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16 avril 2015 4 16 /04 /avril /2015 16:43

 Une discussion sur le racisme, comme d'ailleurs sur le sexisme ou l'âgisme (anti-vieux ou anti-jeune), et sur l'esclavage, ne peut avoir lieu que lorsque les acteurs sociaux s'aperçoivent de son... existence. Avant le mot, la chose existe, mais elle ne revêt aucun caractère péjoratif. Et même au contraire, entre chrétiens par exemple, il était bon ton d'être antisémite il n'y a pas si longtemps, comme entre hommes, l'infériorité des femmes n'était pas plus discutable que l'infériorité des enfants (souvent même d'ailleurs anciennement mis sur le même plan...). Ce n'est que par la prise de conscience d'une inégalité doublée de violences physiques et/ou morales que des philosophes comme des politiques se mettent en chasse d'un racisme dans la volonté de l'éradiquer.

Ceci est bien entendu une dominance, qui souffre de grandes exceptions, dans un sens comme dans l'autre (le statut des femmes comme des esclaves d'ailleurs changent d'un espace ou d'un temps à l'autre...). Il a existé des philosophes depuis l'Antiquité pour contester le bien-fondé d'un traitement différent des hommes suivant la couleur de leur peau, comme il existe encore aujourd'hui des idéologies qui "établissent" des différences essentielles entre des "races". Si dans les relations sociales, des noirs sont opprimés par des blancs, le niveau de conflictualité s'élève au fur et à mesure que la condition des uns et des autres posent problème, et surtout que leurs statuts sociaux différentiels se met à varirer rapidement, pour de multiples raisons qui peuvent être uniquement socio-économiques ou religieuses.

Cela ne veut pas dire, et c'est d'ailleurs un des principes de la conflictologie que nous aimerions dégager, que ces conflits n'existaient pas auparavant, mais ils peuvent s'exprimer de manière de plus en plus ouverte, autant par la prise de conscience de ceux qui font partie des classes dominantes de l'injustice de l'état de fait que par le refus de ceux qui font partie des classes dominées de continuer à subir les mêmes injustices et les mêmes violences. Il faut qu'il existe certaines circonstances pour que l'état de fait soit contesté, pour ce qui restait caché aux yeux de tous se révèle, pour devenir une source de luttes sociales ou plus exactement pour reprendre une expression à la mode, de luttes sociétales. Celles-ci dépassent le cadre économique et complexifie d'ailleurs l'ensemble des champs conflictuels de la société, les différents types de conflictualité ayant tendance à se mêler. 

   C'est bien de la perception de qui est "raciste" et de ce qui est "violent" que nait un nouveau champ de conflits ouverts entre groupes sociaux. C'est par cette considération que commence la réflexion de Paul ZAWADZKI sur le racisme. "Où commence cette violence, quels en soint les contours? Porté par un champ lexical éclaté, le mot racisme souffre de surcharge sémantique". 

Gordon W ALLPORT (The nature of Prejudice, 1954) distingue plusieurs types de comportemens racistes, dans une société où précisément la "question raciale" est au premier plan. Rejet verbal, évitements, discrimination, atteintes physiques (émeutes raciales, lynchages, pogromes...), extermination. "Quel que soit le type de société, la violence de la destruction de personnes et des biens ne fait aucun doute pour ceux sur lesquels elle s'exerce. En revanche, s'agissant des trois premiers types, la violence se loge principalement dans l'écart entre le droit et le fait. Ainsi, les pratiques qui transgressent le principe de l'égalité de droit apparaissent "naturellement" comme violemment discriminatoires dans les sociétés égalitaires, à ceux du moins qui en partagent les fondements. Inversement, séparation fixe des places, des espaces et des honneurs, conduites de séparation ou d'évitement, croyance dans la supériorité fondée sur la nature ou le passé d'un groupe donné, semblent relever de la nature des choses dans des sociétés régies par le principe hiérarchique où "la notion générale de semblable est obscure" (Tocqueville). A l'échelle des siècles, la coexistence par emboitement hiérarchique est d'une étonnante stabilité, et rien n'interdit de penser que différents groupes ont vécu harmonieusement sous un régime juridique séparé tant que ce principe leur semblait naturel (validé, acceptable, évident...)" Le racisme comme problème nait dans les sociétés qui, refusant progressivement l'idée d'une différence naturelle essentielle, pensent les individus comme égaux, semblables. Les normes égalitaires s'imposent suffisement pour rendre illégitimes les pratiques discriminatoires fondées sur des différences physiques apparentes. Cette analyse est assez largement partagée (LEGROS, 1999 ; MESURE, RENAUT, 1999). C'est dans les descriptions des sociétés étausinienne et de l'Allemagne nazie qui se développe selon Pierre-André TAGUIEFF l'usage du mot "racisme". Mais bien auparavant, au sujet de l'esclavage, des débats de même type avant déjà surgit. La découverte des Amériques par les navigateurs européens a sans doute provoqué les premiers débats institutionnalisés : les "Indiens" sont-ils des hommes (des enfants de Dieu)? En tout cas, ce serait l'émergence, la transition à la modernité qui crée les conditions de possibilité des convulsions racistes. Pour Anna AREND (Les Origines du totalitarisme), "c'est précisément le nouveau concept d'égalité qui rend si difficile les relations modernes entre les races."

  Après les réflexions de TOCQUEVILLE (De la démocratie en Amérique), qui remarque la présence plus forte du préjugé raciste dans les Etats qui ont abolit officiellement l'esclavage, Louis DUMONT formule "l'hypothèse la plus simple (qui est de) supposer que le racisme répond, sous une forme nouvelle, à une fonction ancienne. Tout se passe comme s'il représentait, dans la société égalitaire, une résurgence de ce qui s'exprimait différemment, plus directement et naturellement, dans la société hiérarchique. Rendez la distinction illégitime et vous avez la discrimination, supprimez les modes anciens de distinction, et vous avez l'idéologie raciste".  Le ressentiment anti-égalitaire, comme le formule Norbert ELIAS est lié à la question "raciale".

Mais la question du passage à l'acte interroge. SI le racisme peut s'exprimer sous forme de préjugés, d'idéologie, de rationnalisation pseudo-scientifique, ou s'incarner dans des pratiques allant de la ségrégation au meurtre, il n'y aurait pas de relations de nécessité entre préjugés et pratiques de discrimination (expérience de Richard T LAPIERE de 1934 relatée dans Social forces, n°13). Outre que les raisons invoquées par les meurtriers individuels sont extrêmement variables, il est difficile de les traiter comme de simples rationalisations. Dans chaque des cas, des paradigmes de recherches différents sont mobilisés. Un ensemble de recherches mobilisent des concepts psychanalytiques et se rapproches de problématiques de frustrations et de bouc émissaires. L'étude des cas où des violences collectives sont faites éclaire le fait qu'ils se déroulent dans des situations de crises, où souvent l'Etat est défaillant ou encore qu'il canalise de cette manière des révoltes populaires.

 

    En tout cas, le racisme constitue un phénomène multiforme, où interviennent des éléments pas forcément connectés. Quoi de commun entre une foule de Blancs en délire qui lynche un Noir suite à un fait criminel dans une petite ville du Sud des Etats-Unis et l'extermination systématique froide, appuyé sur des concepts "scientifiques", de populations entière? On peut avoir affaire à des attitudes ou des pratiques racistes justifiées "scientifiquement" comme à des comportements guidés uniquement par le ressentiment psychologique dans des situations personnelles ou collectives dont les causes sont "identifiées" chez des personnes culturellement différentes désignées uniquement à travers la couleur de leur peau. Il semble bien que soit rassemblés sous le terme "racisme" des comportements bien différents que seul le recours à la couleur de la peau uniformise. Ce n'est pas en tout cas en accolant au racisme l'antisémitisme que le débat s'éclaircira. 

 

Patrick TORT propose une définition du racisme qui indique combien la gamme de comportements est étendue : "Peut être qualifié de raciste tout discours qui représente le devenir des groupes humains comme gouverné d'une manière prépondérante par des inégalités biologiques natives - fixées ou évolutives -, agissant sur lui à la manière d'un déterminisme inhérent, persistant, transmissible et induisant, autorisant ou prescrivant des conduites destinées à accomplir ou à favoriser les conséquences des hiérarchies initiales que ce discours postule." Le postulat d'inégalité biologique est constitué donc de propriétés bien précises. Le spécialiste de Charles DAWIN, dont il souligne d'ailleurs la pensée antiraciste, met en garde contre la faiblesse des antiracismes contemporains. il ne suffit pas de nier des différences entre groupes humains - il va jusqu'à mettre en garde contre la négation des races - opinion que nous ne partageons pas, dans une argumentation qui ne manque pas de justesse.  "Outre qu'aucun naturaliste sérieux, écrit-il (...) ne saurait soutenir que les races n'existent pas, l'étude des génotypes et l'hémotypologie ne sauraient en droit faire oublier le niveau des organismes, et l'anthropologie naturaliste, de même que le sens commun, s'y refuse avec raison. Le déni de réalité à l'endroit de l'existence de la race et des races se trouve en contradiction avec le fait trivial, mais non négligeable, que ce sont des phénotypes qui peuplent les sociétés humaines, et que ces phénotypes sont différents. De leur côté, les sciences de l'homme et de la société appréhendent des relations entre des individus humains socialement et culturellement organisés, et non des relations de plus ou moins grande proximité entre des groupes sanguins. Certes, le développement des échanges et de la mobilité des individus a favorisé un fort métissage, dont le progrès relativise en profondeur la validité de toute déclaration concernant la "pureté" des races, déjà relativisée en elle-même par le simple fait de l'évolution. Mais il demeure que subsistent des différences raciales appréciables qui constituent la beauté et la réserve de polymorphisme de l'humanité, et que l'on peut aimer en tant que telles au lieu de se mettre en devoir de les néantiser. La meilleure réponse à adresser à l'antiracisme pseudo-progressiste qui tend à incriminer le racisme comme non-sens à partie de la prétendue inexistence biologique de la race, prend ainsi la forme d'une question : et si la race existait, serait-il alors légitime d'être raciste?"

  Notre réserve provient du fait que le discours raciste en général est bien plus pauvre que toute cette réflexion sur le génotype ou le phénotype, à la limite parfois d'être une simple justification de faits criminels. C'est la simple juxtaposition de la perception du refus d'être inférieur (socialement surtout) manifesté par des groupes ou individus de couleur différente (car c'est là le critère essentiel) auparavant soumis et de la proximité (quasi-obligatoire) qui provoque chez certains groupes et certains individus des "réflexes racistes", beaucoup plus souvent d'ailleurs sous forme de propos (de "plaisanteries") que d'actes. Par ailleurs, la différence phénotypique ne saurait être assimilée à une différence génotypique (ce qui conduirait à discuter des races humaines et non de l'espèce humaine). Un critère essentiel, et c'est d'ailleurs ce qui rend des réactions racistes si furieuses, est que ces prétendues races se mélangent très facilement alors qu'elles devraient (selon eux) (biologiquement) être incompatibles... C'est, dans le racisme, même scientifique, le mélange du culturel et du naturel,  qui rend difficile toute approche univoque. Très souvent, par ailleurs, le racisme est foncièrement manipulé chez des populations culturellement peu éduquées (et informées des réalités du monde) par d'autres bien plus éclairées sur les difficultés manifestes de tenir un langage raciste scientifiquement fondé... et qui n'hésitent pas, de manière camouflée, à "goûter" de richesses (souvent charnelles) présentes chez les "autres races"...

 

Paul ZAWADZKI, Racisme dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011. Patrick TORT, article Race/Racisme, dans Dictionnaire du Darwinisme et de l'Evolution, PUF, 1996.

 

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11 mars 2015 3 11 /03 /mars /2015 13:17

    Loin de noyer l'analyse des conflits en entreprise dans une analyse ensemble des conflits entre humains dans un cadre particulier, mêlant ainsi conflits interpersonnels et conflits sociaux, l'ensemble de la sociologie qui traite de ces questions dans le monde économique ne perd pas de vue l'importance des conflits liés au travail lui-même. Même si les différentes approches conduisent leurs auteurs à proposer des modes différents de gestion et même si, de manière générale, les analyses dominantes s'écartent plus ou moins d'une analyse de ce qu'on a appeler de manière général les conflits sociaux, de larges convergences existent qui donnent aux conflits liés au travail lui-même, à sa valorisation, à sa rémunération et à son organisation comme aux valeurs de hiérarchie que cette organisation mettent en oeuvre. Des divergences se montent toutefois, d'autant plus que l'on s'éloigne d'une tradition marxiste ou marxisante, éloignement dû lui-même à un affaiblissement générale sinon de la tonalité idéologique et parfois de portée révolutionnaire des conflits liés au travail. La mise en relief de quantités de conflits entremêlés peuvent donner l'impression d'un "brouillage" des conflits sociaux, notamment chez des acteurs toujours engagés consciemment dans la "lutte des classes". La préoccupation des managers étant bien entendu de réduire l'amplitude de cette lutte-là, il est souvent fait appel à des notions telles que régulation et résolution. 

