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16 mai 2020 6 16 /05 /mai /2020 16:45

     Le sociologue américain Erik Olin WRIGHT, professeur de sociologie émérite de l'Université du Wisconsin à Madison, entre autres fonctions, qui axe ses travaux sur l'étude des classes sociales, est une figure du marxisme analytique. Il est connu pour diverger du marxisme classique dans sa rupture de la classe ouvrière en sous-groupes de pouvoir diversement tenu et donc divers degrés de conscience sociale. Il introduit de nouveaux concepts pour s'adapter à ce changement de perspective, y compris la démocratie profonde et la révolution interstitielle.

    Erik Olin WRIGHT commence à faire des contributions à la communauté intellectuelle au milieu des années 1970, avec toute une génération de jeunes universitaires radicalisés par la guerre du Vietnam et le mouvement des droits civiques. A l'université du Winsconsin-Madison, il supervise les thèses de nombreux jeunes chercheurs qui ont procédé par la suite à des travaux, devenant des sociologues et des politiciens notables ; dont Wilmot JAMES, César Rodraguez GARAVITO et Vivek CHIBBER. De même, il siège à des comités de thèse des chercheurs qui continuent aujourd'hui d'apporter des contributions considérables dans les domaines de la stratification sociale, de la politique sociale et de l'inégalité : Gasta ESPING-ANDERSEN, Eduardo BONILLA-SILVA, sans oublier le regretté Devah PAGER....

Tout au long de sa carrière, il est sollicité par d'autres universités pour se joindre à leur faculté de sociologie, notamment l'Université d'Harvard en 1981 (tentative échouée par des opposants à ses thèses, comme Daniel BELL,  George HOMANS, Derek BOK, malgré les propositions de nombreux partisans et d'Harrison WHITE, qui respectait le travail de WRIGHT malgré son opposition à l'engagement marxiste). le conflit intellectuel se double toujours d'un conflit "professionnel", surtout dans le milieu universitaire, où tentent de se bloquer des carrières par des manoeuvres qui n'ont rien d'un débat intellectuel...

     Ses travaux ont pour objectif de moderniser le concept marxiste de classe. Il souligne l'importance du contrôle des moyens de production dans la définition d'une classe, pendant que, dans le même temps, il essaie de prendre en compte le cas des salariés qualifiés, s'inspirant dès lors du concept webérien d'autorité. Selon lui, les salariés avec des capacités recherchées sont dans une contradictory class location (terme qu'il utilise dans son livre Classes, difficilement traduisible mais approchant l'expression française de classe contradictoire) parce que, bien qu'ils ne soient pas capitalistes, ils sont plus précieux au propriétaire des moyens de production que les travailleurs moins compétents, le propriétaire des moyens de production essaie donc d'acheter leur loyauté en leur donnant des parts de ses entreprises et en les dotant d'une autorité sur ses collègues de travail. Ainsi les travailleurs qualifiés tendent à être plus proches des intérêts des "patrons" que de ceux des autres salariés.

   Publié en 1997, Class Counts tient une place particulière dans son oeuvre. Travail théorique, mais aussi empirique, cet ouvrage utilise les données collectées dans plusieurs pays industrialisés, y compris les États-Unis. Erik Odin WRIGHT s'attache à décrire les modalités d'un dépassement du capitalisme, en définissant une "boussole de l'émancipation". Dans son ouvrage qui présente cette recherche, publié en français sous le titre Utopie réelles, il s'efforce d'identifier les modalités d'action opératoires pour fonder une plus grande justice sociale et politique, en visant donc des "utopies" qui soient "désirables", "viables" et "faisables". En France, les thèses de ce livre ont été discutées par Jérôme BASCHET.

     Une recherche constante est transcrite dans ses ouvrages successifs, Class, Crisis and the State, London, New Left Books, 1978 ; Classes, London, verso, 1985 ; Interrogating Inequality : Essays on Class Analysis, Socialiism and Marxism, London, verso, 1994 ; Class Counts : Comparative Studies in Class Analysis, Cambridge, Cambridge University Press, 1997 ; Envisioning Real Utopias, London, verso, 2010 ; Understanding class, London, verso, 2015.

 

Erik Odin WRIGTH, Utopies réelles, Paris, La Découverte, collection L'horizon des possibles, 2017 ; Comprendre la classe. Vers une approche analytique intégrée, dans Contretemps, revue de critique communiste n°21, article traduit par Ugo PALHETA, paru d'abord dans la New Left Review en 2009.

Jérôme BASCHET, Quels espaces libérés pour sortir du capitalisme?; A propos d'Utopies réelles, dans EcoRev 2018/I, n°46, Cairn.info.

 

   

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14 mai 2020 4 14 /05 /mai /2020 07:50

    La théorie de la structuration sociale est une théorie sur la création et le maintien des systèmes sociaux qui s'appuie sur l'analyse des structures et des agents, sans donner la primauté à l'un de ces ensembles. Ni l'analyse macrosociologique (qualifiée parfois d'holiste), ni l'analyse microsociologique (plus ou moins proche de l'individualisme méthodologique) n'est suffisante. La théorie vise donc à articuler l'agent et les structures. Issue des travaux du sociologue Anthony GIDDENS, qui en a développé la plupart des aspects dans The Constitution of Society, qui analyse l'intersection des agents et des structures selon 3 axes : la phénoménologie, l'herméneutique et les pratiques sociales. Les partisans de cette théorie ont adopté et élargi cette position (par exemple R. STONES, Structuration Theory : Traditions in Social Theory, New York, Palgrave Macmilian, 2004). Même si la structuration sociale est beaucoup critiquée (parfois d'ailleurs à cause de la recherche d'une "troisième voie" politico-économique), elle est encore utilisée en sociologie contemporaine au début du XXIe siècle (voir Christopher G.A. BRYANT et David JARY, "Coming to terms with Anthony Giddens, dans leur ouvrage Giddens' theory of structuration : A critical appreciation, New York, Routldge, 1991).

 

Une théorie féconde et marquante dans la sociologie contemporaine

  Contrôle des organisations

     Jocelyn HUSSER, Maître de conférences à l'université Bordeaux IV, professeur associé à l'ESCEM, examine surtout l'éclairage que peut apporter la théorie de la structuration dans "le contrôle des organisations". La théorie de la structuration, écrit-t-il, intéresse les sciences de gestion dans la mesure où elle propose un cadre d'analyse fécond intégrant simultanément la structure et l'individu, l'action et l'interaction dans un mouvement dynamique. Son positionnement original lui permet de considérer l'entreprise, l'organisation, non pas comme un lieu figé où la structure formelle agit comme une contrainte, mais comme un lieu de construction, de structuration, un lieu en mouvement perpétuel. La théorie de la structuration instruit ainsi de façon pertinente le champ des sciences de gestion car elle propose un prisme innovant s'intéressant notamment aux processus organisationnels dans leurs aspects complexes intégrant actions, acteurs compétents et mécanismes structurels. Elle présente également l'intérêt d'avancer des propositions de compréhension des changements organisationnels à travers les interactions des acteurs au sein des organisations. Une théorie, indique t-elle, ne peut présenter un intérêt que si elle mobilise des critères permettant de l'ancrer dans les faits empiriques et permettant une opérationnalisation des concepts. Autrement dit, la théorie globale de la structuration de GIDDENS ne "fait ses preuves", que par ses applications dans les domaines les plus divers des sciences sociales, ce qui avait été en son temps le critère principal de "validité" de la réflexion théorique de DURKHEIM sur la société. Et notre auteure s'efforce de confronter cette théorie globale au contexte bien concret, empirique, des organisations. Elle considère que ce courant recherche théorique emmené par GIDDENS est adapté au contexte des organisations, et apporte des arguments dans ce sens.

    Plusieurs auteurs, à la suite des travaux de GIDDENS, suivent sa voie ou les commentent, souvent pour les prolonger.

Pour D. AUTISSIER et F. WACHEUX (Structuration et management des organisations, L'Harmattan, 2000), la théorie de la structuration est une métathéorie de l'action : "en préconisant une résolution par dualité, elle permet d'agencer des données empiriques et théoriques multiples, complexes et même parfois apparemment contradictoires". L'intérêt perçu quant à cette théorie est triple :

- elle ne considère pas l'organisation comme une structure de nature "macro-sociale" de la récursivité de l'action et de la structure ;

- elle ne considère pas l'organisation comme une structure formelle mais comme un lieu de structuration :

- elle permet de combiner de nombreux courants de recherche en sciences humaines et de les organiser en fonction de leur capacité à renseigner la structuration de l'individu, des interactions entre actions et de l'organisation elle-même.

    Pour J. ROJOT (Théorie des organisations, Edition ESKA, 2003), il s'agit avant tout d'une théorie qui se place dans "le cadre de la sociologie politique" ; elle viserait les rapports de l'individu et de la société. Elle présente l'intérêt de relier en un tout cohérent un ensemble d'axes théoriques épars exploités par d'autres chercheurs, axes théoriques signifiants et pertinents par eux-mêmes, mais qui ont du mal à proposer ne articulation évidente permettant une synthèse à propos des organisations." Les concepts fondamentaux intéressant directement les organisations peuvent être recensés en 5 grandes catégories :

- La dualité du structurel est au centre de la construction de GIDDENS. Elle introduit l'idée selon laquelle "les propriétés structurelles des systèmes sociaux sont à la fois des conditions et des résultats des activités accomplies par des agents qui font partie de ces systèmes" (GIDDENS, 1987). Au niveau des organisations, GIDDENS nous incite à prendre en considération la force et la dynamique des systèmes. Les managers ne peuvent agir que par la conscience de l'existence d'une structure, certes évolutive, mais toujours prééminente. La dualité du structurel se caractérise ainsi par sa volonté de lier les niveaux individuel et institutionnel du système étudié. Sa fécondité réside dans l'appropriation simultanée de l'objet et de l'individu par l'interaction. Elle permet un choix d'analyse (structure, interaction, individu) laissant une liberté d'observation pour le chercheur.

- L'importance des rencontres et des interactions dans la théorie de la structuration. Le point de départ est loin de se situer à un plan macro-social puisque ce sont les rencontres quotidiennes qu'ont les acteurs qui permettent aux structures d'évoluer. Selon ROMELAER (2000), elles méritent toute notre attention : "Pour éphémères et banales qu'elles paraissent, elles sont, par leur aspect routinier, des éléments constitutifs de la production des propriétés structurelles des systèmes sociaux". A travers ces rencontres, les routines vivent et perpétuent les propriétés structurelles des systèmes sociaux. Les rencontres sont le fil de l'interaction sociale, la succession ordonnée des engagements avec d'autres personnes dans le cycle quotidien des activités. Pour GIDDENS (1987), ces rencontres "prennent la forme typiques de routines". Cette appréciation intéresse les organisations à condition que le chercheur se situe comme un observateur-participant pour saisir l'éphémère et de façon indirecte la permanence à travers la reproduction sociale. Cette dimension incite à mobiliser la théorie des conventions pour étudier les phénomènes de stabilité et au-delà les conditions et modalités de changement des organisations. Cependant, comme le précise GIDDENS (1987), il s'agit d'une vision, qui devrait être couplée avec les dimensions supérieures d'une institution : "le tissu davantage ramifié des rapports sociaux doit se concevoir également à partir de l'intégration globale et de l'intégration systémique".

- La notion d'acteur compétent établit clairement un statut à l'acteur, c'est-à-dire des cadres et des personnes travaillant dans les organisations. Il ne s'agit ni d'un sujet passif, agi, ni d'un agent économique contraint, au service d'une simple pensée calculatoire, optimisante. Il ne s'agit pas non plus d'un acteur libre au sens de CROZIER et FREIDBERG (1977), jouant avec les règles et les zones d'incertitude. GIDDENS définit une personne comme étant un actant, car les structures sociales contraignent l'action individuelle. En effet, elles sont, pour COCULA et FRÉDY-PLANCHOT (Freins et motivations liés au télétravail chef EDF-GDF ; l'apport de la théorie de la structuration, dans Structuration et management des organisations, sous la direction de AUTISSIER et WACHEUX, L'Harmattan, 2000), les cartes qui définissent le territoire des acteurs. Mais ces derniers sont définis comme compétents car ils sont auteurs de leurs actes, renforçant mais aussi agissant sur la structure. Au final, GIDDENS (1987) leur accorde le passage de statut d'agent à celui d'actant dès lors qu'ils saisissent la capacité de "créer une différence." Ainsi, un agent devient actant s'il gagne la capacité à créer une différence, donc d'exercer un pouvoir.

