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25 avril 2012 3 25 /04 /avril /2012 07:15

         Les préoccupations des personnalités et des mouvements féministes envers la guerre et la paix fluctuent suivant les périodes... de guerre et de paix. Et même dans ces périodes-là, leurs orientations ne sont pas majoritairement pacifistes. Victimes, combattantes ou suiveuses dans l'histoire (Marion TRÉVISI et Philippe NIVET) , les femmes voient changer leur condition depuis leur participation massive dans l'industrie de guerre des deux guerres mondiales, sans que ce fait soit cependant le moteur principal du changement de perception des rôles féminins et masculins (les progrès dans le domaine de la santé, qui influe sur les conditions de la maternité y sont pour beaucoup plus...)... Sur 1 000 mouvements féministes qui existent dans le monde à la fin des années 1970, trois seulement mettent la paix dans leur programme (Odette THIBAULT). Il existe une certaine sensibilisation des mouvements féministes à l'idée de paix, forte dans les années 1980 en Europe et aux Etats-Unis, lors de la crise des euromissiles, affaiblie depuis la disparition de l'URSS, même si cela est plus relayé dans les instances internationales. 

 

      L'évolution la plus marquante, bien plus qu'une montée du pacifisme dans le féminisme, toutefois réelle, réside dans la féminisation croissante des armées, notamment en Occident. Cette féminisation pose d'ailleurs la question de savoir quelles sont les valeurs portées par le féminisme, qui le distingue réellement des habitudes de pensée et d'action du pouvoir mâle ou patriarcal qu'il conteste quant à l'organisation sociale. S'il s'agit de reproduire les mêmes schémas conflictuels que la société développe lorsque les hommes sont au pouvoir, nous pouvons nous demander quel est l'intérêt du remplacement d'un genre par un autre dans la conduite des affaires du monde, que ce soit au quotidien ou dans les sphères internationales. C'est en tout cas l'une des réflexions clés du mouvement pacifisme dans le féminisme : il ne s'agit pas pour une grande partie de ce dernier de remplacer simplement un sexe par un autre, mais réellement d'engager une évolution, soit lente, réformiste, soit plus rapide, révolutionnaire, vers un autre type de société, d'autres relations entre les personnes. L'éradication de la guerre constitue pour ces féministes pacifistes une idée fortement liée à la libération des femmes. Pacifisme et féminisme sont un même engagement, dans une même logique. Ces féministes pacifistes estiment que les féministes, en général, "n'ont pas bien vu la guerre comme une des formes du pouvoir mâle et de la violence patriarcale" (Odette THIBAULT). "Certes la domination homme/femme, écrit la vice-présidente de RIFG (Résistance internationale des Femmes à la Guerre), est la plus ancienne, la plus universelle et la plus durable. Je pense même qu'elle a servi de "matrice" à toutes les autres. Mais la guerre est la pire de toutes les exploitations que les femmes ont subies. Il est temps que les féministes intègrent la paix dans leurs objectifs." "Féminisme et pacifisme sont liés, même si cela n'est pas d'emblée évident ; à mon avis, on ne peut pas être féministe sans être pacifiste car si le féminisme consiste à revendiquer les droits des femmes, le droit à la paix est un droit fondamental. Inversement, on ne peut pas être pacifiste sans être féministe (qu'on en ait conscience ou non) parce que la lutte pour la paix est une lutte contre le pouvoir masculin." "Féminisme et pacifisme font partie de la même lutte de libération."

 

      Daniel ARMOGATHE ordonne les faits pacifistes de féministes (centrés surtout sur la France) selon deux axes croisés : "un axe horizontal ou chronologique rendant compte des "pulsations" de l'activité pacifiste, un axe vertical conduirait du geste individuel ou anonyme à la prise de position publique ou collective".

       Sans remonter très loin dans le temps, il indique les temps forts de ce pacifisme, que nous retrouvons dans d'autres écrits : 

- 1878, le Congrès de la Paix de Paris où siègent pour la première fois des lutteuses féministes chevronnées : Hubertine AUCLERT, Léonie ROUZADE et Eugénie NIBOYET ;

- 1897, la fondation de la Ligue de la paix et du désarmement par les femmes, créée par Sylvie Camille FLAMMARION ;

- 1907-1910, les deux conférence des femmes socialistes présidées par Clara ZETKIN, où siègent des Françaises et qui étudient les problèmes de la paix en rapport avec le droit de vote ;

- 1912-1913 : la lutte contre la loi Berry-Millerand (dite "loi des trois ans"), où l'on compte un bon nombre de femmes ;

- 8 mars 1914 où l'on fête la première fois en France la journée internationale des femmes ;

- Pendant la guerre elle-même, la notion de rythme prend une importance capitale. Le pacifisme démarre lentement dans une France abasourdie, après août 1914, il s'organise en 1915 et pendant la première moitié de 1916 et connaît une accélération soudaine pendant les deux dernières années. Le pacifisme n'est pas le même en 1914 et en 1918, non seulement parce que les sanctions encourues s'aggravent avec l'arrivée au pouvoir de Clémenceau (novembre 1917), mais encore au plan de l'investissement personnel ou collectif que cela suppose. Il faut être une femme considérablement avancée et décidée comme L SAUMONEAU pour se lancer dès août dans une action clandestine et hyper-minoritaire. Même remarque pour ce qui concerne Nelly ROUSSEL, qui rédige ses premiers articles pacifistes dès le mois de décembre, et pour Madeleine VERNET qui rédige au mois d'août un appel à la paix que les imprimeurs du journal Rénovation refuseront de publier. En réalité, beaucoup de militantes alors en vue ne peuvent qu'interroger leur hébétude, comme le fait Madeleine PELLETIER, dans son Journal de guerre inédit ou, impuissantes, remâcher comme SÉVERINE, une colère "à blanc" ().

Il complète ce tableau :

- octobre 1914, révocation de l'institutrice Julia BERTRAND pour "menées défaitistes" (qui déclenchera une forte campagne de soutien) ;

- janvier 1915, diffusion par L SAUMONNEAU de l'appel de Clara ZETKIN, "Aux femmes socialistes. Pour la Paix ;

- mars 1915, Conférence des femmes socialistes à Berne, d'où la même L SAUMONNEAU rapporte un manifeste : "Le monde crache le sang!" dont la diffusion lui vaudra de connaître la prison ;

- avril 1915, le Congrès international des femmes de La Haye (1136 femmes de 12 pays), moment "honteux" pour le féminisme français, puisque les principaux groupes décident de ne pas envoyer de déléguées à cause de la présence des femmes allemandes. Un petit groupe de dissidentes y envoyèrent toutefois une motion, non lue sur place, et dont Romain ROLLAND a sauvé le texte. Ce congrès vit aussi la fondation de la Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté, dont la branche française comptera pendant la guerre une centaine de membres et sera animée par Gabrielle DUCHÊNE ;

- septembre 1915, la Conférence de Zimmerwald , en Suisse, qui marque la rupture d'une droite pacifiste réformiste et d'une gauche révolutionnaire ;

- janvier 1916, la création  du Comité pour la reprise des relations internationales, pépinière de pacifistes féministes, en particulier d'institutrices ;

- à partir d'avril 1917, il faudrait étudier de près les retombées de la Révolution russe, beaucoup de pacifistes, hommes et femmes expriment une sorte de pacifisme (SÉVERINE) qui attend de l'Est la lumière de la paix ;

- les deux dernières années, 1917-1918, pourraient être consacrées à l'examen des affaire judiciaires, celle des époux MAYOUX et, bien sûr le retentisant procès d'Hélène BRION, espèce d'affaire Dreyfus des femmes (Madeleine VERNET).

    Sur l'axe vertical, Daniel ARMOGATHE place un pacifisme individualiste, lié à une souffrance personnelle, qui touche par exemple Marianne RAUZE ou un pacifisme éthique catégorique de femmes qui sont pacifistes parce que féministes (Nelly ROUSSEL, Marcelle CAPY), assez indépendant des mouvements syndicaux et politiques. D'autres au contraire, sont plus proches des mouvements ou des organisations, comme M VERNET, Séverine (pour les libertaires), H BRION, Marianne RAUZE, M PELLETIER, Elisabeth RENAUD, L SOUMONNEAU (socialistes). Cet axe devrait comporter également sur les actes anonymes que signalent des archives départementales : distribution de tracts aux conscrits, blocage de trains, cris séditieux... Sous oublier le rôle obscur dont on ne connaîtra jamais la portée qu'ont pu jouer certaines femmes proches du pouvoir (Mlle de SAINT-PRIX ou la belle-fille de Clemenceau, par exemple). 

    Amorcé pendant la grande guerre, le pacifisme prend d'autres formes, antimilitarisme, objection de conscience, non-violence, et surtout antifascisme. On constate une approfondissement de la réflexion pacifiste et son extension à des thèmes sociaux-culturels : mise en garde contre les jouets guerriers et les costumes militaires, réprobation de la chasse... 

    Ce survol effectué en 1984 indique l'aspect ultra-minoritaire du féminisme pacifiste en même temps qu'une maigre historiographie. Il ya sans doute à écrite un livre sur l'action et la pensée de ce féminisme-là, et nombre de mouvements - féministes ou simplement d'historiennes - commencent seulement à exploiter un matériel riche qui gît encore dans les archives, en France comme ailleurs.

 

       Le féminisme pacifiste ou pacifisme féministe revêt des formes différentes suivant les pays, en République Fédérale d'Allemagne (forte présence de la thématique pacifique, notamment chez Die Grünen), en Belgique (Parti Féministe Unifié de 1972), en Espagne (Partido feminista de Espana), en Grande Bretagne (Women's Peace Alliance) ou en Italie (où le rôle du Parti Communiste Italien sera toujours important).

Aux Etats-Unis, les féministes américaines n'ont jamais été séparé du mouvement de la paix, et cela depuis longtemps. En 1848, tout au début de la lutte pour l'émancipation de la femme, la première convocation qui réunit 300 femmes à Seneca Falls (New York) pour discuter des droits des femmes et pour rédiger une Déclaration de Sentiments et de Résolutions, fut inspirée par le mouvement abolitionniste peu avant la Guerre Civile. Les deux femmes responsables de ce premier document, Lucrétia MOTT et Elisabeth Cady STANTON, étaient elles-mêmes abolitionnistes et féministes, l'une d'elles étant de la secte Quaker, qui pratiquait l'égalité entre les sexes et dont l'anti-militarisme est bien connu. Pour elles, le lien étroit entre anti-esclavagisme, pacifisme et féminisme allait de soi. A Washington DC, 3000 femmes se réunirent pour fonder en 1915 le Parti des Femmes pour la Paix à la suite d'un défilé de femmes pour la paix (Women's Peace Parade) lié à la lutte pour le droit de vote, car les Suffragettes pensaient logiquement que le vote serait le moyen le plus efficace d'arrêter la guerre. Marthe Lemaire COTTAM , après ce rappel historique, énonces trois principes qui gouvernent l'anti-militarisme des féministes américaines : 

- Celui de la non-violence : les moyens utilisés doivent être appropriés aux buts voulus. C'est ici même que nous forgeons la société à venir. Si nous voulons une fin à la violence, nous devons vivre en sorte de que la violence disparaisse comme moyen de résoudre les conflits, que ce soit au niveau des individus ou des nations ;

- Celui du respect du réseau de relations qui relie la vie privée à la vie publique. Si notre vie est une trame de rapports inextricables entrelacés, il faut, pour créer un tout harmonieux, tenir compte et respecter ces liens multiples qui nous relient entre nous et avec la nature et l'univers ;

- Celui du respect du processus féministe. C'est le seul procédé vraiment démocratique pour arriver à ce qu'on appelle le "consensus" qui permet d'aboutir à des décisions justes, tout en respectant chaque individu et les droits de la minorité, ne fût-ce qu'une minorité d'une personne. Ce procédé absolument égalitaire rejette la notion du chef, cette fonction étant prise pour chacun ou par chacune à tour de rôle. C'est une méthode unificatrice qui dépend pour sa réussite de la responsabilité, de la discipline de soi, de la coopération et de la volonté de lutte de chaque individu, qui joue un rôle décisif dans le groupe. Les femmes en particulier ont le devoir d'exprimer leurs opinions et de participer également aux discussions, menant à des actes entrepris collectivement et en tout connaissance de cause. 

Ces féministes pacifistes agissent dans une société qu'elles jugent engourdie et apathique, une partie infime des femmes se mobilisant pour les grandes causes de la paix. Par ailleurs, le monde féministe des années 2000-2010 semble bien plus attentive à d'autres problématiques que celle de la pais ou de la guerre.

Là comme ailleurs, le féminisme-pacifisme réside surtout dans la pensée l'action d'individus ou de très petits mouvements. 

 

      En France, trois mouvements, pendant la vague de manifestations contre la course aux armements dans les années 1980, constituaient l'essentiel de la présence de ce féminisme, Résistance Internationale des Femmes à la Guerre (RIFG), Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté (LIFLP) et Femmes pour la Paix.

   Née en 1980, RIFG dénonce la préparation psychologique à la guerre, qui se développait alors dans le monde entier, "à l'Est comme à l'Ouest,tendant à nous faire croire que la guerre est une fatalité contre laquelle on ne peut rien". Elle veut créer une Education à la Paix, à tous les niveaux de l'enseignement et dans la formation des maitres. Elle veut interpeller les gouvernements "afin d'obtenir le désarmement et immédiatement un gel des fabrications d'armes atomiques et un arrêt des essais dans le Pacifique." Elle soutien les hommes qui refusent l'armée. "une démarche, une lettre, un cri, aussi menus soient-ils, doivent se faire entendre. Et nous prenons des contacts avec des femmes de tous les pays, afin de créer une action collective mondiale". Elle est persuadée "qu'une initiative de femmes, d'une grande ampleur aura la force d'arrêter le processus d'armement et ses conséquences." (Danielle LE BRICQUIR).

    La LIFLP, créée en 1915, indique dans ses statuts à cette époque, "la résolution des conflits par des moyens non-violents", et a pour première présidente Gabrielle DUCHÊNE et comme première représentante à l'UNESCO Andrée JOUVE. Des déléguées d'une trentaine de pays coordonnent ses activités à l'échelon international. la section française équilibre ses activités d'une part selon les directives d'un comité exécutif, d'autre part selon le contexte français. Son travail consiste, en prises de position, que ce soit sur le Traité de Versailles en 1920, la torture au VietNam ou en Algérie, sur le péril nucléaire, la course aux armements.... (Claude RICHARD-MOLLARD).

    Fondée en 1977 par Aline BOCCARDO, Femmes pour la paix, veut surtout mettre les femmes en lien entre elles pour combattre la course aux armements. Un des moyens privilégiés par ce mouvement est l'action concrète, notamment le jeûne. Des femmes de plusieurs pays par exemple ont accompagné par le jeûne les négociations de Genève pour la révision du Traité de Non-Prolifération. Lors de l'ouverture du Synode des Ev^ques sur la Famille à Rome, des Femmes pour la Paix se sont enchaînées devant la Pièta de Michel-Ange, à l'intérieur de la Basilique Saint-Pierre. Elles demandaient à l'Eglise de déclarer l'assassinat programmé des familles du monde incompatibles avec le Christianisme, d'utiliser les mêmes moyens pour protéger la vie existante que la vie à naître et d'instaurer immédiatement un jour de prières et de jeûnes publics, Pape et Evêques en tête. Elle prône des actions non-violentes pour "secouer les consciences endormies". (Solange FERNEX).

