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26 novembre 2020 4 26 /11 /novembre /2020 13:41

   Dans la foulée surtout d'une réflexion sur l'obéissance aveugle aux ordres du régime nazi et de la responsabilité du citoyen face aux injustices, la philosophe Hannah ARENDT se situe tout-à-fait dans le sillage d'une pensée occidentale de longue date.

   Hannah ARENDT considère la désobéissance civile comme une politisation de l'affirmation socratique selon laquelle il vaut mieux subir une injustice que la commettre. SOCRATE, dans un dialogue risqué, entre philosophie et politique - on a souvent écrit qu'il exprimait un conflit entre philosophie et politique, mais un commentaire contemporain, vu l'expérience de nombreux siècles - tend à ne pas relayer cette perspective un peu abstraite. L'inservitude volontaire dont fait preuve SOCRATE, comme l'écrit Hourya BENTOUHAMI-MOLINO, n'a rien d'une préoccupation éthique puisque qu'elle relève non pas d'une préférence, d'une disposition personnelle, mais d'un appel à la transformation du rapport que chacun entretien aux affaires publiques et communes, ce qui explique en partie la virulence de l'attaque du pouvoir envers le philosophe grec. La véritable question que pose SOCRATE dans le Criton semble donc être : en quoi "ne pas faire" dans la Cité peut-il consister en une action? "Autrement dit, précise notre auteur, ce qui se présente en apparence comme une "défaite", une "retraite" ou un "renoncement" peut-il constituer une action de nature politique?"

  Si SOCRATE se défend dans l'Apologie de faire précisément de la politique, rien n'empêche la philosophie contemporaine de considérer, comme le fait Hannah ARENDT, que le refus de participer aux affaires publiques tel que le contraint le pouvoir constitue un engagement politique. Dans un monde où le pouvoir prétend agir au nom du peuple, quel que soit d'ailleurs la caractéristique démocratique ou dictatoriale de ce pouvoir, le retrait de la vie publique équivaut à une opposition, surtout quand ce retrait est exprimé publiquement, et non, comme le voudrait précisément ledit pouvoir, restreint à une sphère privée. La non-participation à la citoyenneté républicaine devient politique lorsqu'on s'interroge sur les modalités  de cette non-participation.

     Surtout dans Responsabilité et jugement, la philosophe américaine d'origine allemande, montre ainsi au cours d'une interrogation sur la responsabilité comment une certaine forme de non-participation peut s'entendre comme un pouvoir proprement politique. C'est pour éviter toute confusion concernant la signification de cette non-participation qu'elle s'attache à dresser une typologie :

- dans un pays autoritaire, une non-participation, qui ne relève pas d'un choix, en raison de la clôture de l'espace public à tous les habitants ou à une partie d'entre eux, est une non-participation contrainte (une non-participation de fait) ;

- dans un pays libre, une non-participation qui relève de la liberté de ne pas s'intéresser aux affaires publiques ;

- dans un pays totalitaire, la participation peut vouloir dire la complicité dans des activités criminelles (non-participation de décision) ;

- dans les pays libres, la non-participation est en réalité une forme de résistance - comme dans le cas de ceux qui refusent d'être enrôlés dans la guerre au Vietnam -, souvent justifiée sur des bases morales, mais dans ce cas, ce qui est central, ce n'est pas le soi - je n'y vais pas parce que je ne veux pas me salir les mains, ce qui, évidemment, peut être un argument valide -, mais le destin de la nation et sa conduite à l'égard des autres nations dans le monde.

     Selon la troisième et quatrième catégorie, la non-participation, commente notre auteur, est clairement un équivalent du refus moral de se salir les mains. Et ARENDT précise qu'à l'intérieur de la première et de la dernière catégorie, la non-participation varie qualitativement du simple refus de commettre l'injustice (proprement socratique) ou de participer à son exécution, même indirecte (être un rouage), au refus de commettre l'horreur, de devenir un monstre. La décision de l'omission de l'acte est en effet un acte moral qui pose la question de la responsabilité dans la perpétuation d'un injustice ou d'une autre. Hourya BENTOUHAMI-MOLINO s'intéresse surtout au quatrième type énoncé par ARENDT. Là où la non-participation équivaut bien à une action politique, et cela pour trois raisons essentielles :

- la non-participation dans les régimes totalitaires ne peut être considérée comme un phénomène de résistance politique stricto sensu que dans des conditions bien déterminées, car pour l'essentiel des activités, le pouvoir réclame la passivité. Il s'agit pour le citoyen plus de "sauver sa conscience" que d'exercer une activité politique. L'exercice public de la faculté de juger étant interdit, il faut que l'expression d'une non-participation s'exerce sur des éléments actifs requis par le pouvoir (fonctionnement économique, prestations de serment, acquittement d'un tribut...) dans un temps relativement restreint dans le temps et dans l'espace.

- la non-participation dans le contexte démocratique renvoie au fait que, dans les démocraties dites représentatives, les crimes commis par le gouvernement le sont en notre nom. Suspendre sa participation équivaut dans le modèle représentatif des démocraties à une forme d'enrayement aussi bien de la légitimé de la division de la souveraineté que de la logique du mandat.

- la démocratie est le seul régime où l'on peut être à la fois citoyen et rebelle, au sens où l'on peut exercer sa faculté de juger sans exposer sa vie. Ainsi contre tous ceux qui estiment que tout véritable républicanisme s'entend exclusivement à partir d'une définition positive de la citoyenneté active de type rousseauiste, ARENDT montre  comment il arrive souvent que l'action soit une simple non-participation, c'est-à-dire qu'elle désigne le retrait délibéré, pour des raisons politiques, hors du système de coopération et de consentement. Cette omission est bien souvent une action politique dès lors qu'elle cherche à transformer le monde ou du moins notre rapport au monde. Il s'agit bien entendu d'une action collective menée de la manière la plus tapageuse possible, et non d'une action individuelle clandestine avec le moins de remous possible. Il s'agit d'une action démocratique par essence - contrairement au statut aristocratique que certains veulent lui donner, réservée à des nantis et demandant une élaboration intellectuelle forte - car participant, carrément, au conflit constant que toute démocratie porte. Loin de la passivité du citoyen obéissant, cette action critique de désobéissance civile, vise à changer la société ou un aspect de cette société. La non participation concertée et ouverte, avec toute l'amitié qui caractérise les réseaux de solidarité nécessaire à son existence durable et à son expression étendue, dans un système démocratique, est l'envers négatif de tout pouvoir fondé sur la violence ou la domination. C'est pourquoi, entre autres, que désobéissance civile et non-violence sont souvent liées. Contrairement au système qui tend vers l'autoritarisme, tout en se déclarant toujours démocratique, la possibilité ouverte à la possible rébellion constitue un antidote puissant.

   Hourya BENTOUHAMI-MOLINO, dont nous prolongeons ci-dessus le propos, termine sa référence à Hannah ARENDT, sur une réflexion à propos de l'excuse souvent émise par la majorité silencieuse, de n'être qu'un rouage dans un système complexe. "L'excuse du rouage est souvent convoquée dans les justifications de certains hommes et femmes cherchant à se mettre hors de cause de toute participation réelle à l'injustice ou à la perpétuation d'un crime en raison de leurs positionnement apparemment secondaire dans une chaîne de production de l'injustice ou du crime qui ne laissait pas voir aux acteurs les conséquences de leurs actes. (voir Responsabilité personnelle et régime dictatorial" dans ARENDT, Responsabilité et jugement). Or, le rouage, loin d'être une pièce anodine ou secondaire d'une machine, en constitue le maillon essentiel dans la mesure où toute défection de cette partie nuirait au bon fonctionnement du système. Ce diagnostic relève d'un réalisme critique contre les formes d'illusions sociales qui font office de véritables récits mythiques de la représentation du rôle dévolu à chacun dans la société. Cette approche nous permet par conséquent de réhabiliter une forme de défection en politique (contrairement à ce que peut écrire par exemple Manour OLSON, dans Logique de l'action collective, PUF, 1978). Ce que montrent les considérations sur la désobéissance civile, c'est précisément la refondation d'une pensée de la défection ou de la non-participation où celles-ci ne relèveraient pas de la servitude volontaire, mais au contraire d'une dénonciation de ce que la volonté peut comporter de vice déshumanisant."

 

Hourya BENTOPUHAMI-MOLINO, Le dépôt des armes, Non-violence et désobéissance civile, PUF, collection pratiques théoriques, 2015.

 

PAXUS

 

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20 novembre 2020 5 20 /11 /novembre /2020 15:47

  Connu comme l'un des fondateurs de la philosophie morale, SOCRATE n'a laissé aucune écrit, sa pensée et sa réputation se sont transmises par des témoignages indirects. Ses disciples, PLATON et XÉNOPHON ont oeuvré à maintenir l'image de leur maître, qui est mis en scène dans leur écrits respectifs.

Les philosophes DÉMÉTRIOS DE PHALÈRE et MAXIME DE TYR dans sa Neucième dissertation ont écrit que SOCRATE est mort à l'âge de 70 ans. Déjà renommé de son vivant, SOCRATE est devenu l'un des penseurs les plus illustres de l'histoire de la philosophie. A un point qu'il constitue dans l'Histoire une figure-pivot : on discute de présocratiques et de successeurs de SOCRATE, en oubliant au passage que certains d'entre eux sont ses contemporains.

Sa condamnation à mort et sa présence très fréquente dans les dialogues de PLATON ont contribué à faire de lui une icône philosophique majeure, et sa pensée constitue encore une sorte de point de départ dans la philosophie occidentale. Cette figure a été discutée, reprise et réinterprétée jusqu'à l'époque contemporaine. Mais en dépit de cette influence culturelle, très peu de choses sont connues avec certitude sur le SOCRATE historique et ce qui fait le coeur de sa pensée. Même si les témoignages sont souvent discordants et la restitution de sa vie très incertaine, il y a une sorte de dénominateur commun à tous les commentaires : c'est un questionneur de conscience, et il n'hésite jamais à remettre en cause chez ses contemporains leur propre connaissance d'eux-mêmes et partant, des choses qui les entourent. A ce titre, il n'est pas étonnant qu'un des chefs d'accusation portés contre lui et qui entraine sa mort par empoisonnement après jugement d'un tribunal soit la remise en question des dieux (corrélativement la perversion de la jeunesse), car les convictions religieuses ne sont souvent que des blancs remplis à tout prix par des esprits épris d'une connaissance globale de leur existence.

  Tout cela fait écrire Jacques BRUNSCHWIG : "Socrate n'est pas un philosophe parmi les autres : il est le totem de la philosophie occidentale. En chaque pensée qui s'éveille et s'interroge, il revit ; en chaque pensée qu'on formule ou qu'on étouffe, il meurt à neuf. La place exceptionnelles qu'il tient dans notre culture est celle du héros fondateur, du père originaire, qui s'enveloppe dans une obscurité sacrée, et que chacun porte en soi comme une présence familière. Il appartient inséparablement à l'histoire et au mythe de l'esprit. Nous ne connaissons avec certitude presque aucune de ses pensées, et nous le reconnaîtrions dans la rue. Lui qui n'écrivit rien, des monceaux de livres interrogent son énigme : lui qui n'enseigna rien, des systèmes colossaux se réclament de son patronage. Le vrai Socrate est peut-être à jamais ensevelit sous sa légende, qui personnifie en lui la conscience philosophique, unité de la conscience intellectuelle et de la conscience morale. L'avènement radical que la tradition lui attribue est, dans une large mesure, une illusion rétrospective, que chacun du reste formule à sa façon. Sa rupture avec les "présocratiques" et son antagonisme avec les sophistes furent peut-être moins profonds qu'il n'y paraît ; et la pensée grecque est sans doute moins "socratique" qu'elle ne se présente. Cela dit, il faut bien qu'il y ait eu un cet homme de quoi rendre possibles et la cigüe et Platon".

 

Socrate, un pivot de la philosophie grecque

  Émile BRÉHIER rappelle le contexte de ses discours : "le siècle qui a précédé la mort d'ALEXANDRE (323) est le grand siècle de la philosophie grecque : c'est en même temps surtout le siècle d'Athènes : avec SOCRATE et PLATON, avec DÉMOCRITE et ARISTOTE, nous atteignons un moment d'apogée, où la philosophie, sûre d'elle-même et de ses méthodes, prétend appuyer sur la raison même son droit à être l'universelle conductrice des hommes : c'est l'époque de la fondation des premiers instituts philosophiques, qui sont l'Académie et le Lycée. Mais dans le même siècle les sciences mathématiques et l'astronomie prennent aussi une extraordinaire extension. Enfin, le brillant développement des systèmes de PLATON et d'ARISTOTE ne doit pas nous dissimuler l'existence d'écoles issues de SOCRATE, étrangères ou hostiles au mouvement platonicien-aristotélicien ; elles préparent les doctrines qui domineront à partir de la mort d'ALEXANDRE et qui feront négliger pour longtemps PLATON et ARISTOTE."

Non seulement SOCRATE et ses disciples ne sont pas les seuls dans le champ tumultueux de la philosophie grecques, mais coexistent avant, pendant et après SOCRATE, de nombreux points de vue sur tous les sujets. Tous ces philosophes, dont nous sont parvenus que très peu de choses - et il serait sans doute intéressant d'étudier pourquoi (entre fragilité des supports écrits et destructions volontaires des oeuvres des concurrents...) - sont souvent appelés pré-socratiques, plus pour des commodités de présentation mâtinés d'orthodoxie académique que pour la vraisemblance historique.

   Aucun portrait physique n'est fidèle, et surtout pas sûrement celui que dresse ARISTOPHANE dans le texte le plus ancien qui nous soit parvenu, Les Nuées, pièce de théâtre divertissante et tendancieuse plus qu'autre chose. Après sa mort, toute la littérature des Discours socratiques, dialogues où ses disciples donnent à leur maître le premier rôle : les discours apologétiques, écrits sous le coup de l'indignation de suite après la mort de SOCRATE (Apologie, Criton), puis les portraits idéalisés (Phédon, Banquet, Théète, Parménide), enfin les oeuvres où SOCRATE n'est plus que le parte-voie de la doctrine de l'Académie. Au second rang, les Mémorables de XÉNOPHON, écrit assez tardivement (vers 370), sorte d'apologie, où l'auteur, qui n'est rien moins que philosophe, donne une assez plate imitation de discours socratiques antérieurs.

   La plupart des historiens ultérieurs, E. WOLFF et O. GIGON en tête, doutent que l'on puisse reconstituer la pensée réelle de SOCRATE, même en regroupant des fragments de textes émis par exemple tout au long de l'Antiquité tardive ou avant : dialogues de Phédon et d'Eschine ; éléments de PORPHYRE, de LIBANIUS, de POLYCRATE...

La figure de SOCRATE, si elle a marqué l'histoire d'Athènes, est célèbre, car baignant dans un univers pas complètement sorti des influences mystiques orphiques, où les sophistes pullulent, où chaque homme politique se targue d'émettre de la philosophie ou des principes politiques proches de maximes philosophiques, il n'est ni sophiste, ni politique, pas mystique pour un sou, au point d'être sceptique sur l'existence des dieux, comme une grande partie de ses contemporains est maintenant sceptique sur l'existence des héros. Athènes est un lieu propice à la philosophie car nombre de ses habitants citoyens voyagent beaucoup (l'Égypte brille encore intellectuellement), rencontrent beaucoup (des grecs comme des barbares), avec son empire maritime (international avant la lettre). Sans doute a joué également le développement de techniques (de calcul pour le commerce et l'architecture, entre autres, et aussi de conservation des documents...) et un certain esprit induit par ces voyages et ces rencontres notamment, de tolérance et d'ouverture d'esprit, qui s'avère profitablement "spirituellement" et matériellement... SOCRATE bénéficie de tout cela et en même temps questionne tout sans cesse, et c'est ce qui attire l'attention de ses contemporains (Plus apparemment que son apparence physique, quoique, et sans doute ses blessures de guerre, car citoyen il a certainement participé à de nombreuses campagnes).

    Il joue constamment les trouble-fête et met en cause toutes les vérités plus ou moins admises (les contestations ne devaient pas seulement venir de lui... tant les conflits politiques dominent le tableau de la vie à Athènes). La vérité est que son but est d'examiner des thèses, de les passer à l'épreuve et non de les faire triompher. S'il attire les intellectuels de son temps, c'est également parce qu'il questionne sans affirmer. Avant d'éduquer les autres, il faut s'éduquer soi-même, se maitriser si on ne met facilement en colère, bien parler si l'on a des problèmes d'élocution, se présenter au milieu d'un groupe si l'on est laid et repoussant... On ne trouve pas trace de son enseignement, mais certainement qu'il tirait sa subsistance de leçons qu'ils donnait comme précepteur, d'enfant comme d'adulte, tout comme les sophistes qu'il semble critiquer sévèrement, mais bien plus subtilement que beaucoup d'écrits ultérieurs ne le disent.