   Or, l'objectif de certaines sociologies est-il, au-delà de l'analyse proprement dite, de réguler ou de résoudre des conflits? Et surtout que signifie alors cette régulation et cette résolution? De manière générale, l'achèvement d'un conflit n'est que l'arrêt de certains moyens de ce conflit. Les antagonismes perdurent toujours après et le conflit fait partie intrinsèque de la vie dans les organisations. Des sociologues comme DAHRENDORF (1972) récusent le mot de résolution des conflits : "Cela suppose qu'il est possible d'éliminer radicalement certains conflits donnés, écrit-il. Le concept de résolution sera à rejeter comme reflétant une idéologie erronée d'un point de vue sociologique selon laquelle l'élimination complète du conflit est possible et souhaitable". Il propose le terme de régulation, entendant pas là "des modes de contrôle du conflit qui s'attachent plus à ses manifestations concrètes qu'à ses causes et qui sous-entendent l'existence continue d'antagonismes d'intérêts et de groupes d'intérêts".

"Si le conflit est intrinsèque à la vie dans les organisations, résume Christian THUDEROZ, alors est-il seulement possible de prendre acte de ces frottements, de ces dysfonctionnements ou de ces luttes de pouvoir, en veillant à les organiser, méthodiquement, pour ne pas détruire les organisations elles-mêmes." Question ou affirmation? Il distingue ensuite les tiers - consultants, universitaires, anciens responsables syndicals ou hiérarque qui emprunte des voies différentes pour réaliser cette régulation : règler le conflit, pour optimiser le fonctionnement de l'organisation, faciliter la régulation conjointe en clarifiant les enjeux et en anticipant les conséquences des choix possibles, garantir la qualité des informations, des procédures de décision, des règles du jeu. La tendance est d'écarter une autre possibilité, celle de changer l'organisation elle-même, qui est pour le moment intrinsèquement liée à des intérêts précis, d'acteurs particuliers (des employeurs en fait), et de changer et ses finalités et son fonctionnement. Quantités de travaux optent pour cette régulation et n'évoque même pas la possibilité de transformation de l'entreprise en fonction d'autres intérêts, plus généraux que ceux satisfaits alors. Des processus et des procédures, souvent subtiles et mises en oeuvre lentement et posément (ce qui n'est pas dans la nature du capitalisme...) pourraient obtenir un assentiment général sur des solutions (les objets préis des conflits en cours), voire une réconciliation entre tous les acteurs. Outre le fait que très souvent, les conflits sociaux se "résolvent" par l'emploi de la contrainte - économique et/ou politique, parfois violente, on est dans la réalité assez loin des propositions généreuses faites par des sociologies qui font l'impasse sur un certain caractère irréduction de maints conflits sociaux. L'établissement de compromis se réalise toutefois dans la plupart des cas, mais il faudrait opérer une analyse sur les enjeux. La régulation possède des limites, celles où précisément les acteurs ne se considèrent pas comme des adversaires et lorsque les revendications émises ne mettent pas cause les objectifs même des entreprises dans lesquels ces conflits se déroulent. Dans des périodes d'effervescence sociale, c'est plutôt à une transformation de l'entreprise que l'on aboutit. Dans les périodes de consensus sociaux ou de "calme relatif", une telle régulation est possible et de nombreux outils sont alors utilisables. Si des sociologies qui mettent en relief les conflits de toute sorte dans l'entreprise, parfois au point de considérer que les conflits liés directement au travail, à sa finalité et à son déroulement, comme à sa rémunération ne sont qu'une minorité, c'est sans doute parce la conflictualité générale ne focalise plus les débats et les actions sur des changements de société. Les grèves elles-mêmes deviennent de moins en moins "politiques" et portent plus sur des aspects mineurs (aménagement du travail, heures supplémentaires...) où les travailleurs peuvent se sentir plus immédiatement et individuellement concernés. 

  Mais n'oublions pas que nous discutons-là d'une situation européenne aux territoires parfois largement désindustrialisés. Dans d'autres contrées, les luttes ouvrières prennent un tour nettement plus violent et on a parfois affaire à une conflictualité haute en permanence, d'autant plus que se mêlent aux aspects sociaux des aspects environnementaux de plus en plus pressants.

 

    Michel LALLEMENT, qui tente une sociologie du travail, replace d'ailleurs à leur juste influence les conflits liés au travail lui-même dans l'ensemble des conflits en entreprise. Il rappelle que "les théories sociologiques classiques, à commencer par celle de Karl MARX, nous ont appris que les rapports sociaux existent plusieurs fois. Ils possèdent une vérité objective qui s'incarne dans la statistique (les inégalités de salaire par exemple), dans des dispositifs juridiques (le droit à la grève...) et, plus généralement, dans l'ensemble des régulations grâce auxquelles les relations de travail prennent forme. Mais les rapports sociaux possèdent aussi leur vérité subjective, conscience plus ou moins vive de la position et du statut occupés ainsi que des enjeux associés aux luttes sociales." Depuis la seconde guerre mondiale en France, bien auparavant aux Etats-Unis et en Grande Bretagne, la sociologie porte un intérêt particulier à la classe ouvrière. Les témoignages vécus - qui mêlent tristesse, souffrance et révolte décalent parfois avec les thèses marxiennes. Loin d'être une masse exploitée mais qui n'en peut mais et qui se révolte de temps en temps, les travailleurs de la classe ouvrière saivent aussi, même dans les univers productifs les plus contriants, se ménager des espaces de gestion clandestins, produire leurs propres règles, bref de se construire comme des acteurs à part entière, tout au long des journées de travail. 

   Ces théories classiques, aménagées plus ou moins considérations par les études les plus contemporaines, en fonction de l'évolution même des entreprises et du milieu socio-économique où elles existent, indiquent comment peut se construire une identité du travailleur qui n'est pas seulement produit d'une aliénation. Karl MARX, dans ses écrits, indique que le travail, lorsque le régime économique n'est pas de propriété privée, révèle une quadruple potentialité :

- il procure à l'individu la jouissance inhérente à toute manifestation de création personnelle ;

- il permet de satisfaire des besoins humains ;

- il érige le travailleur au rang de complément nécessaire à autrui et sert à ce dernier de médiateur avec le genre humain ;

- il est source de réalisation et d'affirmation d'une authantique sociabilité humaine.

Les enquêtes constatent que, dépassant les cadres juridiques du travail, et comme voulant dépasser l'alinéation du travail à la direction de l'entreprise, les travailleurs tentent de développer ces quatre potentialités, ce qui est relevé également par G FRIEDMANN, pour dire que le travail peut enrichir la personnalité. Mais il s'agit de tentatives quotidiennes, qui peinent à produire leurs résultats, dans une organisation de la production, qui justement tend à dépersonnaliser le travail, à le découper en tranches égales (en temps et en tâches...), à le déshumaniser. C'est précisément nombre de ces tentatives, dans un univers contraint, qui sont à l'origine de nombreux conflits, qu'ils soient interpersonnels ou collectifs.

Michel LALLEMENT indique qu'au pessimisme radical qui porte en elle la notion d'aliénation, "deux solutions sont rapidement proposées. La première est fournie, dès la fin des années 1950, par des travaux qui préfèrent mobiliser la notion plus ouverte et moins ambigüe de conscience ouvrière. La seconde tire bénéfice des observations in situ effectuées en milieu professionnel et aboutit à la conclusion que l'autonomie au travail est autrement plus développée que ne le croient certains sociologues fascinés par l'omnipotence du capitalisme industriel. Dans les deux cas, il s'agit de rendre raison de la capacité des travailleurs à s'affirmer, eux aussi, comme des sujets de leur action. Il est à noter avant d'exposer les différentes études dans ce sens, qu'elles suivent une évolution du secteur productif lui-même. Des usines moins gouvernées par les préceptes du taylorisme (ou du stakkhonovisme en Union Soviétique), par des principes hiérarchiques pour la plupart hérités du domaine militaire, ou par le primat de la quantité à tout prix de biens sortis le plus rapidement possible des chaînes de montage. 

   Pour le développement de la notion de conscience ouvrière, les travaux fondateurs jouxtent ceux qui se développement dans la même période sur l'aliénation. On rejoint là toutes les problématiques conflictuelles du travail.

 

Michel LALLEMENT, Le travail, Une sociologie contemporaine, Gallimard, 2007. Christian THUDEROZ, Sociologie du conflit en entreprise, Presses Universitaires de Rennes, 2014.

 

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8 mars 2015 7 08 /03 /mars /2015 10:38

   Beaucoup d'études sont consacrées à la situation de l'entreprise et beaucoup également concernent la situation économique générale, sur la division du travail, par exemple, mais peu abordent de front les deux aspects de ce qui est pourtant une même réalité indissociable. Aussi examinons-nous d'abord la caractérisation du conflit en entreprise faite par Christian THUDEROZ, s'appuyant sur de nombreux auteurs et ensuite nous aborderons la question de la conflictualité économique directement liée à la division du travail. Même si ce n'est pas complètement une généralité, les auteurs abordant la question de manière plus globale ont tendance à avoir des approches plus critiques.

   Définir le conflit en entreprise est d'abord une question de délimitation d'un champ d'études. Christian THUDEROZ nomme "conflit en entreprise, "toute situation d'hostilité et d'affrontement intentionnel, ayant pour cadre l'entreprise, affectant son fonctionnement, son organisation et l'activité de l'un ou de l'autre de ses acteurs, ces derniers, interdépendants, percevant une certaine incompatibilité de leurs projets et tentan, par le recours à des moyens contraignants, de faire triompher leur volonté." Du coup, le conflit en entreprise ne se réduit pas, au seul conflit du travail et, en son sein, à la seule grève. Le professeur en sociologie pointe deux réductions habituels chez de nombreux auteurs ont chacune, en France en tout cas, leur histoire et leurs motifs :

- la réduction du conflit en entreprise en conflit du travail entre employés et employeurs traduit la prégnance d'un paradigme marxisme. 

- la réduction du conflit en entreprise en la grève, moment de renversement des pouvoirs et de libération de la parole. La grève constitue depluis longtemps le "meilleur point de mire" pour l'analyse sociologique, comme l'écrit Jean-René TRÉANTON (Traité de sociologie, sous la direction de Friedmann et Naville, 1962).

Tous les autres conflits sont depuis longtemps minorés, non saisies par les statistiques officielles ou d'observation difficile : pétitions, affichettes sauvages, absentéisme, boycott des réunions de service, protestations individuelles, recours au tribunal des Pred'hommes, refus de faire des heures supplémentaires, débrayages intempestifs, grève perlée, grève du zèle, freinage de la production, délégations musclées auprès du chef d'atelier ou du directeur, manifestation dans les ateliers, sabotage des pièces ou des produits, chapardages plus ou plus intermittents... Les conflits, pour ce qui concerne la France toujours, furent enfermés dans une seule de ses formes, mesuré par un inducateur grossier - les JINT (Journées Individuelles Non Travaillées). Leur chute dans les années 1980 et 1990 est souvent considérée comme une baisse de la conflictualité en entreprise. Ce que conteste par exemple Sophie BÉROUD et ses collègues (La lutte continue?, 2008) qui concluent au contraire à une hausse de cette conflictualité, celle-ci se reconfigurant. La chute des recours à la grève camoufle de nouvelles formes de protestation, plus individuelle sans être moins collectives, mobilisant divers registres (dont celui de l'humour), utilisant massivement les technologies d'information et de communication, et épousant les nouveaux contours des organisations socio-productives. Au vu de cette analyse, Christian THUDEROZ se livre à un classement des conflits en entreprise.  

     Avant d'y venir, notons que la conflictualité analysée, vu les containtes de mesures, n'est pas la conflictualité réelle. La non expression du conflit, n'implique pas non plus par ailleurs la disparition du conflit. Si les contraintes pesant sur les salariés, notamment en provenance de la conjoncture économique globale, s'acsroissent, ils auront tendance à opter plus pour des résistances non détectables à priori plutôt que pour des modalités ouvertes d'expression, pour toutes sortes de conflit. Les effets de ces résistances ne sont pas pour autant négligeables pour les entreprises. On peut même dire qu'ils auraient plutôt tendance à peser davantage sur la productivité sur les lieux de travail.

    Entre conflits "de personnes", "d'intérêts", de "pouvoir", de "territoire", ceux-ci sont multiples et interfèrent les uns sur les autres, suivant des variantes infinies. La définition d'Alain TOURAINE dans l'Encyclopedia Universalis constitue une approche féconde à cet égard : "une relation antagonique entre deux ou plusieurs unités d'action dont l'une tend à dominer le champ social de leurs rapports". Ces unités d'action peuvent être de deux types : soit des individus, en relation interpersonnelle, soit des groupes d'inidivus. Ces derniers peuvent être organisés en collectifs : syndicats, comités de direction, membres d'un atelier de production ou d'un bureau d'études. Ce sont des unités d'action délimitées par des frontières (dans le temps et dans l'espace), composée dindividus spécifiés par des rôles et dont l'action est définie par des procédures. Ces groupes, le temps d'une action, forment de coalitions, sur des objectifs précis. 

   Ces conflits peuvent être individuels (entre égaux ou entre un manager et un subordoné), organisationnels (entre groupes d'individus, selon leur place dans la division du travail) ou institutionnels (comme les conflits du travail entre employés et employeurs).

