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16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 17:38

    L'économiste de formation, militant pacifiste et socialiste américain Scott NEARING, promoteur de la "simplicité volontaire", est une des principales figures du mouvement de "retour à la terre" qui touche les États-Unis dans les années 1960 et 1970. Il publie de 1908 à 1979 des dizaines de livres et pamphlets sur des sujets économiques, politiques ou historique. En 1972, il publie une autobiographie remarquée intitulée The making of a Radical.

 

Une figure pacifiste et socialiste (tendance marxiste) de premier plan

    Doté d'un doctorat d'économie à l'Université de Pennsylvannie, Scott NEARIN enseigne de 1908 à 1915 l'économie et la sociologie à la Wharton School. Radical sur le plan politique, "socialiste tolstoïen", il devient suspect aux yeux du conseil d'administration de l'université l'informe en juin 1915 que son contrat de professeur ne sera pas renouvelé, décision qui fait grand bruit dans la presse à l'époque.

De 1915 à 1917, il enseigne les sciences sociales à l'Université de Toledo, puis à la Rand School of Social Science, établissement fondé en 1906 par le Parti socialiste d'Amérique. Parti prenante du mouvement pacifiste contre l'intervention américaine en Europe, il publie en 1917 son pamphlet The Great Madness : A victory for the American Plutocracy qui lui vaut une inculpation pour "obstruction to the recruiting ans enlistment service of the United States". Son éditeur, l'American Socialist Society, est également poursuivi. Le procès se tient en février 1919, plusieurs mois après la fin de la guerre. Scott NEARING est déclaré non coupable en mars mais l'American Socialist Society est reconnue coupable et doit s'acquitter d'une amende. Logique quand on considère d'une part que la guerre est terminée (l'activisme pacifiste proprement dit gêne beaucoup moins) et qu'un corps expéditionnaire formé entre autres d'éléments américains plus ou moins officiels combattent le nouveau pouvoir russe (la Russie a énormément déçu, les milieux militaires notamment...)

Dans les années 1920, Scott NEARING devient conférencier itinérant et demeure une figure majeure de la gauche américaine. Il rejoint le Parti communiste américain en 1927 mais en est exclu 3 ans plus tard.

En 1932, alors que la Grande Dépression frappe les États-Unis et n'ayant plus d'espoir de retrouver un poste de professeur, il part avec sa compagne s'installer dans le Vermont rural. Où il se lance dans les travaux de ferme et de retour à la nature, s'efforçant d'être le plus auto-suffisant possible.

En pacifiste convaincu, NEARING s'oppose à la participation américaine à la Deuxième Guerre mondiale, et logiquement il est renvoyé de Federal Press à cause de son positionnement anti-guerre, qualifié de "puéril" par le directeur de l'agence?

En 1954, après s'être installé deux ans plus tôt dans le Maine, il publie, avec sa femme Helen KNOTHE, Living The good Life : How to Live Simply and Sanely in a Troubled World. Le livre, qui traite de la guerre, de la famine et de la pauvreté, décrit leur expérience de 19 ans dans leur ferme du Vermont et promeut une agriculture domestique autosuffisante moderne ainsi que le régime végétarien. En janvier 1956, Allen GINSBERG, poète de la Beat generation, le cite en référence.

Alors que la guerre du Vietnam commence occuper le devant de la scène au milieu des années 1960, un vaste "mouvement de retour à la terre" se développe aux États-Unis et génère un nouvel intérêt pour ses idées. Son livre Living the Good Life connait un succès considérable (trente réimpression, 300 000 exemplaires).

En 1973, l'Université de Pennsylvanie revient officiellement sur sa révocation en lui remettant le titre de professeur émérite honoraire d'économie.

 

Des idées tirées autant de son expérience personnelle que des enseignements de professeurs.

   Né dans une famille d'affaires mobilières, où il développe une conscience sociale, témoins des dures politiques antisyndicales de son grand père. Un certain idéalisme (et une grand culture livresque) hérité de sa mère s'est heurté aux pratiques de l'entreprise. Avant d'obtenir son  doctorat, il est secrétaire de 1905 à 1907 du Pennsylvania Child Labor Commitee, une société bénévole qui travaille à résoudre le problème des enfants dans l'État.

Tout comme Karl MARX a tiré des implications radicales des idées du conservateur HEGEL, NEARING a pris la logique économique de son chef de département, Simon PATTEN, et a fait des inférences radicales sur la richesse et la répartition des revenus que son mentor avait hésité à tirer. Il croyait que la richesse sans entraves étouffait l'initiative et empêchait l'avancement économique, et espérait que les penseurs progressistes de la catégorie de propriété viendraient à réaliser l'impact négatif du parasitisme économique et à accepter leur devoir civique de leadership éclairé. De son côté, NEARING décrit un républicanisme économique fondé sur 4 concepts démocratiques fondamentaux : l'égalité des chances, l'obligation civique, le gouvernement populaire et les droits de l'homme. Au fur et à mesure qu'il avance dans son parcours intellectuel, il devient de plus en plus radical, surtout dans l'adversité, tout en restant un pédagogue hors pair auprès de ses collègues comme de ses élèves, s'attirant des sympathies même chez les plus conservateurs.

La première guerre mondiale approfondit ses convictions, dans le sens d'un pacifisme très proche de celui de THOREAU, également séduit par les aspects écologiques de sa pensée. Participant au Parti socialiste d'Amérique, il ne semble pas avoir pris parti pour l'une ou l'autre des factions qui s'y agitent, mais sympathise plus avec les anciens socialistes qui construisent alors les différents parti communistes. Il reste au Parti socialiste jusqu'à la fin de 1923, constatant son déclin spectaculaire et la chute du nombre d'adhérents (le parti des travailleurs d'Amérique - WPA - dépasse alors le Parti socialiste en taille et en force). 

La Grande dépression puis la Seconde guerre mondiale sont l'occasion d'approfondir encore ses convictions, multipliant les écrits sur les aspects intérieurs et extérieurs des États-Unis. En fait, son développement intellectuel suit de près la voie de la prise de conscience croissante de l'intransigeance des classes dominantes de la culture capitaliste refusant d'adopter des réformes qui, au vu des richesses accumulées, permettraient de faire accéder à l'ensemble du peuple le bénéfice de progrès dans tous les domaines... Jusqu'à ce qu'il pense que cette domination capitaliste est trop forte pour orienter les politiques intérieures et extérieures à des fins libérales. Ce qui le conduit à faire sécession de l'american way of life, à abandonner la vie politique pour prôner une sorte de mouvement par le bas, à partir d'une vie agraire. Il réalise alors ce qui pourrait être une synthèse des pensées de TOLSTOÏ, d'ÉMERSON et de THOREAU. mais il n'a pas écrit de théorie d'ensemble, son oeuvre étant éparses sur une quantité d'écrits, y compris dans des journaux les plus divers, notamment militants (Parti socialiste, parti communiste...).

 

Scott NEARING (avec John A. SALTMARSH, An intellectual Biography, Philadelphia : Temple University Press, 1981. Living the Good Life, 1954. On peut consulter sur le site goodlife.org, un grand nombre de ses idées, souvent élaborées avec son épouse Helen. Malheureusement, aucun de ses grands écrits n'a été traduit en Français.

David E. SHI, The simple life : Plain Living and High Thinking in American Culture, University of Georgia Press, 2007. Margaret O. KILLINGER, The goof life of Helen K. NEARING, UPNE, 2007.

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14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 09:35

     Si on écrit "états-uniennes", c'est bien qu'il existe une histoire du marxisme dans certains pays d'Amérique Latine, mais aussi au Canada, bien différente de celle des États-Unis ; ce n'est pas pour céder à une certaine mode intellectuelle, qui, soit dit en passant, constitue là - l'exception n'est pas la règle - un progrès dans la compréhension des choses.

    Les idées d'inspiration marxienne ont eu quelques difficultés à s'implanter en milieu universitaire aux États-Unis, les premiers centres de recherche sociologiques universitaires étant installés dans des universités financées et contrôlées et même créées par des industriels et autres capitalistes soucieux de comprendre les multiples difficultés dans le monde du travail et dans la ville. Par ailleurs, on ne peut pas dissocier la bataille des idées d'une lutte sociale tout court, la répression des multiples mouvements ouvriers ou/et sociaux frappant également plusieurs intellectuels cherchant à cerner les réalités des luttes de classes. Aux États-Unis, la répression des mouvements de grèves et de désobéissance civile (contre l'impôt, les loyens...) a été particulièrement brutale et souvent sanglante.

Parce que les universités concentrent à la fois des moyens de contrôle des idées émises et... un certain conformisme social, les penseurs radicaux ne peuvent s'y établir véritablement. Des iconoclastes donnant dans l'analyse critique sociale, comme les économistes Thorstein VEBLEN (1857-1929) ou Scott NEARING (1883-1982)... ont rapidement été marginalisés ou éliminés du monde scientifique.

Si les universités s'avéraient un terrain quasi interdit pour les marxiste, le champ politique se montrait tout aussi difficile pour les idées d'inspiration marxiste ou marxienne. Les conditions de vie, les attitudes de la population, comme celles des gouvernants ont participé au phénomène de résistance aux notions de clivages dans la société capitaliste, malgré l'immigration de très nombreux militants socialistes européens (tous ne sont pas marxistes, d'ailleurs), dont certains ont pu contribué tout de même à la vie d'un courant socialiste américain réel, en lien notamment avec les forces syndicales. Mais, même là, l'évolution d'idées s'inspirant de MARX est difficile, car le mouvement syndical dans son ensemble est dominé par des organisations réformistes et fermement attaché aux institutions et aux pratiques du système capitaliste. A cette résistance culturelle, il faut toujours avoir à l'esprit les périodes durement répressives qui ont jalonné l'histoire des États-Unis. L'écrasement des partis et des groupes jugés "subversifs", souvent sous des prétextes moraux, s'est répété depuis le XIXe siècle, et à chaque fois, brutalement, en particulier pendant et après la Grande Guerre et après la Seconde Guerre Mondiale, jusque dans les années 1950.

 

L'oeuvre de C. Wright MILLS (1916-1962)

    Aussi retracer l'histoire d'une sociologie marxiste aux États-Unis ne peut se faire qu'en examiner un certains nombre de courants immergés dans une gauche qui agit souvent en dehors ou à la marge des deux Partis démocrate et républicain dominants. Dans ce courant radical, des idées circulent, véhiculées par les écrits de VEBLEN, de Robert (1892-1970) et Helen LYND, dans les années 1940 et 1950, notamment celles de C. Wright MILLS. Si ce dernier ne se réclame pas du marxisme, il introduit cependant la connaissance non idéologique du marxisme au sein de l'université et de la société. Son oeuvre est imprégnée de la vision marxienne d'une société structurée selon les besoins d'un système de production contrôlé par ce que MILLS appelle l'"élite au pouvoir".

Selon MILLS, le pouvoir aux États-Unis se caractérise par un mélange complexe d'intérêts corporatifs qui selon, dans le temps et dans l'espace de ce vaste territoire, selon les besoins du système production. Le pouvoir politique se constitue et se défend comme une bureaucratie administrative composée d'initiés. "Les changements de structure de pouvoir son générés par les modifications des prises de position découlant de décisions politiques, économiques et militaires" (1966). L'élite du pouvoir fait partie de la classe dirigeante, décrite en termes de ses composantes diverses et de ses divisions internes. On peut ajouter sans trahir sa pensée que ces composantes organisent, entre eux, la démocratie tant vantée et également cette fameuse séparation des pouvoirs (locaux/centraux, judiciaires (une part énorme)/législatifs/exécutifs) qui ne profite par forcément à toutes les classes sociales. Sans faire référence aux penseurs sociaux fondateurs, MILLS décrit les élites sociales  comme représentant un monde social différent, à la fois autonome, et pourtant nourri par un recrutement dans les classes sociales exclues du pouvoir. Il conçoit cette classe dirigeante ou régnante comme des "cercles supérieurs", cercles qui, en se chevauchant (nombreux conflits de compétences), ont des rapports complexes. Pour évoquer la complexité de ces rapports sociaux au sein de l'élite au pouvoir, MILLS cite l'ex-communiste Whittaker CHAMBERS disant d'Alger HISS, brillant homme d'État ayant bénéficié des privilèges d'un milieu social fortuné et accusé d'espionnage pendant la chasse aux sorcières, que sa carrière lui avait permis d'établir "des racines faisant corps avec le sol forestier de la classe supérieure américaine" (1966). Pour MILLS, la cohésion de classe est indissociable, aux États-Unis, des contacts familiaux et sociaux, formant un tissu d'interconnexions et une conscience sociale spécifique.

       Deux aspects sont très liés dans la sociologie de MILLS : la fonctionnalité des corps et des "ordres" qu'il appelle parfois "cercles", et la conscience, structurée par leurs positions relatives. Le "statut social" résulte de l'analyse de ces deux aspects des sociétés modernes comme deux éléments d'un même phénomène. Concept élaboré à la fin du XIXe siècle par Thorstein VEBLEN, et préconisé par MARX dans son analyse du "fétichisme de la marchandise" dans le premier volume du Capital : le statut social est la valeur honorifique accordée à un certain rang de l'échelle sociale. Autrement dit, il s'agit du prestige ou de la "distinction" attribués aux individus issus de différentes catégories sociales.

    Pendant les années 1950, période de recherche pour MILLS, la sociologie nord-américaine se tourne tout particulièrement vers l'étude du statut social au détriment du concept de classe sociale, parfois totalement occulté. La contribution de MILLS au débat reconstitue en quelque sorte la notion selon laquelle l'intérêt socio-économique prévaut sur les formations idéologiques et dont les conceptions du statut social sont des éléments. Déjà, à la fin des années 1940, il consacre son premier ouvrage aux "cols blancs", travailleurs non manuels, employés dans les bureaux et dans les services. Les besoins économiques réclament alors de nouvelles professions dont découleront d'autres comportements et d'autres perspectives.