 

     Le pacifisme féministe est toujours présent, sous de multiples formes.. Des initiatives de femmes à des échelons divers font vivre l'aspiration à un monde de paix.

Ainsi la Fédération des Femmes pour la Paix Mondiale (FFPM), fondée en 1992 à Séoul par Mme Hak Ja Han MOON, pour "réunir les femmes de toutes traditions ethniques, religieuses et culturelles qui désirent contribuer à la paix dans le monde, et ceci dans un esprit d'amour pour autrui", présente dans 160 pays, voit son statut consultatif auprès du Conseil économique et social de l'ONU (ECOSOC) une troisième fois en 2010 (www.femmespourlapaix.org)... Ainsi, un Manifeste des femmes est lancé à l'issue de l'Assemblée européenne, le 12 novembre 2003 (Forum Social Européen), qui veut oeuvrer pour une Europe des libertés, de l'égalité hommes/femmes, une Europe des droits sociaux et économiques pour toutes et tous, et une Europe solidaire, pacifiste et démilitarisé (Féministes, Féminismes, Syllepse, Espaces Marx, 2004). La juxtaposition de ces deux événements récents indique combien est variée la composition du féminisme-pacifisme...

Mais il ne faut pas s'arrêter à ce constat. De même que le pacifisme en général est sujet à toutes les manipulations idéologiques possibles, hier comme aujourd'hui, de même le féminisme pacifique se prête à des détournements. Si aujourd'hui, on peut se poser la question de la véracité des engagements de la secte Moon dans le féminisme (question des valeurs familiales...), hier se posait la question de la part du véritable engagement pacifique et de l'enrégimentement de militants au profit de la politique stratégique d'ensemble d'un des deux blocs qui dominaient le monde jusqu'à la chute de l'Union Soviétique. L'union des Femmes Françaises, rebaptisée Femmes solidaires en 1998, se présentait toujours comme un mouvement pour la défense et le développement des droits des femmes et pour la parité et la solidarité internationale. Issue des comités féminins de Résistance, l'UFF, créée en décembre 1944 s'est vite révélée liée au Parti Communiste Français, sous la houlette de Jannette VERMEERSCH. Mouvement de masse pendant la guerre froide, l'UFF se retrouve notamment impliquée dans des actes de découragement à l'encontre des soldats français lors de la guerre d'Indochine. L'orientation des activités vers des intérêts stratégiques, parfois camouflés, n'enlève rien aux intentions, aux motivations et aux actions de militantes contre la guerre ou pour le désarmement. Pendant la guerre d'Algérie, nombre de militant(e)s communistes ont combattu aux côtés de pacifistes non-communistes. Les figures d'Eugénie COTTON, d'Yvonne DUMONT et de Marie-Claude VAILLANT-COUTURIER, présidentes-fondatrices, d'Odette ROUX et d'Irène JOLIOT-CURIE, pour les plus connues pour leur engagement à l'UFF demeurent des exemples de pensée et d'action féministe-pacifiste. Actuellement, Femmes solidaires, qui revendique 30 000 membres dans 188 pays, avec toujours les valeurs de laïcité, de mixité, d'égalité pour les droits des femmes, de paix et de liberté, diffuse le mensuel Clara-Magazine (Clara-Magazine.fr). Elle bénéficie d'un statut consultatif spécial auprès de l'ONU.


     Le vide laissé par l'effondrement de toute une organisation communiste (au sens officiel) dans le domaine du pacifisme, laisse la place à d'autres organisations, notamment issues de mouvements religieux. Par ailleurs, des organisations issues des pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique Latine, sont représentées dans diverses instances internationales.

Le discours féministe et pacifiste est sensiblement le même, avec des priorités variées (qui est parfois du simple soutien à des femmes opprimées à cause de guerres), même si l'accent est beaucoup mis sur l'Education à la paix.

 

Danielle LE BRICQUIR et Odette THIBAULT, Féminisme et pacifisme : même combat (Il s'agit des Actes du Congrès-Colloque international sur le thème "féminisme et pacifisme" de Paris, le 24 novembre 1984), Les Lettres Libres, 1985 ; Sous la direction de Marion TRÉVISI et de Philippe NIVET, Les femmes et la guerre de l'Antiquité à 1918, Economica/Institut de Stratégie Comparée, 2010.

 

PAXUS

 

 

 

 

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7 février 2012 2 07 /02 /février /2012 10:43

        Le soufisme, mouvement authentiquement musulman, malgré des influences diverses, s'appuie sur une tendance coranique de piété écartée par l'Islam officiel et tend à développer des valeurs spirituelles qui le distingue d'une intransigeance que l'on retrouve autant dans le chiisme que dans le sunnisme. Sa tolérance extérieure vis-a-vis des autres religions et philosophies n'a d'égale qu'une certaine sévérité morale appliquée à soi-même, qui fait de sa pratique un ascétisme.

C'est d'ailleurs en tant qu'ascètes que ses prédicateurs et ses fidèles apparaissent. La mystique musulmane pour eux se présente comme une suite d'expériences personnelles (décrites le plus souvent sous forme poétique) soutenues par des recherches théologiques originales. A côté de notions coraniques enrichies figurent des idées d'origine hellénistiques. C'est avant tout la "science des coeurs" qui permet à l'âme, par la mortification du désir, de se dépouiller de toute attache sensible et de se transformer en "esprit". L'esprit brûlant d'amour n'est plus occupé que de concevoir l'unicité divine ; il est prêt à "s'esseuler devant l'Unique". Au terme de l'extase disparaît la personnalité du mystique, transfigurée par Dieu en qui elle "subsiste". L'état mystique, une fois atteint, procure la "connaissance", intuitive, distincte du savoir commun et supérieur à lui. Cette possession intime de la réalité place le soufi au-dessus du Prophète, simple instrument de la révélation. D'une certaine manière, le soufi adhère à l'humilité qont MAHOMET fait part dans de nombreux versets, refusant donc une certaine vénération commune à l'Islam. Doué de "l'inspiration privée", il se trouve en état de sainteté, notion qui se développe progressivement dans l'Islam : d'abord réservée aux élus et aux martyrs de la "guerre sainte", elle s'étend à tous ceux qui mènent cette "guerre" intérieure contre les passions.

       Dès le VIIIème siècle, on oppose au "sceau des Prophètes, Mohammad, le "sceau des Saints, incarné par Jésus, dont la figure apparaît plusieurs fois dans le Coran et qui devient ainsi le modèle du soufi. Cherchant et trouvant Dieu au-dedans de lui-même, le soufi rejette au second plan les rites canoniques, ne leur accordant plus qu'une valeur relative et temporaire et plaçant l'intention au dessus de l'acte. La Loi, sans être détruite, est dépassée. Par ces positions, la mystique heurte depuis le début l'enseignement traditionnel ; aussi ses adeptes sont-ils très tôt inquiétés comme coupables de zandaqa (manichéisme, puis hérésie, impiété). Les griefs qui leur sont adressés portent soit sur la conception de l'"amour réciproque (NOURÎ), soit sur la prétention à l'inspiration privée (IBN KARRÂM), soit d'une façon plus générale sur la doctrine de l'union avec Dieu (AL-HALLÂJ). L'état mystique paarait en effet aux théologiens comme une "incarnation", vigoureusement condamnée de tout temps par l'Islam. Les prédications de HALLÂJ par exemple, par ailleurs, et c'est sans doute l'essentiel, tendent à saper les fondements de la Loi, par conséquent de tout l'ordre religieux et social dont bénéficient au premier chef toute l'élite politico-religieuse. Face à cette opposition de tout l'Islam officiel, la grande préoccupation des adeptes du soufisme est de rester en règle extérieurement avec l'autorité juridique, tout en poursuivant la recherche de l'extase. Il en résulte une tendance forte à l'ésotérisme, érigé en doctrine et en obligation absolue, et la constitution à partir du XIIème siècle d'associations iniatiques perpétuelles, des confréries, dont chacun possède sa propre "voie". La dispersion, la raréfaction des communications entre confréries provoquent leur évolution divergente. Les trois éléments essentiels du soufisme, ascétisme, expression poétique, effort philosophique, se dissocient pour évoluer séparément. Tandis que les membres des confréries recherchent l'extase comme une fin en soi, les poètes se laissent séduire par un Dieu de beauté dont la contemplation les remplit d'ivresse et les philosophes poursuivent un Dieu Idée pure, abstrait et impersonnel. Au XIIIème siècle, l'influence platonicienne aidant, le soufisme philosophique se mue en une théosophie franchement hétérodoxe, le monisme existentialisme de l'Andalou IBN AL-'ARABI (mort en 1240). Connu comme le grande maître de l'exégèse soufie, ce dernier cherche à approfondir le sens du texte du Coran, au-delà de la simple lettre, tout en restant attentif aux différents sens développés par les mots. Quel que soit son évolution, le soufisme se caractérise par un adogmatisme qui le sépare radicalement de l'Islam officiel. Certains lettrés, comme AL-GHAZÂLÎ, tentent d'y "remédier", élaborant une "orthodoxie mystique". le soufisme de ce dernier, surtout pratique, met l'accent sur la recherche de la perfection morale. De manière générale, l'apport du soufisme à l'Islam (qui en définitive, le respecte sous sa forme modérée... extérieure) est de revivifier la morale : c'est lui qui insiste sur la vertu de confiance en Dieu, qui incite à faire passer, avant l'accomplissement des rites, avant même l'"intention" souvent purement formelle, les dispositions du coeur, sans lesquelles aucun acte religieux ne vaut ; il prêche l'effort personnel, base indispensable des vertus sociales du musulman (à l'inversion d'une certaine dévotion à des chefs qui pensent pour lui), ainsi que la pratique de la bienfaisance menées jusqu'au désintéressement héroïque. Le soufisme, en dépit de la diversité de ses écoles et malgré les excès et déviations auxquelles il donne lieu, réussit à fournir aux fidèles musulmans un aliment que l'Islam officiel ne peut leur accorder et en ce sens, il est devenu une "religion populaire" (Dominique SOURDEL, qui s'appuie beaucoup sur NICHOLSON).

 

        Constatant que les spécialistes des théories politiques se réclamant de l'Islam évoquent peu le soufisme, Mohamed-Chérif FERJANI estime que ce courant possède une importance certaine dans la dynamique des conflits. "Le refus de l'idée d'un salut collectif, l'incitation à se détourner du monde, des luttes pour le pouvoir, pour se consacrer à la recherche de la vérité en soi-même afin de trouver son propre salut, sont aussi rassurants qu'inquiétants aux yeux de ceux qui sont engagés dans la compétition pour la direction des affaires de la communauté : 

- rassurants, parce qu'une telle option ne menace pas les gouvernants et ne concurrence aucune stratégie de domination sur le corps social" neutralisant ainsi une portion de la population ;

- "inquiétants, parce que cette attitude risque de détourner les gens du minimum d'engagement nécessaire pour défendre le pouvoir ou pour le renverser ; elle peut mettre en échec les stratégies de domination fondées sur l'idée de salut collectif", privant des leaders d'une masse combattante nécessaire ;

 "Ce double aspect du mysticisme explique l'attitude mitigée, hésitante et versatile des gouvernants et de tous ceux qui se croient responsables du salut collectif (...) (en dépit de toutes les argumentations exégétiques). Ils le tolèrent jusqu'à un certain point : tant qu'il ne représente par un obstacle à leur stratégie de domination. Cela explique l'attitude bienveillante dont a bénéficié le mysticisme durant les trois premiers siècles de l'Islam. Mais dès qu'il a commencé à devenir influent, au point de faire perdre aux parties en conflit pour le pouvoir des partisans potentiels dont ils avaient besoin, il est devenu une cible de ceux qui ne tolèrent aucune neutralité. (...) Dans les périodes de conflits où chaque partie a besoin de la moindre voix, (...) le soufisme se trouve exposé à la condamnation de tous, aux discours de haine et de persécution (...) Cependant, le caractère à la fois populaire et pacifique de cette forme de religiosité fut à l'origine d'une attitude le plus souvent complaisante de la part des autorités politiques : entre l'Islam militant, prôné par ceux qui lui disputent le monopole de la religion comme norme sociale et politique, et le taçawwuf (le soufisme) qui détourne les gens des préoccupations terrestres pour sublimer leur misère dans la recherche mystique de la Vérité, le pouvoir (...)  a toujours préféré comme un moindre mal, la seconde option. C'est pour cela que, en dehors des périodes où les théologiens ont eu une trop grande influence sur les politiques et des conjonctures où le pouvoir s'est senti investi de la mission prométhéenne de détruire les structures sociales pour tout reconstruire à partir de lui, le taçawwuf a bénéficié, sinon de la bienveillance, du moins d'une attitude indulgente et tolérance. 

Le passage des cercles informels de dikr (scansion rythmée et répétitive de brèves oraisons religieuses qui se prêtent à ce genre d'exercice) des premiers soufis aux confréries institutionnalisées, à partir du XIème siècle, a joué un rôle dans l'évolution de cette forme de religiosité comme dans l'attitude des pouvoirs à son égard. Ce passage a été favorisé par le besoin, pour le commun des croyants, d'une présence concrète du sacré. Les religions monothéistes (...) ont essayé de combattre en tant que paganisme, idôlatrie et associationnisme la vénération et la sacralisation de tout ce qui n'était pas Dieu. Cependant, les gens du peuples n'ont pas toujours la capacité d'abstraction nécessaire et suffisante pour s'en remettre à un dieu sans présence concrète. Ils éprouvent le besoin d'une proximité matérielle du sacré. C'est pourquoi les cultes animistes et polythéistes, voués à des forces naturelles et à des représentations du sacré, ont été remplacés par le culte des saints, qui sont à l'origine des gens pieux jouissant d'un charisme auprès de la population en raison de leur savoir, de leur conduite exemplaire, ou d'actions perçues comme miraculeuses dans des situations où le miracle permet de supporter une existence invivable. Les religions monothéistes ont dû se résoudre à composer avec ce besoin du commun des croyants en acceptant le culte des saints, qui beaucoup de théologiens considèrent comme une forme d'associationnisme. Dans les sociétés musulmanes, ce sont les soufis qui, en raison de leur piété, de leur mépris à l'égard des biens matériels et des querelles pour le pouvoir, et des actions miraculeuses que l'imagerie populaire leur attribue, sont les premiers à jouer ce rôle." C'est ainsi d'ailleurs qu'une grande partie de la sociologie religieuse explique la vénération que leur voue le peuple. Cette vénération "a été à l'avènement des confréries fondées sur la base de la fidélité à la voie du maître vénéré." La tentation est grande chez certains de ces maitres de transformer cette vénération en force de pouvoir sur les adeptes, voire de détourner celle-ci dans des voies bien différentes que la recherche du salut personnel. 

