la paix/CODENE s'exprime non seulement dans des divergences d'analyse importantes, dans des activités séparées et dans les différentes réunions internationales des mouvements de paix européens, et cela parfois de manière vive. Cette bipolarité n'empêche pas de s'exprimer d'ailleurs d'autres groupes qui agissent de manière autonome, que ce soit dans la mouvance non-violente (où un Appel du Larzac sera un temps diffusé...) ou dans les milieux d'extrême gauche, et qui formulent eux aussi des analyses différentes. L'appui de la CFDT au CODENE EN 1983, sous forme d'une adhésion d'ailleurs formelle à l'Appel du CODENE, donne à ce regroupement associatif un poids plus important face à la traditionnelle machine pacifiste du Mouvement de la paix, tant dans la presse qu'au plan des relations internationales des mouvements de paix. C'est que le CODENE développe une thématique sur la défense, à plusieurs volets, qui est aussi une analyse de la situation internationale, toutes deux n'étant pas sujettes à des accusations de duplicité ou de sympathie particulière envers l'Union Soviétique (soutien des mouvements de contestation à l'Est, envers Solidarnosc en Pologne par exemple), et offrant même un pluralisme au sein de ses moyens d'expression sur de nombreux sujets, au diapason de plus d'une grande partie des mouvements d'objecteurs de conscience. Même si au haut niveau, la hiérarchie catholique comme les grands médias chrétiens (protestants comme catholiques) ne se désolidarise que timidement de la politique de défense nucléaire (un peu plus des ventes d'armes...), de très nombreux groupes de base de deux confessions chrétiennes se montrent actifs au sein des comités locaux du CODENE... L'ampleur du mouvement de paix en Europe est tel que la position de l'OTAN de ne pas implanter finalement de nouveaux missiles à l'Ouest, comme d'ailleurs de manière générale l'effondrement des régimes totalitaires "communistes" à l'Est, pu être revendiquée comme sa victoire au début des années 1990. Il est vrai que malgré la grande défaite des pacifistes en général au sein du Parti socialiste qui se rallie à l'armée nucléaire, le mouvement général d'opinion contre les euromissiles figure de phénomène massif, le dernier observé à ce jour en Occident, concernant les questions de guerre et de paix. Le fait même que la problématique du CODENE, entre autres, est de se situer dans la défense d'un politique de paix et de ne pas se réclamer d'un pacifisme trop décrié dans la société française qui n'a pas perdu la mémoire de l'attitude des pays européens face à l'Allemagne cinquante ans plus tôt. Se baptisant Mouvement de paix et non mouvement pacifiste, le CODENE, dont les options sont relayées tant bien que mal de manière importante sinon dans la presse, du moins dans les relais d'opinion politiques et syndicaux livre une analyse, cela au gré notamment de la parution du Bulletin du CODENE, qui refuse de prendre parti par la défense d'une Europe capitaliste comme de soutenir la "politique de paix" de l'Union Soviétique. Pour faire place à une contestation plutôt radicale du militarisme et de la militarisation, comme de tous les impérialismes, y compris français.

 

Une nouvelle donne intellectuelle

   Avec l'effondrement des régimes "communistes" à l'Est, s'installe une nouvelle donne politique et stratégique en Europe. Et même si le Mouvement de la paix perd ensuite définitivement de son importance, à l'aune de celle du Parti Communiste, et même si les activités du CODENE périclitent fortement, les problématiques de paix ne peuvent plus relever simplement du refus de la guerre ou même de l'antimilitarisme. Même si également la réforme du service civil et plus encore la suspension du service militaire, éteint en quelque sorte la source d'une contestation de la jeunesse (tarissant d'ailleurs du même coup les forces vives d'une grande partie du tissu associatif), l'exposé des problématiques de paix, dans des cercles qui se spécialisent, prennent beaucoup plus en compte qu'auparavant, outre l'obligation formulée de recourir à la guerre, les questions de justice sociale et économique comme celles du fonctionnement politique des sociétés. Alors qu'auparavant, on pouvait sans sourciller, à propos d'un danger de guerre, mobiliser uniquement sur ce danger immédiat, et cela d'ailleurs avec une certaine efficacité, on ne peut plus, comme la crise des Balkans, la guerre au Kosovo... l'ont montré, formuler des propositions pacifistes sans leur adjoindre obligatoirement les conditions nécessaires à une véritable pacification et même au-delà, avec une réflexion à terme sur l'évolution des sociétés concernées par le conflit armé, de penser la paix et la guerre non plus en terme de tout ou rien mais selon des principe, présentés plus "absolus", la justice, le respect des droits de l'homme, la démocratie... Si nombre d'intellectuels continuent de soutenir l'Union Pacifiste comme journal ou des organisations qui clament la nécessité de la paix, qu'ils soient formés ad hoc ou faire partie d'une longue tradition pacifiste, l'exigence de l'opinion publique comme celle des instances qui mènent un combat contre la guerre est de réfléchir aux conditions mêmes de la paix, à court, moyen et long terme. Si auparavant, les analyses sur ces conditions existaient (notamment dans l'entre-deux-guerres mondiales), elles sont maintenant le support obligatoire d'une campagne pour la paix digne de ce nom.

 

Des menaces de crise et de guerre instrumentalisées

    Le climat général, alors que la guerre en Europe - à tort ou à raison - apparait à l'ensemble de la population comme une perspective très improbable, est aux clameurs de crise - réelle du capitalisme, supposée des sociétés face à des terrorismes et des crimes particulièrement bien mis en scène par des mass-médias. La montée du chômage de masse permanent, la mise en cause de nombreuses conquêtes sociales constituent des facteurs d'insécurité réelle, camouflée à bien des égards par des insécurités dues à des violences physiques (que ce soit dans les "banlieues" ou au gré de crimes spectaculaires). Dans ce climat d'insécurité, si les menaces proprement militaires sont réelles (décrochages de la défense de l'Europe par les États-Unis ou à l'inverse - c'est selon l'analyse -main-mise par l'intermédiaire de nouvelles installations militaires, d'où la crise des euromissiles), les mouvements de paix en Europe, moins en France, notamment parce que leurs acteurs sont souvent des contestataires de l'ordre établi ou du libéralisme qui s'installe, connaissent des montées en puissance inédites depuis les grandes manifestations d'après-guerre contre les armements nucléaires. Ces mêmes mouvements contestent également la montée d'instruments policiers tendant à contrôler non seulement les organisations d'extrême gauche ou d'extrême droite, mais aussi l'ensemble des populations. Ils contestent l'instrumentalisation par les États des menaces externes (mais également de leurs ramifications intérieures) afin, jouant notamment sur la peur, de renforcer leur arsenal policier de contrôle social.

 

Une nouvelle façon d'agir pour la paix

   Alors que beaucoup auparavant menaient un combat pour empêcher la guerre, dans maintes circonstances, surtout au nom des malheurs et des fausses solutions qu'elle apporte, avec la crise des euromissiles nait une prise de conscience de plus en plus de citoyens que permettre la pérennité de la paix passe par une implication sur les questions de défense, alors que s'éloigne de plus en plus les perspectives révolutionnaires un court instant ravivées (mais n'était-ce qu'une illusion...) pour faire place à des activités, multiformes qui ne concernent pas directement la problématique de la guerre, qui entendent peser sur les choix politiques de défense, non seulement du pays auquel on appartient, mais également à ceux qui mettent en cause les perspectives de paix et de prospérité dans le monde. La crise des euromissiles tend à fédérer nombre de ceux qui s'étaient déjà engagés dans d'autres combats, de manière séparés le plus souvent, que ce soit pour une autre agriculture, une autre approche du Tiers-Monde, une autre façon de vivre en société... Alors que des manifestations massives et des initiatives se multiplient en Europe, le cas de la France reste particulier, où la défense et les relations internationales paraissent d'un domaine réservé, inaccessible aux citoyens "ordinaires, et dont les spécialistes reconnus ne peuvent être qu'issus du milieu militaire ou ne doivent que s'adresser qu'à ce dernier. Alors que nombre d'associations sont reconnues partout en Europe, issues d'initiatives civiles, on ne reconnait pas en France la qualité d'intervention aux organismes, qui, dans les années 1980 se multiplient, réclament avoir droit d'influer sur les choix de défense. Ni le CODENE, ni le Mouvement de la paix, ni l'Appel des Cent d'ailleurs ne bénéficient de la même attention des médias et des responsables politiques que les organisations allemandes ou néerlandaises correspondantes... Leurs moyens sont d'ailleurs faibles en comparaison des organisations de masse britanniques ou même d'Espagne et d'Italie, ne bénéficiant - et cela s'arrête bientôt avec la suspension prochaine du service militaire - que d'un élan important d'une partie de la jeunesse directement concernée par celui-ci, dont une partie - qui reste minoritaire -  s'oriente directement vers l'objection de conscience. Ceux-ci "bénéficient" d'un statut qui permet à beaucoup, de manière légale ou illégale, de s'engager dans ces associations dont beaucoup se retrouvent solidaires ou directement engagées dans le nouveau mouvement de paix.

      Une enquête de 1984 parue dans Le Monde diplomatique, permet de cerner les contours et les moyens de ces mouvements de paix, alors en pleine activité. Les auteurs de l'enquête indiquent que, dans le grand mouvement de contestation de l'implantation des Pershing américains et des SS20 soviétiques qui traversent alors nombre de pays européens, "la France est moins touchée".

"La campagne menée par le Mouvement de la paix a certainement obtenu un résultat honorable, mais il semble que les gros bataillons des militants cégétistes et communistes aient été mobilisés. Il serait sans doute exagéré de dire que cette campagne a réellement diffusé, dans la population, le message du pacifisme. Plusieurs raisons ont été avancées pour expliquer cette réticence des Français : le mauvais souvenir laissé par la capitulation de Munich, la méfiance à l'égard de l'Union soviétique et du parti communiste, le large consensus existant entre les formations politiques sur la dissuasion nucléaire, le manque de crédibilité des solutions de rechange pour assurer la défense... Il faut aussi tenir compte des traits particuliers du "mouvement de paix" français, qui se caractérise d'abord par son hétérogénéité. (...). Une enquête récente, menée par le Centre d'étude de défense et de sécurité internationale de Grenoble (CEDSI), à laquelle ont volontiers participé 59 groupes représentant toutes les composantes du "mouvement de paix" - et notamment l'Union Pacifiste de France, Résistance internationale des femmes à la guerre, Pax Christi, le PSU, le MAN, le MDPL, le MIR (voir les articles à ces noms...), le Mouvement de la paix, le Mouvement des Objecteurs de Conscience (MOC), les Verts, Femmes pour la paix, le CODENE, le Cun du Larzac... a mis en évidence deux autres caractéristiques : le manque d'organisation et de moyens, une trop grande diversité des thèmes et l'absence d'un projet commun. La plupart des groupes étudiés relèvent naturellement de la loi 1901 sur les associations. certains se classent à la rubrique partis politiques, mais il est très révélateur qu'un nom appréciable de réponses fassent état d'association de fait et de collectifs. 8 groupes seulement disposent d'un permanent au moins (...). IL est particulièrement difficile d'obtenir le nombre des membres. (...) Au total, il ne semble pas que le nombre d'adhérents aux groupes qui appartiennent au "mouvement de paix" excède 25 à 30 000 personnes. A propos des ressources, on enregistre une forte réticence pour répondre (c'est-à-dire, selon nous que la plupart de ces associations... ne le savent pas eux-mêmes, faisant appel aux bonnes volontés ad hoc, lors des actions, et reposant sur énormément de bénévolat...) (...) Il s'agit pour l'essentiel des cotisations, de subventions et de ventes de publications. Le "mouvement de paix" français est pauvre et il est extérieur à l'univers marchand. Actuellement, un besoin d'organisation est ressenti. Mais s'il existe bien des fédérations ou des collectifs d'association - le CODENE, la plate-forme Objection, la Fédération artisanale et artisans de la paix, - les 59 groupes ont de grandes difficultés à avoir une action commune. (...) Contrairement à ce qui se passe notamment en République Fédérale d'Allemagne ou au Royaume Uni, les relations des pacifistes avec les syndicats sont limitées. (...). Inversement, sauf peut-être la CFDT, les syndicats ne semblent pas intéressés par ces groupes quand ils ne les contrôlent pas." (...). Les enquêteurs mentionnent également que "les pacifistes français paraissent internationalement bien isolés, peut-être parce que leur mouvement est trop faible pour dialoguer avec des puissantes organisations. A noter qu'après 1984, de nombreux liens se tissent entre membres du CODENE et acteurs majeurs de mouvements de paix en Europe, lors de diverses rencontres, manifestations, actions, qui tentent de faire pièce aux moyens somme toute plus important du Mouvement de la paix, en faisant valoir notamment les divers soutiens apportés aux mouvements dissidents à l'Est (Solidarnosc en Pologne notamment) : clairement il s'agit de bâtir un mouvement indépendant de paix... "Plusieurs organisations, mentionnent encore les enquêteurs, ont pour objectif la recherche, la formation et l'information (ARESPA, Cun du Larzac, Défense et Paix, La Forge notamment). Il n'existe pas moins de 16 centres de documentation et 35 revues et journaux, dont les plus importants sont Alternatives non violentes, Non-violence politique, Élan, L'Union pacifiste, le Bulletin du CODENE, Les Cahiers de la réconciliation, le Journal de la Paix, Alerte atomique. Les modalités d'action du "mouvement de paix" en France sont très diversifiées grève de l'impôt, pétitions, journées d'initiation, cycle de formation, campagnes nationales, jeûnes, heures de silence, défilés silencieux, théâtre, disques, conférences, débats, poésies, chantiers 'de service civil notamment, devons-nous préciser), stages, films, animations musicales, candidatures aux élections, actions auprès des médias, tracts, livres, etc. (...) Le désarmement est bien sûr au centre du discours du "mouvement de paix" français qui développe aussi, avec une particulière insistance, d'autres thèmes, notamment le changement de société et celui du statut des militaires (droit du soldat, objection, service civil)...."

