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20 avril 2016 3 20 /04 /avril /2016 11:02

     On peut définir la tolérance suivant trois sens :

A- Manière d'agir d'une personne qui supporte sans protestation une atteinte habituelle portée à ses droits stricts, alors qu'elle pourrait la réprimer ; manière d'agir d'une autorité qui accepte ouvertement, en vertu d'une sorte de coutume, telle ou telle dérogation aux lois ou règlements qu'elle est chargée de faire appliquer. Référence au Code civil, article 2232, qui dispose que les actes de simple tolérance ne peuvent fonder ni prescription, ni possession... 

B- Ecart maximum permis d'avance par la loi, ou établi par l'usage, par rapport à des mesures numériques assignées (par exemple, et spécialement, sur le titre et le poids des monnaies)...

C- Disposition d'esprit, ou règle de conduite, consistant à laisser à chacun la liberté d'esprimer ses opinions, alors même qu'on ne les partage pas (voir JACOB, Devoirs, chapitre XI, "La liberté de pensée et le devoir de tolérance". Ed GOBLOT définit très nettement l'idée moderne de la tolérance en disant qu'elle consiste "non à renoncer à ses convictions ou à s'abstenir de les manifester, de les défendre ou de les répandre, mais à s'interdire tous moyens violents, injurieux ou dolosifs ; en un mot à les imposer.

D- Quelquefois : respect sympathique des croyances d'autrui, en tant qu'on les considère comme une contribution à la vérité totale.

Comme toutes définitions d'une notion importante en philosophie, elle fait l'objet d'une critique, au sein même du Dictionnaire sous la direction d'André LALANDE qui les propose. 

"On a souvent protesté contre l'impropriété du mot tolérance au sens C, ou à plus forte raison au sens D, et contre le mélange de réprobation et de condescendance qu'il semble impliquer pour l'opinion ou la croyance tolérée.

Les auteurs citent CONDORCET (Tableau historique, VIIIe époque) : "Dans les pays où il avait été impossible à une religion d'opprimeer toutes les autres, il s'établit ce que l'insolence du culte dominateur osa appeler tolérance, c'est-à-dire une permission données par des hommes à d'autres hommes de croire ce que leur raison adopte, de faire ce que leur conscience leur ordonne, ect. 

Ils citent aussi RENOUVIER (Science de la morale) : Le respect de la liberté religieuse "est très mal appelé tolérance, car il est stricte justice et obligation entière".

Mais cet import péjoratif est aujourd'hui si effacé que l'objection n'a plus guère aucun fondement. "Le mot tolérance, écrit M DUGAS (Cours de morale), a été critiqué. Höffding l'appelle une vilaine désignation d'une belle chose ; il a paru faible pour désigner le respect de droits reconnus et admis. Mais c'est assez peut-être qu'il soit consacré pour que le philosophe en use, en prenant soin seulement d'avertir du sens précis qu'il lui donne. Ce mot a d'ailleurs l'avantage d'exprimer le respect des croyances sous sa forme caractéristique et extrême, d'indiquer que ce respect doit d'étendre jusqu'aux opinions qu'on réprouve, qu'on juge fausses et dangereuses."

  Le mot et le concept de tolérance, qui apparaissent tardivement dans la civilisation occidentale, ne vient pas d'une quelconque amabilité soudaine dans les relations entre les gens... Il désigne une conception des relations sociales forgée dans les conflits les plus sanglants. Dans les conflits religieux entre catholiques et protestants, plus précisément, du XVIe siècle européen. La question de la tolérance se pose aussi à l'intérieur des deux autres religions monothéistes, le Judaïsme et l'Islam, mais en de termes différents. Elle se pose également sur les relations entre les religions monothéistes et les autres spiritualités. Et enfin à l'intérieur des religions diverses et variées, y compris celles qui se marquent comme polythéistes, dans des termes là encore différents suivant les époques. L'intolérance constitue un mode de relations finalement très partagés, nonobstant les adhésions formelles aux différentes chartes internationales. 

    Pour en revenir au contexte européen, depuis des lustres, c'était (et c'est encore dans de nombreux endroits et de nombreux temps) l'intolérance qui était valorisée. Le mot ne figure même pas dans le Vocabulaire technique et critique de la philosophie!. Pourtant, dans toutes les religions - surtout monothéistes ) l'intolérance est un devoir pour sauver les âmes de tous, non seulement des croyants, mais des incroyants dont il faut réduire le nombre, éradiquer la terre entière, et pourchasser jusqu'à la fin des siècles, faute de quoi l'humanité ou le peuple élu pourrait ne pas être sauvés... Cela n'est pas seulement réalisé, toutes les guerres de religion le montrent, qu'elles s'appellent guerres ou multiples inquisitions, mais aussi théorisé fermement (voir BOSSUET par exemple). Si aujourd'hui, les différents Dictionnaires ou Vocabulaires de la Théologie ne mettent plus en avant les intangibilités de dogme et leur défense absolue ou encore le combat contre les divers apostats, hérétiques, mécréants..., il n'en est pas moins vrai, qu'au cours de nombre de doctrines, se trouve une intolérance inquiète, d'autant plus inquiète dans un monde régi (au moins officiellement) par la raison scientifique que beaucoup ne reposent que sur la foi partagée. Et si elle ne l'est plus, cela pose un très grand problème dans les esprits des fidèles, d'autant que peu aujourd'hui ne peuvent pas ne pas entrer en contact, proche ou lointain, avec des cultures différentes. On reviendra plus tard sur les effets socio-psychologiques d'un tel voisinage, mais l'intolérance possède des ressorts tout à fait différents, selon qu'on a affaire à une société fermée à forte hégémonie religieuse d'une spiritiualité quelconque ou à une société ouverte à faible hégémonie ou à hégémonie fortement partagée entre plusieurs spiritualités...

     C'est au moment des Lumières en Europe que s'affirme la nécessité, le devoir, la possibilité d'une tolérance religieuse, alors que le XVIIe siècle, notamment français, est dominé par une classe écclésiastique monarchomaniaque intolérante.

C'est ce que décrit Barbara DE NEGRONI : "Si la tolérance est définie par Furetière (1619-1688) comme la "patience avec laquelle on souffre quelque chose", elle devient dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire "l'apanage de l'humanité", "le seul remède aux désordres du genre humain". Pour Furetière, le tolérable est ce qui se peut supporter, et les exemples qu'il donne - la douleur, le péché et les licences poétiques - sont tous négatifs, et ne sont bien entendu supportables que dans certaines limites ; pour Voltaire le tolérable est ce que nous devons apprendre à supporter, à savoir les caractéristiques de notre nature humaine, la faiblesse, l'inconséquence,la mutabilité et l'erreur. De condescendance, voire de lâcheté, la tolérance accède au rang des vertus fondamentales. C'est précisément cette transformation qu'il faut interroger : à quelles conditions, au siècle des Lumières, la tolérance devient-elle une valeur? Quelles sont les limites de l'exercice de la tolérance? Quelles frontières a-t-on pu assigner à l'intolérable? 

Dans l'Europe des Lumières, pousuit la professeur au lycée La Bruyère de Versailles, la problématique de la tolérance se définit dans un contexte théologico-politique marqué essentiellement par les affrontements entre les catholiques et les Eglises réformées. Les guerres et les persécutions qui ont embrasé l'Europe pendant plus de deux siècles constituent la toile de fond sur laquelle se détache la question de l'intolérable : l'actualité la plus récente renforce le caractère crucial de ce problème : l'horreur des mesures qui acompagnait la révocation de l'édit de Nantes conduisent de toutes parts à s'interroger sur le bien-fondé de la politique de Louis XIV. Exils et dragonnades sont-ils un signe de l'apothéose du Roi-soleil ou d'une conception obsolète du pouvoir absolu? 

Les polémiques qui opposent constamment philosophes et théologiens mettent en jeu une distinction entre deux formes de tolérance, conduisant à deux conceptions de l'intolérable. L'intolérance théologique repose sur l'idée que la croyance en certaines vérités religieuses est uns condition indispensable du salut et que tout homme qui professe un autre credo est nécessairement damné. Laisser ses semblables croupir dans l'erreur signifie alors être lâche ou indifférent : la persécution se nomme zèle ; la contrainte est une des voies de la charité. Mais l'exercice même de ce zèle charitable suppose des instruments politiques : à l'intolérance théologique peut s'ajouter l'intolérance civile qui interdit dans un Etat la pratique de certains cultes, voire la croyance en certains dogmes. Il reste que si théoriquement ces deux ntolérances doivent marcher de concert, le théologien définissant ce que le politique va appliquer et livrant au bras séculier les hommes qu'il faut châtier, elles ont fréquemment été dissociées et analysées dans des perspectives différentes. Se dessine alors un échiquier complexe sur lequel s'oppose toute une série de thèses."

Se croisent alors un certain nombre de positions de l'Eglise catholique, telles qu'elles sont présentées par exemple paer BOSSUET, des interprétations de théologiens catholiques comme l'abbé BERGIER, des travaux comme ceux de Pierre BAYLE ou d'Henri et Jacques BASNAGE de BEAUVAL du sein de la Réforme, des réflexions philosophiques comme celles de VOLTAIRE, de SPINOZA et de ROUSEAU, en l'espace de plus de deux siècles. Là les pamphlets, les édits et les prédications ont parfois plus de poids que les constructions théologiques ou philosophiques. La littérature qui vulgarise et qui diffuse les conceptions autour de la tolérance ou de l'intolérance est souvent plus virulente et plus tranchée que les écrits des autorités religieuses et intellectuelles... 

   Bien entendu, dans notre époque d'un soit disant regain de l'esprit religieux et de polémiques fortes, comme d'instrumentalisation des textes fondateurs, que ce soit dans la Chrétienté ou dans l'Islam par exemple, les diverses conceptions de la tolérance et de l'intolérance sont encore bien vivaces. Des auteurs comme Brian LEITER s'efforcent d'éclaircie, conjointement aux réflexions d'auteurs contemporains, en quoi consiste la tolérance. S'appuyer notamment, mais pas seulement sur John Sturt MILL, John RAWL, il propose une investigation philosophique et juridique sur la tolérance envers la religion, et in fine, sur l'organisation plus ou moins laïque des sociétés occidentales.

 

Brian LEITER, Pourquoi tolérer la religion?, editions markus haller, 2014. Barbara DE NEGRONI, Tolérance, dans Dictionnaire européen des Lumières, PUF, 2010. Sous la direction d'André LALANDE, Vocabulaire tecnique et critique de la philosophie, PUF, 2012. 

 

PHILIUS

 

   

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5 avril 2016 2 05 /04 /avril /2016 11:24

  Si le blanquisme constitue une référence dans l'oeuvre de MARX et ENGELS, le marxisme s'éloigne de plus en plus dans le temps de la philosophie politique des barricades. 

  Karl MARX, qui diffuse, dans les milieux allemands de Paris, son bilan de 1848 (Avis au peuple écrit par lui, en janvier 1851), écrit dans Les luttes de classe en France : "... le prolétariat se groupe de plus en plus autour du socialisme révolutionnaire, autour du communisme pour lequel la bourgeoisie elle-même a inventé le nom de Blanqui". Il dénonce en 1861 "l'infamie de Bonaparte contre Blanqui" à l'occasion du procès intenté à de dernier (Correspondance à Lasalle du 8 et 29 mai et du 22 juillet ; à Engels du 19 juin) et il déclare à Louis WATTEAU tenir Blanqui pour "la tête et le coeur du parti prolétarien en France (lettre du 10 novembre, entre autres).

   Au moment de la Commune, Friedrich ENGELS reproche aux blanquistes leur mot d'ordre "Pas de compromis" et leur apologie inconditionnelle (Programme des communards blanquistes émigrés, apud Volskaat, n°73, du 26 juin 1874...) ; mais dans sa Question du logement, il souligne encore la communauté de vues des blanquistes et du Manifeste du parti communiste sur l'action politique du prolétariat et la dictature comme transition à l'abolition des classes et de l'Etat. Paul Lafargue, de son côté, fait greif à Blanqui et aux blanquistes de "laisser dans l'ombre la question économique" (lettre à Friedrich Engels du 24 juin 1884).

    C'est LÉNINE qui, au rythme des expériences révolutionnaires russes, qui procède aux démarcations les plus nettes entre blanquisme et marxisme. D'abord rapproché de l'idéologie de la Narodnaïa Volia, le blanquisme est défini comme méthode de conspiration, prônant le recours aux minorités agissantes, mésestimant la lutte des classes, cultivant la phrase révolutionnaire et représentant avec le proudhonisme et l'anarchisme, le point de vue du petit bourgeois et non celui du prolétaire. En septembre 1917, dans Le marxisme et l'insurrection, LÉNINE écrit : "Pour un parti, l'insurrection doit s'appuyer non pas sur un complot, no pas sur un parti, mais sur la classe d'avant-garde. Voilà un premier point. L'insurrection doit s'appuyer sur l'élan révolutionnaire des masses. Voilà le second point. L'insurrection doit agir à un tournant de l'histoire de la révolution ascendante où l'activité de l'avant-garde du peuple est la plus forte, où les hésitations sont les plus fortes dans les rangs de l'ennemi et dans ceux des amis de la révolution faibles, indécis, pleins de contradictions : voilà le troisième point. Telles sont les trois conditions qui font que, dans la façon de poser la question de l'insurrection, le marxisme se distingue du blanquisme. (Christian LAZZERI).

     Sans doute le positionnement idéologique est-il clair, mais la pratique des bolchéviks sur l'usage des violences l'est moins. Car si l'insurrection peut agir, mais sans s'assurer d'un soutien des masses (surestimé souvent), la révolution risque de trainer en guerre civile longue. Et quelle différence doit-on supposer entre l'avant-garde de LÉNINE et le groupe dirigeant de BLANQUI?

   Les partisans de Rosa LUXEMBOURG se poritionnent dans ce débat, par rapport à celles de PLEKHANOV. Elle répond à celui-ci dans un article intitulé Blanquisme et social-démocratie de juin 1906. Celui-ci pour caractériser le blanquisme prend comme référence un texte d'ENGELS, où il estime que l'idée blanquiste est que toute révolution est l'oeuvre d'une petite minorité. Il estime que les bolchéviks constitue aujourd'hui une telle minorité. En 1848, rétorque t-elle, BLANQUI n'était nullement obligé de prévoir que son club formerait une "petite minorité". De plus, même si elle ne défend pas LÉNINE, elle estime que "toute la différence entre la situation française de 1848 et l'actuelle situation dans l'empire russe réside justement dans le fait que le rapport entre la minorité organisée, c'est-à-dire le parti du prolétariat, et la masse s'est fondamentalement modifié. En 1848, les révolutionnaires, dans la mesure où ils étaient socialistes, firent des efforts désespérés pour porter les idées socialistes dans les masses (...). Aujourd'hui justement ces masses se rassemblent (en Russie) sous la bannière du socialisme." Elle explique le succès des partis socialistes (en Allemagne comme en Russie), non par la qualité des dirigeants supérieure à celle de BLANQUI, mais à la différence de nature de ces "masses". Les conditions économiques et sociales ne sont pas les mêmes. Les social-démocrates ont la tâche bien plus facile. Elle veut "rassurer" le camarade PLEKHANOV sur "l'autonomie révolutionnaire des masses". "Nous contestons, écrit-elle, que les camarades russes de l'actuelle "majorité" aient été victimes d'errements historiques blanquistes au cours de la révolution (on est en plein dans le débat sur les rsponsabilités de l'échec de la révolution de 1905...), comme le reproche le camarade Plekhanov. Il se peut qu'il y ait eu des traces dans le projet organisationnel que le camarade Lénine avait rédigé en 1902, mais c'est une chose qui appartient au passé (...). Ces erreurs ont été corrigées par la vie elle-même, et il n'y a pas de danger qu'elles puissent se renouveler. Et même le spectre du blanquisme n'a rien d'effrayant, car il ne peut ressusciter à l'heure actuelle." Le danger réside moins dans un blanquisme que dans la tentative de recours (de Plekhanov et de ses partisans de la "minorité") de compter plus sur des masses en dehors du prolétariat. En ce qui concerne la dictature du prolétariat, même problématique : si avec BLANQUI, c'était l'affaire de conspirateurs, aujourd'hui, il s'agit de l'organise avec "toute la classe révolutionnaire du prolétariat". A cette époque, Rosa LUXEMBOURG croit encore que le parti révolutionnaire de Russie va enfler au point de recouvrir toutes ces classes-là. Elle semble plus confiante dans le destin d'une Russie socialiste que ne l'avait été en son temps Karl MARX, plus réaliste quant au poids de la classe ouvrière dans ce pays à énorme majorité paysanne. En tout cas, ce débat montre  en tant cas que l'étiquette "blanquiste", et ce qu'elle recouvre,  constitue un enjeu idéologique important.

   

   Aujourd'hui encore dans une mouvance marxiste en plein renouvellement, des auteurs reviennent sur la figure d'Auguste BLANQUI. Ainsi Daniel BENSAÏD et Michael LÖWY dissertent-t-ils sur la véritable signification du blanquisme/ 

"Figure de transition entre le babouvisme républicain, la Charbonnerie conspirative et le mouvement socialiste moderne, Auguste Blanqui illustre, dès les années 1830, la prise de conscience des limites du républicanisme. Certains de ses énoncés semblent annoncer la mue de Marx lui-même, de l'humanisme libéral au socialisme de lutte des classes. Plus impitoyablement que lui, il rejette "la burlesque utopique" ds fouéristes qui faisaient leur cour à Louis-Philippe, ainsi que le cléricalisme positiviste d'Auguste Comte. Il entrevoit la transcroissance de l'émancipation seulement politique en émancipation sociale et humaine. Il en nomme la force propulsive - le prolétariat -, bien que le mot précède encore, dans une large mesure, sur la chose telle qu'elle surgira de la grande industrie. (...)" La figure du Blanqui putschiste, le Blanqui dont faisait principalement la critique LÉNINE et a sa suite toute l'intelligentisia soviétique; laisse la place au Blanqui de Critique sociale, celui qui indique l'extrême danger des "bourgeois déguisés en tribum" populistes et qui indique ce qui selon lui sont les termes "objectifés" des conditions d'une réelle émancipation. 

 

Daniel BENSAÏD et Michaël LÖWY, Auguste Blanqui, communiste hérétique, dans Les socialismes françaises à l'épreuve du pouvoir, sous la direction de P CORCUFF et A MAILLARD, Textuel, 2006. Rosa LUXEMBURG, Blanquisme et social-démocratie, dans A propos de la scission de la social-démocratie russe... Czerwony Sstander, Cracovie, n°82 de juin 1906, disponible sur www.marxist.org. Christian LAZZERI, blanquisme, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1999.

 

PHILIUS

 

 

 

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4 avril 2016 1 04 /04 /avril /2016 12:27

   On peut considérer que le babouvisme et le néo-babouvisme constituent, aux côtés, et sans doute un peu de manière originale, de tous les socialismes réformistes et républicains du début du XIXe siècle, l'éclosion d'une philosophie communisme qui s'en distingue par sa radicalité. L'itinéraire révolutionnaire de Gracchus BABOEUF (1760-1797), l'aventure de la Conjuration des Egaux (1795-1796), la reprise par des écrivains et activistes des années 1840-1850 de l'essentiel de son projet politique et social, l'inspiration qu'y trouve, entre autres, Karl MARX, tout cela fait considérer le néo-babouvisme comme un pré-communisme, terreau sur lequel peut se bâtir ce que l'on a appelé le socialisme scientifique.

