Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
17 octobre 2014 5 17 /10 /octobre /2014 13:52

   Très tôt les premiers sociologues ont identifié l'un des plus grands éléments de conflit entre les hommes et les communautés humaines : la division du travail détermine en grande partie comment les hommes se combattent et coopèrent. Qui travaille, comment le travail se réalise-t-il, dans quel cadre juridique ou sociétal a t-il lieu, qui tire profit de ce travail... Voilà un certain nombre de questions dont l'importance remonte à bien antérieurement l'existence d'une sociologie du travail en bonne et due forme. Elles gisent au coeur du fonctionnement de la société, que le statut du travailleur soit l'esclavage, le servage ou le salariat, que le produit du travail soit agricole, minier ou industriel, que la matière travaillée soit la terre, les métaux ou des produits déjà très élaborés. On remarque d'ailleurs qu'aucune branche d'activité humaine n'échappe a priori à cette problématique, même le guerrier ou le soldat peut être considérer comme un travailleur et il existe dans bien des sociétés des guerriers-esclaves. Pour autant, on trouve rarement dans les écrits de manière générale mention de la condition du travailleur tout simplement parce que, dans toute l'épaisseur des civilisations, le travail est considéré - souvent fort mal d'ailleurs - comme dû à des citoyens en tant que tels, dont une caractéristique parfois, est que précisément il ne travaille pas, ou en tout cas ne considère pas qu'il travaille, qu'il soit sénateur romain ou soldat grec. Il faut attendre les débuts de la révolution industrielle, voire les urbanisations importantes pour voir éclore en temps que tel des conflits liés au travail, souvent sous forme de grèves des travailleurs, dont l'efficacité indique tout-à-fait la centralité de leur position, même si leur statut social est déconsidéré, voire méprisé. Même les grèves d'esclaves dans l'Antiquité, dont on peut retrouver la trace, tellement elles ont perturbé le cours "normal" de certains empires, qui se transforment souvent en révoltés violentes ouvertes (ou pas...) indiquent cette position centrale dans la vie sociale. Sans travail, c'est très simple, la société n'existe pas. Si ce n'est qu'avec l'industrialisation, et tous les conflits qui l'accompagnent, qui provoque l'éclosion de très nombreuses études sur le travail, et que d'ailleurs nait une sociologie du travail, celui-ci a toujours été accompagné de toute une littérature, notamment utilitaire pour les bénéficiaires du travail, à savoir les maitres d'esclaves, les propriétaires de domaines agricoles, les gestionnaires des mines... La bonne utilisation du travailleur, de ses moyens de travail, de son cadre de travail... a toujours été au centre de la préoccupation de ceux qui ont eu la charge d'organiser, de protéger, de répartir les fruits du travail... au profit très souvent de membres de classes sociales "débarrassées" de l'obligation de travailler eux-mêmes. Il semble bien que le noeud des conflits liés au travail soit toujours là : il y a une distance entre le travailleur et le produit de son propre travail, plus ou moins considérable suivant les époques. Et nombre de doctrines sociales, réformistes ou révolutionnaires, se donne pour but de réduire ou d'abolir cette distance. Même dans les sociétés qui se disent "post-industrielles", la question demeure, même si l'ampleur des productions déplace quelque peu le problème : les richesses produites semblent si considérables que la question devient de plus en plus, non le partage du travail, mais le partage des richesses. Dans l'évolution technologique qui, de l'acitivté purement manuelle à la robotisation de vestes ensembles de production (et de distribution) des biens et des services, amène cette véritable prolifération de richesses, où il apparait évident que de moins en moins de personnes sont nécessaires à la production des biens élémentaires (et même superflus...), les conflits de réparation des richesses devient de plus en plus importants, même si les idées, les idéologies peinent à prendre la mesure de cette évolution globale. D'ailleurs, au coeur des conflits liés au travail, la question du chômage de masse semble être une question sur laquelle buttent à la fois les responsables politiques et les responsables des organisations de travailleurs pour ne parler que d'eux. Peu de chercheurs ont pris la mesure du changement de paradigme de ces conflits vieux comme l'humanité.

    La valorisation du travail - sans discuter de la qualité de valeur attachée au travail, notion très contestable - est très récente. Dans toute l'épaisseur de l'Antiquité, le travail est réservé aux serviteurs du prêtre, du prince ou du guerrier et dans la vision indo-européenne en particulier des trois classes, le servile arrive toujours en dernier... lorsqu'il est mentionné! En tout cas, le travailleur n'est pas un citoyen, et souvent le citoyen n'est pas considéré pour son travail, même s'il, à l'image des guerriers-agriculteurs grecs, contribue beaucoup par ce travail à la vie de sa communauté. La qualité de citoyen, contrairement aux époques moderne et contemporaine (en Occident), est rattachée beaucoup plus au statut de propriétaire, qui confère la liberté, qu'à la quantité ou la qualité de son travail, qu'il soit manuel ou intellectuel. On peut sans doute écrire, mais il faudrait des études sur la question, que la valorisation massive du travail - en dehors de la sphère des monastères qui très tôt érige éffectivement le travail obligatoire en valeur - nait avec l'ère industrielle, et constitue sans doute une forme d'idéologie à sens unique en direction... des travailleurs. Dans le discours des "pères" de l'industrie, ce n'est pas le travail qui est valorisé mais la gestion habile et rasonnée de ses propriétés. On pourrait sans doute écrire aussi, mais là encore des études seraient utiles pour l'appuyer - que cette valorisation - qui fait oublier le caractère de contrainte du travail bien mis en avant dans la Bible dans la Genèse - est aussi l'oeuvre de tout un courant socialiste ou/et communiste tendant à mettre au premier rang des classes sociales, les classes de travailleur et notamment la classe ouvrière. Cette valorisation est d'ailleurs contradictoire avec tout l'ensemble des progrès techniques visant à remplacer le travail humain par un travail mécanique, afin de dégager précisément l'homme de plus en plus du travail le plus difficile et le plus dangereux, puis progressivement sans doute de tout travail...

 

    C'est véritablement à partir de l'ère industrielle que prend une place de plus en plus importante dans l'analyse de la société la question du travail. Karl MARX pense l'évolution du travail comme étant au centre du processus du capitalisme. Emile DURKHEIM lui donne une place prépondérante dans les mécanismes conduisant à remplacer la solidarité mécanique par la solidarité organique. Claude-Henri de SAINT-SIMON plaide avant eux pour un ordre juste, où les producteurs gouverneraient la société en "découvrant" que, quelle que soit la position occupée par les chefs d'entreprise, les ouvriers et les savants sur l'échelle du prestige, du pouvoir ou de revenus, leurs intérêts sont communs... L'acte productif, écrit Pierre TRIPIER, vient au centre de "l'explication de la société et conforte l'idée que le travailleur se fait de lui-même, et souligne la capacité politique et économique de tous ceux qui contribuent à la prospérité de la nation". C'est ce discours qui inaugure une tradition "industrialiste" qui se poursuit chez les disciples de Claude Henri de SAINT-SIMON : BAZARD (1791-1831), ENFANTIN (1796-1864), COMTE (1798-1857), et de développe avec des accents ouvriéristes chez PROUDHON (1809-1865) et FOURIER (1772-1837).

 Ces auteurs, remarque toujours Pierre TRIPIER, "mettent en scène le travail et le travailleur, mais ne l'étudient pas ; ils l'exaltent, lui attribuent des qualités, indiquent son rôle primordial dans l'évolution de l'humanité, mais n'en font pas un objet de recherche." A l'inverse, LE PLAY (1806-1882) et VILLERMÉ (1782-1863) observent les conditions de travail et d'existence des ouvriers, recueillent des indications sur leurs façons de vivre, les idées qu'ils se font d'eux-mêmes et de la société dans son ensemble. Ils proposent des remèdes pour tirer les ouvriers de leur situation, pauvre et marginale. Ils accumulent tout un ensemble de données et d'observations qui sont ensuite largement utilisées et approfondies par tout un ensemble d'auteurs à leur suite.

  "Cette tradition (consistant à articuler dans une même explication condition de travail, mode de vie et vision du monde) se poursuivra notamment chez Halbwachs (1877-1945), qui interprète les comportements ouvriers à partir de leur situation dans la société. Davantage confrontés à la matière que les autres membres de la société, les ouvriers s'en verraient exclus. Ceci expliquerait la force des liens qu'ils tissent entre eux, le caractère particulier de leur mode de vie, leur façon de vivre en marge de la société. Ainsi Halbwachs nous présente la vision d'une communauté fermée sur elle-même, une classe sociale.

une sociologie du travail aurait pu de développer dans cette direction, mais des énoncés ne deviennent une discipline ou une sous-discipline scientifique qu'à partir du moment où une communauté de savants les portent et les font avancer. Pour des raisons (diverses), mais qui tiennent probablement au développement des fondations scientifiques américaines et à l'explosion démographique des universitaires de ces pays au retour de la guerre, c'est aux Etats-Unis, et sur des vues plus circonscrites, que la sociologie du travail s'est développée."

 

   Après avoir évoqué très brièvement l'origine étymologique du mot travail, entre le latin (à la lointaine filiation d'un instrument de torture...) et la Bible (le fameux "tu gagneras ta vie à la sueur de tont front" suite à l'expulsion d'un paradis terrestre, où le travail a priori n'existe pas...), Marcelle STROOBANTS évoque les différentes étapes de la construction d'une sociologie du travail (dans une approche très centre sur la France).

Du premier Traité de sociologie du travail français (Georges FRIEDMANN et Pierre NAVILLE) aux diverses conceptions où système social et système technique s'interpénètrent, le travail ne cesse pas d'être un enjeu de connaissance et de... pouvoir. "Dès l'origine, entrent en scène les machines et un personnage central, l'ouvrier de l'industrie. Ainsi , la sociologie du travail se présente en même temps comme une sociologie industrielle et comme une sociologie des techniques. D'emblée, les pionniers se sont interrogés sur la finalité de leurs enquêtes. La science qui entre dans l'atelier n'est-elle pas réduite à l'expertise? Et où s'arrêtent les limites de cette entreprise? Un dédoublement des recherches s'annoncent déjà entre celles qui se concentrent sur l'acte de travail et celles qui s'étendent à la condition des travailleurs. 

Sur le terrain, le travail se divise, se recompose, et les savoirs et les pouvoirs se redistribuent. Malgré leur diversité, les techniques d'organisation du travail poursuivent une même finalité, l'économie des temps. La polyvalence, autre point commun, déconnecte la main-d'oeuvre d'une tâche particulière et tend donc à la rendre plus mobile.

De plus en plus d'actifs sont salairés, mais tous les travaux ne méritent pas le même salaire. Qu'est-ce qui fait la différence? A quel titre un travail serait-il trois fois plus qualifié qu'un autre et deux fois moins qu'auparavant? Les récentes tentatives d'évaluer la qualité des tâches perdent beaucoup de leur consistance face aux débats traditionnels.

De même, une bonne part des controverses sur les changements de la société industrielle tiennent à la manière de caractériser le travail et les travailleurs. la transformation de la matière fournit une définition à la fois trop large et trop restrictive. Trop large, parce qu'elle ne permet pas de distinguer le salarié de l'artisan ; trop restrictive parce qu'elle limite les fonctions ouvrières au seul travail manuel. Les formes et les contenus de l'activité professionnelle n'ont pas cessé de se modifier depuis l'industrialisation. Les relations industrielles et les mécanismes du marché du travail, caractéristiques de l'après-guerre, tendent à se désorganiser. En accusant les différences dans la population active, la crise révèle aussi, rétrospectivement, l'hétérogénéité de la classe des travailleurs. Tous ne sont pas salariés, mais tous sont touchés par les structures du salariat."

 

  Plus naturellement centré sur les Etats-unis, Georges FRIEDMANN, J-D. REYNAUD et J-R. TRÉANTON, présentent la sociologie du travail sous les auspices de Georges GURVITCH. 

"La phase expérimentale de la sociologie industrielle est née modestement d'un incident scientifique à l'usine Hawthorne de la Western Electric. On y étudiait les effets de l'éclairage sur la productivité du travail. Ayant expliqué aux ouvriers le but de leur étude (...) des ingénieurs faisaient varier systématiquement l'éclairage des locaux et mesuraients la production." Comme, contrairement aux effets attendus, le rendement augmentait encore quand la lumière baissait, on est passé d'une explication technique à une explication sociologique. On dû se rendre à l'évidence que quelque chose dans les relations entre travailleurs détermine aussi la qualité et la quantité de la production. Le facteur social, sa "découverte", provoque la naissance d'une sociologie industrielle. Dès qu'on veut analyser le comportement humain dans une situation complexe comme la vie d'une entreprise, on est obligatoirement confronté aux conflits multiples. Et comme il est difficile de raisonner seulement à l'intérieur d'une entreprise, on en vient à réfléchir au fonctionnement et à l'évolution de toute une société industrielle. Un vaste programme qui tend à embrasser toutes les relations sociales ayant un sens pour le fonctionnement des entreprises est entrevu mais très partiellement réalisé, ne serait-ce que parce que précisément les conflits s'insinuent obligatoirement dans le contenu et le résultat des enquêtes. Entre les études de sociologues désireux de se situer dans le prolongement des réflexions des auteurs précédemment cités et les enquêtes gestionnaires au service direct des directions d'entreprise, il y a effectivement tout un ensemble de sociologies. "Comme toute science de l'homme, elle a elle-même (la sociologie du travail) une fonction sociale : posant avec rigueur les grands problèmes devant l'opinion, elle appartient au "contrôle social" et contribue, parce qu'elle est scientifique, à cette objectivation des rapports sociaux qui caractérise le monde contemporain. En un sens, elle renverse le rêve de Comte : elle n'est pas un élément d'un dictature scientifique appuyée sur une religion du progrès. Mais, en étendant la connaissance et en établissant un terrain d'objectivité pour l'accord des esprits, elle doit contribuer à éclairer les décisions et à étendre le champ de ceux qui y participent. Encore faut-il qu'elle pose ses problèmes dans leur véritable perspective, c'est-à-dire non comme des problèmes techniques, mais comme des problèmes sociologiques."

 

   Les situations dans l'entreprise ou dans le monde du travail en général peuvent être analysées comme autant de rapports de force entre employeurs et employés et entre employés. Si les plus fortes oppositions entre intérêts économiques et idéologiques ont lieu entre employeurs et employés, il ne faut pas oublier ceux, suscités ou réels, entre employés. Nicolas FRIZE aborde ces deux types d'oppositions en établissant bien les hiérarchies entre celles-ci. "Du fait que l'emploi est donné à l'un par l'autre, naît un rapport de force structurel, qu'alimente la pression sociale du chômage. L'un et l'autre sont en capacité de partager le plaisir du travail, l'émancipation, l'invention technologique ou humaine, les règles de l'art, l'amour du matériau ou de l'objet, les relations humaines... mais ce partage est aussi un lieu de division, car il fait conflit dans sa traduction économique. L'argent peut-il tout acheter ou taire? Peut-on tout acheter avec sa force de travail? Quelle place pour ma motivation, mes exigences et mes attentes professionnelles, dans ce "commerce de mon activité"?"

   "Le rapport de force, dans la masse de ses espaces et de ses temps d'expression, est susceptible d'échapper à l'ordre du droit, à l'ordre éthique, moral. Il est potentiellement violent, en de multiples occasions : le chantage à l'embauche, le bizutage, le déclassement, l'abus de la hiérarchie, le non-respect du droit du travail, le rendement inhumain, l'absence de tâche, la discrimination "raciale", religieuse, sexuelle, générationnelle, l'obligation de saborder, de stopper ou de refaire sans motif, le déni des règles de l'art (l'indifférence au travail mal fait), la surveillance abusive, le licenciement..."  Après avoir évoqué également les accidents de travail plus ou moins lié à des incompétences ou à des non respect de règles de sécurité, Nicolas FRIZE série les formes explicites de la violence en trois ordres :

- la contrainte par corps (la mainmise) : la maltraitance (insulte directe, mise au placard, harcèlement moral ou/et sexuel...)  et la dévalorisation des outils, des conditions de vie, des tâches, des environnements. Egalement les violences physiques qui l'ouvrier s'inflige à son insu ;

- la contrainte psychologique : l'évaluation permanente conduisant à l'individualisation obsessionnelle, la rigidité et le décorticage des prodécudres, la responsabilisation à outrance...

- la contrainte nerveuse ou pulmonaire (la force motrice prise), issue du rendement, de la cadence, du comptage, de la répétition virtuose et sidérante, de l'enchaînement, du rythme figé sans fin ni finalité.

  "Les auteurs de ces violences peuvent être les travailleurs eux-mêmes, transfirmés parfois en agents de la maltraitance, contre les collègues, contre les matériels et les installations. Dans sa quête de réponse, de défense, le travailleur, un jour, se retourne : on voit ainsi les suicides au travail proliférer, des êtres mourir d'eux-mêmes, mourir par asphyxie ou enfermement, et aussi d'amour : car le travail est aussi un lieu amoureux! (...)."

 

         D'autres auteurs discutent des violences structurelles (économiques et sociales) distinguées parfois, même si elles s'y entrechevêtrent, des violences interpersonnelles dans le lieu de travail.

 

Nicolas FRIZE, article Travail, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011. Pierre TRIPIER, Sociologie du travail, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Marcelle STROOBANTS, Sociologie du travail, Nathan Université, 1997. Georges FRIEDMANN, J-D. REYNAUD et J-R. TRÉANTON, Problèmes de sociologie industrielle, dans Traité de sociologie, PUF, 2007.

 

 

 

Repost 0
Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
commenter cet article
28 septembre 2014 7 28 /09 /septembre /2014 17:41

    Les arts martiaux japonais sont d'abord et historiquement des arts guerriers, même si par la suite nombre des déclinaisons des techniques d'origine subissent, notamment en Occident, d'autres orientations avec d'autres philosophies morales.