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Défense de l'Europe ou défense européenne? Actes du colloque des 20 & 21 janvier 1989, Damoclès (CDRPC), 1989. Daniel COLARD, Jacques FONTANEL et Jean-François GUILHAUDIS, Enquête sur le "mouvement de paix", Le Monde diplomatique, Février 1984.

 

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14 février 2019 4 14 /02 /février /2019 10:11

    Dans sa périodisation de l'histoire du pacifisme en France, Yves SANTAMARIA fait des années 1962-1974 le moment où les forces socio-politiques se polarisent, en une sorte de guerre par procuration, dans les choix géopolitiques et surtout idéologiques. Il est vrai que ces années correspondent à une période de fortes tensions entre Etats-Unis et Union Soviétique, au sortir de la crise de Cuba qui ne laisse que peu de traces dans la mémoire collective française, à l'inverse des moments d'émotions pendant la crise elle-même. La guerre du VietNam étant le point focal de cet affrontement, et les événements de 1974, avec les campagnes antimilitaristes marquant un tournant en France dans le paysage pacifiste. Mais on peut se poser la question si une autre périodisation n'est pas possible, prenant en compte plus profondément l'évolution réelle des relations soviéto-américaines - quoique l'opinion publique française semblant prendre une décennie de retard dans l'appréciation de celles-ci, perception atypique en Europe tant la prose sur l'indépendance nationale prend le pas sur toutes les autres analyses.

Et surtout en France, les années 1958 et 1968 sont marquées par des changements profonds dans la société : les événements de 1958 ouvrant une période institutionnelle obligeant tous, y compris les pacifistes, à se positionner différemment et les événements de 1968, sur le plan des relations entre personne (rapport d'autorité, rôle des femmes, renouveau de la "question sociale") définissant bien un avant et un après dans les conceptions du pacifisme lui-même. On ne pouvait pas penser avant 1958 les questions de guerre et de paix sans poser la problématique coloniale  ; on ne peut plus penser après 1968 le pacifisme sans poser la question de l'évolution même de la civilisation et de la société dans son ensemble, et surtout de la place de l'armée dans la société.

Compte tenu justement de la spécificité française des rapports de force, avec un mouvement communiste encore très important, compte tenu du détachement de l'enchaînement des événements en France d'un contexte international perçu avec un certain décalage, on serait plus enclin à une périodisation 1958-1968, mais effectivement, ce n'est qu'en 1974, qui est aussi l'année de l'échec électoral de l'union de la gauche, que les problématiques françaises rejoignent les problématiques européennes et mondiales, avec l'arrivée notamment d'une politique libérale sur le plan économique. Une sorte de désenchantement sur la problématique d'un changement socio-politique d'ampleur fait alors place effectivement à d'autres perceptions des questions de guerre et de paix, dans un paysage pacifiste somme toute bien plus éclaté qu'auparavant...

 

Un paysage pacifiste éclaté, une opinion guère mobilisée...

   Chaque fraction de la mouvance qu'on devrait plutôt appeler alors, mouvance de la paix plutôt que mouvance pacifiste proprement dite, tant certaines composants émettent des conditions parfois restreintes, parfois plus large, à l'exercice du combat pour la paix. Pour beaucoup, la paix en soit ne suffit pas, elle ne peut exister qu'avec d'autres éléments à prendre en considération, l'indépendance ou la justice. Et cela pour des composantes parfois opposées idéologiquement, chrétiens et communistes, socialistes et "apolitiques" ou anarchistes... De la crise des fusées de Cuba à la guerre du Viet-Nam, l'éventail des réactions des pacifistes est large, même si par ailleurs, surtout avant 1968, années charnière s'il en est, ils demeurent toujours minoritaires ou même très minoritaires dans l'opinion publique. Même les catholiques dont le Pape produit son encyclique Pacem in Terris, ne sont guère mobilisés, même les adhérents au Parti Communiste ne font de la paix - même au plus fort de la propagande soviétique et du Mouvement de la paix, n'en font une cause majeure. Alors que la phraséologie de l'administration Kennedy - qui se prévaut d'une action pour la paix par "l'équilibre du monde" en Occident, que la phraséologie du Kremlin, surtout après Cuba, est en faveur de la "coexistence pacifique", même si les actions diplomatiques et militaires ne vont même pas dans ce sens, la seule préoccupation qui pourrait se rapprocher de celle des pacifistes réside dans l'attitude du gouvernement par rapport à une main-mise des États-Unis sur la politique étrangère et de défense de la France...  Et encore, lorsque De GAULE, dans une rhétorique de l'indépendance nationale, fort du succès de la mise en place de la force nucléaire, prend la décision de faire quitter en 1966 les forces américaines du sol français, il coupe en quelque sorte l'herbe sous le pied du seul mouvement de masse encore important dans le domaine des questions de guerre et de paix, le Mouvement de la paix, alors complètement inféodé à Moscou. C'est que l'heure est à la sérénité, et au consensus un peu vague exprimé dans l'encyclique Pacem in Terris, seul élément qui dans la presse et à travers les congrégations religieuses catholiques de l'Europe, est l'occasion de campagne de presse importante, cela dans la foulée de ce bouleversement annoncé et mis en oeuvre par Jean XXIII, consacré par Vatican II...

   Les seuls éléments de fixation semblent être alors la guerre des Six Jours (juin 1967) et celle de la guerre du Biafra (mai 1967-janvier 1970). L'une, mais l'attitude du gouvernement français critique à l'égard d'Israël élime vite les contestations "pacifistes", divise à l'intérieur même de la mouvance pacifiste et l'autre, la presse étant très présente pour la relater, focalise plus sur la "misère" des biafrais que sur des menées "impéralistes" en Afrique. C'est d'ailleurs surtout sur le volet humanitaire que l'opinion se mobilise, et en 1971, un certain nombre de médecins (dont Bernard KOUCHNER et Xavier EMMANUELLI) décident de créeer "Médecins sans frontières. L'un et l'autre conflit suscitent une problématique sur les Droits de l'Homme promise à un grand avenir.

 

Guerre du Viet-Nam et Armement nucléaire.

  En fait, seules deux questions suscitent une polarisation d'initiatives, de réactions, voire de manifestations en France. La Guerre du VietNam (dans sa phase américaine désormais), dans l'ensemble d'une mouvement planétaire et diffus de protestation et l'émergence de la force nucléaire stratégique en tant que réalité maintenant tangible (préparée au début de la décennie précédente), suscitent des oppositions, qui ne se limitent pas, loin s'en faut, aux différentes sphères pacifistes. Ensuite, dans la foulée des vagues contestataires de Mai 1968, les résistances à la conscription et à la militarisation de la société constituent des points forts de la vie politique du pays...

   L'accentuation de la logique présidentielle de la République, avec l'élection du Président de la République au suffrage universel, règle établie par le résultat du référendum d'octobre 1962, fait de la défense et des relations internationales une sorte de domaine réservé - d'ailleurs contesté dès son apparition. L'opposition aux programmes militaires ou d'armements se colore alors d'un sentiment qu'il ne peut y avoir de réel débat sur la défense. L'ensemble de la mouvance pacifiste joint sa critique traditionnelle d'une crainte de confiscation en quelque sorte de la démocratie.

 

Armement nucléaire...

    Le jeu solitaire de la France, à la suite notamment du refus opposé par la Grande Bretagne aux projets de coopération en matière de missile, soulève deux types d'inquiétudes qui s'alimentent l'une l'autre, comme l'écrit Yves SANTAMARIA. "Le premier se nourrit d'une sensibilité atlantiste, mais tendra à s'atténuer progressivement, lorsqu'il s'avèrera que la distension des liens avec Washington n'avait guère porté atteinte à la solidité de l'Alliance occidentale. Le second motif de préoccupation tenait au refus manifesté par de Gaulle d'être partie prenante d traité d'arrêt des tests nucléaires négocié entre Soviétiques et Américains en 1963. Les socialistes sont particulièrement sensibles aux deux aspects de la question : tout en agitant (avec une conviction sans cesse affaiblie) la perspective d'une force européenne autonome, la SFIO dénonce l'ensemble des initiatives du pouvoir au nom de la "solidarité occidentale". En même temps, elle impulse à partir de juillet 1963 - sous l'autorité de Jules MOCH - un Mouvement Contre l'Armement Atomique (MCAA), dont le dynamisme permet au socialisme français de renouer ouvertement avec une part importante de son bagage culturel. Les socialistes reprennent ainsi partiellement l'initiative sur un terrain jusque-là abandonné au PCF, établissant avec la nouvelle gauche française (et notamment les chrétiens) des liens distendus par la guerre d'Algérie. Les marches organisées par le MCAA dans de nombreuses régions s'inspirent des pratiques anglo-saxonnes et s'inscrivent dans la perspective de la Confédération internationale pour le désarmement et la paix, que son indépendance par rapport à Moscou rend plus fréquentable qu'un Mouvement de la paix toujours aligné sur la diplomatie soviétique."  Notons que ces "retrouvailles" avec le pacifisme ne sont pas seulement le fait de dirigeants socialistes, au sein d'une organisation aux structures assez diverses, et qu'il s'agit aussi d'une impulsion venue d'une fraction de l'opinion publique, déjà sensibilisée à ces problèmes lors de la guerre d'Algérie. On pense notamment à une partie de la presse, à des initiatives venues de gens d'Église que Vatican II a libéré en grande partie des soucis hiérarchiques, à également une partie de la jeunesse (notamment via les organismes d'éducation populaire...) directement concernée par les différents appels à l'enrôlement dans les armées. Par la suite, notamment lors des négociations pour une union de la gauche, les questions de défense (avec la problématique des nationalisations) pèsent de tout leur poids.

Les débats s'engagent d'ailleurs véritablement dans une phase aigüe après la défaire de la gauche aux législatives de mars 1973, alors qu'une partie de l'extrême gauche développe, conjointement avec d'autres forces politiques et culturelles, une campagne antimilitariste d'une ampleur sans précédent suite aux dispositions de la loi votée 3 ans plus tôt sur le régime du sursis du service militaire. Les prises de position marquantes émanent plus alors de l'ensemble de la société civile que d'un monde parlementaire axé sur d'autres agendas, et même d'un monde politique et d'une partie de la hiérarchie militaire directement visée. Nombre d'intervenants articulent d'ailleurs problématique de défense et question du changement social.

 

Guerre du VietNam...

    La contestation-protestation contre la guerre du VietNam est bien plus importante - anti-américanisme et anti-atlantisme faisant largement leur place - que lors de ce que les Français ont appelé la guerre d'Indochine, alors que les Américains n'ont fait que prendre le relais de la puissance coloniale française. C'est que l'ampleur des destructions sur le sol vietnamien et la disproportion des moyens militaires engagés horripilent plus que ne veut le faire le Mouvement de la Paix qui agit là dans le cadre d'une guerre froide où beaucoup savent quel camp il choisit. Comparé aux autres pays d'Europe occidentale, et au diapason du mouvement contre la guerre aux États-Unis même, les mouvements anti-guerre et pro-VietNam en France sont les plus puissants et les plus répandus. Une part de l'agitation étudiante, qui a ensuite un grand rôle dans les événements de Mai 68, provient de cette opposition. Même si la mémoire est faible aujourd'hui sur ce mouvement anti-guerre, sur le moment le monde politique bruit surtout de cette guerre, et il semble même que maintes réflexions partent de cette guerre pour une réflexion plus globale sur le monde, et que toute réflexion, dans la presse, les médias, la littérature, sur le monde ramène toujours aux faits brûlants de l'actualité en Asie. Alors que l'anticolonialisme est relégué par la suite au second plan, il jette ses derniers feux dans le paysage pacifiste français (on préférera même un temps parler du colonialisme intérieur ou franco-africain que du colonialisme-impérialisme des deux Grands).

