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15 janvier 2010 5 15 /01 /janvier /2010 14:31
        Le pacifisme et les pacifistes possèdent dans les médias dominants de manière générale, des images péjoratives et outre que ces images ou représentations ne sont pas toujours fondées (elles peuvent l'être historiquement en partie...), des confusions sont entretenues, lors des crises politiques mettant en cause certaines courses précises aux armements ou même de manière générale entre des groupes et des mouvements qui ne partagent parfois pas du tout la même vision des choses en ce qui concerne précisément ces courses aux armements.
En mettant de côté un certaine pacifisme d'Etat ou instrumentalisé, des amalgames persistent entre d'une part les idées et mouvements pacifistes et les idées qui mènent certains mouvements de paix, beaucoup plus larges que les premiers, et d'autre part entre idées et mouvements pacifistes et idées et mouvements non-violents. La composition, les débats des mouvements pacifistes ont peu de choses à voir avec la composition et les mouvements de paix de masse, pendant la crise des euromissiles en Europe dans les années 1990 par exemple. Mais ce qui nous intéresse pour l'instant ce sont les différences d'inspiration et de motivation entre les idées et mouvements pacifistes et les idées et mouvements non-violents.

       Outre le fait que les filiations ne sont pas tout à fait les mêmes, quoique certaines options sont partagées entre pacifisme et non-violence, un débat parfois assez...agressif existe depuis très longtemps entre tenants de l'un et partisans de l'autre, visible surtout dans la presse militante de ces deux tendances. Lors de la création du Mouvement pour une Alternative Non-violente en France en 1974, certains leaders non-violents ont même pu écrire, paraphrasant LENINE, que la pacifisme était peut-être la maladie infantile de la non-violence...Les propos que l'on pouvait trouver à cette époque sur la non-violence dans le journal l'Union Paciste n'étaient guère plus amènes... Par ailleurs, il existe deux organisations internationales, l'une pacifiste et l'autre non-violente, et les tensions furent parfois vives entre elles...

     Dans le lexique de la non-violence, nous pouvons lire à l'entrée Pacifisme : "Les mots "pacifisme" et "pacifiste" ont dans notre langue, dans notre culture et dans notre histoire, une connotation essentiellement péjorative. Le pacifiste est réputé vouloir la paix "à tout prix", fut-ce au prix de la justice. C'est pourquoi il est accusé de préférer n'importe quelle paix à n'importe quelle guerre et, donc, d'être prêt à se soumettre à l'oppression plutôt qu'à se battre pour la liberté. La collectivité nationale, au nom de l'idéologie dominante, va donc jeter l'anathème sur les pacifistes en les accusant d'être traitres et parjures. Il est vrai que la paix peut être honteuse et que la guerre peut être lâche. Ce n'est pas la paix qui est le plus important mais la justice qui permet la dignité et la liberté. Si le choix n'était qu'entre la paix dans l'injustice et la guerre pour la justice, alors, en effet, mieux vaudrait choisir la guerre. "Je préférerais mille fois, affirmait GANDHI, prendre le risque de recourir à la violence plutôt que de voir émasculer tout une race".
  La thèse centrale du pacifisme, tel qu'il s'est exprimé à différents moments de notre histoire, peut se résumer ainsi : la guerre est le mal absolu parce que les maux qu'elle engendre sont nécessairement plus grands que ceux auxquels elle prétend remédier. Certes, les moyens de la guerre, c'est-à-dire ceux de la violence destructrice et meurtrière, sont par eux-mêmes en contradiction avec la fin qu'elle prétend poursuivre : la coexistence pacifique des hommes et des peuples. La vérité de l'intuition pacifiste est de proclamer l'inhumanité de la guerre et de récuser toutes les idéologies qui justifient, honorent et sacralisent la guerre. Mais l'erreur du pacifisme est de dénoncer "les horreurs de la guerre" sans proposer des moyens réalistes pour mettre un terme aux "horreurs de la paix". La guerre, en effet, ne mérite pas seulement une condamnation, elle exige une alternative. La guerre est une méthode d'action et sa finalité est juste lorsqu'elle vise effectivement à défendre et à rétablir les droits de l'homme. La méthode de la guerre est sûrement détestable mais l'action n'en demeure pas moins nécessaire. Si la condamnation de la méthode entraîne l'inaction, c'est qu'il y a quelque part un vice dans la démarche. Le pacifisme relève en réalité d'une morale de conviction et il se trouve incapable de fonder une morale de rsponsabilité face aux défis de l'histoire. Lorsqu'il a tenté de proposer d'autres moyens que la guerre pour faire la paix, ils étaient largement illusoires. Il fait appel à des vertus eu un temps où seule la force conditionne les rapports entre les hommes et les peuples. Le pacifisme procède d'une vision idéaliste et moraliste de l'histoire."

    Ce à quoi s'attache précisément les partisans de la non-violence, malgré la négativité de ce terme, c'est de trouver et d'utiliser des moyens, des forces ne faisant pas appel à la violence dans des conflits de toutes sortes, qu'ils soient économiques, politiques, sociaux et même idéologiques... Ce qui explique en partie que la théorisation de la non-violence ne se fait tardivement, après l'utilisation de moyens qui ont fait leurs preuves. Désobéissances civiles massives, marches de masse, sit-in bloquants, boycotts, grèves de la faim ou jeûnes, paralysie politique ou économique organisée de manière méthodique figurent parmi ces moyens, qui furent utilisés pendant les campagnes pour l'indépendance de l'Inde pendant plus de vingt ans, grèves de l'impôt, dans les luttes agricoles en Californie, contre l'extension du camp militaire du Larzac en France et dans de multiples autres circonstances. Dans la volonté de construire de véritables organisations non-violentes, il est possible que leurs leaders durcissent le trait : les pacifiste et leurs organisations, mais pas toutes, agirent souvent, pas seulement par voie de presse, contre certaines guerres, notamment en France pendant la guerre d'Algérie. Les combats pour l'obtention de statuts d'objecteur de conscience face à la conscription mêlèrent souvent pacifistes et non-violents.
     Toujours est que la non-violence, pour suivre Christian MELLON et Jacques SEMELIN par exemple, se structure souvent, même si son histoire ne commence par avec eux, autour des conceptions et des moyens d'action utilisés par Mohandas Karamchand GANDHI (1869-1948) : le vocabulaire gandhien, ahimsa et styagraha est beaucoup utilisé pour exprimer la liaison toujours constante entre les moyens utilisés et les fins visées.

    On peut dire qu'une certaine origine commune, en Occident surtout, car dans d'autres régions d'autres références existent, lie le pacifisme et la non-violence : celle du Sermon sur la Montagne chrétien. Mais ce qui les distingue, c'est bien la volonté pour la non-violence de ne pas se cantonner seulement à une dénonciation de la plus cruelle d'entre elle, la guerre. Mais d'avoir une réflexion sur toutes les violences sociales, politiques, économiques, idéologiques pour imaginer des alternatives à ces violences, voire proposer l'édification d'une société non-violente.

    Jean-Marie MULLER, Lexique de la non-violence, Alternatives non violentes n°68/Institut de recherche sur la Résolution Non-violente des Conflits, 1988 ; Christian MELLON et Jacques SEMELIN, La non-violence, PUF, collection Que sais-je?, 1994.

                                                                   PAXUS

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14 janvier 2010 4 14 /01 /janvier /2010 13:13
               Une histoire d'ensemble de l'antimilitarisme révolutionnaire européen, à supposer qu'elle soit possible tant il ressemble à une nébuleuse de personnes et d'organisations plus ou moins éphémères pris dans des conflits, souvent armés entre les deux guerres mondiales, et tant les documents les concernant restent dispersés (sans doute certains sont-ils à jamais détruits - souvent volontairement, notamment par les diverses forces de police des Etats) reste à faire. C'est ce que constate Alain BROSSAT et Jean-Yves POTEL dans leur anthologie de textes antimilitaristes. Mais l'objet de cet article n'est pas d'ordre historique mais plus typologique.
  Dans les mouvances marxistes et anarchistes, l'antimilitarisme occupe une grande place, tant hier qu'aujourd'hui. Que ce soit en Allemagne, en Espagne, en Italie, en France ou en Russie, l'antimilitarisme est une composante théorisée de la lutte des classes ou simplement contre le militarisme.