     Connus depuis au moins la période de KAMUKURA, le butjutsu, le budô et le bugei pratiqués par les guerriers (buke, bushi, samuraï) sont classés à l'origine sous la dénomination générale de "Voie de l'arc et du cheval" (Kyûba no Michi). A l'époque d'Edo, ils sont englobés dans les arts guerriers appelés bushidô, et sous leur forme alors ils conquiert au XXe siècle une audience internationale et ont été imités ou ont inspirés le développement de nombreux autres arts du même type en Corée, Chine, Viet-Nam, Inde et Indonésie notamment, provoquant dans ces pays une résurgence d'arts, anciens non codifiés se rapportant aux technique de défense et d'attaque, avec ou sans arme.

Ces arts martian, destinés à l'origine à parfaire l'éducation militaire des guerriers, sont transformés au XIXe siècle au Japon en sports, et de bujutsu ou "techniques guerrières" deviennent budô ou "Voie (spirituelle) de combat". A l'époque du Meiji, les samouraï ayant perdu leur statut de guerriers professionnels, certains d'entre eux transforment leurs arts de la guerre appris au sein des diverses écoles, en techniques corporelles destinées à permettre aux jeunes gens de s'aguerrir et de pouvoir se défendre efficacement, tout en leur inculquant une éthique particulière directement issue de celle du bushidô. Les buggei ou "arts martiaux" connaissent alors une évolution rapide et comportent bientôt à la fois un entrainement physique (waza) et une discipline morale (dô, michi), qui, ensemble, constituent une sorte de recherche d'un esprit noble combinant les arts de défense contre un agresseur et les sentiments de non-peur, de maîtrise de soi, de fermeté de caractère et de bienveillance (kokoro, shin). 

De nombreux professionnels créent alors des arts martiaux particuliers pour, à partir des arts traditionnels guerriers, développer une éthique de comportement chez ceux qui les pratiquent. Enseignant l'art de se défendre, ils invoquent en même temps, la non-violence et la non-agressivité. Progressivement codifiés, les sports martiaux se répandent alors rapidement, réglementés de manière à les rendre inoffensifs pour les pratiquants : sports sans armes (budô) comme l'Aïkido, le Jûdo, le Karaté et arts de défense avec armes comme le Kyûdô (arc et flèches) ou l'entrainement au naginata... Le Karate est d'ailleurs un ensemble de techniques adapté des méthodes utilisées par les paysans d'Okinawa pour se protéger des bandits et des samuraï, fait également usage d'armes particulières comme les nunchaku, sai ou tonfa. Des écoles transforment de même l'ancienJûtjutsu en Jûdô qui devient une "voie de la souplesse" sous l'impulsion de Kanô Jigorô qui établit la première école d'enseignement de ce type de sport, le Kôdôtan, en 1882 à Tokyo.

Par la suite, d'innombrable autres écoles d'arts martiaux se créent, utilisant des noms différents pour se distinguer les unes des autres et enseignant des techniques diverses, toutes cependant fondées sur celles d'écoles anciennes.

     En Occident, et notamment aux Etats-Unis, certaines de ces écoles, se réclamant des arts martiaux japonais, se transforment, le long du XXe siècle, pour devenir , à l'encontre des véritables budô, des écoles de combat à but offensif et non plus seulement défensif, comme par exemple certaines formes de Karate et le "full-contact". D'autres écoles mettent au contraire plus l'accent sur la mystique et l'acquisition d'une certaine discipline corporelle que sur des techniques défensives, comme celles se réclamant (sans appelations contrôlées...) des pratiques du Shugendô. Il existe actuellement dans le monde des centaines de ces écoles dites d'arts martiaux, qui comptent plusieurs dizaines de millions de pratiquants, certaines prenant parfois des allures de sectes. (Louis FRÉDÉRIC, Dictionnaire des arts martiaux, Le félin, 1988, réédition en 1993).

 

    Le Kendô (Voie du sabre), art du maniement du sabre autrefois appelé Ken-Jutsu, se transforme en sport de combat lors de son interdiction en 1876. Cette transformation, menée par Sakakibara KENCHIKI (1830-1894) pour l'entrainement physique et mental des jeunes gens, fait de cet art martial le plus populaire des sports de combat au Japon. Codifié de façon stricte, comportant six grades d'élèves et dix rangs (dan) de maîtres, le Kendô rassemble des milliers d'adeptes de part le monde et une fédération internationale organise depuis 1970 des rencontres de haut niveau. Comme les autres arts martiaux transformés, le Kendô a un certain nombre de penseurs de référence, comme Jôchô YAMAMOTO du clan Nabeshima qui est à l'origine d'un ouvrage pratique et moral, le Hagakuré, longtemps gardé secret par le clan. Utilisé à des fins idéologiques et politiques, et surtout pour aider la détermination des pilotes-kamigkazes, cet ouvrage est interdit en 1945 par les Américains, de même d'ailleurs que sa pratique, jugée très dangereuses. Ce n'est que lorsque de grands maitres japonais communiquent entre eux les techniques de leur dojo, pour étendre leur enseignement au japon, en Europe et aux Etats-Unis que la pratique du Kendô est de nouveau admise, avec des aménagements qui lui enlèvent une grande partie de sa personnalité guerrière d'origine. Le Kendô fait partie de ces arts martiaux qui peuvent très bien, car les traditions sont conservées au sein des écoles, qui peuvent revenir à un usage militaire.

 

 Robert CALVET rapporte l'origine controversé des arts martiaux. D'après la tradition bouddhique, cette origine se trouve ni au Japon, ni en Chine, mais plutôt en Inde. Des sources prétendent que même la boxe chinoise est originaire de Turquie, avant de se diffuser lentement vers l'Inde et la Chine. "C'est pourtant un monastère chinoise, celui de Shaolin, qui leur a donné leurs lettres de noblesse. Des pratiques martiales étaient par ailleurs amplement développées en Chine avant la visite de Bodhidharma et les moines de Shaolin se sont également inspirés de ces techniques, comme l'art du poing (quanfa ou chuan fa), noté par Sunzi dans son Art de la guerre écrit au quatrième siècle avant notre ère. La boxe chinoise est censée exister depuis l'époque de la dynastie Kou, qui édifia une grande civilisation le long de la vallé du fleuve Jaune voilà quelques 5000 ans. Le taiji quan (tai chi chuan), le bagua zhang (pa kua tchang), le xingyi quan (hsing i chuan), issus du courant taoïste, sont des exemples de l'ancienneté de ces techniques en Chine, que l'on fait remonter à un ancêtre commun, le daoyin."  

Ce serait à part de cette forme antique d'art martial que ce serait développé, sous de très multiples variantes, ces arts martiaux japonais, d'abord guerriers, puis "civilisés". 

 

Robert CALVET, Une histoire des samouraïs, Larousse, 2012. Louis FRÉDÉRIC, Le Japon, Dictionnaire et civilisation, Robert Laffont, 2002. 

 

SOCIUS

Repost 0
Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
commenter cet article
31 août 2014 7 31 /08 /août /2014 15:31

   Les positions sur les relations entre guerre et sport oscillent entre la condamnation fort du lieu entre les deux et la dénégation d'un lien obligatoire et historique, en passant par une singulière indifférence qui ressemblent à un déni des ressemblances fortes entre les valeurs militaires et les valeurs sportives. D'autres analysent le sport comme vecteur de relations plus pacifiques entre les hommes et les nations, voire comme un dérivatif à l'agressivité "naturelle" des hommes les uns envers les autres. La démonstration de tels "bienfaits" reet à faire et l'existence des Jeux Olympiques, de manière évidente, n'influe pas trop en la faveur d'une telle thèse.

 

   Pourtant des stratégistes comme Pascal BONIFACE, sans doute emporté en même pour leur enthousiasme personnel pour le football, donne un fort crédit à l'hypothèse pacificatrice du sport.

Dans un livre qui cède facilement à la mode (assez française ou européenne) de placer de la géopolitique partout, on peut lire :

"Ni les Jeux Olympiques, ni la Coup du monde de football ou toute autre compétition ne sont la garantie de la paix mondile. En revanche, ils peuvent contribuer utilement à développer les contacts internationaux et les relations pacifiques. Les affrontements sportifs sont pacifiques et symboliques. Le sport ne stimule pas l'agressivité. Il la canalise et la fait se dérouler selon des règles fixées à l'avance et jugées de façon indépendante. Le sport est un moyen parmi d'autres pour contribuer au rapprochement des communautés ou des pays.

Les compétitions sportives mondiales sont avant tout une formidable ouverture sur l'autre. Les sportifs de toute nationalité, de toute discipline, de toute religion, de tout niveau social cohabitent au sein du village olympique. Les moments de fraternisation entre compétiteurs sont bien plus nombreux que ceux d'hostilité manifeste. La même chose peut être écrite pour les spectateurs et téléspectateurs qui peuvent à la fous soutenir leurs champions nationaux et applaudir les exploits de ceux des autrs nations, et qui ont l'occasion, tous les quatre ans, de découvrir des pays et des peuples dont bien souvent ils n'avaient jamais entendu parler."

 

   L'examen des relations entre le sport et la guerre peut être effectué pour trancher sur des affirmations souvent influencées par une sympathie (souvent excessive) ou une répulsion tout aussi excessive cis-à-vis des différents sports. Hormis une approche économique qui permet de comprendre comment le sport est devenu une industrie, une analyse sociologique et historique permet d'appréhender les relations entre guerre et sport de masse, notamment dans les rapports étroits entre l'Etat et les différents acteurs du monde sportif. Les Etats ont encouragés la pratique du sport de masse avec des préoccupation militaires ou d'hygiène publique ; leur approche étant nettement différentes de celle que peut avoir le monde médical ou les professionels de santé en général sur le bien être physique. Par ailleurs, on ne peut pas comprendre comment le sport de masse est devenu si populaire sans une analyse à la fois d'une démocratisation de certaines pratiques sportives et du développement des mass-médias. 

 

   Diverses questions précises se posent lorsqu'on interroge les relations entre sport et guerre. Dans quelle mesure l'activité sportive et l'activité guerrière sont-elles comparables? Partagent-elles, même, une histoire commune? En quoi et pourquoi sport et guerre entretiennents-ils dans l'imaginaire collectif une forme de connivence etque reste-t-il de ces liens au-delà de ressemblances parfois trompeuses? Quels éléments et réseaux de diffusion (institutions, pionniers, doctrines, idéologies, médias, etc.), quelles expériences, faits, événements, sont au principe de cette superposition et/ou de cette porosité sport-guerre?  Ce sont les questions que se sont posés les participants d'un Colloque international de 2010,  Le sport et la guerre XIXe et XXe siècle, "non sans ouvrir ces questions de recherche innovante aux projets d'histoire comparée portant sur une plus longue durée (Antiquité, Moyen Âge)."

       Luc ROBÈNE écrit que "Sans doute (la) consubstantialité des pratiques, (la) projection qui mène du camp de bataille aux affrontements sportifs ou du sport à la guerre, trouve t-elle une part de sa raison d'être dans un passé au coeur duquel les enjeux du combat guerrier et ceux de la compétition physique ont pu se confondre ou tout au moins d'articuler de manière ambigüe : le sport apparaissant à la fois comme une préparation efficace pour la lutte armée, composante d'un projet d'anéantissement de l'ennemi ; mais également comme figure euphémisée de la guerre, matrice culturelle des affrontements joués dans lesquels la mort de l'adversaire n'est pas recherchée, la violence des rencontres étant une violence ritualisée. Cette dichotomie redouble cependant de complexité pour peu que l'on veuille bien considérer la dimension spectaculaire, cathartique, voire sacrificielle des jeux physiques anciens et modernes au cours desquels la mort fut longtemps inscrit dans l'ordinaire des joueurs (jeux de la Grèce antique) avant d'être progressivement encadré par des convenances (tournois aristocratiques, duels), puis banni par des règles strictes au fur et à mesure que la violence désertait l'aire des affrontements pour céder le pas au fair-play soprtif moderne et au contrôle des pulsions, corollaire de la pacification des moeurs et du monopole légitime de la violence par l'Etat."

Le professeur des universités à l'université Rennes 2, et rsponsable du laboratoire Violences, Identités, Politiques et Sports continue  : "D'une certaine manière, le chemin qui va du sport à la guerre et de la guerre au sport suit, sur le temps long, cette courbe compensatoire dans laquelle la violence, sous des formes changeantes, constitue une variable d'ajustement et d'équilibre fondamentale. Nous ne comprendions pas complètement la place et l'importance du sport moderne dans la seconde moitié du XXe siècle, ni les enjeux géopolitiques attachés aux grandes rencontres sportives internationales durant la guerre froide (...) si nous ne tenions pas compte des tensions extrêmes et des menaces d'holocauste nucléaire auquel dû faire face une humanité contrainte de composer, d'inventer et/ou d'ajuster les instruements de régulation et de gouvernance, destinés à préserver la paix mondiale. L'ONU, bien sûr, ainsi que les éléments classiques de la diplomatie et de la stratégie ont joué leur rôle. Mais l'espace des victoires symboliques, de la compétition, des records et le jeu des grandes institutions sportives, à commencer par le CIO et les grandes fédérations, agissant comme autant de sructures non gouvernementales aux niveaux nationaux et supranational tout en jouissant d'une forme de légitimité politique que l'audience et les succès mêmes du sport commençaient à leur conférer au travers d'instruments de visibilité et de figures ou de symboles majeurs (le champion, le héros, l'équipe, les couleurs, l'hymme national, le podium, etc), ont pesé de leur poids dans cet équilibre précaire... Non pas que le sport se soit réellement substitué à la politique et/ou à la guerre, mais plutôt qu'il se soit imposé sur la scène internationale à la fois comme enjeu, nous pourrions dire comme prolongement politique (visibilité internationale, conquête symbolique du monde) et, simultanément, comme modèle de sociabilié et lieu d'affrontement normés, controlés, délestant les antagonismes meurtriers annoncés (rhétorique de la troisième guerre mondiale) d'une partie des tensions qui mènent classiquement à l'affrontement et à la mort."

Toujours dans le même registre, l'auteur de l'introduction générale à ce Colloque écrit que "Dans la seconde moitié du XXe siècle, l'activité sportive (victoires, défaites, boycotts, etc) est donc devenu de manière plus évidente l'espace global d'une violence ritualisée : un levier pour agir au niveau géopolitique, une "troisième voie" entre l'affrontement définitif et la paix totale, un moyen de faire triompher un modèle idéologique, de vaincre symboliquement un ennemi que l'on savait ne plus pouvoir contraindre totalement sans prendre le risque d'un anéantissement probablement définitif de l'espèce humaine. Symétriquement, le sport fut aussi l'instrument de rapporhcments entre des ennemis farouches comme le montre la "diplomatie du tennis de table" qui permit un réchauffement des rapports entre la Chine et les Etats-Unis au début des années 1970 (...). Sans doute cet ensemble de remarques permet-il une premièr analyse en forme de synthèse. Le sport, la compétition sportive marque l'avènement d'une forme d'utopie : la pespective idéalisée d'une guerre jouée, d'une guerre pacifiée en quelque sorte, s'inscrivant dans une société apaisée, via un ensemble de dispositifis spécifiques (olympisme, grandzs jeux, grandes compétitions internationales, standardisation des formes de rencontre et des normes de l'affrontement) qui permettent de canaliser, de réguler jusqu'aux manifestations sociales les plus agressives. L'organisation et la mise en spectacle de ces rassemblements (...) renvoie également à un aspect fondamental déjà souligné par Mona Ozouf à propos des fêtes révolutionnaires et à leur rapport à la foule : l'idée que la fête est en soi une forme de mobilisation. La mise en scène du spectacle sportif relèverait ainsi d'un processus instaurant un lien entre le public, les masses conviées aux fêtes du stade, et le coeur de l'action politique : un lieu intime "qui n'est autre que celui établi entre la guerre et le peuple en démocratie : une mobilisation générale" (EHRENBERG, 1980). 

"Pour autant, (...), l'ancrage complexe de cette problématique sport-guerre tient à la douvle valence du sport, face à la guerre : à la fois expression physique réglée du combat, "jouant" sur la symbolique de l'élimination de l'adversaire, espace de libération contrôlée des pulsions, patrimoine culturel autour duquel il est possible de s'entendre, de reconnaitre l'autre en se reconnaissant soi-même dans un ensemble d'épreuves standardisées qui conduisent à comparer, hiérarchiser et classer pacifiquement individus et nations ; et tout autant moyen redoutable de dressage physique, de renforcement, de préparation à l'affrontement réel, au choc, au corps à corps sans merci, à la guerre et à la mort.

Cette double hélice culturelle a constitué l'armature anthropologique autour de laquelle se sont progressivement composées et re-composées, agrégées et délitées, des problématiques originales de l'affrontement. Les perspectives historique de la longue durée peuvent nous aider à approfondir cette question."

  L'auteur propose ainsi quelque repères :

- l'éducation des corps guerriers qui passe par l'entrainement sportif ;

- matrices de mobilisation : sport total, guerre total ;

- Sport au miroir de la guerre, guerre au miroir du sport. Le sport est-il la guerre poursuivie par d'autres moyens? Il s'agit d'étudier les processus en fondation desquels le sport s'est imposé au XXe siècle, comme mode de gouvernance internationale. Le sport constitue t-il l'indice d'une forme de pacification des moeurs (ELIAS, DUNNING) ou le sport est-il un élément qui participe à la dynamique des guerres, sur le plan de l'organisation sociale, des méthodes, des discours et des valeurs susceptibls d'être des outils ou des supports intégrés à la préparation ou au déroulement des affrontements ainqi qu'aux formes de propagandes attachées aux conflits?  l'auteur cite l'exemple des Jeux de Munich de 1972, et on pourrait citer les Jeux de Munich de 1936... 

  On pourrait ajouter la question de savoir si l'organisation des sports de masse et leurs contenus sont une manière de maintenir un niveau de combatitvité ou d'agressivité, lequel peut être ensuite orienté à bien d'autres fins que le rapprochement entre les peuples... La manière dont la nationalisme est entretenu dans l'opposition entre joueurs et la glorification du vainqueur doit faire réflechir. En outre bien des commentaires sportifs pourraient faire l'objet d'une étude sur leur sémantique et leur contenu... Les commentaires des combats dans les guerres ne sont pas très éloignés dans leur forme que les commentaires des compétitions sportives... 