"Certaines confréries, précise toujours le professeur à l'Université Lyon 2, sont devenues de véritables "multinationales" ayant des adeptes dans plusieurs pays (Qâdiriyya, fondée par Abd AL-QÂDIR AL JÎLÂNÎ, théologien handalite avant de devenir le "saint patron" de Bagdad, shâdhuliyya, mawlâwiyya, mourides... )." Cette extension a engendré une véritable hiérarchie, parfois rigide, faite d'obéissance absolue, du sommet jusqu'à la base, et parfois les dirigeants des confréries mènent "un train de vie bien éloigné de celui des ascètes soufis" (A HAMMOUDI, Master and Disciple, The Cultural Foundations of Maroccan Authoritarism, The University of Chicago Press, 1997). "le pouvoir charismatique acquis à travers les confréries sur les milieux populaires peut être transformé en capital politique, soit pour prendre le pouvoir, soit pour l'utiliser comme moyen d'obtenir des privilèges. Il est important de rappeler à cet égard que certaines confréries ont été à l'origine de dynasties monarchiques (confrérie militaire des murâbitûm, Almoravides ; confrérie desd Sénoussis , sanûsiyya, en Libye ; confrérie d'origine chérifienne, dynastie qui règne depuis le XVIème siècle au Maroc)." Dans nombre de pays (comme au Sénégal et dans plusieurs pays africain également), le poids des confréries est tel qu'un candidat au pouvoir national doit passer par leur sympathie. "En l'absence d'une vie politique fondée sur la citoyenneté et de solidarités permettant aux individus qui le désirent de s'arracher à leurs "appartenances", les partis politiques comme les syndicats se trouvent complètement phagocytés par les confréries et les structures de solidarité - et de domination - traditionnelles. Les confréries sont ainsi devenues de véritables forces politiques avec lesquelles le pouvoir doit composer pour bénéficier, sinon de leur soutien, du moins de leur neutralité bienveillante. beaucoup de confréries ont ainsi une longue tradition de relations compromettantes avec les pouvoirs en place, quelles que soient leur nature, leur origine et les politique : le caractère apolitique de la solidarité confraternelle fut et reste un excellent prétexte pour la recherche de relations de "bienveillance" avec les autorités. Cette attitude a toujours exposé les confréries à la colère des mouvements contestataires. Lorsque ceux-ci accèdent au pouvoir, ils commencent toujours par leur faire payer leurs compromissions avec le pouvoir déchu, avant de se mettre à les courtiser pour acquérir à leur tour leur sympathie et leur neutralité."

 

     Eric GEOFFROY, après avoir mis en garde contre quelques préjugés envers le soufisme, l'assimilant parfois à un quiétisme et une recherche égoïste du salut individuel ou encore à une religion populaire née en réaction au légalisme de l'islam orthodoxe, préjugés qui occultent ou empêchent de comprendre que le soufisme, avec d'autres courants, ont toujours fait l'Islam et font encore l'Islam. Notamment à cause du système des confréries, le soufisme s'est dessécher et s'est vu détourné des voies proposées jusqu'au XIème siècle par de nombreux "savants" musulmans. "Depuis la fin du XIXème siècle, écrit-il, le soufisme a été bousculé par la pensée réformiste puis par des rapides mutations sociales qu'a connues le monde musulman. Il en ressort aujourd'hui épuré, et les fidèles s'y engagent désormais par conviction, non par tradition. L'élite des oulémas y reste souvent attachée. Il est donc erroné de présenter le soufisme comme un espace de liberté qui ferait contrepoids à la sécheresse de la religion islamique. Dans la doctrine comme dans l'histoire, soufisme et Islam ne se sont opposés que lorsqu'ils se sont mal compris, ou en cas de conflit d'autorité, lorsqu'on critiquait l'autre pour garder ses ouailles sous sa coupe." 

Après un long historique du soufisme, l'islamologue et spécialiste du soufisme, signale que les jugements en terre d'Islam sur le soufisme qui s'étendent à l'ensemble de l'évolution de l'Islam, jugements pessimistes rappelant toujours à la nécessité de revenir aux sources de l'Islam, ne doivent pas cacher une évolution récente. Si l'apparition des "voies initiatiques" aux XIIème et XIIIème siècles ont eu des effets négatifs, notamment avec l'apparition de confréries qui pouvaient devenir de redoutables instruments de pouvoir, avec les bouleversements récents s'ouvre une période relativement critique par rapport à sa propre histoire, de l'élan même des fidèles. "Les attaques virulentes dont le soufisme fut l'objet de la part des salafis comme des "modernistes" avaient en apparence, fait tomber le soufisme en disgrâce, et jusque dans les années 1970, des orientalistes prophétisaient sa mort. Un renouveau s'est nettement dessiné dans les années 1980 et 1990, à la suite de l'échec des diverses idéologies qu'a connu le monde arabo-musulman au XXème siècle (nationalisme, marxisme, islamisme), et du désenchantement de ceux qui suivaient le modèle occidental. Malgré la phase critique qu'il a traversée, le soufisme a maintenu son ancrage dans la culture islamique. En 1989, Sa'îd HAWAÂ pouvait déclarer que, au cours des siècles, 90% des musulmans avaient eu d'une manière ou d'une autre, un lien avec le soufisme (L'éducation spirituelle que nous proposons, Beyrouth, 1989). (...) Le soufisme connait actuellement un regain de vigueur en pays musulman, alors qu'il suscite un intérêts grandissant en Occident. En terre musulmane, la situation est assez contrastée. Dans la plupart des pays, les jeunes adhèrent en grand nombre aux confréries, alors qu'il y a encore vingt ans l'âge moyen des membres étaient assez avancé. Dans d'autres, le soufisme apparaît en repli relatif. D'évidence, les aspirations spirituelles passent à l'arrière-plan lorsque l'esprit est accaparé par les préoccupations matérielles et le souci de la subsistance, lorsque le contexte international et les médias favorisent l'émergence d'idéologies faciles à consommer, lorsque l'intégrisme sous quelque forme a miné le terrain." La forme confrérique en général décline (mais peut-être, pensons-nous, faudrait-il plus de précisions sur cette évolution...), tandis qu'un certain nombre de fidèles tentent la (re)découverte de la spiritualité de l'Islam, dans un environnement souvent plus large que celui des confréries, dans des sociétés perméables à bien plus d'influences (médiatiques notamment) qu'auparavant. Se développent de petits groupes, notamment dans des milieux sociaux et intellectuels plus aisés que ceux qu'atteignait auparavant davantage le soufisme, le faisant apparaître comme "populaire". "S'il y a eu un soufisme avant les confréries, il peut y avoir un après. L'avenir appartient-il aux "groupes restreints", au "soufisme anonyme" (M CHODKIEWICZ, Le soufisme au XXIème siècle, dans Les Voies d'Allah, Paris, 1996)". 

 

      Le soufisme rénové est particulièrement vif dans certains centres, notamment à l'Université al-Azhar du Caire ou encore à Damas, avec Ahmad KUFTÂRÛ (mort en 2004), partisan d'un soufisme coranique, engagé dans le social et servant la cause d'un Islam tolérant, à la recherche de la vérité. On retrouve des éléments de ce soufisme (il n'existe pas qu'un soufisme, nous rappelle encore Eric GEOFFROY) dans le site Soufisme.org.

 

Eric GEOFFROY, Le soufisme, Voie intérieure de l'Islam, Fayard, collection Sagesses, 2009 ; Dominique SOURDEL, L'Islam, PUF, collection Que-sais-je?, 1988 ; Mohamed-Chérif FERJANI, Le religion et le politique dans le champ islamique, Fayard, 2005

 

RELIGIUS

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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 07:43

              Le livre - épais et parfois touffu - du journaliste, polémiste, économiste, philosophe et sociologue Pierre-Joseph PROUDHON (1809-1865), publié en 1861, est un de ces ouvrages d'avant la première guerre franco-allemande (1870-1871), qu'il n'est plus possible d'écrire après les destructions des deux guerres mondiales.

Déjà à cette époque, rares sont les ouvrages qui donnent de la guerre une vision positive, même dans le cadre d'une philosophie de l'histoire. Ce livre est un succès, une surprise et surtout déjà un scandale, signe qu'en ce siècle, la philosophie des Lumières a définitivement fait passer dans l'opinion publique une idée négative de la guerre. Influencé par une (mauvaise) connaissance de l'idéalisme hégélien, opposé à la philosophie de Jean-Jacques ROUSSEAU et sans doute encore plus à celle d'Emmanuel KANT, ce livre aux chapitres très inégaux en qualité et en épaisseur se présente sous la forme thèse-antithèse-synthèse.

Son titre complet, la Guerre et la Paix, Recherches sur le principe et la constitution du droit des gens, indique l'ambition de l'ouvrage : "C'est une espèce d'étude historique sur la manière dont la civilisation, débutant par la guerre, tend à une pacification universelle. (...) Tout cela parce qu'il n'a jamais été publié un mot de saine philosophie sur la paix et la guerre, sur l'équilibre européen..." écrit-il lui-même. PROUDHON, qui se définit lui-même comme anarchiste,  entend démontrer que la guerre constitue l'aiguillon de la civilisation, elle-même ne pouvant évoluer que par l'évolution de la guerre elle-même. 

 

 

                    L'ouvrage se partage en cinq grandes parties : Phénoménologie de la guerre, De la nature de la guerre et du droit de la force, La guerre dans les formes, De la cause de la guerre et Transformation de la guerre.

Alexis PHILONENKO estime que "l'intuition philosophique de Proudhon semble avoir été aussi celle de PASCAL, qui pose les relations étroites entre la justice et la force (PASCAL, Oeuvres complètes, édition J .Chevalier, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1954, Pensées, n°285). Avant ces grands chapitres, il résume ainsi sa démarche dans une Préface : "J'ai entrepris de réhabiliter un droit honteusement méconnu par tous les juristes, sans lequel le droit des gens, ni le droit politique, ni le droit, n'ont de vraie et solide bases : ce droit est le droit de la force. J'ai soutenu, prouvé, que ce droit de la force, ou droit du plus fort, dont le nom est pris chaque jour comme une ironie de la justice, est un droit réel, aussi respectable, aussi sacré que tout autre droit, et que c'est sur le droit de la force, auquel la conscience humaine, en dépit des divagations de l'école, a cru dans tous les temps, que repose en définitive l'édifice social. Mais je n'ai pas dit pour cela que la force fit le droit, qu'elle fût tout le droit, ni qu'elle fût préférable en tout à l'intelligence. J'ai protesté, au contraire, contre de pareilles erreurs. - J'ai rendu hommage à l'esprit guerrier, calomnié par l'esprit industriel : mais je n'en ai pas moins reconnu que l'héroïsme doit désormais céder la place à l'industrie. - J'ai rétablit la guerre dans son antique prestige ; j'ai fait voir contre l'opinion des gens de loi qu'elle est essentiellement justicière, mais sans prétendre qu'il fallût transformer nos tribunaux en conseils de guerre : loin de là, j'ai montré que, selon toutes probabilités, nous marchons vers une époque de pacification indéfinie. - Voilà ce que j'ai dit, et que je croyais avoir rendu suffisamment intelligible pour un homme de métier. Il parait que je me suis trompé." 

 

Première partie

                Il commence sa première partie, Phénoménologie de la guerre, en bon polémiste, par cette formule : "Salut à la guerre! C'est par elle que l'homme à peine sorti de la boue qui lui sert de matrice, se pose dans sa majesté et dans sa vaillance ; c'est sur le corps d'un ennemi abattu qu'il fait son premier rêve de gloire et d'immortalité."

D'emblée, PROUDHON demande au lecteur d'écarter de son esprit les images lugubres de la guerre. C'est en conscience que le sens de la guerre doit être lu, loin de l'émotion. Il le fait en comparant la guerre à la religion, la guerre étant un fait divin : "J'appelle divin tout ce qui dans la nature procède immédiatement de la puissance créatrice, de l'homme dans la spontanéité de l'esprit ou de la conscience. J'appelle divin (...) tout ce qui, se produisant en dehors de la série, ou versant de terme initial à la série, n'admet de la part du philosophe ni question, ni doute". Ce divin ne peut dégénérer, mais l'auteur est bien obligé de convenir que la guerre n'a pas échappé à une certaine dégénérescence en ce qu'elle est humaine, et que seuls les hommes se font guerre. Mais pour l'instant, c'est qu'il faut voir, contrairement à une tradition qui voit l'opposition entre un juste et un coupable, c'est que la guerre est l'affrontement juste d'hommes justes. Il s'appuie là sur Joseph de MAISTRE et sa théorie de la guerre. Il s'élève contre l'assimilation de la guerre à un assassinat collectif.

Sa thèse est introduite sur les liens profonds entre théologie et guerre à laquelle la première doit ses mythes les plus brillants, en s'appuyant sur la Bible, surtout d'ailleurs de "l'Ancien Testament", car le christianisme embarrasse fort l'auteur dans sa démonstration. Aussi, et c'est souvent pratiqué dans le livre; au lieu de rechercher les argumentations nécessaires, il change de perspective : Ôtez l'idée de la guerre, la théologie devient impossible. Révélation religieuse, la guerre est aussi et peut-être plus encore révélation de la justice, et PROUHON prend la figure de NAPOLÉON à témoin, ce "Dieu de la guerre"...  Le fait que l'Empereur se serve des mythes de la Révolution française dans ses entreprises militaires semble l'avoir beaucoup influencé (N'oublions pas que l'atmosphère politique est alors toute imprégnée d'un retour à l'Empire, sous le personnage du neveu de Napoléon...) : ces entreprises font triompher la justice et les valeurs de la Révolution...

 L'auteur voit en la guerre la source de la justice dans la société et reviennent souvent dans le texte les trois termes, parfois interchangeables dans le tour de la forme de l'argumentation:  Dieu, la Force, Guerre. La guerre, par les idées de souveraineté, d'autorité, de gouvernement, de prince, de hiérarchie de classes.... introduit la notion du droit. Sans la guerre, point d'Idéal. La guerre sublime dans un idéal les trois passions de l'homme que sont l'ambition, l'instinct de domination et la cupidité.

Alors que dans cette partie, l'auteur cite peu, affirme beaucoup, l'auteur s'appuie sur des textes dans les trois derniers chapitres, soit pour dénoncer le faux pacifisme, soit pour montrer que les esprits les plus opposés s'accordent sur les thèses qu'il développe (méthode triviale...). Il fait preuve d'un esprit peu nuancé dans ses citations. C'est tout une chaîne de philosophes qu'il convoque, comme s'il faisait feu de tout bois, qui peut scandaliser un historien scrupuleux, laquelle chaîne étant menacée par une autre de philosophes "anti-guerres", il convient de les réfuter : "Concluons donc, avec les mystiques Ancillon, de Maistre, Portalis, avec le matérialiste Hobbes, mais au nom d'une raison supérieure à laquelle ni le mysticisme, ni le matérialisme ne sauraient atteindre, que la guerre, sous une forme ou sous une autre, est essentielle à notre humanité ; qu'elle en est une condition vitale, morale ; que, sauf les modifications qu'y introduit, quant à la matière et à la forme, le progrès des sciences et des moeurs, elle appartient autant à la civilisation qu'à la barbarie, et qu'à tous ces points de vue elle est la manifestation la plus grandiose de notre vie intellectuelle et sociale". La guerre discipline l'homme, elle l'élève, le conduit à être plus grand que nature. Malgré la mystification du peuple, la guerre et la paix sont des expressions corrélatives, des conditions alternatives de la vie des peuples. Alexis PHILONENKO indique que si l'auteur reconnaît le renversement des valeurs qui s'opère en la guerre et que soulignent aussi bien Machiavel, Tolstoï que Bouthoul, il n'en accuse pas moins les pacifistes de faire apparaître la guerre comme l'inversion des valeurs. Il les accuse en réalité de présenter simplement le visage de la guerre dégradée. La vraie guerre est révélation religieuse, révélation de la justice, révélation de l'Idéal. Mais la guerre comme renversement des valeurs est une guerre qui a déjà perdu toute valeur. Position subtile, mais essentielle dans l'esprit de l'auteur, car il existe une opposition entre la phénoménologie et la réalité. C'est en ce sens dans son esprit que le mouvement est dialectique. 