  L'opposition à l'intervention américaine au VietNam revêt un caractère sans précédent, comme l'écrit encore Yves SANTAMARIA : "reconstituant un arc gaullo-communiste tel qu'on l'avait plus connu depuis la querelle de la CED (la défunte-née Communauté Européenne de Défense) et qu'il se ressoudera en 2003 lors de la deuxième guerre d'Irak. Par delà la spécificité de chacune des conjectures (et sans parler des arrière-pensées de chacun), une différence importante tient dans l'attitude de l'extrême droite qui, dans le cas du VietNam, affiche résolument son soutien au régime du Sud et à ses protecteurs américains. Mais à cette exception près, la rue française appartient aux soutiens de Hanoï, tandis que la presse et les médias d'État concourent à affaiblir la légitimité du Goliath yankee face aux fantassins en sandales de Giap". C'est notamment sur la scène médiatique, plus sans doute que dans des manifestations massives que s'exprime cette posture presque unanime. De plus, "les reportages sur la contestation interne aux États-Unis contribuent à donner aux adversaires français de la politique menée par Washington le sentiment qu'ils sont partie prenante d'un certain avant-gardisme culturel, tel qu'il s'exprime sur les campus et à travers des protest-songs où la tradition folk se colorie de plus en plus d'accents pop-rock d'une électrique modernité." Dans l'ensemble, dans l'opinion, c'est plus les images et les positions à gauche et à l'extrême gauche qui attirent l'attention, tirant d'ailleurs sa perception vers un versant pacifiste qui pourtant n'est pas la caractéristique principale de maints groupes et intellectuels sur le devant de la scène. Ainsi, on retient des interventions de jean-Paul SARTRE, à la pointe brièvement de la gauche intellectuelle, ces appels anti-guerres et anti-crimes de guerre. Cette gauche intellectuelle se retrouve autour de ce dernier, dans l'initiative prise en 1966 par Bertrand RUSSEL d'un "Tribunal international contre les crimes de guerre au VietNam" au cours duquel la seule partie américaine est convoquée sur le banc des accusés. Avec le temps, maints d'entre eux qui, tel Pierre VIDAL-NAQUET, regretteront les qualifications à sens unique de génocide...

C'est à une véritable bataille des slogans que l'on assiste, qui préfigure ce qui advient plus tard avec la contestation générale de la société, où les positions, toujours anti-américaines - se nuancent d'objectifs politiques bien différents. Dans cette bagarre, la violence verbale au sein de l'extrême gauche pour la prise de contrôle du mouvement anti-guerre, nombre d'intellectuels constituent autant de "prises de guerre", chacun des groupes - on devrait sans doute plus écrire goupuscules - voulant retrouver le chemin des masses, à qui concurrencera le mieux un Parti Communiste encore hégémonique dans la classe ouvrière et sur la plan de la propagande pacifiste. Les analyses de fond alors comptent mieux que le chocs des slogans, et ce serait sans doute une erreur d'étudier les positions réelles à partir d'eux... Dans cette phase de la contestation de la guerre du VietNam, les autres courants comptent peu, les socialistes (embourbés dans les crises ministérielles à répétition) comme les chrétiens (engagés dans l'aggiornameto du Vatican) étant pris par des logiques - qui, tout en n'"oubliant pas" le fait majeur international de la guerre en Asie - ont d'autres batailles à mener... Si au sommet des organisations socialistes et des Églises, peu de choses par rapport à la guerre du Viet-Nam se font - nonobstant une intense activité diplomatique discrète - à la base, il en est tout-à-fait autrement. Toute une génération de militants, quels que soient leurs affiliations - est marquée par celle-ci et réalise ses "premières armes" dans la rue contre l'intervention américaine. Que ce soit dans l'apprentissage de l'usage de la propagande ou dans les face-à-face avec les forces de l'ordre (dans une sorte de réflexe récurrent de répression-solidarité, notamment en milieu étudiant), ces militants garderont la mémoire de bien des tactiques pour se faire entendre du pouvoir...

 

Dans l'ambiance contestataire de mai 68... les luttes contre l'institution militaire...

   Ensuite, dans la foulée de ces événements et de leur conclusion provisoire sur le plan culturel et sur le plan politique, l'antimilitarisme révolutionnaire, qui n'est pas l'un des thèmes favoris des soixante-huitard, devient partie intégrante d'une critique générale de la société, critique qui déborde largement le cadre de groupes anti-capitalistes, et qui se propage dans une suite d'agitations sociales dans maints domaines. Dans un contexte où la culture anti-hiérarchique sature l'ambiance, les groupes d'extrême gauche tentent de mener le mouvement pacifiste, mais ce dernier le dépasse largement. Et les jeunes militants de ces divers groupuscules à l'influence plus que rachitique ou très localisée doivent composer avec des composantes politiques qui, sans être déconnecté d'une passion révolutionnaire - que d'aucuns d'ailleurs trouvent empreintes d'un certain romantisme simpliste - font de la lutte contre la militarisation de la société une fin en soi. L'hostilité contagieuse contre l'armée - nourrie des conditions mêmes des appels et des réalités militaires - se manifeste par de très nombreuses initiatives individuelles ou de petits groupes d'orientations diverses, qui cherchent d'ailleurs de temps en temps à se fédérer suivant leur sensibilité. Dès 1972, des structures telles que le Groupe d'Action et de Résistance à la Militarisation (GARM) et le Mouvement pour le Désarmement, la Paix et la Liberté (MDPL), issu directement du MCAA, deux structures d'orientation plus libertaire ou chrétienne, rivalisent d'initiative avec le Comité Antimilitariste de Révolution!) et, nettement plus étoffé, le Comité de Défense des appelés, émanation de la Ligue Communiste. Volontiers unitaires, ces organisations appellent au soutien des "victimes de la répression" aussi bien dans les casernes qu'à l'extérieur, où insoumis, déserteurs et objecteurs de conscience accèdent désormais à une visibilité médiatique. Ces derniers - fer de lance de contestation et cheville ouvrière de bien des groupes - bénéficient du parrainage de nombreuses personnalités (Daniel GUÉRIN, Margueritte DURAS, le père Jean CARDONNEL, le pasteur Jean CRUSE ou encore Pierre VIDAL-NAQUET).

Les années 1973-1974 peuvent être considérées, écrit Yves SANTAMARIA, comme l'apogée de manifestations diverses et variées, de démonstrations pacifiques de toute sorte (obstructions, appels, manifestations) : "Jamais d'ailleurs dans le passé, la contestation de l'armée n'avait revêtu un tel caractère de masse." La politique de la jeunesse, au diapason d'une politique sociale répressive, du gouvernement alimente régulièrement les oppositions, qui trouvent des relais dans certains partis (PSU, certaines sections du PS et même du PC...). Ainsi, le PSU, alors présidé par Michel ROCARD, impulse le groupe "Information pour les Droits du Soldat" (IDS), afin non seulement de ne pas laisser tout le champ contestataire aux seul CAM et CDA, mais également de produire des analyses pouvant déboucher sur des propositions concernant la politique de défense. IDS s'assigne en 1974 pour tâche essentielle de populariser l'"Appel des Cent", dans lequel les appelés sont invités à contresigner au grand jour un manifeste cumulant revendications matérielles et exigences en matière de démocratisation de l'institution militaire.

Durant ces deux années-là, mais également, de manière décroissante toutefois jusqu'à l'orée des années 1980, des groupes comme le "Front des soldats, marins et aviateurs révolutionnaire" (FSMAR) - au plan d'action très ambitieux de peser sur une crise majeure, à l'image de ce qui se passe au Chili et au Portugal - s'efforcent de recruter parmi une jeunesse réticente au service militaire, pour toute une série de tâches qui vont du service d'ordre à l'organisation de manifestations, du renseignement à la propagande... Les militants du SMAR animent également des "Comités de soldats" aux activités généralement indolores pour la hiérarchie - malgré certaines exagérations paranoïaques de certains de ses membres, qui de temps à autres organisent des "coups" spectaculaires (manifestation en uniforme à Draguignan en septembre 1974)... Mais ni les tentatives du PSU pour développer un syndicalisme des soldats, ni les appels à une révolte des conscrits, ne débouchent sur une structuration d'un quelconque mouvement de masse pacifiste ou de paix. La seule activité contestatrice de la militarisation de la société  qui ait un écho massif et qui pèse d'ailleurs sur l'image de l'armée en général dans l'opinion publique, est l'opposition à l'extension du camp militaire du Larzac, animée par des agriculteurs modernistes et pacifistes et des militants appartenant à l'extrême gauche ou à la mouvance non-violente. Le plateau du Larzac est appelé pour de nombreuses années à un un foyer majeur, un endroit de concentration, d'agitations et de propositions de changement dans maints domaines, de la défense, bien entendu, à l'agriculture, des relations avec les pays du Tiers-Monde à une autre politique de santé... sans compter cette vieille antienne, qui ne se réalise que dans peu d'endroits d'une alliance entre ouvriers et paysans... C'est tout un ensemble de théories et d'expérimentations qui fleurit, sans possibilité de récupération par un parti politique visant le pouvoir, une culture contestataire bien vivace et porteuse d'ailleurs de beaucoup de luttes qui ne sont à ce jour pas closes... Le pacifisme qui s'y exprime n'a que peu de choses à voir avec des approches anti-américaines, se déconnecte souvent des événements internationaux pour s'attacher bien plus à l'existence d'un système politico-social répressif dans un spectre large d'activités humaines, et s'enracine d'ailleurs, faisant passer précisément jusqu'au moment de la crise des euromissiles des années 1980, les urgences de mobilisation après un enracinement dans d'autres pratiques sociales... Jamais, le pacifisme n'a alors a paru si éclaté, et dans ces années 1980 justement, sourd une lutte entre le Mouvement de la paix et cette mouvance pacifiste qui tient le haut du pavé sur le Larzac et dans d'autres endroits forts de contestation (Lip, centrales nucléaires). Alors que le mouvement anti-nucléaire (civil et militaire) prend forme, les organisations de la mouvance communiste semblent ne pas comprendre l'évolution même de la société...

   

Yves SANTAMARIA, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

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2 janvier 2019 3 02 /01 /janvier /2019 14:52

   Écrivain français, Jean GIONO dépeint la condition de l'homme dans le monde, face aux questions morales et métaphysiques et est connu pour son activité pacifiste. Ami de nombreux écrivains (Lucien JACQUES, André GIDE, Jean GUÉHENNO) et de peintres, il reste néanmoins en marge de tous les courants littéraires de son temps.

   Pour Laurent FOURCAUT, comme pour beaucoup d'écrivains contemporains, "le patient travail de la critique a fait justice des malentendus qui ont longtemps masqué la véritable portée de l'oeuvre de Giono : écrivain régionaliste, puis "collaborateur", il aurait ensuite totalement changé de manière en imitant Stendhal. On mesure mieux aussi, maintenant, la richesse, la complexité et la profondeur de cette oeuvre : poèmes, contes et nouvelles (Solitude de la pitié, L'eau vive), essais, théâtre (huit pièces), traductions (surtout celle de Moby Dick), cinéma, nombreuses préfaces, articles réguliers dans les journaux régionaux durant les années soixante, mais avant tout les quelques 25 romans qui en sont la meilleure part. L'édition critique de ses Oeuvres romanesques complètes ainsi que des essais, des poèmes, du journal, dans La Pléiade, la publication des récits inachevés et de la correspondance avec l'ami de toujours Jacques, ainsi qu'avec Gide, Guéhenno, Paulhau, ont jeté un éclairage nouveau sur une oeuvre qui s'affirme comme l'une des premières du XXe siècle."

"Giono, poursuit-il, a d'abord tenté de définir les conditions du "mélange de l'homme et du monde", mais il aboutit au constat de plus en plus amer de son impossibilité. A ce premier échec s'est ajouté celui de son engagement très actif dans le pacifisme, qui se solda par son emprisonnement d'octobre à novembre 1939. Un second séjour en prison pour "collaboration" en 1944 achève de le marquer : désormais, il n'essaiera plus d'infléchir le cours de l'histoire. Dans les Chroniques d'après guerre, l'accent se déplace sur les hommes, que leur séparation d'avec la nature condamne à un radical ennui, et dont les passions monstrueuses répondent à la démesure inhumaine du monde. Parallèlement, Giono abandonne de façon progressive le lyrisme rustique et parfois emphatique des romans "paniques", pour un ton nouveau et un style où la concision, l'ellipse et des combinaisons narratives très subtiles attestent sa virtuosité et doublent le prodigieux poète de la matière d'un fascinant conteur. C'est là sans doute - avec le recours de plus en plus délibéré aux ressources des intertexes dont les réseaux inépuisables tendent à se substituer, comme champs d'expansion du désir, au réel devenu hors d'atteinte - ce qui assure l'originalité d'une oeuvre si étrangère aux modes, et sa modernité : l'ivresse froide et souveraine, sensuelle et rythmique d'une parole tendue vers l'expression vitale des impulsions d'un matérialisme mystique, pour séduire le désir, le détourner du vertige de la mort en lui imposant cette préférence pour les formes."

 

D'abord et avant tout romancier

   Travaillant dans une banque pour subvenir aux besoins de sa famille, avant la fin de ses études, Jean GIONO s'instruit en autodidacte pour assouvir sa soif de savoir. Il commence à écrire en 1911 tout en se constituant une bibliothèque (notamment de l'Antiquité grecque et latine). Il commence par un roman médiéval, reprit plusieurs qu'il ne finit jamais (même si Gallimard en publie une ébauche bien avancée en 1980). Il ne dévie pas de sa vocation d'écrivain, celle-ci prenant toujours la priorité, même au plus fort de ses engagements.

 

Pacifisme d'expérience mais romancier encore

   Mobilisé fin 1914, il est envoyé comme élève aspirant à Montségur. Mais n'ayant pas le sens de l'armée ni goût de la chose militaire, il ne le sera pas. En janvier 1915, il participe aux batailles les plus terribles du conflit (Artois, Champagne, Verdun, Somme, Chemin-des-Dames) et en tire une révulsion profonde de la guerre. En 1916 et en 1918, il encore participe encore à des combats, dans les conditions qu'on sait (tranchées et hécatombes). Pacifiste convaincu, d'un pacifisme d'abord viscéral et spirituel, toutes ses prises de position et tous ses combats seront marqués par cette priorité absolue - qui prime sur toute analyse de la situation - d'empêcher la guerre.

