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17 juin 2017 6 17 /06 /juin /2017 07:01

     Kofi Atta ANNAN (né en 1938), septième secrétaire général de l'organisation internationale, commence à travailler pour l'Organisation mondiale de la santé à partir de 1962, puis après plusieurs postes successifs à l'ONU, il devient sous-secrétaire général de Boutres BOUTROS-GHALI en 1993. Gestionnaire de formation, cet originaire du Ghana est notamment sous-secrétaire général à la planification des programmes au budget et à la comptabilité, puis contrôleur de 1990 à 1992. En 1990, après l'invasion du Koweit par l'Irak, il reçoit du secrétaire général la mission spéciale d'organiser le rapatriement de l'Irak de plus de 900 fonctionnaires internationaux et ressortissants des pays occidentaux.

    Elu secrétaire général pour un premier mandat en janvier 1997, il a le plein soutien des Etats membres. Il tente dès le début de son mandat d'agir, dans la foulée de son prédécesseur, pour un renouveau de l'ONU. Dès son discours d'investiture du 17 décembre 1996, il annonce que son mandat a pour objectif d'"assainir les Nations Unies, les rendre plus présentes et plus efficaces, plus sensibles aux souhaits et aux besoins de ses membres et plus réalistes dans leurs buts et engagements". Il ne reprend pas les trois agendas de son prédécesseur, mais entend poursuivre son oeuvre de réformes internes. Mais ses objectifs sont contrecarrés à la longue notamment par les Etats-Unis, qui ne sont pas près d'entrer réellement dans un multilatéralisme. Vers la fin de son second mandat, l'hostilité de la seule superpuissance est évident, avec toujours la ferme intention de ne pas contribuer à l'organisation si celle-ci ne se plie pas aux impératifs de ses stratégies...

    Malgré les oppositions, et avec malgré tout avec le soutien d'une grande majorité à l'Assemblée générale, qui est rappelons-le, le lieu d'un véritable pouvoir face au conseil de sécurité, surtout si celui-ci est paralysé sur une question ou une autre, par le veto d'un membre permanent; le secrétaire général, durant ses deux mandats, mène des actions importantes et amène des innovations.

Il contribue à la création de la Commission pour la consolidation de la paix (Peacebuilding Commission, créée en 2005) et du Conseil des droits de l'homme en 2006. Ce dernier remplace l'ancienne Commission sur les droits de l'homme, discréditée à cause de la politisation de ses sessions et de la partialité de son travail. Divers Etats, peu scrupuleux à vrai dire à propos des droits fondamentaux, cherchaient à s'y faire élire pour se soustraire aux critiques sur le non-respect des droits de l'homme.

Il soutient également la mise en place de la Cour pénale internationale (CPI), juridiction universelle permanente chargée de juger les personnes accusées de génocide, de crime contre l'humanité, de crime d'agression et de crime de guerre. La CPI est créée en 1998 et commence ses travaux en 2002, malgré la réticence des Etats-Unis. 

Il met en place des groupes d'experts informels comprenant des représentants de gouvernements, d'ONG et de personnalités pour faire mûrir des idées.

En 1998, alors que les Etats-Unis veulent bombarder l'Irak qui refuse de laisser les inspecteurs de l'AIEI visiter certains sites, Kofi ANNAN se rend en personne à Bagdad, et amène, grâce à sa médiation, Saddam HUSSEIN à consentir à ce que les inspections reprennent.

Les Etats-Unis, sous la présidence de CLINTON, restent réservés à l'égard de l'ONU après l'arrivée de Kofi ANNAN : tout en commençant à payer une partie de sa dette à l'Organisation, l'administration Clinton négocie ardemment une réduction de la part américaine du budget total de l'ONU, ce qui affaibli l'organisation internationale. 

En avril 2000, le secrétaire général publie un Rapport sur le millénaire intitulé Nous les peuples : le rôle des Nations Unies au XXIème siècle, écho entre autres au Nous le peuple de la Constitution des Etats-Unis. S'en inspirent la Déclaration du millénaire et les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD). Ce rapport appelle les chefs d'Etat et de gouvernement à faire de la lutte contre la pauvreté et contre les inégalités la priorité du début du nouveau millénaire. Réélu par acclamation par l'Assemblée générale pour un second mandat en juin 2001, il reçoit dans la foulée, quelques mois plus tard, en décembre, le prix Nobel de paix.

En 2003, il cherche par tous les moyens à éviter la guerre en Irak, exhortant les Etats-Unis et le Royaume-Uni à ne pas envahir l'Irak sans le soutien de l'ONU. Il déclare illégale en septembre 2004 la guerre des Etats-Unis en Irak. Ses prises de position, qui seront avalisées par les événements et les révélations sur les mensonges (sur l'existence d'armes bactériologiques en Irak) par la suite lui valent l'estime de nombreux pays, et même de nombreux citoyens des Etats-Unis. 

Lors du sommet mondial organisé par l'ONU en 2005, Kofi ANNAN fait reconnaitre le principe de la "responsabilité de protéger" (R2P) aux chefs d'Etats et de gouvernement.

   Tout au long de ses deux mandats, Kofi ANNAN oeuvre pour la diplomatie préventive, rédigeant trois rapport sur cette question (2001, 2003 et 2006). Sans doute a-t-il plus en tête la nécessité de construire cette diplomatie, plus que la réforme qu'il juge pourtant nécessaire, du Conseil de sécurité. Cette question est irrésolue, vue les différentes luttes internes d'influence à l'ONU entre les prétendants, les conservateurs et les nombreux pays observateurs qui s'y impliquent... Soutien de cette diplomatie préventive, une force de réaction rapide placée en permanence à la disposition du Conseil de sécurité, proposée déjà dans les années 1990 par certains Etats comme le Canada et les Pays-Bas est remise sur le chantier. Mais cette idée est "torpillée non seulement par les grandes puissances, mais aussi par un grand nombre de petits et moyens pays qui la considérèrent comme le cheval de Troie d'un dangereux droit d'ingérence" (Victor-Yves GHEBALI, L'ONU face à la mondialisation : le problème du passage du multi latéralisée au système-monde, dans Relations internationale, 2005/4, n°124). La Déclaration finale du sommet de 2005, laisse ouvert le débat, appelant à "la constitution d'une force de police permanente", mais sans prendre de décision concrète.

  Dans le fil droit de l'idéologie libérale qui tend à vouloir à tout prix externaliser les fonctions non régaliennes (et en partie régaliennes, d'ailleurs aussi...) des Etats, Kofi ANNAN propose aux Etats membres en 2006, dans un rapport à l'Assemblée Générale, une vaste réforme de l'administration de l'ONU. Il présente une série de mesures prévoyant notamment l'externalisation de certains services, qu'ils soient sous-traités à des entreprises privées. Dans son rapport Investir dans l'ONU pour lui donner les moyens de sa vocation mondiale, il affirme l'inadaptation des structures administratives actuelles aux défis qu'elle doit relever. Il propose une réforme de grande ampleur du fonctionnement de l'ONU, s'inspirant du courant du new public management, qui préconise d'appliquer à la fonction publique les méthodes managériales du secteur privé. Observant que les procédures budgétaires et financières des Nations Unies manquent de flexibilité et de transparence, et soucieux de les améliorer, il développe l'idée de "bonne gestion", de "bonne gouvernance", estimant que les Nations Unies devraient en cela largement s'inspirer des principes et méthodes de l'économie privée. Mais cette tendance, comme l'écrit si justement Chloé MAUREL, "sur une pente dangereuse, l'ONU n'étant pas une entreprise privée cherchant à être "rentable" mais un service public international. Elle consiste à recevoir de plus en plus d'argent du secteur privé, et à externaliser (donc à privatiser) une part croissante de son activité. L'ONU serait ainsi en passe de "se vendre au monde des affaires"(voir Gilles GRIN, Les crises financières des Nations Unies, dans Relations internationale, 2006/4, n°128), ce qui est préoccupant."

   Ce qui sans doute va influencer l'activité future de l'ONU, est la mise sur pied de panels de haut niveau de spécialistes sur une question ou sur une autre, spécialistes issus suivant leurs compétences des Etats ou des sociétés civiles. C'est ainsi qu'en 2006, un groupe de quinze espères internationaux, originaires quasiment à parité de pays du Nord et du Sud, co-présidé par les premiers ministres du Pakistan, du Mozambique et de la Norvège, réfléchissent aux problèmes de l'ONU et à la manière de réformer cette institution. Ils soulignent l'"incohérence opérationnelle" des Nations Unies, les chevauchements entre structures - générateurs entre autres de conflits de compétences - les doublons sur le terrain. Le panel retient l'idée de l'établissement d'un Conseil pour le développement durable. Il suggère aussi la nomination de l'administrateur du Programme des Nations Unies pour le développement comme coordinateur pour le développement des Nations unies ; l'idée étant d'en faire un alter ego du président de la Banque mondiale et de diminuer l'impression de dispersion des activités des Nations Unies.

Le panel avance aussi l'hypothèse d'une réforme partielle du financement des agences, fonds et programmes des Nations unies, avec la mise en place d'un fonds central (le millenium Development Goals funding messianisme). Les débats sont intenses sur cette question du financement : les états-Unis plaident avec vigueur pour le maintien du caractère volontaire du financement du système onusien (et donc la préservation pour les pays donateurs d'une "ONU à la carte"). La dichotomie entre contributions volontaires (données volontairement par des Etats, sur fonds extra-budgétaires, pour des actions que ces Etats eux-mêmes décident, ou ne décident pas, de financer) et contributions obligatoires (constituant le budget régulier de l'ONU, contributions qui sont réparties entre les Etats en fonction de leur richesse, et qui financent le programme officiel de l'ONU, voté par tous les Etats membres) amènent à un fossé de plus en plus grand, les contributions extra-budgétaires représentant aujourd'hui plus du double du montant du budget régulier. Cela pose problème car ce sont ainsi de plus en plus les états donateurs de contributions extra-budgétaires qui ont le pouvoir de décision sur les actions de l'ONU. Cela confère à certains membres de l'ONU le statut pratiquement de membres "supérieurs" aux autres, avec la possibilité d'instrumentaliser pour leur stratégie propre toute l'organisation.

Par ailleurs, le panel propose aussi la constitution d'un forum mondial des "chefs" (Global Leaders Forum), dont le fonctionnement s'inspirerait du G7. Cela traduit la volonté de donner plus de pouvoir de décision, de leadership à l'ONU, en resserrant toutefois le nombre d'acteurs chargés de prendre des décisions.

Sans doute heureusement, mais ce ne sera pas certainement la seule proposition de ce genre, la plupart des recommandations contenues dans son rapport en 2006 sont restées lettre morte...

     Dans un entretien accordé en 2005 à Romuald SCIORA, Kofi ANNAN répond d'abord sur l'évolution de la fonction de secrétaire général : "Quand j'ai été élu, on s'intéressait surtout à la dimension politique de la fonction du secrétaire général, à son rôle de médiation et de bons offices. Il restait cependant des domaines où l'Organisation souffrait d'un réel déficit de communication ; je pense notamment à l'action déployée pour le développement économique, pour la lutte contre les maladies et, plus généralement, à nos relations avec le public. Le chef de l'ONU doit donc renforcer la confiance de l'opinion publique dans l'Organisation. (...)". Il estime que "dans un monde en profonde mutation, l'ONU devait nécessairement d'adapter pour pouvoir apporter des réponses efficaces aux problèmes de la planète. Il m'est apparu nécessaire non seulement de modifier nos structures, mais aussi de revoir nos objectifs afin de renforcer la cohérence du système onusien. Je crois que nous avons aussi amélioré l'interaction entre le siège central de New York, les cinq missions économiques régionales et les nombreux programmes et fonds mis en place par l'ONU. J'a également voulu mettre en avant la vocation des Nations unies de servir les intérêts des peuples. Nous ne devions pas être une bureaucratie installée dans notre Palais de verre. Il nous fallait aller au-devant des gens pour mieux percevoir leurs besoins et pour qu'ils saisissent, à leur tour, ce donc nous étions capables. Cela a engendré un travail en partenariat, non seulement avec les gouvernements, mais aussi avec la société civile, les organisations non gouvernementales, le secteur privé, les universités, les fondations, etc. Nous animons aujourd'hui un réseau très dense en vue d'atteindre un objectif commun."

Parmi les plus grands succès de l'ONU depuis son élection, il cite "les Objectifs du millénaire pour le développement, adoptés en 2000 et remarquablement accueillis par tous les gouvernements, les institutions internationales et les ONG. C'est à ma connaissance la première fois que nous définissons un tel cadre commun pour enrayer la pauvreté." Et parmi les échecs les plus importants, il cite "l'Irak, bien sûr... J'avais pourtant gardé l'espoir que les Nations unies pouvaient éviter la guerre en contrôlant la crise de façon pacifique. Hélas, cela n'a pas été le cas et de profondes divisions entre les Etats sont apparues. Elles se résorbent lentement, mais l'épisode irakien a incontestablement rompu l'harmonie qui prévalait auparavant entre les Etats membres. L'autre échec est représenté par l'incapacité d'intervenir dans des situations désespérées. Après la tragédie au Rwanda on a dit "plus jamais ça". Pourtant, l'histoire se répète aujourd'hui au Darfour, où nous avons tant tardé à agir."

Sur l'épidémie du SIDA, où il est beaucoup intervenu, il dit que "la pandémie du sida est l'une des crises les plus importantes qui menace l'humanité, ou du moins notre génération. Les pays développés offrent des traitements à la plupart des malades. Or, en Afrique, ce virus paralyse l'action des gouvernements, emportant les enseignants, les infirmiers, les fonctionnaires, les agriculteurs et laissant derrière lui des millions d'orphelins. Sans une politique ambitieuse pour stopper cette épidémie, nous allons au-devant de problèmes très graves, non seulement en Afrique, où elle cause le plus de dommages, mais aussi en Asie et en Europe de l'Est. Il est urgent d'établir un fonds mondial contre le sida, la malaria et la tuberculose pour venir en aide aux victimes et développer les politiques de prévention. Il faut promouvoir l'utilisation des préservatifs, intensifier les campagnes de vaccination et s'assurer que les femmes enceintes reçoivent les médicaments qui leur sont nécessaires. Des êtres innocents viennent au monde avec ce fardeau du sida alors que nous pourrions l'éviter."

Au reproche - d'ailleurs un peu paradoxal - d'une partie de l'opinion publique d'inféodation de l'ONU aux Etats-Unis, et d'un autre qu'elle ne prend en compte que les intérêts des pays en développement, également paradoxal d'ailleurs, Kofi ANNAN répond que "du fait de leur poids politique, les Etats-Unis jouent un rôle très important au sein des Nations Unies, mais ils ne sont qu'un pays sur 190. Ils doivent souvent aller plaider leur cause auprès des autres nations ; cela est particulièrement vérifié dans l'affaire irakienne, où Washington n'a pas réussi à convaincre certains des autres membres du Conseil de sécurité de soutenir la guerre en Irak. Quant à la perception selon laquelle l'ONU servirait avant tout les intérêts des pays du tiers-monde, il faut rappeler que grand ou petit, riche ou pauvre, chaque Etat dispose d'une voix, à la différence de ce qui se passe à la Banque mondiale et au FMI, où les pays votent selon leur pourcentage de contribution. Les Etats-Unis, qui contribuent à hauteur de 22% du budget de l'ONU environ, ont un vote égal aux pays qui contribuent à 0,1% de ce même budget. Il peut arriver que des groupes de pays s'allient pour faire barrage aux Etats-Unis, mais, d'une façon générale, je crois pouvoir affirmer que les Etats membres parviennent à travailler ensemble en bonne intelligence. Certes, les négociations sont souvent longues.(...)" Pour lui, le secrétaire général doit agir dans un cadre où "chacun a pris conscience que nous habitons un village global et que le monde n'a jamais été aussi interconnecté, au vu également des menaces planétaires, comme le terrorisme. Face à de tels défis, les Nations unies sont un gage d'efficacité, car elles peuvent mettre en réseau tous les gouvernements du monde pour qu'ils s'attellent ensemble à ces problèmes communs. Il s'agit de questions qu'aucun pays, quelle que soit sa puissance, ne peut affronter seul."