 

SOCIUS

Repost 0
Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
commenter cet article
19 novembre 2013 2 19 /11 /novembre /2013 08:56

   Si nous prenons le terme publicité, au lieu de communication économique ou politique, c'est qu'ici nous voulons examiner surtout la communication commerciale, avec le sens de publicité pris par les acteurs de cette forme de communication bien particulière. La publicité, qui n'a jamais, au dire même des publicitaires eux-mêmes (voir Luc CHOMARAT, La publicité, PUF, collection Que sais-je? 2013), été considérée comme une activité moralement neutre, à l'inverse du commerce par exemple, constitue une sorte de noeud dans le fonctionnement de l'économie capitaliste moderne.

Il s'agit, pour comprendre son influence sur les diverses coopérations et conflits, d'analyser celle-ci comme un phénomène social bien particulier - elle n'apparait véritablement qu'avec l'économie industrielle. Il s'agit d'analyser la logique discursive de la publicité - et non son fonctionnement du point de vue des publicitaires, dont certains acteurs se targuent de faire oeuvre de sociologie (c'est comme si l'on confiait à des militaires (en guerre) la sociologie des armées, ou aux leaders de la mafia la sociologie de la délinquance...), et d'éclairer les liens existant entre celle-ci et les individus, la consommation d'objet et la société moderne. 

 

    Dans cette logique, Valérie SACRISTE, du Laboratoire Communication et Politique (CNRS), fait le point sur les recherches portant sur cette communication de masse et sur son insertion dans le corps social. La publicité suscite des interrogations qui débordent la seule sociologie, vers la politique et la philosophie politique. 

"Ignorée par les penseurs sociaux (bien qu'émergeant au XVIIe et s'imposant au XIXe siècle), la publicité ne devient véritablement objet d'interrogation qu'entre 1930 et 1940. L'intérêt est contextualisé, lié à l'extension de la réclame, des médias et au développement, en Europe, des propagandes totalitaires. Dans ce climat, la recherche se centralise naturellement sur les effets de la publicité sur le public. L'évidence étant, pour tous, que les techniques de la communication publicitaire ont forcément des effets et qu'elles peuvent manipuler à loisir la masse."

 

    Le premier ouvrage à marquer cette période est Le viol des foules, du socialiste allemand Serge Tchakhotine (1883-1973). Etudiant le rôle de la propagande hitlérienne à la radio, il en tire la conclusion que celle-ci a permis le contrôle des esprits en diffusant des slogans usant des techniques publicitaires. La thèse s'inspire de la psychologie sommaire du réflexe conditionné. Elle part du postulat que "par certaines pratiques, on peut affaiblir la faculté de résistance des mécanismes nerveux supérieurs" et d'autant "chez la masse dont le niveau intellectuel, c'est-à-dire la faculté critique est bien basse" (Le viol des foules, Gallimard, 1952, ouvrage traduit de l'original paru en 1939). Le public est ainsi considéré comme une totalité passive et ignorante, les techniques de persuasion douées d'un pouvoir omnipotent. Le contexte sociopolitique de l'Allemagne n'est absolument pas pris en compte. Ce faisant, Tchakhotine voit, logiquement, dans les pratiques publicitaires des instruments capables de manipuler les foules : "Par la répétition incessante et massive des slogans", leurs "sonorités rythmées obsédantes", "elles créent un état de fatigue mentale, qui est propice à l'assujettisement à la volonté de celui qui exerce cette publicité tapageuse".

La thèse est radicale. Elle ravira les publicitaires.

 

   Contrepoint de cette omnipotence supposée de la publicité se développe un peu plus tard la sociocologie d'enquête. Les premièrs études dans les années 1940 par Paul Lazarsfeld (1901-1978) et ses collèges du Bureau of Appleid Social Research. Robert Merton (1910-2003) en résume la filiation : "La compétition sévère dans la publicité a provoqué une demande pour connaître la dimension, la composition et les réactions du public (...). Et, pour la propagande comme pour la publicité, les responsables veulent savoir si leur investissement est rentable..." (Eléments de théories et de méthode sociologique, Plon, 1965). Seulement, les résultats des enquêtes démontrent que le consommateur n'est pas un halluciné. Il est actif, son comportement dépendant des processus eux-mêmes déterminés plutôt par l'inscription de l'individu dans ses divers groupes d'appartenance (famille, amis, quartier, religion...) que par les injonctions des fabriquants d'images et de slogans. Autrement dit, le grand vainqueur n'est ni la publicité, ni les médias, mais les groupes primaires et les leaders d'opinion, les techniques de persuasion n'ayant que des effets limités.

    Or, ces résultats auraient pu décevoir les professionnels puisqu'ils se retrouvaient devant la conclusion que les campagnes publicitaires étaient incapables (sinon dans les marges) d'induire des comportements massifs d'opinions, d'attitudes et d'actions. Nonobstant, il serait dirimant de croire que leur conclusion changea les opinions. Comme l'a souligné Dominique Wolton (né en 1947), on demande au chercheur d'être libre, d'explorer et de vérifier des hypothèses mais "en même temps, s'il dit quelque chose de différent du discours des acteurs, des hommes politiques ou des journalistes, il perçoit immédiatement une forte résistance... C'est un peu le double lien, "Aidez-nous à mieux comprendre ce qui se passe, mais surtout ne dites pas autre chose que ce que nous voulons entendre" (Penser la communication, Flammarion, 1997)".

Ainsi, l'omnipotente publicitaire est un mythe, mais l'opinion y croit, et les publicitaires l'entretiennent pour légitimer et développer leur profession.

 

   Ces enquêtes positives ont le mérite, quoi qu'il en soit, par leur recueil des faits validés, de s'imposer comme principe de réalité, contre-pied de l'ivresse spéculative. Et, derechef, on ne peut les ignorer. Seulement on ne saurait en rester à la mesure des effets de la publicité, elle-même réduite à la transmission linéaire d'un message, compris comme porteur de seules informations économique. Ainsi on occulte la dimension macrosociologique et l'aspect symbolique de la communication publicitaire.

 

    Prenant en compte cet aspect, la sociologie critique (de l'Ecole de Francfort) appréhende la communication en insistant sur le fait qu'elle ne se déroule pas dans un espace social aseptisé mais dans un espace social précis qui la transcende : espace social lui-même composé d'individus socialement situés et socialement contraints dont les rapports sont de domination et de subordination. Elle démontre ainsi que la publicité est fille de la société capitaliste et qu'elle est moins un discours informatif qu'un discours idéologique, agent du contrôle social qui contribue à acculturer les masses en homogénéisant les comportements. Ainsi Herbert Marcuse (1898-1979), dans L'homme unidimensionnel, écrit-il : "Les produits endoctrinent et conditionnent ; ils façonnent une fause conscience insensible à ce ce qu'elle a de faux. Et quand ces produits avantageux deviennent accessibles à un plus grand nombre d'individus dans des classes sociales plus nombreuses, les valeurs de la publicité créent un manière de vivre" (L'homme unidimensionnel, Minuit, 1968, première édition en 1964). Car "son langage va dans le sens de l'identification et l'unification". En somme, c'est une des techniques de l'avilissement de l'homme et de son aliénation.

 

   Dans cette voie, il y a bien des successeurs. Stuart Ewen (Consciences sous influence, Aubier, 1983, traduction de l'ouvrage paru en 1977), en particulier, qui se livrant, quelques années plus tard, à l'étude sociohistorique du développement de la publicité moderne aux Etats-Unis, souligne sa connivence avec l'idéologie "consommatrice" des entrepreneurs. Selon lui, la consommation de masse se serait développée parce qu'elle se présentait comme un système qui permet à la fois de fournir de nouveaux débouchés à l'industrie, d'instaurer une culture nationale cimentée par l'usage généralisé de certains produits et de détourner les ouvriers de la lutte des classes. La publicité aurait ainsi fonctionné comme agent du contrôle social, incitant les individus à acheter, en développant une idéologie où la consommation était présenté comme un progrès social, une totalité intégrée et universalisante.

 

   Dans le même sens, Jurgen Habermas (né en 1929), alors à ses débuts et s'inscrivant dans le courant critique, développe le thème de l'Espace public (L'espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Payot, 1978, traduction de l'ouvrage paru en 1962). Il montre comment les médias ont d'abord actualisé le principe de la "publicité" (au sens étymologique et premier de rendre public) des débats en promulgant l'usage public du raisonnement. Créée par la bourgesoisie au XVIIe siècle pour ériger la société civile contre l'Etat et sa pratique du secret, ce principe de publicité est lié à l'avènement de la démocratie et à la constitution d'un nouveau vecteur sociologique : l'opinion publique. Seulement, l'espace public bourgeois, avec sa logique du capitalisme (ses lois du marché, sa recherche du profit, avec son intrusion dans l'espace de la production culturelle), devait mettre fin au principe de la publicité des débats en transformant la fonction critique de celle-ci en une fonction d'intégration par la publicité commerciale. Confinée à l'espace des produits, la publicité commerciale a pour Habrmas contaminé la sphère publique, la faisant passer du raisonnement critique et du monde des idées à celui des affects et à des adhésions irrationnelles. Ainsi, l'espace public né contre le pouvoir politique, pour le juger et le contrôler, serait devenu un espace de séduction publicitaire.

 

   Evoquons enfin le courant des technicistes, à travers Marshall McLuhan (1911-1980) qui, loin de se réduire à cette tradition, est néanmoins l'un des premier à tenir compte, dans l'action sociale des médias, de la nature médiatique des techniques. "Dans la formation des sociétés, les moyens de communication, les médias ont toujours été plus importants que le contenu de ces communications - le moyen est en lui-même un message - le message est un massage." (Pour comprendre les médias, Point-Le Seuil, 1977, traduction du livre paru en 1964). Et c'est dans cette perspective qu'il verra dans la publicité un médium de l'information collective. Il écrit : "On a longtemps considéré la publicité en tant qu'information, d'abord comme moyen de promouvoir des produits. On n'a pas suffisamment remarqué que la publicité est en elle-même un bien d'information beaucoup plus important que tout ce qu'elle promeut. C'est pourquoi il n'est plus possible de la classer comme un simple moyen de vendre des biens et services." (Culture is our Busibness, New York, Ballandine Books, 1972). De là sa conclusion devenue citation célèbre : "Les historiens et les archéologues découvriront un jour que les annonces de notre époque constituent le reflet quotidien le plus riche et le plus fidèle qu'une société n'ait jamais donné de toutes les gammes de ses activités. Les hiéroglyphes égyptiens viennent loin derrière à cet égard." (Pour comprendre les médias). Seulement, si pour McLuhan, la publicité est un traducteur de la réalité sociale, c'est parce qu'en tant que médium, elle a modifié les comportements des individus dans la société. C'est une technique, et comme toutes les techniques, elle a, pour le chercheur canadien, le pouvoir de transformer le monde. 

Après quoi, on n'est guère étonner de voir McLuhan érigé en gourou chez les publicitaires, publicitaires, qui, par ailleurs, depuis les années 1970-1980, ont profité du désinvestissement intellectuel à l'égard de la publicité, pour promouvoir leurs études sur le besoin et l'art de communiquer dans la société.

 

   Au terme de ce parcours, force est de constater que les analyses sociologiques de la publicité sont parties de la question de ses effets, et donc de son pouvoir, implicite dans la société, insistant sur le message mais sans jamais envisager le rapport d'interaction entre le manifeste publicitaire et la réception, entre le manifeste publicitaire sur les produits et la relation qu'on peut avoir aux objets et aux images dans un cerain type de société. Seules les analyses critiques et technicistes ont tenu compte de ce paradigme. Seulement, l'approche critique a considéré que la "course à l'avoir" était le résultat de la logique capitaliste et que cette même course avait été rendue possible par la capacité manipulatoire de la publicité. L'axe techniciste diffère dans sa position mais n'en demeure pas moins proche dans sa conception, car si ce n'est pas la logique économique qui assujettit les médias, ce sont les techniques qui ont le pouvoir de transformer les modèles d'installation. ce qui, dans les deux cas suppose :

a) l'omnipotence des médias ;

b) la capacité passive du public et son abêtissement.

Ce que la sociologie positive, nous l'avons vu, est loin d'entériner. 

A partir de quoi, la question n'est pas de se demander quel est le pouvoir de la publicité, mais bien plutôt quel sens a-t-elle dans notre société? Pourquoi si les individus sont critiques et actifs continuent-ils d'acheter des objets dont ils n'ont pas besoin? Pourquoi, conscients que la publicité cherche à les persuader, ne fuient-ils pas le langage et les images de se rhétorique? "

  Valérie SACRISTE estime que la publicité agit comme "prothésiste identitaire" dans une société où les inégalités et les injustices demeurent importantes et où l'individu pourrait se sentir écraser dans la masse. Notamment, "cette société de l'individualisme est traversée par le paradoxe qu'autrui est à la fois mon semblable, mon frère et par ailleurs mon rival, celui par qui ma liberté rencontre sa limite. Concurrent dont le désir me menace et à cause de qui mon espace de puissance est menacé, il est, dans le même mouvement celui qui suscite le mimétisme spéculaire et donc source de modèles et de rejet."

La publicité, dans cette situation, peut sembler contourner cela par une "dialectique du particulier et de l'universel. Le sujet se conçoit dans un clivage entre un Moi différent des autres, jaloux de sa spécificité et un Je universel, le Je citoyen source de la loi commune ; autrement dit, un espace privé et un espace public, l'espace des égotismes et des égoïsmes, et l'espace civique."  Le malaise identitaire n'est en fait que très partiellement levé, car la société postindustrielle dévalorise peu à peu la chose publique, rend flous les statuts, l'ordre social. Dans ce cadre, les individus cherchent à quérir des signes et des valeurs distinctives dans des discours, des pratiques, des objets, des techniques, qu'ils imposent comme de nouvelles déités.

Et c'est en vertu de ce principe sociopolitique qu'elle justifie son hypothèse "selon laquelle la publicité fonctionne (et de façon importante) comme l'imaginaire d'une société qui n'en finit pas de se donner des signes perpétuellement annulés et perpétuellement recommencés, faute de ne plus s'électriser dans l'espace public."

 

 

       Edgar MORIN, héritier de toute cette littérature sociologique se livre à une analyse de la publicité, dans le cadre de sa réflexion s'ensemble sur l'évolution contemporaine. "Aux grandes peurs packardistes (il fait référence à la réflexion de Vance PACKARD, dans La Persuasion clandestine, Calmann-Lévy), aux grands mépris de l'intelligentsia, les plaidoyers pro domo des publicitaires et manager s'enchaînent dans la même ronde vertueuse ; tous parlent au nom de l'homme, menacé par le conditionnement sournois, la persuasion clandestine, l'abrutissement médiocre, ou, au contraire, accédant à la démocratie de la consommation, à l'intelligence économique."

Le sociologue français constate d'abord que la publicité relève de la science (comme système d'action, avec les techniques matérielles mises en oeuvre et comme système de connaissances, notamment psychologiques). Il estime ensuite que le chercheur qui tente de développer à la fois les études de la publicité et l'étude sur la publicité se heurte à une double occultation : "d'une part (...) la publicité vise à connaitre son marché et sa marche, non pas à se connaitre ; d'autre part, elle maintient le secret sur ses propres enquêtes, qui échappent par là même au jeu normal de la circulation scientifique."

"La publicité, explique t-il, n'est qu'un élément dans les systèmes de production-distribution-consommation, et elle ne peut se définir que par rapport à ces systèmes, où elle joue un rôle essentiellement médiateur. Dans un autre sens, nous voyons qu'elle peut constituer un système propre : les agences de publicité peuvent être douées d'autonomie économique et sociologique, étendre leurs pseudopodes conquérants, voire vassaliser des médias. Ainsi, par une dialectique du serviteur-maitre dont est coutumière la vie sociale, on a pu voir que la publicité est devenue le support de certains de ses "supports" (...). Plus largement, la publicité, médiatrice universelle de la consommation, étend son champ à tous les horizons et baigne littéralement toute la vie sociale. (...) Ainsi donc, le champ publicitaire  tantôt s'étend sur la société à l'infini, tantôt se réduit jusqu'à se fondre dans les rouages commerciaux des entreprises, tantôt apparait comme médiateur universel de la consommation, tantôt encore comme système autonome. C'est dans toutes ces directions qu'il faudrait prospecter avant de définir trop strictement la publicité. Il faut comprendre celle-ci à la fois en tant que système d'action propre et phénomène carrefour, lieu stratégique pour l'étude clinique du monde contemporain." 

    Son analyse prend en compte de nombreux aspects, socio-psychologique, économique, artistique. Elle fait appel à des études entreprises dès les années 1950, de Charles TAYLOR (né en 1937) sur le plan des gestes du travail industriel, d'Elton MAYO (1880-1940) sur le plan de la vie du travailleur et de Ernest DITCHER (1907-1991) sur le plan de l'incitation publicitaire à la consommation. Ces auteurs étudient donc trois étapes décisives dans l'évolution du capitalisme industriel moderne. Edgar MORIN indique que la publicité "inocule à des produits, dont la fonction est autre, une fonction mythologique de caractère individuels et/ou libidinal."

Il conclue en faisant appel aux multiples réflexions de Karl MARX :

"Marx fut le premier, de façon à la fois géniale et utile, à redécouvrir la magie au coeur de la vie économique (la notion de fétiche) et, du même coup, à découvrir que l'apparente rationnalisation de l'économique politique classique était une mythologie. Freud fut le second, à sa manière également géniale, à découvrir l'érotique asservi sous l'économique. De fait, l'intelligence qui nous procure l'étude de la publicité contribue à nous faire concevoir notre société non pas comme guidée par une rationnalité économique, mais comme poussée somnanbuliquement par une dialectique des besoins errants et des forces aveugles. La technique, qui semblait matérialiser le monde, qui semblait devoir tout réduire à l'efficacité pratique, le capitalisme qui semblait devoir tout réduire au taux d'intérêt, brouillent et mêlent le réel et l'imaginaire dans l'acte le plus terre à terre qui soit : l'achat. L'homo magicus émerge sous l'homo economicus, son masque moderne.