- La routinisation et l'institutionnalisation : lors du déroulement d'une action, l'actant rechercherait une sécurité ontologique, une autonomie de contrôle avec des routines prévisibles qu'il tenterait d'institutionnaliser par des pratiques connues ou tacites et la recherche du pouvoir. Ce concept fondamental renvoie une fois de plus à un courant de recherche en gestion qui s'accorde sur l'insuffisance d'une seule explication par les superstructures. Il convient aussi de comprendre les phénomènes par les pratiques, les représentations et l'intelligence des acteurs.

- Le contrôle réflexif de l'action. Cette conception s'appréhende également à partir de la conscience de soi des acteurs. Elle représente la capacité de surveiller, contrôler le flot continu de la vie sociale qui se déroule et par là-même la capacité à se situer et s'évaluer. Le contrôle réflexif est inhérent à toute action ; il porte à la fois sur le contrôle personnel de sa propre conduite et sur celui des autres acteurs. Le contrôle réflexif implique une conscience pratique et une conscience discursive des acteurs. Il faut souligner la pertinence de l'apport de GIDDENS pour la gestion dans la mesure où cette dichotomie permet un éclairage nouveau sur les questions des pratiques, des savoirs et des savoir-faire avec un entremêlement des connaissances pratiques quotidiennes tacites et des connaissances scientifiques, plus structurées et apparaissant donc comme beaucoup plus conscientes aux acteurs.

Si GIDDENS, soutient notre auteur, ne s'est intéressé que de façon indirecte aux entreprises, la résonance et la pertinence de ces concepts pour ces organisations sont indéniables. Ils demandent désormais des confrontations empiriques beaucoup plus nombreux que ceux recensés jusqu'à présent.

Dans sa conclusion, il estime que pour atteindre les objectifs qu'elle s'assigne, la gestion mobilise des théories, des courants de recherche appartenant à des discipline connexes comme le droit, l'économie, la sociologie ou la psychologie. "Comme a pu le souligner G. KOENIG (dans Structuration et management des organisations, ibid), Giddens a multiplié les angles de recherche, "un peu à la manière de Gareth Morgan avec ses fameuses images de l'organisation". Pour répondre à ses ambitions, Giddens (de 1987 à 1993) a décidé de recourir à différents moteurs de recherche. Il a ainsi sollicité la linguistique, la sociologie phénoménologique, l'ethnométhodologie, la microsociologie, la psychanalyse, le structuralisme. Il a ouvert des voies de recherche pour les sciences de gestion sans pour autant en indiquer les écueils. Le défi consiste pour le chercheur à agencer plusieurs champs disciplinaires sans pour autant se situer dans une analyse, une pensée syncrétique ou encore choisir une "systématisation englobante" où certains axes théoriques ne sont mobilisés que de façon superficielle, sans lien défini avec les théories réellement exploitées. L'opérationnalisation de la théorie de la structuration ne peut être obtenue qu'au prix d'une démarche contextuelle et d'un agencement mûrement choisi de théories connexes complémentaire. A cette condition, la théorie de la structuration apporte des réponses descriptives et parfois prescriptives à propos de l'évolution des entreprises, des mécanismes organisationnels et humains à l'origine des routines et de leurs évolutions, des conditions et des modalités de changements des structures elles-mêmes." On dénote bien dans cette conclusion, une mise en garde contre une certaine tendance, après une spécialisation poussée dans les sciences sociales, faisant perdre tout sens de la globalité sociale, dans la tentation de reprendre un sens global aux activités, ici des organisations, à faire du syncrétisme, style relier les théories de Raymond BOUDON, proches de l'individualisme méthodologique et bataillant contre le holisme à des théories fortement globalisantes s'y opposant et défendant précisément ce holisme... Mais la recherche, en sociologie comme ailleurs, se défie souvent des frontières épistémologiques pour faire avancer la connaissance...

    Gestion des connaissances

      Amel CHAABOUNI et Imène Ben YAHIA, maître assistantes, l'une à l'Institut des Hautes Etudes Commerciales, l'autre à l'Institut Supérieur de Finances et de Fiscalité, tous deux situés à Sousse en Tunisie,  traitent de l'application de la structuration aux systèmes de connaissance. L'attention, écrivent-elles, portée à la technologie comme source d'avantages concurrentiels inciterait à saisir ce qui se passe "au coeur de l'action", c'est-à-dire ce que les utilisateurs font réellement de la technologie dans leur travail quotidien : que signifie tout cela en pratique ? Qu'il ne faut pas se contenter de consacrer de l'énergie à la seule gestion de la technologie, mais qu'il faut aussi en dégager pour celle de ses usages. Ce qui suppose de prendre au sérieux la différence entre les technologies que nous achetons et l'usage réel qui en est fait (W. ORLIKOWSKI, Using Technology and Constituting Structures : a Practice Lens for Studying Technology in Organizations", dans organization Science, 2000, volume 11, n°4).

Trop souvent, poursuivent-ils, l'organisation se contente de choisir et de mettre en place la "bonne" technologie, sans se soucier de l'usage qui en est fait (MARKUS et ROBEY, 1988). Or, c'est par la gestion des usages que l'organisation contrôlera mieux la performance de ses technologies. Une technologie n'est pas en elle-même rentable, c'est la manière dont on s'en sert qui constitue un avantage concurrentiel (ORLIKOWSKI, JONES et KARSTEN, 2008). Malgré la prise de conscience croissante de la nécessité d'accompagner les usages tout autant que l'implantation des outils, les recherches sur l'utilisation des TIC (Technologies de l'Information et de la Communication) se réduisent souvent à des questions d'accès à la technologie (CONSOLI, 2012 ; PEDRO et collaborateurs, 2012). Toutefois, l'usage dépasse le rapport fonctionnel de l'individu à la technique, il recouvre aussi les comportements, les attitudes et les représentations des individus qui se rapportent directement ou indirectement à l'outil (JONES et KARSTERN, 2009). Les recherches négligent aussi la gestion des connaissances durant l'usage des TCI. Or, la connaissance créée et partagée par les acteurs devrait être convenablement gérée (MCGINNIS et HUANG, 2007).

C'est dans ce sens que les systèmes de gestion intégrés tels que les ERP (Entreprise Resource Planning) connaissent un véritable succès auprès des entreprises (MUNIR et CUENCA, 2003 : PEDRO et collaborateurs, 2012, CHANG et collaborateurs, 2012). Toutefois, cet engouement ne doit pas taire la complexité de ces systèmes ; ils sont considérés comme des outils de gestion qui posent problèmes : ils modifient la structure, explosent les budgets et dépassent les délais (MUNIR et collaborateurs, 2013 ; PEDRO et collaborateurs, 2012). Actuellement, les PME/PMI manquent d'information sur les critères de réussite des projets de mise en place de ces systèmes. De plus, face à la multiplication de l'offre de progiciels, le choix du bon produit devient un véritable casse-tête pour les décideurs.

La théorie de la structuration de GEDDENS (1987) apporte, dans ce cadre, un éclairage à la compréhension de la dynamique liée à l'usage de l'ERP. En effet, elle explique comment, via les usages des TIC, les structures sociales, caractérisées par les propriétés structurelles de signification, de domination et de légitimation, sont affectées (ROJOT, 2010). L'idée essentielle de cette théorie, étant que ces propriétés orientent les activités ; de même les activités à leur tour orientent ces propriétés et leur donnent du sens. Cette rétroaction est au centre de la dualité structurelle (M. S. POOLE, Response to Jones and Karsten, Giddens's structuration theory and information systems research, MIS Quarterly, volume 33, n°3, 2009).

Dès lors, l'objectif de la recherche de nos deux auteures est d'attirer l'attention sur l'importance de la gestion des connaissances lors de l'usage d'un ERP en mobilisant la théorie de la structuration. Plus précisément, il s'agit de montrer comment les propriétés structurelles de signification, de domination et de légitimation, appuyées par les pratiques de gestion de connaissances, favorisent ou inhibent l'usage d'un ERP.

 

Amel CHAABOUNI et Imène Ben YAHIA, Application de la théorie de la structuration aux systèmes ERP : importance de la gestion des connaissances, dans Recherches en Sciences de Gestion, n°96, 2013/3. Jocelyn HUSSER, La théorie de la structuration : quel éclairage pour le contrôle des organisations?, dans Vie et Sciences de l'entreprise, n°183-184, 2010/1-2.

   

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11 mai 2020 1 11 /05 /mai /2020 13:04

    Anthony GIDDENS, nommé Lord, donc baron GIDDENS (depuis 2004, précision pour ceux qui aiment les titres de noblesse : cela implique par ailleurs qu'il siège de droit à la Chambre des Lords......), sociologue britannique est l'auteur d'une théorie sur la structuration, qui bat en brèche, peut-on dire, toutes les théories dérivées de l'individualisme méthodologique. Considéré comme l'un des plus importants contributeurs de la sociologie contemporaine, professeur de sociologie à l'université de Cambridge, il est souvent sollicité pour êtres conseiller politique au tournant des années 2000 (Tony BLAIR, Bill CLINTON, Luis Rodriguez ZAPATERO...). Il est en 2013 professeur émérite à la London School of Economics.

   Son oeuvre est généralement présentée comme se déclinant en trois périodes :

- d'abord, il présente une nouvelle vision de ce qu'est la sociologie, en se basant sur une relecture critique des classiques : Capitalism and Modern Social Theory (1971) et New Rules of Sociological Method (1976) ;

- il développe ensuite sa théorie de la structuration, une analyse de l'agent et de la structure, dans laquelle la primauté n'est reconnue à aucun des deux : Central Problems in Social Theory (1979) et Constitution of Society (1984). Ces deux ouvrages lui assurent une renommée internationale.

- il ouvre plus récemment une réflexion sur la modernité, la globalisation et la politique, et en particulier l'impact d'une modernité sur la vie personnelle et sociale. Il formule une critique de la postmodernité, discutant d'une troisième voie "utopique réaliste" en politique, exposée dans The Consequences of Modernity (1990), Modernity and Self-Identity (1991), The Transformation of Intimacy : sexuality, Love and eroticism in modern societies (1992), Beyond Life and Right (1994), The Third Way : The Renewal of Social Democracy (1998).

Son ambition est à la fois de refonder la théorie sociale et de réexaminer notre compréhension du développement et de la trajectoire de la modernité. Il est des intervenants les plus assidus du débat politique au Royaume-Uni, soutenant la politique de centre gauche du Parti travaillistes lors de ses multiples apparition médiatiques, et dans ses nombreux articles, dont beaucoup sont publiés dans le New Statesman. Il contribue aujourd'hui régulièrement à la recherche et aux activités du Think tank de la gauche progressiste Policy Network.

   Auteur de plus de trente livres importants et de centaines d'articles (il est un des plus lis au monde... dans le monde anglophone surtout...), il contribue aux développements notables intervenus dans les sciences sociales au cours des dernières décennies, à l'exception des protocoles de recherche. Il a écrit des commentaires sur la plupart des écoles et des figures dominantes des sciences sociales (notamment WEBER, DURKHEIM...) et a utilisé la plupart des paradigmes sociologiques, aussi bien en microsociologie, qu'en anthropologie, en psychologie, en histoire, en linguistique, en économie, dans le travail social et, plus récemment, en sciences politiques. Il a publié aussi un Manuel de sociologie (Sociology) vendu à plus de 600 000 exemplaires depuis sa première parution en 1988.

Anthony GIDDENS est connu notamment pour sa théorie de la structuration, qui précise le rôle des structures sociales et des agents sociaux, il s'oppose à tout déterminisme, car les agents même les plus conscients agissent dans des structures sociales pré-existantes à eux et aux contours qu'ils ne maitrisent pas. Ni structuraliste ni fonctionnaliste, il combine les apports de diverses écoles : c'est une "dualité de structure" ("la constitution des agents et des structures") qui donne aux systèmes sociaux leur caractère "à la fois contraignant et habilitant" pour les agents sociaux, dont routinisation et socialisation reproduisent les institutions sociales.