  Les témoignages de son activité sont si controversés qu'on a peine à dresser ce qu'était réellement un discours socratique. Aussi en est-on réduit à formuler un état a minima de ce discours. A en croire XÉNOPHON et ARISTOTE, PLATON ayant nettement plus tendance à baptiser discours socratique le sien propre, SOCRATE serait avant tout l'inventeur de la science morale et l'initiateur de la philosophie des concepts (Émile BRÉHIER). Dans Métaphysique, ARISTOTE dit : "Socrate traite des vertus éthiques, et à leur propos, il cherche à définir universellement... ; il cherche ce que sont les choses. C'est qu'il essayait de faire des syllogismes ; et le principe des syllogismes, c'est ce que sont les choses... Ce que l'on a raison d'attribuer à Socrate, c'est à la fois les raisonnements inductifs et les définitions universelles qui sont, les uns et les autres, au début de la science. Mais pour Socrate, les universaux et les définitions ne sont point des êtres séparés ; ce sont les platoniciens qui les séparèrent et ils leur donnèrent le nom d'idées." Pour ARISTOTE, SOCRATE comprit que les conditions de la science morale étaient dans l'établissement méthodique, par voie inductive, de concepts universels, tels que celui de la justice ou du courage.

Cette interprétation d'ARISTOTE, indique Émile BRÉHIER, qui n'a d'autre but que de rapporter à Socrate l'initiative de la doctrine idéaliste qui, par PLATON, continue jusqu'à lui, est évidemment inexacte ; si son but avait été de définir des vertus, il faudrait admettre que, dans les dialogues où PLATON montre SOCRATE cherchant, sans aboutir, ce qu'est le courage, la piété ou la tempérance, il a pris à tâche d'insister sur l'échec de la méthode de son maître.. En fait, l'enseignement de SOCRATE consiste à examiner et à éprouver non point les concepts, mais les hommes eux-mêmes et à les amener à se rendre compte de ce qu'ils sont (réellement). Dans les dialogues, SOCRATE, même s'il ne parle pas en premier, conduit toujours en fait l'interrogatoire, et la tournure ironique de sa manière de présenter les choses et les actes, veut faire constamment pointer du doigt que, pratiquement toujours, que nul n'est méchant (ou sans doute gentil) volontairement et que tout mal (surtout) dérive d'une ignorance de soi qui se prend pour une science.

La seule science que revendique SOCRATE serait alors qu'il ne sait rien, ce qui peut facilement se rapprocher du fait que nous ne savons quasiment rien de son enseignement! 

Sans rejeter cette conclusion d'inconnaissance radicale que professerait SOCRATE, il faut quand même se rendre compte que cela ne fait pas beaucoup pour attirer tant de gens autour de lui! Plus que le contenu de ce qu'il enseigne, c'est le questionnement constant sur ce que l'on croit savoir qui attire. Et ceci à une époque où la rhétorique se donne pour tâche de convaincre l'interlocuteur de la réalité de sa connaissance... et in fine, de la validité des rétributions demandées! L'étendue de son enseignement devait tout de même dépasser cette négation - qui devait être au minimum orientée politiquement et moralement - pour que le pouvoir à Athènes veuille le condamner à mort. Les zones d'ombre sur sa vie nous empêche d'en savoir plus... Émile BRÉHIER conclue que "c'est son extrême liberté qui le perdit ; le gouvernement tyrannique de Critias lui avait déjà interdit la parole, ce fut la démocratie qui lui ôta la vie".

   Jacques BRUNSCHWIG veut voir plus loin que la méthode d'investigation, que l'interrogation tenace, que la découverte de la véritable connaissance de soi par son interlocuteur. Il est vrai que SOCRATE répète qu'il ne sait rien. Il n'a pourtant rien d'un sceptique, car il participe apparemment pleinement à la vie intellectuel d'Athènes, et certainement entend-t-il souvent saisir l'occasion de faire entendre son point de vue, ce que l'on réclame d'ailleurs d'un citoyen à ce moment-là dans cette cité. "Faut-il voir, écrit-il, dans son ignorance affichée la façade ironique d'un savoir caché, comme en ces statues de Silènes auxquelles le compare Alcibiade dans le Banquet platonicien, et qui s'entrouvriraient pour laisser voir la figure d'un dieu? On a autant de peine à croire son "inscience" réelle qu'à la tenir pour feinte? Sans doute peut-on dire qu'il n'est certain d'aucune proposition qui tombe dans le champ du dialogue, puisqu'il est de l'essence du dialogue de ne rien laisser hors de question ; mais qu'il est certain de toute proposition qu'il perçoit comme nécessaire à l'ouverture de ce champ, et au maintien de cette ouverture. Ainsi, ce qui constitue l'homme, ce dont il est moralement comptable, c'est ce par quoi il est apte à entrer dans la relation "dialogique" : son âme parlante et pensante, et non son corps, ou ce pseudo moi qui n'est que l'opinion que les autres en ont de lui. Connais-toi toi-même : connais ce qui est véritablement toi. Le bien auquel l'âme aspire est un bien qui relève d'elle ; rien n'est vraiment bon que ce dont il n'est pas possible de faire mauvais usage, et c'est la science du bien qui sait faire bon usage de toutes choses, et sans laquelle de toutes choses on risque de faire mauvais usage. Ainsi s'expliquent les inépuisables formules, que la vertu est un savoir, et que nul n'est mauvais volontairement.

Une autre source de certitude est que le dialogue, sous peine de perdre tout sens, désigne l'horizon d'une vérité qu'il ne dépend pas de nous de créer ou de modifier, et qui s'atteste jusque dans la nécessité où nous sommes de nous aider mutuellement pour nous ouvrir à elle? Si le dialogue est l'essentiel du métier d'homme, c'est que nous ne sommes pas condamnés à ne cesser la guerre des opinions que par la violence des tyrans, l'habileté des rhéteurs ou l'arbitraire des conventions. Le dialogue des hommes fait signe et référence ç quelque chose qui dépasse l'homme.

De la religion de Socrate, on peut dire qu'elle est ce qu'il lui faut et ce qui lui suffit pour percevoir sa vocation dialectique comme un commandement divin : la voix intérieure de son fameux "démon" n'est-elle pas la religion traditionnelle, il en effectue les gestes, il respecte ce qu'il y voit de respectable ; mais il la pense et la juge en fonction de cette mission."

 

Une postérité emplie de médiateurs...

   SOCRATE fait figure, comme l'écrit Michel ONFRAY, tentant de débroussailler le paysage de la philosophie antique tombée dans un académisme lui-même "embué" dans un christianisme combattant tout hédonisme, de personnage conceptuel, comme toute la galerie de personnages si bien mis en scène par PLATON. Évoquant PHILÈNE et ce que l'on en sait, notre philosophe français écrit : "En interdisant aux hédonistes de défendre leur thèse, en leur prêtant une inconsistance théorique a priori, en les caricaturant, en les enfermant dans des pièges théoriques fabriqués sur mesure, en ne reconnaissant pas la grandeur, l'excellence et la qualité philosophique de ses interlocuteurs, en les réduisant à des personnages ridicules, en usant de sophistiqueries mises au point pour des combats falsifiés et gagnés d'avance, Platon montre un visage bien différent de ce que la tradition rapporte. Celui qui voulait brûler les oeuvres de Démocrite en pensant se dispenser ainsi de s'attaquer aux thèses et conclusions du matérialisme abdétérain, procède pareillement avec les hédonistes cyrénaïques. Le lutteur choisit ses adversaires parmi les gringalet - les personnages conceptuels du dialogue - pour éviter de rencontrer à armes égales un concurrent de sa catégorie - Aristide de Cyrène - : le refus du combat trahit le manque de probité. Le passage à tabac d'un bouc émissaire ne saurait tenir lieu de combat en bonne et due forme : Platon excelle dans les reconstitutions à sa main, sur scène, avec des sbires et des sicaires à son service. (...)."  Ce que ONFRAY reproche à l'historiographie courante, c'est d'entrer avec un peu trop de complaisance dans les jeux de rôle imposés par PLATON et même par ARISTOTE, laissant dans l'ombre non seulement les prédécesseurs ou les successeurs dans le temps de SOCRATE, mais également ses concurrents contemporains directs rejetés tous dans le terme "présocratiques", comme si tous faisait, comme elle, de SOCRATE le point de départ de toute philosophie. Bien entendu, il est difficile de construire une filiation philosophique avec autre chose que ce qui nous reste de leurs écrits, mais au moins peut-on tenter, fragments après fragments, entrevoir autre chose que ce que nous impose finalement, par voie de transmission au long des siècles, surtout PLATON. Notamment parce que ce que l'on entrevoit de ces philosophies concurrentes autre chose que l'idéalisme, autre chose qu'une raison froide qui ne pourrait triompher que par l'ascétisme et le refus de tout plaisir (du corps)... Il faut tout de même dire que les couches sédimentaires ont orienté les études vers ces tendances platoniciennes ou aristotéliciennes, tout simplement parce que ces tendances sont terriblement, tout compte fait, bavardes, et qu'elle vont jusqu'à dissimuler à nos yeux bien des aspects hédoniques des civilisations antiques... ONFRAY, pour reconstituer ces aspects, en est réduit, comme beaucoup pour le matérialisme, à repérer dans les textes de PLATON et d'ARISTOTE des éléments recueillis par maigres morceaux par ailleurs, révélant par ce procédé des contradictions généralement passés sous silence entre bien des philosophes et SOCRATE.

     Le résultat d'une telle réflexion est que SOCRATE, en définitive, a peut-être été moins central qu'on le dit dans la formation de la philosophie occidentale. Déjà SOCRATE a tellement de médiateurs que sa pensée a forcément été déformée et l'Histoire que nous avons de la philosophie est le résultat de bien de ces déformations, compte tenu aussi des aléas de transmission (textes dits de Platon, faux Platon, textes dits d'Aristote, faux Aristote...) à la postérité des textes de ces médiateurs... Pour restituer les mérites toutefois de ce que nous savons de SOCRATE, ce sont finalement les grandes vertus de cette forme de discours philosophique qu'est le dialogue.

 

ARISTOPHANE, Les Nuées, en ligne dans remacle.org. XÉNOPHON, Apologie de Socrate, Mémorables, également dans remacle.org. PLATON, Tous ses Dialogues mettent en scène SOCRATE, sauf Les Lois. ARISTOTE, Métaphysique, Éthique à Nicomaque.  ARISTOXÈNE DE TARENTE, Vie de Socrate, DIOGÈNE DE LAERCE, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, voir remacle.org.

Michel ONFRAY, Les sagesses antiques, Contre-histoire de la philosophie 1, Grasset, 2006. Émile BRÉHIER, Histoire de la philosophie, 1 Antiquité et Moyen Âge, PUF, 2001. Jacques BRUNSCHWIG, Socrate, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

PHILIUS

   

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13 novembre 2020 5 13 /11 /novembre /2020 10:44

    Dès ce qu'on considère généralement comme le point de départ de la philosophie occidentale (surtout par défaut de textes disponibles...), les textes sur les dire et la vie de SOCRATE (longue vie qui va jusqu'à 70 ans, celle d'un très vieux vieillard pour l'époque...) - lequel n'a laissé aucun écrit -, se pose la question de l'objection de conscience et de la désobéissance civile.

ARISTOPHANE dans une comédie, XÉNOPHON, PLATON (deux de ses disciples) et ARISTOTE, dans leurs réflexions philosophiques et politiques, exposent une figure (contradictoire) du philosophe grec du Ve siècle avant JC., qui fait l'objet d'innombrables écrits par la suite. Polémiques si fortes que, dans la littérature occidentale, on voit apparaitre successivement un SOCRATE de HEGEL, UN SOCRATE de KIERKEGAARD, un SOCRATE de NIETZSCHE, un SOCRATE de LACAN, sans compter et pour se limiter à la période moderne, les multiples variations d'autres auteurs.... La recherche sur les textes n'est pas terminée, et ne risque pas de l'être en l'absence de découvertes de textes de SOCRATE, et récemment Gregory VLASTOS distingue nettement deux SOCRATE, et en partant de l'analyse uniquement des Dialogues de PLATON, en tentant de corroborer cette vision à l'aide d'autres textes d'autres auteurs.

 

Deux SOCRATE "principalement"....

   Dans les quelques 24 dialogues de PLATON, Gregory VLASTROS décèle deux discours différends portés par le "même : toujours laid, impudent, amusant, exaspérant, interminablement bavard, le même intellectuel infatigable qui domine ses interlocuteurs par la force de sa personnalité et par son énergie spirituelle". S1 et S2, comme il les nomme, proposent deux champs de réflexion philosophique : S1 s'exprime uniquement sur la philosophie morale, S2 a des opinions sur de nombreux sujets, ontologiste, métaphysicien, épistémologiste, philosophe de la science, du langage, de la religion et de l'art, philosophe politique. "Dans toute l'histoire de la pensée occidentale, écrit notre auteur, aucun philosophe n'a eu un champ plus large que S2, aucun n'a eu un champ de réflexion plus étroit que S1". Il regroupe les dialogues suivant les tendances S1 et S2 suivant le champ de leur réflexion philosophique, leurs centres d'intérêts scientifiques, l'expression de la théorie métaphysique de l'âme, celle de la théorie métaphysique de la Forme, la dimension religieuse, la théorie politique, la psychologie morale, la connaissance morale, la méthode d'investigation philosophique. On peut aboutir à la conclusion  que les dialogues de PLATON témoignent de l'évolution intellectuelle de PLATON et non de celle de SOCRATE. L'étude historico-philosophique de PLATON de notre auteur l'amène à voir une évolution brutale de ses réflexions, notamment au contact des philosophes pythagoriciens de l'Italie du Sud.

   La possibilité d'existence de ces deux SOCRATE "intellectuels" se renforce à la lecture de certains textes d'ARISTOTE, notamment dans la Métaphysique. En lisant le texte du livre V de La République, on en est encore plus convaincu. Mais si ARISTOTE répond plus à PLATON qu'à SOCRATE sur un certain nombre de sujets, si S1 et S2 correspondent tous deux à des étapes différentes du raisonnement de PLATON lorsqu'il parle de SOCRATE, toute l'exégèse et l'analyse de Gregory VLASTOS ne nous convainquent que d'une seule chose : la pensée grecque ancienne gagne considérablement d'unité, car les maitres et disciples, même s'il mettent des noms d'autorité sur certaines idées pour mieux se faire entendre, et parfois en y mettant des contradictions, poursuivent le même objectif de rationalisation, le même qui éclate aux trois chefs d'accusation mêmes pesant sur SOCRATE et conduisant à son suicide.

"Ne pas croire aux dieux de la Cité", "introduire des divinités nouvelles", "corrompre la jeunesse"... Même si SOCRATE se défend, même si XÉNOPHON, PLATON et ARISTOTE détruisent plus ou moins bien la véracité de ces chefs d'accusation, la manière dont ils le font conduit tout droit à des contestations très fortes des principes des accusateurs : la croyance au dieu de la Cité, la main-mise sur la jeunesse du pouvoir. Si le jury le condamne, c'est bien qu'effectivement SOCRATE introduit un doute sur les dieux, c'est qu'effectivement il conteste l'éducation du moment de la jeunesse. C'est qu'effectivement il résiste, il alimente la contestation, il promeut une insurrection, il justifie une désobéissance civile... Contre XÉNOPHON, par ailleurs, qui met en avant la piété de SOCRATE pour le défendre, PLATON et ARISTOTE place au premier plan son activité philosophique, celle-là même qui justifie une opposition au pouvoir, dans ce mouvement d'ensemble, assez ancien finalement par rapport à l'instant d'exercice de ces maitres et disciple, de la société grecque - athénienne surtout - qui conteste tout argument d'autorité, toute divinité et met en avant le raisonnement, la rationalité. Et s'il est condamné, malgré sa notoriété, c'est que sa pensée représente un véritable danger pour le pouvoir.

 

L'importance de la figure de SOCRATE dans la littérature philosophique européenne...

   Rappelons simplement ici que Apologie de Socrate, de PLATON, rapporte les plaidoyers de Socrate lors de son procès en 399 av. JC. à Athènes qui débouche sur sa condamnation à mort, et qu'il y eut vingt jours d'intervalle entre sa condamnation et sa mort, pendant lesquels il resta enchaîné dans sa prison. Criton, du même philosophe, décrit une conversation entre Socrate et son ami Criton au sujet de la justice, de l'injustice, et de la manière la plus appropriée de faire face à l'injustice. Socrate décline l'offre d'aide de Criton pour s'évader  de prison. Les protagonistes s'interrogent sur la valeurs à accorder à l'opinion publique ainsi que sur le devoir d'obéissance aux lois de la cité. Certains auteurs y voient la présentation d'une forme primitive de théorie du contrat social. XÉNOPHON, se son côté, dans sa propre Apologie de Socrate (les Apologies sont alors une traditionnelle forme littéraire de défense d'une personne ou d'un personnage...), décrit également le procès de SOCRATE, en prenant sa défense sous une forme différente et en émettant d'autres détails.