Dans un contexte politique très difficile pour les analyses critiques marxistes, MILLS débat de concepts clés qui remettent en cause les fondements de la sociologie. Ainsi L'imagination sociologique (1971) est un plaidoyer pour des méthodes historiques et philosophiques plus ouvertes à l'étude des phénomènes sociaux. En se montrant critique des orthodoxies de cette discipline scientifique - le fonctionnalisme, le behaviorisme, la dérive empiriste et positiviste, etc.  - il prône un retour à une méthode qui prendrait en compte les conjonctures historiques et les spécificités qualitatives de chaque situation. La sociologie se doit d'incorporer plus de subtilité dans ses orientations, non seulement afin d'enrichir ses analyses, mais aussi pour communiquer plus largement une compréhension des événements. La sociologie doit permettre en effet au public d'accéder à une forme de prise de conscience historique. Dans sa démarche, l'idéalisme politique est indéniable : ce qui distingue la sociologie de MILLS de la sociologie dominante de son époque et le rapproche de l'orientation d'une sociologie marxiste engagée. (THIRY, FARRO et PORTIS)

 

L'influence d'Herbert MARCUSE (1898-1979)

   L'absence aux États-Unis d'une sociologie proclamée marxiste avant les années 1970 expliquent les subterfuges entourant les présentations de la sociologie critique. Les analyses sociologiques critiques subissent l'influence d'une conjoncture socio-politique peu encline aux thèses marxistes : répression politique, expansion du capitalisme industriel d'après-guerre; hausse des niveaux de vie avec pour conséquence directe l'occultation des conflits sociaux.

Pour toutes ces raisons, les écrits d'Herbert MARCUSE représentent l'avant garde, dans la sociologie nord-américaine, d'un courant plus proche du marxisme. Philosophe, réfugié allemand, ancien membre de l'École de Francfort et professeur universitaire à Bandeis, San Diego, Columbia et Harvard, il contribue au développement d'une sociologie critique et engagée par ses analyses couvrant au moins quatre champs d'enquêtes :

- Le réexamen des bases philosophiques du marxisme, exposant la philosophie historique d'HEGEL en rapport avec les origines des sciences sociales. MARCUSE démontre que la sociologie naissante est imprégnée de positivisime, ce qui la fige dans un cadre d'analyse anhistorique. D§s son origine, la sociologie se révèle être partie prenante de l'armature idéologique de la société bourgeoise, manquant de la profondeur et de la flexibilité épistémologiques propres à la pensée hegelienne. La dernière partie de son ouvrage Reason and Revolution (1941) se consacre à une critique décapante de la sociologie en tant que discipline universitaire et formatrice de l'idéologie capitaliste.

- Un regard sur la psychanalyse freudienne qui montre comment la vie émotionnelle affective occidentale est transformée par les mutations sociales découlant de l'évolution du système de production capitaliste. L'aspect de libération sociale, et plus particulièrement de libération sexuelle, s'apparente dans les sociétés capitalistes avancées à de nouvelles formes de répression, dissimulées par la liberté de consommer. C'est là toute la démonstration d'Éros et Civilisation (1963). L'avènement d'une société de consommation exige, en effet, une nouvelle moralité qui valorise l'acquis des biens matériels et facilite des échanges émotionnels sans profondeur, échanges qui confondent plaisir sensuel et amour. Il résulte de cette "libération répressive" la mystification des rapports sociaux. cette confusion mystificatrice est entretenue par la réinterprétation des analyses de FREUD : c'est dans les écrits des néo-behavioristes que l'analyse freudienne perd sa capacité dialectique en devenant un positivisme primaire et un renforcement supplémentaire de l'idéologie capitaliste.

- Sur le plan idéologique, MARCUSE, par L'homme unidimensionnel, Essai sur l'idéologie de la société insdustrielle avancée (1968), décrit l'étouffement de la pensée critique par le processus de "désublimation répressive". La société capitaliste développe une capacité d'absorption des oppositions en favorisant le marketing et la publicité. Ces pratiques ne sont plus ds dépenses improductives, mais le principal apanage du mode de production capitaliste. Il prend néanmoins ses distances plus tard vis-à-vis du marxisme classique en soulignant la transformation de la classe ouvrière dans ces pratiques, d'où sa perte de puissance revendicative pour s'opposer à l'organisation capitaliste.

- Sur les marges de manoeuvre restantes pour l'expression de la révolte et de la subversion de l'ordre établi, MARCUSE s'exprime dans Négation, Essais de théorie critique (1969) et Vers la libération (1969). Il tente d'en indiquer l'existence dans une société de plus en plus "intégrée". Mystifiés par des salaires relativement élevés, les travailleurs ne représentent plus une force de changement jusqu'à un nouvelle crise socio-économique. Dans l'attente d'une telle conjoncture, l'opposition dynamique se trouve dans les ghettos ethniques, en milieu étudiant et chez certains privilégiés des classes moyennes.

    L'influence de MARCUSE tient à la démonstration qu'il fait de l'apport du marxisme à l'explication des phénomènes les plus complexes. Il ajoute une dimension philosophique au discours sociologique américain qui relance les études d'une nouvelle génération de sociologues. Le marxisme pénétre alos durablement dans les facultés nord-américaines, fait sans précédent historique. Dans toutes les disciplines des sciences humaines, de nombreux chercheurs inspirés par le marxisme occupent des fonctions universitaires. Au moment où le marxisme ne représente plus le même pôle d'attraction chez les universitaires français, paradoxalement, il prend son essor aux États-Unis. Évolution qui, depuis les années 1980, contribue certainement au controverses autour du "politiquement correct". La présence d'enseignants-chercheurs marxistes intensifie les débats politiques sur les campus. Le bruit médiatique autour de ces débuts est amplement favorisé par la droite réactionnaire, nécessairement opposée à ce processus de politisation. (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Sociologie radicale et sociologie marxiste

     Même s'il n'y a pas identité entre les deux sociologies, elles ont en commun à la fois une critique de la société, nommée capitaliste ou non, et une volonté de changements souvent révolutionnaires.

    G. William DOMHOFF est sans doute aux États-Unis l'un des plus importants sociologues "radicaux". Comme C. Wright MILLS, il part de l'analyse du pouvoir : sur quelles bases t selon quelles distinctions se fondent l'autorité et les privilèges au sein de la population nord-américaine? poursuivant son analyse sur la lancée de MILLS, il se focalise sur les perceptions du statut social. Selon lui, les caractéristiques des classes sociales dites "supérieures" (langage, consommation...) montrent comment le pouvoir et les privilèges restent l'apanage des élites minoritaires. Bien que DOMHOFF se garde de toute association explicite ave le marxisme, ses travaux s'insèrent dans une optique marxienne. Dans son premier ouvrage, Who Rules America? (1967), il décrit en détail les individus, les groupes et les organisations qui constituent une classe à la fois "gouvernante" et "régnante" aux États-Unis. Sa conclusion fait référence aux analyses de Paul SWEEZY, fondateur de la revue marxiste Monthly Review et à celles de C. Wright MILLS. Il établit ainsi le lien entre sociologie universitaire de tendance critique et marxisme. Dans toutes ses oeuvres, notamment dans The Higher Circles : The Governing Class in America (1970) et The Powers That Be : Process of Ruling Class Domination in America (1978), DOMHOFF dépeint la structure du pouvoir et la domination de classe existant aux États-Unis.

DOMHOFF inspire les membres de la revue Insurgent Sociologist, dont la fonction critique est déjà annoncée dans le titre. D'autres exemples importants existent, dans les travaux anthropologiques de Marvin HARRIS et de Martin SAHLINS, ou ceux du critique littéraire Fredric JAMESON (Marxisme and Form, 1971), ou encore dans les revues, Radical Economics et Radical History Review. Cependant, le courant reste minoritaire, et rares sont les penseurs qui recourent au marxisme dans les sciences humaines en milieu universitaire. La plupart brillent plutôt par leur manque d'engagement politique. (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Un marxisme en plusieurs temps

   Paul BUHLE, auteur américain prolifique sur le radicalisme et le marxisme, indique bien différentes strates des réflexions marxistes aux États-Unis. Avant même la révolution de 1917 en Russie, des immigrants, souvent exilés de leur pays, introduisent des éléments de critique marxiste de la société, plus ou moins greffés sur l'ambiance idéologique maintenant bien ancrée, assemblage d'utopisme, de messianisme et de volontés révolutionnaires. Le succès du léninisme en Russie provoque une onde de choc chez les intellectuels qui vont se diviser un temps et induire des changements dans les réseaux d'influences marxistes. Une fois une certaine vague de désenchantement passée, nombre d'intellectuels, même parmi ceux qui avaient été séduits par la possibilité de vague révolutionnaire mondiale, très tôt en fait, vers la fin des années 1920 et encore plus dans les années 1930, voit s'opérer ce pourrait s'apparenter à un repli intellectuel sur les réalités de la société américaine, mais qui constitue en fait le point de départ de réflexions qui mènent jusqu'à l'orée des années 1950, là où le marxisme se voit confronter à des répressions fortes, le monde entrant dans la guerre froide. Il faut attendre alors les années 1970 et 1980 pour que dans les universités (le lien entre capitalisme intérieur et impérialisme extérieur est souvent établi avec finesse, à la fureur d'intellectuels de droite et d'extrême droite), une quantité inimaginable de recherches et de discussions précises dans une multitude de champs disciplinaires... avant qu'à nouveau cet élan intellectuel se voit contraint d'entrer dans une certaine obscurité avec le développement d'un capitalisme ultra-libéral joint à un moralisme individualiste peu propice aux actions collectives.

Terre d'immigration par excellence, notamment à travers le véritable carrefour qu'est New York, les États-Unis recueille l'influence de plusieurs vagues successives d'intellectuels marxistes, lesquels bénéficient des mêmes conditions que d'autres, différemment orientés idéologiquement. A chaque fois, ce sont des formes originales de réflexions qui tentent en quelque sorte leur chance, favorisées ou réprimées par les autorités d'accueil...

En dehors de l'université, l'un des phénomènes les plus importants a été l'essor de la théologie de la libération, qui combine tradition religieuse anti-capitaliste et idées marxistes. Partant notamment des travaux pionniers de Harry BRAVERMAN et Immanuel WALLERSTEIN, une série de chercheurs radicaux, influencés par le marxisme, vont développer des études dans le domaine de l'économie politique, de la sociologie, de l'histoire. Particulièrement importantes ont été alors les recherches sur l'histoire des Noirs (GENOVESE, HARDING, MARABLE) et des femmes (Joan KELLY).

   Ce qui frappe dans les études de la période qui s'ouvre dans les années 1970, et qui, malgré tout, n'est pas encore close, tellement de crises ont pu faire rebondir les recherches sur tel ou tel aspect, c'est la fidélité de nombreux auteurs par rapport aux intuitions, réflexions fondamentales de MARX (et de tous ses principes sociologiques), plutôt que par rapport à tel ou tel écrit, évitant de tomber ainsi sans le piège très vif en Europe de l'exégèse et du combat littéraire, sans cesse ressassé au fur et à mesure des redécouvertes éditoriales de tel ou tel auteur prestigieux.

 

Où va le marxisme anglo-saxon, versant états-unis?

    Malgré l'influence restreinte du marxisme sur la scène intellectuelle, le virage à gauche des années 1930 donna lieu à d'importantes contributions. Aux USA, les premiers ouvrages de Sidney HOOK, notamment Towards an Understanding of Karl Marx (1933), confrontaient de manière inattendue le marxisme hégélien de LUKACS et de KORSCH et le pragamatisme libéral de gauche de John DEWEY. A plus long terme, comme en Angleterre, le Front Populaire et la lutte contre le fascisme formèrent à la politique une génération de jeunes intellectuels, dont certains, refusant d'abandonner le marxisme dans le contexte moins favorable de la guerre froide, s'exprime dans un certain nombre de revues, à faible diffusion la plupart du temps. La revue marxiste Monthly Review incarne la tendance de personnalités comme Paul SWEEZY, Paul BARAN et Harry MAGDOFF. Cette revue pratique un marxisme qui sympathise dans une large mesure avec les régimes communistes (surtout ceux du Tiers-Monde comme la Chine et Cuba), mais conserve son indépendance intellectuelle, par exemple en élaborant une conception du capitalisme contemporain qui prend ses distances avec la théorie de la valeur-travail. A la fin des années 1940, les deux groupes pro-soviétique et pro-"hérétique" s'opposent lors d'un débat célèbre sur la transition du féodalisme au capitalisme que déclenche l'attaque de SWEEZY contre le Studies de DOBB. 

Après les développements déjà évoqués plus haut du marxisme aux États-Unis dans les années 1960-1970, jusqu'à la moitié des années 1980, avec l'avènement de REAGAN:THATCHER, le marxisme anglo-saxon subit une sorte de décrue. cette décrue s'exprime dans la grandeur et la décadence du marxisme analytique, forme spécifiquement anglo-saxonne de marxisme, dont l'oeuvre fondatrice est Karl Marx's Theory of History, de COHEN.

Étant donné l'hétérogénéité du marxisme analytique, il n'y a guère lieu de s'étonner qu'il n'ait pu continuer bien longtemps à prétendre proposer une interprétation spécifiquement marxiste du monde. Il n'y a pas que la théorie de la valeur-travail et la baisse tendancielle du taux de profit qui ne sont pas compatibles avec les principes de la théorie du choix rationnel. le vide intellectuel qui s'ensuit encourage certaines figures de premier plan - à commencer par COHEN lui-même (avec ROENNER également) - à infléchir leur réflexion pour l'orienter vers la philosophie politique normative et à contribuer aux débats initiés par les théoriciens libéraux de l'égalité John RAWLS, Ronald DWORKIN et Amartya SEN, qui s'efforcent  d'élaborer une théorie de la justice.