          La seule élaboration systématique, d'un point de vue marxiste, date du milieu des années 1920. Produite par l'internationale Communiste, elle s'enracine dans deux expériences distinctes selon Alain BROSSAT et Jean-Yves POTEL:
                              - l'antimilitarisme des organisations syndicales d'avant-guerre dans les "démocraties bourgeoises occidentales", dominé par l'anarchisme et le syndicalisme révolutionnaire.
En France, Le Nouveau Manuel du Soldat de 1902, de Georges YVETOT (1868-1942), typographe et secrétaire général de la Fédération des Bourses en 1901, secrétaire général adjoint de la CGT (Confédération Générale du Travail)  en 1902 est construit autour de trois idées essentielles : l'antipatriotisme, la dénonciation de l'armée "école du vice" et le pacifisme. Ce texte est percutant, "mais l'analyse reste rudimentaire et confuse. Elle est le produit d'une époque où la pratique du mouvement ouvrier face à l'armée est essentiellement une action d'autodéfense élémentaire." En 1914, "toutes ces croisades ne résisteront pas à la poussée chauvine. Contrairement au mouvement ouvrier russe qui a connu la révolution de 1905, le mouvement ouvrier français est confronté à la question militaire essentiellement au travers de luttes économiques et n'engage une lutte antimilitariste que dans ce cadre." Les enseignements de la Commune de Paris de 1870 n'ont pas été tenus en compte par cette tendance-là.
En Allemagne, la coupure d'avec ces enseignements est moins importante. Karl LIEBKNECHT (1871-1919), militant du Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD), et député en 1912, fondateur du mouvement spartakiste avec Rosa LUXEMBOURG (1871-1919) élabore la première critique d'ensemble de l'idéologie anarchiste. Son Militarisme et antimilitarisme (1907) se fonde sur une étude rigoureuse du militarisme, reprenant les analyses de Karl MARX et de Friedrich ENGELS. "Il montre notamment qui "disséquer le militarisme capitaliste, c'est mettre à nu les racines les plus fines et les plus cachées du capitalisme". Il débouche sur une stratégie de la révolution prolétarienne et une critique radicale de l'antimilitarisme anarchiste : "l'antimilitarisme anarchiste est le frère jumeau de la grève générale anarchiste et anarchisante". Il "considère le militarisme davantage comme quelque chose d'indépendant, suscité de façon arbitraire et fortuite par les classes dominantes, et mène la lutte contre lui, comme d'une façon générale contre le capitalisme, d'un point de vue idéologique imaginaire, qui méconnaît les lois du développement économique et social et, se tenant à la surface des choses, s'efforce de le renverser en stimulant d'une façon purement arbitraire les volontés individuelles."

                           - l'expérience du mouvement de la classe ouvrière russe. "Il s'agit d'un mouvement forgé dans la lutte clandestine ou semi-clandestine.(...) C'est la rencontre des masses ouvrières en marche pour le pouvoir avec les mutineries de soldats et de marins. Et cette expérience survient alors que l'armée préoccupe depuis longtemps le mouvement révolutionnaire russe." LENINE tire dès 1906 les leçons des combats de 1905, notamment de l'insurrection de Moscou. Il relativise la partie spontanée de la crise sociale sur l'armée bourgeoise. Les révolutionnaires doivent préparer le moment d'une véritable lutte pour la conquête de l'armée. "LENINE va plus loin que Karl LIEBKNECHT. Aux anarchistes, qui isolaient le militarisme de la classe qui le produit, LIEBKNECHT oppose l'analyse marxiste de l'Etat et intègre l'antimilitarisme à la théorie de la révolution prolétarienne. (...) En répondant au mencheviks qui font de la seule persuasion des troupes le moyen de lutter contrer l'armée bourgeoise, LENINE délimite la place pratique de cet antimilitarisme dans la stratégie de prise du pouvoir. A la mobilisation de millions de travailleurs et paysans sur les objectifs révolutionnaires, à la conquête politique de la masse des soldats et à la fraternisation avec les troupes, il faut ajouter une offensive militaire contre le pouvoir d'Etat et ce qui reste de son armée. Il faut préparer pratiquement et politiquement l'insurrection. (...) Les bolcheviks déduiront les conséquences pratiques de cette analyse, en organisant les cellules communistes dans l'armée tsariste. Leurs organisations militaires ne sont (...) pas conçues comme de simples noyaux d'agitation en vue de maintenir une conscience de classe élémentaire chez les travailleurs sous l'uniforme. Elles ont également pour but d'organiser les troupes "en vue de l'insurrection générale à main armée". Elles donnent son ossature au bras armé du parti."

     Les organisations militaires bolcheviques vont aborder, dès 1906 à la Conférence de Tammerfors, l'ensemble des questions théoriques et pratiques (y compris celle du travail parmi les officiers) qui dominent encore aujourd'hui écrivent Alain BROSSAT et jean-Yves POTEL en 1975, les débats du mouvement ouvrier sur l'armée. Depuis, bien entendu, beaucoup d'événements sont survenus, le moindre n'étant pas le mouvement de la "mondialisation" qui affaiblit l'ensemble des structures étatiques, et changent (avec l'abolition de la conscription notamment) les données du problème que se posent les partisans du socialisme ou du communisme aujourd'hui...
       Si ces problématiques se situant dans un ensemble de "paix en mouvement" (rubrique dans lequel l'article est placé), c'est tout simplement qu'à travers le monde les différents pacifismes se situent aussi par rapport à celles-ci. Nous développerons ensuite certains éléments de ces antimilitarismes révolutionnaires, dégagés notamment dans les oeuvres  aussi de LAFARGUE, TROTSKY, Rosa LUXEMBOURG, Jean JAURES, GRAMSCI, MARTY, Jules HUMBERT-DROZ, Kurt FISCHER...

       Alain BROSSAT et Jean-Yves POTEL, Antimilitarisme et Révolution, deux tomes, Anthologie de l'antimilitarisme révolutionnaire, Union Générale d'Editions, 10/18, Série "rouge", 1975.
  Site Fondation Pierre Besnard : www.fondation-besnard.org.


                                                        PAXUS
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9 janvier 2010 6 09 /01 /janvier /2010 14:13
        Si l'attitude pacifiste consiste dans la volonté d'éviter la guerre et veut fonder une paix durable et si cette attitude existe pratiquement depuis toujours, même si historiquement nous la trouvons étayée surtout, en Occident du moins, par une version du christianisme (dans d'autres contrée, des versions du bouddhisme possèdent également cette attitude...), l'attitude antimilitariste combat (étymologiquement parlant) le militarisme lorsque celui-ci apparaît dans sa version de masse lors de grandes guerres et singulièrement pendant et après les guerres mondiales.
Ces deux attitudes ne peuvent être confondues : des pacifismes passent sous silence le militarisme (encore que ce soit aujourd'hui une position difficile, mais tout de même revendiquée, par les Témoins de Jehovah par exemple), et des antimilitarismes ne combattent que les pouvoirs armés issus ou au service de classes considérées comme ennemies. Un certain antimilitarisme révolutionnaire revendique le pouvoir des armes contre la bourgeoisie.
Enfin des mouvements et des personnes s'affirment à la fois antimilitaristes et pacifistes, notamment, mais pas seulement, dans la mouvance anarchiste. Sans oublier des mouvements et des personnes se réclamant de la non-violence, qui refusent la simple attitude pacifiste et combattent le militarisme sous toutes ses formes (armée, économique, sociale, politique, idéologique...).
Enfin, il convient de bien distinguer ces deux attitudes qui s'en inspirent parfois des multiples révoltes populaires, désertions de masse, insoumissions parfois étendues, contre les armées royales ou républicaines qui émaillent l'histoire politique et militaire de l'Europe.

     Jean RABAUT, dans sa présentation de nombreux textes antimilitaristes français de 1810 à 1975, indique que le fait antimilitariste "est multiforme dans ses aspects et varié dans ses motivations" et égrène un certains nombres d'éléments qui fait remonter son existence à très longtemps : "horreur de la guerre, qui entraine - ou n'entraine pas - la désobéissance aux ordres, cela fut de tous les temps; lamento du paysans déraciné par la conscription napoléonienne ; répudiation de l'armée de métier au profit des milices citoyennes, qui fut au programme des répoblicains avancés adversaires du Second Empire; description violemment naturaliste ou satirique de la vie de caserne, par les romanciers des années 1885-1890, qui, par ailleurs, ne mettaient en cause ni l'institution de l'armée, ni la défense nationale ; négation de l'idée même de patrie, conjuguée avec la volonté de détruire l'Etat, antimilitarisme radical des anarchistes demeurés fidèles à eux-mêmes sous trois Républiques, mais jamais unanimes lorsqu'il s'agit de préconiser l'insoumission ou la désertion."
Il reprend une définition de l'antimilitarisme, faite auparavant par Madeline MEYER-SPIEGLER dans un travail non publié (Antimilitarisme et refus du service militaire dans la France contemporaine, 2 volumes, thèse de doctorat, 1969, Bibliothèque de la Fondation des sciences politiques) : "Toute attitude, jugement ou comportement qui, soit sur la base d'une doctrine structurée (libertaire, marxiste, démocratique ou non violente), soit simplement en rapport avec des événements précis, des abus plus ou moins graves de la part des autorités militaires ou de certains individus dans l'armée, extériorise à l'égard de l'institution militaire des sentiments qui peuvent aller de la méfiance à l'hostilité systématique ou violente. Cet antimilitarisme peut s'exprimer à travers la littérature et la presse, par la formation de groupes et mouvements ou par l'organisation de mouvements dans l'armée et de désertion. Suivant le cas, il considérera qu'il se suffit à lui-même ou en sera au contraire qu'un élément dans la lutte révolutionnaire ou dans un effort réformiste où l'armée dans sa forme actuelle est considérée comme un obstacle."

       Dans de nombreux pays existent donc une mouvance à l'intérieur de laquelle des débats forts font rages quand il s'agit de garder une conviction claire face à des événements qui obligent à prendre des positions qui peuvent être ambiguës. Pour seul exemple, citons ici les débats qui agitèrent la mouvance pacifiste et non-violente à l'occasion des événements des années 1980-1990 dans l'ex-Yougoslavie, singulièrement à propos du Kosovo.