  S'il reprend ses activités à la banque, il se consacre avant tout à une carrière littéraire, constituée surtout de romans, et dès que cette banque fait faillite, il se libère de toutes obligations professionnelles.

   Ce sont les événements du début des années 1930 qui le poussent à s'engager politiquement. Il adhère à l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires (mouvance communiste) mais, par méfiance, il s'en désengage très rapidement, pour se recentrer sur sa carrière littéraire. Il encourage d'ailleurs nombre de ses amis ou/et écrivains de s'en désengager eux aussi, notamment ceux qui claquent la porte en juillet 1937 : Michel ALEXANDRE, Gaston BERGERY ou René CHÂTEAU...

En 1935, il publie Que ma joie demeure qui connaît un grand succès, particulièrement auprès de la jeunesse. Il traduit Moby Dick en français et publie ensuite Pour saluer Melville. Cette oeuvre le fait ancrer à gauche, malgré ses réticences. le retentissement considérable de Que ma joie demeure a deux conséquences. L'essai Les Vraies Richesses (1936) réaffirme l'idéal d'une communauté rurale autarcique, mais contient un appel à la révolte contre la société industrielle capitaliste qui asservit le travail et "détruit les vraies richesses". D'autre part, en septembre 1935 a lieu, autour de lui, le premier rassemblement sur le plateau de Contadour (il y en aura neuf jusqu'à la guerre) qui va devenir un foyer d'antifascisme et de pacifisme. D'aucuns voient dans ces rassemblements, les ancêtres des grands rassemblements du Larzac ou, mieux, auparavant, des communautés non-violentes fondées autour de Lanza Del VASTO.

Lorsque les prémisses d'une nouvelle guerre apparaissent évidentes, il rédige ses suppliques Refus d'obéissance, Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix et Précisions et Recherche de la pureté qui constituent ses (presque) seuls écrits pacifistes. Ces textes accentuent l'opposition de Jean GIONO aux totalitarismes en même temps que son refus d'une solution révolutionnaire. Il abandonne en cours de route en octobre 1938, le projet d'un roman des Fêtes de la mort, centré sur une insurrection paysanne contre la société industrielle. Privé de débouché social, la force centrifuge individuelle a tendance à se dépenser dans le jeu des passions, colorant du même coup la vision politique d'un scepticisme machiavélien. Ses Chroniques, après ces "Messages" renforcent à la fois un pessimisme à propos de l'action collective pour renverser l'ordre des choses et le retrait vers l'individu des ressources pour se dégager de l'emprise de la société industrielle.

 

Attitude ambigüe pendant l'Occupation

   A la déclaration de guerre de 1939, il se rend au centre de mobilisation de Digne. Cependant, à cause de son pacifisme, il est arrêté en septembre, puis relâché et libéré de ses obligations militaires. Sa trajectoire d'écrivain reconnu et ses succès qui l'enrichissent considérablement constitue pour lui une priorité, qui le fait passer au-dessus de considérations politiques. Ainsi, sa proximité avec la collaboration ne le gêne pas, se prêtant à des reportages du journal nazi Signal et participant à Radio Paris ; il écrit même 3 ans dans le journal Aujourd'hui. L'utilisation de sa pensée par le régime de vichy, souvent très caricaturale (néoprimitivisme, tarzanisme, retour à la terre et à l'artisanat), ne semble guère le gêner non plus. Et d'ailleurs, envers de sa notoriété, il fait l'objet d'un attentat en janvier 1943 et après la guerre, il est accusé de collaborationniste et est emprisonné en septembre 1944, principalement pour ses faits d'écrivains.

D'ailleurs, il fait partie, au-delà de ceux qui reconnaissent au régime de Vichy le mérite d'avoir mis fin à la guerre, d'une grand pourcentage de personnalités pacifistes ayant opté pour la franche collaboration avec l'Allemagne, à l'instar d'ALAIN ou de Félicien CHALLAYE. Tout en se prêtant à l'usage de ses écrits par la propagande vichyssoise et allemande, il ne fait pas toutefois preuve de beaucoup d'activisme durant cette période...

Libéré sans avoir été inculpé en janvier 1945, même s'il est inscrit par le Comité National des écrivains sur sa liste noire. Sa mise à l'index (interdiction de presse) dure jusqu'à fin 1947 et par la suite ne fait plus l'objet d'une attention particulière pour ses activités pendant la guerre.

Constamment, il est défendu par nombre d'écrivains, le présentant comme un pacifiste trompé par le régime de Vichy, même si des études récentes indiquent qu'il avait pris lui-même contact avec les autorités allemandes, se prêtant à leur propagande. Par ailleurs, il est avéré que Jean GIONO a caché et entretenu à partir de 1940 des réfractaires, des Juifs, des communistes. Et son oeuvre porte des traces de cette "résistance" à l'hitlérisme (Le Voyage en calèche, interdit en décembre 1943, Le Bonheur fou, Mort d'un personnage). Faut-il alors le placer dans le registre d'un pacifisme naïf trompé par les nazis (comme le furent d'autres) ou au contraire le présenter comme particulièrement rusé dans sa protection de poursuivis?  Dans la période trouble de l'Occupation, se mêle souvent chez certains à la fois désir de sauvegarder une carrière et volonté de s'opposer aux injustices abominables... On ne peut conclure à un simple double jeu car même s'il ne croit pas (plus) au rôle social de l'écrivain, et s'évade volontiers de la vie et surtout des événements politiques, il garde les convictions qui l'ont conduit, avant la guerre, à tant d'activisme - même discret - autour du pacifisme et de l'anti-totalitarisme, et même ensuite à se dépenser pour le pacifisme toujours...

 

Encore des romans et un engagement pour l'objection de conscience

    Dans les années d'après-guerre, Jean GIONO publie quantité de romans qui sont autant d'oeuvres brillantes : Un roi sans divertissement (1947), Mort d'un personnage (1949), Les Âmes fortes (1950), Le Hussard sur le toit (1951), le Moulin de Pologne (1953). Sa réputation d'un des plus grands écrivains français du XXème siècle, en plus de l'intérêt que porte le monde du cinéma à son oeuvre l'emporte sur tout le reste.

     Mais il n'abandonne pas pour autant ses viscérales convictions pacifistes, qui le font s'engager pendant la guerre d'Algérie dans la défense de l'objection de conscience. Il parraine le comité créé par Louis LECOIN, aux côtés d'André BRETON, Albert CAMUS, Jean COCTEAU et de l'Abbé Pierre. Il est mis en première ligne dans le combat pour l'obtention d'un statut de l'objecteur de conscience, chose faite en 1963.

    Il publie son dernier roman, l'année de sa mort en 1970, L'Iris de Suse.

   Une association, créée en 1972, l'Association des amis de Jean Giono concourt à la mémoire de l'oeuvre et de la vie de l'écrivain. Son Bulletin de l'Association des amis de Jean Giono est remplacé en 2007 par le Revue Giono.

 

Jean GIONO, Ecrits pacifistes, Gallimard, 1978. Réédition de Refus d'obéissance (1937), Recherche de la pureté (1939) aux mêmes éditions et de Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (1938) et Précisions (1939) publiées aux éditions Bernard Grasset.

Laurent FOURCAUT, Jean Giono, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Jean CARRIÈRE, Jean Giono, Qui suis-je?, La Manufacture, 1985.

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2 janvier 2019 3 02 /01 /janvier /2019 08:12

   La "paix belliqueuse", formule due à Raymond ARON,  du titre fait reférence à une période (bien délimitée pour Yves SANTAMARIA, pour ce qui est de l'Europe, car aux États-Unis par exemple, on a affaire à une toute autre périodisation) entre 1947 et 1962, entre une guerre "chaude", la seconde guerre mondiale et une guerre "froide" entre les deux blocs, les pays d'Europe s'ancrant chacun progressivement alors dans un camp ou dans un autre, celui des États-Unis ou celui de l'Union Soviétique. Bien entendu, tous les auteurs ne partagent pas cette périodisation (et encore moins cette caractérisation de la période...), la guerre froide commençant pour les uns dès la fin des hostilités avec l'Allemagne nazie, ou n'ayant jamais cessé depuis la révolution d'Octobre 1917 pour les autres, ou encore, pour d'autres encore, lorsqu'ils considèrent plus les faits que les mouvements d'opinion ou les propagandes idéologiques, pour qui l'évolution historique est constituée de phases d'aggravation et de répit... En tout cas, pour les opinions publiques et de certaines parties des états-majors militaires, la guerre ne semble marquer qu'une petite période de répit pour devoir reprendre - comme l'espéraient d'ailleurs une partie du Reich - entre les États-Unis et l'Union Soviétique... Il semble pourtant que la période qui commence vers 1962, à l'inverse de la période précédente, soit marquée par l'instauration solide des deux blocs, au point que cela fasse partie d'une configuration qui perdurera dans le temps, coupant le monde entier entre Est et Ouest, avec l'acquiescement tacite des deux Grands pour laisser le champ libre au concurrent-partenaire-adversaire, pour ce qui est des moyens de garantir leur respectif ordre intérieur (non intervention dans les affaires de pays tentant de se dégager de l'emprise d'un des Grands...). Belliqueuse, cette paix l'est, sans doute dans la rhétorique que dans les périodes qui suivent, chaque camp stigmatisant et menaçant l'autre, soit directement comme les États-Unis brandissant leur supériorité atomique éphémère, soit indirectement comme l'Union Soviétique, par l'intermédiaire des multiples syndicats et associations communistes, clamant la nécessaire fin du système capitaliste...

    Le Paysage Pacifiste Européen est alors, au sortir du seconde conflit armé mondial, tout autre que celui de l'avant-guerre, bien que bien des traits le rattachent aux périodes précédentes (caractère social ou non du pacifisme, antagonisme entre sensibilités religieuses et sensibilités laïques...). Ce qui domine alors de manière incontestable dans ce nouveau PPE, et singulièrement en France, c'est l'hégémonie du mouvement communiste en général sur l'imagerie de la paix. Alors que le Mouvement de la paix, créé et dominé par les courants socialistes ou communistes, mais aux orientations encore débattues face aux diktats de l'URSS (à travers le Kominform créé en 1947), dicte l'agenda des initiatives et des campagnes pacifistes (Indochine, Algérie, Bombe atomique...), des mouvances très diverses contestent cette hégémonie (sans réellement l'entamer), autonomes le plus souvent des institutions, des syndicats et des partis, chaque mouvance "représentant" une famille intellectuelle, plus souvent à gauche qu'à droite. Marqués par les divisions entre résistances et collaborations, ces différents courants du PPF, suivent, dans leur démarche intellectuelle comme dans leurs initiatives pratiques, les évolutions des opinions publiques, de manière assez différentes d'ailleurs d'un pays à l'autre dans les "priorités de combat".

Ces opinions publiques "prennent alors conscience de la difficulté d'échapper à la division du monde en deux camps. Une petite majorité admet également que le risque majeur d'agression vient d'Union Soviétique (la fraternisation des vainqueurs n'a pas duré longtemps). Leur armée (pour ce qui concerne surtout la France, mais c'est en partie vrai aussi pour la Grande Bretagne en difficulté dans son Empire), elle, est déjà en guerre sur des théâtres coloniaux dont certains se transforment en terrains d'affrontement Est-Ouest. Instruits dans le souvenir des conflits précédents, les combattants évolueront sous le regard  d'une opinion mobilisée par des préoccupations différentes de celle des années 1930 et 1940 ; à la crise et à la pénurie succède une aisance relative qui est en passe de modifier le rapport à l'impôt du sang. Cette évolution est d'autant plus perceptible que les secteurs de la planète dans lesquels la troupe est engagée sont excentrés et que l'absence d'agresseur potentiel aux frontières crée une situation sans précédent. Quant à la menace atomique, le développement des arsenaux - et plus particulièrement du parc nucléaire soviétique - ne parvient pas (en France) avant les années 1960, à susciter les émotions populaires que connait, par exemple, la Grande Bretagne, il est vrai plus précocement dotée. (...)."