   Dominique PICARD et Edmond MARC (2006, Petit traité des conflits ordinaires, Le Seuil) distinguent les conflits d'intérêts (pour rechercher un avantage personnel et le maximiser), les conflits d'autorité et de pouvoir (qui découlent des précédents, pour influencer l'autre ou échappeer à sa pression), les conflits de personnes (pour harmoniser la manière de définir et de gérer l'interaction), les conflits de valeur (notamment religieuses, mais pas seulement aussi entre valeur sociale et valeur marchande...), les conflits d'opinions ou idéologiques (débats à propos du service public et sur les difficultés économiques). Certains auteurs ajoutent les conflits identitaires (pour obtenir une reconnaissance sociale), les conflits culturels (du fait des divergentces sur les manières jugées légitimes ou appropriées d'agir et de penser) et les conflits affectifs (entre êtres humains jaloux ou mus par des sentiments d'amour et de haine...). D'autres classements sont possibles : outre les conflits relationnels, cela concerne les conflits sur la têche de travail (sa finalité ou sa manière de l'accomplir), les aléas de l'organisation (conflits de compétences) et les aléas de la régulation sociale (conflits salariaux, d'interprétation des conventions collectives, des accords d'entreprise...). Les conflits peuvent se dérouler entre subalternes ou entre managers, peuvent concerner des enjeux d'allocation de rssources et/ou d'enjeux de perspectives. Chaque décision et même chaque ordre peut faire l'objet d'une contestation rampante ou ouverte, dans tous les domaines de la vie en collectivité que constitue l'entreprise, non seulement sur le travail, mais aussi sur la cantine, les transports, les changements techniques, d'horaire, ect...

   Concernant les conflits collectifs de travail, on peut distinguer avec Hubert LANDIER et Daniel LABBÉ (Les relations sociales dans  l'entreprise, Liaisons sociales, 1999) les conflits "classiques" et les conflits "modernes".

Derrière ces qualificatifs se regroupent pour les premiers ceux qui reflètent l'antagonisme d'intérêts entre salariés et employeurs :

- conflits salariaux (la majorité souvent) ;

- conflits de survie (face à une décision du management en cas de fermeture ou de régorganisation)  ;

-  conflits comme mode habituel de régulation sociale (conflit ritualisé, très réactif avec sortie négociée)

- grèves froides, pour reprendre l'idée de Christian MOREL (Stratégies syndical et pouvoir patronal, Octarès, Toulouse, 1994) (sans recours officiel à la grève, différentes manières de contraindre la direction). cet auteur distingue différentes modalités d'expression du conflit, suivant son intensité, de la négociation-contrat à la grève, en passant par la négociation-manifestation et les "armes intermédiaires" que sont diverses méthodes pour rendre difficile la production elle-même).

   Pour les "conflits modernes" qui reflètent les évolutions du monde industriel et les nouveaux modes d'organisation du travail et de gestion de la main-d'oeuvre :

- conflits de dysfonctionnement, naissant du fonctionnement même de l'organisation (conflit sur l'application de nouveaux horaires, comme pour les 35 heures en France) ;

- conflits d'environnement, naissant de la confrontation à un environnement de travail devenu difficile (par exemple par suppression du nombre d'employés pour un même travail) ;

- conflits identitaires, naissant du sentiment de dévalorisation du travail par suite de l'évolution de celui-ci (infirmièrs (ères), chauffeurs-routiers, moniteurs(trices) d'auto-école...) ;

- conflits hiérarchiques, provoqués par l'attitude de certains managers envers les salairés : abus de pouvoir, dénigrement, discrimination, harcèlement moral et/ou sexuel).

     Cette ou ces classifications de conflit sont là pour rappeler leur multiplicité et surtout, au-delà du ressenti des acteurs, leurs objets. Ces conflits interviennent suivant des dynamiques qui ne sont pas propres aux conflits en entreprise mais ils possèdent une histoire très dense : en effet, tant que employeurs (notamment les plus grands) qu'organisations syndicales se sont efforcés de tirer les leçons de ces dynamiques afin de les contrecarrer ou de les amplifier. Les acteurs agissent suivant des systèmes d'action conflictuelle que les sociologues tentent de modéliser, à des fins évidemment diverses et... contradictoires. 

   Christian THUDEROZ s'inspire d'une double tradition sociologique, bien que d'autres traditions existent, notamment chez les marxistes. La première, depuis Talcott PARSONS et les fonctionalistes, met l'accent sur l'interdépendance des éléments du système et ses mécanismes de régulation ; la seconde, issue des travaux de CROZIER et de FRIEDBERG, ajoute une dimension essentielle, celle d'une régulation qui s'opère par une série de jeux, plus ou moins bricolés et maîtrisés, permettant de coordonner des stratégies opposées d'adversaires en relation, et rendant possibles alliances et compromis. "Parler de système d'action conflictuelle (SAC), c'est introduire dans l'analyse la dimension irréductiblement imprévisible du comportement humain : souligner la présence (massive!), dans tout conflit, de jeux de pouvoir ; enfin reconnaitre la possibilité que ces jeux s'imbriquent, que les acteurs changent de place ou de registre, que certains y sont inclus et d'autres exclus. La notion de SAC est heuristique : elle permet de, pour chaque situation conflictuelle, de mener l'enquête et de découvrir, in concreto, les acteurs, les jeux et enjeux, les règles de ces jeux et la régulation de ces jeux conflictuels, dans l'arêne même où tout ceci s'inscrit. La démarche est donc inductive : elle part des individus et de leurs relations et interactions, étudie leurs stratégies (pour convaincre comme pour contraindre), remonte aux dispositifs de régulation et découvre comment ceux-ci structurent l'organisation - et lui permettent de se développer ou de s'adapter, parfois au prix de batailles dont elle se serait (peut-être) passée."

Pour chaque SAC, l'analyse note :

- les acteurs, concernés par le conflit : nombre, statut, histoire (personnelle et collective), compétences, ressources à leur disposition, etc, ainsi que la nature des relation qu'ils entretiennent (hiérarchique ou professionnelle, occasionnelle ou de proximité, coopérative ou compétitive) ;

- le contexte (ou l'arène) - légal, historique, économique, ou organisationnel - dans lequel leurs jeux conflictuels s'inscrivent et dont ils peuvent pâtir ou tirer parti ;

- les enjeux, définis, allégués ou systémiques ; les règles autour de ces enjeux et les jeux sur ces règles ;

- les croyances et représentations (pour chacun : "ce qui doit être", ou "ce qui doit être fait") - et leurs réclamations en justice ;

- les séquences temporelles de ces jeux conflictuels ;

- les stratégies déployées pour atteindre leurs objectifs.

Les conflits en entreprise opposent des acteurs rationals, mais complexes car leurs objectifs sont le produit d'influences, d'équilibrages et d'élaborations bricolées. Un conflit en entreprise est surtout un affrontement de rationalités et un conflit de valeurs.

   Il ne faut pas, et ce n'est sans doute pas l'intention de notre auteur ici, de comprendre les conflits en entreprise comme des conflits se déroulant dnas un cadre fermé. Tout l'environnement, à commencer par l'existence d'entreprise d'un même groupe, a une influence. De plus, dans l'entreprise se situe dans un environnement économique parfois vaste qui inclut des acteurs extérieurs à l'entreprise : que l'on songe à l'Etat ou aux consommateurs. Par ailleurs, les mobiles des conflits en entreprise peuvent ne pas être, ou l'être en partie seulement, internes. Des motifs politiques peuvent présider à l'entreprise d'actions collectives, que ce soit de la part des employés et de leurs alliances extérieures, ou de la part des employeurs, soucieux d'opérer une pression économique sur des politiques menées au niveau de l'Etat. Les enjeux de certains conflits en entreprise dépassent souvent son seul cadre. L'issue des conflits en entreprise a des conséquence à l'extérieur, même dans le cas de conflits qui ne portent pas sur le travail proprement. Un conflit sur les valeurs hiérarchiques comme un conflit sur les rémunérations a des incidences, dans les deux sens, sur la vie politique et socio-économique globale. Tout est question de densité dans l'analyse des conflits en entreprise. L'effet de "boule de neige" touche beaucoup d'entreprises dans une société où l'information circule abondamment : même si la conflictualité apparait basse dans l'une, l'existence de conflits durs dans l'autre possède son importance. Il y a d'ailleurs dans la stratégie des acteurs la volonté d'étendre ou au contraire de circonscrire les mobilisations des acteurs autour d'un enjeu. Souvent les acteurs s'illusionnent sur les marges de leur propre pouvoir et sur la capacité d'atteindre leurs objectifs - Clausewitz appelerait cela le "brouillard" de la guerre - qui fait que ces rationalités, avec le recul de l'analyse historique, apparaissent parfois comme irrationnelles... En tout cas, ces mauvaises perceptions chez les uns et chez les autres entrainent souvent des conflits interminables. A contrario, chaque acteur s'efforce de mesurer ses chances de l'emporter, sans que pour autant, les éléments affectifs du comportement humain aident à y contribuer...

 

Christian THUDEROZ, Sociologie du conflit en entreprise, Presses Universitaires de Rennes, 2014.

 

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4 mars 2015 3 04 /03 /mars /2015 08:15

       Parmi les approches sociologiques sur le conflit dans l'entreprise, on peut relever celles de Pierre BOURDIEU sur la grève ouvrière et les luttes de classement, de Michel CROZIER et de Erhard FRIEDBERG sur l'entreprise comme univers de conflits et de Jean-Daniel REYNAUD sur le conflit comme poursuite de la négociation par d'autres moyens.

     Pierre BOURDIEU, qui n'écrit directement sur le conflit étudie les "champs sociaux", les "luttes de classement" dans ceux-ci et la "lutte de concurrence" ("une lutte des classes continue et interminable"). A partir de ces notions, Christian THUDEROZ dessine un modèle d'analyse de la conflictualité en entreprise. Les luttes dans l'entreprise n'opposent pas deux classes en concurrence pour l'appropriation de la plus-value comme dans l'analyse marxiste, mais de multiples agents (même s'ils peuvent être rassemblés dans des "classes", objectivées, du fait de l'homogénéité des conditions de vie et de travail, ce qui veut dire que si celles-ci divergent, plusieurs classes de moindre dimension pèsent sur la vie sociale...), au nom de multiples enjeux, propres à des champs différenciés (même s'ils sont régis par des invariants). l'objectif de cette lutte est de transformer (ou conserver) le classement des positions en vigueur dans le champ concerné, en transformant (ou en conservant) la hiérarchie des critères de classement. Ces luttes portent également sur la définition de ce qui est vil ou noble, avec de fortes connotations morales. 

Ce schéma apporte deux éléments pour la compréhension du conflit en entreprise. 

Le premier concerne les enjeux (lesquels sont légitimes?). "Il faut en effet, écrit le professeur de sociologie, qu'il y ait accord entre les protagonistes sur ce qui mérite de faire objet de lutte (complicité objective)", comme l'indique Pierre BOURDIEU dans La grève et l'action politique (1984) : "A tout moment, il y a lutte pour dire s'il est "convenable" ou non de lutter sur tel ou tel point". Comme le souligne également le sociologue anglais Allan FLANDERS (1968) : "face à l'employeur, le syndicat tait les divergences en son sein ; il agit comme s'il n'y avait qu'une seule volonté collective ; il a pourtant dû négocier dans son camp pour établir la liste des priorités ; il est donc intervenu pour indiquer à ses mandants l'idée qu'il se fait du "juste" et du "raisonnable", ou pour trancher entre des aspirations antagoniques. (...) Une même négociation a lieu avec l'employeur, pour définir ce sur quoi portera la négociation." Des convenances collectives s'établissent au cours de la lutte, mettant entre paranthèses des divergences bien réelles, mettant de côté l'impensable et l'impensé. La lutte (c'est le second élément) selon Pierre BOURDIEU oppose dominants et dominés entre eux ; ce qui sert (parfois) les objectifs des dominants : ainsi des oppositions entre syndicats rivaux sur les revendications (quantitatives ou qualitatives?), ou à propos d'augmentations de salaires (uniformes ou en pourcentage?). Il y a donc "une histoire sociale à faire de la discussion sur la lutte des classes légitime". "Question récurrente, écrit encore notre professeur, au vu des formes prises, historiquement, par la grève et son cortège d'armes non diplomatiques : sabotages, portails cadenassés et sequestrations de dirigeants. La question de la légitimité - des revendications, des formes de lutte, des compromis "arrachés" ou "consentis" - prend ici toute son importance. 

 

     Michel CROZIER et Erhard FRIEDBERG produisent une sociologie sur les organisations et l'action collective qui donne d'utiles outils pour penser le conflit en entreprise. C'est ce que pense Christian THUDEROZ, même si, dans l'ensemble, le conflit en lui-même ne constitue pas leur thème de recherches, ce qui est significatif dans L'acteur et le système (1977).