     En France, l'affaire Dreyfus fut un véritable révélateur d'un débat sur l'armée, qui revivifie d'une certaine manière des clivages nés de la Révolution et de l'Empire. Aux Etats-Unis, les horreurs de la guerre de Sécession réveillent des opinions contre l'armée mais surtout le militarisme en tant que tel. Si dans le premier pays, l'antimilitarisme prend une forme politique, dans le second, c'est surtout un antimilitarisme culturel qui s'exprime, et l'attitude antimilitarisme, tout comme l'attitude pacifiste d'ailleurs, n'a absolument pas la même force de part et d'autre de l'Atlantique. A cela s'ajoute l'influence des deux guerres mondiales, qui suscitent des positions voisines, mais aussi l'influence des idées révolutionnaires marxistes dont l'intensité et la nature suscitent par contre des positions divergentes.

     L'émergence de l'antimilitarisme, d'un véritable mouvement antimilitarisme, en France, date de l'affaire Dreyfus et de la crise boulangiste. "l'intense ferveur patriotique encouragée par les autorités finit (...) par se cristalliser sur un individu, le général Boulanger, ministre de la Guerre. La popularité extraordinaire dont jouit cet homme lorsqu'il est écarté du pouvoir est à ce point telle que planent un moment sur la République des menaces de césarisme. L'armée étant perçue comme un danger pour le régime républicain, l'émergence des forces qui s'affrontent lors de cette crise bouleverse les rapports jusque là entretenus par les différentes fractions politiques avec l'institution militaire. Plus encore que la crise boulangiste, l'affaire Dreyfus donne lieu, pour la première fois, à une contestation importante de l'armée. Au-delà de la campagne visant à la révision du procès du capitaine injustement condamné pour espionnage, une opposition fondamentale se fait jour en effet entre les droits individuels et l'autorité de l'armée. Passionnant l'opinion publique, l'affaire catalyse l'attention sur la justice militaire, l'esprit de corps des militaires et les pratiques inqualifiables de l'état-major, l'armée apparaissant dès lors comme un "monde à part, société close et majoritairement réactionnaire, voire antirépublicaine" (Madeleine REBERIOUX)" Désormais, le pays est divisé en deux camps distincts : nationalistes, antisémites et militaristes d'un côté ; radicaux, défenseurs des droits de l'homme et antimilitaristes de l'autre." (Michel AUVRAY).
De nombreux auteurs datent de cette affaire Dreyfus, d'ailleurs, la naissance de l'opinion publique comme force de la vie politique française, et de manière récurrente la réflexion antimilitariste n'a pas arrêté de surgir dans de nombreux débats de société.

      Au sein du mouvement ouvrier, dans maintes circonstances critiques, notamment la révolution de 1848 ou la Commune de Paris de 1870, le problème de la construction d'une organisation de défense, par dessus les frontières, entre travailleurs partageant la même condition sociale, la question de la position de l'armée s'est trouvée posée. Mais comme l'écrit Gérard BENSUSSAN, "il faut attendre le tournant du siècle, les dernières années du XIXème, pour que la question du militarisme et (...) de l'antimilitarisme se posent comme questions à caractère hautement politique (...).
En France, en Allemagne et en Russie des antimilitarismes se développent, suivant des chemins différents. Citons simplement dans cet article qui n'est qu'introductif, pour la France, les traits antipatriotique, humaniste pacifiste bien personnifiés dans la figure et l'activité de  Georges YVETOT (1868-1942), anarcho-syndicaliste qui fonde en 1902 la Ligue antimilitariste, pour l'Allemagne les combats de Rosa LUXEMBOURG (1871-1919) et sa polémique contre Max SCHIPPEL  (1859-1928), la première très active dans le mouvement marxiste international, pour la Russie, dans la foulée de la révolte du cuirassé Potemkine, vécu comme expérience révolutionnaire de masse, les réflexions de LENINE  et de TROTSKY et leurs activités antimilitaristes révolutionnaires au sein de la IIIème internationale jusqu'au début des années 1930.
Les conférences de Zimmerwald (1915) et de Kienthal (1916) reflètent les différents débats sur la question nationale (opposition Rosa LUXEMBOURG-LENINE). Le mouvement ouvrier international est tiraillé entre les positions d'union sacrée en France et en Allemagne et les positions internationalistes (insurrectionnelles). L'antimilitarisme et le pacifisme constituent deux thèmes majeurs qui traversent les Internationales Ouvrières jusqu'après la Seconde Guerre Mondiale. L'émergence d'un pacifisme d'Etat, ou supposé tel, prôné par l'Union Soviétique entre les deux guerres mondiales, d'un pacifisme en fait instrumentalisé par un Etat, exprimé dans la création de nombreuses organisations, prolongé (à travers la création du Mouvement de la paix par exemple), pendant les années de la guerre froide, contribue à la division de pratiquement toute la gauche politique européenne.

    L'antimilitarisme et le pacifisme constituent une bonne partie du sentiment diffus dans la jeunesse entre les deux guerres mondiales et aujourd'hui encore. Entre question sociale, question nationale, et conflit entre générations, beaucoup de jeunes sont confrontés directement (service national) ou indirectement (à l'occasion de crises politiques concernant la course aux armements par exemple)  à l'institution militaire en France ou dans le monde (nous songeons aux débats suscités par la participation à l'occupation de la Palestine chez les jeunes militaires israéliens par exemple), dans leur choix de vie. De nombreuses associations - anarchistes, pacifistes, antimilitaristes, non-violentes, leur propose alors leurs propres cheminements intellectuel et moral.

  Nicolas FAUCHON, Pacifisme et antimilitarisme dans l'entre-deux-guerres (1919-1939), Spartacus, 1983 ; Yolande COHEN, Les jeunes, le socialisme et la guerre, Histoire des mouvements de jeunesse en France, Les classiques des sciences sociales, http://classiques.uqac.ca, 1989 ; Michel AUVRAY, objecteurs, insoumis, déserteurs, Histoire des réfractaires en France, Stock/2, 1983 : Jean DEFRASNE, le pacifisme, PUF collection Que sais-je?, 1983 ; Gérard BENSUSSAN, article Antimilitarisme dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF collection Quadrige, 1999 ; Jean RABOT, L'antimilitarisme en France, 1810-1975, Faits et documents, Hachette, 1975.

                                                                 PAXUS




    

     
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10 novembre 2009 2 10 /11 /novembre /2009 14:28
                En pleine guerre froide et en plein développement des armes nucléaires, dans une période où se multiplient les essais nucléaires dans l'atmosphère, Bertrand RUSSEL (1872-1970) et Albert EINSTEIN (1979-1955) lancent le 9 juillet 1955 (ce sera le dernier acte public du grand savant atomiste américain)  le manifeste qui porte leur nom. Dans ce manifeste Russel-Einstein, prenant acte du danger de destruction de l'humanité au cours d'une guerre nucléaire, le philosophe et le physicien, invitent les scientifiques du monde entier et le grand public à souscrire la déclaration suivante :
       "Sachant que dans n'importe quelle guerre mondiale future, des armes nucléaires seront certainement employées et que ces armes mettent en péril la survie de l'humanité, nous exhortons les gouvernements du monde à comprendre et à reconnaître publiquement qu'ils ne sauraient atteindre leurs objectifs par une guerre mondiale et, en conséquence, nous les exhortons à trouver les moyens de résoudre pacifiquement leurs désaccords".
   Ce texte fut signé par 11 professeurs de physique théorique, ou de zoologie ou encore de chimie, la plupart Prix Nobel de leur discipline.

               Sur la lancée de ce manifeste, Joseph ROTBLAT (1908-2005) et Bertrand RUSSEL fondent à Pugwash en Nouvelle-Ecosse au Canada, en 1957, le Mouvement Pugwash (Pugwash Conferences on Science and World Affairs). La première Conférence de juillet 1957 rassemble 22 scientifiques des Etats-Unis, de l'Union Soviétique, du Japon, de Grande-Bretagne, du Canada et de 5 autres pays, dont la France. Bien d'autres n'ont pu venir et se joindront aux Conférences suivantes en relativement grand nombre. D'emblée, il s'agit d'une organisation internationale rassemblant surtout des scientifiques, à titre individuel, doté d'une structure administrative très légère (Conseil de Pugwash, Comité Exécutif, Secrétaire Général), ayant vocation à tenir des réunions dans le plus grand nombre de pays possible, de manière toujours informelle et non secrète. Chaque scientifique s'exprime en son nom propre et jamais au nom de son gouvernement ou d'une organisation quelconque.  Les gouvernements sont systématiquement mis au courant de la teneur des discussions, souvent volontairement par des scientifiques qui y participent, dans le but de les influencer directement. Personne n'a le droit de rapporter les propos d'une autre, nominalement, chacun racontant à l'extérieur ce qui s'est dit, dans la plus grand liberté. Le Mouvement en lui-même n'a pas de position officielle, les propositions qui sont émises pendant les Conférences ne font jamais l'objet de résolutions. La vocation affiché de ce Mouvement est de favoriser au maximum les liaisons par-delà les frontières et les murs idéologiques, malgré les difficultés parfois que purent rencontrer des savants soviétiques. En pleine confrontation entre Etats-Unis et Union Soviétique, le Mouvement Pugwash fut l'un des rares canaux de communication à n'avoir jamais été rompu. Le mouvement tient à garder son aspect impartial et indépendant, facteur de sa crédibilité, et n'a guère d'activités avec d'autres organisations, à l'exception de l'ONU et de son institution spécialisée UNESCO.

