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12 août 2018 7 12 /08 /août /2018 07:44

     Le cas de la situation des différents pacifisme européens - mais également aux États-Unis - pendant la première guerre mondiale constitue un cas-type que l'on retrouve sous différentes formes chez les "pacifistes" lorsque pour une raison ou pour une autre leur pays s'installe dans une guerre. Même si après la guerre froide, les attitudes (et motivations) sont différentes lorsqu'il s'agit de faire face à des guerres internes à l'Europe ou extérieures au continent, on rencontre les mêmes justifications de "guerre nécessaire", de "guerre défensive" de droits ou de valeurs, qui teintent quelque peu un pacifisme qui se relativise selon les situations. Cette teinte est très nationaliste au moins jusqu'à la seconde guerre mondiale, puis devient bien plus variable et subtile par la suite. 

A un point tel, et cela se rencontre déjà pendant la guerre froide, notamment dans les années 1980, que les partisans de la paix répugnent à être qualifiés de "pacifistes" - l'expérience précédant la seconde guerre mondiale y étant pour beaucoup mais pas seulement - et désirent que l'on prenne en compte une dialectique bien plus complexe dans la recherche d'une paix qui devient inséparable dans leur esprit d'une justice nécessaire.

Pour ce cas précis qui nous intéresse ici, il s'agit d'un pacifisme dont la caractère nationaliste se justifie par la défense même de valeurs que beaucoup pensent menées par l'adversaire du moment. Profondément, dans beaucoup d'esprit en France d'alors, il s'agit de défendre une République encore pas suffisamment établie contre des autoritarismes sociaux et moraux, qui doivent encore beaucoup à l'Ancien Régime. Même si dans les faits, d'Allemagne en France, il y a beaucoup plus dans les pratiques gouvernementales, bien ancrées dans la défense du capitalisme, de nuances que de différences de principe... ceci bien que les rapports de forces politiques soient complètement différents... Il ne faut jamais oublier, qu'influençant à terme les rapports de forces militaires entre pays, l'existence d'une vie parlementaire tant en France qu'en Allemagne pèse toujours sur les rapports de force politique internes. On a tendance à oublier avec le temps, que les forces politiques socialistes dans ces deux pays déterminent alors en grande partie les orientations globales des gouvernements. Et qu'on est dans une période proche du pré-révolutionnaire dans maintes régions de l'Europe, travaillées par les approches anarchistes et marxistes de la société, elles-mêmes alimentées par des situations sociales dramatiques.

On peut observer en fin de compte cette situation bien mieux en regardant la presse et la production littéraire générale de l'époque qu'en se focalisant sur l'activisme des groupes pacifistes qui ne sont en définitive qu'une poignée (influente!)...

 

Durant la première guerre mondiale, des pacifistes éclatés mais au tropisme nationaliste semblable...

    Après le choc de l'entrée en guerre des deux principales puissances continentales, tant en France qu'en Allemagne, on pouvait se demander, écrit Yves SANTAMARIA, où se trouvaient les pacifistes... Le XXIème congrès universel de la  paix n'a pas lieu (il devait se tenir à Vienne au milieu de septembre), et le pacifisme "bourgeois" européen se partage alors entre "pacifistes belliqueux", qui espèrent que l'horreur même de la guerre qui commence permettra l'apparition d'une véritable paix (tels Théodore RUYSSEN) à l'image de nombreux italiens, ralliés à la guerre (justifiée, selon eux) et fort critiques envers ceux (notamment les neutres scandinaves) qui ne prennent pas partis (Romain ROLLAND, Paul-Hyacinthe LOYSON, ce dernier éditeur de la Paix par le Droit et résignés soucieux de partager les souffrances du peuple (Émile Chartier, dit ALAIN). La majorité des pacifistes proche de la minorité de la SFIO et encore plus les "internationalistes" souvent marxistes, estiment que cette guerre peut en fin de compte être favorable aux idéaux socialistes. La minorité de la SFIO montre d'ailleurs une hostilité de plus en plus marquée envers l'Union Sacrée, influencée en cela par un livre "best-seller" Le Feu, d'Henri BARBUSSE. Des écrivains comme Gabrielle DUCHÊNE, Madeleine ROLLAND et Jeanne HALBWACHS, Michel ALEXANDRE, restent actifs dans un "mouvement" anti-guerre, vite réprimé en 1915. Pas plus qu'avant-guerre, d'autres comme Louise SAUMONEAU, du mouvement féministe, estiment n'avoir pas le goût de côtoyer leurs ennemies de classe. 

     Pacifiques mais défensistes sont une grande partie de ceux qui proclamaient la nécessité d'établir la paix par le droit, dont nombre restent virulents après la déclaration de guerre, allant jusqu'à manifester pour saboter la mobilisation et qui une fois leur mouvement réprimé, vont rejoindre la rhétorique, avec de fortes nuances, de l'Union Sacrée. L'adhésion socialiste quant à elle est massive, jusqu'à accepter de faire partie du gouvernement (tel Marcel CACHIN). Encouragés au sein du mouvement ouvrier d'alors, dominé en Allemagne par les amis de MARX et d'ENGELS (notamment lors de la  forte avancée allemande en été 1914), dans leur démarche, avec souvent un schéma guesdiste dans la tête, ces socialistes plus ou moins sympathisants de la démarche marxiste de classe entendent "prendre la main" au sein du pouvoir d'État, pour le temps où ils pourront de retourner vers leur gouvernement et lui demander le prix de leur ralliement.

"Le défensisme se nourrit parfois donc d'un scénario recoupant de façon paradoxale, écrit notre auteur, le défaitisme léniniste : la guerre peut être à l'origine d'un changement de régime, mais pour la SFIO, l'ennemi n'est pas, pour l'heure, dans son propre pays." Et le ralliement national ne fait pas disparaitre, même parmi les plus virulents dans le combat contre l'Allemand, l'internationalisme. Il est simplement mis en arrière-plan. Cette attitude leur attire les sarcasmes de TROTSKY (sur ce socialisme "stratégique") et LÉNINE contrecarre Boris SOUVARINE lorsqu'il veut défendre cette position, ceci dans un contexte d'ignorance des milieux parisiens des thèses de LÉNINE. Les polémiques, alimentées par des conflits internes entre leaders du mouvement internationaliste provoquent souvent des prises de position tranchée, parfois au-delà de la pensée de leurs auteurs. "Si, à la veille de l'Année terrible, Souvarine campe encore sur une position "centriste", les salves scissionnistes de Lénine contribuent bientôt chez lui à l'enclenchement d'un processus tendant à identifier plus étroitement Union sacrée et collaboration de classe."

 

Le cas de la nébuleuse internationaliste

    Dans la nébuleuse internationaliste, on s'éloigne de plus en plus de ce "pacifisme bourgeois" prompt à toutes les compromissions de classe, et sans nul doute la guerre de 1914-1918 contribue à l'éloigner de plus en plus d'une approche parfois trop juridique. Progressivement s'y installe une rhétorique "anti-impérialiste", ceci encore une fois dans une certaine méconnaissance mutuelle des thèses des uns et des autres... La dynamique intellectuelle chez les uns et chez les autres ne tient guère compte dans chaque pays de ce qui se passe de l'autre côté des frontières, d'autant plus que les informations sur les événements sont censurées par les différentes institutions militaires. LÉNINE prône la formation d'une IIIème internationale à l'idéologie plus rigoureuse et aux positions de classe plus claires, tandis que ce qui reste de la plupart des groupes anti-guerre en Europe tente de rétablir une position et une action commune. La Conférence de Zimmerwald du 9-15 septembre 1915 constitue la plus importante de ces tentatives. La plate-forme adoptée, et relayée par le Bulletin des "zimmerwaldiens" par la suite, élaborée surtout par des syndicalistes allemands, les Français étant même dans les débuts absents et hostiles, sur le moment n'a guère d'écho. Elle va pourtant à l'encontre d'une condamnation des socialistes français réclamée par les marxistes de LÉNINE, et être à l'origine de la reformation, courant 1916, d'un réseau de relations - en France- , entre syndicalistes et membres de la minorité de la SFIO. La répression qui s'abat sur les internationalistes marxistes au long de cette année-là, favorise un activisme aux résultats non négligeables au coeur même du socialisme français, activisme qui portera ses fruits dans l'entre-deux-guerres. Il se développe, malgré les tentatives de zimmerwaldiens, des dynamiques très différentes chez les pacifistes de manière générale, en France, en Allemagne et encore plus, en Russie. Il faut dire qu'à cause de la censure militaire et de la répression de tout ce qui s'oppose à l'effort de guerre, les informations circulent de plus en plus mal en Europe, même en considérant les différents canaux (par la Suisse notamment) créés depuis le début des années 1900. 

 

Le cas des catholiques

    L'ultramontanisme ou plus précisément les positions des hiérarchies catholiques, suivent eux aussi des directions différentes, dans le sillage d'une réconciliation entre l'Eglise et l'État. L'Église de France, par ses instances officielles et même par les intellectuels catholiques, elle apporte un soutien moral important à l'effort de mobilisation et de guerre. Elle renoue ainsi avec un gallicanisme ancien, doublé d'un antagonisme avec des protestantismes dominants en Allemagne. Quant à l'ultramontanisme proprement dit, soit une position universaliste sur laquelle veille le Vatican, il se trouve parfois en porte-à-faux avec les "ralliés catholiques" français, lesquels, et avec eux les intellectuels non catholiques, considère la ligne d'équidistance entre les belligérants constitue en fait un soutien aux empires centraux... Dans ce contexte, les appels réitérés de Benoît XV à interrompre l'"horrible boucherie" ne sont guère entendus, d'autant que même les Jésuites, présents en force pourtant en Europe, ne voyaient pas comment traduire ces exhortations sur le plan politique et diplomatique. 

 

La formation de clivages qui perdureront...

    Malgré les censures, malgré les répressions, il est difficile de ne pas relever, écrit Yves SANTAMARIA, "la simultanéité des courbatus populaires au moment où, dans la plupart des pays en guerre, l'agitation ouvrière trouve un souffle nouveau au début de l'année 1917. Surtout Revendications salariales en France, agitations politiques en Allemagne, où les socialistes ont pris depuis des années des positions très importantes, lesquelles sont d'ailleurs traversées de mouvements de plus en plus violents, multiplication des mutineries en France, érosion, qui annonce son effondrement de l'armée en Russe, avec la perspective qui change tout de l'engagement des États-Unis dans la guerre... Ce n'est pas seulement le matériel de guerre et les soldats américains qui débarquent en Europe, mais c'est aussi l'idéologie wilsonienne qui va prendre une place de plus en plus grande - dans les pays alliés - dans la perception, que ce soit chez les pacifistes ou chez les bellicistes, de ce que doit être l'après-guerre. 

On peut noter aussi le décalage croissant entre la radicalisation russe, la situation allemande, et le redéploiement progressif du mouvement ouvrier français dans un "centrisme" affichant sa compatibilité avec l'effort de guerre national... Alors que l'issue de la guerre se précipite avec l'arrivée des États-Unis malgré la fin du front russe, maints observateurs notent à l'époque un "frémissement pacifiste" qui parcourt les masses européennes épuisées. En France, la SFIO renoue avec les "zimmerwaldiens" (malgré le soutien du gouvernement allemand à la tenue de la conférence socialiste internationale de septembre 1917) et sa majorité romp avec l'Union Sacrée en refusant les crédits de guerre. Mais il s'agit d'un "frémissement", surtout en France car le mouvement ouvrier est encore traversé par un authentique "pacifisme patriotique". Et la paix signée par les Bolcheviks en mars 1917 le renforce, les points de vue s'écartant de plus en plus au sein des opinions publiques et encore plus entre pacifistes européens. Le fait est que, libéré de l'obligation de combattre sur deux fronts, l'armée allemande reprend ses offensives à l'Ouest... Le thème du refus du coup de poignard dans le dos, alors que la menace redevient aïgue, l'emporte de loin chez les socialistes français sur les rapprochements minoritaires entre révolutionnaires français, allemands et russes, dans le cadre d'une stratégie - qui reste tout-à-fait de l'ordre rhétorique, même au vu des événements en Russie et de ce qui se prépare en Allemagne  - de transformation de la guerre impérialiste en guerre civile européenne...

 

La mythique réunion internationale de Zimmerwald (5-8 septembre 1915)

  Beaucoup de rencontres entre pacifistes tentent de maintenir l'esprit d'un pacifisme universel, tout en faisant l'objet de tentatives instrumentalisation des gouvernements. En favorisant ou en atténuant tel ou tel aspect de la répression et de la censure, ils veulent influencer par là une partie - dans leur propre pays et dans les pays ennemis - qui reste importante de l'opinion publique. Ainsi le gouvernement allemand n'a de cesse de favoriser tout ce qui peut diviser les camps adverses, que ce soit contre les forces tsaristes en Russie ou contre l'union sacrée en France. Les réunions après Zimmerwald seront l'objet de toutes ses attentions... 

Mythique, cette rencontre l'est bien après la première guerre mondiale chez de nombreux pacifistes, car sur le moment, elle n'a que peu d'écho ou pas du tout. Elle l'est parce que, bien seule dans le grand conflit mondial, elle réunit 38 militants de onze nationalités différentes qui contestent la guerre et les positions prises par leurs dirigeants. Elle constitue une tentative, après la désagrégation de la Deuxième Internationale dès le début de la guerre, de reconstituer les liens entre socialistes de différents pays. En France, l'assassinat de Jean JAURÈS, un des seuls leaders socialistes à garder une position anti-guerre, et en Allemagne la mise à l'écart des rares opposants à la guerre au sein du SPD, lesquels se retrouvent en août 1914 au sein du Gruppe Internationale, duquel nait ensuite la Ligue spartakiste en 1915, sont les manifestations politiques d'un climat guerrier et chauvinisme qui emporte tout. 