 "Ces auteurs, écrit-il en citant abondamment ces deux auteurs, partent d'une question simple : comment articuler deux réalités contradictoires - la liberté de l'acteur et l'existence de systèmes organisés et cohérents? Réponse : le système n'est cohérent qu'en apparence ; et si l'acteur n'est jamais totalement libre, il est capable d'influencer et corrompre ce système ; c'est "un agent autonome qui est capable de calcul et de manipulation et qui s'adapte et invente en fonction des circonstances et du mouvement de ses partenaires". L'organisation est donc "le royaume des relations de pouvoir, d'influence, du marchandage et du calcul". On ne peut décrire son fonctionnement comme "un ensemble mécanique de rouages agencés et mus par une rationalité unique" (celle des dirigeants), ni comme "l'expression de mécanismes impersonnels et d'impératifs fonctionnels, assurant toujours "spontanément" la satisfaction des "besoins" d'intégration et d'adaptation (du) système". Elle n'est "rien d'autre qu'un univers de conflit, et son fonctionnement le résultat des affrontements entre les rationalités contingentes, multiples et divergentes d'acteurs relativement libres, utilisant les sources de pouvoir à leur disposition". Les conflits d'intérêts ne traduisent pas des dysfonctionnements : ils sont la rançon qu'une organisation doit payer pour exister." Dans l'entreprise comme dans toute organisation, les acteurs se trouvent contraints, s'ils veulent gagner ou minimiser leurs pertes, d'adopter une stratégie appropriée, en se pliant, peu ou prou, aux exigences du jeu organisationnel. Ils contribuent ainsi, avec des distorsions diverses qui peuvent obérer les résultats de l'entreprise, aux buts commus définis officiellement. S'affrontent en fait dans l'entreprise non seulement des solutions possibles aux divers problèmes rencontrés au cours de la production ou lors du travail d'organisation, et aussi la définition même de ces problèmes à résoudre, définition sur laquelle la direction tente de toutes ses forces (légales ou moins légales) de garder le contrôle.

 

    Jean-Daniel REYNAUD estime que dans l'entreprise, la recontre entre employeurs et représentants des salariés n'est pas seulement une opposition d'intérêts, mais aussi un affrontement de rationalités différentes (Conflits du travail et changement social, avec Gérard ADAM, 1978). Il analyse les motifs de la conflictualité en entreprise et consacre de longs commentaires à cette question. Ce ne sont pas de simples systèmes d'utilité différents qui opposent les acteurs en conflit : il s'agit de "systèmes de valeurs hostiles". L'histoire des rapports sociaux dans l'entreprise n'est pas celle d'une conciliation des points de vue, peu à peu réduite par la tolérance et la conciliation : "C'est l'histoire de vues violemment opposés sur ce que doit être le travail, le salaire, les apports de travail, et d'efforts mutuels pour imposer ses vues à l'autre". Ces désaccords, rapporte Christian THUDEROZ, "profonds, ne font pas obstacles à la négociation. le but du conflit n'est pas (seulement) d'établir les règles du partage des ressources mais celles d'une coexistence entre deux rationalités." Dans Les règles du jeu. l'action collective et la régulation sociale (1989), Jean-Daniel REYNAUD construit son raisonnement à partir de la notion de règles. "Si elles sont une contraintes pour l'acteur, elles sont aussi un moyen d'orienter son action : elles sont liées à des convictions, relatives à des projets ; elles ont donc des producteurs, qui instrumentalisent ces règles pour les atteindre." La régulation sociale consiste en un processus qui met à l'épreuve la capacité des individus et des groupes à créer des règles, et la concurrence des régulations la rencontre, difficile, plus ou moins heurtée, entre différentes sources de création de règles. "Il y a conflit dans l'entreprise puisque s'y opposent deux types de régulation (celle du bas, la régulation autonome, produite par les exécutants, cherchant à mettre à distance la domination managériale ; celle du haut, la régulation de contrôle, créée par les dirigeants, pour contrôler l'autonomie des premiers, la canaliser dans le sens productif souhaité)." La régulation conjointe consiste en ce processus mis en oeuvre par les acteurs en conflit pour parvenir à des règles communes, lesquelles peuvent être le résultat d'un compromis ou d'une accomodation entre groupes rivaux. La négociation collective d'entreprise est l'archétype d'une telle élaboration commune de règles. Cette négociation, précédée de débats qui peuvent être vifs et suivie par une application elle-même sujette à des conflits, se situe dans un jeu social collectif indéterminé (car changeant suivant la situation changeante des acteurs, quand ceux-ci ne sont pas tout simplement remplacés par d'autres... de manière volontaire ou pas...) où les enjeux eux-mêmes changent. Les deux auteurs du Conflits du travail et changement social écrivent : "Si le conflit, est un moment (difficile, parfois crucial, ou, en tout cas, révélateur) de la rencontre des groupes sociaux, il y a bien une continuité entre les diverses formes de cette rencontre. Combat et adaptation mutuelle, lutte et accord, opposition profonde de rationalités et compromis de convivance, cette rencontre est finalement, sous toutes ses formes, une négociation. (...) Le conflit est donc la poursuite de la négociation par d'autres moyens." La référence en la célèbre formule de Carl Von CLAUSEWITZ indique bien que ce conflit peut prendre différentes formes, violentes par exemple.

Les auteurs ne parlent jamais de guerre sociale (car là, on entre dans un autre domaine de conflictualité), mais le conflit qui oppose employeurs et employés est bien toujours asymétrique, l'environnement socio-politique et économique étant bien plus favorable aux premiers. Dans un ensemble socio-politique institutionnel favorable aux entreprises, les employés ont bien moins de marge de manoeuvre pour faire valoir leurs points de vues que leurs employeurs, ce qui explique d'ailleurs la forme "rampante" des moyens de pression utilisés par les personnels, Le conflit s'exprime souvent lentement et de manière volontairement camouflée avant d'apparaitre au grand jour, lorsque les aspirations sont trop franchement bridées ou peuvent être élaborées dans un rapport de forces favorable. La négociation dont ces auteurs discutent s'effectue donc dans un environnement où les non-dits ont autant d'importances que les revendications et les désideratas formulés par les uns et par les autres. Elle se déroule de manière extrêmement codée, à l'intérieur d'un cadre collectif plus ou moins sujet à contestation permanente par les parties en présence.

 

Christian THUDEROZ, Sociologie du conflit en entreprise, Presses Universitaires de Rennes, 2014.

 

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3 décembre 2014 3 03 /12 /décembre /2014 13:54

    Les approches sociologiques de la télévision, ou encore auparavant de la radio-télévision, se caractérisent par soit une recherche utilitaire (au sens professionnel) de l'impact (à des fins souvent de captation de la publicité commerciale) de l'audience des émissions et des chaînes ou des réseaux, ou soit, plus largement, une recherche sur les conflits et coopérations au sein de la société dans lesquels sont impliqués toutes les circulation d'informations par les ondes, étant entendu qu'il existe une véritable continuité dans la réflexion entre un monde sonore limité à la radio et un monde audio-visuel où trône de plus en plus Internet. La télévision fait l'objet de travaux sociologiques spécifiques depuis ses débuts jusqu'à aujourd'hui, et un véritable corpus, non homogène, car traversé par des préoccupations (contradictoires parfois) et avec des éléments spécifiques aux sociétés (on songe aux très grandes différences entre les approches qui dominent en France ou aux Etats-Unis) dans lesquelles elle prend une place très grande.

 

    Georges FRIEDMANN considère la sociologie de la Radio et de la Télévision comme une étude des interactions entre, d'une part la société et les collectivités dont elle est composée et, d'autre part, les grandes techniques de communication. Le même auteur indique que dans les sciences sociales (dans Sociologie des communications, CERT n°5, 1956), "toute transmission de message entre un émetteur, d'une part, et un récepteur de l'autre, est une communication, que l'émetteur soit un homme ou qu'il soit un quelconque dispositif mécanique", la Radio et la Télévision étant des émetteurs collectifs de masses (ou mass-media). Il y a bien interaction, ce qu'oublient parfois certains auteurs de certaines études univoques qui tendent à analyser uniquement l'impact massif de ces émissions sur la société, la réduisant parfois à un récepteur passif ou complètement enregimenté dans les discours diffusés. Les éléments à examaner sont si nombreux et si importants que l'on a parfois affaire à des sociologies partielles de la télévision. Ainsi Bernard BLIN suggère une sociologie des producteurs alors que d'autres, comme A MOLES, sont désireux de replacer la télévision dans l'ensemble des courants artistiques et cognitifs qui traversent une société. Janpeter KOB (Ruder und Hoerer, juillet-août 1954) pense qu'une sociologie de la télévision doit étudier cette réalité (de circulation des messages) comme une organisation autonome résumant, conformémeent à ses lois, les données culturelles et artistiques de la société dans l'universalité typique du programme télévisé, ce qui conduirait à des révélations fondamentales quant à l'orientation culturelle de la civilisation.

Jean CAZENEUSE (1915-2005), sociologue et acteur important de la télévision (successivement président de l'ORTF et de TF1) estime qu'il faut à la fois tenir compte de la complexité de l'objet, "c'est-à-dire de l'élaboration du message diffusé, et du rayonnement de celui-ci dans la masse qui constitue le récepteurs." C'est précisément ce que fait LAZARSFELD dans son étude des Tendances actuelles de la sociologie des communications (CERT n°23, 1956).

 

   LAZARSFELD constate et avec lui plus tard Eric MACÉ, même si selon des modalités un peu différentes, deux attitudes différentes dominent les études en France d'une part et aux Etats-Unis d'autre part (plus largement en Europe d'une part et dans le monde anglo-saxon d'autre part) :

- Aux Etats-Unis, les études s'inscrivent dans une "sociologie de l'action" qui envisage le problème sous sa forme la plus simple et la plus directement saisissable, en posant des questions qui limitent la complexité de l'objet et portent sur un rayonnement à courte échéance. Cette approche est très appréciée des sociétés industrielles directement intéressées à la communication.

- En France, elles attirent (dans une sociologie de l'évolution) plus l'attention sur les phénomènes complexes et sur le rayonnement à longue échéance. Elles conduisent à rechercher si la télévision a des effets importants sur les loisirs des travailleurs français.

Le sociologue belge Roger CLAUSSE (Réflexions sur le schéma bidimensionnel, dans TDC n°3, août 1960) préfère distinguer différentes manières d'aborder les problèmes par rapport à deux coordonnées, la première étant la complexité des fonctions sociales (allant de l'utilité sociologique d'observation à la globalité d'une fonction à partir de plusieurs sources, puis à l'ensemble de diverses fonctions) et la seconde celle du rayonnement de l'effet à la fois dans le temps et dans les paliers de la réalité sociale. 

  Ces perceptions datent des années 1960 et depuis le tableau d'ensemble s'est bien diversifié, même si subsiste une cohabitation entre des études "professionnelles" pour des professionnels de la télévision ( des directeurs de programmes aux publicitaires...) et des études, non homogènes elles-mêmes, à portée plus globale et plus critique. 

 

   C'est autour de ces derniers types d'études - critiques -  que Eric MACÉ (né en 1964) dessinent les contours d'une sociologie de la télévision. Ce sont d'ailleurs les seules qui retiennent l'attention, car toutes les autres, des études pseudo-sociologiques des audiances des programmes aux études axés sur le marché publicitaire audio-visuel, restent très partielles et orientées par un utilitarisme à court terme. 

  La majeure partie de la production sociologique sur la télévision est influencée par les théories de la communication de masses, qui pointent surtout l'influence déterminante des médias sur les opinions ou les goûts des masses. La culture de masse est en fait, si l'on prend les recherches des cinquante dernière années, quelque chose de "flexible" : "non pas un pouvoir, écrit le sociologue français , professeur des universités, un des dirigeants du Centre Emile Durkheim (science politique et sociologie comparative), chercheur associé au CADIS (EHESS), mais la mise en scène des pouvoirs ; non pas les normes, mais le jeu des normativités ; non pas "l'imposition du sens", mais le "mou" des conformismes instables et des ambiguïtés réversibles ; non pas la domination idéologique, mais le théâtre d'ombre de conflits, d'instrumentalisation et de technicisation des corps et de l'environnement, de discrimination et de ségrégation sociale." Influencé par les problématiques des Cultural studies sur les questions de la production et de la réception des médias de masse, Eric MACÉ dresse un tableau d'ensemble bien plus nuancé que la simple reproduction à travers eux des normes et des comportements, qu'ils soient sociaux, économiques ou politiques. Adoptant une problématique très liée à la sociologie de l'action et du mouvement social d'Alain TOURAINE, il s'appuie également sur les dernières recherches sur la télévision, comme celle d'Antoine HENNION et de Richard HOGGART. Même si l'on adopte pas son analyse, il décrit une utile description d'une sorte de paysage de la sociologie de la télévision, laquelle bien entendu est traversée d'approches assez antagonistes, notamment dans leurs intentions, que ce soit précisément pour accentuer le caractère dominant d'une culture des médias ou que ce soit pour la combattre. Les efforts de toute la machinerie publicitaire pour cerner ses "cibles" - efforts très peu couronnés de succès et en tout cas extrêmement éphémères, semble t-il - s'opposent bien évidemment à une approche critique de l'activité des médias et de leur place dans la société.

 

  Pour Eric MACÉ, qui entend dépasser certains discours qu'il estime réducteurs, "il semble bien que la télévision ne soit pas que le flux toujours grandissant des marchés de la consommation culturelle et des techniques de télécommunications. Sous les flux marchands, nous pouvons montrer les rapports sociaux ; sous les logiques de marché, accéder aux visions du monde, aux rapports de pouvoir et aux conflits culturels." La "médiation de la télévision de masse ne reflète ni le monde "tel qu'il est" ni l'idéologie des groupes sociaux dominants, mais des ambivalences et des compromis produits par le conflit des représentations qui oppose dans l'espace public des acteurs inscrits dans des rapports sociaux de pouvoir et de dominations. Autrement dit, les récits informatifs, fictionnels et divertissants que fait la télévision de la réalité sociales sont la traduction médiatisée des constructions et des déplacements conflictuels des catégories de définition de la réalité sociale que produisent les acteurs sociaux, culturels et politiques au sein de l'espace public."