         L'une des premières taches que se donnèrent les scientifiques membres, sans carte ni cotisation, fut de faire prendre conscience à leurs gouvernements des dangers des essais nucléaires, qui augmentèrent la radioactivité générale de l'atmosphère. L'un des succès du Mouvement Pugwash fut certainement de convaincre les puissances nucléaires d'arrêter leurs essais à ciel ouverts et de poursuivre leurs essais sous terre. Les efforts des scientifiques de Pugwash (au nombre actuellement de 3 500 individus ayant participé à des rencontres Pugwash) furent reconnus par l'attribution du prix Nobel de la Paix, conjointement avec Joseph ROTBLAT, en 1995. A ce jour, la conférence quinquennale de 1977, avec une participation de 223 personnes, constitue le plus grand rassemblement du mouvement. C'est dire que ces Conférences se veulent des rencontres qui mettent en avant la qualité des informations échangées plus que l'aspect médiatique peu fructueux de certaines autres rencontres internationales.
     Depuis les années 1970 notamment, le mouvement Pugwash a étendu son domaine d'activités au développement et au commerce des armements chimiques et bactériologiques, des mines anti-personnel, aux moyens d'éviter les conflits armés, aux modifications du climat, au développement du SIDA, au conflit du Cachemire, au développement durable... Actuellement, les scientifiques ne jouent à l'intérieur de l'organisation qu'un rôle mineur et les Conférences réunissent surtout des spécialistes des sciences politiques,des armements et des diplomates. Il constitue surtout un réseau de sources d'informations de première main en matière d'armements.

       Des antennes nationales de Pugwash existent dans une quarantaine de pays, chacune étant indépendante, et souvent aidées par les Académies nationales des sciences. Quatre bureaux de Pugwash, à Rome, Londres, Genève et Washington se répartissent les tâches des rencontres internationales. Un groupe Pugwash international pour étudiants/jeunes existe depuis 1979, avec des antennes nationales.
   Dans le groupe Pugwash français se trouvaient ou se trouvent des savants comme Alfred KASTLER, André LWOFF et Georges CHARPAK, ainsi que Francis PERRIN, Bernard GREGORY, André LACASSAGNE, Bertrand GOLDSCHMITT, Louis LEPRINCE-RINGUET ou André MARCOVIC...Plusieurs Conférences par an sont organisées à l'Ecole Normale Supérieure, rue d'Ulm, à Paris.

     Notons qu'il existe, parallèlement au Mouvement Pugwash, une association transdisciplinaire européenne à adhésion directe individuelle, depuis 1997. De 2 000 membres environ, Euroscience, dont le siège est à Strasbourg (www.euroscience.org) se situe l'espace européen de la recherche, avec des préoccupations centrées sur les responsabilités des scientifiques en matière politique, morale, sociale, qui incluent les problèmes de leur participation à la course aux armements. Cette association ne craint pas d'organiser des rencontres aux sujets désagréables, afin de faire avancer des processus européens vers une prise en compte de ces préoccupations. Ce sont ses groupes de travail qui ont permis l'élaboration d'une Charte Européenne du Chercheur en 2005, code de conduite (recommandation sans force de loi) pour le recrutement des chercheurs et qui jouent un rôle fédérateur dans la mise en place d'un forum de sociétés savantes européennes, en faveur de la recherche fondamentale.

       Georges RIPKA, Brève description des Conférences Pugwash, dans La science et la guerre, la responsabilité des scientifiques, sous la direction de Daniel IAGOLNITZER, de Lydie KOCH-MIRAMOND et de Vincent RIVASSEAU, Editions L'Harmattan, collection Questions contemporaines, 2006.
     Site du Mouvement Pugwash : www.pugwash.org

                                                                      PAXUS
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27 mai 2009 3 27 /05 /mai /2009 15:30
           Jurgen HABERMAS, La paix perpétuelle

             A l'occasion du "bicentenaire d'une idée kantienne", le philosophe Jurgens HABERMAS (né EN 1929), fait le point sur le projet de paix perpétuelle d'Emmanuel KANT, ou plutôt sur son actualité dans le monde d'aujourd'hui.
             "Appelée de ses voeux par l'abbé Saint-Pierre, la paix perpétuelle est pour Kant un idéal par lequel on peut rendre l'idée d'un état cosmopolitique à la fois attractive et concrète. Kant apporte ainsi à la théorie du droit une troisième dimension : au droit étatique et au droit des gens va s'ajouter - telle est son innovation qui aura de multiples conséquences - le droit des citoyens du monde." C'est ainsi qu'il commence son étude critique (dans le vrai sens du terme) de cette idée qui, "nous le savons aujourd'hui (pose) des problèmes conceptuels" et qui "en outre n'est plus guère conciliable avec les connaissances historiques qui sont les nôtres".
     Jurgens HABERMAS rappelle le contexte historique dans lequel écrit le philosophe idéaliste allemand, celui d'un monde aux conflits limités, inter-étatiques et même inter-princiers. Le problème conceptuel d'Emmanuel KANT est de préciser la "différence qui existe entre le droit cosmopolitique et le droit international classique". Voulant conserver la souveraineté des partenaires, ne songeant qu'à un contrat entre puissances, il "ne peut pas penser à une obligation juridique". Bien conscient de la difficulté d'amener vers la paix perpétuelle ces puissances, il fait appel à la raison. Et il évoque trois tendances naturelles qui, pour lui, sont favorables à la raison. Ce sont ces trois tendances que le philosophe allemand moderne examine dans les détails :
                  - Le caractère pacifique des républiques ;
                  - La force socialisante du commerce international ;
                  - La fonction de l'espace public politique.
      La supposition optimiste que chaque citoyen d'une république hésite à donner son assentiment à une guerre a été réfutée par la violence des confrontations militaires du XXème siècle. Mais, toutefois, l'idée "que la démocratie à l'intérieur induit un comportement pacifique de l'Etat vis-à-vis de l'extérieur n'est pas tout à fait fausse. (...) les Etats démocratiques (...) ont dans leurs relations réciproques un comportement moins belliqueux." "L'emploi de la force militaire n'est plus exclusivement déterminé par une raison d'Etat essentiellement particulariste, mais également par le désir de favoriser l'expansion internationale de formes d'Etat et de gouvernement de type non autoritaire."
      Dans l'immédiat, sur l'effet apaisant du développement du commerce international, "Kant" n'a pas prévu que les tensions sociales d'abord renfocées à la suite d'une industrialisation capitaliste accélérée pèseraient sur la politique intérieure en déclenchant des guerres civiles, et orienteraient la politique extérieure vers un impérialisme belliqueux". Il a fallu deux guerres mondiales avant que le développement de l'Etat-providence "réussisse à pacifier l'antagonisme de classe et change la situation intérieure des sociétés développées, à tel point que (...) l'enchevêtrement économique réciproque des économies nationales puisse réaliser le type d'"économisation de la politique internationale" dont Kant attendait un effet pacificateur".
      Sur l'existence d'un espace public international, qui détiendrait une fonction de contrôle, "Kant comptait évidemment encore sur la transparence d'un espace public circonscrit, à caractère littéraire et sensible à argumentation, porté par le public d'une couche relativement réduite de citoyens cultivés. Il n'a pas pu prévoir le changement de structure de l'espace public des citoyens, qui a transformé celui-ci en un espace public dominé par les mass media électroniques, dégénéré au niveau sémantique, occupé par des images et des réalités virtuelles ; il n'a pas pu pressentir le détournement que subirait la "parole" comme moyen des Lumières, à la fois dans le sens de l'endoctrinement muet et dans le sens de l'usage trompeur du langage." Toutefois, après la guerre du VietNam et les guerres du Golfe, les conférences sur la pauvreté, la démographie, et surtout le climat - on pourrait ajouter les grandes manifestations contre la course aux armements - ressemblent à des tentatives de constitution d'un espace public, d'une opinion publique mondiale, qui connait un début d'institutionnalisation (dans le cadre de l'ONU, ou par l'instauration de tribunaux pénaux internationaux).
     Compte tenu de cela, Jurgens HABERMAS propose la révision de concepts fondamentaux, qui concernent :
                               - la souveraineté extérieure des Etats et la transformation des relations entre Etats ;
                              - la souveraineté intérieure des Etats et les limitations normatives de la politique de puissance classique ;
                              - la stratification de la société mondiale ainsi que la globalisation des risques aui appelle un nouveau concept de paix.
         Il s'agit ni plus ni moins de poursuivre cette idée de société cosmopolitique et cet objectif de paix perpétuelle, en donnant à la planète de nouvelles structures juridiques où les individus prennent toute leur place, en lieu et place des Etats. Dans son livre, Jurgens HABERMAS défend l'idée des droits de l'homme, comme catégorie juridique et non pas comme catégorie morale, contre l'argumentation de Carl SCHMITT (1888-1985).