L'impact des révolutions de 1989 et 1991 en Europe de l'Est et de l'effondrement de l'Union Soviétique est considérable sur nombre d'intellectuels, même pour les marxistes critiques du stalinisme et plus généralement de la forme du prétendu "socialisme réel". Nombre d'intellectuels, comme Ronald ARONSON, estiment alors sur le projet marxiste est mort, même si aucune théorisation n'est entreprise de celle-ci. C'est que leurs énergies se tournent bien plus vers autre chose, quitte à approfondir des éléments d'analyses marxistes sans les déclarer telles. A part quelques uns comme Ernest GELLNER (1989), Anthony GIDDENS (1981), Michael MANN (1986, 1993) et W.G. RUNCIMAN (1989), qui, dans des analyses sociologies historiques, veulent montrer que l'exploitation de classes n'est qu'un cas particulier, nombre d'entre eux, véritable partie émergée d'un iceberg assez immense, compte tenu de la diversité des centres de recherche et des départements d'université, et dont des oeuvres apparaissent vers le grand public de temps en temps (Peter LINEBAUGH, Robert BRENNER, John HALDON), ignorant les reniements spectaculaires de quelques auteurs-phares de la période précédente, attrapant au passage des réflexions en provenant d'outre-atlantique, d'Angleterre, continuent de travailler dans les divers domaines de la philosophie, de l'économie politique, de la sociologie et de l'histoire. Ils fournissent d'ailleurs des éléments théoriques solides à la réflexion des divers leaders politiques locaux ou nationaux qui percent de temps à autres dans l'histoire électorale des États. Bien entendu, certains travaux manifestent un certain syncrétisme - alliant parfois comme Fredric JAMESON (1991), ALTHUSSER et LUKACS - , en passant par-dessus toutes les frontières conceptuelles, visant dans leur critique sur le postmodernisme, en fin de compte, le même objectif que tous les marxistes affirmés des générations précédentes : la réforme ou la révolution vers un système qui remplace le capitalisme... (Alex CALLINICOS)

 

Alex CALLINICOS, Où va le marxisme anglo-saxon? dans Dictionnaire Marx Contamporain, ActuelMarxConfrontationPUF, 2001. Bruno THIRY, Antimo FARRO, Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

 

SOCIUS

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 09:05

      Dans les pays anglo-saxons, nous disent THIRY, FARRO et PORTIS, et en cela les historiens et sociologues sont d'accord, le marxisme a une histoire différente des autres pays à bien des égards. En effet, qu'ils s'agisse de la Grande Bretagne ou des États-Unis, le marxisme ne se rattache pas, à l'instar de l'expérience française, à la ligne quasi exclusive d'un seul parti politique. Un parti communiste faisant obédience à l'Union Soviétique n'y a jamais joué de rôle déterminant dans la définition des prémisses marxistes. L'importance du parti travailliste en Angleterre et la faiblesse de la gauche aux États-Unis ont eu pour conséquence d'épargner à ces deux pays une orthodoxie rigide identifiée au marxisme. Ces deux facteurs ont favorisé un développement particulier du marxisme (ou des marxismes) dans ces pays. Et malgré la communauté linguistique de ces deux pays, le marxisme et partant la sociologie marxiste, a une histoire également très différente.

C'est pourquoi, on peut regretter que malgré la connaissance de cette dernière réalité, Alex CALLINICOS fasse une présentation (chronologique en grande partie) du marxisme anglo-saxon sans faire de séparation franche entre celui-ci en Angleterre et aux États-Unis, malgré toute la richesse des informations qu'il y apporte. Il écrit pourtant que la réception du marxisme, dans les années 1960, dans ces deux pays est inséparable de celle de la réception de formes de pensée européennes auxquelles les traditions intellectuelles de ces deux pays avaient jusqu'alors été hostiles. Alors, comme il l'écrit lui-même, que les liens historiques entre l'école de Francfort et les milieux universitaires américains - influence personnelle d'Herbert MARCUSE et de Leo LOWENTHAL - favorisent cette version du marxisme chez les intellectuels radicaux, en Grande Bretagne, c'est autour de la relecture althussérienne du marxisme que se focalise le débat. En tout cas, il note bien tout comme nos trois premiers auteurs, que même avec les diverses influences dans les années 1920 venues de l'émergence du pouvoir soviétique (espoir d'une révolution mondiale et divisions violentes entre marxistes russes) ce marxisme anglo-saxon fut épargné par ces débats orthodoxie/hérésie de combats à coup de citations des Pères fondateurs.

 

Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Alex CALLINICOS, Où va le marxisme anglo-saxon?, dans Dictionnaire Marx Contemporain, Actuel Marx/PUF, 2001.

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9 avril 2020 4 09 /04 /avril /2020 11:57

    Du marxisme à la sociologie

 Le second courant évoqué à l'article précédent, si nous suivons toujours THIRY, FARRO et PORTIS, considère le marxisme comme une science positive (G. Della VOLPE). Il affirme, en effet, que la théorie adoptée par MARX pour l'analyse sociale est la même méthode scientifique expérimentale que GALILÉE avait inventée pour les sciences de la nature (U. CÉRONI). Cette analogie, osée en fait et percluse d'ambiguïté, qui veut donner aux sciences issues des analyses de MARX, un statut de véracité et de prestige égal à celui des sciences naturelles, veut en fait surtout placer le marxisme en opposition avec la méthode idéaliste de la dialectique hegelienne. Ce courant considère ainsi que tout le travail de MARX ne consiste pas en une spéculation sur l'ensemble de l'évolution humaine et historique, mais en une théorie scientifique de la société capitaliste moderne.

   Le philosophe et théoricien marxiste italien Galvano Della VOLPE (1895-1968), après des études à l'université de Bologne, enseigne l'histoire et la philosophie dans un liceo à Ravenne et à la même université de 1925 à 1938. Il devient alors président de l'histoire et de la philosophie à l'Université de Messine, un poste qu'il occupe jusqu'à sa retraite en 1965. D'abord philosophe idéaliste dans la tradition de Giovanni GENTILE, au début des années 1940 et après un engagement avec la philosophie empiriste, il se retourne fortement contre l'idéalisme. En Italie, son travail est considéré par beaucoup comme une alternative scientifique au marxisme gramscien que le PCI revendique comme son guide. Il critique GRAMSCI en partie parce que l'oeuvre de ce dernier est enracinée philosophiquement dans la pensée de GENTILE et de Benedetto CROCE. Athée, Della VOLPE est noté pour ses travaux sur l'esthétique, y compris des écrits sur la théorie du film. Sur ce dernier point, un aspect clé de sa pensée est sa tentative de développer une théorie strictement matérialiste de l'esthétique comme il souligne le rôle des caractéristiques structurelles et le processus social de production d'oeuvres d'art dans la formation du jugement esthétique (il développe le concept de goût comme sa source principale).

Du côté des sociologues et philosophes, il est surtout connu pour ses écrits sur les questions de philosophie politique, en particulier les relations entre la pensée de Jean-Jacques ROUSSEAU et celle de Karl MARX. Dans plusieurs de ses ouvrages (Critique of Taste, 1991 ; Logic as a Positive Science, 1980 ; Rousseau et Marx : And Other Writingsq, chez Lawrence et Wishart, 1987. Il s'agit bien entendu des dernières éditions), il explore les relations entre ce qu'il appelle les deux libertés de la pensée des Lumières. A savoir les libertés civiques de John LOCKE et d'Emmanuel KANT qui s'incarnent dans la démocratie bourgeoise et les libertés égalitaires décrites dans Le contrat social de ROUSSEAU et le Discours sur l'inégalité. Ce qui l'intéresse particulièrement, c'est le contraste entre l'égalité formelle des libertés juridiques kantiennes, indifférentes à l'inégalité sociale substantielle entre les personnes, avec l'inégalité proportionnelle du contrat social de ROUSSEAU en tant que médiation égalitaire entre les personnes. Il voit la pensée de ROUSSEAU sur ces questions comme étant le précurseur des célèbres attaques de MARX sur le droit bourgeois dans la Critique du Programme de Gotha et d'autres écrits. Par son enseignement et ses écrits, il influence Ignazio AMBROGLIO, Umberto CERRONI, Lucio COLLETI, Alessandro MAZZONE, Nicolao MERKER, Franzo MORETTI, Armando PLEBE, Mario ROSSI, Carlo VIOLI....

 

      La société capitaliste poursuit sa rationalisation et son développement. La théorie marxiste, pour sa part, ne cherche pas des contradictions objectives dans cette société ou dans l'évolution historique. Elle ne cherche que les contradictions et les conflits sociaux issus des pratiques humaines exprimées dans les analyses et par des actes tels que l'insubordination ouvrière qui s'oppose à la domination de classe. Ce courant affirme que ces contradictions peuvent être étudiées par une analyse de la société actuelle, une analyse qui peut être menée par le marxisme, lequel améliore ses outils de recherche par certains apports scientifiques provenant d'autres théories de la société.

Ce courant philosophique a une influence certaine parmi les intellectuels qui cherchent à construire des analyses des changement de leur société. Ces intellectuels ne pensent pas trouver toutes les solutions à leurs exigences analytiques dans la théorie marxiste qu'ils considèrent comme non complètement adaptée à la compréhension de la société italienne et du capitalisme avancé en général. Ils essaient seulement de combiner le marxisme avec les "sciences sociales bourgeoises", dont les outils sont choisis sur la base de l'utilité qu'ils ont pour activer les mouvements sociaux (R. PANZIERI). Ces intellectuels se regroupent dans certaines revues marxistes, théoriques et militantes, dont la plus importante est Quaderni Rossi (1961/1966). A partir du début des années 1960, ces intellectuels sont à l'origine d'une pratique de recherche qui part de l'idée qu'une nouvelle phase des luttes sociales doit voir le jour, afin que la classe ouvrière puisse s'opposer à une nouvelle domination capitaliste, domination qui se renforce à travers la rationalisation et la planification du travail industriel et de la vie sociale. Ces recherches sont surtout consacrées au développement  (socio-économique), au marché du travail et au travail industriel.

    Raniero PANZIERI (1921-1964), homme politique et écrivain, considéré comme le fondateur de l'opéraïsme, installé en Sicile, milite dans les rangs du Parti socialiste italien, dont il devient en 1953 membre du comité central, avant de devenir codirecteur en 1957, de la revue théorique Mondo operaio (Monde ouvrier), dont il fait un forum de discussion pour la gauche du parti. Pendant cette période, il traduit Le Capital de MARX. Comme il s'oppose au congrès de 1959 à une alliance avec la Démocratie Chrétienne, il est exclu du parti socialiste.

Il s'installe alors à Turin, où il travaille pour la maison d'édition Einaudi, et il se lie à plusieurs groupes de syndicalistes, de socialistes et de communistes dissidents. Sous l'inspiration du groupe français Socialisme ou Barbarie, il fonde avec Mario TRONTI, Romano ALQUATI, Daniel MONTALDI, la revue Quaderni Rossi (Cahiers rouges).

Dans la révolte de la piazza Statuto en 1962 à Turin, Raniero PANZIERI pressent l'emergence de la notion centrale de l'usine et de l'ouvrier. Les premiers numéros de la revue s'attachent à explorer la vie réelle des usines et du rapport de l'ouvrier à la production, ont un impact qui détonnent avec la prose habituelle des partis socialistes et communistes. Mario TRONTI s'en sépare en 1963 pour fonder la revue Classe Operaia. la revue est plus tard le creuset de l'operaïsmo (ouvriérisme), très influente dans les milieux italiens d'extrême-gauche dans les années 1960 et 1970. Raniero PANZIERI est l'auteur de un uomo du frontiero, paru aux Editions Punto Rosso.

       Le thème du développement a, en Italie, une importance particulière, parce que la partie méridionale du pays est moins développée que le nord. Depuis l'unification nationale (1861), les analyses classiques considèrent le sud comme plus "arriéré" que le nord du pays. Mais à partir de la fin des années 1960, nombre de recherches qui critiquent le néo-capitalisme avancent une autre lecture de cette réalité. Elles proposent une analyse non plus en terme d'évolution et de développement économique mais de rapports de classes. Elles visent de cette manière à démontrer que la question de fond ne réside pas dans un décalage entre le niveau avancé de développement d'une partie et celui arriéré d'une autre aire du pays. Ce genre de nouvelle analyse est aussi effectuée pour d'autres pays, comme l'Allemagne ou la France, dernière dans une critique du centralisme parisien vu d'un angle nouveau. Cette question est, en effet, d'abord celle d'une domination de classe, qui fait que les aires sous-développées sont fonctionnelles dans le néo-capitalisme, tant par le fait qu'elles lui fournissent la force de travail nécessaire à son expansion, que parce qu'elles sont des zones de marché pour ses produits. Pour cette raison, le dépassement du sous-développement peut être envisagé seulement par des luttes menées par le prolétariat du sud et du nord contre la domination du capitalisme, qui est à la base de la question méridionale (G. MOTTURA, E. PUGLIESE).

      Au début des années 1970, l'analyse faite par une partie des sociologues marxistes se réfère au marché du travail pour expliquer les changements de la composition sociale du prolétariat et des rapports entre les classes. Ces sociologues poursuivent leurs objectifs en définissant leurs outils d'analyse qui combinent des catégories économiques, comme celle de la demande et de l'offre, ou sociologiques, telle que la stratification sociale, avec des concepts marxistes, telles que l'armée industrielle de réserve, la sur-population stagnante et la force de travail. Ces recherches empiriques utilisent ces outils, à partir desquels elles arrivent à saisir deux composantes de la classe laborieuse, qui correspondent à autant de différenciations du système de production : il y a, en effet, une classe ouvrière centrale, employée dans les grandes entreprises du cycle productif central, laquelle est syndiquée et capable de se protéger politiquement ; mais il y a aussi une classe ouvrière marginale ou périphérique, qui est formée par les salariés des petites entreprises du cycle productif périphérique, laquelle n'arrive pas à se protéger syndicalement, et se trouve exposée aux risques du chômage et de la précarisation. De cette manière, ces recherches arrivent à la conclusion que la composition de la classe ouvrière est liée au dualisme de l'industrie italienne, où le cycle productif périphérique est fonctionnel à celui du centre (M. PACI).

     Les recherches consacrées au travail industriel sont celles où se pose le plus directement la question du lien entre le marxisme et les sciences sociales. Déjà au début des années 1960 cette question est posée par des marxiste militants qui veulent mener des enquêtes ouvrières, dont le but est celui de relancer le mouvement social. Ces marxistes partent de l'idée originale selon laquelle la rationalisation industrielle peut résoudre les contradictions capitalistes. Par conséquent, la lutte ne peut pas surgir de ces contradictions, mais de la subjectivité ouvrière qui se révolte contre la rationalisation capitaliste. Or, il fait connaître la situation des travailleurs pour organiser cette lutte et pour trouver de nouvelles voies pour le mouvement ouvrier. Le marxisme, en tant que théorie consacrée à l'analyse du capitalisme conventionnel, ne peut pas à la fois élaborer les données théoriques et fournir les outils techniques indispensables à la compréhension de la situation ouvrière dans la phase néo-capitaliste (V. REISER).