Loin de voir seulement l'action conspirationniste de la fin de la Révolution française, beaucoup ont considéré le projet socio-politique élaboré pendant des années par BABOEUF. Si dans l'historiographie de l'épopée révolutionnaire, le babouvisme est perçu comme extrémisme violent, il est d'abord un système idéologique cohérent. Par la mise en action de la Conjuration des Egaux, et avant que le mot soit inventé, il effectue une praxis, une liaison entre théorie et pratique, jusque dans la composition sociale de la conspiration. Si dans l'histoire du socialisme, on fait apparaitre comme extrême là-aussi, la théorie et la pratique de ses continuateurs, leurs idées mènent au marxisme combattant. Dans son activité révolutionnaire, Karl MARX ne manque pas d'y faire référence, même s'il peut critiquer des approximations et des manques.

    En tout cas, ces idées sont revisitées régulièrement. Les études babouvistes, stimulées par la révolution de 1917, ont connu en France, un renouveau à partir de 1960 et du colloque qui leur fut consacré à Stokholm, à l'occasion du XIe Congrès international des sciences historiques...   Dans les années 1980, caractérisée par la montée en puissance d'une historiographie  de la Révolution française concurrente de celle qui dominait jusque-là, influencée par le marxisme. De cette nouvelle manière de comprendre l'histoire de la Révolution sort uniquement dans un premier temps que la réédition par les éditions Sécher et Brégeon du pamphlet La guerre de Vendée et le système de dépopulation, bourré d'inexactitudes, qui date de la période où BABOEUF dénonce la "dictature de Robespière". Puis, surtout le volumineux Dictionnaire critique de la Révolution française publié en 1988 sous la direction de François FURET et de Mona OZOUF. L'article consacré à Baboeuf cherche à minimiser l'envergure de ses idées et l'impact historique de la conjuration (pourtant retentissant à l'époque...). Cet article reprend la fausse information selon laquelle le "Manifeste des Egaux" de Sylvain MARÉCHAL fut adopté comme charte par les conjurés, charte qui veut sacrifier les arts et les sciences à la cause de l'égalité sociale et qui fut refusé précisément par eux à cause de cela...La présentation des deux auteurs de ce Dictionnaire est reprise par les réalisateurs Robert ENRICO et Richard KEFFRON dans leur mise en scène de La Révolution française de 1989, et dans les manuels scolaires...Les grands contre-feux n'arrivent qu'en 1990-2000, avec une "troisième voie pour la lecture de la conspiration des égaux" (dixit Michel VOVELLE) : un déplacement de l'interrogation, de la personne de BABOEUF vers les babouvistes, les individus, leur enracinement social, leur pratique politique, leurs idées. Ainsi Jean-Marc CHIAPPA s'intéresse dans sa thèse publiée en 2003, à la conjuration comme mouvement politique inscrit dans son temps et non comme chaînon de transition entre ROBESPIERRE et MARX. Ainsi encore, l'ouvrage de Alain MAILLARD sur les néo-babouvistes.  Aujourd'hui encore, le regain de l'attention accordée aux premiers socialistes suscite également un nouveau regard sur le babouvisme et le néo-babouvisme.

 

      Dans l'histogriaphie marxiste critique (LABICA-BENSUSSAN), Danielle TARTAKOWSKY, historienne, met en relief l'influence des idées de BABOEUF sur l'oeuvre de Karl MARX. 

"(...) La pensée politique de Baboeuf, pouvons-nous lire, qui se développe au feu de la pratique révolutionnaire demeure assurément marquée par l'égalitarisme, le pessimisme économique caractéristique du XVIIIe siècle finissant et l'état de développement des forces productives. Elle ne s'en inscrit pas moins en rupture théorique et pratique avec le mouvement jacobin et montagnard dans la filiation duquel elle se situe pourtant. Baboeuf est en effet seul parmi ceux qui mettent comme lui l'égalité au centre de la réflexion politique à tenter de dépasser la contradiction inhérente à l'idéologie jacobine entre l'affirmation du droit à l'existence et le maintien de la propriété privée et de la liberté économique. D'abord partisan d'une loi agraire, et en cela proche des aspirations de la petite paysannerie, il admet bientôt que l'égalité ainsi établie ne durerait "qu'un jour" et dépasse ce qui n'était qu'un communisme de répartition pour préconiser l'abolition de la propriété des fonds et la mise en commun "des biens et des travaux" dans le cadre des "fermes collectives" régis par une organisation commune du travail. L'expérience révolutionnaire le conduit à intégrer la production artisanale et manufacturière à sa réflexion puis à se rallier, après Thermidor toutefois, à un nécessaire contrôle national de l'économie. Ce qu'exprime le "Manifeste des phébéiens" publié par Le Tribun du peuple en frimaire an IV.

Mais le babouvisme n'est pas seulement un système idéologique. Confronté à cette tentative de stabilisation bourgeoise qu'est le régime issu de Thermidor et à la misère populaire des hivers 1794-1795 et 1795-1796, Baboeuf tente de faire entrer dans la réalité politique un communisme demeuré jusqu'alors du domaine de la rêverie utopique. Sa pratique politique s'inscrit en rupture avec les pratiques de démocratie directes ayant caractérisé le mouvement sans-culotte et annonce les formes d'action du mouvement révolutionnaire qui va naître des contradictions de la société nouvelle. La Conspiration des égaux (1796) repose en effet sur l'action conspirative d'un groupe dirigeant, le comité insurrecteur, appuyé sur un nom restreint de militants sûrs. Elle tend au renversement du régime et à l'instauration d'une dictature révolutionnaire chargée d'assurer la refonte de la société et la mise en place d'institutions nouvelles après la prise du pouvoir.

Cette tentative ultime pour réorienter à gauche le cours des événements révolutionnaires peut certes n'apparaître que comme un épisode sans lendemain. La conspiration est démantelée, ses instigateurs guillotinés en prairal an V et, jusqu'en 1830, les masses populaires s'effacent de la scène politique. Mais c'est à l'échelle du XXe siècle que le babouvisme prend toute son importance (A SOBOUL). "Chainon entre l'utopie communiste moralisante du XVIIIe siècle et le socialisme industriel de Saint-Simon", il constitue le lien qui unit les luttes populaires à la pensée et au mouvement révolutionnaire du XIXe siècle. La conspiration pour l'égalité dite de Baboeuf rédigée en 1828 par Buonarroti depuis son exil de Burxelles permet en effet aux sociétés secrètes de la Restauration et tout particulièrement à Blanqui d'en recueillir l'héritage. En Allemagne, à la suite de Lorenz von Stein, Moses Hess se réapproprie le thème babouviste de l'inachèvement de la Révolution (notation de son Tagebuch). Il introduit également une distinction essentielle qui lui servira à établir le développement historique en trois moments du principe communiste : communisme "babouviste" - ou "grossier", "chrétien", "monacal" (Philosophie der Tat, dans Philosophische und Szialisstische Schriften, Berlin, 1961) - puis communisme "abstrait" et communisme "scientifique" enfin. Dans les Manuscrits de 1844, Marx reprendra strictement et développera cette tripartition. Si le babouvisme nomme alors la forme "orréfléchie" ou "grossière" du "communisme de caserne", Marx et Engels ont toutefois constamment placé la figure de Gracchus Baboeuf du côté de ceux qui, au sein des "grandes révolutions modernes", surent "formuler les revendications du prolétariat". 

 

   Avant l'élaboration de l'oeuvre de Karl MARX, le néo-babouvisme se développe en Europe et en particulier en France. Un groupement des "communistes néo-babouvistes" déploient une activité do'rganisateurs parmi les ouvriers parisiens, avec des journaux complètement rédigés par des ouvriers. A la tête de ce groupement figurent :

Filippo Giuseppe Maria Ludovico BUENARROTI (Philippe Buonarreti) (1761-1837), d'abord activiste en Toscane (entre autres publication d'une Gazetta universale favorable aux troubles révolutionnaires) puis en France dès 1789 (en Corse, il considère l'ile comme un conservatoire des formes primitives de communautarismes et d'égalitarismes agraires). Commissaire national à Corte, il se lie avec les Bonaparte et s'oppose à Pascal PAOLI. Lié à la Charbonnerie, il est protégé par Fouché et participe à la conspiration du général Malet. Son rôle dans des sociétés secrètes lui vaut d'être explusé entre 1813 et 1814. Il ne rentre en France que sous la Restauration, où il fonde plusieurs loges maçonniques. Il est l'un des principaux instigateurs des mouvements révolutionnaires des années 1830, intervient à la Société des Droits de l'Homme et joue un grand rôle dans la formation politique de RASPAIL, Louis BLANC ou d'Auguste BLANQUI. Parmi ses écrits les plus importants, citons Histoire des sociétés secrètes de l'armée (1815), Conspiration des égaux (1828), Histoire de la Conspiration pour l'Egalité dite de Baboeuf (1828), Observations sur Maximilien Robespierre (édité en 1912), La conjuration de Corse, réédité en 1997 (Editions Centofani, Bastia).

Albert LAPONNERAYE (1808-1849), historien, essayiste politique, journaliste, admirateur de Robespierre dont il édite les oeuvres. Promoteur de l'instruction populaire (fondateur de la "Société de la jeune France"), il fonde un périodique en 1837, L'Intelligence, journal de droit commun, devenu par suite de déboires financiers journal de la réforme sociale, avant de disparaitre en 1840 (13 numéros). Son activité de journaliste se déroule successivement dans plusieurs journaux, entre plusieurs livres, dont une Histoire complète de la révolution depuis 1789 jusqu'en 1814 publiée en 1838, suivie d'ailleurs de beaucoup d'autres Histoire de la Révolution française, de la France, des grands capitaines (on peut même dire que beaucoup s'y essaient dans cette période)... et une Oeuvres de Maximilien Roberspierre (1840)... Egalement entre autrs un Catéchisme républicain (Avignon, Peyri, 1848). 

Richard LAHAUTIÈRE (1813-1882), avocat, journaliste. Rédacteur à L'Intelligence, journal de la réforme sociale, il collaborre à plusieurs autres journaux et rédige De la loi sociale (1841). Sous le Second Empire, il se retire de la vie politique pour ses activités d'avocat, se consacrant plutôt à la poésie dans ses écrits. A noter sa participation à la brochure Boulets rouges aavec Etienne CABET, qui lui s'exprime dans le courant plus pacifique et spiritualiste dans le Populaire.

Jean-Jacques PILLOT (1808-1877), écrivain, athée, personnalité de la Commune de Paris. A partir de 1839, alors qu'il a renoncé à être prêtre, il fait de la propagande pour les idées de Baboeuf. Arrêté à la suite de l'insurrection de la Société des saisons (12-13 mai 1839), enfermé. Une fois sorti, il devient directeur de la Tribune du peuple, organise avec Théodore DÉZAMY et Corneille HOMBERG, le premier banquet communiste à Belleville le 1er juillet 1840, en réplique directe aux banquets socialistes. Condamné à six mois de prison en 1841 pour affiliation à une secte communiste, il est condamné à la déportation après le coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851, et s'échappe au Brésil. Il se lance dans les affaires une fois revenu en France (dentifrice et dentiers) et participe ensuite à la Commune. Il est cité par Karl MARX parmi les "communistes matérialistes", avec Jules GAY et Théodore DÉZAMY. Parmi ses écrits notons surtout Le Code religieux, ou le Culte chrétien (Valant, 1837), Histoire des égaux ou moyens d'établir l'égalité absolue parmi les hommes (Bureaux de La Tribune du Peuple, 1840), Ni châteaux, ni chaumières, ou état de la question sociale en 1840 (Imprimerie Bajat, 1840) et La communauté n'est plus une utopie! Conséquence du procès des communistes (autoédition, 1841). Pour plus d'informations consulter le Dictionnaire de la Commune, de bernard NOËL (Flammarion, 1978).

Théodore DEZAMY (1808-1850), tôt associé à Auguste BLANQUI, écrivain, enseignant, journaliste. D'abord au Populaire avec CABET avec lequel il rompt à cause de désaccords théoriques, puis au journal qu'il crée en 1840, L'Égalitaire, dont la parution s'arrêt au bout de quelques mois, comme beaucoup de publications à cette période. Il publie plusieurs ouvrages, de 1840 à 1848, dans lesquels il développe des thèses très radicales. Après avoir formulé de vigoureuses critiques à l'égard du catholicisme social dans M Lamennais réfuté par lui-même, il expose son propre projet d'organisation politique dans le Code de la communauté, divisé en 19 chapitres et contenant 47 articles de foi (1842). Il y stigmatise les lignes de fore de son opposition aux conceptions de CABET (qui avait fait paraitre le voyage en Icarie deux ans plus tôt). Il dirige surtout ses attaques contre la distinction entre la "phase de transition" et la "phase de constitution" de la société nouvelle, et dénonce l'idée d'une collaboration possible avec la bourgeoisie. Pour lui, il s'agit de substituer immédiatement à la société bourgeoise, dont il fait une analyse impitoyable, la "communauté", qui représente le "mode naturel et parfait de l'association". Les principes essentiels de cette communauté, longuement détaillés dans le Code, sont la propriété collective et l'égalité totale, matérielle et morale, des deux sexes. Il met l'accent sur la nécessité de donner une part prépondérante à la vie communautaire, et de faire que la plupart des activités soient exercées de façon collective et égalitaire, car "la communauté ne connait que des égaux". S'il s'affirme matérialiste, il professe un communisme fondé sur une vision profondément humaniste : "mon criterium, ma règle de conduite, c'est la science de l'organisme humain, c'est-à-dire la connaissance des besoins, des facultés et des passions de l'homme". Après avoir prit part à l'organisation du "banquet communiste" (juillet 1840), il anime avec Auguste BLANQUI, la Société républicaine centrale, et prend part activement aux journées de juin 1848. (Christine BARTHET). Dans ses oeuvres, on note aussi Le Jéuitisme vaincu et anéanti par le socialisme... (1845) et Organisation de la liberté et du bien être universel (1846). 

Auguste BLANQUI (1805-1881), journaliste, adhérent à la Charbonnerie, souvent arrêté et enfermé pour sa participation à de multiples sociétés secrètes et de nombreux complots (dès 1827...). Il revendique un "socialisme pratique", prône la prise du pouvoir par la révolution et une période transitoire de dictature populaire parisienne. Il est empêché de participer à la Commune juste après  avoir lancé son journal La Patrie en danger après la chute de Napoléon III. En 1880, il lance un journal, Ni Dieu ni maître, qu'il dirige jusqu'à sa mort. S'il est connu surtout pour son activisme et son livre sur les barricades, il est aussi l'auteur d'un livre, Critique sociale, publié après sa mort (1885). Le blanquisme constitue une philosophie politique à part (celle qui se dit la plus révolutionnaire) chez les néo-babouvistes. L'oeuvre de Auguste BLANQUI est dispersée, notamment dans ses écrits dans les journaux. Il n'a pas une analyse fouillée du capitalisme. Dans sa conception du capital et de l'exploitation capitaliste, il reste au niveau des utopistes de la première moitié du XIXe siècle. Pour lui, le capital, on le voit bien dans Critique sociale, est synonyme d'usure : il voit la source du profit capitaliste dans la non équivalence de l'échange. Sa critique du capitalisme repose principalement sur un jugement de caractère moral et rationnel. L'ordre existant ne répond pas aux exigences de la joustice, de la logique, du bon sens. Or "la justice, déclare-t-il, est le seul criterium vrai applicable aux choses humaines". Son application conduit inévitablement au socialisme. L'économie politique bourgeoise est indifférente à la morale et son "indifférence morale lui ôte toute puissance de critique, son scepticisme la frappe d'impuissance." Sa conception de l'exploitation capitaliste est liée au fait qu'il assimile le prolétariat à tout l'ensemble des groupes sociaux vivant de leur travail sans exploiter le travail d'autrui. Il tend à assimiler les différentes formes d'exploitation et le pouvoir despotique de l'Empereur Ecu (argent) a commencé dès les temps les plus reculés. (V P VOLGUINE) Doté d'une analyse politique et économique restreinte (il y en a une, même si ce n'est pas la plus développée des socialistes "utopiques", inférieure en tout cas à celle d'un Saint-Simon), il s'attache surtout à réaliser la révolution qui permettra le déploiement de tous les efforts pour construire une société socialiste. Le texte de Critique sociale est disponible sur le site de la BNF, et une présentation (de V P VOLGUINE est disponible également, avec des extraits importants sur le site Les classiques en science sociales.

 

Stéphanie ROZA, Situation de la connaissance du babouvisme, Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique, n°115, 2011. Albert SOBOUL, Babouvisme, dans Encyclopedia Universalis, 2015. Daniel TARTAKOWSKY, Babouvisme, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1992. 

 

PHILIUS

 

 

 

 

 

    

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2 avril 2016 6 02 /04 /avril /2016 09:32

Si le mouvement socialisme américain réside surtout dans de multiples réalisations locales (coopératives, syndicats locaux, manifestations sur un thème de mobilisation environnemental ou consumériste par exemple), les partis politiques qui se réclament du socialisme ne sont pas absents des arênes électorales, notamment locales. On pourrait même écrire que c'est à l'occasion des élections locales, dans les Etats ou au niveau fédéral (et elles sont nombreuses et variées, bien plus qu'en Europe) que, politiquement et non plus seulement socialement, les socialistes portent leur voix discordante dans le consensus idéologique américain. Soit pour faire avancer des projets bien précis ou s'opposer à des lois qu'ils jugent scélérates, soit pour déplacer les lignes du politiquement correct, soit encore pour clamer haut et fort qu'il existe des alternatives au capitalisme. L'activité des différents partis, si elle repose sur une faible base militante permanente (ils peuvent gonfler les effectifs à l'occasion d'événements de façon... étonnante), s'appuie nénamoins sur un corpus littéraire important, sur des expériences très riches en luttes sociales, "raciales", féministe, consumériste, environnemental, antimilitariste et également sur de forts sentiments sporadiques ou plus profonds de mécontentement populaire dans un système où l'accroissement des écarts entre riches et pauvres devient de plus en plus visible. Que ce soit contre la perte de pouvoir d'achat, contre des pollutions ou contre le chômage, les membres des partis socialistes se sentent souvent en première ligne dans un combat idéologique, même s'il se sentent souvent bien seuls...

    On peut citer de nombreux partis socialistes aux Etats-Unis. Leur activité est souvent intermittente et leur structure instable, influencée autant par les divers débats idéologiques internationaux que par les manoeuvres électorales d'appareils...

