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27 octobre 2016 4 27 /10 /octobre /2016 13:40

   En matière d'Islam, comme d'ailleurs en matière de Chrétienté, il est nécessaire de procéder à des clarifications et d'amener si possible définitivement maintes idées reçues dans un tombeau. Discuter de ce qui se passe et de ce qui s'est passé dans les terres où s'est établie de manière hégémonique la religion musulmane correspond à discuter de ce qui se passe et de ce qui s'est passé en terre où la religion chrétienne l'est devenue de son côté. On ne peut rien comprendre à ce qui se passe si l'on regarde la civilisation islamique en Orient à travers les lorgnettes du Coran comme on ne peut rien comprendre à ce qui se passe en Occident si l'on regarde la civilisation chrétienne à travers les Evangiles. La culture islamique n'est pas la religion musulmane comme la culture occidentale n'est pas le dogme chrétien. C'est ce qui amène nombre d'auteurs comme Gabriel MARTINEZ-GROS et Lucette VALENSI à discuter d'Islam (la civilisation) et d'islam (la religion). De même que l'Occident n'est pas la Chrétienté, le proche Orient n'est par l'islam.

Parmi nombre d'idées reçues, on peut citer notamment la confusion du politique et du religieux qui serait la marque de l'Islam, contrairement à l'Occident qui en est sorti. A remarquer pourtant que beaucoup de pays en Occident reflètent un certain entrelacement entre religion et politique, à commencer d'ailleurs par les Etats-Unis où le communautarisme domine souvent le paysage socio-politique. L'Islam ignorerait donc la distinction du politique et du religieux, que le christianisme aurait tracée d'emblée. En  Chrétienté, il existerait une répartition originelle des rôles et son histoire est émaillée d'un immémorial conflit entre "temporel" et "spirituel". C'est faire foin d'une partie de l'histoire de l'Occident où Eglise et système féodal s'épaulent l'un et l'autre, avec de nombreuses passerelles, c'est aussi traiter un peu légèrement toute l'histoire des conflits entre catholiques et protestants pendant quelques siècles... C'est croire aussi qu'en terre d'Islam, les responsables religieux aient eu barre constamment sur les autorités politiques et militaires. C'est croire aussi qu'actuellement, il n'y ait aucun conflit majeur entre autorités de la Mosquée et autorités du Palais, dans de nombreuses monarchies comme dans de nombreuses républiques. Même dans les pays où les régimes affichent leur conformité absolue dans une certaine lecture du Coran.

"Tout est dit, écrivent nos deux auteurs, et les conséquences en semblent claires. D'un côté un monde en deux versants, l'un religieux et l'autre politique, souvent abruptement opposés, mais dont les tensions aboutirent à la sécularisation ou à la laïcité modernes. De l'autre un monde monolithique où le pouvoir ne sut jamais se dégager de l'emprise religieuse ; ni concevoir l'indifférence de la puissance publique à la croyance de ses citoyens, l'égalité juridique et politique des musulmans et des infidèles ; ni percer le mur qui sépare les territoires musulmans du reste du monde pour construire des relations internationales fondées sur la froide logique agnostique de l'intérêt des Etats." On en déduit la faiblesse de l'Etat islamique, écrasé par les principes théocratiques de la société. Non seulement on pourrait écrire avec humour que bien des mollahs et théologiens de l'islam aimeraient bien que ce soit vrai et parfois ils diffusent insidieusement une telle vision, notamment à l'intention des populations occidentales,, mais que l'hégémonie religieuse est bien fragile en de multiples territoires de l'Islam. L'histoire est bien moins simpliste de part et d'autre. "Si la théocratie musulmane s'était imposée si facilement, écrivent-ils encore, et aussi constamment au détriment du politique, comment expliquer la splendeur des palais ottomans, la longévité d'une dynastie qui régna plus de dix siècles? Ou la curiosité religieuse de l'empereur moghol de l'Inde Akbar (1556-1605), dont l'éclectisme des croyances ne céda jamais aux remontrances des docteurs de l'islam? Où placer Averroès (1126-1198), dont le commentaire d'Aristote fut favorisé, commandé peut-être par les califes almohades de Marrakech, au grand dam des oulémas andalous et maghrébins?" 

S'aidant de l'oeuvre d'Ibn KHALDOUN (1332-1406), retraçant les soubresauts de la naissance de l'islam par le texte du Coran lui-même, Gabriel MARTINEZ-GROS et Lucette VALENSI analysent les relations compliquées et conflictuelles du religion et du politique tout au long des siècles jusqu'à aujourd'hui. Il faut remonter jusqu'à la coexistence tout au long de cette histoire entre diverses populations, sédentaires ou nomades, citadines ou villageoises, qui se partagent souvent les rôles tant dans une expansion de type impérial de l'Islam que dans la "gestion" de ces relations. Les fractures originelles venues de l'histoire préexistent encore aujourd'hui et c'est par leur connaissance qu'une vision de l'islam et de l'Islam apparait plus proche de la réalité. 

Il ressort de leur étude que les grands rapports de force se jouent entre populations sédentaires, qui seules possèdent les secrets de l'écriture et populations nomades (bédouins), les premières bâtisseuses et habitantes des villes, les autres experts en maniement de la violence, les unes utilisant les autres tout en les gardant à distance pour l'équilibre des territoires conquis, les uns réclamant paiement de tributs ou d'impôts aux autres en échange de leur protection. Tribus arabes et groupements perses par exemple forment des ensembles séparés, mais liés très souvent dans la conquête et la consolidation de pouvoirs plus ou moins éphémères. Du temps d'Ibn Khaldoun, "les hommes de plume" sont andalous, les hommes d'épée berbères. Leur histoire est parfois ignorante de la distinction du temporel et du spirituel, mais trace ne ligne de partage aussi impérieuse au coeur du pouvoir.

"Ce sont les conquêtes musulmanes, écrivent-ils, qui ébauchent pour la première fois une distinction entre Etat et société, selon une double ligne de fracture" :

- Les Arabes conquérants sont une minorité au milieu des conquis. Seule la sédentarité enracinée des vaincus, accoutumés depuis des siècles à payer l'impôt à un maître étranger, a permis leur triomphe. Une prudence élémentaire conduit cependant les vainqueurs à se regrouper dans des villes-camps et ces amsars sont vite les foyers les plus vivants de l'islam.

- Parmi les Arabes eux-mêmes, jaillis de la bédouinité, la notion d'Etat attachée à la ville peine à s'imposer. Après la disparition du Prophète, les califes ses successeurs ne disposaient que des mêmes faibles ressources matérielles sans jouir de la même autorité spirituelle. Les rivalités familiales ancestrales prennent le dessus (la formation d'un trésor public faisant scandale chez certains) et "parmi les questions qui divisèrent les deux camps dans la première guerre civile de l'Islam (656-661), la protection ou l'avortement de l'embryon d'Etat islamique figurait en bonne place".

L'histoire des Omeyyades, des Abbasides, est l'histoire de conflits larvés et ouverts alternativement, où l'organisation du pouvoir d'Etat est sans cesse menacés par les rivalités tribales et/ou ethniques (perses, arabes notamment, mais pas seulement) où il est courant d'utiliser des mercenaires étrangers pour combattre des rivaux possédant la même référence musulmane. Il existe en terre d'islam - mais ce n'est pas forcément lié à la religion - la problématique en Inde par exemple étant différente - une ségrégation forte du pouvoir et de la société, du militaire et du "civil", du sédentaire et du bédouin, du Turc, "sabre de l'Islam", et du reste. Ce n'est qu'avec les Mamelouks d'Egypte et de Syrie que le pouvoir militaire passe des hommes libres aux esclaves, des musulmans aux "étrangers". "Si les nouveaux prétoriens des califes sont esclaves, et non mercenaires, c'est qu'ils ne sont pas  nés musulmans - la charia défend de réduire un musulman à la servitude. La sécurité du souverain est abandonnée à des inconnus, dont nul ne sait rien de la naissance ni de la famille ; le bras armé de l'Islam est confié à des infidèles."

Pour nos auteurs, les raisons en sont multiples, et leur explication n'invoque même pas le rôle de la religion. "Né dans un milieu bédouin ignorant pleinement la monarchie, le pouvoir islamique ne réussit jamais à en imposer pleinement le principe. La puissance du roi n'y fut pas séparable de la violence qu'il pouvait exercer, et de l'appareil de violence dont il savait faire montre. Aveuglément dévoués, murés dans le silence - peut-être parce qu'ils pratiquaient mal la langue de la cour : les pages des émirs de Cordoue au IXe siècle se nommaient les Khurs, les "muets" - les mamelouks sont de ceux qui inspirent la terreur et soulignent l'éloignement du pouvoir. Terreur nécessaire : à la différence des royautés d'Occident, les régimes islamiques ne se plièrent jamais à la règle de primogéniture - de succession de père en fils. S'il arriva fréquemment que la légitimité d'une lignée soit reconnue, que le souverain dû être choisi parmi les Qurays, les Omeyyades, les Abbassides... n'importe quel membre de ces immenses groupes familiaux, grossis par leur descendance de nombreuses concubines des monarques, pouvait prétendre à régner. Le souverain vivait aux côtés de plusieurs frères, de dizaines, voire de centaines d'oncles, cousins ou neveux qui avaient autant de droits que lui au trône, et dont il était de son intérêt vital qu'ils soient empêchés de l'approcher. La simple transmission du pouvoir d'un père à son fils, au détriment des frères du défunt souvent dans la force de l'âge, est l'un des signes les plus sûrs de la sédentarisation, et de l'assurance accrue de la monarchie. Héritier d'une tradition déjà séculaire, l'Empire ottoman définit des règles complexes, comme la limitation à un seul garçon de la descendance d'une concubine du sultan, ou l'exécution des frères du souverain à son avènement, précaution qui horrifia l'Europe et offrit à Racine la toile de fond de son Bajazet."

La force d'un pouvoir d'Etat dans la civilisation musulmane dépend essentiellement de sa capacité à mobiliser la force bédouine querelleuse, tout en la maintenant à l'écart de l'exercice de ce pouvoir. C'est au point d'équilibre des forces entre sédentarité et bédouinité, quand il contrôle au mieux le désordre qui fait aussi sa force, que l'Etat islamique marque son apogée. Au-delà, le calme de la paix masque les déficiences militaires ; en-deçà, l'instabilité politique, la faiblesse de l'Etat, manifestent au contraire pléthore de ressources guerrières et fortes capacités de résistance. Toute l'histoire originale de l'Empire musulman ne doit presque rien au message coranique.

Dans l'histoire originelle, la confusion du chef politique et du guide religieux dans la même personne du Prophète, et radicalement inversée. Ce ne sont pas les docteurs de la Loi coranique qui enveloppe l'action politique, c'est le chef militaire qui prétend utiliser les préceptes religieux. Si dans le monde bédouin, ce sont les appels religieux qui mobilise la masse guerrière, la volonté des sédentaires urbains est de les garder à l'écart du vrai pouvoir politique, et les docteurs de la Loi religieuse avec, quitte à leur verser des tributs plus ou moins voilés et à garantir leur prééminence sur le plan de l'enseignement. Au fil des siècles, la ville forge une identité distincte du pouvoir qu'elle abrite et qui fait sa prospérité et son hégémonie - mais qu'éloignent ses origines bédouines et sa domesticité mamelouk. Il n'y a pas de pouvoir qui pu s'établir sans l'aval, ou du moins le consentement des hommes de religion et des villes. 

Ce que les érudits occidentaux ne voient pas souvent, c'est l'ethnicité (renforcée par un multilinguisme cloisonné) implacable qui régit les charges dans l'Etat : aux Persans ou aux syriaques l'administration et la comptabilité - qui reviennent aux Andalous dans le Maghreb des XIIIe-XVe siècles ; aux Turcs, aux Berbères, aux Arméniens, aux Tcherkesses ou aux Afghans le soin de la guerre. Mieux, le guerrier sera d'autant plus vigoureux que sa tribu est plus sauvage, et par conséquent plus restreinte, et d'un sang plus pur. La domesticité des princes est d'autant plus sûre que les visages ne sont plus étranges et le dialecte plus hermétique. A l'exact inverse, la ville, désarmée et muulmane dès les IX-Xèmes siècles, est un espace ouvert et indistinct. A l'exception des dhimmi, chrétiens, juifs ou zoroastriens, tous se reconnaissent sous le seul nom de "musulmans" que leur assignent généralement les chroniques et les textes juridiques. Le Palais se replie sur le particularisme de la race ; la ville se déploie sous l'universalisme de la religion. Le triomphe du discours universaliste islamique cache des sectorisations séculaires et c'est dans l'équilibre du palais et de la mosquée que se trouve l'équilibre de l'Etat islamique. Les membres des ethnies différentes prennent leurs ordres à des sources différentes, même si dans le discours la justification religieuses est omniprésente. Et elle est l'est d'autant plus que seuls les docteurs de la Loi sont capables de lire le Coran et les hadiths, le reste de la masse des croyants s'en tenant à des incantations et des idées simplistes. L'Islam est comprise comme civilisation universelle. Pourtant il est pourtant bien différent suivant les contrées et singulièrement dès que l'on quitte la péninsule arabique. les classifications usuelles du monde musulman sont souvent reprises des classifications des autorités religieuses mais elles ne reflètent guère les différences culturelles réelles. 

La vision d'un choc frontal et global, d'une guerre de civilisation entre Occident et Islam n'est guère étayée par les faits ni historiques, ni contemporains. Gabriel MARTINEZ-GROS et Lucette VALENSi s'efforcent de le montrer par de multiples exemples. Même après les chocs coloniaux et le ressentiment post-colonial, la formation d'Etats modernes à l'occidentale qui se caractérisent avant tout par la vacuité des institutions, les multiples facettes de réformes du corps social ou de rajeunissement de l'islam, les lignes de fractures sont bien plus internes au monde musulman qu'entre deux "univers civilisationnels".  Et dans ces fractures, les Etats, selon eux, sont les véritables agents du changement social.

Pour autant, contrairement à ce qui se passe dans d'autres civilisations, l'Etat se construit souvent beaucoup plus comme une entité autoritaire, mâtinée plus ou moins d'un appareil socio-économique protecteur pour diverses populations (jamais toutes...) présentes sur un territoire délimité (ceci contrairement à la tradition de l'Islam qui ignore les frontières). "Pourquoi les sociétés acquiescent-elles à l'Etat autoritaire? Va-t-on invoquer le fatalisme de l'islam? Une fois encore, on ne se contentera pas d'une explication simpliste. La situation des pays musulmans est à cet égard comparable à celle de l'URSS. Ce n'est pas une protestation de la masse des citoyens-sujets qui a eu raison du système. Ceux-ci s'en accommodent parce que le coût à payer pour le transformer est redoutablement élevé. Les uns comprennent qu'il ne faut pas s'occuper de politique parce que c'est un domaine verrouillé. Prenant acte du fait qu'il n'y a pas de des publics, d'intérêts communs, ils tournent le dos à la politique et s'investissent ailleurs. A l'opposé, d'autres croient encore avoir des dividendes à retirer de la situation présente : la stabilité et la sécurité, préférables à l'inconnu ; des avantages dans tel ou tel domaine, où l'Etat assure ses services, offre des positions, distribue des ressources. Ou encore, le système de clientèle ou le favoritisme régional maintenant un lien de complicité ou de solidarité entre les hommes situés près du pouvoir et ceux qui en sont éloignés. Le charisme du chef, enfin, peut encore s'exercer. Le personnage avunculaire, comme disent les Anglo-Saxons, de l'homme bienveillant qui saura vous défendre en cas de danger et dont le sourire éclaire tous les espaces, continue de susciter l'adhésion. La sélection du chef reste incomparablement supérieure à celle d'une Constitution lointaine et abstraite. Abdallah Hammoudi (Master and Disciple. The Cultural Fondations of Moroccan Authoritarianism, University of Chicago Press, 1995) et Mohamed Tozy (Monarchie et islam politique au Maroc, Presses de Science-Po, 1999) ajoutent que ce modèle vient de loin : de l'autorité sans faille du chef de famille au lien d'assolée soumission du disciple au maitre soufi, la "crainte révérencieuse" et l'obéissance docile restent intimement valorisées. Tozy va jusqu'à parler d'une "culture de l'autoritarisme et de la servitude". Mais sans doute ce modèle, pour être issu d'une tradition culturelle ancienne, ne garde-t-il son efficience que dans les conditions que nous avons esquissées, et en raison des bénéfices  qu'il permet encore d'espérer. Les cultures ont aussi une histoire et sont dans un constant procès de mise à jour, d'adaptation et d'innovation. Elles sont toujours traversées par des courants divers, fondés sur des intérêts divers, voire opposés. Elles sont non seulement contraintes, exposées au changement, mais aussi produites et portées par des acteurs attentifs aux possibilités que présente le monde qui les entoure. (...)."

"Y-a-t-il du moins des formes de protestation? ajoutent nos deux auteurs. L'émeute urbaine, les explosions populaires quand s'élève le prix du pain ne sont pas rares, mais il est rare qu'elles modifient la donne politique, rare qu'elles échappent à une répression sans merci. Le coup d'Etat ou la révolution de palais ne modifie pas davantage la donne politique. Une personnalité issue du sérail (en l'occurence, l'armée le plus souvent, ou le parti unique) en remplace une autre et reconduit le système, au prix de quelques concessions provisoire aux forces d'opposition. Mais en l'absence d'une vie démocratique, trois formes plus effectives que les deux précédentes, bien que d'inégale importance, peuvent ébranler les système en place : les mouvements minoritaires (...), les mouvements islamiques et les organisations issues de la société civile."

   Le spécialiste de l'islam, Bernard LEWIS, d'une manière différente, indique bien les subtilités de la civilisation islamique. Le professeur à l'Université de Princeton explique que aussitôt "que les bédouins d'Arabie eurent conquis les grandes cités marchandes d'Egypte, de Syrie et de Mésopotamie, leur vie fut bouleversée : l'Islam devint une civilisation urbaine. Une classe moyenne se développa (mais il ne s'agit pas de la classe moyenne, devons-nous préciser, au sens de la littérature sociologique occidentale). La possession de la terre y apparut comme la première source de richesses, suivie de l'artisanat, puis du commerce. 

Le coeur de la ville se déplace alors de la mosquée - qui tient de la synagogue juive, de l'église chrétienne et du forum romain - vers le souk, le marché couvert, le bazar, où l'on trouve de tout, et le caravansérail, relais commercial. La ville arabe islamique ressemble à la ville européenne, médiévale. Mais le prince y intervient moins. La cité islamique n'a souvent guère de plan. Le dédale de ses venelles sombres, parfois entièrement couvertes, reflète sa structure sociale organique, souple, tissée surtout de relations personnelles, mystérieuses... et très solides. 

C'est pourquoi, sans doute, les villes musulmanes ont si remarquablement traversé les siècles, les conquêtes, les pillages et les destructions. Sitôt le danger éloignée, l'araignée réparait sa toile, en fonction du nouvel environnement, avec un patience infinie et des trésors d"ingéniosité."

C'est à travers un aspect souvent oublié dans les descriptions musulmanes, les échanges marchands, que s'expriment et vivent les multiples interactions culturelles, propices à toutes les interprétations du Coran, qu'elles soient orthodoxes ou non conformistes. Les conflits interreligieux sont souvent compris comme "menant" la marche de l'histoire de la civilisation musulmane alors qu'ils ne sont qu'une des riches expressions des relations sociales. On devrait certainement inversé la proposition, et ce serait bien si elle serait soutenue par bien plus d'études, selon laquelle c'est la religion qui fait la civilisation musulmane. Bien plus, les soubassements des conflits religieux ont des origines bien plus ethniques qu'autre chose, et nombre de guerres à expression religieuse ont des causes très prosaïques, économiques, sociales et politiques. 

Georges CORM, économiste et historien, fait partie de ces auteurs qui théorisent une lecture non religieuse des conflits, singulièrement dans des époques et des lieux où le religieux semble imprégner tout. Que ce soit dans le Chrétienté de l'ordre Ancien ou dans l'Islam de nos époques modernes, , mais singulièrement dans le Proche et Moyen-Orient d'aujourd'hui, une lecture profane des conflits est possible et fondée sur les faits. Loin des instrumentalisations anciennes ou modernes, la compréhension des conflits séculaires passent par la mise à plat de la manière dont on les étudie. On ne peut confier aux historiens chrétiens et musulmans, souvent proches des pouvoirs constitués, la charge de nous les raconter.