Ce procès dû certainement être relater ailleurs et longtemps, et, dans le christianisme des Grecs, il constitue une référence. Certains auteurs (comme JUSTIN DE NAPLOUSE, ORIGÈNE, CLÉMENT D'ALEXANDRIE...) font même de SOCRATE un précurseur de JÉSUS. Mais cette présentation est abandonnée à partir du IIIe siècle quand le caractère divin de JÉSUS est affirmé par les autorités religieuses (TERTULLIEN oppose les martyrs chrétiens à SOCRATE...). A partir des Temps Modernes, la figure de SOCRATE est de nouveau mise en parallèle avec celle de JÉSUS (chez le père FESTUGIÈRE en 1934, chez HEGEL, KIERKEGAARD, MARX ou NIETSZCHE...)

 

L'Apologie de Socrate, le Criton, textes clés pour les mouvements de désobéissance civile...

   Dans les années 1960 et 1970, alors que les États-Unis sont secoués par les mouvements de désobéissance civile, l'Apologie de Socrate et le Criton de PLATON connaissent un impressionnant regain d'intérêt, comme l'explique Hourya BENTOUHAMI-MOLINO. "Il s'agissait de déterminer dans quelle mesure il était possible de s'opposer à des lois qu'on avait auparavant reconnues ou dont on avait suivi les commandements : la fidélité à ses principes pouvait-elle être compatible avec la loyauté vis-à-vis de l'État? Et surtout : existe-t-il une loyauté spécifique vis-à-vis de l'État? La question était celle de l'antériorité logique de l'obéissance et du principe de non-contradiction appliquée au politique : comment des citoyens qui avaient reconnu  - consenti à - la loi pouvaient-ils se mettre à se dédire en considérant désormais que ces lois étaient injustes? Enfin, la question - commune sur ce point avec Antigone (voir article précédent) était celle de la définition de la communauté politique : l'amitié pouvait-elle en venir à être le modèle de l'organisation politique? Par son acceptation dans le Criton de la condamnation de la cour athénienne qui l'astreint à boire la cigüe après avoir retenu les deux principaux chefs d'accusation contre lui (le déshonneur des dieux - dû à la recherche des principes premiers des phénomènes naturels, en interrogeant l'essence des choses - et la perversion de la jeunesse - imputée à l'injonction socratique formulée auprès de chacun à s'exercer à sa propre vertu), Socrate semblait valider sa vie et sa pensée par le courage de sa mort. Ainsi, en se référant à ce texte, les interprètes de la désobéissance civile soulignent le courage, l'héroïsme propre au refus de parler la même langue que le pouvoir. Dans ce cas-là il ne s'agissait pas simplement d'une préférence, "je préfère mourir que renoncer à philosopher", mais d'une valeur universelle, "mieux vaut mourir que renoncer à philosopher". Déjà dans l'Apologie, Socrate rejette d'avance toute proposition d'acquittement conditionné par son arrêt de la philosophie. (...) La position de Socrate est donc celle d'un homme prêt à défier les lois pour ce qu'il considère être juste."

"Pourtant, constate notre auteur qui s'en étonne, les critiques de la désobéissance civile ont beaucoup plus mis l'accent sur le Criton, étroitement lié à l'Apologie par le temps et le thème déployés, mais dans lequel Socrate parle avec une toute autre voix. Dans l'Apologie, Socrate est polémique et rebelle. Dans le Criton, il serait révérencieux et soumis au contraire, se référant à lui-même comme à un enfant et à un esclave des lois, voulant souffrir l'injustice s'il est incapable de persuader les institutions de l'erreur de leur jugement et de leur décision." "Il est étrange que les théoriciens de la désobéissance civile aient mis l'accent sur ce texte présentant un Socrate qui se sacrifie et reconnaît la justice globale des lois (dans le Criton) plutôt qu'un Socrate résistant dans l'Apologie."

En fait, la bataille qui a été conduite dans les années 1970 aux États-Unis concernant l'interprétation de la combinaison logique des deux textes en fonction de l'actualité de la pratique de la désobéissance civile a été menée selon une ligne de front bien précise : alors que la démonstration visant à montrer la cohérence entre les deux textes était motivée par l'idée que l'attitude socratique vis-à-vis des lois relève bien d'un modèle de désobéissance civile, la démonstration de l'incohérence ou de l'incomplétude des deux textes cherchait au contraire à disqualifier ce rapprochement, considéré comme anachronique et donc épistémologiquement douteux (l'approche de Peter EUBEN). Il s'agit pour ce dernier de monter que le conflit réellement central  pour SOCRATE est le conflit dramatique entre philosophie et politique.

En fait, pour notre auteur, il n'y a pas incohérence entre les deux textes, et l'on peut mettre en retour, le caractère rationnel de la désobéissance civile entendue doublement comme transgression des lois pour des raisons politiques d'une part, et acceptation du châtiment, d'autre part. En fait, le dilemme socratique, celui de l'obligation politique incarné par la tension entre les deux attitudes socratiques "est celui que devrait affronter toute personne impliquée dans une action de désobéissance civile : dans un premier temps défendre jusqu'au bout non seulement ses principes, mais aussi ce qui fait corps avec une certaine autodéfinition de ce qu'est une vie vivable et aller jusqu'à la désobéissance frontale aux lois considérées comme injustes, et dans un second temps, accepter le châtiment pour prouver l'authenticité de ses convictions." 

La soumission finale de SOCRATE au jugement des lois relève non pas d'un démenti de ses propres principes mais au contraire d'une persistance dans ce qu'il croit juste. En acceptant de mourir, il démontre aux yeux de tous l'impossibilité d'accepter une injustice, affichant en quelque sorte une figure de martyr. Tout le procès de SOCRATE est l'occasion de réfléchir sur ce qu'est l'attachement à la Cité, et la remise en contexte historique - un moment dramatique où Athènes perd son empire et où les autorité se réfugient dans un ancrage dans une tradition et des valeurs traditionnelles tournant le dos à un certain progrès moral et sans doute social. C'est que ce n'est pas SOCRATE qui change, mais l'ensemble de la polis. Outre le fait que le philosophe n'adhère pas à une conception du devoir d'obéissance fondée sur la résidence et la gratitude, le conflit tant décrit entre la philosophie et la politique, comme si c'était des concepts abstraits qui se combattraient, n'est souvent que camouflage des enjeux réels, la définition du citoyen et de la citoyenneté, au moment d'un certain retrait de la Cité sur elle-même.

SOCRATE, comme le signale ARENDT ne veut pas combattre l'injustice par une autre injustice (celle de fuir, de s'évader) et qu'il vaut mieux souffrir une injustice que d'en commettre une, mais l'interprétation qu'en fait la philosophe moderne va peut-être un peu plus loin que la pensée du philosophe antique, qui s'en tient à une défense du droit à philosopher, à critiquer, à questionner, même à un moment où la politique du pouvoir est de se soumettre et de se rassembler sur ce qu'il dit essentiel, comme d'habitude, afin de sauvegarder une identité de la Cité que l'on dit, comme pour justifier des positions, avoir été corrompue par des entreprises aventureuses (comme celle de construire un empire maritime) en s'éloignant des conception traditionnelles. Et au nombre de ces corruptions figurent, bien entendu, à l'instar des accusations lors du procès de SOCRATE, celle de ne plus honorer les dieux et de détourner la jeunesse de ses devoirs...

 

Hourya BENTOUHAMI-MOLINO, Le dépôt des armes, Non-violence et désobéissance civile, PUF, 2013. Gregory VLASTOS, dans Philosophie grecque, Socrate, Sous la direction de Monique CANTO-SPERBER, PUF, 1997.

 

PAXUS

 

 

 

 

 

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29 octobre 2020 4 29 /10 /octobre /2020 12:34

  La question de l'attitude par rapport à l'État ou l'autorité politique est présente depuis longtemps dans la littérature, en Occident, même si les écrits y sont largement minoritaires. On pourrait penser que l'impact de ces pensées est très limité sur l'évolution des sociétés, mais en fait il n'en est rien, car il existe une continuité d'esprit entre les oppositions de SOCRATE et les écrits de THOREAU... On retrouve ces débats dans les divisions religieuses ayant mené à l'éclosion et au développement du protestantisme, jusqu'aux dispositions d'esprit dominantes au XVIIIe siècle par rapport à la monarchie de droit divin. On peut même écrire qu'au coeur de l'émergence et des victoires de la laïcité, se trouve toute une réflexion sur le droit de résistance, le droit à la désobéissance et le droit à l'insurrection... Plus profondément, les succès des sciences de tout ordre doivent beaucoup à l'esprit de résistance aux dogmes religieux et aux attitudes de soumission.

    Remonter aux sources de la désobéissance civile et de l'objection de conscience, c'est forcément, en Occident, visiter des éléments de la matrice grecque de sa culture.

 

Un point de départ de réflexions posé récemment : la figure d'Antigone

   SOPHOCLE (- 495, - 406) n'est pas un philosophe dans les catégories académiques. C'est l'un des trois dramaturges grecs anciens dont certaines oeuvres nous sont parvenues (avec ESCHYLE et EURIPIDE). mais ses huit pièces rescapées sur ses 128 pièces résonnent dans l'univers grec avec une portée philosophique et psychologique certaine. Cité comme paradigme de la tragédie par ARISTOTE, qui n'hésite pas à s'appuyer parfois sur les auteurs de tragédies, notamment pour l'usage du choeur et pour sa pièce Oedipe roi. Rappelons aussi que son théâtre rompt avec la trilogie "liée" et approfondit les aspects psychologiques des personnages. Ses pièces mettent en scène des héros, souvent solitaires et même rejetés (Ajax, Antigone, Oedipe, Électre) et confrontés à des problèmes moraux - les même que ceux traités par des philosophes considérés comme tels - desquels naît la situation tragique. Contrairement à ESCHYLE, il ne met pas en scène directement les dieux, qui n'interviennent que par oracles interposés.

   Antigone est une tragédie dont la date de création se situe en - 441, et appartient au cycle des pièces théâtrales avec Oedipe roi et Oedipe à Colone, décrivant le sort tragique d'Oedipe et de ses descendants. Dans l'économie du cycle, Antigone est la dernière pièces, même si elle est écrite avant les autres.

SOPHOCLE écrit dans Antigone une légende de la mythologie grecque très populaire à son époque. Il l'utilise pour plaider contre la tyrannie, soutenant les valeurs démocratiques attachée à Athènes. Antigone est la fille d'Oedipe et de Jocaste et est finacée d'Hémon. Ce n'est pas le lieu ici de raconter la pièce (abondamment présente sur Internet et dans la littérature), mais rappelons qu'Antigone, refusant d'obéir au souverain et de s'y soumettre, se pend à l'aide de ses vêtements. Comme pou les autres pièces grecques de cette époque, la lecture peut se faite à plusieurs niveaux.

     Hourya BENTOUHAMI-MOLINO, maître de conférences en philosophie à l'université de Toulouse-Jean Jaurès, dont les travaux portent sur le renouvellement de la théorie critique à partir des études féministes et postcoloniales, indique qu'Antigone "est sans conteste l'un des figures les plus présentes dans les discours de justification de la désobéissance civile." "Elle fonctionne à ce titre comme une matrice, porteuse en son sein des futures actions commises au nom d'une loi supérieure à la loi civile. Se revendiquer du combat d'Antigone - cette jeune fille enterrant son frère déshonoré conte les ordres de son oncle, roi de Thèbes, vouant sa sépulture à l'exposition des vautours - reviendrait à adopter une sorte de légitimité d'emprunt en raison  de la réception consensuelle de l'oeuvre mythique - tous s'accordent à voir en elle la figure de la rébellion contre l'autorité.

    Si le mythe intervient à intervalles irréguliers au cours des siècles, au gré de la (re)découverte des textes, c'est surtout récemment Jean B. ELSHTAIN aux États-Unis que revient l'idée en 1982 d'inaugurer sur le plan philosophique le débat sur les relations entre femmes et pouvoir d'État à travers le prisme de la figure d'Antigone. Toutefois, dès les années 1960, des théoriciens de mouvements états-uniens de désobéissance civile convoquent la figure d'Antigone. Même si à ce moment-là, cette figure est conçue uniquement dans la perspective du féminisme de la différence, la non-violence étant ramenée à une caractéristique naturellement féministe indissociable de l'individualisme dialogique et bienveillante de tout femme.

Mais plus globalement, comme le signale ELSHTAIN, Antigone est un symbole de la désobéissance civile dans la mesure où son retrait hors de la sphère d'allégeance du pouvoir s'affirme dans la négativité même du geste interdit. Dans quelle mesure faire défaut, se retirer, est-ce symboliquement défaire la loi? Antigone est "hors les termes" du pouvoir, écrit Judith BUTLER (Antigone, La parenté entre vie et mort, Paris, Epel, 2003), elle est cet extérieur qui ne cesse de prendre la parole, d'apparaitre en public, de rappeler son existence. Elle signe la défaite de la loi. Pourtant, elle ne revendique rien d'autres que ce que réclame la tradition, une sépulture digne pour son frère. Mais précisément, les cohortes de désobéisseurs à la loi ne réclament rien d'autres que ce qui relève d'un droit naturel qui n'a pas pas besoin de justifications : le droit de vivre dans la justice. La figure d'Antigone, comme le dit encore BENTOUHAMI-MOLINO, importe pour l'analyse de la désobéissance civile puisque celle-ci est une forme de rébellion pratiquée par des citoyens qui entendent précisément vivre comme ds citoyens, des gens ordinaires. "Le désobéissant, écrit-elle, n'est pas une figure extraordinaire", n'est pas un héros. "Bien au contraire, il est familier, d'où l'inquiétude (des pouvoirs, préciserions-nous) à son égard. C'est un prévisible qui devient imprévisible, un individu connu qui devient littéralement méconnaissable.", donc insoumis et impossible à soumettre... Pour en rester à la problématique stricto-sensu d'Antigone, on pourrait penser que son histoire est une histoire familiale et que les relations obéissent à une idéologie naturelle (là les relations contre le roi, pour le frère), mais cela va déjà plus loin dans le texte si on veut bien l'analyser au fond. Outre le jeu de mots de son nom propre (Anti-gone, qui va à l'encontre de la génération), la fille d'Oedipe est avant le signe d'un écart, va au-delà de ce qui est proche, et d'ailleurs le roi de Thèbes ne s'y trompe pas, il ne s'agit pas d'un événement restreint à sa famille, il est particulièrement contagieux, fait figure d'exemple.

Notre auteur estime à ce titre que cela va bien au-delà de la revendication d'une nature féminine non-violente, et on ne peut, comme certains auteurs féministes l'ont fait, en rester à une analyse essentialiste. La relation à travers le conflit exprimé dans tout le texte d'Antigone, est fondamentalement politique. L'événement de la désobéissance d'Antigone n'est pas seulement familial et comme dans beaucoup d'autres pièces de théâtre de ce époque, ce qui est concerné n'est ni plus ni moins que la vie dans la Cité. C'est le même mouvement de la parole que dans maints textes philosophiques, dans le dialogue socratique par exemple, tel que le restitue PLATON : il s'agit d'une "mise en scène publique de la parole savante", interrogeant constamment "la notion d'appartenance à la Cité et l'obéissance à l'autorité civile du point de vue d'un citoyen qui se dit ordinaire lors même qu'on qualifie sa présence de danger public."

 

Hourya BENTHOUHAMI-MOLINO, Le dépôt des armes, Non-violence et désobéissance civlle, PUF, collection Pratiques théoriques, 2015.

 

PAXUS

 

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10 juin 2020 3 10 /06 /juin /2020 07:27

    Le révolutionnaire communiste et homme politique russe puis soviétique Léon TROTSKI (ou TROTSKY parmi d'autres variantes), de son réel nom Lev Davidovitch BRONSTEIN, fait partie des fondateurs de l'URSS, et est le dirigeant soviétique le plus cité avec LÉNINE et STALINE. Une grande part de sa vie ayant été clandestine, il existe de nombreuses versions de sa biographie (souvent à charge ou à décharge). Il est aussi sans doute le plus prolifique auteur des dirigeants soviétique, celui dont l'oeuvre est la plus diffusée et la plus connue, la plus commentée également.