Nombre de travaux de terrain ont été menés dans cet esprit, dans une multiplicité d'entreprises. Au tournant des années 1960, ils ont accompagné la phase montante du syndicalisme et du mouvement revendicatif jusqu'à son relatif déclin ultérieur (Aris ACCORNERO).

 

    De la sociologie vers le marxisme

  Non seulement le marxisme va vers la sociologie, mais cette dernière va vers le marxisme. Entre la fin des années 1960 et le début des années 1970, plus qu'auparavant, certains sociologues se rapprochent du marxisme. Leur choix intellectuel s'inscrit dans le contexte de la montée des conflits sociaux et politiques de cette période. Ils ne veulent pas construire une sociologie marxiste ou enrichir le marxisme avec les sciences sociales. Leur but est de trouver des outils qui permettent à la sociologie d'améliorer les voies de la réflexion théorique et les moyens de la recherche empirique.

Ce but est suivi, en particulier, par l'école sociologique de Rome, animée par Franco FERRAROTTI, qui considère la sociologie comme une science empirique, mais qui se sert d'outils théoriques pour analyser la réalité sociale. Ces outils théoriques proviennent d'abord de la théorie de Max WEBER, avec en particulier, l'utilisation du concept de rationalisation pour expliquer le désenchantement du monde et le processus de construction de la société moderne (F. FERRAROTTI, La sociologica. Storia, concetti, metodi, Eri Edizioni Rai, Torino, 1961).

Mais ces références s'avèrent être insuffisantes lorsqu'il s'agit de construire une science qui veut expliquer d'une part la nature des rapports de domination entre des individus et des groupes et, d'autre part, chercher des voies pour combattre cette domination. Pour dépasser ces difficultés, la sociologie de FERRAROTTI se réfère à l'oeuvre de MARX et en particulier à ses conceptions de classes sociales et de l'interconnexion dialectique des phénomènes sociaux. Le but de ce travail est de parvenir à une combinaison entre certains aspects de l'oeuvre de MARX et la pensée dominante que pour la société elle-même.

    Franco FERRAROTTI (né en 1926), après des études de philosophie à Turin, où il en sort avec un doctorat en 1950 (thèse sur la sociologie de Thorstein VEBLEN), fonde avec Nicola ABBAGNANO l'année suivante "I Quaderni di Sociologia" (cahiers de sociologie) qu'il suivi jusqu'en 1967. Il crée ensuite la revue dont il est encore le directeur, "La Critica Sociologica" (la critique sociologique).

     Dans les années 1970 le rapprochement de la sociologie et du marxisme est aussi dû à d'autres sociologues qui reprennent les thèmes des classes et des conflits sociaux dans l'industrie ou de la vie sociale en général (A. PIZZORNO). Cependant, la société n'étant plus marquée par des conflits de classes durant les années 1980, l'intérêt de la sociologie pour le marxisme a diminué, quoique celui-ci reste la théorie privilégiée pour étudier les changements dans la société et en particulier ceux liés au mouvement syndical.

 

 Mille marxismes en mouvement?

    André TOSEL présente ce qu'il appelle un échantillonnage topique d'un renouvellement en Italie du marxisme en général, qui ne manque pas de se manifester en sociologie.

  "En Italie, où l'effondrement du marxisme a été si profond, un renouvellement semble se profiler. Soutenu par l'oeuvre d'historiographique critique de D. LOSURDO et d'une école marxiste d'histoire de la pensée (Guido OLDRINI, Alberto BURGIO) se développent des tentatives de reconstruction systématique."

Notre auteur cite deux en particulier :

"la première est celle de Giuseppe PRESTIPINO (1928) qui parti d'un historicisme mêlé de dellavolponisme reformule depuis de longues années une reconstruction de la théorie des modes de productions pensée en termes de bloc logico-historique : en toute société humaine est présupposée l'existence d'un patrimoine anthropo-historique constitué par des systèmes distincts, productif, social, culturel, institutionnel. ces systèmes peuvent se combiner dans le cours de l'histoire en des structures différentes, ou en fonction du système dominant dans le modèle théorique d'une formation sociale donnée. La thèse d'une dominance invariante de la base productive et/ou sociale sur la superstructure culturelle et institutionnelle est propre au bloc de la première modernité. Aujourd'hui sont en concurrence le bloc moderne développé et un bloc post-moderne inchoatif : le premier est dominé par l'élément culturel sous la forme d'une rationalisation omnicompréhensive, pénétrant tous les autres domaines, par la discipline productiviste du travail, en suivant les règles (sociales) du marché et en s'organisant selon l'ordre (politique) de la démocratie bureaucratique. Le second, encore hypothétique, serait dominé par l'institution publique, à son stade le plus élevé de système éthico-juridique supra-étatique et supra-national. Il aurait pour tâche de guider de manière hégémonique (au sens gramscien) les autres éléments, c'est-à-dire une libre recherche culturelle et scientifique, une mobilité sociale planétaire instituée en un régime d'égalité effective des chances et des fortunes, et une production technologique traitée enfin comme un propriété commune de l'intelligence et de la "descendance" humaine (De Gramsci a Marx, Il Blocco logico-storico, 1979 ; Per una antropologia filosofica, 1993 ; Modelli di structure storiche. Il primato etico nel postmoderno, 1993)."

"La seconde est celle de Costanzo PREVE (1943) : parti d'un programme d'une reformulation systématique de la philosophie marxiste, sur la base lukacsienne de l'utopie éthique, et centrée sur la thématique d'une science althussérienne du monde de production (Il filo di Arianna, 1990), il se confronte aux difficultés d'un certain éclectisme.Tenant compte de la dominance effective du nihilisme inscrit dans le néocapitalisme et réfléchi par les penseurs organiques du siècle que sont M. HEIGEGGER et M. WEBER, il examine les grands problèmes de l'universalisme et de l'individualisme en tentant d'éliminer de MARX certains aspects des Lumières compromis par le nihilisme (Il convitato di pietra. Saggio su marxismo e nihilismo, 1991 ; Il planeta rosso. Saggio su marxismo e universalismo, 1992 ; L'assolto al cielo. Saggio su Marxismo e individualismo, 1992). Ses ultimes recherches le voient renoncer au programme d'ontologie de l'être social et redéfinir une philosophie communiste critiquant les notions de classe-sujet, de paradigme du travail et de besoins dans une confrontation avec les philosophes de la post-modernité (Il empo della ricerca. Saggio sul moderno, il post-moderno e la fine della stria, 1993). Resserrant enfin l'héritage de MARX sur la critique du capitalisme comme destructeur des potentialités d'individuation humaine d'abord libérées par lui, il tente une réflexion anthropologique pour identifier la conception de la nature humaine bourgeoise-capitaliste, celle vétéro-communiste (le camarade) pour esquisser un néo-communisme comme communauté d'individualités dotées d'égalite-liberté (L'eguale libertà. Saggio sulloa natura umana, 1997)."

  Il est bien entendu trop tôt pour savoir si des travaux sociologiques émis dans des domaines divers de la vie sociale, partiels dans leur objet, feront le lien avec ces réflexions d'ensemble sur la situation et sur le devenir de la société telle qu'elle est. En tout cas, nombre de sociologues, la plupart souvent critiques dans leur domaine (dont l'aspect critique d'ailleurs n'est pas étranger à un influence du marxisme), ne semblent tout simplement ne pas s'y intéresser pour l'instant.

Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, VIGOT, 2002. André TOSEL : de la fin du marxisme-léninste aux mille marxistes, France-Italie 1975-1985, dans Dictionnaire Marx contemporain, Actuel Marx/PUF, 2001.

 

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6 avril 2020 1 06 /04 /avril /2020 14:02

     Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS tentent de discerner différents courants d'intellectuels, qui, en Italie, réfléchissent en termes marxistes aux faits sociologiques.

     Le premier courant se définit comme historiciste. Il trouve ses racines dans la lecture que le philosophe marxiste Antonio LABRIOLA (1843-1904) fait du matérialisme historique et dans la pensée d'Antonio GRAMSCI (1891-1937). Ce courant s'appuie sur une interprétation de l'oeuvre de MARX qui passe aussi bien par la dialectique de HEGEL que par un critique de la philosophie de Benedetto CROCE, telle que l'avait menée GRAMSCI lui-même. il vise à expliquer la société et l'évolution historique par les contradictions objectives  de la structure économique du capitalisme, celles entre rapports de production et forces productives qui sont à l'origine de la lutte des classes, par la centralité de l'homme et de son intervention dans l'histoire (voir Nicola BADALONI, Marxismo come storicismo, Festrinelli, Milano, 1962).

Deux notions d'origine gramscienne qui ont de l'importance pour les sciences sociales, sont aussi au centre de l'analyse de ce marxisme. Il s'agit de la notion d'hégémonie et de celle d'esprit populaire critique. L'hégémonie consiste en la capacité qu'a une classe sociale de diriger un système d'alliances sociales et politiques, afin de parvenir à la construction d'une nouvelle société à l'échelle de l'évolution historique. Il ne s'agit pas de la capacité qu'une classe a de dominer les autres, mais de sa capacité à suivre l'évolution historique, sinon à l'accélérer en entrainant d'autres classes sociales tant au plan matériel que moral. Au moment de la construction de la société capitaliste et du dépassement de l'ancien régime, par exemple, la bourgeoisie de certains pays, comme la France, a exercé son hégémonie sur d'autres classes sociales, tandis que dans la société moderne le prolétariat peut exercer son hégémonie sur d'autres classes, en vue de parvenir à la construction d'une société socialiste et d'accélérer, par cette voie, l'évolution historique. L'esprit populaire critique désigne la culture des classes populaires que la bourgeoisie n'arrive pas à dominer et assujettir. La convergence entre cet esprit et la théorie de la philosophie de la praxis, que GRAMSCI dénomme le matérialisme historique, devait permettre l'avènement d'une culture hégémonique du prolétariat. Cela devait conduire à la construction d'un bloc historique de classes sociales et de superstructures morales, bloc susceptible d'opérer le dépassement du capitalisme en créant une société nouvelle. Les intellectuels qui animent ce courant considèrent la théorie marxiste comme auto-suffisante, dans le sens où elle n'a pas besoin ou ressent très peu la nécessité de recourir à d'autres théories, ni pour enrichir ses développements philosophiques, ni pour expliquer la société contemporaine. Dans ce contexte théorique, le problème  des intellectuels de ce courant qui visent à analyser les phénomènes sociaux et culturels de leur temps, consiste non dans la tentative de se rapprocher de la sociologie, mais dans celle de parvenir à construire des sciences sociales marxistes. En effet, il s'agit de construire des sciences dans la base épistémologique est marxiste, même si elles recourent à des outils techniques tels que les questionnaires et les interviews, adoptés par la sociologie. Les analyses les plus importantes issues de ce courant, sont consacrées au travail industriel, à la ville et à la culture, cette dernière étant abordée par une élaboration marxiste qui se situe à la frontière de l'anthropologie culturelle et de la sociologie de la culture.

Les études consacrées au travail se proposent de comprendre d'une part de quelle manière la contradiction de classes se définit dans le capitalisme industriel d'alors, soit des années 1960-1970 et, d'autre part, de trouver le moyen de dépasser le taylorisme par la lutte des travailleurs et par la capacité de la classe ouvrière à exercer son hégémonie dans le domaine de la production. Ces analyses qui s'inspirent des travaux que GRAMSCI, a consacré, dans les années 1930, à l'américanisme et au fordisme, relient, par ailleurs, le changement de l'organisation du travail à celui de la société. C'est dans ce contexte que ces analyses essaient de comprendre comment la classe ouvrière peut exercer son hégémonie sur d'autres classes afin de changer l'ensemble de la société (TRENTIN, 1977). Cette question se pose de façon aigüe quand, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, la vie sociale est traversée par d'importants mouvements populaires dans les usines, dans les quartiers et dans les universités.

Bruno TRENTIN (1926-2007), syndicaliste et homme politique, secrétaire général de la Confédération générale italienne du travail de 1988 à 1994, après avoir suivi des études de droit en France puis aux États-Unis (université Harvard), réalise divers travaux en Italie. Il est l'auteur de La Cité du travail, le fordisme et la gauche (Fayard, 1997, réédité en 2012). Sa thèse principale dans cet ouvrage ets qu'historiquement la gauche (syndicale et politique) a accepté un "dédommagement" ou des compensations salariales - autrement dit une politique redistributive, y compris étatique - en échange de son silence et de la liberté patronale d'organiser le travail. Bruno TRENTIN est considéré, pour les années 1960 et 1970 comme le plus rénovateur, moderniste et radical du syndicalisme italien (notamment dans la métallurgie). Convaincu de la centralité du travail, il oeuvre longtemps pour une autonomie du syndicat vis-à-vis du parti.

C'est aussi pour expliquer et, en même temps, pour renforcer ces mouvements, en leur fournissant des outils analytiques, que les intellectuels de ce courant marxiste mènent des recherches empiriques et des réflexions théoriques sur la ville. Ces recherches dénoncent la spéculation et la rente capitalistes, parce qu'elles sont les fondements principaux du pouvoir politique dans les villes, lequel d'un côté fait partie du bloc historique conservateur et de l'autre côté, empêche la rationalisation urbaine et cause la pénurie de logement pour les classes populaires (G. BERLINGUER, P. DELLA SETA, 1976).

Giovanni BERLINGUER (1924-2015), homme politique et professeur de médecine sociale, fut en charge du premier Plan national de la santé dans le contexte du Programme de Développement Économique adopté par le Parlement en 1968. Il représente de 2004 à 2009 le DS au Parlement européen et siège au sein du groupe du Parti socialiste européen. Comme son frère Enrico, il fut une figure majeure du Parti communiste italien. Figure de proue également de la culture italienne, il contribue avec son travail de conférencier et ses nombreux livres (très peu traduits en Français) à diffuser la culture scientifique dans des domaines décisifs de la société nationale, et à l'analyse critique du système de santé italien (La médecine est malade, avec Severino DELOG), 1959).