 

Geoges CORM, Pour une lecture profane des conflits, La Découverte, 2015. Bernard LEWIS, L'islam, Petite Bibliothèque Payot, 1994. Gabriel MARTINEZ-GROS et Lucette VALENSI, L'islam, l'islamisme et l'Occident, Seuil, 2013.

 

SOCIUS

 

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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25 juillet 2016 1 25 /07 /juillet /2016 14:00

 

  Rappelons d'abord les éléments essentiels de cette sociologie "compréhensive" telle que l'expose Max WEBER lui-même. Ces éléments entrent dans ses écrits d'une manière ou une autre dans les différentes sociologies, religieuse, politique...

"Comme tout ce qui advient, le comportement humain (qu'il soit "extérieur" ou "intérieur") présente en son déroulement des connexions, ainsi que des régularités. Ce qui, en revanche, ressortit uniquement au comportement humain du moins au sens plein, ce sont des connexions et des régularités dont le déroulement peut être interprété de façon intelligible. Quand elle est acquise en recourant à l'interprétation, une "compréhension" du comportement humain recèle en prime abord une "évidence" qualitative spécifique, mais d'un degré très variable. Le fait qu'une interprétation possède cette évidence à un degré particulièrement élevé n'est encore nullement, à  soi seul, une preuve de sa validité empirique. En effet, un comportement qui est identique en son déroulement extérieur comme en son résultat peut reposer sur les constellations motivationnelles les plus hétérogènes, dont la plus évidente en terme d'intelligibilité n'a pas toujours été celle qui était effectivement en jeu. Au contraire, avant qu'une interprétation, si évidente soit-elle, ne devienne l'"explication intelligible" valide, la "compréhension" de la connexion doit toujours être contrôlée, autant que possible à l'aide des méthodes usuelles de l'imputation causale. Le degré maximal d'"évidence" est l'apanage de l'interprétation rationnelle en finalité. On appelera comportement rationnel en finalité un comportement qui est exclusivement orienté d'après des moyens qu'on se représente (subjectivement) comme adéquats au regard de fins appréhendées (subjectivement) de façon univoque. L'action rationnelle en finalité n'est en aucune manière la seule qui nous soit intelligible : nous "comprenons" aussi le déroulement typique des affects et leurs conséquences typiques sur le comportement. Ce qui dans les disciplines empiriques, est "intelligible" comporte des limites fluides. L'extase et l'expérience mystique, tout comme, au premier chef, certaines formes de connexions psychopathologiques ou encore le comportement des jeunes enfants (...) ne sont pas accessibles à notre comprhénsion et à une explication par compréhension dans la même mesure que d'autres processus. Non pas que l'"anormal" comme tel se soustrairait à l'explication par compréhension. Au contraire : ce qui est à la fois pleinement "intelligible" et "le plus simple" à saisir, en tant qu'il correspond à un "type de justesse" (...) peut être justement le fait de quelqu'un qui sort largement de la moyenne. Il n'est pas nécessaire, comme il a été souvent dit d'"être César, pour comprendre César". Sinon, aucune historiographie n'aurait de sens. A l'inverse, il existe des processus que l'on considère comme des activités "personnelles" et plus précisément "psychiques", qui, quoique tout à fait quotidiennes chez une personne, ne possèdent pourtant, en leur connexion, nullement l'évidence, qualitativement spécifique qui est la marque de l'intelligence. Tout comme nombre de processus psychopathologiques, le déroulement, par exemple, des phénomènes d'exercice mnémonique et intellectuel n'est que partiellement "intelligible". C'est pourquoi les régularités qui peuvent être établies dans de tels processus psychiques sont traitées par les sciences de compréhension exactement de la même manière que les lois de la nature physique.

L'évidence spécifique du comportement rationnel en finalité n'implique pas, bien entendu, que l'interprétation rationnelle devrait être plus particulièrement considérée comme le but de l'explication sociologique. On pourrait tout aussi bien affirmer exactement le contraire, au regard du rôle que jouent, au sein de l'action humaine, les affects et les "états affectifs", qui sont de nature "irrationnelle en finalité" ; étant donné aussi le fait que toute analyse qui recourt à une compréhension rationnelle en finalité se heurte en parmanence à des fins qu'il n'est plus possible d'interpréter à leur tour comme des "moyens" rationnels en vue d'autres fins, mais qu'il nous faut prendre simplement comme des visées qui ne sont pas susceptibles d'être interprétées plus avant en termes rationnels - même si leur genèse peut éventuellement, sur un autre plan, faire l'objet, en tant que telle, d'une explication recourant à la compréhension "psychologique". 

Il reste que pour l'analyse sociologique de connexions intelligibles, le comportement qui peut être interprété rationnellement constitue très souvent, le "type idéal" le mieux approprié : la sociologie, tout comme l'histoire, interprètent d'abord en termes "pragmatiques", à partir de connexions rationnellement intelligibles de l'action. C'est ainsi que procède, par exemple, la "socioéconomie", avec sa construction rationnelle de l'"homme économique". Mais il en est tout à fait de même pour la sociologie de compréhension. En effet, son objet spécifique ne saurait être, pour nous, n'importe quelle sorte d'"état intérieur" ou de comportement extérieur, mais l'action. Or "agir" (y compris le fait de s'abstenir ou de subir volontairement) signifie toujours pour nous un comportement par rapport à des "objets" qui est intelligible, c'est-à-dire qui est spécifié par un sens (subjectif) "détenu" ou "visé" quelconque, quel qu'en soit le niveau de perception. La contemplation bouddhique et l'ascèse chrétienne de la disposition d'esprit se rapportent subjectivement, au plan du sens, à des "objets" qui sont "intérieurs" pour les acteurs ; l'usage économique rationnel qu'une personne fait des biens matériels se rapporte à des objets "extérieurs". L'action qui revêt une importance spécifique pour la sociologie de compréhension consiste donc plus particulièrement en un comportement qui 

1, selon le sens subjectivement visé par l'acteur, se rapporte au comportement d'autrui,

2; est codéterminé en son déroulement par cette relation de sens qui lui est propre et donc

3, est explicable de manière intelligible à partir de ce sens visé (subjectivement).

Les actions déteminées par les affects, ainsi que les "états affectifs" qui ont une portée sur le déroulement de l'action, mais une portée indirecte, comme par exemple le "sentiment de l'honneur", la "fierté", l'"envie", la "jalousie", se rapportent bien, elles aussi, au plan du sens subjectif, au monde extérieur et en particulier à l'action d'autrui. Mais ce en quoi ces actions intéressent la sociologie de compréhension, ce ne sont pas leurs aspects physiologiques ou "psychophysiques", comme on les appelait précédemment, telles les courbes de pulsation, par exemple, ou les modifications du temps de réaction ou autres fait du même genre. Ce ne sont pas non plus les données psychiques brutes, comme par exemple la combinaison des sentiments de tension, de plaisir ou de déplaisir, qui pourraient les caractériser. En revanche, la sociologie de compréhension procède, en ce qui la concerne, à une différenciation en fonction des relations de l'action (avant tout les relations avec l'extérieur) qui sont dotées d'un sens typique et c'est pourquoi (...), le relationnel en finalité lui sert de type idéal, précisément pour lui permettre d'évaluer la portée de l'irrationnel en finalité. C'est seulement si l'on voulait désigner le sens (subjectivement visé) de cette relation propre au comportement humain comme son "versant intérieur" - un usage liguistique qui n'est pas sans inconvénient - que l'on pourrait dire que la sociologie de compréhension considère ces phénomènes exclusivement "de l'intérieur", étant entedu que cela ne passe pas par un énumération de leurs manifestations physiques ou psychiques. Autrement dit, à elles seules et en tant que telles, les différences qui marquent les qualités psychologiques d'un comportement ne nous importent pas. La similitude d'une relation dotée de sens n'est pas liée à une similitude des constellations "psychiques" en jeu, même s'il est certain que des différences concernant le premier plan peuvent être conditionnées par des différences concernant le second. Toutefois, une catégorie comme la "recherche du profit", par exemple, ne relève absolument d'aucune "psychologie". En effet, la "même" recherche de "rentabilité" dans une "même" entreprise commerciale, peut, chez deux propriétaires successifs, non seulement aller de pair avec des "traits de caractère" absolument hétérogènes, mais être directement conditionnée en son déroulement et en son résultat tout à fait similaires par des constellations "psychiques" et des traits de caractère utltimes directement opposés ; et les "orientations" ultimes elles-mêmes; qui sont décisives en la matière (pour la psychologie), n'ont pas besoin d'avoir entre elles une quelconque parenté. Ce n'est pas parce que des processus ne sont pas dotés d'un sens se rapportant subjectivement au comportement d'autrui qu'ils seraient pour autant indifférents pour la sociologie. Ils peuvent au contraire comporter précisément les conditions décisives, et donc les raisons déterminantes de l'action. Vis-à-vis du "monde extérieur" qui est en soi dépourvu de sens, vis-à-vis des choses et des processus de la nature, l'action se rapporte, pour une part tout à fait essentielle au regard des sciences de compréhension à un sens ; dans le cas de l'action conduite par l'homme économique isolé, telle que la construit la théorie, cette relation de sens est totale. En ce qui concerne la portée des processus qui ne recèlent pas de "relation de sens" subjective - comme par exemple la courbe des chiffres des naissances et des décès, le processus de sélection des types anthropologiques, mais également des faits psychiques bruts - elle tient, pour la sociologie de compréhension, uniquement à leur rôle de "conditions" et de "conséquences" par rapport à quoi une action dotée de sens s'oriente : un rôle comparable à celui que jouent par exemple, les données climatiques ou botaniques pour la théorie économique."

L'introducteur du marxisme dans le monde académique allemand distingue radicalement la sociologie de compréhension de la psychologie de même que par rapport à la dogmatique juridique. Il insiste sur le contenu d'une "action en communauté", sur la "sociétisation" et l'"action en société" qui s'oppose à toute dérive interprétative dans le sens - pourtant beaucoup réalisée en France par exemple - de l'individualisme méthodologique. De même, on peut avec le recul de l'Histoire exercer un oeil critique sur les modalités de l'introduction en France par Raymond ARON du weberisme.

       

 

     Max WEBER aborde la sociologie politique, dont il est un des grands fondateurs, sous l'angle de la théorisation des formes de rationalisation. L'Etat moderne est le résultat d'un processus, de l'évolution des institutions de la vie collective vers un assujettissement croissant de la vie des hommes à des ordres objectivés. La domination sur laquelle repose sa sociologie suggère que cet assujetissement n'est pas univoque, car l'obéissance à un ordre politique suppose la croyance en la légimité de cet ordre. 

L'obéissance elle-même, à son sens, n'est pas soumission à une contrainte, mais plutôt une adhésion, par l'acceptation d'un commandement dont on pose par hypothèse qu'on lui obéit parce que celui qui le donne est fondé à le donner aux yeux de celui qui obéit. Cette adhésion (très proche de la soumission volontaire) fascine WEBER. Il met à jour les qualités qui sont prêtées à l'autorité politique : toute une part de l'art des hommes politiques consiste à persuader ceux qui obéissent qu'ils possèdent ces qualités. Cette croyance en la légitimité se comprend en référence à une revendication de légitimité. 

Le sociologue allemand définit donc le pouvoir comme une relation et porte son analyse sur la nature de ce lien afin de circonscrire les conditions d'émergence, d'institutionnalisation et de dépérissement du pouvoir. Le rapport de forces qu'est le pouvoir est pensé en termes d'influence, et ce pouvoir est toujours plus ou moins stabilisé. Pour comprendre comment nait, se consolide et dépérit le pouvoir politique, il s'efforce de définir l'ensemble des comportements relatifs à la domination de l'homme par l'homme, d'où ces idéaux-types, qui ne sont que des idéaux dont on trouve la réalité exprimée de manière bien plus complexe que l'exposition qu'il en fait et il insiste là-dessus souvent lourdement. Traditionnel, charismatique et relationnel-légal sont les trois idéaux-ypes principaux qu'il dégage. Dans son travail sur la modernité, il analyse l'opposition entre la sphère religieuse et d'autres sphères de valeurs, qui devient de plus en plus prononcée, voire irréductible, au détriment de la première. La nature impersonnelle revêtue par l'économie, entièrement fondée sur le cacul, et celle également impersonnelle désormais revêtue par l'Etat bureaucratique soulignent les tensions et l'interdépendance des sphères de valeurs en voie de différenciation et d'autonomisation relative. A mesure qu'il s'isole, chacun de ces aspects révèle, en la déployant, une logique intrinsèque et s'isole précisément dans et par ce déploiement. Ce faisant, chacun produit un système de valeurs qui lui est propre. Aussi cette différenciation des sphères de l'activité sociale est-elle à l'origine d'un conflit entre des visions partielles du monde ("pluralisme" et "antagonisme des valeurs"), voire d'un éclatement de ces images ("polythéisme des valeurs"). 

Le conflit est à la fois le vecteur de l'autonomisation relative et le symptôme de l'interdépendance des sphères d'activité. Selon Julien FREUND, le polythéisme chez WEBER possède un double statut : celui d'objet historique et celui d'analogie métaphorique (Le polythisme chez Max Weber, ASSR, janvier 1986). L'objet historique est la théologie polythéiste proprement dite. l'analogie métaphorique réside dans le fait que la formule "polythéisme des valeurs" rend compte du développement de la société contemporaine en raison, d'un part, de la dispersion de l'opinion en un pluralisme de valeurs, et, d'autre part, de la similitude entre les conflits de valeurs du monde moderne et les jalousies des divinités du Panthéon antique. L'antagonisme irréductible des valeurs dernières de l'action, effet de la diversififcation des pratiques, n'est réel que dans les sociétés occidentales modernes. Ce polythéisme des valeurs mène à ce que Weber appelle l'"irrationalité éthique du monde". Il s'opère progressivement un désenchantement du monde, marque clé d'un système de relations sociales qui ne reposent plus sur l'acceptation béate d'une explication religieuse de l'homme, de la nature...

Le diagnostic essentiel est que l'évolution des institutions de la vie collective tend à un assujettissement croissant de la vie des hommes à des ordres objectivés. Mais il s'agit d'un assujetissement non univoque, comme écrit plus haut, non pas soumission à une contrainte mais plutôt adhésion, par aceptation d'un commandement dont on pose qu'on lui obéit parce que celui qui donne l'ordre est fondé à le donner aux yeux de celui qui obéit. Une grande partie du jeu politique est dominé par cette question de légitimité, qui peut être, selon les époques, relever de la domination traditionnelle, charismatique ou rationnelle. Toute réflexion sur les fondements légitimes de l'obéissance à la domination politique s'articule autour de trois formes "pures" qui renvoient au pouvoir du temps, de l'homme ou de la raison. Elles se superposent bien plus souvent qu'elles ne se succèdent.

Sociologue de la domination, Max WEBER accorde une grande place au conflit, à la lutte, suivant une vision tragique de la vie collective. La politique pose la question tragique, parce que insoluble, de l'art de vivre en société. L'aspect tragique réside dans l'impossibilité d'échapper au politique : il suffit de naître pour se trouver sous sa dépendance. Il ne pense pas le politique comme une association construite, libre et volontaire, mais comme une institution où l'agrégation des volontés individuelles se pose comme un problème sans solution optimale. La politique est par essence, comme l'écrit Raymand ARON (dans la préface au Le savant et le politique) est par essence conflit entre les nations, entre les partis, entre les individus. La politique est guerre et la morale est paix. Elle se définit comme un lieu de conflit permanent entre la poursuite d'intérêts et celle de la justice. Guidé par la présence de ce qu'il appelle le "paradoxe des conséquences" dans l'action politique et dans l'action tout court, où l'activité engendre des conséquences pratiques inverses (perverses) des objectifs conscients, Max WEBER préfère une éthique de responsabilité (où l'activité est modérée, prudente, voire hésitante) à une éthique de conviction, laquelle tend à promouvoir des activités voulant aller droit aux buts, sans grand souci de conséquences "collatérales". Il regrette cependant l'emprise d'une rationalité strictement instrumentale, fondé sur la prévisibilité (objectivité et calculabilité) que celle-là induit et qui conduit la politique à une exclusion progressive de toute référence à des valeurs au profit d'une conception technocratique du pouvoir. Aussi recherche-t-il, sans le trouver d'ailleurs, une sorte de "juste milieu", attitude qui le distingue bien entendu de la philosophie politique marxiste.

Cette distinction se retrouve pleinement dans l'exposé de la lutte, comme concept fondamental de sociologie :

"La lutte est une relation sociale que l'on appellera telle, pour autant que l'action est orientée d'après l'intention d'imposer sa propre volonté contre la résistance du ou des partenaires. Les moyens de lutte seront dits "pacifiques" quand ils ne consistent pas en une violence physique actuelle. On appelera "concurrence", la lutte "pacifique", quand elle est conduite sous la forme d'une recherche, formellement pacifique, d'un pouvoir propre de disposer de chances qui sont également convoitées par d'autres. La concurrence sera dite "concurrence réglée", pour autant que, dans ses fins comme dans ses moyens, elle s'oriente d'après un ordre. On appelera "sélection" la lutte (latente) pour l'existence qui, sans intention belliqueuse délibérée, dresse les uns contre les autres des individus ou des types d'hommes dans leur quête de chances de vie ou de survie ; on parlera de "sélection sociale", lorsque cette lutte concerne des chances de vie pour des êtrs vivants, et de "sélection biologique", lorsqu'elle concerne les chances de survie d'un patrimoine génétique.

1 - Depuis la lutte sanglante qui vise l'anéantissement physique de l'adversaire et qui refuse de se plier à des règles, jusqu'à la lutte chevaleresque réglée par des conventions (...) et les tournois réglés (le sport) ; depuis la "concurrence" sans règles, par exemple entre des rivaux en amour briguant les faveurs d'une femme ou encore la lutte concurrentielle pour obtenir les faveurs d'une femme ou encore la lutte concurrentielle pour obtenir des chances d'échanges, qui est soumise à l'ordre du marché, jusqu'aux "concours" artistiques réglés ou au "combat électoral", nous avons affaire à une série continue des transitions les plus variées. L'isolement conceptuel de la lutte violence se justifie par la spécificité des moyens qui lui sont normalement propres et par les particularités qui en découlent quant aux conséquences sociologiques de son intervention.

2 - Toute forme de lutte et de concurrence qui se déroule de façon typique et massive suscite à la longue, et quel que soit le nombre des accidents et des aléas susceptibles d'exercer une action décisive, une "sélection" de ceux qui possèdent plus que d'autres les qualités personnelles qui importent en moyenne pour sortir vainqueur de la lutte. Quelles sont ces qualités? Plutôt la force physique ou une ruse dénuée de scrupules, plutôt un niveau élevé des capacités intellectuelles ou de la force dans les poumons et dans la technique démagogique, plutôt une dévotion à l'égard des supérieurs ou à l'égard des masses que l'on flatte, plutôt une capacité à accomplir des choses originales ou plutôt une capacité à s'adapter socialement, plutôt des qualités considérées comme extraordinaires ou, à l'inverse, des qualités considérés comme ne dépassant pas la moyenne générale? Ce sont les conditions de la lutte et de la concurrence qui en décident et qui incluent aussi, outre toutes les qualités individuelles et collectives imaginables, les ordres d'après lesquels le comportement s'oriente dans la lutte, que ce soit sur un mode traditionnel, rationnel en valeur ou rationnel en finalité. Chacune de ces conditions influe sur les chances de la sélection sociale. Toute sélection sociale n'est pas une "lutte", au sens où nous l'entendons. La "sélection sociale" signifie au contraire d'abord ce seul fait que des types déterminés de comportements et donc, éventuellement, des types de qualités personnelles sont privilégiés par rapport à d'autres, en vue d'instaurer une relation sociale déterminée (...). Mais par elle-même la sélection sociale ne dit rien sur la question de savoir si ces chances de préférence sociale se réalisent par la "lutte", ni non plus si elle améliore les chances de survie biologique du type, ou le contraire.