 

      Une vie d'engagements politiques

   Issu d'une famille juive de propriétaires terriens dans le Sud de l'Empire russe, qui ont bénéficié des réformes de CATHERINE II et de ses successeurs donnant aux Juifs des terres pour les cultiver et qui leur permettent d'employer des chrétiens, après des études primaires à l'école Saint-Paul (tenue par des protestants allemands) d'Odessa (1889-1895), TROTSKI évolue dans un cercle de propagande révolutionnaire de NIKOLAÏEV. Il abandonne ses études, renonçant à devenir un mathématicien, sous l'influence d'un groupe populiste.

Un temps tenté par les idées populistes, qui voient dans la paysannerie russe et ses fréquentes jacqueries le ferment de la révolution future, il adhère aux positions sociales démocrates (1896). Sous le pseudonyme de LVOV, il participe à la création d'une organisation révolutionnaire, en particulier par la rédaction d'articles reproduits au moyen d'un hectographe distribués à la sortie des usines.

   En 1897, TROTSKI prend part à la création d'un "syndicat ouvrier du sud de la Russie". En 1898, la police procède à des arrestations de masse durant lesquelles il es arrêté. Transféré de prison en prison, un temps à Odessa où il commence à étudier, dans des conditions difficiles, les nombreux textes religieux de la bibliothèque, où se retrouve également des textes marxistes (il faut dire que nombreux sont les gardiens de prison analphabètes...), notamment ceux d'Antonio LABRIOLA. Ce rapprochement de TROTSKI avec le marxisme est en partie liée à la relation qu'il lie avec la jeune marxiste Alexandra Lvovna SOKOLOVSKAÏ, l'une des anciennes dirigeantes du syndicat, avec laquelle il se marie en 1900 (dans la prison de Moscou). En déportation, TROTSKI établit le contact avec les agents de l'"Étincelle". Il intègre le troupe et réussit à s'évader en 1902. C'est sur le passeport falsifié qu'il porte que le nom de TROTSKI apparait, d'après le nom d'un gardien de la prison d'Odessa, choisit pour dissimuler ses origines juives, et qu'il garde plus tard comme pseudonyme, pratique habituelle chez les révolutionnaire russe. Sous ce nom, il émigre alors en Angleterre.

    il rencontre LÉNINE à Londres, dont il connait déjà certains écrits, qui le fait entrer dans le comité de rédaction du journal Iskra (L'Étincelle). LÉNINE compte aplanir le conflit avec son entrée comme septième membre, entre les "anciens" (PLÉKHANOV, AKSELROD, ZASSOULITCH) et les "jeunes" (LÉNINE, MARTOV et POTRESSOV). Déjà commence la longue histoire des rivalités entre communistes russes, rivalités qui se poursuivent dans une grande partie de l'Histoire de l'URSS.

   En 1917, il est le principal acteur, avec LÉNINE, de la révolution d'Octobre qui permet aux bolcheviks d'arriver au pouvoir. Membre du gouvernement communiste, il n'est pas favorable à une paix immédiate avec les puissance de la quadruplice, mais en mars 1918 il accepte le point de vue de LÉNINE et la paix de Brest-Litovk, une capitulation en fait, avec d'importantes amputations de territoires. Durant la guerre civile russe qui s'ensuit, il fonde l'Armée rouge er se montre partisan de mesures de Terreur : son action contribue à la victoire des bolcheviks et à la survie du régime soviétique. Il est dès lors, et durant plusieurs années, l'un des plus importants dirigeants de l'Internationale communiste et de l'URSS naissante.

Il s'oppose ensuite à ce qu'il désigne comme la bureaucratisation du parti et du régime et à STALINE en prenant la tête de l'Opposition de gauche ; STALINE le fait finalement chasser du gouvernement (1924) et du parti communiste (1927), puis l'exile en Asie centrale avant de le bannir d'URSS (1929). TROTSKI entreprend alors d'organiser ses partisans qui se réunissent en 1938 au sein de la Quatrième Internationale. En 1940, installé au Mexique, il est assassiné sur ordre de STALINE par un agent du NKVD.

 

         Un grand poids sur la stratégie militaire soviétique

  Lorsque les bolcheviks, installés au pouvoir et ayant mis un terme à la guerre civile, décident d'adapter leur armée aux normes soviétiques, deux courants émergent. Le courant représenté par TOUKHATCHEVSKI et FROUNZÉ, qui prétend définir une nouvelle doctrine militaire incorporant à la fois les idées politiques révolutionnaires et les nouvelles théories sur la guerre offensive qui se propagent un peu partout en Europe. L'autre courant, représenté par TROTSKI qui, opposé aux deux premiers, adopte dans le domaine des affaires militaires une attitude beaucoup plus conservatrice, mais aussi plus pragmatique et moins soumise à l'idéologie. Lecteur de CLAUSEWITZ et admirateur de SOUVOROV, TROTSKI perçoit la stratégie comme un art qui n'obéit pas à des lois universelles. Allant à l'encontre de nombreux stratèges de l'époque, TROTSKI se refuse à croire que la stratégie est une science quasi exacte. Il refuse également de croire que l'idéologie marxiste peut transformer de manière radicale la façon dont sont conduites les guerres, bien qu'il soit persuadé que les guerres vont être amenées à disparaître. La stratégie est fonction de facteurs culturels, historiques et géopolitiques propres à chaque société. Existe-t-il une stratégie spécifiquement "révolutionnaire"? Sa réponse est négative car on ne peut comparer des sociétés fondamentalement différentes comme le sont la France de 1789 et la Russie de 1917. Selon TROTSKI, l'idéologie marxiste est un facteur moral positif dans une guerre, mais il faut se garder de fonder des principes stratégiques sur ses préceptes. L'expérience compte pour beaucoup dans un conflit armé, et ce serait une grave erreur que de dédaigner l'examen des guerres du passé pour mieux comprendre celles du présent.

Alors que les autres stratèges soviétiques prônent l'offensive, il se montre plus réticent à choisir une posture stratégique, qu'elle soit offensive ou défensive, définie selon des termes purement théoriques : la stratégie militaire est une activité pratique qui ne doit pas être érigé en système doctrinaire. 2tant donné la position géopolitique de l'Union Soviétique, la masse qui l'habite et le handicap technologique de son armée, il préfère adopter une attitude plutôt défensive. En ce qui concerne la guerre de mouvement, qui caractérise l'Armée rouge, il attribue son existence à des facteurs géopolitiques et humains plutôt qu'à des éléments purement révolutionnaires. Il défend également, face aux nombreux critiques, l'idée de la milice. Toutefois, et bien qu'il cite souvent la célèbre phrase de CLAUSEWITZ sur la guerre comme continuation de la politique, TROTSKI tente de distinguer deux sphères, la guerre et la politique, qui sont inséparables. Bien que son approche de la stratégie ait le mérite d'être pratique et intelligente, sa vision de la guerre dans l'avenir, à une époque de grands changements, est singulièrement dépourvue de perspicacité. IL n'a pas su percevoir les effets de la mécanisation et de l'aviation, contrairement à TOUKHATCHEVSKI et FROUNZÉ qui entrevoyaient dès les années 1920 le type de combat qui sera pratiqué pendant la Deuxième Guerre mondiale. (BLIN et CHALIAND)

 

         Une oeuvre stratégique de premier plan

La formation du militant social-démocrete

  Cette oeuvre stratégique, tant sur le plan politique que sur le plan "militaire", est inséparable de son action et ce même depuis le début de sa formation "classique" comme social-démocrate russe. Alors que l'essentiel et les plus importants de ses écrits politiques se situent entre les années 1920 et 1930, voire dès les années 1910, il commence à rédiger dès les années 1890, celles où le marxisme se répand en Russie comme un feu de brousse. A 17 ans, l'adolescent qui poursuit ses études à Nikolaïev, ne tarde pas à abandonner ses études de mathématiques pour plonger dans un univers intellectuel où populisme et marxisme se heurtent encore à égalité. Mais très vite, les tenants du populisme comme BRONSTEIN ne résistent pas longtemps au courant des idées nouvelles. Les grandes grèves de Petersbourg en 1896 ont leur écho dans la lointaine province. Les étudiants "vont aux ouvriers" qui les reçoivent avec une soif de savoir plus grande que la science de leurs initiateurs, lesquels ne disposent d'abord que d'une seule copie manuscrite (fautive) du Manifeste communiste. BRONSTEIN devient LVOV et participe à la création de l'Union ouvrière de la Russie méridionale, qui comptera plusieurs centaines de membres. Ce succès extraordinaire pour l'époque protège d'abord l'organisation de la police, laquelle ne peut croire que des gamins sont les véritables dirigeants de l'Union et les rédacteurs de feuilles si populaires dans les usines : elle cherche derrière eux, et ne procèdera à des arrestations qu'en janvier 1898. Et c'était déjà trop tard, l'Union n'est pas détruite pour autant.

C'est pour le futur TROTSKI, le commencement de ses véritables universités révolutionnaires : deux ans dans les prisons de Nikolaëv, de Kherson, d'Odessa où il découvre A. LABRIOLA et écrit sont premier ouvrage sur la franc-maçonnerie (perdu, mais qui lui servira plus tard au combat contre elle, en particulier dans le mouvement ouvrier français) ; puis, la première déportation, intense foyer de culture théorique, où il rencontre des hommes comme DJERZINSKI et OURITSKI, où il devient un critique littéraire réputé parmi les déportés, et découvre LÉNINE par son grand livre sur le développement du capitalisme en Russie, puis par le Que faire? qui lui est une révélation.

Il s'évade, et par Vienne et Zurich, atteint Londres, et LÉNINE, encore entouré des vétérans, PLEKHANOV, VERA et ZASSOULITCH... et de ceux qui vont devenir les mencheviks. A la fin de 1902, au IIe Congrès du Parti social-démocrate, après que LÉNINE ait imposé TROTSKI à la rédaction de l'Iskra (L'Étincelle), mencheviks et bolcheviks (majoritaire) se séparent. Bien que politiquement plus proche de LÉNINE, TROTSKI voit en lui le "scissionniste" (ce qui n'est pas faux...) et condamne son hypercentralisme (ce qui n'est pas faux non plus...) (Nos tâches politiques) et se range d'abord aux côtés des mencheviks.

Pour peu de temps, car dès septembre 1904, il rompt avec la minorité qui se refuse à rechercher la réunification. Pendant 13 ans, TROTSKI est un isolé, un hérétique, se dépensant avec acharnement pour l'impossible fusion des deux courants de la social-démocratie.

 

La révolution permanente

       Le coup de tonnerre du "Dimanche rouge" (9 (22) janvier 1905, selon le calendrier...) le précipite - clandestinement - en Russie, dès février, alors que les autres leaders socialistes ne vont y arriver qu'en octobre. Cet avantage fait de lui le premier praticien des théories élaborées en exil. Cela transforme son rapport aux anciens avec qui il vient de rompre. Sa période d'"universités" est terminée. ce jeune homme de 26 ans est maintenant le leader qu'il faut rallier (politiquement et physiquement...). TROTSKI se rend d'abord à Kiev, où ses feuilles d'agitation trouvent l'appui de l'ingénieur bolchevik KRASSINE qui dispose d'une imprimerie clandestine. C'est au long de 1905 que mûrit la théorie de la révolution permanente, aussi célèbre que méconnue.

Partant à la fois des conclusions théoriques tirées par MARX en 1850 des leçons de la révolution de 1848 (Adresse au comité central de la Ligue des communistes), et de l'analyse des forces sociales propres à la Russie que caractérisent à la fois le retard économique (développement inégal) et le court-circuitage de cette évolution par l'intervention l'intervention du capital des pays étrangers les plus avancés (développement combiné), TROTSKI parvient aux conclusions qui allaient se révéler la clé de la révolution russe avant de prendre valeur universelle. Cette conception est parfaitement résumée par ces lignes écrites pendant l'été 1905 : "La Russie se trouve dans une révolution bourgeoise démocratique. A la base de cette révolution, il y a le problème agraire. La classe ou le parti qui saura entrainer à sa suite les paysans contre le tsarisme et les propriétaires nobles s'emparera du pouvoir. NI le libéralisme ni les intellectuels démocrates ne peuvent parvenir à ce résultat : leur époque historique est finie. Le prolétariat occupe déjà l'avant-scène révolutionnaire. C'est seulement la social-démocratie qui peut entrainer, par l'intermédiaire des ouvriers, la classe paysanne. Ceci ouvre, devant la social-démocratie russe, des perspectives de conquête du pouvoir qui anticipent celles des États d'Occident. La tâche directe de la social-démocratie sera de parachever la révolution démocratique. Il sera forcé d'entrer dans la voie des mesures socialistes. Le trajet qu'il pourra faire dépendra non seulement des rapports internes de nos forces, mais aussi de toute la situation internationale."

Une telle conception s'opposait à celle des mencheviks pour lesquels la révolution devait nécessairement passer par la démocratie bourgeoise, et qui, par conséquent, préconisaient une alliance du prolétariat et de la bourgeoisie libérale, ce qui les amenait, dans les faits, à abdiquer entre les mains de cette dernière la charge de direction de la révolution et devait les vouer, à terme, à la pure et simple capitulation. Elle s'opposait aussi à la conception de LÉNINE et des bolcheviks qui croiront jusqu'en 1917 à la possibilité d'une "dictature démocratique" du prolétariat et de la paysannerie" conduisant le développement capitaliste de la Russie à des "rythmes américains" et dont l'instabilité sociale par rapport à ses tâches doit trouver sa protection dans l'essor de la révolution socialiste en Occident. Ces trois conceptions, sous des déguisement divers, continuent à s'opposer de nos jours.

Mais, en 1905, elles ne sont antagoniques que pour les leaders les plus clairvoyants, et elles se trouvent mises au second plan par le premier élan de la révolution où le tsarisme et la haute finance font contre eux la quasi-unanimité de toutes les classes sociales.

En octobre, les grèves multiples se transforment en grève générale. TROTSKI, venu à Pétersbourg au début de l'été, et qui a dû se cacher en Finlande, rentre dans la capitale impériale, lance la Russkaja Gazeta (Gazette russe) dont le tirage s'élève en quelques jours à 100 000 exemplaires, puis, avec les mencheviks; Naçalo (Le Commencement) dont le succès est foudroyant. Membre du premier Soviet, TROTSKI s'y inscrit très vite comme son principal dirigeant alors que son président est encore l'avocat libéral Georges NOSSAR-KHROUSTALEV, auquel il succède quand celui-ci est arrêté le 26 novembre (9 décembre). Le 3 (16) décembre, c'est le soviet tout entier qui est arrêté, mais pendant tout le reste du mois la révolution jette encore de hautes flammes. Non seulement TROTSKI en apparait comme le premier dirigeant, mais c'est sa ligne politique qui s'est imposée à toute la social-démocratie, aux bolcheviks comme aux mencheviks. Ce qui va changer après la défaite.

Le procès du soviet, un an plus tard, dure un mois. TROTSKI, avec 15 autres accusés, est condamné à la déportation perpétuelle. Le régime pénitentiaire est devenu plus dur. Il s'évade pendant le voyage vers la Sibérie et le 2 (15) mars 1907, il est de retour à Pétersbourg et passe en Finlande où commence son second exil. TROTSKI arrive à temps pour le congrès de Londres en 1907, de la social-démocratie russe réunifiée en avril 1906, et déjà la "fusion" présente une profonde fissure. Le reflux de la révolution continue, au rythme des arrestations entre autres mais aussi parce que les informations ne parviennent que mal aux ouvriers et aux paysans, vu l'efficacité nouvelle de la censure. A Londres, les mencheviks se repentaient des folies commises en 1905. Les bolcheviks ne se repentaient de rien (et d'ailleurs, nonobstant les diverses rectifications, ne se repentaient jamais de rien...) et persistaient à tendre vers une nouvelle révolution. LÉNINE approuve les travaux que TROTSKI avait "faits en prison, mais  lui reproche de n'en avoir pas tiré les déductions indispensables au point de vue de l'organisation, c'est-à-dire ne n'être pas encore venu du côté des bolcheviks" (Ma vie). TROTSKI l'admit plus tard, mais cette erreur l'aide à la maturation de son apport théorique propre, pendant les 10 ans qu'il passe pour l'essentiel à Vienne, publiant un journal intitulé la Pravda (1908)..

La forme ultime de la théorie de la révolution permanente peut se résumer ainsi (Michel LEQUENNE) :

- C'est à l'échelle du monde entier que dans les pays arriérés, les colonies, ou semi-colonies, la classe bourgeoise - y compris la petite-bougeoisie - est incapable d'assurer les tâches des révolutions démocratiques bourgeoises. Dans tous ces pays, le rôle révolutionnaire de la paysannerie est primordial, mais cette classe est également organiquement incapable de conduire la révolution. Seul le prolétariat, même numériquement faible, organisé en parti de classe, peut fournir le programme et la direction de la révolution, et doit entrainer la paysannerie dans une lutte implacable contre l'influence de la bourgeoisie nationale.