    Ainsi le Socialist Labor Party of America (SLP), le plus vieux parti socialiste aux Etats-Unis et le deuxième plus vieux du monde, fondé en 1876, dans la foulée du déménagement à New York en 1872 de l'Internationale qui unit les partis socialistes dans le monde entier (elle-même profondément divisée depuis le début sur les questions de tactique). Le WPUS (Workingmen's Party of the United States, qui devient en 1877 le SLP, est divisé lui aussi, entre diverses tendances, au gré des divisions dans l'Internationale et au gré également de l'arrivée des nouveaux immigrants. Ce n'est qu'avec l'arrivée de Daniel DE LEON en 1890 que le parti se stabilise à peu près idéologiquement et politiquement. Depuis, le parti, qui existe toujours suit une ligne de "syndicalisme socialiste industriel", croyant en la transformation fondamentale de la société par une action politique et industrielle combinée de la classe ouvrière organisée dans des syndicats. Daniel DE LÉON (1852-1914), d'origine antillo-néerlandaise se définit lui-même comme marxiste. Dès la création en 1886 de la Fédération américaine du travail, il lui reproche de développer une orientation corporatiste et de diviser ainsi la classe ouvrière. Proche d'abord des Chevaliers du travail, il s'engage ensuite dans la création d'une nouvelle organisation, la Socialist Trade and Labor Alliance en 1895. En 1905, DE LEON soutient la création des Industrial Workers of the World, un syndicat proche des conceptions syndicalistes révolutionnaires. Mais la collaboration est difficile, car il défend le rôle des partis politiques contre l'action directe défendue pas les wobbies. La controverse, intense comme d'habitude dans ces milieux, prend une telle intensité que les wobbies membres du SLP fonde une organisation concurrente en 1908, la Workers' International Industrial Union qui survit une dizaine d'années, sans supplanter les IWW, bi l'AFL. Figure la plus éminente du socialisme américain, Daniel DE LÉON laisse de nombreux écrits, évoqués dans plusieurs ouvrages : Bernard et Lilian JOHNPOLL, The impossible dream : The rise and demise of the Americain Left, Westport, Greenwood Press, 1981, et surtout dans QUINT, The Forging of American Socialism. On trouve des textes également sur le site bataillesocialiste.worldpress.com (A propos de Daniel De Leon).

      Le Social Democratic Party of America (SDP), d'existence brève (1898-1901), mais structure où se retrouve de nombreux hommes politiques socialistes qui mènent ensuite une carrière dans différents autres partis. il regroupe des personnalités très diverses, marxistes, trade unionistes, socialistes proches des thèses d'OWEN, populistes et radicaux qui se forgent par leur discussion d'autres creusets d'activités de tout ordre. Très préoccupé par les questions du colonialisme, il mène des activités notamment à Chicago, à Rochester et à New York. Figurent parmi les notables membres de ce parti une série de personnalités influentes :

Leonard Dalton ABBOTT (1878-1958), qui se tourne ensuite vers l'anarchisme, animateur du "Modern School Movement" (voir notamment à ce propos Paul AVRICH, The Modern School Movement : Anarchism and Education in the United States, Princeton University Press, 1980).

Joseph BARONDESS (1867-1928), surnommé "King of the Cloakmakers", travaille dans le milieu des acteurs, avec des relations multiples, jusqu'à Woodrow WILSON, participant par exemple à la délégation de l'AJC à la Conférence de paix de Versailles en 1918 ou à des activités dans les milieux juifs contre les progroms de la guerre civile d'Ukraine de 1919-1921. (VOIR YIDDISHLAND);

Victor Luipold BERGER (1860-1929), austro-hongrois, a une activité importante de journaliste dans le Winsconsion. Anti-militariste, il est soupçonné d'espionnage, mais nénamoins réussit à se faire élire 3 fois à la Chambre des Représentants dans les années 1920. Ses différents écrits au congrès ont été regroupés dans Voice and Pen of Victor L Berger : Congressional Speeches and Editorials (comme il faut le noter la plupart des membres du Congrès (htpp://catalog.hathitrust.org).

Barney BERLYN.

Ella Reeve BLORR (1862-1951), activiste au long court dans le mouvement socialiste et communiste. Femme de premier plan dans le fonctionnement du Communist Party USA. Son activité syndicale et politique est relatée dans son livre autobiographique, Bloor, We are Mary, New York, International Publishers, 1940. Elle est l'auteure notamment de Woomen in the Soviet Union, New York, Workers Library Publishers, 1937 et de livres pour enfants.

William BUTSCHER

James F CAREY

John Calvin CHASE (1870-1937), syndicaliste et politicien, qui devient le premier socialiste élu dans une ville majeure (Haverhill) en 1898. Son activité est relatée notamment dans Harry F BEDFORD, Socialism and the Workers in Massachusetts, 1886-1912, Amherst, University of Massachusetts Press, 1966. Il est l'auteur de nombreux textes dont "Municipal Socialism in America" dans The Outlook (1900) et "How I Became a Socialist, dans The Comrade (1903).

Jesse COX

Eugene Victor "Gene" DEBS (1855-1926), syndicaliste, un des fondateurs de l'IWW (Industrial Workers of the World), cinq fois candidat à la Présidence des Etats-Unis pour the Socialist Party of America. Il s'implique notamment dans la grande grève au Pullman Palace Car Company en 1894. Leader socialiste de premier plan, il est prisonnier politique en 1918 pour son opposition à la participation des Etats-Unis à la première guerre mondiale. Prolifique auteur, dont on peut  les oeuvres à archive.org/detail/1880 et suivantes au FiremanMagazine. Il a écrit notamment Labor and Freedom, St Louis, Phil Wagner, 1916 et Walls and Bars : Prisons and Prison Life In the "Land Of The Free", Chicago, Socialist Party, 1927.

A S EDWARDS

W E FARMER

Margaret HAILE, militante à la fois au Canada, son pays d'origine et aux Etats-Unis, enseignante et journaliste, elle fait partie des dirigeants du Social Democratic Party en 1901 et participe à la fondation du Socialist Party of America.

Job HARRIMAN (1861-1925), ministre du culte devenu agnostique et socialiste. Présent en 1900 dans le ticket comme vice-président avec Eugene DEBS pour la présidence des Etats-Unis, il fonde une communauté utopique appelée llano del Rio en Californie, relocalisée ensuite en Louisiane. Auteur de nombreux textes de débat avec plusieurs de ses collègues, il a écrit également The Socialist Party and the trade Unions, Los Angeles Socialist, 1902.

Maximillian Sebastian "Max" HAYES (1866-1945), journaliste, syndicaliste et politicien socialiste. Il est surtout connu aujourd'hui comme le plus durable éditorialiste du Cleveland Citizen. Auteur  entre autres de A History of Cleveland Labor, Cleveland AFL-CIO Federation of Labor/The Greater Cleveland Labor History Society/The Cleveland Citizen, réédité en 1987.

Frederic HEATH (1864-1954), journaliste et homme politique, élu dans le Wisconsin pendant presque un demi-siècle. Auteur du The Social Democracy Red Book (1900).

Isaac HOURWICH (1860-1924), d'origine russe, économiste Jewish-American", statisticien, homme de loi et activite politique. Pionnier des statistiques du travil pour les Mines et intellectuel de premier plan parmi les juifs de langue Yiddish aux Etats-Unis. Dans son oeuvre, beaucoup juridique, on note plusieurs ouvrages sur les aspects économiques, criminologiques et sociaux de l'immigration.

G A HOEHN

Antoinette KONIKOV

Algernon LEE (1873-1954), politicien socialiste et éducateur, membre du conseil de la ville de New York pendant la première guerre mondiale, il est l'un des trois co-auteurs de la résolution anti-guerre en 1917 à la convention de St Louis du Socialist Party of America. Il est surtout connu pour avoir été Directeur de l'Education à la Rand School of Social Science pendant 35 ans. Beaucoup de ses écrits se veulent des textes pédagogiques sur le marxisme (1926), sur l'histoire sociale et économique (1915)...

Algernon LEE 

Frederic O MacCARTNEY (1864-1903), ministre du culte unitarien et politicien socialiste, émlu à quatre reprise au parlement du Massachusetts sous la bannière du Social Democraty of America et de l'organisation successeur, le Socialiste Party of America.Il est l'auteur d'une livre de sermons sur la décadence dans les fonctions publiques et d'un autre sur la situation de Cuba.

William D MAHONEY

William MAILLY (1871-1912), fonctionnaire du parti, journaliste et syndicaliste, premier directeur de publication de the New York Call. Voir entre autres Howard QUINT, The forging of american socialisme : Origins of the Modern movement, Columbia, University of Saouth Carolina Press, 1953. Et bien entendu toujours archive.org, qu'il est intéressant de consulter pour beaucoup d'auteurs et de politiciens socialistes.

Mary Harris "Mother" Jones (1837-1930), irlandaise d'origine, grande organisatrice et co-fondatrice de Industrial Workers of the World. Grande syndicaliste, elle est considérée par le patronat comme "la femme la plus dangereuse en Amérique" (1902). Pour protester contre l'aggravation de la loi sur le travail des enfants, elle organise en 1903 une marche d'enfants jusqu'au domicile du Président Theodore ROOSEVELT à New York. Elle donne son nom au Mother Jones magazine, créé en 1970. Un livre récent (Millbrook Press, 1994) lui est consacré par Penny COLMAN.

Georges A NELSON (1873-1962), fermier organisateur et politicien socialiste, il est candidat à la Vice Présidence en 1936 du Socialist Party of Americain. Rédacteur en 1934 de Farmes, Where are we going? et de Farce of Farm Relief, avec Carrie Eddie SHEFFER, la même année. Il s'oppose au New Deal dans l'agriculture, le jugeant inadapté.

Louis William ("LW") ROGERS (1859-1953), enseignant, travailleur du rail, fonctionnaire syndical et homme politique socialiste, Il participe au Pullman Strike de 1894 dans la American Railway Union. Après 20 ans dans le syndicalisme, il vire au mysticisme, longtemps président de la Theosophical Society in America. On note dans sa bibliogaphie bien plus d'ouvrages sur la théosophie que sur l'activité socialiste.

Carl SANDBURG (1878-1967), poète et écrivain, figure majeure de la littérature américaine, spécialement pour ses volumes de vers Chicago Poems (1916), Cornhuskers (1918) et Smoke and Steel (1920). Il est l'auteur d'une biographie d'Abraham Lincolm (1926).

Henry SLOBODIN, juge, activiste et fréquent candidat aux offices publics de New York.

Seymour STEDMAN (1871-1948), éminent homme de loi, candidat à la vice présidence dans le ticket avec Eugene DEBS dans les années 1920, auteur d'ailleurs avec lui de The Debs case : a complete history, Chicago, Socialist Party, National Office, 1919.

Hermon Franklin TITUS (1852-1931), activiste socialiste et directeur de journal. D'abord ministre baptiste puis médecin, il est connu surtout pour être un leader dans l'Etat de Washington du Socialist Party of America (SPA) dans la première décade du XXe siècle. Auteur d'un remarqué ABC of Socialism (1904) et de multiples pamphlets sur par exemple le pouvoir économique de la classe moyenne.

Morris WINCHEVSKY (1856-1932), éminent leader juif à Londres et aux Etats-unis à la fin du XIXe siècle. D'origine polonaise, son activité dans le développement de la poésie yiddish est très connu.

John McClelland WORK (1869-1961), écrivain, activist fonctionnaire de parti, il est le fondateur du Socialist Party of America et l'auteur de l'un des tracts les plus connus de la première décade du XXe siècle, fréquent candidat à des fonctions publiques. Pour le tract, il s'agit du court What's So and What Isn't so de 1906. 

    

     Le Parti socialiste d'Amérique fondé en 1901 par la fusion du Social Democratic Party of America et d'anciens membres du Parti ouvrier socialiste, s'assure dans les premières décennies du XXe siècle du soutien de différents groupes  : syndicats, réformateurs progressistes, agriculteurs populistes et communauté d'immigrants. Son candidat à la présidence Eugene DEBS obtient plus de 900 000 voix en 1912 et 1920 et deux de ses membres, Victor L BERGER et Meyer LONDON, sont élus à la Chambre des Représentants. Plusieurs d'autres membres sont élus maires et membres de conseils municipaux. L'opposition résolue du Parti à l'engagement américain dans la Première Guerre Mondiale, produit ensuite des démissions et attire sur lui la répression et la persécution de la part du gouvernement fédéral. L'organisation est déchirée peu après par des conflits internes suite à la Révolution russe d'octobre 1917 et la création de l'Internationale  communiste en 1919. Soutenant en 1924 la candidature à la présidence de M La FOLETTE, le parti connait une croissance modeste au début des années 1930 (candidature de Norman THOMAS). La popularité du New Deal des années 1920 affaiblit toutefois durablement le Parti, face notamment au Parti communiste mené par Eral BROWDER. La tentative avortée d'élargir la base du parti en accueillant les trotkystes et Jay LOVESTONE conduit les membres les plus anciens à quitter l'organisation et à former la Social Democratic Federation en 1936. D'anti-fasciste et d'anti-staliniste, le parti change avec une attitude ambivalente pendant la Deuxième guerre mondiale, ce qui l'isole encore davantage sur la scène politique nationale. Cessant sa participation aux élections présidentielles après 1956, ses membres les plus actifs s'engagent dans des activités syndicales et de droits civiques plutôt que de participer à un parti enlisé dans des débats idéologiques et de tactiques. En 1972-1972, les différends stratégiques sont tels que le Parti se divise en trois groupes distincts : l'actuel Parti socialiste des Etats-Unis, les Sociaux-démocrates USA et les Socialistes démocrates d'Amérique.

Parmi les membres les plus notables du Parti, citons Eugene Victor DEBS, déjà cité, Jack LONDON (1876-1919), écrvain dont les thèmes de prédilection sont l'aventure et la nature sauvage, John "Jack" Silas REED (1887-1920), journaliste qui défend avec vigueur le nouveau régime soviétique et fondateur du Communist Labor Party en 1919 et Upton SINCLAIR (1878-1968), écrivain prolifique de romans et de pièces de théâtre, partisan de l'autogestion ouvrière, fondateur du mouvement EPIC (End Poverty in California) en 1934.

 

     Le Parti socialiste des travailleurs (SWP), de tendance trotkyste, créé en 1938, est l'héritier de la Ligue communiste d'Amérique, elle-même fondée en 1928. Longtemps proche de la Quatrième Internationale communiste, le SWP la quitte officiellement en 1990 après s'en être éloigné progressivement. Le Parti est surtout influent dans les années 1960-1970 dans le mouvement pour les droits civiques et le mouvement contre la guerre du VietNam. Le Parti présente régulièrement des candidats à l'élection présidentielle avec des résultats anecdotiques. 

 

    Le Parti socialiste des Etats-Unis, fondé en 1973, compte environ 1 600 membres. Les résultats de ses candidats à la présidence sont eux aussi anecdotiques. Bien entedu, et c'est vrai  pour l'ensemble des partis socialistes et communistes des Etats-Unis, l'objectif n'est pas tant de "gagner" ces élections que de faire entendre plus fortement leurs idées.

 

     Socialistes démocrates d'Amérique, fondé eux-aussi en 1973, aux effectifs maximum de 7 000 personnes (1983), compte l'actuel candidat Bernie SANDERS à la primaire du Parti démocrate (sous l'étiquette "Indépendats").

 

      Sociaux-démocrates, USA, fondé en 1972, est membre de l'Internationale socialiste.

   

    Dans la bataille pour les primaires des élections présidentielles des Etats-unis de novembre 2016, l'événément saillant est probablement l'assaut d'un socialiste, avec des échos considérables et exceptionnels, à la Maison Blanche. Suscitant l'opposition des médias et de l'establishment de la capitale, ses idées catalysent une grande part du mécontentement populaire. Familier des luttes pour les droits civiques, contre la guerre du VietNam, pour l'éducation populaire, soutien direct et conseiller politique de Engene Victor DEBS lors de ses 5 participations aux joutes électorales nationales suprêmes, Bernie SANDERS a toujours gardé la même ligne politique. Elu maire de Burlington, la plus grande ville du Vermont en 1981. Réélu à trois reprises, il conserve son siège jusqu'en 2006, année de son élection comme sénateur du Vermont.

Il a su fédérer de nombreuses forces dispersées, avec une vision socialiste plus proche de celle de l'ancien ministre suédois Olof PALME (1969-1976 ; 1982-1986) que de son mentor pro-bolchevique DEBS, l'essentiel pour lui est de mettre en place un véritable Etat-providence face notamment à la pauvreté infantile et l'absence de couverture santé performante et abordable. Si la présence d'un socialiste si populaire dans l'Amérique du XXIe siècle stupéfie les observateurs dans les médias, c'est qu'il n'ont pas saisi l'ampleur des multiples désastres causés par de longues politiques libérales, désastres qui vont de pair avec un certain mépris de l'intelligentsia américaine pour le peuple réel. Face à des positions idéologiques comme celle de Mme CLINTON qui reposent sur la tradition de la "troisième voie" établie par les Nouveaux Démocrates, celle d'un Etat "allégé", centré sur l'aide aux entreprises plutôt que sur la protection des citoyens, le candidat socialiste décrit son activisme politicien comme une tentative de consolider et d'organiser une gauche dispersée, à laquelle nombre de décus du Parti Démocrate pourrait s'associer. Les grandes centrales syndicales restent prudentes face à cette candidature, de même d'ailleurs une bonne partie des réseaux associatifs et communautaires (notamment cjez les pasteurs noirs). Et de nombreux secteurs politiques et syndicaux préfèreront sans doute le vote utile face à la perspective de voir le candidat Donald TRUMP d'extrême droite à la Présidence. De toute manière, la campagne de Bernie SANDERS ne vise ni à transformer le Parti démocrate de l'intérieur, comme voulaient le faire Eugene Mc CARTHY en 1968 ou George Mc GOVERN en 1972, ni à construire une force de gauche comparable à la "coalition arc-en-ciel" des années 1980 (autour de la candidature de Jesse JACKSON). Il s'agit, et cela est dans la droite ligne de l'attitude de nombreux militants et politiciens socialistes des Etats-Unis depuis les origines, de donner une voix aux millions de laissés-pour-compte, autre que celle des financiers de Wall Street. L'activité électoraliste de Bernie SANDERS se situe dans la logique du mouvement "Occupy Wall Street", qui entendait incarner la voix de 99% des Américains contre l'accaparement des richesses par 1% de la population. Il réhabilite l'idée et cela va sans doute perdurer au-delà de l'élection présidentielle, d'un Etat protecteur des défavorisés, qui s'appuie sur des mouvements sociaux capables d'instaurer un rapport de forces avec les différents pouvoirs, pied à pied sur des enjeux sociaux, économiques et environnementaux. Dans les présentations de son programme, le candidat socialiste entend mettre en oeuvre pour le financer une politique fiscale offensive qui faut apparaitre les différentes propositions en Europe pour d'aimables plaisanteries. (Bhakar SUNKARA, le Monde diplonatique, janvier 2016 ; France 24, février 2016 et autres sources...).

 

PHILIUS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 mars 2016 7 27 /03 /mars /2016 10:14

  Le socialisme dans la partie nord du continent américain relève d'une tradition ancienne, antérieure à l'installation des colons européens, née de certaines utopies sociales et/ou religieuses exilées d'Europe, irriguée par une lutte des classes vivace (ouvrière et paysanne) même si elle est occultée par les médias, enrichie par l'apport des exilés socialistes européens, tenace car ancrée dans des mentalités fortement réticentes à tout centralisme et à tout autoritarisme, fut-ce l'autoritarisme patronal. Le socialisme américain, vivace dans surtout les zones rurales, est tout de même présent dans nombres de réviltes ouvrières urbaines. Souvent plus social que politique, le socialisme américain est toutefois régulièrement présent dans les joutes électorales locale, régionales (au niveau des Etats) et même nationale. Il n'est pas aussi détacher qu'on pourrait le penser du mouvement socialiste international et des luttes d'influences entre les divers courants socialistes. Même brimés et poursuivis pendant la guerre froide, les socialistes, et même les communistes n'ont cessé d'avoir une activité dans divers secteurs de la société américaine, jusque dans les luttes les plus saillantes aux Etats-Unis, les luttes de "race" et autour de la sexualité. Que ce soit à travers l'"épopée" américaine de Wilhelm REICH ou les multiples essais d'installation de communautés plus ou moins autarciques, le socialisme américain a toujours eu une influence (souterraine) sur la vie sociale, scientifique et politique des Etats-Unis.