Nous ne parlerons de "lutte" que là où se déroule effectivement une concurrence. C'est uniquement au sens de la "sélection" qu'il est impossible., conformément à tout ce que nous savons jusqu'ici par expérience, d'éliminer dans les faits la lutte ; et c'est uniquement au sens de sélection biologique qu'il est impossible d'en exclure le principe. La sélection est "éternelle" pour la raison qu'on ne peut imaginer un moyen de l'éliminer complètement. Un ordre pacifiste de la plus stricte observance ne saurait que réguler les moyens de la lutte, ses objets et son orientation, par élimination de certains d'entre eux. Ce qui  peut dire que d'autres moyens de lutte assurent la victoire dans la concurrence (ouverte) ou - hypothèse purement théorique et utopique - si on imagine qu'elle aussi a disparu, que ces moyens assurent en tout cas la victoire dans la sélection (latente) pour les chances de vie et de survie et qu'ils favorisent ceux qui en disposent, que ce soit à titre de transmission héréditaire ou du fait de l'éducation reçue. L'élimination de la lutte trouve sa limite empirique dans la sélection sociale, sa limite de principe dans la sélection biologique.

3 - La lutte entre individus pour leurs chances de vie et de survie doit naturellement être distinguée de la "lutte" et de la "sélection" entre relations sociales. Dans ce dernier cas, on ne peut recourir à ces concepts que dans un sens figuré. En effet, des "relations" n'existent qu'en tant qu'elles constituent une action humaine dotée d'un contenu de sens déterminé. Et une "sélection" ou une "lutte" ente ces relations signifie donc que, au cours du temps, un mode déterminé d'action a été supplanté par un autre, et cela du fait des mêmes personnes ou d'autres. Ceci est possible selon différents modes. L'action humaine peut

(a) avoir comme objectif conscient de perturber des relations sociales concrètes déterminées ou des relations plus généralement définies, c'est-à-dire de perturber l'action qui se déroule conformément à leur contenu de sens, ou encore d'en entraver l'apparition ou le maintien (à l'encontre d'un "Etat" par la guerre ou la révolution ; à l'encontre du "concubinage" par des mesures policières, ou à l'encontre de relations d'affaires "usuraires" par le refus de toute protection juridique et par des sanctions pénales). L'action humaine peut aussi exercer une influence consciente sur les relations sociales en privilégiant l'existence d'une catégorie au détriment d'une autre. Ce genre d'objectifs peut être le fait aussi bien d'individus isolés que de l'association d'un grand nombre d'individus.

Mais (b) le déroulement de l'action sociale et les conditions variées qui sont déterminantes pour cela peuvent avoir pour résultat collatéral non voulu que des relations concrètes déterminées, ou d'une nature déterminée quelconque (et donc, dans tous les cas, l'action correspondante) voient diminuer leurs chances de pedurer ou d'émerger. Dans le cas où les conditions naturelles et culturelles de toutes sortes se modifient, elles ont toutes pour effet, d'une manière ou d'une autre, le déplacement de telles chances, concernant les relations sociales les plus diverses. Libre à chacun, y compris dans de tels cas, de parler d'une "sélection" des relations sociales - par exemple des groupements étatiques - où le "plus fort" (au sens du "mieux adapté") l'emporterait. On soulignera seulement que cette soit-disant "sélection" n'a rien à avoir avec la sélection des types humains, que ce soit au sens social ou au sens biologique et qu'il faut dans chaque cas particulier s'enquérir de la raison qui a provoqué le déplacement des chances au profit de l'une ou de l'autre forme d'action sociale et de relations sociales, ou qui a fait remplacer une relation sociale, ou encore qui a permis à celle-ci de subsister face à d'autres ; ces raisons étant si multiples qu'il serait inapproprié d'en proposer une formulation unique. En la matière, on court constamment le risque d'introduire dans la recherche empirique des évaluations incontrôlées et surtout de justifier un résultat qui est souvent  conditionné chaque fois de façon purement individuelle et qui constitue par conséquent un résultat "fortuit", en ce sens du mot. (...)".

 

Max WEBER, concepts fondamentaux de sociologie, Gallimard, 2016.

Laurent FLEURY, Max Weber, PUF, collection Que sais-je?, 2016.

 

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3 avril 2016 7 03 /04 /avril /2016 13:56

 N'en déplaise aux partisans de l'individualisme sociologique et aux intellectuels libéraux européens, les liens entre socialisme et sociologie demeurent forts. La volonté de comprendre la société et la volonté non moins forte de la réformer ou (moins) d'en faire la révolution sont originellement liés. Il serait intéressant d'étudier le parallélisme intellectuel (pas forcément au plan strictement politique) de l'évolution du socialisme et de la sociologie, en tenant compte de la spécificité de chaque pays.

Difficile conquête au XIXe siècle et hégémonie jusqu'au trois-quart du XXe siècle, déclin en France tout au moins sont les traits de progression de ces deux "cousins". La sociologie étant envisagée au sein durkheimien, globale. Il est frappant de constater qu'au moment du déclin de la domination d'idées socialistes dans les universités (et de son remplacement par les idées libérales, individualistes) correspond au moment de fractionnement, de spécialisation en branches, de la sociologie. Aux Etats-Unis, la sociologie "globale" n'a jamais réussi à se faire une grande place, toujours dans le monde intellectuel, de même que le socialisme.

    Francesco CALLEGARO estime même que, loin d'être une simple application des conclusions de la science sociale, le socialisme a son principe, dans ce que cette science a déjà de politique. Les parcours intellectuels des premiers socialistes et des fondateurs de la sociologie n'arrêtent pas de se croiser en ce XIXe siècle. "Et c'est justement, écrit Bruno KARSENTI, qu'il manifeste sa propre radicalité - une radicalité qui n'appartient qu'à lui, et qui le singularise absolument dans l'ensemble des courants politiques modernes. Cette radicalité, en d'autres termes, tient dans une articulation de la théorie et de la pratiques différente de celle qui règle ordinairement les rapports du savoir et de la politique à l'époque moderne. Or, cela a une implication symétrique, qu'il faut aussi considérer, c'est que la sociologie ne sort pas indemne du dévoilement de sa parenté avec le socialisme. Elle est aussi appelée, au miroir qu'il lui tend, à se voir tout autrement qu'elle ne se voit d'ordinaire. Son extrême difficulté, voire son ambiguïté native, apparait en effet en pleine lumière : pas plus qu'elle ne représente une démarche analytique complètement désengagée des phénomènes qui lui sont impartis, pas plus qu'elle ne délivre une pure connaissance objective que la politique n'aurait plus qu'à recueillir et à mettre en pratique, elle n'est commandée en sous-main par un certain positionnement idéologique ou un point de vue partisan. Seule une conception scolaire (dont en passant, ajouterions-nous, sont victimes nombre d'élèves et détudiants en sociologie...) de la neutralité axiologique a pu éluder les problèmes politiques posés par les conditions de possibilité d'une science sociale, et estimer qu'ils étaient résolus par l'affirmation d'un savoir "libre de présuppositions axiologiques". Il s'agit en fin de compte, pour y lire le secret politique de la sociologie, de savoir à quel point la connaissance des phénomènes sociaux implique politiquement. Emile DURKHEIM lui-même était conscient des enjeux de la scientificité de la displine qu'eil entendait fonder. La seule manière était d'étudier le socialisme lui-même comme un fait social. Conscient de ce que l'existence du socialisme impliquait à l'époque de son affirmation dans l'histoire des idées, avec tout ce qu'il lavait précédé, il s'agissait, en s'attachant notamment au saint-simonisme, de tracer une généalogie du socialisme qui en restitue la dimension d'expérience sociale comme socle de sa forme de pensée.

      S'il n'y a pas d'interchangeabilité entre socialisme (comme projet de société) et sociologie (comme projet de savoir), combien en ayant connaissance de la réalité sociale globale n'en vient pas à une forme de socialisme et combien en "naissant" avec une pensée de changement n'en vient pas à accroitre ses connaissance sur la manière dont la société fonctionne?

     Au coeur des croisements entre l'un et l'autre se trouve bien comme l'écrit toujours Bruno KARSENTI, le conflit social, rendu pressant dans une époque de grands bouleversements. Il s'agit de "remettre au creuset ce qu'on entend par conflit social, et de se servir de la focale socialiste, en quelque sorte, pour lui donner une acception plus précise et plus rigoureuse que dans les versions courantes de la pensée critique." Tout cela afin de rendre compréhensible les conditions d'émergence à la fois de la sociologie et du socialisme. Ceci est possible en pensant de nouveau, car les événements historiques (le fameux conflit géopolitique Russie-USA réduit à un conflit idéologique capitalisme-communisme et... vice-versa!) l'ont grandement empêché, les généalogies du socialisme et celles de la sociologie. c'est-à-dire de bien voir, comme le fait le numéro 11 de la revue Incidences pour le socialisme et comme on attend toujours qu'un ouvrage lui soit consacré pour la sociologie...

 

    Georges GURVITCH (1894-1965), dans son étude de l'objet et de la méthode de la sociologie observe des divergences profondes, compte-tenu de son "extrême complexité". Cette complexité, selon lui "découle d'une double source :

- du domaine du réel qu'elle explore - la réalité sociale, prise dans sa spécificité irréductible à toute autre sphère du réel ;

- de la méthode qu'elle applique à l'étude de ce domaine et qui consiste dans la prise en considération de l'ensemble, dans la typologie discontinuiste, et, partant, dans le recours indispensable à la dialectique.

L'objet de la sociologie, issu du mariage du domaine complexe de la réalité en présence de laquelle on se trouve et de la méthode complexe adaptée à son étude, ne peut qu'hériter de cette double complexité."

Il dénonce en quelque sorte l'attitude de "certains auteurs d'aujourd'hui qui se croient d'avant-garde en proclamant non sans suffisance que la sociologie n'est que le corpus des sciences sociales, ne font que reprendre la définition de John Stuart Mill en ce qu'elle a de pire. Ce n'est que par suite d'un malentendu que ces auteurs peuvent considérer l'éclatement de la sociologie en assemblage des sciences sociales particulières comme une marche vers l'intégration de ces dernières dans la "science de l'Homme", intégration qui ne peut précisément être réalisée que sous le double patronage de la sociologie et de l'histoire..." Il poursuit encore "Réduire la sociologie à une confrontation entre les méthodes des autres sciences sociales, ce serait d'abord la rejeter dans le domaine de l'épistémologie, c'est-à-dire lui refuser son statut comme science en l'intégrant de force à la philosophie ; ce serait de plus rendre la discussion méthodologique particulièrement infructueuse, la méthode sociologique - étalon principal de comparaison - se trouvant éliminée..."

Le sociologue français oppose l'effort de définition de l'école d'Emile DURKHEIM et de Marcel MAUSS aux tentatives nominalistes et individualisantes de Georg SIMMEL, de Gabriel TARDE, et sous leur influence de E DUPRÉEL (Le rapport social, 1912), comme aux définitions "culturalistes" d'Alfred WEBER et d'autres auteurs. Pour lui, "ce n'est qu'après avoir éliminé les définitions qui tropillent d'avance la sociologie, soit en la rendant esclave des sciences sociales partisulières, soit en l'enchainant à des présupposés aussi peu fertiles que le formalisme d'une part, ou sans antipode, le culturalisme abstrait, d'autre part, qu'on peut arriver à des approches plus positives du problème qui nous intéresse". Et il enchaine, reprenant le lien originel entre socialisme et sociologie : "On ne trouve chez aucun des grands fondateurs de la sociologie, Saint-Simon, Proudhon, Comte, Marx et Spencer, (...) de définitions de la sociologie adéquates à leur pensée effective. La liaison étroite de la sociologie et de la philosophie de l'histoire dont ils partaient détournait leur attention de l'analyse explicite des frontières et des particularités de méthodes de la nouvelle discipline. 

C'est donc plutôt sur l'objet de la sociologie, ou plus exactement sur la spécificité du domaine du réel où elle se taille son objet, que les fondateurs de la sociologie nous apportent des indications qu'il serait utile de mentionner ici.

"La physiologie sociale" (terme par lequel Saint-Simon désigne la sociologie) est la branche centrale de la "science de l'homme" qui étudie "la société en actes", les efforts collectifs "matériels et spirituels" dépassant les efforts individuels des participants, avec lesquels ils s'interpénètrent. 

Selon Comte, la sociologie a pour domaine la société humaine (qu'il identifie à l'Humanité) en tant que totalité réelle s'imposant à ses participants, se présentant à la fois comme "l'objet et le sujet", l'acquis et l'effort, "le spéculatif et l'actif", totalité qui implique la religion, la morale, l'éducation, la connaissance comme ses éléments régulateurs.

La réalité sociale qui est, d'après Proudhon, une totalité immanente caractérisée par l'effort collectif volontaire, l'action, le travail, la compétition, la lutte des groupes et des classes, comporte plusieurs étagements ou dimensions : les forces collectives, la raison collective ou conscience collective, la justice et "l'idéal" affectif souvent en lutte entre eux, le droit et plus largement les réglementations sociales, enfin la création collective.

pour Marx, la société, les classes sociales, l'homme - qui sont des totalités concrètes - se créent eux-mêmes dans la praxis où s'interpénètrent et se confrontent d'une façon dialectique les "forces productives" et les "rapports de production" ou "structures sociales" ; la "production spirituelle des idées, des représentations, de la conscience" est empliquée dans la "production matérielle" et les "modes d'action commune (des classes sociales par exemple)" peuvent eux-mêmes devenir, dans certains cadres sociaux, une "force productive" dont seules sont esclues les "superstructures idéologiques".

Pour Spencer - le seul parmi les pères de la sociologie, à n'avoir pu résister à la tentation naturaliste et à l'évolutionnisme biologique - les points de repère pour l'étude de la réalité sociale sont, en dépit de ses préconceptions, les "institutions", les "contrôles sociaux" (réglementations sociales) et les "structures", termes qu'il a introduits sans parvenir toujours à les préciser.

En se proposant de définir l'objet et la méthode de la sociologie, Durkheim (1858-1917) et son école se sont trouvés devant un héritage riche et complexe, qui demandait à être éclairci. Cette prise de conscience (...) a bien réussi en ce qui concerne la délimitation du domaine à étudier, qu'en ce qui concerne la méthode à lui appliquer et, partant, l'objet ainsi constitué. Durkheim a donné trois définitions successives de la sociologie : deux sont explicites ; la troisième est implicitement contenue dans les ouvrages de la première parties de sa vie."

  Après avoir abordé les multiples tentatives de définition, George GURVITCH propose une formule brève : "la sociologie est une science qui étudie les phénomènes sociaux totaux dans l'ensemble de leurs aspects et de leurs mouvements en les captant dans des types micro-sociaux, groupaux et globaux en train de se faire et de se défaire." Par là, il se définit en opposition avec une tendance contemporaine (qui commence à régresser semble t-il sous le coup de nombreuses impasses...) à vouloir morceler la réalité sociale, à faire de la société, à la limite, la résultante d'une poussière de comportements individuels. 

   Raymond BOUDON et François BOURRICAUD par exemple estiment "que la sociologie (à la fin des années 1970) telle qu'elle se pratiquait de plus en plus couramment tendait à rompre avec une longue tradition, celle qu'avait illustrée les plus grand, Tocqueville, Weber, Durkheim et les autres. Nous sentions qu'une crise d'identité de la sociologie était en train de se développer ; que cette displine tendait à négliger de plus en plus sa fonction de production du savoir au profit de fonctions subsidiaires ou se faisaient même franchement idéologique." Ces auteurs oublient tout simplement que les idéologies font partie précisément de la réalité sociale... Prenant comme appui les études de Louis HOROWITZ (1994, The decomposition of Sociology), Ralf DAHRENDORF (1995, Wither social sciences?) ou de S et J TURNER (1990 : The impossible science), ils diagnostiquent une rupture entre la sociologie "classique", celle qui se développe de manière assez linéaire entre le XIXe siècle et les années 1970, et la sociologie "moderne". "En s'éloignant des ambitions et des principes de la sociologie classique, la sociologie moderne a perdu en efficacité. Ainsi, la sociologie de l'éducation a produit des milliers de pages dans les deux ou trois dernière décennies du XXe siècle. Il n'est pas sûr qu'elle ait vu venir la violence scolaire, ni contribué à maîtrisé la croissance de l'"université de masse", ni permis de mieux comprendre les raisons d'être de phénomènes comme l'inégalité des chances scolaires, ni réussi à proposer des mesures efficaces pour les combattre". ils pensent que plusieurs des raisons de cet état de faits réside dans une confusion entre explication et interprétation, dans un a-priori causaliste.

Raymond BOUDON termine son survol d'ensemble de la situation de la sociologie en formulant une thèse : "La théorie implicite dont je suppose qu'elle inspire plus ou moins consciemment la réaction de l'observateur occidental n'est autre que celle que Durkheim (De la division du travail social, 1960) développe explicitement (...) : on observe sur la longue durée une tendance à l'invention de procédures permettant de donner des formes plus douces au "contrôle social", avance-t-il. Cette tendance est une manifestation d'une valeur pérenne et fondamentale, qui inspire la vie morale et politique de toute société : l'individualisme. L'"individualisme" au sens moral, i e la demande par l'individu du respect de sa personne en tant que personne est, nous dit Durkheim, "de tout temps", bien que son expression puisse être plus ou moins encouragée par les circonstances et par les évolutions structurelles, comme la tendance à l'approfondissement de la division du travail. C'est pourquoi on constate que le droit pénal tend à diminuer en importance au profit du droit civil. C'est pourquoi les rituels visanta favoriser la construction de l'identité personnelle et l'intégration sociale prennent des formes de plus en plus douces, de plus en plus respectueuses de l'individu : de son intégrité physique ; de la dignité de sa personne."

   La sociologie "moderne" fait plutôt la part belle à des analyses qui se situent contre un "holisme" au profit d'un "individualisme", parfois méthodologique, mais si en apparence cette tendance est hégémonique de nos jours, la réapparition d'intentions transformatrices chez de nombreux sociologues spécialisés la fait plutôt revenir à des perceptions plus rigoureuses de la réalité sociale, aux intuitions de la sociologie "classique"... A quoi bon connaitre le monde si on ne peut le transformer... En fait, l'origine, et l'originalité de la sociologie par rapport à la philosophie ou à la psychologie, ou encore à la psychanalyse... est très liée à la perception désagréable de maints maux sociaux. Discuter du suicide, des accidents de la route, de l'éducation ou du travail en termes de sociologie n'a guère de sens si c'est simplement pour constater leur place - et leur rôle - dans la société. Une autre possibilité, mais plutôt située en aval des travaux de sociologie, est de les utiliser pour accroitre le contrôle social, ce que ne fait pas faute d'essayer une foule d'institutions sociales, économiques ou politiques. Mais l'ensemble des sociologues font de la sociologie afin de changer les choses, comme les fondateurs ont tenté de comprendre la société dans sa globalité pour la transformer globalement et souvent profondément, agissant en socialistes affirmés... Bien entendu, on trouve tous les dénigreurs de la sociologie, comme ceux du socialisme, parmi tous ces acteurs sociaux qui ont intérêt à ce que les chose ne changent pas... Et par-dessus le marché, de nombreux auteurs tentent de faire croire qu'une sociologie "holiste" est forcément une sociologie contre l'individu, contre la liberté...

      Avec la sorte d'escroquerie intellectuelle de faire croire qu'un individu ou un groupe d'individu peut changer seul le monde en défiant son passé (temps) et son environnement (espace). La société, parce qu'elle forme un tout traversé de conflits, possède une inertie très importante, sauf à se détruire, que même des révolutions ne la font bouger que partiellement. Tous les révolutionnaires en savent quelque chose, eux pour qui la tentation de la violenter est toujours présente. Si les socialistes désirent si ardemment connaitre la société, c'est bien qu'ils cherchent les divers leviers pour la transformer, plus ou moins rapidement, suivant l'urgence des situations. Une sociologie qui ne chercherait plus la causalité des phénomènes risque de se réduire à une psychologie sociale à faible réservoir de connaissances ou à un économisme à faible portée. 