Les études consacrées à la culture portent surtout sur l'analyse culturelle des classes subalternes. Elles essaient de montrer par des recherches empiriques que non seulement il y a une autonomie culture des classes populaires, mais aussi que cette autonomie contient des éléments d'opposition à l'hégémonie culturelle de la bourgeoisie. Ces études tentent, par exemple, de montrer que la culture paysanne du sud du pays est porteuse d'une esprit populaire critique, qui peut se combiner non seulement à la culture des ouvriers des grandes entreprises du nord et du sud, mais aussi aux élaborations intellectuelles démocratiques et révolutionnaires, pour arriver à construire un nouveau bloc historique qui conduirait la société à dépasser la crise capitaliste (L. LOMBARDI-SATRIANI, 1977).

Luigi L. LOMBARDI-SATRIANI, anthropologue et homme politique (sénateur en 1996, dans l'Olive), est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont De Sanguine (Meltemi, 2005). principalement destiné à l'étude du folklore, de la religiosité populaire et de la culture paysanne, souvent contextualisés d'un point de vue marxiste (liens entre les données culturelles et la condition économique sociale), il reprend de manière critique, d'une manière originale et innovante, certaines positions de GRAMSCI et d'Ernesto De MARTINO. Notons sa participation à une Histoire sociale de l'Italie moderne et contemporaine, avec Gérard DELILE, Daniel FABRE, Brigitte MARIN et Mareilla PANDOLFI (EHESS, 2002)

    Un second courant est bien plus disposé à se confronter au sociologues non marxistes et à en emprunter des réflexions qui vont dans son sens. Les intellectuels de ce courant sortent alors de la logique de l'historicisme pour aborder d'autres considérations quant aux évolutions possibles de la société. C'est ce glissement que l'on peut situer vers le milieu des années 1970, de nombre d'intellectuels qui longtemps travaillent parallèlement au premier courant et entrainent d'ailleurs l'ensemble des sociologues "marxisants", vers ce que André TOSEL désigne comme la fin d'un "marxo-gramsciano-togliattisme.

 

Bruno THIRY, Antimo FARRO, Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

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5 avril 2020 7 05 /04 /avril /2020 13:31

   Sans doute bien plus qu'en France, la sociologie directement d'inspiration marxiste, et de plus ne reniant pas l'usage d'une phraséologie plus combative, continue de produire des études marquantes alors que dans ce dernier pays, les philosophes, historiens et économistes tiennent le haut du pavé, s'attachant largement à l'étude de la structure et des rapports de production.

 

Une influence réciproque entre sociologie et marxisme

   Comme l'écrivent THIRY, FARRO et PORTIS, les rapports entre le marxisme et la sociologie est marqué en Italie par une influence réciproque.

A partir de la fin des années 1950, certaines tendances du marxisme se rapprochent de la sociologie. Plusieurs intellectuels marxistes mènent des recherches à l'aide d'outils théoriques et de techniques issues de la tradition sociologique (voir Robert A. NISBET, La tradition sociologique, PUF, 1984). Il s'agit de recherches théoriques et d'enquêtes empiriques portant sur les changements dans le travail industriel et dans la société italienne. A partir de la fin des années 1960, par ailleurs, certains courants de la sociologie tournent le regard vers le marxisme. Ils ont pour objectif de trouver des issues à la crise du structuro-fonctionnalisme et des autres théories sociologiques. Il s'agit de formuler à la fois une critique de ces théories et un projet alternatif à la société bourgeoise industrielle, telle qu'elle s'est constituée en Italie et dans le monde occidental. Nous avons, de cette façon, une fertilisation croisée du marxisme et de la sociologie.

La chute du fascisme (1945), la reconstruction de l'après-guerre, la forte expansion économique et les changements culturels des années 1950 et 1960 constituent le contexte historique où la pensée marxiste s'impose au sein des débats intellectuels qui ont lieu en Italie à propos de la nature de la société capitaliste et de sa transformation socialiste. Il s'agit d'une pensée philosophique qui se divise en deux courants principaux d'où surgissent d'une part une sociologie marxiste et d'autre part une combinaison originale entre le marxisme et la sociologie.

    Ainsi entre historicisme et sociologie, des intellectuels marxistes comme Antonio LABRIOLA (1843-1904) et Antonio GRAMSCI (1891-1937) amorcent tout un courant qui se décline de multiples façons. D'autres, prenant les oeuvres de Karl MARX en tant que théorie scientifique de la société capitaliste moderne, recherchent les contradictions et les conflits sociaux issus des pratiques humaines exprimées dans des analyses et dans des actes tels que l'insubordination ouvrière qui s'oppose à la domination de classe. Ils ont une influence certaine parmi les intellectuels et chercheurs qui cherchent à construire des analyse de changements de leur société. Certains se regroupent autour de revues marxistes, théoriques et militantes, dont la plus importante est Quaderni Rossi (1961-1966). Le thème du développement a, en Italie, une importance particulière, vu le contraste entre le Nord et le Sud du pays, à de multiples points de vue. L'évolution du marché du travail, surtout à partir des années 1970, occupe une grande part des travaux. Durant les années 1980, en revanche, l'intérêt de la sociologie pour le marxisme diminue, situation encore présente aujourd'hui, quoiqu'il reste la théorie privilégiée pour ceux qui étudient les changements dans la société, en particulier ceux liés au mouvement syndical (A. ACCORNERO)

   Carlo Giuseppe ROSSETTI rappelle opportunément que tous les membres de la première génération des sociologues italiens, les pères de la sociologie italienne d'après-guerre, ont été formés aux États-Unis dans les années cinquante et que la seconde génération elle-même, Alberto MARTINELLI, Alessandro CAVALLI, Guido MARTINOTTI et bien d'autres, a reçu une formation professionnelle en Amérique, bien que très peu d'entre eux aient obtenu un doctorat dans les universités américaines. cette "génération américaine" n'a fait nul effort pour faire sérieusement la liaison avec la tradition sociologique nationale représentée par PARETO, MOSCA, GRAMSCI et par une très intéressante école de jurisprudence historique qui a de fortes affinités avec la sociologie et qui s'est intéressée à d'importants problèmes généraux.

Dans les années 1950 et 1960, les entreprises, qui financent la plupart des études en sociologie autour de l'organisation de l'usine notamment, exercent un fort contrôle sur le type de production de ces sociologues formés aux États-Unis. L'influence du marxisme s'est fait sentir en sociologie par le biais de Wright MILLS, maitre de la sociologie critique. Les oeuvres de MARX et d'ENGELS ont toujours été un monopole idéologique du parti communiste et de ses intellectuels officiels et longtemps, le marxisme italien passait de la politique à l'économie en dénigrant la sociologie. Ce n'est que vers la fin des années 1960 que sérieusement les sociologues italiens, aidés en cela des efforts d'intellectuels marxistes de faire évoluer encore plus le PCI vers des analyses non orthodoxes, que réellement marxisme et sociologie se sont rencontrés et se sont influencés les uns les autres. Sans doute, l'essoufflement des luttes ouvrières, la perte d'influence progressive du PCI, dans une analyse de la crise de l'État-Providence, ont poussé cette influence réciproque plus avant, notamment dans le développement d'études sociologiques sur la transformation des classes sociales et le changement de nature des luttes populaires. Singulièrement, pourtant, comme le rappelle également ROSSETTI, les sociologues marxistes n'ont pas poussé très loin l'analyse de liens entre cette transformation des relations, des structures et actions de classe, et se sont souvent bornés à décrire la structure professionnelle. La faiblesse des analyses, globalement, de la sociologie italienne provient de l'absence de liaison forte de ces sociologues avec la grande tradition nationale préfasciste de MOSCA, PARETO, MICHELS et n'a pas réellement pris au sérieux l'oeuvre de GRAMSCI, qui a finalement bien plus d'importance hors d'italie, notamment en Angleterre ou même en France...

 

La sociologie marxiste vit dans un contexte de décomposition de la philosophie de la praxis...

     André TOSEL partage cette appréciation dans sa description de la situation du marxisme en Italie. "L'Italie, écrit-il, présente un cas singulier : pays du plus grand et du plus libéral parti communiste européen, riche d'une tradition marxiste propre et forte, celle du gramscisme togliatien ou philosophie de la praxis, elle connait une dissolution rapide de sa tradition. la stratégie proclamée de conquête de l'hégémonie se transforme de plus en plus nettement en simple politique démocratique d'alliances électorales. L'historicisme, plus togliatien que gramscien entre dans une crise irréversible : il avait jusque là réussi à articuler dans une tension la perspective générale, abstraite, d'une transformation du mode de production capitaliste et la détermination  d'une politique de réformes supposée actualiser la fin du processus et trouvait sa confirmation dans le mouvement réel, c'est-à-dire dans la force du parti et sa réalité de masses. Si cet historicisme a évité au marxisme italien de connaitre le diamat stalinien, et s'il a longtemps permis d'éviter la révérence à des lois historique générales, la prévision des conditions de possibilité de déplacement révolutionnaire hégémonique finissait par se diluer dans une tactique sans perspectives alors que le maintien d'un lien avec le camp socialiste accréditait l'idée d'une duplicité de la stratégie elle-même. On oubliait de toute manière que Gramsci avait tenté de penser une relance de la révolution en Occident en une situation de révolution passive qui supposait l'activation des masses populaires et la construction de situations démocratiques excédant le seul cadre parlementaire." Il est frappant de constater que les références au philosophe écrivain et théoricien Antonio GRAMSCI (1891-1937) et au dirigeant du Parti communiste Palimro TOGLIATTI (1893-1964), tous deux intellectuels dans un contexte de tentative de conquête communiste du pouvoir, persistent dans la pensée philosophique politique marxiste, alors que le contexte a beaucoup changé. Il n'y a apparemment pas de relève du même calibre dans le marxisme italien, même si l'on constate le déclin de leur influence.

    Bien que le professeur de philosophie à l'Université de Nice discute de l'ensemble de la situation générale du marxisme dans ce pays, vue surtout sous l'angle philosophique, on peut comprendre l'impact de cette évolution sur la situation de la sociologie marxiste. Il y avait toujours en arrière-plan de l'effort d'analyse sociologique de la part des intellectuels qui se réclamaient du marxisme, l'espoir ou la certitude, c'est selon, d'une victoire du communisme sur la démocratie chrétien, que ce soit sur le plan parlementaire ou dans l'explosion des luttes sociales. Une fois que cette perspective s'éloigne avec l'affaiblissement (concomitante d'ailleurs de la Démocratie chrétienne) du PCI et des PC en général dans le monde, leur travail perd peu à peu de leur consistance idéologique pour devenir surtout descriptif. Alors que par ailleurs, préoccupations sociales réelles à l'appui, de nombreux sociologues en viennent à adopter des postures et émettent parfois des propositions nettement plus progressistes qu'auparavant. Dans le même, c'est surtout des analyses historiques (LOSURDO par exemple) sur le libéralisme et des sociologies politiques, avec également des travaux sur l'évolution du travail qui dominent chez les marxisants, empêchant peut-être par là cette fameuse interpénétration dont discutent THIRY, FARRO et PORTIS. Ces  derniers signalent d'ailleurs le désintérêt progressif des sociologues pour le marxisme, durant les années 1980 tendant à se faire aussi important que le désintérêt des marxistes pour les analyses purement sociologiques...

   Ce n'est que récemment qu'un renouvellement du marxisme, l'éclosion de "mille marxismes" comme l'écrit André TOSEL, se fait jour en Italie. "Soutenu, écrit notre auteur, par l'oeuvre d'historiographie critique de D. Losurdo et d'une école marxiste d'histoire de la pensée (Guido Oldrini, Alberto Burgio) se développent des tentatives de reconstruction systématique."

Malgré les explications qu'il apporte, et sans doute parce que nous manquons de recul historique, il est difficile de distinguer les lignes de force et les oppositions nettes d'analyses qui combinent des approches historiques et sociologiques, lesquelles prennent en compte de nombreux aspects : évolution de la recherche culturelle et scientifiques (et orientation des théories de la connaissance), évolution (du marché) du capitalisme industriel et financier, évolution également des technologies (y compris de l'information), évolution des forces politiques, évolution parfois surtout des paradigmes philosophiques (individualisme et universalisme), vues à travers la crise globale d'un système libéral mondialisé qui commence à craquer en de nombreux lieux. En fait de "mille marxistes", nous avons affaire-là, et cela dans des disciplines scientifiques diverses, via l'éclatement d'ailleurs de la sociologie en sociologies sectorielles, à de multiples travaux dont les auteurs, malgré une certaine interdisciplinarité parfois plus criée que pratiquée, ne recherchent guère à relier les unes aux autres...

 

André TOSEL, Devenir du marxisme : de la fin du marxisme)léniniste aux mille marxismes, France-Italie, 1975-1995, dans Dictionnaire Marx contemporain, Sous la direction de Jacques BIDET et d'Eustache KOUVÉLAKIS, PUF/Actuel Marx Confrontation, 2001. Bruno THIRY, Antonio FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et de Robert WEIL, Vigot, 2002. Carlo Giuseppe ROSSELLI, Sur la sociologie marxiste, Réponse à Diana PINTO, dans Revue française de sociologie, n°23/2, 1982, www.persee.fr (Diana PINTO est l'auteure d'un article dans la même revue, volume 21, n°2, 1980, La sociologie dans l'Italie de l'après-guerre, 1950-1980)

 

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2 avril 2020 4 02 /04 /avril /2020 09:22

     Le philosophe et sociologue français Michel VERRET, de tendance marxiste, renommé pour sa trilogie sur l'ouvrier français, 1954-1975, publiée entre 1979 et 1988, mène constamment une réflexion théorique en avance sur le Parti Communiste français, sur les dérives bureaucratiques du communisme.

 

Militant et sociologue...

    Adhérant, dans l'enthousiasme de la Libération (son père était fortement engagé dans la Résistance), aux Jeunesses communistes en septembre 1944 et ay Parti communiste l'année suivante, il est reçu à l'École normal supérieure en 1948, où Louis ALTHUSSER le prépare à l'agrégation de philosophie (1953). il collabore à Clarté, la revue des étudiants communistes parisiens (il en est rédacteur en chef en 1949-1950, prenant la succession d'Annie BESSE), puis à Nouvelle Critique. Nommé professeur de philosophie à Nantes, au lycée Clemenceau, il y exerce jusqu'en 1967 avant de s'orienter vers la sociologie à partir de cette même année, sous l'influence de Jean-Claude PASSERON.