 

    Philippe MOREAU-DEFARGES décrit l'activité de Kofi ANNAN comme secrétaire général de l'ONU : "En 1997, (il) hérite d'une ONU en désarroi, en plein reflux. Aucune des grandes opérations, lancées à grand fracas dans la première moitié des années 1990, n'a été un plein succès. En Somalie, l'affaire s'est terminée en 1995 par un repli discret et piteux. En ex-Yougoslavie, à la suite des accords de Dayton (décembre 1995) sur la Bosnie-Herzégovine, et devant l'insistance des Etats-Unis qui éprouvent une méfiance viscérale vis-à-vis de l'ONU, celle-ci doit laisser la place à l'Alliance Atlantique. Par ailleurs, l'organisation vit dans la hantise permanente de la faillite, nombre d'Etats du Tiers Monde et, surtout, les Etats-Unis, dont la contribution représente un quart du budget de l'ONU, accumulant des retards de paiement.

La démarche de Kofi Annan est guidée par deux priorités. La première vise à rétablir un lien de confiance - ou au moins de moindre méfiance - avec les Etats-Unis. Dans cette perspective, le secrétaire général soumet l'ONU aux contraintes de la gestion privée : suppression de couches bureaucratiques, mesure stricte des coûts, notamment des actions extérieures... De plus, il se montre attentif à ne pas prendre d'initiative qui froisse l'ombrageuse Amérique.

La deuxième priorité de Kofi Annan est plus ambitieuse : il s'agit, par touches discrètes, de restaurer l'image de l'ONU, de marquer qu'elle n'est pas seulement un instrument au service des grandes puissances mais qu'elle est porteuse d'un ordre mondial plus juste, garantissant la dignité des hommes. En 1999, au lendemain de la guerre menée par l'OTAN contre la Yougoslavie, c'est à l'ONU qu'est confiée l'administration du Kosovo, réaffirmant la mission centrale de l'organisation mondiale dans la construction de la paix. En Afrique, le continent abandonné, et, plus précisément, face à l'atroce guerre civile de Sierra Leone, Kofi Annan essaie d'amener le Conseil de sécurité à être moins indifférent, plus responsable. Il se fait le porte-parole d'une transformation de la souveraineté de l'Etat : selon lui, celle-ci n'a pas pour objet de laisser l'Etat libre de faire ce qu'il veut chez lui, au nom de la sacro-sainte non-ingérence dans les affaires intérieures ; l'Etat est désormais comptable de sa souveraineté tant devant sa propre population que devant la communauté internationale.

Kofi Annan apparait comme un Africain, un homme du Tiers Monde qui, avec doigté, a bousculé la rhétorique établie. En outre, il est parvenu à un règlement du très difficile dossier de la contribution budgétaire des Etats-Unis. Ce secrétaire général, dit de transition, se révèle être un de ces sages qui, sans trop de vacarme, rendent le monde moins dangereux, moins violent. C'est sans doute la raison pour laquelle il est réélu à l'unanimité par le Conseil de sécurité dès juin 2001, alors que son mandat ne venait à échéance qu'en décembre et qu'il reçoit le prix Nobel de la paix, avec l'ONU, la même année. Après les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, Kofi Annan fait de la sécurité mondiale et de la lutte contre le terrorisme deux de ses priorités. En 2003, il critique la décision des Etats-Unis de déclarer la guerre à l'Irak sans l'approbation du Conseil de sécurité, marquant ainsi le début d'une période de relations tendues avec la Maison-Blanche. Quelques mois plus tard, il crée un groupe de personnalités de haut niveau sur les menaces, les défis et le changement afin d'étudier la réponse apportées par l'ONU à diverses questions planétaires. Nombre des recommandations formulées par ce groupe seront intégrées dans le grand projet de réforme que Kofi Annan présente à l'Assemble générale en 2005. Certaines de ces mesures seront adoptées par la suite, d'autres, comme la proposition d'élargir le Conseil de sécurité de 15 à 24 membres, seront abandonnées. En 2005, le secrétaire général se trouve au centre d'une controverse à la suite d'une enquête sur le programme "pétrole contre nourriture" autorisant l'Irak à vendre, sous contrôle de l'ONU, une quantité limitée de pétrole afin d'importer de la nourriture, des médicaments et d'autres produits de première nécessité. Un rapport révèle en effet que le programme est entaché de corruption et que le fils du secrétaire général travaille dans une société suisse qui vient d'obtenir l'un des contrats liés au programme. Bien que Kofi Annan soit lavé de tout soupçon, il est critiqué pour son incapacité à superviser efficacement le programme. A la fin de son mandat, en 2006, il est remplacé par le Sud-Coréen Ban Ki-moon."

Après son mandat à l'ONU, Kofi Annan continue de travailler pour les mêmes objectifs : président de l'Alliance pour une révolution verte en Afrique, acteur dans la résolution de la crise qui éclate au Kenya après les élections présidentielles et législatives contestées du 27 décembre 2007, envoyé spécial conjoint de l'ONU et de la Ligue arabe pour tenter de mettre fin à la crise syrienne (il en démissionne six mois plus tard, n'ayant pu imposer son plan de médiation)...

 

 

 

Entretien de Romuald SCIORA avec Kofi ANANA, dans L'ONU dans le nouveau désordre mondial, Les éditions de l'atelier/Les éditions ouvrières, 2015. Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Philippe MOREAU-DEFARGES, Kofi Annan, dans Encyclopedia Universalis.

 

PAXUS

 

Complète le 5 Août 2017.

 

 

 

   

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14 juin 2017 3 14 /06 /juin /2017 06:48

  Sixième secrétaire général des Nations Unies, Boutros BOUTROS-GHALI (1922-2016), juriste, politologue, homme d'Etat et diplomate égyptien, par ailleurs francophone, suit d'abord une carrière en droit international, professeur d'Université au Caire de 1949 à 1977. Membre de la commission du droit international de 1979 à 1981, il se pose en défenseur du tiers-monde, étant ministre d'Etat égyptien des Affaires étrangère à partir de 1977 et vice-premier ministre égyptien chargé des affaires étrangères en 1991. Il prend les fonctions de secrétaire général de l'organisation internationale le 1er janvier 1992 pour un mandat de cinq ans, gr^ce notamment au soutien de l'Organisation de l'unité africaine (OUA).

  Boutros BOUTROS-GHALI propose dès son arrivée à la tête de l'ONU l'idée de "peace enforcement", soit que l'ONU devrait pouvoir imposer la paix par la force dans un pays donné au besoin en affrontant militairement ses combattants. Il crée au sein de l'organisation internationale deux nouveaux départements : le Département des opérations de maintien de la paix (DOMP) et le Département des affaires politiques. Il augmente dès 1993 le nombre des troupes de l'ONU, le faisant passer à 80 000. Dès son arrivée également, il fait publier l'Agenda pour la paix, contribution importante à la doctrine de la diplomatie préventive. Ce rapport novateur vise à mieux organiser les opérations de maintien de la paix, qui en cette période de fin de guerre froide augmentent de manière exponentielle et font s'envoler le budget. Le coût des opérations de maintien de la paix passe de 320 millions de dollars en 1988 à 3,6 milliards de dollars en 1993. Cet agenda pour la paix résulte des réflexions d'une session exceptionnelle du Conseil de sécurité tenue fin janvier 1992 avec la participation des présidents BUSH, ELTSINE, MITTERRAND et du premier ministre John MAJOR, qui réfléchissent aux moyens d'utiliser le conseil e sécurité et l'ONU pour assurer la paix et la sécurité dans le monde. Parmi les propositions originales contenues dans ce rapport, il y a la collecte permanente d'informations sur la situations politique, économique et sociale des Etats membres ; un système d'alerte rapide sur les menaces contre la paix ; le déploiement préventif d'observateurs ou de forces de maintien de la paix en cas de vives tensions. Le rapport recommande que le Conseil de sécurité utilise l'article 42 de la Charte et puisse décider d'entreprendre des actions militaires en cas de besoin : cela suppose que les Etats membres mettent à disposition de l'ONU des forces armées à titre permanent. Il recommande aussi que les Etats membres fournissent des "unités d'imposition de la paix" composées de volontaires biens entrainés et placées sous l'autorité du secrétaire général. 

L'Agenda pour la paix introduit aussi le concept nouveau de "consolidation de la paix" (peacebuilding). Par un ensemble de mesures économiques et politiques, il faut apporter la possibilité d'un avenir décent à toutes les parties en présence à la fin de conflits intérieurs. C'est dire que l'ONU ne doit pas se contenter de rétablir la paix dans un pays, sur le plan militaire, mais doit ensuite accompagner ce pays, sur le long terme, vers la démocratie, en formant sa population, l'aidant à acquérir les valeurs démocratiques, à organiser des élections, etc.

Tous ces aspects novateurs, qui en fait ne font que de vouloir transposer dans la réalité ce qui existe déjà dans la Charte en vertu des chapitres VII et VIII, reviendraient à doter l'ONU d'un service de renseignement autonome, d'une armée complète, d'une force de police, de services économiques et sociaux considérables à l'échelle des pays concernés par des conflits. Mais bien vite, la reapolitik prend le dessus après l'enthousiasme immédiat d'un après guerre froide où se réconcilieraient Etats-Unis et Russie, pour plusieurs raisons : les pays du Sud craignent pour leur souveraineté, sans compter que la Chine, pourtant membre du conseil de sécurité, n'a pas été suffisamment pris en compte. Certains craignent aussi que par là, l'Occident, ne cherche à imposer ses valeurs "démocratiques". Les grandes puissances craignent que le secrétariat général, nantis de ces capacités d'action, ne prennent trop de pouvoir, face au conseil de sécurité et surtout face à l'assemblée générale. Finalement, ces deux dernières instances ont longuement discuté de l'Agenda pour la paix, mais ne l'ont pas adopté dans son ensemble. Comme à chaque fois que les pouvoirs régaliens des Etats sont en danger d'être pris en charge par une organisation internationale, les efforts pour coordonner les activités de l'ONU sur un plan militaire ou policier sont souvent mis en échec, soit théoriquement comme pour l'Agenda pour la paix, soit ou plus grave, sur le terrain comme dans certains conflits où il intervient de manière plus ou moins massive.

  En cela les échecs de la force onusienne dans la crise somalienne est exemplaire. Dans les opérations mettant en cause des milliers d'hommes (là au plus fort de l'intervention, 44 000 hommes dont 24 000 soldats américains) dans ce pays, l'ONU est confrontée aux multiples problèmes de base d'une armée en campagne : l'armée américaine se comporte comme une armée d'occupation et non de libération. Elle prend position dans le conflit en faveur de l'une des parties. Au lieu de calmer le jeu, son activité accroit le chaos et le désordre. On observe le même problème en campagne. Faute d'une autorité forte et unifiée, l'ONU se trouve confronté à des problèmes très classiques : le désordre engendre le pillage et le pillage est le fait en définitive de tous, surtout si les corps d'armée sont composés d'éléments hétéroclites. Faute d'une logistique forte, les pratiques de corruption peuvent se multiplier, de l'anodin au sordide. Dans les deux cas en Somalie et au Rwanda, l'ONU doit se retirer devant l'intensification de la guerre civile.

  En réponse aux critiques contre l'ONU générées par cette impuissance répétée, le secrétaire général gèle le budget de l'ONU et effectue une réorganisation de l'organisation. Il crée en 1995, la "Lessons Learned Unit" (unité des leçons apprises) pour répondre aux critiques des Etats-Unis. Mais cela n'empêche par la superpuissance de mettre en veto à ce qu'il ne soit pas réélu.

   Le bilan de Boutros BOUTROS-GHALI ne se mesure pas uniquement à cet échec. Car son mandat est marqué par la publication de plusieurs rapports importants. La commission sur la gouvernance mondiale publie en 1995 le rapport Our Global Neighbourhood, qui souligne l'interdépendance des Etats et appelle au renforcement de l'ONU. La "Commission sur l'intervention humanitaire et la souveraineté des Etats", établie par le Canada en 2000 dont les travaux ont été préparés bien en amont, publie en 2001 le rapport The Responsabilité to Protect. La "responsabilité de protéger" est une notion qui sera ensuite communément désignée par le sigle R2P. Cette idée recouvre l'idée que les Etats, et plus encore la communauté internationale, ont le devoir de protéger les populations et d'éviter les massacres, et que la communauté internationale a le devoir d'intervenir dans des situations de crise sir l'Etat concerné s'avère incapable de le faire (voir Chloé MAUREL, Histoire des idées des NATIONS unies, L'ONU en 20 notions, L'Harmattan, 2015).  La commission sur la sécurité humaine publie de son côté le rapport Human Security Now, qui introduit en 1994 la notion de "sécurité humaine", une conception de la sécurité : économique, alimentaire, sanitaire, environnementale, personnelle, communautaire, politique. Le secrétaire général publie sous sa propre responsabilité deux autres rapports importants l'Agenda pour le développement (1995) et l'Agenda pour la démocratisation (1996) qui complète son Agenda pour la paix de 1992.

    Dans la foulée de la fin de la guerre froide, l'ONU s'est engagée dans un rôle de superviseur pour la transition politique en Europe de l'Est. Mais ses avis n'ont pas été écouté et le niveau de vie a chuté dans maints pays, comme en Russie. L'ONU a donc échoué (certains disent a été fait échouer), dans ce rôle. la transition n'a pas été réellement "démocratique", de nombreux pays d'Europe de l'Est échouant à des régimes autoritaires et parfois xénophobes. Sa seule réussite est dans un rôle de coordination technique, d'harmonisation des normes techniques entre Est et Ouest de l'Europe. 

  Sous la responsabilité du secrétaire général se tient durant son mandat, une vague de grandes conférences de l'ONU. Dans les années 1990, beaucoup place leur espoir dans une revitalisation du multilatéralisme face aux grands problèmes du monde. Ces conférences rencontrent du succès et redonnent de la visibilité à l'organisation internationale : Conférence sur les enfants (1990, New York), sur l'environnement (Rio, 1992), les droits de l'homme (Vienne, 1993), la population (Le Caire, 1994), les femmes (pékin, 1995), le développement social (Copenhague, 1995), l'habitat (Istanbul, 1996), l'alimentation (Rome, 1996). Beaucoup de ces conférences accueillent des chefs d'Etat et de gouvernement, et en marge d'elles, se déroulent souvent des forums d'ONG très importants. 

  S'interrogeant sur l'efficacité de ces grandes conférences, Chloé MAUREL écrit : "Plusieurs avancées conceptuelles y sont obtenues et des engagements officiels pris. Ainsi, à la conférence de Vienne sur les droits de l'homme, les pays du Nord doivent accepter la notion de  "droit au développement". A la conférence du Caire sur la population, l'expression de "santé reproductrice" est forgée pour faire accepter au Vatican et aux pays musulmans que l'avortement soit traité comme une question relevant de la santé. Les gouvernements y reconnaissent le droit des femmes à déterminer le nombre de leurs enfants et celui des couples à utiliser les méthodes de planning familial (avec toutefois la limite qu'elles ne sont pas "contraires à la loi" de leur pays). A la conférence de Copenhague sur le développement social, les pays du Nord ont dû reconnaitre, sous la pression des pays du Sud, que les programmes d'ajustement structurel imposés par les institutions financières internationales aux pays en difficulté ne prennent pas assez en compte l'éducation, la santé et les questions sociales."