 

Raymond BOUDON et François BOURRICAUD, dictionnaire critique de la sociologie, PUF, 2004. Georges GURVITCH, traité de sociologie, PUF, 2007. Sous la direction de Francesco CALLEGARO et Andrea LANZA, Le sens du socialisme, Histoire et actualité d'un problème sociologique, dans Incidence, n°11, Editions du Félin, octobre 2015.

 

SOCIUS

 

 

 

     

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24 mars 2016 4 24 /03 /mars /2016 10:40

   Loin d'en rester au discours convenu sur l'alcoolisme dans les armées ou aux divers Réglements de discipline qui le répriment, il semble bien que le rôle de l'alcool dans les affaires militaires en général et dans les troupes en particulier soit complexe.

De toute temps, l'alcool joue un rôle important dans le fonctionnement des armées, en cantonnement comme en manoeuvre. Dans le fonctionnement des armées, la proscription est loin d'être la règle, même si elle l'est dans les armées modernes (ce qui devrait être aussi objet d'inverstigation).

En cantonnement, la discipline passe par une certaine prohibition de l'alcool (différenciée d'ailleurs entre simples soldats et officiers). En tout cas, la circulation de l'alcool dans les troupes est souvent fortement contrôlée, ne serait-ce que celles-ci sont entourées, (suivies et/ou précédées) d'une foule de prestataires de biens et de services, pourvoyeurs tant de nouritures, de femmes que de boissons plus ou moins énivrantes. Elle est contrôlée à la fois pour maintenir une discipline et une hygiène dans les camps et pour procurer en cas de nécessité un exutoire à des troupes trop longtemps cantonnées, souvent par l'intermédiaire des permissions de sortie, très finement distribuées suivant les individus et les grades.

Dans les manoeuvres, l'alcool est généralement interdit sauf dans des situations où les taux de létalité dans les combats sont importants. Dérivatifs aux possibles désertions, désinhibiteurs au moment de passer à l'assaut fatal (pour l'attaquant le plus souvent...), les boissons alcoolisées, souvent fortes furent très utilisées dans les tranchées de la guerre de 1914-1918. Un phénomène très rapporté dans les chroniques historiques et très décrit dans la littérature fictive, est le combattant buvant une dernière rasade pour se donner le courage de l'ultime affrontement avec la mort. 

 

   Pour François COCHET, professeur à l'université de Metz, "peu de couples font autant sens, en apparence que les termes d'"alcool" et de "Grande Guerre". Le lien entre les deux semble aller de soit et être intranchable. La mémoire collective associe le "pinard" aux "poilus" presque aussi sûrement que ces derniers aux "totos". Au-delà de la réalité du phénomène, attesté par toutes les sources, ce lien relève aussi de systèmes de représentations tant civils que militaires. L'historien qui cherche à aborder de la manière la plus rigoureuse possible cette grave question des pratiques d'alcoolisation du front se heurte, comme souvent, à toute une série de difficultés, qui tiennent non seulement aux sources, mais aussi à la concrétisation mémorielle de convictions à la fois solides en apparence et emboîtées, loin d'être évidentes à démêler.

Le système de représentation de l'appareil militaire, à l'égard des consommations d'alcool, oscille entre un regard de connivence tacite par rapport à l'ivrognerie et une perception qui tend à leur attribuer tous les comportements déviants, par rapport à la discipline. A l'autre extrémité du spectre représentatif, les pacifistes des années 1920 et 1930 donnent de l'alcool une valeur d'"assommoir" qui masquerait la violence des officiers et permettrait de refouler la guerre.

Peut-on essayer de dépasser ces topoï et d'approcher une typologie de ce que furent les comportements d'alcoolisation aux armées entre 1914 et 1918? Le singulier s'impose-t-il lorsque l'on veut évoqueer le rôle de l'alcool au front? Les troupes au front ne constituent pas un ensemble parfait, ni dans leurs relations à la guerre, en intensité comme en temporalités, ni dans leurs conditions de vie matérielles et psychologiques. Pour approcher ces pratiques, il nous faut, tout d'abord, identifier des comportements, prendre en compte quelques pistes de pratiques différentielles, afin de rompre avec les stéréotypes ou, à tout le moins, d'essayer de les relativiser."

L'auteur constate des pratiques massivement attestées, sous les regards de la hiérarchie et des soldats. Il remet en contexte, des errements existants déjà largement dans la vie civile, où des pratiques sociales concernant l'alcool sont déjà bien ancrées, l'offre de boissons étant très abondante. Dans sa tentatives de typologie, il distingue une réponse au danger immédiat, l'alcool permettant une compensation individuelle chez les vrais combattants, d'un éthylisme d'ennui de l'arrière-front. 

"L'alcool rythme donc bel et bien tous les instants de la vie des soldats de la Grande Guerre, qu'ils soient de réels combattants ou non. Chez les combattants, l'alcool apporte un soutien mental de façade qui leur permet de tenir en refoulant leur quotidien. En cel, l'alcool joue un rôle de "béquille" pour le soldat. La dimension échappatoire et exutoire existe chez le "peuple des tranchées". Il s'agit d'un moyen de se soustraire à la réalité immédiate, faite de dangerosité. Elle peut être également un moyen de se mettre dans une bulle, de rompre avec la réalité du quotidien et de la hiérarachie militaire. En cela, l'ivresse est une soupape de sûreté. Il s'agit de se reconstruire sa part de liberté.

Le recours massif à l'alcool sur le front recouvre pourtant des pratiques et des buts différents. Des formes d'alcoolisation différentes attestent la complxité des mondes du front. En tout cas, les deux mythes fondateurs du recours à l'alcool durant la Grande Guerre (...) paraissent devoir être singulièrement remis en question, ne serait-ce que parce que, comme tout système d'images simplifiées, ils ont complètement sous-estimé l'alcoolisme d'ennui des arrière-fronts.

Si la part de convivialité induite par l'alcool ne doit pas être minorée, dans la mesure où la société  masculine du front reproduit des comportements festifs et compensatoires héritées du monde du travail et d'intériorisation de la culture du service militaire, c'est surtout la diversité des conditions de vie chez les soldats de la Grande Guerre (position combattants/non-combattants) qui ressort de notre proposition de typologie."  

     Pour l'auteur, chez les véritables combattants la consommation de décompensation semble largement l'emporter sur la consommation "incitative", c'est-àdire celle destinée à soutenir le courage des soldats au moment des attaques. Les processus de désinhibition comportent des transgressions qui peuvent prendre une multitude de visages et choisir des cibles très variées : pillage, viols, violences diverses. Les soldats ne sont pas des civils en uniforme, la vie aux armées et les combats changent profondément les personnalités : la culture militaire, que ce soit celle de la vie routinière ou celle des combats de la guerre 14-18 permet de multiples exactions de compensation, et ceci en dépit de tous les réglements de discipline. De manière générale, mentionne l'auteur, les situations d'ennuis (même au front) sont bien plus fréquentes que les situations de combat, et l'alcool permet de lutter contre la monotonie des jours. Les poussées d'angoisse sont bien plus fréquences que les fureurs de la guerre...

 

     Emmanuelle PRÉVOT, chercheure au Laboratoire Georges-Friedman, à l'Université Paris 1-Panthéon Sorbonne, élargit le propose du "boire militaire" à la cohésion, au contrôle, de l'intégration à l'exclusion par le biais des pratiques d'alcoolisation. 

"Le rapport à l'alcool n'est-il pas suceptible, écrit-elle, d'éclairer un autre pan (que l'attitude individuelle du soldat) des réalités militaires? Abordées du point de vue des usages sociaux plutôt qu'individuels, les conduites d'alcoolisation (selon la définition de GAUSSOT et ANCEL (Alcool et alcoolisme, Pratiques et représentations, L'Harmatan, 1998) : la manière de consommer de l'alcool sans connotation morale ni référence aux conséquences psychologiques ou physiologiques sur le corps humain) ne peuvent-elles pas nous informer sur les rôles et statuts dans ce corps professionnel?" L'auteure fait référence ici au cadre proposé par E C HUGHES (Le regard sociologique, Essais choisis, Textes rassemblés et présentés par J M CHAPOULIE, editions de l'EHESS, 1996). "En effet, lors d'une enquête sur le terrain d'un an dans un bataillon , d'une spécialité de combat, de l'armée de terre, dont 5 mois passés en ex-Yougoslavie (2001-2002), la question de la consommation d'alcool s'est immiscée, notamment pendant l'opération extérieure, du fait de son omniprésence dans les discours et les pratiques. Véritable enjeu de la gestion du groupe militaire et révélateur des relations en son sein, nous montrerons que la sociabilité (entendue au sens de Georg SIMMEL, forme et contenu des actions réciproques sur lesquelles se fonde l'existence de toute société ou de toute association) autour de l'alcoolisation éclaire le fonctionnement du système militaire. Dans un premier temps, l'interprétation de l'expérience opérationnelle, sous l'angle de la totalisation (GOFFMAN, Asiles, Etude sur la condition sociale des malades mentaux, Minuit, 1968), permettra de faire émerger une division morale du travail, dans laquelle l'alcool est l'objet, de contrôle par le commandement (grands chefs du groupement). De plus, cette approche donnera des repères sur le terrain d'investigation, nécessaires pour "planter le décor" de la relation à l'alcool. Dans un deuxième temps, nous nous intéresserons aux usages légitimés de sa consommation à des fins d'intégration et de formation d'une identité professionnelle. Enfin, le dernier temps sera consacré à la stigmatisation des EVAT (Engagé Volontaire de l'Armée de Terre), à partir du déni de leur "moralité" relayé par la surveillance dont ils sont l'objet et à leur réaction transgressive comme stratégie de défense (C DEJOURS, Souffrance en France. La banalisation de l'injustice sociale, Le Seuil, 1998)."

  Le programme de recherche de l'auteure, s'il est restreint ici à des conditions particulières, mériterait d'être testé sur d'autres unités militaires, de manière diversifée, pour en tirer des conclusions de portée générale. Toujours est-il qu'elle dresse un portrait de cette unité en Yougoslavie qui renseigne sur les fonctions de l'alcoolisation dans l'armée. Dans un univers fait de confinement, de réglement et de surveillance, "le contrôle de la consommation d'alcool répond aux considérations utilitaires du commandement qui cherche à maintenir l'efficacité du Groupement pour exécuter (sa) mission (...). Le mot d'ordre est d'occuper les personnels, car l'ennui est susceptible d'engendrer des comportements "déviants", nuisibles à la cohésion, et donc, à la "capacité psychosociologique", terme militaire désignant l'influence du moral et de la motivation sur la "capacité opérationnelle".(...). Il s'agit de favoriser la cohésion, entre relâchement de la pression de groupe et veille permanente sur les possibles "dérapages". 

S'interroger sur le "boire militaire" revient à questionner la dimension sociale des pratiques d'alcoolisation, à se demander s'il existe des manières de boire plus légitimes que d'autres, auxquelles seraient associés des lieux et des moments particuliers, manifestations d'une convivialité professionnelle, mais, peut-être, plus largement, de l'affirmation d'une représentation du métier militaire. Il existe en effet deux types d'espace spatio-temporel, desquels la consommation d'alcool est partie prenante en raison de leur rôle respectif dans le groupe militaire. Tout en permettant la gestion du boire, "pots" et "popotes" s'enracinent ainsi dans une conception particulière de la profession et du lien qu'elle suppose entre ses membres. Appartenance et identification prennent dans ces cadres des traits différents."

L'alcool rapproche mais également facilite la distribution des rôles (les surveillés et les surveillants), globalement et précisément : de la stigmatisation des EVAT au renforcement des relations hiérarchiques, dans un contexte environnemental et affectif très particulier (éloignement et isolement géographiques, conditions physiques et psychologiques, danger plus ou moins permanent...). 

  Les études réalisées dans d'autres secteurs de l'armée donnerait sans doute le même tableau de contrôle et d'utilisation de l'alcoolisation pour maintenir le moral des troupes, notamment dans les périodes d'inactivité qui peuvent être parfois très longues. Ces études pourraient inclurent d'autres modalités de maintien du moral, utilisation de drogues par exemple par l'intermédiaire des services de santé ou même de manière illégale. 

   Mais elles sont réalisées dans des types d'armée où l'Etat a une longue expérience de cette alcoolisation et même d'utilisation de certaines drogues à des fins "médicinales" (notamment dans les milieux fortement confinés, on pense aux personnels des sous-marins par exemple...), et où ce contrôle se réalise effectivement, même pour des périodes relativement longues de non professionnels dans le cadre des services militaires (notamment en compte les périodes de rappels pour guerre ou danger). Elles ne prennent pas en compte, ou elles sont rares et/ou non rendues publiques, des armées où le taux d'alcoolisme est relativement élevé (36% des soldats de retour d'Irak et d'Afghanistan souffraient d'alcoolisme, selon certaines études ; des taux supérieurs ont pu être constatés dans les armées ukrainiennes ou soviétiques, dans les armées américaines au VietNam, ce dernier cas étant couplé avec l'utilisation massive de plusieurs drogues...), les cas où finalement ce contrôle s'avère soit lacunaire, soit inopérant, soit encore pire inexistant. Il serait même intéressant d'inclure un autre paramètre dans de telles études : les situations pourraients varier suivant la situation d'une armée, vainqueur ou vaincue... que cette victoire ou cette défaite soit simplement de la représentation ou effective sur le plan militaire... C'est dans les archives des différents services de santé des armées qu'il faudrait pouvoir investiguer pour commencer de telles études...

 

   Enfin et pas la moindre, mais là il faudrait se placer dans une perspective de longue durée, il serait intéressant d'étudier l'usage de l'alcool comme... arme. A destination du camp adverse, la mise à disposition de boissons alcoolisées plus ou moins camouflées en boissons habituelles, par des filières auparavant identifiées, pouvait servir, dans une guerre, notamment dans les guerres longues, à faire perdre de ses troupes par le commandement de ce camp. Affaiblir, endormir, voire empoisonner des troupes peut passer par le biais de boissons alcoolisées. Après tout, dans la littérature grecque ancienne, on trouve Ulysse ennivrant Cyclope pour lui percer l'oeil et s'évader de la caverne dans laquelle cette créature l'a emprisonné avec ses compagnons. Et dans la Grèce ancienne, la culture de la vigne est suffisamment répandue pour que l'idée soit venue, dans le cadre de long sièges notamment, de faire perdre les esprits à l'armée ennemie.... Il y a là sans doute un livre à faire. Mais il ne faut pas verser dans l'excès inverse, l'usage de cette arme ne saurait être banalisée, le vin gardant un aspect sacré dans bien des cultures...

 

Emmanuelle PRÉVOT, Alccol et sociabilité militaire : de la cohésion au contrôle de l'intégration à l'exclusion, dans Travailler, n°2/2007 (n°18) dans le portail cairn.info. François COCHET, 1914-1918 : l'alcool, aux armées, représentations et essai de typologie, Cairn.Indo n°19-32.

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 10:25

Comprendre les liaisons entre agressivité, violence et alcoolisme existe d'abord de regarder globalement la place de l'alcool dans la société et notamment les modalités d'alcoolisation (prise régulière de boissons alcooliques) des différentes catégories de la population. Or, très peu d'études globales existent et les biais de recherches sont surtout d'ordre criminologique et médical, centré sur la responsabilité individuelle ou la pathologie des patients. Il n'est pas inutile du coup de rappeler comme le fait F A WITHTLOCK, professeur honoraire de psychiatrie à l'Université de Queensland en Australie, ce que recouvre exactement la toxicomanie.

"Pour la plupart des gens, le concept de drogue ou de toxicomanie est dominé par les images de la dégradation physique et mentale due à l'emploi de l'héroïne et de la cocaïne. On oublie généralement que les drogues les plus utilisées sont la céféine (dans le thé et le café), la nicotine et l'alcool ; et que les meilleurs dealers de drogue sont les buralistes et les limonadiers. Naturellement, la grande majorité des consommateurs de ces drogues ne sont pas nécessairement toxicomanes, si l'on entend par toxicomanie l'association d'une tendance à  la consommation excessive d'une drogue, d'un état de besoin lorsqu'on ne peut s'en procurer ; et du développement de divers symptômes physiques et psychiques en cas de sevrage brutal.

Toxicomanie est un terme difficile à définir, et une commission d'experts de l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé) lui a substitué en 1970 l'expression de dépendance chimique. Celle-ci se caractériste par des symptômes psychologiques comme la sensation de besoin et une compulsion à consommer la drogue de manière continue ou régulière, et par des effets physiques qui apparaissent en cas de sevrage ou lorsque la drogue ne peut être obtenue. (...) La plupart des drogues ne provoquent pas de symptômes de dépendance physique en cas de sevrage brutal, et ce sont leurs effets psychologiques qui représentent la principale motivation de la poursuite de leur consommation. L'inhalation de colle ou de solvants volatiles par les enfants sont probablement accrus par le bruit que l'on fait autour.  Aucune de ces substances ne peuvent être considérées comme entrainant une dépendance ; en dehors des risques d'atteinte hépatique par les solvants, leur principal danger est l'asphyxie, lorsque le consommateur place le tube de colle dans un sac en plastique dont il recouvre la tête. L'inhalation de colle est une forme de comportement qui cesse habituellement à l'adolescence, peut-êtr en raison de l'accès légal à la consommation d'alcool.

Bien que les préoccupations des gouvernements se concentrent surtout sur l'usage illégal de l'héroïne, le nombre des drogués connus est relativement faible par comparaison avec le très grand nombre des sujets dépendants de l'alcool. Il est difficile d'obtenir des chiffres précis, mais dans la mesure où les ventes de boissons alcoolisées ont considérablement augmenté au cours des dernières décennies (l'auteur écrit en 1993), il doit en être de même du nombre des alcooliques. Une formule bien connue met en relation le nombre estimé d'alcooliques dans une société avec la consommation annuelle d'alcool pur par membre de la population. Plus de 6 millions de Français sont alcooliques et il en meurt de nos jours 70 000 par an (corrhoses hépatiques, cancers de voies aéro-digestives supérieures, mais également suicides, psychoses et accidents de la route). La dépendance alcoolique se manifeste à partir de 1 litre de vin à 10° par jour. Dans le passé, l'alcoolisme et l'excès de boissons étaient surtout des attributs masculins, mais au cours des dernières décennies, on a constaté une brutale augmentation du nombre des femmes atteintes par l'intempérance. Ce phénomène est probablement lié à la facilité qu'il y a à acheter des alcools forts dans les supermarchés et les autres magasins de détail, et à les cacher.

Le problème de la dépendance à l'alcool n'a rien de particulier au XXe siècle. Les Romains promulguèrent des lois pour contrôler les conducteurs de char ivres, et la philanthropie victorienne connaissait bien les démons de la boisson. Maintenant comme alors, l'excès de boisson a des conséquences médicales et sociales néfastes. En Grande Bretagne et en Australie, les recherches ont montré que 10 à 15% des lits d'hôpitaux étaient occupés par des patients souffrant de pathologies ou de blessures directement ou indirectement dues à une trop grande complaisance pour l'alcool. Avec l'augmentation de sa consommation ont également augmenté les décès dus aux cirrhoses de foie et aux autres maladies qu'elle provoque, tandis que les hôpitaux psychiatriques sont familiers des psychoses aigües et chroniques qu'elle entraine. Les dégâts sociaux ne sont pas toujours admis et reconnus. En Grande Bretagne et en Australie et aux Etats-Unis par exemple, quelque 50% des décès et des blessures par accident de voiture peuvent être attribués aux effets de l'alcool, ainsi que 20 à 40% des autres morts accidentelles, notamment par chute, par noyade et par incinération. Il est impossible de parvenir à des chiffres précis sur le rôle de l'alcool dans les accidents de travail, mais il existe une frappante corrélation entre le nombre des patients admis à l'hôpital et atteints d'alcoolisme et celui des patients suivant un taritement pour des blessures survenant au travail. La contribution de l'alcool aux comportements antisociaux est bien connue : la violence dans les rues, lors des matches de football et à la maison ; les femmes et les enfants battus sont des exemples familiers de ce phénomène. Les comportement criminels tels que les viols et les homicides peuvent souvent être attribués à l'intoxication de l'agresseur et dans certains cas, de sa victime également. Néanmoins, en Occident, l'alcool continue d'être une drogue largement promue. (...)".