Dans ce jeu où s'est développé l'univers consommationnaire, avec ses délires, ses délices et ses vices, l'individu est à la fois sujet et objet : la marchandise humanisée, imbibée de ses rêves et de son affectivité, est l'esclave de l'homme-roi, mais lui-même est l'étrange marchandise, produite en série, et devient dépendant d'objets à peine doués de réalité objective. Ici encore, dénonçons la vision unilatérale, aussi bien celle qui élit l'image de l'homme-roi triomphant que celle qui élit l'image de l'homme-marchandise. Dénonçons l'idée qui prétend que la société moderne a quitté le stade de la magie et dénonçons l'idée qui prétend qu'elle y est retombée. Dénonçons l'idée qui prétend que l'homme a enfin son destin en main et l'idée qui prétend que celui-ci a été arraché. A vrai dire, nous sommes entrés dans un nouvel épisode de la marche à demi somnambulique de l'homme, être à demi imaginaire. Il est possible que la libération de nouvelles forces libidinales, que la névrose de l'individu consommationnaire provoquent un cataclysme destructeur? purificateur? salvateur? De toute façon, il nous semble que la publicité, comme la société consommationnaire, met en oeuvre des forces d'intégration et des forces de désintégration. C'est évidemment cette dialectique d'intégration-désintégration qu'il faudra suivre et étudier.

Finalement, les grandes peurs suscitées par la publicité nous semblent à la fois futiles et profondes. Il est utile en effet d'attribuer à la publicité une sorte d'existence démiurgique et une responsabilité quasi-pénale. Il est futile d'imaginer que la publicité puisse conditionner une civilisation alors qu'il est beaucoup plus probable que la publicité soit conditionnée par une civilisation. Toutefois, il est profond de sentir, tapis, cachés sous la publicité, quelques redoutables problèmes de civilisation."

 

 

    Un cran plus loin dans l'analyse de la publicité est réalisé par les jeunes sociologues, économistes, philosophes, historiens, psychologues et médecins, du groupe MARCUSE (Mouvement Autonome de Réflexion Critique à l'Usage des Survivants de l'Economie). Il ne s'agit plus pour les auteurs de nombreux Manifestes contre la publicité de dénoncer seulement les excès (violence et sexe) de la publicité, ni même de se limiter à une analyse psycho-sociale des agressions publicitaires. En effet, se livrant à une recherche historique, prenant des éléments de réflexions souvent dans les propos (non rendus publics...) des publicitaires eux-mêmes, dont nombre d'acteurs, anciens publicitaires, écoeurés par les pratiques du milieu de cette communication, font ressortir le caractère souvent insultant, condescendant vis-à-vis des publics (et même des clients!), intégrant leur analyse dans une approche très critique de l'économie actuelle, ils expliquent le fonctionnement intime de la machine publicitaire, ses objectifs, ses motivations, ses résultats, ses conséquences sur la société toute entière. 

"La publicité, écrivent-ils, est une arme de marketing, l'art de vendre n'importe quoi à n'importe qui par n'importe quel moyen. Précisément, c'est le marketing dans sa dimension communicationnelle. Passant notamment par le biais des médias, elle constitue l'archétype de la "com'". La critique de la publicité doit donc se prolonger dans la critique du marketing et de la com' - ces trois fléaux composent ensemble le système publicitaire. Mais ce système a été engendré par le capitalisme industriel, et il finance les médias de masse dont il oriente le contenu. Le problème ne se réduit donc pas à l'abrutissement publicitaire, il inclut aussi la désinformation médiatique et la dévastation industrielle. Il ne faut pas se leurer : la publicité n'est que la partie émergée de cet iceberg qu'est le système publicitaire et, plus largement, de l'océan glacé dans lequel il évolue : la société marchande et sa croissance dévastatrice. Et si nous critiquons ce système et cette société, c'est parce que le monde se meurt de notre monde de vie. 

La publicité a ssentiellement pour effet de propager le consumérisme. Axé sur l'hyperconsommation, ce mode de vie repose sur le productivisme, et implique donc l'exploitation croissante des hommes et des ressources naturelles. Tout ce que nous consommons, c'est autant de ressources en moins et autant de déchets, de nuisances et de travail appauvrissant en plus. Le consumérisme aboutit ainsi à la dévastation du monde, sa transformation en désert matériel et spirituel - en un milieu où il sera de plus en plus difficile de vivre humainement, et même de survivre. Dans ce désert prospère la misère humaine, à la fois physique et psychique, sociale et morale. Les imaginaires tendent à s'atrophier, les relations à se déshumaniser, les solidarités à se décomposer, les compétences personnelles à décliner, l'autonomie à disparaitre, les esprits et les corps à se standardiser. ." Ces auteurs conçoivent donc le système publicitaire comme à la fois un symptôme de la dévastation du monde et un de ses moteurs.

 

      Même en n'adoptant pas les prémisses de leur étude, les explications qu'ils donnent sur les processus mises en oeuvre - parfois manuels de la profession en main -, les informations sur l'histoire des développements de la publicité depuis les débuts de l'ère industrielle, les données économiques sur les grandes concentrations financières dans le secteur de la publicité, les analyses contextualisées sur les dynamismes psychologiques et sociopsychologiques qui permettent son fonctionnement, les données encore sur les différents gaspillages induit par la publicité (gaspillage des prospectus en papier glacé dont la quasi totalité part directement de la boite aux lettres à la poubelle, débauche d'énergie pour les messages audio-visuels, surproduction des objets eux-mêmes à cause des promesses, souvent non tenues, de ventes probables revendiquées par les publicitaires...), toute cette masse d'informations sans laquelle une sociologie réelle de la publicité n'est guère possible, ne peut au minimum qu'interroger le lecteur. 

 En tout cas, leurs études montrent qu'une sociologie de la publicité ne peut guère partir du point de vue des publicitaires eux-mêmes. Si les responsables des sociétés et leur staff d'ingénierie de communication connaissent bien les ressorts de leur métier - nous ne parlons pas des employés qui pourraient indifféremment passer d'un secteur de la communication à un autre, suivant des plans de carrière souvent peu évolutifs - il semble bien que la désinformation ne se limite pas au public, mais à toutes les autres parties prenantes du système. Si la prise de conscience - même en mettant de côté le manque de courage évident de bien des acteurs - de ce fonctionnement n'entraine pas plus de publicitaires dans l'envie de sortir de ce système, c'est que beaucoup ne considèrent en définitive que leur intérêt personnel, dans le fil droit de l'idéologie consumériste qu'il déploie. Dans les conversations que l'on peut avoir avec des professionnels de la publicité, on se rend bien compte qu'ils sont les premières victimes de cette idéologie. Cela va très loin : en persévérant dans le métier, certains disent garantir l'exercice par les citoyens de la démocratie.  

 Refusée massivement par les citoyens des pays à vieille tradition industrielle (qui utilisent de multiples tactiques d'évitement de la publicité, avec d'ailleurs de plus en plus d'efficacité), la publicité conserve un fort attrait - à la manière de la propagande nazie dans l'Allemagne des années 1930 - dans les pays dit en développement, parmi des populations dont la société de consommation est seulement encore un horizon ou constitue un ensemble de nouvelles habitudes d'actions et de pensées. Le paradis promis par la publicité, devenu cauchemard pour beaucoup, n'est souvent vu que d'un véritable purgatoire par maintes populations. Autant dire que le système publicitaire a encore de beau jour devant lui. Même s'il est reconnu inefficace (ce qui l'entretient encore plus, plus de moyens étant engagés pour maintenir un semblant d'efficacité...) par les professionnels et les "usagers" dans les pays occidentaux, il possède, alors qu'il n'a pas déployé encore tous ses moyens, un attrait certain dans les pays dits émergents, comme la Chine et l'Inde, pour ne nommer que ceux-là.

    C'est dire aussi que la sociologie de la publicité a encore des choses à nous dire sur les sociétés humaines....

 

Groupe Marcuse, De la misère humaine en milieu publicitaire, La Découverte/poche, 2010. Edgard MORIN, Sociologie, Fayard, 1984. Valérie SACRISTE, Sociologie de la communication publicitaire, L'année sociologique, 487-198, www.cairn.info.

 

SOCIUS

 

Corrigé le 16 décembre 2014.

Repost 0
Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
commenter cet article
22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 10:30

    La communication, dans ses nombreuses composantes, expressive, déclarative, cognitive, informative, argumentative, participe au développement du conflit comme elle est un moyen de délimiter ou étendre celui-ci, de le décrire et de le révéler, de l'aggraver ou de le résoudre.

    Pour qu'un conflit existe, dans un autre ordre d'idées,  il faut un minimum de coopération entre acteurs, ne serait-ce que pour que les parties identifient le conflit (selon une vue subjective ou objectivée...), se combattent ou procèdent à sa résolution. La communication constitue une sorte de noeud entre le conflit et la coopération. Si les modalités d'expression d'un conflit diffèrent d'une culture à une autre, d'un contexte à un autre, le conflit existe en tant que tel, à partir du moment où il y a relation, (conflit de situation ou conflit de personnes), et la communication est le moyen pour les protagonistes de conférer à leurs relations une certaine stabilité, dans le partage de la connaissance du conflit, même s'il s'agit pour eux de se détruire.

     A l'inverse, il ne peut y avoir conflit entre acteurs qui s'ignorent, refusent de communiquer, s'excluent les uns les autres, jusqu'à s'éloigner définitivement... ce qui d'une certaine manière éteint leur conflit. Pas de communication, pas de relation, pas de conflit. Bémol à cela, il se peut très bien qu'il existe des conflits (ne serait-ce que dans l'appropriation de ressources, soit directement, soit indirectement, même dans des distances ou des décalages de temps considérables), sans que les acteurs en aient la moindre conscience...

    L'incommunication (qui n'est pas a-communication) entre acteurs, notion récente, n'exclue pas qu'ils communiquent en réalité, même s'il s'agit d'une communication (faussée volontairement ou involontairement, par insuffisante de référents culturels communs par exemple) qui mène à l'impasse. 

      C'est valable autant pour les personnes (exil forcé, expulsion du territoire, éloignement) que pour les groupes (séparation après scission, avec implantation dans des territoires non reliés...  A travers les époques, la communication constitue le moyen pour les acteurs d'évoluer, et l'usage de la parole et de l'écrit participe de l'évolution des civilisations. La nouveauté actuelle réside dans le sur-développement d'outils de communication, véritables médiateurs entre acteurs, qui tendent à se substituer à la communication directe, selon des modalités qui orientent dans des directions bien précises, et tout à fait différentes, la circulation des informations.

 

      On peut donc distinguer plusieurs aspects sur cette liaison entre communication et conflit :

- la communication minimum est nécessaire à l'existence du conflit ;

- la communication peut atténuer ou aggraver le conflit ;

- la communication permet l'expression et la résolution du conflit.

  Tout réside dans ce qui est communiqué et dans une sorte de "jeu" de la vérité et du mensonge (ou du non-dit), où les stratégies des acteurs orientent à la fois les contenus et les modalités. 

 

   Eric DACHEUX indique bien cette profonde ambivalence de la communication : "En effet, on peut soutenir avec raison qu'elle est partout (dans nos foyers, sur nos lieux de travail, dans nos association, etc.), qu'elle touche tout le monde (bébés, vieillards, riches, pauvres, occidentaux, orientaux, etc.), qu'elle est un fait social total (elle concerne ausi bien, la culture que la politique ou l'économie.). Mais, à l'inverse, on peut tout aussi bien arguer que la communication n'est nulle part : les familles se disloquent, les entreprises deviennent des marchés internes, deux milliards d'individus n'ont pas accès à l'électricité et se trouvent exclus des réseaux mondiaux de la communication, tandis que les autres échanges de pseudo ) pseudo à des kilomètres de distance mais méconnaissent leurs voisins, etc." Sur les enjeux de la communication, il ajoute : "Alors, société de communication ou sociétés d'incommunication? Difficile de trancher, en tout cas, si l'on veit restituer à la communication toutes ses caractéristiques contradictoires. Par contre, ce dont nous sommes certains, c'est qu'il n'y a pas de sociétés, moderne ou traditionnelle, sans communication. La communication a toujours existé, simplement elle n'a pas toujours été interrogée. Si elle est tant présente aujourd'hui, c'est principalement pour deux raisons. La première est une visibilité sans précédent. Les médias jouent un rôle central dans la vie politique ; les nouvelles technologies de communication, via les sciences et les loisirs, marquent profondément nos cultures ; les industries de la communication (informatique, télécommunications, divertissement culturel, publicité) et la communication marketing sont des enjeux centraux de la vie économique à l'heure de la globalisation et de la montée d'une capitalisme immatériel (GORZ, 2003). La seconde est une difficulté croissante à communiquer avec l'Autre. Dans une société où l'épanouissement personnel est une valeur centrale et où les réseaux planétaire de communications nous confrontent à l'Autre sans que nous partagions ses codes culturels, sa rencontre devient paradoxalement plus difficile, voire dangereuse.

C'est pourquoi, en dehors de la compétition économique, le premier enjeu de la communication, autour duquel est organisé cet Essentiel, est celui de la construction ou de la destruction du lien social, c'est-à-dire, in fine, de la guerre et de la paix. En effet, la plupart des outils de communication, qu'ils soient anciens ou modernes, du télégraphe optique à Internet en passant par le satellite, censés rapprocher les peuples ont, en réalité, été conçus à des fins militaires. .

Plus généralement, si on replace la question des outils dans une vision plus anthropologique, on s'aperçoit que la communication peut tout à la fois particper à une certaine pacification des moeurs (résoudre le conflit pas la négociation plutôt que par la force), mais aussi jouer un rôle actif dans le développement des conflits (manipulation en Inrak, appel à la Haine au Rwanda, etc.)"

 

    Philippe BRETON et Serge PROULX distinguent plusieurs formes de communication, selon leurs modalités de fonctionnement et selon leurs contenus. Différents moyens de communication sont utilisés, comme le geste, la parole, l'image, l'écriture, la musique, et ces moyens se déploient à leur tour grâce à de multiples supports de communication comme le livre, le téléphone ou le courrier électronique. "Supports et moyens de communication permettent à la parole humaine d'être transportée vers l'autre, vers l'auditoire, vers des auditoires. Dans ce sens, la communication est bien, comme le disait Robert Escarpit (Hachette-Université, 1976) dans sa théorie générale de l'information et de la communication, "un cas particulier de transport). 

Mais, avant même d'être transportée, la parole est mise en forme, dans des genres distincts, adaptés aux circonstances et à ce que l'on a à dire." Les genre argumentatif, expressif, informatif constituent des genres bien distincts de la communication, genres qui ne s'autonomisent que tardivement dans l'histoire, jusqu'à se spécialiser entièrement, jusqu'à faire l'objet chacun d'arts et de sciences. La rhétorique antique par exemple s'éloigne de sa fonction argumentative, du fait des événements politiques et de l'institution de l'Empire romain notamment, et se dégage progressivement un genre expressif, qui se spécialise ensuite dans le théâtre, le roamn et la littérature. "L'approche historique permet de se rendre compte que l'être humain n'a pas toujours communiqué de la même façon et qu'il y a, sinon des progrès, du moins des évolutions importantes de ce point de vue. Savoir informer avec précision, en se dégageant de tout subjectivité ou de tout désir de défendre un point de vue, s'est imposé progressivement comme une possibilité de communication qui était probablement étrangère aux êtres humains d'une autre période historique. Parler de soi aux autres, ce que nous faisons couramment, en parlant de soi comme d'un être unique, est une pratique de communication d'apparition historique elle aussi récente. Argumenter pour convaincre, se mettre ensemble pour prendre une décision collective dont les attendus seront entièrement contenus dans les points de vue individuels qui s'affrontent pacifiquement dans le débat, apparait comme une incroyable nouveauté aux yeux de ceux qui la pratiquent pour la première fois, comme les habitants d'Athènes par exemple, au Ce siècle avant JC". Prendre la parole, parler à un public constitue un pouvoir, jusque là réserver à des autorité politiques et religieuses, lesquelles transmises héréditairement la plupart du temps....

"L'une des ruptures anthropologiques qui va transformer en profondeur nos pratiques de communication ne dépend pas directement de la communication elle-même. Si nous communiquons comme nous le faisons aujourd'hui, c'est parce que s'est imposée progressivement l'idée que le centre de la société, sa valeur essentielle, son axe principal, était l'individu." Cette évolution concerne surtout les sociétés occidentales et de nombreux problèmes culturels découlent de degrés très différents d'individualisation dans les sociétés, lors de "rencontres" entre sociétés occidentales et les autres. Nombre de difficultés de communication proviennent en profondeur de conceptions très différentes de l'individu d'une civilisation à l'autre. Non que l'évidence biologique diffère d'une société à l'autre, mais le lien social ne se fait pas toujours d'individu à individu, mais de groupe à groupe, ce groupe pouvant aller de la famille (tout de même vaste) à la communauté (encore plus importante).

"Les sociétés modernes (les auteurs parlent des sociétés occidentales ou occidentalisées) sont des sociétés individualistes, au sens fort du terme des "sociétés globales composées de gens qui se considèrent comme des individus", comme le dit Louis Dumont (Essai sur 'individualisme, une perspective anthropologique sur l'idéologie moderne, Seuil, 1991).  (...) La communication, sous les formes modernes que nous lui connaissons, est l'activité de cet individu-là, sujet autonome. L'activité de communication finit par devenir l'enssentiel du lien volontaire qui unit les hommes entre eux, dans une société de moins en moins "holiste" (Louis Dumont). Cette évolution s'accompagne d'une intention de communiquer et surtout de communiquer de telle ou telle façon. Nous passons en effet, les uns avec les autres, des contrats de communication implicites. Lorsque nous parlons aux autres et que la communication "fonctionne" bien, nous leur indiquons en permanence le genre de communication que nous empruntons : cela est une description informative, ce que je vais dire est un point de vue, cela c'est ma façon personnelle de voir les choses."