Mais cette influence a des efets plus sporadiques que majeurs sur cette société américaine surtout travaillée par les questions raciale, religieuse et sexuelle et même ethnico-nationale que par la question sociale, d'autant plus qu'une forte mobilité régit les habitudes de vie des nord-américains. Sans doute un certain brouillage régit notre perception de la vie politique américaine. Centrée sur le régime électorale fédéral des Etats-unis, l'information reçue, notamment par les Européens, ne rend pas compte de la diversité et de la vitalité de la vie politique locale et des Etats. Le socialisme américain ne se réduit pas à la vie des petits partis nationaux des Etats-Unis, loin de là, et au niveau fédéral, la résultante des différentes dynamiques locales est émoussée par un jeu fédéral largement orienté vers l'extérieur. Symétriquement, les américains en large partie méconnaissent, ignorent et parfois méprisent ce qui se passe au niveau fédéral et en tout ignorent encore plus ce qui se passe en dehors des Etats-Unis, excepté lors de grandes crises ou de guerres.

     Marcel RIOUX (1919-1992), sociologue critique et écrivain québécois décrit bien cette situation du socialisme aux Etats-Unis : "Quand (Werner) Sombart (1863-1941, sociologue allemand) veut savoir pourquoi il n'y a pas de socialismes aux Etats-Unis, il ne veut pas dire qu'il n'y a aucune organisation ni aucun mouvement socialiste dans ce pays ; il ne parle que de la faiblesse électorale du parti socialiste aux USA. Au début du XIXe siècle, comme aujourd'hui, les USA se distinguaient par l'absence de députés socialistes. La plupart des pays européens, au contraire, comptaient un nombre imposant d'élus socialistes juste avant la guerre de 1914 (...). Seuls les Etats-Unis continuent, comme au temps de Sombart, à faire exception et à se présenter comme le dernier rempart du capitalisme. Pourquoi? Si le socialisme n'a pas une forte clientèle électorale aux Etats-unis, ce n'est pas faute d'organisations socialistes ; tous les types de socialismes, depuis les utopistes religieux jusqu'au trotskysme, ont pénétré dans ce pays et ont été proposés au public. L'apparition des différnts socialismes aux USA suit à peu près la même chronologie que celle des variétés européennes. En Europe comme aux USA, le socialisme suit la même évolution que la société elle-même : au XVIIIe siècle, les utopies pré-socialistes s'incarnent dans une Europe encore largement religieuse et sont elles-mêmes imprégnées de religion ; les rationalisme du XVIIIe siècle rend les mouvements de réforme plus profanes ; ce n'est qu'au XIXe siècle qu'apparait le socialisme dit scientifique."

Ce serait trop simmliste que de dire que seul le socialisme religieux a été influencé par le christianisme. la visée essentielle du socialisme, utopique et scientifique, celle de l'égalité de tous les hommes, de la perfectibilité de l'homme, de la justice pour tous, se retrouve dans le christianisme. Et il semble bien que dans les pays anglo-saxons la liaison entre le christianisme et le socialisme ait été particulièrement forte ; c'est cette caractéristique qui end compte, semble-t-il, du pullulement des organisations et des idées socialistes aux USA, mais aussi de leur faiblesse politique."

 

    Patrick LE TRÉHONDAT, animateur d'un encyclopédie sur l'autogestion, décrit bien l'aube du mouvement coopératif américain, mouvement qui influence largement le mouvement socialiste américaine dans son ensemble. Après avoir rappelé que des tribus amérindiennes développent nombre de traits propres au socialisme (ignorance de la propriété privée, partage des moyens de production, démocratie tribale à large échelle...), l'auteur relate l'organisation sous forme coopérative des premiers colons qui s'installent sur le sol américain qui devaient rembourser le prix de leur voyage à des sociétés de crédit. En passant, il pointe là un des nombreux problèmes importants de tous les immigrants venant de contrées lointaines (souvent négligés par les observateurs même à propos des conflits qui surviennent à ce propos). "Ils entrent ainsi rapidement en conflit avec les financiers londoniens qui voient d'un mauvais oeil leur autonomie croissante. Dès 1623, un gouvernement de rébellion est élus, selon le principe un homme (les femmes en sont exclues) une voix et gère la colonie. Cet esprit démocratique ne devait cependant pas perdurer très longtemps", sans doute au contraire du sentiment envers les anciens maîtres de l'Amérique du Nord... "Un siècle plus tard, en 1778, la première grève éclate sur le sol américain. Vingt tailleurs de New York cessent le travail en raison d'une réduction de salaire. Afin de résister à leur patron et aux briseurs de grève, ils fondent leur coopérative. En 1791, à Philadelphie, le même scénario se répète avec des charpentiers qui revendiquent la journée de dix heures. Au sein de la coopérative qu'ils fondent, ils appliquent la réduction du temps de travail revendiquée. La coopérative, dans l'esprit des grévistes, ne devait durer que le temps de la grève, et elle disparait effectivement avec la reprise du travail et et l'échec du mouvement. Une année plus plus tard, des cordonniers en lutte pour une augmentation de salaire créent une cooopérative de production. Organisés en syndicat, ils gagnent à leur cause la moitié des cordonniers de la ville et, contrairement à leurs prédécesseurs, ils obtiennent  satisfaction.

La création de coopératives comme moyen de lutte pour résister au patronat se développe. Jusqu'en 1840, alors que la production est basée essentiellement sur l'artisanat, la création de coopératives est relativement facile. L'investissement en machines ou en moyens de production est relativement faible. De leur côté, les consommateurs organisent également des coopératives dont le modèle de Robert Oxen est le prototype. Josiah Warren, après être passé par New Harmony, crée une coopérative d'échanges, Time Store, dont l'unité de compte est le temps de travail. Le magasin fermera cependant après trois années d'activités. Cette expérience inspeirera d'autres projets d'où toute monnaie était exclue. (...). Patrick LE TREHONDAT relative ensuite quelques grèves ouvrières marquantes, qui montre bien que la lutte des classes existe aux Etats-Unis.

        Le mouvement coopératif et syndical est marqué à la fois par la répression policière, le refus du patronat, surtout de la grande industrie et des chemins de fer, d'envisager des négociations avec des syndicats souvent créés ad hoc, la division entre plusieurs "grands syndicats" qui ne se soutiennent pas dans leurs revendications différentes (les Chevaliers du Travail et l'American Federation of Labor (AFL) en sont de bons exemples)... Puis après la première guerre, s'il y a alliances (surtout locales) entre coopératives et syndicats, le patronat refuse toujours toute discussion de manière générale, et la seule réponse aux grèves est d'abord la violence de l'armée et de la police.

Certainement en raison de l'hostilité gouvernementale (au niveau des Etats comme au niveau fédéral) envers des syndicats contraints parfois de s'allier avec le grand banditisme pour se faire entendre (Teamsters, le syndicat des camionneurs), la coopérative est souvent le moyen préféré de lutte de classes dans la citadelle du capitalisme. Ce mouvement coopératif marque encore profondément les divers mouvements d'émancipation. Dans le monde agricole (Californie), l'alliance du mouvement syndical avec le mouvement coopératif et les mouvements de consommateurs ont pu toutefois provoquer des victoires retentissantes des travailleurs syndiqués. A noter la grande connivence entre des gros syndicats et des grosses industries (dans l'automobile notamment) où le syndicat opère un contrôle des embauches et où le patronat garantit la paix sociale par la garantie de salaires importants et d'un système de retraite (lui-même chapeauté par des organisations à mi-chemin entre syndicat et patronat)... jusqu'aux crises industrielles...

    Howard ZINN, historien américain, montre bien l'ampleur du défi socialiste au système capitaliste aux Etats-Unis. "La guerre et le chauvinisme pouvaient différer, écrit-il, la colère de classe inspirée par les dures réalités de la vie quotidienne mais ne pouvaient par la faire disparaitre complètement. A l'orée du XXe siècle, cette colère éclata de nouveau; Emma Goldman - militante anarchiste et féministe dont la conscience politique avait été forgée, entre autres, par le travail en usine, les exécutions du Haymarket, les grèves de Homestead, le long emprisonnement de son amant et camarade, Alexander Berkman, la crise des années 1890, les luttes et les grèves de New York, enfin sa propre incarcération sur l'île de Blakwell - s'adressa à la foule au cours d'un rassemblement organisé quelques années après la guerre hispano-américaine : "Comme nos coeurs se soulevaient d'infignation devant ces cruels Espagnols! (...) Mais lorsque la fumée fut dissipée, que les morts eurent été enterrés et qu'il revint au peuple de supporter le coût de cette guerre par la hausse des prix des produits de premières nécessité et des loyers - c'est-à-cire quand nous sommes sortis de notre ivresse patriotique -, il nous est soudainement apparu que la cause de la guerre hispano-américaine était le prix du sucre. (...) Et que les vies, le sang et l'argent du peuple américain avaient servi à protéger les intérêts des capitalistes américains."  Cette prise de conscience traverse alors de larges pans de la société américaine, entrainant toute une littérature (Mark TWAIN, Jack LONDON, Henry JAMES, Upton SINCLAIR, Theodore DREISER, Frank NORRIS...), toute une série de luttes ouvrières dans l'industrie et dans l'agriculture, tout un faisceau de création de parits socialistes de différents courants, tout un foisonnement de syndicats locaux et nationaux. L'idée de l'action collective, écrit encore Howard ZINN, "était une idée extrêmement puissante. Au moment même où la croissance capitaliste devenait fantastique et les bénéfices énormes, et au cours des dix années captivantes qui suivirent sa création, l'IWW représenta une menace pour la classe capitaliste. Officiellement, l'IWW ne compta jamais plus de 5 ou 10 mille membres en même temps. Les gens allaient et venaient, mais on peut néanmoins estimer à cent mille environ le nombre total des membres de l'IWW. Leur énergie, leur persévérance, leur force de conviction, leur capacité à mobiliser des milliers de personnes en un lieu et à un moment précis leur conféraient un poids dans le pays sans rapport avec leur effectif réel. Ils voyageaient partout et nombre d'entre eux étaient des travailleurs itinérants ou sans emploi. Ils militaient, écrivaient, discouraient, chantaient et pour finir propageaient leur idéal et leur message."  Ces militant traversaient de multiples répressions, souvent violentes, tenaces, et beaucoup, au sein même des organisations politiques et syndicales, avaient la tentation d'user de sabotages et de violences envers par exemple les jaunes briseurs de grèves. Le système ne se faisait pas faute de montrer à l'opinion publique, via une presse souvent conservatrice, les fauteurs de désordre. Le mouvement progressiste mené par d'honnêtes réformateurs, au niveau fédéral, comme le sénateur du Wisconsin Robert La FOLETTE ou par des conservateurs non avoués comme ROOSEVELT, paraissait conscient de détourner en outre et d'affaiblir le socialisme, à coup de mesures sociales et économiques apparemment et immédiatement favorables aux travailleurs (augmentation de salaires, systèmes de retraite ou de caisses de solidarité, système d'assurances...), mais utiles à terme pour le capitalisme. Howard ZINN se demande si les socialistes comprenaient clairement combien les réformes maintenaient l'ensemble du système économique existant. Seuls des partis socialistes et des personnalités dénonçaient ces courtes victoires. En fin de compte, à l'orée de la première guerre mondiale, les réformes progressistes sont parvenues à stabiliser le système capitalisme en corrigeant ses pires défauts et à couper l'herbe sous le pied du socialisme, restaurant un consensus fort, une grande et longue trêve dans les luttes sociale, ce qui n'empêche pas l'éclosion, ici et là, de grèves sectorielles parfois violentes, la formation d'encore plus de coopératives de production et surtout de distribution, d'organismes de solidarité qui souvent veulent prendre le relais des organisations charitables ou hygiénistes. Si une solidarité réelle forte et parfois longue s'organise, le socialisme à l'américaine n'est pas majoritairement revendicatif d'une réforme globale et encore moiins d'une révolution, attitude qui subsiste toutefois dans certains partis socialistes ultra-minoritaires. 

 

    Enfin, il ne faudrait pas minorer l'apport des différentes vagues d'immigration sur l'esprit d'entraide collective (souvent entre membres d'une même communauté, qu'elle soit blanche ou noire, pour reprendre une distinction états-unienne), ni non plus celle de vagues d'exilés européens socialistes.

L'étude par exemple de Michel CORDILLOT montre bien l'importance de la vague d'utopistes et d'exilés français entre 1848 et 1880. "Il s'agit de cette cohorte d'émigrés politiques français au sein de laquelle se côtoyèrent "utopistes" de différentes persuasions, émeutriers vaincus de juin 1848, républicains en fuite après le coup d'Etat du 2 décembre 1851, opposants politiques lassés de ruser avec les autorités impériales, et pour finir communards et internationaux traqués après la chute de la Commune (...) (Il s'agit de retracer) comment ces exilés se sont regroupés au sein de divers organisations de langue française se réclamant d'idéaux de progrès et de transformation sociale, comment, depuis le milieu du XIXe siècle jusqu'à la fin des années 1870, ils se sont efforcés soit de créer de toutes pièces une société nouvelle, soit d'agir au plan social, économique et politique, pour tenter d'améliorer la vie des plus défavorisés en contraignant la société américaine à offrir à ces déshérités un sort meilleur. Car il est important de redonner une existence à ce mouvement tombé dans l'oubli - et l'on sait combien la mémoire collective peut se montrer défaillante s'agissant des "classes subalternes" ou des vaincus de l'histoire -, tout en esquissant au passage une réflexion plus large à propos de certaines évolutions constitutives de l'identité américaine.".

L'auteur tente d'expliquer l'impact des événements européens sur la mentalité des Américains, dont les exilés eurent sans doute paradoxalement à pâtir, malgré ou en partie à cause de leurs engagements dans différents secteurs des Etats-Unis (lutte pour le suffrage universel, y compris pour les femmes, lutte émancipatrice des Noirs et des minorités, participation à la création de coopératives...). Il ne faut jamais oublier non plus l'impact conjoint de la guerre de Sécession américaine (1861-1865) et surtout de ses conséquences. La succession de bouversements socio-politiques et économiques ne manque pas d'avoir un impact sur la mentalité américaine.

"Ce bouleversement de l'idée que les Américains se faisaient des valeurs fondatrices de leur république, et donc de celle qu'ils se faisaient de leur identité nationale, allait avoir, avec un décalage de quelques décennies, des conséquences importantes. Alors qu'elle s'était longtemps vue en héraut d'un type nouveau de société montrant la voie au monde, l'Amérique s'abandonna progressivement à un repli identitaire. Confrontée à des mouvements sociaux de plus en plus durs, confontée aussi à la montée de l'immigration de masse, la société américaine se durcit. Les événements violents survenus à Chicago (4 mai 1886) dans le cadre de la lutte pour la journée de huit heures et leur épilogue tragique avec la pendaison des dirigeants syndicalistes anarchistes le 11 novembre 1887 montrèrent que les autorités n'hésiteraient pas à recourir à une répression impitoyable. Le mouvement syndical américain en tira les leçons, optant majoritairement pour une approche résolument réformiste et renonçant à remettre en cause le capitalisme. Si bien qu'après Haymarket, la gauche socialiste et révolutionnaire se trouva réduite, au sein du mouvement ouvrier américain, à un rôle de force contestataire, certes toujours active et parfois entendue, mais irrrémédiablement minoritaire. Plus généralement, le socialisme s'identifiait désormais dans l'imaginaire politique d'une opinion traumatisée à une idéologie condamnable, profondément incompatible avec les valeurs héritées des Pères fondateurs, et véhiculée par des agitateurs essentiellement étrangers. Marginalisés électoralement, les "rouges" se retrouvèrent également mis au ban de la communauté nationale."

 

Howard ZINN, Une histoire populaire des Etats-Unis, de 1492 à nos jours, Agone, 2002. Patrick Le TREHONDAT, L'aube du mouvement coopératif américain, dans Encyclopédie internationale de l'autogestion, 2016, www.syllepse.net. Marcel RIOUX, Le socialisme aux Etats-Unis, 1964, édition électronique, dans le site Les classiques en sciences sociale, www. uqac.ca. Michel CORDILLOT, Utopistes et exilés français aux Etats-Unis, 1848-1880, dans Cahiers d'histoire, Revue d'histoire critique, n°124, 2014, dans un dossier Pour en finir avec le socialisme "utopique".

 

 

 

 

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17 mars 2016 4 17 /03 /mars /2016 13:46

    Les premiers socialistes français, et qui s'affirment socialistes, sont issus des mouvements inspirés par l'activité et l'oeuvre de FOURIER et de l'école saint-simonienne.

   En 1830-1831, parmi les nombreux dissidents de l'école saint-simonienne, deux hommes vont fonder leur propre doctrine : Pierre LEROUX (1797-1871) et Philippe BUCHEZ (1796-1865). De l'oeuvre de SAINT-SIMON, ils retiennent principalement l'aspect religieux qui induit chez BUCHEZ un retour au catholicisme. 

  Pierre LEROUX apparait, malgré certaines idées tournées en ridicule (mais quels grands auteurs n'en a pas émis...) comme le plus philosophe des socialistes de sa génération. Il relie toutes les questions de l'économie à la métaphysique en une vaste synthèse qui se veut plus "une nouvelle conception de la vie" qu'un code complet d'organisation sociale. Dans son système, les principes de la société résultent de la nature des hommes. L'homme est "sensation-sentiment-connaissance" : les trois termes de la formule sont de qualité égale mais ils se trouvent en des proportions diverses selon les individus. D'où égalité des hommes mais différences entre eux et nécessité pour tout un chacun de "s'associer" à deux personnes dont les termes prépondérants sont différents du leur. De la trinité psychologique, on passe ainsi à l'organisation sociale en triades, agencées selon un système qui va de l'atelier à l'Etat pour lequel l'auteur de De l'humanité (1840) envisage un tricaméralisme à base professionnelle. Il conserve donc l'etat mais le dépouille de sa fonction répressive pour lui assigner un rôle économique et social mais aussi spirituel qui rendra la démocratie religieuse, cette transformation de l'Etat s'effectuant par des réformes graduelles et non pas une révolution.