Dans le bref chapitre Problème de la guerre et de la paix? , il conclue cette phénoménologie de la guerre : "La guerre, nous n'en sourions douter, est avant tout un phénomène de notre vie morale. Elle a son rôle dans la psychologie de l'humanité, comme la religion, la justice, la poésie, l'art, l'industrie, la politique, la liberté ont le leur ; elle est une des formes de notre vertu. (...) Tout ce qui compose notre avoir intellectuel et moral, tout ce qui constitue notre civilisation et notre gloire, se crée tour à tour et se développe dans l'action fulgurante de la guerre et sous l'incubation obscure de la paix. la première peut dire à la seconde : "Je sème ; toi, ma soeur, tu arroses : Dieu donne à tout l'accroissement" (...) Pour moi il est manifeste que la guerre tient par des racines profondes, à peine encore entrevue, au sentiment religieux, juridique, esthétique et moral des peuples. On pourrait même dire qu'elle a sa formule abstraite dans la dialectique. La guerre, c'est notre histoire, notre vie, notre âme tout entière : c'est la législation, la politique, l'État, la patrie, la hiérarchie sociale, le droit des gens, la poésie, la théologie ; encore une fois, c'est tout."  

Si nous reproduisons ces phrases, c'est pour montrer combien l'ouvrage est empli de ces emphases et de ces répétitions, qui se veulent parfois lyriques, avec des accents prophétiques. L'entrainement visé par l'auteur de ce style d'écriture doit emporter la conviction du lecteur, doit suppléer sans doute à la faiblesse de l'argumentation.

 

Deuxième partie

   Dans la seconde partie de son livre, De la nature de la guerre et du droit de la force, l'écrivain présente une argumentation, tantôt convaincante, tantôt décevante, quelquefois désordonnée, de ce qu'il entend par sa thèse.

"Trois propositions fondamentales, expose t-il, régissent en matière de guerre et de droit international la pratique des nations :

- Il existe un droit de la guerre ;

- La guerre est un jugement ;

- Ce jugement est rendu au nom et en vertu de la force.

Vrai ou faux, voilà ce que croit, d'une façon plus ou moins explicite, le commun des mortels. (...) Or, une chose qui frappe d'abord à la lecture des écrivains qui ont traité de la guerre, Grotius et Vattel par exemple, c'est la contradiction radicale qui existe entre l'opinion de ces savants jurisconsultes et le sentiment unanime des peuples. Grotius d'abord et son traducteur Barbeyrac ; Wolf ensuite et Vatell, abréviateur de Wolf ; Pinheiro- Ferreira annoteur de Vattel ; Burlamaqui et son continuateur de Felice ; Kant et son école, Martens et son éditeur Vergé, de même que Pufendorf, Hobbes et la multitudes de juristes catholiques, philosophes, nient la réalité d'un droit de la guerre." 

Cette contradiction insupportable engendre une confusion que l'auteur veut dissiper. Il existe bien un droit de la force, mais qui ne constitue pas tout le droit, la guerre constitue bien un jugement, et si ces juristes se fourvoient, c'est parce qu'ils confondent la force avec la violence et l'abus. 

Alexis PHILONENKO estime que PROUDHON avance une "thèse particulièrement grave pour expliquer la genèse des conflits" qui déconcerte : "En principe, écrit l'écrivain anarchiste, toute guerre indique une révolution. Dans les temps primitifs, c'est l'acte par lequel deux peuples, poussés à la fusion par la proximité et les intérêts, tendent à opérer, chacun à son profit particulier, leur mutuelle absorption. Supposez qu'au moment de livrer bataille, le Droit pût se manifester tout à coup, comme un dieu, et parler aux deux armées. Que dirait le droit? Que la révolution qui doit changer la condition des deux peuples est inévitable, légitime, providentielle, sacrée ; qu'en conséquence il y a lieu d'y procéder, en réservant à chaque nation ses droits et ses prérogatives, et en distribuant entre elles la souveraineté du nouvel Etat, proportionnellement à leurs forces. L'arrêt divin ne ferait ici qu'appliquer le droit de la force, - Mais dans le silence des dieux, les hommes n'acceptent pas des révolutions qui contrarient leurs intérêts (...); dans le silence des dieux, ils ne jugent pas qu'une souveraineté proportionnelle soit une compensation suffisante d'une souveraineté entière, et ils repoussent tout arrangement. dans le silence des dieux, enfin, ils n'admettent pas la supériorité de l'ennemi; ils se croiraient déshonorés de céder, sans combat, à une force moindre (...). Le duel est donc inévitable. Il est légitime, puisqu'il est l'agent d'une révolution nécessaire; sa décision sera juste, puisque la violence n'est à autre fin que de démontrer de quel côté est la plus grandes force, et d'en consacrer le droit." C'est surtout au chapitre VII de cette partie qu'est établie la réfutation définitive de l'opinion des juristes et d'une grande partie de la philosophie politique, et cela par la voie de la psychologie, d'une psychologie particulière puisque "la justice est immanente à l'âme humaine; elle en est (...) la plus haute et la suprême dignité" et que l'homme est essentiellement un être organisé, composé de puissances qui se demandent qu'à s'exprimer. Les droits découlent des facultés humaines, le droit découle de la force. Ce que PROUDHON, en définitive justifie et explique, c'est un darwinisme social dont il trouve des exemples dans l'histoire. Que ce soit pour incorporer une nation dans une autre nation, pour reconstituer des nationalités, pour solder des incompatibilités religieuses ou pour établir l'équilibre international, la guerre apparaît non seulement légitime mais incontournable. Elle permet à l'homme et à l'humanité de progresser.

 

Troisième partie

   Dans la troisième partie, De la guerre dans les formes, figure l'antithèse de cette thèse, selon l'auteur. S'y révèle le second visage de la guerre : "(...) après avoir reconnu, défini, analysé l'élément moral qui pénètre et remplit la guerre, après avoir fait la théorie de cet élément et en avoir développé les lois, nous venons de reconnaître, dans cette même guerre, la présence d'un élément opposé, bestial. Il n'y a pas seulement dans la guerre, de la religion, du droit, de la poésie, de l'héroïsme et de l'enthousiasme; il s'y mêle, à dose au moins égale, de la colère, de la haine, de la perfidie, une soif du butin inextinguible et la plus grossière impudicité. La guerre se présente à nous sous une double face : la face de l'archange et la face du démon. Là est le secret de l'horreur qu'elle inspire; et cette horreur, il faut l'avouer, est aussi légitime que l'admiration que nous avait d'abord inspirée son héroïsme."  a guerre, en fin de compte, a été pervertie ; ses lois et ses règles ont été violées, mêlant à cet héroïsme et cette gloire, la ruse, les artifices et la composition des armes (à feu). PROUDHON s'élève contre tous ces stratagèmes (qui, disons-le en passant pour de nombreux stratèges, en constitue une composante intrinsèque) qui rende la guerre dégénérescente. Dépravée dans l'artillerie, la guerre a perdu les aspects positifs de sa phénoménologie. L'auteur sent bien que les aspects concrets de la guerre sont en contradiction avec la phénoménologie qui en fait un moteur de civilisation. Et, comme le remarque Alexis PHILONENKO, la tournure de la plume de l'écrivain dans cette partie exclue toute discussion sérieuse, tant les arguments tordent parfois les faits.

Et c'est sans doute une des raisons d'ailleurs pour lesquelles de nombreux auteurs estiment que ce n'est pas en entrant dans le détail de cet ouvrage que l'on peut faire ressortir une philosophie de la guerre tenable, même s'ils tiennent à créditer le prestigieux économiste d'une telle philosophie. 

 

Quatrième partie

   La quatrième partie s'ouvre sur la cause première de la guerre : la recherche d'éléments de vie ou de survie. Il insiste alors sur la surpopulation, entendue non dans le sens du surpeuplement brut mais dans celui de la relation entre la consommation et le travail, rejoignant là une des préoccupations de l'économiste. Il résume tout son développement dans ces termes : "J'ai dit que la guerre avait pour cause première le paupérisme : pour cause seconde ou immédiate des considérations de haut politique. J'ai fait voir ensuite comment à l'origine, la cause de la guerre et ses motifs se confondent, elle-même s'identifie avec le pillage : c'est la période héroïque; comment ensuite, la raison d'Etat se distinguant de la cause économique, la guerre se fait surtout en vue de la conquête ou de l'incorporation, mais sans que pour cela elle cesses de répondre originellement de cette cause (...)."  La guerre ensuite tourne dans un cercle ; c'est dire que sa dégénérescence est suffisamment avancée pour que soit posé le problème du "système politique, fondé en entier sur la guerre". La situation actuelle de la société engendre une prolongation du régime de la guerre. Alors, se pose la question : une réforme de la guerre est-elle possible, et si elle n'est pas possible, que devient le mouvement de l'humanité, que devient la civilisation?

 

Cinquième partie

      La dernière partie se consacre à une réponse à ces questions, ce qui intéresse réellement l'anarchiste : la transformation de la guerre. Si elle n'est pas transformée, il faut s'attendre à des massacres collectifs. Or, pour la première fois, les dieux qu'il évoque précédemment peuvent parler et les hommes peuvent les entendre, car ce qui guide les hommes ce ne sont plus les Livres religieux, ni les Constitutions politiques, c'est le "livre de la Raison". Et ce nouveau livre, celui de la raison, est le droit économique. Il convient de substituer désormais à l'héroïsme guerrier l'héroïsme industriel. Le fonctionnement de l'antagonisme peut permettre et fonder une transformation de la guerre dans ce sens. L'homme continuera de lutter, mais dans le champ du travail et comme la guerre était l'exposition du droit de la force, le travail en sera l'exact exposition. Ainsi la thèse de la guerre devient la thèse de la paix. Il existe dans l'industrie une dynamique de la paix qui comblera avantageusement, au point de vue de l'humanité, la dynamique de la guerre. Cette paix, loin d'être la fin de l'antagonisme, est la fin du massacre, la fin de la consommation improductive des hommes et des richesses. "La paix donnant à la loi d'antagonisme sa vraie formule et sa haute portée, nous fait pressentir par avance ce que sera sa puissance organique. La paix (...) dont l'inexactitude du langage a fait jusqu'ici le contraire de la guerre, est à la guerre ce que la philosophie est au mythe". L'auteur insiste beaucoup sur le nécessaire retour à une certaine frugalité pour que cette dynamique de l'industrie s'instaure. 

Alexis PHILONENKO point plusieurs difficultés dans la pensée exprimée dans ce livre, qui ne concerne, selon lui, pas vraiment l'idée de la transformation de la guerre ; "on pourrait penser, écrit le professeur émérite de l'Université de Rouen, qu'une telle révolution est bien plus lente à s'effectuer que Proudhon ne l'a cru, sans pour autant soulever une objection essentielle. la première difficulté réelle que nous rencontrons intéresse la notion de travail (qu'il) rattache directement à celle de pauvreté (qui se distingue du paupérisme). Lorsque Proudhon rappelle, en ces Conclusions générales, les trois grandes lois organiques qui régissent la vie humaine (consommation, travail, pauvreté), on ne peut qu'être frappé par le contraste qui peut et doit exister entre le mouvement antagoniste de la paix et la pauvreté. Comment croire qu'entraîné dans la dynamique de l'industrie, l'homme ne plongera pas à nouveau dans la richesse qui accompagne le paupérisme?".  Faut-il espérer de la lutte économique la transformation de la guerre? L'industrie n'est-elle pas déjà viciée par le paupérisme et l'illusion de la richesse? Ce commentateur repousse ainsi les conclusions de PROUDHON.

 

       Ce qui importe sans doute plus, en tout cas beaucoup plus que certaines "raisonnements" présents dans cet ouvrage, c'est finalement, qu'après avoir fait l'éloge de la guerre, de sa dégénérescence et de la naissance de l'industrie, il fait souffler un vent d'optimisme qui fait toute sa place à une philosophie de la paix. Celle-ci n'est pas conçue comme l'inverse de la guerre, mais comme le produit direct de sa transformation. La forme que revêt alors l'antagonisme est sans doute plus favorable à la fois aux hommes pris individuellement et à l'humanité en général. Laquelle voit sa civilisation prendre de nouvelles formes, dans le conflit certes, mais dans des modalités qui ne soient pas la bestialité.  Bien entendu, avec notre connaissance de l'histoire, de ce qui s'est passé après l'oeuvre, il est toujours facile de dire que l'auteur s'est trompé. Toutefois sa dialectique approximative donne prise à la réflexion. Toutefois, même si l'ouvrage connût, de par sans doute le prestige de son auteur, une bonne diffusion, il est vite oublié et aujourd'hui encore moins lu qu'entre les deux guerres mondiales.

La postérité de l'oeuvre politique et économique de PROUDHON n'est pas partagée par celle de La guerre et la paix. Sans doute n'est-ce pas un mal, quand nous lisons la conclusion d'Alexis PHILONENKO qui souligne la fragilité de la démonstration de cette transformation de la guerre, car la conclusion alors serait que le cri de "Salut à la guerre!" reste toujours d'actualité... pour le bien de l'humanité!

 

Pierre-Joseph PROUDHON, La Guerre et la Paix, Recherches sur le principe et la constitution du droit des gens, Tops EDS, H. Trinquier, en deux volumes, 1998.

Alexis PHILONENKO, Essai sur la philosophie de la guerre, Librairie philosophique J Vrin, 2003.

 

Relu le 15 juillet 2020

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24 décembre 2010 5 24 /12 /décembre /2010 15:44

       La revue trimestrielle Forum du désarmement, axée dans chacun de ses numéros sur un sujet particulier dans le domaine du désarmement et de la sécurité est l'organe officiel de l'UNIDIR, Institut des Nations Unies pour la Recherche sur le Désarmement. Presque inconnue du grand public, mais bien repérée par les spécialistes qui l'utilisent, souvent sans la citer, relativement récente puisque son "ancêtre", la lettre de l'UNIDIR date de mars 1988, cette revue suit de très près les diverses conférences, négociations, recherches... sur tous les aspects du désarmement.

 

         Disponible sur le site de l'UNIDIR, avec pratiquement tous les articles en libre accès (au moins depuis les numéros de 1999), Forum du développement, si elle est branchée directement sur des travaux directifs menant tout droit à des résolutions des différents organes décisionnels de l'ONU (Assemblée Générale, Conseil de Sécurité...), parce qu'elle est rédigée par une multitude de chercheurs indépendants de toute nationalité, quoique représentatifs des États membres, reflète des points de vue parfois critique, toujours tendant à l'objectivité sur les affaires en cours.

Ainsi, successivement, la question des inspections sur place du respect des accords de désarmement ou de maîtrise des armements (3/1999), la maitrise des armes légères (2/2000), la Convention sur les armes biologiques (3/2006), les groupes armés non étatiques (1/2008) ou la sécurité maritime (2/2010), sont-ils examinés souvent dans leurs problématiques de manière assez complète, même si le ton en parait parfois un peu sec. C'est que cette revue entend s'adresser à l'ensemble des acteurs du désarmement plutôt qu'au grand public : tout en donnant le la officiel de l'ONU, elle donne beaucoup d'éléments de réflexion que l'on peut retrouver dans autres publications de l'UNIDIR : livres, rapports, projets de recherche, conférences... Chaque numéro a son propre rédacteur en chef, traducteur et éditeur. Ainsi le numéro 3 de 2010, portant sur La vérification de la maitrise des armements a-t-il comme Rédactrice en chef Kerstin VIGNARD, comme traductrice Valérie COMPAGNION et comme Editrice (anglais) Jane LINEKAR... A la fin de chaque numéro figure une rubrique très utile pour suivre la progression des débats, Actualité de l'UNIDIR... La revue est disponible dans plusieurs langues, y compris le français.