 

Anthony GIDDENS, La constitution de la société, PUF, 1987; Les conséquences de la modernité, L'Harmattan, 2000 ; La Troisième voie : Le Renouveau de la social-démocratie, Seuil, 2002 ; La Transformation de l'intimité : Sexualité, amour et érotisme dans les sociétés modernes, Éditions du Rouergue, 2004 ; Le nouveau modèle européen, Hachette Littératures, 2007.

Jean NIZET, La sociologie de Anthony GIDDENS, La Découverte, collection Repères, 2007. P. RUITORT, Précis de sociologie, PUF, 2004.

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9 mai 2020 6 09 /05 /mai /2020 08:18

    John REX, sociologue britannique d'origine sud-africaine, d'inspiration marxisante, militant de gauche de premier plan dans le monde universitaires en Grande Bretagne, se spécialise dans l'étude du racisme et des préjugés raciaux.

     Radicalisé lors de son travail pour la Saouth African Bantu Affaires Administration avant de déménagé en Grande Bretagne, il est chargé de cours dans les universités de Leeds (1949-1962), Birmingham (1962-1964), Durham (1964-1970), Warwick (1970-1979 et 1984-1990), Aston (1979-1984), puis Toronto (1974-1975), Le Cap (1991) et New York (1996). Membre du Comité International d'experts de l'UNESCO sur le racisme et les préjugés raciaux (1967), il est ensuite président du Comité de recherche sur les minorités raciales et ethniques de l'Association internationale de sociologie (1974-1982).

    Son travail académique implique l'analyse des conflits comme problème clé de la société et de la théorie sociologique. Son livre de 1961, Key Problems of Sociological Theory, est son premier ouvrage majeur où le conflit est plus réalistes que dans les théories fonctionnalistes britanniques passées de l'ordre social et de la stabilité du système. Connu pour ses études sur la race et les relations ethniques, il analyse la tradition classique de la sociologie, avec les travaux de Karl MARX, Georg SIMMEL et Émile DURKHEIM (notamment dans son livre Discovering Sociology de 1973).

   La théorie et la pratique ont toujours pour lui une relation dynamique qui le conduit dans ses recherches et ses commentaires "objectifs". Tant dans ses travaux universitaires que dans son engagement dans la Campagne pour le Désarmement Nucléaire (CND) du Royaume-Uni et dans la Revue de la Nouvelle Gauche. (Herminio MARTINS, Université d'Oxford, 1993)

   John REX a une contribution importante dans le débat sur le multiculturalisme, notion où tous les bords idéologiques apportent leur propre vision. Il est partisan d'un multiculturalisme égalitaire (démocratique), en distinguant deux sphères/domaines de la vie politique : celle de la "culture partagée du domaine public" à laquelle tous les participants dans une société doivent se conformer ; celle du domaine privé, espace des particularités communautaires qui doivent être respectées et même soutenues par les institutions étatiques (Ethnic Minorities in the Modern Nation State : working papers in the theory of multiculturalism and political integration, London, MacMillan, 1996). John REX prône le respect mutuel entre les tenants de la culture commune et les tenants des cultures particulières/ethniques. Sur ce point, il ne se différencie pas de la position de W. RYMLICKS et de C. TAYLOR : il y a dans tous les cas une confiance en la capacité du système démocratique libéral d'absorber de manière créative toutes les déviances d'ordre culturel. (Dimitri PARSANIGLOU, de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris ; Socio-anthropologie, 15/2004).

 

John REX, Race, Colonialism and the City, Routledge, 2013 ; Ethnicité et citoyenneté, La sociologie des sociétés multiculturelles, L'Harmattan, 2006 ; Key Problems of Sociological Theory, Routledge, 2006.

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7 mai 2020 4 07 /05 /mai /2020 08:50

    Thomas Burton BOTTOMORE, sociologue marxiste britannique, secrétaire de l'Association internationale de sociologie (1953-1959), est un éditeur prolifique et traducteur d'oeuvres marxistes, avec notamment ses collections publiées en 1963, Marx's Early Writings et Seleted Writings in Sociology and Social Philosophy.

Lecteur en sociologie à la London School of Economics de 1952 à 1964, chef du Département de sciences politiques, de sociologie et d'anthropologie à l'Université Simon Fraser de Vancouver de 1965 à 1967, qu'il quitte à la suite d'un différend sur la liberté académique, il est ensuite professeur de sociologie à l'Université du Sussex de 1968 à 1985.

Il exerce une grand influence à travers de nombreuses revues de sociologie et de sciences politiques et est bien connu pour avoir édité en 1983 un Dictionary of Marxist Throught et avec William OUTHWAITE, The Blackwell Dictionary of Twentieth Century Social Thought, publié à titre posthume en 1993.

Il est par ailleurs membre du Parti travailliste britannique.

   Sociologue le plus connu et le plus apprécié de Grande Bretagne, de réputation internationale, il écrit des livres qui rendent accessibles les conceptions marxistes. Il permet à nombres d'érudits de poursuivre des travaux fructueux, sans contraintes dogmatiques. Même des non marxistes aiment à se référer notamment à ses Dictionnaires. Thomas BOTTOMORE garde son calme et sa tempérance même dans le monde surchargé de la sociologie après les révoltes étudiantes de 1968 et les débats théoriques intenses des années 1970. Il défend en particulier le marxisme "démocratique et civilisé" de l'école autrichienne, dont il aime le pays. Il ne croit jamais à "l'extrémisme révolutionnaire violent de certaines composantes de la gauche et est persuadé que le libéralisme économique "de droite" très à la mode dans les années 1980 allait disparaitre.

    L'effort qu'il consacre à son enseignement et à ses recherches ne l'empêche pas d'accepter pendant plusieurs années la tâche très lourde de secrétaire de l'Association internationale de sociologie où il assure la préparation des Congrès d'Amsterdam et de Stresa et trouve ainsi l'occasion de renforcer ses liens avec les Français (en particulier durant la présidence de Georges FRIEDMANN). Ces bonnes relations se concrétisent pas le rôle qu'il joue, en 1960, dans la fondation des Archives européennes de sociologie, aux côtés de Raymond ARON, de Michel CROZIER et de Ralf DAHRENHOF, sous la houlette d'Éric de DAMPIERRE. (Jean René TRÉANTON, Revue français de sociologie, 1994, 35-4, persee.fr)

 

Thomas BOTTOMORE, Theories of Modern Capitalism, Routledge, 2010 (réédition du livre publié en 1985) ; Elites and Society, Routledge, 2006 (seconde édition).

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1 mai 2020 5 01 /05 /mai /2020 08:31

  Le psychologue, sociologue et essayiste américain George William "Bill" DOMHOFF, qualifié parfois d'inspiration marxiste, est professeur à l'Université de Californie (1965-1994) à Santa Cruz, et membre fondateur du Cowell College (UCSC). Il est connu aux États-Unis surtout comme auteur de plusieurs livres de sociologie, comme Who Rules America? avec ses 6 éditions successives depuis sa première parution en 1967.

   Athlète de trois sports (baseball, basket-ball et football) à l'école secondaire, il obtient l'équivalent du baccalauréat è art en psychologie à l'Université Duke en 1958. Il écrit pour des revues sportives et enseigne à des étudiants athlètes, et après avoir obtenu une maîtrise en psychologie à l'Université d'État de Kent (1959) et un doctorat de psychologie à l'Université de Miami (1962, il entame une carrière universitaire.

     Au début des années 1960, il est professeur adjoint de psychologie à la California State University à Los Angeles et en 1965, il rejoint la faculté fondatrice de l'Université de Californie à Santa Cruz (USCS) en tant que professeur adjoint au Cowell College. Il est successivement professeur agrégé en 1969, professeur en 1976 et professeur distingué en 1993. Après sa retraite en 1994, il continue de donner des cours.

    Au cours de sa carrière à l'UCSC, G. William DOMHOFF occupe de nombreux postes à divers moments, par exemple président du Département de sociologie, président du Comité national de l'éducation préparatoire... Son premier livre, Who Rules America? de 1967, est un best-seller sociologique. Il y argue que les États-Unis sont dominés par une classe de propriété d'élite, tant politiquement qu'économiquement. Ce premier livre est suivi par une série d'autres : C. Wright Mills et l'élite de puissane (1968), Bohemian Grove and others retraits (1978), et trois autres best-sellers : The Highrt Circles (1970), The Powers That Be (1979) et Who Rules America Now? (1983). Il dispose d'ailleurs d'un site Internet dédié "Who Rules America", hébergé par l'UCSC.

   Parallèlement à ces livres de sociologie politique, qui lui valent de nombreuses attaques, et d'épithètes comme celui (il fallait s'y attendre...) de complotistes, il est un pionnier dans l'étude scientifique des rêves. Dans les années 1960, il travaille en étroite collaboration avec Calvin S. HALL, qui avait développé un système d'analyse de contenu des rêves. Ses dernières recherches préconisent une base neurocognitive pour le futur.

Rappelons simplement que le Bohemian Club, créé en 1872 par des journalistes du San Francisco Chronicle et situé à San Francisco en Californie, est l'un des clubs politiques américains les plus fermés du monde. Essentiellement conservateur et regroupant une partie de l'élite et des personnes d'influence, il compte quelques 2 000 membres (Américains, quelques Européens et Asiatiques), qui se réunissent tous les ans. Objet de plusieurs études, qualifiées de complotistes, il constitue l'un de ces clubs avec une histoire longue et une grande expertise en matière de partages d'informations confidentielles. Mais il y en a d'autres, sous couvert, d'ailleurs comme le Bohemian Club, de délassement et de cohésion... Il n'y a là sans doute pas matière à étonnement, en tout temps et en tout lieu ont existé ce genre de clubs, à l'influence plutôt très confidentielle... Toutefois, leurs membres n'aiment pas que l'on se mêle de leurs rencontres et parfois usent de leurs positions pour tenter de discréditer... notamment des journaliste...

 

Il ne semble pas y avoir d'ouvrages traduits en Français de cet auteur.

 

G. William DOMHOFF, Who Rules America?, 2013, Paperback ; Finding Meaning in Dreams, 1996 ; The Scientific Study of Dreams, 2003 ; Bohemian Grove and Others Retraits. A study in Ruling-Class Cohesiveness, Harpercollings College Div, 1er juin 1975 ; The Power Elite and the State, 2017 ; The Myth of Liberal Ascendancy : Corporate Dominance from the Great Depression to the great Recession, 2012.

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28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 13:20

  Le philosophe et sociologue marxiste américain d'origine allemande Herbert MARCUSE, membre de l'École de Francfort avec Theodor ADORNO et Max HORKHEIMER, est l'auteur de plusieurs oeuvres de référence et est aussi connu aux États-Unis qu'en Europe.

 

Une carrière intellectuelle fournie

    Lors de la guerre de 14-18, où il est enrôlé dans des unités de l'arrière, il adhère en 1917 au Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD) et participe à un conseil de soldats. Cependant il quitte le SPD après l'assassinat de Karl LIEBKNECHT et de Rosa LUXEMBOURG en 1919, écoeuré de voir que le Parti "travaillait en collaboration avec des forces réactionnaires, destructrices et répressives" lors de l'écrasement de la révolution communiste des spartakistes. Il milite alors au sein de ce mouvement.

Il étudie à Berlin et à Fribourg-en-Brisgau la Germanistik comme discipline principale, la philosophie et l'économie politique comme matières secondaires. A Fribourg, il devient l'assistant de Martin HEIDEGGER et rédige une thèse sur HEGEL intitulée L'Ontologie de Hegel et la théorie de l'historicité (1932). Mais il entre vite en désaccord avec le grand philosophe allemand du moment, qui refuse par ailleurs sa thèse, et part pour Francfort-sur-le-Main.

En 1932, Herbert MARCUSE entre pour la première fois en contatc avec l'Institut de Recherche sociale de Francfort (École de Francfort) où il côtoie Max HORKHEIMER et Theodor ADORNO. Dès la prise de pouvoir par les nazis en 1933, il émigre en Suisse, puis aux États-Unis avec sa famille, après un bref séjour à Paris. Il est engagé par l'Institut de recherche sociale, qui s'est déjà installé à New York. En raison de la mauvaise situation financière de l'Institut, il doit accepter un poste à l'Office of Strategic Services (OSS), où il travaille sur un programme de dénazification.