- De ce fait, la victoire de la révolution qui réalise les tâches démocratiques n'est concevable qu'au moyen de la dictature du prolétariat, et, en conséquence, cette révolution ne peut s'arrêter au stade démocratique et se transforme en révolution socialiste, devenant ainsi une révolution permanente.

- La révolution socialiste ne peut être achevée dans les limites nationales. Elle "commence sur le terrain national, se développe sur l'arène internationale et s'achève sur l'arène mondiale (...) dans le triomphe définitif de la nouvelle société sur toute notre planète.

- Il en résulte que "dans certaines circonstances, des pays arriérés peuvent arriver à la dictature du prolétariat plus rapidement que dans les pays avancés, mais ils parviendront au socialisme plus tard que ceux-ci  ; dernier aspect du caractère permanent de la révolution : elle continue au-delà même de l'instauration du pouvoir ouvrier.

 

Les débats théoriques et les pratiques de la direction de la révolution d'Octobre

    Au long des 10 années, presque toutes de réaction politique, qui précèdent la révolution d'Octobre 1917, les tendances russes apparaissent aux puissants partis sociaux-démocrates d'Occident comme autant de groupuscules, et leurs débats théoriques comme autant de querelles byzantines. La violence inconsidérée de ces polémiques - qui nourrira si tragiquement la période de réaction stalinienne - est la seule excuse à de tels jugements. Inversement, LÉNINE et TROTSKI purent, durant ces années, prendre la juste mesure des révolutionnaires en chambre et des socialistes ministrables que la Première guerre mondiale allait jeter dans l'"union sacrée" avec leur propre bourgeoisie? Pour un LIEBKNECHT et une Rosa LUXEMBURG; combien d'ADLER et d'HILFERDING, pour ne pas parler des BERNSTEIN, tous ces politiciens russes et européens prompts à jeter par-dessus bord toute question sociale au profit de la seule question nationale.

La première guerre mondiale sépare au couteau le mouvement ouvrier en deux camps : d'un côté les patriotes collaborateurs de classes, l'énorme majorité ; de l'autre les internationalistes défaitistes, une infime minorité. TROTSKI et LÉNINE sont de cette minorité.

Après un court séjour en Suisse, TROTSKI se fixe à Paris, dès nombre 1914, où il publie Mase Slovo (Notre Parole), petit quotidien à éclipse qui joue un grand rôle dans le rassemblement des internationalistes socialistes de France, d'Italie, d'Allemagne et des Balkans, qui finalement eurent des échos dans les milieux ouvriers comme dans les mouvements pacifiques. LÉNINE est en Suisse. Divisés encore sur des points secondaires à la conférence de Zimmerwald de septembre 1915, dont TROTSKI rédige le manifeste, il ne cessent de se rapprocher. A cette conférence, est proclamée la faillite de la IIe Internationale et sont jetés les bases de la IIIe. Au redressement du mouvement ouvrier qui s'esquisse répond l'expulsion de TROTSKI par le gouvernement français. Aucun pays allié ou neutre ne lui accorde un visa. Il est jeté en Espagne où il erre avant de devoir partir pour New York (janvier 1917), où il rencontre BOUKHARINE, expulsé de Scandinavie, et collabore au quotidien russe révolutionnaire Novyj Mir (Nouveau Monde). C'est là qu'il apprend la nouvelle de la révolution de février.

Retenu un mois dans un camp de concentration canadien, où il gagne à Liebknecht les prisonniers de guerre allemands, cette fois TROTSKI rejoint la Russie un mois après LÉNINE, qui s'est échappé d'Allemagne dans des conditions troubles (le gouvernement allemand tentant de neutraliser par tous les moyens le front à l'Est, y compris en utilisant les révolutionnaires marxistes). Celui-ci est alors en lutte pour le redressement de son propre parti, dont la direction, assurée avant son retour par KAMENEV et STALINE, tend à la conciliation avec les mencheviks, pour qui la chute de la monarchie constitue la fin de la révolution. Pour TROTSKI, comme pour LÉNINE qui vient de rédiger les fameuses "thèses d'avril", ce n'en est que le commencement. Aucun des problèmes qui ont causé l'explosion révolutionnaires n'est résolu ; le gouvernement KERENSKI prépare même une nouvelle offensive alors que le premier mot d'ordre des masses est : la paix. L'histoire balaie les formules théoriques inadaptées et impose la seule voie : la révolution permanente et son mot d'ordre : "Tout le pouvoir aux Soviets." même si derrière "soviets", peu de leaders mettent la même chose...

Comme dans ce qui apparait alors dans la "répétition" de 1905, TROTSKI est porté, de meeting en meeting, à la tête du mouvement. Dans la brève période de réaction de juillet, il se retrouve en prison, tandis que LÉNINE, menacé de mort par la calomnie majeure d'être un "agent de l'Allemagne", doit se cacher en Finlande. En septembre, TROTSKI est libre et président du soviet de Petrograd; En août, sont organisation des "internationalistes unifiés" a fusionné avec le parti bolchevik. Pour les dirigeants révolutionnaires, c'est le moment de prendre le pouvoir; TROTSKI est l'appui principal qui permet à LÉNINE, paralysé par la clandestinité, de vaincre les résistances sourdes ou ouvertes d'une partie de l'état-major bolchevik. C'est encore lui qui assure l'organisation et la direction suprême de l'insurrection du 25 octobre 1917 (7 novembre). La prise du pouvoir n'est qu'un moment - nodal, mais un moment - de la révolution. Les mois, les années qui suivent sont aussi torrentueuses que l'année 1917. Pendant 3 ans, TROTSKI est commissaire du peuple aux affaires étrangères, puis commissaire du peuple à la guerre. LÉNINE étant au poste de pilotage général, TROTSKI occupe les fonctions immédiatement les plus importantes.

La première tâche est d'accorder la paix aux masses qui ont fait la révolution et parmi elles, les soldats et les ouvriers sont au premier rang. TROTSKI tente alors d'inventer une nouvelle diplomatie, à Brest-Litovsk, de meeting en meeting de place publique, écho fort de l'adresse des révolutionnaires français des années 1790 aux peuples d'Europe pour se débarrasser des monarchies. Une diplomatie ouverte, proclamée, non secrète, ouvertement en faveur des peuples. Alors que l'armée russe se démobilise toute seule, grandement dans la débandade, et que les puissances de la Quadruple Alliance en conçoivent la possibilité de gigantesques annexions, il faut gagner du temps et faire la démonstration devant l'opinion ouvrière mondiale que la paix imposée au jeune État ouvrier n'a rien d'une capitulation lâche ou complice. Mais rien n'empêche des pays de la Triple Entente de penser le contraire, de surcroit avec la connaissance de l'effondrement de la monarchie et des pertes des entreprises capitalistes étrangères implantées sur le sol russe... Le Comité central bolchevik est divisé, une minorité préconise la guerre révolutionnaire ; LÉNINE, pratique, est partisan d'accepter le traité draconien ; TROTSKI fait l'accord provisoire sur une déclaration sans précédent de "ni paix ni guerre". Mais devant l'avancée allemande, et démonstration faire de la main forcée, la position de LÉNINE est acceptée, et la paix est signée le 3 mars 1918 : l'armée allemande occupe à ce moment la Pologne, la Lituanie, le Lettonie, l'Ukraine et une partie de la Grande Russie, bases d'ailleurs de la contre-révolution future.

Ce péril écarté, de nouveaux apparaissent à tous les bouts de l'immense empire russe en chaos : la guerre civile commence (elle va durer 4 ans). De tous les exploits de TROTSKI, la création et la direction de l'Armée rouge, déjà évoquée plus haut, paraissent les plus étonnants. En dehors de toute théorie et sans tenir compte des principes proprement marxistes, il faut rétablir le ravitaillement, l'économie, l'armée. TROTSKI n'a d'expérience militaire que livresque, mais il est surtout maitre dans l'art de concentrer l'énergie et la révolution en secrète à profusion. Surtout il bénéficie encore, mais il faut faire vite, d'un certain réseau solide de chemins de fer, tenus par ses partisans. Dans son train blindé qui sillonne le pays réduit à un fragment de la Russie blanche, il transforme les bandes anarchiques de partisans en armée disciplinée, retourne contre la vieille société de meilleurs spécialistes militaires, flanqués de commissaires qui veillent, révolver au poing, à leur fidélité, fait des héros avec des déserteurs, invente sur le terrain sur stratégie de la guerre révolutionnaire. En moins de 4 ans, 10 armées sont battues au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, malgré les trahisons, les incapacités, le gâchis. Le sabotage de STALINE détermine l'échec de la dernière campagne de libération de la Pologne. Presque tout l'empire des tsars a été regagné à la révolution, à l'exception de la Géorgie, de la Finlande, de la Pologne, des États baltes. Les puissances belligérantes épuisées (Allemands comme Alliés...), ayant à faire face de surcroit à l'épidémie qui ravage de nombreux territoires (et qui fait plus de mort que la Grande Guerre), menacées elles-mêmes par des mouvements intérieurs révolutionnaires, sont obligées de laisser l'État soviétique en paix.

TROTSKI se détermine sur la tâche de reconstruction mais il ne peut, pris dans les contradictions à l'intérieur du parti bolchevik, la mener à terme, malgré bien des plans élaborés.

 

L'opposition de gauche

     La victoire du bolchevisme n'est qu'incomplète. La révolution ne s'est pas étendue à toute l'Europe comme l'attendaient LÉNINE et TROTSKI. La révolution soviétique reste isolée dans un pays, certes immense, mais où les ravages de la guerre civile se sont ajoutés à ceux de la guerre mondiale. Successivement, les révolutions allemande et hongroise sont vaincues. Il faut que la jeune république des Soviets survive en attendant la fin du reflux et un nouveau flux. Cependant, les marxistes savent qu'il n'y a pas de socialisme de la misère possible. La disette crée l'inégalité. Le prolétariat est la classe sans culture, a fortiori en Russie où l'arriération culturelle est immense (à l'exception des très grandes villes) : celle-ci pèse de tout son poids sur le nouveau régime où "les héros sont fatigués", où d'innombrables militants d'élite sont morts et remplacés par des arrivistes et des ralliés de la dernière heure. Une bureaucratie, qui prend de profondes racines dans celle du régime précédent, se lèvre. Lénine, vigilant, entame son dernier combat contre elle (il se sait très malade). Dès le début de 1923, il reconnait l'aventurisme de STALINE, qui s'est élevé dans l'appareil. Ses dernières lettres sont pour rompre avec lui et pour engager TROTSKI à la lutte pour l'élimination de STALINE du poste de secrétaire général.

le danger que représente STALINE, TROTSKI le sous-estime, comme il le reconnait bien plus tard. Devant le reflux de la révolution, en Europe comme en Chine - où STALINE joue TCHANG KAI CHEIK contre MAO TSE TOUNG, dans un mouvement "menchevik" - et comme en Angleterre, TROTSKI tente de sauver ce qui reste à sauver. TROTSKI, refusant le mot d'ordre de STALINE de "socialisme dans un seul pays", est écarté du pouvoir et rassemble une Opposition de gauche. Mais STALINE, qui a couvert son action de l'autorité des "vieux bolcheviks", ZINOVIEV et KAMENEV, écarte ensuite ceux-ci, qui s'allient alors à TROTSKI dans une Opposition unifiée. Mais c'est encore une fois trop tard : le parti est déjà transformé, gonflé d'une mer d'adhérents obéissant à des cadres eux-mêmes sélectionnés sur leur docilité à l'appareil... dont STALINE tient tous les fils par l'intermédiaire d'un noyau qu'il contrôle seul. L'Opposition, par crainte d'un affaiblissement du pays devant l'ennemi, qui refuse à en appeler au peuple. Cependant, TROTSKI reste le leader le plus populaire et l'éliminer physiquement n'est pas possible. STALINE obtient son exclusion du Parti communiste, le fait exiler à Alma-Ata, en Asie centrale, puis expulser en Turquie (février 1929).

Entretemps, la politique d'appui sur les koulaks (paysans riches) ayant fait faillite, STALINE en rejette la responsabilité sur son coéquipier BOUKHARINE qu'il écarte à son tour du pouvoir, reprend à son compte le programme d'industrialisation de l'Opposition et s'engage dans son application brutale et à des rythmes démentiels. Ce tournant suffit pourtant à démanteler l'Opposition qui croit voir là sa propre victoire de facto, dans l'ombre. STALINE n'a alors plus de rivaux dans l'exercice du pouvoir.

 

Le dernier exil et la IVe Internationale

   TROTSKI voit s'ouvrir un nouveau exil, et quasi seul, mais craint pour tous les gouvernements dont aucun n'ose lui accorder un visa. Entre la Turquie, où il s'installe pour 4 ans en janvier 1929, et le Mexique, où il vit 3 ans et tombe en 1940, il connait deux haltes précaires, en France de 1933 à 1935, en Norvège en 1935 et 1936. Ce sont des années noires, marquées par la grande crise économique, le chômage massif, la montée des fascismes. En URSS, les cours droitiers, suivis de cours ultragauches, ont leurs prolongements en politique extérieure, par le canal de la IIIe Internationale soumise, elle aussi, au joug bureaucratique. Son ultragauchisme fraye la voie à HITLER en désignant la social-démocratie comme l'ennemi principal ; la politique du "front populaire" qui lui succède favorise la victoire de FRANCO en soumettant le prolétariat espagnol à sa bourgeoisie "démocratique" (politique mencheviste typique, terrorisme en plus). Quant à l'URSS, elle s'enfonce dans un cauchemar kafkaïen, surtout à partir de l'assassinat de Serge KIROV, que STALINE met à profit à l'heure où ses complices des premières heures, s'effrayant à la fois de ses erreurs et de ses méthodes, songent à le démettre.

TROTSKI, dans cette situation, ponctuée pour lui par les nouvelles des capitulations, par les déportations de ses partisans, puis, à partir de 1936, par les terribles procès de sorcières de Moscou, entreprend ce qu'il a jugé (à l'encontre de son principal biographe I. DEUTSCHER) "le travail le plus important de (sa) vie, plus important que 1917, plus important que l'époque de la guerre civile, etc." : "Munir d'une méthode révolutionnaire la nouvelle génération, par-dessus la tête des chefs de la Deuxième et de la Troisième Internationale, c'est une tâche qui n'a pas, hormis moi, d'homme capable de la remplir (...). Il me faut encore au moins cinq ans de travail ininterrompu pour assurer la transmission de l'héritage" (Journal d'exil). Il déborde alors d'activité. Ce sont les années de ses oeuvres les plus fortes, des dizaines de volumes, des centaines d'articles couvrant tous les domaines de la pensée marxiste, enrichissant celle-ci de trois nouveaux apports essentiels :

- la théorie de l'État ouvrier dégénéré et du "stalinisme" (la seule qui ait résisté à la critique de l'histoire et qui est reprise par les plus avancés des historiens soviétiques modernes, comme R. MEDVEDEV) en tant qu'excroissance bureaucratique s'élevant sur les fondements de l'économie collectiviste dans un État ouvrier isolé et arriéré, mais historiquement instable et qui ne pourra survivre au développement de la révolution ;

- la théorie du fascisme (qui s'est imposée à tous) en tant que solution politique bourgeoise ultime devant la révolution ;

- la stratégie du "programme de transition", dont la mise au point fournit son texte fondamental au congrès de fondation de la IVe Internationale.

   Mais la partie peut-être la plus grande de son temps, TROTSKI la consacre à rassembler patiemment les cadres humains de la nouvelle organisation révolutionnaire. Dans une période de réaction coupée seulement de la montée ouvrière de 1934-1937 en Europe occidentale, c'est une tâche de Sisyphe. Les groupes de l'Opposition de gauche internationale (jusqu'en 1934) puis, lorsque la victoire d'HITLER signe la faillite du Komintern, les comités "pour la IVe Internationale" (jusqu'à la proclamation de celle-ci en 1938) comptent rarement plus de quelques dizaines de membres, et sur les quelques milliers qu'ils rassemblent au total, à peine des centaines transmettent l'enseignement, décimés qu'ils sont, et sélectionnés au cours des débats où TROTSKI rompt impitoyablement avec tous ceux qui cèdent aux tentations des "raccourcis" ou à l'impressionnisme, et tendent à rejeter, avec le stalinisme, la défense de l'État ouvrier et la rigueur du bolchevisme. Mais TROTSKI connait trop l'atmosphère politique délétère des démocraties d'Occident pour céder à quelque complaisance que ce soit. Son aventure individuelle l'a armé pour regarder en face avec sévérité les pires conjonctures : il voit venir la guerre et regarde son au-delà qu'il sait avoir peu de chance de vivre, alors qu'autour de lui les hommes de main de STALINE frappent §secrétaires, agents du Komintern, son propre fils). Il garde jusqu'au foi en l'avenir et à la victoire de la IVe Internationale. (Michel LEQUENNE).