Préparée en secret par le socialiste suisse Robert GRIMM et le russe MARTOV, elle n'est pas proposée aux instances officielles du SPD et de la SFIO, car ralliées à l'union sacrée de leurs pays. Parmi ces 38 militants, deux Français : Alphonse MERRHEIM (1871-1925), secrétaire de la Fédération des Métaux, un des artisans de la Charte d'Amiens en 1906, et Albert BOURDERON (1858-1930), secrétaire du syndicat du Tonneau, qui retrouvent LÉNINE et TROTSKY. Bien que peu nombreux, les participants peinent à se mettre d'accord : certains veulent lancer un appel à la révolution, d'autres souhaitent simplement appeler à une paix immédiate sans annexions, et au respect du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.  La seconde solution prévaut dans le communiqué final : "Dans cette situation intolérable, nous, représentants de partis socialistes, de syndicats et de minorités de ces organisations, Allemands, Français, Italiens, Russes, Polonais, Lettons, Roumains, Bulgares, Suédois, Norvégiens, Hollandais et Suisses, nous qui ne nous plaçons pas sur le terrain de la solidarité nationale avec nos exploiteurs, mais qui sommes restés fidèles à la solidarité internationale du prolétariat et à la lutte des classes, nous nous sommes réunis pour renouer les liens brisés des relations internationales, pour appeler la classe ouvrière à reprendre conscience d'elle-même et d'entrainer dans la lutte pour la paix..."

Même si le texte de l'appel et l'information même de la tenue de la réunion est inconnu des opinions publiques, en France se constitue un Comité pour la reprise des Relations internationales, autour de quelques syndicalistes et surtout d'instituteurs et d'institutrices. Une seconde réunion a lieu à nouveau en Suisse, à Kienthal, fin avril 1916. L'assistance y est toujours modeste, 44 participants, mais cette fois-ci 3 députés français sont présents : Pierre BRIZON, Alexandre BLANC et Jean-Pierre RAFFIN-DUGENS, vite surnommés "les pèlerins de Kienthal". le manifeste final, rédigé par BRIZON, est un appel à exercer le maximum de pressions sur les gouvernements... Les socialistes "zimmerwaldiens" se rencontrent encore en septembre 1917 à Stockholm. (voir notamment Zimmerwald : l'internationalisme contre la Première Guerre Mondiale, Éditions demopolis, 27 août 2015). 

Si ces conférences ont pu d'écho dans l'opinion publique, en revanche elles inquiètent les partis socialistes eux-mêmes. Les partis socialistes de l'Entente partisans de l'Union sacrée tiennent en effet une série de conférences interalliées, de février 1915 à septembre 1918, pour s'opposer au programme de Zimmerwald. 

    

      Comme l'écrit Nadine-Josette CHALINE, "la répétition des mêmes arguments, tous suivis d'un refus quel que soit l'auteur des propositions de paix, témoigne bien de la difficulté des différents pacifismes à se faire entendre. Devant le déferlement de la violence des combats, la seule trace des sentiments pacifistes manifestés avant la tourmente est peut-être à rechercher, non dans les efforts pour trouver une conciliation impossible avant la victoire des armes, mais dans le refus de la haine de l'ennemi pour favoriser, après sa défaite, une réconciliation, seule susceptible d'assurer enfin la paix et faire véritablement de cette guerre, comme le souhaitent les soldats, "la der des der". Tel est l'état d'esprit de l'abbé Julien, archi-prêtre du Havre, dont les sermons très patriotes prononcés durant le conflit sont publiés sous le titre Haut les coeurs! Toutefois, l'un d'entre eux est consacré à La Haine, qu'il faut chasser de son esprit. (...). Une fois la guerre terminée, reste à faire la paix. Certains, très tôt, s'en préoccupent, angoissés par les conséquences dramatiques de ce conflit (qui, on le rappelle est suivi immédiatement d'une épidémie catastrophique dans toute l'Europe). Dès novembre 1914, Lange écrit à d'Estournelles de Constant : "Nous avons été surpris par la guerre.. Il ne fait pas que nous soyons surpris par la paix, et qu'ainsi par imprévoyance, peut-être par méchanceté, en tout cas par ignorance, les diplomates nous fassent un traité de paix aussi mensonger, aussi dangereux pour nos enfants que le traité de Francfort, ou celui de Bucarest". Souci pleinement justifié!".

 

Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015. Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

PAXUS

    

 

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29 juin 2018 5 29 /06 /juin /2018 08:31

        Dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe, un pacifisme chrétien s'élabore dans l'entourage des papes chez quelques catholiques français. Les publications sur le sujet se multiplient, même si elles sont souvent confidentielles, au moins à leurs débuts. C'est aussi le début de l'élaboration d'une diplomatie vaticane, dans la conscience qu'on ne pourra pas revenir en arrière sur la réduction drastique des pouvoirs terrestres de la Papauté, géographiquement et culturellement. 

   A Rome dans l'entourage du Pape, on reprend, dans la ligne des théologiens du XVIe siècle, la réflexion sur ces questions de la guerre et de la paix. Les travaux des jésuites, et notamment du Père TAPARELLI font redécouvrir les idées de THOMAS D'AQUIN ainsi que celles du dominicain Francisco de VITORIA (1548-1619), théologien du droit de la guerre et des devoirs des belligérants, ou encore du jésuite espagnol SUAREZ (1548-1617). Le Père TAPARELLI édite en 1843 son Essai théorique  de droit naturel sur les faits, traduit en français en 1857.

Le Père TAPARELLI distingue la "guerre juste", qui a pour but le rétablissement de l'ordre, des conflits dictés par les rêves de conquêtes et le désir de domination. Selon lui, seule une autorité internationale, résultant d'un accord entre les nations, peut garantir véritablement la paix avec une sorte de tribunal fédéral universel. La réflexion sur ces questions se poursuit dans l'entourage de PIE IX, en dépit des temps troublés que traverse la péninsule italienne? La paix est une préoccupation sans cesse réaffirmée par les papes, notamment à la suite de PIE IX, LÉON XIII. 

Le pacifisme prôné par Rome, entendre l'Église catholique qui entend également par là garder une place majeure dans la conscience des Nations, à défaut des Couronnes (défaillantes), n'est ni antimilitariste, ni antipatriotique. Dans son sillage, inspiré directement par la Curie ou naissant indépendamment, parait dans le dernier tiers du siècle, un grand nombre d'opuscules évoquant le recours au Pape, regardé comme un arbitre naturel par suite de son indépendance (des différents pouvoirs temporels...). Le jésuite Eugenio CIMATTI fait paraitre à Rome en 1883, un volume de 250 pages, L'arbitrage du pape, dont les thèmes ici argumentés, sont repris à travers l'Europe. Le Concile de 1870 devait abordé la question, mais il est écourté, la guerre éclatant. A propos de ce conflit armé, PIE IX propose sans succès son arbitrage. 

Pourtant à la fin du XIXe siècle, le recours est de plus en plus fréquent aux arbitrages les plus divers, et l'activité diplomatique du Saint Siège, notamment de LÉON XIII, permet au Vatican de s'introduire dans le concert des nations. La Paix est une préoccupation sans cesse réaffirmée par le souverain pontife, même si aucune encyclique ne lui est consacrée. Il n'existe en effet par d'équivalent, dans le domaine de la guerre et de la paix, à Rerum novarum (1891) consacré aux questions sociales. Si la Papauté s'occupe d'arbitrer certains conflits en Europe, elle reste très prudente (au vu d'une possibilité de résultat) et se trouve en bute aux entreprises du gouvernement italien qui entend isolé le Vatican. 

      Sur certaines des propositions, notamment de L'arbitrage du pape de CIMATTI, un pacifisme catholique se développe en France, tout en restant très marginal. Ceux, laïcs ou ecclésiastiques qui s'en occupent n'en font pas d'ailleurs souvent leur activité principale. Ainsi l'abbé GRATRY est la cheville ouvrière d'un petit cercle débattant de ces problèmes dès le Second Empire.

Il s'interroge sur l'attitude des chrétiens devant la suite de guerres dans laquelle le Second Empire s'engage et est très inquiet de la situation internationale. En contact avec d'autres mouvances pacifistes - mais pas en s'en doute avec la frange antimilitariste et encore moins avec la tendance marxiste de celle-ci - il adhère par exemple lors de sa création par PASSY à la Ligue internationale et permanente de la paix. Cette adhésion est d'ailleurs mal vue par les milieux conservateurs et le Père PÉTÉTOT, supérieur de l'Oratoire qui a fait renaitre de ses cendres, le désavoue. Les idées de GRATRY sont reprises par l'abbé PICHOT, prêtre de la Creuse qui tente de les faire connaitre (Pages choisies, 1899). Ce dernier fonde avec Louis JORRAND, ingénieur à la manufacture d'Aubusson, la "Société Gratry pour la paix internationale" qui rencontre peu d'écho (elle n'en rencontrera d'ailleurs pas par la suite...). D'ailleurs l'Abbé PICHOT a des problèmes avec sa hiérarchie (faisant partie d'une longue série d'évêques et de prêtres dans ce cas) à la suite de la publication, avec JORRAND, d'une brochure de 68 pages, La conscience chrétienne et la question juive, et surtout d'un article adressé au journal La Croix, alors très antifreyfusard, condamnant l'antisémitisme comme étant une violation de l'Évangile. Il doit cesser son enseignement et s'installer à Monaco où le prince-souverain Albert est très favorable lui-même à la ligue de Frédéric PASSY. 

On peut considérer que peut-être avec le temps, les idées du pacifisme catholique aurait pu gagner quelques parties de l'opinion, mais comme pour toutes les autres tendances du pacifisme, elles sont laminées par le torrent de nationalisme, de patriotisme et de chauvinisme de la Première Guerre Mondiale. Et ce malgré les interventions répétées de la Papauté durant la guerre, pas plus entendu que quelques rares protestants réceptifs aux idées pacifistes. 

 

Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015.

 

PAXUS

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12 juin 2018 2 12 /06 /juin /2018 16:36

  La tradition du pacifisme juridique plonge dans des siècles antérieurs et les plans de paix publiés par maints auteurs laïcs ou ecclésiastiques en témoignent, mais dans sa forme moderne, l'idée prend forme, bien avant que des États la reprennent à leur compte sous forme d'organisations internationales (SND, ONU...), dans les milieux pacifistes (largement minoritaires à l'époque) de la fin du XIXe siècle. 

   Jean-Jules PRODHOMMEAUX (né en 1869) fonde à Nîmes en 1887, avec d'autres lycéens de sa classe de philosophie, appartenant tous à la bourgeoisie huguenote de la ville, l'Association des jeunes Amis de la Paix, qui se transforme, à l'instigation du pasteur Charles BABUT, en Association de la Paix par le Droit (1895), avec pour président l'économiste alors très connu Charles GIDE  (né en 1847). Ce dernier navigue dans un milieu protestant dans lequel il participe à la fondation de "l'école de Nîmes", mouvement coopératif français et également à "l'association protestante pour l'étude pratique des questions sociales". Même si l'Association de la Paix par le Droit se veut non-confessionnelle, elle est marquée par ses origines protestantes.

Cette idée de la Paix par le Droit rapproche également les membres de cette Association de Frédéric PASSY et du professeur Charles RICHET, et également la Ligue des Droits de l'Homme, fondée à l'occasion de l'affaire Dreyfus, la Ligue de l'enseignement et les loges maçonniques, par lesquelles en France, en Europe et aux Etats-Unis oeuvreront de manière importante à l'émergence des organisations interétatiques internationales pour la paix. De nombreux radicaux, officiellement ou non, oeuvrent alors pour cette idée, qui aboutit à l'organisation en 1904 du congrès national organisé par l'Association de la Paix par le Droit, véritable creuset d'un rayonnement dans la France entière.

Parmi les membres de cette mouvance figure au premier plan Théodore RUYSSEN, attiré par le protestantisme libéral, qui, de par ses activités en philosophie, comme beaucoup d'étudiants, fait des séjours, alors fréquents à l'époque, en Allemagne, où il se passionne pour le Projet de paix perpétuelle de KANT. Où il fait la connaissance de Ludwig QUIDDE, chef de file du mouvement pacifiste allemand. Cette rencontre sera suivie de beaucoup d'autres entre pacifistes français et allemands qui tissent alors des liens durables. 

En Allemagne même, à Berlin, coeur du nationalisme et du militarisme prussien, s'active notamment la baronne Bertha von SUTTNER.

Les préoccupations des pacifistes français et allemands rencontrent, malgré bien des difficultés, celles du gouvernement français lorsqu'il souhaite en 1889 célébrer de façon grandiose le centenaire de la Révolution. Des Congrès universels de la paix sont organisés à partir de cette année par les milieux pacifistes, profitant de l'attrait exercé par les festivités. C'est cette mouvance, et notamment Bertha von SUTTNER qui convainc Alfred NOBEL, grand fabriquant d'armement, d'inclure dans son testament (1896) la création d'une fondation destinée à financer chaque année l'attribution de prix à ceux et celles qui s'illustrent dans les Lettres, les Sciences et le combat pour la paix. Le premier prix Nobel est attribué en 1901 et est suivi de toute une série et ce jusqu'à nos jours, même si l'esprit de l'attribution change au fil du temps... 