Dès 1951, il enseigne dans diverses universités américaines. A cette époque, il dénonce tant le bloc occidental que l'URSS.

En 1955, il adopte, dans Éros et civilisation, une lecture marxienne de FREUD, et critique le révisionnisme néo-freudien (lequel se détourne peu à peu de la théorie sexuelle...). Il forge le concept de "désublimation répressive" et dénonce le caractère déshumanisant et irrationnel du principe de rendement. Le principe de rendement est le principe de réalité d'une société capitaliste fondée sur la résignation, la falsification des instincts et la répression des potentialités humaines. L'espoir d'une libération se trouve dans la transformation de la sexualité en Éros et l'abolition du travail aliéné. Sa pensée est fortement inspirée de la lecture de MARX et de FREUD (et également de HEGEL, HUSSERL et LUKACS) ; elle est, par bien des aspects, beaucoup plus profonde et plus radicale que celle d'Erich FROMM, dont elle relève certaines insuffisances. C'est que les deux auteurs ne se placent pas sur la même perspective (FROMM a plutôt une orientation sur l'homme, les groupes d'hommes et l'espèce humaine, tandis que MARCUSE se situe dans une lutte contre la société capitaliste, de classe contre classe...)

En 1964, il écrit l'Homme unidimensionnel qui parait en France en 1968 et devient un peu l'incarnation théorique de la nouvelle révolte étudiante. il y affirme le caractère inégalitaire et totalitaire du capitalisme des "Trente Glorieuses". Il dénonce une certaine "tolérance répressive" envers des idées qui servent le système de domination et d'oppression et une dénaturation du concept même de tolérance. C'est, pour lui, cette tolérance répressive qui permit l'avènement du nazisme en Allemagne.

En 1968, il voyage en Europe, et tient de multiples conférences et discussions avec les étudiants. IL devient alors une sorte d'interprète théorique de la formation des mouvements étudiants en Europe et aux États-Unis. Son engagement au sein des mouvements politiques des années 1960-1970 en fait l'un des plus célèbres intellectuels de l'époque.

Il poursuit son enseignement et en 1979, il garde la même vivacité d'esprit et la même veille intellectuelle. Il est à son poste presque chaque jour, dans sa cabine de philosophe, bourrée de bouquins empilés, devant le décor de cette université aux blanches structures ajourées où circulent étudiants et militants. Il mène jusqu'au bout le combat d'une "pensée radicale", c'est-à-dire celle qui "témoigne d'une conscience radicale des conditions de vie régnantes et se dresse contre toutes les dormes de répression.

 

D'une philosophie de l'exil : la révolution, à l'esthétique

   Obsédé, comme ses amis, par la question de savoir quelle force porte donc les groupes et les individus humains à s'aliéner dans la dictature politique ou technocrate, et quel principe historique de mort les détourne de leur libération, MARCUSE donne au refus une forme qui lui est propre. Chez lui, le "grand refus" anime sans cesse un repérage de ce qui fomente, dans les failles du système, un mouvement révolutionnaire. A cet égard, sa visée est plus politique que celle de HORKHEIMER, et sans doute de celle des autres membres de l'École de Francfort. L'éthique du refus n'a pour lui se sens qua dans l'alliance, théorique et pratique, avec les forces de transgression et de libération. Sa pensée 'critique" ne consent pas à l'observation. Elle a pour connotation personnelle l'endurance d'un espoir. Elle cherche, infatigable et lucide, les points de l'horizon social d'où attendre ce qui vient d'autre. E chaque attente trompée par les événements porte plus loin l'analyse. La force de MARCUSE est dans cette ténacité à repérer des indices révolutionnaires. Elle est indocile à l'ordre de l'histoire. Entre la structure de la réalité (l'inégalité sociale et raciale, l'extension de la répression, etc.) et le mouvement de la pensée, il y a donc une guerre interminable. Le "fait établi", loi de la raison, n'est pas la loi de la théorie. Aussi le nom même de théorie est-il "révolution". Même les échecs qui ont successivement anéanti et couvert de cendres les espoirs placés tour à tour dans la social-démocratie, puis dans la révolution soviétique, puis dans les mouvements ouvriers allemands, puis dans les radicalisme américains, ne lassent pas cette attention révolutionnaire. Pourtant ces irruptions suivies de chutes répètent l'événement resté pour MARCUSE la figure majeure de l'histoire trompant la révolution : l'effondrement de la classe ouvrière la plus politisée d'Europe devant le fascisme nazi. Mais cette répétition aiguise au contraire l'acribie du vigile et la mobilité de son analyse. Au moment où, souvent, ses divers "compagnons de route" se lassent et prennent de plus en plus de chemins de traverses, soit en sortant directement du champ du politique, soit en tentant d'approfondir une recherche plus sociologique.

Si, du nazisme, MARCUSE tire la leçon, choquante pour bien des marxistes orthodoxes, que les classes ouvrières, manipulées par la technocratie, ne constituent plus le ressort de la révolution, il ne renonce pas à en chercher d'autres points d'émergence. Cependant, par là, il bouleverse une stratégie de la révolution. L'étude de FREUD, aux États-Unis, lui fournit à la fois une autre possibilité d'analyser le processus civilisateur comme processus répressif et, par un renversement de l'optique freudienne, comme toute conservatrice par bien des aspects, la possibilité de trouver dans l'Éros, principe du plaisir, une force subversive capable de l'emporter sur le principe de réalité. Thanatos, loi de l'ordre établi, relatif à une pulsion de mort. Le freudisme devient ainsi, entre les mains de MARCUSE (et sans doute à la suite des transformations que l'américanisation de FREUD lui a fait subir), le moyen d'élaborer les critères de mouvements révolutionnaires et de développer également des éléments qui étaient restés relativement inertes dans l'oeuvre du jeune MARX et qui renvoyaient à l'"émancipation des sens". Saisis dans leur implication mutuelle, le collectif et l'individuel apparaissent ainsi comme le champ d'opposition entre l'éthique du travail, origine du système technocratique, et la libération de l'existence, principe d'une autre vie sociale. Éros et civilisation (1954) en établissant un freudo-marxisme, rejette une partie de l'appareil psychanalytique (américanisé il est vrai) du côté des forces contre-révolutionnaires. Et d'ailleurs, sur la scène intellectuelle, même en Europe, cet assemblage théorique révolutionnaire fait regarder autrement toute la psychanalyse...   

L'ouvrage Éros et civilisation organise une nouvelle topographie freudo-marxiste, de la théorie et de la pratique révolutionnaires. Mais l'essentiel reste le geste d'une pensée qui juge et "condamne" la réalité. La "vérité" - ou le discours - s'introduit dans ce qui est comme une contestation au nom de ce qui devrait ou pourrait être, et comme l'ouverture d'un possible dans l'ordre des faits établis. Cette philosophie est, par là, une théorie du rôle même de la philosophie. Elle ne produit pas un lieu défini par la raison, qui serait celui de l'ordre ou de l'être. Elle reste relative aux situations socio-politiques à l'intérieur desquelles s'exerce l'analyse décelant des espaces de jeu dans le totalitarisme politique ou technocrate et diagnostiquant dans le système ce qui y travaille d'autre. Elle est révolutionnaire, et non métaphysique. Elle a forme poïétique, et non utopique.

Acharnée à découvrir les mouvements qui se font jour et les solidarités sociales qui peuvent donner figure historique à la lutte contre l'aliénation unidimensionnelle (L'Homme unidimensionnel, 1964), cette pratique philosophique de l'analyse a pu passer pour un "romantisme révolutionnaire". En fait, elle s'enracine sans doute dans la tradition juive, à laquelle MARCUSE appartient. Avant même d'entrer en relation avec l'École de Francfort, MARCUSE insinuait le soupçon dans la philosophie de HEIDEGGER, qui articule en discours le "sol" et la "maison" de l'être et qui devient ainsi, comme le dit Emmanuel LEVINAS, une philosophie "agricole". Pour MARCUSE, il n'y a pas de sol. Le réel n'est jamais un droit. La théorie ne cesse d'interroger la raison et de la suspecter. Elle met en procès l'ordre. Aussi n'est-elle que "critique""- exil. Elle refuse de "formuler les lois de la pensée en protégeant les lois d'une société".

    Dans la production intellectuelle de MARCUSE, on pourrait penser que cette recherche constante de possibles révolutions s'affaiblit à mesure de l'accumulation des déconvenues. Et pourtant, même avec la sorte de détour par l'esthétique, il effectue toujours la même recherche.

Diaspora faite de déplacements relatifs à l'apparition et à la dégradation des figures historiques successives de la libération, la pensée marcusienne s'est donc liée, comme à la condition d'une possibilité, à tous les mouvements de transgression - à tout ce qui constitue une force autre dans l'unidimensionnalité technocrate. Et d'abord, aux catégories exploitées "qui ne veulent plus jouer le jeu", classes dominées, chômeurs, "victimes de la loi et de l'ordre". Mais aussi aux étudiants et aux intellectuels que la marginalisation radicalise. Mais encore aux mouvements des femmes refusant que le corps féminin soit exploité comme plus-value pour la reproduction de l'espèce, la prostitution ou la consommation d'images. Aux artistes enfin, poètes, écrivains ouvrant d'autres possibles avec un discours sans pouvoir. Telle est la position ultime de MARCUSE, dans La Dimension esthétique (1977) : "L'art brise la réification et la pétrification sociales. Il crée une dimension inaccessible à toute autre expérience - une dimension dans laquelle les êtres humains, la nature et les choses ne se tiennent plus sous la loi du principe de la réalité établie. Il ouvre à l'histoire un autre horizon." Mais, conformément à son sens premier, l'esthétique, chez MARCUSE, se rapporte aux sens, et pas seulement à l'art. Elle renvoie à une transformation progressive du corps, devenu instrument de plaisir, et à des modes de perception "entièrement nouveaux". Une révolution est en puissance, cachée dans le corps profond. Elle doit, par le plaisir, inaugurer socialement et individuellement une libération de l'être, sans laquelle toute révolution politique se retourne en un nouveau totalitarisme. certes, la jouissance ne va pas sans la douleur. Mais elles échappent ensemble à l'ordre social. L'esthétique est ce champ dialectique, "affirmation et négation, consolateur et douleur". Quelque chose comme un cri l'habite. Tantôt de plaisir, tantôt de douleur (c'est souvent le même), le cri peut ne pas vouloir être une rébellion, mais par nature il l'est. il ouvre sur autre dimension. Il la crée. Sans doute a-t-il un rapport essentiel avec l'art?

Cette théorie de l'espoir a donc pris rendez-vous avec les sans-espoir et avec ce qui n'a pas de pouvoir sur les choses. Comme ses alliés, elle est incertaine de son avenir (il n'y a plus d'utopie philosophique) et certaine de ce qui la rend irréductible. Elle s'est avancée, tenace et solitaire, sans concessions et sans protections. Aussi a-t-elle été reconnue par beaucoup. MARCUSE concluait L'homme unidimensionnel en écrivant : "La théorie critique de la société ne possède pas de concepts qui permettent de franchir l'écart entre le présent et le futur ; elle ne fait pas de promesses ; elle n'a pas réussi ; elle est restée négative. Elle peut ainsi rester loyale envers ceux qui, sans espoir, ont donné et donnent leur vie au grand refus. Au début de l'ère fasciste, Walter Benjamin écrivait : "C'est seulement à cause de ceux qui sont sans espoir que l'espoir nous est donné."

Michel de CERTEAU, à qui nous empruntons tout ce chapitre, conclue là sur une note - malgré la dernière phrase ou à cause d'elle - un peu désespérante, à l'image de ce grand renoncement qui parcourt alors tout le monde intellectuel - y compris parmi les proches de MARCUSE - à changer de manière globale réellement la société.