 

La postérité de TROTSKI : le trotkisme

    Même minoritaires en tant qu'organisations, les mouvements affiliés à la IVe Internationale font rayonner le trotkisme - au sens large - bien au-delà de leurs sphères politique dans de nombreux pays. Avec des poussées, comme en 1968, qui se traduisent par de nouveaux militants et de nouvelles analyses intellectuelles des oeuvres de TROTSKI. Souvent divisés, les mouvements, "groupuscules" souvent, se veulent aiguillon de syndicats et de partis accusés de faire trop souvent le jeu des forces "de la réaction". La production éditoriale, entre biographies (qui se contredisent souvent) et rééditions commentées de ses oeuvres, demeure, surtout parmi les anciennes "têtes" des révolutions marxistes (à part peut-être celles de tendances maoïstes), les plus prolifiques. Souvent les analyses de TROTSKI sur le destin de l'Union Soviétique sont reprises (même par des auteurs "bourgeois"), et nombre de ses adeptes directs ou indirects continuent leur destin littéraire, parfois avec quelques succès. Avec les crises actuelles du capitalisme, le courant trotkiste est un des plus importants courants marxistes à bénéficier du regain d'intérêt pour la théorie et la pratique révolutionnaires.

De nombreux mouvements membres de la Quatrième Internationale se réclament toujours de la pensée de Léon TROTSKI et expliquent en France la fracture entre extrême gauche et parti communiste.

   Entre la vision critique de Boris SOUVARINE, la biographie d'Isaac DEUTSCHER et celle de Robert SERVICE, cette dernière étant entachée de nombreuses erreurs factuelles, on attirera l'attention sur les travaux de la Commission DEWEY, de 1937, vaste contre-interrogatoire de TROTSKI, suite aux Procès de Moscou.

 

Léon TROTSKI, Oeuvres complètes, 12 volumes, Moscou, 1923-1927 ; Nos tâches politiques (1904), Paris, 1970 ; Écrits militaires, tome 1, Comment la révolution s'est armée (1922), Paris, 1969 ; Le  Mouvement communiste en France (1919-1939, éditions P. Broué, Paris, 1967 ; Terrorisme et communisme (1920), Paris, 1963 ; Entre l'impérialisme et la révolution (1922), 1970 ; De la révolution (Cours nouveau, 1923 La Révolution défigurée, 1927-1929, La Révolution permanente, 1928-1931, La Révolution trahie, 1936), Paris, 1963 ; Littérature et révolution (1924), UGE, Paris, 1974 ; Lénine (1924), Paris 1925, réédition Paris, 1970 ; Europe et Amérique (1924-1926), Paris, 1926, réimpression augmentée d'Où va l'Angleterre (1926), Paris, 1971 ; Écrits 1920-1940, 3 volumes parus, Paris, 1955-1959 : Ma vie (1929), 3 volumes, Paris, 1930, réédité en 1966 ; L'Internationale communiste d'après Lénine (1929), Paris, 1930, réédition en 1969 ; Histoire de la révolution russe (1931-1933), réédition en deux volumes, Paris, 1950 ; Journal d'exil (1935), Paris, 1960 ; Les crimes de Staline (1937), Paris 1937, réédition Paris en 1973 ; Leur morale et la nôtre (1938), Paris, 1939, réédition Paris, 1966 ; L'Agonie du capitalisme et les tâches de la IVe Internationale. Programme de transition (1938), Paris, 1968 ; Sur la Deuxième Guerre mondiale (1938-1940), Bruxelles, 1970 ; Staline (1940), UGE, 1948, réimpression en 1979 ; Défense du marxisme (1937-1940), Paris, 1972.

D. AVENAS, Économie et politique dans la pensée de Trotsky, Maspéro, 1970. Isaac DEUTSCHER, Trotsky. Le Prophète armé ; Le Prophète désarmé ; Le Prophète hors-la-loi, 3 volumes, Paris, 1962-1965. Mémoires d'un bolchevik léniniste (ouvrage du samizdat), Paris, 1970. Pierre NAVILLE, Trotski vivant, Laffont, nouvelle édition 1979. Victor SERGE, Vie et mort de Trotsky, Maspéro, 1947, nouvelle édition 1973. Ernest MANDEL, La Pensée politique de Léon TROTSKY, La Découverte, 2003. Pierre BROUÉ, Trotsky, Fayard, 1988. Michel RENOUARD, Trotsky, Gallimard, 2017. Léo FIGUÈRES, De Trotsky aux trotslysmes, éléments pour un débat, Le temps des cerises, 2012 ; Commission Dewey, Trotsky n'est pas coupable, contre-interrogatoire (1937), Syllepse/ Page2, 2018.

Michel LEQUENNE,  Trotski et trotskisme, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, Perrin, collection tempus, 2016.

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23 mai 2020 6 23 /05 /mai /2020 09:51

      Le philosophe et sociologue norvégien est l'un des principaux animateurs du marxisme analytique. Ses activités sont partagées entre la Norvège (université d'Oslo), la France (Collège de France) et les États-Unis (universités de Chicago et Columbia) et ses oeuvres sont connues assez largement, notamment sa théorie générale de l'action humaine.

       Après des études secondaires à la prestigieuse école de la cathédrale d'Oslo, il effectue une partie de ses études à l'École normale supérieure de Paris et obtient un doctorat en philosophie à la Sorbonne (sous la direction de Raymond ARON, en 1972). Il enseigne ensuite à l'Université d'Oslo et à l'université de Chicago. Actuellement, il est titulaire de la chaire Robert King Merton et professeur en sciences sociales à l'université Columbia. Élu au Collège de France en 2005, où il dispense pendant 5 ans son cours dans la chaire de Rationalité et sciences sociales, il poursuit en même temps une activité éditoriale importante.

     Une grande partie de son oeuvre se caractérise par des tentatives d'utiliser des théories analytiques, en particulier la théorie du choix rationnel, comme un tremplin (quitte à la critiquer fortement ensuite) pour l'analyse philosophique et éthique, avec de nombreux exemples de littérature et d'histoire. A une époque de spécialisation, il tente des analyses générales frappantes ; il est beaucoup lu et discuté par des politologues, des juristes, des économistes et des philosophes. Seule une petite partie de son oeuvre est pour l'instant traduite en français, mais l'édition s'accélère...

 

     Sa théorie générale de l'action humaine (telle que présentée dans son ouvrage Nuts and Bolts for the Social Sciences) est centrée que les actions humaines en tant que résultat de deux processus de filtrage :

- un ensemble de contraintes structurelles (échappant au contrôle immédiat de l'agent), qui réduisent l'ensemble des actions possibles d'un point e vue abstrait à l'ensemble des actions faisables ;

- le mécanisme qui sélectionne l'élément de l'ensemble des actions faisables qui est réalisé.

Il nomme "structuraliste" la position selon laquelle le premier filtre réduit l'ensemble des actions faisables à un seul élément ou, du moins, à un ensemble si restreint que le deuxième filtre en perd toute signification. Mais rejetant cette position structuraliste, il considère plutôt les contraintes culturelles comme une toile de fond et se concentre sur le fonctionnement du second filtre. Deux interprétations principales en sont alors possibles :

- la position qu'on pourrait appeler traditionaliste consiste à affirmer qu'une des actions faisables est choisi suite à l'application involontaire de normes traditionnelles ;

- l'approche en termes de choix rationnel affirme en revanche que le second processus de  filtrage consiste en un choix délibéré si intentionnel d'une option faisable, choix qui maximise une fonction-objectif tel que le profit ou l'utilité.

    Comme ses collègues du courant marxiste analytique il part dans son oeuvre d'une lecture des oeuvres de MARX à une position tendant à passer outre aux principes du matérialisme dialectique. Ainsi il passe de Logic and Society (1978), de Making Sense of Marx (1985), d'An Introduction to Karl Marx à Nuts and bolts for the Social Sciences (1989), à Political Psychology (1993), à Closing the Books : Transtional Justice in Historical Perspective (2004) et à Le désintéressement : traité critique de l'homme économique, en deux tomes (2009 et 2010, le deuxième étant intitulé L'irrationalité). Mais plus que ses collègues, il remet en cause les principes de la rationalité tant économique que politique.

     Dans Le désintéressement, il part du postulat fondamental de la rationalité des choix des agents sociaux. L'ambition de ce livre est de démontrer que les motivations désintéressées sont plus importantes dans la vie sociale que ne le conçoivent les modèles économiques aujourd'hui dominants. Théoriquement séduisants, ceux-ci s'avèrent selon lui empiriquement faibles pour expliquer les comportements réels. Mais Jon ELSTER ne se contente par de souligner la distance de la théorie à l'expérience observée. Dissipant les soupçons qui pèsent souvent sur elles, il distingue ainsi positivement les différentes formes de désintéressement qui façonnent nos choix, aussi bien dans la vie quotidienne ou dans les urnes que dans des situations extrêmes. Il emprunte, pour ce faire, autant aux moralistes français du XVIIe siècle et à la philosophie politique du XVIIIe qu'à la littérature, à la psychologie expérimentale ou à la théorie des jeux.

 

Jon ELSTER, Leibniz et la formation de l'esprit capitaliste, Aubier, 1975 ; Le Laboureur et ses enfants.. Deux essais sur les limites de la rationalité (avec Abel GERSCHENFELD), Les éditions de Minuit, 1987 ; Karl Marx, une interprétation analytique, PUF, 1989 ; Psychologie politique - Veyne, Zinoviev, Tocqueville, Les éditions de Minuit, 1990 ; Proverbes, maximes, émotions, PUF, 2003 ; Raison et raisons, Fayard, 2006 ; Agir contre soi : La faiblesse de volonté, Odile Jacob, 2007 ; Le désintéressement : Traité critique de l'homme économique, Tome I, Seuil, 2009 ; L'irrationalité - Traité critique de l'homme économique, tome 2, Seuil, 2010 ; Le marché et le forum dans La Démocratie délibérative. Anthologie de textes fondamentaux par Charles GIRARD et Alice Le GOFF, collection L'Avocat du diable, Éditions Hermann, 2010.

 

 

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21 mai 2020 4 21 /05 /mai /2020 08:09

    Le philosophe politique anglais d'origine canadienne Gerald Allan 'Jerry' COHEN est l'un des principaux représentants du marxisme analytique.

Sa pensée évolue sensiblement au fil du temps, partant d'une défense traditionnelle du matérialisme historique (1978), il parvient à une position plus proche du christianisme social (bien que non chrétien), pratiquement selon lui-même à l'opposé? Ses préoccupations majeures sont donc le matérialisme historique et la philosophie politique, où il s'est successivement confronté aux travaux de MARX, de NOZICK, de DWORKIN et de RAWLS.

 

     Étant issu d'une famille juive, athée et proche du Parti communiste, il fréquente à Montréal pour ses études primaires l'école Morris Winchewski, gérée comme l'Ordre du peuple juif uni, une organisation prosoviétique, antisioniste et antireligieuse. En 1958, il intègre l'université anglophone McGill, puis l'université d'Oxford de 1961 à 1963 où il étudie la philosophie sous la direction d'Isaiah BERLIN. Il enseigne ensuite à l'Université College de Londres de 1963 à 1954, avant d'obtenir la Chaire de théorie sociale et politique à l'Université d'Oxford, qu'il conserve jusqu'en 2008, lorsqu'il devient professeur de Jurisprudence à l'Université College London en remplacement de Ronald DWORKIN.

     Plusieurs de ses étudiants, tels que Christopher BERTRAM, Simon CANEY, Alan CARTER, Cécile FABRE, Will KYMLICKA, John MCMURTRY, David LEOPOLD, Michael OTSUKA, Seana SHIFFRIN et Jonathan WOLFF ont continué d'être d'importants philosophes moraux et politiques.

     Ses oeuvres suivent les changements entre marxisme et christianisme social, et cette évolution se situe dans l'ensemble de celle de nombreux marxisant en Grande Bretagne.

- Karl Marx's Theory of History : a defence, publié en 1978, et réédité en 2000, dans une version (que nous ne recommandons pas forcément...) qui prend ses distances avec la première publication, est à l'origine du "marxisme analytique". COHEN propose une défense de la théorie de l'histoire de MARX (matérialisme historique) en s'appuyant sur les critères de la philosophie analytique, en particulier en portant l'accent sir la précision des énoncés. Cette démarche se distingue de la version traditionnelle de la théorie, car elle rejette l'approche dialectique habituellement utilisée.

- History, Labour and Freedom : Themes from Marx, publié en 1988, marque une rupture dans la pensée de l'auteur, sur deux points. D'une part, figurent une série d'articles visant à réfuter le matérialisme historique tel qu'il le défendait initialement. D'autre part, apparaissent des articles de philosophie politique, qui constitue par la suite sa préoccupation majeure.

- Self Ownership, Freedom and Equality, publié en 1995, regroupe des articles publiés depuis une dizaine d'années et constitue une répose à l'ouvrage libertarien de Robert NOZICK, Anarchie, Etat et utopie (1974), qui lui -même répondait à Théorie de la justice (1971) de John RAWLS. COHEN propose une défense de la propriété de soi, en tirant des conclusions opposées à celles de NOZICK, et son ouvrage constitue une oeuvre centrale du libertarianisme de gauche. Par la suite, COHEN prend ses distances avec le conception de propriété de soi.

- If you're an Egalitarian, How Come You're So Rich? (Si vous être égalitarien, comment êtes-vous devenu si riche?), publié en 1999. COHEN entre en dialogue avec l'oeuvre de John RAWLS, avec ce livre fortement autobiographique. Il y raconte son enfance dans un milieu juif communiste. Cela l'amène à réfléchir sur ce qui nous fait croire fermement en nos convictions alors même que nous savons qu'elles sont largement héritées, du fait de notre milieu de naissance notamment. En ce qui le concerne, COHEN sait que sa carrière philosophique, et sa préoccupation pour le marxisme en particulier, ont été largement déterminés par son origine sociale.

Faisant le point sur cet héritage marxiste, il confronte trois courants de philosophie politique ayant l'égalité comme principal objectif : le marxisme, le libéralisme-égalitaire rawlsien et la branche sociale du christianisme. Tant le marxisme que l'approche rawlsienne, selon lui, ont négligé l'importance de l'éthique individuelle dans la visée de justice sociale. Le marxisme parce qu'il considérait l'avènement de la société communiste comme inévitable. La théorie rawlsienne parce qu'elle se focalise sur la "structure de base" de la société, sans se soucier des motivations véritables des individus. Ainsi, le principe de différence rawlsien (qui justifie des inégalités incitant certains à travailler plus et ainsi faire croître le produit social) est injustifiable du point de vue individuel, car un individu ne peut pas à la fois être favorable à l'idéal égalitaire et exiger des incitations financières pour apporter sa propre pierre à l'édifice social. Dès lors, COHEN parient à la conclusion que l'approche sociale-chrétienne, qui préconise la transformation intérieure en plus de l'action sur le monde extérieur, est la plus apte à porter l'objectif d'égalité. Ce constat est, écrit-il, à cent lieues de l'orthodoxie marxiste de sa jeunesse.

Ce livre a été publié en français en 2010 (Si tu es pour l'égalité, pourquoi es-tu si riche?), dans la collection L'avocat du diable des éditions Hermann.

- Rescuing Justice and Equality, paru en 2008, constitue un dialogue - plus approfondi que dans le précédent ouvrage - avec la théorie de la justice de John RAWLS. COHEN s'attaque d'une part au constructivisme qui caractérise la méthode rawslienne et d'autre part à son principe de différence.

La méthode constructiviste consiste à imaginer des individus dans une situation idéale de décision (impartiale), à leur faire sélectionner les principes d'organisation de la société les plus adéquates possibles. Du fait de l'impartialité de la situation imaginée, les principes choisis devraient être justes. Mais, explique COHEN, ceux qui utilisent cette méthode confondent ce qu'ils pensent être un idéal de justice avec des normes de régulation sociale. Or, ces dernières doivent tenir compte d'une série de faits sociaux et de difficultés pratiques qui importent dans l'idéal de justice. De ce fait, la justice, comme idéal philosophique, ressort amoindrie de la méthode constructiviste.

John RAWLS considère comme juste toute inégalité qui profite aux moins favorisés. Ce faisant, il tolère que des individus égoïstes, qui ont besoin d'incitations pour contribuer au produit social, bénéficient de salaires plus élevés que ceux qui n'ont pas besoin d'incitation parce qu'ils sont mus, par exemple, par un sens de la communauté. Sur cette base de la différence, COHEN reproche à RAWLS de restreindre la justice au cadre législatif de la société et propose que les comportement individuels doivent également être soumis à des critères de justice. L'idéal d'égalité n'en sera que mieux défendu.