     Le pacifisme juridique constitue la forme de pacifisme dominant en France jusqu'à l'entre-deux-guerre et il donne ses fruits surtout à la grande époque de la Société des Nations. On pourrait le qualifier de mondanité mondialisée, mais ce serait oublier qu'une forte proportion des enseignants et même de juristes est très influence par ses thèses.

Impuissant lors du déclenchement de la première guerre mondiale, parce que finalement ayant toujours été minoritaire dans l'opinion publique, bercé de naïves illusions (qualifiées de naïves car nous connaissons l'Histoire, mais bénéficiant de nombreux soutien dans les sphères gouvernementales européennes et américaines...), la cause du mouvement pacifiste français semble perdue d'avance. Mais la lucidité de sa pensée influence jusqu'à contribuer à la formation des Nations Unies. En définitive, la question se pose surtout de l'adéquation entre un juridisme  hérité du XIXe siècle et les tensions à l'oeuvre dans l'Europe des sociétés de masse. (Rémi FABRE). Le pacifisme juridique a bénéficié d'une grande audience dans la continuité, et aujourd'hui cependant encore on lui doit un certain nombre de concepts.

Ceci est d'autant plus frappant que la plupart de ses leaders ne sont pas partisans d'un pacifisme intégral et s'accordent pour penser que, toutes les procédures arbitrales ayant été épuisées, le recours à la guerre est parfois inéluctable. Mais certains comme Théodore RUYSSEN n'ont pas accepté la thèse que cela s'applique à la Grande Guerre. Et il se retrouve en première ligne après celle-ci pour mener la bataille de la fondation de la SDN et dans les années 1920, fait partie des meneurs d'un certain pacifisme qui se retrouve majorité dans les idées.

Tout en gardant une grande influence, c'est dans les années 1930 que cette mouvance du pacifisme juridique se divise entre partisan de la paix à tout prix, minoritaire d'ailleurs, et ceux qui estiment qu'il y a des limites dans l'acceptation des projets fasciste et nazi européens, au point que rétrospectivement on peut parler là de pacifisme patriotique (exprimé fortement par l'APD). le coup de grâce à cette forme qui apparait alors désuète de pacifisme intervient au déclenchement de la deuxième guerre mondiale. 

 

 

Rémi FABRE, Un exemple de pacifisme juridique : Theodore Ruyssen, et le mouvement "la paix par le droit" (1884-1950), dans Vingtième siècle, revue d'histoire, n°39, juillet-septembre 1993, www. persee.fr. Marie-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015. Ingram NORMAN, Pacifisme ancien style, ou le pacifisme de l'Association de la Paix par le Droit, dans Matériaux pour l'histoire de notre temps, n°30, 1993, www.perse.fr.

 

PAXUS

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8 juin 2018 5 08 /06 /juin /2018 11:38

      Le pacifisme se présente de manière différente des deux côtés de l'Atlantique, même si des deux côtés, les sociétés sont marquées chacune par une guerre aux moyens nouveaux : la guerre 1870-1871 en Europe, la guerre de Sécession aux États-Unis (...). 

       Alors qu'aux Etats-Unis, le mouvement socialiste est réprimé et ne laisse pas la place à un antimilitarisme, patriotique ou de classe, en Europe le pacifisme est vite partagé, écartelé même, entre plusieurs formes et surtout aux prises avec un antimilitarisme dont les contours se précisent au cours des ans. Alors qu'aux Etats-Unis, incontestablement, la religiosité fait partie du corpus pacifiste dans sa quasi-totalité, en Europe se livre une lutte qui aboutit à une large redistribution des cartes entre l'Eglise et l'Etat, surtout en France (conséquence de l'affaire Dreyfus entre autres). Dans les deux cas, le mouvement pacifiste, plus en Europe qu'aux États-Unis toutefois, est largement minoritaire dans l'opinion publique. 

   Yves SANTAMARIA, qui se centre sur la France, constate un regain des mouvements pacifistes vers la fin des années 1880. En 1889, a lieu dans le cadre de la commémoration du centenaire de la Révolution, la première Conférence interparlementaire et le Premier Congrès universel pour la paix. A lieu également l'Exposition Universelle qui célèbre les vertus de la civilisation blanche occidentale.

Le contexte s'est quelque peu clarifié après l'échec du boulangisme et dans le système de la Troisième République, la droite ancre le noyau dur du nationalisme tandis que la gauche développe une idéologie où le nationalisme fait figure d'hostilité à la République. Tout cela dans une "ambiance" dont les manifestations publiques mentionnées auparavant, donne un large écho dans le monde des entrepreneurs, des affairistes, et des politiciens : l'heure est au développement du commerce contre les perspectives de guerre. Même si ailleurs, en Afrique et en Asie notamment, les nations européennes se livrent à des guerres plus ou moins chaudes, on évite de parler de ces conflits dont l'Europe stricto sensu doit être sauvegardée... Dans cet univers mondain, qui nage souvent dans l'opulence, la Suisse faisant souvent office de cadre politico-hôtelier, s'élabore des projets plus ou moins construits d'Association européenne, encouragée par ailleurs par toute une frange des capitalistes industriels américains. Ce qui n'empêche pas l'existence dans ce pacifisme-là des frictions, bien visibles lorsqu'il s'agit de projets très concrets... 

Union parlementaire, Congrès international de la paix, Ligue des catholiques français pour la paix (fondée en 1909) constituent autant de structures où gravitent des personnalités pacifistes, qui cherchent constamment des relais dans la presse, et parfois (mais y échoue) tente de s'approprier un titre (rachat de L'indépendance belge par des pacifistes français en 1895). Entre une génération de "pacifistes professionnels" fortement influencée par les méthodes propagandistes anglo-saxonnes, de partisans de la Paix par le droit, nettement plus sobres, qui se retrouvent souvent dans des missions d' enquêtes internationales sur certains conflits (Balkans...), des anticléricaux (Gaston MOCH), de fervents catholiques (Marc SANGLIER), des féministes (suffragettes et autres) très actives (Jeanne SCHMAHL, Marguerite DURAND...), des intellectuels(iles) amorçant la constitution de projets d'organisations internationales interétatiques, des humanitaires avant la lettre partagés entre neutralisme et interventionnisme dans des conflits lointains (débats que l'on retrouve ensuite souvent...), c'est tout un monde qui s'agite et qui parfois produit des prises de conscience. C'est tout un monde qui, également ne rencontre que peu, et en tout cas bien moins qu'avant 1871, un autre monde, formé d'antimilitaristes de différentes sortes...

Toute une littérature "anti-caserne", apparue avec l'imposition du service armé à des catégories traditionnellement exemptées, qui stigmatise et la vie de caserne et l'institution militaire elle-même (Lucien DESCAVES, encouragé par Émile ZOLA et Maurice BARRÈS...), suivie par toute une flopée d'oeuvres relevant du comique troupier (dans les arts comme en littérature) nettement moins corrosif, assoit l'activisme de nombreux groupes "d'extrême gauche" (animée par des critiques sociales) ou "d'extrême droite" (animée par des critiques sur le régime républicain)... L'antimiltarisme d'extrême gauche se nourrit des interventions militaires contre ce qu'une certaine presse nomme "l'ennemi intérieur", soit, mis dans le même sac manifestations  et propositions marxistes, menées anarcho-syndicalistes... Le tout sur fond de multiples grèves ouvrières où des syndicats comme la CGT s'activent... Lequel syndicat est traversé lui aussi par des débats sur le patriotisme et la lutte des classes. Se recouvrent mais ne s'y amalgament pas conceptions différentes du syndicat (autonomie contre sujétion au Parti) et discours antagoniques patriotiques et antimilitaristes. Les différentes tendances, ce qui permet aussi d'éviter trop de débats diviseurs, s'accordent sur le recours à la grève générale pour empêcher les la guerre, même si par ailleurs les débats à propos de l'Allemagne (et notamment de l'Alsace-Lorraine) suscitent bien des intégrations persistantes. On peut considérer d'ailleurs, qu'à part de fortes contributions (d'auteurs qui opèrent parfois des revirements certains, voir le parcours d'un Jean JAURÈS ou d'un Jules GUESDE) en faveur d'un antimilitarisme de classe conséquent, qui imprime au socialisme  une totalité pacifiste réelle, à chaque crise se révèle la faiblesse d'un soubassement intellectuel et politique : l'affaire Dreyfus (où se mêle un débat contre ou pour les Juifs...) et surtouts crises européennes qui mène à la Première Guerre Mondiale montrent une très grande dispersion des opinions. Ce n'est qu'après la Grande Guerre que se solidifient les opinions pacifistes et bellicistes, avec d'ailleurs un revirement du climat général. Alors que de la guerre franco-prussienne à l'orée de cette pseudo dernière guerre; le climat est plutôt belliciste et agressif, après celle-ci, les mouvements pacifistes prolifèrent au sein d'une opinion publique qui rejette la guerre. 

 

     Nadine-Josette CHALINE, qui étend plus son propos à l'ensemble de l'Europe, dresse à peu près le même tableau. Pacifisme juridique, pacifisme chrétien (avec le rôle actif du Vatican) avec son développement particulier en France à travers un pacifisme catholique d'une part, socialisme, syndicalisme et pacifisme d'autre part alimentent certains débats sans que ceux-ci mordent réellement sur les évolutions. A part pour l'un diverses rencontres internationales, relayées par certains hommes d'État, premiers essais d'organisation internationale (conférences de La Haye DE 1889 ET 1907), et pour l'autre, même notre auteure ne le mentionne pas, une très forte polarisation politique en Allemagne et des effets importants en Russie, qui tout de même influent fortement sur l'évolution de la Grande Guerre et les événements immédiatement postérieurs... Pour ce qui est des espoirs d'organisation internationale, la Grande Guerre balaie réellement tout un monde pacifiste, et c'est seulement quand l'Europe en sort enfin que de nombreuses de ses idées sont reprises au niveau de États. Pour ce qui est de la place du socialisme dans les débats, les années 1920 et 1930 sont marquées dans de nombreux pays européens par la montée politique et armée des organisations qui, pour l'essentiel, ne font plus de la question de guerre et de la paix en général, un élément fondamental de leurs prises de position. La question sociale l'emporte, avec de fortes variantes; dans le mouvement marxiste. 

 

Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015. Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. 

 

PAXUS

 

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2 juin 2018 6 02 /06 /juin /2018 10:11

       Quand on discute de recueillement après une guerre, on pense surtout aux diverses manifestations, officielles ou non, qui ponctuent l'anniversaire de l'hécatombe de la Grande Guerre. On oublie alors le développement de ce qu'on peut appeler un pacifisme de recueillement, même en cas de guerre gagnée, mais décidément massif plutôt après une guerre perdue, pacifisme qui couvre dans un premier temps les discours de revanche, pour s'atténuer d'année en année, et laisser place le plus souvent à des ressentiments qui s'expriment de plus en plus sur le mode cocardier et menaçant... Que ce soit France pour "récupérer" l'Alsace et la Lorraine dans les premières années de 1900 ou en Allemagne pour se venger et faire justice du Traité de Versailles dans les années 1920 et 1930... Avant ces périodes, ce pacifisme du recueillement apparait devant le choc de tant de destructions et de pertes de vie humaine.

      Mais c'est pourtant auparavant, à la fin de cette guerre de 1870-1871, qu'apparait en France dans toute son ampleur ce sentiment pacifiste, nommé le pacifisme de recueillement - qui pourrait être aussi qualifié de pacifisme de lamentations - comme le raconte bien Yves SANTAMARIA.

Mais cette sorte de pacifisme intervient dans un contexte qui ne rappelle en rien celui de la paix imposée après la guerres napoléoniennes.

Du point de vue social et économiques, les nouvelles forces qui travaillent le paysage politique, rebattent les cartes au sein du mouvement ou de la sensibilité pacifiste. De nouveaux clivages apparaissent et leur donnent des tonalités nouvelles. Avant cette défaite française, les mouvements révolutionnaires ou réformistes de la société façonnent la nouvelle configuration d'une manière au demeurant assez difficile à comprendre, pour qui ne connait pas le contexte et les méconnaissances réciproques des rapports de forces, tant sociales que nationales. Depuis la révolution de 1848 sont à l'oeuvre un certain nombre d'organisations anarchistes et socialistes, qui, malgré leur archi-minorité, et parce que concentrés là où le capitalisme industriel commence à dominer le paysage économique, interviennent dans la formation de l'opinion publique quant aux enjeux et aux agissements des gouvernements successifs. Plus le temps avance, plus le fossé se creuse entre marxistes et "bourgeois", bien plus au niveau idéologique que pratique.

Si cette tendance marxiste est minoritaire au sein de la section française de l'AIT, ce n'est pas le cas ailleurs, notamment en Angleterre et surtout en Allemagne. Le fond de la pensée marxienne à ce moment-là en 1870 est bien connu, et se retrouve dans la correspondance entre MARX et ENGELS :

"les Français, écrit-il, ont besoin d'une raclée. Si les Prussiens l'emportent, alors la centralisation du state power favorisera la centralisation de la classe ouvrière allemande. La suprématie allemande déplacerait en outre le centre de gravité du mouvement ouvrier aout-européen en le transférant de France en Allemagne (et) la suprématie qu'elle (la classe ouvrière allemande) a sur la classe ouvrière française serait en même temps la suprématie de notre théorie sur celle de Proudhon" (Correspondance, tome XI, Editions sociales, 1975). 