    Membre du comité de rédaction de La Nouvelle Critique de 1958 à 1967, il y publie de nombreux article, notamment sous le pseudonyme "Jean Néry", pour échapper à la vigilance du PCF ou du moins de pas avoir l'air de le provoquer directement... Un de ces article, en décembre 1963, "Réflexion sur le culte de la personnalité. Quelques remarques" pointe les aspects particuliers de l'Union Soviétique, mais aussi les aspects universels (y compris au PCF) des dérives bureaucratiques du communisme. En cela, il est en avance sur les réflexions menées à l'intérieur de son parti. Il apparaît alors proche de son "mentor" ALTHUSSER, sans appartenir au premier cercle, ne serait-ce de par son éloignement provincial.

    Au cours de sa carrière d'enseignant-chercheur, il publie sa thèse d'État sur les étudiants (Le temps des études, 1976). Il fonde un laboratoire universitaire de sociologie, le Laboratoire d'études et de recherches de sociologie sur la classe ouvrière (LERSCO) dont il assure la direction à l'Université de Nantes. Il publie notamment une "trilogie sur l'ouvrier français, 1954-1975" : L'espace ouvrier, le travail ouvrier, La culture ouvrière, emblématique de son oeuvre de sociologie et des questionnements qu'elle suscite : le dernier volume, contrairement aux deux autres, est refusé par son éditeur universitaire, et il ne doit d'être publié qu'à une petite structure de la Région nantaise, ACL édition, aidé par le CNRS.

   Membre du PCF jusqu'en 1978, il s'en détache sans délai, considérant que celui-ci est déjà mort politiquement, et sans renier ses propres aspirations émancipatrices.

Une oeuvre sociologique de premier plan sur la classe ouvrière

   Comme de nombreux intellectuels à la Libération, il adhère au PCF, juste après sa découverte du marxisme, pensant ouvertes de nouvelles possibilités de démocratie et d'émancipation, de construction d'une société juste et égalitaire, avec des rapports de force favorables, et comme beaucoup d'intellectuels, il quitte ce parti, conscient qu'à beaucoup d'égard il est devenu une coquille vide. Cette prise de conscience, plus ou moins tardive chez eux, conduit à cette décision déchirante à bien des égards (il ne s'agit pas seulement de politique, mais aussi de vie collective...), car longtemps, on a pensé qu'il s'agissait du parti des masses populaires...

   Philosophe engagé, il ne verse jamais dans le sectarisme et souvent, lors de ses interventions orales ou dans ses écrits, il s'insurge devant maintes manifestations du stalinisme. Bravant les tabous et les interdits implicites, il n'hésite pas à aborder les sujets qui fâchent et à prendre des positions "risquées" : Dialogues pédagogiques (1972), Les marxiste et la religion. Essai sur l'athéisme moderne (1965), où déjà il appelle communistes et croyants à mener "une action commune" au nom d'une "fraternité pratique", tout en soulignant les parentés profondes entre les partis et les Églises. On le sait, ce thème est repris ensuite à droite pour dénoncer un caractère religieux des partis communistes.

   Surtout, lorsqu'il enseigne la philosophie et lorsqu'il contribue à fonder une université à Nantes, terre conservatrice aux notables religieux et laïcs peu favorables, il exerce ses dons de pédagogue efficace envers ses élèves, même aux racines peu ouvertes au socialisme. Sa capacité de dialogue lui permet de tisser des relations fructueuses dans ce sens, même avec des membres de l'establishment sociologique dont certains se situent aux antipodes de ses orientations politiques : Jean-Claude PASSERON, déjà cité, Madeleine GUILBERT, Alain GIRARD, Henri MENDRAS...

Il intervient dans le monde académique de la sociologie avec la même arderu qu'il déploie pour imposer sa figure d'intellectuel au sein des instances du Parti communiste 15 ans plus tôt : membre de la section sociologie du Comité consultatif des universités au moment des réformes d'après mai-juin 1968, il fait partie de plusieurs comités de rédaction de revues de sciences sociales, notamment Ethnologie française, et est aussi président de la Société française de sociologie. Enseignement et recherche, en autres par la fondation du LERSCO ou dans son travail d'enseignant, constituent les deux axes d'activités. Tout en accompagnant ses étudiants (une cinquantaine de thèses sous sa direction), il réalise des investigations sur le monde ouvrier, avec l'assistance efficace de Joseph CREUSEN et Paul NUGUES. Toujours animé par le souci du peuple, démontrant l'existence d'une véritable culture populaire - à l'encontre de la culture des élites bourgeoises, il rédige une trilogie qui fait encore aujourd'hui référence, ouvrant la voie à nombre d'autres travaux... dont certains permettront de mettre en évidence le recul sociologique de la classe ouvrière... Il sait mettre en oeuvre toute une culture érudite pour analyser cette classe ouvrière, sans tomber dans des travers intellectuels induits par des fortes convictions politiques.

Il met autant d'énergie à réaliser cette analyse qu'il en met pour dénoncer le dévoiement des idées de MARX : "l'idée de Marx, dit-il dans une interview, c'était l'Association internationale des travailleurs comme matrice de l'association sociale mondiale à venir. Le pari de Lénine fut : où le Parti a pu prendre le pouvoir, il le garde. Sorti victorieux, mais au prix d'une guerre mondiale atroce. Ce fut, pour finir, l'effondrement en abîme du "socialisme réel". Je m'étonne encore de la vitesse avec laquelle la Nomenklatura a pu se transformer presque toute entière en Hyper-capitalistura". Il estime également que les partis qui se réclament de Marx ou du socialisme en général sont toujours en retard d'un cran sur la classe bourgeoise qui s'internationalise à toute vitesse : ils en restent au niveau national, incapable de former, même au niveau syndical, une véritable internationale des travailleurs... (Interview de Michel Verret par Laure Silvi, dans Travail, genre et sociétés, n° 26, 2011/2)

 

Michel VERRET, Les marxistes et la religion : essai sur l'athéisme moderne, Éditions sociales, 1961 ; Théorie et politique, Éditions sociales, 1967 ; Dialogues pédagogiques, Éditions sociales, 1972 ; Le temps des études, Champion, 1976 ; L'Espace ouvrier (avec J. CREUSEN), Armand Colin, 1979 ; Le travail ouvrier (avec P. NUGUES), Armand Colin, 1982 ; La culture ouvrière 'avec J. CREUSEN), ACL édition, 1988 ; Éclats sidéraux, Nantes, Éditions du Petit Véhicule, 1982 ; Chevilles ouvrières, Éditions de l'Atelier, 1995 ; Métamorphoses ouvrières (collectif), L'Harmattan, 1995 ; Dialogues avec la vie, L'Harmattan, 1999 ; Sur une Europe intérieure..., L'Harmattan, 2001 ; Lectures sociologiques : Bourdieu, Passeron, Hoggard, Halbwachs, Janet, Le Play, Girard, Naville, L'Harmattan, 2009 ; Mémoires de vie ) itinéraire d'un intellectuel. prologue de Thierry GUICHET, L'Harmattan, janvier 2019.

Christian BAUDELOT, Michel Verret, poète et homme de convictions, dans Revue Française de Sociologie, n° 2018/2, volume 59, Presses de Sciences Po.

 

 

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31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 11:33

    D'un point de vue marxiste, dissocier sociologie et philosophie politique constitue une hérésie... En fait, sans entrer dans un jeu quasiment "religieux", Karl MARX et ses continuateurs n'ont jamais dissocié les deux aspects d'un même ensemble de pensée et pensent dialectiquement l'action politique, l'État, et pour autant qu'ils ont fait le pas de quitter un certain dogmatisme, la société civile, l'économie, l'idéologie... Si "professionnellement", nombre de sociologues d'inspiration marxistes affiche cette dialectique, il" étudient et publient souvent "dialectiquement", c'est-à-dire, en fin de compte, tentent de donner un sens à leur analyse, pour un objectif qui, même s'il n'est pas affiché non plus, s'oriente presque toujours vers l'émancipation "des masses". La lutte contre l'injustice, qu'elle soit mue par humanisme ou par marxisme, n'a plus cette connotation "idéologique" si fortement reprochée par... les tenants de l'ordre établi! Le débat si fort entre sociologues marxistes entre humanisme et anti-humanisme a longtemps hanté les groupes et groupuscules. il semble bien qu'aujourd'hui, qu'une l'orthodoxie d'État - soviétique en fin de compte, ou maoïste encore aujourd'hui, -n'ait plus les moyens de contraindre leur esprit à des réfutations ou à des justifications de ce type...

   Pour autant, les auteurs marxistes, qui n'entendent pas renier la philosophie politique marxiste, gardent à l'esprit cette dialectique, fortement liée d'ailleurs à leur esprit à une sociologie scientifique. Sociologique scientifique et action politique que défendait, dans un mouvement d'idées de "retour à MARX", en son temps, Henri LEFEBVRE. Dans sa présentation à la fois rigoureuse et pédagogique de la pensée de Karl MARX, il écrivait ce chapitre Dialectique et sociologique scientifique, L'action politique - l'État, dans ces termes, rappelant des analyses fondamentales qui guident encore bien des sociologues aujourd'hui.

"Le capitalisme a donc des lois et relève d'une science. Si ces lois étaient des lois "économiques" d'équilibre, s'il disposait d'un automatisme régulateur, il tendrait vers la stabilité. Nous savons qu'il n'en est rien et que ces lois sont des lois dialectiques et historiques.

Dans l'hypothèse d'un appareil spontané et d'un automatisme interne de régulation, l'État n'aurait qu'un rôle négatif : il écarterait les initiatives perturbatrices de cet ordre "immanent" du capitalisme.  C'est bien ainsi que la bourgeoisie a conçu et construit, dans sa belle époque, son État démocratique et libéral. Alors, sans connaître les véritables lois internes du "régime" et de la "structure, qu'elle constituait à son profit, elle se représentait des lois harmonieuses, immuables, éternelles. Son État devait simplement "superviser" le fonctionnement de ces lois. Malheureusement, cet État fut tout de suite quelque chose de bien différent, et il l'est devenu de plus en plus, le libéralisme plus ou moins sincère ne fut alors que l'apparence idéologique d'un État de classe.

Cet État de classe était inévitable, selon l'analyse et les prévisions de Marx : il fallait, par des moyens répressifs et violents, sans cesse rétablir au profit des capitalistes un "ordre" que sans cesse des forces de perturbation et de "désordre" venait menacer. Il fallait par tous les moyens arrêter le mouvement qui tendait vers la transformation du capitalisme en une autre structure sociale - et arrêter ce mouvement au profit de la classe capitaliste. Les forces productives tendant (par la "surproduction" elle-même et à travers les crises) à déborder la structure capitaliste, il fallait arrêter le devenir.

Aux initiatives révolutionnaires, la classe dominante répond nécessairement par une activité politique, par une répression pour laquelle un appareil d'État lui est nécessaire. Les exigences administratives se mêlent aux nécessités politiques, dans la constitution de cet appareil qu'elle secrète littéralement, selon ses besoins. L'analyse de la base économique aboutit donc à une analyse scientifique de la superstructure politique. L'analyse de la formation économico-sociale, dans son histoire concrète, implique une étude de l'État, qui couronne l'édifice.

Karl Marx découvre ainsi que l'activité politique n'est pas une forme supérieure de la moralité, comme l'avait cru Hegel (apologiste, ici, de "l'ordre établi"). L'État ne représente pas une conscience de la société, mais une conscience de classe. Pas d'État sans gouvernement qui cherche, dans un sens défini par la classe dominante, la solution aux problèmes généraux qui se posent. L'intérêt général recèle et dissimule, sous l'apparence d'une communauté illusoire, des intérêts de classe.

Dans l'État démocratique façonné par la bourgeoisie, elle ne peut empêcher une certaine participation des masses et de la classe ouvrière à la vie politique : elle s'arrange pour que cette participation soit aussi illusoire et apparente que possible ; elle réduit au minimum le droit de choisir les maître, l'efficacité du suffrage universel ; et, dès qu'elle se sent menacée, elle supprime le suffrage universel. Non seulement l'État est secrété par une sorte de processus naturel, suivant les besoins de la classe dominante ; mais, dans la mesure où l'organisation politique laisse place à l'expression et aux revendications des opprimés, la puissance économique - l'argent - intervient ; et elle rétablit par tous les moyens, corruption ou violence stipendiée, la situation des oppresseurs. L'État démocratique présente donc une dialectique interne ; il contient une apparence et une réalité. Pour le pénétrer, une vigilance perpétuelle, une analyse théorique jointe à une expérience pratique s'avèrent indispensable. En même temps, il révèle et il dissimule une contradiction : la lutte des classes. En un sens, et d'un côté, il n'est que dictature de la bourgeoisie. En un autre sens, mais simultanément, il permet le déploiement de la lutte, donc certaines victoires des opprimés. Ceux-ci doivent donc défendre la république et la démocratie bourgeoise, non pour elles-mêmes, mais pour les possibilités d'actions qu'elles renferment.

La démocratie bourgeoise et les libertés qu'elle implique (liberté d'expression et de presse, liberté d'opinion et de vote) se retournent nécessairement contre elle : elles permettent la recherche scientifique et l'expression des découvertes qui prévoient la disparition du régime et en montrent les tares ; elles autorisent l'organisation des forces révolutionnaires (syndicats, partis). Vient donc un moment où la démocratie change de sens. Non qu'elle disparaisse : elle s'approfondit ; non qu'elle se supprime ; elle se dépasse. Elle devient démocratie prolétarienne, c'est-à-dire pouvoir du prolétariat (sur la bourgeoisie). Tout État comportant une dictature, c'est seulement le sens de la dictature qui change - dictature signifiant contrainte, action efficace sur les hommes et les choses pour les orienter dans un sens déterminé. Seulement la dictature bourgeoise était dissimulée sous le voile d'une communauté illusoire : l'intérêt général. La dictature du prolétariat analysée et prévue par Marx est une dictature ouverte, non dissimulée, sur la bourgeoisie. Son degré de contrainte se proportionne exactement aux privilèges. En cessant de défendre un prétendu "intérêt général" commun aux oppresseurs et aux opprimés, cette dictature rétablit la véritable communauté de ceux qui contribuent activement et effectivement à la vie sociale, qui créent, qui produisent, qui travaillent. C'est donc bien l'épanouissement de la démocratie, transition historique ) à travers le socialisme - vers le communisme. L'État devient un instrument pour la transformation du monde. Une fois son rôle accompli, il disparaîtra.