- Why not socialism?, court ouvrage (92 pages) publié à titre posthume, livre une série d'arguments, sur le mode de la philosophie analytique, à propos de la désirabilité et de la faisabilité du socialisme. Pour ce faire, COHEN invoque le modèle du camping en groupe, où même les moins égalitaires d'entre nous préférerons une organisation de type socialiste à un fonctionnement de type capitaliste. Ensuite, il soumet à discussion plusieurs modèles de socialisme de marché (modèles idéaux à ce pas confondre avec le modèle chinois), permettant à la fois de conserver le précieux mécanisme d'incitation et la fonction d'information du marché et d'orienter ce dernier vers une distribution plus juste des ressources. Mais, rappelle COHEN, si le socialisme de marché est certainement un modèle aux nombreux avantages, incontestablement supérieur au statu quo, il ne faudrait pas oublier que tout marché mobilise des motivations mesquines, entraînant des effets indésirables. Ce pourquoi il conclut : "Tout marché, même socialiste, est un système prédateur". Publié en français sous le titre Pourquoi pas le socialisme?, par L'Herne.

      Reconnu comme partisans du marxisme analytique, COHEN est membre fondateur du Groupe Septembre. Il reste un ami proche, malgré les différences philosophiques, du philosophe politique marxiste Marshall BERMAN.

 

Gerald COHEN, Su tu es pour l'égalité, pourquoi es-tu si riche?, 2010 ; pourquoi pas le socialisme?; 2010. Il ne semble pas que les ouvrages majeurs de l'auteur aient été traduits en français.

Fabien TARRIT, Gerald A. Cohen et le marxisme : apports et prise de distance, dans Revue de philosophie économique, 2013 ; Le marxisme de G.A. Cohen, Genèse, fondements et limites, 2016.

 

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28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 13:20

  Le philosophe et sociologue marxiste américain d'origine allemande Herbert MARCUSE, membre de l'École de Francfort avec Theodor ADORNO et Max HORKHEIMER, est l'auteur de plusieurs oeuvres de référence et est aussi connu aux États-Unis qu'en Europe.

 

Une carrière intellectuelle fournie

    Lors de la guerre de 14-18, où il est enrôlé dans des unités de l'arrière, il adhère en 1917 au Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD) et participe à un conseil de soldats. Cependant il quitte le SPD après l'assassinat de Karl LIEBKNECHT et de Rosa LUXEMBOURG en 1919, écoeuré de voir que le Parti "travaillait en collaboration avec des forces réactionnaires, destructrices et répressives" lors de l'écrasement de la révolution communiste des spartakistes. Il milite alors au sein de ce mouvement.

Il étudie à Berlin et à Fribourg-en-Brisgau la Germanistik comme discipline principale, la philosophie et l'économie politique comme matières secondaires. A Fribourg, il devient l'assistant de Martin HEIDEGGER et rédige une thèse sur HEGEL intitulée L'Ontologie de Hegel et la théorie de l'historicité (1932). Mais il entre vite en désaccord avec le grand philosophe allemand du moment, qui refuse par ailleurs sa thèse, et part pour Francfort-sur-le-Main.

En 1932, Herbert MARCUSE entre pour la première fois en contatc avec l'Institut de Recherche sociale de Francfort (École de Francfort) où il côtoie Max HORKHEIMER et Theodor ADORNO. Dès la prise de pouvoir par les nazis en 1933, il émigre en Suisse, puis aux États-Unis avec sa famille, après un bref séjour à Paris. Il est engagé par l'Institut de recherche sociale, qui s'est déjà installé à New York. En raison de la mauvaise situation financière de l'Institut, il doit accepter un poste à l'Office of Strategic Services (OSS), où il travaille sur un programme de dénazification.

Dès 1951, il enseigne dans diverses universités américaines. A cette époque, il dénonce tant le bloc occidental que l'URSS.

En 1955, il adopte, dans Éros et civilisation, une lecture marxienne de FREUD, et critique le révisionnisme néo-freudien (lequel se détourne peu à peu de la théorie sexuelle...). Il forge le concept de "désublimation répressive" et dénonce le caractère déshumanisant et irrationnel du principe de rendement. Le principe de rendement est le principe de réalité d'une société capitaliste fondée sur la résignation, la falsification des instincts et la répression des potentialités humaines. L'espoir d'une libération se trouve dans la transformation de la sexualité en Éros et l'abolition du travail aliéné. Sa pensée est fortement inspirée de la lecture de MARX et de FREUD (et également de HEGEL, HUSSERL et LUKACS) ; elle est, par bien des aspects, beaucoup plus profonde et plus radicale que celle d'Erich FROMM, dont elle relève certaines insuffisances. C'est que les deux auteurs ne se placent pas sur la même perspective (FROMM a plutôt une orientation sur l'homme, les groupes d'hommes et l'espèce humaine, tandis que MARCUSE se situe dans une lutte contre la société capitaliste, de classe contre classe...)

En 1964, il écrit l'Homme unidimensionnel qui parait en France en 1968 et devient un peu l'incarnation théorique de la nouvelle révolte étudiante. il y affirme le caractère inégalitaire et totalitaire du capitalisme des "Trente Glorieuses". Il dénonce une certaine "tolérance répressive" envers des idées qui servent le système de domination et d'oppression et une dénaturation du concept même de tolérance. C'est, pour lui, cette tolérance répressive qui permit l'avènement du nazisme en Allemagne.

En 1968, il voyage en Europe, et tient de multiples conférences et discussions avec les étudiants. IL devient alors une sorte d'interprète théorique de la formation des mouvements étudiants en Europe et aux États-Unis. Son engagement au sein des mouvements politiques des années 1960-1970 en fait l'un des plus célèbres intellectuels de l'époque.

Il poursuit son enseignement et en 1979, il garde la même vivacité d'esprit et la même veille intellectuelle. Il est à son poste presque chaque jour, dans sa cabine de philosophe, bourrée de bouquins empilés, devant le décor de cette université aux blanches structures ajourées où circulent étudiants et militants. Il mène jusqu'au bout le combat d'une "pensée radicale", c'est-à-dire celle qui "témoigne d'une conscience radicale des conditions de vie régnantes et se dresse contre toutes les dormes de répression.

 

D'une philosophie de l'exil : la révolution, à l'esthétique

   Obsédé, comme ses amis, par la question de savoir quelle force porte donc les groupes et les individus humains à s'aliéner dans la dictature politique ou technocrate, et quel principe historique de mort les détourne de leur libération, MARCUSE donne au refus une forme qui lui est propre. Chez lui, le "grand refus" anime sans cesse un repérage de ce qui fomente, dans les failles du système, un mouvement révolutionnaire. A cet égard, sa visée est plus politique que celle de HORKHEIMER, et sans doute de celle des autres membres de l'École de Francfort. L'éthique du refus n'a pour lui se sens qua dans l'alliance, théorique et pratique, avec les forces de transgression et de libération. Sa pensée 'critique" ne consent pas à l'observation. Elle a pour connotation personnelle l'endurance d'un espoir. Elle cherche, infatigable et lucide, les points de l'horizon social d'où attendre ce qui vient d'autre. E chaque attente trompée par les événements porte plus loin l'analyse. La force de MARCUSE est dans cette ténacité à repérer des indices révolutionnaires. Elle est indocile à l'ordre de l'histoire. Entre la structure de la réalité (l'inégalité sociale et raciale, l'extension de la répression, etc.) et le mouvement de la pensée, il y a donc une guerre interminable. Le "fait établi", loi de la raison, n'est pas la loi de la théorie. Aussi le nom même de théorie est-il "révolution". Même les échecs qui ont successivement anéanti et couvert de cendres les espoirs placés tour à tour dans la social-démocratie, puis dans la révolution soviétique, puis dans les mouvements ouvriers allemands, puis dans les radicalisme américains, ne lassent pas cette attention révolutionnaire. Pourtant ces irruptions suivies de chutes répètent l'événement resté pour MARCUSE la figure majeure de l'histoire trompant la révolution : l'effondrement de la classe ouvrière la plus politisée d'Europe devant le fascisme nazi. Mais cette répétition aiguise au contraire l'acribie du vigile et la mobilité de son analyse. Au moment où, souvent, ses divers "compagnons de route" se lassent et prennent de plus en plus de chemins de traverses, soit en sortant directement du champ du politique, soit en tentant d'approfondir une recherche plus sociologique.

Si, du nazisme, MARCUSE tire la leçon, choquante pour bien des marxistes orthodoxes, que les classes ouvrières, manipulées par la technocratie, ne constituent plus le ressort de la révolution, il ne renonce pas à en chercher d'autres points d'émergence. Cependant, par là, il bouleverse une stratégie de la révolution. L'étude de FREUD, aux États-Unis, lui fournit à la fois une autre possibilité d'analyser le processus civilisateur comme processus répressif et, par un renversement de l'optique freudienne, comme toute conservatrice par bien des aspects, la possibilité de trouver dans l'Éros, principe du plaisir, une force subversive capable de l'emporter sur le principe de réalité. Thanatos, loi de l'ordre établi, relatif à une pulsion de mort. Le freudisme devient ainsi, entre les mains de MARCUSE (et sans doute à la suite des transformations que l'américanisation de FREUD lui a fait subir), le moyen d'élaborer les critères de mouvements révolutionnaires et de développer également des éléments qui étaient restés relativement inertes dans l'oeuvre du jeune MARX et qui renvoyaient à l'"émancipation des sens". Saisis dans leur implication mutuelle, le collectif et l'individuel apparaissent ainsi comme le champ d'opposition entre l'éthique du travail, origine du système technocratique, et la libération de l'existence, principe d'une autre vie sociale. Éros et civilisation (1954) en établissant un freudo-marxisme, rejette une partie de l'appareil psychanalytique (américanisé il est vrai) du côté des forces contre-révolutionnaires. Et d'ailleurs, sur la scène intellectuelle, même en Europe, cet assemblage théorique révolutionnaire fait regarder autrement toute la psychanalyse...   

L'ouvrage Éros et civilisation organise une nouvelle topographie freudo-marxiste, de la théorie et de la pratique révolutionnaires. Mais l'essentiel reste le geste d'une pensée qui juge et "condamne" la réalité. La "vérité" - ou le discours - s'introduit dans ce qui est comme une contestation au nom de ce qui devrait ou pourrait être, et comme l'ouverture d'un possible dans l'ordre des faits établis. Cette philosophie est, par là, une théorie du rôle même de la philosophie. Elle ne produit pas un lieu défini par la raison, qui serait celui de l'ordre ou de l'être. Elle reste relative aux situations socio-politiques à l'intérieur desquelles s'exerce l'analyse décelant des espaces de jeu dans le totalitarisme politique ou technocrate et diagnostiquant dans le système ce qui y travaille d'autre. Elle est révolutionnaire, et non métaphysique. Elle a forme poïétique, et non utopique.

Acharnée à découvrir les mouvements qui se font jour et les solidarités sociales qui peuvent donner figure historique à la lutte contre l'aliénation unidimensionnelle (L'Homme unidimensionnel, 1964), cette pratique philosophique de l'analyse a pu passer pour un "romantisme révolutionnaire". En fait, elle s'enracine sans doute dans la tradition juive, à laquelle MARCUSE appartient. Avant même d'entrer en relation avec l'École de Francfort, MARCUSE insinuait le soupçon dans la philosophie de HEIDEGGER, qui articule en discours le "sol" et la "maison" de l'être et qui devient ainsi, comme le dit Emmanuel LEVINAS, une philosophie "agricole". Pour MARCUSE, il n'y a pas de sol. Le réel n'est jamais un droit. La théorie ne cesse d'interroger la raison et de la suspecter. Elle met en procès l'ordre. Aussi n'est-elle que "critique""- exil. Elle refuse de "formuler les lois de la pensée en protégeant les lois d'une société".

    Dans la production intellectuelle de MARCUSE, on pourrait penser que cette recherche constante de possibles révolutions s'affaiblit à mesure de l'accumulation des déconvenues. Et pourtant, même avec la sorte de détour par l'esthétique, il effectue toujours la même recherche.

Diaspora faite de déplacements relatifs à l'apparition et à la dégradation des figures historiques successives de la libération, la pensée marcusienne s'est donc liée, comme à la condition d'une possibilité, à tous les mouvements de transgression - à tout ce qui constitue une force autre dans l'unidimensionnalité technocrate. Et d'abord, aux catégories exploitées "qui ne veulent plus jouer le jeu", classes dominées, chômeurs, "victimes de la loi et de l'ordre". Mais aussi aux étudiants et aux intellectuels que la marginalisation radicalise. Mais encore aux mouvements des femmes refusant que le corps féminin soit exploité comme plus-value pour la reproduction de l'espèce, la prostitution ou la consommation d'images. Aux artistes enfin, poètes, écrivains ouvrant d'autres possibles avec un discours sans pouvoir. Telle est la position ultime de MARCUSE, dans La Dimension esthétique (1977) : "L'art brise la réification et la pétrification sociales. Il crée une dimension inaccessible à toute autre expérience - une dimension dans laquelle les êtres humains, la nature et les choses ne se tiennent plus sous la loi du principe de la réalité établie. Il ouvre à l'histoire un autre horizon." Mais, conformément à son sens premier, l'esthétique, chez MARCUSE, se rapporte aux sens, et pas seulement à l'art. Elle renvoie à une transformation progressive du corps, devenu instrument de plaisir, et à des modes de perception "entièrement nouveaux". Une révolution est en puissance, cachée dans le corps profond. Elle doit, par le plaisir, inaugurer socialement et individuellement une libération de l'être, sans laquelle toute révolution politique se retourne en un nouveau totalitarisme. certes, la jouissance ne va pas sans la douleur. Mais elles échappent ensemble à l'ordre social. L'esthétique est ce champ dialectique, "affirmation et négation, consolateur et douleur". Quelque chose comme un cri l'habite. Tantôt de plaisir, tantôt de douleur (c'est souvent le même), le cri peut ne pas vouloir être une rébellion, mais par nature il l'est. il ouvre sur autre dimension. Il la crée. Sans doute a-t-il un rapport essentiel avec l'art?

Cette théorie de l'espoir a donc pris rendez-vous avec les sans-espoir et avec ce qui n'a pas de pouvoir sur les choses. Comme ses alliés, elle est incertaine de son avenir (il n'y a plus d'utopie philosophique) et certaine de ce qui la rend irréductible. Elle s'est avancée, tenace et solitaire, sans concessions et sans protections. Aussi a-t-elle été reconnue par beaucoup. MARCUSE concluait L'homme unidimensionnel en écrivant : "La théorie critique de la société ne possède pas de concepts qui permettent de franchir l'écart entre le présent et le futur ; elle ne fait pas de promesses ; elle n'a pas réussi ; elle est restée négative. Elle peut ainsi rester loyale envers ceux qui, sans espoir, ont donné et donnent leur vie au grand refus. Au début de l'ère fasciste, Walter Benjamin écrivait : "C'est seulement à cause de ceux qui sont sans espoir que l'espoir nous est donné."

Michel de CERTEAU, à qui nous empruntons tout ce chapitre, conclue là sur une note - malgré la dernière phrase ou à cause d'elle - un peu désespérante, à l'image de ce grand renoncement qui parcourt alors tout le monde intellectuel - y compris parmi les proches de MARCUSE - à changer de manière globale réellement la société.

 

Herbert MARCUSE, L'Ontologie de Hegel et la théorie de l'historicité, éditions de Minuit, 1972 ; Raison et révolution, Hegel et la naissance de la théorie sociale, éditions de Minuit, 1969 ; Éros et civilisation. Contribution à Freud, éditions de Minuit, 1963 ; Le Marxisme soviétique. Analyse critique, Gallimard, 1963 ; L'Homme unidimensionnel, éditions de Minuit, 1968 ; Culture et Société, éditions de Minuit, 1970 ; La Fin de l'Utopie, Seuil, 1968 ; Vers la libération, Gonthier, 1969 ; La Dimension esthétique; pour une critique de l'esthétique marxiste, Seuil, 1979 ; Contre-révolution et révolte, Seuil, 1973 ; Tolérance répressive, Homnisphère, 2008 ; Le problème du changement social dans la société technologique, Homnisphère, 2007.

M. AMBACHER, Marcuse et la critique de la civilisation américaine, Aubier-Montaigne, 1969. Pierre MASSET, La Pensée de Herbert Marcuse, Privat, 1969. J.M. PALMIER, Herbert Marcuse et la nouvelle gauche, Belfond, 1973. Gérard RAULET, Herbert Marcuse, Philosophe de l'émancipation, PUF, collection philosophie, 1992. Francis FARRUGIA, Connaissance et libération. la socio-anthropologie de Marx, Freud et Marcuse, L'Harmattan, 2016. Voir le site marcuse.org pour d'abondantes analyses (en allemand et en anglais).