  Mais, la réforme de l'ONU voulue par le secrétaire général s'est révélé beaucoup plus difficile que prévu, chose prévisible tant l'organisation est devenue une énorme bureaucratie. Le personnel lui-même relève les défauts de l'ONU, une certaine auto-censure camouflant un décalage entre des discours officiels et des réalités sur le terrain. Il se communique à l'ONU une culture étatique dans le mauvais versant, culture qui n'épargne d'ailleurs pas les grandes organisations privées internationales, qu'elles soient commerciales ou caritatives. Malgré toutes les difficultés de mises en oeuvre, Boutros BOUTROS-GHALI dirige plusieurs initiatives de réorganisation : création en 1992 du Département des affaires politiques, qui regroupe six anciens départements (affaires du Conseil de sécurité, les questions de politique spéciale, affaires de l'Assemblée générale, le désarmement et la recherche, le centre anti-apartheid), suppression de 18 postes de haut niveau. Mais ces initiatives ne sont pas perçues de la même façon par les pays membres : si aux Etats-Unis, on peut se féliciter de ces cures d'amaigrissement et on pousse à en faire davantage, maints pays pauvres du Sud considèrent que tout cela constitue un prétexte pour réduire l'activité des Nations Unies en leur faveur. C'est d'ailleurs pour cette raison que le secrétaire général se voit freiner dans ses initiatives : échec de la fermeture du l'Institut international de recherche et de formation pour l'avancement des femmes, tentative de revitalisation de la conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED)... 

  L'impopularité aux Etats-Unis de l'ONU est pour beaucoup dans l'échec de Boutros BOUTROS-GHALI à se faire réélire en 1996. Du fait de cette hostilité, relayée plus ou moins par les critiques sur la situation financière de l'organisation internationale, en Europe notamment, il est l'un des seuls secrétaires généraux de l'ONU à ne pas avoir été réélu pour un second mandat. Pour lui, les Etats-Unis voyaient d'un mauvais oeil ses réticences à approuver les bombardement de l'OTAN en Bosnie, alors que dix Etats membres du Conseil de sécurité, menés par des pays d'Afrique, promouvaient une résolution soutenant sa réélection. il évoque plus tard avec regret l'abandon de ses trois plans d'action, l'Agenda pour la paix, l'Agenda pour le développement et l'Agenda pour la démocratisation, une semaine après son départ. 

Dans deux entretiens accordés en 2005 et 2007, à Romuald SCIORA, l'ancien secrétaire général, sur le bilan à tirer des cinq ans de mandat, dit : "Je retiens que rien n'est possible si les protagonistes d'un conflit n'ont pas de volonté réelle de trouver une solution. Cela étant, nous avons réussi au Salvador ce qui était pourtant une opération difficile, ainsi qu'au Mozambique et au Cambodge. Nous avons pu mettre fin à l'apartheid en Afrique du Sud. En revanche, notre bilan est nettement plus contrasté en ex-Yougoslavie, et le Rwanda a été un échec, particulièrement sévère, qui s'est soldé par un génocide. (...) Nous avons également échoué en Angola, en Sierra Leone, ou en Somalie, où toutes les troupes se sont retirée." Sur la perception américaine d'un acte fondateur du 11 septembre, il répond qu'à ses yeux, "l'acte fondateur, c'est l'effondrement de l'Union Soviétique ; à partir de ce moment, les Etats-Unis se sont sentis porteurs d'une mission à l'échelle planétaire - un peu comme les marxistes en 1917. Selon les Américains, la paix dans le monde est liée à l'exportation du modèle de démocratie occidentale et l'écart entre le Nord et le Sud ne peut se combler qu'avec la généralisation de l'économie de marché." Sur son maitre-mot, la fracture Nord-Sud, "ce n'est pas sans raison que le fossé entre le Nord et le Sud continue de se creuser. Les Nations-Unies restent dominées par un certain européocentrisme. Beaucoup plus d'efforts ont été déployés pour la Yougoslavie que pour le Liberia par exemple. Encore aujourd'hui, des tragédies se déroulent dans l'indifférence la plus totale... Il suffit d'observer ce qui se passe au Darfour! (...) Nous vivons encore à l'échelle de l'Etat-nation où chaque pays veut défendre son pré carré et refuse de partager sa richesse avec des populations lointaines. Or, l'humanité s'est engagée dans l'ère de la mondialisation et la seule certitude aujourd'hui, c'est que les problèmes ne peuvent plus être résolus qu'à l'échelle planétaire." Sur sa vision de l'avenir de l'ONU, il pense que "les Nations Unies traversent une crise très grave, qui a commencé avec la fin de la guerre froide. Tant que durait le rideau de fer, les deux superpuissances avaient intérêt à limiter tout conflit pour qu'il ne dégénère pas en guerre mondiale. Quand l'Union Soviétique s'est retirée, il n'est resté qu'une seule super-puissance, et l'ONU s'est trouvée confrontée à une multitude de conflits sans avoir ni la capacité, ni les infrastructures nécessaires pour les gérer. Aucune conférence internationale n'a eu lieu après 1989, comme il est toujours arrivé à la suite d'un conflit. (...). Dès lors, les Etats-Unis ont utilisé les Nations Unies à la carte, dans le cadre d'une politique particulièrement unilatéraliste et le scandale du programme "Pétrole contre nourriture" n'a rien arrangé. Pour autant, je trouve très exagéré de dire que l'Organisation ne fonctionne pas. Nous ne pourrons cependant pas plus longtemps faire l'économie d'une réforme en profondeur. (...)". Il rappelle les grandes lignes de plusieurs plans de réforme : "Avec la mondialisation, les Etats perdront une partie de leur autorité mais continueront néanmoins à être les principaux sujets de la politique internationale. Après, c'est à nous de trouver des méthodes pour engager tous les acteurs dans l'élaboration des normes qui doivent réguler la globalisation. Je pense notamment aux parlementaires, aux partis politiques, aux entités régionales et aux ONG. Dans cet esprit, j'avais d'ailleurs conclu un accord avec l'Union parlementaire internationale et j'ai tenu pour la première fois des réunions avec les représentants des différentes organisations régionales." Pour en revenir aux réformes essentielles de l'ONU, sur le Conseil de sécurité, il estime "qu'aujourd'hui la conjoncture internationale est très différente de celle de 1945 et de nouvelles grandes puissances mériteraient un siège au Conseil de sécurité, tels la Chine, l'Inde, l'Union européenne, le Brésil. (...) Des réformes secondaires aussi pourraient être conçues, envisageant par exemple un Conseil, une Assemblée générale, qui ne soient pas représentatifs uniquement des Etats mais aussi d'acteurs non étatiques." Pour lui, la réforme essentielle est à penser dans le cadre "d'une troisième génération d'organisation (la première étant la Société des Nations, la deuxième les Nations Unies) au sein de laquelle les Etats seraient amenés à consacrer la même volonté politique aux affaires internationales qu'aux préoccupations internes. Pour atteindre cette mobilisation étatique il faut faire appel aussi aux acteurs non étatiques, issus de la société civile, plus proches de l'opinion publique. (...) Nous avons le devoir, en ce début du XXIème siècle, d'ouvrir nos fenêtres sur le monde et nos esprits au dialogue et au partage que nous impose notre destin commun."

      Philippe Moreau DESFARGES décrit le mandat de Boutres BOUTROS-GHALI comme celui d'un mandat démarré avec ambition mais se passant "plutôt mal". "Boutres-Ghali veut être un grand secrétaire général, non un simple exécutant du Conseil de sécurité, mais le porte-parole de la majorité des Etats membres, et d'abord des pays du Tiers Monde, ces ignorés des grandes puissances. Cette ambition est formulée dans le célèbre Agenda pour la paix (janvier 1982). Ce document vise à clarifier et à évaluer les possibilités d'intervention de l'Organisation : développement de la diplomatie préventive afin de stopper les engrenages faisant basculer les différents dans la guerre ; promotion d'accords mettant en permanence à la disposition de l'ONU des forces nationales mobilisables très rapidement ; enfin expérimentation de processus de construction de la paix (peace-building), transformant progressivement des zones traditionnelles d'affrontement en zones de paix et de coopération. (Son) mandat se passe plutôt mal. (Il) critique, en Africain, l'excessif engagement de l'ONU en Europe (ex-Yougoslavie- et pousse à sa réorientation vers le Sud. En 1992-1995 se déroule l'opération de Somalie : le contingent onusien avec, pendant quelque temps pour fer de lance des marines américains, s'y enlise, échouant à dompter les seigneurs de la guerre qui se partagent le pays. L'échec majeur du mandat reste, en 1994, l'incapacité de l'ONU à prévenir, puis à arrêter le génocide au Rwanda, malgré la présence sur place d'une mission (la Minuar) depuis l'année précédente. Boutros-Ghaili réclame une ONU allant au-delà du maintien de la paix, et promouvant une action économique et sociale en profondeur. Sa démarche exaspè re les Etats-Unis, qui se méfient de l'ONU. C'est pourtant leur enfant, mais celui-ci s'est à leurs yeux dévoyé, l'Assemblée générale ayant manifesté, en particulier dans les années 1970, un tiers-mondisme anti-américain virulent. Pour les Etats-Unis, qui paraissent souvent au bord de quitter l'Organisation, le secrétaire général n'a pas à être un personnage politique. La Maison-Blanche, qui n'ignore pas la nécessité de l'ONU, doit sans cesse négocier la contribution financière américaine à l'Organisation avec les parlementaires de Washington, pour lesquels les invectives contre la bureaucratie onusienne sont électoralement très payantes. Dans ces conditions, le secrétaire général, au lieu de se poser en conscience universelle, doit se concentrer sur la remise en ordre de la maison (maîtrise du budget, réduction des effectifs...). En 1996, le renouvellement du mandat de Boutres-Ghali déclenche un bras de fer, principalement entre les Etats-Unis, qui ne veulent plus de l'Egyptien, et la France, très attachée à l'occupation du poste de secrétaire général par un francophone, francophile de surcroit. Les Etats-Unis ne pouvaient que l'emporter. Boutro-Ghali, amer, n'obtient pas de second mandat. Il est le premier secrétaire général de l'Organisation internationale de la francophonie de 1997 à 2002."

 

Entretien de Boutros BOUTROS-GHALI par Romuald SCIORA, dans L'ONU dans le désordre mondial, Les éditions de l'atelier, /Les éditions ouvrières, 2015. Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Philippe MOREAU DESFARGES, Boutros Boutros-Ghali, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

PAXUS

 

Complété le 1 Août 2017.

 

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7 juin 2017 3 07 /06 /juin /2017 08:24

   Cinquième secrétaire général de l'ONU, Javier Pérez de CUÉLAR GUERRA (né en 1920), diplomate et homme politique péruvien, est depuis longtemps dans la mouvance des Nations Unies puisqu'il est membre déjà en 1946 de la délégation péruvienne à l'Assemblée générale de l'organisation internationale. En 1971, représentant permanent du Pérou, il est à la tête de la délégation de son pays jusqu'en 1975. Cette même année, il est nommé représentant spécial du secrétaire général à Chypre jusqu'en 1977 où il retourne dans son pays au sein du ministère des Relations extérieure du Pérou. Deux ans plus tard, il revient dans les instances de l'ONU où il est nommé secrétaire général adjoint aux affaires politiques spéciales de l'organisation internationale. A partir d'avril 1981, alors qu'il est toujours à ce poste, il exerce les fonctions de représentant personnel du secrétaire général pour les questions relatives à la situation en Afghanistan, et en mai poursuit conjointement cette activité et réintègre le ministère péruvien des Relations extérieures. Il est élu le 1er janvier 1982 secrétaire général des Nations unies, après que plusieurs autres candidats se soient heurtés à un veto. Réélu en 1986 pour un second mandat qui débute l'année suivante. A la demande des membres du Conseil de sécurité, il commence même un troisième mandat jusqu'à ce qu'un accord soit trouvé sur son successeur.

   Il s'efforce de mettre entre parenthèses ses appartenances nationales et pendant ses deux mandats, il exerce avec impartialité les médiations entre le Royaume Uni et l'Argentine dans le cadre de la guerre des Malouines en 1982 et encourage les efforts du Groupe de Contadora pour ramener la paix et la stabilité en Amérique Centrale (mais un projet de résolution condamnant l'invasion de Panama par les Etats-Unis se heurte au veto des Etats-Unis, de la France et du Royaume-Uni). Il intervient également dans les négociations pour l'indépendance de la Namibie, dans le conflit au Sahara occidental entre le Maroc et le Front Polisario et dans le conflit à Chypre. Il mène également des efforts de médiation dans la guerre Iran-Irak (qu'il contribue à terminer), et dans le retrait de l'URSS d'Afghanistan, où les troupes de moscou sont empêtrées. La mission de bons offices des Nations Unies en Afghanistan et au Pakistan (UNGOMAP) surveille, de 1988 à 1990, le retrait des forces soviétiques et facilite le retur volontaire des réfugiés. 

Pour augmenter l'efficacité de l'ONU dans le règlement des conflits, le secrétaire général établit une unité consacrée à collecter et analyser l'information pour alerter le Conseil de sécurité sur les situations qui menacent la paix et la sécurité. 

  Sous son mandat, un boycott des institutions onusiennes par les Etats-Unis continue. Ainsi, ils se retirent de l'UNESCO en décembre 1984, institution qu'ils critiquent, accusant le Directeur Général Amadou MAHTAR M'BOW de tiers-mondisme, de gaspillages et de corruption. Ce retrait américain cause une grosse perte financière pour l'UNESCO. L'année suivante en 1985, le Royaume Uni et Singapour imitent les Etats-Unis et se retirent eux aussi (le Royaume Uni n'y retourne qu'en 1996, les Etats-Unis en 2003). Auparavant, en 1982, parce que l'AIEA adopte une résolution hostile à Israël, les Etats-Unis boycotte cet organisme, bloquant le versement de leur contribution financière jusqu'à ce qu'il se montre plus conciliant envers ce pays (stratégie qui fonctionne). De manière générale, et de la part d'un Etat qui se réarme alors moralement et militairement cela se comprend, notamment parce que l'ONU mène des diplomaties qui contrecarrent de plus en plus ouvertement et efficacement la sienne, en 1985-1986, les Etats-Unis, critiquant la "politisation" de l'organisation, qu'ils jugent pencher de plus en plus pour le camp pro-communiste et tiers-mondiste, refusent de payer leur contribution budgétaire, plongeant l'ONU dans une crise budgétaire et politique.

Pour résoudre cette crise, en décembre 1985, un groupe de 18 experts est créé pour enquêter sur le fonctionnement de l'ONU, pour introduire des réformes et améliorer l'efficacité de l'institution. Le groupe émet 71 recommandations en août 1986, que l'Assemblée générale approuve en décembre. Cela aboutit à des réformes pour des raisons financières. Les Etats-Unis se montrent satisfaits des résultats et reprennent leurs versements. 

La focalisation sur les Etats-Unis ne doit pas faire oublier, qu'à leur exemple, l'URSS bloque des fonds destinés à l'organisation internationale au gré de certains désaccords sur tel ou tel point. 

     Si le conflit ONU-Etats-Unis se dénoue, c'est à la détente de la fin des années 1980 plus qu'à un réel rapprochement des points de vue : le multilatéralisme onusien rencontre depuis toujours  et encore aux Etats-Unis soit un isolationnisme soit un hégémonisme partagés l'un et l'autre par une partie de la classe politique et des électeurs.

De même le différent ONU-URSS est amoindrit en 1987 lorsque GORBATCHEV décide de régler les dettes soviétiques. Car, devant une certaine décomposition interne et externe de l'URSS, il veut utiliser le conseil de sécurité pour régler certains conflits. La réconciliation de l'URSS avec les Nations Unies influence l'attitude des Etats-Unis. De même que GORBATCHEV, REAGAN abandonne publiquement son attitude jusqu'alors extrêmement critique et exprime à l'Assemblée générale son appréciation pour le travail de l'organisation, son secrétaire général et ses forces de maintien de la paix. Selon lui, les Nations Unies ont maintenant l'occasion de fonctionner comme jamais auparavant. Cependant, il reste opposé à l'accroissement des actions et du budget de l'ONU, à l'inverse de ce que souhaite Pérez de CUÉLLAR. Cette chance à saisir, les Etats espère t-ils réellement, que l'ONU va le faire? 