L'auteur voit trois ruptures nécessaires : 

- se départir de la croyance naïve en la réalité du monde "tel qu'il est", tâche première des sciences sociales depuis un siècle. La télévision n'est pas le reflet de la réalité, malgré tous les discours sur l'objectivité et la transparence de l'image et du direct, mais une forme spécifique de représentation sociale ;

- rompre avec une vision, entretenue par les "professionnels" qui participent à l'univers des mass-médias, qui fait de ces médias, un déterminant central du cours du monde et des pratiques des individus. L'auteur a bien conscience des influences des différentes modes promus par la télévision entre autres mais la réception opère des discrimination envers l'émission, discriminations qui se rattachent directement aux rapports sociaux. la télévision n'est qu'une des médiations par et sur lesquelles les individus et les groupes expriment leurs visions du monde ;

- relativiser les théories critiques de la "mystification des masses" qui postulent une totale emprise idéologique du capitalisme marchand sur les esprits des individus, et par là leur totale domination culturelle et leur impuissance politique. En fait on observe le développement simultané d'une télévision de masse de plus en plus marchandes et de plus en plus globalisée et des mouvements sociaux et politiques particulièrement actifs et souvent efficaces, à un point que c'est parfois cette télévision de masse qui s'ajuste aux réalités que ces mouvements installent...

    L'auteur observe lui aussi la tension entre la tradition britannique des Cultural studies et le courant français de sociologie critique: "tandis que les Cultural studies tentent  dès les années 1970 de dépasser la théorie critique de l'école de Francfort par la définition d'une nouvelle articulation entre rapports sociaux et culture de masse, la sociologie critique française ne s'intéresse que tardivement à la culture de masse et à la télévision, et pour en reconduire les thèses "critiques" devenues irrecevables au regard des connaissances produites par la sociologie des médias et de leurs usages. Plusieurs étapes scandent les études sur les médias :

- les philosophies de l'école de Francfort (Marx HORKHEIMER, Théodor ADORNO, Herbert MARCUSE) énonçaient une théorie dont la force est de relier la logique apitaliste des médias de masse et la subordination des individus au monde de la consommation, du divertissement et de l'ordre social ;

- une sociologie des médias met plutôt ensuite l'accent pour l'essentiel sur la "réception" des médias par les individus, montrant les diverses manières dont cette "masse mystifiée" reçoit leurs messages. Les cultural studies britanniques animées par Stuart HALL à la fin des années 1970 formulent les analyses les plus abouties . Le Center for Contemporary Cultural Studies de Birmingham fait l'hypothèse, à la suite de GRAMSCI qui met déjà en avant l'aspect conflictuel des combats pour l'hégémonie toujours contestée, que cette "masse mystifiée" n'existe pas, et que les groupes sociaux effectuent leur décodage propre des informations qui circulent. Il y a une continuité théorique entre l'économie politique des médias de masse et l'analyse de leurs modes sociaux de réception et discontinuité empirique entre l'encodage et le décodage des contenus des médias de masse, décodage différencié suivant les groupes sociaux. 

- les études de réception se multiplient ensuite, qui rendent plus incertaines les relations entre encodage et décodage. L'appartenance de classe laisse la place aux catégories professionnelles dans ces études. Un relativisme interprétatif dans les années 1980 conduit à confondre les compétences culturelles critiques mises en oeuvre en situation de réception avec un "pouvoir populaire" résistant à la domination idéologiques des messages et au pouvoir des groupes sociaux dominant, confondant ainsi les tactiques populaires de "bricolage" de marges d'autonomie décrites par Michel de CERTEAU, avec le pouvoir de modification des conditions d'existence. 

- En réaction avec ce relativisme, des études entendent inscrire à nouveau les pratiques de réception des médias dans le contexte social plus large des identités personnelles et collectives (sexuelles, générationnelles, ethniques, de classe, nationale...).

- A ce concentrer sur la réception, ces études en oublient les conditions de la production de la culture de masse. Aussi le succès des thèses de Pierre BOURDIEU et sa dénonciation d'une télévision commandée par la seule logique commerciale de production d'audience, relance cette liaision entre production de culture de masse et réception de celle-ci.

   Mais pour l'auteur, le court essai Sur la télévision de Pierre BOURDIEU doit être dépassé à son tour, car les termes de l'analyse sont encore trop manichéens.

 

Eric MACÉ, Qu'est-ce qu'une sociologie de la télévision? Esquise d'une théorie des rapports sociaux médiatisés, Réseaux, volume 18, n°104, 2000. Jean CAZENEUVE, Sociologie de la Radio-télévision, PUF, collection Que sais-Je?, 1962 (un peu révisé en 1974).

 

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11 novembre 2014 2 11 /11 /novembre /2014 19:02

   Que ce soit vu sous l'angle minima du fonctionnement d'une entreprise ou sous la vision globale de la société toute entière, la division du travail constitue un noeud de nombre de coopérations et de conflits. C'est que la notion de division du travail renvoie à la question de l'organisation de l'ordre social : comment une société peut-elle tenir à travers la diversité de ses métiers et de ses professions? Comment un principe de devision peut-il être le soubassement de la cohésion sociale? Comment à travers les réseaux de coopérations s'expriment les conflits qui constituent la trame de la vie collective? Comment les conflits parviennent-ils à être maitriser alors que les entreprises sont des lieux d'antagonismes sociaux parfois redoutables, afin que les coopérations produisent richesses et liens sociaux?

 

     Comme l'écrivent Thierry PILLON et François VATIN, la division du travail est analysée sous deux angles de vue complémentaire, sans que parfois ces deux angles soient abordés simultanément et souvent ils ne le sont que séparément. "Le premier est économique et vise la division technique des tâches dans l'industrie, il a souvent été rattaché à l'oeuvre d'Adam Smith ; le second visa la complémentarité des occupations professionnelles comme principe d'ordre, c'est l'oeuvre d'Emile Durkheim qui fait ici référence. Mais la notion de division du travail renvoie également aux valeurs respectives qu'une société, à un moment de son histoire, accorde aux différents métiers, activités professionnelles, ainsi qu'à ceux qui les assument. En plus de ses versants économiques et sociaux, la division du travail a une dimension morale sur laquelle de nombreux auteurs ont insisté."

 

   C'est dans de semblables considérations que Michel LALLEMENT rappelle que "le travail est une invention historique, propre à certaines sociétés données", celles précisément qui entrent dans une révolution industrielle, laquel fait rompre avec des siècles d'économies de simple subsistance, avec de notables accroissement de productions de toutes sortes par rapport à la simple évolution démographique. Il considère, à la suite de nombreux auteurs (André GORZ, Max WEBER, Robert CASTEL...) "que la notion et la forme contemporaine de travail n'apparaissent pas avant le XVIIIe siècle, au moment où la manufacture commence à imposer sa loi et où, précisément, l'esprit d'un nouveau capitalisme transforme la façon de produire ainsi que l'ensemble des liens que tissent les hommes entre eux. (...) En Grèce comme au Moyen Age, les esclaves et les laborantes ne bénéficient pas de la reconnaissance politique mais ils peinent, ils souffrent. Le travail (selon Robert Castel, notamment dans Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Fayard, 1995) ne prend forme que par l'entremise d'un ensemble de régulations qui assurent un minimum de droits. il serait plus juste encore d'affirmer que les hommes ont inventé le travail le jour où ils ont pris ce dernier dans les rets de la rationalistion : rationalisation juridiques comme le suggère R Castel, mais rationalisations économiques, politique, religieuse... également. (....) Rationaliser le travauk signifie abstraire ce dernier d'un ensemble d'espaces et de pratiques (les activités domestiques au premier chef) pour mieux le modeler selon les canons de la raison instrumentale. A ce compte, le travail s'impose dans la conscience occidentale moderne au titre d'un double procès : procès qui met aux prise l'homme avec la nature afin d'en extraire de façon la plus efficace possible des moyens de subsistance et de confort de vie, procès interpersonnel qui place les hommes en situation de concurrence et de coopération (par le biais d'un statut comme celui de salarié par exemple)."

 

   J.P. SÉRIS (Qu'est-ce que la division du travail? Vrin, 1994) explique que la division du travail doit être rattachée à l'économie politique et à la philosophie morale anglaise du XVIIIe siècle, dans les écrits de William PETTY, inventeur probable d el'expression à ceux d'Adam SMITH. Le mécanisme de division du travail est d'abord rapportée à sa fonction économique, mais ne s'y réduit pas. Cette notion s'inscrit également dans le cadre d'une philosophie morale pour laquelle l'ordre social ne cherche plus de garantie en dehors de lui-même, dans un artifice religieux par exemple ou dans une raison souveraine, mais dans le jeu même des intérêts et des passions humaines. . Adam SMITH, que l'on présente souvent comme fondateur en la matière s'inscrit en fait dans une longue tradition. Dans sa Richesse des Nations (1776), il développe la thèse selon laquelle l'augmentation de la productivité du travail résulte de trois mécanismes combinés :

- l'augmentation de l'habileté individuelle ;

- l'épargne du tamps qui se perd auparavant chez les artisans par exemple en passant d'une sorte d'ouvrage à une autre ;

- l'invention de machines. 

Adam SMITH pense le travail à la fois dans sa dimension économique et anthropologique, et le principe premier de la division du travail se trouve dans une "disposition à trafiquer" résultant des capacités langagières de l'homme.

    Ce qui le caractérise, c'est le pouvoir de mettre en regard son intérêt avec celui des autres, et ainsi, de passer marché. Si ses commentateurs, et ses critiques, dont Karl MARX, centrent leurs analyses sur les aspects techno-économiques de la division du travail, la base du lien sociai qu'il représente est toujours là.

 

    La critique de la division du travail sous la forme d'une parcellisation des tâches dans l'industrie traverse tout le XIXe siècle. Chez Pierre-Joseph PROUDHON qui s'inspire de Pierre-Edouard LEMONTEY, une des proufendeurs de l'"ouvrier-machine" comme chez Karl MARX, c'est cette facette technique qui focalise l'attention. Sauf que dans Misère de la philosophie (1847), Karl MARX élabore sa propre analyse de la division du travail. Il insiste sur un point négligé par les auteurs avant lui : la différence entre la division du travail dans et hors de l'atelier. Sa critique, nourrie par la lecture entre autres des technologues anglais Andrew URE et Charles BABBAGE, dévouche sur l'analyse du machinisme comme entrainant, en détruisant les métiers, l'avènement du "travailleur universel". Si la tradition critique en sociologie retient surtout l'appauvrissement du travail et des qualifications dû à la division poussée des tâches dans l'industrie (Georges FRIEDMANN, Le travail en miettes, 1956 ; Sous la direction d'André GORZ, La critique de la division du travail, 1973), de nombreux travaux s'orientent vers une mise en cause plus radicale du système socio-économique : parcellisation de la société, parcellisation de l'homme lui-même (Harry BRAVERMAN, Labor and Monopolt Capital : The degradation of Work in the Twientieh Century, New York, Monthly Review Press, 1974, traduit chez Maspéro en 1976 : La dégradation du travail au XXe siècle ; Michel FREYSSENET, La division capitliste du travail, 1977).

 

   A la suite d'Emile DURKHEIM (la division du travail social, 1893 ; Le Suicide, 1897), d'autres auteurs étudient les différentes pathologies du travail, ouvrant la voie à une discipline à part entière : la psycho-sociologie du travail. Célestin BOUGLÉ (1939, Qu'est-ce que la sociologie?), puisant dans la tradition de la biologie française (Henri Milne EDWARDS, Edmond PERRIER) refuse cette conception de la "lutte pour la vie", très répandue dans le monde anglo-saxon, pour avancer celle de "solidarité" au niveau d'organicité des animaux supérieurs (voir l'étude de François VATIN, A quoi rêvent les polypes?, dans Trois essais sur la genèse de la pensée sociologique, La Découverte, 2005). Une grande partie de la sociologie française est traversée par l'étude des différentes solidarités générées par la société industrielle, sous l'angle parfois de l'intervention de l'Etat, acteur de "régulation sociale". (C DIDRY, Denis SEGRESTIN...). 

Pierre NAVILLE insiste sur la dimension globale de la division sociale du travail, l'organisation du travail dans l'industrie et l'organisation globale de la société s'influençant l'une l'autre. Des relations de subordinations, des inégalités entre âges et entre sexes, le croisement des intérêts contradictoires font partie d'un dynamique sociale, tant dans l'industrie que dans la société globale, et il est difficile de séparer les deux, et encore plus de la cerner à travers l'étude de trajuctoires individuelles, de l'ouvier au patron...  Pierre BOURDIEU insiste pour sa part sur les évaluations des individus par rapport aux pratiques du travail, sur les reprétations des acteurs sociaux, ces évaluations et ces représentations influant fortement, par de-delà les réalités de la division du travail pris au sens technique, sur cette dynamique sociale. 