 

L'hégémonie du Parti Communiste

   Profitant du tour de force idéologique de faire oublier ses hésitations pendant la guerre au profit de l'image des fusillés, surfant sur le prestige que lui procure une participation très forte, à l'égale de la tendance gaulliste, à la Résistance, le Parti Communiste, comme son émanation plus ou moins directe, le Mouvement de la Paix, traversés tous deux de manière égale par des luttes entre fidélité au grande "Parti frère" de l'URSS et combats centrés sur les objectifs bien concrets de défense de la classe ouvrière française, choses parfois dures à concilier, vus les différents contextes dans lesquels évoluent alors la politique intérieure et extérieure de la France... C'est que, en outre, l'ambiance de l'opinion en général et de la classe politique dans sa majeure partie ne lui ait pas forcément favorable. Passée la période triomphante des mois qui suivent la Libération, viennent les temps de conflits - cela dans un contexte matériel qui exige une vigoureuse Reconstruction après les destructions de la guerre, suivies des problèmes d'approvisionnement au milieu de populations migrantes de retour chez elles - le parti Communiste est confronté à des rumeurs de guerre contre l'URSS, tandis que le Général de GAULLE leur apparait comme le fourrier des États-Unis.  Précisément, Charles TILLON est chargé par le Parti de mobiliser, au nom des idéaux de la Résistance, contre la menace américaine (les troupes de G.I. sont parsemées dans toute l'Europe, bien visibles malgré leur cantonnement dans leurs bases). Alors qu'à Prague et en Yougoslave, sans compter la guerre civile grecque, s'agitent partisans et adversaires de ce qui ne sont pas encore les blocs, tout en affichant leur condamnation du "pacifisme béant" dont se réclame il faut bien le constater une certaine mouvance pacifiste (par exemple Lucie AUBRAC), les Combattants infléchissent progressivement leur rhétorique dans le sens d'une mise en garde contre les conséquences d'un conflit. Le contrôle du mouvement échappe alors progressivement à TILLON, au profit de Laurent CASANOVA qui a la confiance de l'Union Soviétique. Laquelle sait gré au PCF d'impluser des campagnes annonçant que "le Peuple de France ne fera pas la guerre à l'URSS".

Cela parait loin et un peu étrange pour nous, rétrospectivement, mais il ne faut pas oublier que des opinions publiques dans les territoires occupés à des franges (dans l'armée notamment), ne s'est jamais éteint l'espoir d'un retournement, comme il y en avait eu un avec le Pacte germano-soviétique, mais en sens inverse, les Occidentaux défendant les pays libérés contre la main-mise soviétique et même, alors que bien des faits plaidaient en sens contraire - y compris dans les relations entre les USA et l'URSS pendant la guerre - entrant en guerre contre les Soviétiques dans la conquête de l'Allemagne... L'anticommunisme d'une grande partie de l'intelligentsia française, qui remonte loin, à 1917, rendait alors crédible toutes sortes de scénarios pourtant non corroborés par les plans des états-majors de puissance engagées dans la construction de l'ONU.

L'orchestration, pensée comme nécessaire, d'un "patriotisme soviétique extraterritorialisé", dans des campagnes plus ou bien bien relayées par la presse non communiste, si elle agite bon nombre d'intellectuels, le père Riquet, Pierre DAIX, David ROUSSET - et qui perturbe d'ailleurs la prise de conscience de la politique d'extermination des opposants et des Juifs (pour ne parler que d'eux, car d'autres groupes en furent victimes), l'enjeu "camp de concentration" étant prise de guerre idéologique contre ou pour la préparation de la guerre - laisse assez indifférente l'opinion en général, bien plus préoccupées par sa vie quotidienne encore difficile. C'est surtout dans les grandes conférences internationales que communistes français et soviétiques collaborent le mieux, avec la mobilisation de bon nombre de compagnons de route du PCF. 

Dès 1948, lorsque s'éloignent ces rumeurs de guerre et de prolongation de guerre (avec changement de camps...), et que la crise de Berlin s'est dénouée, le PCF, comme, d'ailleurs surtout par la suite, le Mouvement de la Paix, lancent diverses campagnes aux thèmes plus mobilisateurs sans doute, pour "l'interdiction absolue de la guerre nucléaire" (Appel de Stockholm), puis pour la "paix en Indochine" (Comité d'études et d'action pour le règlement pacifique de la guerre au VietNam, né à la fin de 1952), contre la guerre de Corée (Appel contre la guerre bactériologique en avril 1952). L'ensemble des intellectuels qui débattent au sein ou à la marge des organisations pilotées par le PCF, de manière d'ailleurs de plus en plus sûre, se retrouvent dans les débats lors de la guerre d'Algérie, pendant ou après d'ailleurs l'affaire de la Communauté Européenne de Défense (qui devait, c'est selon, faire pièce ou être complémentaire en Europe à l'OTAN). Et au fur et à mesure de ces débats dans le temps, où les thèmes peuvent varier mais où des engagements personnels perdurent campagne après campagne, de manière d'ailleurs concomitante avec des débats internes au PCF, à l'issue desquels se font des sorties plus ou moins retentissantes de dissidents. Malgré ces débats internes qui suintent de plus en plus souvent à l'extérieur du Parti, la mouvance communiste reste hégémonique dans le Paysage Pacifiste Français.

Ce n'est que progressivement, avec notamment sur le plan international le rattrapage nucléaire et la percée spatiale de l'URSS, mettant peu à peu en équivalence Etats-Unis et URSS comme... fauteurs de guerre, que s'effrite cette hégémonie, à la fin des années 1950 et qu'oeuvrent alors jusqu'au milieu des années 1960, des mouvances non-communistes, parfois très critiques par rapport au PCF. Mouvements ou groupes anti-nucléaires, groupes de soutien au FLN et porteurs de valise, groupes contestataires divers et variés partagent alors avec le PCF la scène du pacifisme. Dans des débats d'ailleurs - il faut attendre la période suivante pour que l'opinion publique et les forces politiques en fasse des points d'ordre du jour majeurs - qui font la une de la presse à cause de l'implication de personnalités en dehors de la sphère communiste (Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER avec L'Express, le général de Bollardière, les groupes d'actions civiques non-violentes). C'est à la suite de ces débats que prennent fin cette hégémonie persistante, mais seulement dans les années 1962-1974, et que beaucoup trouvent l'inféodation à la politique extérieure de l'Union Soviétique (avec la victoire notamment de la thèse du socialisme dans un seul pays), bien pesante, voire contre-productive...

   On n'insistera jamais assez sur l'inadéquation entre les réelles évolutions des armements et même des guerres coloniales et les réactions des organisations pacifistes. C'est que l'agenda de ces organisations, qui se calque sur celui, dans cette période, du Parti Communiste et du Mouvement de la Paix, correspond plus à celui des gesticulations diplomatiques de la part des deux Grands. Alors même que c'est certainement la menace des armements nucléaires la plus importante pour l'humanité, pour les peuples européens en particuliers, l'attention se focalise en France - moins en Grande Bretagne qui suit une évolution sensiblement différente - sur les guerres coloniales, à des moments où elles sont déjà fortement entamées, et que les réactions aux essais nucléaires par exemple, ne se sont pas réellement en fonction de la véritable évolution de ces armements. Il faut attendre les années 1980, sous la conjonction de plusieurs facteurs, pour que cette adéquation se réalise, partiellement.

    Même si l'agenda des activités du Mouvement de la paix et, finalement, de ses détracteurs, qui existe, même s'ils ont de la peine à se faire entendre des grands médias, est fixé souvent au Komintern, les débats internes sont marqués par des questionnements qui n'ont font pas pour autant une marionnette docile. Ce n'est d'ailleurs que fin 1948 que la direction du Mouvement de la paix est complètement soumise aux orientations tactiques du Parti Communiste. C'est à partir du moment où les éléments non-communistes de la Résistance à l'origine de la fondation du Mouvement de la paix sont évincés, que ceux-ci s'organisent réellement. Mais même au plus fort des campagnes orchestrées par Moscou, avec leur apparence trompeuse de neutralisme, les débats auront lieu de manière interne, même s'ils ne transpirent guère à l'extérieur dans les médias. Il faut tous les efforts de la direction pour rendre étanche le Mouvement de la paix, chose faite dans les années 1960.

Créée début 1948, à la suite d'un Appel fin 1947 à la fondation d'une organisation destinée à "soutenir le régime républicain et interdire le retour du fascisme et de la dictature",  le Mouvement de la paix rassemble une soixantaine de personnalités (compagnons de route du PCF, chrétiens de gauche...) issues de la Résistance (d'abord sous la forme des "Combattants de la liberté", sous la direction d'Yves FARGE). Lors des Assises des 27 et 28 novembre 1948, les thèmes du réarmement allemand, de l'usage de l'arme atomique et du désarmement général reflètent l'adéquation avec les positions communistes. Les membres communistes du Mouvement évincent alors à la direction, ceux issus de la Résistance ne faisant pas partie du PCF. L'activité du Mouvement de la paix est alors directement reliée à celle du Congrès des peuples pour la paix (août 1948) et en 1951, les "Combattants de la paix et de la liberté" deviennent "le conseil national français du Mouvement de la paix".

C'est dans les années de guerre froide, surtout avant la déstalinisation de 1956, que le Mouvement est le plus riches en actions et influent de par ses effectifs. Appel de Stokholm, manifestations contre la guerre de Corée (1950), campagne contre le réarmement de l'Allemagne au sein du CED (Communauté Européenne de Défense) (qui échoue d'ailleurs à se réaliser) à partir de 1952. le Mouvement se radicalise de plus en plus, développe un argumentaire de plus en plus politisé (au sens de la politique politicienne d'alors), situé dans la mouvance du PCF et le Mouvement perd de sa vitalité durant la compagne contre la guerre d'Algérie, et ne cesse alors, trop marqué PCF, de perdre des militants et de l'influence, même si sa flamme se ravive au moment de la guerre du Viet-Nam dans les années 1960, et plus loin, lors de la crise des euromissiles des années 1980. Il reste encore la plus importante Organisation Non Gouvernementale pacifiste, après près de 150 comités locaux, même après la fin de l'URSS, même si finances et militance ne sont plus ce qu'ils étaient. Il a encore une activité importante dans la jeunesse, même s'il ne bénéficie plus d'une caisse de résonnance tonitruante, vu la perte d'influence de la presse communiste et l'affaiblissement politique du PCF.

 

Une mouvance hors de la sphère communiste toujours active

   Dans la mouvance d'intellectuels se réclamant d'un neutralisme bien plus assumé, autour de la revue Esprit et du journal Le Monde et qui rompent avec le Mouvement de la paix au début de 1950, se forment plusieurs groupes pacifistes, qui peinent d'ailleurs d'abord à se faire entendre. Ils débordent peu les mouvements de de la presse ou du milieu universitaire contre les guerres ou à la fois anti-américains et non communistes. C'est surtout sur la thématique anticolonialiste en général, pendant la guerre d'Algérie, à partir de la fin des années 1950, d'abord très minoritaires puis se montrant capables de provoquer un débat dans une opinion publique plutôt apathique jusqu'à la montée en puissance des activités du contigent militaire, et de la transformation de révoltes ou d'insurrections en véritable guerre civile dans des départements alors français. Des partisans français de l'indépendance algérienne (dont beaucoup refusent d'entrer dans les conflits entre FLN et MNA), se font réellement entendre lorsqu'ils adoptent la posture, largement inspirée des écrits de Jean-Paul SARTRE et Franz FANON, selon laquelle la violence du colonisé porte en elle-même une promesse d'émancipation universelle. Parfois dans des acrobaties intellectuelles, notamment dans les milieux musulmans, qui sont reliées parfois de manière très lâches avec les clivages sur le terrains, des intellectuels, des universitaires et des militants pacifistes, dans un moment d'hésitation de presque tous les partis, même s'ils sont parfois très éloignés idéologiquement, parviennent à mobiliser l'opinion publique autour d'éléments-clés : la question de la torture, la revendication d'un statut d'objecteur de conscience, l'abolition des camps d'internement... Entre le général De Gaulle à la politique peu visible à ses débuts de reconquête du pouvoir et un PCF toujours sur ses positions tranchées, mais avec la présence virulente du Mouvement de la paix bien qu'en perte de vitesse, les forces et courants pacifistes dont l'influence croit avec l'allongement de la guerre, peinent d'abord à s'organiser et gardent pâle figure encore jusqu'au bout... C'est que l'esprit munichois est confondu encore avec le pacifisme et que nombreux sont les groupes ou personnalités qui n'ont pas réussi le tour de force de la mouvance communiste de faire oublier ses réelles positions du début des années 1940.

C'est surtout dans les milieux enseignants ou les mouvements d'éducation populaire que se manifestent à plusieurs reprises des convictions pacifistes, déjà à propos de la tentative de CED, et alors sur la guerre d'Algérie. Il faut dire qu'avec l'attitude d'autonomie relative  officielle, les campagnes pacifiste hors PCF ne "mordent" que difficilement. Il faut que la jeunesse soit intéressée au premier chef (avec l'engagement d'appelés en Algérie) pour que se développe un mouvement d'opposition, qui fait parfois la une de la presse, par des actions spectaculaires. Il faut également que la "couleur" socialiste des gouvernements de la IVe République soit bien entamée pour qu'une partie du personnel politique s'interroge sur le bien-fondé (d'autant que le cartierisme, de Raymond CARTIER sur ses inconvénients, gagne du terrain) de garder des colonies. Parfois d'ailleurs sans une once de pacifisme dans leur argumentation...