Nous avons montré comment l'analyse théorique et l'expérience politique montrèrent peu à peu à Marx la véritable structure de l'État et le processus de sa transformation. (...)".

    Cette présentation de la philosophie politique marxiste, qui est aussi une interprétation de la pensée de Marx, s'appuie sur une sociologie et Henri LEFEBVRE déploie cette sociologie entre autres dans le domaine de l'urbanisme, de la ville. Mais de façon globale il s'agit toujours de sociologie politique, à la fois analyse de ce qui est réellement et projection dans l'avenir du développement de l'État, de ce qu'il devrait être, devenir, toujours dans l'intérêt des classes dominées et oppressées. Sociologie de combat donc, qui ne doit pas selon lui, se départir de toute la rigueur scientifique. Il ne s'agit pas pour lui de biaiser en quelque sorte la réalité pour le bien des travailleurs, mais bien de restituer également la réalité de la société capitaliste, et notamment de l'État tel qu'il est, en mettant notamment en évidence comment, et c'est tout l'objet du Capital de Karl Marx, les crises du capitalisme proviennent de son fonctionnement même.

 

Henri LEFEBVRE, Pour connaitre la pensée de Karl Marx, Bordas, 1966.

 

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28 mars 2020 6 28 /03 /mars /2020 10:46

     Pour une grande partie des sociologues en France, marxistes ou non, les politiques urbaines et pour les derniers directement en lien avec le développement des luttes urbaines, constituent un champ de recherche prioritaire.

      Avant de nombreux autres, Henri LEFEBVRE, qualifié parfois de théoricien franc tireur et touche à tout, cultivant une certaine hétérodoxie tout en étant très proche du Parti communiste, avait publié coup sur coup Du rural à l'urbain (1970), La Révolution urbaine (1970), La Pensée marxiste et la ville (1972) et La production de l'espace (1974). Soutenant dans ce dernier ouvrage que l'espace est un produit social et une réalité propre au même titre et dans le même processus global que la marchandise, l'argent, le capital, il définissait principalement l'espace comme "la projection au sol des rapports de production" ou comme "le support des rapports sociaux". Selon le philosophe et sociologue marxiste, la modalité d'existence des rapports sociaux était affectée par des déterminations qu'il s'agissait d'analyser selon les trois niveaux de "la reproduction biologique", de "la reproduction de la force de travail" et de "la reproduction des rapports sociaux de production". De telles indications étaient toutefois programmatiques et, malgré l'abandon des analyses et des matériaux, demeurait en suspens la requête qu'elles énonçaient avec une certaine pertinence au regard des préoccupations théoriques de l'époque.

    C'est à cette exigence que tentèrent de satisfaire les travaux de Jean LOIJKINE consacrés en particulier aux politiques urbaines dans la région parisienne (1973) et dans la région lyonnaise (1974) et ceux de Christian TOPALOV sur la rente foncière urbaine et Les promoteurs immobiliers (1974).

    Manuel CASTELLS proposa une globalisation de la problématique dans ses ouvrages tels que La question urbaine (1972) ou Luttes urbaines et pouvoir politique (1973), ou dans Mononopolville, avec Francis GODARD (1974), complétés en 1978 par une contribution à l'ouvrage précité que dirigea POULANTZAS, sous le titre de "Crise de l'État, consommation collective et contradictions urbaines. CASTELLS définissait le domaine de l'urbain dans sa généralité par l'ensemble des problèmes liés d'une part à l'organisation de l'espace ou à "la division sociale et technique du territoire" et d'autre part à "la pridcution, distribution et gestion des moyens collectifs de consommation". CASTELLS identifiait dans cet espace des contradictions d'un type nouveau, marqués certes comme toute contradiction "de classe" par le capital considéré en tant que "rapport social", mais ces contradictions relevaient aussi un caractère "pluriclassiste" qui les rendait "stratégiquement fondamentales pour une transformation des rapports sociaux". Il concluait son analyse par le constat d'une "crise de la politique urbaine" (spécialement de la planification), il diagnostiquait une incapacité croissante de l'État à "assurer dans ce domaine l'ensemble des fonctions nécessaires à la reproduction du système" et désignait dans cette impuissance une situation favorable au développement de "nouvelles luttes populaires".

Dans son opuscule de 1973 consacré aux luttes urbaines, CASTELLS avait souligné, à partir de l'exemple du logement, que la consommation collective, tout à la fois "élément fonctionnel indispensable, objet permanent de revendications et secteur déficitaire en économie capitaliste", répondait tendanciellement à "l'exigence sociale historiquement définie d'une série de droits à la vie".

     C'est ce mouvement historique, susceptible de contrecarrer les mécanismes de reproduction de la structure sociale qu'analyse pour sa part dans son livre consacré à l'espace ouvrier, paru à la fin de la décennie, Michel VERRET, le seul sociologue peut- être de cette période qui ait approché les ouvrier et pénétré leur espace; non seulement en analyste, mais également en ami. Avant d'aller plus loin, notons que, déjà, bien loin avant dans le temps, l'éclosion des villes avaient remis en cause toute une organisation sociale et tout un rapport de forces sociales, et que leur développement en avait fait un acteur à part entière, souvent, des luttes entre nouveaux dépositaires d'une société féodale qu'elles avaient contribué à proprement détruire.

Évoquant donc les théoriciens catastrophistes qui définissent "la reproduction de la classes ouvrière comme un pur mécanisme de répétition, dont la bourgeoisie, ou son État, réglerait l'agencement, et dont la classe ouvrière subirait le mouvement", VERRET montrait en 1979 grâce à des observations précises et dans des formulations assez justes, que ni la bourgeoisie n'est "cet ingénieur tout puissant", ni la classe ouvrière "ce rouage machinale", ni la reproduction "ce mécanisme monotone". Sans contester que "la matrice fondamentale du besoin et de la puissance de transformation des rapports sociaux" est l'usine plutôt que la maison, il établit que la force de travail renvoyée par celle-ci à celle-là "n'est pas seulement reconstituée pour l'usage et le profit de ceux qui en profitent" mais également "renouvelée" par des "besoins qui, transformés en revendications, en transforment l'image" et ménageront "d'autres usages en d'autres rapports" selon un mouvement au terme duquel l'ouvrier deviendrait "maître de l'usine comme de sa maison : maitre des machines, maître de son travail, maître de son produit, non pour l'accaparer, mais pour le distribuer à ceux qui en ont besoin, comme à la maison on partage le pain, et demain, dit-on, les roses". (VERRET, L'ouvrier français, L'espace ouvrier, Armand Colin, 1979).

L'orientation explicitement humaniste - et le vocabulaire en même temps - humaniste de la perspective que trace ainsi Michel VERRET paraît contredire à l'exigence méthodologique qu'ALTHUSSER avait quinze ans auparavant, inscrite au principe de son "retour à MARX" (qualifié par lui-même "d'anti-humanisme théorique"), principe interdisant de valoriser tout ce qui n'est pas strictement "économique". Ce principe visait surtout à interrompre le "bavardage" sur l'aliénation au sein du Parti communiste, comme à contrecarrer le développement d'un "personnalisme", identifié dans le travail par exemple de Lucien SÈVE. S'appuyant en partie sur le travail de POULANTZAS identifiant la complexité de la reproduction, Michel VERRET  peut indiquer d'autres voies que l'État et l'économie, pour la reproduction des rapports sociaux de production, et du coup, d'autres axes permettant de la combattre. Mais THIRY, FARRO et PORTIS, auxquels nous empruntons largement cette analyse de l'histoire de la sociologie urbaine marxiste, estiment que le primat de la reproduction des rapports sociaux dans la production brident cette tentative d'analyse sociologique chez les marxistes, pour des raisons théoriques certes mais également par le poids politique au sein du parti communiste de l'orthodoxie. Ainsi l'accusation d'humanisme est souvent brandie comme accusation de s'écarter fondamentalement du marxisme.

 

La sociologie urbaine marxiste aujourd'hui

     Alors que la phraséologie marxiste disparait peu à peu des études en sociologie, chez les auteurs marxistes s'opèrent dans les années 1970-1980, puis de manière de plus en plus accentuée dans les décennies suivantes plusieurs évolutions, compte-tenu du fait qu'il n'y a jamais eu réellement une école marxiste en sociologie (Edmond PRETECEILLE).

  Rappelons d'abord que dans la première partie des années 1970, les sociologues marxistes du Centre d'Études et de recherches marxistes (CERM) et du Centre de sociologie urbaine (CSU) publient de très nombreux ouvrages et articles. Le débat auquel participèrent, outre les auteurs déjà cités, Alain CHENU, Danièle BLEITRACH, Denis DUCLOS, Jean-Marie PONDARIÈS, Renaud DULONG, François ASHER, Edmond PRETECEILLE, Jean GIRARD, Henri COING, Jean-Pierre TERRAIL, etc, est très bien synthétisé par Élizabeth LEBAS dans "Somme Comments on a Decade of Marxists Urban and Regional Research in France, 1969-1970" publié dans Housing, Construction and the State, London, Conference of Socialist Economists, march 1980.

Dans la même période où les sociologues marxistes ou marxisants investissent le champ de la sociologie urbaine, des auteurs entament leurs travaux sur la sociologie du travail, de la classe ouvrière, de l'État, du développement et des religions.

Suite à l'inspiration et à la provocation d'Henri LEFEBVRE, plus philosophique que sociologique, de nouveaux sociologues marxistes s'attachent à l'étude de l'urbain, dans une démarche souvent plus empirique que théorique. Même si ALTHUSSER et POULANTZAC influent certains d'entre eux (comme Malnuel CASTELLS), d'autres sont inspirés par l'école du capitalisme monopoliste d'État, beaucoup critiquée, mais servant de point de départ pour nombre d'entre eux. Mais les itinéraires des sociologues marxistes sont très diversifiés, d'autres ont d'abord été des disciples d'Alain TOURAINE, de Michel CROIZIER, de BOURDIEU et PASSERON, et même de la sociologie américaine (comme l'équipe du CERAT à Grenoble. La plupart des sociologues dans ce domaine (urbain) se situent de toute façon dans le sillage d'une tradition de la sociologie urbaine française, celle de Chombart de LAUWE, comme ceux du Centre de Sociologie urbaine (CSU) (Edmond PRETECEILLE) . Un certain nombre de préoccupations perdure, au delà des parcours personnels : le logement, la consommation et les modes de vie des citadins, plus particulièrement de la classe ouvrière, le rapport des groupes sociaux à l'espace urbain...

Il y a eu un point de rupture essentiel dans le travail de tous ces sociologue, vers 1966-1967. Les questions dominaient alors les démarches des sociologues urbains, celles posées par les planificateurs technocrates, soucieux du contrôle de la croissance en matière de besoins d'équipements de toutes sortes, guidés par les nécessités du marché (du bâtiment notamment). Ont été réintroduit dans l'analyse l'État et les producteurs privés de la ville. Ceci dans un mouvement d'influences réciproques entre responsables de l'État (DATAR, Commissariat général au Plan) et sociologues dont c'étaient les principaux commanditaires (et financeurs) des études... qui étaient du reste jusqu'à cette période très peu lus par les responsables des instances supérieures. Ce mouvement se situait dans celui qui secoue en mai 1968 l'ensemble des structures de la société, étatiques ou non. Puis, dans les années 1970, vint une sorte de réactions où des hauts fonctionnaires veulent faire le tri entre les bons sociologues (qui aiment l'État) et les mauvais (qui détestent l'État), réduisant de manière importante les commandes d'études et les financements... Malgré cette sorte de "chasse aux sorcières", le mouvement général d'attention à l'objet local est lancé et ne s'arrête pas... Les acteurs locaux, de leur propre élan, de celui de nombreux hauts fonctionnaires d'État et aidé des analyses des sociologues, prennent une part de plus en plus active à la vie politique (et administrative) de l'État, dans un mouvement général où la décentralisation (pour aussi d'autres multiples raisons, liés aux difficultés de gestion administrative et aiguillonné également par plusieurs scandales-gaspillages d'État...), devient un paradigme obligatoire. Ceci se traduit très pratiquement par la multiplication d'études de politique urbaine locale, changeant d'ailleurs notablement certains circuits de financement de ces études, mais surtout la perception des acteurs sur l'urbain.

On comprend que pour des marxistes habitués à analyser l'État central, que cette évolution, dont ils sont d'ailleurs partie prenante, change aussi de manière générale leur analyses théoriques. Dans le sens où l'attention accrue portée au poids croissant de l'État central, du capital financier, engendre l'attention a contrario, du fait de leurs recherches sur le terrain, sur le jeu des situations locales, des rapports de force locaux... dont beaucoup se retrouvent au sommet de l'État, pas seulement dans un sens descendant comme le voudraient les analyses centrées sur la toute-puissance de l'État, mais également dans un sens ascendant, du local vers Paris. Les sociologues se rendent compte et rendent compte de la nécessité pour l'État des coopérations au niveau local, et même chez des théoriciens comme Jean LOJKINE, considéré comme des plus fidèles à l'orthodoxie, on retrouve cette obligation d'assumer la complexité du local, des rapports internes à l'appareil d'État et aussi de l'ambivalence des situations politiques locales.

Pour autant, même si nombre de sociologues marxistes sortent d'une certaine "naïveté" des années 1960, qui faisaient considérer l'État comme un bloc (ce fameux bloc social althussérien, concept d'ailleurs un peu caricaturé), ils n'ont pas produits pour autant une sociologie unifiée marxiste. Car d'une certaine façon, peu ont eu envie d'en élaborer une, plus intéressés de travailler avec d'autres sociologues d'autres sensibilités mais au champ scientifique commun, peu soucieux de rester dans une problématique orthodoxe (axée sur la toute-puissance d'un État concentrant toute la force de la bourgeoisie unie dans le même objectif de confiscation de la plus-value produite par une classe ouvrière elle-même unifiée...). Et d'un autre côté, et cela va dans le sens de la même évolution, les champs sociologiques se sont diversifiés et, largement, leurs analyses sur différents aspects des politiques urbaines, tout en abandonnant une phraséologie marxiste, pénètrent bien plus l'ensemble de la société et des... structures d'État. Toutes les analyses que l'ont peu trouver dans les années 1980-1990 sur la politique de la ville, sur la délinquance dans les "cités", sur le logement, sur la santé, sur les rapports entre services de l'État et citoyens, comme sur la gestion de l'eau, du gaz et de l'électricité, sur les pratiques de travail, sur la ségrégation et les restructurations sociales, sur les modes de vie, sur les rapports entre communautés ethniques... agitent les acteurs locaux comme nationaux sur la répartition des responsabilités, sur la nature des politiques à mettre en oeuvre, sur la répartition des ressources financières également...