 

  Le concept de division du travail est pris entre des interprétations économiques, centrées sur l'organisation technique du travail, et des considérations macro-sociologiques centrées sur l'équilibre des groupes sociaux. Il est également à la frontière des évaluations objectives et subjectives du monde social, entre une sociologie descriptive (qui sert souvent de boite à outils pour le management d'entreprise) et une approche plus critique orientée vers des objectifs de transformation sociale. (PiLLON et VATIN)

La distance est relativement grande entre les discours des entreprises elle-même sur l'organisation du travail et les discours sociologiques, même ceux qui ont tendance à se plier aux exigences managériales, à la source, qui renseignent sur l'état global du travail.

Les questions fondamentales sont toujours posées, en dépit de discours souvent lénifiants des entreprises : quel est en premier lieu la nature de ce procès qui ne cesse, toujours aujourd'hui, de transformer l'homme en travailleur? De quelle manière le travail concourt-il à l'extérisation du sujet et à son érection au rang de prétendant à la maîtrise et à la possession de la nature? Comment en second lieu le travail contribue-til à la production du travailleurs comme être social? Autrement dit, comment le travail participe-t-il de l'intériorisation du social dans les corps et les esprix besogneux? (Michel LALLEMENT)

 

Thierry PILLON et François VATIN, Division du travail, dans Dictionnaire du travail, PUF, 2012. Michel LALLEMENT, Le travail, une sociologie contemporaine, Gallimard, 2007.

 

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7 novembre 2014 5 07 /11 /novembre /2014 14:36

  Se posant la question d'une convergence des sociologies du travail, des professions et de l'entreprise, Pierre tripier, sans avoir la moindre naïveté sur la neutralité des observations sur lesquelles elles s'appuient, reprend les questions fondamentales : combien a-t-il fallu d'énergie pour qu'une activité en situation naisse et se développe? Qui a fourni cette énergie? S'il y a plusieurs fournisseurs, quelle énergie ont-ils procuré, de quelle nature est-elle? Questions qui renvoient directement à l'histoire du concept fondé en physique au XIXe siècle. "La problème étant de savoir si l'équivalence présupposée se réalise (entre récompenses et dépenses individuelles et/ou collectives) ou, mieux, comment elle s'effectue (dans quels termes, avec l'agrément de qui, etc). Les sociologies des organisations s'intéressant davantage à comprendre les phénomènes de cohésion, de consensus et les conditions d'une action collective commune."

 Il estime que les premières sont plus ouvertes à des raisonnement en termes de conflit, si l'équivalence ne se rencontre pas ou si elle est jugée inacceptable par une des parties, et que les secondes mettent la cohérence de l'action collective au centre de leurs préoccupations, mais même chez ces dernières, les préoccupations conflictuelles existent. 

  La sociologie du travail, écrit-il en 2002, mais les choses bougent beaucoup, "celle des professions et celle des organisations, tout en convergeant, semblent aujourd'hui s'ouvrir en direction de l'anthropologie industrielle et des sciences de la gestion, du langage et des sciences pour l'ingénieur. parmi ces caractéristiques des nouveaux travaux, il en détaille quelques unes, à commencer par les études qui indiquent que travailler, c'est négocier des règles et résoudre des problèmes. Il cite les travaux de Donald ROY (1909-1980) (dans American Journal of Sociology, n°60, 1954), de Armand HATCHUEL et Benoit WEILL (L'Expert et le système, Economica, 1993) à ce propos.

 

   Sur la même question, Sabine ERBÈS-SEGUIN, sociologue et docteur ès lettres, fait état de nouvelles synthèses en ce qui concerne la France. "Pendant près de trente ans, les discussions s'étaient centrées sur le rôle de la technique et des relations de pouvoir sur la conscience ouvrière, sans que soit véritablement mis en question l'objet central, le travail. Au cours des années 1980, les sociologues commencent à analyser les transformations importantes à l'oeuvre dans les relations d'emploi. C'est une "mutation de la division du travail" (Pierre ROLLE, Travail et salariat. Bilan de la sociologie du travail, Presses Universitaires de Grenoble), qui établie dès la première phase d'industrialisation, resurgit désormais sous d'autres formes. Il monte qu'une analyse qui se limite à la division du travail renvoie, le plus souvent de façon implicite, à une époque antérieure, où le travailleur contrôlait l'ensemble du processus technique. Georges Friedmann, qui analysait et dénonçait les méfaits de la parcellisation du travail, se reférait, écrit-il, à un idéal artisanal du travail. Sabine Erbès-Seguin partait de l'effort qu'accomplit désormais la sociologie du travail pour sortir de l'entreprise où elle s'est longtemps enfermée pour analyser ses relations avec d'autres branches du savoir et avec d'autres systèmes sociaux que le travail.

La réflexion sur la notion de travail est reprise, en des termes différents, mais dans un même souci de réflexion sur la discipline, dans un nouveau Traité de sociologie du travail (De Coster et Pichault, 1994, Editions De Boeck). La comparaison avec l'ouvrage paru plus de trente ans auparavant fournit d'utiles repères aux analyses de la discipline et de son évolution. D'abo, une certaine continuité : la préface est signée d'Alain Touraine qui, à l'époque du premier traité de sociologie du travail, était déjà l'une des principales figures d'un secteur de recherche encore peu développé. Bien plus, le plan de l'ouvrage s'inspire des principes d'analyse tourainiens : le travail au niveau sociétal ; le travail au niveau organisationnel ; le travail au niveau de l'acteur social.

Le travail n'est pas un "champ particulier de la réalité sociale, mais au contraire une approche générale", position présentée dans la préface et explicités dans les deux chapitres introductifs, celui de De Coster et celui de Tripier. l'enjeu est triple : confirmer la spécificité et l'importance d'une approche du travail, dont la centralité est désormais contestée ; faire de l'analyse du travail une dimension essentielle de toute approche sociologique ; montrer enfin que l'évolution de la discipline depuis une ou deux décennies se traduit par un changement de références théoriques. Des questions se posent, des conflits se profilent. En choisissant un plan tourainien, "on a voulu casser ainsi la dualité, sinon la dichotomie invétérée qui tantôt distingue, tantôt oppose les niveaux micro et macrosociologiques (...). Au surplus, notre découpage rappelle que l'analyse sociologique peut légitimement s'intéresser à l'acteur social et à son comportement individuel... pour autant que celui-ci soit rapporté et expliqué par des faits sociaux".

Sur le statut épistémologique de la sociologie du travail, les relations avec la sociologie des organisations apparaissent toujours aussi difficiles. " La sociologie des organisations est une branche ou, si l'on préfère, une sous-discipline de la sociologie du travail (...). (Elle) constitue, plus précisément, un des niveaux de l'analyse sociologique du travail en représentant l'instance médiatrice entre le niveau sociétal et le niveau individuel de l'action sociale". Cependant, plutôt que d'affirmer une volonté polémique, l'ouvrage se propose à la fois de redéfinir des concepts et de redélimiter des frontières intra- et interdisciplinaires.

Le travail est défini par quatre dimensions : l'activité, le statut, le temps et l'espace. C'est d'abord une activité créatrice d'utilité économique. C'est aussi un statut professionnel "capital pour détermoner la position sociale des individus dans l'organigramme imaginaire de la société". Il s'inscrit dans le temps par les horaires de travail et il ryhtme toute la vie, de la période de formation à la retraite, en passant par les temps du non-travail : recyclage, loisirs, chômage. C'est donc, depuis les débuts de la société industrielle, une construction sociale et un objet de représentations sociales. C'est enfin un espace de rapports sociaux de différents ordre : organisation des espaces de travail, relations collectives et individuelles créées par le travail et autour de lui. Chacun de ces aspects est, ou a été, analysé par la sociologie du travail.

L'ouvrage Sociologie du travail : 40 ans après (coordinateur A POUCHET, Editions Elsevier, 2001) présente un bilan "quasi rituel" de la sous-discipline et de son évolution à un moment charnière de l'évolution socio-économique."

Sabine ERBÈS-SEGUIN, La sociologie du travail, La Découverte, 2010. Pierre TRIPIER, Sociologie du travail, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

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5 novembre 2014 3 05 /11 /novembre /2014 08:04

        Nombre d'études sur le travail  font dériver la sociologie de la sociologie du travail vers une sociologie du travailleur.

 

       Des auteurs insistent sur la "définition de la situation" comme ceux dans l'environnement de l'Ecole de cambridge, elle-même inscrite dans la tradition de l'Ecole de Chicago. En 1952, en plein essor du mouvement des relations humaines, Heverette Charington HUGUES (1897-1983), professeur à l'université de Chicago, et ses élèves publient un numéro spécial de l'American Sociological Review qui marque, quinze ans avant l'étude de GOLDTHORPE, une position alternative à celle de MAYO et de ses continuateurs. Cette nouvelle approche s'intéresse au mouvement des individus dans leur vie professionnelle, tente de mettre en scène des trajectoires empruntées par les individus au long de leur cycle de vie et s'oppose plus ou moins à une approche globale des fonctions remplies par une entreprise ou une administration. Pour ces sociologues, l'action collective est un processus qui peut être saisi empiriquement grâce à l'analyse biographique.

Il faut dire que la biographie est un genre très prisé aux Etats-Unis, où l'on a tendance à expliquer la vie des individus surtout à partir de leur personnalité, en plaçant seulement en arrière-plan, les conditions socio-économiques globales.

C'est l'analyse des biographies de protagonistes des actions collectives qui peut donneer au sociologue les dimensions des territoires, géographiques ou sociaux, sur lesquels ce processus se déroule. Ces territoires sont des limites "réelles", elles correspondent rarement à une définition administrative ou légale. Les professions en général sont des systèmes collectifs, et elles organisent des conjonctions de destins individuels. Tout se passe comme si, engagé dans un processus de d'interaction avec les générations qui l'ont précédé, l'individu se sent socialisé à une séquence arborescente des postes de travail, parmi lesquels il doit tracer son propre itinéraire. Il se sent ainsi absorbé dans une organisation collective de travail et, en fonction de son niveau scolaire, de son espérience et des systèmes d'opportunités qui s'ouvrent à sa génération, peut choisir entre plusieurs alternatives.

Howard S BECKER (né en 1928) et J W CARPER cette approche résument dans l'American Journal of Sociology n°61 de 1956 ("The dévelopment of identification with an occupation") : "Des mécanismes sont à l'oeuvre qui conduisent la participation dans des groupes organisés à affecter l'expérience et l'image de soi des individus. ¨Parmi ces mécanismes jouent l'intérêt pour de nouveaux problèmes, la fierté de mettre en oeuvre de nouvelles techniques, l'acquisition d'une idéologie professionnelle, l'investissement dans ce que l'on fait, l'intériorisation des motifs organisateurs de vocations spécifiques (qui en définissent les frontières), enfin la sujétion dans laquelle on se trouve vis-à-vis des systèmes formel et informel de pouvoir du secteur."  Cette approche relativise fortement l'effet de système que, depuis la recherche de Hawthorne, on accorde à toute organisation du travail. Le changement de perspective provoque dans la sociologie du travail à la fois une extension du champ d'application et une dissolution dans une sociologie de classes, des catégories sociales, de la mobilité sociale, dans une sociologie générale. (Pierre TRIPIER)

    Ceci d'autant plus que les sociologues américains, dans leurs approches, mélangent travaux intellectuels et manuels, positions salariées et indépendantes, professions nobles et humbles occupations, et comme il s'agit de parcours individuels, la sociologie du travail se trouve dissoute dans une sociologie générale, puisque sont mêlées des considérations qui rattachent cette sociologie du travail, à la sociologie familiale. Suivant la tendance idéologique du sociologue, on peut avoir affaire à un affinement de la situation individuelle, vers une typologie des individus qui se retrouve à tous les moments de la vie, qu'ils soient professionels ou familiaux, ou au contraire à un élargissement sur une réflexion à propos du type de société. Ainsi, en France, des auteurs s'inspirant du marxisme ou de l'actionnalisme (comme GURVITCH ou TOURAINE), sociologues ou anthropologues, entrent dans un dialogue fructueux avec les sociologues du travail. 

  Dans sa réflexion sur l'évolution de la sociologie du travail, Pierre TRIPIER voit un partage entre une approche classique et l'ittuption de propositions hétérodoxes tendant à désenclaver la sociologie du travail par abandon partiel de la tradition d'Hawthorne :

- Continuité obsersée dans les travaux rendus compte par la revue Sociologie du travail (notamment dans les thèmes Nouvelles technologie dans l'industrie ou Enjeu des qualifications) ;

- Rupture par l'émergence de quatre approches distinctes : refus de considérer la situation de travail comme universellement explicative ; examen des vertus discriminatoires du marche du travail (femmes, jeunes, ruraux...) ; utilisation des principes méthodologiques classiques de la sociologuie du travail appliqués à des populations ayant des fonctions plus comlexes que les salariés des grandes organisations ; comparaisons internationales démontrant que la division/affectation des tâches s'explique moins par la technologie que par des variables sociétales...

 

    La qualification constitue un débat fondamental, pas seulement pour la sociologie du travail, mais dans les relations mêmes entre acteurs sociaux du monde de l'entreprise. Les résistances aux politiques de qualification, la participation des instances étatiques à l'élaboration des grilles de salaires et des rémunérations, l'importance du travail syndical, parfois pas suffisamment clarifié, autour des échelles de rémunérations qui s'appuient sur les qualifications données aux différents postes de travail, constituent les éléments récurrents des conflits sociaux. 