Les milieux catholiques, dans un contexte de perte radicale d'influence du catholicisme politique après le régime de Vichy que nombre d'autorités ecclésiatiques avaient un peu trop soutenus..., alors que la Papauté ne se sent plus liée par aucune rhétorique d'État sur la guerre et l'armement, sollicités souvent par le Mouvement de la paix... se révèlent, malgré la méfiance exprimée par exemple dans le journal La Croix par rapport à l'Appel de Stokholm, réceptifs par rapport aux campagnes pacifistes alors menées, même s'ils le sont moins que la mouvance protestante, notamment à travers le journal Témoignage Chrétien. C'est que les divers courants protestants sont moins encadrés que les catholiques ne le sont à travers des structures dédiées aux questions de la guerre et de la paix. Dans le cadre de l'écclésiologie traditionnelle, la hierarchie encadre les couches mes plus sensibles à la question de la violence guerrière, avec Pax Christi, fondée suite à une initiative française juste après le seconde guerre mondiale (initiative privée reprise en main par Mgr FELTIN, par ailleurs aumônnier général des armées...). S'encrant dans les milieux d'éducation (enseignement, scoutisme...), les autorités religieuses catholiques prônent, souvent sans se référer à l'actualité immédiate et se gardant de le faire, les progrès vers la paix universelle, restant strictement sur le plan moral, souvent sans incidences politiques ou institutionnelles directes. Les militants communistes du Mouvement de la paix cherchent d'ailleurs à puiser soutiens multiformes dans cette mouvance chrétienne peuplée à leurs yeux "d'idiots utiles"...

Les campagnes sur l'objection de conscience et l'opposition à la guerre d'Algérie semblent toutefois plus efficaces à mobiliser les énergies dans ces milieux, en tout cas bien plus que les divers groupes d'extrême-gauche qui se réclament de l'héritage trotskyste. Ceux-ci, en effet, refusent de mettre sur le même plan les impérialismes américain et soviétique, et leur anti-impérialisme se tournent bien plus contre les États-Unis et leurs alliés, que contre les activités de l'Union Soviétique et encore plus de la Chine. Le thème de l'émancipation contre les puissances colonialistes, dans un tiers-mondisme (bien orienté) leur importe bien plus. Si, notamment les groupes libertaires, certains critiquent la position "opportuniste" du PCF et du Mouvement de la paix, ils peinent à faire entendre des opinions qui restent dans le milieu militant, et qui sont imprégnées des conflits entre groupuscules se voulant parfois plus (ou vraiment) révolutionnaires que les autres...

 

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005 ; le parti de l'ennemi? ; Le Parti Communiste Français dans la lutte pour la paix (1947-1958), Armand Colin, 2006. Sabine ROUSSEAU, La colombe et le napalm. Des chrétiens français contre les guerres d'Indochine et du VietNam, 1945-1975, CNRS, 2002. Pierre MILZA, les mouvements pacifistes et les guerres froides depuis 1947, dans Les internationales et le problème de la guerre au XXe siècle, École française de Rome/Universita di Milano, De Boccard, 1987, Disponible sur internet à www.persee.fr

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13 novembre 2018 2 13 /11 /novembre /2018 16:03

   Yves SANTAMARIA décrit cette sorte de pacifisme en France de 1939 à 1947, sous le nom de pacifisme de drôle de guerre prolongée. D'abord sous l'espoir des accords en 1938 des accords de Munich, éloignant le spectre de la guerre, nombreux sont ceux qui, en pensée et/ou en action, tentent de mettre le pays à l'écart des destructions de la guerre, même si cela se fait au prix d'une soumission à l'Allemagne et au régime nazi (parfois pensés séparément...). Bien entendu, son étude se restreint à la France, on conçoit que la situation soit totalement différente en Allemagne et aux États-Unis, les configurations sont encore différentes.

   L'analyse, pas facile à faire, de la situation du pacifisme en France durant cette période doit distinguer au moins trois période, au climat intellectuel et à l'état de l'opinion publique différents, celle de la "drôle de guerre" proprement dite qui s'arrête à l'invasion de 1940, d'un pacifisme qui suit de près l'évolution des périodes précédentes, celle de l'occupation, où la polarisation entre les différentes collaborations et les différentes résistances se fait de plus en plus forte et celle de l'immédiat après-guerre, faite d'une redistribution forte des cartes politiques et idéologiques.

 

Pendant la "drôle de guerre" proprement dite (1939-1940)

   Il faut se resituer dans les perceptions des rapports de force entre France et Allemagne, les armées françaises figurant - en hommes et en matériels - en force en Europe, même du point de vue allemand. Un climat d'optimisme règne sur la capacité française de se défendre, étant donné que même l'état-major se refuse à une posture offensive. Comme l'écrit SANTAMARIA, "ce climat d'optimisme ne va pas faciliter la tâche des pacifistes, dont on a bu qu'ils étaient sur la défensive depuis qu'Hitler ne se donnait plus la peine de camoufler son expansionnisme sous les oripeaux du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes (et à choisir la Grande Allemagne). Mais s'il laisse ainsi les coudées franches aux responsables de la conduite de la guerre, le relatif sentiment de puissance n'est pas sans effets émollients. Il alimente en particulier l'espoir d'une incapacité de l'Allemagne à conclure à l'Ouest avant d'être asphyxiée par la supériorité économique des alliés. Paradoxalement, cette croyance dans la possibilité de laisser de facto le pays en dehors du conflit survivra à la défaite, y compris lorsque la guerre embrasera les cinq continents. Il est difficile de les dénombrer, mais ils devaient se compter par millions ceux  qui "ont vécu une drôle de guerre prolongée de 1939 à 1944, en espérant que leur pays soit le plus possible épargné" (selon la formule de Pierre LABORIE dans L'opinion française sous vichy, Seuil, 1990). Le sentiment de la faiblesse nationale est venu, après juin 1940, justifier leur attitude aux yeux de ceux qui se contentaient d'attendre la paix. Derrière les postures et les silences, ce sentiment est déjà présent, à la fin de l'été 1939, chez ceux qui entrent à reculons dans la guerre."

   Dans l'effort de maintenir une relative quiétude, de nombreuses associations, officielles ou non, comme le Comité de liaison contre la guerre rassemblant des parlementaires toutes tendances confondues, sauf du radicalisme et du communisme. Marginalisés institutionnellement, ces parlementaires tiennent compte du climat général et les soldats mobilisés participent de cette ambiance, où même l'état-major effectue une sorte de service minimum, réduisant les exercices et les occasions d'alerte. Côté gouvernemental s'affrontent des partisans d'un néo-pacifisme (PÉTAIN, WEYGAND, BAUDOIN) et des partisans, en minorité et vite neutralisés, d'une préparation ferme à la défense  (REYNAUD, de GAULLE, alors très instrumentalisé comme alibi). Perce au parti communiste, une ligne ni Berlin ni Londres, en attendant que la Grande Bretagne contre toute attente résiste et résiste fortement. Isolationnisme, antiaméricanisme et pacifiste constituent, comme l'écrit SANTAMARIA, "le lot commun des opposants du retour de la France dans la guerre, du bout à l'autre de l'échiquier politique", et se prolongent tout au long de la guerre.

 

Pendant l'occupation, un certain pacifisme révèle son vrai visage...

   Travaillée par la propagande allemande, brouillée par la censure militaire qui interdit de se faire une idée de la réalité des rapports de force en Europe, s'accrochant à l'illusion d'une certaine forme de paix, une grande partie du pacifisme est emmené par des leaders qui n'en savent pas plus que la plupart de leurs compatriotes, mais qui moitié par opportunisme, moitié par illusion d'une grande Europe germano-française, situé dans à droite (Marcel DÉAT, du Rassemblement National Populaire) ou même à gauche (Part Populaire Français de DORIOT), ou à l'extrême droite (Marcel BOCARD, du Parti franciste). Cette frange du pacifisme, qui verse dans la collaboration, est également influencée par tout un courant littéraire dominant, où officie par exemple des intellectuels comme CÉLINE. Comme l'écrit encore SANTAMARIA, "le pacifisme peut ainsi être une vois d'accès au fascisme, dans la mesure où il se traduit par l'abandon de la référence française au profit d'une identité européenne englobante, portée par l'Allemagne, ce qui pourrait, dès lors, mériter qu'on lui concède l'impôt du sang. La guerre contre l'URSS éveille d'ailleurs des prurits inattendus chez le pacifiste Céline, qui suit avec intérêt les succès de l'opération Barbarossa, au point de songer - un temps - à s'engager dans le corps sanitaire de la LVF, qui rassemblent de l'initiative de Français, les nationaux qui veulent combattre le bolchévisme sous l'uniforme (ils seront forcés de la faire sous l'uniforme... allemand). Jusqu'à la défaite des troupes soviétiques à Stalingrad, la résistance sera perçue, même de ses chefs comme Jean MOULIN, comme une histoire violente et de mort. La répartition des Français et notamment des pacifistes entre Collaboration et Résistance se fait selon des paramètres nombreux, ce qui réduit parfois les deux à une multitude de parcours individuels, où comptent beaucoup l'aisance matérielle de départ, la simple possibilité d'agir, sans avoir toujours à se préoccuper, comme l'immense majorité de leurs compatriotes, à se soucier exclusivement du ravitaillement. La haine des Allemands, ou des Anglais, ou des Communistes, l'évolution de la situation militaire, surtout au fil des années où l'information circule de plus en plus parmi la population, la volonté d'engagement, la perception du devoir moral, notamment face aux répressions et aux déportations,

Moitié parce qu'elle est favorisée parfois par l'occupant, moitié parce de nombreux réseaux solidaires perdurent, gardant intacte l'audience et la portée des idées diffusées dans l'entre-deux-guerres, une activité pacifiste se déploie, jusqu'à influencer de façon notable le RNP et le PPF, du moins au niveau des adhérents (pas du sommet, très surveillé). On trouve d'ailleurs autour de ces deux gros partis (mais surtout du RNP) des personnalités qui s'agitent et qui évoluent parfois fortement, suivant la situation militaire et les informations sur les exactions nazies : Georges DUMOULIN, Pierre VIGNE (qui fondent en décembre 1940 l'hebdomadaire L'Atelier), André DELMAS, Paul FAURE, René CHATEAU, Marcel GITTON, Marcel CACHIN).... Il faut dire que nombre de personnalités plus ou moins pacifistes, en plus des informations sur les échecs allemands et l'horreur nazie, ont d'abord été auparavant rebuté par l'attitude des Allemands qui réfutent toute cette illusion d'une Europe germano-française et qui se méfient même des initiatives de participation directe à la lutte contre le bolchévisme (les nazis ont commencé à les accepter lorsque... ils commençaient à accumuler les échecs...). SANTAMARIA met en garde de généraliser à propos des itinéraires des acteurs cités plus hait, car leurs groupes mêmes ne les suivaient pas toujours dans les méandres de leurs initivatives... Et de plus, celles-ci ont énormément fluctué de 1940 à 1945. Le collabo-pacifisme manifeste d'ailleurs une cécité persistante et parfaite par rapport à la nature réelle du régime nazi. Si le régime de Vichy puise parfois dans le vivier pacifiste (Robert JOSPIN, Marcelle CAPY, Louise SAUMONEAU, pris dans la propagande (du bouclier contre des excès de l'occupant comme de la Restauration Nationale...) pour soutenir administrativement ou idéologiquement sa politique de collaboration, le mirage d'un néo-socialisme étant persistant (comme il l'avait fait en Allemagne même par le parti de HITLER), il peine à les retenir d'une attitude de plus en plus réservée, voire sympathisante dans les derniers mois envers la Résistance même. On ne dira jamais assez que jusqu'au bout de l'existence de l'État français, cette fiction d'un socialisme dans le nationalisme, est opérationnelle jusque dans les sphères du pouvoir.

    Tout change (comme par miracle les millions de collaborationnistes deviennent résistants de la dernière heure à la Libération) lors des soulèvements insurrectionnels et de l'arrivée des Anglo-Saxons. Il faudra toute l'habileté de de GAULLE et de ses collaborateurs pour place l'État Français entre parenthèses dans l'histoire de France.

 

A la Libération et dans l'immédiat après-guerre, la ferveur nationaliste ressort bien plus que la tendance pacifiste...

  Des personnalités comme Albert CAMUS, qui s'étaient couchées devant le fascisme pendant près de 5 ans, se retrouvent dans le camp des vainqueurs, et d'ailleurs même des collaborationnistes (eux pas pacifistes pour un sou...) de premier plan (Paul TOUVIER et René PAPON par exemple) se retrouvent dans les cadres de la France issue de la Libération... Dans le mouvement de l'épuration, le pacifisme, objet difficilement cernable par l'institution militaire comme par une partie de la population désireuse de régler quelques comptes, ne relève donc pas ni de la répression légale ni d'un procès populaire... A part ceux qui, dans les 3 partis collaborationnistes surtout, avaient exercé au grand jour des responsabilités dans la lutte contre la Résistance. Pourtant, à contrario des responsables de la grande collaboration économique ou administrative, la collaboration pacifiste est sévèrement sanctionnée. "Bien représenté chez les intellectuels et les journalistes, écrit SANTAMARIA, les pacifistes étaient d'autant plus exposés que les engagements de ces derniers occupaient dans l'imaginaire national une place surdimensionnée (...). Le cas de Robert BRASILLAH défraie la chronique, mais à l'inverse, la justice est plutôt clémente envers Félicien CHALLAYE et Michel ALEXANDRE, des figures du pacifisme de l'entre-deux-guerre qui se sont fourvoyés dans un soutien idéologique à l'Allemagne nazie. Mais dans les mouvance à gauche, à la SFIO, et singulièrement au Parti communiste français, la pression est plus grande contre l'esprit munichois, d'autant qu'une polémique éclate (et perdure ensuite d'ailleurs) sur son attitude entre 1939-1940. Alors que des intellectuels comme Daniel MAYER et Auguste LAURENT ont freiné jusqu'au bout l'ardeur de la Résistance, la SFIO, comme le PCF, épure dans leurs propres rangs, bien plus que dans le territoire, on épure dans les administrations et à la tête des entreprises. Nombreux sont marginalisés, même lorsqu'ils étaient parlementaires, et ils se retrouvent dans l'opposition au "système", ce qui les conduit à côtoyer d'autres vaincus de 1945 situés plus à droite et à délaisser la thématique pacifiste face à la "menace soviétique". Ce qui tend ensuite à brouiller les cartes de l'échiquier politique français et ce qui permet également à de nombreux collaborateurs bien placés dans l'administration française d'échapper à des poursuites tant judiciaires que politiques.