Le docteur d'état en science de l'information et de la communication, professeur à l'université de Strasbourg au Centre universitaire d'enseignement du journalisme et le docteur en sociologie, professeur à l'Ecole des médiais de l'université du Québec à Montréal, directeur du Groupe de recherche et obervation des usages et cultures médiatiques (GRM) expliquent ensuite que "les problèmes commencent le plus souvent lorsqu'il y a rupture volontaire ou non de ce contrat implicite. "Lorsque par exemple on fait une description présentée comme objective et neutre, alors qu'elle cache des éléments essentiels. Systématisée et volotaire, cette pratique s'appelle de la désinformation. ou encore lorsque prétendant présenter des arguments pour convaincre, on n'utilise que les ressorts d'une séduction qui s'adresse aux sentiments et se situe ainsi, comme le disait Aristote, "en dehors de la cause". Dans ce cas, il s'agit de manipulation. ou encore lorsque, utilisant tous les ressorts de la communication expressive, alternant séduction perverse et harcèlement moral, on tente de détruire l'autre dans son identité.

La spécialisation des genres de communication a fait naitre un nouveau problème dans le champ de nos pratiques de communication, que ne connaissait sans doute pas les anciens, la confusion des genres. L'individualisme implique la liberté, et la liberté la responsabilité. L'éthique en communication, n'est pas une donnée abstraite, un supplément moral. Elle est au coeur même des pratiques de communication. Elle est une question que tout publicitaire, tout journaliste, tout "dircom" se pose à chaque instant (ou plutôt, comme nous le pensons, devrait se poser...)."

 

        Chaque genre de communication connait ses dérives propres, souvent liées à  la confusion des genres, cette confusion étant souvent, dans la communication commerciale, la communication économique et la communication politique utilisée stratégiquement. A partir du moment où, très souvent à notre époque, la communication entre dans le cadre d'une stratégie politique ou économique, l'objectif n'est pas l'expression des idées, la présentation des informations, mais l'argumentation, avec l'utilisation des fonctions expressive informative, elle n'est plus cet échange qui, dans la distinction des genres, fait avancer la situation de tous les acteurs, fait progresser leurs points de vue vers des relations de coopération. Elle perd à la fois la vertu informative et la vertu expressive. Cette perte ne peut qu'entrainer, dans une dialectique sans fin du mensonge, une aggravation des conflits, même si, dans un temps court, certains acteurs peuvent y trouver leur compte. A moyen et long terme, la communication avec l'objectif de vendre ou de contraindre à accepter des injustices, finit par devenir l'objet de toutes les suspicions, entrainant dans le sillage de ses développements, notamment de masse, la création de nouveaux conflits.

 

Eric DACHEUX, la profonde ambivalence de la communication, dans Les Essentisl d'Hermès, La communication, CNRS Éditions, 2011. Philippe BRETON et Serge PROULX, L'explosion de la communication, Introduction aux théories et aux pratiques de la communication, La Découverte, Collection Grands Repères, 2012.

 

SOCIUS

 

Repost 0
Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
commenter cet article
16 octobre 2013 3 16 /10 /octobre /2013 13:40

          Jean-Pierre DURAND et Cictor SCARDIGLI présente l'évolution des approches sociologiques de la communication suivant trois orientations :

- information, communication et médias, dans laquelle, pour asseoir les fondements de la sociologie de l'information et des mass media, de nombreus auteurs ont recours à la théorie de l'information, elle-même issue de la physique du XIXe siècle et développée par Claude Elwood SHANNON (1916-2001). Dans cette théorie, rappellent-ils, la communication peut se résumer à un schéma E-R, (sujet) Emetteur-(sujet) Récepteur. Si on travaille généralement sur un schéma un peu plus complexe, la circulation d'information s'effectuant dans les deux sens et un support technique se mettant en place dans la communication à distance, l'accent est souvent mis sur les problématiques du point de vue des récepteurs. Plus la châine de communication devient complexe, plus nombreux sont les "bruits" qui risquent de brouiller les messages : depuis les simples parasites électromagnétiques dans la communication téléphonique jusqu'aux erreurs humaines dues à des "codes" différents ou interprétés différemment au départ et à l'arrivée.

la théorie de l'information prépare l'avènement de la sociologie des technologies dites nouvelles, puisque "les technologies de l'information et de la communicatioin consistent précisément à transformer tout le réel en informations codées selon une convention universelle, pour pouvoir ensuite faire subir à ces données des opérations de tous ordres ; opérations logico- mathématiques (traitements des données...) aussi bien qu'opérations de déplacement dans le temps et dans l'espace (télécommunications, stockage de données...). Empruntée à la thermo-dynamique, cette théorie de l'information fournissait le moyen de mesurer le flux informationnel, ce qui a séduit et continue de séduite de nombreux sociologues, soucieux de pouvoir enfin quantifier ce qui se passe dans le champ des mass media, comme dans la communication interpersonnells, et ce qui commence à se produire autour ds nouveaux outils et services audiovisuels."

Cette sociologie, centrée sur les mass médias et directement reliées au maeché des biens de grande consommation, se fait connaitre par les thèses de Vance PACKARD (1914-1996) (La persuasion clandestine, Calmann-Lévy, 1958) pour la sociologie de la communication commerciale et celles de Paul LAZARSFELD (1901-1976) (The People's choice,New York, Columbia University Press, 1944) pour la sociologie de la communication politique. 

Les sociologues qui se situent dans cette lignée, après avoir affirmé (notamment pour la télévision) que les médias disent ce que le consommateur ou le citoyen doivent penser, insistent surtout aujourd'hui sur un "effet agenda", où ils suggèrent plutôt ce à quoi ils doivent penser, dans un sorte de multiples focalisations d'attention qui sont souvent autant de détournements d'attention. Dominique PASQUIER, par exemple, analyse ces recherches faites dans ce sens dans son étude sur Vingt de recherches sur la télévision (Sociologie du travail, 1994,1). Si les Américaines (entendre les Etats-Uniens comme souvent...) ont beaucoup étudié la culture de masse induite par les mass media, la sociologie française se montre plus critique à l'égard de ce concept (comme Edgar MORIN dans L'esprit du temps, en deux volumes publié en 1978 aux Editions Grasset). Cette dernière s'attache à dégager les significations implicites de simages te symboles (analyse sémiologique de Roland BARTHES), suivant en cela les approches de Marcel MAUSS (Sociologie et Anthropologie, PUF, 1950). 

Georges FRIEDMANN (1902-1977), à l'origine auparavant des recherches françaises sur les communications de masse avait une idée plus globale, au-delà d'orientations culturelles ou politiques (notamment coloniales...) derrière les messages, tente, à travers la sociologie des communications de retrouver "les valeurs et les exigences de la culture et de l'esprit (Introductions aux aspects sociologiques de la radio-télévision, CERT, 1955). Si de nos jours, la grande masse des recherches sont reliées directement ou indirectement à la gestion des médias, elle-même relié à la gestion de la publicité et de ses aspects économiques et financiers, il y a toutefois un renouvellement de la sociologie des communications de masse par des recherches qualitatives sur la réception subjective de la télévision. De nombreuses études prennent par exemple les séries télévisées comme objet, et décortiquent les pourquoi et comment de leur réception et de la popularité... 

- Nouvelles technologie et société de l'information, dans laquelle la prise en compte de la multiplication des micro-ordinateurs et magnétoscopes, logiciels, téléphones mobiles et visiophones, numérisation des images et développements d'internet engendre une véritable nouvelle sociologie.

Les approches peuvent se voir suivant trois lignes de force. Les chercheurs ont surtout étudié l'invention des usages quotidiens ; ils commencent à s'intéresser à la conception même des nouvelles technologies et enfin, leurs éventuelles conséquences sur la société... 

La première série d'approches les font ressembler aux recherches socio-anthropologiques sur la réception des médias. Elles associent l'étude des représentations et des pratiques quotidiennes, éclairées par l'histoire de la technologie étudiée, pour construire une sociologie de l'invention des usages. C'est la problématique de l'appropriation par les usagers de l'innovation qu'étudient par exemple Philippe MALLEIN et Yves TOUSSAINT (dans la revue Technologie de l'information et société...). Jacques PERRIAULT (La logique de l'usage, essai sur les machines à communiquer, Flammarion, 1989) étudie comment se fait la construction sociale au quotidien, quelle "logique de l'usage" conduit le public.

La deuxième série d'approches part d'une disctinction d'ordre épistémologique entre la découverte scientifique, présentée comme une sorte de révélation d'une vérité extérieure à l'humanité, et ses applications techniques, dont la sociologie est invitée à étudier l'insertion sociale.  Mais comme le rappelle les deux auteurs, l'école anglo-saxonne d'histoire des sciences montre qu'en réalité chaque grande découverte résulte d'une transformation de l'imaginaire scientifique, et plus largement de la vision du monde propre à la société de l'époque (Thomas KHUN, La structures des révolutions scientifiques, Flammarion, 1983, première édition anglaise de 1962). La sociologie est d'emblée concernée par la conception même d'un objet nouveau. Plusieurs courants de la sociologie vont dans le même sens : le constructuvisme social, la sociologie de l'innovation en biologie ou en recherche-développement...

La société de l'information constitue l'objet de la deuxième série d'approches. Daniel BELL (1919-2011), notamment dans son Vers la société post-insdustrielle (Robert Laffont, 1976), discute déjà de cette société de l'information comme pouvoir et comme fondement des métiers de demain. Dans un sens voisin, Pierre-Alain MERCIER, François PLASSARD et Victor SCARDIGLI (La société digitale, le Seuil, 1984) évoquent les conséquences possibles des nouvelles technologies basées sur le traitement numérique de la réalité physique et sociale. mais encore aujourd'hui, il est difficile de cerner quelles seront ces conséquences. Des études multiples ont lieu sur deux domaines  : celui des grands réseaux et de la diversité des cultures - quelle rationalité (ou pas) va s'imposer sur le plan planétaire? - et celui de la vie humaine dans un environnement de machines "intelligentes".  

- L'Informatisation de la production et des services, car cette société informationnelle plonge ses racines dans l'entreprise informationnelle. les sociétés occidentales se son lancées les premières dans l'informatisation des entreprises, suite logique d'un processus d'automatisation de la production commencé bien avant, qui bouleverse pratiquement tous les métiers, malgré des résistances analysées parfois comme relevant de micro-féodalités (soit patronales, soit syndicale. Les décennies 1960 et 1970 ont été celles des débats sur le "progrès technique". Le concept de révolution scientifique et technique (RST) popularisé par l'ouvrage publié sous la direction de Rodovan RICHTA (1924-1983) (La civilisation au carrefour, 1967) érige la science en force productive et cette RST devait favoriser de nouveaux progrès considérables dans les pays socialistes et exacerber les contradictions du capitalisme. On dénonce ailleurs le progrès technique accéléré par le capitalisme comme conduisant à de vastes gaspillages humains et matériels (notamment mais pas seulement dans le monde syndical).

Depuis, le progrès technique et plus particulièrement la technologie sont pensés comme un produit social, cristallisation d'un rapport social, et entre dans une dynamique de coopération/conflit qui implique bien des acteurs. Pour les uns prolongement (François EYRAUD) d'une dynamique aux origines lointaines, pour les autres rupture dans l'organisation du travail (au moins des PME) (William CAVESTRO), tout un débat sur l'intellectualisation du travail ouvrier a pour toile de fond la nature de la "révolution informationnelle" par rapport à la révolution industrielle. Que ce soit d'une manière optimiste (certains auteurs discutent d'un nouveau management des entreprises) ou d'une manière pessimiste (certains autres auteurs prennent même leurs distances par rapport à des concepts comme celui d'entreprise informationnelle), il s'agit bien d'un débat sur l'émergence d'un nouveau modèle productif qui traverse de très nombreuses entreprises (et influe les relations entre elles comme il change les rapports entre les différentes parties des entreprises, allant jusqu'çà une restructuration de tout l'appareil de production). L'informatisation apparait parfois, pour de nombreuses parties des dirigeants de grandes entreprises (Toyota par exemple), comme la possibilité de gérer au plus près les flux de production. On trouve même des élaborations de concepts comme évolution parallèle d'un flux informationnel et flux matière. 

 

  Eric MAIGRET, dans un regard sur un siècle de sociologie de la communication, constate que l'accent a été mis sur les médias de masse, comme si la majeure partie de la communication passant par l'intermédiaire de ces médias. Les données d'une anthropologie de la communication, qui inclue toutes les formes de communication, qui permettent de cerner les dynamiques conflictuelles et coopératives dans la communication, en conséquence sont peu exploitées par la communauté des sciences humaines. Le professeur de sociologie estime qu'à part leur irruption... en masse dans la vie quotidienne, il existe une autre raison à ce "succès" : "les médias de masse constituent le fait communicationnel le plus original et le plus déterminant dans les sociétés qui se définissent désormais majoritairement par la démocratie. Ils impliquent d'un coup les trois questionnements sur nos univers d'appartenance en rendant possible une mise en relation rapide et permanente des peuples et des cultures par le biais d'images, de textes et de sons - en rupture avec les miyens de communication et les régimes politiques antérieurs." Dans le grand changement de ce siècle, il propose de distinguer cinq grandes étapes, dressant en quelque sorte une périodisation :

- La fin du XIXe siècle et l'essor manqué d'une science sociale de la communication ;

- L'obsession des objets : le temps des angoisses et des "effets" ;

- Le passage à une science sociale des médias et de leurs publics : le jeu production-réception, situé en Europe au cours des années 1960-1980, hors du paradigme des effets ;

- L'apparition du concept d'espace public : penser la communication par la démocratie ;

- Le retour aux objets ou l'impossible régression, à la fin du XXe et au début du XXIe siècle.

      A la fin du XIXe siècle, on peut dégager des oeuvres de Karl MARX, Alexis TOCQUEVILLE, Emile DURKHEIM, Max WEBER et des autres "pères fondateurs" européens de la sociologie, la plupart des éléments nécessaire à une ananlyse complexe des médias qui réfuterait les thèses naïves (mais populaires) de l'influence délétère sur des sociétés soumises à la médiatisation. Eric MAIGRET dégage "les pièces à deux faces du puzzle théorique qui ont pour nom domination idéologique/culture, conflit/démocratie". Cette pensée est tributaire selon lui d'un pessimisme à l'égard de la modernité "qui a handicapé le développement d'une forte tradition de recherche en Europe." En contraste, les auteurs américains, de PIERCE à DEWEY en passant par PARK et MEAD, "proposent des visions moins anxieuses du nouveau phénomène communicationnel et mettent au point des modèles plus complets de la relation d'échange ainsi que des protocoles empiriques pour l'étudier, créant une atmosphère intellectuelle plus propice à l'implantation d'écoles de recherche dans ce pays" (les Etats-Unis). 

    Les réflexions les plus entendues au début du XXe siècle, écrit le même auteur, "sont en fait marquées par une obsession des objets et de leur fonctionnement supposé, les dimensions culturelles et politiques, bien présentes, étant en quelque sorte aplaties sur elles, réglées sur un discours apocalyptique ou pathologique." La notion de propagande l'emporte souvent et de nombreux auteurs expriment des "paniques morales", dont l'exemple médias/violence est assez emblématique. On peut trouver dans des ouvrages, surtout de vulgarisation sociologique, de véritables théories pavloviennes sur la question. En fait comme le résume bien Eric MAIGRET, "le paradigme des effets forts est un paradigme faible (pas pour tout le monde, dirions-nous...) parce qu'il apporte une information très limitée sur la réalité de l'interaction sociale."  

Face à ces courants "naïfs", la Théorie Critique développée par Theodor ADORNO et Mark HORKHEIMER, représente une première forme de réflexion complexe, mais la véritable rupture intervient avec LAZARSFELD, qui oppose une démarche empirique aux recherches antérieures. "Dans le contexte accueillant de l'université américaine, déjà préparée à ce tournant par le pragmatisme et l'interactionnisme, (cet auteur) balaie les angoisses sur les effets directs en déployant toute la richesse d'une sociologie qui mènera par la suite, sous l'impulsion de Eliuh Katz (né en 1926), à une analyse des "usages et gratifications", en établissant également le lien entre communication interpersonnelle et communication médiatique (il y a supériorité de la première sur la seconde)." Mais la volonté, bien dans le contexte global de la société américaine, d'évacuer la question du pouvoir, enferme finalement sa théorie dans une rhétorique des effets, même s'ils sont limités. Son succès institutionnel pendant plusieurs décennies dans les universités américaines ne peut camoufler sa limite. Du coup, la première période des recherches en communication s'achève presque logiquement avec l'épanouissement de nouvelles théories marquées par l'obsession des objets, éloignant les sociologues d'une recherche sur les conflits autour de ce thème. "Ces dernières se teintent de couleurs vives, optimistes, suivant un mouvement de balancier qui fait régulièrement alterner au cours de l'histoire dénonciation et apologie dans la description des médias. Leur originalité est de pousser à bout une logique de réduction de la communication humaine aux phénomènes biologiques et physiques en même temps que d'idéalisation des supports techniques de l'échange (...) logique encore latente dans les projets ultérieurs." Seuls des groupes d'abord restreints, comme les membres de l'école de Palo Alto effectuent des efforts pour penser l'essence de l'idéologie techniciste et la dépasser. 

     Le développement d'une véritable science sociale de la communication s'opère en Europe au cours des années 1960-1980. Elle repose sur une relativisation des objets au profit des logiques d'action. Les médias ne constituent que des éléments d'un vaste ensemble social. Les sémiologues Roland BARTHES et Umberto ECO initient le changement en dévoilant les moyens cognitifs par lesquels les médias de masse enregistrent les rapports de force entre les milieux sociaux. Malgré cette avancée, "l'analyse sémiotique sera le plus souvent critique et ancrée dans une position adornienne, en dernier ressort anti-démocratique : l'intellectuel est seul capable de comprendre le monde et de déconstruire la domination bourgeoise des industries culturelles." Ce présupposé disparait avec les travaux suivants sur les processus de production et de réception des messages qui abandonnent l'idée d'une extériorité sociale des médias et d'une correspondance simple entre les deux pôles d'émission et de réception. La sociologie et l'histoire françaises des pratiques culturelles, influencées par l'empirisme américain, l'esthétique de la réception et la Culture du pauvre de Richard HOGGARD (né en 1918), réhabilitent les "récepteurs", désormais perçus avec Michel de CERTEAU (1925-1986) comme des acteurs dotés de compétences d'interprétation et de résistance. La "culture de masse" est un objet d'études totalement original car largement partagé, pouvant participer en parrallèle du développement d'anthentiques cultures populaires, moyennes et minoritaires (Pierre BOURDIEU, Stuart HALL et David MORLEY, selon des angles différents). "La communication de masse est un dialogue hiérarchisé mais elle est aussi un dialogue, y compris dans la domination et la souffrance. Elle forme un jeu où se négocient les multiples rapports de classes, de groupes et d'âges, et non seulement la domination d'un centre à l'égard d'une périphérie. Il faut relier l'idéologie et l'histoire, l'hégémonie et le conflit, le pouvoir et la culture, pour décrire un univers des médias en équilibre instable, traversé de tensions internes et d'appropriations contradictoires (voir par exemple Sous la direction de David MORLEY, KUAN-HSING Che, Stuart Hall. Critical Dialogues in Cultural Studies, Routledge, 1996). Du côté de la production, le chemin vers la reconnaissance de la complexité et de la contradiction est d'abord passé par une sociologie du journalisme qui, malgré tous les liens structurels unissant cette profession aux milieux dominants, démontre l'autonomie de pratiques traversées par des enjeux cognitifs, économiques et politiques non congruents, pratique également dépendantes de la relation imaginée aux publics."