Ce passage éclaire sur les antagonismes croisés qui naissent alors entre Français et Allemands, entre gauche républicaine et droite monarchiste, entre pacifistes proudhoniens et militants socialistes... La position face à la guerre est largement conditionnée par les paramètres régime politique menant la guerre, rapport de forces militaires et conséquences envisageables du conflit, systèmes d'aillantes. Le paysage mental des Français face à l'invasion est alors parfaitement chaotique et les historiens ont en fait toutes les peines du monde, hormis quelques grands éclairages, à délimiter la succession des épisodes, d'autant plus que leur attention va bien plus vers la Grande Guerre que vers le première guerre franco-allemande. Mouvements de volontaires que les préfets ont du mal à équiper et armer, dissidences communalises, divisions de l'extrême-gauche entre jacobins et fédéralistes, vagues d'antimilitarisme contre le défaitisme supposé des officiers de l'armée, défaillances des troupes aux conditions matérielles catastrophiques et face à un contexte de débâcle (La belgique accueille des milliers de déserteurs...), élections donnant le pouvoir aux Républicains dans toute la France, insurrections patriotiques et communistes à Paris et dans certains grandes villes... Tout cela produit pour nous d'étranges configurations idéologiques... Ainsi, parmi les défenseurs de Commune, se diffuse un antimilitarisme patriotique...

    Les pacifistes comprennent que, contrairement à ce qui se passera en 1918, que s'ensuit un recul de l'audience de leurs thèses. Jusque dans les rangs fédéralistes, surgissent des espoirs, complètement détachés de toute analyse des rapports de force militaires, de France victorieuse. Victor HUGO produit un texte "Pour la guerre dans le présent et pour la paix dans l'avenir", qui reflète bien l'état d'esprit dans les milieux de la Ligue de l'enseignement et de la franc-maçonnerie. Cet état d'esprit fait hésiter de nombreux militants et dirigeants dans la priorité politique : qui l'emporte de la question sociale et de la question nationale?

Si dans la littérature (voir les écrits de Gustave COURBET, de Victor HUGO et de Edgar QUINET...) et dans la presse, se diffusent des thèmes d'antimilitarisme de classe, où l'armée bourgeoise fait figure de capitularde face à l'Allemagne, promis à de grands avenirs, les nouvelles conditions du service militaire, surtout adapté en fonction des guerres coloniales, la peur de la guerre européenne, les entreprises comme celle du général BOULANGER (qui portent la confusion à son comble), forme la toile de fond d'un pacifisme de recueillement, entre l'effroi des destructions constatées et des conditions nouvelles de la guerre et la volonté de ne pas provoquer la grande Allemagne (surtout que la Russie et l'Angleterre ne bougent pas en faveur de la France)... D'une certaine manière l'échec du général BOULANGER (de restauration d'une monarchie pacifiste) en 1889, clarifie les enjeux et prépare un nouveau contexte. celui d'une montée des nationalismes français et allemand. Contexte dans lequel s'inscrit le renouveau d'un autre pacifisme. Les pacifistes d'avant 1870 peinent à exister ou... à le rester réellement. Que ce soit pour Frédéric PASSY ou pour Jules BARNI, les temps sont alors loin du pacifisme et du fédéralisme européens...

 

Yves SANTAMARIA, le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015.

 

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24 mai 2018 4 24 /05 /mai /2018 11:44

    Yves SANTAMARIA et Nadine-Josette CHALINE effectuent à peu près la même périodisation des pacifismes en montrant les premiers d'entre-eux, en tant que corps de pensée et mouvement d'opinion à la fois, naissant autour de 1815, soit après les guerres napoléoniennes qui ont marqué les esprits à la fois par l'importance des régions touchées et par le nombre d'hommes impliqués dans ces conflits armés. Que ce soit en France où la prise de conscience des désordres et destructions va de pair avec une grande désillusion concernant l'Empire, ou en Angleterre où par bien des aspects ces guerres ont entravé le commerce et le capitalisme industriel naissant, des mouvements d'opinions, relayés au niveau politique dans la Monarchie reconstituée (France) ou dans le Parlement (Angleterre) naissent et se confrontent aux bellicistes ou aux revanchards de tout bord (que ce soit en France pour les nostalgiques de l'Empire ou en Angleterre pour les partisans d'un retour en arrière monarchique pur et simple sur le continent). Les clivages sont complexes en France dans cette paix imposée, laquelle induit pratiquement un "pacifisme" imposé. C'est un type de pacifisme que l'on retrouve souvent au sortir d'une guerre, et qui se caractérise par une grande part d'opportunisme, quoique une minorité se situe sincèrement dans des lignées philosophiques pacifistes (kantiennes notamment)

Par ailleurs, aux Etats-Unis, naissent des mouvements pacifistes qui prennent de l'ampleur, jusqu'à la guerre de Sécession, à la fois sur le thème de diffusion de la paix dans la sphère chrétienne et, avec des contrastes, sur le thème de la lutte contre l'esclavage des Noirs.

     Ces deux auteurs, qui étudient surtout la situation en Europe, en France notamment, considèrent cette première "génération" des mouvements pacifistes nés autour de 1815, se terminant à la guerre 1870-1871 entre la Prusse et la France, ceux-ci se fracassant littéralement sur elle.

    Enfin, au sein de ce pacifisme européen, français encore une fois surtout, des clivages nets commencent vite à surgir entre les pacifistes romantiques surtout soucieux d'une paix favorable au commerce et à l'industrie et les pacifistes socialisants ou sympathisants socialistes. Tout un débat traverse d'ailleurs des organisations ouvrières elle-mêmes, dans une thématique entre antimilitarisme et pacifisme dont les termes sont eux aussi complexes. C'est surtout vers le milieu du siècle que ce débat commence à devenir important. 

    A noter, comme le rappelle Yves SANTAMARIA, que le mot pacifisme lui-même commence à être utilisé, d'abord de manière éparse, en 1845, puis de manière courante à partir de 1901. D'ailleurs son adoption par les partisans de la "Paix par le Droit", adeptes de l'arbitrage international vise alors à se démarquer de l'"extrême gauche" antimilitariste et à écarter le reproche d'antipatriotique, asséné par la presse nationaliste. C'est que, dès le départ, l'idéologie pacifique, apparue en Angleterre à l'issue des guerres napoléoniennes, est à cette date essentiellement véhiculée par des personnalités sociologiquement bourgeoises, sinon aristocratiques, et politiquement libérales. Lesquelles se trouvent confrontées directement, au tournant du siècle, aux idéologies naissantes des divers partis se réclamant de la classe ouvrière. Au tournant du siècle, au prisme pacifiste/nationaliste, dans un contexte de défaites militaires (France) se substitue le prisme bourgeois/capitaliste, avec une force qu'aujourd'hui on  a un peu oublié. Au tournant du siècle en France s'oublie peu à peu le contexte de paix imposée, et après la défaite de 1871, on ne retrouve pas de manière aussi dramatique ce sentiment. Une autre période s'ouvre, avec notamment les "péripéties" coloniales et les conflits sociaux. Si Yves SANTAMARIA s'intéresse presque exclusivement au cas français, Nadine-Josette CHALINE se situe plus au niveau européen, vers toutes ces mouvances qui veulent "empêcher la guerre".

 

Le cas français du "pacifisme imposé".

  Il est clair, et cela se vérifie en d'autres circonstances historiques, que ce pacifisme-là, tout d'opportunité parfois, se développe en période de post-défaite militaire, tant pour montrer aux adversaires passés une volonté de pacification afin de sauver ce qui peut l'être que pour construire une idéologie qui met l'accent sur les malheurs de la guerre en soi. Les leçons de l'histoire des disparitions et des destructions veulent alors être tirées par des fractions de l'opinion publique, celles qui souvent relèvent la tête après des années de censure militaire, voire d'oppression intérieure, qui de manière profonde, ont refusé les objectifs et/ou les moyens de la guerre. 

    Pendant que les premiers groupes pacifistes organisés voient le jour en Angleterre, prenant une partie de l'espace public permis par une Monarchie constitutionnelle qui admet même l'expression d'un discours anti-guerre, la France de la Restauration qui présente comme sa voisine une liberté d'expression à un niveau inégalé ailleurs, laisse éclore de semblables groupes, notamment dans un milieu mixte aristocratique-bourgeois. De nombreux sentiments s'expriment dans cet espace public, où se répartissent suivant les sensibilités soif de paix de monarchistes rentrés au pays et nécessité, même pour des sympathisants de la Révolution voire de l'Empire, de montrer à l'ensemble de l'Europe, de montrer que le bellicisme français de presque vingt ans auparavant n'est plus menaçant. Il se diffuse un "pacifisme d'État" qui rejoint d'ailleurs les réticences de la population vis-à-vis de la conscription, ce qui en 1818 aboutit à un service long restreint à une faible partie des mobilisables. Ce qui permet d'ailleurs de faire baisser les taux de désobéissance de 50% pendant l'Empire à 7% en 1830, taux qui ne cesse de baisser encore ensuite.  

Pour beaucoup de libéraux par ailleurs, et cela rejoint le sentiment des pacifistes anglais, le temps du commerce est venu, qui doit évincer les antiques valeurs guerrières. La force de cette paix dictée, en tout cas dans l'espace européen, dont les termes évoluent avec le temps (valsant de droite à gauche et de gauche à droite de l'échiquier politique parlementaire), perdure jusqu'au Second Empire et même jusqu'à la fin de ce régime. Dans cette perspective, l'arrivée au pouvoir de Louis-Napoléon Bonaparte constitue une sorte de pivot au-delà duquel va décliner l'esprit pacifiste, tant dans l'opinion publique que dans les instances parlementaires et de l'exécutif. A l'intérieur comme à l'extérieur des différents groupes pacifistes français - lesquelles se trouvent parfois en correspondance avec leurs pendants anglais - cette évolution est visible incarnée par des figures que l'on retrouve, de régime en régime, jusqu'en 1871.

Les libéraux du commerce contre la guerre se retrouvent notamment dans la "Société de la morale chrétienne" fondée en 1821 par le duc de LA ROCHEFOUCAULT-LIANCOURT, avec la participation de  LAMARTINE, BROGLIE, GUIZOT et Benjamin CONSTANT. On retrouve leurs idées notamment dans les écrits de Jean-Baptiste SAY (Économie politique, 1826). Dans ce foisonnement intellectuel émerge surtout la figure du comte Claude Henri de Rouvroy de SAINT-SIMON, disparu en 1825 en laissant une oeuvre qui se diffuse énormément après sa mort. La pacification des rapports entre les Etats et les peuples européens, occidentaux car des ponts existent avec les intellectuels outre-Atlantique, même s'ils sont loin de partager cette perspective, justifie le maintien d'une armée technicienne et réduite afin de diffuser dans le monde le miracle blanc. L'expansion coloniale recycle d'une certaine manière le bellicisme tant dans les individus que dans maints destins individuels. Les grandes figures du romantisme littéraire alimentent ce pacifisme conservateur de la société : Alfred de VIGNY (1797-1863), Lamartine (1790-1869) et aussi Victor HUGO, même si celui-ci exprime un esprit plus social. Ils se retrouvent avec leurs "collègues européens" dans des Congrès de la Paix (le premier est de 1849) dont le programme d'études (et les proclamations) vont dans le sens de la propagation du progrès occidental, progrès dont les termes sont souvent noyés dans la rhétorique pacifiste, tellement les divergences idéologiques s'amplifient au tournant de 1870, et émergent, parfois très brutalement, depuis au moins la révolution de 1848... Même si les écrits d'Auguste COMTE (notamment le Système de politique positiviste, 1851-1854) sont considérés comme une référence, les opinions ne peuvent être que différentes entre un GARIBALDI héros de la construction nationale italienne, l'anarchiste BAKOUNINE et le Père GRATY, oratorien...Les rapprochements, concrétisés par leur participation à ces Congrès de la paix irritent au plus haut point d'autres, plus orientés vers la défense des classes miséreuses, tel Karl MARX...

Ce pacifisme officiel et contraint, imposé en quelque sorte par la situation internationale devient de plus en plus difficilement tenable, et même Louis-Napoléon BONAPARTE, et ses initiatives de répression de la liberté de pensée, ne peut, surtout après son coup d'état de décembre 1851, instaurant le Second Empire, marie difficilement une diplomatie pacifiste et des démonstrations de force militaires tant dans les colonies qu'en Europe même. Si les idées sont que l'Empire, c'est la paix et que les nationalités satisfaites cimentent la paix, il résiste mal (ce pacifisme-là) à la fois au positionnement dans des conflits (1866, guerre entre Prusse et Autriche). D'ailleurs l'engagement en 1866 dans un nouveau système de conscription (instauration d'un service obligatoire, qui suscite une remontée des désobéissances), et dans une politique d'opposition de plus en plus frontale avec la Prusse, précipite une évolution vers la fin d'un consensus pacifiste, déjà mis à mal au sein même des groupes pacifistes qui reçoivent de plein fouet l'antagonisme entre un pacifisme bourgeois et une pacifisme antimilitarisme ouvrier. La montée des luttes ouvrières est concomitante d'une faiblesse de l'opposition populaire au conflit franco-prussien. Si cette opposition existe, ce n'est pas elle qui tient le haut du pavé de la presse ou de l'érudition intellectuelle, c'est plutôt la confrontation entre les partisans de l'ordre bourgeois et les ceux d'un changement plus ou moins radical de société. La défaite française de 1870, et encore plus les événements de la Commune de 1871, comme toute défaite dans ces conditions, signe bien la fin de ce consensus de pacifisme imposé. Au sein du paysage pacifiste, c'est bel et bien d'autres façons de concevoir la paix qui l'emportent, dans un climat de guerre civile sociale, ressenti surtout dans les grandes métropoles (Paris, Marseille...). Les solidarités entre groupes nationaux pacifistes s'expriment  ensuite sur le fond et sur la forme d'une autre manière. 