Il a de nombreux collaborateurs dont Jean REYNAUD connu pour son article "De la nécessité d'une représentation spéciale pour les prolétaires" (1832) ou son frère Jules LEROUX, savant sur les questions économiques. Mais il n'a pas fait école véritablement, la communauté de Boussac qu'il a créée étant surtout à la base familiale. Son influence est cependant grande tant en milieu populaire que chez les intellectuels (SAINTE-BEUVE, RENAN, MICHELET...) ou chez les artistes (George SAND, Victor HUGO...) auxquels il indique "la voie de l'art social" et pour lesquels il développe la théorie du "symbolisme". Par ses revues, sa pensée pénètre en Russie, aux Etats-Unis et jusu'au Rio de la Plata. L'oeuvre écrite de Pierre LEROUX est immense en volume comme par la diversité des domaines abordés. Il rédige avec Jean REYNAUD l'Encyclopédie nouvelle, référence importante dans le socialisme français, à l'égal de l'Encyclopédie d'Alembert et Diderot pour la pensée bourgeoise du XVIIIè siècle. Représentant du peuple sous la IIe République (de1848 jusqu'au coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte), il participe au vote de toute une législation et à l'élaboration d'un programme législatif qui influence jusqu'à des dispositions prises sous la IIIe République. Il influence d'ailleurs la pensée de Jean JAURÈS. Oubliée après la première guerre mondiale, son oeuvre est redécouverte longtemps après avec les travaux de David Owen EVANS, Jean-Pierre LACASSAGNE, Jean-Jacques GOBLOT, d'Armelle LEBRAS-CHOPARD et Vincent PEILLON. Jacques VIARD (1920-2014) anime à partir de 1985, l'association des Amis de Pierre Leroux et publie un Bulletin annuel. Une anthologie de l'oeuvre de Pierre LEROUX est publiée par Bruno VIARD (Au bord de l'Eau, 2007), lequel a tenté aussi une synthèse de sa pensée dans Pierre leroux, penseur de l'humanité (Sulliver, 2009). On trouve le texte de De l'humanité à WikiSource.

Bruno VIARD estime que "redécouvrir Pierre Leroux aujourd'hui, c'est remonter à la source perdue du socialisme français, une source que les échecs avérés du socialisme collectiviste et étatique font apparaitre beaucoup plus rafraichissante et féconde qu'on ne pouvait le croire aux temps du scientisme. Cette oeuvre nous semble gravement sous-évaluées, car dans le climat idéologique longtemps manichéen et dualiste qui fut celui du XXe siècle, la philosophie de la triade (liberté, fraternité, égalité, conditions de l'unité) ne pouvait trouver grâce ni chez les partisans du marché ni chez ceux du tout-Etat, ni chez les catholiques ni chez les athées. Et pas davantage chez les partisans du juste milieu." Sans son article de 1834, paru dans la Revue encyclopédique, De l'individualisme et du socialisme, il explique que les prétentions concurrentes de l'économie politique et du collectivisme à pacifier le lien social sont également abusives et erronées. Il n'existe pas une forme de corruption du lien social comme la gauche et la droite s'accordent à penser, mais deux, et que la modernité est exposée à deux fléaux opposés : la pulvérisation du lien social sous l'effet délétère de l'économie de marché, la schlérose de ce lien et l'étouffement de la personne individuelle quand un Etat trop bien intentionné se mêle de tout régenter pour pallier les dégâts du marché. Cette vision binoculaire, il l'exprime d'abord au Globe (fondé par lui et quelques autres en 1924), puis dans la Revue encyclopédique en 1832. 

 

     Philippe BUCHEZ, qui revient au catholicisme après être passé par la Charbonnerie et le saint-simonisme, exprime des idées ouvertement chrétienne. Son idée fondamentale est celle du progrès, dont les principaux facteurs dans les temps modernes ont été le catholicisme (et non le protestantisme, trop individualiste) et la Révolution française, elle même fille de l'Evangile. Les progrès sociaux se feront par des associations ouvrières fondées sur le "dévouement" qui réaliseront les principes chrétiens de fraternité et de charité et ne viseront pas tant à améliorer le sort des ouvrier qu'à les émanciper. Ils deviendront leurs propres employeurs et bénéficieront du produit de leur travail. Les coppératives de production, pour lesquelles les seules conditions d'entrée sont fondées sur des exigences de moralité, reposent sur deux clauses : l'individualité du capital social et l'interdiction de procéder entre les membres de la société à aucune répartition des bénéfices. Après avoir d'abord songé à calculer le salaire d'après les jours de travail, il s'arrête à un mode de rétribution "selon les oeuvres", c'est-à-dire selon le travail exécuté. Il prévoit un "pouvoir fort" qui doit trouver, à l'aide de la "science sociale", les moyens pour atteindre "le but commun" et aider éventuellement à la constitution de départ des coopératives. Mais soucieux de liberté et favorable à une concurrence limitée, c'est sur la propre force d'expansion des coopératives qu'il compte pour leurs généralisation. En fait, peu nombreuses sont les associations ouvrières constituées selon cette formule. Les deux plus connues sont le journal L'Atelier (1840-1850) animée principalement par A CORBON et L'Association des ouvriers bijoutiers en doré (1834-1873). Philippe BUCHEZ a surtout une grande influence sur le mouvement coopératif sous la deuxième République, à travers son action et ses oeuvres, dont Des associations ouvrières (1838). Ses idées inspirent en Angleterre la fondation des Christian Socialists de MAURICE ;  LUDLOW et Ch KINGSLEY fondent en 1850 la society for promoting working's men associations. Philippe BUCHEZ contribue au rapprochement d'une partie du clergé et des catholiques avec l'opinion démocratique (notamment sous la Monarchie de Juillet) et est considéré comme l'animateur du mouvement social chrétien. Il influence notamment LACORDAIRE. Comme ses "collègues" socialistes, il diffuse ses idées surtout à traveers la presse, à travers par exemple le Journal des sciences morales et politiques (1831), qui devient ensuite L'Européen. Avec son Introduction à la science de l'histoire, ou science du développement de l'humanité (1833), Essai d'un traité complet de philosophie du point de vue du catholicisme et du progrès social (1830), L'histoire parlementaire de la révolution en 40 volumes (1834-1840) compilation de débats d'asemblée, d'articles de journaux, de motion de clubs émaillés de commentaires, et son Histoire de la formation de la nationalité française (1859), il expose des idées qu'il tente de mettre en oeuvre dans sa carrière politique avec plus ou moins de bonheur : Garde nationale parisienne, Ateliers nationaux, présidence d'une assemblée française, première véritablement élue au suffrage universel en juin 1848 (pendant une huitaine de jours!). Pendant les jourénes de juin 1848, écoeuré par les luttes fraticides entre l'armée et la garde nationale, commandée par le général CAVAIGNAC, ministre de la guerre, et les ouvriers, il refuse de porter les armes et monte sur les barricades seulement pour soigner les blessés. Il préside toutefois l'Association démocratique des amis de la Constitution qui oeuvre en faveur de CAVAIGNAC avant l'élection présidentielle de décembre. Son échec aux élections législatives de mai 1849 marque la fin de sa courte carrière politique. Pendant l'Empire, il se consacre à la rédaction d'un Traité de politique et de science sociale, paru à titre posthume en deux volumes (1866). Il y insiste sur la valeur de la liberté individuelle et la nécessité de la garantir contre tout empiètement de l'Etat.

  Son Introduction à la science de l'histoire de 1833 est la critique de son temps la plus complète du capitalisme libéral, le développement consacré à l'idée de progrès associé au catholicisme étant plus confus. 

 

   Beaucoup d'écrivains et d'auteurs autour du premier socialisme se radicalisent avec l'affirmation plus grande du souci d'égalité, sans doute également face à la répression de nombre d'organisation et au refus de la majorité des classes dirigeantes et d'entrepreneurs qui refuse de prendre en compte les revendications ouvrières, voire qui refuse de considérer les travailleurs  salariés comme des sujets de l'histoire. Des socialistes comme Louis BLANC (1811-1882), Constantin PECQUEUR (1801-1887), Etienne CABET (1788-1856) s'engagent dans la presse et la vie politique et les néo-babouvistes n'hésitent à en appeler à la révolution pour changer les choses. 

    Louis BLANC doit sa popularité à une brochure, l'Organisation du travail (1840) parue d'abord dans la Revue du progrès (qu'il fonde un an plus tôt), où il préconise la création grâce à l'Etat d'ateliers sociaux dans lesquels les bénéfices (et les pertes) sont répartis en trois parts : pour les membres de l'association, pour les malades, vieillards, infirmes et pour le soutien à d'autres industries en crise, pour la rémunération de l'apport des capitalistes. Il subsisterait au début un secteur privé à côté d'un secteur public, le second destiné à abserber rapidement le premier par le seul attrait exercé par les ateliers sociaux, et devant aboutir à la mise en place d'un atelier central désigné par l'Etat. Il dénonce plus tard, accusé lui-même d'avoir plagié BUCHEZ, la créations des ateliers nationaux créés en février 1848, parodies selon lui de ses idées, étant surtout des ateliers de charité. Quelques coopératives de production plus proches de celles qu'il préconise sont néanmoins créées en mars 1848 (tailleurs d'uniformes pour la Garde nationale, brodeuses...) qui propèrent avant d'être dissoutes en 1850 par l'autorité publique. Louis BLANC attend de l'Etat un interventionnisme très poussé, une mission tutélaire en faveur des plus déshérités, destinée à profiter aux classes privilégiées elles-mêmes. A l'intérieur du système en place qu'il souhaite réformer progressivement, il se bat pour le suffrage universel, la responsabilité politique de l'Assemblée Nationale et se prononce (y compris en 1875) pour une assemblée unique.

Il milite, après une période où il se fait la réputation également d'historien pamphlétaire (L'histoire de 10 ans (1830 à 1840), 1841), notamment dans la campagne des Banquets de 1848. Entré au gouvernement organisé par le comte de Paris, il tente en vain de garantir le droit au travail. Exilé sous le Second Empire, il se dresse en 1871, après la défaite de la Commune, contre la sévérité de la répression, mais avec une influence très amoindrie, même s'il reste très populaire. Influence qu'il tente de maintenir avec de nombreux écrits : Histoire de la révolution française (1847-1862) en 12 volumes, réédité en 1857-1870, Le catéchisme des socialistes (1849), Histoire de huit ans, 1840-1848 (1871), Lettres sur l'Angleterre (1866-1867), Dix années de l'histoire de l'Angleterre (1879-1881); La contre-révolution, partisans, vendéens, chouans, émigrés 1794-1800, avec Jacques CRÉTINEAU-JOLY ; Questions d'aujourd'hui et de demain (1873-1884)...

 

     Constantin PECQUEUR collabore de 1835 à 1850 à tous les journaux de l'opposition, étudie le saint-simonisme, travail avec les fouriéristes. Appelé par Louis BLANC à la Commission du Luxembourg, il se retire complètement de la vie politique après 1851.

La Théorie Nouvelle de 1842 synthétise l'essentiel de sa pensée. Le collectivisme, forme d'association permettant l'harmonisation des intérêts collectifs et individuels, respecte la liberté bafouée par les saint-simonienes mais cette liberté ne peut être effective que grâce à un Etat fort à multiplicité de rôle. Dans l'éducation socialisée, gratuite et uniforme pour tous, dans l'assistance aux plus défavorisés, dans la sécurité et dans le domaine économique. Dans ce dernier domaine, l'Etat, propriétaire des intruments de travail, ajuste la production centralisée à la consommation. Il répartit les travailleurs dans les divers secteurs d'acitivité selon un double système de consours et d'élection. Avec leur salaire en espèces, calculé d'après le temps de travail, les travailleurs se fournissent aux comptoirs de vente tenus par l'Etat. L'originalité de l'Etat collectiviste; très hiérarchisé, réside dans un bicaméralisme où prend place à côté d'une assemblée générale représentant les intérêts généraux, une assemblée spéciale élue en fonction des professions et qui représente leurs intérêts. Le passage à cet Etat et même à la communauté mondiale, se fera pour l'auteur, hostile à toute violence, par des "moyens transitoires gradués vers l'idéal." Constantin PECQUEUR reste très isolé en son temps à l'inverse des autres socialistes. Il est cependant l'un de ceux qui a exercé la plus grande influence sur Karl MARX, anticipant nombre de ses analyses sur la valeur-travail, sur l'évolution de la société capitaliste. Même si le fondateur du marxisme apprécie Economie sociale. Des intérêts du commerce, de 1837, il n'en considère pas moins PECQUEUR comme utopiste car sa doctrine prétend avoir un fondement spirituel et religieux et non pas économique. 

Il développe ses théories également dans les 2 volumes de L'économie sociale : des intérêts du commerce, de l'agriculture, de l'industrie et de la civilisation en général, sous l'influence des appplications de la vapeur, paru en 1839.

 

   Etienne CABET, influencé à la fois par le communisme utopique (L'Utopie, de thomas MORE) auquel il emprunte la forme romancée de son Voyage en Icarie (où il fonde une colonie en 1847-1848), par le babouvisme (ami de BUONARROTI) et par OWEN. Comme ce dernier, il pense que ce ne sont pas les passions humaines mais les institutions sociales qui ont empêché les hommes d'atteindre le bonheur commun : la propriété privée engendre l'inégalité. La communauté devrait abolir cette dernière et établit une égalité tellement stricte entre individus qu'elle s'étendra jusqu'aux vêtements, aux logements, aux distractions, les mêmes pour tous. L'organisation politique qui repose sur le suffrage universel est poussée à son plus haut degré de perfectionnement depuis la représentation communale jusqu'à la représentation nationale. La religion issue de l'Evangile (enfin bien compris, par celui clamé des chaires des Eglises d'alors) met en oeuvre la fraternité. Mais comme ce n'est pas par la force mais par la divulgation d'exemples concrets que sera établie la communauté, une période de transition est nécessaire sous la direction d'un dictateur jouissant de la confiance du peuple. ce communisme n'est pas révolutionnaire et la communauté ne s'étend qu'aux biens, la famille et le mariage sont conservés... Ce dictateur-là pourrait être dans son esprit Napolèon Premier (durant les Cent jours)  mais l'essentiel de son activité politique, quand il n'est pas en exil, est l'opposition à la monarchie restaurée, la participation à l'insurrection de juillet 1830, et la députation de la Côte d'Or en juillet 1831. Il fonde en septembre 1833, Le Populaire, journal ultra-démocratique qui attaque violemment le gouvernement de Louis-Philippe. Interdite en 1833, elle reprend en 1841, encore plus virulente. Ses oeuvres s'échelonnent de Histoire de la Révolution de 1830 et situation expliquée et éclairée par les révolutions de 1789, 1792, 1799 et 1804 et par la Restauration (1832) à Réalisation de la Communauté d'Icarie (1847). Défenseur du féminisme (La femme, son malheureux sort dans la société actuelle, son bonheur dans la communauté, de 1844), son ouvrage L'Ouvrier, ses misères actuelles, leur cause et leur remède, son futur bonheur dans la communauté, moyens de l'établir, de 1846, trouve un écho jusque dans certaines pages du Capital de Karl MARX et Friedrich ENGELS. 

 

     Les néo-babouvistes se distnguent des socialisme précédents par les moyens mis en oeuvre pour parvenir au nouvel ordre social : la révolution. Philippe BUONARROTI (1761-1837), italien naturalisé français par décret de la Convention, fut l'ami de Gracchus BABOEUF (1760-1797). Il publie en 1828 La conspiration pour l'égalité dite de Baboeuf et inspire le renouveau babouviste en Europe, en particulier en France sur le groupe appelé "communistes néo-babouvistes" qui déploient une activité d'organisateurs parmi les ouvriers.

Citons Albert LAPONNERAYE (1808-1849), connu pour ses travaux sur la Révolution française ; Richard LAHAUTIÈRE (1813-1882) (Le Petit Catéchisme de la réforme sociale, 1839 ; De la loi social, 1841), Jean Jacques PILLOT (1808-1877) (Ni châteaux, ni chaumières ou Etat de la question sociale en 1840, 1840) ; Théodore DEZAMY (1808-1850), secrétaire de CABET qu'il juge vite utopiste, opposant à l'Icarie son Code de la communauté (1842) et surtout Auguste BLANQUI (1805-1881). Ce dernier, enfermé en prison en tout pendant plus de 35 ans de sa vie, revendique un "socialisme pratique". Il prône la prise du pouvoir par la révolution et une période transtoire de dictature populaire parisienne et veut donner l'exemple : agitateur dans plusieurs sociétés secrètes, il est le compagnon de combat d'Armand BARBÈS à la Société des familles et à la Société des saisons avant de rompre avec lui en 1848. L'essentiel de sa pensée se trouve dans un ouvrage posthume, Critique sociale (1885), oeuvre qui passe parmi les socialistes pour être le plus proche du socialisme scientifique, celui dont les thèses sront présentes plus tard dans les écrits de LÉNINE sur la tactique révolutionnaire. Toutefois, sa doctrine reste faible parce que, pour ne pas tomber dans les errements des utopistes, il refuse de décrire trop précisément l'avenir, sur ce qu'il adviendra par exemple après la dictature populaire. Ses oeuvres comprennent également Défense du citoyen Louis-Auguste Blanqui devant la cour d'assises (1832), Instruction pour sa prise d'arme (1866), La Patrie en danger (1871), L'Eternité par les astres (1872)...

 

Armelle LE BRAS-CHOPARD, Les premiers socialistes, dans Nouvelle histoire des Idées politiques, Hachette, 1988. Thomas BOUCHET et ses colllaborateurs, Quand les socialistes inventaient l'avenir, La découverte, 2015. Bruno VIARD, Pierre Leroux et le socialisme associatif de 1830 à 1848, La Revue du MAUSS, n°16, second semestre 2000.

 

PHILIUS

      

 

 

 

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6 mars 2016 7 06 /03 /mars /2016 10:45

Quel que soit l'inventeur du mot "socialisme" (que Pierre LEROUX revendique en 1831), ceux qui revendiquent fièrement l'étiquette de "socialistes" (utilisée par les conservateurs dans un sens péjoratif) commencent à participer activement à partir des années 1840 à l'élaboration de nouvelles pensées qui achèvent, après le saint-simonisme, de bousculer les vieilles doctrines de l'Ancien Régime pour faire place à des débats qui mettent au centre la "question sociale". Ce socialisme, qui vient après bien des pratiques sans doctrines, nait simutanément en France et en Angleterre st s'épanouit dans une période que les philosophes allemands ont appelée Vormärz, le pré-48, qui part en la France de la monarchie de Juillet à la fin de la Seconde République. Le coup d'Etat de 1851 brise l'élan de ce jeune socialisme (exil des principaux chefs de file) qui garde toutefois sa force jusque dans les années 1860. Après le désastre militaire, la Commune de 1871, c'est une autre configuration philosophico-politique qui prend sa place.

 Armelle LE BRAS-CHOPARD, écrit que "dans cette brève période d'éclosion du socialisme, celui-ci, en se développant, évolue. Il privilégie d'abord la réforme sociale par rapport à la réforme politique pour ne plus séparer ensuite ces deux types de réformes. Parallèlement, s'il se montre assez indifférents pr rapport à l'Etat au départ, il finit par le placer au coeur de la problématique soit pour lui demander des réformes soit pour le détruire. Enfin, la frontière encore floue au début entre socialisme et communisme se dessine de mieux en mieux. Le communisme est d'abord considéré comme une variante du socialisme et se caractérise alors par ses fins : la volonté d'établir un égalitarisme forcené (c'est ainsi que l'on parle du communisme d'Etienne Cabet). Puis il prend de plus en plus son autonomie vis-à-vis du socialisme en se distinguant de lui par les moyens employés pour parvenir au nouvel ordre social : la révolution. Malgré la diversité de leurs systèmes qui les opposent parfois en de violentes polémiques, il n'en existe pas moins chez ces premiers socialistes un certain nombre de traits communs dont l'ensemble forme ce que l'on a appelé "l'esprit de 1948"."