        Jurgens HABERMAS, La paix perpétuelle, Le bicentenaire d'une idée kantienne, Editions du Cerf, collection Humanités, 1996.
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27 avril 2009 1 27 /04 /avril /2009 09:20
                            Vers la paix perpétuelle, d'Emmanuel KANT

         Le philosophe a depuis très longtemps, vers 1752-1756, avant même la publication de la critique de Jean-Jacques ROUSSEAU, du Projet de l'abbé DE SAINT-PIERRE. Emmanuel KANT, loin de se gausser des utopies de l'abbé  le prit  dès le début très au sérieux, et ses textes Conjectures sur les débuts de l'histoire humaine, L'idée pour une histoire universelle du point de vue cosmopolitique (1784), Qu'est-ce que Les lumières?, et Vers la paix perpétuelle (1795) se situent bien dans la logique de ses trois Critiques.
        Selon Joel LEFEBVRE, "KANT fixe un but précis à l'évolution : il s'agit, comme toujours dans la tradition utopique, de la réalisation d'une société parfaite ; mais cette perfection est ici formulée en termes politiques modernes et comprise comme l'instauration d'une constitution civile rationnelle."
 
         Ce projet philosophique se compose de plusieurs sections, et reprennent grosso modo l'idée de présenter les articles d'un traité de paix perpétuelle. Ainsi, ses articles préliminaires (première section) proposent les dispositions suivantes :
          - "Aucun traité de paix ne doit être considéré comme tel si on l'a conclu en s'y réservant secrètement quelque sujet de recommencer la guerre." Emmanuel KANT, contre l'exercice d'une diplomatie secrète, attaque un "procédé qu'il faut laisser à la casuistique des Jésuites et qui est au-dessous de la dignité des souverains (...)".
         - "Aucun Etat indépendant (petit ou grand, peu importe ici) ne pourra être acquis par un autre Etat par héritage, échange, achat ou donation." Certains y trouvent ici le principe de l'intangibilité des frontières, ce principe qui entrera beaucoup dans la pratique des organisations internationales fondées bien après.
         - "Les armées permanentes doivent avec le temps, disparaitre complètement."
         - "On ne doit point contracter de dettes publiques en relation avec les querelles extérieures de l'Etat". Cette "dangereuse force financière, à savoir un trésor de guerre pour faire la guerre" constitue un sérieux obstacle à l'établissement d'une paix perpétuelle.
          - "Aucun Etat ne doit s'immiscer par la violence dans la constitution et le gouvernement d'un autre Etat". C'est le principe de l'autodétermination des peuples qui sera souvent mis en avant dans les mouvements ultérieurs de la décolonisation (notamment dans les années 1960).
         - "Aucun Etat en guerre avec un autre ne doit se permettre des actes d'hostilité de nature à rendre impossible la confiance réciproque dans la paix future, par exemple : l'emploi d'assassins, d'empoisonneurs, la violation d'une capitulation, la provocation à la trahison dans l'Etat auquel on fait la guerre. On peut y voir là les idées, défendues bien entendu également beaucoup ailleurs, d'un droit de la guerre qui limitent les moyens utilisés, dans la perspective de la fin d'un conflit armé.
    C'est dans un seconde section qu'Emmanuel KANT introduit les articles "définitifs" d'une paix perpétuelle entre les Etats :
             - "Dans tout Etat, la constitution civile doit être républicaine". Il y a là l'idée d'une uniformisation des types de gouvernement, qui rend possible cette paix. Sur la question si "elle est également la seule capable de conduite à la paix perpétuelle, le philosophe allemand en discute assez longuement. Il estime que cette forme de constitution "est issue de la source pure qu'est le concept de Droit". "Si l'assentiment des citoyens est nécessaire pour décider s'il y aura ou non la guerre, il est bien naturel que, du moment qu'il leur faudrait appeler appeler sur eux-mêmes les maux de la guerre (...), il est bien naturel qu'ils réfléchissent mûrement avant d'entreprendre une partie si dangereuse (...).". Par la suite, Emmanuel KANT insiste sur la différence entre république et démocratie. Il ne croit pas que la foule puisse devenir peuple, et donne une préférence pour une forme républicaine de gouvernement dont les caractéristiques essentielles sont la séparation des pouvoirs exécutif et législatif, et sa représentativité.
            - "Le droit international doit être fondé sur un fédéralisme d'Etats libres". Reprenant la discussion menée à la fois par GROTIUS et HOBBES sur l'état de nature, il compare la situation interne de l'Etat, parvenu à la paix civile, à la situation internationale, il faut parvenir à cette même paix, avec une certaine prudence, pensant impossible l'établissement d'une république mondiale.
           - "Le droit cosmopolitique doit être limité aux conditions de l'hospitalité universelle". Par cette formule que l'on peut trouver alambiquée, Emmanuel KANT veut signifier que l'établissement de la paix perpétuelle ne peut pas passer par l'emploi de la force armée. Seul le sentiment général qu'une violation du droit est ressentie de la même manière partout, peut la garantir, de même que règne à l'intérieur des Etats la paix civile, non pas par la menace permanente de l'emploi de la violence, mais par le sentiment général qu'une violation du droit met tout le monde en danger.
     A ces deux sections, le philosophe ajoute deux adjonctions, et termine son texte par deux appendices qui doivent l'éclairer.
         - La première adjonction "De la garantie de la paix perpétuelle", la fait reposer "sur la grande artiste Nature, dont le mécanisme laisse visiblement transparaître une finalité qui, du sein même de la discorde entre les hommes, et contrairement à leur volonté, fait surgir la concorde".
La deuxième adjonction porte sur "Article secret en vue de la paix perpétuelle", semble contredire son tout premier article, mais comme "les maximes des philosophes sur les conditions de la possibilité de la paix publique doivent être consultées par les Etats armés pour la guerre", et car les rois ne sont pas philosophes, ils doivent les consulter. On retrouve là une conception développée dans Le conflit des facultés. Il ne s'agit pas là de la diplomatie secrète, mais de la consultation discrète des philosophes en vue d'établir la paix, les philosophes n'étant pas soupçonnables de vouloir la publicité...
         - Les premier appendice "Du désaccord entre la morale et la politique du point de vue de la paix perpétuelle" reprend en fait tout la conception que l'on peut retrouver dans MACHIAVEL sur la sagesse du Prince. A contrario, le deuxième appendices "De l'accord de la politique avec la morale selon le concept transcendantal du droit public", argumente - longuement - autour de la conception du droit public international.
   Emmanuel KANT termine son ouvrage avec ce qu'on doit considérer en définitive comme un acte de foi.
    "Si c'est un devoir et s'il existe en même temps une espérance fondée de rendre effectif un état de droit public, bien qu'en s'en rapprochant seulement par un progrès poursuivi à l'infini, la paix perpétuelle, qui succédera à ce que l'on a jusqu'ici appelé à tort des traités de paix (à proprement parler, des armistices) n'est pas une idée creuse, mais une tâche qui, résolue graduellement, se rapprochera constamment (car les époques où se produisent des progrès se feront, peut-on espérer, de plus en plus courtes) du but final qui est le sien."
   Pour Emmanuel KANT, l'homme est doté d'une insociable sociabilité (Olivier DEKENS)

          On sait bien que la suite de la situation en Europe n'est guère propice à cette idée de paix perpétuelle, notamment au début des années 1800. Si FICHTE et GORRES partagent encore l'optimisme de KANT, ensuite la critique de la Révolution, notamment en Allemagne, aboutit au fait que ce sont surtout HEGEL et CLAUSEWITZ qui dominent la pensée européenne. Ce n'est qu'à partir de la fin de la Première Guerre Mondiale et également de la fin de la Seconde Guerre Mondiale que les idées de KANT - voir par exemple l'étude de Karl JASPERS sur ces aspects - continuent leur chemin.

       Emmanuel KANT, Vers la paix perpétuelle, 1795 (Presses Universitaires de Lyon, Le livre de poche, 1985).
      Joel LEFEBVRE, introduction au Projet de paix perpétuelle d'Emmanuel KANT, op cit.
      Olivier DEKENS, Comprendre KANT, Armand Colin, collection Cursus, 2005.

                                                       PAXUS

     
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21 avril 2009 2 21 /04 /avril /2009 10:04
                    Entre l'Abbé DE SAINT-PIERRE et Emmanuel KANT

         Entre les Mémoires de l'abbé DE SAINT-PIERRE et Vers la paix perpétuelle d'Emmanuel KANT, se bousculent de nombreux projets de paix, dans l'ébullition du siècle des Lumières. Sans doute, beaucoup d'entre eux ne sont pas parvenus jusqu'à nous, oeuvres d'anonymes dont le nom n'apparait jamais ou écrits d'anonymes, par ailleurs personnages très connus, désireux d'échapper aux foudres royales ou ecclésiastiques, ou tout simplement désireux de s'éviter le désagrément d'être qualifié d'utopiste.