       L'un des deniers numéros (N°3/2011) porte sur Les enfants dans les conflits, avec Kerstin VIGNARD comme rédactrice en chef. "L'utilisation des enfants dans les conflits est abominable, écrit-elle. S'il est facile d'exiger que les enfants ne soient pas impliqués dans les conflits violents qui éclatent dans le monde, la réalité est toute autre. L'on sait bien toutes les tâches que les enfants accomplissent dans les zones de conflit et les cicatrices qu'elles leur laissent sur les plans physique, mental et sexuel. C'est souvent sous la menace d'une arme que les enfants s'engagent dans un conflit, mais ils y sont parfois contraints en raison des circonstances cruelles et de l'absence d'autres possibilités. Il est difficile de sortir les enfants de ces situations. Ils ont beaucoup de mal à s'engager dans les processus de désarmement et de démobilisation lorsque le groupe armé les nourrit et leur donne des vêtements et lorsque leurs commandants et les autres soldats sont, pour eux, ce qui s'apparente le plus à une communauté." C'est la secrétaire générale adjointe Radhika COOMARASWAMY, représentante spéciale du Secrétaire général pour les enfants et les conflits armés qui ouvre ce numéro.

 

         Rappelons que l'UNIDIR, établi à Genève, dont on peut trouver sur son site les rapports annuels (au moins depuis 1993) est un Institut autonome au sein du système des Nations unies. Constitué selon l'article 26 de la Charte des Nations Unies qui préconise "l'établissement et le maintien de la paix et de la sécurité internationales en ne détournant vers les armements que le minimum des ressources humaines et économiques du monde", il a commencé ses travaux en 1980, et constitue pour les États membres, une source de recherches objectives et d'idées novatrices (des membres des différents mouvements de paix y trouvent souvent des oreilles attentives... ainsi que des moyens de s'exprimer, via le financement de nombreux travaux...) sur le désarmement et la sécurité. L'Institut travaille en étroite collaboration avec le Département des affaires de désarmement et d'autres éléments du Secrétariat de l'ONU, ainsi que des gouvernements, des organismes de recherche, des universités et des Organisations Non Gouvernementales. 

                Le Conseil d'administration se compose de représentants des États (une quinzaine de personnalités, responsables d'instituts de recherches nationaux officiels en même temps que membres des ministères intéressés des États) nommés pour deux ans par le Secrétaire Général des l'ONU.

Theresa HITCHENS est en janvier 2009 directeur de l'UNIDIR, avec déjà derrière elle une longue carrière dans le journalisme axée sur les questions militaires, l'industrie de défense et l'OTAN, directeur de recherche pour le British American Security Information Council, groupe de réflexion basé dans les deux pays. 

 

      Pour tout chercheur et tout citoyen suivant de près l'actualité sur les conflits en général, Forum du désarmement est une mine d'informations, à suivre avec autant de constance que les travaux du SIPRI ou de l'IISS.

 

 

            Forum du désarmement, Palais des Nations, CH-1211, Genève, SUISSE.

             Site : www.unidir.org.

 

Actualisé le 2 Mai 2012

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20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 14:20

          Un panel de 14 personnalités émettent à New York les 16-18 avril 1986 une Déclaration à l'ONU,  Disarmament and Development, qui résume bien l'ensemble des intentions de très nombreuses études produites à ce jour, surtout d'ailleurs avec le soutien du système des Nations Unies.

Il s'agit pour eux d'énoncer les principes qui guident leur volonté de promouvoir dans toute la communauté internationale et au niveau des États, la liaison entre le développement et le désarmement, alors que ces deux notions sont encore séparées dans l'esprit de beaucoup. Pour eux la paix est bien plus que l'absence de guerre. Il faut dire que dans un monde interdépendant, aucune nation développée ou non ne peut échapper aux conséquences des courses aux armements dans leurs aspects économiques.

Constatant que dans les années 1980, les dépenses militaires, les recherches en armement ont encore augmentées et possèdent une responsabilité directe dans les crises économiques, ces personnalités entendent démontrer les liaisons fortes entre désarmement, développement et sécurité qui constituent une véritable triade de la paix. Développement et désarmement sont liés dans une dimension complexe qui ne se résume pas à un simple transfert de ressources. Autant la relation est extrêmement "perverse" entre augmentation des dépenses militaires et accroissement de richesses globales dans un pays ou une période donnée, de manière limitée, à très court terme, autant la dynamique volontariste d'une économie de paix exige des efforts constants et importants de la part des gouvernements.

Ils terminent leur plaidoyer en douze points  d'un programme qui doit promouvoir ce nouveau dynamisme, ensemble d'actions dont la coordination au niveau mondial revient à l'ONU

 

          Il y a bien sûr un abîme entre leur souhait et ce qui se passe dans la réalité ; ce qui n'empêche pas des économistes de poursuivre leur réflexion sur les conditions de la réussite économique du désarmement.

Jacques FONTANEL, par exemple, dégage dix principes positifs pour la gestion économique du désarmement :

- Le premier dividende de la paix, c'est la paix elle-même, ce qu'on a tendance sans doute à oublier derrière des argumentations économiques parfois tendancieuses ; en ce qui concerne les armements nucléaires d'ailleurs, il s'agit parfois d'un simple impératif de survie ;

- Corrélât du premier principe, "si le désarmement peut conduire à la paix, les dividendes seront importants en termes de vies humaines épargnées, de menaces retirées, de tensions internationales réduites, de recherche collective de bien-être."

- Le désarmement sans développement n'est pas synonyme de paix durable ;

- D'un point de vue économique, le désarmement doit être conçu comme un investissement (de préférence) public ;

- Il faut estimer, pour tous les protagonistes, le coût réel de la paix consécutive à une procédure de désarmement ;

- Une réduction vérifiée des dépenses militaires des États doit être exigée comme mesure complémentaire obligatoire de tout processus de désarmement ;

- Une procédure de désarmement réduite à la seule limitation globale des dépenses militaires n'est pas souhaitable ;

- Les règles de progressivité (temporelle, sectorielle et spatiale), de prévisibilité et de transparence des désarmements nationaux ou régionaux doivent être clairement énoncées ;

- Revendiquer un contrôle des dépenses militaires de recherche-développement est nécessaire à toute procédure de désarmement ;

- Un contrôle des ventes internationales d'armes doit être établi comme mesure complémentaire d'un processus de désarmement.

     Le même auteur considère que le désarmement et le développement forment deux objectifs essentiels de notre temps. "La question est de savoir s'il est judicieux de les relier. Rappelons que les gouvernements français ont souvent demandé la création d'un Fonds international du Désarmement pour le Développement, qui permettrait, grâce aux sommes économisées dans l'armement, de développer des activités productives qui accéléreraient le développement économique et par une procédure d'aide aux pays en voie de développement, de le généraliser. Le désarmement pour le développement est habituellement analysé, d'une part, en l'absence de tout transfert international des ressources épargnées par le désarmement et, d'autre part, dans le cadre d'une aide accrue en faveur des pays les plus démunis."

L'économiste distingue les effets internes du désarmement des effets des transferts internationaux qu'il évoque. Par ailleurs, les conséquences économiques directes d'un désarmement dépendent du type de désarmement effectué. Elles sont assez différentes selon qu'il s'agit d'une destruction de matériels militaire, de réduction des dépenses militaires ou de l'interdiction de la production de certain type d'armes, même si les trois procédures peuvent être conduites simultanément. En outre, ces conséquences économiques diffèrent selon les types de société, celles d'une économie de marché et celles d'une économie centralisée. Dans tous les cas, Jacques FONTANEL estime que ces conséquences sont plutôt positives à long terme, même si des procédures de reconversion peuvent s'avérer coûteuses sur le court terme. 

 

             Si l'évolution de la situation internationale n'est pas celle d'un processus de désarmement - en tout cas pas contrôlé ni harmonisé, voire celle de nouvelles courses aux armements, la question économique demeure importante de manière localisée dans les contrées qui sortent d'un conflit armé.

Comme l'examine Philippe LOREC, "chaque conflit présente des particularités qui font que sa résolution nécessitera un montage politique et économique et un jeu d'acteurs différents. La reconstruction d'un pays est un processus général, dynamique et intermédiaire qui demande l'intervention de multiples catégories d'acteurs, ensemble ou séparément. Le haut fonctionnaire au ministère de l'Économie, des finances et de l'Industrie qui s'exprime à titre personnel, distingue quatre phénomènes qui "ont profondément modifié la gestion des sorties de conflits" :

- Le passage de l'unilatéralisme au multilatéralisme : Depuis la seconde Guerre Mondiale, la reconstruction des pays sortant de guerre était essentiellement un processus unilatéral ayant pour principal bailleur de fonds les États-Unis. Ces derniers ont assuré, du plan Marshall, destiné à l'Europe, aux négociations de camp David (Israël/Pays arabe/Palestiniens), la majeure partie des financements et des aides. Cet effort a permis d'assurer une certaine stabilité politique mondiale mais surtout d'asseoir l'influence et la suprématie économique et politique des États-Unis pendant plus de cinquante ans. Cependant, depuis 20 ans, on assiste à l'arrivée de nouveaux bailleurs de fonds, car aucun pays, même les États-Unis, ne peut plus actuellement assumer à lui seul un tel rôle, en raison du nombre de conflits et de la difficulté et de l'énormité croissante de la tâche. Elle se traduit par l'apparition d'alliances multilatérales diverses, larges et hétérogènes, composées de forces tantôt coopératives tantôt concurrentes.

- La complexité des mécanismes internationaux s'ajoute aux difficultés rencontrées au niveau local.

- La multiplication des acteurs locaux et internationaux, notamment la société civile, augmente les risques de dispersion et d'inefficacité des aides.

- L'élaboration d'une doctrine qui se construit et s'affine progressivement à la suite des expériences : la sortie de crise nécessite, de façon concomitante, le rétablissement d'une gouvernance locale et le soutien aux logiques classiques de reconstruction des infrastructures et de l'économie. Depuis moins de 10 ans, la gestion des conflits a beaucoup évolué sur le terrain et ne se cantonne plus aux traditionnelles opérations de maintien de la paix.

Il faut en effet prendre en compte dans les dispositifs des évolutions suivantes :

- la dimension civile des crises est devenue prépondérante.

- Les rapports de force sur le terrain sont de plus en plus affirmées entre les différentes grandes puissances et sont marquées par une forme d'asymétrie entre les logiques militaires des Occidentaux et les solutions civiles déployées sur le terrain.

- Les dimensions multinationales et multilatérales des opérations sont désormais pensées avec une architecture civile.

- Enfin les marchés à la clef, contrairement aux idées reçues, ne sont pas immédiatement "rentables", à l'exception des pays possédant des ressources naturelles importantes. Ils nécessitent des investissements préalables non négligeables et s'avèrent souvent risquées. La plupart des entreprises au regard des dernières opérations ne réfléchissent plus en "retour sur investissement", mais en "retour sur présence ou sur image".

   La problématique désarmement-développement devient alors une problématique de retour à la paix civile et constitue un point-clé de toutes les opérations de maintien ou de retour de la paix qui se sont multipliées ces dernières années. 

 

Philippe LOREC, Enjeux et opportunités économiques des sorties de conflits, dans Guerre et Économie, Sous la direction de Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT, Ellipses, 2003; Jacques FONTANEL, L'économie du désarmement, dans Stratégique n°47, Le désarmement, FEDN, 1990/La gestion économique du désarmement. Dix principes positifs, dans Économistes de la paix, Presses Universitaires de Grenoble, 1993. Disarmament and Development, Declaration by the panel of eminent personalities, New York, 16-18 April 1986, United Nations.

 

                                                                                    ECONOMUS

 

Relu le 1er avril 2020

 

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11 décembre 2010 6 11 /12 /décembre /2010 10:21

           Le désarmement, qui au sens propre, semble assez simple à comprendre - enlever des armes à quelqu'un ou à soi-même, s'agissant d'individus ou d'États - relève de conceptions bien différentes dans le temps et dans l'espace. Si désarmer fut longtemps l'activité du vainqueur après une bataille où l'armée adverse se rend, si dans les temps les plus reculés, le désarmement est associé à la volonté de paix... il semble d'après plusieurs auteurs que le désarmement ne soit une notion dûment raisonnée que dans le contexte d'une industrialisation de la guerre. C'est avec l'avènement des armées de masse que les différents mouvements pacifistes en font leur revendication, et récemment le désarmement est fortement lié au développement, ou à une autre conception de la défense, ou encore constitue une condition d'une paix durable dans les diverses parties du monde.

 

             Jean François GUILHAUDIS tente de délimiter les différentes résonances : "la définition même du désarmement est moins simple qu'il n'y parait. Dans une acception étroite, qui serait la plus rigoureuse, il vise les mesures tendant à restreindre volontairement, voire à éliminer totalement les armements et les forces armées existants, dans le but de prévenir les conflits. Dans une acception plus large, et plus généralement reçue, il comprend également l'ensemble des méthodes et moyens permettant d'empêcher ou de limiter la fabrication ou l'emploi d'armes, ainsi que la constitution ou le développement de forces armées. On pourra alors parler de limitation des armements, et la pratique associe souvent les deux termes. Le désarmement met en cause des considérations de nature diverses et virtuellement contradictoires."

Le spécialiste en matières d'armement et de désarmement cite plusieurs exemples :

- Des exigences morales : le désarmement général et complet est l'aspiration traditionnelle du pacifisme humanitaire. De façon plus limitée, l'interdiction de certaines armes ou de certains procédés de combat est une exigence constante des combattants eux-mêmes, attachés à des formes classiques ou honorables de guerre. On vise dans le premier cas à rendre les conflits impossibles, dans le second cas à les régulariser, à les maintenir dans un certain cadre, et l'équivoque des objectifs comme des méthodes apparaît clairement. Il s'agit dans ce dernier cas de rendre plus souple le recours à la guerre, sans la crainte que l'adversaire n'utilise des moyens immoraux ou radicaux...

- Un impératif de sécurité : cet impératif est primordial pour les États. Ils peuvent concevoir la sécurité de façon purement individuelle, ou considérer qu'elle est liée à celle des autres. Le désarmement doit alors être apprécié en tant qu'élément de la sécurité, individuelle ou commune, des États, et analysé dans le cadre des systèmes de sécurité que pratique la société internationale - ainsi l'équilibre, la sécurité collective, la dissuasion nucléaire. Dans ce cadre le thème du désarmement peut aussi entrer dans la stratégie proprement dite ; il peut être instrumentalisé de diverses façons (affaiblissement des adversaires potentiels, "démoralisation" de certaines opinions publiques, valorisation des États qui proposent le désarmement....)

- Un souci d'indépendance : les États ne vont-ils pas, dans un même mouvement, exiger et refuser les mesures de contrôle d'un désarmement effectif, qui conditionne son efficacité mais les atteint dans un des éléments fondamentaux de leur souveraineté, la défense nationale? Dans cette perspective, le contrôle des armements effectué par des instances internationales constitue - stricto sensu - une mise en cause de cette souveraineté, surtout celle d'une conception absolue héritée par exemple de Thomas HOBBES.

- Une volonté d'égalité : les armements sont un facteur de l'équilibre entre les puissances, que leur disparition générale ne pourrait que remettre en cause. Faut-il les conserver par une réduction proportionnelle ou les adapter par une progressivité des sacrifices?

- Des préoccupations d'intérêt, qui se sont développées avec l'expansion considérable des industries d'armement. Sur le plan interne, les dépenses publiques pourraient s'orienter vers des activités plus rentables ou plus judicieuses, mais la production militaire est également source d'emplois et d'exportations. Sur le plan international, il est tentant de lier une diminution des budgets militaires et une assistance accrue au développement.