     Eric MAIGRET apparait tout de même optimiste dans la description de l'étape suivante : "Cette absence d'autarcie (des créateurs et animateurs culturels), souvent considérée comme le défaut des médias de masse et la preuve de leur vacuité, constituent en fait leur force, celle d'une provessus démocratique certes imparfait mais bien réel. En transposant les débats sur la culture de masse au niveau de la querelle politique, les recherches de la fin du XXe siècle ont permis de dépasser la réflexion sur les formes de cultures, aboutissant à la salutaire mais insuffisante dichotomie production-réception, pour analyser la dynamique entre les deux éléments, perpétuellement sous pression l'un et l'autre (...)". Les recherches sur les notions d'opinion publique, de représentation officielle ou non comme celle d'HABERMAS qui tente de décrire les éléments d'un espace public, vont dans ce sens. Des chercheurs, dans la lignée des Cultural Studies, tentent également d'analyser la nature de la médiation entreprise par les différents outils techniques, la réflexivité et l'expérience acquise par différents groupes sociaux, dans une ambiance souvent... conflictuelle (avec des remises en cause en ricochets des manières de voir la communication) et dans un contexte mouvant du point du vue technologique.

     De la fin du XXe siècle à maintenant; il semble s'opérer un retour aux questionnements sur les objets - sans doute parce que ceux-ci changent et changent la nature des relations entre médias et "usagers". Le développement très rapide d'Internet et de nouveaux réseaux techniques et économiques ne permet pas de garder sans doute certains acquis de la recherche sociologique en communication. On retourne à "la cascade d'utopies et de contre-utopies technicistes ainsi que de théories marquées par le déterminisme technologique. Ces mouvements idéologiques masquent pourtant des changements de taille dans le champ des théories de la communication. Pour beaucoup (notamment Ulrich Bech et Bruno Latour), la technique, vue comme un construit intégrant les processus sociaux qui rendent possible son existence et son efficacité, a longtemps été oubliée en science sociale sous le prétexte qu'elle ne pouvait être intégrée aux mondes humains." Ce retour aux objets ne peut se faire toutefois qu'à partir d'une vision d'amocratique de leurs interactions (et non influences) avec les hommes et non à partir de la simple interrogation d'une nature brute et caché, semble espérer Eric MAIGRET. L'ambiance idéologique générale, entre l'enthousiasme provoqué par les nouveaux prodiges technologiques et une dévalorisation de l'action politique à bien des niveaux, semble pour l'instant à la recherche de solutions techniques à des problèmes humains, qui tente de faire l'économie d'une résolution de certains conflits lancinants autour de la répartition des richesses et des ressources... On tente, souvent par des tours de passe-passe... communicationnels de dresser des plans du futur en mettant surtout en avant les nouvelles potentialités techniques, en faisant semblant d'oublier les conflits politiques, économiques et sociaux...

 

Eric MAIGRET, Sociologie de la communication et des médias, Armand Colin, 2013. Jean-Pierre DURAND et Victor SCARDIGLI, Sociologie de la communication et des technologies de l'information, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

SOCIUS

Repost 0
Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
commenter cet article
11 octobre 2013 5 11 /10 /octobre /2013 09:51

   Tout discours sur la communication devrait commencer à dire de quoi il est question, information, communication, communication de quelque chose à quelqu'un, communication entre personnes... Car si dans la presse, nous avons l'occasion de lire souvent que (en Occident)  nous sommes dans une société de communication, nous pouvons constater - individualisme oblige sans doute - que jamais la solitude n'a jamais été aussi importante. Or, le flux constant d'informations de toutes sortes et de toutes natures, parfois omniprésente dans les lieux publics, où la publicité prend une grand place (qu'elle soit ouverte ou clandestine), est bien unidirectionnel. Sauf sur des canaux comme Internet (et encore les flux de retours - réponses diverses, réactions... - sont-ils souvent surévalués...), il s'agit très souvent d'une communication à sens unique, que les analystes étudent souvent d'ailleurs dans ce seul sens, sans se préoccupé souvent de la réception de ces multiples messages (cependant l'étude des phénomènes de rejet connait une certaine croissance à l'heure actuelle...), mettant en scène le jeu concurrentiel des messages dans un point de vue "artistique" ou économique.

La communication la plus pertinente est selon nous d'abord un échange, sinon il s'agit simple d'informations. La société est formée d'un ensemble d'individus qui communiquent entre eux en échangeant de l'information, or les sociologies qui traitent de l'information sont aujourd'hui principalement des sociologies de mass-media. Auparavant, toutefois, la sociologie de l'information et de la communication s'était constituée pour étudier ces échanges : décrivant leur contenu, elle montrait aussi les rapports de pouvoir qui se développent autour de l'information et s'efforçait de mesurer l'influence que peuvent avoir les supports techniques (radio, cinéma, télévision, nouveaux médiais) sur les comportements des citoyens ou des consommateurs. L'évolution du grand ensemble que constitue la sociologie de communication est influencée par l'aspect "utilitaire" pour les entreprises ou les pouvoirs politiques qui domine de plus en plus les études : il s'agit d'abord de connaitre l'impact des campagnes publicitaires et des manoeuvres politico-médiatiques, à court terme, souvent à échéance de flux précis de marchandises et de services dans le premier cas, à échéance électorale immédiate dans le second cas. A un point où souvent, la sociologie de la communication politique ou économique se réduit à une sociologie de la publicité politique ou économique...

 

    Le développement des nouvelles technologies a suscité l'apparition d'une nouvelle sous-discipline qui va de l'étude de l'innovation à la socio-anthropologie des pratiques techniques et aux réflexions sur la société de l'information. Les technologies de l'information entrant en force dans l'espace de production de biens et des services, la sociologie de l'information a rencontré d'autres principes mieux établis autour de la sociologie des organisations, de la sociologie du travail ou de la sociologie de l'entreprise. Ces trois sous-champs - médias, nouvelles technologies, production des services - partagent un même héritage positiviste, mêmes s'ils s'efforcent de s'en dégager. Au XXe siècle, le progrès des connaissances et des techniques était considéré comme un facteur de progrès social. SI les mass media ont vite constitué l'un des objets d'étude majeurs de la sociologie américaine, c'est que les technologies apparues ou développées dans la première moitié du XXe siècle étaient présentées comme apportant à l'humanité la diffusion universelle du savoir et la participation de tous aux décisions qui les concernent. Ce n'est que dans l'entreprise que le discours a été de tout temps plus mesuré, la mécanisation puis l'automatisation s'acccompagnant de la crainte du chômage ; aujourd'hui, le discours sur l'inéluctabilité de l'automatisation l'emporte, au nom de l'a compétitivité et de la survie de la firme. Ainsi, le discours dominant la fin du XXe siècle affirme que les nouvelles techniques industrielles ou urbaines ont le pouvoir de déterminer les structures de la vie sociale et de construire une société de l'information. (Jean-Pierre DURAND et Victor SCARDIGLI).

 

   La difficulté d'une réflexion sur la communication, pour Eric MAIGRET, "tient à des circonstances historiques exceptionnelles. Les guerres mondiales ont par exemple renforcé le sentiment que les médias étaient des instances de contrôle et de la manipulation. Mais elle vient surtout du fait que l'objet communication lui-même semble hors d'atteinte d'une définition scientifique précise. Au fur et à mesure que les chercheurs de toutes disciplines ("exactes" ou "humaines"), que les politiques, les industriels, les informaticiens, les journaliste, le grand public, s'en sont emparé, il est devenu si large qu'il ne semble plus recouvrir aujourd'hui quelque chose de cohérent : transmettre, exprimer, se divertir, aider à vendre, éclairer, représenter, délibérer... Des jeux de passe-passe s'effectuent entre des mondes concurrents, chacun cherchant à imposer sa définition et les intérêts qui l'accompagnent, du moins à élargir les limites de son territoire. Les thuriféraires de la communication machine ou les tenants de la communication commerciale l'emportent alors plus qu'à leur tour, portés qu'ils sont par le développement démesuré de leurs mondes depuis plus d'un siècle."

Pour remédier à cette situation "de flou conceptuel autant qu'au déséquilibre entre les définitions", le professeur de sociologie des médias à l'université Paris III, Sorbonne-Nouvelle" constate qu'"une attitude courante consiste à appréhender la communic ation par une tension, celle entre raison et technique." "La question de la communication, poursuit-il, serait pour nous, contemporains, la reformulation de la vieille bataille entre idéalistes et sophistes. D'un côté, nous aurions des outils de transmission de l'information, avec toutes les réussites liées à la performance, à l'efficacité. De l'autre, des enjeux normatifs à partager dans toute communauté qui vise l'idéal d'une raison partagée, d'une plénitude liée à l'échange. Cette définition a la vertu pédagogique de toute dichotomie et, plus encore, celle de ne pas remonter au siècle dernier puisqu'elle nous a été léhuée par la philosophie antique. Elle demeure cependant entachée du défaut reproché à toute la tradition métaphysique par un Kant ou un Nietzsche, qui en participent encore : elle croit à l'existence d'un monde absolu qui s'opposerait à un monde de phénomènes illusoires. Tout l'intérêt de la révolution apportée par les sciences sociales à la fin du XIXe siècle est qu'elle a substitué à une description aussi conflictuelle que vaine, celle d'un monde plus complet, plus continu, dans lequel les hommes agissent par référence à des objectifs variés - instrumentaux, normatifs, expressifs - sans qu'un hiastus fondamental ne s'esprime entre ces ordres."

Si l'on souhaite être plus précis dans la définition du mot communication, selon Eric MAIGRET, "il est nécessaire de partir d'un point de vue autre que celui de la philosophie idéaliste ou sophistique et de considérer qu'il balise un espace à trois dimensions que nous habitons en permanence, comme nous y incitent, chacun à leur tour, les fondateurs des sciences sociales et leurs héritiers." Il cite WEBER (existence de trois niveaux de légitimité), PIERCE (articulation triadique des signes), MEAD et VLUMER (tripartition des objets), HABERMAS et JOAS (distinction entre trois types d'agir). il indique bien qu'"il n'existe pas de consensus sur le contenu et la forme exacts de ces trois dimensions". Il défend l'idée "que la communication est un phénomène "naturel", "culturel" et "créatif", par ordre croissant d'importance. Il reprend là la définition de la tripartition de PIERCE. "Communiquer consiste à convoquer des objets, des relations sociales et des ordres politiques. Toute théorie de la communication propose un composé d'éléments momentanément indivisibles :  un modèle de l'échange fonctionnel entre les hommes, un point de vue sur les relations de pouvoir et de culture, une vision de l'ordre politique qui les unit. Les auteurs qui ont négligé d'interroger l'une de ces dimensions se sont en fait exposés à défendre des points de vue implicites sur cette dernière. Si toute théorie apporte en effet des éclaircissements spécifiques sur le monde, des éléments simples permettant d'en réduire la complexité, c'est-à-dire des modèles, elle est aussi un composé de présupposés scientifiques et de points de vue idéologiques, éthiques et politiques. oublier son insciprtion dans l'une ou l'autre de ces trois dimensions, c'est s'exposer à un retour du refoulé. L'histoire des courants de recherche illustre ce point de vue à satiété."

 

   Vivons-nous réellement dans une société de comminucation? Nous ne sommes pas très loin de partager à ce sujet l'opinion de Erik NEVEU, professeur de sociologie politique à l'Institut d'études politiques de Rennes. qu'il exprime après un tour d'horizon de différentes théories sur la communication :

"La "société" de communication" est à la fois un "mot-pavillon" fédérant des sens et des expériences variées, et un mot-écran qui sous l'apparence d'une explication de la modernité tend à occulter d'autres perceptions des relations sociales. Lorsque nombre des malheurs du monde occidental sont réduits au statut d'une mauvaise communication, ce sont les mots d'injustice, d'inégalités, de domination, de misère, d'imposture qui se vident de sens et de force expressive. Lorsque l'idée de l'évolution ou du changement social est réduite à l'essor de réseaux et de procédures assurant une meilleure communication, c'est l'expertise des ingénieurs ou des spécialistes ès communication qui est exaltée. Ce sont trop souvent dans le même mouvement les capacités créatrices des agents sociaux - de tous jusqu'aux moins doctes - qui sont oubliées : capacité expressive pour traduire son vécu et rendre intelligible jusqu'à l'indicible, capacité critique de désignation de ce qui fait problème ou souffrance dans les rapports sociaux, capacité de mobilisation pour changer le monde.
Le discours de la société de communication s'inscrit fondamentalement dans le registre de discours de dépolitisation en ce qu'il délégitime la conflictualité, survalorise les déterminismes technologiques, renvoie les malaises sociaux à l'inadaptation des dominés ou aux maladresses des titulaires de pouvoirs. Il oscille entre une adhésion à une humeur conservatrice en vogue (quand il ramène les protestations à une mauvaise perception des discours des autorités) et une prophétie mystificatrice (lorsqu'il fait de technologies de communication le garant d'une société plus égalitaire et plus participative)."  

 

Erik NEVEU, une société de communication?, Montchrestien lextensio éditions, 2011. Eric MAIGRET, Sociologie de la communication et des médias, Armand Colin, 2013. Jean-Pierre DURAND et Victor SCARDIGLI, Sociologie de la communication et des technologies et de l'information, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Vigot, 2002.

 

SOCIUS

Repost 0
Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
commenter cet article
5 octobre 2013 6 05 /10 /octobre /2013 13:42

      Une sociologie du renseignement est-elle possible? Bien entendu, on ne trouvera pas un tel intitulé dans les disiciplines universitaires et nous ne l'avons pas trouvé dans la littérature... tout juste avons-nous repéré des essais de sociologie du roman d'espionnage...

  S'agissant de renseignement, les apports pourraient alors venir de diverses sociologies, au confluent de celles-ci : sociologie de l'information, sociologie des organisations, sociologie politique (pour les aspects politiques liés à l'organisation du renseignement...), sociologie des techniques (à savoir les liens entre nature de l'information recherchée et nature des technologies employées et leurs influences sur la société même qui les utilisent, dans le sens d'activité d'espionnage), sociologie sans doute de l'Internet en particulier, sûrement également sociologie du combattant (de la sociologie militaire à la sociologie du militant...), sans doute des apports de la sociologie du conflit lui-même... On pourrait également évoquer les apports d'une sociologie du journalisme (entreprise par exemple par Erik NEVEU...) ou une sociologie de la production d'information (à la manière de Dominique MARCHETTI)...

   Resterait à cerner les objectifs d'une sociologie : au service des... services de renseignement eux-même, au service des acteurs politiques, au service des "clients"?  Si la question des acteurs est bien entendu primordiale, reste que nous serions toujours à la frontière de la communication et du secret, dans une sorte de dialectique compliquée et complexe, entre la recherche de la vérité de l'ennemi (pour l'ennemi) et la recherche du meilleur mensonge (pour tromper l'ennemi), et si réellement le renseignement est au servide de la démocratie, entre la protection du renseignement pour des raisons d'efficacité et l'information sur les activités d'espionnage...

    Si cela ne suffisait pas de rester dans un cadre assez bien délimité militaire ou de défense, les activités de renseignement débordent, notamment en temps de relative paix, sur l'économique, le social, le politique au sens du jeu politicien.... Les espionnés, pour des raisons commerciales, seraient alors tout le monde, ces consommateurs potentiels que l'on croit pouvoir capter avec une publicité omniprésente, ces électeurs dont on cherche à connaitre l'état d'esprit pour mieux les influencer, pour ne prendre que ces deux cas de figure, étant donné que, du côté de la concurrence et du côté des sondés, tout est parfois bon pour brouiller les pistes (les électeurs aussi ont appris quelque chose des sondages en période pré-électorale et mentent aux sondeurs, cherchant à leur tour à instrumentaliser les sondages, même si les résultats de ce véritable contre-espionnage ne sont pas évidents... ).

 

  La base des activités de renseignement, qu'elle que soit la nature de l'information recherchée - est cette dialectique de découverte de plans et d'intentions, de délivrance des renseignements, de déception et de désinformation...  Parmi les acteurs figurent en première place les agents. Un agent, défini par Jacques BAUD, selon deux acceptions différentes :

- Individu qui agit sous la direction d'un service de renseignements ou d'un service de sécurité afin d'obtenir ou d'aider à obtenir des onformations pour le renseignement ou le contre-renseignement (organismes) ;

- Individu autorisé ou instruit à obtenir des informations pour les desoins du renseignement ou du contre-renseignement...

Existent alors des agents... d'influence, dormant, double, illégaux, légaux, de pénétration, provocateur, spécial..., avec des corrélats : attachés militaires, honorables correspondants, officier traitant...suivant des terminologies que l'on retrouve dans les services même du renseignement, dans... la littérature ou dans... la presse... 

 Mais ces acteurs centraux agissent pour le compte d'acteurs aux responsabilités dans les organismes politiques et militaires, dont on retrouve les équivalents "en face" chez les alliés et les ennemis potentiels ou... actifs!  