   Commentant le bilan de Perez de CUÉLLAR à la tête de l'organisation, Chloé MAUREL souligne le souvenir mitigé qu'il laisse tout compte fait aux anciens fonctionnaires de l'organisation internationale. Son manque d'énergie est pointé par certains anciens du Secrétariat. "Perez de Cuéllar lui-même, poursuit-elle, lui-même conserve des regrets à la suite de son mandat, celui de n'avoir pas prêté assez d'attention aux problèmes économiques et sociaux, et de n'avoir pas pris pour numéro deux un homme du tiers-monde (le numéro deux était un Français)." Toutefois, c'est sous son mandat que se tient la Conférence internationale des droits de l'enfant en 1989 ainsi que la consolidation, malgré les crises financières, de la majorité des activités de l'ONU. 

  Dans un entretien accordé à Romuald SCIORA en décembre 2004, Javier Pérez de CUÉLLAR, expose son point de vue, entre autres sur le conflit israélo-palestinien : "Aucune négociation n'aboutirait sans des concessions, de part et d'autre. Or, dans ce cas, je n'ai jamais eu l'impression que les parties étaient vraiment décidées à trouver une solution. Certes, Arafat disposait d'une marge de manoeuvre étroite, le soutien des pays arabes n'étant pas suffisamment puissant pour contrer l'appuie américain à Israël. De plus, le leader palestinien était un homme sympathique et chaleureux mais le charme qu'il exerçait au début sur tout le monde s'est peu à peu dissipé. On l'a traité de terroriste alors qu'en réalité il défendait une cause noble, ce qui l'a conduit parfois à autoriser des actes de violence. Mais quelle guerre de libération n'a pas engendré des violences irréparables?" A propos de la chute du mur de berlin et la désintégration progressive de l'URSS, il estime que "la fin de la guerre froide a ouvert des horizons nouveaux en faisant tomber les barrières idéologiques. Cette nouvelle donnée changea profondément le climat aux Nations Unies, surtout au sein du Conseil de sécurité. Mon second mandat comme secrétaire général fut en effet beaucoup plus productif que le premier. Ce fut comme si des chemins s'ouvraient vers une résolution pacifique des problèmes de la planète : l'indépendance de la Namibie et l'abolition des lois de l'apartheid en constituent des exemples." Sur son rôle précisément sur ces deux événements importants, pour lui "les deux affaires sont indirectement liées car la Namibie, ancien territoire allemand, se trouvait sous domination sud-africaine. (...) Le dialogue devint plus facile lorsque le premier ministre Pieter Botha, archétype du raciste, fut remplacé par Frederik de Klerk. Nous avons également bénéficié de l'inestimable coopération de Martii Ahtisaari, un diplomate finlandais hors classe qui travailla des années sous le Secrétariat général de Waldheim et le mien d'une manière remarquable. Je dois également saluer le soutien des Etats-Unis, qui avaient désigné un émissaire spécial avec lequel je prenais contact pour qu'il exerce à ma place une pression sur l'Afrique du Sud. Du côté namibien, en revanche, nous devions négocier avec le leader rebelle Sam Nujoma. Cet homme avait été un guérillero, mais il écoutait. Je lui donnais des conseils, en tant qu'originaire d'une ex-colonie. Nous avons ainsi poursuivi les négociations et sommes allés jusqu'à rédiger la Constitution du futur Etat. L'Union soviétique et cuba, à leur tour, ont apporté une aide précieuse à la conclusion des négociations (...). La déclaration d'indépendance permit l'assermentait d'un président élu, Sam Nujoma, en présence de Frederik de Klerk, alors devenu président sud-africain (...). L'indépendance de la Namibie apaisa le climat en vue de la fin de l'Apartheid. Frederik de Klerk engagea par la suite un processus qui porta au pouvoir Nelson Mandela, un homme que j'admire sans réserve." Sur sa vision de l'ONU face aux enjeux de ce début du XXIème siècle, il déclare que "les Nations Unies sont certes une "instance internationale supérieure pour la solution pacifique des problèmes, mais si les pays membres ne font pas appel à l'ONU, ou ne savent pas s'en servir, à qui la faute? Certes, j'admets des déficiences, qu'il est urgent de corriger ; c'est aux pays membres de le faire. (...). On parle également d'une réforme de la Charte. J'ai la conviction qu'il faut repenser le traité avec des critères beaucoup plus ouverts. Réaffirmer certains principes et en inclure d'autres, comme la démocratie (non mentionnée dans la Charte), les droits de l'homme, l'environnement. (...). Aujourd'hui, il faut surtout réfléchir à l'évolution de l'ONU face aux changements du monde. Je pense aux mutations visibles en Inde ou en Chine, deux pays à la démographie effrénée, et au potentiel économique et scientifique considérable. (...). Et puis, il y a l'Afrique - notamment subsaharienne - qui aurait besoin d'un effort coordonné des grands pays industrialisés pour enfin sortir du sous-développement. (...). De plus, nombreux sont les régimes politique, généralement corrompus, qui abusent de l'ignorance des peuples. Hélas, la communauté internationale reste indifférente face à ces sujets. Or la pauvreté est le terreau du terrorisme, une rébellion insensée qui surgit du sous-développement, du désespoir, de l'ignorance."

 

Entretien de Romuald SCIORA avec Javez Pérez de Cuéllar, dans L'ONU dans le désordre mondiale, Sous la direction de Romual SCIORA, Les éditions de l'atelier/Les éditions ouvrières, 2015. Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017.

 

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6 juin 2017 2 06 /06 /juin /2017 08:18

    Quatrième secrétaire général de l'ONU, Kurt Josef WALDHEIM (1918-2007), homme d'Etat autrichien, mène une carrière politique et diplomatique, qu'il poursuit après son passage aux Nations Unies, comme président fédéral de la République d'Autriche de 1986 à 1992. Premier secrétaire à l'ambassade d'Autriche à Paris jusqu'en 1951, puis directeur du département du personnel du ministère des Affaires étrangères autrichien, il devient en 1955 observateur permanent de l'Autriche après de l'ONU, puis de 1956 à 1960 ambassadeur au Canada. Représentant de son pays à l'ONU de 1964 à 1968, il participe à des travaux sur l'utilisation de l'espace extra-atmosphérique, avant de retourner en Autriche. Représentant de son pays de nouveau de 1970 à 1972, il se porte candidat du parti conservateur autrichien aux élections présidentielles où il est battu. Elu en 1972 secrétaire général des Nations Unies, il accomplit deux mandats successifs à ce poste. Prolixe en ce quo concerne sa double carrière politique et diplomatique, Kurt WALDHEIM n'évoque que très peu son passé nazi, qui lui vaut d'être déclaré persona non grata aux Etats-Unis et dans d'autres pays au milieu des années 1980. Il faut sans doute écrire à sa décharge que n'être pas au moins sympathisant nazi sous la seconde guerre mondiale en Autriche pouvait coûter toute une carrière. A contrario, d'autres hommes politiques autrichiens ont choisi l'option de la résistance, souvent en s'exilant. En tout cas, compte tenu de ses orientations politiques conservatrices (tous les glissements idéologiques sont alors possibles), son action à la tête du secrétariat général des Nations Unies est plutôt jugée positive, dans le fil droit de ses prédécesseurs.

     A la tête de l'ONU, Kurt WALDHEIM voyage beaucoup, s'impliquant fortement pour régler les conflits (Inde/Pakistan en 1971, invasion du Cambodge par le Vietnam, révolution iranienne à partir de 1979, guerre Iran-Irak qui début en 1980, conflit israélo-arabe, en particulier la guerre du Kippour en 1973... affaire de Chypre), faisant preuve d'une diplomatie prudente, compte tenu de l'hostilité persistante des deux Grands à de trop grandes initiatives. Il contribue à l'invitation de l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP) à l'assemblée générale en 1974. Il réagit aux massacres de Hutus au Burundi, que dans un rapport de juin 1972, il qualifie de génocide. Ses efforts ne sont pas toujours couronnés de succès : il échoue à sauver les otages américains à Téhéran en 1979, mais est toutefois réélu pour un second mandat par acclamation en 1978. 

    Sans établir de nouvelles politiques ou de nouvelles conceptions, il s'efforce de promouvoir le développement économique des pays les plus pauvres. Sous son double mandat se développe la pratique de grandes conférences thématiques (sur l'environnement, l'habitat humain, la sécurité alimentaire...), mais, critiqué par de nombreux Etats du tiers-monde qui le trouvent trop pro-occidental, ses efforts sont souvent contrariés... Seule conception à avoir été impulsée en partie par le secrétaire général, le "nouvel ordre économique international", apparu vers 1974 dans l'enceinte onusienne, tombe la décennie suivante en désuétude. 

   L'ensemble de l'activité de l'organisation internationale est obéré par l'opposition des Etats-Unis, qui cessent, faute de pouvoir ruiner politiquement son activité, de payer leur contribution financière à l'Organisation Internationale du Travail (OIT) en 1971 et s'en retirent en 1976-77 avec le soutien du principal syndicat américain, l'AFL-CIO (opposition à l'activité normative de l'OIT), y revenant seulement en 1980-81. Ils quittent aussi l'AIEA en 1982 pour y revenir l'année suivante, l'UNESCO en 1984...Une pratique courante des Etats-Unis pour freiner l'activité de l'ONU est de retarder le paiement de ses échéances, tarissant ainsi sa trésorerie. Dans la seconde moitié des années 1970, les Etats-Unis considèrent l'ONU comme un problème. Ils critiquent sa "politisation", estimant qu'elle penche trop du côté des pays communistes et des pays du tiers-monde. L'attitude des Nations Unies envers Israël et la question palestinienne est également critiquée par les Etats-Unis. La superpuissance occidentale dénonce la condamnation de la politique sociale d'Israël dans les territoires occupés en 1974 et l'admission de l'OLP comme observateur à l'UNESCO et l'OIT en 1975. C'est dans ce climat que Kurt WALDHEIM échoue à obtenir un troisième mandat, devant le veto de la Chine.

   Dans un entretien réalisé à Vienne en 2004 par Romuald SCIORA, Kurt WALDHEIM explique  entre autres que "depuis ses origines, le sort du tiers-monde s'est trouvé lié aux Nations Unies et les Etats décolonisés se sont organisés au sein de celles-ci. Des groupes régionaux se sont formés, tenant des conférences qui ont certainement contribué à développer la conscience nationale de la plupart de ces pays. Comme secrétaire général, j'ai vécu une belle expérience, j'étais vraiment heureux que ces peuples puissent espérer une vie meilleure, surtout d'un point de vue économique. Hélas, la pauvreté n'a toujours pas été dépassée. Les pays ne voie de développement, en Afrique, en Asie ou en Amérique Latine, ont néanmoins acquis un poids particulier au sein des Nations Unies, gagnant leurs galons auprès des grandes puissances et des état moyens. C'est pourquoi ces derniers ont systématiquement cherché à séduire les nouveaux Etats pour gagner leur soutien lors des votes onusiens, où chaque voix compte." En ce qui concerne l'évolution des rapports Nord-Sud les années suivantes, "il faut passer des discours aux actes. (...) Force est de constater que l'on a toujours pas réussi à combler ce fossé Nord et Sud ni à jeter les bases saines pour la vie en commun des peuples. Aussi longtemps qu'il n'y aura pas assez à manger pour tous, la stabilité du monde ne sera pas garantie. Les conflits politiques, jusque dans les aspects militaires, découlent de cette problématique". Il estime que "l'on a placé à l'époque (où il était secrétaire général) de trop grands espoirs dans les Nations Unies, et en particulier dans son secrétaire général. Aujourd'hui, les illusions ont cédé la place au réalisme. Chacun sait bien que le secrétaire général n'est pas Superman, et qui lui aussi a besoin de l'aide des Etats membres. Si tout le monde coopère, surtout les grandes puissances, la machine peut fonctionner et se révéler être un instrument incroyablement précieux au service de la communauté internationale pour rétablir la paix, résoudre les grands problèmes humanitaires et favoriser le développement économique." Face aux grands défis du XXIème siècle, il est "convaincu que l'ONU, malgré toutes ses faiblesses, reste irremplaçable. Hélas, on s'arrête généralement à l'aspect politique de son oeuvre, en négligeant ses efforts pour améliorer les conditions de vie et de travail des êtres humains par le biais de ses multiples branches sectorielles. (...). J'ai mesuré moi-même la reconnaissance des réfugiés lorsqu'ils reçoivent l'aide de l'Organisation par exemple. N'oublions pas non plus que le travail préventif des Nations-Unies sur le terrain permet souvent d'éviter le déclenchement de nombreux conflits. L'ONU est une organisation extrêmement utile, qu'il faut soutenir. Cependant, ses structures ont vieilli et les intérêts des Etats divergent tellement qu'il est aujourd'hui difficile de dire si toute négociation aboutira bien au but. Il appartient au comité de révision de la Charte de proposer les évolutions appropriées, avec prudence."

  L'ensemble des documents sur son activité à l'ONU est aux archives à New-York, des affaires administratives et de gestion aux opérations de secours d'urgence des Nations Unies.

   Paul PASTEUR précise qu'en décembre 1981, la République de Chine met son veto à un troisième mandat. "Entre autres crises, Kurt WALDHEIM a été confronté à la guerre du Kippour de 1973 ; à cet égard, une trop grande proximité avec l'Union Soviétique et surtout avec les pays arabes lui a souvent été reprochée." Et c'est non à cause de la polémique sur son passé sous le régime nazi, mais à cause de cette proximité (rivalité Chine-URSS oblige...) qu'il n'a pas été réélu. Rappelons simplement que ce n'est qu'en mars 1986 que le New York Times donne les premières informations qui entraineront, avec d'autres à leur suite, la grande polémique contre l'ancien secrétaire général, devenu alors président de l'Autriche.

      

Romuald SCIORA, entretien avec Kurt Waldheim, dans L'ONU dans le nouveau désordre mondial, Sous la direction de Romuald SCIORA, Les éditions de l'atelier/ Les éditions ouvrières, 2015. Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Paul PASTEUR, Kurt Waldheim, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

PAXUS

 

Complété le 12 juillet 2017.

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4 juin 2017 7 04 /06 /juin /2017 07:24

     Maha Thray Sithu U THANT (1909-1974), homme politique birman est le troisième secrétaire général des Nations Unies, durant un peu plus de dix. D'abord spécialisé dans la communication (dès l'indépendance de la Birmanie en 1948, il accède au poste de directeur de la radiodiffusion, puis en 1949 de secrétaire au ministère de l'information), U THANT est à partir du début des années 1950 le plus proche confident et conseiller de U NU. Il participe à la Conférence de Bandoug en 1955 en tant que secrétaire et joue un rôle très actif à l'ONU dès 1952, où il devient membre de la délégation birmane aux Nations Unies, puis de 1957  à 1961, représentant permanent de son pays à l'ONU.

   Il est élu à la mort de Dag HAMMARKSJOD, en 1961, à l'unanimité par l'Assemblée générale, réélu en 1966, pour démissionné en décembre 1971. C'est le premier non-Européen à accéder à cette fonction. "Au cours des dix années passées à la tête de l'ONU, écrit Chloé MAUREL, U Thant, calme, simple et direct, proche du courant socialiste, a suscité l'admiration pour son intégrité, son courage, et son talent de négociateur. Il a été ainsi un ferme opposant à l'apartheid en Afrique du Sud. Cependant il a aussi montré des défauts sur le plan de l'administration (...)". Religieux, bouddhiste, il accepte que le Vatican soit représenté par un observateur à l'ONU, et en cela se situe bien dans un mouvement général d'oecuménisme même si bien entendu l'ONU a un caractère strictement laïc. Il s'oppose souvent à la France, et ce n'est pas seulement parce qu'il ne parle pas français...