       Le thème de l'Alliance contre les Turcs demeure dans certains écrits, comme ceux de Giulio ALBERONI (1664-1752), cardinal espagnol et premier ministre, auteur d'un Scheme for reducing the turkish empire to the obedience of christian princes ; and for a partition of the conquests ; together with a scheme for a perpetual Dyet for establishing the public tranquillity.
          Johann Michael von LOEN (1694-1776), conseiller du roi de Prusse et gouverneur d'une province, inclu dans son livre Outline of statecraft (1747), un chapitre Sur la paix perpétuelle en Europe, où il suggère une Cour de Paix.
          Ange GOUDAR (1708-1791), aventurier et écrivain français, rédige un livre sur La paix de l'Europe (1757), où il préconise un Congrès des Amabassadeurs devant résoudre les conflits européens. Ce Congrès aurait à sa disposition un pouvoir de sanctions en cas de violation d'accords, allant de grosses amendes à l'exclusion de la League ainsi formée.
          Johann Franz von PALTHEN (1724-1804), conseiller allemand de justice et poète, propose un Project for maintening an everlasting peace in Europe (1758). Dans ce projet, il propose l'établissement d'un Parlement ou d'un Tribunal, dont le siège se trouve naturellement dans un pays germanique, Ses membres, au nombre de 88, se composent aussi de la Russie et de la Turquie. Lui aussi propose de sévères sanctions pour manquement aux règles définies en commun.
         Von LILIENFELD, noble officier lithuanien, propose en 1767 dans A new structure of States, lui aussi, d'établir une Cour de paix, ou un tribunal pour trancher les disputes entre princes chrétiens. Son plan, très détaillé comme la plupart à cette époque, prévoit par exemple 20 nations représentées et le français comme langue officielle (le français au XVIIIème siècle est la langue dominante). Si nécessaire, pour obtenir l'accord de membres récalcitrants, des troupes du Tribunal, peuvent agir par la force. A noter que ce plan prévoit une limitation des forces militaires.
        Paul Henri Thiry D'HOLBACH (1723-1789), le philosophe matérialiste français co-rédacteur de l'Encyclopédie avec DIDEROT, d'ALEMBERT et bien d'autres, propose dans La politique naturelle (1773) que la loi de la grande société du monde se dote d'un Tribunal auquel les nations doivent s'adresser pour leurs litiges. A noter que dans leur ensemble, les encylopédistes ne font pas bon accueil au projet de paix de l'abbé DE SAINT-PIERRE.
         Richard PRICE (1723-1791), philosophe politique irlandais, livre en 1776 ses Observations on the nature of civil liberty, the principles of government, and the justice and the policy of the war with America. Devant la guerre d'indépendance américaine, il trouve urgent de former une conféderation générale, pour arbitrer les disputes, conduire une force commune pour soutenir les décisions d'un Sénat composé de représentants des différents Etats.
         Pierre-André GARGAZ, écrivain français, injustement accusé de meurtre et condamné à 30 ans de galère, fait publié par Benjamin FRANKLIN en 1782, un projet de Conciliateur de toutes les nations d'Europe, ou projet de paix perpétuelle entre tous les souverains de l'Europe et leurs voisins. Il propose à chaque souverain de nommer un médiateur dans un perpétuel Congrès basé à Lyon, pour régler leurs conflits. En 1796-1797, il publie en addition à son plan une proposition de constitution d'un Collège de 5 citoyens nommés pour 40 ans pour trancher les litiges individuels et inter-étatiques.
         Johann August SCHLETTWEIN (1731-1802), dans son The most important issue for Europe, or a system of firm peace among the european states en 1780-1784, demande la formation d'un Congrès International, celui-ci étant ouvert également aux nations non-chrétiennes, comme la Turquie, et si elle refuse, son territoire est partagé entre les Etats chrétiens (!). Ce Congrès garanti l'existence de la Confédération Germanique. Il propose également que les révolutions à l'intérieur des Etats soient du ressort de ce Congrès, la Révolution française de 1789 lui donnant raison selon les éditeurs...
        Marie Jean Antoine Nicolas CARITAT, plus connu sous le nom de marquis de CONDORCET (1743-1794), dans De l'influence de la révolution américaine en Europe (1786), propose l'établissement d'un Tribunal International pour trancher les disputes entre nations, qui lui octroient le soutien d'une armée et d'une marine. Dans son projet éducatif, le philosophe politique n'oublie pas les questions de guerre et de paix. Il propose ainsi l'adoption, entre autres, d'une langue commune.
         Palier de SAINT-GERMAIN, écrivain suisse, propose lui aussi, dans un Nouvel essai sur le projet de paix perpétuelle, un Tribunal Permanent (1788). En cas de dispute entre deux nations, chacune nomme deux médiateurs parmi les Etats non impliqués, qui remettent un rapport pour permettre au Tribunal de prendre une décision. Décision à laquelle ils doivent se soumettre sous peine de paiement d'amendes fortes.
        Johann Gottfried SCHINDLER, théologien allemand, sous le pseudonyme de SCHINLY, propose dans son What advice should be given to the more important rulers to promote the welfare and hapiness of the countriers (1788), que la Russie, l'Autriche, la Prusse, l'Angleterre et la France négocient un traité de paix perpétuelle.
        Jean-Baptiste du VAL-DE-GRACE, connu sous le nom de baron de GLOOTZ (1755-1794), révolutionnaire franco-prussien lance en 1792 une Adresse aux tyrannicides, considéré comme le premier plan des Droits de l'homme. Il propose ce plan de paix à l'Assemblée Nationale qui le refuse. Chaque peuple, avec une garantie d'autonomie culturelle, est représenté dans une Assemblée Législative d'une République mondiale de l'homme. Ses ennemis considèrent cette proposition comme une tentative de diversion et le font guillotiné un an plus tard.
        Jeremy BENTHAM (1748-1832), l'économiste utilitariste anglais émet en 1793 un Plan for an Universal and Perpetual Peace, and Emancipate your colonies. Il reprend cette idée qui revient souvent dans ces plans de paix d'une Cour Commune de Justice pour résoudre les différends entre nations, et d'un Congrès avec force de loi., avec en dernier ressort l'utilisation de la force armée. A noter son insistance sur le soutien et la vigilance de l'opinion publique, dotée d'une liberté de la presse, qui garantit l'orientation vers la paix des décisions de la Cour et du Congrès.
        BOISSY-D'ANGLAS, membre de l'Assemblée Nationale française, qui rédige notamment avec SEYES, la Constitution de 1795, diffuse cette même année un Epitre du vieux cosmopolite Syrach à la convention nationale de la France. Il plaide pour une République mondiale des nations de l'Europe unie, pour une Constitution européenne, réservant celles-ci aux nations vraiment européennes, excluant la Russie, la Turquie et les nations semi-asiatiques. Il se fait l'avocat en même temps d'une flotte européenne pour une éventuelle guerre avec l'Amérique et l'Afrique...
         Johann Gottlied FICHTE, le philosophe allemand, propose en 1795 la formation d'une League dotée d'un Tribunal.
      
       Sans doute nombre de plans de paix, notamment dans les périodes de guerres révolutionnaires,  à l'instar de ceux que produit par l'Union Soviétique en pleine guerre froide bien plus tard, entrent-ils dans une stratégie de déstabilisation et font partie tout simplement d'une vaste bataille idéologique. Mais la postérité ne retient pas les circonstances dans lesquelles ils ont été écrits. Les commentateurs, très près des textes, préfèrent largement gloser sur les aspects concrets de ces plans. Et d'ailleurs, les idées qui y sont émises n'arrêtent jamais de faire leur chemin dans les consciences. Ils parviennent, notamment dans les milieux encyclopédistes et dans les milieux intellectuels européens, même dans les Etats opposés à la Révolution française ou aux idéaux républicains, à former une partie de leur culture. Quand on suit l'évolution de ces plans, on glisse d'une focalisation sur l'ennemi musulman (le Turc) de la Chrétienté à une laïcisation de la conception de la paix.
       
       
        
         
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20 avril 2009 1 20 /04 /avril /2009 09:30
          Le projet de paix perpétuelle de l'Abbé de Saint-Pierre.