   A sérier les différents acteurs qui gravitent autour du véritable secteur économico-politique que constitue le renseignement, ou qui y participent directement, on se rend compte que nous avons affaire à des individus qui naviguent dans des mondes tout-à-fait différents : rien de commun entre l'agent de base qui vit dans la hantise d'être découvert et dont le travail s'apparente souvent à celui du policier et l'agent traitant les informations, tranquillement dans son bureau, attaché à analyser une quantité parfois industrielle d'informations... Sans doute, au lieu de sociologie du renseignement, faut-il plus rechercher les éléments d'une sociologie ou une psycho-sociologie de l'espion ou du bureaucrate manipulant des secrets. Même s'ils participent finalement  tous à une dialectique de la vérité et du mensonge, de l'analyse et de la dissimulation (camouflage).

 

    Dans un article sur l'agent illégal, mais on pourrait y retrouver des éléments concernant l'agent de pénétration, l'agent double ou l'agent d'influence sur le terrain, tous travaillant en mileu hostile, Jacques BAUD décrit ses caractéristiques : "Agent implanté dans un pays, non-membre d'une mission diplomatique, et travaillant clandestinement pour une puissance étrangère. Le recrutement d'un agent illégal peut durer plusieurs années. Le recrutement des agents illégaux s'effectue selon le principe désigné en anglais par "MICE" (Money, Ideology, Constraint, Ego).

L'appat du gain est certainement l'un des motifs les plus courants ces dernières années, bien que l'expérience montre que ces gains sont en général relativement modestes (...). Les cibles privilégiées de ce mode de recrutement sont les personnes endettées et/ou dont les besoins financiers sont manifestement exagérés (jeu).

L'idéologie  est un facteur de motivation moins courant, en raison des filtres "sociaux" ou autres qui -souvent - interdisent l'accès à des informations sensibles à des individus connus pour leurs opinions extrémistes. (...). Lidéologie a été à l'origine de nombreuses affaires d'espionnage en France dans l'immédiat après-guerre ainsi qu'en RFA. (...).

la contrainte et le chantage sont également des moyens fréquemment utilisés. Il s'agit, par exemple de l'exploitation d'une déviation sexuelle ou sociale. Un procédé courant consiste à attirer une cible dans une relation homosexuelle, ou avec un enfant mineur, ou, dans le cas d'une personne mariée, avec une personne de l'autre sexe. (...) Un autre procédé consiste à demander des informations d'importance mineure au début, afin de créer un moyen de pression, puis d'accroitre progressivement les exigences.

les sentiments personnels (amour, frustration, ect) constituent l'un des motifs majeurs de participation à des activités d'espionnage. (...).

Durant les années 30-50, la presque totalité des cas d'espionnage aux USA avaient pour origine l'idéologie ou le chantage. Aujourd'hui le gain financier est le principal moteur. Depuis 1975, dans 90% des cas d'expionnage aux USA, c'est l'espion qui a contacté la puissance étrangère pour vendre des informations."  On peut se demander d'ailleurs, s'il n'existe pas de la sorte plusieurs "marchés" aux espions, et si dans l'évolution récente, où le renseignement économique et technique prédomine, un véritable marché aux informateurs et aux informations, illégal bien entendu, ne se forme pas...

     Pour ce qui concerne les agents traitants l'information, leur psycho-sociologie relèverait peut-être plus de la sociologie des organisations...

 

   Bien que la logique voudrait que l'on distingue le renseignement "militaire" d'un renseignement "civil" à l'extension indéfinie, il faut bien reconnaitre que le sur-développement des activités de renseignements, activités qui exigent de la discrétion pour l'obtention de base de raisonnement pour l'action dans un milieu hostile, en économie, en politique..., brouille d'une certaine manière, les frontières, d'autant que leurs acteurs peuvent très bien passer d'un domaine à l'autre, parfois avec une facilité déconcertante... Le partage entre activités légales et activités illégales ne nous aide pas beaucoup non plus, dans la mesure même où de nombreuses collectes d'information se font tout azimut, aux destinataires qui peuvent varierdu tout au tout. L'intérêt d'une sociologie du renseignement tient à sa liaison directe avec une sociologie du conflit : le maniement de la vérité et du mensonge est propre au développement d'une dialectique de l'affrontement, qui plus est, est parfois un affrontement non avoué et... non assumé (proche du déni). Développer la confiance ou la méfiance constitue un jeu d'options qui a de lourdes conséquences sur la nature des coopérations et des conflits.

   Et ceci jusqu'à des domaines que l'on pourrait considérer comme neutre sur cette question - en fait où la neutralité réelle n'existe pas : dans les sciences sociales. C'est ce que montrent la série de contributions publiées par la revue Cultures et Conflits, en ce qui concerne "Les risques du métier" (n°47, automne 2002) Sans endosser la totalité des problèmes techniques, éthiques et politiques qui se posent aux chercheurs, les auteurs se centrent sur deux aspects : "une gamme de situtions limites avec lesquelles le chercheur doit composer : la mise en danger de soi, en tant qu'organe de l'enquête, les interférences, fécondes ou dommageables, entre recherche et parcours biographique et les difficultés singulières qui sugissent dans les conflits violents ; quelques dimensions du rapport entre la production des savoirs en histoire ou en sciences sociales et la gestion de leur restitution, de leur réception et de leur application dans l'espace de l'action et de la décision politique. Les pratiques d'expertises requièrent elles aussi des engagements problématiques et impliquent des positionnements délicats". Cela concerne les enquêtes en milieu de conflits armés, dans les espaces urbains "à problèmes" dans les milieux de la drogue ou de la délinquence, le traitement des questions des pratiques "limites" des forces armées. Cela peut concerner aussi tout simplement les diverses enquêtes d'ordre sociologique ou anthropologique entreprises pour le compte d'instituts qui doivent y mener des politiques...

   Une telle sociologie du renseignement est évidemment de l'utilité "la plus évidente" (sans être sans doute la seule "pertinente"), en ce qui concerne les problématiques du renseignement d'Etat, menée envers les puissances de son niveau, malgré le fait qu'il est difficile, surtout dans les périodes de méfiance envers des "populations" susceptibles d'accueillir des "ennemis intérieurs", de distinguer les activités internes et les activités externes (voir les exemples éclatants des activités de la CIA et du FBI aux Etats-Unis). Elle peut être notamment alimentée, surtout dans une période où le mot d'ordre est à l'interdisciplinarité, par des anthropologies précises. Ainsi l'étude d'Alain DEWERPE (Espion : une anthropologie historique du secret d'Etat contemporain, Gallimard, 1994) comble un vide important dans l'jistoriographie. Il s'agit pour lui de définir, à travers la notion du secret, un espace propre aux sociétés politiques des XIXe et XXe siècles, espace jusqu'alors inexistant sous cette forme. il délimite un champ d'études nouveau, celui de la sensibilité au secret, à la duplicité et à la clandestinité, en liant, en un réseau serré, des phénomènes divers, bureaucratisation de l'appareils d'Etat, développement des activités de renseignement, évolution des savoirs militaires et engouement, depuis le début du XXe siècle, pour l'espionnage, à travers des productions culturelles variées. Ce goût, mêlé de crainte, pour la dissimulation, lié à l'extension considérable des zones d'ombre dans l'exercice du pouvoir par l'Etat, serait, selon l'auteur, un trait de mentalités collectives, caractéristique de nos sociétés libérales. D'ailleurs, la proliférations des rumeurs complotistes de toutes sortes fait partie de ce phénomène. Son approche est d'autant plus intéresante qu'il ne cherche pas à analyser la réalité des opérations secrètes ou de la guerre de l'ombre, bien que la mise à jour de certains modes de fonctionnement soit nécessaire. Faire apparaitre les évolutions de pratiques associées au pouvoir, les transformations des savoirs mis en oeuvre par l'Etat et les changements des représentations sociales est son objectif. Depuis la fin du XVIIIe siècle, une tendance de longue durée serait perceptible, allant dans le sens d'un affaiblissement des contraintes de clarté et de publicité et, corrolaire obligé, d'une tolérance croissante de fait, masquée par un respect affiché pour les principes de transparence démocratique. La figure de l'espion, bâtie à partir d'éléments réels et fictifs, devient emblématique de la condition de l'homme politique contemporain. 

 

    Plus globalement, les études de la Loyauté dans les relations internationale, rassemblées sous la direction de Josepha LAROCHE (L'Harmattan, 2001), entreprises dans un colloque organisé par la Section d'Etudes Internationales de l'Association Française de Science Politique, nous font pénétrer directement dans les enjeux des pratiques du renseignement, même si elles ne se centrent pas sur celles-ci. Il s'agit pour les auteurs de traiter quatre thèmes principaux :

- la loyauté dans la théorie des relations internationales ;

- la politique étrangère et la loyauté ;

- la loyauté dans l'économie internationale ;

- la loyauté comme principe d'ordre. 

Comme l'écrit très justement Wolf-Diester EBERWIEN (dans le même n'°47 de Cultures et Conflits), "introduire le concept de loyauté en relations internationales représente certainement un acte téméraire pour plusieurs raisons. La première : ce concept n'est pas commun. La seconde : il s'agit d'un concept psychologique au niveau microanalytique. Il s'agit d'une disposition à l'action d'individus, qui n'est pas observable en tant que telle, et non d'un comportement propre, de ce fait perceptible. La troisième : pourquoi aurait-on besoin d'un concept additionnel pour analyser aujourd'hui les relations internationales aussi complexes soient-elles?"  Les débats de ce colloque indiquent bien que la question de la loyauté éclaire des aspects centraux concernant la fondation normative du système international. ils démontrent la nécessité d'analyser de façon approfondie le rôle des normes des acteurs et de dégager plus en détail les conditions et les facteurs qui facilitent ou empêchent un comportement conforme, au-delà de l'explication par la puissance et les intérêts. Pour Josepha LAROCHE, ils témoignent de la nécessité de la judiciarisation des relations internationales. Ces débats sont à reliés à la discussion des normes en relations internationales actuellement en cours dans le monde anglo-saxon (FINNEMORE et SIKKINK, pour lesquels qu'une fois le processus de socialisation achevé, le comportement  conforme à certaines normes devraient devenir automatique...°

 

 

 

 

 

Jacques BAUD, Encyclopédie du renseignement et des services secrets, Lavauzelle, 1998 (A noter qu'il existe une version plus récente, de 2002). 

Cultures et Conclits n°47, Automne 2002.

 

SOCIUS

Repost 0
Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
commenter cet article
19 septembre 2013 4 19 /09 /septembre /2013 12:44

        Lors de grandes catastrophes naturelles (éruption volcanique, innondations, sécheresses) ou même de catastrophes limitées (épidémie circonscrite à une zone géographique, incendies d'une partie de ville...), il (est encore) était courant, dans les époques antérieures ou dans les régions en dehors du monde occidental moderne ou contemporain, de faire appel à la responsabilité d'une intervention divine (colères de ou des dieux, voire intervention démonique...) ou de reporter la responsabilité sur des groupes boncs émissaires (les Juifs dans le moyen Âge européen, les Chrétiens dans l'Antiquité Romaine). Dans le monde moderne d'aujourd'hui, les catastrophes les plus importantes et en tout cas les plus fréquentes ne sont plus le fait des éléments naturels, mais résultant d'erreurs humaines ou "techniques". Dans notre époque de changement climatique, la combinaison de catastrophes naturelles et de catastrophes "techniques" se fait de eplus en plus fréquente et il est "naturel" que les autorités (plus ou moins "responsables", Etat, sociétés, collectivités publiques ou privées...) tentent de faire recouvrir les conséquences d'une catastrophe "technique" d'une causes principalement naturelle. On en voit l'illustration dernièrement dans l'accident de la centrale nucléaire de Fukushima. Avec la société industrielle, avec la liaison forte entre des endroits très éloignés les uns des autres, où le local et le global se lient de manière complexe, l'étude des causes d'une catastrophe est utilisée pour prévenir des risques sans pour autant que soient parfois bien définis les enchaînement des événements.

    Depuis quelques décennnies, des chercheurs élaborent une sociologie du risque, des administrations mettent en place des politiques de prévention dans de nombreux domaines de la vie publique, des sociétés s'assurent, dans leurs activités à risques, de limiter leurs responsabilités et de couvrir des dommages majeurs en souscrivant des asurances financières de plus en plus grande. A un tel point que parmi les sociétés financières dominantes, les sociétés d'assurance occupent souvent les tout premiers rangs...

 

   C'est tout cet ensemble, dans un contexte de complexité sociale et d'enchevêtrements des pôles politiques de décision, que des sociologues, mais aussi de nombreux autres agents sociaux, tentent de dresser des plans selon une conception des risques et des précautions à prendre qui est loin de relever du consensus. 

 

    David Le BRETON tente une définition du risque qui dépasse l'étymologie (de l'italien risco, ou du latin resecare : "enlever en coupant", du latin population resecum, "ce qui coupe", de l'espagnol riesgo : "rocher découpé", "écueil" autour de dangers marins...) pour tenir compte des préoccupations actuelles. Notons que Le Robert signale aussi le roman tixicare, élargissant le latin classique : rixare, "se quereller".

Le risque "moderne, écrit le membre de l'Institut Universitaire de France et professeur à l'Université de Stratsbourg, " est "à la croisé des chemins, du franchissement d'un cap où un péril se ressent." 

"Risque et invertitude, poursuit-il, ont un domaine sémantique qui se recouvre, et ils sont souvent utilisés comme des synonymes. Une approche plus méticuleuse en matière de gestion des risques les distingue cependant (F KNIGHT, Risk, Uncertainty and Profit, New York, Kelley, 1964). Le risque est une incertitude quantifiée, il témoigne d'un danger potentiel susceptible de naître d'un événement ou d'un concours de circonstances, mais il n'est qu'une éventualité, il peut ne pas se produire dans une situation envisagée. Des statistiques mettent en évidence ses probabilités d'occurence. Il est une mesure de l'incertitude. L'incertitude diffère de cette acception puisqu'elle traduit justement un absence radicale de connaissance à son propos. Certes, il y a peut-être un dager, mais il n'est pas identifié, et il n'y en a peut-être aucun. L'ignorance domine encore. On sait seulement que pour l'instant on ne sait pas. Ce n'est que dans le développement des choses que le danger ou l'innocuité se révélera.

De même, le péril est une autre modalité de l'expérience puisqu'il est sans prise pour l'homme et s'impose à lui à son corps défendant, là où le risque laisse encore une initiative, une responsabilité. Risque est un mot-valise, porteur de significations et de valeurs bien différentes, selon les contextes. Il est le pire ou la meilleure des choses, ou encore le pire pour les uns et le meilleur pour les autres."

Dans leur essai Risk and Culture. An Essay on the Selection of Technological and Environnemental Dangers (Berkeley, University of California, 1983), comme dans d'autres publications, M DOUGLAS et A WIDAVSKY rappellent que "ni la notion que les périls de la technologie sont évidents, ni celle qu'ils sont purement subjectifs" ne sont suffisantes. Seule une approche en termes d'évaluation précise d'une situation prenant en compte les significations et les valeurs des acteurs en présence possède une légitimité.

Notion hautement polémique, le risque est désormais une question sociale, politique, économique, juridique, éthique... et la lucidité croissante dans de nombreux milieux sur les dommages portés sur l'environnement par les technologies et les modes de vis dans les sociétés occidentales, copiés dans d'autres régions du monde, amène les gouvernements à la création de ministères chargés de cet aspect. Des partis écologiques ou même des associations de consommateurs ou d'usagers se multiplient pour peser sur les politiques nationales en faveur de l'environnement... se heurtant d'abord localement et de plus en plus souvent globalement à des intérêts économiques et financiers. Une conférence mondiale de l'ONU à Stokholm en 1972 (première du genre), des conventions ou des conférences internationales s'efforcent d'établir des compromis entre les pays pour limiter la dégradation de l'environnement. A travers leurs actions, les significations du risque (que beaucoup d'intérêts industriels aimeraient bien qu'elles ne soient pas pris en compte ou marginalisées) sont aujourd'hui innombrables, d'autant que nos sociétés se font désormais une sorte de repoussoir dans des circonstances qui se multiplient à l'infini à tort ou à raison. Se multiplient les conflits et leur expression se fait souvent violente, dans toutes les activités socilaes touchées par une perte relative de confiance : les technologies, la recherche, l'alimentation, la santé, la sexualité, les loisirs, les transports, l'énergie... Pour les sociétés contemporaines, le risque est une menace insidieuse propre à ébranler toutes les certitudes sur lesquelles la vie quotidienne semblait s'établir.

      Ces constats, ces conflits ont donné naissance, dans les années 1980 selon David Le BRETON, mais toute une littérature antérieure s'en fait écho de manière il est vrai plus partielle et dispersée (notamment à propos des risques nucléaires), à une sociologie du risque portant des regards novateurs sur des zones de fractures de confiance et de fragilité.

Il cite les ouvrages de M DOUGLAS (Risk Acceptability according to Social Science, New York, Basics Book, 1986), de WILDASWSKY (1983), l'allocution inaugurale du président de l'association américaine de sociologie J SHORT (The Social Fabric at Risk : toward the Social Transformation of Risk Analysis, dans American Sociology Review, volume 49, 1984), les travaux de F EWALD sur la "société assurantielle" (1988), ceux de P LAGADEC (La civilisation du risque, Seuil, 1981) et de M POLLAK (Les Homosexuels et le Sida. Sociologie d'une épidémie, Métailié, 1988) ou de D DUCLOS (L'Homme face au risque technique, L'Harmattan, 1996). Un certain nombre de ces contributions sont répertoriées dans le Dictionnaire des risques (Sous la direction d'Y DUPONT, Armand Colin, 2003). 

L'ouvrage classique d'Ulrich BECH, La société du risque (1986 - traduction françaisie : Aubier, 2001) ouvre le chemin à cette sociologie du risque.