 

   Marcelle STROOBANTS indique bien que "le sociologue ne peut se contenter d'interpréter les relations qui s'organisent autour du travail en fonction du témoignage des acteurs. Leurs conceptions et leurs pratiques sont marquées par des rapports de force et des intérêts qui dépassent le cadre d'une entreprise. Les épisodes au cours desquels une valeur est reconnue à un aspect du travail contribuent à modifier ou à reproduire l'ensemble des structures de qualification ; mais chacun de ces épisodes est également conditionné par ces structures, par la gamme des qualifications des autres travailleurs effectuant, au même moment, des travaux analogues ou différents. 

On comprendra que la qualification représente un des concepts les plus ambigus et les plus controversés en sociologie du travail".

L'auteure s'appuie en grande partie sur la grande étude du Commissariat du Plan sur La Qualification du travail : de quoi parle-t-on? (La Documentation française, 1978). 

"A l'origine, poursuit-elle, de ces débats, on verra resurgir régulièrement deux difficultés :

- la tentative de fonder scientifiquement la qualification sur la qualité du travail ;

- la tentative d'évaluer, dans le temps, les transformations de la qualification."

  Les pionniers français de la sociologie du travail, Georges FRIEDMANN et Pierre NAVILLE (Traité de la sociologie du travail, 1962) divergent sur cette question de la qualification, sur le fait de savoir ce qui est qualifiable, le travail (le poste de travail) ou le travailleur... Et la position du premier varie d'une période à l'autre, sans doute parce qu'à une phase d'optimisme (que n'a jamais partagé Pierre NAVILLE...) succède une phase de pessimisme sur les apports des "progrès technologiques" au travail. "L'évolution du travail, telle qu'elle est interprétée par les sociologues du travail, depuis les années 1950, semble suivre un mouvement alternatif, actionné par la technologie. Dans les années 1955 à 1965, une valeur globalement positive est accordée au "progrès technique" et à ses répercussions sociales. La décennie suivante enregistre au contraire de multiples "dégâts du progrès". Au début des années 1980, les "nouvelles technologies fondent des espoirs de sortie de crise et de revalorisation du travail."

Dans ces climats d'optimisme et de pessimisme qui traversent l'ensemble de la société, les sociologues s'efforcent de garder des caps logiques en fonction des réalités d'introduction des technologies dans l'entreprise.

    Entre NAVILLE, FRIEDMANN et TOURAINE, et leurs collaborateurs comme leurs continuateurs... c'est sans doute ces évolutions de la réalité qui donnent leurs tonalités à leurs analyses, évolutions qui se traduisent également par une évolution du salariat. Ces analyses sont inséparables en même temps de leur instrumentalisation en quelque sorte par les acteurs sociaux. A l'insu parfois des convictions profondes des sociologues, des argumentations sont énoncées par les syndicats et les patronats pour justifier ou appuyer des politiques industrielles. En tout cas, la perte d'importance des rémunérations par rapport aux investissements en machines pèse sur l'ensemble des pratiques du travail. Dans les négociations collectives, la perte de poids des syndicats (que ce soit de manière "mécanique" du fait de cette perte d'importance, soit de manière idéologique par défaut d'objectifs à long terme) participe à un double mouvement de qualification et de déqualification du travail, suivant les branches d'activités, les postes... L'automation est bien au coeur de la problématique de la qualification.

 

   A rester dans la logique de la continuité des thèmes, continuité appuyée par des pratiques de management qui s'alimentent de la sociologie du travail et qui l'alimentent à leur tour, dans un mouvement de... professionnalisation!, le travailleur en soi ne peut que se trouver dévalué, si l'on s'en tient à des considérations strictement liée aux postes de travail, qui restent eux l'objet de toutes les attentions.

C'est pourquoi, dans un contexte de chômage massif (qui va bien au-delà des statistiques officielles...), les sociologues qui optent pour un autre discours tenant compte de l'ensemble des évolutions sociales, sont mieux à même - du point du vue des acteurs qui ne dirigent pas (ou qui subissent...) la vie économique actuelle bien entendu - en replaçant l'homme-travailleur, qu'il soit ou non à un poste, au centre des analyses, de cerner les tenants et  aboutissants des évolutions du travail....

 

Marcelle STROOBANTS, Sociologie du travail, Nathan Université, 1997. Pierre TRIPIER, Sociologie du travail, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

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28 octobre 2014 2 28 /10 /octobre /2014 13:24

      Les conclusions des recherches d'Elto MAYO, de ses collaborateurs ou de ses disciples se trouvent nettement changées, à partir des méthodes mêmes qu'il a énoncées pour une sociologie du travail. Successivement, des chercheurs comme Georges FRIEDMANN (1902-1977), Pierre NAVILLE, Alain TOURAINE, John GOLDTHORPE (né en 1935) et son école de Cambridge, Louis E DAVIS et le Tavistok Institute, précisent un certain nombre d'éléments qui dessinent les contours entre des approches différents, voire conflictuelles de cette sociologie en devenir. 

 

     Georges FRIEDMANN estime les expériences de Hawthorne bien trop réductrices, réduisant l'univers humain à son univers de travail. Dans problèmes humains du machinisme industriel (1946, réédité chez Gallimarrd en 1965), il écrit qu'"En adossant ces recherches pratiques à la notion d'une "structure sociale" de "l'entreprise", considérée comme une unité séparée, en s'efforçant de préserver celle-ci contre les causes de désagrégation ou de division, l'équipe des chercheurs de Hawthorne rencontrait les préoccupations intimes des leadres de l'industrie. Ils servaient ainsi toutes les mesures par lesquelles un patronat novateur cherche, depuis des décennies, à combattre et neutraliser (...) les courants centrifuges (...) qui écartent de l'entreprise l'intérêt, la sympathie, l'intelligence de l'ouvrier et la polarisent sur d'autres centres, hors de l'atelier. (...) Mais la complexité de la sociologie de l'entreprise provient principalement du fait que chaque ouvrier, en même temps qu'il est membre des diverses collectivités intérieures à l'usine l'est aussi de collectivités extérieures, plus vastes, telles que syndicat, classe sociale, nation, où interviennent des différenciations individuelles selon la nature du syndicat, la qualification professionnelle, l'origine ethnique et le degré d'assimilation nationale (...) ; groupes qui exercent chacun leur action sur la conscience ouvrière et dont les influences se rencontrent et se composent avec celle de la compagnie qui, après tout, n'est qu'un groupe entre autres." (cité par Pierre TRIPIER).

     Cette critique est un appel pressant à utiliser les méthodes de Hawthborne en leut appliquant une explication moins unidimensionnelle. Mais aussi elle rappelle que les relations sociales entre syndicats et patronats, notamment aux Etats-Unis, sont parfois très conflictuelles, souvent violentes, et qu'une sociologie du travail ne saurait être mise sans discussions tout simplement au service du patronat. A cet égard, seule la lecture marxiste d'une sociologie générale permet une intégration des diverses problématiques, au prix sans doute d'une méconnaissance des différenciations nationales, encore que, en sortant des interprétations purement orthodoxes, on y parvient. 

    Cette étude intégrative de l'ouvrier dans ses différents milieux, dans le champ d'une sous-discipline en formation, deux courants le tentent : le premier représenté par Alain TOURAINE, le second par l'Ecole de Cambridge. 

 

   Georges FRIEDMANN énonce une sorte de programme d'études indiquées par le titre même de ses ouvrages : La crise du progrès. Où va le travail humain? (1963) (à sa perte écrit-il dans la préface à la troisième édition), Le travail en miettes (1964), Le milieu technique : nouveaux modes de sentir et de penser, Le loisir et la civilisation technicienne. 

Cette orientation conduit aussi bien à étudier les pathologies liées à l'appauvrissement et à la répétitivité des tâches que les phénomènes d'utilisation du temps libéré pour les loisirs. Il s'agit de comprendre les conséquences du plus grand nombre d'ouvrier et de l'apparition de techniciens fortement instruits. Le sociologue s'interroge sur la place de l'ouvrier dans la société industrielle et sur son avenir. Il ne retient pas de Hawthorne sa méthodologie alors que ses disciples l'appliquent. Il réfléchit à partir des monographies des autres sans en produire lui-même, laissant le soin à ses élèves de lui apporter les éléments concrets d'une réflexion plus théorique.

   Alain TOURAINE reprend le programme de Georges FRIEDMANN, autour du concept de "situation de travail". Il définit cette notion avec Bernard MOTTEZ (dans une contribution au Traité de sociologie du travail de FREIDMANN et NAVILLE : "Classe ouvrière et société globale") : "Le travail mécanisé, le niveau et la forme des salaires, les méthodes d'organisation et de gestion des entreprises, définissent une situation de travail et permettent d'analyser les attitudes et l'action ouvrières. Mais celles-ci ne s'expliquent pas seulement par (la situation de travail), elles dépendent aussi des caractères de la société considérée dans son ensemble et de la place qu'y occupe la classe ouvrière". Il suppose, pour que les relations entre classe ouvrière et société soient intelligibles, que les individus urbanisés ont très peu de repères sociaux antérieurs. Les individus sont forgés par cette situation de travail. Pour comprendre comment cette situation agit, Alain TOURAINE distingue trois moments différents dans l'histoire de l'industrialisation, les phases A, B et C, qui correspondent à des qualités de travail différents, des relations différentes entretenues à la direction de l'entreprise et de différentes volontés de contrôler les fruits du travail. La situation du travail ferait naitre, sous certaines conditions, un type de conscience du travailleur. La conscience ouvrière est l'expression de la volonté pour chacun, de participer à cet acte créatif, le "système d'exigences défini par le travail lui-même, double valorisation de la créativité et du contrôle du travailleur sur ses oeuvres. (La conscience ouvrière, 1966, Le Seuil).

 

    L'Ecole de Cambridge, Johan H GOLTHORPE (né en 1935) en tête, se questionne sur les changements de la classe oucrière, et sur son possible embourgeoisement. Alors qu'Alain TOURAINE définit ses recherches autour de la notion de "situation de travail", l'équipe de Cambridge part su principe d'une "définition de la situation" par le travailleur : elle donne moins d'importance à l'expérience du travail qu'à l'attente qu'il suscite. Dans leur enquête à Luton auprès de plus de 200 ouvriers, leur définition de la situation correspond à une transaction muette passée avec eux-mêmes : accepter un travail peu impliquant contre un bon salaire. Leur comportement est en harmonie avec cette vision instrumentale du travail. Pour les chercheurs de Cambridge, ce n'est pas la situation de travail qui détermine le comportement, c'est l'itinéraire familial et professionnel vécu avant d'entrer dans l'usine. Du coup, c'est la vie privée des travailleurs, qui avait été exclue des précédentes recherches, qui est réintroduite dans une sociologie du travail assez différente.

 

  Se fait jour dans les années 1960, dans la continuité des préoccupations de FRIEDMANN et du Tavistock Institute, un mouvement d'opinion plaidant pour l'enrichissement des tâches. Aux campagnes menées par A H MASLOW (1908-1970) en 1954 et Frederic HERZBERG (1923-2000) en 1966, deux psychosociologues, se rattachent avec plus d'ampleur en milieu industriel celles de Louis E DAVIS et du Tavistock Institute. En décomposant très finement les postes de travail en "unités d'opération", ils ont pu les recomposer en leur attribuant une plus large marge d'incertitude qu'auparavant ; les opérateurs y ont une marge d'autonomie et des responsabilités dans l'organisation du travail plus grandes que dans l'ancien système. Les tâches sont donc "enrichies", les gains pour l'entreprise se situent moins dans la sphère de la productivité que dans celle de l'absentéisme, qui régresse radicalement. Ces expériences permettent en outre de distinguer à un niveau beaucoup plus fin qu'auparavant ce qui doit être atrribué à la contrainte technologique, difficile à surmonter, et ce qui revient à l'organisation qui accompagne le procédé technique.

Ainsi, dans l'histoire de cette tendance dans l'industrie depuis les années 1930, il apparait que les sociologues ont inventé des outils de plus en plus perfectionnés pour saisir ce qui, dans le mélange de technologie et d'organisation, est effectivement imposé par la contrainte technique. La part de cette dernière est toujours moins importante que ce que les acteurs sociaux ne présupposent. . Ainsi, l'autonomie ouvrière se maintient dans le travail des ouvriers spécialisés, comme l'attestent les études de Donald ROY (1909-1980) (par exemple dans l'American Journal of Sociology n°60, 1954) Tom LUPTON (On the shopfloor, London, Pergamon Press, 1963) Philippe BERNOUX (avec ses collaborateurs : Trois ateliers d'OS, Editions ouvrières, 1969), Robert LINHART (né en 1944) (L'Etabli, Editions de Minuit, 1978) et de Michael BURAWOY (Manufacturing consent, University of Chicago Press, 1979). Des enquêtes le vérifient, comme celle de Pierre DUBOIS (Les ouvriers divisés, Presse de la Fondation nationale des sciences politiques, 1981), Claude DURAND (Le travail enchaîné, Le Seuil, 1978), Daniel CHAVE (Dix années de sociologie du travail. Les titres du Bulletin signalétique recensé en 1972 et 1982, dans Le travail et sa sociologie) par exemple. 