    Au siècle des Lumières, les Mémoires pour rendre la paix perpétuelle en Europe de Charles-Irénée CASTEL DE SAINT-PIERRE (1658-1743) sont les plus représentatifs et les plus lus de quantité de projets rédigés à cette époque. Aumônier de la duchesse d'Orléans, l'Abbé DE SAINT-PIERRE, négociateur du Traité d'Utrech en 1712-1713, rédige sur la base de son expérience diplomatique le texte d'un projet remanié ensuite plusieurs fois.
    Son but est d'organiser la paix, après les guerres désastreuses de LOUIS XIV, par le droit. Constatant que l'équilibre tel qu'il existe en Europe n'est pas un facteur de paix, mais de troubles, l'abbé propose aux princes de construire une alliance fédérative générale. Ils doivent renoncer à jamais à la voie des armes, et conviennent de prendre désormais la voie de la conciliation par la médiation "du reste des grands alliés". C'est leur intérêt bien compris qui doit les pousser à adhérer à cette grande alliance car elle leur garantit leur pouvoir. Un Abrégé paru en 1729 précise que les contractants se garantissent mutuellement leurs possessions contre les guerres étrangères et civiles, les révolutions, les usurpations dynastiques et territoriales, ce qui permettrait à tous les Etats de réduire leurs frais militaires, d'accroitre le profit économique, de réformer l'administration et de faire le bonheur des hommes. Cette alliance rendrait les conquêtes impossibles, car un Etat ne pourrait résister à une telle coalition et la Diète pourrait régler les disputes territoriales et dynastiques, ce qui supprimerait les sources de la guerre. Cette disparition permettrait le développement économique européen. Les impôts, les taxes, seraient affectées à des entreprises utiles à tous. Selon Simone GOYARD-FABRE (sa présentation du projet en 1981), "sa conception d'un européanisme fédéraliste au service de la paix, du progrès et de la félicité publique (marque) un tournant dans l'histoire des idées.". C'est aussi l'avis de Paul-Laurent ASSOUN, pour qui "Le projet mérite (...) de figurer comme un repère dans l'histoire de l"'idée européenne" autant que pour l'évolution de la problématique "pacifiste" : le propre du projet, en effet, est de lier les deux aspects, en présentant l'édification d'une "société européenne" comme la seule garantie de la "perpétuité de la paix", dans les Etats des "princes chrétiens" comme en dehors d'eux.
     Très touffus, écrits dans un style déjà décourageant pour le lecteur du XVIIIème siècle et encore plus pour celui d'aujourd'hui, les Mémoires de l'abbé DE SAINT PIERRE, veulent conduire les dirigeants à rédiger les cinq articles qui selon lui peuvent donner les garanties de cette paix perpétuelle.
  "Il y aura désormais entre les souverains qui auront signé les cinq articles suivants une paix perpétuelle"
    Le premier article énonce la nécessité de l'alliance perpétuelle, "pour se procurer mutuellement durant les siècles à venir" neuf effets principaux :
        -  sûreté entière contre les grands malheurs des guerres étrangères ;
        -  sûreté entière contre les grands malheurs des guerres civiles ;
        -  sûreté entière de la conservation en entier de leurs Etats ;
        -  sûreté beaucoup plus grande de la conservation de leur propre personne et de leur famille dans la possession de la souveraineté, selon l'ordre établi dans la nation ;
        - diminution considérable de leur dépense militaire, en augmentant cependant leur sureté ;
        - augmentation très considérable du profit annuel que produiront la continuité et la sûreté du commerce ;
        - beaucoup plus de facilité et en moins de temps, l'agrandissement intérieur ou l'amélioration de leurs Etats par le perfectionnement des lois, des règlements, et par la grande utilité de plusieurs excellents établissements ;
        - terminer plus promptement, sans risques ni frais, leurs différends futurs ;
        - sûreté entière de l'exécution prompte et exacte de leurs traités futurs et leurs promesses réciproques".
    Le second article traite du fonctionnement de ce "collectif" : chaque allié contribue, à proportions des revenus actuels et des charges de son Etat, à la sûreté et et aux dépenses communes. Une présidence alternée de chaque Etat est mise en place, par plénipotentiaires interposés, d'un organe commun gérant ces contributions.
    Le troisième article détaille la "médiation" et l'"arbitrage" come voie de maintien de l'alliance, l'échec de ceux-ci devant être sanctionné par un "jugement".
     Le quatrième article traite précisément des sanctions en cas de manquement à cette règle d'arbitrage : "Si quelqu'un d'entre les grands alliés refuse d'exécuter les jugements et les réglements de la grande alliance, négocie des traités contraires, fait des préparatifs de guerre, la grande alliance armera et agira contre lui offensivement ; jusqu'à  ce qu'il ait exécuté lesdits jugements ou réglements (...)"
     Le cinquième article dispose que les parties énoncent une véritable Charte Constitutionnelle, pour régler le fonctionnement de cette alliance.
     L'abbé DE SAINT-PIERRE, qui fait partie du mouvement anti-absolutiste, opposé au Roi de France, s'est vu exclure de l'Académie Française. Il est vrai que ce projet veut mettre fin à toutes visées expansionnistes. Mais par ailleurs, le projet est foncièrement conservateur, orienté autant contre les guerres que contre les révolutions, notamment sociales. Rédigé du point de vue de souverains ayant bien compris, rationnellement, leur intérêt, ce projet de paix perpétuelle est aussi un projet de société à ordres perpétuellement maintenue.

          Si ce projet de paix perpétuelle est aussi connu en son siècle, c'est surtout parce Jean-Jacques ROUSSEAU, exécuteur testamentaire moral de l'abbé DE SAINT-PIERRE, lui donne une importance dans son "Jugement sur le projet..." (1782). Même si le philosophe pense que l'abbé a tort dans l'ensemble, avec tout le respect qu'il lui témoigne, il s'efforce d'en faire une véritable critique, c'est-à-dire d'en dégager les bons et les mauvais aspects.
      "Qu'on ne dise donc point que si son système n'a pas été adopté, c'est qu'il n'était pas bon ; qu'on dise au contraire qu'il était trop bon pour être adopté ; car le mal et les abus dont tant de gens profitent s'introduisent d'eux-mêmes ; mais ce qui est utile au public, ne s'introduit guère que par la force, attendu que les intérêts particuliers y sont presque toujours opposés. Sans doute qu'on nous rende un Henri IV et un Sully, la paix perpétuelle redeviendra un projet raisonnable ; ou plutôt, admirons un si beau plan, mais consolons-nous de ne pas le voir exécuter ; car cela ne peut se faire que par des moyens violents et redoutables à l'humanité. On ne voit point de Ligues fédératives s'établir autrement que par des révolutions, et sur ce principe qui de nous oserait dire si cette Ligue Européennes est à désirer ou à craindre. Elle ferait peut-être plus de mal tout d'un coup qu'elle n'en préviendrait pour des siècles."

      Jean-Jecques ROUSSEAU n'est pas évidemment le seul qui ait commenté ces Mémoires de l'abbé DE SAINT-PIERRE. Bien avant lui, Gottfried Wilhelm von LEIBNIZ, dès 1715, il noue une correspondance avec l'abbé. Tout à sa préoccupation de détourner l'attention de Louis XIV, des Pays-Bas vers l'Orient et l'Egypte, et dans l'espoir de donner à l'Europe cette unité spirituelle qui lui fait tant défaud d'après lui, le philosophe soutient l'entreprise de l'abbé. Très peu d'hommes d'action soutiennent comme lui ce projet que nombre de princes considèrent comme utopique.

    Hervé GUINERET, Extrait et commentaires du Jugements sur le projet de paix perpétuelle de l'abbé DE SAINT-PIERRE, Ellipses, collection Texte et commentaire, 2004 ; Paul-Laurent ASSOUN, article ABBE DE SAINT PIERRE, Projet de paix perpétuelle, dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986.
  On peut trouver, sous différentes formes (scan simple du texte d'origine par exemple) sur Internet, notamment sur le site de Gallica. Par ailleurs, le texte revu par Simone GOYARD-FABRE (avec orthographe et ponctuation de l'époque) est disponible chez Fayard depuis 1986.
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16 avril 2009 4 16 /04 /avril /2009 15:14
               William PENN et sa postérité immédiate

    William PENN (1644-1718), né en Europe, fondateur et premier gouverneur de la Pennsylvanie, publie en 1693 son Essay towards the present and future peace in Europe by the establishment of an European Diet, Parliament of Estates (Essai sur la présente et future paix en Europe par la formation d'un Parlement des Etats européens).
    Cette Diète n'est pas une simple réunion d'ambassadeurs échangeant leurs points de vue sur les problèmes européens. c'est une véritable assemblée de représentant des Etats membres, selon leur importance démographique et économique. Ses principales décisions devraient concerner le désarmement progressif des Etats, avec au besoin intervention d'une armée européenne, la paix devant permettre le développement économique, scientifique et technique.   
     Cet Essai développe dix points appelés à être repris par de nombreux auteurs par la suite :
            - La valeur de la paix est évidente devant l'ampleur des destructions et des souffrances causées par les guerres.
            - Guerres et dissensions sont prévenues par des moyens de justice, prévus autant pour des individus que des groupes, résolvant leurs conflits de manière civilisée (fair way).
            - La justice dépend de gouvernements aux lois impartiales, qui gagnent à tirer leur souveraineté du consentement des peuples.
            - La paix en Europe peut être maintenue par la formation d'un Parlement des Etats européens qui discutent ainsi collectivement et prennent ensemble leurs décisions.
            - Il y a trois cas où la paix est brisée : défendre son propre territoire seul ; essayer de retrouver par la force un
territoire revendiqué ou tenter d'augmenter sa domination par l'invasion d'un autre pays.
            - Les gouvernements déclarent leur souveraineté par succession, élection, mariage, achat ou conquête.
            - Tous les Etats européens,y compris la Russie et la Turquie, devront être inclus dans la Diète-Parlement, avec
droit de vote équivalent à la valeur de leur territoire.
            - Parmi les règles de fonctionnement d'un tel parlement, le vote à bulletins secrets doit prévenir toute tentative de corruption, avec l'idée que celui qui ferait une telle tentative de corruption ne pourrait pas avoir la garantie de la valeur de sa monnaie.
            - Dans la dernière section de son Essai, William PENN répond à certaines objections : même si une nation puissante refuse de s'y joindre, les autres ensembles le contraindre à respecter leurs décisions communes. De petites forces présentes dans chaque pays pourraient prévenir l'activité d'une grande armée. La jeunesse sans entrainement à la guerre peut ne pas devenir effemminée (!) si elle est disciplinée à d'autres types de travaux. Les Etats maintiennent de toute façon leur souveraineté sur leurs propres affaires internes.
            - Beaucoup de bénéfices sont à attendre d'un tel plan et l'auteur en dresse une liste : Les tueries peuvent être évitées et les villes ne pas être détruites. Les pays chrétiens pourraient plus vivre en harmonie avec les vrais enseignements du Christ. Chaque pays garderait sa monnaie et l'utliserait à des fins constructives. Cela donnerait une sécurité pour les pays chrétiens vis-à-vis des Turcs (William PENN reprend là un élément présent dans tous les plans de paix depuis le début...). Les voyages entre pays seraient libres et aisés, et des relations d'amitié pourraient être développées entre peuples des différents pays. Les Princes ne seraient plus obligés de mobiliser une diplomatie et une politique de méfiance mais établiraient l'union basée sur un amour sincère.
   Dans le ton donné à travers certains arguments est reproduit évidemment la foi du quaker qu'est William PENN, considéré par beaucoup comme le premier grand américain de paix et de liberté., qui a toujours eu une d'égales préoccupations pacifiques pour le Nouveau et l'Ancien Continent. Il conclue en réitérant l'important principe d'une puissance souveraine pour combattre les disputes, doit être plus grande que celle des parties en conflit. Il cite comme exemple d'union possible, celui des Provinces Unies des Pays-Bas.
   L'impact de ce projet provient en grande partie de la notorité de l'auteur qui a utilisé sa grande expérience au Nouveau Monde (dans les relations entre citoyens comme dans les relations avec ses premiers occupants) pour l'argumenter. De plus, il entre bien dans une certaine idée de libre commerce dans un vaste ensemble.