 

      Julien FREUND considère que "on ne saurait rien comprendre au phénomène du désarmement en dehors d'(un) rapport de forces. Malheureusement, on néglige trop souvent aujourd'hui l'analyse d'un concept parce qu'elle conduit à considérer ses éléments constitutifs, que le verbiage et la confusion actuelles balayent comme n'étant que du simplisme élémentaire." Pour le professeur honoraire à l'Université de Strasbourg, "jusqu'au XVIIIe siècle on n'a guère élaboré de théories sur le désarmement, et pourtant on le pratiquait à l'issue de toutes les guerres : le vainqueur l'imposait avec plus ou moins de succès au vaincu. Le désarmement passait aux yeux du vainqueur pour une garantie de pouvoir exploiter la victoire et ses conséquences, sans avoir à craindre une riposte, du moins à court terme. Cependant, malgré la prudence et les précautions du vainqueur, le désarmement fut rarement total, sauf dans les cas d'un génocide qui exterminait la population ennemie et supprimait définitivement toute possibilité de résistance. En général, une fois qu'on avait vaincu et désarmé un peuple, l'ennemi reparaissait sous la figure d'un ancien allié, ou bien d'un peuple voisin poussé par la dynamique d'une expansion, ou bien encore d'un peuple pratiquement inconnu qui surgissait brusquement et envahissait les terres lors de chevauchées étonnantes, combinées avec des batailles souvent désordonnées."

Julien FREUND date la naissance de l'idée de paix par désarmement réciproque des éventuels combattants, et non plus par imposition du vainqueur, de manière indécise, à l'ouvrage Le nouveau Cynée, paru en 1623, d'Emeric CRUCÉ (1590-1648). Ce roman s'inscrit dans le mouvement des idées de juristes comme Francisco de VITORIA (1483-1546) , Alberico GENTILI (1552-1608), Francisco SUAREZ (1548-1617), Hugo GROTIUS (1563-1645)... qui jettent les bases du droit international, tentant d'établir la paix par le droit.

"C'est également à cette époque que la conscience de l'importance possible de l'économie se glisse dans la réflexion de certains esprits : ainsi CRUCÉ pensait que la liberté du commerce, étendue au monde entier, pourrait constituer le nouveau garant de la paix. Au siècle suivant, l'idée est popularisée par les Physiocrates, ainsi que par MONTESQUIEU (1698-1755) ; les projets de "paix perpétuelle", dont le plus connu est celui de l'abbé de SAINT-PIERRE, se multiplient ; le refus de l'enrôlement dans une formation militaire est l'un des principes de base des Quakers. Depuis lors, on a assisté avec continuité à une sorte de connivence entre un type de rigueur religieuse, le développement de la pensée économique et diverses audaces politiques, mais théoriques, dont l'une des plus connues et des plus significatives est le roman de Bertha VON SUTTNER (1843-1914), paru en 1890, Die Waffen nieder, qui n'a pas été étranger à la fondation du Prix de la paix par Alfred NOBEL (1833-1896). Très rapidement, ce nouveau courant envahit la politique, tout d'abord sous la forme des conférences de la paix de La Haye, à l'initiative de la diplomatie tsariste, plus tard avec les discussions à la SDN, et enfin, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, avec la résolution du 2 novembre 1959 de l'Assemblée générale des Nations Unies qui proclame que "la question du désarmement général et total est la question la plus importante qui est posée au monde". 

Le professeur FREUND garde une attitude critique vis-à-vis des propositions comme de l'utilisation de la problématique du désarmement : "Conformément à la mentalité courante en notre XXe siècle dans la plupart des milieux politiques, la question du désarmement est devenue un thème de la démagogie en matière de politique internationale. Il suffit de relire les discours dans lesquels les orateurs proclamaient que le désarmement était la voie de la paix, y compris à l'époque où HITLER ne dissimulait guère le réarmement de l'Allemagne. Plutôt que de remuer une fois de plus cette période trouble, il convient de comprendre conceptuellement la notion de démagogie. Elle consiste en une flatterie qui joue avec les utopies, au sens où ce type de tableau de pensée est coupé des repères que sont l'espace et le temps, ou bien avec des espoirs qui ne correspondent pas aux conditions positives de l'expérience historique vécue. Or l'évolution de la politique sous l'effet du développement de la technique et de la science, à la suite de l'apparition de l'arme atomique, a paradoxalement bouleversé cette démagogie en lui substituant une réflexion sur les possibilités d'une paix relative que l'utopisme des bons sentiments n'a pas été en mesure de prévoir." Il pense que, de toute manière, l'efficacité d'un désarmement ne dépend pas "primordialement" des institutions internationales, mais de la volonté politique agressive ou avisée des hommes au pouvoir.

 

          Claude DELMAS pense également que c'est "en fonction de la constante historique qu'est la guerre que doivent être envisagés les efforts menés en faveur de la mise au point de procédures susceptibles de rompre cette continuité, c'est-à-dire les efforts menés en vue du désarmement."

Celui-ci peut être juridiquement défini (via le Dictionnaire de la terminologie du droit international) comme le fait d'un ou plusieurs États supprimant leurs effectifs, matériels et préparatifs militaires pour ne conserver à leur disposition que des forces de police. Dans les négociations sur cet objet, on a fréquemment englobé dans ce terme la réduction et la limitation des armements. "Le but visé est ainsi désigné tantôt comme le désarmement, tantôt comme la limitation des armements". "Par ailleurs, on peut rapprocher démilitarisation et désarmement, la première étant une mesure de sûreté internationale consistant à interdire, plus ou moins complètement, la présence de forces et d'installations militaires sur un territoire déterminé, éventuellement à y prescrire la destruction des ouvrages militaires existants." De ces différentes définitions, écrit de son côté Daniel COLARD, "il résulte que le concept de désarmement englobe à la fois la démilitarisation, la limitation, la réduction, la réglementation et le contrôle des armements. Certains spécialistes y ajoutent même les mesures de neutralisation."

Dans la conclusion de son texte sur Le désarmement, l'auteur écrit en 1979 que "on s'est parfois demandé si la course aux armements était la cause du conflit politique ou si, au contraire, le conflit politique était la cause de la course aux armements. Cette question ne semble pas comporter de réponse catégorique. La course aux armements résulte de la recherche de la sécurité par la force, elle symbolise la dialectique de l'hostilité en temps de paix, elle est la forme non belliqueuse de l'ascension aux extrêmes. Elle est donc susceptible, en certaines circonstances, d'intensifier l'hostilité dont elle est issue, d'aggraver l'insécurité que ressent chacun des rivaux. Chacun arme parce que l'autre arme, et ni l'un ni l'autre ne peut, de lui-même, mettre un terme à la progression : cette situation apparemment absurde pour qui refuse d'entrer dans la logique des acteurs, peut effectivement être créée moins par les soupçons que chacun nourrit à l'égard de l'autre que par les armes que celui-ci acquiert, moins par les intentions que chacun prête à son rival que par les moyens de destruction qu'il lui connaît. Telle est peut-être la conjoncture actuelle. Celle-ci n'est évidemment pas sans danger. La limitation quantitative des armements n'exclut pas la course à l'amélioration continuelle de leur qualité, et chaque effort de stabilisation se trouve ainsi dépassé par l'évolution technologique. Sans doute peut-on espérer une meilleure stabilisation de la dissuasion, mais on voit mal dans quelles conditions psychologiques et politiques, et par le jeu de quelles procédures, les diplomates ne parvenant pas à imposer leur volonté à la logique aveugle des techniques, et aucune organisation internationale n'étant en mesure d'imposer sa volonté aux États. Dans de telles conditions, et faute de pouvoir réaliser un véritable désarmement, même partiel, les SALT, synthèse des politiques d'armement et de désarmement, représentent peut-être la seule solution concevable, entre les illusions du désarmement et les dangers du surarmement. Cette situation n'est certes pas satisfaisante, mais il serait utopique de prétendre édifier un système fondé sur la confiance dans un monde dominé par la méfiance, de rechercher le désarmement total dans un monde où aucune institution ne peut imposer la loi à la force. La précarité de l'Arms control et des SALT n'est, en fin de compte, qu'une expression de l'instabilité du monde issu de la seconde guerre mondiale."

 

       Jean-Pierre COT et Pascal BONIFACE, alors que les notions de désarmement et de maitrise des armements "sont souvent utilisées indifféremment", indiquent qu'elles recouvrent des réalités ou des propositions différentes.

"Ce sont deux concepts différents. Le désarmement peut se définir comme un processus résultant de toute mesure prise en vertu d'une obligation juridique entrainant une réduction  du niveau d'armement existant. Cela peut donc aller de la réduction d'un type d'armes déterminé à la destruction totale des arsenaux des États en passant par l'ensemble des étapes intermédiaires. Le désarmement peut être général ou complet, mais aussi partiel/et ou régional. L'Arms control est une notion plus récente, conceptualisée au début des années 60 aux États-Unis d'Amérique. La maitrise des armements n'a pas pour seul but de limiter un niveau et une croissance d'un niveau d'armes, mais de maitriser la gestion des armes existantes."

"Contrairement au désarmement proprement dit, la maîtrise des armements n'est pas incompatible avec la continuation de la course aux armements. Elle suppose seulement une concertation internationale visant à contrôler cette course dans le sens d'un équilibre entre les puissances", précisent N. Quoc DINH, A. PELLET et P. DAILLIER.

"il y a en fait deux façons de concevoir la maîtrise des armements. Elle peut être vue comme un pis-aller, un moindre mal : le désarmement véritable s'avérant impossible dans l'immédiat, autant limiter de la plus stricte façon possible la course aux armements. Mais la maîtrise des armements peut également être choisie pour ses mérites propres. Elle repose alors sur un postulat en vertu duquel, à l'âge nucléaire, l'opposition armement/désarmement est dépassée. L'Arms control tend par des mesures partielles, portant sur différents aspects de l'armement, à diminuer les risques de conflits sans pour autant mettre en cause la contribution des armements à la sécurité de l'État.

 

      Hervé COUTEAU-BEGARIE, dans son Traité de stratégie, envisage la sécurité par le désarmement, faisant référence aux grands traités conclus, du Traité de Versailles de 1919 au Traité de Washington de 1987 sur les forces nucléaires intermédiaires.

"La sécurité collective naissante s'identifie donc, peu ou prou, au désarmement qui cesse d'être une utopie pour devenir une stratégie (reprenant en cela une analyse de Julien FREUND). Les exigences de la défense s'en trouvent reléguées au second plan. C'est oublier que l'édifice reste intrinsèquement fragile, dès lors qu'il se construit sur l'effacement supposé de la puissance centrale (géographiquement), qui va vite revendiquer sa réinsertion dans le concert des nations, puis l'égalité des droits, et que les mécanismes d'arbitrage et de conciliation mis en place ne s'accompagnent pas d'un système automatique de sanctions. Le Pacte BRIAND-KELLOG repose essentiellement sur la force morale des l'opinion publique. Aux Britanniques et aux Américains protégés par leur situation insulaire, qui mettent en avant la paix par le droit ou par le désarmement, les Français répondent par la sécurité par la force, dès lors que seul le Rhin les sépare de la puissance allemande. A la sécurité collective s'oppose donc la sécurité nationale, laquelle met au premier plan les exigences de la défense."

 

        Les nouveaux mouvements de paix, né de la crise des euromissiles des années 1980, partout dans le monde, refusent à la fois la notion de sécurité collective tel que Hervé COUTEAU-BEGARIE la présente et les approches de États sur la paix et le désarmement. Contre la course aux armements, ils veulent, dans des modalités variables selon les pays et les sensibilités politiques, mettre en valeur une nouvelle manière d'aborder les questions de sécurité. Jean-Guy VAILLANCOURT et Ronald BABIN présentent en 1984 ces nouveaux mouvements de paix comme articulés entre eux sur au moins deux grandes idées :

- En plus d'être perçus comme un simple courant d'opinion ou une pression politique particulière pour augmenter une influence ou pour obtenir des avantages, les mouvements pour le désarmement et la paix sont vus comme étant l'expression d'une lutte contre la centralisation des pouvoirs renforcés par la menace nucléaire et contre la sclérose de la démocratie, le point extrême de la désapprobation collective.

- Le néo-pacifisme, comme ils l'appellent, est aussi indissociable d'un quotidien qui émerge comme lieu important de résistance. Le mouvement de paix est lié à une redéfinition des modes de vie qui se manifestent actuellement dans la culture occidentale.

Se mêlent dans le mouvement de paix, des idées d'écologie politique, de résistance à la militarisation, d'un autre développement, d'autres manières d'envisager la défense.

    Ce qu'il faut sans doute retenir de son activité pour l'évolution du concept de désarmement, est que les acteurs en cause ne sont plus seulement des États mais des opinions publiques, ou plus précisément des citoyens qui refusent les logiques habituellement mises en oeuvre non seulement dans la course aux armements mais également dans le désarmement lui-même. Le refus de l'évolution, précisément, du désarmement à la maîtrise des armements, caractérise son "intrusion" dans les débats autrefois réservés aux stratèges et aux juristes. Il ne s'agit plus de penser le désarmement dans le contexte du rapport de forces inter-étatique, mais également d'un autre rapport de forces, entre populations civiles et États. Cela dans une évolution où les mass-médias, puis Internet d'une part, et les diverses mondialisations de type économique d'autre part font concevoir la planète comme un tout. La notion de citoyen du monde avancée au début du XXe siècle par des militants du désarmement intégral et unilatéral se trouve brusquement dépassée, démultipliée par celle de citoyen de la planète entière, vue sous tous ses aspects, et pas seulement sous les aspects juridiques ou des droits de l'homme. Le concept de désarmement, désormais ne peut plus être pensé comme avant.

 

Revue internationale d'action communautaire, 12/52, Automne 1984, Le mouvement pour le désarmement et la paix. Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002. Jean-Pierre COT et Pascal BONIFACE, Le contrôle de l'armement et le désarmement, dans Droit international, Bilan et perspectives, Editions A. Pedone/UNESCO, 1991. Claude DELMAS, Le désarmement, PUF, collection Que sais-je?, 1979. Julien FREUND, Le concept de désarmement, dans Stratégique n°47, 1990, Le désarmement. Jean-François GUILHAUDIS, Désarmement, Encyclopedia Universalis, 2004.

 

Relu le 4 avril 2020

 

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9 décembre 2010 4 09 /12 /décembre /2010 14:03

          Sans écrire de ce livre qu'il contient tout ce que vous voulez savoir sur la reconversion des industries d'armement sans avoir oser le demander, il constitue une référence dans les milieux pacifistes, syndicalistes et bien au-delà sur ses objectifs et ses modalités.

Sous la coordination d'un collectif d'associations de paix et de solidarité internationale, belges notamment, s'expriment dans cet ouvrage copieux en terme de réflexions et de données économiques, des acteurs de la reconversion, américains et européens. Publié en 1980, dans la foulée de plusieurs campagnes pour le désarmement, il aborde les principes de la reconversion, la réalisation de projets, des études de cas, une approche des relations entre armements, emploi et crise, une vision globale sur l'économie des armements, les étapes nécessaires pour l'organisation d'une reconversion, elle-même envisagée enfin comme une étape vers une autre économie et une autre société.

 

         Brice BIRCHARD, membre du "Friend Peace Committee" de Philadelphie (Etats-Unis) et Dan SMITH, chercheur au "Richardson Institue for Conflict and Peace Research" britannique exposent successivement les principes de la reconversion, puis les principes d'un programme de reconversion.