   Les études scientifiques sur les agressions et les violences dues à la consommation d'alcool tendent à prendre de plus en plus en compte les dynamiques socio-psychologiques. Des législations de plus en plus contraignantes sur cette consommation ont émergé, notamment en Europe, depuis les années 1980. Mais les différentes voies de distribution d'alcool demeurent et comme toutes les prohibitions, à la consommation légale et contrôlables de l'alcool se substitue une consommation cachée et difficilement chiffrable. L'interdiction simple de la publicité sur l'alcool et la restriction des périodes de distribution, plus efficaces que la prohibition pure et simple (qui, elle a tendance à faire exploser la criminalité violente comme aux Etats-Unis dans les années 1930), ne limite pas de manière importance l'alcoolisme (même si elle la limite en définitive...). Tant qu'on ne s'attaque pas aux causes profondes de l'alcoolisme, on ne réduit pas les violences et les agressions qu'il engendre. On en reste très souvent aux traitements des symptômes (individuels) et aux effets les plus visibles.

   Nombreuses sont les études qui mettent en évidence le rôle de l'acool dans de nombreux comportements agressifs ou violents, l'alcool n'étant souvent pas au centre du dispositif d'investigation. 

Ainsi les études sur les agressions sexuelles et les agressions domestiques révèlent-elles une rôle important à l'alcoolisme. 

Le lien entre la consommation d'alcool et l'agression sexuelle semble quelque peu paradoxal. Malgré les résultats de certaines études témoignant de l'état d'ébriété relativement fréquent des agresseurs sexuels et de leur victime au moment de l'événement agressif, CROWE et GEORGE (Alcohol and human sexuality, Pysychological Bulletin, 1989) ont constaté que l'alcool désinhibe l'éveil exsuel sur le plan physiologique mais supprime également les réactions physiologiques nécessaires au passage à l'acte. Ainsi, même si l'individu est sexuellement éveillé, son corps ne répond à cet état d'éveil. Toutefois, il ne faut pas négliger l'importance des croyances de l'individu en ce qui concerne la consommation d'alcool. Les individus qui escomptent des effets de la consommation d'alcool sur le comportement regardent plus fréquemment des films érotiques, de même, ceux qui croient avoir consommés de l'alcool regardent plus fréquemment des films violents et érotiques. Pour expliquer le lien entre consommation d'alcool et agression sexuelle, BARON et RICHARDSON (Human Aggression, Plenum Press, 1994) disent que les inhibitions contre les agressions sexuelles sont relativement plus fortes que les désirs de s'engager dans un tel acte. Cepdant, les idées concernant le viol et la consommation d'alcool peuvent renforcer ces désirs lorsque l'individu est en état d'ébriété. Les attentes concernant les effets de l'alcool et sa consommation effective pourraient contribuer à la concrétisation d'une agression sexuelle (BARON et collaborateurs, 1994). (Les comportements agressifs)

La consommation d'alcool peut aussi contribuer à l'abus conjugal. Les effets de l'alcool sur le comportement agressif ont été abondamment documentés. Un nombre important d'études montre que la consommation d'alcool est un des facteurs majeurs de la violence conjugale. Cependant, les mécanismes qui la conjugent à d'autres facteurs déclencheurs de l'agression n'ont pas été analysés en détail. Les études expérimentales menées par TAYLOR et ses collègues (Aggressive behavior and physiological aroud as a function of provocation and the tendancy to inhibit aggression, Journal of personality, 1967) montrent que la consommation d'alcool et certaines drogues pertirbent les processus cognitifs (BERMAN, TAYLOR et MARGED,  LMorphine and human aggression, Addictive behaviors, 1993). Après avoir consommé une certaine quantité d'alcool, les capacités des individus à interpréter les signaux sociaux subtils diminuent. Cette insensibilité cognitive peut amener les individus à répondre davantage aux signaux situationnels (foule, chaleur, bruit, auxquels l'agression peut généralement être liée et moins aux informations concernant les intentions de la victime ou les contraintes de la situation. (Les comportement agressifs)

La législation française traite des alcooliques dangereux. En adoptant le 15 avril 1954 une loi relative au traitement des alcooliques dangereux pour autrui, le Parlement se proposait de faire soigner de façon obligatoire les alcooliques dangereux qui ne sont pas délinquants et ceux qui ne présentent pas de troubles mentaux justifiant d'un internement. En effet, de nombreux alcooliques, bien que n'entrant dans aucune de ces deux catégories, n'en présentent pas moins un danger pour leur entourage ou la société. Toutefois, la loi ne définit pas en quoi consiste cette dangerosité. Or, chez l'alcoolique, l'effet désinhibiteur de l'alcool et son rôle de faciliteur dans le passage à l'acte font que la dangerosité est toujours potentielle. De plus, il faut tenir compte des facteurs situationnels et sociaux dans l'appréciation de cette dangerosité. Ces facteurs restant le plus souvent contingents, il est donc particulièrement difficile de porter le diagnostic d'alcoolique dangereux.

 

     Des études d'ensemble sont périodiquement commanditées par les différents organismes gouvernementaux de protection ou de répression contre l'alcoolisme. Ainsi l'Etude Evaluative sur les Relations entre Violence et Alcool commanditée par la Direction Générale de la Santé du ministère français de la santé, et réalisée en 2006 par Laurent BEGUE, de l'Institut Universitaire de France et à l'Université Pierre Mendès-France à Grenoble et le groupe VAMM (de plusieurs chercheurs).

  "Diverses recherches internationales indiquent que l'alcool représente la substance psychoactive la plus fréquemment associée aux violences entre les personnes. Son poids est plus importants que tous les autres produits psychoactifs cumulés. L'enquête épidémiologique Violence Alcool Multi-Méthodes (VAMM) avait pour but de décrire pour la première fois de manière approfondie en France l'association entre les consommations d'alcool et les violences agies et subies en population générale. (...). (Une) technologie innovante (d'investigation) a été employée afin de garantir une plus grande fiabilité des réponses aux questions sensibles et de favoriser l'accès à un échantillon diversifié."

Les chercheurs donnent des résultats chiffrées et effectuent une analyse et recherche théoriques.

Pour les chiffres, ils distinguent les violences actées (agresseurs) et des violences subies (victimes) :

- 40% des sujets ayant participé à une bagarre dans un lieu public avaient consommé de l'alcool dans les deux heures précédantes. La quantité d'alcool consommée en une occasion constituait l'une des prédicteurs statistiques les plus importants de la participation à des bagarres (avec le sexe, l'âge, le niveau d'étude et l'agressivité chronique).

- 25% des auteurs d'agression ayant eu lieu hors de la famille avaient consommé de l'alcool dans les deux heures qui précédaient. Idem pour les prédicteurs.

- 35% des auteurs d'agressions dans la famille avaient consommé de l'alcool dans les deux heures précédantes. Contrairement à d'autres enquêtes internationales, aucun lieu significatif n'a été observé entre l'alcoolisation habituelle et les violences dans la famille (qui sont davantage le fait des hommes et des personnes aux tendances agressives chroniques ayant un faible autocontrôle). Il se pourrait que cette absence de relation réelle résulte du très faible nombre de violences intrafamiliales engestrées dans l'enquête.

- En ce qui concerne d'autres formes de délinquance, 32% des destructions intentionnelles avaient été précédées d'une consommation d'alcool. Concernant les vols, de l'acool avait été consommé dans 20% des cas.

Sur les violences subies :

- 23% des répondants avaient été victimes d'agressions . Parmi ceux-ci (sur deux ans). Parmi ceux-ci, 29% pensaient que l'alcool avait été consommé par l'agresseur (34% pensaient que cela n'avait pas été le cas, tandis que 37% ne pouvaient se prononcer). Lorsque les victimes affirmaient que l'agresseur avait bu, 54% d'entre elles indiquaient qu'il avait consommé 5 verres ou plus...

  Plus intéressants sont les éléments d'analyse et de recherches théoriques avancés par les auteurs de l'étude. Ils reflètent une prise de conscience globale du rôle de l'alcool, pas seulement en terme d'alcoolisme élevé aux moments des violences mais aussi en terme d'alcoolisation globale facilitant eux-mêmes des comportements violents au moment des pics d'absorption.

Ils s'interogent sur le rôle de l'alcool comme marqueur ou cause de la violence :

"L'alcool constitue un facteur de risque important dans le domaine des violences, sans qu'il n'en représente une cause nécessaire ou suffisante. Rappelons que l'association statistique entre l'alcoolisation et les violences ne signifie pas en soi que l'alcool représente une cause des agressions. Il est ainsi fréquent que l'alcoolisation se déroule en des lieux où divers catalyseurs de violence sont également présents, ce qui pourrait être à l'origine de la relation alcool-violence : bars ou boites de nit bondés, bruyants, parfois enfumés ou surchauffés, et dont les normes de conduite sont souvent permissives qu'ailleurs. En outre, les facteurs individuels qui sont conjointement liés à la propension à boire de l'alcool et aux inclinations violentes, également nombreux, peuvent produire une association non causale. Par exemple : les déficits cérébraux légers, l'impulsivité, le trouble de personnalité asociales, l'exposition à des parents alcooliques, la précarité économique, le malaise social, la valorisation d'une indentité hypermasculine, ou l'appartenance à un groupe délinquant pour lequel s'enivrer est un critère d'intégration. De tous ces facteurs de comorbidité peut résulter la corrélation alcool-violence. Pour élucider le statut causal de la consommation d'alcool sur les violences, la psychologie expérimentale a étudié en laboratoire les effets de l'ingestion par des volontaires humains de doses d'alcool sur leur réaction agressive. On a mesuré par exemple l'intensité ou la durée de chocs électriques ou de sons désagréables administrés à un faux participant, généralement provoqué, en fonction des doses d'alcool consommées. Les méta-analyses réalisées sur ces études concluent à un effet causal et linéaire de l'alcool sur les conduites agressives des hommes et des femmes, notamment en phase ascendante de l'alcoolémie (en pente descendante, un effet sédatif domine). Les recherches expérimentales soulignent également l'importance des variables contextuelles dans les agressions ébrieuses : lorsque l'on n'est pas provoqué à agresser, l'alcool n'a souvent aucun effet sur l'agression."

Ils étudient l'effet perturbateur sur le fonctionnement cérébral et dégagent la notion de myopie alcoolique :

"L'effet pharmacologique de l'alcool sur l'agression est essentiellement indirect. L'alcool perturbe le fonctionnement cognitif exécutif (FCE), qui comprend des capacités associées au cortex préfrontal comme l'attention, le raisonnement abstrait, l'organisation, la flexibilité mentale, la planification, l'auto-contrôle et la capacité à intégrer un feedback extérieur pour moduler le comportement. Diverses recherches étrangères ont montré que le FCE est déficient chez les auteurs d'agressions graves. On sait par ailleurs qu'il est altéré par la consommation d'alcool. Selon certains travaux, le lien alcool-agression est non seulement médiatisé par le FCE (consommer de l'alcool altère momentanément le FCE, ce qui augmente la probabilité de réponse agressive) mais est également modulé par le FCE de base des consommateurs. Ainsi, ceux ayant un déficit de FCE réagissent beaucoup plus agressivement que les autres sous l'influence de l'alcool. L'altération du FCE lors de l'ébriété induit une "myopie alsoolique", c'est-à-dire une focalisation attentionnelle excessive sur les informations les plus saillantes dans la situation (comme l'irritation d'avoir été contrarié durant un échange social) au détriment d'informations correctrices et inhibitives (l'évaluation de l'intentionnalité d'un comportement qui nous contrarie, ou les conséquences à long terme d'une action), ce qui extrémise les conduites et les rend potentiellement plus agressives (ou plus amicales, selon le contexte). L'effet de l'alcool sur la cognition concerne également la conscience de soi. Ainsi des personnes alcoolisées à qui l'on demande de s'exprimer mentionnent moins fréquemment des pronons comme je, moi-même, moi. Dans la mesure où une altération de conscience de soi précède fréquemment les agressions en diminuant la référence à des normes de conduite personnelle et en rendant plus réceptif aux normes de situation, son effet pourrait être comparé à celui du phénomène de désindividualisation. Dans une méta-analyse basée sur 49 études expérimentales indépendantes, on a observé que les différences de niveau d'agression entre des personnes alcoolisées et des personnes non-alcoolisées étaient fortement atténuées lorsqu'on augmentait leur conscience de soi (par exemple en plaçant un miroir dans le laboratoire)."

Les études mettent en évidence un concept d'alcool qui active automatiquement des idées agressives :

"La perspective insistant sur les perturbations cognitives liées à l'alcool reste néanmoins insuffisante pour expliquer tous les phénomènes comportementaux associés à ce produit.l'alcool est également associé à l'agression de manière implicite, sans que les consommateurs n'en aient toujours conscience. Dans le cadre de l'étude VAMM, on a présenté un court instant (300 millisecondes) aux participants sur un écran d'ordinateur des stimuli iconographiques neutres ou des stimuli iconographiques liés à l'alcool ou agressifs. Les participants percevaient donc une série d'images de boissons alcoolisées, d'armes ou de boissons non alcoolisées. Chaque image était immédiatement suivie d'un mot agressif, non agressif, ou d'un non-mot (suite de lettres sans signification). Les mots-cibles étaient des mots agressifs (par exemple frapper, tuer), des mots neutres (par exemple bouger, imaginer), et des non-mots (par exemple frider, foclager). La tâche des participants était d'indiquer le plus rapidement possible si le mot était un mot de la langue française ou non, en appuyant sur une touche située à droite ou à gauche de leur clavier (tâche de décision lexicale). Les résultats ont indiqué que la présentation d'images de boissons alcoolisées ou d'images d'armes facilitait de la même manière l'identification des mots agressifs. Ainsi l'exposition à des stimuli reliés sémantiquement à l'alcool permet d'augmenter l'accessibilité en mémoire des pensées agressives, et cela même en l'absence d'une consommation effective d'alcool. Ces résultats suggèrent donc que les effets de l'alcool sur les agressions peuvent également s'expliquer par certains aspects extra-pharmacologiques, et en l'occurence par les significations agressives implicitement associées aux boissons alcoolisées. D'autres travaux publiés démontrent que l'effet de l'alcool est loin de se limiter à ses propriétés pharmocologiques. Par exemple, des recherches en laboratoire indiquent qu'à dose d'alcool constante, la vodka ou le wisky sont plus fortement liés à l'agression que la bière et le vin. Si le lien alcool-agression résulte également de significations sociales associées à l'alcool, on devrait observer une augmentation des conduites agressives chez des personnes qui croient qu'elles ont consommé une boisoon alcoolisée même si elle ne contient pas d'alcool. ceci a également été démontré antérieurement dans le cadre des recherches menées à Grenoble : des hommes consommant un placebo, ayant un goût d'alcool étaient d'autant plus agressifs face à un autre participant qui les provoquait (en réalité un acteur) qu'ils pensaient que la boisson qu'ils buvaient était fortement alcoolisée. Cet effet placebo peut être interprété comme l'effet de l'activation automatique de concepts agressifs. Il peut également être interprété comme une stratégie volontaire de la part des participants qui, sachant qu'ils ont consommé de l'alcool, considèrent qu'il est moins inacceptable de se montrer agressif face à quelq'un qui les provoque."

Cette argumentation nous fait penser irrésistiblement à quantité d'expériences à plus ou moins grande échelle réalisées par des firmes publicitaires (évaluation d'impact notamment) pour augmenter la consommation d'alcool commercialisé par leurs clients. Il serait intéressant de "piocher" dans ces expériences pour avancer dans la même approche. La valorisation virile, l'assimilation du verre à la force et même à l'exposition d'un caractère affirmé... fait partie des éléments de l'arsenal publicitaire visible sur les affiches ou dans les médias (singulièrement à la télévision... l'alcool révélateur du héros en chacun de nous...).

Ce qui précède amène les chercheurs à considérer l'alcool comme possible excuse :

"Dans le cadre du programme VAMM, nous avons étudié le rôle de l'alcool dans le jugement social porté sur un auteur d'agression en fonction de trois caractéristiques du contexte : la dose d'alcool consommée par l'agresseuravant l'acte violent, son état psychologique précédant l'agression (tendu ou détendu) et le niveau de gravité des conséquences pour la victime. Nous avons présenté aux participants des scénarios ressemblant à des faits divers dans lesquels les circonstances de deux types d'agressions (altercation dans un bar et agression sexuelle sur une personne mineure) étaient décrites. En faisant varier certains segments des histoires, puis en recueillant l'avis des participants sur la responsabilité de l'auteur, il nous été possible d'identifier le poids de l'alcool dans l'attribution du blâme et de tester l'hypothèse selon laquelle l'alcool aurait une fonction de circonstance atténuante dans le jugement d'une agression. Nos résultats ont suggéré que l'alcool avait une fonction de circonstance atténuante dans le jugement se sens commun. Qu'il s'agisse d'une agression dans un bar ou d'une agression sexuelle perpétrée sur une personne mineure, plus les auteurs avaient consommé d'alcool, plus l'agression appararaissait comme une issue prévisible. Lorsqu'il s'agissait d'évaluer la responsabilité de l'agresseur, les choses étaient un peu moins claires : tandis que dans le cas d'une agression sexuelle sur une personne mineure, l'alcool diminuait la responsabilité de l'agresseur,  dans le cas d'une agression dans un bar, l'alcool ne diminuait la responsabilité que lorsque l'agression était grave. Lorsque l'agression était de gravité limitée, l'alcool constituait une circonstance aggravante, tandis qu'il n'exerçait aucune influence lorsque l'agression était de gravité était de gravité intermédiaire. On pourrait résumer ces observations en concluant que dans le cas d'agressions graves, l'alcool contribue à atténueer la percpetion de responsabilité des auteurs dans la pensée de sens commun."

Les auteurs de cette étude estime que "l'importance des phénomènes extrapharmacologiques intervenant dans le lien alcool-violence suggère qu'une délégitimation de l'idée selon laquelle l'alcool justifierait ou excuserait les conduites transgressives pourrait constituer une voie de prévention à étudier. Celle-ci complèterait utilement les mesures plus classiques de diminution de l'accès à l'alcool dont l'efficacité sur la diminution des violences a été attestée par plusieurs études internationales."

Références (disponibles sur demande à psychologie@upmf-grenoble.fr :

BUÈGUE et SUBRA, Alcohol and Agression. Perspectives on Controlled und Uncontrolled Social Information Processing, Social and Personality Psychology Compass, 2008. 

BÈGUE et collaborateurs, A message in a Bottle : Extrapharmacology Effects of Alcohol on Agression, Journal of Experimental Social Psychology, 2008. The role of alcohol in female victimization : fondings from a french representative sample. Substance Use and Misuse, 2008

SUBRA et BÈGUE, le rôle modulateur des attentes relatives à la consommation d'alcool, Alcoologie et Addictologie, 2008.

 

BEGUE et groupe VAMM, Etude Evaluative sur les Relations entre Violence et Alcool, Direction Général de la Santé, 2008. Jacques POSTEL, Dictionnaire de la psychiatrie, Larousse, 2003. Whitlock, Toxicomanie, dans Le cerveau, un inconnu, Sous la direction de Richard L GREGORY, Robert Laffont, collection Bouquins, 1993. Farzaneh PAHLAVAN, Les conduites agressives, Armand Colin, 2002.

 

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14 mars 2016 1 14 /03 /mars /2016 09:29

     Les explications sociologiques attribuent à un ensemble de facteurs sociaux l'évolution de l'alcoolisme. Elles sont étudiées en premier lieu à l'aide des paradigmes de la sociologie fonctionnelle et compréhensive.