   Ceci d'autant plus que les explosions atomiques au Japon rebattent les perceptions des menaces contre la paix. L'existence de la Bombe, comme on l'appelle alors, ne pas vécue consciemment en 1945, tant l'opinion est préoccupée de survie et de reconstruction dans les ruines. Mais tout de même, ici et là, Le journal la Croix et Albert CAMUS par exemple, on souligne le saut quantitatif dans les potentiels de destruction. Mettre la Bombe hors-la-loi, et ce dans un contexte où l'opinion reste favorable à sa construction pour la France, semble être, assez tardivement d'ailleurs, plutôt vers 1947, un point de ralliement pour une partie des pacifistes, qui mettent en avant également, suite logique de la défense de la SDN d'avant-guerre, la possibilité (la chance disent certains) d'élaborer, via l'ONU, "une véritable société internationale". Mais ce point de ralliement rassemble surtout le voisinage de la SFIO, par rapport aux PCF, qui n'entre pour l'heure, pas du tout dans cette problématique. Très vite, le pacifisme entre dans une nouvelle période, au diapason de la nouvelle frontière Est-Ouest.

    Dans une grande mesure, ce pacifisme dans la guerre, de la deuxième guerre mondiale, qui ne ressemble pas du coup à celui de la première, trouve vite, dès 1939, des lignes de fracture nouvelle : entre les pacifistes qui ne pensent "qu'à la paix et la tranquillité", ceux qui se soucient de la nature du régime nazi, ceux qui malgré leur conviction s'engagent malgré tout dans la Résistance contre ceux qui s'efforcent jusqu'au bout de croire à l'alliance du nationalisme et du socialisme, entre in fine ceux qui possèdent une conception morale, sociale ou politique de la société et ceux qui placent encore malgré tout, et souvent en dépit d'une analyse sérieuse des actes et des pensées des pouvoirs en place, la paix en priorité absolue, qui constitue pour eux la condition sinon qua non de la vie, voire de la survie de l'espèce humaine.

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

PAXUS

 

  

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25 octobre 2018 4 25 /10 /octobre /2018 09:29

   Les années 1930 font contraste par rapport à la décennie précédente. Nadine-Josette CHALINE constate que les années 1920 ont semblé connaître, même si cela n'est pas unanime chez tous les courants de pensée, surtout à partir de 1925, une certaine euphorie pacifique malgré l'irruption de nouveaux problèmes comme la "grande lueur à l'Est", qui enthousiasme nombre de pacifistes, avant la découverte de la réalité du bolchevisme ; mais à partir de 1933, la confrontation au nazisme impose de nouvelles interrogations. "Peut-on continuer à prôner le désarmement face à Hitler? Peut-on être pacifiste et antifasciste?" L'attitude fluctuante du Parti communiste, travaillé par des courants dont certains sont très partagés par rapport au directives du PCUS, perturbe également les esprits. Ces années sont donc difficiles pour ceux qui souhaitent maintenir la paix, certains sont prêt à accepter tous les compromis, tandis que d'autres perçoivent de nouveaux dangers. Même constat pour Yves SANTAMARIA, une période de paix inquiète (1918-1933) fait place à une période de dépression et de rémission.

   Durant cette période, le fossé se creuse d'ailleurs entre ceux qui se disent d'abord pacifistes et ceux qui se proclament antimilitaristes. Devant tous les bouleversements de la scène internationale, les dissensions déjà si nombreuses dans les années 1920, ne s'effacent pas face aux dangers des régimes fascistes. Outre le fait qu'une partie importante de la classe politique préfère encore le régime fasciste italien ou le régime nazi allemand au régime soviétique, la recrudescence de crises internationales à partir de 1935-1936 suscite un changement brutal de position de Moscou et de la IIIe Internationale, ainsi que des divisions, voire des scissions au sein de certains partis politiques. Tandis que quelques groupes continuent de militer pour un "pacifisme intégral" même face à Hitler. Le soulagement provoqué dans l'opinion publique après les accords de Munich de 1938, précède de peu une nouvelle guerre survenant alors que les esprits sont très divisés.

    Si l'Eglise catholique, mais plus encore le Vatican (car le "peuple catholique" est loin d'être entièrement convaincu), mutiplient les mises en garde, le "pacifisme intégral" se développe, même dans la montée des périls. Les difficultés à analyser la nature réelle du nazisme (que l'on confond parfois avec le fascisme mussolinien), les divisions entre anarchistes, socialiste et communistes qui se ravivent sur la question même de sa nature, font que beancoup se rassemble, parfois "faute de mieux", sur le slogan "le fascisme c'est la guerre". Les débats sur la responsabilité des dirigeants ayant concocté le Traité de Versailles reviennent sur le devant de la scène, et sans doute la propagande nazie en Europe n'y est pas pour rien. Singulièrement les ouvrages de Victor MARGUERITE et de Félicien CHALAYE entretiennent ces débats au début des années 1930.

Il faut que les pacifistes allemands soient menacés dans leur pays après l'arrivée d'Hitler au pouvoir pour que les esprits évoluent, et encore beaucoup ne croient pas à la volonté allemande (ils n'ont pas lu ou tiennent le livre Mein Kampf pour seulement un instrument pour arriver au pouvoir), malgré un réarmement de plus en plus visible, de mener une guerre offensive de conquête. Surtout les pacifistes inconditionnels tiennent pour vrai les propos diplomatiques ou de presse des dirigeants du nazisme, qui jurent ne faire que "réunifier l'Allemagne". D'ailleurs un des effets du réarmement allemand et de l'installation d'une dictature dans le pays voisin, provoque une séparation de plus en plus nette entre ces pacifistes et les antifascistes, la guerre civile d'Espagne de 1936 étant un des éléments majeurs (et pour longtemps) qui marquent les distances.

 

 A chaque nouvelle crise, de plus grandes divisions

Dès le début des années 1930, alors même qu'au sein de la mouvance pacifiste et dans l'opinion publique en général, se développe ce sentiment qu'il faut préserver la paix à tout pris, plusieurs questions focalisent les divisions qui vont la caractériser de plus en plus :  - l'objection de conscience, notamment dans les milieux protestants, avec les interventions du pasteur Henri ROSER, - les relations avec les pacifistes allemands, partenaires indispensables de plus en plus menacés, - le réarmement de l'Allemagne, sujet qui divise le plus entre tous, - l'attaque de l'Éthiopie par l'Italie, - le pacte franco-soviétique de 1935... Tout cela agite les pacifistes, tant à droite qu'à gauche de l'échiquier politique français. Les différents congrès des pacifistes rencontrent un certain écho dans les milieux intellectuels, qui relient très souvent leurs actions-réactions par rapport à l'activité défaillante de la SDN.

Ainsi, les congrès d'Amsterdam, en 1932, puis de la salle Pleyel à Paris l'année suivante, mobilisant contre la guerre et le fascisme, avec une forte participation communiste, connaissent un certain écho avec la fondation du Comité de lutte contre la guerre impérialiste. Lorsque, au lendemain du 6 février 1934, se crée le Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes (CVIA), ce dernier se veut également sous la houlette des universitaires ALAIN, LANGEVIN et RIVET, pacifiste et antifasciste. Mais le changement de cap du Parti communiste en 1935 laisse le CVIA entre les mains des pacifistes intégraux, avant son échec final.

De nouveaux affrontement surviennent à propos de la guerre d'Éthiopie et de la guerre d'Espagne. Si les camps semblent nettement tranchés, les situations sont souvent plus complexes. On s'invective par manifeste interposé, notamment à propos des sanctions contre l'Italie. Le 4 octobre 1935 parait dans le journal Le Temps un Manifeste des intellectuels français. Pour la défense de l'Occident et de la paix en Europe, contre les sanctions décidées à l'encontre de l'Italie. Ce texte rédigé par Henri MASSIS recueille en une semaine plusieurs centaines de signatures par peur de voir ces sanctions jeter l'Italie dans les bras de l'Allemagne nazie. Ces adhésions reposent aussi largement sur le souvenir de la Grande Guerre et de la cause commune que l'on fit alors avec l'Italie et, surtout, sur la peur du communisme susceptible de se développeer en Europe occidentale, si un nouveau conflit éclatait.

Chez les intellectuels de droite comme Mgr BAUDRILLART, Charles MAURRAS, Robert BRASILLACH, Pierre GAXOTTE, cette peur du communisme - le temps des interventions armées des puissances occidentales contre la Russie rouge n'est pas encore très loin - constitue une sorte de fil rouge dans leurs réactions face aux événements. A l'inverse, chez les intellectuels de gauche, où compagnonage avec le Parti Communiste voisine souvent avec un oeil sympathisant, même s'il se révèle de plus en plus critique par rapport à "l'expérience communiste" à l'Est, ils se regroupent le 5 octobre de la même année autour d'un autre texte paru dans L'Oeuvre, rédigé par Jules ROMAINS et signé par André GIDE, Louis ARAGON, André MALRAUX, Romain ROLLAND, Louis TERRENOIRE, ALAIN... Et les "8 500 membres du CVIA"... Puis, le 19 octobre paraît dans La Vie catholique un Manifeste pour la Justice et la Paix, regroupant les démocrate-chrétiens avec Étienne BORNE, Jean LACROIX, Jacques MARITAIN, Henri MARROU et d'autres comme Emmanuel MOUNIER ou Jacques MADAULE, qui avaient déjà signé le manifeste de gauche.

 

Dernières tentatives pour un pacifisme partagé par tous...

Au-delà de leurs profondes divergences, tous soulignent, sans toutefois briller par une grande lucidité, combien une nouvelle guerre serait une catastrophe. Alors que s'ébauche le Front Populaire, se forme un "Front unique pacifiste" pour soutenir la SDN, dont l'image est bien ternie après plusieurs échecs : le Rassemblement universel pour la paix (RUP), né en réaction à l'agression italienne contre l'Éthiopie autour du Britannique Lord Robert CECIL et du français François COT. Un grand rassemblement à Bruxelles en septembre 1936 consacre sa naissance officielle. Très rapidement le RUP annonce des chiffres d'hédésions extraordinairement élevés (400 millions dans le monde!) car il se veut, à l'unisson des opinions publiques européennes "organisation de masse", acceptant des "adhésions collectives" (Associations pour la SDN, syndicats, associations d'Anciens combattants, mouvements de jeunesse...). Quelques uns de ses membres les plus influents, tels Louis DOLIVET (En fait Ludwig BRECHER) sont directement en relation avec les autorités sociétiques (Komintern). Beaucoup finissent d'ailleurs par s'interroger sur la place des communistes dans le RUP.

Lorsqu'une guerre civile éclate en Europe, deux positions s'affrontent : ceux qui soutiennent les républicains (socialistes, communistes) et ceux qui, sans pour autant approuver les entreprises de FRANCO, ne supportent pas le sort réservé à l'Église avec les exécutions de prêtres. Le débat est très vif, par exemple à la SFIO et beaucoup choisissent alors la lutte prioritaire, antifasciste, par rapport au pacifisme à tout prix. Alors que pour les pacifistes intégraux, le maintien de la paix passe avant l'antifascisme, comme pour ceux qui militent dans la Ligue des objecteurs de consciences qui fait campagne pour le renvoi des fascicules de mobilisation, Félicien CHALLAYE prônant même dans des opuscules (1932 et 1934) la non-résistance, rejoint par d'autres personnalités comme Jean GIONO, beaucoup rejoignent les Brigades internationales, malgré leur désir de paix. Mais même parmi les pacifistes "intégraux", d'autres comme Romain ROLLAND se désolidarisent de ces positions, comme celles qui militent à la Ligue Internationale des femmes pour la paix et la liberté, présidée alors par Gabrielle DUCHÈNE. La coupure est alors nette, et passe également au sein de la SFIO, et s'affirme lors des accords de Munich.

Lorsque survient la guerre en 1939, le décalage entre les rêves pacifistes et la réalité dramatique se révèle très profond. Et le monde intellectuel est déchiré entre les pacifistes extrêmes, qui réclament encore le 10 septembre la "Paix immédiate", les communistes décontenancés par le pacte germano-soviétique, et une frange gagnée au fascisme, au sein même de la mouvance pacifiste... Car souvent pacifisme et anticommunisme se rejoignent pour protéger la paix, en dépit de toute analyse sérieuse, et l'on assiste à des revirements assez spectaculaires de certaines personnalités pourtant apparemment bien ancrée à gauche dans l'échiquier politique. Les clivages politiques eux-mêmes, bien au-delà de la mouvance pacifiste, sont bouleversés et déjà se dessinent les affrontements entre collaborateurs et résistants.