 

Le cas européen d'un "pacifisme contraint"

      D'une certaine manière, les débats du siècle des Lumières (autour notamment du Projet de paix perpétuelle d'Emmanuel KANT) interrompus par la Révolution et l'Empire français, reprennent. Mais dans un contexte politique complètement nouveau, et non plus dans la perspective d'une Europe des progrès techniques, moraux, politiques... Mais dans une Europe sous la contrainte de Monarchies qui espèrent un retour à l'ordre ancien, et parfois au-delà même des relations sociales du XVIIIe siècle. 

Le pacifisme officiel imposé de l'extérieur comme de l'intérieur du territoire français favorise l'éclosion de groupes dont certains sont alimentés par des influences de pacifistes américains et anglais. De la Peace Society fondée en 1816 par le quaker William ALLEN en Grande-Bretagne, à la Société de la morale chrétienne fondée en 1821 par le duc de LA ROCHEFOUCAULT-LIANCOURT, en passant par des groupes en Europe du Nord et en Suisse, ce sont quelques cénacles qui débattent de la paix dans la première moitié du XIXe siècle, et souvent il s'agit d'un pacifisme fortement teinté de christianisme. Ces groupes sont en relation régulière entre eux, et évoluent dans un espace intellectuel très attentif aux questions de la guerre et de la paix, de manière théorique mais aussi de manière très concrète. Dans les années 1840, parallèlement à l'activité d'un pacifisme romantique (nombreuses oeuvres littéraires), paraît une série d'ouvrages, souvent marqué par le saint-simonisme. Souvent, une fédération des États européens apparait comme le meilleur moyen d'éviter la guerre entre les pays réunis dans une même organisation, idée qui se diffuse dès le Congrès de Vienne qui établit les conditions de la coexistence des États monarchiques en Europe. On peut citer parmi ces ouvrages, ceux de Gustave d'EICHTHAL (De l'unité européenne, 1840), de Gustave PECQUEUR (De la paix, de son principe et de sa réalisation, 1842), de Ph.-René MARCHAND (Nouveau projet de paix perpétuelle, 1842), du capitaine F. DURAND (des tendances pacifiques de la société européenne et du rôle des armées dans l'avenir, 1841)... Mais ces débats ne touchent que quelques cercles restreints d'intellectuels, et l'opinion publique comme la population ne réagit que lorsqu'il est question de modifié les conditions du recrutement des armées...

C'est pour donner une certaine ampleur à leurs réflexions qu'à l'initiative des Anglo-Saxons, plusieurs intellectuelles organisent des Congrès de la paix, qui s'échelonnent de 1843 à 1851. Dans l'une ou l'autre capitale, à commencer par Londres, ils donnent l'occasion d'élaborer des proclamations européennes. On y retrouve les noms déjà cités auparavant, plus et de manière de plus en plus diversifiée, des représentants de nombreuses nationalités, des Russes, des Italiens, des Français... Mais la presse en général n'y accorde qu'une attention polie et sceptique, même si la présence d'économistes réputés donnent une aura de crédibilité à leurs propositions. L'élan que ses initiateurs voulaient donner s'essouffle assez vite et des dissensions  lors des Congrès empêchent ces Congrès de produire autre chose que de grandes déclarations générales. Les différentes préoccupations des personnalités présentes, chacun très marquée par l'évolution propre à son pays, empêchent toute dynamique.

La vigueur de ces différents groupes et sociétés de paix renaît dans les années 1860, surtout à partir de 1866 et de la défaite de l'Autriche face à la Prusse, dont la puissance militaire et la volonté de jouer un rôle en Europe s'affichent désormais, et également lorsque NAPOLÉON III tente de rattacher le Luxembourg à la France (1867). Le regain de la répression sur les oppositions à l'Empire suscite, favorise en ricochet, tant les réseaux d'information et de diffusion de la pensée échappent aux dictats de régimes par essence conservateurs, la naissance d'un pacifisme "républicain" en France, mais aussi ailleurs en Europe. Ainsi Frédéric PASSY fonde en mai 1867 la ligue Internationale et permanente de la Paix (avec Michel CHEVALIER, le maire de Mulhouse DOLFUS, des pacifistes belges comme VISSCHERS, un oratorien, le Père Alphonse GRATRY, les Abbés PERRAUD), laquelle professe le respect des Églises.

Devant les menaces de guerre de plus en plus pressantes, d'autres pacifistes, très opposés à NAPOLÉON III et en désaccord avec l'orientation donnée par PASSY à son organisation, fondent à Genève, en 1867, la Ligue Internationale pour la Paix et la Liberté. Ceci dans la foulée de l'idée de réunir de nouveaux Congrès de la Paix. Dans la préparation et dans le déroulement de ce Congrès de 1867, se retrouvent des personnalités, nettement plus orientés vers les préoccupations sociales, voire ouvrières : l'ouvrier ALBERT, Edgard QUINET, Victor HUGO, Hyppolyte CARNOT, Jules FAVRE, Jules SIMON, Ferdinand BUISSON, Camille PELLETAN, Charles LEMONNIER, Louis BLANC, Jules VALLÈS, Elie et Elisée RECLUS...Sous la cheville ouvrière de ce Congrès qui a lieu à Genève, Jules BARNI se démène pour ouvrir ce Congrès à toutes les tendances de la gauche en Europe, et notamment à l'Association Internationale des Travailleurs née trois ans plus tôt à Londres, qui tient dans la même ville son propre Congrès; Sans doute parce que de parcours intellectuels et professionnels similaires, on peut retrouver dans des Congrès de la paix, tout ce que le monde politique d'alors compte de révolutionnaires, d'agitateurs et de militants socialistes. En en nombre conséquent, puisque près de 6 000 personnes sont inscrites à ce Congrès de la paix de 1967. Les débats ressemblent parfois à des tumultes et quelques grandes figures nationalistes comme GARIBALDI s'en font une véritable tribune, pas très soucieux de l'efficacité de la nouvelle organisation de paix qui émerge. D'ailleurs, très vite, le vie de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté se révèle difficile, ponctuée de crises, car les différents membres, s'ils sont favorables à la sauvegarde de lapais, sont le plus souvent en désaccords sur les moyens à mettre enoeuvre pour y parvenir. Mêlant perspectives pacifistes et projets politiques, libéraux, radicaux, anarchistes et socialistes s'opposent sur de nombreux points, ce qui conforte d'ailleurs l'attitude de leaders socialistes (notamment marxistes) de se mettre à l'écart de telles organisations qui n'ont que pour seul objectif d'éviter la guerre. D'autres Congrès suivent en 1869 et en 1870, mais devant les divergences, beaucoup, surtout de gauche, quittent la Ligue. On débat de la disparition des armées permanentes, de la séparation des Églises et de l'État, du principe fédératif... sans parvenir à conclure de manière satisfaisante. Tous ces débats se fracassent sur la guerre de 1870... Pourtant, parce qu'ils sont loin d'être seulement français ou anglais ou encore allemand (avant la lettre), ces débats reviendront ensuite sur le devant de la scène, dans un autre contexte encore, et cette fois plus du tout sous l'obligation (ou même parfois la terreur) de la paix imposée ou contrainte.

L'invasion de la France, la défaite de l'Empire, les conditions de cette défaite rebattent non seulement les cartes des débats mais aussi le spectre des convictions. Des hommes de la Ligue (re)deviennent nationalistes, anti-allemands. Le patriotisme rugissant des institutions et de la population contraint à un repli de tous ceux qui refusent de se laisser entrainer dans la haine. Frédéric PASSY tente dès 1872 de reprendre son combat pour l'établissement d'une paix stable, mais doit transformer sa ligue "internationale" en Société française des Amis de la Paix. L'idée de supprimer l'armée ne s'exprime plus, elle est suspecte. Et ce n'est qu'à la fin des années 1880 que se manifestent à nouveau les groupes pacifistes. 

La guerre de 1870-1871 voit s'établir un schéma qui se reproduit, dans quasiment tous les pays européens, en 1914-1918 et en 1939-1945 : le combat pour la liberté passe avant le combat pour la paix, mis entre parenthèses. Seulement, le climat de paix imposée ne vaut plus. Un nouveau paradigme, malgré et à l'intérieur des conflits armés, se met lui aussi en place : les luttes de classes vont interférer avec les luttes contre la guerre, leur donner un teint nouveau et mêmes des orientations nouvelles... Les événements de la Commune marquent ainsi de nouvelles fractures - et bien au-delà de la France - et ouvrent de nouveaux enjeux, que même sa défaite n'effaceront pas.

 

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, Le pacifisme du début du XIXe siècle à la veille de la Seconde Guerre mondiale, Encrage Éditions, 2015.

 

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4 mars 2018 7 04 /03 /mars /2018 07:06

     Charles Thomas STEARNS est un politicien et pacifiste américain, membre du Conseil Territorial du Minnesota de 1849 à 1858. Membre important de la ville de Saint Cloud, il contribue à la formation du Comté de Stearns en 1855. 

   Une des figures les plus rigoureuses du mouvement non-violent et abolitionniste, il s'est refusé en 1840 de participer à la milice et à payer l'amende imposée pour avoir "fui ses obligations". Il est emprisonné pour cela, ce qui ne l'empêche pas d'avoir ensuite une conséquente carrière politique. Pourtant, contrairement à d'autres représentants du mouvement, eux aussi impliqués à un titre ou à un autre dans la vie politique du territoire, plus dociles ou plus pragmatiques, il considère comme inadmissible le recours non seulement à la violence proprement dite mais aussi à la "force physique non blessante" utilisée pour bloquer un délinquant.

En septembre 1855, malgré les événements (notamment la promulgation de la Fugitive Slave Law) et la division du mouvement pacifiste, il est encore confiant : "L'option de la résistance et le refus d'obéir au diable sont toujours praticables : les adeptes de la non-violence peuvent-ils assister sans réagir à l'expansion de l'esclavage et aux blessures voire à la mort de tous ceux qui essaient de s'opposer?" En décembre de la même année, il déclare : "Je ne participe pas aux préparatifs de guerre, mais je crains, si une lutte devait éclater de na pas être capable de rester de côté et de voir mes hommes tués, sans prendre un fusil ni appuyer sur la gâchette." C'est ce qui arrive.

Au début de l'année 1856, STEARNS franchit le Rubicon, mais il essaie encore, de façon aventureuse, de concilier la profession de foi non-violente avec sa participation à la lutte armée. Après avoir affirmé ne plus réussir à assister inerte aux assassinats des abolitionnistes, perpétrés de sans-froid au Kansas par les esclavagistes, il poursuit son argumentation ainsi : "La non-résistance interdit non seulement d'effacer la vie d'un être humain. Mais Dieu ne faisait pas référence à ces démons : ceux-ci sont l'engeance de Satan, et doivent être tués comme on tue des lions et des tigres. J'ai toujours dit que je tuerais une bête sauvage. Si je tue ces êtres infernaux qui viennent du Missouri, ce sera sur la base du même principe (...) Je ne devrais pas le faire s'ils étaient des ennemis ordinaires. Mais ces hommes ne sont pas des hommes, mais des bêtes sauvages (...) Comme toujours, j'aime tous les hommes, mais ces fous et brigands à la fois et, déplus, ivrognes, ne sont pas des hommes." (ZIEGLER) 

C'est dire l'ambiance qui règne à cette époque, si un homme qui se dit non-violent et pacifiste écrit cela... C'est que se mêlent de plus en plus aux hommes de mains des propriétaires des esclaves en fuite, de véritables bandits qui profitent de la situation de désordre qui règne de plus en plus aux frontières des Etats du Sud et du Nord.

    Pour STEARNS, il n'y a pas de contradiction entre le principe de l'inviolabilité absolue de la vie humaine et sa décision de combattre les armes à la mains les esclavagistes - du coup démonisés - du fait qu'on ne peut réellement les subsumer dans la catégorie d'homme : ce sont des bêtes ou des démons. La cohérence formelle est sauve : en procédant à la déshumanisation de l'ennemi, STEARNS ne semble même pas soupçonner que des mots d'ordre analogues à ceux qu'il lance ont produits les massacres des Indiens! (LOSURDO)

   

   Charles STEARNS est l'auteur de nombreux ouvrages : Principles of Religion and Morality ; The Fugitive Slave Law  of the United States, shown to be unconstitutional, impolitic and diabolical ; The Way of the Abolish Slavery, Facts in the Life of General Taylor, the Cuba blood-hound importer, the extensive slave-holder, and the hero of the Mexican War ; Report of the Case of Charles Sterns against J.W. Ripley, in the Circuit Court of the United States, at Boston, November Term, 1850, for Malicious Prosecution : His Honor Judge Sprague, Presiding ; The Black Man of the South, and the Rebels : Or, the Characteristics of the Former, and the Recent Outrages of the Later... Tous réédités en anglais entre 1969 et 2010, mais aucun n'est traduit en Français...

 

Domenico LOSURDO, La non-violence, une histoire démystifiée, éditions delga, 2015. V.H. ZIEGLER, The Advocates of Peace in Antebellum America, Indiana University Press, 1992.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vraiment pénible ce correcteur orthographique imposé par over-blog!

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1 mars 2018 4 01 /03 /mars /2018 10:26

       Les dilemmes politiques et moraux qui traversent les associations pacifistes aux Etats-Unis, très ouvertes sur les conflits internationaux, reviennent sous une forme aigüe, après la vague des révolutions de 1848 en Europe, à propos de la révolte des Cipayes en Inde. Des intellectuels comme TOCQUEVILLE s'indignent des horreurs des insurgés et appuient la "nécessité de rétablir l'ordre".