Les auteurs fonctionnalistes considèrent l'alcoolisme comme une réaction déviante à un fonctionnement normatif (Paul ROMAN, The orientations of sociology toward alcohol and society, dans Journal of Druf Issues, volume 14, n°1, 1984 et Harrison M TRICE, Alcoholism in America'revisited, volume 14, n°1, 1981- références à vérifier). La déviance est définie comme toute conduite qui s'éloigne de façon significative des normes auxquelles sontt soumises les personnes détentrices de statuts sociaux. Aucune conduite n'est déviante en soi ; il faut que la conduite déroge à des normes reconnues nécessaires par une collectivité pour qu'on la qualifie de déviante. La société propose des objectifs à ses membres, objectifs qui sont légitimés (sentiments, valeurs, éléments qui en valent la peine, etc), et un équilibre est possible entre ces dimensions pour autant que les personnes puissent obtenir des satisfactions provenant à la fois de la réalisation de ces objectifs et de l'utilisation des moyens socialement acceptés pour les atteindre. La théorie de la déviance pose le postulat que la complexité de la société résulte en un fossé de plus en plus large entre les buts proposés par la société, et les moyens légitimes à la disposition des individus pour les réaliser. Les pesonnes qui ne sont pas en quilibre avec ce système ont tendance à adopter des comportements déviants, dont l'acoolisme fait partie. Les facteurs de vulnérabilité relevés sont les suivants : problèmes d'identité, d'acceptation sociale (image de soi dans un groupe), d'éducation, de culture. L'occasion de consommer, le peu de visibilité sociale et le stress sont d'autres facteurs de vulnérabilité provenant de l'environnement.

Selon ces auteurs, l'alcoll a une fonction adjuvante. Il aide les individus à se conformer à un certain modèle social véhiculé largement, entre autres, par la publicité : celui de la personne sûre d'elle-même, volontaire, virile, performante, qui aime la vie, etc. l'alcool pris à l'heure de l'apéritif et du cocktail est associé à des valeurs de réalisation de soi, d'efficience, de self-control. Cependant, lorsque l'individu commence à ressentir les effets négatifs de l'alcool, il se voir rapidement étiqueté et rejeté. On admire celui qui "supporte bien la boisson" et on méprise celui dont la conduite est déplacée. Le paradoxe de l'alcool consiste donc à l'utiliser pour certains effets, effets que cependant le buveur doit combattre. Cette dualité et le silence complice de l'entourage sont responsables en grande partie de l'ambivalence des comportements, et de l'hésitation de son entourage à intervenir.

Un autre paradoxe caractérise l'approche de l'alcoolisme et des toxicomanies (étudiés le plus souvent ensemble) : celui qui oppose les générations dans la consommation de psychotropes. Alors que la consommation de l'alcool est tolérée sans trop de réprobation de la société, la consommation de drogues suscite au contraire un appel à la sanction (TRICE et ROMAN, 1978). Les jeunes consomment de la drogue pour les mêmes raisons que les plus âgés consomment de l'alcool et les différences de perception entrainent des conflits de valeurs et l'absence de normes cohérentes provoquent une situation anomique. 

Pour les auteurs de la sociologie compréhensive, l'alcool a une valeur symbolique comme un élément nécessaire à la socialité, celle qui permet aux individus de vivre intensément les choses désordonnées : la puissance, la violence, la fraternité. MAFFESOLI  (L'ombre de Dionysos, Méridiens, Anthropos, 1982) explique que les individus utilisent l'alcool comme un "liant nécessaire". Ainsi, l'application du corps propre de la personne en celui d'un corps collectif (une communion) mène au confusionnel, au chaos originel par opposition au principe d'individualisation véhiculé par l'idéologie du progrès. Dans cette perspective, l'alcool a une fonction d'agrégation, de confusion. Les rituels permettent la maintenance du groupe social ; l'alcool initie, scelle des secrets, des accords, des contrats, etc.

René CLARISSE (L'apéritif : un rituel social, dans Cahiers internationaux de sociologie, volume LXXX, PUF, 1986) montre également que le geste de prendre de l'alcool est une conduite collective qui a ses règles explicites et implicites en vue d'une communion. C'est un acte d'échange qui sert à rendre plus intimes les contacts dans le but de recréer un être moral dont nous dépendons, c'est-à-dire la société. Ainsi, la société se reconstitue comme un être, comme un tout auquel participent les individus. Le rite comporte deux aspects esentiels : la forme (la périodicité) et la matière, soit la sacralité de ce qui est consommé.

La fonction symbolique et rituelle de l'alcool transpose donc le problème sous un autre angle : celui de la fête et du plaisir. L'alcool a aussi cette fonction d'intégration sociale importante, du moins dans nos cultures. Cependant, et bon nombre de victimes sont là pour témoigner du paradoxe, l'alcool est aussi un piège. L'approche fonctionnaliste, bien qu'elle élargisse la perspective, vise elle aussi, à l'instar des approches morales, médicale ou psychologique, l'individu déviant comme élément déterminant et évide d'envisager le contexte de l'environnement comme directement responsable.

      L'approche interactionniste symbolique, quant à elle, reconnait que l'alcool agit comme une sorte de stupédiant pour faire oublier les vicissitudes de la vie quotidienne, mais ne va pas loin dans la reconnaissance des problèmes à la source. 

      Paul ROMAN (The orientations of sociology toward alcohol and society, Journal of Drug Issues, volume 14, n°1, 1984) reconnait que depuis 40 ans, depuis en fait que Selden BACON, en 1943, a tracé les plans d'une sociologie de l'alcool, peu d'atudes ont été menées sur les causes de l'alcoolisme et celles qui ont été faites l'ont été dans une perspective d'étudier les conséquences qui en découlent en tant que "problèmes". Toutes ces études, pour ROMAN méritent les critiques suivantes :

- elles manquent d'objectivité parce qu'elles prennent le "buveur" comme un problème en soi ;

- elles ne voient pas le problème dans son ensemle ;

- et elles sont dominées par le discours médical ;

- jusqu'à maintenant, les recherches ont débouché sur des philosophies de programmes d'action et de mouvements qui ont leur croyances, leurs besoins, leur vocabulaire, leurs a priori, leurs données, leurs politiques, leurs tactiques, et prétendent avoir une orientation scientifiques ;

  Les méthodes de recherche ne sont pas sans avoir contribué également à ces considérations fragmentaires. Le recensement de COOPER et de STEWART (Survey of Studies on Alcoholism, The Internationale Journal of Addiction, volume 18, n°7, 1983) montre que la plupart des études sociologiques se sont inscrites dans un courant positiviste, et ont tenté de faire des liens entre certaines variables (le revenu, le sexe, les conditions sociales...) et l'alcoolisme. Elles n'ont pas réussi à donner des explications satisfaites, car elles avaient la particularité de rechercher des éléments de causalité directe. Seule une approche psychosociale peut y parvenir.

 

       L'approche psychosociale est définie dans le contexte de l'alcoolisme et des toxicomanies comme étant celle qui étudie l'association entre une personne, un produit et un environnement donné. C'est la concrétisation de la rencontre entre une personne se trouvant en certaines dispositions affectives, une substance possédant certaines propriétés pharmacologiques et un contexte socio-culturel donné. Cette approche tente donc de mettre ensemble plusieurs facteurs ; elle est fondée sur une vision multi-dimensionnelle du phénomène. Elle fait intervenir en mêm temps plusieurs facteurs simultanés. Elle fait le lieu également entre les visions morales, psychologiques et sociologique. Autant dire que les études psychosociales sont fortement minoritaires. Toutefois, on peut relever :

- la plus prolifique (relativement) : dans l'identification des facteurs explicatifs, le modèle de la théorie des rôles, qui suggère qu'une relation causale peut être possible entre le rôle du stress et l'abus d'alcool utilisé comme réduction de tension. Mais là encore, la tendance est de trouver dans les personnes stressées les sources de l'alcoolisme, en considérant l'environnement comme un facteur "facilitant". Si les études sur le stress sont prolifiques, elles sont peu souvent menées dans une approche psychosociale.

- Quelques auteurs, comme MOREAU et DESROSIERS (Le partenaire invisible : les conditions de travail dans l'évaluation et l'intervention sociales, Service social, volume 35, n°3, 1986) reconnaissent l'importance des facteurs du travail. mais leurs travaux ont surtout servi... à dépister les employés alcooliques et pas à améliorer les conditions de travail...

Pourtant, la sociologie du travail est celle qui permet de développer une approche psychosociale, mais cela ne peut se faire sans l'expression d'une volonté politique. Dès que l'on cherche à creuser cette question du cadre du travail, on se heurte vite à des intérêts économiques, les mêmes qui freinent toutes les études qui devraient permettre le dépistage, la reconnaissance, la prise en charge de toutes les maladies cardio-vasculaires, les troubles nerveux, les cancers directement dû aux conditions de travail... 

   Les mentalités sociales conjuguées aux intérêts économiques liés à la production d'alcool ou aux structures industrielles elles-mêmes mpêchent l'éclosion et le développement d'une sociologie de l'alcoolisme. Ici et là existent des programmes, mais leur précarité et le peu d'intérêts pour leurs travaux chez les commanditaires eux-mêmes (qui ont souvent cédé à contrecoeur à la pression de l'opinion publique). Des efforts comme ceux du groupe de recherche GIRAME (Conseil québécois de la recherche sociale, 1988), cité par Marie-France MARANDA, sont encore trop claisemés.

 

    Marcel DRUHLE et Serge CLEMENT plaident pour une sociologie de l'alcoolisme et des alcooliques devant les insuffisances des approches actuelles. "Alors que la mobilité sociale, le suicide ou le chômage (...) sont des phénomènes sociaux dont l'étude est devenue classique en sociologie, l'alcoolisme reste encore un objet tr§s largement délaissé et anbandonné aux sciences bio-médicales par les spécialistes des sciences de l'homme et de la société. "Chasse gardée"? Il est étonnant qu'en France, qui reste un pays où la mortalité et la morbidité alcooliques sont proportionnellement beaucoup plus importantes que chez ses voisins occidentaux et où la médicalisation des comportements qui leur sont liés a été poussée très loin, il y ait si peu de recherches du côté des sciences sociales en ce domaine. L'admiration va d'abord au dévouement des soignants qui prennent en charge les alcooliques ou à la modernité du sociologue qui travaille "sur" le sida. Un tel constat mérite d'être constitué en objet de recherche pour comprendre l'organisation, le fonctionnement et le développement de la pensée scientifique et de ses institutions." Ces deux auteurs veulent toutefois moins faire oeuvre historienne ou épistémologique qu'utiliser certains aspects du développement de la sociologie afin de montrer ses capacités à construire un mode d'intelligence de l'alcoolisme, même si la compréhension des éléments du contexte d'évitement de ce sentier de la recherche est un détour nécessaire.

   Ils discutent du rendez-vous manqué entre la sociologie et l'alcoolisme, en prenant le problème à sa source même : la naissance de la sociologie, avec notamment les travaux de DURKHEIM sur le suicide. "Autour du suicide; on aurait pu imaginer une entreprise raisonnée de recherches successives sur les grands fléaux de morbidité de l'époque : la tuberculose, la syphilis et l'alcoolisme. A vrai dire, ces grands problèmes de santé publique (...), identifiés par une médecine conforté par le Pasteurisme (...) pouvaient-il relever de la sociologie naissante? Se posait en effet la question de la possibilité d'une définition sociologique de ces "objets bio-médicaux"." Les auteurs relisent Le suicide, et notamment sa seconde partie où s'opère le passage de la mort à la mortalité, du cas individuel à la série statistique. "Puisque le suicide est un acte de l'individu qui n'affecte que l'individu, il semble qu'il doive exclusivement dépendre des facteurs individuels et qu'il ressortisse, par conséquent, à la seule psychologie (...). Mais si, au lieu de n'y voir que des événements particuliers, isolés les uns des autres et que demandent à être examinés chacun à part, on considère l'ensemble des suicides commis dans une société donnée pendant une unité de temps donnée, on constate que le total ainsi obtenu n'est pas une simple somme d'unités indépendantes, un tout de collection mais qu'il constitue un fait nouveau et sui generis, qui a son unité et son individualité, sa nature propre par conséquent, et que, de plus, cette nature est éminemment sociale". Changeons le mot "suicide" par "alcoolisme" suggèrent les deux auteurs, et "nous obtenons une première définition, qu'il reste à établir par année et pas pays : on n'aurait pas de mal à montrer à la fois la relative permanence des taux de mortalité par alcoolisme au cours de différentes périodes historiques et leur variabilité selon les sociétés et leurs découpages régionaux. Cette régularité permet d'élever l'alcoolisme au rang d'institution (dans le sens durkheimien : "toutes les croyances et tous les modèles de conduite instituées par la collectivité") et constituer un objet légitime pour l'analyse sociologique. "Lhomme, comme individu, semble agir avec la latitude la plus grande (...) et cependant, comme je l'ai déjà fait observer plusieurs fois, plus le nombre des individus que l'on observe est grand, plus la volonté individuelle s'efface et laisse prédominer des faits généraux qui dépendent des causes en vertu desquelles la société existe et se conserve", faisait remarquer Quêtelet dans une lettre à Villermé de 1832 (Voir BAUDELOT et ESTABLET, Suicide : l'évolution séculaire d'un fait social, Economie et statistique, n°168, juillet-août 1984). 

"Bien sûr, précisent toujours nos deux auteurs, ces taux d'alcoolisme ne manquent pas de poser des problèmes, au même titre que les statistiques des suicides : il resterait à reprendre les remarques critiques d'Halbwachs à ce sujet, d'ailleurs amplifiées ensuite par Douglas (The social Meanings of suicide, Princeton University Press, 1967). Quels sont les critères de détermination des causes de mortalité en général, de l'alcoolisme en particulier?  Cette cause est-elle plus difficile à établir? Comment s'y prennent les praticiens? Au moment de l'enregistrement pour une telle cause, ceux-ci ne sont-ils pas soumis à des pressions de l'entourage pour le camouflage du diagnostic et pour sa transformation? Bref, peut-on établir des variations dans le processus d'enregistrement au point qu'il y aurait sous-estimation du phénomène? Mais P Besnard a montré que la portée de ces critiques se réduisent beaucoup "sitôt que l'on considère non pas une simple comparaison de la fréquence (des morts par alcoolisme) dans deux ou plusieurs catégories ou groupes sociaux mais des effets d'interaction statistique" (Ani ou anté-durkheimisme? Contribution au débat sur les statistiques officielles du suicide, dans Revue française de sociologie, XVII, 2, 1976). il reste que la construction des statistiques de morbidité et ou de mortalité en ce qui concerne l'alcoolisme et la cirrhose du foie peut être un objet d'enquête à part entière qui apprendrait beaucoup sur cette construction d'un "social" particulier : le mode de reconnaissance formal et légitime de l'alcoolique." 

A supposer que DURKHEIM ai eu le projet de transposer le modèle du suicide à l'alcoolisme, il n'aurait pu le faire pratiquement : les décès pour alcoolisme sont enregistrés en tant que tel bien après sa mort. Comme en plus, pour les durkheimiens, il s'agit d'aller à l'essentiel du fait social, la prise de conscience de son importance et de sa réalité, du coup l'alcoolisme se trouve renvoyé au domaine de la biologie et de la psychologie. Les deux auteurs entendent réellement faire oeuvre de fondation d'une sociologie de l'alcoolisme et ils s'étendent longuement sur des textes clé (pour ne pas dire fondateur des manières de "faire" de la sociologie) de DURKHEIM et de Maurice HALBWACHS qui selon eux le permettent. On ne peut que proposer au lecteur de lire leur texte, même si ici nous tentons de résumer leur argumentation.

   Partant de l'étude du contexte des études de DURKHEIM (Hygiène publique, hygiénisme moral,  conquête d'un espace intellectuel pour la naissance de la sociologie) notamment dans la revue L'année sociologique et dans Le Suicide, et de Maurice HALBWACHS sur le Suicide également  (Les causes du suicide, 1930) et sur l'alcoolisme dans La classe ouvrière et les niveaux de vie, ils élaborent une argumentation - tout un essai quasiment - pour fonder une sociologie de l'alcoolisme. Il s'agit de revisiter les problèmatiques du normal et du pathologique, ce qui relève de la sociologie et ce qui relève de la biologie et de la psychologie.... Chez DURKHEIM, l'individu suicidé et l'alcoolique font l'objet de deux ordres d'investigation scientifique différents tandis que chez HALBWACHS, l'un comme l'autre peuvent susciter des approches diversifiées. Le premier écarte l'alcoolisme du champ de la sociologie tandis que le second tente la traduction des problèmes de santé et de maladie en termes sociologiques. HALBWACHS situe le coeur d ela problèmatique de l'alcoolisme sur la nature du lien social ; insertion, exclusion, rupture du lien social constitue l'enjeu pour l'alcoolique. Il s'insère dans un jeu complexe d'interactions sociales. "HALWACHS se défend de considérer un affaiblissement des règles en général, comme DURKHEIM pouvait en faire l'hypothèse à travers l'idée du suicide anomique. La société moderne continue à être régulée, mais, en quelque sorte, elle complique les choses en présentant plusieurs options là où une seule suffisait autrefois."

Les deux auteurs plaident en faveut d'un programme de recherches pour construire l'objet sociologique du boire, de l'alcoolisatione et de l'alcoolisme : Etude du rapport aux normes culturelles du boire, Effets de la différenciation sociale ; relations entre alcoolisme et classes sociales : relations entre alcoolisme, rapports sociaux entre les sexes et entre les générations ; distribution morphologique des alcoolismes ; Modes d'alcoolisation aux alcooliques comme processus interactif ; Processus formels de contrôle social ; Soins de l'alcoolique... Mais il ne s'agit pas de faire juxtaposer des études statistiques, il s'agit de saisir une logique d'ensemble des comportements d'alcoolisation et d'alcoolisme. Il s'agit de réaliser "un ensemble d'hypothèses articulées que seules des recherches empiriques ajustées et cumulatives permettront de vérifier". 

 

Marcel DRUHLE et Serge CLEMENT, Pour une sociologie de l'alcoolisme et des alcooliques, dans Sciences sociales et alcool, sous la direction de D'HOUTAND et TALEGHANI, L'Harmattan,  collection Logiques sociales, 1995. Marie-France MARANDA, Approches de l'alcoolisme. De la morale... à la sociologie du travail, dans Service social, n°1, 1992, www.erudit.org.

 

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3 mars 2016 4 03 /03 /mars /2016 09:54

   Considéré dans la nosographie psychiatrique comme une addiction, l'alcoolisme se retrouve, comme phénomène social majeur, dans de nombreux conflits :

- conflit interne à ramifications complexes dont la psychiatrie, la psychologie, la psychanalyse se sont emparés depuis longtemps, à causes et conséquences qui font souvent l'objet de débats entre spécialistes ;

- conflit social car l'alcoolisme est directement relié à des conditions socio-économiques souvent identifiées et provoque des conflits à ramifications complexes elles-aussi, entre intérêts économiques importants et politiques de santé publique et/ou prescriptions religieuses négatives. Dans toutes les civilisations, à des degrés divers, on retrouve l'alcoolisme. A telle enseigne qu'on peut s'interroger sur la "popularité" et les fonctions sociales de l'alcool.

Les différents alcools peuvent utilisé (plus ou moins consciemment...) comme moyen de prévention des troubles sociaux causés par certaines conditions de vie, pour maintenir des structures sociales particulièrement injustes (gros écarts de richesses, conditions serviles ou système esclavagiste, travaux pénibles et/ou dangereux), ou même pour entretenir le moral des troupes dans des combats (ou des temps d'attente) particulièrement éprouvants.

Dans beaucoup d'armées, dans l'histoire, notamment dans l'Antiquité, il existait une véritable organisation du trafic d'alcool pour les combattants. Sans doute d'ailleurs, avant que la morale judéo-chrétienne ne domine l'Occident, les élites manipulaient-elles plus ouvertement le rôle de l'alcoll sur les populations civiles et militairees...  A noter d'ailleurs que le couplage alcool-prostitution constitue une pièce maitresse (et inavouée) du maintien du moral dans les armées. Lorsqu'il s'agit d'un moyen instrumentalisé à des fins précises, l'alcool doit être manié avec précaution : suffisamment pour anesthésier les indisciplines ou les envies de révoltes, pas trop pour ne pas conduire la population ou la troupe à l'énivrement qui les rendraient inutiles... et dangereuses...

Les différents trafics, même lorsqu'ils sont officiellement réprimés, sont plus ou moins bien contrôlés par les puissances dominantes. Des politiques de surveillance sont mises en oeuvre pour prévenir les excès tout en laissant une large lattitude aux trafiquants et aux commerçants. Ce n'est que récemment que des impératifs de santé publique dominent l'activité des puissances publiques à propos des alcools. 