 

   Thomas BOUCHET et ses collaborateurs, qui reviennent sur les premières années du socialisme français, montent bien leur état d'esprit : "Les premiers socialistes estiment qu'il ne suffit pas que la société souffre, que les gaspillages et les destructions s'accumulent, que les crises se répètent pour qu'émergent les mouvements politiques et sociaux réformateurs ou révolutionnaires. Encore faut-il qu'apparaissent une conscience vive et une connaissance précise de ces pathologies. Seules cette conscience et cette connaissance peuvent permettre un développement harmonieux de la société à long terme, mais aussi, au présent, de multiplier les expériences en vue d'améliorer les situations concrètes. Tous ceux qui se saisissent de la question sociale à travers les journaux qui se créent en grand nombre entre 1825 et 1835 d'abord, puis moins massivement entre 1835 et 1848, et selon une croissance exponentielle après février 1948, rêvent d'un avenir émancipé, d'un ordre social régénéré à l'écart du capitalisme délétère et de sa concurrence forcenée. Aujourd'hui, comme au seuil des années 1830, ces termes de "souffrance", de "crise", de "destruction" nous sont à nouveau familiers. Comme ces décennies révolutionnaires qui ont vu naître à la fois le capitalisme industriel, les grandes idéologies émancipatrices et la presse de masse, la période actuelle est un moment charière où, pour continuer d'inventer l'avenir, nous allons devoir forger un nouvel espoir conforté par un savoir rigoureux sur l'émancipation."  C'est entre 1825 et 1851, que les socialistes dans leur diversité, changent peu à peu leur manière de voir et leurs objectifs : "de défenseur des intérêts des "industriels" que les saint-simoniens, opposés aux oisifs et aux rentiers héritiers de l'Ancien Régime, défendaient sous la Restauration, (ils) se mu(ent) en défenseur(s) pritoritaire(s) des intérêts des travailleurs." Ce n'est qu'après 1830, que ces premiers socialistes se pensent en tant que tels pendant que le mot "socialisme" entre fortement dans le langage courant. Mais la versatilité du concept de socialisme reste de mise tout au long du XIXe siècle. Le socialisme se forme progressivement, "à mille lieues de l'interprétation ùarxiste qui ne voit dans ces socialismes naissants qu'un brouillon utopistes", dans des expérimentations multiples, dans l'élaboration de quantité de réformes sociales, économiques, politiques et morales, dans la constitution de porpositions originales qui peu à peu forment un corpus théorique et doctrinal en lien étroit avec quantité de luttes ouvrières. "Le projet d'intervenir dans l'arêne politique, se sensibiliser l'opinion aux idées neuves du socialisme et de l'association est au premier rang des intentions de cette génération qui vit, avec l'article 7 de la Charte de 1830, avec les innovations techniques dans l'imprimerie et la naissance de la presse moderne, une véritable révolution communicationnelles". Constantin PECQUEUR évoque le "nouveau medium" qui, comme le télégraphe et le chemin de fer, va accélérer la circulation de l'information ; Pierre LEROUX écrit que "nulle démocratie, et partant nul vrai et légitime gouvernement de la société n'est possible sans l'oeuvre préparatoire dévolue à cette presse". Cette révolution dans le domaine de la communication se situe dans le prolongement direct de l'histoire chaotique des années 1789-1815, et plus avant, dans l'histoire des Lumières. 

"La littérature concernée, écrivent encore nos auteurs, est par ailleurs immense car elle couvre tous les champs du savoir et de la culture. ce socialisme ou cette "science sociale", cette "religion-philosophie", se veut en effet connaissance des liens associant tous les phénomènes et tous les temps et permettant de progresser dans l'organisation et le gouvernement des destinées communes, économiques, sociales, politiques." Ils signalent à bon droit que les figures de proues ne doivent pas masquer l'immense cohorte d'auteurs aujourd'hui oubliés mais qui pesèrent tout autant dans l'évolution des mentalités. On ne retient souvent que quelques noms ENFANTIN, BAZARD, LEROUX, CABET, BLANC, PROUDHON , BUCHEZ, alors que devraient bénéficier de notre attention tout autant DEROIN (1805-1894), PEREIRE (1800-1875), REYNAUD (1806-1863), DÉZAMY (1808-1850), NIBOYET (1796-1883), PECQUEUR (1801-1887), GUÉPIN (1805-1873), CONSIDÉRANT (1808-1893), RASPAIL (1794-1878)... "Entre les années 1820 et la période de répression et d'exil qui suit le coup d'état bonapartiste de décembre 1851, le socialisme s'invente et mue en profondeur. , le langage pour dire la reconstruction d'un monde harmonieux et émancipé - langage qui structure encore notre imaginaire politique - s'élabore peu à peu. Les expériences révolutionnaires, les expérimentations sociales, l'avènement du capitalisme industriel forgent un nouveau monde. La lutte contre les oisifs laisse la place à la lutte contre la bourgeoisie, la défense des citoyens opprimés dans le système électoral censitaire à la quête d'une égalité qui émanciperait les prolétaires. Dans cette lente mutation qui voir l'émergence du socialisme moderne, la révolution de 1848 et ses espoirs constituent un moment essentiel."

Thomas BOUCHET et ses collaborateurs distinguent dans cette évolution, trois grandes périodes:

- la décennie 1825-1835, de part et d'autre de la révolution de 1830, marquée par une lente maturation des idées, une nouvelle génération exploitant et donnant une extension inédite aux idées de SAINT-SIMON et de FOURIER, critiquant un libéralisme synonyme de rstriction des libertés, renouant avec le républicanisme, et s'interrogeant encore sur les contours d'une nouvelle religion à créer pour le nouveau monde industriel ;

- les années 1836 à 1847, travaillée par un bouillonnement intellectuel et éditorial qui voit s'affirmer le socialisme fraternitaire et républicain, les communismes, le proudhonisme ou le fouriérisme ;

- toute la IIème république, de 1848 à 1851 et la décennie qui suit, années où ces hommes qui participent au socialisme sont au gouvernement pour un court printemps avant de subir les événements, des journées sanglantes de juin 1848 jusqu'à l'avènement d'une dictature sous Napoléon III ("Le Petit"). Ces années sont d'un renouvellement des idées et des doctrines. "Si pour toute cette génération, la période s'achève par l'exil, la prison ou le silence, marquant sans conteste la fin de l'aventure de ce premier socialisme, d'autres possibles s'ouvrent ensuite. De nouvelles traditions intellectuelles et émancipatrices surgissent sur le terreau laissé par ces hommes et ces femmes qui, par leurs voix et leurs plumes, cherchent dans leurs journaux à inventer un avenir meilleur."

   Le socialisme se répand au fur et à mesure des développements de l'industrie. La diffusion du saint-simonisme en Europe, la permanence d'une contestation socio-politique qui se radicalise en Angleterre, l'éclosion d'un socialisme allemand, très influencé dès ses origines par le marxisme, la naissance d'un courant socialiste aux Etats-Unis sont des éléments différents d'une même contestation de l'ordre établi, sur de nombreux points ou sur l'ensemble du système. 

En France et en Angleterre, Armelle LE BRAS-COPARD se focalise sur les deux grands pionniers que sont Robert OWEN en Angleterre et Charles FOURIER en France. Malgré "la divergence de leurs vues utopiques, (ils) s'accordent sur leur refus de passer par le politique pour la réalisation des réformes sociales. Refus que ne pourront maintenir par la suite les autres socialistes qui continueront néanmoins à considérr Owen et Ch Fourier comme la référence obligée si ce n'est exclusive."

Notamment par La Charte du peuple de mai 1838, Robert OWEN donne naissance à un mouvement, le chartisme, qui décline très vite à partir de 1843 pour se décomposer en 1848 : le mouvement, très peu doctrinal, consiste plus en une révolte contre le machinisme qu'un véritable mouvement de classe, bien qu'il est composé exclusivement d'ouvriers.

 Charles FOURIER, qui fait porter au commerce l'essentiel de l'"anarchie indsutrielle", élabore par contre toute une doctrine égalitaire, à vocation de susciter à la fois des expérimentations sociales et de préparer l'avènement d'une nouvelle société industrielle. Il attend de manière continue l'aide de l'Etat ou d'un généreux mécène pour l'aider dans ses initiatives. Ses idées font école à la fin de sa vie et ses disciples répadent après 1830 une pensée assez méconnue de son vivant. Par ses journaux, Le Phalanstère (1832-1834), La Phalange (1836-1840), Démocratie pacifique (18343-1850) et par ses ouvrages, les principaux étant Destinée sociale en 3 volumes (1834-1844), Les principes du socialisme (1847) et Le socialisme devant le vieux monde (1848), Victor CONSIDÉRANT est le principal propagateur de la doctrine de FOURIER. Il attire de nombreuses recrues, parfois arrachées du saint-simonisme (LECHEVALLIER, TRANSON...) et tente d'expérimenter sans succès des phalanstères (dont au Texas après 1850). Ce grand propagateur élague en fait fortement l'oeuvre de FOURIER, écartant les manuscrits jugés trop libidineux comme Le Nouveau monde amoureux, inédit jusqu'en 1969, et loriente plus vers un républicanisme socialisant. l'influence de FOURIER hors de France est considérable, en Russie, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Espagne et surtout aux Etats-Unis où de nombreuses communautés sont fondés en partie grâce au dynamisme de BRISBANE.

Les nombreux dissidents de l'école sainst-simonienne, surtout vers 1830-1831, alimentent le courant socialiste d'origine. Parmi eux s'illustrent notamment Pierre LEROUX et Philippe BUCHEZ. 

Le souci d'égalité s'affirme d'avantage chez des socialistes comme Louis BLANC, Constantin PECQUEUR, Etienne CABET et chez les néo-babouvistes. 

C'est surtout à la fin du XIXe siècle et au début du XXe que le socialisme se développe aux Etats-Unis. Mais à travers le mouvement composite des communautés plus ou moins autarciques sont expérimentées dès la période de colonisation blanche des territoires de multiples manière de vivre, qui font beaucoup de place aux valeurs de fraternité et d'égalité. Ce n'est pas sur le plan politique, ni encore moins électoral, que peut se mesurer l'importance du socialisme aux Etats-Unis, comme l'écrit d'ailleurs Marcel RIOUX. "L'apparition des différents socialismes aus USA suit à peu près la même chronologie que celle des varités européennes. En Europe comme aux USA, le socialisme suit la même évolution que la société elle-même : au XVIIe siècle, les utopies pré-socialistes s'incarnent dans une Europe encore largement religieuse et sont elles-mêmes imprégnées de religion ; le rationalisme du XVIIIe siècle rend les mouvements de réforme plus profanes ; ce n'est qu'au XIXe siècle qu'apparait le socialisme dit scientifique". Même si dans l'esprit de l'auteur existe cette dichotomie entre socialisme utopique et socialisme scientifique (avec des connotations péjoratives pour le premier), un peu dommageable pour la recherche historique, il restitue ce socialisme aux Etats-Unis d'une manière assez claire :

"Le socialisme religieux ou sectaire connut un certain succès aux USA, particulièrement à partir de la décennie 1734-1744, époque de la Grande Renaissance évangélique ; plus tard les Shakers qui forment des groupes où la propriété, la production et la consommation sont mises en commun, se développeront à la fin du XVIIIe siècle et pendant tout le XIXe siècle. (...) D'autres sectes, les Rappites, les Séparatistes Zoar et les perfectionnistes Oneida se développèrent tout le XIXe siècle. Ces premiers socialistes étaient des illuminés religieux qui formèrent des petites communautés rurales dans lesquelles les ressources étaient mises en commun ; ces communautés étaient homogènes, statiques et fermées. Plusieurs sectes protestantes et plus particulièrement le calvinisme ont toujours voulu essayer de conciler l'idéal chrétien et l'idéal social du socialisme. (...).

Les partisans américains d'un socialisme utopique profane, avaient, au contraire, des visées terrestres ; leurs mouvements se situaient sur la terre et dans l'histoire ; ils ne se fiaient pas surtout à la mystique ni à la religion pour atteindre leurs buts. Ces socialistes, contrairement aux Shakers, réagissaient directement contre les abus de la société industrielle naissante en proposant divers degrés de propriété collective pour fournir aux individus les moyens de se réaliser pleinement. Encore ici, les socialistes diffusèrent et essayèrent d'appliquer des idées venues d'Europe, plus particulièrement de France et d'Angleterre. Owen, Fourier et Cabet furent les principaux initiateurs de ces mouvements américains." Si le socialisme s'implante par la suite politiquement, c'est surtout à la faveur des vagues d'immigration successives, notamment en milieu ouvrier, mais dans des limites fortes dues aux spécificités de la société américaine. Marcel RIOUX avance plusieurs raisons à ce peu d'emprise sur la vie politique : la force du libéralisme et de certaines variantes, la forte mobilité sociale de la classes ouvrière (on pourrait en dire autant des ouvriers agricoles que des ouvriers d'usines), la politique américaine marquée par la "question noire" et les antagonismes sectoriels ou géographiques entre différentes "nationalités" américaines, l'idéologie américaine faite de différentes sortes d'espoirs d'amélioration de la condition à l'intérieur du système, "individualisante" par ailleurs, la morale (où la religion n'est jamais loin) et la politique (qui fractionne les différents intérêts) en général.

 

Marcel RIOUX, Le socialisme aux Etats-Unis, dans revue Socialisme 64, Revue du socialisme international et québécois, n°1, printemps 1964, édition électoniques dans Les classiques en sciences sociales, www.uqac.ca. Howard ZINN, Une histoire populaire des Etats-Unis, Agone, 2002. Sous la direction de Thomas BOUCHET, Vincent BOURDEAU, Edward CASTLETON, Ludovic FROBERT, François JARRIGE, Quand les socialistes inventaient l'avenir, 1825-1860, La Découverte, 2015. Armelle LE BRAS-CHOPARD, Les premiers socialistes, dans Nouvelle histoire des Idées politiques, Sous la direction de Pascal OURY, Hachette, 1987.

 

PHILIUS

 

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5 mars 2016 6 05 /03 /mars /2016 07:55

  Hormis certains historiens et certains cercles voulant garder vivantes les idées saint-simonistes (et qui leur font une place dans les oeuvres éditées régulièrement), on n'a sans doute pas suffisamment observés le mouvement d'idées - surtout en France, mais aussi dans toute l'Europe - qui, avec l'éclosion de la société industrielle, déplace littéralement le centre des discussions philosophiques, morales, politiques et économiques.

  Non seulement la prise de conscience de l'importance prise par l'industrie, mais sans doute aussi la volonté de tourner la page d'une histoire européenne marquée par plus de trente d'années de guerre destructrices tant en hommes qu'en biens, provoque une floraison littéraire (tout au long, du scientifique au roman, en passant pasr la philosophie) qui relègue véritablement nombre de discussions parfois pratiquement dans l'oubli, ou comme élements d'une réaction contre l'évolution historique. Même si le saint-simonisme en tant que tel, affirmé et diffusé, sans doute à cause de cette floraison qui va véritablement dans tous les sens, est en quelque sorte refoulé, marginalisésaprès environ les révoltes et révolutions de 1848, le regard vers celui-ci permet de saisir quelques éléments fondamentaux sur lesquels on ne pourra en Occident véritablement revenir : la recherche du bonheur individuel et collectif, la production exponentielle de richesses, l'apiration à une justice, une fraternité et une liberté qui n'attend plus l'au-delà pour se réaliser... Même le libéralisme le plus affairiste, le socialisme le plus autoritaire est redevable de ce mouvement d'idées, qui dans la foulée, donne aux masses populaires une place, un rôle, un statut qu'ils n'avaient jamais eu auparavant. Qui dans la foulée donne au conflit social un sens aigu, indépassable, jusqu'à mettre au premier plan dans un second temps des idées qui rompent avec une conception de l'harmonie sociale d'Ancien Régime. Qui veulent donner ensuite le premier rôle aux producteurs, pris dans des sens très différents selon les familles politiques émergentes. Producteurs-chefs d'entreprise-capitaines d'entreprise du côté du libéralisme, producteurs-masse productrice-classe ouvrière-classe paysanne du côté du socialisme, lequel se divise en plusieurs courants donnant ou non à ces derniers le primat à ce dernier, les différents marxismes bousculant tout l'ordre social.

   Non seulement le conflit porte sur la prédominance des acteurs du Nouveau Régime, de la modernité et d'autres encore solidement accrochés à l'Ancien, mais il porte aussi sur les pouvoirs au sein des producteurs eux-mêmes, que ce soit entre producteurs d'Etats différents, que ce soit entre producteurs de classes sociales différentes. L'analyse économique - à la fois perception et calcul - de la production et de la répartition des richesses (certaines novatrices, d'autres voulant poursuivre dans la lignée de courants antérieurs) se trouve être au coeur de ce conflit, tandis qu'une véritable nouvelle branche des savoirs, la sociologie, se met lentement en place, jusqu'à devenir hégémonique plus tard. 

   Comme ceux qui étudient le saint-simonisme le disent eux-mêmes, la définition de cette "famille" n'est pas chose facile. Entre ceux qui se réclament de tout ou d'une partie de l'oeuvre de SAINT-SIMON, ceux qui délibérément n'en retiennent qu'une partie, soit les constatations socio-historiques, soit la venue d'un monde de fraternité sociale, soit encore les préceptes religieux, ceux qui s'accrochent à l'étiquette "Saint-Simon" et ceux qui la renie après en avoir été des militants et ceux qui s'en détachent pour fonder d'autres systèmes de pensée sans y jeter l'anathène, il n'est pas facile effectivement de dire qui est "simonienne" ou pas. Les membres de la société des Etudes saint-simonienne ont choisi une approche évolutive (Lionel LATTY) qui s'appuie sur les repères précis et incontestables que fournissent l'historique et les listes des groupes successifs. Sont en l'occurence pris en compte : le Collège, soit le groupe de militants constituant l'étage supérireur d ela hiérarchie immédiatement sous les deux "Pères suprêmes", BAZARD et ENFANTIN ; la Retraite de Ménilmontant, soit la quarantaine d'hommes sélectionnés par ENFANTIN en 1832 pour une ascèse physique et spirituelle destinée à en faire ses "apôtres" ;  et une structure tardive de solidarité, discrète, sans finalités militantes, élargie à de simples sympathisants (dont de très connus), mais trop souvent négligés : les "Amis de la Famille", soit, dans le langage d'uajourd'hui, une petite mutuelle, créée sur le tard, dans le cadre de la législation sociale du Second Empire. En fait, ici, nous nous attachons plus aux "rameaux" du saint-simonisme, rameaux opposés d'ailleurs ou très différents : libéralisme, socialisme et sociologie... sans oublier que d'autres familles interpénètres le saint-simonisme,, féminisme, anarchisme... Des idées "républicaines" et "coloniales" y sont également issues...