   Ses deux mandats sont marqués par la poursuite de la guerre froide, mais sur un mode moins violent. C'est sous son premier mandat que, dans la logique du mouvement de décolonisation, l'Organisation Internationale du Travail devient opérationnelle dans les pays du Sud. 

     Dans le fil droit d'une diplomatie volontariste impulsée par son prédécesseur, l'ONU s'implique dans plusieurs conflits, au Congo, à Cuba, en Inde, au Pakistan, en République Dominicaine, au Moyen-Orient et au VietNam. Confronté à la crise de Cuba en 1962, il tente de faire une médiation, appelant les deux parties à négocier, à un moment où l'évolution de la crise amène les protagonistes à se rapprocher. L'impact de son intervention reste à mesure, mais il semble que son rôle ait été modeste. Bien plus, le secrétaire général est occupé par le dénouement de la guerre civile au Congo, par le conflit gréco-turc concernant Chypre où il établit une force de maintien de la paix en 1964 et par la guerre indo-pakistanaise de 1965 où il se rend sur place pour élaborer un cessez-le-feu. U THANT est très fortement critiqué aux Etats-Unis et en Israël, car il accepte de retirer les troupes de l'ONU (FUNU), interposée entre l'Egypte et Israël, au Sinaï, à la demande de l'Eglype. Malgré ses efforts, il ne peut empêcher le déclenchement de la guerre des Six jours en juin 1967, et certains lui reprochent une erreur stratégique en retirant la FUNU. 

    Parce qu'il critique les Etats-Unis au sujet de la guerre du VietNam et qu'il tente des négociations pour y établir la paix, ses relations avec les Américains se détériorent, et le thème du retrait de l'ONU est relancé encore une fois. Par la suite, la diplomatie d'U THANT se fait largement plus prudente, tendant à adopter une position neutre dans dans les conflits. Ainsi Chloé MAUREL résume : "En août 1968, l'URSS réprime le printemps de prague en envoyant les armées de cinq pays du Pacte de Varsovie. Le lendemain, à la session du Conseil de sécurité de l'ONU, le ministre tchécoslovaque des Affaires étrangères s'élève avec force contre l'occupation de son pays. Mais l'URSS utilise son veto. Le 31 août, les représentants du printemps de Prague sont relevés de leurs fonctions. Finalement, l'ONU n'a pas pu intervenir dans cette crise. Les pays occidentaux n'ont pas vraiment insisté en ce sens, car ils voulaient poursuivre leurs bonnes relations avec l'URSS, en cette période de détente, et continuer les négociations Est-Ouest sur le désarmement atomique. En 1970, les Etats-Unis ont utilisé pour la première fois leur veto, au sujet de la Rhodésie du Sud. Ce pays ségrégationniste avait déclaré unilatéralement son indépendance du Royaume-Uni en 1965, et l'ONU a décidé, en 1970, d'isoler cet Etat qui ne respectait pas les droits de l'homme. Les Etats-Unis ainsi que le Royaume-Uni se sont élevés contre cette décision, protégeant le gouvernement raciste de Rhodésie, et agissant en faveur des multinationales qui faisaient du profit en commercialisant les métaux rares présents dans le sous-sol de la Rhodésie."

    Ne pouvant agir réellement sur le plan politique sur la scène diplomatique, le secrétaire général, poussé par les différentes forces issues et parties prenantes de la décolonisation, et également par l'entrée massive de pays du Tiers-Monde à l'ONU, favorise une expansion des activités économiques et sociales de l'organisation internationale. Il contribue à la mise en place de plusieurs structures onusiennes dans le domaine du développement, de la recherche et de l'environnement (Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) en 1966, Université des Nations Unies, Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement (CNUCED) en 1964, véritable tribune pour les pays du Sud, réunis d'ailleurs dans le puissant "groupe de 77", Institut des Nations Unies pour la formation et la recherche (UNITAB) en 1963, Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUB) en 1972). Le secrétaire général incite également l'ONU à s'occuper des catastrophes naturelles et des désastres causés par l'homme. Il établit le poste de coordinateur du bureau des Nations Unies pour les secours au désastre.

    Le mandat de U THANT est aussi marqué par l'adoption du texte important du Traité de non-prolifération. Son action est constamment marquée par le souci de la coexistence pacifique entre les deux super-puissances. 

    Bien qu'ayant fait connaitre sa décision de démissionner en raison de l'impossibilité où il était d'influencer le cours de la guerre du VietNam, il est réélu le 2 décembre 1966 secrétaire général de l'ONU pour un deuxième mandat de cinq ans. Le secrétaire général de l'organisation internationale se sent particulièrement en première ligne en cas d'échec sur une question ou sur une autre, et il faut dire que cette fonction est particulièrement usante sur le plan moral comme sur le plan physique... A l'expiration de ce mandat, il refuse le troisième mandat qui lui est proposé. (Paul MORELLE)

  La documentation sur les activités du secrétaire général U THANT est réunie en grande partie à l'ONU, répartie en différentes déclarations, discours et compte-rendus de commission, notamment autour des opérations de maintien de la paix, outre ses Souvenirs et différents Records privés. 

 

Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Paul MORELLE, U Thant, dans Encyclopedia Universalis, 2014

 

PAXUS

Complété le 2 juillet 2017.

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3 juin 2017 6 03 /06 /juin /2017 12:54

    Dag Hjalmar Agne Carl HAMMARRSKJOLD (1905-1961), homme d'Etat suédois, second secrétaire général de l'organisation internationale de 1953 à 1961, par ailleurs économiste (secrétaire d'un comité gouvernemental sur le chômage dans son pays), succède immédiatement à Trygve LIE après la démission de celui-ci de ce poste. Elu par l'Assemblée générale en avril 1953, il est réélu secrétaire général en 1957. Il prend précédemment en 1950 une part active à la conférence créant l'UNISSANT, un forum de consultation économique associant le Danemark, la Norvège, la Suède et le Royaume-Uni. Diplomate par tradition familiale, il prend une part active à plusieurs réseaux d'organisations internationales économiques tissées en Europe juste après la Seconde guerre mondiale, dont l'OECE. 

    Pendant les premiers mois, HAMMARRSKJOLD s'attache à remonter le moral des fonctionnaires et à restructurer le Secrétariat. Sous sa direction, celui-ci s'élève à un effectif de 4 000 personnes. Désireux de réaffirmer son contrôle managériale sur le Secrétariat, tout-à-fait dans la ligne prévue par les statuts, il met fin à l'interaction du secrétariat avec les délégations nationales. Spiritualiste, il décide de permettre la participation du Vatican à l'ONU à partir de 1956 (en 1964, le Vatican obtiendra le titre d'observateur permanent à l'ONU, sans être un Etat membre). Essentiellement, dans les deux mandats, dont le second est écourté par un accident d'avion encore soupçonné d'être un attentat dans le cadre de l'affaire du Congo belge, il met en place une diplomatie préventive qui sera une part importante ensuite de l'activité de l'organisation.

     Méthodique, calme, négociateur hors pair, il forge cette "diplomatie préventive, s'attachant à appréhender les causes économiques et sociales des conflits, afin de les désamorcer avant qu'ils ne dégénèrent. Chloé MAUREL écrit que "ses interventions dans la crise du canal de Suez en 1956 (il organise en huit jours une force d'urgence qui permet aux Anglais, Français et Israéliens de se retirer d'Egypte sans perdre la face) et dans la crise de Jordanie en 1958 lui valent la réputation d'un ardent défenseur de la paix." C'est au lendemain de la crise de Suez qu'il lance le prototype des missions de paix de l'ONU, dotant les membres militaires de ces missions de paix de casques bleus. L'action de maintien de la paix l'ONU, qualifiée par lui, faute d'accord entre les grandes puissances, de "chapitre VI et demi" de la Charte, perdurera ensuite et existe toujours aujourd'hui. "Avec cette hésitation, commente notre auteure, on touche à un paradoxe de l'ONU, qui fait que les opérations de maintien de la paix (OMP), bien qu'étant le type d'action le plus connu de l'ONU, résultent à l'origine d'une improvisation, pour remplir le vide créé par la paralysie du système de sécurité collective. En effet, la guerre froide a rapidement bloqué le Conseil de Sécurité collective prévu par le Chapitre VII de la Charte. La notion de sécurité collective prévoyait que l'ONU puisse imposer la paix par la force, sans même le consentement des parties. Au lieu de cela, c'est la notion de maintien de la paix qui s'est imposée, fondée sur l'idée de consentement des pays concernés et de non-utilisation de la force par les casques bleus (sauf pour se défendre). D'où ce mandat, finalement très limité, des casques bleus."

   C'est sous son mandat qu'est créé l'AIEA, (Agence Internationale de l'Energie Atomique) en 1957. Au total, durant son mandat, HAMMARSKJOLD voyage beaucoup sur le terrain pour tenter de résoudre les conflits, s'attachant notamment à assouplir les relations entre Arabes et Israéliens, et (mais en vain) à créer une force onusienne de maintien de la paix pour mettre fin à la guerre du Vietnam. 

      C'est sans doute sous son mandat que la guerre froide à l'ONU fut la plus intense. Les Etats-Unis et l'URSS semblent utiliser le plus possible les instances de l'organisation internationale comme tribune publique (le long discours de CASTRO en 1960, et la même année les chaussures de KHROUTCHEV...) tout en lui déniant une influence déterminante dans le cours des événements. Cela se vérifie particulièrement dans la crise du Congo qui lui coûte la vie. Si l'ONU parviendra finalement à restaurer l'unité du Congo, il ne peut empêcher l'arrivée au pouvoir du général MOBUTU par un coup d'Etat en 1965. Le bilan de l'action de l'ONU au Congo est donc mitigé, l'ONU n'a pas réussi à éviter les violences meurtrières ainsi que l'instauration d'une sévère dictature.

On ne compte plus sous ses deux mandats les campagnes de presse, notamment américaines pour obtenir soit son éviction soit carrément le retrait de l'ONU, campagnes suscitées précisément par la perte d'influence américaine dans l'organisation, au fur et à mesure que le nombre de membres augmente, et que nombre d'organisations reliées s'accroit avec dynamisme. Alors même que sa diplomatie est loin d'être favorable au camp de l'Est de manière générale et à ses différents soutiens dans les pays du Tiers-Monde, témoin son attitude envers Patrice LUMUMBA dans l'affaire du Congo (d'ailleurs sans doute commit-il là une erreur politique en n'accédant pas fermement à la demande du leader africain d'agir par la force pour briser la sécession du Katanga. C'est qu'en donnant à l'ONU sa place revendiquée de centre de la vie diplomatique internationale, le secrétaire général fait plus que de l'ombre à certains groupes politiques et économiques états-uniens. 

       En septembre 1961, Dag HAMMARSKJOLD est en route pour le Congo pour négocier un cessez-le-feu entre les forces de l'ONU et les troupes katangaises de Moïse TSCHOMBE lorsque, dans la nuit du 17 au 18 septembre, son avion s'écrase en Rhodésie du Sud. Il meurt avec quinze autres personnes. C'est un choc pour l'opinion mondiale.

L'année même de sa mort, il lui est attribué à titre posthume le prix Nobel de la paix. Plus récemment, Kofi ANNAN a créé la médaille Dag Hammarskjold qui est décernée à titre posthume aux personnes des forces de l'ONU mortes dans le cadre d'une opération de paix.   Elle a été attribuée pour la première en 1998. L'hypothèse d'un sabotage de son avion, ainsi que celle d'un abattage de l'avion par des mercenaires belges, a été évoquée à maintes reprises mais aucune preuve n'est jusque-là venue l'étayer.

Dag HAMMARSKJOLD laisse un bilan positif et il est très regretté par la communauté internationale à sa mort. Non seulement il parient à détacher relativement bien l'organisation des préoccupations intérieures de certains Etats membres, dans leur paranoïa anti-communiste, mais parvint à mettre l'organisation enfin en état de marche quant à ses missions. Il faudrait certainement faire une étude sur les réglementations mises en place quant aux responsabilités et aux droits du personnel, notamment du secrétaire général, pour mesurer toutes les limites mises à ces ingérences. Concernant précisément la chasse aux communistes maccarthysme, en arrivant à la tête de l'ONU en pleine crise, le nouveau secrétaire général prit le premier prétexte en nombre 1953 pour arrêter la longue enquête du FBI. Laquelle, comme d'ailleurs partout ailleurs sur le territoire des Etats-Unis, n'a pas conduit à des révélations sur une supposée infiltration communistes chez les agents américains de l'ONU ; finalement les USA ont dû payer des compensations aux onze employés de l'ONU inquiétés. 

     

     Patricia BURETTE écrit que les Cinq Grands "avaient choisi en lui un technocrate originaire d'un pays qui n'était pas directement engagé dans la guerre froide, dont ils espéraient un mandat sans éclat, consacré à des tâches essentiellement administratives. Mais Hammarkjöld se fait une toute autre idée de ses nouvelles fonctions. Son premier soin est de réformer le secrétariat afin d'assurer aux fonctionnaires internationaux une indépendance qui, le mandat de Trygve Lie l'avait démontré, leur faisait parfois défaut. Créant un nouveau corps de fonctionnaires, les sous-secrétaires, ainsi que plusieurs services, tous exclusivement dépendants de lui, il s'attache à préserver ses collaborateurs de toute influence. Profitant de l'absence de crise grave durant les premières années de son mandat, il s'emploie à gagner la confiance des Etats membres (...). Hammarskjold fera souvent appel à la méthode de la "diplomatie privée" au cours des nombreuses crises qui se déclenchant, dès la fin de 1955, dans le contexte de la guerre froide. Les combats opposant Israël aux Etats arabes, la crise de Suez, les troubles au Liban et en Jordanie lui permettent de jouer un rôle de premier plan dans la solution des conflits. Ses "navettes" entre les représentants des pays intéressés sont demeurés célèbres. L'appui qu'il trouva souvent auprès des délégations des pays qui n'étaient pas concernés par l'action en cours lui fut toujours précieux. C'est à elles qu'il fit appel lorsqu'il s'agit de mettre en place, dans le cadre d'opérations de maintien de la paix, d'une force d'urgence des Nations Unies. Face à une Assemblée générale souvent impuissante, à un Conseil de sécurité paralysé par les vétos, Hammarskjold usa de l'imprécision des termes fixant les limites du mandat du secrétaire général pour prendre, surtout au début, d'importantes initiatives. Mais elles lui valurent, lors de l'affaire du Congo notamment, de nombreuses critiques et, même, une violente opposition de la part de l'URSS. Très attaché au principe de la neutralité des fonctionnaires internationaux et à celui de la souveraineté des Etats, il refusa toute ingérence dans les affaires des Etats membres et sollicita toujours l'autorisation des pays en crise avant d'y envoyer le moindre observateur. C'est ainsi que l'Etat d'Israël refusa l'entrée des troupes de l'ONU sur son territoire en janvier 1957, que le gouvernement hongrois s'opposa à l'envoi d'observateurs à Budapest en 1956 et que Moïse Tschombé fit longtemps obstacle à l'entrée des Casques bleus a Katanga. Hammarskjold considérait comme nécessaire de soustraire les pays nouvellement décolonisés, dont la récente admission avait modifié la majorité à l'Assemblée, à la lutte d'influence, nouvelle forme de la guerre froide, entre l'Est et l'Ouest. Il s'agissait de tenir ces Etats en dehors de la guerre froide et, si possible, d'en faire une "troisième force". (...)"

La Bibliothèque Dag-Hammarskjold, au siège de l'organisation internationale à New-York,  consacrée à sa mémoire, est spécialisée dans deux domaines majeurs. Elle est le dépositaire principal des documents et des publications de l'ONU et maintient une collection de documents produits par les institutions spécialisées et par les organismes affiliés aux Nations Unies. La bibliothèque recueille également des livres, journaux et autres documents relatifs aux programmes et aux activités de l'organisation (www.library.un.org.fr).