La majorité des membres de l'American Peace Society argumente ainsi : même si la domination de l'Angleterre en Inde a une origine illégitime, les gouvernants ont en tout cas l'obligation de maintenir l'ordre et de le faire respecter. Les insurgés ont le tort d'avoir recours à la violence, de violer les normes légales en vigueur, d'être en dernière analyse des hors-la-loi et des criminels. Il ne s'agit donc pas d'une guerre mais d'un affrontement entre déliquance criminelle et forces de l'ordre. Le soutien à c es dernières ne compromet pas la cause pacifiste, la cause d'un mouvement né du devoir de combattre les guerres proprement dite, les conflits armés entre les Etats. On retrouve souvent ce genre d'argumentation tout le long du XIXe siècle et pas seulement aux Etats-Unis. La majorité des pacifistes d'alors concentre ses attaques sur la rébellion violente des opprimés, sans même formuler de critiques sur les modalités (brutales) de rétablissement de l'ordre. Il faudra un certain temps pour la mouvance pacifiste et non-violente pour analyser les violences structurelles sociales et politiques, et ne pas s'en tenir aux expressions de la violence physique, notamment d'ailleurs sous l'influence de la mouvance marxiste et socialiste. 

Par contre, en ce qui concerne les réactions pour l'instant à la révolte des Cipayes, la société soeur constituée en Angleterre, la London Peace Society ne se reconnait pas dans l'attitude de l'American Peace Society. Elle se dissocie de celle-ci et n'hésite pas à parler de guerre à propos du conflit en Inde. Les attitudes diffèrent énormément selon que l'on a affaire à une organisation dans un milieu encore global rural et marchand ou à une organisation en pleine société industrielle, habituée à côtoyer des mouvements socialistes ou même marxistes avant la lettre et obligée de réfléchir aux conflits d'une autre manière. La Société de paix anglaise condamne la violence, y compris du gouvernement anglais, et dénonce en premier lieu la "cupidité démesurée et l'ambition" de la puissance coloniale, ses "honteuses agressions", sa prétention de "gouverner l'Inde par l'épée" et la "dégradation de 150 millions de personnes". On trouve là des thèmes proches de ceux plus tard des syndicats britanniques dans leur attitude face au boycott du commerce anglo-indien par le mouvement non-violent de GANDHI. 

Si une fraction du mouvement pacifiste refuse de subsumer sous la catégorie de violence la répression de la révolte, l'autre fraction méprise le recours à ce subterfuge ; mais alors qu'elle déclare condamner les diverses formes de violence déployées par chacun des parties en lutte, la London Peace Society finit en réalité par procéder à une hiérarchisation et par désigner en premier lieu la violence colonisatrice. L'attitude de Karl MARX face à la "catastrophe" n'est pas très éloignée. S'il reconnait que les insurgés se sont rendus responsables d'actes horribles, il se moque cependant de l'indignation morale à sens unique à laquelle s'abandonnent les chantres du colonialisme et de la civilisation occidentale supérieure. 

Même si les débats se mènent parfois de manière parallèle dans le mouvement ouvrier et socialiste et chez les pacifistes qui appartiennent souvent à la classe aisée, il existe des correspondances qui ne doivent rien au hasard dans les arguments utilisés dans l'un et chez l'autre.

Dans le mouvement pacifiste, à cette première crise qui se développe sur les deux rives de l'Atlantique, s'ajoute une seconde qui s'aggrave au fur et à mesure qu'on s'approche de la guerre de Sécession. 

      Si Domenico LOSURDO date de 1850, au lancement de la Fugitive Slave Law qui permet aux propriétaires du Sud de récupérer des esclaves réfugiés au Nord et qui comporte pour les Noirs libres le risque d'être réduits en esclavage après avoir été désignés comme esclaves en fuite, cette seconde crise, elle couve depuis un certain temps déjà car l'abolition de l'esclavage constitue très tôt une perspective partagée par beaucoup, et pas seulement au sein de la mouvance pacifique, et suscite de nombreux débats. Bien avant 1850,  les adeptes même de la non-résistance poussent les esclaves à la désobéissance pacifique à l'égard d'une loi injuste et tyronnique, en leur conseillant donc la fuite, et de nombreux Blancs et Noirs participent à l'alimentation de filières d'évasion. En face des dangers accrus créés par cette nouvelle loi, qui est elle-même un compromis (acceptation pour que de nouveaux États entrant dans l'Union choisissent la prohibition de l'esclavage sur leur territoire en échange du "respect" du droit de propriété), quel comportement faut-il suggérer désormais aux esclaves? Avec l'entrée en vigueur de la nouvelle loi, leur unique espoir réside dans une course prolongée jusqu'au Canada. Mais pour rejoindre la terre promise de la liberté, les esclaves doivent se soustraire, avec l'appui actif des abolitionnistes, à la poursuite des forces de l'ordre (et des chasseurs de primes) décidées à faire respecter la loi et à les capturer. Le principe de non-résistance risque alors de tomber en crise, comme le confirment les affrontements qui ont souvent lieu au cours des battues organisées pour récupérer le bétail humain fuyant ses "légitimes" propriétaires. N'oublions pas que les territoires le long de la côte Est sont encore étroits. Pour éviter le glissement dans la violence, faut-il changer de ligne de conduite et inviter les esclaves en fuite à se livrer docilement aux forces de l'ordre et donc au pouvoir absolu et à la vengeance de leurs patrons? Dans ce deuxième cas les abolitionnistes chrétiens arrivent à garder leur cohérence non-violente, mais en collaborant indirectement à la violence de l'esclavagisation  et en imposant aux esclaves en fuite une sorte d'obligation au martyre. 

On conçoit bien le caractère rageur du débat qui se développe alors, d'autant que l'affrontement, qui devient endémique, entre partisans et adversaires de l'institution de l'esclavage, à l'intérieur même parfois des États esclavagistes, tourne quasiment à la guerre civile. Au Kansas en 1854, deux gouvernements opposés et deux fractions armées s'opposent. Pendant longtemps, les leaders des mouvements pacifiques se bercent d'illusion sur une extinction progressive de l'esclavage confiné au Sud. En fait, dépassant ce débat, des hommes et des femmes, prenant conscience des réalités tragiques, s'engagent de plus en plus en faveur de la fuite des esclaves. Formés souvent en lisant la presse publiée par un mouvement qui est depuis des décennies à l'avant-garde du mouvement abolitionniste en général, ils s'engagent bien davantage. Car derrière eux se dessinent une opinion publique anti-esclavagiste qui exerce une pression de plus en plus forte sur l'élite politique, sans compter qu'en son sein, des voix soutiennent déjà ce mouvement. Le compromis de 1850 n'a contenté enfaite ni les uns ni les autres, d'autant que les dissensions entre Etats du Sud et Etats du Nord ne concernent pas seulement l'esclavage. Toute une série de contentieux politiques, commerciaux et juridiques s'amalgame jusqu'à ce que pour beaucoup cette question de l'esclavage ne constituent qu'un prétexte. Dans un contexte de méfiance entre États qui remontent aux treize colonies anglaises, cette question est de plus en plus mise en évidence , et même en sauce, pour stigmatiser moralement les concurrents transformés de plus en plus en adversaires... Certains leaders pacifistes, comme Charles STEARNS, choisissent d'ailleurs la confrontation même si leurs convictions de non-résistants peuvent en souffrir. 

     Lorsqu'interviennent la proclamation de la sécession en cascade des Etats du Sud et la formation dans la foulée d'une Confédération esclavagiste, les termes du choix qui s'impose s'avèrent plus claires : relever le gant du défi lancé par les propriétaires d'esclaves et faire plier par la force leur rébellion ; ou bien subir la pérennisation de la violence implicite dans l'institution de l'esclavage. 

Au début, l'American Peace Society semble favorable à une séparation non-violente entre les deux parties de l'Union. D'aucuns voient même dans cette perspective un tournant dans l'histoire universelle, une étape importante vers la réalisation de la paix perpétuelle. Par exemple George BECKWITH, dans l'American Advocate of Peace, écrit qu'on a là l'occasion de démontrer que l'on peut toujours éviter la guerre. Le pays (Etats-Unis) qui a donné l'exemple d'une organisation politique fondée sur le self-government et la démocratie (en laissant de côté le sort réservé aux Indiens et aux Noirs) peut "déployer devant les nations étonnées une leçon nouvelle et plus sublime : une nation peut être démembrées et révolutionnée sans verser de sang". Ces écrivains tombent évidemment de haut quand la guerre de Sécession se profile, mais cela ne veut pas dire pour autant qu'il n'existe pas dans l'histoire de séparation sans guerre, témoin l'exemple récent de la séparation de la Tchécoslovaquie en République Tchèque et en Slovaquie, même si par ailleurs, il n'est pas sûr que le bilan de cette séparation soit positif. L'exemple aussi de l'autonomisation de plus en plus grande des régions en Europe, s'il n'est pas une séparation, est tout de même une démonstration que l'on peut répartir autrement des pouvoirs politiques, économiques et sociaux sans violence... Mais dans le cas présent, qui se renouvelle parfois pour d'autres endroits (dans la fédération de Russie par exemple) ou d'autres temps, et qui montre qu'on est loin de l'exemplarité souhaitée par certains leaders non-violents, il y a comme une certaine myopie dans l'analyse des situations. C'est surtout après Fort Sumter (voir l'histoire de la guerre de Sécession), quand la Confédération met le feu aux poudres en attaquant militairement, la possibilité d'une issue pacifique est presque définitivement compromise. Certains, ayant pris acte qu'il n'y a alors plus de place pour la profession de foi non-violente dans le débat public, ni au Sud ni au nord, s'enfuient à Londres. Mais cette fuite du pays et des responsabilités de chacun n'est pas universelle. Malgré de persistantes polémiques et des accusations de trahison, l'American Peace Society prend en grande majorité position en faveur de la politique d'Abraham LINCOLN, d'autant que cette politique est réellement longtemps une politique de recherche du compromis. 

Dans ce cas aussi, pour justifier son choix, alors qu'il n'avait probablement pas à le faire, le mouvement engagé à défendre la cause de la non-violence a recours à la stratégie argumentative déjà vue à l'occasion de la répression de la révolte des Cipayes : il ne s'shot pas d'une guerre mais d'une rébellion criminelle et de sa juste répression. Les soldats du Nord sont en définitive au service de l'ordre public. Mais cette position tient difficilement dans le débat public : cette "opération de police" prend une allure jamais vue ; il s'agit d'une véritable guerre civile avec des batailles dont l'ampleur préfigure ce qui se passe ensuite en Europe durant la Première Guerre Mondiale. Cet état des faits provoque dans la mouvance des organisations pacifistes, mais aussi très largement dans l'opinion publique, tant sur les contemporains de la guerre civile que sur leurs historiens immédiatement après la défaite du Sud, des évolutions tourmentées, comme par exemple du leader le plus prestigieux du mouvement abolitionniste et non-violence, William L. GARRISON. 

 

Domenico LOSURDO, La non-violence, une histoire démystifiée, éditions delga, 2015.

 

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27 février 2018 2 27 /02 /février /2018 08:55

      Les débats menés dans deux organisations, l'American Peace Society de 1828 et la New England Non-Resistance Society en 1838, sont emblématiques des divisions idéologiques dans la mouvance abolitionniste américaine.

L'intention proclamée est le retour à un "vrai" christianisme, le christianisme des origines. Mais les différences entre les deux déclarations programmatiques sont importantes. Dans la première, de 1828, on affirme que le message évangélique ne peut être retrouvé dans sa pureté qu'en prenant nettement des distances avec l'Ancien Testament du fait qu'on y trouve bien présentes des guerres saintes ou guerres du Seigneur. Ceci d'ailleurs contre une tendance lourde qui affecte tant les protestantismes et dans une moindre mesure le catholicisme aux Etats-Unis. Dans la seconde, de 1838, Dieu "n'a pas limité aux individus les préceptes de l'Évangile", qui valent au contraire aussi pour les États. La condamnation de la guerre et de la violence sous toutes ses formes doit trouver sa réalisation concrète au niveau social. Les innovations s'avèrent claires en regard du christianisme des premiers siècles, dans le cadre duquel les garanties de continuité par rapport à l'Ancien Testament ne manquaient pas, et dont était absente une condamnation du principe du service militaire, comme ne manque pas de le rappeler Domenico LOSURDO. 

Pour cette seconde organisation, "abolition de l'esclavage fait partie de le doctrine de la non-résistance. On n'est pas ramené là au christianisme des origines ni même au quakers qui se gardent bien d'entrer dans un tel débat, car il faut bien dire qu'à l'intérieur de leurs communautés, le débat ne se pose même pas... Il est vrai que William PENN acheta et posséda des esclaves et qu'un gouvernement à majorité quaker légiféra durement contre les esclaves. En politique internationale, la violence est rejetés par les quakers tournés surtout vers l'Occident chrétien, comme il ressort de l'essai de 1693, dans lequel PENN invite à établir "la paix en Europe", afin de faire face à la menace turque. Les membres de la New England Non-Resistance ne sont pas, malgré les points communs de référence à la non-violence, dans la même démarche culturelle et intellectuelle que les quakers et même d'autres mouvements religieux installés aux Etats-Unis. Ces abolitionnistes pacifistes agissent d'abord dans le sillage de la Révolution français, qui, au cours de son développement avait d'une part aboli l'esclavage, et d'autre part avait vu émerger l'espoir que l'écroulement de l'Ancien Régime allait signifier la fin non seulement des guerres de cabinet mais aussi des guerres tout court. Ils se situent d'ailleurs dans le sillage bien plus ancien des Lumières, qui de KANT à l'abbé de SAINT-PIERRE, s'oriente vers la paix perpétuelle. C'est dans tout un ensemble de ces différents auteurs que les abolitionnistes trouvent leur inspiration, sans doute plus que dans la Révolution française, signalée très vite comme moment et lieu de violences extrêmes. 