        Un ami quaker de William PENN, John BELLERS soumet un plan similaire au Parlement britannique en 1710 (Some reasons for an European State proposed to the Powers of Europe). Dans le détail de ce plan, le parlementaire propose de diviser l'Europe en 100 provinces d'égale importance, avec chacun un représentant au Parlement européen.


           
    
           
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11 avril 2009 6 11 /04 /avril /2009 10:20
        Les projets de paix de Pierre DUBOIS à Samuel RACHEL

     - Pierre DUBOIS, avocat de la cause royale française de Philippe Le Bel, contre le pape Boniface VIII, défenseur des tournois et grand pourfendeur de l'Ordre du Temple, argumente en 1306 dans De recuperatione Terrae Sanctae, pour l'élimination de la guerre entre rois et seigneurs chrétiens, afin d'organiser une nouvelle croisade. Une raison simple, émise depuis 1095, préside dans ce texte : les chevaliers français, italiens, allemands, anglais ou espagnols ne pourront pas lutter efficacement contre les Musulmans tant que les souverains se trouvent en guerre les uns contre les autres. Il propose donc un Concile Universel en vue de donner à la France, bien sûr, le commandement de cette croisade ainsi que les territoires du Pape. Plutôt que l'idée de paix et d'unité européenne, on le comprend bien dans cette volonté d'ordonner la charité en commençant par soi-même - caractéristique de nombreux plans de paix depuis plusieurs siècles - il s'agit de l'idée de souveraineté qui commence à émerger, une souveraineté débarrassée de la tutelle de l'Eglise et de l'Empereur. Même si l'idée d'arbitrage est présente, le problème du choix de l'arbitre légitime aux yeux de tous contrecarre le projet lui-même. De plus, il s'agit de combattre l'Islam et de prendre Jérusalem, de combattre un ennemi extérieur plus que de se partager équitablement le fruit de rapines déguisées sous le nom du Christ.
  
    - Dante ALIGHIERI plaide dans De monarchiaen 1310  pour la restauration de l'ancien Empire romain, garant de la paix universelle. La référence à une époque magnifiée de paix romaine existe également dans de nombreux autres textes.

    - Georges de PODJEBRAD, hussiste et roi de Bohême en 1458, conseillé par l'avocat Antoine MARINI, négociant français, propose un projet institutionnel qu'il fait parvenir aux principaux princes de l'époque. Sorte de traité personnalisé à l'intention de chacune des parties concernées (Bourgogne, Venise, Pologne, Hongrie, Bavière, France...), il est remis à Luis XI en 1463 sous le nom de "Traité d'alliance et confédération entre le roi Louis XI, Georges Roi de Bohême et la Seigneurie de Venise pour résister au Turc". Ce pacte fédératif repose sur le principe de non-agression entre les puissances contractantes et sur celui de l'entraide. On y trouve comme structure, une Assemblée ou Diète composée d'ambassadeurs votant à la majorité simple et dont le siège serait tout d'abord à Bâle et changerait tous les cinq ans ; une Cour de Justice ou Consistoire dont les membres et la composition sont décidés par l'assemblée et siègeant dans la même ville, une armée commune ententenue en cas de guerre, un corps de fonctionnaires et un budget commun, alimenté par une partie des dîmes ecclésistiques... Bien entendu, un tel projet fut rejeté tant par le Pape que par Louis XI. Notons que par l'instauration de Paix ou de Trève de de Dieu, l'Eglise elle-même tente de s'instaurer comme puissance régulatrice. Une sorte de compétition pour le pouvoir comme pour la paix (moyen de consolider ce pouvoir) traverse tout le Moyen-Age.

    - Erasme, dans Querela Pacis et d'autres écrits, prône vers 1514, des arbitrages par le Pape et les Evêques des querelles entre princes chrétiens. La référence au combat contre les "Turcs" n'existe pas, et ces textes se situent dans tout le courant humaniste de la Renaissance.

    - Le Pape Léon X et le cardinal WOLSEY proposent en 1518 la négociation d'une alliance défensive contre les "Turcs"...

     - François DE LA NOUE, en 1587, dans ses Discours politiques et militaires, rédige en prison une Proposition d'Union Européenne... contre les Turcs, encore. Il suggère une rencontre générale pour discuter ensemble des problèmes communs...

       - Emeric CRUCE (1575-1648), prêtre et professeur de mathématiques, publie en 1623 Le Nouveau Cynée, un essai sur "les occasions et les moyens d'établir une paix générale et la liberté du commerce par tout le monde". Il propose une ligue d'Etats structurée autour d'un Sénat permanent des ambassadeurs et d'une Assemblée des princes qui se réunirait périodiquement ou en cas de conflit sous la présidence du Pape. Il propose également pour appuyer ce projet une libre circulation des personnes et des biens, une monnaie commune, une unification des systèmes de poids et mesures, et le siège des institutions à Venise. Ce projet, qui s'inscrit tout à fait dans la visée de la liberté du commerce, dans l'expansion d'un certain capitalisme, inclu comme membres de cette ligue d'Etats, le Pape, l'Empereur des Turcs, les Juifs, le Roi de Perse et de Chine, le grand duc de Moscou, et les monarchies d'Inde et d'Afrique. Autant dire qu'il n'est pas pris très au sérieux... Il est rangé traditionnellement dans les projets utopiques, comme une partie de l'oeuvre de Thomas MORE.

       - Hugo GROTIUS, dans son De jure belli ac Pacis (le droit de la guerre et de la paix) de 1625, pense nécessaire la tenue régulière de congrès de princes chrétiens pour mettre fin à leurs disputes. Même s'il n'élabore pas de projet à proprement dit, le juriste montre bien qu'il ne peut exister de véritable droit général que si un minimum d'entente existe au préalable entre souverains européens.

       - CAMPANELLA, dans Monarchia Messiae en 1633, se fait l'avocat d'une monarchie universelle ppour éliminer rivalités et famine.

      - Maximilien DE BETHUNE, duc de Sully, dresse en 1638 Le Grand Dessein. Le ministre d'Henri IV développe le projet d'une Europe remodelée en 15 Etats d'importance plus ou moins égale. Cet ensemble où les trois religions chrétiennes (catholicisme, luthérianisme, calvinisme) seraient également favorisées, serait présidé par un "Conseil très chrétien de l'Europe", assisté d'un Sénat permanent de 60 membres, quatre par Etat, chargé de régler les différents, avec au besoin l'intervention d'une armée commune. Dans ce projet SULLY fait un tableau impressionnant de cette armée. Ce Grand Dessein fait partie de multiples projets d'Empire, avec pour caractéristique qu'il ne le fait pas dépendre d'un leadership national. En cela, il s'attire la sympathie de la Reine Elisabeth d'Angleterre. Plutôt que d'être orientés contre les Turcs, beaucoup de projets, anonymes pour la plupart, circulent pour mettre fin aux guerres de religion.

     - Johann Amos COMENIUS, évêque morave, vers 1645-1666, dans son Rerum Humanarum emmendatione consultatio catholica, avocat d'un système universel d'éducation, conçoit les habitants comme citoyens du monde qui peuvent être unis sous une même loi universelle. Déjà, l'Europe n'est plus conçu comme seule entité dans le monde et de plus en plus de projets dépassent le continent par la suite.

     - Samuel RACHEL, en 1676, dans un Essai sur la loi naturelle et internationale (Dissertationes de jure naturae et gentium) pense urgent d'établir un Congrès pour étudier et trancher les disputes internationales. Ses membres, pour avoir une portée universelle, doivent inclure tous les princes chrétiens. Là aussi, l'idée d'une force armée pour faire appliquer les décisions, est présente.


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