 

Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Patricia BURETTE, Hammarskjold, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

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Complété le 30 juin 2017

  

 

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1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 12:11

       Trygve Halvdan LIE (1896-1968), homme d'Etat norvégien est le premier secrétaire général de l'ONU, de 1945 à 1952. Membre du Parlement norvégien (le Stroting) dès 1935, il dirige divers ministères successifs de 1936 à l'invasion allemande. Il fait partie en exil du gouvernement à Londres et devient ministre des affaires étrangères de ce Gouvernement en exil en 1941. C'est à ce titre qu'il préside la Délégation norvégienne à la conférence de Sab Francisco (avril-juin 1945) où est signée la Charte des Nations Unies. Il y préside d'ailleurs la commission chargée de rédiger le chapitre de la Charte traitant du Conseil de sécurité. Cette même commission place d'ailleurs comme principe que le secrétaire général des Nations Unies ne doit pas faire partie d'un pays membre du Conseil de sécurité, règle qui s'applique encore aujourd'hui. Cela n'empêche pas bien entendu les membres du Conseil de sécurité, notamment les membres permanents, d'exercer leur influence sur son élection.

Il préside ensuite, après la libération de son pays, alors qu'il est ministre des affaires étrangères en octobre 1945, la délégation norvégienne à la première session de l'Assemblée générale des Nations unies à Londres en 1946. Le 1er février 1946, il est élu premier secrétaire général pour une durée de cinq ans. Le 1er novembre 1950, l'Assemblée Générale prolonge son mandat de 3 ans. Mais il démissionne sous la pression soviétique du fait de son attitude pendant la guerre de Corée. Son mandat n'est guère défendu par les personnels de l'ONU, à cause de son attitude faite de mansuétude vis-à-vis de la "chasse aux sorcières" entreprises par les partisans du sénateur MacCarthy aux Etats-Unis. Il ne s'oppose alors guère aux enquêtes pour espionnage faite par le FBI à l'intérieur même de l'enceinte du bâtiment des Nations Unies à New-York. Rentré en Norvège, il y poursuit sa carrière politique, dans les milieux socialistes  et travaillistes dont il est resté une personnalité éminente, en occupant différents postes ministériels et en menant plusieurs missions diplomatiques. D'ailleurs ce faisant, il inaugure en quelque sorte une tradition, nombre d'anciens secrétaires généraux des Nations Unies étant appelés après leur mandat officiel à poursuivre, parfois officieusement, des missions pour l'ONU.

"D'après ceux qui l'ont côtoyé, écrit Chloé MAUREL, Lie était "un homme plutôt simple qui n'avait pas beaucoup de dons pour la diplomatie" (Yves BERTHELOT, J M JAKOBOWICZ, l'ONU pour les nuls, First, 2010). Dans ses Mémoires, il se demande encore pourquoi il a été choisi pour ce poste. La tâche était d'autant plus compliquée que le poste était nouveau et qu'il fallait en définir les limites. Trigle Lie aurait dit à son successeur, Dag Hammarskjold, en quittant son poste : "Vous allez prendre le poste le plus impossible sur terre!". Pour Brian Urquhart, ancien secrétaire général adjoint des Nations Unies, Trygve Lie était "un personnage médiocre et assez pathétique" ; "il n'avait aucune autorité morale et il était intellectuellement totalement inadéquat pour le poste"." Pour poursuivre sur la même mauvaise langue, dirions-nous, c'est sans doute pour cela qu'il a été choisi par les grandes puissances, d'une attitude très mitigée envers cette nouvelle organisation internationale. 

"Trygve lie, poursuit notre auteure, pour dresser en quelque sorte son bilan, "n'a pas réussi à empêcher plusieurs conflits d'éclater dans le monde sous son mandat, mais il a été pionnier dans l'usage de l'article 99 de la Charte de l'ONU." Rappelons que cet article évoque l'idée de diplomatie préventive et donne au secrétaire général la compétence de faire considérer par le Conseil de sécurité les questions qui peuvent menacer la paix et la sécurité internationales.

"Trygve Lie prônait aussi la création d'une armée des Nations Unies : il appelait de ses voeux une force de 1 000 à 5 000 hommes qui pourrait soutenir les missions de l'ONU. L'idée n'a pas porté ses fruits alors, mais cela aboutira plus tard à la création des Casques bleus. Par ailleurs, Trygve Lie était opposé à l'adhésion de l'Espagne à l'ONU, car il condamnait le régime de Franco. L'Espagne sera pourtant admise en 1955. Il était en outre en faveur de la reconnaissance de la République populaire de Chine (RPC) comme détenteur du siège de la Chine à l'ONU, ce qui sera fait seulement en 1971 ; en effet jusqu'à cette date c'est le régime nationaliste et anti-communiste de Taïwan qui est reconnu comme le représentant officiel de la Chine."

    C'est dans une atmosphère idéaliste et enthousiaste que le premier secrétaire général de l'ONU prend ses fonctions. Encore de taille modeste l'organisation rassemble alors des fonctionnaires et des employés qui croient en sa mission, d'autant qu'elle joue un rôle jugé crucial au lendemain de la Seconde guerre mondiale. C'est durant ces premières années que l'ONU prend véritablement forme, rôde en les interprétant ses statuts, notamment dans les rôles respectifs du secrétariat général, du conseil de sécurité et de l'assemblée générale. Le siège de l'ONU à New York n'est achevé qu'en 1952, le personnel ne se répartissant pas encore avant cette date dans tout cet immeuble dessiné par Le Corbusier et Oscar Niemeyer et réalisé par plusieurs architecte de différents pays. 

Le mandat de Triygve LIE est marqué par la Déclaration universelle des droits de l'Homme de 1948, et à contre courant du bel ensemble qu'elle représente, par une certaine passivité à l'égard du maccarthysme. Le personnel du secrétariat général de l'organisation en première ligne doit affronter plusieurs crises, la crise iranienne de 1946, le conflit israélo-palestinien, la guerre civile en Grèce (1946-1949) et surtout la guerre de Corée (1950-1953) qui voit l'opposition des Soviétiques à une activité déterminante de l'ONU dans ce conflit armé. La rivalité Est-Ouest est visible jusque dans les institutions spécialisées, comme celle concernant la santé, l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS). A un point tel que beaucoup considéreront la victoire remportée sur la variole comme une victoire de l'URSS contre les USA, qui préférait consacrer ses efforts à la lutte contre le paludisme...  On ne se rend peut-être pas compte que l'activité des organisations spécialisées est sujette à une conflictualité intense qui ne le cède en rien aux organes d'action de l'ONU. Après avoir été l'enjeu, autour de maladies infectieuses importantes, de combats entre les USA et l'URSS, elle est devenue après la guerre froide un des centres du combat (souvent feutré) mené par l'organisation contre une grande partie de l'industrie pharmaceutique, les lobbies du tabac et ceux de l'alcool. L'activité du secrétaire général est aussi une activité en faveur de la santé comme en faveur de la paix. 

Le deuxième mandat inachevé de Trygve LIE est donc marqué par le maccarthysme. Même s'il a publiquement blâmé la pression que les Etats-Unis ont fait peser sur des fonctionnaires onusiens, il a autorisé les agents du FBI à conduire des entretiens avec des employés américains de l'ONU. Un des objectifs de l'équipe de MCCARTHY était de faire, selon le diplomate britannique Brian URQUHART, ancien secrétaire général adjoint de l'ONU, des Nations Unies un centre important de la chasse aux sorcières, fabuleux détournement d'une organisation qui se voulait le centre de la vie internationale. Cette chasse aux communistes a suscité un grand malaise au sein de l'ONU, comme l'illustre le suicide d'un agent de l'ONU, Abe FELLER, accusé d'être un agent secret des Soviétiques. 

     

     Alain MENOTTI décrit l'activité du premier secrétaire général de l'ONU, à travers diverses affaires : "Lors de l'affaire iranienne - les Soviétiques, qui avaient occupé le nord de l'Iran à la fin de la guerre, cherchaient dans les premiers mois de 1946 à promouvoir, à leur profit, un gouvernement autonome en pays kurde et en Azerbaïdjan et refusaient d'évacuer leurs troupes -, Lie fait prévaloir une interprétation très larges des articles 97 et 99 de la Charte des Nations unies et se voit reconnaitre, par exemple, le droit de donner son opinion sur les matières débattues par le Conseil de sécurité. Par son action à la même époque, lors des affaires de Grèce et de Trieste, il élargit encore les possibilités d'action du secrétariat général ; il est aidé en cela par le fait qu'aucune de ces affaires n'engage les intérêts essentiels des deux Grands. Lors de l'affaire de Palestine (1947), Lie se fait le champion du partage de la Palestine et fait voter à l'Assemblée générale une résolution dans ce sens ; da,ns cette affaire, il affirme le droit du secrétaire général d'ouvrir des enquêtes publiques, d'organiser un exécutif, d'avoir ds entretiens privés avec le gouvernement en cause.

Il joue un rôle discret dans la négociation de Berlin, mais à cette occasion, il préconise une diplomatie "ouverte", avec mise au fait de l'opinion publique. C'est d'ailleurs dans cette optique qu'il aborde le délicat problème de la représentation de la Chine à l'ONU, puis présente au monde, en 1950, son plan pour la paix de vingt ans. Il entreprend alors la tournée des capitales pour expliquer les dix points de ce plan : fin de la course aux armements, assistance technique aux pays en voie de développement, utilisation de l'ONU pour libérer les peuples colonisés et pour développer le droit international, réunion périodique du Conseil de sécurité avec les chefs de gouvernement, contrôle international de l'énergie atomique.

Pau après avoir mécontenté plusieurs pays par sa position favorable à l'admission de la Chine Populaire au sein de l'ONU, Trygve Lie prend l'initiative de soutenir inconditionnellement les Etats-Unis dans l'affaire de Corée ; il déclare la Corée du Nord agresseur, et règle d'office de délicats et nombreux problèmes juridiques par cette phrase : "Il est du devoir du Conseil de sécurité de prendre les mesures nécessaires pour rétablir la paix." Lie assume directement la responsabilité d'avoir transformé l'ONU en force armée internationale. Il est alors l'objet de manifestations d'hostilité de la part de l'Union Soviétique.

Lorsque son premier mandat vient à expiration en 1951, il se trouve en butte à l'opposition violente de l'URSS, de la Chine nationaliste et de la Ligue arabe. Toute réélection est impossible, mais l'assemblée générale prolonge son mandat de trois ans. Le 10 novembre 1952, un an avant le terme de son mandat, il démissionne, considérant que son successeur sera plus qualifié pour assainir les rapports Est-Ouest ; il est remplacé par Dag Hammarskjöld.

Trygve Lie a montré beaucoup de logique dans son action : il s'est engagé dans la bataille pour l'ONU, pour son secrétariat général ; il a tenté de démontrer que l'ONU constituait la seule solution face à la guerre froide et à la division du monde en blocs (il a même, en 1948, préconisé la création d'une force internationale permanente recrutée par le secrétaire général)."

 

L'ensemble des archives de l'ONU est composé surtout des dossiers des réunions de l'Assemblée générale de 1945 à 1953, et pour comprendre cette période de l'ONU, en ce qui concerne l'activité du secrétaire général,  il faut se référer aux Andrew Cordier Papers à l'Université de Columbia à New York et aux Handwritten list of correspondants in Brefs du Ministère Royal des Affaires étrangères d'Oslo en Norvège ainsi qu'à divers types d'archives à la Bibliothèque National de Norvège.

Chloé MAUREL, Une brève histoire historique de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Alain MENOTTI, Trygve Lie, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

Complété le 28 juin 2017.

 

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23 mai 2017 2 23 /05 /mai /2017 11:42

    Pour aborder cette série d'articles concernant l'ONU et sa place actuelle dans le monde, il est utile à la fois de revenir sur l'histoire (d'où cette série consacrée aux secrétaires généraux de l'organisation internationale) et sur la nature même, au réel, de celle-ci. En effet, s'il est utile et même indispensable de connaitre les rouages de son fonctionnement pour apprécier sa place dans le monde (d'où la comparaison faite entre l'ONU et la SDN à travers les articles fondateur), on doit avoir à l'esprit qu'elle n'est pas seulement une structure et un fonctionnement bien particuliers. 

Chloé MAUREL nous rappelle qu'en fait, dans la réalité des conflits d'aujourd'hui, nous avons affaire à "trois" ONU et non à une seule. L'ONU n'est pas une seule personne ni même un collectif de personnes, elle ne se confond pas avec son secrétaire général, dont la voix souvent est citée lorsque l'organisation agit ou n'agit pas. La docteur en histoire spécialisée dans les Nations unies et l'histoire globale, chercheuse notamment à l'IRIS décrit ces "trois" ONU.

"La "première ONU", écrit-elle, est constituée par les représentants des Etats membres, qui étaient 51 en 1945 et qui sont au nombre de 193 actuellement. Lors des grandes décisions prises à l'Assemblée générale ou au conseil de sécurité, ce sont les représentants des Etats membres qui s'expriment, qui votent", selon des règles précisées dans sa Charte. "L'ONU n'est donc, dans un certain sens, que la somme de ses Etats membres", pleinement responsables d'ailleurs de son fonctionnement ou de la réalisation ou non de ses objectifs.

"La "deuxième ONU" recouvre le personnel de l'organisation. ce personnel a connu une croissance exceptionnelle au fil des années. Alors que la première année en 1946, il y avait 300 à 500 employés, aujourd'hui le personnel des Nations Unies est d'environ 55 000 personnes, auxquelles il faut ajouter 20 000 employés des agences spécialisées. Cela n'inclut ni le personnel temporaire des opérations de maintien de la paix (à peu près 125 000 personnes), ni le personnel du FMI et de la Banque Mondiale (à peu près 15 000 personnes). Ces chiffres attestent d'une croissance importante des effectifs de l'organisation lorsqu'on les compare à ceux de la première année de l'ONU et aux 700 qu'a eus à son maximum son ancêtre la Société des Nations (SDN)". Ce personnel pèse d'un poids considérable, non seulement en tant que force d'exécution des décisions de l'ONU, mais également en tant, notamment dans les échelons hiérarchiques élevés, une force informée et très présente dans la diplomatie internationale, même lorsqu'elle n'agit malheureusement pas suivant cette force. Potentiellement, vu la situation de son personnel diplomatique, de la qualité souvent importante de toutes ses expertises, le personnel de l'ONU représente parfois ce qu'il y a de meilleur, suivant notamment les objectifs de l'organisation, dans le monde. 

"Enfin, la "troisième ONU" est formée de la nébuleuse des ONG et des nombreux experts et consultants associés à l'Organisation. Cette troisième ONU est indépendante des gouvernements et du Secrétariat". Depuis la disparition de la confrontation Est-Ouest, les initiatives sociales, sociétales, environnementales, sont surtout venues de cette "troisième ONU", aiguillon parfois turbulent médiatiquement pour les deux autres.

"Il est bon d'avoir cette superposition des "trois ONU" à l'esprit lorsqu'on analyse l'action de cette organisation, même si, il est vrai, le secrétaire général, qui peut apparaitre comme une sorte de personnification de l'ONU, est souvent en mesure de jouer un rôle moteur." C'est d'ailleurs parce que cette "coexistence" entre les trois ONU existe que ses initiatives peuvent avoir plus de poids que ne le voudraient les principales puissances parties prenantes de l'organisation. 

   Les secrétaires généraux qui se sont succédés, Trygve LIE, Dag HAMMARSKJOLD, U THANT, Kurt WALDHEIM, Javier Pérez de CUÉLLAR, Boutros BOUTROS-GHALI, Kofi ANNAN et Ban KI-MOON, de 1953 à 2016, avaient tous en commun d'appartenir à des ensembles politico-diplomatiques (divers) ayant des ramifications dans le monde entier. Dotés d'une connaissance juridique parfois profonde, d'un sens diplomatique variable, de réseaux d'influence toujours solides et capables de les aider dans leur tâche, même à titre officieux, les secrétaires généraux n'ont pas eu ni la même influence ni la même force dans l'ONU. Les défis qui attendent l'actuel secrétaire général Antonio GUTERRES sont à la mesure d'une mondialisation où seule l'ONU fait figure de possible centre diplomatique, même si les temps, encore sous l'emprise d'un néo-libéralisme ambiant, ne sont pas très favorables à son épanouissement pour un rôle qui est le sien. Il doit compter notamment, à la fois avec l'affaiblissement de centres de pouvoir globaux qu'étaient les Etats, malmenés par des puissances, notamment économiques, qui n'ont certainement pas les objectifs généraux de la Charte dans leur esprit et par des menaces que, l'humanité, depuis que nous en connaissons l'Histoire, n'a jamais connu. 

Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017.

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2 avril 2017 7 02 /04 /avril /2017 06:03

   Présenté souvent, et au premier chef par la théologie catholique, comme un mouvement chrétien hétérodoxe du IIème siècle, le montanisme, fondé par le "prophète" Montan en Phrygie, région de la Turquie actuelle, constitue un moment important dans la sédimentation et dans la constitution du christianisme. Par certains aspects, et TERTULLIEN les renforcent dans son adhésion et sa défense, le montanisme est pacifiste. Mais il s'agit bien plus d'un pacifisme de retrait de la société romaine globale que d'un pacifisme de conviction fondé sur le Décalogue. 

  On ne sait rien des rites montanistes, résultat de la fâcheuse habitude de détruire systématiquement les sources écrites des hérésies, mais on ne peut pas considérer qu'ils dérogeaient au christianisme ambiant des premiers temps. Apparaissant à un moment clé où l'Eglise s'organise en système, et commence à s'éloigner des perspectives de fin du monde, il constitue un mouvement de rejet de la prise de pouvoir par une hiérarchie sur la nouvelle religion alors que jusque là les communautés chrétiennes, encore éparses, mais en croissance rapide, étaient autonomes et régies par une certaine démocratie interne.

Parmi bien d'autres sans doute à cette époque, un certain Montanus, néophyte, qui aurait été prêtre de Cybele, se prétend l'organe du Paraclet, sinon le Paraclet lui-même. Il annonce un nouvel âge de l'Eglise, l'âge de l'Esprit, et l'imminence de la fin des temps, à une période où justement cette perspective semble s'éloigner, aux yeux de nombreux chrétiens, de l'horizon immédiat, contrairement au sentiment des tout premiers chrétiens. La Jérusalem nouvelle, selon Montanus, descendre du ciel près de la ville de Pépuze en Phrygie (ville à l'identification difficile), et le Seigneur règnera alors avec les élus durant mille ans. Il se fait accompagner de deux femmes, Priscilla et Maximilia, prophétesses elles aussi. Il faut remarquer qu'à cette époque, de nombreuses femmes partagent avec les hommes des attributions religieuses, ce que les nouvelles autorités de l'Eglise plus tard n'admettront pas. 

    Pour se préparer à cette venue, il faut pratiquer un ascétisme rigoureux, multiplier et prolonger les jeûnes, s'abstenir de viande et de vin ; la continence parfaite est recommandée, et les secondes noces absolument prohibées. Le pardon de l'Eglise est refusé aux péchés graves.

    Pour Thomas CAMELOT, "il n'est pas nécessaire de voir ici, avec (Adolf von) HARNACK (1851-1930 ; un des plus important théologien protestant), un mouvement de retour au "pneumatique" de l'Eglise primitive en une réaction contre une Eglise en train de s'institutionnaliser et de se séculariser. La "nouvelle prophétie" s'apparente à ces mouvements analogues de "réveil" que connait l'histoire de l'Eglise et qui, au demeurant, peuvent se réclamer de certains textes de l'Eglise et recouvrir des valeurs authentiquement chrétiennes. Elle se répandit rapidement dans toute l'Asie Mineure. L'agitation qu'elle provoqua dans les communautés suscita la réaction des évêques qui se réunirent en synodes (les premiers que nous connaissions) pour la condamner. On a conserver de nombreux écrits antimontanistes. Dès 177, la communauté chrétienne de Lyon est alertée à son tour et en écrit aux Eglises d'Asie et de Phrygie, ainsi qu'au pape Éleuthère. A Rome, le pape Zéphyrin (198-217), après quelques hésitations, condamne le montanisme. Celui-ci s'étant étendu jusqu'en Afrique, où Tertullien devait se faire l'ardent propagandiste de son rigorisme exalté. Les titres mêmes de ses ouvrages reprennent les thèmes montanistes (...). La secte s'émietta assez rapidement. Au Ive et au Ve siècle, les empereurs Constantin (331) et Honorius (407) prennent des mesures sévères contre les montanistes, dont on trouve encore des traces en Orient au Vie siècle, et à Rome au temps de Grégoire le Grande (début du VIIe siècle).". Cette présentation a l'inconvénient de présenter le montanisme comme un greffon ou une excroissance du christianisme alors qu'il fait partie intégrante de son évolution, quitte à ce qu'une fois des points de dogme imposés par le collège des responsables, on rejette les éléments "négatifs" du mouvement qui a contribué à leur élaboration même, comme "hérésies". Il n'y a d'ailleurs pas que le montanisme qui subit cette dévalorisation dans l'histoire de l'Eglise...

   Albert RÉVILLE (1826-1906), théologien français, spécialiste d'exégèse biblique et d'histoire religieuse, dans la mouvance du protestantisme libéral, restitue l'ambiance dans l'Eglise du IIème siècle. "Au milieu de tout cela (entre autres, la diminution de la ferveur millénariste), l'Eglise grandissait, et en grandissant elle se réconciliait tout doucement avec le monde, et même avec ce qui avait résumé d'abord pour elle les pompes et les idolâtres de Satan, le pouvoir impérial. Elle prenait son parti de vivre côte à côte avec lui, réclamant hardiment sa place au soleil au nom du droit commun, s'apercevant qu'elle devenait peu à peu une puissance avec laquelle l'empire ferait mieux de traiter que de lutter. (...). Au fond, tout cela n'aurait pas été grave, si cet agrandissement continu de l'église et cette diminution graduelle des rêveries millénaristes se fussent opérés sans dommage pour la piété et la moralité chrétiennes. Malheureusement, la multitude croissante des prosélytes remplissait les cadres de l'église de recrues qui n'étaient pas toujours du meilleur choix. Déjà nombre de chrétiens vivaient à peu de chose près comme les païens et ne tenaient à l'église que par des liens tout extérieurs. Il y avait des chrétiens, des serviteurs même de l'église, fabricants d'idoles et propres au culte païen. Quand la persécution sévissait, quelques-uns seulement restaient fermes, la grande majorité se résignait à une apostasie hypocrite avec une déplorable facilité. Des presbytes, des évêques même donnaient l'exemple de cette lâcheté honteuse. Les écrits de Tertullien abondent en faits de ce genre. S'il fait l'en croire, le martyre lui-même n'était pas toujours pur et savait parfois se fair très bien payer sa mise en scène. On peut admettre chez lui plus d'une exagération de puritain ; mais en somme ces allégations fâcheuses pour les premiers chrétiens trouvent leur confirmation ailleurs. On a décidément abusé de l'église primitive et de sa pureté immaculée. La lettre de Pline à Trajan nous en dit assez quand elle raconte avec quelle facilité le proconsul obtint d'un grand nombre de chrétiens qu'ils sacrifiassent de nouveau aux idoles et aux images de l'empereur en maudissant le Christ. A peine quelques mesures de rigueur avaient-elles été édictées, que les temples déserts s'étaient remplis et que les solennités païennes interrompues avaient été reprises.

On s'habituait donc à l'idée de vivre avec un monde qui n'avait pas l'air de vouloir finir aussitôt qu'on l'aurait cru. En même temps que l'église s'humanisait d'un côté et se relâchait de l'autre, on voyait diminuer et même disparaitre en bien des endroits ces formes violentes, excentriques, de la piété chrétienne primitives, et qui, acceptées, en un sens naturelles au moment de la surexcitation tumultueuse des premiers jours, ne pouvaient plus que dégénérer en abus ou en spectacles ridicules maintenant que le torrent de l'esprit chrétien tendait à régulariser son cours et à s'élargir. Ici encore le mal marchait de pair avec le bien. Si la piété chrétienne devenait plus digne, plus sérieuse, plus maitresse d'elle-même, plus apteà commander le respect, à se concilier les sympathies des non-chrétiens, on pouvait regretter qu'elle perdît en même temps, sa ferveur enthousiaste, sa chaleur communicative, sa puissance mysticité.(...)."

Voilà la situation qui a engendré le montanisme. Il a voulu réagir contre la mondanité de l'église  et (...) il a prétendu reproduire les charismes ou les dons extraordinaires de l'esprit qui semblaient avoir été le monopole de l'église apostolique." Cet auteur décrit des caractéristiques réactives du montanisme, mais n'insiste peut-être pas assez sur le fait que dans les rangs de fidèles, nombreux adhérent à retrouver le sens de la chrétienté, d'une chrétienté qui tranche avec le monde, sur bien des plans, y compris dans la participation refusée aux institutions de l'empire, qu'elles soient civiles ou militaires. Si c'est en Asie mineure et en Afrique que le montanisme rencontre le plus d'adhésion, à Rome même ses partisans abondent... et se heurtent à une grande partie de la hiérarchie naissante de l'Eglise.  Les excès de prophétisme, depuis Montanus qui se proclame lui-même Paraclet, comme ceux d'un rigorisme que ne pourrait pratiquer en fin de compte qu'une minorité de chrétiens, condamnent rapidement le montanisme, tout en inspirant un certain renouveau de l'Eglise, à disparaitre. 

  On retrouve dans la présentation semi-officielle du montanisme ce qu'il a pu apporter à l'ensemble du christianisme, même si le montanisme en tant de mouvement est détruit (moralement et physiquement...), même s'il faut souvent lire entre les lignes pour concevoir ce qu'a pu être cette influence. On met bien plus l'accent sur l'hérésie qu'il représente après coup que sur ses apports. Il est vrai qu'à la période où le montanisme éclôt, il vaut mieux pour les chrétiens de paraitre discrets, vu les persécutions dont ils font l'objet, faciles boucs émissaires de catastrophes en tout genre, alors que ses adeptes semblent plutôt montrer une propension au spectaculaire et à la provocation. 

  Françoise VINEL rappelle d'abord l'histoire de son apparition, utile pour ceux qui n'ont pas forcément en mémoire la lente montée du christianisme aux origines.

"Le terme "montanistes" n'est attesté qu'à partir du IVème siècle (Cyrille de Jérusalem) pour désigner un groupe beaucoup plus ancien, les "Phrygiens" ou les "Péruviens", du nom de Pepuza, ville-fief du groupe, certains auteurs ecclésiastiques utilisent aussi le terme "cataphrygiens". Ces dénominations signalent le lieu d'origine du montanisme : des communautés d'Asie mineure, sans doute au milieu du IIème siècle, sous les règnes d'Antonin le Pieux et de Marc Aurèle. Les témoignages patristiques concernant les montanistes sont divergents et sans doute aussi tendancieux : les données les plus développées sont celles d'Eusèbe et d'Epiphane ; l'attribution à Didyme d'Alexandrie d'un Dialogue entre un montaniste et un orthodoxe reste incertaine (une litote, à notre avis...). Les noms de Montan, Maximilla et Priscilla sont donnés comme ceux des initiateurs du mouvement et, selon Epiphane, la communauté chrétienne de Thyatire fut toute entière gagnée au montanisme vers 170. Peut-être parce qu'il se reconnaissait dans le rigorisme moral des montanistes. Tertullien rejoignit leurs rangs dans le seconde moitié de sa vie, et les oeuvre qu'il écrivit alors en font le représentant majeur du groupe dans l'Afrique chrétienne. L'histoire du montanisme, dont les traces subsistèrent en Asie Mineure jusqu'au début du IXème siècle, est cependant à replacer dans son milieu originel, le christianisme asiate du IIème siècle, en particulier la communauté de Philadelphie ; les lettres d'Ignace d'Entiché et le récit du martyre de Polycarpe constituent des témoins importants de la place prise dans les communautés des discussions sur l'autorité et sur le rôle à laisser aux prophètes." Concernant la doctrine, elle écrit que "le montanisme est d'abord un mouvement prophétique, et nous avons conservé une série d'oracles attribués à Montan et à Maximisa, dont plusieurs ont été transmis par les Pères (fondateurs). l'origine phrygienne du mouvement et ses manifestations prophétiques de type extatique ont pu suggérer des rapprochement avec le culte de Cybele (Strobel, 1980). La "nouvelle prophétie", cependant, doit être aussi inscrite dans le contexte de l'attente eschatologique des premières générations chrétiennes ; selon les sources anciennes (Labriolle, 1913), Maximisa assurait que sa mort serait annonciatrice de la fin du monde. La "nouvelle prophétie" trouve ses références privilégiées dans l'Evangile de Jean et met l'accent sur le Paraclet à l'oeuvre dans les prophéties du groupe. Montant semble s'être attribué le nom de Paraclet, mais cela ne prouve pas qu'il se soit identifié à l'Esprit Saint ou à une autre des personnes divines (à vrai dire, les représentants de l'orthodoxie ne remirent pas en cause la doctrine trinitaire des montanistes) (laquelle, pensons-nous dû avoir quelque influence sur l'établissement même de la doctrine...) : la réfutation opposée aux montanistes suggère bien, en tout cas, que la prophétie était alors objet de débats dans les communautés d'Asie Mineure. le montanisme en appelle à des manifestations extraordinaires (Jérôme signale l'existence d'un  Traité sur l'extase de Tertullien) tenues pour d'autant plus suspectes qu'elles s'accompagnent d'une opposition à la conception ministérielle hiérarchique de l'Eglise : la grande Eglise répondit au montanisme en renforçant sa structure épiscopale. Dans un commentaire "Que les femmes se taisent dans les assemblées", Origine critique le rôle auquel prétendaient les prophétesses montanistes, et répond par une analyse restrictive de la fonction des prophétesses dans l'Ancien Testament et le Nouveau.(...) Les remaniements apportés par Tertullien à son Contre Marcion vers 207-208, montrent son  engagement dans les rangs montanistes : il y affirme que la possibilité de la prophétie est toujours ouverte, et, en réponse à la condamnation marcionisme du mariage, il y fait sienne l'insistance des montanistes sur le caractère unique du mariage. Cette oeuvre affirme nettement sa rupture avec l'Eglise, et c'est plus encore le cas dans les traités postérieurs. L'Eglise y sera désormais définie comme la communauté des "psychiques", donc de ceux qui restent enfermés dans le péché, et Tertullien ne lui reconnaitra plus le pouvoir des clefs, contrairement à l'ecclésiologie qu'il avait développé antérieurement dans son traité sur la pénitence. Les prescriptions morales  et disciplinaires du montanisme tiennent une grande place dans ces derniers écrits de Tertullien. Dans un contexte apocalyptique qui déborde largement le groupe des montanistes, les appels à la pureté et à la virginité, la condamnation des secondes noces, l'insistance sur le jeûne et la pénitence, les exhortations à ne pas se dérober au martyre, tout cela signale le désir de constituer une communauté de "purs". Ses tendances ascétiques ont fait taxer le montanisme d'encratisme, mais une telle accusation prouve à quel point il est difficile de définir la spécificité d'un mouvement né dans une période pour laquelle le concept d'hérésie n'est pas encore opératoire."

Autant écrire que l'orthodoxie n'est pas établie et qu'il est donc difficile de discuter d'un dialogue entre montanistes et orthodoxes, puisque cette orthodoxie même est influencée fortement par les concepts avancés par le montanisme (trinité, pénitences...). Le pacifisme des premiers chrétiens est fondé avant tout sur la méfiance envers des institutions (où l'idôlatrie est omniprésente, autre terme que celui d'allégeance à l'empereur demandée par les autorités romaines...). Il se fonde en tout cas sur des valeurs qui ne laissent guère de place à la tolérance réciproque, tant la force du prophétisme est grande dans les esprits. Pour autant, les combats idéologiques qui mènent à l'orthodoxie vraiment établie seulement au IVème siècle (et encore...), mettent en jeu également des éléments d'autorité et d'organisation des l'Eglises, des conceptions sur la place des femmes dans la société et sur la morale, notamment sur la sexualité, qui donnent au montanisme une tonalité contrastée, en regard des valeurs traditionnellement et majoritairement accordée au pacifisme...