Domenico LOSURDO, quel que soit la référence utilisée (MIRABEAU est cité par exemple) par les abolitionnistes pacifistes, a raison de souligner que l'on est là en face de la première promesse de réalisation de la paix perpétuelle dans le sillage d'une révolution ainsi que d'une promesse de transformation radicale des rapports politiques. Mais vu précisément les développements violents et guerriers de la Révolution française, le projet de dépassement de la condition de violence et de réalisation de la paix perpétuelle, est une perspective plus lointaine que certains leaders pouvaient penser. Malgré les déchaînements de la guerre en Europe et sur le sol américain, les leaders des deux mouvements pensent résoudre le problème à partir de la redécouverte du message chrétien "des origines" et de sa pénétration progressive dans la conscience des hommes.

Par ce retour aux sources, les deux mouvements rompent avec le constant recours à l'Ancien Testament que brandit la presque totalité des pasteurs pour légitimer à la fois les guerres contre les Indiens et celles contre les Français et les Anglais. Il s'agit en outre de construire un ordre politique qui ne soit plus caractérisé par la violence ni sur le plan international ni sur le plan intérieur. Un rapprochement s'ancre entre esclavage et guerre, l'un nourrissant l'autre. Dans Vers la paix perpétuelle, KANT loue la Révolution française, avant ses déceptions, d'avoir à la fois aboli l'esclavage dans les colonies et d'avoir posé également les prémices de la réalisation de l'idéal de la paix. Dans le pacifisme abolitionniste chrétien à l'oeuvre aux Etats-unis, la condamnation de la guerre en tant qu'expression la plus accomplie de la violence se mêle étroitement avec la dénonciation de l'institution de l'esclavage. C'est une dénonciation si nette et intransigeante qu'elle apparait comme "fanatique" aux idéologues du Sud esclavagiste, lesquels n'hésitent pas à comparer les abolitionnistes chrétiens des Etats-Unis aux jacobins français. 

Ce lien indissoluble entre les deux causes, qui fait tout de même de nombreux adeptes, est confirmé pas l'agression que les Etats-Unis déclenchent, quelques années avant le milieu du XIXe siècle, contre le Mexique. Dans ce Texas arraché et annexé à la république nord-américaine, les vainqueurs réintroduisent l'esclavage aboli au cours de la guerre d'Indépendance contre l'Espagne. C'est le moment de gloire du mouvement pacifiste américain, qui, dans ces années-là, malgré les articulations et divisions internes et les indignations provoquées par la "guerre pour l'esclavage", par cette "dépravation dépourvue de scrupules" : les événements semblent confirmer totalement le programme politique et conceptuel du mouvement pacifiste dans son ensemble. Tout en laissant dans l'ombre la question des relations avec les populations indiennes, car les violences subies par ces "païens" ne suscitent pas la même puissance d'indignation provoquée par l'esclavage imposé à un peuple largement christianisé... Mais cette période heureuse, où se multiplient meetings et ralliements au programme pacifiste et abolitionniste, notamment dans la presse, période où se diffusent manifestes et catéchismes non-violents...

Car quelle attitude prendre, pour des intellectuels très en prise sur ce qui se passe sur le vieux continent, à l'égard de la révolution de 1848 en Europe? Perçue, notamment pour la France pour l'abolition définitive de l'esclavage et l'avènement d'une République engagée à relancer les espoirs et les promesses de paix perpétuelle nés de la Grande Révolution de 1789. Mais aussi perçue comme une révolution violente qui ratifie l'abolition de l'esclavage. Dès lors, pacifistes et abolitionnistes, selon la perception qu'il se font de leur combat principal, se réfugient soit dans la réjouissance quant aux résultats en contournant le problème de la révolution qui les a produit, soit émettent des doutes profonds quant à la possibilité d'établir la paix...

S'ils refoulent en majorité, dans les deux organisations, le caractère violent des révolutions de 1848 en Europe, les dilemmes politiques et moraux resurgissent, à propos des événements liés à la révolte des Cipayes en Inde. Il faut bien se représenter que les opinions des habitants qui reçoivent les nouvelles d'Europe, pour la plupart immigrés de fraiche date, sont énormément influencées par ce qui se passe dans le Commonwealth, bien plus que par ce qu'ils savent de ce qui se passe dans les terres intérieures, là où vivent en revanche de nombreuses communautés rurales non-violentes, qui elles, ont une tendance de plus en plus marquée à l'autarcie. 

 

La non-résistance, un concept très particulier.

Adin BALLOU (1803-1890), dont la notoriété est très courte et très restreinte géographiquement, écrit dans son Catéchisme Non-Résistant que le terme "non-résistant" provient directement de paroles puisées dans l'Évangile de Mathieu : "Mais moi, je vous dis de ne pas résister au mal". Il désigne une noble vertu chrétienne, commandée par le Christ. Cette parole doit être comprise très précisément comme le christ l'a enseigné et non comme le fait de ne pas résister au mal quel qu'il soit. Il s'agit de ne pas rendre le mal pour le mal. Il faut résister au mal par tous les moyens légitimes, mais non pas par le mal. Dans le jeu de Questions-Réponses qui constitue ce catéchisme, il s'agit d'expliquer ce qu'on entend par non-résistance, de manière très précise. A l'inverse de ce qui est prêché dans l'Exode, le Lévitique ou le Deutéronome, il faut observer ce qu'a dit le Christ. Notamment par une interprétation littérale du Sermon sur la Montagne. Toute activité armée est proscrite, dans n'importe quelle circonstance et dans n'importe quelle armée. Non seulement toute activité directement violente, mais également toute activité qui pourrait alimenter une violence, impôts, taxes, participation aux tribunaux ou à l'administration du gouvernement. Il faut "montrer qu'il est possible d'extirper le mal de notre propre coeur, comme de celui de notre prochain. Cette doctrine interdit aux hommes de faire ce qui perpétue et multiplie le mal dans le monde. Celui qui attaque quelqu'un et lui fait du tort provoque un sentiment de haine, le pire de tous les maux. Offenser notre prochain parce ce qu'il nous a offensé, avec le motif allégué de "légitime défense", ne fait que renouveler l'action mauvaise contre lui comme contre nous, ça engendre, ou du moins déchaîne et encourage, l'Esprit mauvais que nous désirons expulser. On ne peut chasser Satan par Satan, on ne peur purifier la fausseté par la fausseté, et on ne peut vaincre le mal par le mal. La véritable non-résistance est la seule méthode de s'opposer au mal. Elle écrase la tête du serpent. Elle détruit et extermine tout sentiment mauvais."

Dans La Non-résistance par rapport au gouvernement (par opposition à un gouvernement qui applique la loi divine), le même auteur précise cette position. Pour lui le gouvernement est humain que lorsqu'il obéit respectueusement à la loi supérieure connue de Dieu. Le livre transpire d'espoir dans la propagation, la contamination de l'esprit divin dans les affaires traitées par les gouvernement. Participer au gouvernement pour le réformer est inutile et même contre-productif. C'est pourquoi la non-résistance doit être absolue. Dans la moitié du livre, à la question Comment réformer le gouvernement, Adin BALLOU écrit qu'il n'est pas possible de le faire tant que ce gouvernement n'obéit pas à une Constitution chrétienne. Et que pour ce faire, il faut d'abord que l'immense majorité de la population soient imprégnées des valeurs de l'Evangile et agissent conformément à elles. Quand cela sera, le pays pourrait avoir un gouvernement non-résistant, se passant de toute force coercitive en dehors ou à l'intérieur des frontières du pays et consacrant tous ses efforts à convertir le reste de la population et à développer toutes les potentialités humaines, jusqu'à l'avènement du Paradis sur Terre. "O ère glorieuse, écrit-il, que je vois approcher en souriant sur mon pays et le monde. Tu avances en silence majestueux à la limite lointaine de l'horizon. Des nuages de poussières s'interposent entre toi et le présent sauvage. Ils te cachent du regard de la multitude affairée et turbulente. Les prophètes même ne peuvent que faiblement discerner ta belle silhouette. Mais tu te rapproches. Des anges sont des avant-coureurs. Les étoiles du matin chantent ensemble à ta suite, et ceux qui croient en Dieu crient de joie. En temps opportuns les cieux embrasseront la terre de ta présence, et la terre sera renouvelé à la bénédiction du ciel." L'essence du gouvernement, écrit-il encore vers la fin du livre, "ne réside donc nullement dans la contrainte, dans l'emploi de la force (brute) ; ce qui le constitue avant tout, c'est un système de moyens et de pouvoirs, conçu dans le dessein d'arriver à la découverte de ce qu'il convient de faire dans chaque occasion, à la découverte de la vérité qui a doit de gouverner la société, pour la faire enter ensuite dans les esprits, et la faire adopter volontairement, librement. La nécessité et la présence d'un gouvernement sont donc très concevables, quand même il n'y aurait lieu à aucune contrainte, quand même elle y serait absolument interdite." Dans la conclusion, il évoque la réforme religieuse, morale et intellectuelle parmi les gens" La non-résistance constitue cette "noble tâche et la poursuivra jusqu'à son heureux avènement. Pour la faire avancer, les fidèles mettront de côté toute ambition militaire, politique, mondaine et pécuniaire (...) et hâtera le pas vers le but, en vue du prix de leur appel d'en haut en Jésus-Christ ; endurant la croix et méprisant la honte, jusqu'à ce qu'ils entrent dans sa gloire et participent à la majesté de son royaume (...)."

 

Adin BALLOU

     Ces deux ouvrages sont écrits parmi beaucoup d'autres par cet abolitionniste non-violent, fondateur d'une communauté basée sur l'idéal du christianisme primitif. D'abord ministre d'une secte, l'universalisme de 1824 à 1831 à New York et à Milford (Massachusets), il prend part au mouvement Restaurationniste de cette même dénomination chrétienne de 1831 à 1842. De plus en plus intéressé et impliqué dans des réformes sociales, notamment la tempérance et l'abolitionnisme, Adin BALLOU adopte la doctrine de non-résistance chrétienne en 1830. Fondateur d'un journal, le Practical Christian, comme il en existe de centaines dans les Etats-Unis d'alors, surtout dans les anciennes treize colonies anglaises, "pour la présentation, la défense et la propagation du christianisme originel". C'est à partir de 1842 qu'il organise, à 40 km de Boston, la "Communauté Fraternelle n°1", plus tard appelée "Communauté de Hopelade". Cette communauté qui compte à un moment 200 à 300 membres, dura jusqu'en 1856, expérimentant diverses formes de socialisme.

Durant ces années à Houppelande, il publie plusieurs de ses oeuvres principales, dont Christian non-résistance (1846) et Practical Christian Socialim (1854). En 1848, son journal fusionne avec le Non-Résistant, fondé par William Lloyd GARRISON en 1839. Le Non-Résistant and Practical Christian fondé ainsi est alors l'organe de diffusion de la New England Non-Resistance. Président de la Société de Non-Résistance en 1843, il s'efforce de faire abolir pacifiquement l'esclavage. Plusieurs textes diffusés lors du combat comme avec GARRISON nous sont parvenus, ainsi Les maux de l'esclavage et du racisme. Quand la guerre de Sécession emporte les Etats-Unis, il continue de dénoncer l'incohérence d'utiliser un moyen mauvais pour une fin jugée bonne. En 1889-1890, il est entrainé par son ami Lewis G. WILSON dans une correspondance avec Léon TOLSTOÏ, ce dernier faisant traduire en russe certains de ses oeuvres. Certains estiment qu'il a influencé TOLSTOÏ autant que ce dernier a pu influencer GANDHI. 

Dans le monde anglophone, son oeuvre est connue en même temps que l'intérêt porté à la connaissance de GANDHI. Un groupe, The friends of Adin Ballou, doté d'un site Internet d'ailleurs, s'est constitué au Massachusets en 1999, pour rassembler et diffuser cette oeuvre. Dans le monde francophone, par contre, Le Royaume de Dieu est en vous de TOLSTOÏ demeure une des rares sources d'information sur BALLOU. 

 

Afin BALLOU, Catéchisme de la Non-Résistance (1844, traduit récemment en Français, disponible sur Wiki source) ; La Non-Résistance par rapport au gouvernement (1839, idem).

V. H. ZIEGLER, The Advocates of Peace in Antebellum American, Indian University Press, Bloomington, 1992.

 Domenico LOSURDO, La non-violence, une histoire démystifiée, éditions delga, 2015.    

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21 février 2018 3 21 /02 /février /2018 07:54

    S'il est un domaine où les conflits idéologiques sont particulièrement intenses, c'est bien celui de l'esclavage, où s'affrontent, dans le contexte de sociétés à l'importance variable de l'utilisation de main-d'œuvre captive, principalement d'hommes et de femmes de couleur de peau noire, esclavagistes et anti-esclavagistes. Le mélange particulier tenace de racisme et d'intérêts économiques rend difficile l'émancipation des esclaves, mais à des degrés très différents selon que l'on a affaire aux sociétés françaises, anglaises, espagnoles ou (sud et nord) américaines. Les milieux pacifistes ont dû non seulement se positionner, mais parce qu'ils sont issus souvent de milieux chrétiens et faisant de la foi chrétienne une chose très sérieuse, agir, combattre pour l'abolition des institutions (notamment juridiques) mises en place pour réglementer et favoriser l'esclavage. Le combat à la fois contre la guerre et contre l'esclavage est d'autant plus compliqué, notamment quand on regarde de près les pratiques sociales des combattants, pour ceux qui combattent également l'usage de la violence, ou qui font de la violence un objet aussi important de réflexions et d'actions aussi important que l'extinction de la guerre et de l'esclavage.