Tous ces courants en gestation possèdent tous en commun le refus du retour à l'Ancien Régime et la construction de manière originales - mêmes si elles peuvent être contradictoires - de place le travail au centre du jeu politique et de la vie quotidienne. C'est sur l'identification du travailleur que beaucoup s'opposent, de ceux qui veulent mettre en avant la classe ouvrière à ceux qui estiment que le peuple n'étant pas encore capable de se gouverner lui-même, doit être guidé par une administration, une sorte de technocratie. D'où la mise en place par de nombreux saint-simonienes à la tête de l'Etat de la IIème République et du Second Empire, comme de la IIIe République de structures gestionnaires (Polytechnique entre autres) et structures enseignantes. D'où la constitution d'organisations plus ou moins guidées par l'idée de révolution politique. D'où la constitution également de nouvelles idéologies religieuses et d'une nouvelle Eglise. Tous combattent les Royalistes et les partisans d'une Restauration plus ou moins avouable. Tous contribuent à faire du XIXe siècle français le siècle des saints-simoniens. Leurs ramifications en Europe et dans le monde colonisé par l'Occident constituent des atouts précieux pour leurs activités économique et/ou politiques. Plusieurs branches se dessinent progressivement, surtout après la mort en 1825 de SAINT-SIMON, avec une dominance parfois dans la vie intellectuelle de l'une ou l'autre, avec une philosophie politique correspondante. Il faut dire enfin que le saint-simonisme étant marqué par une volonté d'accorder aux femmes une place plus grande (certains sont à la pointe du féminisme), ce qui lui attire (en plus d'éléments ouvertement anarchiste ou très libéraux sur le plan des moeurs) le rejet d'une grande partie de l'opinion, surtout après la moitié de ce siècle. Il faut dire aussi que les diverses compromissions, même des plus progressistes, avec la grande industrie et la grande banque - jusqu'à faire de "l'aile libérale" un moteur puissant d'industrialisation - attire le rejet de la frange dominante (malgré les répressions) du socialisme, le marxisme, surtout après la Commune de 1871, de tout le saint-simonisme, rejet politique que le marxisme partage avec de nombreux courants progressistes, chrétiens ou non, socialistes ou non. La révolte des Canuts de 1831 entraine déjà une première rupture, suivie de nombreuses autres au sein de ce grand ensemble. C'est d'ailleurs à l'intérieur même de ses moyens d'expression (presse, expositions) que se livrent les batailles poloitiques et idéologiques qui aboutissent un peu avant le début du XXe siècle à la dissolution du saint-simonisme ebn tant que tel, prélude à l'oubli jusqu'à récemment de ses grandes influences sur de nombreus plans, y compris sur l'internationalisme et les institutions internationales de paix.

 Les différents rameaux immédiats du saint-simonisme viennent principalement (car il y a à l'origine jusqu'à 600 militants et jusqu'à 3 000 sympathisants, dans la plupart se situent très haut dans la hiérarchie sociale et économique), juste après le fondateur Henri SAINT-SIMON (1760-1825), de l'activité et de la pensée de :

- Augustin THIERRY (1795-1856), historien, auteur de Histoire de la conquêt de l'Angleterre par les Normands ;

- Auguste COMTE (1798-1857), polytechnicien, mathématicien et philosophe, lequel par ses écrits et notamment par son Cours de philosophie positive, ouvert en 1826, donne naissance au positivisme, avec son Eglise de la "religion de l'humanité" (continuée jusqu'à nos jours), lequel est alimenté entre autres par Émile LITTRÉ (1801-1881), matérialiste et agnostique, autour du Dictionnaire de la langue française ;

- Emile DURKHEIM (1858-1917), philosophe, universitaire, fondateur de la sociologie ;

- Olinde RODRIGUES (1795-1851), mathématicien et financier, qui avec Auguste COMTE, fonde l'Ecole du Producteur (1825-1826), dont sont membres également Armand CARREL, futur leader du journal républicain Le National, Adolphe BLANQUI, successeur de Jean-Baptiste SAY à la tête de l'économie politique, et BAZARD, ENFANTIN, Philippe BUCHEZ, fondateur du mouvement coopératif français, du journal L'Atelier (1840-1850), l'un des grands ancêtres de la presse socialiste, Laurent de l'ARDÈCHE, etc.

De cette Ecole du Producteur se dégage Philippe BUCHEZ (1796-1876), médecin, historien et homme politique république (tendance catholique social), d'où partent également caux qui s'intitulent les "saint-simonistes", soient Jules BASTIDE (1800-1879), Auguste BOULLAND, Claude CORBON (1808-1891) et la rédaction du journal ouvrier L'Atelier, Pierre-Célestin ROUX-LAVERGNE (1802-1874), abbé.

  Sont officiellement désignés comme successueurs directs de Henri SAINT-SIMON, Saint Amand-BAZARD (1791-1832), employé de l'octroi et ancien chef de la Charbonnerie et Prosper ENFANTIN (1796-1864), polytechnicien, économiste et homme politique. qui amorcent chacun de leur côté un grand rameau du saint-simonisme :

La pensée et l'action de Saint-Amand BAZARD sont poursuivies par les Républicains radicaux, avec parmi eux, Hippolyte CARNOT (1801-1888), homme politique, Edouard CHARTON (1807-1890), directeur du Magasin pittoresque, Ange GUÉPIN (1805-1873), médecin, Jean RAYNAUD (1806-1863) polytechnicien, Emile SOUVESTRE (1806-1854), romancier, créateur du personnage entre autres de Fantômas, et Pierre LEROUX (1797-1871), philosophe.

Ce dernier fonde l'Ecole socialiste de Pierre LEROUX, à Boussac, dont font partie George SAND, Achille LEROUX, Pauline ROLAND (1805-1852), institutrice et Jules LEROUX (1805-1883), typographe. Avec Alexandre BERTRAND, Pierre LEROUX fonde le journal Le Globe en 1824, pendant plusieurs années l'organe des saint-simoniens jusqu'à la rupture de 1831. 

De son côté, Prosper ENFANTIN regroupe avec lui ceux qu'on appelle les "enfantinistes". Soient les "apôtres de Ménilmontant", "Famille de Paris", "Compagnons de la Femme", "Artistes", ect... ; Les ouvriers de la Ruche populaire, avec Louis-Edme Vinçard dit Vinçard aîné (1796-18??) et François DUQUENNE, imprimeur ; Les femmes libres, avec Suzanne VOILQUIN (1801-1876 ou 77), Jeanne DEROIN (1805-1894), lingère, puis institutrice, et Eugénie NIBOYET (1796-1883), femme de lettres ; Antonome, avec Claire DÉMAR (vers 1800-1833), féministe.

Se distinguent de ces "enfantinistes", les Dissidents fouriéristes, à savoir Jules LECHEVALIER (1806-1862), publisciste et Abel TRANSON (1835-1865), polytechnicien, mathématicien. 

   Des "apôtres de Ménilmontant" et consorts viennent plusieurs branches :

- Cercle d'Enfantin, avec François ARIÈS DUFOUR (1797-1872), homme d'affaires, Félicien DAVID (1810-1876), compositeur, Charles DUVEYRIER (1803-1866), journaliste, Adolphe GUÉROULT (1810-1881), journaliste, Louis JOURDAN (1810-1864), journaliste également, Charles LAMBERT, dit LAMBERT-BEY (1804-1864), polytechnicien et Ismaÿl URBAIN, orientaliste arabisant.

- Fratries, avec Michel CHEVALIER (1809-1879), polytechnicien, qui se situe dans la continuité des idéologies libérale, Auguste CHEVALIER (1809-1868), normalien (sciences), Emile BARRAULT (1799-1869), journaliste, Alexis BARRAULT (1812-1886), ingénieur, Gustave d'EICHTHAL (1804-1886), ethnologue et philologue, Adolphe d'EICHTHAL (1805-1895), banquier, Paulin TALABOT (1796-1863), polytechnicien, Jules TALABOT(1792-1868), industriel, Edmond TALABOT (1804-1832), magistrat.

- Cercle des Pereire, avec Emile PEREIRE (1800-1875), financier, Isaac PEREIRE (1805-1880), financier, Henri FOURNEL, polytechnicien, Eugène FLACHAT (1802-1873), ingénieur, Stéphane MONY, dit FLACHAT (1800-1884), ingénieur.

- Cercle de Lemonnier, avec Charles LEMONNIER (1806-1891), philosophe et avocat, Elisa LEMONNIER (1805-1865), directeur d'école, Léon BROTHIER, maitre des forges et philosophe, Dominique TAJAN-ROGE (1803-1878), musicien et Clorinde ROGÉ (1807-1857), féministe ;

- Autonome, Maurice LA CHÂTRE (1814-1900), auteur du nouveau dictionnaire universel. 

Philippe RÉGNIER et Nathalie COILLY, à qui nous devons beaucoup de ces informations, dressent une chronologie des différents groupes dominants, suivant les années. Ils citent ainsi :

- Les années BAZARD (1825-1831), celles où s'activent Le Producteur (qui se démarque vite du parti libéral), L'Ecole du Producteur, qui passe pour l'organie de l'industrialisme, L'Organisateur (1828-1829) qui attire beaucoup par sa radicalité et la promesse "à chacun selon sa capacité, à chaque capacité ses oeuvres", toute une fraction avancée de l'élite des ingénieurs, surtout des polytechniciens, ainsi que des médecins, des juristes... D'emblée les saints-simoniens sont entrainés sur le terrain politique, orientés vers une lutte sociale qutidienne, pacifique certes, mais sans merce contre les "oisifs", avec une tonalité socialiste parfois proche du collectivisme,  suivant l'impératif formulé par SAINT-SIMON lui-même dans le Nouveau Christianisme. 

- La folie Enfantin (1832-1833), celle qui fait mettre en scène, à la manière d'un chemin de croix le destin de certains de ses animateurs. C'est une période où, sombrant dans un certain guignolesme mâtinée de religiosité abâtardie, les membres de cette "confrérie" se laisse enmener par un chef charismatique et égocentrique. "Mais s'il rejoue la folie érasmienne du Christ, en pratique, cet art suprême qui tutoie délibérément le ridicule est, on l'aura compris, l'art de faire passer pour une apothéose une dégrincolade du genre dont une organisation ne se relève pas. En faisant flamber en un temps court tout le capital d'autorité accumulé depuis 1825, le Père réussit à assurer une survie du groupe après bazard, à sauver la face devant un pouvoir déterminé à l'anéantir, à manifester pacifiquement alors même que Paris retentit des coups de canon tirés contre les républicains. L'exploit n'est pas mince si l'on pense qu'à peine la crise interne dénouée, les salles de réunion sont dermées par la police, les correspondances, les papiers et les comptes saisis par la justice, les principaux dirigeants inculpés de provocation à la révolte, d'escroquerie et d'immoralisme. Pendant qu'Enfantin envahit de la sorte tout le champ du saint-simonisme, déconsidère au présent l'étiquette saint-simonienne mais l'illustre et se l'approprie définitivement - devant la postérité -, les autres prétendants à la succession de Saint-Simon, défaits et amers, en sont de leur côté réduits à déposer leurs titres de légitimité et à s'essayer eux-mêmes école et Eglise, chacun pour soi, en ordre dispersé, sous peine d'être eux aussi emporté dans la catastrophe. Le XIXe siècle est peuplé de saints-simoniens, illustres ou obscurs, qui, à cause d'Enfantin, ne se sont jamais réclamés de leur baptême. C'est bien ce à quoi ne songe pas, trop souvent, le lecteur qui se plonge dans les oeuvres monumentales d'Auguste Comte et de Pierre Leroux, feuillette les revues de ce dernier et celle des buchéziens, ou bien encore parcourt les volumes des cinquantes années, au bas mot, du Magasin pittoresque d'Edouard Charton. (...)". Antoine PICON décrit l'évolution du saint-simonisme dans des contradictions exarcébées par la double direction de Bazard et d'Enfantin. "De son passage par la Charbonnerie, Bzard conserve une orientation révolutionnaire que ne possède pas Enfantin. Celui-ci se montre davantage sensible aux sirènes du monde des affaires au sein duquel il s'est formé. On retrouve par ce biais le double visage d'un saint-simonisme préparant à la fois l'avènement du socialisme et la mise en place du capitalisme du type autoritaire du Second Empire."

- A la rencontre" de l'Orient musulman. "Relégué à l'arrière-plan dans la philosophie du progrès de Saint-Simon et dans la doctrine telle qu'exposée par Bazard, l'Orient, après l'avènement d'Enfantin, tend à devenir l'enjeu par excellence : le lieu de toutes les révolutions à venir, le levier qui permettra de faire sortir de ses ornières la vieille Europe, la valeur qui présidera à sa renaissance religieuse". Dans un climat intellectuel orientaliste, "le thème de la réconciliation des civilisations est (...) orchestré, au plan culturel, par Barrault, sous la formes de deux prédications littéraires appelant à l'union de la croix et du croissant, et, au plan économique, par Michel Chevalier, dans une série d'articles résumés sous le concept-titre de système de la Méditerranée.(...) La rencontre des saint-simoniens avec l'Egypte et avec l'Algérie réelles s'inscrit pour eux dans ces perspectives de paix et de développement, mais dans un cadre général qui est celui des débuts de l'impérialisme."

- L'âge d'or d'un industrialisme à la française. "A partir des années 1830, le saint-simonisme n'a plus d'existence militante publique. Quant aux saint-simoniens, divisés, déconsidérés, réduits au silence ou saisis par le doute, ils font de leur mieux, individuellement, pour rentrer dans le monde. Mais il apparait rétrospectivement que cette sortie de scène, cette dispersion, et, finalement, cette dilution sont précisément ce qui permet aux idées et aux hommes, banalisés, sécularisés, de trouver un second souffle. En une dizaine d'années, en effet, leur réseau devient une réalité déterminante et durable, une force matérielle hégémonique." Il ne subsiste pas grand chose sans doute de l'utopie sociale et morale, entre ENFANTIN qui se replie sur une activité au sein de la société civile (et affairiste) dans le Second Empire, FOURNEL qui s'accomplit comme ingénieur auprès des PÉREIRE.... Ce sont surtout Auguste COMTE et Pierre LEROUX qui fondent leurs propres doctrines et écoles et qui produisent des oeuvres majeures et originales, même si les références communes aux saint-simoniens de manière générale les relient à une même perspective intellectuelle et religieuse. "Comme le Globe l'avait prédit, le crédit bancaire et le développement ferroviaire (deux domaines où sont particulièrement actifs les saint-simoniens) s'avèrent les principaux moteurs relativement indépendants des aléas politiques, d'une vraie révolution économique et sociale."

- L'activité de nombreux saint-simoniens dans les difféents appels à une fédération européenne et/ou à une société des nations s'effectue au diapason de nombreux autres courants. "Aussi bien la grande réussite internationale des saint-simoniens est-elle la signature, en 1860, du traité de libre-échange entre la France et l'Angleterre. Leur rôle décisif dans cette préfiguration de l'Europe communautaire est évident sur une image que les manuels d'histoire n'ont pas enregistrés : l'on y voit, en compagnie de Richard Cobden, une délégation française conduite par un michel Chevalier dominateur, accompagné d'Arlès-Dufour, d'Emile Pereire et de jean Dollfus. La présence des mêmes hommes, et de quelques autres, dont Frédéric Le Play, dans l'organisation des expositions universelles de Paris et de Londres en 1855, 1862 et 1867, confirme leur rôle prépondérant et solidaire sur cettescène centrale et périodique des relations internationales de l'époque. La formation par Chevalier, en 1875, d'une association par actions en vue d'un tunnel ferroviaire sous la Manche constitue son ultime appel à une entente privilégiée entre la France et l'Angleterre. Mais en ce domaine, c'est sans doute le juriste Charles Lemonier qui assure le mieux, le plus loin et le plus longtemps la transmission des valeurs saint-simoniennes aux générations d'après 1870. Ce saint-simonien de la première heure, proche collaborateur des Pereire, apparait dès 1867 au premier rang des animateurs, à Genève, de la Ligue internationale de la paix et de la liberté. Il en exerce la présidence vingt ans durant, de 1871 à 1891, lorsqu'entre en discussion l'établissement, entre l'Europe et les Etats-Unis, d'un Bureau international permanent de la paix."

 

Sous la direction de Nathalie COILLY et de Philippe RÉGNIER, Le siècle des saint-simoniens, du Nouveau Christianisme au canal de Suez, Bibliothèque nationale de France, 2006. Pierre MUSSO, Saint-Simon et le saint-simonisme, PUF, Que sais-je?, 1999. 

 

PHILIUS

 

 

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19 février 2016 5 19 /02 /février /2016 07:52

 Il existe sans doute une manière un peu perverse de relier conflit et socialisme - et les propagandistes qui y sont opposés n'en ont pas manqué l'occasion - en argumentant sur le socialisme cause de conflit. A l'image des auteurs du livre noir du communisme, certains pourraient discuter des multiples et effroyables conséquences de proposer ou de tenter de mettre en application un socialisme ou un autre. Comme si les idées et les pratiques socialistes relevaient du domaine de l'anormalité (individuelle ou sociale), de l'incongru ou pire de l'insanité ou de la folie, de vouloir ainsi renverser ce qui semble être de la nature des choses, les réalités capitalistes du monde. En fait non seulement les idées socialistes ne se situent pas seulement en réaction du capitalisme, mais partout et dans toute l'histoire, le socialisme a été plus ou moins mis en oeuvre, sans être pensé ou théorisé, bien avant l'instauration du système capitaliste, ne serait-ce que sous la forme de pratiques communautaires villageoises ou urbaine. Non seulement, le conflit ne provient pas du socialisme qui bouleverserait un ordre "sain" du monde, mais tout simplement des relations injustes contre lesquelles des hommes et des femmes tentent de s'organiser. Le socialisme comme le capitalisme sont porteurs de conflits, mais certainement pas des mêmes types de conflit, et le capitalisme porte en son sein bien plus des promesses de conflits sanglants, de guerres éminemment destructrices que toutes les tentatives d'y substituer une autre organisation politique, économique et sociale. Plus concrètement, les acteurs puissants du capitalisme s'opposent de toutes leurs forces, jusqu'au suicide collectif, à tout ce qui pourrait le remplacer de manière durable et définitive. D'une certaine manière on pourrait rapprocher les destins de l'idéal démocratique et de l'idéal socialiste. L'un et l'autre sont en butte aux mêmes réactions, de celles qui consistent à leur dénier le droit d'exister réellement à celles qui entreprennent leur destruction. Révolution bourgeoise contre la Royauté et Révolution socialiste contre les propriétaires partagent cette triste histoire de destructions et de désolations.    