 

Herbert MARCUSE, L'Ontologie de Hegel et la théorie de l'historicité, éditions de Minuit, 1972 ; Raison et révolution, Hegel et la naissance de la théorie sociale, éditions de Minuit, 1969 ; Éros et civilisation. Contribution à Freud, éditions de Minuit, 1963 ; Le Marxisme soviétique. Analyse critique, Gallimard, 1963 ; L'Homme unidimensionnel, éditions de Minuit, 1968 ; Culture et Société, éditions de Minuit, 1970 ; La Fin de l'Utopie, Seuil, 1968 ; Vers la libération, Gonthier, 1969 ; La Dimension esthétique; pour une critique de l'esthétique marxiste, Seuil, 1979 ; Contre-révolution et révolte, Seuil, 1973 ; Tolérance répressive, Homnisphère, 2008 ; Le problème du changement social dans la société technologique, Homnisphère, 2007.

M. AMBACHER, Marcuse et la critique de la civilisation américaine, Aubier-Montaigne, 1969. Pierre MASSET, La Pensée de Herbert Marcuse, Privat, 1969. J.M. PALMIER, Herbert Marcuse et la nouvelle gauche, Belfond, 1973. Gérard RAULET, Herbert Marcuse, Philosophe de l'émancipation, PUF, collection philosophie, 1992. Francis FARRUGIA, Connaissance et libération. la socio-anthropologie de Marx, Freud et Marcuse, L'Harmattan, 2016. Voir le site marcuse.org pour d'abondantes analyses (en allemand et en anglais).

Michel de CERTEAU, Marcuse, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

 

 

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22 avril 2020 3 22 /04 /avril /2020 09:19

     Le sociologue et professeur américain Robert Staughton LYND est surtout connu pour avoir mener les premières études de Middleton de Muncie, Indiana, avec sa femme Helen LYND. Il est d'ailleurs difficile de dissocier leur contribution au livre phare Middeltown : A Study in Contemporain Culture (1929) et au suivan, Middletown in Transition : A Study in Cultural Conflicts (1937). Seule une certaine tradition sexiste empêche sans doute de mettre en avant d'abord l'oeuvre d'Helen LYND, mais cette histoire bibliographique reste à faire...

Robert LYND est ainsi un pionnier dans l'utilisation des enquêtes sociales. Également auteur de Knowledge for What? La place des sciences sociales dans la culture américaine (1939), il enseigne à l'Université Columbia de 1931 à 1960, et est un des piliers intellectuels à New York. Il influe nombre des universitaires en siégeant à des comités gouvernementaux et à des conseils consultatifs des États-Unis, dont le Comité de recherche sur les tendances sociales du Président Herbert HOOVER, le conseil consultatif des consommateurs du Président Franklin D. ROOSEVELT, de la National Recovery Administration. Il est membre également de plusieurs sociétés scientifiques.

      Après avoir servi dans l'artillerie de campagne pendant la Grande Guerre et travailler dans la publicité, étudiant au Seminary Theological Union, il travaille comme missionnaire de l'église dans le bassin d'Elan, dans le Wyoming, sur le site de plusieurs camps pétroliers. Dans Done in Oil, il critique en 1921 les conditions de travail dans ces camps, attirant l'attention de la famille Rockefeller (qui tente de bloquer la publication de l'essai). En 1923, Rockefeller accepte de laisser l'Institute of Social and Religious Research employer LYND comme directeur de son Small City Study (1923-1926). Son épouse Helen se joint à lui pour réaliser ce qui est devenu connu sous le nom d'étude de Middletown. Il peut paraitre incroyable que des grands capitalistes accepte de tels sociologues quasiment en leur sein, mais d'une part le nombre de fondations et de centres d'études Rockfeller est si important que le contrôle sur les études peut parfois être difficile et d'autre part il s'agit parfois d'une stratégie de séduction pour les amalgamer à l'entreprise capitaliste (comprise au sens large).

    En tout cas, Robert et Helen LYND déménagent en 1924 à Muncie, dans l'Indiana, pour commencer une étude de 18 mois sur la vie quotidienne de cette communauté du Midwest. L'étude compare la vie à Muncie en 1890 à celle de 1924, dans le but de mesurer les effets de la révolution industrielle sur la vie américaine. Middletown : A study in Contemporary American Culture (1929) décrit en détail cette recherche. C'est la première étude sociologique d'une communauté américaine et une oeuvre classique dans ce domaine. Succès immédiat, critiques positives dans la presse à New York, elle lance la carrière universitaire du couple. Pourtant, les critiques scientifiques ne manquent pas : le livre se centre sur la communauté blanche et protestante, mettant de côté une variété d'expériences raciales et ethniques.

  En 1926, LYND devient directeur adjoint de la Division de la recherche éducative au Fonds Commonwealth, puis se joint au Conseil de recherches en sciences sociales en 1927 au titre de superviseur de recherche et d'assistant du Président. IL passe quatre ans comme secrétaire du Conseil avant de prendre un poste de professeur de sociologie à l'Université Columbia en 1931, poste qu'il occupe jusqu'en 1960. Alors qu'il enseigne à Columbia, il commence,mais sans les terminé des recherches sociologiques concernant l'impact de la Grande Dépression sur des segments de population à Manhattan, New York, et à Montclair, dans le New Jersey. LYND retourne  à Muncie, Indiana, au cours de l'été 1935, pour mettre à jour ses recherches antérieures et de retour à New York publie, toujours avec sa femme, Middletown in Transition (1937). Mais cette étude, plus théorique, n'est pas aussi populaire que le premier ouvrage, également parce que... les conclusions sur les valeurs et les attitudes de la communauté n'ont pas beaucoup changé et surtout parce que ce deuxième opus est plus critique que le premier... C'est insuccès condamne le projet d'un troisième ouvrage. Après la publication des deux livres sur les études de Middletown, LYND se concentre sur sa carrière universitaire, mais écrit tout de même Knowledge for What? (Connaitre pour quoi faire? la place des sciences sociales dans la culture américaine (1939), titre qui rappelle le fameux Quoi faire? de LÉNINE... mais qui fait encore plus écho à cette interrogation, pourquoi connaitre le monde si on ne peut pas le changer...). Dans cet ouvrage, LYND soutient que la culture américaine contient des promesses et des contradictions, telles que la place et les potentialités des femmes...

Bien entendu, parallèlement à l'activité d'enseignant et de chercheur, LYND assume ce qui lui permet d'exercer une influence certaine : sièger dans nombre de comités très divers, notamment dans le domaine de l'anthropologie et de l'économie sociologiques (AAAS, American Social Society, American Statistics Society, American Economics Association...).

  Pendant l'ère McCARTHY, de la fin des années 1940 et au début des années 1950, Helen et Robert sont l'objet d'enquêtes gouvernementales pour leur implication présumée dans le parti communiste, à l'instar de tout intellectuel manifestant des idées libérales ou radicales...

 

Helen et Robert LYND, Middletown : A Study in Contemporary American Culture, New York, Harcourt, Brace, 1929 ; Middletown in Transition, New York, Harcourt, Brace, 1937 (plus plusieurs rééditions...). Knowledge for what? The place of the social sciences in American Culture, Princeton, New Jersey, Princeton University Press, 1939. A noter (même si pas de traduction en Français) également dans The Nation, May 12, 1956 : Power in the United States.

 

Nota : Staughton LYND, fils de Helen Merryl LYND et de Robert Staughton LYND, est un objecteur de conscience américain, quaker, dont la contribution à la cause de la justice sociale et du mouvement pour la paix est relatée dans la biographie de Carl MIRRA, The Admirable Radical : Staughton Lynd and Cold War Dissent, 1945-1970, 2010.

    

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21 avril 2020 2 21 /04 /avril /2020 14:05

   Il est parfois difficile de qualifier ce courant, parfois plus philosophique politique que sociologique de marxiste, quand on a lu certaines oeuvres des auteurs qui s'en réclament...

   Toujours est-il que de nombreux intellectuels ayant contribué à la pensée marxiste dans le monde anglo-saxon ont évolué de manière significative depuis les dernières décennies des années 1900. Dans les années 1960, une "nouvelle gauche" s'affirmant d'ailleurs sans guillemets comme telle, émerge en Amérique du Nord et en Grande-Bretagne. Les écrits "redécouverts" du "jeune" MARX (Manuscrits de 1844 ; L'idéologie allemande), l'influence de la philosophie "existentialiste" de l'après-guerre, les turbulences politiques de la décolonisation et les bouleversements socioculturels des pays capitalistes industrialisés, marquent une nouvelle génération de penseurs marxistes et de militants de gauche en Occident.

Ce renouveau du marxisme est accentué par l'intérêt porté aux écrits de Louis Althusser, D'Antonio GRAMSCI et, vers le début des années 1970, à l'École de Francfort (ADORNO, HORKHEIMER, MARCUSE...). A la fin de cette même décennie, la remise en question des thèses marxistes s'accompagne d'une réaction conservatrice jusque dans les rangs des marxistes. Après le structuralisme marxisant inspiré de Michel FOUCAULT, l'attention se tourne vers les comportements politiques et le discours idéologique : la structure du discours devient un sujet primordial d'analyse. La mode intellectuelle évolue dans la même direction que la politique : le repli sur soi s'accompagne de la critique des systèmes théoriques jusqu'alors considérés comme révolutionnaires. D'où l'émergence d'anti-systèmes portant un préfixe significatif : post-marxisme, post-structuralisme, post-modernisme.

Parmi les intellectuels qui se réclamaient encore du marxisme, certains parlèrent d'une nouvelle tendance, le marxisme analytique. Il n'est plus question d'approche "totalisante", selon l'expression de Jean-Paul SARTRE. Les marxiste analytiques remettent en question les propositions fondamentales de MARX : la lutte des classes, le déclin du taux de profit, la théorie de la plus-value et jusqu'au matérialisme historique. Se référant aux économistes néo-classiques (MARSHALL, Von HAYEK), ils choisissent de baser leurs analyses sur des hypothèses de comportement d'acteurs individuels plutôt que sur les rapports de production ou sur les rapports entre classes sociales. Leur méthode est une application des techniques économétriques et des principes de la logique philosophique, c'est-à-dire des mathématiques, à l'étude de l'économie. Une procédure qui tend à enfermer l'analyse dans une logique rigide et sans grande perspective? Les principales figures du marxisme analytique sont Erik Olin WRIGHT, John ROHMER, Jon ELSTER et Gerald A. COHEN. Il faut mentionner également Adam PRZEWORSKI, Philippe Van PARIJS et Robert-Jan van der VEEN.

Même en dehors des cercles marxistes en Europe qui ne sont pas tendres envers cette forme de marxisme, le marxisme analytique est bien souvent critiqué parce qu'il ne prend pas en compte les collectivités comme moyen d'appréhender l'exploitation et la domination économique dans les sociétés capitalistes. (THIRY, FARRO et PORTIS)

  Dans l'ensemble, le projet de marxisme analytique est en fin de compte un échec et aujourd'hui, il semble que cette source intellectuelle se soit bien tarie, pour des raisons très diverses et il existe bien des avis contradictoires sur cette question.

 

Grandeur et décadence du marxisme analytique

    L'oeuvre fondatrice du marxisme analytique est Karl Marx's Theory, de Gerald COHEN, qui représente l'un des trois courants ayant contribué à sa formation. Lié à l'origine au Parti Communiste du Québec mais formé à Oxford aux techniques de la philosophie du langage ordinaire de l'après-guerre, COHEN s'efforce d'utiliser rigoureusement ces compétences afin d'exposer la structure conceptuelle d'un matérialisme historique qui fait du développement des forces productives le moteur de la transformation sociale. Sa thèse principale consiste à élaborer un type d'explication fonctionnelle qui lui permet d'affirmer que les rapports de production existent à cause de leur tendance à développer les forces productives et que la superstructure tend à stabiliser ces rapports.

L'élégance et l'originalité avec lesquelles COHEN interprète le matérialisme historique modifie durablement les termes du débat portant sur l'oeuvre de MARX. Plus encore peut-être que le contenu de l'interprétation de COHEN, c'est le style de son approche intellectuelle qui importe - il contribue à une connaissance fine de l'oeuvre de MARX et une attention méticuleuse à la précision des formulations et à la qualité du raisonnement. Bientôt pourtant, aussi bizarre que cela puisse paraître, ce n'est pas principalement autour du développement du matérialisme historique que travaille le groupe de philosophes et de spécialistes des sciences sociales dont les réunions annuelles sont le fondement intellectuel du marxisme analytique. Profitant du fait que COHEN  postule que les homme sont "partiellement rationnels", certains s'empressent pour critiquer ses positions, d'en déduire que les forces productives ont tendance à se développer au cours de l'histoire. La tentative de reconstruction systématique du marxisme sur la base de ce postulat est menée à bien par le second courant de pensée - sans doute majoritaire au sein du marxisme analytique.