Les OS se créeraient, écrit Pierre TRIPIER, "des espaces d'autonomie en réponse aux injonctions patronales. Ces espaces d'autonomie ne sont pas "irrationnels" par rapport aux buts de l'entreprise, bien au contraire. Ils visent à ce que ces buts soient atteints mais, pour y parvenir, ils doivent "tricher" avec la direction de l'entreprise. Donald ROY (1954) montre comment, quand le chronométreur vient mesurer les temps d'un ouvrier, celui-ci accomplira des gestes apparemment fonctionnels qu'il n'utilisera plus, le chronométreur parti ; le groupe ouvrier réussit à créer un réseau horizontal de complicités pour éviter d'avoir à appliquer les injonctions de la direction, cette pratique est mieux adaptée au type de production (séries courtes) que le système "rationnel" imposé par la direction. Mais, comme le souligne Jean Daniel REYNAUD (Les régulations dans les organisations, dans Revue française de sociologie, n°1, 1988) on ne saurait tirer la conclusion que le groupe ouvrier peut créer ses propres normes, dans un mouvement d'auto-organisation : ni, non plus, comme le croient les propagandistes des cercles de qualité, que la direction peut absorber la mine des gains de productivité que cette autonomie recèle."

 

    Dans la sociologie dominante, suivant le programme et les orientations de Georges FRIEDMANN,se développent plusieurs approches et en définitive plusieurs sociologies, allant dans le sens d'une parcellisation grandissante de la sociologie, éloignant les perspectives globales et centrées sur le monde du travail. Seules les approches marxistes, qui ne veulent pas justement tomber dans cette sorte de piège, même si par ailleurs de nombreux éléments d'analyses sont dégagés dans ce mouvement de parcellisation, gardent la pespective globale, en vue de la transformation de la société, considération qu'ont abandonnés les sociologues en général à l'heure actuelle...

   Ainsi, Georges FRIEDMANN contribue, dans son oeuvre foisonnante à une sociologie des techniques de production et du travail, à une psycho-sociologie de l'entreprise, à une sociologie du syndicalisme, de l'autogestion ouvrière et des conflits du travail, à l'étude de vie de travail et de la vie hors travail, faisant dériver de la sociologie du travail une sociologie des loisirs...

 

Georges FRIEDMANN et collaborateurs, Sociologie...., dans Traité de sociologie, sous la direction de Georges GURVITCH, PUF, 2007. Pierre TRIPIER, Sociologie du travail, dans Sociologie contemporaine, sous la direction de Jean-pierre DURAND et Robert WEIL, Vigot, 2002.

 

SOCIUS

 

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23 octobre 2014 4 23 /10 /octobre /2014 09:50

        La sociologie du travail, qui est loin d'épuiser toutes les formes de conflit sur ce sujet, parait au début du XXe siècle aux Etats-Unis sous la forme d'une discipline enseignées dans des écoles d'ingénieur. Elle se manifeste aussi dans la première grande recherche systématique sur le travail dans les grands magasins, les mines et les aciéries, le "Pittsburg Survey" (1907). Cette étude porte sur la sélection à l'entrée du marché du travail, le contenu des tâches, les conditions de travail, le niveau de revenu, le genre de vie des différentes catégories de salariés. Le rôle des syndicats et des contremaîtres dans la distribution des tâches et la régulation du marché du travail est également analysée. De plus, la recherche porte également sur la relation qu'entretiennent la localité, les familles et le travail, une problématique assez large. Mais cette perspective, réformatrice, est peu à peu abandonnée et se substitue à elle une sociologie du travail plus "professionnelle", entendre plus à l'écoute des propriétaires et des dirigeants d'entreprise, s'impliquant nettement moins dans un débat politique et davantage préoccupée des méthodes de recueil de données et de la validité de ses comparaisons et de ses descriptions. 

 

   La recherche menée à Hawthorne, dans une usine de la Western Electric Company entre 1924 et 1932 est présentée par beaucoup d'auteurs comme le moment fondateur de la sociologie du travail. Cette recherche fixe ses principaux éléments, l'objet préférentiel d'étude, les méthodes d'approche, les interrogations... Beaucoup de sociologues du travail continuent de suivre la tradition que cette recherche institue sur plusieurs plans :

- les méthodes quantitatives et qualitatives ;

- l'objet principal, collectif, groupe de travail ou entreprise dans lesquels le sociologue recherche la nature des relations : systèmes formels et informels, significations manifestes et latentes, organisation technique et organisation sociale, nombre d'éléments des coopération et conflit en entreprise ;

- la définition du "système social". Celle de CUVIER : "composition d'éléments interreliés de telle façon que, si l'on change un élément, c'est le système tout entier qui change" est prise comme référence forte. Pour Elton MAYO (1880-1949) et ses collaborateurs, chaque atelier, chaque unsine, chaque entreprise est un système social, lequel est en relation avec un environnement, mais dans la dynamique d'ensemble se trouve déterminée par les interrelations internes. Le système social est adaptatif, transformable, et du point de vue des dirigeants d'entreprise, la sociologie "sert" à améliorer les rendements, les performances, de ce système. A l'intérieur de ce système existe une culture dont la nature est propre, suivant les cas, à freiner ou à accélérer ces rendements ou performances. Une véritable discipline est née à Hawthorne, avec ses ramifications : sociologie ou psycho-sociologie du travail, des organisations, activité d'expert dont le travail consiste à améliorer les systèmes sociaux, suivant d'ailleurs des finalités qui séparent plusieurs écoles de sociologues, suivant des frontières parfois difficiles à définir, mouvantes et souvent tributaires des évolutions globales de la société. 

 

    Pierre TRIPIER distingue quatre problèmes pour le "mouvement des relations humaines" né à partir des travaux de Elton MAYO et de ses disciples :

- le pouvoir de négociation des agents de maitrise, avec les travaux, à la suite directement de Elton MAYER, de Rensis LIKERT (1903-1981) et des chercheurs du "Survey Research Center" de l'Université du Michigan (1947-1956), puis de ceux de Donald C PELTZ et de Flory MANN dès 1952 ;

- la différence entre groupes cohésifs et groupes coopératifs, avec, s'inspirant de Max WEBER (1864-1920) (Études sur le freinage), les travaux de Stanley E SEASHORE, dont Ph SELZNICK (1919-2010) généralise les enseignements (Etude de la "Tennessee Valley Authority' de 1949) ;

- les contradictions entre système technique et système social, avecles recherches effectuées en Angleterre par le Tavistock Institute et par Joan WOODWARD (1916-1971) et son équipe, en France par Georges FRIEDMANN (1902-1977) et ses collègues de l'Institut des sciences sociales du travail, aux Etats-Unis par Leonard SAYLES d'une part, Charles R WALKER et Robert H GUEST (1956), de l'autre ;

- la dérive de la sociologie vers l'activité de consultant des dirigeants d'entreprise, mise en évidence par l'anthropologue Lloyd WARNER (1898-1970).

   Les études  menées à Hawthorne, leurs enseignements, se voient corrigées dans les recherches postérieures :

- C'est moins le style de commandement du contremaître que le genre d'organisation dans laquelle l'ensemble des salariés sont insérés qui est susceptible de créer les conditions d'une satisfaction élevée.

- L'évolution même des systèmes techniques enlève de plus en plus à l'ouvrier la possibilité de s'identifier à son travail, d'y trouver des satisfactions.

- Parce que les sociologues du travail sont aussi des consultants, ils enferment l'explication sociologique dans les murs de l'usine et les variables individuelles antérieures à l'embauche, les considérations privées, d'ordre familial, ainsi que les différenciations de sexe et de culture nationale ont tendance à être évacuées du système d'explication de la sociologie du travail.

 

    Marcelle STROOBANTS s'étend longuement sur l'effet Hawthorne, à l'origine de la sociologie du travail "Comment interpréter ces augmentations de productivité (dans la première expérience de sociologie industrielle : The relay Assembly Test Room - Atelier expérimental d'assemblage de relais téléphoniques) (alors que varient des éléments du montage de relais, du nombre des pauses aux salaires)? Le salaire aux pièces à l'échelle d'un petit groupe est certainement un meilleur incitant au rendement que la prime collective à l'échelle de l'atelier. Mais les conditions expérimentales modifient complètement la situation des ouvrières, leurs attitudes et leurs relations interpersonnelles. Autrement dit, les conditions physiques et matérielles du travail n'agissent pas telles quelles sur l'individu, mais telles qu'il les ressent."
Ces chercheurs, ceux désignés par la suite comme le mouvement des "relations humaines" (Elton MAYO, F.J. ROETHLISBERGER, T.N. WHITEHEAD et W.J. DICKSON...), "ont mis en évidence un phénomène qui sera largement exploré par les psychologues du travail et exploité par les dirctions : l'observation et l'enquête contribuent à "valoriser" les sujets observés, à augmenter leur satisfaction au travail et leur rendement. Ainsi donc, les circonstances de l'étude suffisent à affecter ce qu'il s'agissait précisément d'étudier. Dès qu'on s'intéresse aux travailleurs, leur travail leur semble plus "intéressant". Dans une certaine mesure, les conditions objectives - négatives ou positives - de travail importent moins que cette valorisation. (...)." Le travail empirique du groupe, affiné plus tard, interrompu par les suites de la grande crise de 1929, s'inscrit dans une perspective psychosociologique, dans un contexte marqué par le développement du taylorisme, et c'est d'ailleurs à cause de ce contexte que l'on peut appeler ces chercheurs, un mouvement des "relations humaines", tant les modalités de ce travail en usine apparaissent, et il n'est pas besoin de'études très poussées pour le constater, assez déshumanisantes. Les actions informelles décelées mettent directement en cause les certitudes de la rationnalisation taylorienne, et tout particulièrement l'idée que le salaire constitue l'incitant principal au rendement. La logique des travailleurs de base apparait bien différente de celles des ingénieurs qui mettent en place et qui entretiennent les chaînes de travail. De fait, d'ailleurs, les membres de l'équipe de Harvard ne se présentent pas comme des sociologues. Sans refuser l'expertise, ils se posent surtout en chercheurs qui élaborent des méthodes et un cadre d'analyse. Ils généralisent l'opposition entre organisation formelle et fonctionnement informel : le système social ainsi pensé se constitue en une double facette technique/humaine. 

Pendant leurs études, ils amassent une quantité impressionnante de données mais ne tirent que des conclusions assez limitées :

- le travail est une activité collective qui organise l'univers social ;

- l'identification au groupe est plus importante que les aspects matériels du travail ;

- les revendications ne sont que les indices de la situation d'un individu dans l'entreprise ;

- les attitudes et l'efficacité des travailleurs trouvent leur origine dans et hors de l'entreprise. Dans l'entreprise, chaque groupe informel s'exerce un fort contrôle social, mais la coopération entre les groupes n'est pas spontanée, il faut l'organiser. Au-delà de l'entreprise, le changement social déstabilise l'organisation de l'entreprise. 

  Malgré des critiques et des remises en cause, l'influence de ces travaux perdurent longtemps, notamment sous la forme de multiplication de groupes-experts au service du management. La gestion des ressources humaines constitue par la suite un enjeu important dans les relations entre personnels, notamment ceux qui sont organisés en syndicats, et directions. A partir de ces travaux, plusieurs lignées de la sociologie du travail se forment. 

La sociologie du travail trouvre son origine dans deux courants qui peuvent coexister, se rencontrer ou se faire concurrence :

- l'un tente de replacer le travail et la condition des travailleurs dans une vue globale de la société ;

- l'autre se focalise sur l'acte du travail, dans l'atelier ou l'entreprise. 

Marcelle STROOBANTS estime qu'il faut se garder de transformer ces deux courants en sociologies opposées, l'une sensible à la cause des travailleurs, l'autre plutôt d'orientation managériale. Les enquêtes sur la condition prolétarienne au XIXe siècle peuvent répondre à des préoccupations conservatrices, à des fins de contrôle social. Celles effectuées en entreprise ne sont pas forcément assujetties aux finalités de la direction. Dans l'étude des faits sociologiques, les intentions se frottent à des réalités plutôt têtues, que leurs objectifs initiaux soient réformistes, révolutionnaire sou conservateurs... En tout cas, les réalités du travail à la chaîne, tel qu'il se généralise dans les manufactures, toute l'industrie de transformation et de l'équipement, la gestion scientifique mise surtout au point à partir des travaux de l'ingénieur Frédéric Winslow RAYLOR (1856-1915) dans les années 1880 à 1910, sucite des réactions dont l'une, finalement très forte, est la formation d'une sociologie qui ne peut pas examiner la condition des travailleurs, comme le rappelleSabine ERBÈS-SEGUIN. Aux Etats-Unis et en France, la postérité des études de l'équipe d'Elton MAYO est portée jusque dans les conflits sociaux, à travers les préoccupations souvent antagonistes des syndicats et des patronats. D'une certaine manière, d'un côté comme de l'autre, elle alimente à la fois les développements du management industriel et les développements des luttes syndicales...

 

Sabine ERBÈS-SEGUIN, La sociologie du travail, La Découverte, collection Repères, 2010. Marcelle STROOBANTS, Sociologie du travail, Nathan Université, 1993. Pierre TRIPIER, Sociologie du travail, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

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