L'histoire de ces hommes et de ces femmes, blancs comme noirs ou/et métis, est encore méconnue et n'a fait l'objet que d'études parcellaires et souvent polémiques, même avec le recul du temps. Elle l'est d'autant plus que, une fois l'esclavage officiellement aboli, des mentalités, des comportements et des intérêts économiques restent attachés aux pratiques des périodes antérieures très sombres de la traite des noirs et des marchés d'"ébènes". Par ailleurs, entre le monde anglo-saxon et la sphère francophone ou lusophone, existent de profondes différences à la fois dans la pratique de l'esclavage et dans le combat pour l'abolition de celui-ci. Par exemple, même dans les milieux pacifistes et/ou non-violents en France, on ne connait que très mal le mouvement non-violent et abolitionniste américain. Et les rares livres tout public qui abordent le sujet sont parfois empreints de préjugés qui entachent leurs méthodes d'investigation, accordant, comme par exemple celui de  Domenico LOSURDO sur La non-violence démystifiée (éditions delta, 2015) beaucoup trop d'importance aux stratégies déclaratoires et souvent journalistiques par rapport aux actions entreprises. Heureusement, il existe une foule de travaux en littérature grise (dans les revues ou dans les écrits encore moins largement diffusés), rendue plus accessible par la grâce d'Internet (nous ne sommes pas complètement anti-Internet, tout de même!), qui, dans des études contextualisées, rendent compte de l'activité de maints groupes de ce genre... 

Même si souvent, l'activité des personnes et des groupes se situent dans des ambiances un peu trop optimistes pour la libération de tous ces hommes et de toutes ces femmes, promettant ou se promettant des avenirs de paix et de prospérité, sans guerre ni violence, elle est pourtant souvent l'aiguillon nécessaire pour que les mentalités, les institutions et les structures sociales évoluent, lentement mais souvent sûrement. Ces personnes et ces groupes évoluent dans des contradictions sociales importantes et il n'est pas envisageable qu'ils n'en soient pas influencés, même dans leurs propos ou leurs actions. Dans un monde où l'esclavage a irrigué les mentalités et les situations sociales depuis des générations, il est même tout à leur honneur d'avoir tenté de s'y soustraire, lorsque, par traditions familiales souvent, ils ont bénéficié de ces richesses fabuleuses dont l'Ancien monde européen a tiré des autres mondes, qu'ils soient africains ou américains.

 

Abolitionnisme, chrétien, pacifisme, non violence aux Etats-Unis

   Les Etats-Unis naissent dans la violence, non seulement celles des guerres de l'indépendance, mais aussi des conflits entre Européens et contre les tribus indiennes. Avant même cette Indépendance, des groupes - religieux pour la plupart - s'établissent, colonisant la plupart du temps pacifiquement quelques terres d'un continent aux populations clairsemées. Ainsi les groupes Quakers, sous l'égide de William Penn et de quelques uns de ses compagnons, créent des fermes et des ports. 

      Après l'Indépendance, il faut quelques temps pour que l'esclavage devienne un enjeu crucial pour les diverses sociétés américaines. Ce n'est que pendant les guerres napoléoniennes en Europe, pendant que les Etats-Unis sont eux-mêmes en guerre contre la Grande Bretagne, que des groupes de chrétiens s'organisent contre la guerre. En 1812, David L DODGE publie ce qu'on peut considérer comme le premier manifeste du mouvement non-violent naissant : "War Inconsistant with the Religion of Jesus Christ".

Si jusque là les divers groupes religieux chrétiens ruraux qui se réclament de la non-violence se tiennent plutôt à l'écart de la guerre, il en est autrement des groupes habitant en milieu urbain, dont les individus appartiennent la plupart du temps au monde politique, journalistique et mondain. Il ne peut être question, d'autant que les membres de leur famille tombe sous le coup des appels aux armes, de rester indifférent. L'argumentation de ce premier manifeste est bien propre à la situation des Etats-Unis d'alors. Sa tonalité diffère de celle que l'on peut trouver en Europe, même si des ponts sont depuis longtemps établis entre intellectuels des deux côtés de  l'Atlantique. Il faut en toutes circonstances s'abstenir de la violence et ne pas y participer, fut-ce de manière indirecte ; il ne faut pas non plus hésiter à défier les gouvernements qui ne respectent pas la loi divine. Si les diverses communautés rurales, quakers, par exemple, s'efforcent d'établir le "royaume de Dieu" sur terre, en abolissant en leur sein le recours à la violence, il est question là d'un projet bien plus vaste, inspiré de messianismes révolutionnaires, d'édifier un ordre politico-social sous le signe de la non-violence. Tout acte qui contredit le Sermon sur la montagne est criminel, l'esprit du martyre est le véritable esprit du christianisme. 

   Très vite se constituent des mouvements pacifistes et/ou non-violents dont l'expression est véritablement propre, dans des termes parfois difficilement compréhensibles pour des Européens et encore plus pour des Français, qui ne sont pas imprégnés de la même façon dans un univers mental et social religieux qui ne distingue ou sépare ni la vie privée, ni la vie morale, ni la vie intellectuelle... On assiste d'ailleurs parfois à un mouvement inversé : si les Français notamment se détachent de la religion pour trouver les ressources d'un rationalisme pacifiste et/ou non-violent, il s'agit pour les Américains de faire retrouver à leur société les vraies racines de leur croyances religieuses. 

En 1928 se constitue l'American Peace Society, dont se détache dix ans plus tard une organisation plus radicale, la New England Non-Resistance Society. 

  Pour avoir une vue d'ensemble des réalités de la société américaine, de l'arrivée des Européens à la guerre de Sécession, et de l'importance des thèses abolitionnistes, pacifistes et/ou non-violentes qui la traverse, il faut avoir en tête plusieurs éléments 

- le territoire se parsème de diverses communautés anglaises, hollandaises, allemandes, irlandaises jusqu'à une période avancée, lesquelles souvent sans être en contact régulier les uns avec les autres, développent en leur sein leur propre style de vie, plus ou moins violent de manière interne et externe (relations avec les Indiens notamment), plus ou moins austère, plus ou moins farouchement indépendant. Tant st si bien que nombreuses resteront au stade social et technique de la moitié du XIXeme siècle, et encore aujourd'hui...

- la ville de Philadelphie, en Pennsylvanie, ville fondée par les quakers, devient très importante par rapport aux autres villes des futurs Etats-Unis, à la fois en population, en activités, et en foisonnement intellectuel. En particulier, elle constitue le lieu d'un précipité des convictions abolitionnistes, non-violentes et pacifiques, tout en développant des caractéristiques qui la rapprochent de ce qui se fait ailleurs, sur le plan des moeurs, sur le plan des affaires, et sur les plans politique et même militaire. C'est de Philadelphie que part le mouvement d'Indépendance des Etats-Unis et c'est de Philadelphie encore que part le vaste mouvement abolitionniste qui aboutit à la guerre de Sécession... Benjamin FRANKLIN est originaire de Philadelphie. 

La découverte de pétrole en 1859 dans le nord-ouest de la Pennsylvanie fait basculer définitivement l'Etat dans un capitalisme industriel aux caractéristiques très voisines de celui de l'Angleterre. Au tant les débats auront été vifs sur l'esclavage et la guerre, autant l'intelligentsia dans son ensemble ne manifeste pas une grande sympathie pour la situation de la classe ouvrière. 

- Dans ces colonies proches de Philadelphie, et New-York n'est finalement pas si loin, l'esclavage est une réalité, mais il est très loin d'atteindre l'acuité développée plus au Sud, en Virginie par exemple, où se développe surtout une activité agricole d'exportation (coton notamment). Les plantations de coton emploient des dizaines ou des centaines d'esclaves en provenance des marchés organisés par l'autorité publique... Le contraste est grand entre Philadelphie et les villes de Virginie : dans cette ville aux tendances anti-esclavagistes marquées, ce sont surtout des domestiques urbain alors qu'au Sud les travailleurs ruraux forment la majorité de la population. 

- Les luttes politiques autour de l'esclavage et du droit à la guerre sont nettement plus intenses à Philadelphie qu'ailleurs... Et c'est justement parce que le gouvernement de la Pennsylvanie développe une politique souvent agressive, même s'il applique des lois contrastées, que les groupes abolitionnistes sont si virulents, parfois plus en paroles qu'en actes. Ce qui caractérise ces leaders abolitionnistes, pacifistes et non-violents est pourtant leur engagement fort dans l'aide aux esclaves en fuite, bien plus nombreux que ne veulent le faire croire les colons du coton. 

- Ce qui domine l'idéologie abolitionniste, non-violente et/ou pacifiste de ces groupes à la fois en lutte contre des agissements de leur propre gouvernement et de ceux du Sud, c'est une approche résolument religieuse des problèmes. On a du mal en Europe à comprendre par exemple des manifestes de non-résistance!

- Entre les groupes qui vivent dans les communautés qui e réclament ouvertement de la non-violences et ceux qui habitent les villes, côtières notamment, les débats sont de nature différente et surtout dans un rapport très différent par rapport aux débats européens sur l'esclavage ou/et sur les droits de l'homme. Si une certaine effervescence anime des classes aisées cultivées, visible notamment dans la presse, celle-ci ne se propage pas rapidement, dans un territoire où les communisations sont relativement lentes. Les rythmes de vie différents engendrent des manières différentes d'aborder ces problèmes politiques. 

- Si les débats restent vifs au Nord comme au Sud depuis le début de l'installation des colons, il faut bien suivre les tonalités différentes dans les treize colonies anglaises originelles, et les intérêts nettement divergents des classes riches et possédantes : la façon de concevoir le rôle de la mécanisation est très différente dans l'Etat de Virginie et dans l'Etat de New York, et partant les conditions d'exercice des esclavagistes. Si l'initiative de l'interdiction de l'importation d'esclaves du début du XIXe siècle est prises par les politiciens du Nord, la mise en pratique décroit nettement quand on regarde vers le Sud, et l'importation illégale d'eclaves dépasse alors nettement l'arrivée légale antérieure de la main-d'oeuvre captive... 

- Les débats à l'intérieur des mouvements abolitionnistes/Non-violents/Pacifistes varient énormément de la non-acception morale de l'esclavage proprement dit à l'affirmation des droits égaux entre Blancs et Noirs. D'ailleurs, les débats seront aussi vifs entre esclavagistes noirs et esclavagistes blancs qu'entre Blancs entre eux.... Ces débats deviennent de plus en plus clivants au fur et à mesure qu'on se rapproche des années 1850-1860...

- Si le débat sur l'esclavage emplit tant la scène politique et de la presse, au point d'éclipser  une certaine lutte des classes, c'est aussi parce que les Noirs eux-mêmes agissent, constituent des acteurs à part entière, qui se revendiquent comme tels, au grand dam de politiciens au Nord comme au Sud, Qu'ils se livrent à une désobéissance rampante que la lenteur au travail ou à des expressions culturelles de plus en plus ouvertement anti-esclavagistes, malgré tous les efforts de disciplines et les répressions, notamment en Virginie et en Caroline, ou opèrent des tentatives d'insurrection ou des fuites plus ou moins massives, les hommes et les femmes noirs se montrent suffisamment "embarrassants" ou "virulents" pour que ce débat demeure toujours ouvert, comme une plaie dans le moralisme américain. Entre l'attitude qui consiste à encourager toutes ces formes de résistance et de revendication d'abolition et l'attitude inquiète qui consiste à considérer que les manifestations trop vives des Noirs empêchent en définitive leur libération, les combats idéologiques sont vifs, jusqu'à l'intérieur des mouvements non-violents... Il n'est pas sûr qu'aujourd'hui, les individus qui se réclament de la non-violence penchent vers l'attitude de ces derniers...

- Enfin, les thèses abolitionnistes ne sont pas les plus diffusées ni les plus populaires dans les colonies d'avant l'Indépendance comme dans les Etats-Unis d'avant la guerre de Sécession. La majorité des classes au pouvoir et des Blancs, notamment des Blancs pauvres qui se trouvent parfois mis en concurrence, ou pire mises à contribution dans la maîtrise du travail des noirs, considère l'esclavage comme faisant partie du paysage... Même au plus fort de la guerre de Sécession, combien parmi les soldats du Nord et du Sud qui se combattent férocement sont-ils même conscients de ces thèses ou des débats sur l'esclavage. Beaucoup réagissent par discipline, par fidélité envers leur colonie, qu'elle soit esclavagiste ou anti-esclavagiste, en dépit de tous les liens, de West Point (l'école militaire de référence...) aux relations familiales ou commerciales tissées depuis longtemps. Ce n'est, paradoxalement ou pas, qu'après la guerre de Sécession que la question noire devient une question incontournable pour la majorité des Américains. Les conditions même de l'application des multiples législations ambigües alors mises en place ne résolvent pas - elles les aggravent même d'une certaine façon, la question centrale réelle, la question sociale. On ne peut être pas écrire comme beaucoup d'auteurs que la guerre de Sécession n'a rien résolu ; elle a servi de révélateur et les combats pour l'égalité des Blancs et des Noirs ne font alors que se poursuivre sous d'autres formes dans de nouvelles conditions politiques et économiques.

 

Howard ZINN, Une histoire populaire des Etats-Unis, Agone, 2004. Domenico LOSURDO, La non-violence, une histoire démystifiée, éditions delta, 2015.

 

PAXUS

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