 

Le pacifisme redéfinit

Le grand retournement s'opère d'ailleurs dès 1938, avec la reculade de Munich, et est déjà amorcé par la perspective du gouvernement de "Front populaire". On ne perçoit plus guère l'atmosphère de l'époque où la droite refuse catégoriquement les avancées sociales qu'il promeut à son arrivée au pouvoir, refus qui va de pair avec celui de voir accroitre les crédits militaires, et qui fait penser que en définitive, la droite c'est la paix. La propagande allemande se déchaîne d'ailleurs, relayée par une partie de l'intelligentsia, elle-même marquée, il faut le dire par un antisémitisme violent. Cette atmosphère se prolonge même pendant la "drôle de guerre" jusqu'à l'invasion de la France en 1940, où Résistance et Collaboration, une fois l'armée française vaincue, rebattent les cartes politiques, y compris dans ce qui était alors la mouvance politiques, selon des modalités parfois très complexes, où se redéfinit la notion même de patriotisme... Comme lors d'invasions et d'occupations dans de nombreux pays, pendant la seconde guerre mondiale, mais également avant et après, pacifiste et antimilitarisme sont redéfinis et ne signifient plus la même chose qu'auparavant. Singulièrement, le "pacifisme intégral" fait place, dans la mouvance pacifiste comme dans l'opinion publique, à des nuances bien tranchées en fonction des parcours sociaux et politiques. Plus jamais d'ailleurs, après cette guerre, en France comme dans la plupart des pays d'Europe, le pacifisme n'a d'image générale positive, le refus de la guerre à tout prix ayant conduit à des situations bien pires encore. L'esprit munichois est associé, même encore aujourd'hui, à un pacifisme "aveugle".

  Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, Le pacifisme du début du XIXe siècle à la veille de la Seconde Guerre mondiale, encrage, 2015.

 

PAXUS

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13 septembre 2018 4 13 /09 /septembre /2018 12:13

    Au sortir de la première guerre mondiale, la distance entre différents pacifismes, encore jusque là aux frontières poreuses, tant au niveau idéologique qu'au niveau des pratiques de leurs acteurs et militants (voir leurs rencontres au fil des événements), s'accroit et devient suffisamment forte pour que l'on puisse parler de conflictualités ouvertes. Ainsi entre les différents acteurs de la paix par le droit, mis à l'écart aux débuts des années 1910, et les tenants de la révolution sociale, surtout après la révolution bolchévique de 1917, qu'ils soient anarchistes et/ou marxistes, se creusent des écarts tant au niveau de la parole que des actes. 

    Une fois la guerre gagnée, ce qui domine, sous la pression d'ailleurs des initiatives du président américain WILSON, et parce que la France sort très affaiblie, sur les plans démographiques et financiers, ce sont les initiatives pacifistes émanant des gouvernements qui se multiplient durant les années 1920. Ce climat, si différent de celui des années 1930 suivantes, et avant la grande crise du capitalisme de 1929, aboutit à une série d'accords et à la formation de la SDN, consacrant ainsi les arguments des partisans de la paix par le droit. Dans ces pays occidentaux, des mouvements souvent marginaux mais remuants, ébauchent d'autres projets pacifistes à l'antimilitarisme exacerbé.

Sur le plan des idées et des états des opinions publiques, la première guerre mondiale marque sans doute une étape fondamentale dans l'évolution des sociétés occidentales quand à leur perception de la guerre. Les thèmes guerriers sont dévalorisés, de même que la fonction militaire d'ailleurs, et il n'est plus question de lier l'esprit guerrier au progrès politique, moral et social, et même les propagandes colonialistes (l'Empire français est tout de même au sortir de la Grande Guerre des plus grands...) préfèrent mettent l'accent sur la "pacification" que sur la conquête et la gloire nationale. 

Yves SANTAMARIA et Nadine-Josette CHALINE mettent bien en exergue cette différence de climat entre les années 1920 et les années 1930. Ils soulignent tous deux la coupure entre ces deux périodes ; entre 1929 et 1933 se met en place d'autres préoccupations, liées à la montée du fascisme et du nazisme ainsi qu'aux impasses de la SDN. Ces années 1920 et 1930 peuvent constituer des périodes où pourtant jamais le thème du pacifisme n'a le plus traversé tous les courants politiques et sociaux.

Tant en ce qui concerne les partisans de la paix juridiquement fondée et les partisans antimilitaristes de la révolution socialiste ou anarchiste, ces périodes sont bien celles d'une diffusion de tous les thèmes chers au pacifisme en général. les plaies béantes de la première guerre mondiale agissent comme des révélateurs d'une nécessaire organisation du monde, autour de la paix et de la prospérité, même si les uns et les autres ne mettent derrière ces mots des conceptions très différentes.

On pourrait même écrire bien plus qu'au sortir de la deuxième guerre mondiale, frappé lui par la naissance de la guerre froide. L'émergence d'un régime socialiste qui se dit communiste en Russie, en pleine guerre civile dans les années 1920, ne suscite l'espoir que d'une fraction minoritaire des courants pacifistes lesquelles ne se divisent pas transversalement sur la question sociale, tant encore une fois les horreurs de la première guerre mondiale dominent l'esprit des opinions publiques. 

 

La paix par le droit

      Les efforts de construction d'un système juridique de paix, bien qu'ils soient d'avance obérés par les conditions économiques imposées aux vaincus chez qui on fait reposer l'entière responsabilité du conflit, entrepris par de nombreuses forces laïques et religieuses, aboutissent dans les premiers temps dans un certain enthousiasme. Mais très vite, tant chez les catholiques français (et le Vatican) que chez de nombreux auteurs et organisations qui se définissent comme laïcs et en tout cas hors des religions, se manifestent des inquiétudes, surtout après l'établissement de la République de Weimar en Allemagne, sur ces conditions. Dès le départ, avec les dispositions du Traité de Versailles, les pacifistes, partout en Europe se divisent et le pessimisme ne cessera depuis de s'accroitre. 

Autour de Marc SANGNIER, se retrouvent ceux qui souhaitent la paix par la réconciliation et l'effacement des haines. "Certains, écrit Nadine-Josette CHALINE, en effet, veulent faire confiance à la "Nouvelle Allemagne" qui nait à Weimar et ne pas gêner les débuts de la République déjà si semés d'embûche, car, pour eux, la paix signifie aussi la victoire de la démocratie. Défense de la démocratie et défense de la paix sont inséparables. Catholiques soucieux d'appliquer les recommandations du pape, protestants, agnostiques ou athées venant surtout de la Ligue des Droits de l'Homme, humanistes, se retrouvent pour appeler à une réconciliation franco-allemande sans laquelle la consolidation de la paix et de la démocratie leur semble impossible. Dès la signature de l'armistice la Jeune République, regroupée autour de Marc SANGLIER, et la Ligue des Droits de l'Homme souhaitent renouer avec l'ennemi vaincu, et plus particulièrement avec ceux qui, avant 1914 ou même pendant le conflit, avaient maintenu une volonté de protéger la paix par une entente sur de grands principes." Des congrès sont organisés en Europe, rassemblant de nombreux pacifistes de nombreux pays, des organisations de jeunesse naissent et prospèrent.

Parmi les intellectuels, c'est surtout ceux appartenant à la gauche, souvent anti-cléricaux, libre penseurs, membres de la Ligue des Droits de l'Homme qui discutent des questions liées à la paix. Quelques noms émergent parmi la cohorte d'écrivains et de journalistes, notamment ceux qui s'étaient retrouvés dès 1916 dans la "Société d'études documentaires et critiques sur la guerre." : l'économiste Charles GIDE, les professeurs RICHET, ALEXANDRE et SEIGNOBOS, Le député SIXTE-QUENIN, le général PERCIN, auxquelles se joignent par exemple ALAIN, qui affiche alors un pacifisme radical (Mars ou la guerre jugée, 1921)... Les appels et pétitions se multiplient dans les années 1920. ROLLAND, EINSTEIN, GANDHI, HUXLEY, Bertrand RUSSEL fondent en 1921 l'Internationale des Résistants à la Guerre (IRG)... 

 

Une fascination de la "grande lueur à l'Est", un antimilitarisme de classe

Nadine-Josette CHALINE décrit ainsi la croissance de l'antimilitarisme en France : "L'annonce de la révolution bolchévique suscita (...) bien des espoirs. Le pacifisme était depuis le XIXe siècle un élément majeur de la réflexion socialiste, même si le mouvement avait été incapable de définir une ligne de conduite en cas de guerre et si (...) les sentiments nationaux l'avaient emporté en 1914. Le triomphe de Lénine en octobre 1917 et son mot d'ordre de paix attirent les sympathies des plus ébranlés par la durée du conflit, surtout lorsque les espoirs suscités par Wilson se sont transformés en cruelle déception." C'est comme l'écrit dans un article de 1918 d'Henri BARBUSSE pour la revue Clarté, la "lueur dans l'Abîme". "Bien des pacifistes adhéreront au Parti communiste (constitué en France au congrès de Tours en décembre 1920), ou seront "compagnons de route", parce qu'ils voient en lui le meilleur moyen d'instaurer puis de garantir la paix". C'est le cas des hommes installés à Genève autour de Romain ROLLAND, comme Henri GUIDEAUX ou Jean-Richard BLOCH. 

Nicolas FAUCIER décrit le climat de mécontentement, tant en France qu'en Allemagne ou en Italie et en Russie qui s'amplifie en 1918, de la révolte des marins russes de la mer Noire, de la révolution spartiate allemande, aux occupations d'usines en Italie et qui crée en Europe une situation pré-révolutionnaire. Si la révolution ne se trouve pas au bout du processus, cet état de l'opinion et des forces socialistes débouche sur une recomposition du paysage politique. Dans ce nouveau paysage politique se situe une coupure entre deux internationales, l'Internationale socialiste et l'Internationale communiste, et elle se traduit surtout par une polarisation de plus en plus nette entre partisans et adversaires du communisme tel qu'il s'inspire de l'URSS, sur le plan politique et le plan syndical. Autour de crises politiques causées par l'occupation de la Ruhr en 1923, la guerre au Maroc en 1924, renait un antimilitarisme vigoureux, celui d'une génération de jeunes, plus dynamique et plus réceptive aux idées révolutionnaires. Lequel suscite des campagnes contre la remilitarisation de la Rhur ou encore pour l'objection de conscience. Dans ces campagnes se mêlent souvent anarchistes et socialistes m^me si par ailleurs, ceux-ci développent de plus en plus des thématiques antagonistes. 

 

Commémorations, lamentations, abattements...

   Toute cette agitation ne doit pas faire oublier que la célébration des victimes, des soldats de la première guerre mondiale - on allait instituer le 11 novembre comme date récurrente dans la vie du pays - va de pair avec un concert de lamentations, lui-même s'inscrivant dans un certain abattement moral de l'ensemble de la population. C'est ce que rappelle Yves SANTAMARIA : "Hormis la période de l'Occupation (...) la France allait pleurer ses victimes plus qu'elle ne chanterait ses héros. Dès 1919, les manifestations commémoratives souligneraient davantage la paix retrouvée que la défaite infligée : l'accent était davantage porté sur le coût humain que sur le résultat obtenu. (...)". "(L'amputation) nourrit, dès que les armes se sont tues, une peur du lendemain dont témoignent les professions de foi des élections de 1919. Davantage sans doute que dans "l'homme aux couteaux entre les dents", le bolchévik, la menace alors communément ressentie demeure incarnée par le vaincu au sol inviolé jusqu'à l'armistice." C'est pourquoi, hormis une minorité non négligeable, l'ensemble de la classe politique accueille  bien le Traité de Versailles, sorte de garde-fou pour que le sceptre d'une grande Allemagne s'éloigne définitivement. Les associations d'Anciens Combattants, qui pèsent ensuite sur tous les choix politiques, sont traversées de courants, dont certains sont pacifistes et/ou antimilitaristes. Leurs campagnes sont empreintes de dénonciation contre les excès du nationalisme, mais même les dirigeants socialistes soutiennent l'existence d'une armée forte, farouches défenseurs de la "nation armée", notion jaurésienne. Même s'il existe réellement une désaffection pour les armes, dénoncée entre autres par DE GAULLE, même s'il existe une véritable réception pour l'objection de conscience, l'opinion publique et encore plus la classe politique en reste à ces lamentations inquiètes... L'idéologie de l'arbitrage qui traverse la SDN est soutenue par la majeure partie des hommes politiques et la plupart de ses actions et réactions influence ou est influencée par l'évolution de l'organisation internationale et ses capacités de garantir effectivement la paix, et ceci d'autant plus que les Français pèsent du poids le plus lourd dans les organisations pacifistes internationales. Mais l'absence des Etats-Unis dans la SDN, les difficultés de faire avancer effectivement l'idée d'Europe, les divisions - même au sein du courant pacifiste, causées par les différentes crises coloniales (sans compte la question coloniale elle-même), la grande coupure entre communistes et non (voire anti) communistes, attisent de plus en plus les craintes d'une possible autre guerre (voire les peurs sur la guerre chimique), lesquelles vont se muer en véritable objet principal des débats sous les coups conjoints de la crise économique et de la montée des fascismes. 

 

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, Le pacifisme du début du XIXe siècle à la veille de la Seconde Guerre mondiale, encrage, 2015. Nicolas FAUCIER, Pacifisme et Antimilitarisme dans l'entre-deux-guerre, Spartacus, 1983.

 

PAXUS

         

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