- conflit social/politique encore entre acteurs de politiques de répression de l'alcoolisme et réseaux illégaux de fabrication-production-distribution. De même que les stupéfiants, l'alcool est parfois un enjeu politique (de maintien de l'ordre ou de salubrité publique) et même stratégique (comme moyen de paiement d'armes par exemple). Il peut être aussi au coeur des influences politiciennes au sein des différentes instances politiques. 

 

    Devant l'alcoolisme, existent plusieurs approches dont beaucoup sont guidées par un esprit de contrôle du phénomène, où les études psychythérapeutiques individuelles ou de groupe abondent, où la plupart des études de grande ampleur relèvent plus de statistique de santé que de la sociologie.

   La définition de l'alcoolisme est énoncée surtout sous l'angle physiologique ou physio-psychologique. "Le mot alcoolisme, écrivent Henri PÉQUINOT et Jean TRÉMOLIÈRES, désigne tout à la fois les manifestations individuelles de l'intoxication par l'alcool éthylique et les problèmes sociaux que posent à la collectivité - qui doit les gérere - les phénomènes psychologiques, pathologiques et accidentologiques résultant de cette intoxication. Cette ambigüité n'est pas sans avoir une large incidence sur la charge sociale que représentent les maladies somatiques et psychiques liées à la dépendance envers l'alcool et sur leurs conséquences en matière de santé publique, d'accidents de la circulation, d'accidents du travail, de délinquance et de criminalité. Cet immense gaspillage social ne peut être compensé par les taxes sur la consommation des boissons alcoolisées.

A quoi tient ce décalage? Au fait que l'alcool, composant de boissons très anciennement connues et attestées par l'histoire, peut passer pour un aliment mais qu'il est aussi l'un des psychotropes les plus banalisés. Puisque presque tous les peuples absorbent, en plus de leur alimentation, quelques substances à effet psychotrope, on comprend pourquoi l'alcool est largement consommé à travers le monde. A en juger par les strictes définitions des pharmacologues, il serait l'une des moins dangereuses de ces substances.

En réalité, le caractère alimentaire des boisoons alccolisées n'est vérifié qu'au dessous d'un taux de consommation très faible, au-delà duquel s'ouvre le domaine de l'intoxication. Si la physiologie peut distinguer les effets psychotropes (désinhibant, euphorisant, dépresseur) des apports nutritifs d'une boisson, la personne qui absorbe un tel produit ne peut faire cette distinction. Cette discordance entre le jugement du physiologiste et la perception du consommateur doit être rappelée avant toute étude de la biologie de l'alcool dans l'organisme, et prise en compte dans toute approche du risque alcool pour la société". 

On est loin de considérations sur les causes de l'absorption de ces boissons, sur les processus sociaux qui donnent au vin par exemple un statut bien spécial, sur les utilisations différenciées de l'alcool dans la société ou dans les institutions.

Beaucoup d'études focalisent l'attention sur l'alccolisme de certaines catégories de la population (de manière assez inconstante d'ailleurs), suivant les êges, les sexes, les catégories sociales (au XIXe siècle notamment sur les classes laborieuses et dangereuses...dans des préoccupations hygiénistes bien orientées)... les jeunes les automobilistes, les travailleurs en milieu dangereux... C'est ce que déplorent par exemple Alain RIGAUD et Michel CRAPLET : "(...) il est regrettable que les actions de prévention ne s'inscrivent pas suffisamment dans la continuité. Des efforts sont faits à l'occasion de quelques campagnes médiatiques (boire ou conduite, il faut choisir, par exemple...) mais elles restent trop peu relayées auprès du public. Le travail de terrain est effectué en particulier par des associations qui sont actuellement précarisées dans le développement de leurs projets parce qu'elles ne bénéficient pas de l'assurance de la continuité de leurs financements. Pourtant ces structures associatives sont bien utilies pour mener à bien ce travail de prévention peu populaire et peu gratifiant.

Aujourd'hui, l'interrelation des thématiques et la maultiplicité des intervenants pose encore d'autrs problèmes.

Il est entendu que l'alcool est une substance psychoactive parmi d'autres. Depuis longtemps les intervenants la présentent ainsi, néanmoins un traitement particulier doit encore être réservé à ce produit, tant il soulève de passions collectives. 

Dans une démocratie, chacun peut intervenir comme il l'entend dans le champ de la prévention. Les producteurs d'alcool entendent ainsi prendre des initiatives dans ce champ, depuis l'éducation au goût et à la dégustation en milieu scolaire (...) jusqu'à la prévention ciblée sur certains groupes à risque. Pour autant, leur action dans la prévention soulève un certain nombre de problèmes scientifiques et éthiques, de l'ordre du conflit d'intérêt. Peut-on faire confiance au producteur d'un produit dont l'excès d'utilisation est dangereux pour en limiter la consommation et donc en réduire la vente et ses profits? (nous dirions, c'est comme si l'on confiait la prévention contre les armes à feu aux Etats-Unis à la National Rifle Association ou la prévention dans le monde contre les stupéfiants aux dealers...). Nos collègues étrangers, qui connaissent ces intrusions depuis longtemps (une manière pensons-nous d'en neutraliser les effets...), ont bien repéré que les producteurs mettent souvent en place des programmes de prévention dont l'inefficacité a été démontrée (...) tout en s'opposant aux actions efficaces de contrôle de l'offre d'alcool (comme la limitation de la vente, la taxation ou le contrôle de la publicité).

La France bénéficie en alccologie d'une réflexion théorique ancienne (depuis les travaux pionniers de Pierre Fouquet, Raymond-Michel Haas et Jacques Godard) et d'une expérience clinique intéressante sans a-priori idéologique (et souvent, dirions-nous sans intentions sociales marquées...), mais la prévention du risque alcool y est encore à l'état embryonnaire.

Est-il possible de promouvoir une véritable politique de prévention de ce risque dans un pays où l'Etat fait autant de recettes fiscales avec l'alcool sans avoir la volonté politique ou la possibilité technique d'en affecter une partie pour le financement à long terme de programmes de soins et de prévention? (Cette problématique n'est pas propre à la France, pensons-nous).

Les associations de terrain peuvent-elles travailler dans un pays où les lobbies sont si actifs (...)?

Le chantier est immense. il nécessite en particulier des mesures politiques avec la mise en oeuvre d'un plan national stratégique "alcool" spécifique, et non pas saupoudré dans d'autres plans (cancer, nutrition...), et des modificationns législatives, comme la modernisation et la simplification de nombreux articles du Code de la santé publique. Ces évolutions ne pourront pas se faire sans la prise de conscience et la mobilisation de l'opinion publique ni sans une volonté politique déterminée."

 

  Encore récemment, il est nécessaire pour une analyse précise du (des) rôles de l'alcoolisme, de plaider, comme le fait Marcel DRUHLE, du Centre de Recherches Sociologiques et Serge CLÉMENT, du Centre Interdisciplinaire d'Etudes urbaines, de l'Université de Toulouse-le-Mirail, pour une sociologie de l'alcoolisme et des alcooliques. De même, au niveau anthropologique, le "boire" constitue encore un champ d'études à défricher, comme en discute Lionel OBADIA. Il distingue les études sur l'alcoologie sur les aspects biologiques et psychologiques du boire, vaste domaine notamment aux Etats-Unis des études véritablement socio-anthropologiques encore à mener.

Les différentes études sont sorties très progressivement d'approches morales connotant négativement cette "mauvaise habitude", pour aboutir à sa prise en compte notamment dans le cadre de la sociologie du travail. Par ailleurs, les études  sur l'histoire de l'alcoolisme entre le XIXe et le XXIe siècle, indique pour la France une relation (à confirmer toutefois) entre le taux de chomage et le taux d'alcoolisme dans certaines classes sociales.

Peu d'études sur l'alcoolisme dans les armées dépassent les aspects négatifs sur la discicipline des soldats. Pourtant, comme le note François COCHET, le système de représentations de l'appareil militaire à l'égard des consommations d'alcool oscille entre un regard de connivence tacite par rapport à l'ivrognerie et une perception qui tend à leur attribuer tous les comportements déviants, par rapport à la discipline. Charles RIDEL, entre autres, s'intéresse aux aspects sanitaires qui entourent l'usage de l'alcool dans l'armée, notamment entre 1914 et 1918. Il faudrait pour avoir une vue d'ensemble glaner toutes les allusions sur le rôle de l'alcool dans les grands textes des stratèges et des stratégistes, puis opérer des études sur les différents systèmes d'approvisionnement en nourriture, vêtement, alcool et prostitution des armées, qu'elles soient en campagne ou en cantonnement. 

 

Marie CHOQUET, Michel CRAPLET, Henri PÉQUIGNOT, Alain RIGAUD, Jean TRÉMOLIÈRES, Alcoolisme, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

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16 février 2016 2 16 /02 /février /2016 13:05

  L'addiction est souvent analysée qu'en tant que phénomène polymorphe centré sur le fonctionnement physiologique de l'individu, avec toutes les réflexions sur les thérapeutiques  que (individuelles et collectives) que cela comporte. Plus rarement comme faisant partie d'un ensemble social qui à la fois la favorise et la combat, de la part d'acteurs aux vues (et aux intérêts) opposées en ce qui la concerner. Le conflit intra-psychique au coeur de l'addiction est bien plus étudié que les conflits sociaux dont lesquelles elle s'inscrit. On pourra préférer une vision restreinte de l'addiction à des phénomènes physiologiques et psychologiques de dépendance à des drogues dures ou douces, légales ou illégales (alcoolisme, toxicomanie...) ou une vision élargie à des problématiques sociopsychanalytique causés par certaines habitudes positivées par la société et relativement (ou absolument) négatives pour l'organisme (tabagisme, audio-visuel, jeu, argent, automobile...).

    Très précisément, ce sont les approches neurologiques qui occupent la majeure partie du champ discilinaire et la majeure partie des réflexions des spécialistes et des thérapeutiques, avec une tendance toutefois (relativement faible ou forte suivant les pays et les... fonds engagés...) à l'élargissement à des phénomènes de société et des considérations psycho-sociales.

Ainsi Bernard Pierre ROQUES et Eduardo VERA OCAMPO décrivent l'ensemble des thématiques examinées de la manière suivante : "Le cerveau humain est uniformément recouvert d'une couche de substance grose contenant les corps cellulaires des neurones qui assurent des fonctions conscientes. Au-dedans de ces structures dites corticales, on trouve, au sein de la substance blanche interne du cerveau, ds structures grises profondes qui régissent notre vie inconsciente. Elles interviennent pour coordonner nos moyens d'action face aux situations évaluées comme critiques par le cortex cérébral. 

Dans cette partie du cerveau, que l'on appelle "cerveau basal" en raison de sa position anatomique, se trouvent des neurones qui produisent des substances chimiques stimulatrices ou inhibitrices agissant sur des systèmes neuronaux qu'elles contrôlent. Il en résulte des effets régulateurs donnant lieu à des équilibres éphémères sans cesse remis en cause pour ajuster l'acitivté vitale aux besoins de l'organisme.

La fragilité de tels équilibres est révélée par leur sensibilité aux drogues. Ces dernières ont un effet nocif sur les états chimiques du cerveau basal car elles interfèrent avec ce que les biologistes appelles le système hédonique, dont les lignes générales sont maintenant identifiées. Il en résulte une déconnexion du plaisir et des besoins qui génère peu à peu chez les consommateurs réguliers de drogues le manque et la dépendance. On appelle addiction cette situation pathologique que l'on qualifiait autrefois de toxicomanie. 

En juin 1998, le gouvernement français a décidé d'étendre les tâches de la mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT) jusque-là réservées aux drogues "illicites", à la prise en compte des effets, à tous les niveaux, de la consommation de psychotropes licites (tabac, alcool). Cela s'est traduit par le lancement d'un plan triennal qui a permis de promouvoir des études cliniques, sociologiques, épidémiologiques et neurobilogiques sur le problème de l'abus de substances psychoactives. L'addictologie (étude et traitement des addictions) est devenue désormais une discipline bien établie. Ainsi, la Revue alccologie a modifié son intitulé, devenant la Revue alcoologie et addictologie. Il existe désormais un diplôme d'addictologie, un Collège national des enseignants universitaires d'addictologie (CNEUNA), des cliniques, des centres à l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris, des colloques, des revues... On peut espérer que cet effort sera poursuivi en dépit de la pression des lobbys, alcoolier en particulier."

 La définition de l'addiction varie en fonction des facteurs considérés comme l'indique Mathilde SAÏET, psychologue clinicienne, maître de conférences en psychologie clinique et psychopathologie à l'université catholique de l'Ouest. Elle constate d'abord le florilège d'addiction : dépendances classiques à des substances, drogues, tabac, alcool, psychotropes ; conduites entrainant des dépendances, sous la présence de toxiques, boulimie, anorexie, jeux d'argent et video (cyberdépendance), fièvre des achats, sexualité, travail, sport, relation amoureuse. Ou encore scarifications (automutilations), actes criminels en série, suicide, certaines formes de cleptomanie, ou de trichotillomanie (arrachage compulsif des cheveux)... Ce qui oblige à un effort de classification et de caractérisation à l'intérieur des addictions aux substances comme des addictions comportementales.

"Sans minimiser, écrit-elle, leurs spécificités, la similitude entre les différentes conduites saute aux yeux : même passion dévorante, qu'elle s'exprime pour une substance ou pour une activité, même contrainte de la répétition, même effet de tolérance, avec la nécessité d'augmenter les doses, même exclusivité qui entraînera des difficultés financières et/ou familiales, ainsi que des sensations de manque en cas d'abstinence... Similitude qui a justifié la désignation d'une entité psychopathologique, en tout cas le regroupement sous un terme fédérateur. Sur ce dernier point, des courants psychopathologiques, aussi divergents que le comportementalisme, la systémique et la psychanalyse (à l'exception, toutefois, du mouvement issu de la pensée lacanienne) se rejoignent : ainsi, la réunification autour du concept d'addiction, consensuelle, réussit le tour de force de faire rencontrer l'approche psychanalytique francophone et l'aproche psychiatrique nord-américaine qui soutiennent d'une même voix l'élargissement de la notion d'addiction au-delà des seules toxicomanies. Ce regroupement des différentes dépendances était d'ailleurs d'jà à l'oeuvre dans la langue qui avait regroupé différents comportement à tonalité addictive autour de dénominateurs communs, qu'il s'agisse des suffixes "-isme" ou "-manies" en français, ou "-sucht" dans la langue allemande - appétence, passion ou recherche (...). 

Les approches psychiatriques, dans un intér^et taxinomique, soutiennent ainsi l'utilisation actuelle du concept d'addiction, pour proposer, à partir de la méthode sémiologique descriptive, un nouveau regroupement transnosographique. D'autres approches, comme la psychanalyse, défendent l'intér^et d'un regroupement, davantage parce qu'une valeur psychopathologique commune permet de relativiser la place des produits au sein des dépendances. Avec ce terme "addiction", généralisé aux "toxicomanies sans drogues"", la conduite de dépendance, reléguée au second plan. Selon le modèle biologique, la dépendance psychique est en effet conçue comme le simple reflet d'une dépendance biologique, produite par les propriétés d'une substance. Pourtant, dans la boulimie par exemple, il est parfaitement exclu que les propriétés chimiques des aliments soient en cause. En élargissant la réflexion au-delà de la dépendance au toxique et de ses propriétés, il s'agit donc de mettre davantage l'accent sur la fonction de la conduite, de s'interroger sur l'économie psychique en jeu et d'en souligner les mécanismes communs. car le toxique ne fait pas le toxicomane : tous les sujets exposés à la drogue n'y succombent pas. (...). A l'extrême, on pourrait imaginer que tous les usages de drogues ne relèvent pas de l'addiction, le terme addiction étant réservé aux comportement dans lesquels apparait un type de fonctionnement psychique particulier.

Avec ce nouveau regroupement nosographique, l'éventail des addictions - dépendance à une substance, à certaines conduites (...), jusqu'à une forme de relation à l'autre - ne cesse de s'élargir, au prix d'ailleurs de quelques chevauchements, quand, par exemple, on veut l'étendre au trouble obsessionnel compulsif. Le risque, bien entendu, est celui d'une dilution du concept, que le champ addictif vienne se constituer en un nouveau leurre ou fourre-tout nosographique, comme parfois celui des états limites. L'acception, parfois trop large pour qu'elle puisse garder sa pertinences, peut en effet centraliser tout et n'importe quoi (le chocolat?), devenir une catégorie où seraient classées touts les "mauvaises habitudes"... Et qu'on aboutisse ainsi, paradoxalement, aussi bien à un appauvrissement du concept qu'à une pathologisation de toute l'activité relationnelle, avec tous les accents moralisateurs que cela peut impliquer. Certains auteurs ne voient pas d'inconvénients à conserver le prédicat, à la condition de le conserver dans les limites de ses potentialités, c'est-à-dire uniquement descriptives (Pierre-Laurent Assoun). Ainsi, parmi les dépendances, il y a deux façons possibles d'employer le terme, formant deux catégories : un noyau dur, comportant les addictions stricto sensu comme la dépendance aux substances, la boulimie, le jeu pathologique, et un autre groupe, dans lequel le terme addiction est davantage employé dans un usage métaphorique : suicide addictif, sexualité addictive, achats addictifs. Au-delà de ces critiques, le concept d'addiction pose un problème épistémologique et méthodologique : le regroupement avec d'autres troubles implique une réunification avec des pathologies actuellement dispersées dans la nosographie ; par ailleurs, si on édifie le concept psychopathologique "organisation addictive", comment la positionner par rapports aux troubles classiques : névroses, psychoses, perversions, états limites?"

En fin de compte, constate notre auteur, l'addiction, à la croisée de différents champs est davantage un état de rechercher et de remise en question qu'une entité bien établie. La "perte de  liberté de s'abstenir" semble être une voie qui pour l'instante sa préférence.

Il faut souligner que dans la justification de leur dépendance, le sujet se dit "libre" et lorsque s'amorce la remise en cause de cette dépendance (aux drogues ou comportementale) surgit la revendication de cette liberté, un des élément clé de l'addiction étant bien la puissance de l'inconscient, même dans la confrontation au spectacle de ses résultats (biologiques et/ou sociaux).

 On retrouve la même approche de l'addiction chez Patrick PHARO, directeur de recherches et enseignant à l'université Paris V.

"Il se trouve (...) que le langage ordinaire ne trahit pas vraiment les conceptions savantes, qui admettent aussi :

- une continuité entre les usages modérés ou occasionnels, abusifs et risqués, extrêmes et nocifs d'une substance psycho-active ;

- une parenté neurobiologique ente les abus de substances et ceux de certaines pratiques qui vont des conduites alimentaires aux pratiques sexuelles, en passant par le jeu, le travail, le sport, les achats... et qui incluent aussi les compulsions diverses et les impulsions non retenues.

On suppose en outre aujourd'hui que la recherche d'émotions positives et l'évitement des émotions négatives associés aux propriétés stimulantes ou sédatives de certains produits ou pratiques auraient pu constituer un avantage évolutif au cours de l'évolution naturelle de l'espèce (Saah, The evolutionary origins and signifiance of drug addiction, Harm Reduct Journal, 2005). Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de l'intensification toujours possible de n'importe quelle habitude susceptible de susciter du plaisir ou un sentiment de bien-être, dont témoigne d'une certaine façon l'usage courant du terme addiction. Et on peut s'inspirer de ce double usage savant et ordinaire du terme addiction pour essayer de comprendre les tendances et les destinées des consommations psycho-actives qui alimentent le bien-être des êtres humaines, tout en provoquant parfois un certain nombre de catastrophe individuelles." 