       Pour autant, on ne peut en rester à des généralités souvent abusives. Les tentatives d'établir un socialisme ou de maintenir un autre s'inscrivent dans des conflits sociaux à expression multiples, souvent violente, d'autant que se mêlent souvent des forces que presque tout sépare mais qui se trouvent alliées contre des ennemis communs à un moment de leur histoire, et que cela n'est jamais sans conséquence. La construction d'autres systèmes économiques et sociaux que ceux plus ou moins en vigueur depuis de longs siècles  n'est pas exempte d'erreurs de toute sorte, de conception ou d'exécution, et ne peut être séparée (même en idée) de la perpétuation de structures et de représentations séculaires. D'autant qu'interviennent dans la formation de systèmes alternatifs tous les niveaux de conflit, pas seulement de nature économique, mais aussi culturel et psychologique. Il n'est donc pas étonnant que de nombreuses constructions intellectuelles socialistes mettent en avant la constitution d'un homme nouveau, visant à substituer à l'Ancien monde un Nouveau. La conscience des obstacles à franchir nourrit souvent l'impatience des nombreux acteurs qui tentent "d'accélérer l'histoire" par la violence, jusqu'à forcer les masses à adopter "leur" système et "leur" façon de voir. Or, génération après génération, de nouvelles manières de voir et de vivre sont lentes à émerger, à s'établir et à perdurer. La réflexion sur des échecs d'établissement du socialisme ici ou là tient de plus en plus compte du facteur temps essentiel. Même si le spectacle de la misère humaine force de passer à l'action le plus vite possible, les mentalités et les structures sociales sont lentent à se transformer et la réalité est bien plus grise que ce que beaucoup de penseurs ont conceptualisé. Le parcours sur les idées socialistes montrent bien cette prise en compte diverse et variée des difficultés. Révoltes et révolution sont liées du fait même des résistances des tenants de l'ordre établi à la prise en compte des aspirations collectives. Le conflit se transforme souvent en combat. Et le combat se fait souvent brutal, à l'aune des injustices subies et refusées. Malheureusement, le combat violent, même s'il se veut progressiste, accouche de phénomènes déjà bien connus auparavant. L'enfer est, comme dirait la sagesse populaire, pavé des meilleurs intentions du monde. Parfois, beaucoup d'acteurs préfèrent cet enfer dans la diginité, plutôt que l'injustice et l'oppression, et c'est peut-être ce qui fait la force des idées socialistes. Les thèmes contemporains dans les sociétés occidentales à propos du socialisme (en prenant appui sur les expériences socialistes de l'Union Soviétique et de la Chine Populaire) ne doivent pas masquer l'ampleur du champ que recouvre les pratiques socialistes dans l'histoire. Les aspirations collectives ne sont décidément pas facilement mises à mal par toutes les tentatives des acteurs qui profitent du capitalisme. Sous un nom ou sous un autre, les pratiques socialistes se taillent souvent un chemin, et parfois sous des camouflages idéologiques qu'envieraient les conseillers en communication des tenants de l'ordre établi.

       Réaction contre l'injustice sociale ou forme historique déterminée de la société, les socialismes se définissent suivant des modalités très diverses : socialisme "utopique" (conceptuel) de la fin du XVIIIe siècle au début du XIXe siècle européen, socialisme scientifique élaboré à partir d'analyses de la société capitaliste (autour du marxisme notamment) en constituent les deux plus grandes branches, mais existent quantités de pratiques et de théories socialisantes... Dans leur tentative de définition du socialisme, Georges BOURGIN et Pierre RIMBERT pointent à sa base l'abolition de la propriété privées, source de toutes les inégalités et injustices sociales. Ils reprennent également la définition du socialiste anglais Bertrand RUSSEL :

"Le socialisme signifie la propriété commune de la terre et du capital sous une forme démocratique de gouvernement. Il implique la production dirigée en vue de l'usage et non du profit, et la distribution des produits, sinon également à tous, tout au moins avec les seulesinégalités justifiées par l'intérêt public" (d'après une citation de DEGUSIS, Les étapes du droit). 

Ces deux auteurs définissent, en s'inspirant notamment du Manifeste communiste  de MARX et d'ENGELS (collectivisation, propriété sociale) le socialisme comme une forme de société dont les bases fondamentales sont les suiventes :

- Propriété sociale des instruments de production ;

- Gestion démocratique de ces instruments ;

- Orientation de la production en vue de satisfaire les besoins des hommes. 

"La réalisation, écrivent-ils, d'une telle société implique non seulement la disparition de la propriété privée, mais aussi de la propriété nationale. Autrement dit, la disparition de la souveraineté nationale est la condition nécessaire du socialisme." 

Rédigée en 1949 et modifiée pour la dernière fois en 1973, cette définition reste trop précise pour inclure des tendances du socialisme qui ne supposent ni destruction de l'Etat, ni remplacement total de la propriété privée par la propriété socialiste. Il existe des formes de socialisme qui incluent des approches moins productivistes et centrées sur les instruments de production. Socialisme libéral, social-libéralisme, chartisme, saint-simonisme, travaillisme, autogestionnaire forme certaines variantes importantes (et parfois antérieures au socialisme scientifique) sans compter certaines déclinaisons culturelles comme le socialisme arabe, africain, mélanésien, islamique... Toutefois, la tendance pour tous ces socialismes est bien de rendre non privée la propriété, d'organiser une gestion démocratique des instuments de production (mais très généralement, pas seulement...) et d'orienter les activités économiques vers la satisfaction des besoins des hommes. 

      Sylvain AUROUX, docteur en philosophie et Yvonne WEIL, docteur en sciences humaines examinent une définition du socialisme qui prend bien plus en compte que BOURGIN et RIMBERT, une dimension utopique et même anarchisante. 

"Certains sotn riches, d'autres sont pauvres, tous sont inégaux ; cette inégalité peut convenir avec la conception traditionnelle de la justice (issue d'Aristote), puisque celle-ci consiste à répartir les biens selon les mérites de chacun. Deux critiques d'une société donnée sont en fait possibles :

- les biens y sont répartis indépendamment des ou contrairement aux mérites ;

- tous les hommes étant égaux par nature, il n'y a aucune raison valable pour que les biens et les services soient répartis de façon inégale."

   C'est dès le XVIe siècle, selon ces deux auteurs, que des systèmes politiques sont élaborés. Ils citent ainsi Thomas MORE, dans l'Utopie (1516), parmi ces système politiques "qui refusent l'inégalité et proposent de la supprimer en éliminant notamment la propriété privée". Le courant "communiste" a ses prolongations au XVIIIe siècle (Morelly, Mably, Meslier) et pendant la Révolution (Babeuf). 

"Le mot social n'apparait qu'au XVIIIe siècle, et le "socialisme" qui prolonge le courant "communiste", est un mouvement de pensée qui se fait jour au XIXe siècle face au libéralisme et en refuse l'individualisme économique, facteur d'inégalité et d'injustice." Ils citent alors des penseurs aussi différents que Henri de SAINT-SIMON (1760-1825), Charles FOURIER (1772-1837), PROUDHON (anarchisme), Robert OWEN (1711-1858)... qui proposent des systèmes qui, pour être différents, ont en commun l'idée que :

- une organisation collective de la production et de la consommation est nécessaire à la justice social ;

- le "travail" libre peut être source de joie ;

- la société doit garantir à chacun un minimum d'existence ;

- il est nécessaire de faire disparaitre les antagonismes sociaux, y compris celui du travail manuel et du travail intellectuel.

Les moyens proposés varient de l'action syndicale aux phalanstères, en passant par la fédération, la suppression de l'héritage et de la propriété privée. Engels critiquera ces conceptions dans leur ensemble sous le nom de socialisme utopique et leur opposera le socialisme scientifique de Marx, dont les propositions reposent sur une analyse "scientifique" de la société : le socialisme est alors une collectivisme par opposition à la propriété privée des moyens de production (mode de production capitaliste) ; en ce sens, on peut dire que la maxime A chacun selon son travail, dont l'Etat socialiste fait un droit, bien que corrigeant ce qu'a d'injuste l'exploitation capitaliste, est fondée sur l'inégalité (tous n'ont pas la même capacité de travail, ni les mêmes besoins ; la véritable justice, c'est-à-dire l'égalité sociale, ne sera réalisée que lorsque les biens pourront être répartis A chacun selon ses besoins. C'est la société sans classe et sans Etat permettant la réalisation de cette maxime, qu'il désigne (le plus souvent) comme société communiste."  De chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins semble être une formule qui recueille l'adhésion de tous ceux qui se réclament du socialisme, même si des débats prolongés animent ces socialistes, sur la définition des capacités et des besoins...

 

Sylvain AUROUX et Yvonne WEIL,  Dictionnaire des auteurs et des thèmes de la philosophie, Hachette Education, 1991. Georges BOURGIN et Pierre RIMBERT, Le socialisme, PUF, Que sais-je?, 1974.

 

 

PHILIUS

 

 

 

    

 

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5 février 2016 5 05 /02 /février /2016 10:18

John FAIRBANK et Merle GOLDMAN, dans l'étude des soubresauts de la société chinoise qui aboutissent et qui résultent du Mouvement du 4 mai 1919, forgent le concept de "sinolibéralisme" (au sens politique Et économique), sans être d'ailleurs beaucoup repris sur ce thème. Le thème de la société civile chinoise par contre fait l'objet de nombreuses études, soit en partant (références obliges) des influences occidentales, soit en tentant de trouver dans la société chinoise elle-même, les ferments souvent bridés de celle-ci. 

Il faut à ce stade rappeler ce qu'on entend justement par société civile. Ni impliqués complètement une activité politique, ni à part entière dévolus une activité économique, les éléments d'une société civile se construisent et se pensent à l'écart et souvent contre un pouvoir central. Ils forment un tissu plus ou moins lâches de personnes et d'associations (même si elles n'en portent pas le nom) d'entraide, d'échange (souvent non marchand), d'aide humanitaire, de pensée sociale et politique (presse notamment), de savoirs universitaires ou non, ces personnes et associations désirant se mettre souvent à l'abri d'incursions étatiques ou des élites. Cette société civile peut être traversée par des préoccupations qui la mène parfois à entrer en lutte ouverte contre le pouvoir central, souvent sur des aspects très précis et limités, peut également se former et exister aux limités de la légalité, voire être le lieu d'expressions de violences multiples. Cette description large de la société civile n'est pas forcément admise par tous (elle hérisse même certains hauts fonctionnaires...). Le concept de société civile, comme le rappelle Daniel MOUCHARD, est tantôt un objet scientifique dont le périmètre peut s'avérer varaible, tantôt un concept politique connoté positivement ou négativement (plutôt positivement dans les sociétés occidentales.

"Si on excepte le cas spécifique, écrit-il, des premiers économistes libéraux (Adam Smith, Bernard de Mandeville), il faut attendre le début du XIXe siècle et Hegel pour trouver une conceptualisation systématique de cette division (entre société civile et Etat), qui deviendra centrale dans la réflexion politique moderne. On le sait, cette distinction est au coeur du système politique hégélien : la société civile étant la sphère du privé, du particulier, du travail et des échanges économiques, distinguée de l'Etat, lui-même compris comme le lieu de l'universel et du général. Cependant, distinction ne significe pas séparation radicale : selon la célèbre formule de Hegel, l'Etat est la "condition de possibilité de la société civile" ; autrement dit, celle-ci ne peut exister sans que les antagonismes qui existent en son sein ne soient dépassés par l'institution étatique. C'est précisément cette distinction que Karl Marx reprend, en la radicalisant et surtout en l'inversant. En tant qu'instrument de la classe dominante (la bourgeoisie), l'Etat est ici, au contraire de la construction hégélienne, conçu comme le "parasite" de la société civile, et celle-ci doit impérativement se débarrasser de celui-là pour réussir son émancipation.

Le parcours historique de la notion de société civile débouche donc sur l'opposition potentiellement conflictuelle entre société civile et Etat, qui va constituer l'une des grammaires politiques essentielles du XXe siècle, notamment à la faveur du développement d'Etats totalitaires - ou autoritaires - dont l'une des caractéristiques est justement d'étouffer, voire d'absorber, leur société d'enracinement. En un sens, cette opposition n'est pas que spéculative ; elle est aussi chargée d'enjeux politiques immédiats, comme on peut le voir dans la période la plus récente."

  C'est dans cette logique que John FAIRBANK et Merle GOLDMAN recherchent ce qui peut être une société civile chinoise. "L'émergence de la société civile était un phénomène inhérent à l'expansion du savoir et à la division du travail, grâce auxquels des spécialistes étaient en mesure de revendiquer leur autonomie dans leurs sphères respectives de compétences. Cependant, cette autonomie semblait toujours menacer l'ordre et l'unité de l'Etat, dont les dirigeants considéraient qu'elle dépendait de sa capacité à s'immiscer, de manière omniprésente dans la vie des individus. Le problème social universel de l'équilibre entre, d'un côté, l'autonomie de l'individu - le libéralisme politique - et, de l'autre, l'unité et l'ordee imposés par l'Etat se posait en Chine de façon inhabituellement aigüe et persistante." La raison en réside, au-delà des contingences de la structure de la pensée chinoise elle-même.

"Dans la pensée chinoise, individualisme et libéralisme étaient strictement limités par la prépondérance de la collectivité. L'individu était subordonné au groupe. Les lois chinoises avaient moins de pouvoir d'injonction que les assertions d ela moralité. Certes, le concept occidental de société civile avait un véritable équivalent dans la pensée chinoise, mais il lui fallait encore être défini. Ainsi, par exemple, l'expression et la propriété individuelles, attributions essentielles du libéralisme de l'ère victorienne, ne pouvaient-elles être goûtées en Chine qu'avec la bénédiction de l'Etat.

Ces limitations étaient apparures de façon évidente dans la pensée chinoise de la fin de la dynastie Qing. Bien que le système de croyance néoconfucéen eût été contraint d'accepter des "éléments étrangers" (la modernisation) et un nouvel enseignement, car ils étaient au moins utiles au gouvernement, il s'avèra impossible pour la dernière génération Qing d'abjurer complètement le confucianisme. Comme on pouvait s'y attendre, nombreux furent ceux qui, au contraire, s'efforcèrent de trouver  dans les modèles étrangers la possibilité de réaffirmer certaines valeurs traditionnelles chinoises. Les réformateurs japonais engagés dans la modernisation avaient proposé de combiner "l'éthique orientale et la science occidentale. En Chine, Zhang Zhidong, principal maitre à penser de son époque, mit au point sa famause formaule : "Le savoir chinoise pour la substance (....) et le savoir occidental pour la fonction (...). C'était habile, mais incohérent, car le ti (substance) et le yong (fonction) désignaient dans la philosophie chinoise les aspects corrélatifs de n'importe quelle entité singulière. Ainsi, le savoir chinois et le savoir occidental avaient-ils, chacun de leur côté, leur propre substance et leur propre fonction. Néanmoins, parce qu'elle semblait donner la priorité aux valeurs chinoises, et condamner le savoir occidental à ne représenter qu'une simple boîte à outil, la formule connut un franc succès. Des Japonais dotés d'un tour d'esprit confucianiste offrirent un autre concept utle : le parlement de type occidental pouvait, selon eux, établir une certaine harmonie entre le dirigeant et les dirigés. Le tout était de lui appliquer une logique différente. La pensée politique occidentale avait élaboré la notion d'intérêt particulier, qui recouvrait les désirs et les objectifs d'individus, ou de groupes d'individus, se trouvant en compétition les uns avec les autres. Puisqu'ils motivaient l'activité de chacun, depuis le souverain jusqu'au simple porcher, les intérêts particuliers étaient vus en Occident comme des acteurs politiques à part entière. Quant au gouvernement représentatif, il constituait un moyen de parvenir au compromis entre les multiples intérêts concurrents. Les choses se passaient différemment en Chine. Les intérêts particuliers y éaient, par définition, perçus comme égoïstes. Et la morale confucéenne condamnait l'égoïsme comme mal antisocial. C'est l'idéal d'harmonie qu'elle portait aux nues. Or, les réformateurs espéraient justement pouvoir y attendre grâce au gouvernement représentatif.

Un autre concept libéral, déformé à mesure qu'il gagnait l'Asie depuis l'Occident, était celui d'individualisme. (...). Liang Qichao, le plus influent des réformateurs, défendait l'idée que plus les individus développaient égoïstement leurs propres capacités, plus l'Etat se trouvait renforcé et enrichi. C'est de cette manière seulement que les individus pouvaient contribuer au bien-être de leurs concitoyens. A l'appui de cette idée, Liang citait le juriste suisse Johna Caspar Bluntschli : les individus naissent pour l'Etat, et non l'Etat pour les individus. De ce fondement étatiste, à partir duquel les adeptes du confucianisme avaient toujours appris à réfléchir, résultait que les droits les plus divers devaient être accordés ou refusés par l'Etat, conformément à son intérêt. Certes, toutes les constitutions chinoises mentionnent de nombreux droits, mais seulement en tant qu'idéaux programmatiques, et non pas nécessairement comme lois déstinées à être appliquées.

A l'arrière-plan de cette interprétation chinoise du "libéralisme", il y avait le présupposé que le pouvoir du souverain était illimité et autocratique. Toutefois, pour accroître la stabilité de l'Etat et son pouvoir de contrôle, l'art de gouverner du souverain pouvait évoluer, jusqu'à inclure une constitution, un parlement et des droits civiques (mais aussi des devoirs). Si les droits étaient garantis "dans les limites de la loi" cela voulait dire par autorisation du souverain. Les constitutions chinoises ne jouèrent donc jamais le rôle de fonts baptismaux de la loi, comme ce fut le cas aux Etats-Unis. Elles étaient plutôt à l'image des programmes des partis politiques américaines : l'expression d'idéaux et d'espoirs.

Ce caractère partiel du libéralisme à la chinoise pousserait donc à parler de protolibéralisme, ou de sino-libéralisme. Il s'enracine dans le côté we du concept chinois de gouvernement, celui en vertu duquel les fonctionnaires-lettrés, sans être généralement dotés de la responsabilité ou du pouvoir de les mettre en oeuvre, rédifeaient des propositions de loi sous forme d'essais ou de mémoires. Sous ce régime dit sino-libéral, la liberté d'expression était limités dans la mesure même où l'on ne pouvait se permettre d'attaquer un gouvernement local sans risquer de violentes représailles de la part de la composante wu de ce même gouvernement. Plus sérieusement encore que cette prudence nécessaire, la façon de penser des Chinois les empêchait de s'affranchir, pour reprendre les termes de Vera Schwarcz, du "culte de la subordination ritualisée" et de l'"éthique de l'asssujetissement" que l'idéologie néoconfucianiste inculquait aux individus, dès leur plues jeune âge, au sein des familles.

Enfin, sous le régime des lois chinoises, le libéralisme à l'occidentale se trouvait entravé par le système des traités inégaux. L'âge des seigneurs de la guette, c'est-à-dire les années 1910 et 1920, coïncida avec l'apogée de l'influence étrangère. Or, comme les étrangers conservaient leurs canonnières à portée de main, les armées des seigneurs d elguerre, en guise de représailles, pillaient les territoires situés à l'extérieur des ports. Ainsi non seulement la société civile à la chinoise se modelait en partie sur les institutions occidentales, mais elle était aussi protégée par cette même présence impérialiste, qui provoquait pourtant l'essor d'un nouveau nationalisme chinois.

Au fond, nous ferions bien de conserver à l'esprit la différence des valeurs entre l'Occident et la Chine, différence qui provient elle-même d'expériences historiques différentes. Mais nul n'est besoin de renoncer à l'espoir de voir se développeer l'individualisme libéral dans le cadre d'une société civile chinoise. On peut parfaitement reconnaître à la fois l'antique efficacité du collectivisme autoritaire de la Chine et la tâche écrasante qui pèse sur les épaules des intellectuels de ce pays, à qui il revient de trouver la juste mesure."

Si nous reproduisons ce long passage, c'est bien parce qu'il indique une constante structurelle chinoise que l'on retrouve à chaque étape de son histoire, y compris après les succès du Mouvement du 4 Mai 1919, à travers l'expérience socialiste et même à travers les événements du XXIe siècle commençant. La société civile, même si par exemple l'existence des réseaux sociaux d'Internet lui donne une résonnance mondiale, demeure en lutte avec des idéologies et des cadres de pensées séculaires.

 

 

 

John FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Thalandier, 2013. Daniel MOUCHARD, Société civile, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

PHILIUS

 

 

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