 

Françoise VINEL, Montanisme, dans Dictionnaire critique de théologie, PUF, collection Quadrige, 1998. Albert RÉVILLE, Tertullien et le Montanisme, Revue des deux mondes, tome 54, 1864, dans la Bibliothèque libre de Wikipédia. Pierre Thomas CAMELOT, Montanisme, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

 

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8 mars 2017 3 08 /03 /mars /2017 10:09

   Les réflexions d'ORIGÈNE, ses hypothèses sur la nature de l'âme, de l'esprit, du corps de l'homme, posent la question de sa place temporelle dans les affaires terrestres. Une lecture de certains de ses textes suggère (car malheureusement une grande partie de son oeuvre a disparu) une attitude de retrait notamment sur la question de la participation des chrétiens aux affaires militaires de l'Empire, à une époque où celui-ci n'est pas encore officiellement chrétien. Bien qu'apparemment, son attitude sur cette question ne soit pas le centre de la polémique que suscite ses écrits, elle constitue toutefois une grande conséquence de son système d'idées. 

   Pour Amaury LEVILLAYER, qui étudie alors la notion de guerre "juste" et de la défense de la patrie dans l'Antiquité tardive, ORIGÈNE serait le premier auteur chrétien à avoir écrit qu'une guerre pouvait être "juste", encore que ce ne soit qu'à l'occasion d'une digression, au terme d'une réponse qu'il fait à Celse sur la comparaison entre la société des Hommes et des apidés : "Peut-être même ces sortes de guerre des abeilles sont-elles un enseignement, écrit-il, pour que les guerres parmi les homme, si jamais il le fallait, soient justes et ordonnées". Notre auteur regrette qu'il n'ajoute rien de plus sur le guerre "juste", et forcément, puisque la tendance chez ORIGÈNE est de mettre précisément en doute la nécessité et le bien-fondé de l'enrôlement des chrétiens dans l'armée... Même si AMBROISE, qui encourage ORIGÈNE à participer au combat contre le paganisme, souligne la proximité des intérêts de l'Eglise et de l'Empire. Dans la ligne directe d'ORIGÈNE et d'EUSÈBE, sce dernier affirme que l'Empire est garant de la paix et de l'unité qui permettent l'expansion du christianisme et du coup la précipitation de l'échéance du jugement dernier, qui à l'époque est dans tous les esprits chrétiens comme relativement proche... Amaury LEVILLAYER souligne d'ailleurs le trouble qui s'empare de nombreux responsables de l'Eglise qui à cette perspective qui, tour à tour, dans leur imaginaire ou en réalité, s'éloigne et se rapproche. Plus que de "guerre juste", AMBROISE préfère d'ailleurs largement une défense légitime et une diplomatie active vis-à-vis des barbares. Se pose réellement à sa conscience et à celle de ceux-ci le problème de la violence face aux Ecritures. 

   La position des Pères de l'Eglise, avant l'établissement de l'Empire chrétien par CONSTANTIN en 313, explique Frank BOURGEOIS, n'est pas univoque, contrairement à ce que l'on pense généralement. "Il est vrai, écrit-il, que certains Pères anténicéens se sont exprimés négativement sur la possibilité de s'enrôler dans l'armée et de prendre part à la bataille. Tertullien, par exemple, est catégorique sur ces deux points. Il admet cependant, tout comme Hippolyte de Rome son contemporain, qu'un homme converti sous les drapeaux puisse demeurer en son état, tant qu'il ne reçoit pas d'ordre contraire à sa conscience. Cette opinion semble avoir été majoritaire. Origène le premier montre quelque originalité sur ce thème. Bien qu'il reste dans la ligne majoritaire, il doit approfondir son argumentation face à l'auteur païen Celse qui reproche aux chrétiens de vivre en parasite dans la société romaine. Ce dernier illustre son propos sur l'exemple du service militaire : les chrétiens vivent au bénéfice de la pax romana mais il refusent de porter leur part du fardeau en participant au service des armes. Origène ne nie pas ce dernier point, mais il fait des chrétiens de véritables combattants spirituels au service de l'Empire. Il affirme que ceux-ci doivent être exemptés du service militaire en raison de la souillure rituelle qui est attachée au sans versé, tout comme le sont les prêtres païens. Ce derniers se doivent d'offrir à la divinité leurs sacrifices en gardant les mains pures. En vertu du sacerdoce universel, les chrétiens accomplissent tous ce même service, offrant à Dieu des sacrifices spirituels et luttant ainsi "par des prières adressées à Dieu pour ceux qui se battent justement et pour celui qui règne justement, afin que tout ce qui est opposé et hostile à ceux qui agissent justement puissent être vaincu". Origine n'exprime aucune objection quant à la légitimité de la guerre. Il reprend même ostensiblement la doctrine de la guerre juste et y associe les chrétiens, combattants spirituels mais combattants tout de même! Cette argumentation est donc à nos yeux la première légitimation explicite par un auteur chrétien de l'ancienne thématique de la guerre juste.

Nous savons par ailleurs, de l'aveu même de Tertullien, que de nombreux chrétiens s'étaient enrôlés dans les armées. Il semble donc que les exhortations des théologiens et des évêques aient été suivies de peu d'effets pratiques. Au point même que l'on a pu supposer que Constantin s'était converti au christianisme pour se rallier les nombreux chrétiens présents au sein des légions! Tanguons est-il qu'en 313, de nombreux militaires sont chrétiens et que la conversion de l'Empereur va encore accentuer ce phénomène. De pose alors aux évêques la question de la pastorale de ces soldats.

Comme le reconnaissait déjà Origène, il faut bien défendre l'Empire, menacé par les Barbares. La majorité des sujets se convertissant progressivement au christianisme, les évêques autorisèrent officiellement à servir dans les armées. Tous les théologiens ne s'y sont pas résolus de gaieté de coeur, mais la plupart d'entre eux ne répugnèrent plus à justifier ouvertement le service militaire. Basile, par exemple, écrit : "Nos pères n'ont pas compté comme assassinats les meurtres commis à la guerre." (...) "Ils pardonnaient donc, autant qu'il me semble, à ceux qui se battaient pour le bien et pour la religion. Toutefois, je conseillerais de priver de trois ans de communion ceux qui n'ont pas les mains pures de sang".

Comme Origène, il semble que Basile se soit plus préoccupé de la pureté rituelle nécessaire pour accéder à la cène que de réflexion éthique. Son opinion est pour le moins ambigüe, puisqu'il absout le soldat du péché d'assassinat, tout en lui refusant provisoirement l'eucharistie. En outre, il ne considère plus, comme Origène, l'orant comme un prêtre sacrifiant spirituellement : insister à sa suite sur le sacerdoce universel l'aurait conduit à demander que tout chrétien soit exempté du service armé. La christianisation de l'armée et la nouvelle position du christianisme dans l'Empire l'en empêchaient. Cependant, l'argument d'Origène sera largement repris à partir du IVe siècle pour justifier l'exemption des clercs parce qu'ils offrent l'eucharistie, évolution reflétant la cléricalisation de l'Eglise. Régulièrement rappelée au cours de l'Antiquité tardive, l'interdiction aux clercs de prendre les armes sera intégré au droit canon au Moyen Âge. Quant à la question de la pénitence à infliger aux soldats ayant tué à la guerre, elle restera controversée durant tout le haut Moyen Âge, la dernière mention d'une pénitence collective imposée pour cette raison étant celle de la bataille de Hasting, en 1006. (Georges MINOIS, l'Eglise et la guerre. De la Bible à l'âge atomique, Fayard, 1994).

Parallèlement à ces glissements ecclésiologiques, la théorie cicéronienne de la guerre juste entre de plain-pied dans le champ de la réflexion théologique avec Ambroise de Milan. Il est le premier à rédiger un traité de morale chrétienne. Ouvertement disciple de Cicéron, il intitule son traité De Officiis. Comme Cicéron s'était adressé aux magistrats, Ambroise s'adresse aux prêtres, magistrats de l'Eglise. Il n'adopte pas seulement le titre du traité de l'orateur, mais aussi les principales divisions de son ouvrage. Il n'apporte d'ailleurs aucune nouveauté à la doctrine de la guerre juste, mais il tente de la justifier à l'aide d'arguments évangéliques. Il récuse ainsi le droit à la légitime défense (si cher aux tenants actuels de la doctrine) et fonde le drtoi à partir en guerre sur le devoir de secourir son prochain.

La force qui défend la patrie contre les barbares est tout à fait conforme à la justice de même que celle qui protège des voleurs, des infirmes et des compagnons. Il y a deux manières de pécher contre la justice ; l'une, c'est de commettre un acte injuste ; l'autre, de ne pas défendre une victime contre un injuste agresseur.  Nous connaissons les liens qui unissaient Ambroise Milan et Augustin d'nippone. Il aurait été surprenant que l'évêque d'nippone ne reprenne pas les arguments développés par Ambroise, cela d'autant plus qu'il dut interpréter théologiquement les graves événements dont il fut contemporain."

Notre auteur part donc du fait que pour lui, la théorie de la guerre juste n'est pas, comme on le croit souvent, une création du christianisme. Puisant à des sources cicéroniennes plutôt qu'augustiniennes, elles s'est cristallisée autour de la querelle des Investitures, sous l'impulsion du moine Gratien, avant d'être recueillie et mise en forme par les scolastiques et de trouver sa formulation avec Thomas d'Equin. C'est l'occasion pour nous de comprendre le mouvement d'approbation au sein de l'Eglise d'une position très problématique eu égard des Ecritures, difficulté clairement vue par les Pères de l'Eglise, dont Origène, envers la guerre et le service militaire. A contrario d'une certaine vulgate pacifiste sans doute qui voudrait trouver dans un christianisme primitif, et son direct prolongement du début de la patristique, un christianisme pacifiste, on voit toute l'ambiguïté de la position des responsables de l'Eglise. On perçoit aussi, à travers ces hésitations, comment le mouvement monastique prend en compte l'éloignement de la guerre et du militaire en général dans sa démarche générale d'isolement d'un monde plongé dans des tueries interminables. 

  Serge BONNEFOI (voir son blog) cherche à partir d'une lecture du Didachè - ou Doctrine des douze apôtres, manuel catéchistique, liturgique et disciplinaire rédigé au cours de la seconde moitié du premier siècle ou aux toutes premières années du IIème siècle, des éléments de compréhension de la position des Pères fondateurs qui furent éduqués en partir par ce document. Dans celui-ci, on trouve l'interdiction de tout homicide, la nécessité et le commandement de tendre la joue gauche après avoir reçu un coup à la joue droite, et le commandement également d'aimer ses ennemis, message très proche des Evangiles originaires avant leur modification par l'Eglise dans différents conciles. Il prend ensuite comme point de repère l'attitude d'ORIGÈNE.

Il trace un portrait d'ORIGÈNE qui permet de mois comprendre ses points d'hypothèses spirituelles. Ce dernier recherche de manière excessive (mais il n'est pas le seul à le faire dans cette période troublée) le martyre qu'a connu son père en 201 lors de la persécution de l'empereur SEPTIME SÉVÈRE. Il devait surtout s'émasculer volontairement avant l'âge de trente ans pour suivre à la lettre un passage de l'Evangile selon saint Mathieu qui parle de ceux qui se rendent eux-même eunuques à cause du Royaume des Cieux. On peut supposer donc qu'ORIGÈNE avait une approche pour le moins littérale et pas toujours véritablement spirituelle des Evangiles, du moins à un moment donné de sa vie. Son "zèle" explique, autant que son oeuvre, les polémiques qu'il doit endurer de la part de son propre milieu de responsables de l'Eglise. Car pour ORIGÈNE, le seul monde qui compte vraiment, c'est le monde spirituel, ce qui cadre très bien avec sa vision de l'âme qui voyage jusqu'à atteindre la perfection. Aussi, gardant malgré tout une perception millénariste de son époque, il fait montre d'une intransigeance morale qui relève pour lui d'une fidélité à Dieu. 

Il faut donc que l'homme s'élève pour un monde de paix, mais il ne met pas en évidence une incompatibilité fondamentale entre le métier des armes ou le recours à la force et le christianisme : par contre, le chrétien, personnellement, ne peut faire usage de cette force, de cette violence légitime. Le sujet chrétien par ailleurs est fidèle par nature au pouvoir politique, et ce même si ce pouvoir n'est pas chrétien, et ce même si le chrétien ne peut porter les armes. Tant que l'autorité politique reste dans l'ordre de Dieu, le combat pour l'Empereur est nécessaire. Mais il faut que ce pouvoir politique soit juste, et c'est par ce biais que le refus de porter les armes peut devenir nécessaire à son tour. Il reconnait à l'empereur païen le droit de porter légitimement la guerre, mais la participation du chrétien s'arrête là où s'arrête le respect de l'ordre de Dieu. il faut que chacun obéisse au devoir de combattre pour un Empire juste... Or toute l'ambiguïté provient de cet aspect-là, à quel point est-il juste? Dans sa bataille contre CELSE, qui attaque les chrétiens, il est conduit à beaucoup plus admettre la participation des chrétiens au métier des armes. Il le fait d'abord en refusant l'épithète d'anti-social, d'anticivique, d'antimilitaire, en mettant en avant que le chrétien doit combattre pacifiquement, sans violence. Il croise beaucoup, dans sa défense des chrétiens, de références bibliques qui vont toutes dans le sens d'un pacifisme spirituel. Il faut pour s'en rendre compte prendre la peine de lire Contre Celse. Constamment, il oppose l'amour charnel, par ailleurs considéré comme résultant de la chute de l'Homme, qui détourne de la véritable destinée prévue par Dieu et l'amour spirituel, suivant lequel, pour reprendre les termes repris d'ORIGÈNE (Sur l'Exode) de notre auteur qui nous inspire cette présentation, "l'homme intérieur, arrivé spirituellement à l'âge d'homme, sème dans l'esprit, et est mû par le désir des choses célestes, et que, le juste doit célébrer une fête perpétuelle".  

Nul ne sait aujourd'hui dans quel direction les écrits perdus du théologien nous amenait, dans une dérive continuelle du message évangélique au service d'un Empire où de plus en plus de chrétiens sont présents dans l'armée, ou dans une mise en garde plus forte contre les tentations de "l'amour charnel"... L'orientation prise par la majeure partie du mouvement monastique, qui avait peut-être gardé plus de traces que nous de l'oeuvre d'ORIGÈNE, semble bien indiquer la combinaison forte entre un ascétisme plus ou moins important de la vie quotidienne (une sexualité très limitée entre autres...) et une répugnance face aux horreurs de la guerre, elles-mêmes grandement à l'origine dudit mouvement, préoccupé de se centrer sur la contemplation et la sauvegarde de l'héritage écrit face aux destructions massives des lieux de culture. Peut-on parler pour autant de pacifisme religieux induit par cette préoccupation du combat spirituel contre les tentations de la chair? Quand on entre dans l'histoire des différents masochisme, on ne peut qu'être frappé par des aspects de sanctuarisation incluant cette morale. L'oeuvre d'ORIGÈNE peut, dans ce sens, avoir été une source d'inspiration particulièrement féconde...

 

Serge Bonnefoi, La paix dans la Didachè, http://serge-bs.overblog.com. Frank BOURGEOIS, La théorie de la guerre juste, un héritage chrétien?, Etudes théologiques et religieuses, tome 81, 4/2006. Amaury LEVILLAYER, Guerre "juste" et défense de la patrie dans l'Antiquité tardive; Revue de l'histoire des religions, n°3/2010.

 

PAXUS

 

 

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