 

      Plus en amont dans le temps, le sentiment de la fragilité de la condition humaine est apparu avec les explosions nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki. Il remonte donc assez loin, bien avant la prise de conscience de l'entrée depuis un certain temps de la société occidentale - et de celles qui suivent son exemple, dans une zone de risques croissants issus de l'utilisation immédiate, avec des vues à court termes - soit militaires, soit économiques, des découvertes scientifiques. S'ils se développent une méfiance à propos de la science en général, c'est en fait bien plus à l'égard des autorités qui l'utilisent, qu'à l'égard des principes scientifiques eux-mêmes. Même si des tentatives de forces religieuses et politiques d'exploiter maintes catastrophes, l'ensemble de la société est prise dans un processus qui l'amène de révolutions à révolutions technologiques.

   Si les sciences sociales ont investi, et celà s'accélère, la question du risque par de nombreux angles, il n'est pas sûr que les entreprises partie prenantes de l'évolution technologique veulent ou "peuvent" les prendre en compte...

 

      Un colloque en 2011 (Cerisy, Retour sur la société du risque) qui fait le point sur la sociologie du risque ou les travaux sur les risques et les catastrophes, en fait la constatation, entre autres points examinés. Les participants constatent en effet, avec Dominique BOURG, Pierre-Benoît JOLY et Alain KAUFMANN que "si les années 1970-1980 sont celles d'une prise de conscience des dégâts du progrès, comme oublier que ce sont aussi celles du tournant néo-libéral et de la financiarisation des économies dont les effets dévastateurs se déroulent sous nos yeux?" C'est que la société ne pense pas elle-même, ne prend pas conscience elle-même ; ses différentes composantes n'évoluent sur la question du risque ni sur le même rythme ni selon les mêmes priorités. Ils reprennent les éléments clés de la réflexion d'Ulrich BECH, qui propose en fin de compte "un nouveau récit" de l'évolution de nos sociétés. "La société du risque, écrivent-ils, est une société où les grands conflits ne tiennent plus à des oppositions de classe, à des luttes pour l'appropriation des richesses ; la société du risque se fabrique dans ses rapports aux dangers, dont Beck nous dit qu'ils sont manufacturés. Cette thèse générale s'appuie sur un réseau de propositions, dont l'exposé est servi par un sens aigu de la formule : nous sommes au "bord du gouffre", sur le "volcan de la civilisation", dans une société où l'individualisation a érodé les formes d'autorité traditionnelles ("nous sommes les auteurs de notre biographie"), une société de "l'irresponsabilité organisée". cet ouvrage est aussi marqué par une touche optimiste. Avec la société du risque, adviendrait l'âge d'une modernité réflexive, un âge d'un nouveau rapport à la science - une science ouverte sur la société et attentive à ses effets -, un âge d'un autre rapport à la politique - une construction du vivre ensemble et du bien commun hors des arênes politiques traditionnelles, à l'hôpital, dans le laboratoire de recherche, dans l'entreprise, etc."

Ils considèrent qu'il faut prendre cet ouvrage comme un symptôme. Les années 1980 sont marquées par une prolifération d'ouvrages en sciences humaines et sociales sur les risques, à la fois dans le monde francophone et dans le monde anglophone. Mais "alors que le monde anglo-saxon est celui de l'analyse des risques, caractérisé par des approches positivistes et quantitatives (modèles probabilistes, mesures de perception des risques, analyses coût-bénéfice, etc), les recherches initiées par le programme (français, animé par Claude GILBERT à partir des années 1990) mettent l'accent sur le caractère politique de la définition et de l'appropriéation des risques, sur les jeux de pouvoir, sur les stratégies des acteurs, etc. Mais bien évidemment la tension est forte entre ce programme et les approches de l'analyse des risques qui se veulent plus normatives et qui répondent à une demande publique de réduction de l'incertitude en risque calculable et gérable. (...)". Claude GILBERT lui-même explique que si en France, le processus d'appriation de la notion de risque s'est construit en réponse à une demande publique, les sciences sociales se sont dans l'ensemble, affranchies de cette demande. Les thématiques qui se sont imposées comme centrales sont celles pour l'esquelles les rendements académiques et symboliques étaient a priori élevés, comme par exemple l'étude des risques comme problèmes publics ou l'étude de la gouvernance des risques, de la production de l'expertise à l'organisation du débat public. Par comparaison, les approches qui nécessitent des terrains plus difficiles - parce que les acteurs sont peu bavards ou parce que le secret est de mise : les arcanes de la prise de décision, les entreprises productrices de risque, la sécurité dans les installations industrielles... - ont été beaucoup moins développés. Du coup, les sciences sociales sont passées à côté de dimensions essentielles de la société du risque, l'analyse de l'expérience des risques, à différents niveaux, de l'individu aux lieux de pouvoir.

Beaucoup d'aspect discutés lors de ce colloque par les participants approchent les questions directement politiques. Pierre-Benoît JOLY et Alain KAUFMANN reviennent sur les travaux concernant la démocratie technique, notamment - mais pas seulement - dans le champ des études des sciences et des techniques (STS). Ils reprennent et discutent l'idée de "subpolitique" propre à Ulrich BECK : le politique (au sens de la fabrication d'un monde et d'un destin communs) se fabrique dans les lieux qui ne sont pas traditionnellement considérés comme politiques, notamment les lieux de production des technosciences. Ce déplacement des lieux de production du politique n'est pas sans rappeler les études concernant la gouvernementalité.

 Les coordinateurs du colloque semblent en fin de compte bien moins optimiste que Ulrich BECK :

"Nous ne vivons plus dans la société du risque telle que l'observait et la concevait Beck et n'y avons à certains égards jamais vécu. Ni le passé ni le présent ne permettent en effet de soutenir l'idée d'une modernité devenue réflexive dans la seconde moitié du XXe siècle, consciente des risques qu'elle produit, affrontant désormais les dangers en toute lucidité." ils indiquent que nombre des participants à celui-ci suggèrent même de remplacer le "risque" par la "menace". Entre la finitude des ressources indispensables aux activités économiques telles que le connait l'Occident et ses imitateurs et l'épuissement de capacités de régulation du système biosphère, c'est plutôt un certain ton "catastrophique" qui domine. Même certains scientifiques (parmi ceux qui travaillent au GIEC par exemple, même si les rapports n'en transpirent pas) développent un discours "catastrophiste" qui par ailleurs semble laisser indifférents une bonne de l'opinion publique encore climatosceptique, la majeure partie des industriels et des financiers. "Le divorce entre la raison et le calcul semble totalement consommé, écrivent-ils encore, abononnant le calcul à des instrumentalisations tous azimuts. Jamais sociétés n'ont en effet accumulé autant de dispositifs rationnels, autant de moyens de calcul, de sciences et de techniques, tout en paraissant aussi déraisonnables, tout en accumulant autant de menaces et de dénis. Tout se passe comme si nous nous employions à fuit ou à bannir le peu de réflexivité dont nous sommes capables."

Heureusement, pensons-nous, il existe encore des conflits à l'issue non obligatoirement déterminée entre ceux qui alertent et ceux qui étouffent, entre tenants d'un autre fonctionnement sociopolituqe et économique et tenants d'un fonctionnement inégalitaire, surproductif et gaspilleur. Si le pessimisme semble gagner une partie de la communauté scientifique, les luttes sociales, politiques et économiques qu'évoquaient comme faisant partie du passé Ulrich BECK, peuvent encore produire d'autres évolutions...

 

Sous la direction de Dominique BOURG, Pierre-Benoît JOLY et Alain KAUFMANN, Colloque de Cerisy, Du risque à la menace. Penser la catastrophe, PUF, collection Ecologie en questions, 2013. David Le BRETON, Sociologie du risque, PUF, collection Que sais-je?, 2012

 

SOCIUS

Repost 0
Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
commenter cet article
18 septembre 2013 3 18 /09 /septembre /2013 12:55

         A l'occasion d'un colloque international de sociologie de l'art (le 12ème, organisé par le Groupe De Recherche International "oeuvres, publics et société OPuS-CNRS en partenariat avec les universités Pierre Mendès france-Grenoble II, la Sorbonne Nouvelle-Paris 3, Paris-Sorbonne et Paris Descartes, entre autres), de nombreux chercheurs font le point en 2008 sur "25 ans de sociologie de la musique en France). L'observateur extérieur ne peut manqué d'être frappé par le fait que non seulement l'art est traité sous l'angle sociologique de manière éclatée, mais qu'également les approches sur la musique (à l'intérieur d'une "discipline" de l'art donc) les approches restent très diverses, sans pour l'instant qu'une vue d'ensemble se dégage, qui pourrait faire comprendre le phénomène musical dans sa place dans la société. Les auteurs parlent d'ailleurs volontiers, non de la musique, mais des musiques, chacun ayant, une origine, une orientation, une vocation, un impact très différent sur les acteurs sociaux, que ce soit les créateurs eux-mêmes, les diffuseurs ou les auditeurs (les "récepteurs"). Ils revendiquent presque cette attitude tout en appelant des approches globales... Toujours est-il que par rapport à avant 1980, et sous l'impulsion par exemple des études d'Antoine HENNION (Les professionnels du disque. Une sociologie des variétés, Paris, Métailié, 1981) et de Pierre-Michel MENGER (Le paradoxe du musicien. Le compositeur, le mélomane et l'Etat dans la société contemporaine, Paris, Flammarion, 1983), les recherches explosent... dans tous les sens.

     Ainsi, l'on peut lire dans les Actes de ce colloque des contributions dont l'objet semble isolé de celui des autres, comme Trajectoires d'apprentissage et de professionnalisation des guitaristes de flamenco. Pour une sociologie compréhensive des Mondes musicaux, de Ève BRENEL, Investissements, profits et trajectoires professionnelles des musiciens de musiques amplifiées, de Gildas DE SÉCHELLES, Le disque comme document historique. Une analyse quantitative de l'usage du refrain dans les albums de rap en français (1990-2004), de Karim HAMMOU ou encore comme 1910-2010 : Faut-il fêter le centenaire de la Sociologie de la musique de Max Weber?, de Emmanuel PEDLER et Sociologie du goût et vecteurs de la popularité. L'impact de la réception des femmes sur la chanson québécoise des années 1940, de Chantal SAVOIE... Loin de dénigrer une volonté des organisateurs (Emmanuel BRANDI, Cécile PRÉVOST-THOMAS et Hyacinthe RAVET) qui tentent là véritablement de faire le point sur l'évolution de cette sociologie, il faut constater que nous somme loin de visions globales promues par les auteurs de références (cités dans les deux premiers volets de ces Approches de la sociologie de la musique). 

 

     Il faut retenir toutefois les contributions de Danièle PISTONE (Musicologie et sociologie en France, étapes et implantations), (particulièrement) de Charlène FEIGE (Musiques au travail, Ambigoïté entre écoutes choisies et écoutes subies) qui fait référence à une situation sociale peu analysée sur la diffusion de la musique dans les lieux publics et de Jean-Marie JACONO (Pour une sociologie des oeuvres musicales).

 

    Danièle PISTONE, musicologue, relate l'implantation progressive des études universitaires en sociologie de la musique, qui enracinent, depuis les années 1980, solidement celles-ci dans les théories et pratiques sociologiques et dépassent le stade de l'histoire sociale de la musique. "Que nous apportait alors ce nouveau paysage socio-musical? Sans aucun doute d'autres méthodes d'enquête, mais aussi une nouvelle façon d'aborder les protagonistes du monde sonore : pensons notamment aux métaporphoses de l'art de la biographie. Plus que tout, pour les musicologues qui (...) ont vécu ces décennies de l'intérieur de l'institution universitaires. Il s'agissait d'une véritable mutation des corpus et des attitudes de recherche. Loin du culte fétichiste de l'objet artistique qui marquait l'âge structuraliste, lequel permit toutefois l'approfondissement des mécanismes de l'art sonore, ce fut l'élargissement des thèmes et des lieux ; ce fut une mise en harmonie avec un temps, le nôtre, où s'affirmait l'exigence de contextualisation.(...) En marge des Cultural Studies et des gender Studies anglo-saxonnes, et grâce aussi à divers apports étrangers, s'est ainsi édifiée une sociologie de la musique de langue française dirigée tout à la fois vers les formes savantes et les genres populaires, interrogeant aussi bien le marché de la musique, les professions que le travail musical, la construction du goût ou des médiations propres à la musique, la diversité et le sens des pratiques, disant autrement la spcificité de cet objet artistique, des activités liées à la gestion à l'étude des réactions des consommateurs, comme à la psychologie sociale." Elle indique que "le développement de recherches (sur les techniques, langages et musicieux en leurs temps) n'a pas toujours été facile. Il est vrai, par exemple, que l'importance du sensible n'a pas toujours rendu bien clairs les rapports entre esthétique et sociologie ou sémiologie et sociologie, alors que le développement des études relatives aux émotions voire à la neuropsychologie, comme au corps du créateur ou de l'interprète, a contribué à implanter toujours mieux le fait artsitique dans nos sociétés. Il est certain que l'importance prise par l'observation tire et tirera sans doute toujours davantage le sociologue de la musique vers l'anthropologie, ou du moins vers une socio-anthropologie ou une antrhoposociologie (suivant la discipline majeure de rattachement) (...)".

 

    Charlène FEIGE, de l'Université Pierre Mndès-France Grenoble II, met l'accent sur "la caractéristique remarquable de la musique actuelle, (son) omniorésence. Elle sillonne le quotidien de chacun d'une manière ou d'une autre. Radio-réveils, parkings souterrains, publicités, voitures, salles d'attente en tous genres, magasins... Elle est partout."

"La seconde moitié du XXe siècle, poursuit-elle, a entériné l'expansion inédite et quasi illimitée de la diffusion musicale. Depuis les années 1960 et l'avènement du rock'n'roll, médias et musique vont de pair. Assemblage lucratif. Depuis, les techniques d'émissions et de productions n'ont cessé d'innover pour, semblait-il, la démocratiser. L'avènement de la numérisation a permis une duplication presque infinie en limitant de manière prodigieuse l'altération de la qualité sonore. Ces nouveaux supports assurent une fois encore une propagation sans borne. Musiques que la plupart du temps nous n'avons ni choisi d'entendre, ni choisi d'écouter, elles s'insinuent dans notre univers auditif et imprègnent notre système journalier. Nous traversons des zones sonores au fil de nos déambulations citadines. Des espaces sonorées s'enchaînent. Dès les années 1920, la technique rend possible la diffusion collective de la musique. Le système d'amplification créé à cette époque rend possible l'écoute musicale à un volume élevé et maîtrisable. En retraçant les débuts de cette diffusion de masse, nous constatons que les cafétiers furent les premiers à utiliser la radio pour animer leurs commerces au début des années 1920. A partir de 1927, le groupe Monoprix généralise la diffusion de musiques d'ambiance enregistrées à tous ses magasins." Les bases de sa recherche étant posées, elle s'attache à cerner les liens qui unissent le travail et la musique dans les usines et les magasins. Elle entend, par cette étude, approcher "quelques usages sociaux actuels de la musique dans une sociologie du quatidien : produit de l'industrie culturelle, thérapie, marketing, affichage identitaire narcissique ou pur plaisir vibratoire.".

 

     Jean-Marie JACONO, de l'Université de Provence, s'interroge sur la nécessité et la possibilité d'une sociologie des oeuvres d'art. "Depuis plus de vingt ans, malgré l'évolution de la recherche, cette question semble toujours d'actualité dans le domaine musical. La plupart des nouvelles analyses du sens des oeuvres se sont en effet placées sous l'égide d'autre disciplines, comme l'herméneutique ou la sémiotique. La sociologie da eu du mal à offir une orientation théorique et une méthodologie claires de l'analyse des oeuvres musicales, ainsi que de leurs relations à des groupes sociaux. Cette situation s'explique par la pluralité des points de vue théoriques mais, également, par la remise en cause même d'une sociologie des oeuvres, au point que ce domaine reste aujourd'hui mineur dans le champs de la sociologie de la musique. (...) Le problème principal posé à la sociologie des oeuvres est la place accordée au déchiffrement social des phénomènes musciaux. Il n'est pas aisé, en effet, de dépasser des analyses formalistes très répandues en musicologie. Celles-ci ont engendré la séparation entre analyse "interne" centrée sur le matériau de l'oeuvre et sur sa signification et analyse "externe", attachée à la prise en compte des contextes dans lesquels l'oeuvre évolue. Cette distinction a été remise en cause depuis longtemps en sociologie de l'art par beaucoup de chercheurs, dont Jean-Claude Passeron (Le chassé-croisé des oeuvres et de la sociologie, dans Sociologie de l'art, sous la direction de R MOULIN, 1986). Elle reste pourtant présente en sociologie de l'oeuvre (...). Or, c'est l'articulation entre les dimensions internes et externes (...) qui constitue le véritable intérêt de la sociologie des oeuvres musicales." L'auteur définit les crières, selon lui, qui doivent être pris en compte dans une telle sociologie :

- les réactions provoquées par l'oeuvre ;

- les conditions de diffusion ;

- l'attitude des interprètes ;

- le rôle des pouvoirs ;

- le sujet et le genre de l'oeuvre ;

- le contexte de création ;

- la structure et la problématique de l'oeuvre.

"Depuis trente ans, la sociologie de la musique s'est déeloppée de façon conséquente en France. La majorité des recherche ont cependant tourné le dos à des études de l'oeuvre qualifiées d'approches historiques, éesthétiques ou herméneutiques ou de sociologie de commentaires. Il s'agit donc, aujourd'hui,  en tenant compte de ce qui a été produit, de revenir à l'oeuvre en la replaçant dans ses contextes historiques, en partant du principe "qu'une oeuvre musicale est document de civilisation, fragment cristallisé d'une sensibilité généralement partagée et historiquement datée" (M FAURE, L'influence de la société sur la musique, L'Harmattan, 2008). La sociologie de l'oeuvre musicale ne peut être neutre, alors, dans cette perspective. EN interrogeant la valeur et le sens donné aux oeuvres dans des sociétés fondées sur des inégalités, des rapports de dominations et des conflits, elle joue un rôle critique au sein de la sociologie de la musique, comme au sein de la musicologie."

 

Sous la direction de Emmanuel BRANDT, Cécile PRÉVOST-THOMAS et de Hyacinthe RAVET, 25 ans de sociologie de la musique en France, tomes 1 et 2, L'Harmattan, collection Logiques sociales, Série sociologie des arts, 2012.

 

SOCIUS

Repost 0
Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
commenter cet article