C'est à la fois comme alternative au système capitaliste et au système militaro-industriel que ces deux auteurs posent leur proposition de reconversion. De manière très concrète, la deuxième contribution énumère un certain nombre de produits civils pouvant être élaborés à l'aide de la technologie acquise dans le secteur militaire et les étapes du programme qui se veut, dans sa démarche, fidèle à une conception démocratique de la planification. Ainsi sont exposés les différents points d'un tel programme visant à reconvertir l'industrie militaire à d'autres usages :

- Récolter les données complètes concernant le nombre d'emplois, la localisation, les qualifications, etc ;

- Assurer un recyclage approprié, une nouvelle formation et des facilités d'étude à ceux qui en auront besoin ;

- Choisir les produits alternatifs qui, autant que possibles, peuvent mettre en oeuvre les qualifications et compétences disponibles, et pour lesquels il y a une demande définissable ;

- Restructurer l'industrie ;

- S'assurer de la participation effective au processus de planification de ceux dont la vie est affectée par ces changements, et prendre dès les premières étapes les décisions de politique générale dont la reconversion fera apparaître la nécessité.

 Ces points viennent directement des expériences de reconversion effectuées et décrites dans la suite de l'ouvrage.

     Ainsi le texte issu du Conseil Exécutif Général pour la 32e Conférence Biennale des Délégués de la Centrale syndicale britannique Transport and General Workers' Union (TGWU) en 1977 indique l'objectif de réduire la proportion du Produit National Brut consacrée aux dépenses militaires par une réorientation de ces dépenses vers les services sociaux, l'éducation, la santé, les pensions et la création d'emplois. Après des comparaisons générales  sur l'impact différent des dépenses militaires et des dépenses civiles, il expose le cas bien connu maintenant de Lucas Aerospace, cas détaillé ensuite dans la contribution suivante : plan alternatif visant à élaborer et produire 150 produits dans 6 domaines d'activité (Océanographie, Engins télécommandés, Moyens de transports, Systèmes de freinage, Sources d'énergie alternatives, Équipements médicaux).  De la même manière est détaillée la construction du Char Chieftain et son alternative. Natalie SHIRAS et Dave Mc FADEN, co-directeurs du Mid-Peninsula Conversion Project, situe leur projet dans le cadre de l'économie américaine : il s'agit d'une alternative à la construction, réalisée d'ailleurs, à la construction de bombardiers en Californie. Projet toujours : celui qui vise les laboratoires de recherche sur les armes nucléaires de l'Université de Californie. Dan SMITH expose la reconversion de bases militaires menées en Grande Bretagne et aux États-Unis dans les années 1970. 

 

         Dans un troisième chapitre tout aussi détaillé, les relations entre armements et emploi sont examinées, avec les diverses possibilités de reconversion dans l'industrie aéronautique, la construction navale et l'électronique (Campaign for Nuclear Disarmament). Robert POLET et Pierre ARCQ  mettent de leur côté au chapitre suivant en lumière les caractéristiques très particulières de l'économie des armements, centrant beaucoup d'éléments de leur analyse sur le cas belge. Ils terminent par une réflexion sur les implications stratégiques et politiques d'une économie militarisée qui motivent grandement la reconversion.

Dans leur conclusion, nous pouvons notamment lire : "La question fondamentale qui se pose ici est celle du contrôle de l'utilisation des moyens militaires résultant des activités scientifiques et productives des travailleurs eux-mêmes. Les travailleurs peuvent-ils garder (ou conquérir?) le contrôle de l'utilisation des armes, de la définition des stratégies militaires, c'est-à-dire du choix des objectifs et de l'identification des "ennemis", des méthodes de combat, du moment de déclenchement des conflits, etc... ? La réponse est évidente : ce contrôle échappe totalement aux travailleurs. Il échappe même de plus en plus aux responsables politiques du pays ; les choix politiques et stratégiques sont définis à un niveau de plus en plus éloigné des citoyens et confiné dans des États-majors à composition multinationale dans lesquels se pratique une "démocratie confidentielle"... ". "Ce chapitre sur l'économie des armements constitue, selon nous, une pressante invitation aux organisations syndicales à envisager la reconversion comme une alternative économique et politique sérieuse et permettant une relance de l'emploi en même temps que la conquête d'un contrôle accru sur les finalités des budgets publics, l'utilité sociale de la production et les fins et moyens d'une politique de défense démocratique."

Les auteurs, pas plus que Jean Van LIERDE dans son article à la fin du livre, ne cachent bien entendu pas leur orientation politique, en faveur d'un transarmement, élément de transition vers le socialisme autogestionnaire, notions très débattues à l'époque. Même si le débat n'est plus là, les éléments exposés dans ce livre en fait un élément incontournable de toute réflexion sur l'économie des armements. 

 

         Le livre comporte un Guide organisationnel de la reconversion, un texte sur le Contenu d'un plan de reconversion. Ouvrage ayant eu une Mention d'Honneur au Prix du Ministre de la Culture Française en 1980, cette petite somme de 260 pages environ s'avère particulièrement utile. L'abondance d'une bibliographie qualifiée de sommaire sur la reconversion permet à tout un chacun de rechercher des informations plus précises. Nous attendons avec intérêt un nouveau livre conçu de cette façon qui fasse le tour et le bilan des théories et pratiques sur la reconversion pour les décennies suivantes...

 

       Concertation Paix et Développement, à la fois auteur et éditeur de cet ouvrage, fondé en 1977, soutenait en 1978, une campagne nationale de soutien aux Nations-Unies pour le désarmement, "Désarmer pour survivre". Elle était formée de presque une vingtaine d'organisations belges ou francophones. L'ouvrage lui-même a été réalisé par le Groupe de travail sur la Reconversion du Mouvement International de la Réconciliation et de l'internationale des Résistants à la Guerre, sous la coordination de Pierre ARCQ.

 

Concertation Paix et Développement, Le droit au travail utile, Contrôle et Développement de l'emploi par la Reconversion des industries d'armement, 1980. Cet ouvrage peut s'obtenir (sous toute réserve) en écrivant au Mouvement International de la Réconciliation et de l'Internationale des Résistants à la Guerre (MIR-IRG), Maison des Huit Heures, place Fontainas, 9-11, 1000 Bruxelles en Belgique.

 

 

Complété le 4 décembre 2012. Relu le 5 avril 2020

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8 décembre 2010 3 08 /12 /décembre /2010 15:04

         La diversification et la conversion des industries d'armement constituent les deux voies principalement adoptées par des entreprises d'armement en difficulté, soit de par une volonté politique délibérée de réduction des dépenses militaires, soit le plus souvent, du fait de changements stratégiques ou militaires. 

 

      La diversification implique un accroissement dans l'hétérogénéité des marchés développés individuellement par les firmes militaires. Elle réduit l'importance du secteur militaire dans l'activité de l'entreprise, alors que la conversion conduit à l'élimination progressive du volet militaire. La diversification constitue en fait une adaptation au marché des armements des entreprises du secteur. Elle peut être réalisée par l'acquisition et/ou le désinvestissement, sans essai d'utilisation du capital et des actifs humains disponibles. Cependant, il y a peu d'entreprises capables de développer des technologies duales, non du fait de la nature de leur activité (électronique, informatique, systèmes de guidage par exemple), mais parce que les autorités militaires fonctionnent souvent à la frontière de ce qui est possible (quitte à provoquer des maximisations des coûts), alors que le secteur civil se préoccupe d'abord du profit. Nous pouvons distinguer six politiques de diversification :

- la diversification du marché. Elle consiste à rechercher des débouchés civils à des produits militaires (par l'intermédiaire du marché de la sécurité au sens large) et favorise le développement de technologies duales, répondant à la fois aux besoins civils et militaires. Elle engendre une réorganisation, une spécialisation des maîtres d'oeuvre et une plus profonde intégration des sous-traitants dans le processus de production. Souvent, cette stratégie échoue, tant les coûts proposés s'avèrent élevés au regard des critères commerciaux. A moins d'être soutenue par l'État par des subventions plus ou moins déguisées. Certaines entreprises la pratiquent avec succès, comme la Sagem en France, parce qu'elle a su éviter la dispersion de ses ressources en sélectionnant quelques créneaux prometteurs, en s'assurant des débouchés et en multipliant les accords de partenariat de manière à limiter et à partager les coûts de développement. 

- la diversification géographique qui permet des relocalisations. Ainsi l'Aérospatiale a acquis des installations aux États-Unis afin d'accéder plus aisément aux contrats américains et de contourner une législation protectionniste. Cette stratégie n'est pas toujours efficace dans le cas d'un marché en baisse, surtout lorsque jouent encore les critères de préférence nationale.

- la diversification de portefeuille qui repose sur des opérations financières d'achats et de ventes d'entreprises. Les grandes firmes d'armement sont souvent contrôlées par de puissants conglomérats financiers. Cette diversification permet d'assurer la survie des grandes superstructures financières, mais elle n'offre aucune garantie de non fermeture des entreprises elles-mêmes. C'est ainsi qu'aux États-Unis, General Dynamics a été remarquée pour ses performances boursières, que certains experts ont attribués à l'habilité de ses dirigeants à dépecer une société, grâce à de savantes combinaisons comptables imaginatives.

- la diversification de la production. Elle s'adresse aux unités de production et se rapproche de la conversion. Elle recherche des solutions à l'emploi et à la stabilisation des économies locales.

- la réduction des activités de l'entreprise. Ce n'est pas une stratégie de protection sauf lorsque les activités restent militaires. Elle rend l'entreprise plus vulnérable à de nouvelles réductions des dépenses, érodant encore ses bases technologiques.

- la diversification externe qui conduit à l'acquisition ou à des accords stables et durables avec d'autres firmes. Très utilisée, elle permet la diversification par des alliances stratégiques entre les fournisseurs, les consommateurs et l'État. Cependant, cette action, souvent suscitée par l'État, peut n'être que temporaire ou limitée.

 

        La conversion suppose de répondre à une question clé et préalable : veut-on maintenir, développer ou diminuer l'activité de l'entreprise, avec en toile de fond la volonté de préserver l'emploi? Il faut distinguer alors conversion et politique d'ajustement ou politique industrielle, qui s'attachent à la mise en valeur des capacités d'une communauté donnée. La conversion fait appel à la réutilisation d'une ancienne installation militaire (ce peut être une base militaire ou un outil de production) afin de la transformer de manière à lui donner des usages civils (centre d'éducation ou de santé ou atelier de production civile). Or, avec la domination de l'idéologie du "laissez faire" et la disparition de l'idée de planification (très sensible en France notamment), le processus de conversion s'individualise, se régionalise, alors même qu'il devrait constituer un enjeu national et même international faisant intervenir les différentes parties concernées. Idéalement, il est préférable de convertir les armes en faveur de biens socialement utiles, avec, aujourd'hui, une nouvelle préoccupation environnementale. Nous pouvons distinguer trois sortes de conversion :

- la conversion par commande de l'État dans un contexte planifié. Elle n'a pas démontré son efficacité en Russie. Cependant, les efforts publics engagés n'ont pas encore été à la hauteur des objectifs de conversion pour juger de leur opportunité globale.

- la conversion par diffusion qui est la règle des économies de marché. C'est aux entreprises individuelles de définir des stratégies de conversion, soit par une diversification planifiée, soit en renforçant les activités civiles.

- la conversion par la communauté (collectivité locale, syndicats, organisations et mouvements pour le désarmement...). Elle n'a pas toujours réussi à maintenir les travailleurs sur le site. Cependant, aux États-Unis, c'est bien au niveau des États (Californie, Massachusetts, Minnoseta, Missouri...) que nous trouvons les tentatives les plus sérieuses conjuguant les efforts de différentes institutions locales, pour amortir les effets des restructurations.

   Dans l'ensemble, les conversions les plus réussies ont été décidées par la direction des entreprises, tandis que les efforts des syndicats dans ce sens sont peu probants. Mais les résultats industriels de la conversion restent globalement décevants.

 

       L'appréciation de la réussite ou de l'échec de la diversification ou de la conversion reste délicate pour deux grandes raisons : d'abord les efforts dans ce sens depuis la fin de la guerre froide, pour prendre une période récente (en dehors des expériences post-première ou seconde guerre mondiale) sont encore récents et manquent de fermeté la plupart du temps ; ensuite, les études globales sur des diversifications ou des conversions manquent.

Si dans les années 1980, des institutions nationales et internationales produisent des études argumentées et optimistes, actuellement la plupart des travaux portent sur des expériences nationales ou régionales. In pursuit of disarmament, de Inga THORSSON, pour ce qui est de la Suède, donnait une vue globale et précise de ce peut apporter la conversion, tandis que les études américaines, russes et françaises se centrent, s'arc-boutent presque, sur les évolutions de l'industrie nationale d'armement (voir par exemple les études réunies par Les Études de la Documentation Française). Defense Conversion, d'Alex GREEN de l'Université de Floride et de Victor CHERNYY du Bureau de reconversion de l'Ukraine, publié en 1996, fait figure d'exception.

    Résultat de trois conférences, organisées entre 1992 et 1994, réunissant divers spécialistes américains, russes et ukrainiens, mais malheureusement avec peu d'européens (au sens des pays de l'Union Européenne), désireux de tirer du processus de reconversion dans leurs pays, des leçons globales, ce dernier livre met en évidence des visions contrastées entre Russes, Américains et Ukrainiens. Ces contrastes trouvent leur source bien entendu dans des réalités bien différentes.

Si le processus de reconversion est important pour l'industrie américaine, il est crucial pour l'économie et la stabilité des anciens pays de l'URSS. La reconversion dans ces pays-là a des effets directs sur la sécurité et l'environnement des pays voisins, et même au-delà. Les collaborateurs américains de cet ouvrage voient la reconversion de manière spécifique, et décrivent des projets précis de reconversion mis sur pied, souvent par des entreprises commerciales. Les Russes et les Ukrainiens examinent d'abord les ramifications de la guerre froide avant d'envisager les possibilités offerts par la reconversion, laquelle touche des industries entières, et est liée à des programmes de destruction d'armes massives (nucléaires et chimiques notamment). Si les Américains s'intéressent aux programmes d'assistance gouvernementale à la reconversion, les Russes et les Ukrainiens s'inquiètent de la fragilité économique de leurs sociétés. De manière générale, la reconversion en Russie et en Ukraine apparaît comme plus problématique qu'aux États-Unis. D'un autre côté, étant donné la centralisation qui orientait autrefois toute l'économie soviétique, on a l'impression que des industries entières peuvent être lancées - techniquement parlant - du jour au lendemain. 

Dans ces trois pays, la reconversion se résume de manière analogue à une lutte dans laquelle les hommes politiques et industriels préférant la voie de l'exportation par rapport à celle de la reconversion forment un noyau de résistance puissant face aux partisans de la reconversion des industries d'armement. Dans ces trois pays également, la production d'armements s'avère concentrée dans des régions bien délimitées et les bouleversements d'une conversion exigent des efforts particuliers.

 

Richard PETRIS, La conversion des industries d'armement, Les armes d'une école de paix, Grenoble, 1993. Inga THORSSON, In pursuit of disarmament, Conversion from military to civil production in Sweden, 2 volumes, liber Allmanna Forlaget, 1985. Sous la direction de Roland de Penanros, Reconversion des industries d'armement, Crise, adaptation sectorielle et développement régional, Les Études de la Documentation Française, 1995. Alex GREEN et Victor CHERNYY, Defense Conversion,1996.