    Jon ELSTER expose de la façon la plus systématique les principes du marxisme du choix rationnel (MCR) dans Making Sense of Marx (1985). Les deux thèses qui le fondent sont l'individualisme méthodologique (les structures sociales sont la conséquence involontaire d'actions individuelles) et la rationalité instrumentale qui possède les agents humains, au sens où ils choisissent le moyen le plus efficace pour atteindre leurs fins. La première thèse est liée à l'offensive idéologique menée contre le marxisme, mais plus loin contre tout "holisme" - en fait la plus grande partie de l'oeuvre de DURKHEIM et de ses continuateurs de tout courant - par POPPER et HAYEK  en pleine guerre froide ; la seconde généralise l'un des postulats les plus important de l'économie néo-classique. Beaucoup d'auteurs (et nous avec d'ailleurs) se demandent comment une approche si étroitement liée à des théories anti-marxistes a t-elle pu se trouver associée à une tentative de reconstruction du marxisme?

Un tel résultat découle partiellement de l'évolution de la théorie économique marxiste dans le monde anglophone. La progression considérable des idées radicales à la fin des années 1960 encourage à la fois l'étude critique approfondie du Capital de MARX, en particulier par ceux qui sont influencés par ALTHUSSER ou par l'école allemande de la logique du capital, et la tentative de développer la tradition marxiste de l'économie politique en expliquant les raisons de la fin de l'âge d'or du capitalisme de l'après-guerre. Pourtant, dans les années 1970, ces tentatives sont mêlées à d'interminables débats à propos de la cohérence interne et de l'intérêt explicatif de la théorie de la valeur de MARX. En généralisant à partir de vieilles controverses sur la transformation des valeurs en prix de production et sur la baisse tendancielle du taux de profit, des économistes de gauche influencés par Piero SRAFFA affirment que la théorie de la valeur-travail ne permet pas de déterminer l'évolution des prix et constitue un obstacle à la compréhension des économies capitalistes réellement existantes. La théorie des crises des disciples de SRAFFA rappelle celle de RICARDO, selon laquelle les salaires sont inversement proportionnels aux profits - on leur donne donc le nom de néo-ricardiens. Cela parait bizarre à bien des spécialistes de MARX, sachant que MARX avait repris à son compte et largement dépassé cette conception...

    Certains marxiste analytiques - notamment John ROEMER et Philippe Van PARIJS - prennent part à ces débats du côté des néo-ricardiens. Mais en ce qui concerne ROEMER, il est allé beaucoup plus loin : il adhère à l'orthodoxie néo-classique que SRAFFA avait pourtant critiquée de manière subversive. Dans A General Theory of Exploitation and Class (1982), il s'est efforcé de détacher la théorie marxienne de l'exploitation de la valeur-travail et de la reformuler en utilisant la théorie de l'équilibre général et la théorie des jeux. Ces deux derniers paradigmes réduisant les rapports sociaux aux activités d'individus rationnels, la rigueur et l'imagination dont ROEMER fait preuve en les utilisant afin de construire divers modèles d'exploitation semble alors démontrer la fécondité d'une approche fondée sur la théorie du choix rationnel.

    Le troisième courant de pensée au sein du marxisme analytique - incarné principalement par WRIGHT et BRENNER - entretient des rapports quelque peu ambigus avec le marxisme du choix rationnel. WRIGHT se sert de la théorie de ROEMER dans Classes (1985). Mais ce qui inspire sa propre recherche depuis beaucoup plus longtemps, c'est la volonté systématique de tester empiriquement une théorie marxiste des classes soigneusement élaborée qui reste fidèle à ses origines althussériennes jusque dans ses dernières versions. WRIGHT et BRENNER sont tous deux opposés à l'individualisme méthodologique. Même si l'interprétation de BRENNER de l'origine du capitalisme européen faisait la part belle au rôle des agents, en insistant sur les luttes de classes entre seigneurs et paysans dans les campagnes à la fin du Moyen-Age, elle fait dépendre l'action des individus des "règles de reproduction" s'imposant aux acteurs sociaux du fait de leur place dans la structure des "rapports de propriété" (ainsi que préfère nommer BRENNER les rapports de production).

   Étant donné l'hétérogénéité du marxisme analytique, il n'y a guère lieu de s'étonner qu'il ait pu continuer bien longtemps à prétendre proposer une interprétation spécifiquement marxiste du monde. Ce qui est une manière très polie d'écrire que des raisonnements très spécieux ont été formulés à partir de lectures "légèrement" biaisées de certains textes, avec un zeste de mauvaise foi idéologique. Dans un certaine mesure, ceci découle aussi des contradictions internes du MCR. Il s'avère que la théorie de la valeur-travail et la baisse tendancielle du taux de profit ne sont pas les seuls éléments de la pensée marxiste incompatibles avec les principes de la théorie du choix rationnel. Le vide intellectuel qui s'ensuit après la publication des premiers textes (notamment au milieu des années 1980) encourage certaines figures de premier plan - notamment COHEN et ROEMER - à infléchir leur réflexion pour l'orienter vers la philosophie politique normative et à contribuer aux débats initiés par les théoriciens libéraux de l'égalité John RAWLS, Ronald DWORKIN et Amartya SEN, qui s'efforcent d'élaborer une théorie de la justice ménageant une place de choix à l'égalité (COHEN, 1989 et ROEMER, 1995).

  Des raisons internes à la théorie expliquent cet infléchissement. Les philosophes marxistes de langue anglaise avaient conduit une large débat qui avait attiré l'attention sur le fait que, pour condamner le capitalisme, MARX s'appuyait tacitement sur des principes de justice alors même qu'il niait s'en inspirer (Norman GERAS, 1985). Au terme de sa tentative de reconstruction de la théorie marxienne de l'exploitation, ROEMER finit par conclure que l'injustice et l'exploitation ne provenait pas de l'appropriation du surtravail mais de l'inégale distribution initiale des moyens de production, qui explique l'origine de ce surplus. Mais l'adoption de cette position impose l'énonciation de principes égalitaires de justice avec lesquels on puisse évaluer les différents types de distribution. COHEN, quant à lui, a tenté de relier ces mêmes principes dans une démarche qui s'inspire moins de la rigueur théorique que du sentiment plus général de l'urgence absolue que revêt pour la théorie socialiste l'identification des présupposés normatifs d'une société égalitaire. Il finit par considérer que le matérialisme historique "n'a pas beaucoup d'importance", au contraire des questions d'injustice, position qui revient selon nous à ne pas entreprendre d'efforts théoriques (qui gênent de toute façon beaucoup d'autorités...) pour savoir d'où viennent ces injustices... (Alex CALLINICOS)

 

Des auteurs dispersés pour une théorie marxiste analytique introuvable

- Gerald Allen "Jerry" COHEN (1941-2009), l'un des principaux représentants du marxisme analytique, philosophe politique anglais d'origine canadienne, a une réflexion qui évolue au fil du temps, d'une défense traditionnelle du matérialisme historique à l'opposé, à une position proche du christianisme social. Se confrontant successivement aux travaux de MARX, de NÖZICK, de DWORKIN et de RAWLS, il enseigne à University College à Londres entre 1963 et 1984 avant d'obtenir la Chaire de théorie sociale et politique à l'Université d'Oxford. Après avoir, dans le fil droit de ses confrontations intellectuelles, publié en 1978 Karl Marx's Theory of History : a defence, à l'origine du "marxisme analytique" il publie successivement History, Labour and Freedom : Themes from Marx (1988), Self-Ownership, Freedom and Equality (1995), If you're an Egalitarian, How Come You're So Rich? (1999), Rescuing Justice and Equality (2008). Dans Why not Socialism?, publié à titre posthume, COHEN propose une série d'arguments, sur le mode de la philosophie analytique, à propos de la désirabilité et de la faisabilité du socialisme. Cet ouvrage constitue en fait une défense très faiblarde du socialisme, l'obligeant à rappeler que si le socialisme de marché est certainement un modèle aux nombreux avantages, incontestablement supérieur au statu quo, il ne faudrait pas oublier que tout marché mobilise des motivations mesquines, entrainant des effets indésirables (!) Il conclut tout de même : "Tout marché, même socialiste, est un système prédateur"... Ce dernier ouvrage est publié en français en 2010 sous le titre Pourquoi pas le socialisme, par L'Herne (avec une préface de François Hollande!).

- Erik Olin WRIGHT (1947-2019), sociologue américain, professeur de sociologie émérite de l'Université du Wisconsin à Madison, également président de l'American Sociological Association en 2011-2012, oriente ses travaux principalement vers l'étude des classes sociales, avec comme objectif de "moderniser" le concept marxiste de classe. Il tente notamment de prendre en compte le cas des salariés qualifiés, s'inspirant du modèle weberien d'autorité. Selon lui, les salariés avec des capacités recherchées sont dans une contradictory class location, parce que bien que n'étant pas capitalistes, ils sont plus précieux au propriétaire des moyens de production que les travailleurs moins compétents ou qualifiés. Plus proche des intérêts des "patrons" que ceux des autres salariés. Son ouvrage le plus important, publié en 1997, Class, est un travail théorique, mais aussi empirique, utilisant des données collectées dans plusieurs pays industrialisés. Un résumé des acquis théoriques de Erik Olin WRIGHT a été publié en français dans l'article "Comprendre la classe" (Contretemps, avril 2014). Il s'efforce d'identifier, dans Utopies réelles (en français) des modalités d'action opératoires pour fonder une plus grande justice sociale et politique (voir Cairn.info, EcoRev n°46, été 2018 dans Quels espaces libérés pour sortir du capitalisme? par Jérôme BASCHET).

- John ROEMER (né en 1945), économiste, politologue et philosophe américain, actuellement professeur d'économie et de sciences politiques à l'Université Yale, a contribué, avec Jon ELSTER, Gerald COHEN ou encore Philippe Van PARIJS, dans les années 1980, au marxisme analytique, relisant l'oeuvre de MARX avec les outils de la philosophie analytique et de la théorie du choix rationnel. D'Analytical Maxisme (1986) à Political Competition : Theory and Application (2001), il suit plutôt une carrière qui va de l'analyse théorique à la politique institutionnelle ou non. A noter, comme ses collègues, sa recherche de l'équité et de la justice, plutôt du côté de l'individualisme méthodologique (Theories of Distributive Justice et Equality of Opportunity, 1998). on peut lire en anglais, What's Left to Marx? de Michael WALZER, paru dans The New York Review of Book, du 21 novembre 1985 (nybooks.com).

- Jon ELSTER (né en 1940), philosophe et sociologue norvégien, porte ses travaux sur le marxisme analytique et sur la théorie du choix rationnel. Après des études secondaires à la prestigieuse école de la cathédrale d'Oslo, il effectue une partie de ses études à l'École normale supérieure de Paris et obtient un doctorat de philosophie à la Sorbonne. Enseignant un temps à l'université d'Oslo ainsi qu'à l'université de Chicago, il est actuellement titulaire de la chaire Robert King Merton et professeur en sciences sociales à l'Université Columbia. Élu en 2005 au Collège de France, où il a dispensé 5 ans son cours dans la chaire de Rationalité et sciences sociales, maints de ses ouvrages sont disponibles en Français. Notons ainsi notamment le désintéressement : Traité de l'homme économique suivi d'un tome 2 sur l'irrationalité du même traité (2009-2010) parus aux Éditions Seuil. Non seulement ses travaux sont disponibles en plusieurs langues (français, anglais, norvégien...), mais ils portent sur des objets assez divers, tous dans la veine d'une théorie générale de l'action humaine (Nuts and Bolts for the Social Sciences, 1989), qui consiste à considérer celle-ci comme le résultat d'un double filtrage : ensemble de contraintes structurelles, puis sélection de l'ensemble des actions faisables. Sont ainsi abordés la psychologie politique, la faiblesse de la volonté, l'histoire de la formation de l'esprit capitaliste (Leibniz)... On conseillera son ouvrage Karl Marx, une interprétation analytique, édité en 1989 chez PUF.