    La doxa libérale des années 2000-2010 et la forme de la mondialisation, comme la financiarisation de l'économie porte un coup d'arrêt à cette évolution qui voit se freiner partout la décentralisation (se muant en simple déconcentration des services)... comme le développement des études sociologiques urbaines de manière générale. Un certain repli de la sociologie française s'opère, et cela concerne tous les domaines étudiés, frappant également les sciences sociales et les sciences naturelles. On ne compte plus alors, les appels des scientifiques, sociologues ou non, marxistants ou non, sur la raréfaction des crédits d'État, la dispersion des équipes de travail. Dans un pays qui dépend historiquement d'un État centralisé à bien des égards, y compris en matière de recherches scientifiques, le coup est plutôt rude et la capacité d'amortissement du monde universitaire est bien moindre que dans les pays anglo-saxons où le système des fondations est prédominant.

 

PRETECEILLE Edmond, Jean-Louis BRIQUET, Les marxiste et la question urbaine, dans Politis, volume 2, n°7-8, octobre-novembre 1989, L'espace du local, www.persee.fr. Bruno THIRY, Antimo FARRO, Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaines, Vigot, 2002.

 

  

 

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26 mars 2020 4 26 /03 /mars /2020 09:54

A la suite et à contresens des réflexions de Louis ALTHUSSER

    Le même postulat consistant à identifier dans les formes de la subjectivité les rapports de production et à penser la structure de ces derniers dans une logique de reproduction sociale, trouvé dans l'oeuvre de Louis ALTHUSSER, se retrouve dans l'ensemble des travaux de Nicos POULANTZAS, estiment Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS. L'audience de ses travaux fut considérable, et même s'ils sont tombés aujourd'hui dans un oubli peut-être définitif. Ils furent conçus et publiés dans le sillage du "retour à MARX" opéré par ALTHUSSER, dont POULANTZAS demeura constamment proche, entretenant avec lui, dans ses analyses mêmes, un dialogue critique jusqu'à la fin. Et cela en dehors et souvent contre les dirigeants du Parti Communiste, qui entendaient conserver le plus longtemps possible à la fois une orthodoxie théorique et une fidélité politique et idéologique envers le grand frère soviétique.

    De la solidarité intellectuelle entre ALTHUSSER et POULANTZAS témoignage surtout son premier grand ouvrage, Pouvoir politique et classes sociales (en deux tomes, parus en 1968 et 1971) dans lequel ce dernier se refère à GRAMSCI et spécialement aux concepts de bloc historique et d'hégémonie qui lui donnaient les moyens de construire un dispositif et des moyens théoriques propres pour parachever le travail d'affinement conceptuel engagé par ALTHUSSER. Dès ce livre, il proposa notamment la notion de bloc au pouvoir, définie comme l'ensemble des classes et fractions de classes occupant le terrain de la domination politique. Puis il spécifia cette domination par une méticuleuse typologie des classes, établie essentiellement sur le critère et la double distinction entre hégémonie et domination et entre le politique et l'économique. Au-delà de ces distinctions conceptuelles, maintenues comme il se doit au prix de "rectifications" successives dans les ouvrages ultérieurs, le point de vue adopté dans son autre grand livre, les classes sociales dans le capitalisme aujourd'hui (1974) est le même que celui théorisé par ALTHUSSER dans son étude sur les appareils idéologiques d'État : "la reproduction du capital n'est pas simplement le cycle d'ensemble du capital social (le fameux espace "économique"), mais également la reproduction des conditions politiques et idéologiques sous lesquelles cette reproduction a lieu". Un différend toutefois, explicite dans Fascisme et dictature (1970), son deuxième livre, opposa durablement POULANTZAS à ALTHUSSER sur la question du statut des appareils idéologiques d'État, dont il reprit néanmoins nommément le concept, mais pour l'inscrire dans une théorisation de l'État, qui, malgré l'identité de la démarche générale, diverge sensiblement des thèses soutenues par ALTHUSSER.

  A l'instar de ce dernier, et comme presque tous les marxistes de cette époque, POULANTZAS fut inséparablement un théoricien de l'autonomie du politique (catégorie de la philosophie classique élaborée dans le marxisme) et un théoricien de l'État tendant à identifier le politique et l'étatique. Ceci d'ailleurs dans une problématique d'accès ou de conquête du pouvoir d'État, qui mêle les moyens électoraux et syndicaux,  indépassable objectif de l'action de tous les partis communistes. POULANTZAS ne réduisait pas l'ensemble des pratiques politiques aux modalités d'exercice du pouvoir de l'État, mais, pour lui, l'État demeurait la référence ultime, servant de critère d'évaluation à la fois du politique comme tel et des luttes "populaires" ou des mouvements "sociaux, la perspective d'une transformation révolutionnaire impliquant toujours comme condition nécessaire, et quelle qu'en soit la forme, la prise du pouvoir d'État. Et c'est sans doute une des raisons de l'oubli dans lequel est tombé son oeuvre (et celle d'ALTHUSSER dans une moindre mesure), à partir du moment où les partis communistes perdaient leur leadership politique (de gauche) dans la société et à partir du moment, et là les périodes se confondent souvent, où l'État lui-même perdait son statut de référant absolu dans l'ensemble des intelligentia, notamment européennes.

   POULANTZAS, comme ALTHUSSER suivent là LÉNINE et ses analyses de L'État et la révolution qu'ils pouvaient juger encore en 1979 comme le plus important, alors même qu'éclatait la crise du marxisme. Outre les difficultés innombrables, interminablement remises sur le tapis, écrivent encore nos trois auteurs, des séminaires et des colloques, que soulevait la nécessité de penser une autonomie de la "politique politicienne" et de comprendre ce que signifie au juste politique dans la "critique de l'économie politique", cette centralité de la référence à l'État impliquant aussi que fût élucidée la nature de l'État capitaliste. C'est à produire une définition appropriée de celle-ci que POULANTZAS consacré l'essentiel de ses efforts qui, dès Lex classes sociales dans le capitalisme aujourd'hui, aboutit à l'énoncé de la thèse, formulée  sans changement dans un entretien de 1979 (repris l'année suivante dans le recueil Repères), selon laquelle "l'État est la condensation matérielle d'un rapport de forces entre les classes et fractions de classe".

Décalque de celle, avancée par MARX, du capital comme rapport sociale, cette définition visait à soustraire l'explication de l'autre pôle de la domination bourgeoise aux conceptions instrumentales et essentialistes (déviations propres à la IIIe Internationale) dont procédait selon lui encore l'approche d'ALTHUSSER. L'attachement de ce dernier à la topique de 1859 de l'infrastructure et de la superstructure aurait supposé que l'État au sens étroit fût une machine ou une forteresse destiné à être conquise de l'extérieur et progressivement abolie par la classe ouvrière. Les contradictions de classe inhérentes à l'État ne se développant qu'au sein de ses appareils idéologiques. Récusant cette analyse, POULANTZAS entend souligneer par sa définition que l'État de part en part dans l'ensemble de ses appareils (armée, justice, administration, école, Église) est traversé par les contradictions de classes, lesquelles affectent non seulement les rapports entretenus par les classes et fractions de classes composant le bloc au pouvoir, mais également le rapport même de domination unissant et séparant les classes dominantes et les classes dominées. Par ailleurs, l'insistance sur la matérialité de l'État met en valeur sa spécificité institutionnelle, par quoi il se distingue des rapports de production, et partant, sa capacité ) absorber les contradictions qu'en même temps il condense et concentre. Il en résulte que la politique de l'État doit être conçue, non plus comme la manifestation de son pouvoir propre, mais comme la "résultante" des contradictions de classe dont sa structure est constituée, ce qui signifie aussi que l'État offre constamment prise à l'action des forces sociales visant à modifier son rapport de classe interne. Ces thèses sont développées par POULANTZAS dans sa contribution à l'ouvrage collectif, La crise de l'État, publié sous sa direction en 1976, et dans son dernier ouvrage important, L'État, le pouvoir, le socialisme (1978) qui analyse corrélativement les conditions dans lesquelles la fraction multinationale de la bourgeoisie accède à la position de classe régnante et les conditions dans lesquelles les classes ouvrières et leurs alliés peuvent agir sur les contradictions inédites affectant le bloc au pouvoir.

L'une des questions vives traitées par POULANTZAS concernait l'intégration progressive "dans l'espace même de reproduction et d'accumulation de capital", de domaines auparavant marginaux tels que la santé, les transports, l'environnement, l'urbanisme, dernier domaine qui fut à l'époque l'objet d'investigations théoriques spécialisées de la sociologie marxiste. La raison de ce privilège, pour nos trois auteurs, est aisément concevable : outre qu'il se posaient en termes nouveaux dans la phase du capitalisme où l'État se caractérise par l'hégémonie du capital monopoliste, les problèmes urbains, comme  ils furent fréquemment dénommés, composaient, aux yeux de ces chercheurs, un champ d'analyses théoriques au centre de la problématique générale et commune à la reproduction des rapports sociaux de production et de leurs transformation socialiste. Les politiques urbaine (du côté de l'État) et les luttes urbaines (du côté notamment de la classe ouvrière) devenaient alors un objet de recherche prioritaire. (THIRY, FARRO et PORTIS)

 

Critique de la conception instrumentaliste de l'État

   Jean-Pierre DURAND, dans sur survols des sociologies marxistes contemporaines, réhabilite en quelque sorte les apports de Nicos POULANTZAS, dont l'oeuvre, suivant une logique qu'on connait bien, influence bien plus les conceptions actuelles que ceux de Louis ALTHUSSER. La complexité du fonctionnement de l'État a conduit à un affinement de la théorie marxiste de l'État au XXe siècle, juste avant d'ailleurs son éviction du champ universitaire à partir des années 1980.

   Tout en maintenant la problématique de la reproduction des rapports de production capitalistes dans laquelle l'État joue un rôle complémentaire à celui de la séparation des ouvriers de leurs moyens de travail dans la sphère économique, les auteurs marxistes interrogent de plus en plus le comment de cette reproduction, ALTHUSSER sur le volet idéologique, POULANTZAS de manière plus globale sur le volet politique. L'État ne maintient pas la domination par la seule violence, il utilise d'autres voies comme l'intégration sociale et l'idéologie. Il se présente comme un État de droit - incarnant l'intérêt général de toute la société, comme substantialisant la volonté de ce corps politique que serait la nation" (POULANTZAS) tout en maintenant la domination de la bourgeoisie sur les autres classes.

Ce constat induit la critique, aujourd'hui largement partagée par nombre d'auteurs, marxistes ou non, de la conception instrumentaliste de l'État selon laquelle il ne serait que l'instrument de domination des capitalistes sur le prolétariat. D'une part, l'État ne possède pas que cette fonction politique à finalité économique, il remplit bien d'autres fonctions sociales (santé, éducation, logement, régulation du rapport salarial...) et idéologiques ou culturelles. D'autre part, il n'existe pas une bourgeoisie unique, mais plusieurs fractions de la bourgeoisie aux vues et aux intérêts divergents, sans compter le rôle que peuvent jouer certains fonctionnaires dans la défense de leurs intérêts propres.

Ainsi, POULANTZAS, mais il n'est pas le seul, donne des définitions plus riches de l'État : "condensation matérielle d'un rapport de forces entre classes sociales". "l'État doit être considéré comme la résultante des contradictions de classe inscrites dans la structure même de l'État". Les contradictions de classe, au sein de la classe dominante, au-delà du "bloc au pouvoir" cher à ALTHUSSER, constituent l'État : il est un rapport social - comme le capital d'ailleurs - et il est aussi un produit social (voir l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État. En même temps, on ne saurait perdre de vue l'existence et le rôle des classes dominées. C'est pourquoi, "l'État concentre non seulement le rapport de forces entre fractions du bloc au pouvoir, mais également le rapport de forces entre celui-ci et les classes dominées (POULANTZAS). Le "bloc au pouvoir" rassemble les fractions de classes de la bourgeoisie détenant le pouvoir d'État. Le concept de "bloc au pouvoir" est forgé à partir de celui de "bloc social et politique" élaboré par Antonio GRAMSCI dans les années 1930, pour définir un ensemble de classes et de fractions de classes sociales réunies par une idéologie qui cimente ce bloc social.

Au risque de compliquer un peu l'analyse de l'édifice État, on remarquera que certaines fractions de la bourgeoisie au pouvoir peuvent contracter des alliances avec les classes dominées (petite-bourgeoisie, classe ouvrière, paysannerie) contre d'autres fractions au pouvoir afin de renforcer leur marge de manoeuvre à travers l'élargissement de la "base de masse" de l'État ou au moins de certaines de ses composantes. Alors, si l'État est le lieu d'organisation stratégique de la classe dominante dans son rapport aux classes dominées, il s'agit d'un arrangement singulièrement complexe. C'est la raison pour laquelle on ne peut penser l'État capitaliste qu'en termes d'autonomie relative de celui-ci par rapport à la classe dominante d'une part (en raison des contradictions entre fractions de classes qui la traversent) et par rapport aux autres "instances" économiques et idéologiques d'autre part, si l'on se refère à la construction structuraliste de Louis ALTHUSSER ou de Nicos POULANTZAS. En même temps, l'État capitaliste possède une unité propre (POULANTZAS), c'est-à-dire une cohésion interne spécifique qui empêche la percellisation du pouvoir à partir des fractions de classes qui le composent. (Jean-Pierre DURAND)

 

Jean-Pierre DURAND, La sociologie de Marx, La découverte, collection Repères, 2018. Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et de Robert WEIL, Vigot, 2002.

 

 

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