Michel de CERTEAU, Marcuse, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

 

 

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31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 11:33

    D'un point de vue marxiste, dissocier sociologie et philosophie politique constitue une hérésie... En fait, sans entrer dans un jeu quasiment "religieux", Karl MARX et ses continuateurs n'ont jamais dissocié les deux aspects d'un même ensemble de pensée et pensent dialectiquement l'action politique, l'État, et pour autant qu'ils ont fait le pas de quitter un certain dogmatisme, la société civile, l'économie, l'idéologie... Si "professionnellement", nombre de sociologues d'inspiration marxistes affiche cette dialectique, il" étudient et publient souvent "dialectiquement", c'est-à-dire, en fin de compte, tentent de donner un sens à leur analyse, pour un objectif qui, même s'il n'est pas affiché non plus, s'oriente presque toujours vers l'émancipation "des masses". La lutte contre l'injustice, qu'elle soit mue par humanisme ou par marxisme, n'a plus cette connotation "idéologique" si fortement reprochée par... les tenants de l'ordre établi! Le débat si fort entre sociologues marxistes entre humanisme et anti-humanisme a longtemps hanté les groupes et groupuscules. il semble bien qu'aujourd'hui, qu'une l'orthodoxie d'État - soviétique en fin de compte, ou maoïste encore aujourd'hui, -n'ait plus les moyens de contraindre leur esprit à des réfutations ou à des justifications de ce type...

   Pour autant, les auteurs marxistes, qui n'entendent pas renier la philosophie politique marxiste, gardent à l'esprit cette dialectique, fortement liée d'ailleurs à leur esprit à une sociologie scientifique. Sociologique scientifique et action politique que défendait, dans un mouvement d'idées de "retour à MARX", en son temps, Henri LEFEBVRE. Dans sa présentation à la fois rigoureuse et pédagogique de la pensée de Karl MARX, il écrivait ce chapitre Dialectique et sociologique scientifique, L'action politique - l'État, dans ces termes, rappelant des analyses fondamentales qui guident encore bien des sociologues aujourd'hui.

"Le capitalisme a donc des lois et relève d'une science. Si ces lois étaient des lois "économiques" d'équilibre, s'il disposait d'un automatisme régulateur, il tendrait vers la stabilité. Nous savons qu'il n'en est rien et que ces lois sont des lois dialectiques et historiques.

Dans l'hypothèse d'un appareil spontané et d'un automatisme interne de régulation, l'État n'aurait qu'un rôle négatif : il écarterait les initiatives perturbatrices de cet ordre "immanent" du capitalisme.  C'est bien ainsi que la bourgeoisie a conçu et construit, dans sa belle époque, son État démocratique et libéral. Alors, sans connaître les véritables lois internes du "régime" et de la "structure, qu'elle constituait à son profit, elle se représentait des lois harmonieuses, immuables, éternelles. Son État devait simplement "superviser" le fonctionnement de ces lois. Malheureusement, cet État fut tout de suite quelque chose de bien différent, et il l'est devenu de plus en plus, le libéralisme plus ou moins sincère ne fut alors que l'apparence idéologique d'un État de classe.

Cet État de classe était inévitable, selon l'analyse et les prévisions de Marx : il fallait, par des moyens répressifs et violents, sans cesse rétablir au profit des capitalistes un "ordre" que sans cesse des forces de perturbation et de "désordre" venait menacer. Il fallait par tous les moyens arrêter le mouvement qui tendait vers la transformation du capitalisme en une autre structure sociale - et arrêter ce mouvement au profit de la classe capitaliste. Les forces productives tendant (par la "surproduction" elle-même et à travers les crises) à déborder la structure capitaliste, il fallait arrêter le devenir.

Aux initiatives révolutionnaires, la classe dominante répond nécessairement par une activité politique, par une répression pour laquelle un appareil d'État lui est nécessaire. Les exigences administratives se mêlent aux nécessités politiques, dans la constitution de cet appareil qu'elle secrète littéralement, selon ses besoins. L'analyse de la base économique aboutit donc à une analyse scientifique de la superstructure politique. L'analyse de la formation économico-sociale, dans son histoire concrète, implique une étude de l'État, qui couronne l'édifice.

Karl Marx découvre ainsi que l'activité politique n'est pas une forme supérieure de la moralité, comme l'avait cru Hegel (apologiste, ici, de "l'ordre établi"). L'État ne représente pas une conscience de la société, mais une conscience de classe. Pas d'État sans gouvernement qui cherche, dans un sens défini par la classe dominante, la solution aux problèmes généraux qui se posent. L'intérêt général recèle et dissimule, sous l'apparence d'une communauté illusoire, des intérêts de classe.

Dans l'État démocratique façonné par la bourgeoisie, elle ne peut empêcher une certaine participation des masses et de la classe ouvrière à la vie politique : elle s'arrange pour que cette participation soit aussi illusoire et apparente que possible ; elle réduit au minimum le droit de choisir les maître, l'efficacité du suffrage universel ; et, dès qu'elle se sent menacée, elle supprime le suffrage universel. Non seulement l'État est secrété par une sorte de processus naturel, suivant les besoins de la classe dominante ; mais, dans la mesure où l'organisation politique laisse place à l'expression et aux revendications des opprimés, la puissance économique - l'argent - intervient ; et elle rétablit par tous les moyens, corruption ou violence stipendiée, la situation des oppresseurs. L'État démocratique présente donc une dialectique interne ; il contient une apparence et une réalité. Pour le pénétrer, une vigilance perpétuelle, une analyse théorique jointe à une expérience pratique s'avèrent indispensable. En même temps, il révèle et il dissimule une contradiction : la lutte des classes. En un sens, et d'un côté, il n'est que dictature de la bourgeoisie. En un autre sens, mais simultanément, il permet le déploiement de la lutte, donc certaines victoires des opprimés. Ceux-ci doivent donc défendre la république et la démocratie bourgeoise, non pour elles-mêmes, mais pour les possibilités d'actions qu'elles renferment.

La démocratie bourgeoise et les libertés qu'elle implique (liberté d'expression et de presse, liberté d'opinion et de vote) se retournent nécessairement contre elle : elles permettent la recherche scientifique et l'expression des découvertes qui prévoient la disparition du régime et en montrent les tares ; elles autorisent l'organisation des forces révolutionnaires (syndicats, partis). Vient donc un moment où la démocratie change de sens. Non qu'elle disparaisse : elle s'approfondit ; non qu'elle se supprime ; elle se dépasse. Elle devient démocratie prolétarienne, c'est-à-dire pouvoir du prolétariat (sur la bourgeoisie). Tout État comportant une dictature, c'est seulement le sens de la dictature qui change - dictature signifiant contrainte, action efficace sur les hommes et les choses pour les orienter dans un sens déterminé. Seulement la dictature bourgeoise était dissimulée sous le voile d'une communauté illusoire : l'intérêt général. La dictature du prolétariat analysée et prévue par Marx est une dictature ouverte, non dissimulée, sur la bourgeoisie. Son degré de contrainte se proportionne exactement aux privilèges. En cessant de défendre un prétendu "intérêt général" commun aux oppresseurs et aux opprimés, cette dictature rétablit la véritable communauté de ceux qui contribuent activement et effectivement à la vie sociale, qui créent, qui produisent, qui travaillent. C'est donc bien l'épanouissement de la démocratie, transition historique ) à travers le socialisme - vers le communisme. L'État devient un instrument pour la transformation du monde. Une fois son rôle accompli, il disparaîtra.

Nous avons montré comment l'analyse théorique et l'expérience politique montrèrent peu à peu à Marx la véritable structure de l'État et le processus de sa transformation. (...)".

    Cette présentation de la philosophie politique marxiste, qui est aussi une interprétation de la pensée de Marx, s'appuie sur une sociologie et Henri LEFEBVRE déploie cette sociologie entre autres dans le domaine de l'urbanisme, de la ville. Mais de façon globale il s'agit toujours de sociologie politique, à la fois analyse de ce qui est réellement et projection dans l'avenir du développement de l'État, de ce qu'il devrait être, devenir, toujours dans l'intérêt des classes dominées et oppressées. Sociologie de combat donc, qui ne doit pas selon lui, se départir de toute la rigueur scientifique. Il ne s'agit pas pour lui de biaiser en quelque sorte la réalité pour le bien des travailleurs, mais bien de restituer également la réalité de la société capitaliste, et notamment de l'État tel qu'il est, en mettant notamment en évidence comment, et c'est tout l'objet du Capital de Karl Marx, les crises du capitalisme proviennent de son fonctionnement même.

 

Henri LEFEBVRE, Pour connaitre la pensée de Karl Marx, Bordas, 1966.

 

SOCIUS

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11 janvier 2018 4 11 /01 /janvier /2018 07:34

   Le césarisme, système politique historiquement daté, dans l'Empire romain naissant et se développant, désigne également une forme de pouvoir qui se retrouve - un peu artificiellement il faut bien le dire dans les écrits des historiens - autant dans les régimes autocratiques que dans les régimes démocratiques. 

    Pour Yvan LE BOHEC, spécialiste de l'Antiquité romaine, professeur émérite à l'université Paris V,  "la recherche récente tend à négliger le terme de "césarisme" auquel elle préfère ceux de "principat" et de "dominant", ces deux derniers mots recouvrant deux aspects du premier. Il peut néanmoins être conservé  avec un sens très général, celui de pratique du pouvoir impérial, ainsi que l'entendait l'historien Suétone quand il intimait son oeuvre Les vies des douze Césars."

"L'assassinat, précise t-il, de Jules César en -44, montre que la royauté paraissait odieuse aux Romains, symbole qu'elle était de tyrannie et d'arbitraire. Mais c'est avec Auguste que tout commence, une fois de lus : il fonda en effet un régime difficile à analyser.

Theodor Mommsen (1817-1903), auteur d'une monumentale Histoire romaine, s'attachant aux structures juridiques, l'avait décrit comme une dyarchie : le pouvoir aurait été partagé à égalité entre le prince et le Sénat. De nos jours, cette théorie ne trouve plus de défenseurs, et tout le monde considère que l'Empire entra dès sa naissance dans la catégorie des monarchies.

Anton von Premestein et sir Ronald Syme (1903-1989), ce dernier auteur de La Révolution romaine, ont insisté sur le poids des forces socio-politique qui désavantageaient les aristocrates : l'existence d'une noblesse d'Empire et de nombreuses clientèles renforçaient le rôle d'Auguste qui, en outre, sortait en vainqueur de la guerre civile, et en chef de parti (les populaires le soutenaient, et le serment de -32 liait à sa personne tous les habitants de l'Italie). Bérangère a apporté une autre pierre à l'édifice en montrant que l'idéologie dominante et la propagande favorisaient le prince : général en chef, il assure la paix grâce à la victoire ; il ramène l'âge d'or (Virgile le dit) ; il jouit de la protection divine (Horace), et est marqué d'un charisme (d'où le culte impérial) ; enfin il possède les vertus, la justice, la clémence, la piété et le dévouement à l'Etat (c'est ce qui est gravé sur le bouclier l'Ales, copie en marbre du bouclier d'or offert par le Sénat à Auguste).

On pourrait ajouter que, même du point de vue juridique, le régime se définit d'entrée de jeu comme une monarchie : le premier empereur accumule les pouvoirs dans les domaines militaire (imperator), civil (puissance tribunicienne, consulat, proconsulat) et religieux (Auguste, père de la patrie et fils de César divinisé).

Mais Auguste, échaudé par le précédent césarien, sauva les apparences : il maintint le Sénat et les magistrats, et les comices survécurent jusque 97, jamais il n'osa dire qu'il avait fondé un nouvel ordre, et toute sa propagande reposait sur un diptyque : sauvegarde des apparences républicaines, instauration d'une monarchie. Il respectait les sénateurs et préservait leur sécurité : ces deux règles servent à définir le "principat".

Après lui, Tibère essaya d'abord de suivre la même politique ; mais les circonstances le firent évoluer, et il utilisa l'accusation de lèse-majesté à l'encontre de plusieurs membres de la haute assemblée qui furent ainsi contraints à la mort. Le règne de Caligula fut également partagé en deux, celui de Tibère, et, après l'intermède relativement libéral de Claude, Néron suivi l'exemple de Caligula ; après le quinquennium (cinq ans de calme), il se laissa aller à la rigueur et aux persécutions. Vespasien et Titus renouèrent avec la pratique augustine, alors que Domitian préféra imiter les précédents de Tibère, Caligula et Néron ; et comme il voulut se faire appeler "seigneur et dieu", dominos et deus, le régime qu'il imposa à l'Empire fut défini comme un "dominant". Dorénavant, on distingue les "principats" (de Nerve à Marc Aurèle) et les dominants (à partir de Commode) : pendant les premiers, les souverains prenaient les avis des sénateurs et s'abstenaient de mesures radicales à leur encontre ; sous les seconds, les aristocrates étaient méprisés et menacés d'accusations de lèse-majesté : les plus en vue d'entre eux payaient leur notoriété de leur tête. La distinction se fit entre "bons" et "mauvais" empereurs" ; l'Histoire Auguste, qui reflète le point de vue de la tradition sénatoriale vers 400, donne ainsi des listes, sortes de tableaux d'honneur et de déshonneur."

   Si l'on considère l'ensemble de l'historiographie, le césarisme est un régime politique inspiré du gouvernement de type monarchique que voulait, selon des partisans et la rumeur publique, imposer Jules César à Rome, où le pouvoir est concentré entre les mains d'un homme fort, chef militaire charismatique, appuyé par le peuple. Ce type de régime comporte une forte dimension démagogique, voire "populiste", dans le sens où le chef prétend tirer sa légitimité directement du peuple et contre l'élite.

Durant la Révolution française, puis sous le Directoire, le Consulat et le Premier puis le Second Empire, apparaissent en France des régimes qualifiés de "césarisme démocratique", pour désigner des gouvernements qui concentrent les pouvoirs au bénéfice de l'exécutif tout en s'appuyant sur le peuple à chaque opération politique majeure, en détournant des précédés de démocratie semi-directe, tels que le référendum, pour en faire des plébiscites (plébiscites napoléoniens). Les apparences démocratiques restent sauves mais le fonctionnement est monarchique. Pour que cela fonctionne, il faut que le César fasse soit appel souvent au plébiscite formel, soit alimente sa popularité sous forme de prodigalités (pain et jeux), soit encore soumette le pays à un état de guerre perpétuel, réelle ou virtuelle. 

Le qualificatif de césarisme est utilisé (assez peu souvent il faut le dire) à titre polémique contre un pouvoir que certains trouvent excessifs. Par exemple, le général de Gaulle fut souvent accusé de césarisme à mots plus ou moins ouverts. La main-mise sur les systèmes d'information (notamment télévisuelle) est l'occasion parfois d'accusation de ce genre. Le modèle césarien peut être adapté suivant les traditions nationales, prenant appui sur une culture du chef et du héros, et sur la passivité d'une très grande partie de la population. Donald TRUMP et Vladimir POUTINE, mais aussi certains chefs d'Etat de pays d'Asie (Corée du nord par exemple), d'Afrique et d'Amérique Latine sont l'objet d'études sous l'angle du césarisme. 

   Mais l'historiographie du césarisme est bien plus importante que ce que pourrait suggérer ce qui précède. Chaque époque, en Europe, a son interprétation de César et de la forme de pouvoir qu'il exerce et le donne soit en exemple, soit en repoussoir, à propos d'un régime précis. Tant dans la littérature (voir le Jules César de Shakespeare) que dans le domaine des sciences politiques, le césarisme est l'objet de bien des conjectures, souvent partisanes. Et souvent, l'étude scientifique du contexte et de la personnalité de Jules CÉSAR ainsi que de la forme du pouvoir qu'il a effectivement exercé est obérée par les orientations partisanes, qu'elles soient progressistes ou réactionnaires. Zvi YAVETZ détaille dans un texte que l'on recommande ces différentes orientations, bien avant d'ailleurs que ne soit inventé dans les années 1850 le mot césarisme. Il se concentre sur les représentations (très abondantes en langue allemande) des XIXe et XXe siècles, déclinées entre autres en nominalistes et en sceptiques. Ce qui importe, c'est sans doute la réalité des mesures politiques, administratives, économiques et sociales prises lors de l'exercice du pouvoir - sous différents titres - de CÉSAR, même si cela ne peut pas limiter l'utilisation du mot césarisme, qualificatif de régimes personnels populaires. Ce qui importe encore plus, selon le professeur d'histoire romaine à l'Université de Tel-Aviv, pour la suite de l'Histoire, c'est l'image de César, dont l'activité propagandiste fut énorme. 

 

Zvi YAVETZ, César et son image, Des limites du charisme en politique, Les Belles Lettres, 2004. Yann LE BOHEC, Césarisme, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

PHILIUS

 

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