- Philippe Van PARIJS (né en 1951), philosophe et économiste belge, docteur en philosophie à l'université d'Oxford et docteur en sociologie de l'université catholique de Louvain, entame son parcours philosophique dans le domaine de l'épistémologie (sous la direction du philosophe Jean LADRIÈRE), puis après sa rencontre à Oxford avec Gerald COHEN, s'adonne au marxisme analytique. Auprès des membres du September Group ("No-Bullshit Marxisme Group), il mène des recherches qui débouchent sur son ouvrage Marxisme Recycled (1993). Il y prend acte d'une révolution dans la théorie des classes, avec un déplacement de l'opposition capitalistes-prolétaires vers une opposition travailleurs-chomeurs, et défend une transition du capitalisme à l'idéal communiste par l'instauration d'une allocation universelle versée à chaque individu de manière inconditionnelle tout au long de sa vie. Cette dernière idée constitue le coeur de son ouvrage majeur, Real Freedom for All (1995), qui, sous l'inspiration de John RAWLS et Ronald DWORKIN, notamment, apporte une contribution originale aux théories de la justice? Partant du double présupposé que la liberté est une valeur fondamentale et que nos sociétés capitalistes sont pleines d'inégalités injustifiables, il y déploie sa conception de la justice sociale : la défense d'une liberté réelle égale pour toutes et tous via l'instauration, à l'échelle politique la plus large possible, d'un revenu de base individuel et inconditionnel. Dans son dernier ouvrage, Linguistic Justice (2011), Philippe Van PARIJS examine l'évolution contemporaine des langues dans le monde, proposant de développer l'anglais comme nouvelle lingua franca, en même temps que de protéger les autres langues. Il constitue un exemple de ces intellectuels qui ont délaissé complètement l'étude ds principes marxistes (ne se donnant même plus la peine de les réfuter), prenant acte de l'idée diffuse (mais que loin d'être partagée par tout le monde) de la "fin du marxisme", pour se concentrer sur la pensée et l'action sur les moyens d'une transition du capitalisme. On lira notamment Le modèle économique et ses rivaux. introduction à la pratique de l'épistémologie des sciences sociales, Droz, 1990 ; Qu'est-ce qu'une société juste? Introduction à la pratique de la philosophie politique, Le Seuil, 1991 et Refonder la solidarité, Éditions du Cerf, 1996.

- Robert BRENNER (né en 1943), historien marxiste américain de l'économie, professeur d'histoire et directeur du Centre de théorie sociale et d'histoire comparative à l'ULCA, membre du comité de rédaction de la New Left Review et éditeur de Aganinst the Current, bimensuel lié l'organisation anticapitaliste Solidarity. Ses recherches portent principalement sur le début de l'histoire moderne de l'Europe et sur l'histoire économique depuis 1945. Ses travaux sont à l'origine du marxisme politique, auquel se rattachent aussi Ellen Meiksins WOOD, Georg COMNINEL, Benno TESCHKE, Charlie POST, courant marxiste qui insiste sur l'aspect déterminant des conflits de classes dans l'histoire. Avec ces collègues, il ne suit plus les différentes variantes du marxisme "analytique", se détachant ainsi de l'ensemble des autres auteurs cités auparavant. Robert BRENNER est surtout connu pour sa contribution au débat sur la transition du féodalisme au capitalisme. Dans un article de 1977, il a l'occasion de critiquer une sorte de "marxisme néo-smithnien", une forme de marxisme qui accorde trop d'importance, selon lui, aux facteurs objectifs (essor du commerce ou développement des forces productives) en négligeant les rapports de classe. Des auteurs, selon lui toujours, comme Paul SWEEZY, Immanuel WALLERSTEIN et André Gunder FRANK, assimile commerce et capitalisme, ce qui les amènent notamment à négliger les questions de propriété dans l'avènement du capitalisme. Depuis les années 1990, il étudie également l'histoire récente du capitalisme. Dans The Boom and the Bubble (2002) et The Economics of Global Turbulence (2006), il propose sa propre interprétation du long déclin qui touche les économies capitalistes depuis les années 1970. On lira avec profit L'économie mondiale et la crise économique, dans Agone, n°49, de 2012, en attendant la traduction en Français de ses livres, surtout The economics of global turbulence : the advanced capitalist economies from Long Boom to Long Downturn, 1945-2005, paru chez Verso à New York en 2006.

 

SOCIUS

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18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 08:00

   Des courants marxistes trouvent leur expression dans les sciences sociales, favorisée par la création, après la Seconde Guerre Mondiale, des "red brick universities" destinées aux étudiants et enseignants des milieux populaires.

   L'analyse sociale d'inspiration marxienne se distingue, en Grande Bretagne, par les débats théoriques qu'elle engendre, souvent associés à la discussion des données empiriques. Les travaux des historiens marxistes sont toujours remarquables et essentiels pour les études sociologiques. Notamment ceux de Maurice DOBB (1900-1976), Eric HOBSBAWN (né en 1917), Eric WILLIAMS (1911-1983), Edward THOMPSON (1920-1993) et Perry ANDERSON, les plus connus. L'appartenance (ou le rapprochement) de beaucoup de ces historiens au parti communiste anglais est important, mais plus encore est l'évolution du syndicalisme et de la société qu'il fallait expliquer aux militants sur un plan empirique.

 

 L'orientation pratique influence la sociologie marxienne britannique.

     Tom BOTTOMORE (né en 1920), professeur à la London School of Economics, chef du département de sociologie à l'Université Simon Fraser de Vancouver (Colombie britannique), secrétaire de l'International Sociological Association, et enfin rédacteur de la revueCurrent Sociology et de european Journal of Sociology, consacre toute sa carrière à étudier les classes sociales et les élites d'un point de vue marxiste. Sans pour autant mettre en péril sa carrière universitaire, chose qui n'aurait pas été possible aux États-Unis.

Avec une grande acuité, BOTTOMORE dissèque les concepts de classe et d'élite en faisant référence à l'oeuvre de MARX. Ainsi, pour la question du statut social, il explique : "la stratification par le prestige influence les classes sociales de deux manières : d'abord en interposant entre les deux principales classes une série de groupes sociaux qui forment un pont entre les positions extrêmes de la structure de classe ; ensuite en suggérant une conception entièrement différente de la hiérarchie sociale, selon laquelle il apparaît comme une échelle des positions de statut plus ou moins démarqué. (...) Cette perspective de la hiérarchie sociale comme une continuité de rangs de prestige a acquis une grande influence sur la pensée sociale, sans différences qualitatives entre elles, et sa diffusion a freiné le développement d'une conscience de classe" (1973). BOTTOMORE commente brillamment (cette appréciation est aussi celle de pairs qui ne partagent pas forcément ses idées) l'évolution des concepts sociologiques et idéologiques d'outre-Manche. Il publie Karl Marx : Selectid Writings in Sociology and Social Philosophy (1956) en compagnie du "marxologue" antistalinien Maximilien RUBEL (1906-1996). (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Dans l'étude des groupes ethniques et du racisme.

   John REX (né en 1925) fait partie des sociologues marxiens qui font école dans les recherches sur le racisme. Très critique de la tendance de nombreuses recherches ethnologiques à écarter les notions de pouvoir et de classe sociale, il dénonce la spécialisation en matière de sociologie académique dont le risque est de faire abstraction de l'essentiel, à savoir le rôle primordial de l'économie dans la création des relations entre les ethnies et les "races" (mot qu'il récuse pour son manque de légitimité scientifique, mais qu'il utilise pour être compris d'un public habitué à son usage). "Il y a, dit-il, une absence de référence à l'économie ou à ce que les marxistes appellent le "mode de production". Les processus politiques sont considérés comme historiquement et théoriquement prédominants sur les processus économiques" (1987). Erreur sans doute due à l'expérience coloniales ayant favorisé la violence et les préjugés culturels dans l'évolution des rapports interethniques et culturels. REX suggère en revanche que la notion de "relations interaciales" soit remplacée par celle de "situation des relations interaciales". Celle-ce se distinguant pas 3 éléments :

- une situation de compétition extrême, de conflit, d'exploitation ou d'oppression, sans comparaison avec les conditions normales du marché du travail ;

- la compétition, les conflits, l'exploitation ou l'oppression dans la relation entre groupes, plutôt qu'entre individus, ce qui aboutit à l'impossibilité, pour un individu dans une position subordonnée, de quitter son groupe pour un autre ;

- une justification de la situation par le groupe dominant en termes de théorie déterminée, souvent à consonance génétique ou biologique (1983).

   Malgré les limites de ce schème, REX souligne le fait que les relations entre les races sont presque toujours marquées par les inégalités et un système d'oppression s'appuyant sur les éléments où se mêlent classe et race. Si John REX, à partir de prémisses marxiennes, domine l'étude de la question raciale en Grande-Bretagne, Ralph MILIBAND est le spécialiste de l'État. professeur à la London School of Economics et à l'Université de Leeds, rédacteur de la célèbre revue marxiste Socialist Register, il favorise une approche plus nuancée de la conception marxiste de l'État dans de nombreux articles et ouvrages. C'est avant tout "le contexte capitaliste d'inégalité généralisée dans lequel l'État fonctionne qui détermine fondamentalement ses politiques et ses actions (1973).  (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Le développement de la sociologie marxienne dans un certain syncrétisme

     Loin de restreindre son influence pendant les vingt dernières années (1975-1995), marquées par le thatcherisme, avec à la clef en fin de compte plus d'audience que son homologue états-unien,  la sociologie marxienne continue à se développer en Grande-Bretagne. La considération accordée aux travaux d'Anthony GIDDENS (né en 1938) en témoigne.

Initiant sa recherche sur l'étude des travaux de DURKHEIM, GIDDENS critique sa sociologie pour son contenu politique, non avoué, et pour l'absence de théorisation du pouvoir. Ainsi, les fondements de la sociologie, toujours inspirés par les écrits de DURKHEIM, doivent être débattus et critiqués. Le concept de structure, par exemple, tend à dissimuler des a priori et à fausser l'analyse sociologique. La notion de "structure" est trop générale : il faut distinguer :

- les "principes structurels" (ou principes organisationnels de totalités sociales) ;

- les "structures" en tant que systèmes de règles ;

- les "caractéristiques structurelles", c'est-à-dire les aspects institutionnels de système sociaux à travers le temps et l'espace.

Pour illustrer son exemple, GIDDENS reprend l'analyse de MARX sur le processus de valorisation du capital qui sous-tend les rapports de production et les relations sociales dans une société capitaliste (1987). Par là, il démontre combien la sociologie durkheimienne est inadéquate à cerner le fonctionnement de la société, inchangé dans son essence depuis l'époque de MARX ou de DURKHEIM. Pour lui (The perils of punditry : Gorz and the end of the working class, 1987), la notion de "société post-industrielle" ne se vérifie pas à la lumière des faits. Il critique également la sociologie durkheimienne sur le plan de la méthode : il y intègre le concept de "contradiction" en arguant que "les principes structurels" fonctionnent "en termes de réciprocité, mais peuvent également se contredire". Les sociétés industrielles sont particulièrement productrices de telles contradictions, à tel point que celles-ci se multiplient et s'intensifient au fur et à mesure du développement de ces sociétés. Là encore, il s'attache à rendre un concept de base plus méthodologiquement applicable en distinguant deux types de contradiction : les contradictions primaires qui "participent à la constitution des totalités sociales" et les contradictions secondaires, "dépendantes ou générées par des contradictions primaires' (1987). En résumé, GIDDENS valorise la méthode dialectique des contradictions internes pour rapprocher l'unité des contraires de la négation du philosophe HEGEL. Idées reprises par MARX dans la formulation du matérialisme historique.

L'intérêt des travaux de GIDDENS réside dans sa réflexion et dans sa discussion des traditions sociologiques en utilisant les concepts marxiens. Sa démarche se défend à aucun moment d'un rapprochement ou d'une identification à MARX, démarche à rapprocher de celle de G. W. DOMHOFF aux États-Unis ou de Pierre BOURDIEU en France. Ses textes sont toutefois dépourvus d'une certaine orthodoxie marxiste, perceptible dans les écrits de T. BOTTOMORE et de R. MILIBAND. Il est vrai que GIDDENS s'adresse aux universitaires, à une élite intellectuelle, et non pas aux militants politiques, ce qui peut être jugé comme une faiblesse par rapport à la portée de ses analyses. Il n'en reste pas moins que le constat demeure : une tradition sociologique marxienne est reconnue en Grande-Bretagne sans la distorsion observée aux États-Unis ou en France pour des raisons dissemblables.  (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Où va le marxisme anglais?