 

                                                    PAXUS

 

Relu le 6 avril 2020

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6 décembre 2010 1 06 /12 /décembre /2010 14:17

                        L'idée de reconversion est apparue au moment du boom économique des années 1950-1960 et se plaçait dans la perspective d'une plus grande efficacité du système économique, mais sans bouleversements structurels. sachant que la reconversion était techniquement possible - elle avait été expérimentée amplement pour l'industrie automobile après la première guerre mondiale - et conscientes des problèmes posés par l'existence des complexes militaro-industriels, des économistes comme Seymour MELMAN (University of Colombia) avaient avancé le principe de l'economic conversion. Pour l'école d'économistes libéraux comme l'auteur de L'économie de guerre permanente, le militarisme est malsain dans le système capitaliste, car il détourne des ressources énormes à des fins non productives. Aberration économique, facteur "anti-économique" par essence selon eux, le militarisme devait être évacué du capitalisme, moyennant l'adaptation de celui-ci.

Malgré ses limites, cette conception permit de franchir plusieurs pas importants aux Etats-Unis, notamment avec la création de l'OEA, les propositions de loi du sénateur Mc Govern en faveur de la reconversion, les prises de positions de certains syndicats, dont la puissante United automobile and Aerospace Workers et l'International Association of Machinistes.

            Pourtant, cette position parait difficile à soutenir, selon plusieurs auteurs radicaux, sans une critique radicale du système capitaliste. Elle reposerait sur une sorte de rêve : le capitalisme serait disposé à accepter une transformation radicale d'un outil industriel source d'énormes profits, qui lui permet, selon eux, en même temps de défendre les sources d'approvisionnement en énergie de par la monde, dont il tire une partie considérable de sa puissance et d'autres profits tout aussi considérables. D'ailleurs, une résistance farouche d'entreprises du complexe militaro-industriel américain montre que plutôt que d'opérer une reconversion pour percevoir "les dividendes de la paix", il met en avant la nécessaire disposition d'un potentiel prêt à fonctionner en cas de nouvelle guerre. C'est d'ailleurs ce qui s'est passé dans les années 1970, lors du processus de préparation à la guerre du VietNam

              L'idée de "Peace Reconversion" apparut dans les années 1970 et fut développée principalement par Paula GEISE, un militante du "New American Movement". Il ne s'agit plus de réorienter l'économie de guerre permanente - pour reprendre la phraséologie des mouvements pacifistes ou de paix - vers une économie civile, de transférer les capacités de production militaire vers des objectifs civils, mais d'opérer un transfert de pouvoir des élites dirigeantes vers les travailleurs. L'idée de transférer le pouvoir a été également développée en France par les recherches théoriques d'André GORZ, écrivain d'inspiration marxiste, qui insiste sur les finalités de la production. (Nos armes, la crise et le mal-développement).

                 Par la suite, de nombreuses institutions nationales et internationales ont repris à leur compte la notion de reconversion, suivant des fortunes assez diverses. Par exemple, juste après la guerre froide, le ministère de la défense français augmenta ses efforts dans le sens de la reconversion, suite aux baisses programmées du budget militaire, surtout sous l'angle du retour à la vie civile de professionnels de l'armement et de l'armée, à cause des dégonflements importants des effectifs. L'UNIDIR, organe de l'ONU multiplia les études et les propositions, appuyant de nombreux programmes de reconversion (Russie, Europe de l'Ouest). Tous ces efforts semblent marquer le pas depuis le début des années 2000, où l'on assiste au contraire à un accroissement de dépenses militaires et du commerce des armements.(UNIDIR, 2001).

 

                             On peut définir la reconversion, en reprenant les propos d'un syndicaliste français de l'armement (Jo DJEVELEKIAN), comme "la transformation des activités industrielles touchant aux armement en des activités civiles." Il constate tout d'abord que le transfert à l'inverse "s'effectue presque "naturellement" lorsqu'un pays entre en guerre : c'est la mobilisation industrielle". "Ce transfert industriel du civil vers le militaire s'effectue sous la pression des événements ; le peuple et les travailleurs ne trouvent rien à redire. Mais lorsque l'on examine la question du transfert du militaire vers le civil, le problème est bien évidemment différent. On se place dans une situation de non-guerre, dans un contexte socio-économique classique. Il faut examiner les conséquences sur l'emploi, quantitativement (compression des effectifs) et qualitativement (déqualification, sous-traitance, production accrue, etc)." Les syndicats français (CFDT, CGT), vu l'importance du complexe militaro-industriel dans leur pays, font preuve d'une grande prudence lorsqu'ils abordent la question de la reconversion, les uns préférant discuter de diversification des activités (réorientation de certaines capacités vers l'économie civile), les autres plus offensifs sans doute, mettent l'accent sur la faisabilité de la reconversion de pans entiers de l'économie militaire. Dans les deux cas, il importe que les travailleurs ne soient pas les perdants d'une restructuration économique, comme ils l'ont été avec les industries sidérurgiques. Toute reconversion qui s'effectue sans les travailleurs se réalise en fait contre eux.

                                         Cette prudence n'est pas du tout partagée par les composante du Peace Movement, comme Bruce BIRCHARD qui entendent placer le processus de reconversion sous une planification concertée et non pas aux mains des mêmes gouvernements et corps constitués qui gèrent l'économie de guerre. 

                                              A un niveau plus global, les institutions internationales comme l'ONU placent toute perspective de reconversion dans le cadre d'une réorientation du développement au niveau mondial. La lutte contre les dépenses militaires et les proliférations d'armements passent par la mise en place, au niveau gouvernemental et au niveau régional, de véritables plans de conversion à moyen et long terme. 

 

                             Richard PETRIE, faisant le point au début des années 1990 sur les reconversions, note 6 réponses des entreprises confrontées à la réduction des budgets militaires :

- le développement des exportations d'armes, même si c'est au prix d'un accroissement considérable de l'offre, à des prix très bas ;

- la restructuration, qui implique de réduire le volume de la production par la mise à pied des salariés, la vente ou la fermeture d'usines ;

- la spécialisation, qui conduit à resserrer l'éventail des produits fabriqués, à identifier des niches à l'abri des coupures budgétaires ou des créneaux à forts potentiel de profits. Cette démarche, utilisés par les petites et moyennes entreprises, ne va pas sans licenciement et fermetures de sites ;

- le développement de technologie génériques, susceptibles de donner lieu à des applications civiles. Il suppose la recherche d'une "dualité" civile des produits militaires, notamment en termes de coûts et de marché ;

- la diversification. Multiple (militaire-civil, militaire-militaire), cette approche a souvent abouti à des échecs. Elle n'en conserve pas moins un intérêt certain à moyen et long terme ;

- la conversion fondée sur le transfert d'activités du militaire vers le civil. Elle pose de nombreux problèmes culturels et économiques. En effet, ni le management, ni la recherche-développement, nu même les infrastructures ne correspondent aux impératifs commerciaux et technologique des produits civiles.

  Les deux processus qui nous intéressent ici, la diversification et la conversion, s'opèrent avec de grandes difficultés et de manière plus ou moins bien planifiée suivant les régions et les secteurs concernés.

 

     Richard PETRIE, la conversion des industries d'armement, Les Amis d'une école de paix à Grenoble, 1993 ; Bruce BIRCHARD, Qu'est-ce que la reconversion? dans Le droit au travail utile, Concertation Paix et Développement, 1980 ; Jo DJEVELEKIAN, Les travailleurs et la reconversion, dans Alternatives non violentes n°41, Eté 1981 ; Gilbert GIRONDEAU et Jean-Louis MAISONNEUVE, Nos armes, la crise et le mal-développement, 1985.

 

 

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2 août 2010 1 02 /08 /août /2010 09:05

                  Les pratiquants et les théoriciens de l'Éducation à la Paix et de l'Éducation à la Non-violence les définissent différemment mais mettent finalement l'accent sur les mêmes problématiques. Si pour l'Éducation à la paix, il s'agit plus de pratiquer une coopération constructive faisant appel aux capacités humaines opposée à une conception autoritaire et fondée sur l'obéissance, de pratiquer une éducation pacifique en quelque sorte, pour l'Éducation à la non-violence, il s'agit plus de pratiquer une éducation gérant les conflits d'une manière non-violente, opposée à une conception coercitive et fondée sur la menace d'utilisation de la violence. Du côté de l'éducation à la paix, il s'agit plus souvent d'une éducation fondée sur des principes pacifiques plus que d'enseignement des conditions de la paix. Du côté de l'éducation à la non-violence, il s'agit plus souvent d'une éducation fondée sur des principes non-violents plus que d'enseignement des aspects de la non-violence. D'une manière générale, les théorisations effectuées des pratiques ou les théories elles-mêmes rejoignent les mêmes préoccupations, créer les conditions d'un monde pacifique. Seulement, et les partisans de l'Éducation à la Non-violence insistent là-dessus, il est nécessaire de partir d'une analyse des conditions globales de l'existence de la violence dans la société.

 

             Éduquer de manière non-violente, éduquer à la non-violence, c'est surtout s'efforcer de gérer le conflit. Que ce soit en milieu scolaire ou dans le monde du travail, il ne s'agit pas de faire disparaître ou prétendre faire disparaître le conflit, il s'agit de le transformer en une solution de coopération. A travers des activités communes, dès l'école maternelle, et même en crèche, les enseignants et les éducateurs veulent trouver les moyens de développer les attitudes, les comportements constructifs entre personnes. C'est surtout le conflit inter-personnel qui retient leur attention, même si par ailleurs les mêmes enseignants et éducateurs, ou d'autres, réfléchissent à des modalités de gestion des conflits à une échelle beaucoup plus large, dans les opérations de maintien de la paix, via des organisations internationales, pour prendre un exemple très précis. Mettre dans tous les cas hors-jeu la violence dans les relations interindividuelles, c'est l'objectif que l'on retrouve exprimé dans de nombreux ouvrages et de nombreuses brochures diffusées par la mouvance non-violente. Parmi les moyens proposés figurent la médiation, dans de nombreux cadres institutionnels : médiation scolaire ou médiation face aux violences urbaines. 

 

            Dans une contribution à un Colloque sur Violence et Éducation, Jean-marie MULLER résume bien cette conception : "Pour tuer les germes des idéologies qui légitiment et honorent la violence, il faut s'efforcer d'irriguer toute la société par une "culture de la non-violence" et la culture commence par l'éducation. Celle-ci joue un rôle déterminant dans l'initiation de l'enfant à une citoyenneté responsable. Malheureusement, ce n'est pas la citoyenneté politique qui se trouve à l'horizon de la visée du système éducatif dominant mis en oeuvre, mais la compétitivité économique. Dans la conception même du système éducatif, la connaissance se trouve non seulement supplantée ; mais pratiquement évacuée par le savoir technologique. L'objectif recherché est de permettre aux jeunes d'arriver sur le marché du travail avec la qualification technique requise pour avoir les meilleures chances de trouver un emploi. Mais l'éducation ne saurait réduire son rôle à cette fonction, sous peine de trahir sa mission. L'école doit être avant tout une école de civisme. Une véritable éducation civique des enfants doit s'efforcer de favoriser l'autonomie plutôt que la soumission, l'esprit critique plutôt que l'obéissance passive, la responsabilité plutôt que la discipline, la coopération plutôt que la compétition, la solidarité plutôt que la rivalité."  L'auteur pense qu'il s'agit bien, "en définitive, d'éduquer les enfants à la non-violence, mais pour cela, la première condition est que l'éducation s'inspire elle-même des principes, des règles et des méthodes de la non-violence : l'éducation à la non-violence commence par la non-violence de l'éducation. Certes, une éducation non-violente n'implique pas l'effacement de toute autorité de l'adulte. Pour structurer sa personnalité, l'enfant a besoin de se heurter à cette autorité, mais il est dans la nature même de l'autorité du bon pédagogue de s'exercer par la non-violence. (...). Les éducateurs doivent eux-mêmes apprendre à donner des "leçons de choses" à partir des inévitables conflits qui opposent les enfants entre eux, afin de leur faire découvrir que ces moments d'opposition aux autres doivent s'intégrer dans le processus du développement de leur personnalité."

L'auteur reprend le propos d'Eric PRAIRAT, exprimé dans un dossier de Non-violence Actualité de 1988 (Pour une éducation non-violente) : "Si l'on admet que le conflit n'est pas la violence, mais que celle-ci n'est qu'une issue, qu'un épilogue possible, alors, entre les conflits et la violence, se dessine une plage privilégiée pour l'éducateur, non pour mettre en oeuvre une stratégie d'occultation et de dissimulation, cela s'entend, mais pour apprendre aux enfants, ou plutôt avec eux, à vivre et à résoudre de façon positive les inévitables affrontements qui irriguent toute vie sociale."

"Initier les enfants à la citoyenneté, écrit encore Jean-Marie MULLER, c'est leur apprendre le bon usage de la loi en leur faisant comprendre que l'obéissance demandée aux citoyens n'est pas la soumission passive et inconditionnelle à l'ordre d'un supérieur hiérarchique, mais l'adhésion réfléchie et consentie à une règle dont ils reconnaissent eux-mêmes le bien-fondé. Ce doit être une dimension essentielle de la pédagogie de faire participer les enfants à l'établissement des règles communautaires auxquelles ils devront eux-mêmes se conformer, en leur faisant expérimenter qu'elles sont nécessaires pour qu'ils puissent vivre ensemble dans le respect de tous et de chacun. (...) L'école sera le lieu privilégié où l'on détruit les préjugés discriminatoires à l'encontre des "autres", de ceux qui appartiennent à une autre race (sic), à un autre peuple, à une autre religion. C'est donc une exigence essentielle de la pédagogie de désarmer le regard des enfants envers les "autres", et, tout particulièrement, envers ceux dont l'identité sociale est marquée par une différence. Il s'agit d'éduquer leur regard afin qu'ils se départissent de toute hostilité envers les "autres-qui-sont-différents" et qu'ils apprennent à leur égard la bienveillance, sans perdre pour autant la faculté de jugement critique à l'encontre de ce qui peut être critiquable dans leur comportement."

Notons que la revue française Non-violence actualités, qui avait pris la suite de Non-violence politique, s'est longtemps fait l'écho des réflexions et des actions en faveur de l'éducation non-violente. Mais depuis octobre 2016, l'association éditrice de la revue a cessé son activité.  On peut retrouver des informations sur ce sujet dans la revue Alternatives non-violentes (alternatives-non-violentes.org) ou dans la revue écologique Silence (revuesilence.net)

 

Jean-Marie MULLER, contribution Vers une culture de la non-violence, dans Violence et Éducation : de la méconnaissance à l'action éclairée, Actes du Colloque de Saint-Denis, ouvrage collectif présenté par Marie-Louise MARTINEZ et José SEKNADJE-ASKENAZI, L'Harmattan, Collection Crise et Anthropologie de la relation, 2001. Jeanne GERBER, Pour une éducation non-violente, Activités pour éduquer les 8/12 ans à la paix et à la transformation des conflits, Chronique Sociale/Evo. Sous la direction de Bernadette BAYADA, d'Anne-Catherine BIZOT, de Guy BOUBAULT et de Georges GAGNAIRE, Conflit, mettre hors-jeu la violence, Chronique sociale. Sous la direction de Bernadette BAYADA et de Guy BOUBAULT, Pratiques d'éducation non-violente, Nouveaux apprentissages pour mettre la violence hors-jeu, Charles Leopold-Mayer, Non-violence Actualité.

 

                                                                                                                         PAXUS

 

Actualisé le 31 juillet 2017. Relu le 12 février 2020.

 

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