La problématique de l'addiction rejoint celle de l'aliénation, lorsque la dépendace fonctionnelle s'accompagne de contraintes qui vont au-delà du choix individuel supposé, "soit que les conditions du fonctionnement soient imposées de façon plus ou moins brutale ou insidieuse par une source extérieure, comme c'est le cas dans les différentes aliénations sociales ou politiques, soit que le fonctionnement lui-même entraîne une série de désagréments qui risquent de lui faire perdre ses propriétés de bien-être, comme c'est le cas précisément dans l'addiction à une substance psycho-actie ou à une pratique envahissante." Les pratiques qui entrainent une addiction peuvent être très diverses. Ces pratiques peuvent avoir, à un degré ou à un autre, des effets psycho-actifs. On peut considérer l'adiction "comme le passage d'une consommation psycho-active fonctionnelle, qui est l'ordinaire de n'importe quel sujet humain, à une consommation pyscho-active susceptible de satisfaire plusieurs des critères répertoriés dans les classifications psychiatriques de l'addiction. Il est en outre intéressant de remarquer que les conditions sociologiques d'un tel passage sont aujourd'hui considérablement favorisées par certains phénomènes tels que l'extrémisation des consommateurs ou l'accessibilité accrue à n'importe quel produit ou pratique." Il prend l'exemple de la prise d'alcool ou de drogues, autrefois très ritualisée et avec des formes moins dure, qui, dans les temps moderne voient apparaitre des préparations de plus en plus pures, que l'ouverture des sociétés et des marchés a en outre rendues disponibles bien au-delà des contextes restreints dans lesquelles ces produits étaient apparus. "Ces phénomènes d'extrémisation et de disponibilité élargie, auxquels s'ajoutent encore les poly-consommations qui aggravent la toxicité des produits pris séparément, concernent aussi bien entendu les produits alimentaires, avec des préparations riches en sucre, en graisse, en sel ou en vitamines, et de nombreuses pratiques courantes, comme par exemple les pratiques sexuelles ou les jeux associés à la libéralisation et à la marchandisation des moeurs, ou encore les sports et le travail intensifés par la recherche accrue des performances." Violences dirigées contre eux-mêmes, violences tournées vers les autres, délinquances d'appropriation constituent également des faits générés par les nombreuses addictions.

On pourra ajouter que la prise en compte des addictions génératrices de faits plus ou moins destructeurs contre la personne ou contre autrui dépend beaucoup de l'environnement culturel et économique qui lui-m^eme, favorise et récompense celles-ci. Les résistances multiples à leur analyse trouvent des sources économiques (et politiques) : les addictions sont parties inhérentes du fonctionnement social et économique. Tenter d'analysezr ces addictions et proposer des "remèdes" ne peut se faire souvent sans une remise en cause, plus ou moins radicale, du système socio-économique dans son ensemble. C'est d'ailleurs pourquoi il est difficile de lutter contre les addictions - malgré leurs effets dévastateurs, témoins en sont les mutiples activités qui tentent de réduire les consommations de substances psycho-actives comme les stupéfiants, l'alcool, le tabac... On retrouve à l'échelle de la société - mais de façon surmultipliée par les intérêts économiques en jeu - les dépendances individuelles. On trouve dans les écrits d'auteurs comme Patrick PHARO, l'écho de ces difficultés : dans une société qui se dit libérale, où exclure toute contrainte semble faire figure de credo, on ne peut stigmatisé les individus, premières victimes. On ne peut non plus contraindre aux soins. Limiter des libertés individuelles fait partie d'un dilemne, même s'il s'agit de rendre les individus à la liberté compromise par ces addictions. Ce serait priver à terme les individus de la recherche du plaisir.

On peut comprendre que, sans analyse d'ensemble, sociopsychanalytique par exemple, ou encore sans critiques profondes du système socio-économique lui-même, que les conséquences des addictions seules puissent être motrices de thérapeutiques efficaces à moyen et long terme... 

 

Patrick PHARO, Addiction, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011. Mathilde SAÏET, Les addictions, PUF, Que sais-je?, 2011. Bernard Pierre ROQUES et Eduardo VERA OCAMPO, Assiction, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 11:22

L'addiction, pris dans le sens de dépendance à des activités qui agissent à terme négativement sur le corps, constitur un élément résultant et provoquant une série de conflits, que l'on pourrait qualifier d'à double détente. Premièrement, se dynamise un conflit interne à la personne, entre le recours à des activités nocives à terme pour satisfaire des besoins immédiats et deuxièmement se dynamise un conflit social entre acteurs entrentenant l'appétence à ces activités et une foule  d'autres déployant des interdits moraux et légaux. L'alcoolisme est bien représentatif de cette problématique : l'absorption d'alcool provoque un bienfait immédiat, prélude à des dégâts physiologiques majeurs à terme pour les personnes qui y sont addictives et sa consommation est   valorisée, proposée, conseillées par une quantité d'intérêts économiques, tandis que des autorités, inquiets des dégâts individuels et sociaux provoqués par l'ivresse privée ou publique combattent ces intérêts-là, de manière plus ou moins frontale. L'entrechevêtrement des conflits intra-corporels et des conflits sociaux (de la famille à la société toute entière) est aussi une caractéristique de ces addictions. Elles font partie souvent de la culture et même de la civilisation d'une population donnée. 

Beaucoup d'études prennent pour point de départ les différentes addictions pour en définir les "thérapeutiques" individuelles ou de groupe. Mais les addictions ne constituent pas un point de départ ; elles s'inscrivent dans des trajectoires individuelles et collectives, dans des ensembles sociaux de comportements, dans une société souvent inégalitaire et d'injustices diverses et variées. Des observateurs ont bien relevé la concomittance entre la multiplication des addictions de toutes sortes (de l'alcoolisme au tabac, des hallucinogènes à des comportements jugés plus "sociaux" et comportant pourtant une part de compulsions à répétition : conduite automobile forcenée, consommation audio-visuelle à outrance, usage à tout bout de champ d'outils de "communication" ou de jeux videos...) et d'uen organisation sociale inégalitaire et laissant une place énormes à des pauvretés de toutes sortes également... Au niveau psychologique et biologique, on peut sans peine utiliser la problématique principale de l'agressologie : les comportements d'addiction ressemblent bien à des comportements de fuite devant ds réalités globales peu propices à l'épanouissement des potentialités humaines. Au niveau de la sociopsychanalyse, on pourrait multiplier les facettes d'observations de ces comportements d'addiction, parfois hautement valorisés. Au niveau socio-politique, l'accaparement du temps des victimes de l'injustice sociale (des violences sociales) à des activités addictionnelles laisse tranquilles les nantis du système. Quoi de mieux que le détournement de toute une énergie sociale vers des activités individuelles qui l'épuisent? 

Toutes ces considérations jetées ici font l'objet de plus en plus de recherches. Le champ est assez considérable, des addictions les plus évidentes (alcool, tabac, hallocinogènes, surconsommation audiovisuelle) qui touchent un ou plusieurs des cinq sens aux addictions camouflées en nécessités économiques ou sociales (automobile, communication, l'argent).

De mauvaises langues, pourtant pas si mauvaises que cela, pourraient y ajouter les addictions religieuses, sportives ou politiques (fuite vers l'au-delà ou dans un collectif vague), les addictions sexuelles (surexcitation plus ou moins permanente), les addictions sur la beauté du corps, les addictions des collectionneurs, bref tous ces comportements de dépendance qui semblent souvent "normaux" et qui cachent bien des motivations parfois inconscientes. Maintenant, il faut se garder de voir les réalités à travers des addictions...même si elles ont tendance à s'additionner. Et à se camoufler également. Elles constituent des éléments de conflits d'importante intensité, pour la personne comme pour l'ensemble de la collectivité.

C'est sans doute les addictions politiques qui ont fait l'objet d'études, entre sociologie et philosophie politique : l'exercice du pouvoir corromp mais, plus il se prolonge et s'intensifie cet exercice semble devenir nécessaire, non pas comme on pourrait le croire ou faire croire, parce que les citoyens en général (ou les supporters en particulier) en bénéficie trop pour s'en passer, mais pour celui qui l'exerce lui-même. Le nombre de politiques - élus ou non, à grande dimension ou non - qui perdent le pouvoir et qui ensuite développent de véritables malades psychosomatiques graves est relativement impressionnant. A ce point qu'il existe même une partie de la profession de spécialistes psychologues-psychiatres qui s'y intéressent et... y tirent grand profit à développer... leur profession. La relation entre addictions (et pas seulement politiques) et pouvoir constitue même un thème de philosophie politique.

 

 On regardera bien entendus du côté des comportements d'agression, causées ou aggravées par ces addictions, comportements qui forment une chaîne quasiment sans fin dans les relations sociales. On se garde de plus en plus heureusement de tout fixisme moralisateur (encore que...) en analysant ces addictions, à la fois résultante et origine de bien des caractérisques sociales, sans oublier les soubassements économiques qui les permettent et très souvent les encouragent.

 

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5 février 2016 5 05 /02 /février /2016 10:07

     Optimistes, Nicolas BERLAND et Anne PEZET estiment qu'il "existe peut-être un espace pour reconstruire des systèmes comptables plus démocratiques et applicables à de nombreux objets". Pour donner une idée d'un tel espace, ces auteurs tentent une évaluation des travaux critiques. En interne (de la part des auteurs critiques) "et par conséquent modérée et équilibrée" et en externe (de la part des partisans du mainstream) "plus vigoureuse". 

COOPER et HOPPER (2007) distinguent 7 apports des critical studies en comptabilité. le contexte n'est bien sûr pas considéré comme neutre puisqu'il est le reflet du capitalisme et de la modernité. "Le changement n'est pas simplement motivé par la technologie et la concurrence mais aussi par les rivalités interprofessionnelles visant à se répartir le surplus de valeur et le contrôle des forces de travail. Le pouvoir et le conflit sont au centre des explications. La comptabilité de gestion n'est plus neutre ni objective mais subjectivement négociée dans le cadre des résistances. Les résistances ne sont pas analysées en termes de psychologie ou d'irrationalité des acteurs mais dans leur contexte socio-économique. Les innovations comptables viennent souvent d'institutions externes comme l'Etat, la religion ou les mouvements politiques. Les critical studies montrent comment les technologies comptables ne peuvent être comprises hors d'une complexe réseau d'intérêts. Le changement est brutal ; il fait suite aux crises du capitalisme. Ces apports se résument finalement à une vision "externaliste" de la comptabilité dont les relations avec le social, l'économique et le politique ne sont pas ignorées."

Ces deux auteurs analysent également les forces et faiblesses des grands courants des critical studies. "Si le labour process analyse bien les contradictions qui entrainent les crises, il présuppose implicitement que les notions de bien et de mal sont connues par les chercheurs qui peuvent ainsi directement trancher. Les recherches critiques héritées d'Habermas sont insuffisamment explicites sur l'origine des formations sociales plus larges. Les postculturalistes sont suspectés de produire des "meta narratives" dont la validité est impossible à prouver (...). Les foucauldian studies ne s'intéressent pas suffisamment à l'histoire dans ses détails les plus fins. L'ANT pallie un peu ce problème en s'intéressant aux détails matériels qui rendent les choses possibles. Mais le risque de relativité devient alors très fort. (...)".  Un certain romantisme, un certain éloignement des pratiques qui rendent ces études critiques trop éloignées des lecteurs qui pourraient en être les plus intéressés, des conflits de référence à l'intérieur de la discipline, une certaine naïveté de critiques qui se retournent finalement contre leurs propres présupposés : en réformant la comptabilité certains semblent croire que l'on pourra de cette manière (parfois exclusive, puisqu'il n'y a pas d'analyse sociologique large), réformer la société... 

L'aller-retour de la technique à la critique et de la critique à la technique, vu ces insuffisantes, peut s'avèrer très limité. Si le travail réalisé par les sociologues et les ethnologues ouvrent des perspectives pour le monde du management, encore faudrait-il qu'ils partagent un minimum de culture commune. Beaucoup d'approches ne dépassent pas le constat de non neutralité de la comptabilité. En outre, le vrai et le faux en comptabilité risque d'être le sujet d'interprétations multiples au fur et à mesure que s'élargit le nombre d'acteurs intéressés par la production comptable, d'autant que ces acteurs, souvent très spécialisés dans leur domaine, ne possèdent que peu de références communes et en fin de compte peu d'intérêt communs. Si les crises du capitalisme indiquent de plus en plus clairement des défaillances des instuments de calculs économiques - même chez les tenants du mainstream (courant domainant sans réflexions de fond), il ne semble pas, jusqu'à aujourd'hui que la tendance à tout simplement transcrire dans la comptabilité la financiarisation de l'économie s'inverse. 

  Toujours est-il que la recherche comptable moderne, qui s'organise autour de plusieurs auteurs-clés, est relativement jeune et qu'elle n'a pas fini de porter ses fruits. Une certaine accumulation des connaissances, une nouvelle perception, même chez les libéraux, des dangers d'une comptablité qui transcrit tout simplement les dérives d'un capitalisme financier, la montée des périls en matière d'environnement qui détruit les fondements du productivisme, lui aussi entérimé et amplifié par une certaine mise en chiffres, la nécessité croissante de faire par la comptabilité réfléter des réalités sociales et des exigences sociétales, tout cela produira progressivement ses effets. A condition que des autorités suffisamment puissantes s'élèvent, au niveau national et international, contre des dérives néo-libérales incontrôlables et se dotent précisément d'outils - comptables notamment - pour établir de nouveaux caps, qui ne se réduisent pas à une "amélioration" de la "gouvernance"...

   Les théories dressées notamment par Raymond John CHAMBERS (1917-1999), Anthony HOPWOOD (1944-2010), Tony TINKER (né en 1946), Ross WATTS (né en 1942), Jerold ZIMMERMAN (né en 1947), Theodore LIMPERG Jr (1879-1961), Gino ZAPPA (1879-1960) et Kyoshi KUROSAWA (1902-1997), Richard MATTESICH (né en 1922), Gerald FELTHAM (né en 1938)... peuvent y contribuer...

L'australien Raymond John CHAMBERS défend contre de grands auteurs américains de son époque, et notamment LITTLETON, une nouvelle conception de la recherche comptable. Elle ne peut selon lui se contenter d'expliquer la pratique mais pour autant elle n'est pas une fin en elle-même : elle doit servir la pratique et ce en proposant à celle-ci des théories susceptibles de la guider et de lui donner des points de repères et des cadres intellectuels adaptés aux différents contextes où elle se développe. En tant que chercheur, il produit une théorie (ou une méthode) comptable pour une pratique "continuellement actuelle" dans un contexte inflationniste mais cette théorie est l'illustration d'une démarche générale qui sea qualifiée de normative et qu'il défendra tout au long de sa carrière scientifique et dans sa revue Arbacus, notamment contre des chercheurs partisans de démarches exclusivement cognitives. Anthony HOPWOOD d'une part et Ross WATTS et Jerold ZIMMERMAN d'autre part, défendront et illustreront par leurs travaux de telles démarches, mais selon des méthodologies très différentes. Dans son ouvrage majeur publié en 1966, Accounting, Evaluation and Economic Behavior (Comptabilité, évaluation et comportement économique), il expose sa méthode de la comptabilité continuellement actuelle, fondée sur une évaluation des actifs à leur prix de cession. Cet ouvrage est l'illustration d'une nouvelle démarche de recherche qui la revivifie. Pour cet auteur, une théorie comptable repose sur un certain nombre d'axiomes relatifs à l'entreprise et à son environnement et se construit en déduisant de ces axiomes des hypothèses qu'il convient de confronter à la réalité. Il est sans doute le premier auteur qui ait proposé une démarche aussi rigoureuse pour la recherche comptable, démarche clairement inspirée par le raisonnement mathématique. Face à la théorie positive de la comptabilité, il maintiendra toujours ses positions.

Anthony HOPWOOD, inspiré par la sociologie et les sciences politiques, ouvrira la voie à des études sociologiques de la pratiques comptables, à des études de "comptabilité en action" et fera de sa revue Accounting, Organizations & Society le vecteur de telles études. Son approche interprétative du phénomène comptable sera à l'origine de plusieurs courants. L'un de ces courants connaît avec Tony TINKER et la revue Critical Perspectives on Accounting créée par celui-ci un développement inspiré par le marxisme particulièrement original et perturbateur.

Ross WATTS et Jerold ZIMMERMAN sont les pères fondateurs de la théorie positive ou politico-contractuelle de la comptabilité. Inspiré par l'Ecole de Chicago, ils fondent une économie de la comptabilité qui s'intéresse aux déterminants des choix et des comportements comptables des dirigeants d'entreprises. Leur courant, en dépit des nombreuses et fortes critiques dont il est l'objet, reste l'un des courants majeur de la recherche comptable contemporaine et représente le mainstream aux Etats-Unis. Les recherches qui en sont issues sont publiées non seulement dans la revue spécialement créée par eux, The journal of Accounting and Economics, mais aussi dans The Accounting Review and Economics et dans The Journal of Accounting Research.

Theodore LIMPERG Jr (découvert par Kees CAMFFERMAN) est un chercheur qualifié d'inclassable : il écrit en néerlandais et fait toute sa carrière dans son pays ; ce qui ne l'empêcher pas de développer une théorie comptable particulièrement originale fondée sur la valeur de remplacement qui connaitra une audience internationale.

Gino ZAPPA, grande figure de la comptabilité et de l'économie d'entreprises (economia aziendale) italiennes, élabore une forte théorie qui fait de la comptabilité un instrument et l'analyseur du fonctionnement de l'entreprise en tant qu'institution économique (instituto economica). Dans sa vision de l'entreprise, il est proche de l'école institutionaliste américaine et s'oppose aux économistes qui la réduisent à une boite noire. Grâce à la comptabilité, il fait entrer les économistes dans cette boite noire. Si son apport direct à la pratique comptable est limité, son apport à la recherche est considérable et mérite d'être connu. Il suggère en effet de ne pas étudier la comptabilité comme une technique isolée mais comme une technique "encastrée", en interaction avec son contexte économique et social. Ce que proposeront plus tard des chercheurs britanniques qui ignoraient probablement son oeuvre, tel Anthony HOPWOOD.

Kyoshi KUROSAWA est le "premier samourai de la comptabilité". Son oeuvre, telle qu'elle est présentée par Akiko FOUJITA et Clémence GARCIA, apparait singulière et clivée car elle se développe dans deux contextes très différents, avant et après la défaite du Japon en 1945. Après avoir tenté d'adapter la comptabilité aux besoins d'une économie dirigée, il doit "subir" l'apport américain, la re-penser dans le contexte d'une économie libérale. Ses travaux relatifs à l'adaptation de la comptabilité à une économie dirigée ne sont pas sans parenté avec certains travaux doctrinaux réalisés en France après la seconde guerre mondiale pour établir un lien entre la comptabilité nationale et la comptabilité des entreprises.

Autrichien devenu américain, Richard MATTESICH écrit aussi bien en allemand qu'en anglais et, du fait de sa forte culture européenne et de ses centres d'intérêts, occupe une position originale au sein de la galaxie des chercheurs américains. C'est un "pur théoricien" en ce sens qu'il consacre ses activités de recherche à des problèmes fondamentaux et trouve son inspiration dans les travaux d'économistes et de philosophes. Ses principaux travaux, publiés par les plus grandes revues académiques américaines, visent à doter la comptabilité d'un cadre axiomatique ; ils ont débouché sur une théorie comptable qualifiée de "normative conditionnelle" qui articule l'axiomatique comptable avec les besoins d'information des utilisateurs.

Gerald FELTHAM participe au développement d'un nouveau champ de recherche, l'économie de l'information comptable. Dans ce champ de recherche, il s'intéresse plus spécifiquement à la valeur de l'information comptable dans un contexte contractuel ou de marché. Même si ses travaux relèvent en grande partie de la microéconomie, ils éclairent diverses questions que se posent les comptables et notamment les normalisateurs : l'information véhiculée par les états financiers doit-elle être prédictive? Lissée ou non?...

  Cette présentation des auteurs modernes de Bernard COLASSE met en évidence le caractère encore minoritaire des recherches à proprement parler critiques, dans le sens de porteurs d'un autre compabilité qui supporterait une autre économie... S'il existent d'autres auteurs, bien plus talentueux ou bien plus progressistes, ils n'influent pas de manière centrale, comme le font ceux présentés, la recherche comptable contemporaine.

 

Bernard COLASSE, Les grands auteurs en comptabilité, EMS, 2004. Nicolas BERLAND et Anne PEZET, Quand la comptabilité colonise l'économie et la société. Perspectives critiques dans les recherches en comptabilité, contrôle, audit. Les études critiques en management, une perspective française. Presses Universitaires de Laval, 2009.

 

SOCIUS

 

 

 

 

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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