   Pour Alex CALLINICOS, en Grande-Bretagne, l'impact des réflexions pendant les années 1930 marquent le marxisme pour longtemps. Les écrits brillants de John STRACHEY diffusèrent une version du marxisme proche de celle défendue par le Parti communiste et, dans le domaine de la théorie économique une analyse plus originale qui n'hésitait pas à se mesurer aux oeuvres de HAYEK et de KEYNES. Quant aux trotskystes, ils écrivirent de remarquables ouvrages d'analyse historico-politique, comme par exemple Black Jacobins de C. L. R. JAMES et The tragedy of the Chineses Revolution de Harold ISAACS.

De plus, les années 1930 exercèrent une influence à plus long terme. Le front populaire et la lutte contre le fascisme formèrent à la politique une génération de jeunes intellectuels dont certains, refusant d'abandonner le marxisme dans le contexte moins favorable de la guerre froide, choisirent au contraire de contribuer à son développement. Les plus importants furent un ensemble brillant d'historiens communistes qui émergèrent après la seconde guerre mondiale, parmi lesquels on peut citer Edward THOMPSON, Christopher HILL, HOBSBAWM, Rodney HILTON et George RUDÉ. A tel point que nombre d'historiens, anglais ou continentaux, voire américains, s'inspirent directement de leurs travaux... souvent sans mentionner qu'ils étaient marxistes!

A la fin des années 1940 et au début des années 1950, ce fut au sein du Parti communiste qu'eurent lieu une série de débats importants à partir de l'ouvrage de l'économiste marxiste de Cambridge Maurice DOBB, Studies in the Development of Capitalism (1946). A l'exception d'HOBSBAWM, tous les représentants principaux de ces groupe quittèrent le PCGB après la répression soviétique de la révolution hongroise de 1956. Devenus historiens socialistes indépendants, ils continuèrent cependant à élaborer un marxisme qui s'efforçait d'étudier l'histoire "d'en bas" - du point de vue des opprimés et des exploités - et d'accorder à l'étude de la culture et des représentations une plus grande place que ne l'avaient fait les approches plus orthodoxes.

     Dans les années 1960, le marxisme restait en marge de la culture intellectuelle anglo-saxonne. Une des préoccupations de la New Left Review (NLR) sous la direction de Perry ANDERSON (1962-1983) était le décalage humiliant qui existait entre le marxisme occidental de LUKACS et de GRAMSCI, d'ADORNO et de HORKHEIMER, de SARTRE et d'ALTHUSSER, de Della VOLPE et de COLLETTI et le sous-développement du marxisme britannique. Pour comprendre cette situation, ANDERSON publia deux articles célèbres, "Origins of the Present Crisis" (1964) et "Components of the National Culture (1968) dans lesquels, à partir d'une lecture personnelle de SARTRE et de GRAMSCI (mais alors, diraient des intellectuels français, très personnelle...), il affirma que dans le cas de l'Angleterre, le capitalisme s'était développé de manière anormale dans la mesure où une aristocratie partiellement modernisée était parvenue à maintenir son hégémonie sur chacune des deux classes principales de la société industrielle : la bourgeoisie ainsi que le prolétariat restaient à l'état de classes subalternes qui n'étaient pas parvenues à articuler leur propre idéologie hégémonique. Cette structure spécifique de classe expliquait l'arriération qui, selon ANDERSON, caractérisait la culture intellectuelle anglaise quand on la comparait à celle de ses voisins européens : ni sociologie bourgeoise, ni critique marxiste révolutionnaire. Cette interprétation fut brutalement contestée par THOMPSON ("The Peculiarities of the English", repris en 1978), mais la qualité des arguments déployés par ces deux auteurs... indique que le marxisme britannique est en définitive loin d'être miséreux!  Car à partir de la crise du mouvement communiste déclenchée en 1956 par le rapport "secret" de KHROUTCHEV et la révolution hongroise créa un espace politique pour une gauche indépendante du travaillisme - qui restait largement majoritaire - ainsi que du communisme officiel. La New Left Review fut l'une des productions intellectuelles de cette nouvelle gauche, qui s'élargit d'ailleurs considérablement à la faveur de toute une série de mouvements - pour le désarmement nucléaire, contre l'apartheid en Afrique du Sud, pour la lutte du peuple vietnamien - qui à la fin des années 1960 s'inscrivaient dans une atmosphère générale de contestation dont l'ampleur était toutefois moins politique et plus culturelle qu'aux États-Unis et dans le reste de l'Europe.

Les oeuvres de maturité des historiens marxistes et leur lectorat appartiennent à cette décennie-là : The Making of the English Working Class et Whigs and Hunters, de THOMPSON, The World Turned Upside Down, de HILL, la trilogie de HOBSBAWM sur le long XIXe siècle (1962, 1975, 1987).... Ces travaux jouent le rôle de modèle pour les jeunes intellectuels radicaux qui commençaient alors à entrer dans l'institution universitaire, celle-ci offrant beaucoup plus de postes d'enseignants grâce au développement de l'enseignement supérieur jusqu'aux années 1970.

Dans le bouillonnement intellectuel qui s'ensuivit, qui participe alors à l'ensemble de l'évolution des mentalités dans toute la Grande-Bretagne, une des questions principales avait  trait au type de marxisme qui serait le mieux adapté aux besoins des militants politiques ainsi que des intellectuels socialistes. Autour notamment de la relecture althussérienne du marxisme. La New Left Review et son éditeur New Left Books (puis Verso) s'empressèrent de publier les traductions des écrits d'ALTHUSSER et de ses collaborateurs, même s'il n'était aux yeux de la revue qu'un auteur parmi toute une série de marxistes français et italiens dont elle cherchait à présenter les oeuvres à un public de langue anglaise. L'engouement pour ALTHUSSER doit être replacé dans le contexte plus général de la réception du structuralisme et du post-structuralisme français. En Grande-Bretagne, les cultural studies avaient été lancés à la fin des années 1950 par des intellectuels de la nouvelle gauche comme Raymond WILLIAMS ou Stuart HALL. On voit donc que par rapport à la réception généralement dépolitisée de LACAN ou de DERRIDA aux USA (laquelle peut constituer un comble logique...), où se furent d'abord les critiques littéraires de Yale qui les introduisirent, les divers courants intellectuels issus de la théorie du langage de SAUSSURE furent perçus en GB comme des contributions à une analyse matérialiste de la culture et des représentations.

Bien entendu, cette réception du marxisme ne fit pas l'unanimité, et THOMPSON s'oppose à ANDERSON, au premier chef responsable de l'importation du marxisme continental, au nom d'une tradition radicale anglaise qui remonte loin, aux révolutions démocratiques des XVIIe et XVIIIe siècles (Poverty of Theory, 1978). Pourtant dès le départ, ANDERSON tient à se distancier de tous ces auteurs français et italiens, en valorisant ce qu'il appelle le marxisme classique (Considerations on Wastern Marxism, 1976), pour reprendre les idées de LÉNINE, LUXEMBOURG et TROTSKY, dont les analyses historiques, pour lui, sont organiquement liées à leur engagement concret dans le mouvement ouvrier. La réponse d'ANDERSON à The Poverty of Theory contient à la fois une défense raisonnée de la contribution d'ALTHUSSER au marxisme et l'adhésion à une approche plus matérialiste représentée sur le plan philosophique par Karl Marx's Theory of History de G. A. COHEN et sur le plan politique par le mouvement trotkyste (Perry ANDERSON, 1980).

Ce dernier a alors dans la grande île une influence importante. Alors que les groupuscule maoïstes qui dominèrent le mouvement étudiant américain à son apogée à la fin des années 1960 et au début des années 1970 eurent plutôt un impact intellectuel négatif, les divers courants du trotkysme furent un point de référence notable. Les écrits qu'Isaac DEUTSCHER publia pendant la seconde partie de sa vie lors de son exil en Angleterre participèrent de façon importante à la formation de la nouvelle gauche britannique et sa grande biographie de TROTSKY contribua à augmenter le prestige intellectuel du trotskysme. Ernest MANDEL participa de manière active aux débats qui traversaient la gauche dans le monde anglophone et ses écrits économiques - surtout Late Capitalism - furent rapidement traduits en anglais. Ce sont principalement DEUTSCHER et MANDEL qui influencèrent ANDERSON et le reste de l'équipe de la NLR, mais il y eut également d'autres signes de la vitalité du trotkysme anglo-saxon, notamment l'analyse novatrice de Tony CLIFF de la Russie stalinienne comme exemple de capitalisme d'État bureaucratique ainsi que les études de ses collaborateurs Michael KIDRON et Chris HARMAN du capitalisme après 1945.

Emporté par l'enthousiasme provoqué par une certaine effervescence intellectuelle qui n'est d'ailleurs pas seulement marxiste, loin de là, ANDERSON croyait un moment, au début des années 1980, qu'une vague réformiste ou mieux révolutionnaire va faire émerger enfin les idées radicales sur le devant de la scène politique. Mais , en fait, le marxisme commençait alors à refluer drastiquement, sous le coup d'un changement décisif de la conjoncture politique dans tout le monde anglo-saxon, qui mettait aux pouvoirs (économique et culturel) à la fois un autoritarisme et un libéralisme qui déclencha de grandes offensives contre le mouvement ouvrier (THATCHER/REAGAN). De grands revers créèrent un climat de pessimisme et de doute au sein de la gauche intellectuelle en même temps que des problèmes plus directement théoriques contribuèrent à l'effondrement du marxisme anglo-saxon.

En Grande-Bretagne, le marxisme althussérien s'autodétruisit dans la seconde moitié des années 1970. Après avoir exploré en détail les problèmes internes du système althussérien, certains de ses défenseurs en vinrent à renoncer d'abord à la notion d'une théorie générale de l'histoire, puis au concept de mode de production, et enfin au marxisme tout court : voir Barry HINDESS et Paul HIRAT (1974), Barry HINDESS et Paul HIRST (1971) et Anthony CUTLER et ses collaborateurs. Ces débats théoriques quelques peu obscurs reflétaient d'ailleurs une tendance plus générale où l'on considère maintenant que structuralisme français s'oppose au marxisme... La diffusion des idées de Michel FOUCAULT, ou plutôt une certaine interprétation de "Surveiller et punir" par exemple, détachée du contexte continental (notamment sur la signification du Goulag), contribue à voir des limites fortes aux différentes variantes du marxisme. La question sexuelle (de la place des femmes) ou d'autres formes d'oppression sociale revêtirent un caractère d'urgence, mettant la question sociale sous le boisseau. En fait, l'effort théorique des penseurs qui se disaient marxiens s'affaiblit considérablement, au point que, plutôt qu'à une critique du marxisme, on assista plutôt à son abandon silencieux, au profit d'un marxiste dit analytique, comme aux États-Unis. On ne critique plus le matérialisme historique et on ne cherche même plus à le réfuter, et l'ensemble des auteurs, qu'ils soient philosophes ou sociologues, préfèrent approfondir leur analyse politique ou sociale de la réalité britannique. Et quitte à abandonner la phraséologie marxiste et à ne même plus aborder la question sociale en terme de luttes de classes, à poursuivre une critique non moins pertinente d'aspects sectoriels de la société. Moins qu'aux États-Unis, le marxisme constitue encore une référence et aujourd'hui les deux marxistes les plus connus dans un monde anglo-saxon où les idées circulent bien plus qu'auparavant entre les deux rives de l'Atlantique, sont probablement Eric HOBSBAWM et Frederic JAMESON. Le premier fut un membre loyal du Parti communiste britannique jusqu'à son effondrement en 1989 et le second, maintenant connu pour ses travaux sur le postmodernisme a longtemps tenter de concilier ALTHUSSER et LUKACS. (Alex CALLINICOS)

 

Alex CALLINICOS, Où va le marxisme anglo-saxon?, dans Dictionnaire Marx contemporain, ActuelMarxConfrontation/PUF, 2001. Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

SOCIUS

 

 

 

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