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10 février 2020 1 10 /02 /février /2020 08:52

   Le sociologue américain Harold GARFINKEL est l'un des fondateurs de l'ethnométhodologie, école de sociologie américaine.

 

Une carrière universitaire de premier plan

    Après l'obtention d'un master en sociologie §et des études de commerce et de comptabilité) à l'Université de Caroline du Nord, il sert dans l'armée (dans une unité non combattante) pendant la seconde guerre mondiale. Il entreprend, en 1946, une thèse de Doctorat d'État en sociologie, sous la direction de Talcott PARSONS, au sein du Department of Social Relations for Interdisciplinary School tout juste créé à l'Université Harvard. Ami personnel de Talcott PARSONS, il en est pourtant le dissident sur le plan professionnel et méthodologique, reprochant à la sociologie traditionnelle la toute puissance des statistiques en même temps que le manque de rigueur dans la récolte d'informations permettant de les élaborer.

    Professeur Invité à l'Université d'Harvard, il devient professeur Titulaire de Chaire à l'Université de Californie, à Los Angelès (UCLA) en 1954 et y enseigne pendant toute sa carrière, y compris comme professeur émérite longtemps après sa retraite.

   Au sein de l'UCLA, il développe la démarche et les enseignements qui débouchent sur une nouvelle discipline de la sociologie : l'ethnométhodologie qui dote la sociologie de méthodes d'enquêtes en sciences sociales par analyses de discours. GARFINKEL obtient rapidement une notoriété internationale, particulièrement à l'occasion de ses travaux sur le fonctionnement des Cours d'assises. Son ouvrage "Studies in Ethnomethodology" devient l'un des plus cités au monde. Ses méthodes se diffusent dans maintes universités, chacun des professeurs et chercheurs construisant le champ social ayant recours à des ethnométhodes : méthode, sens local, éthique, intention et rationalité d'intention des acteurs, en même temps que déroulement de péripéties d'actions.

 

Des travaux diffusés largement en Europe

    Ses travaux ont influencé en France, entre autres, Bruno LATOUR, Albert OGIEN et Louis QUÉRÉ. Les représentants européens du Professeur Harold GARFINKEL sont, notamment, successivement Yves LECERF (X-ENPG, 1995), professeur de sociologie et de logique aux Universités de Paris VII et Paris VIII, directeur du Laboratoire d'ethnométhodologie de l'université PARIS VII, ami personnel de Pierre BOURDIEU et Vincent FRÉZAL, professeur de management, de droit et de géopolitique, initiateur de l'Éthique des addaires en Europe (EBEN), cofondateur et ancien administrateur du Cercle d'éthique des affaires. Les travaux dans ce domaine sociologique sont publiés surtout dans Arguments ethnométhodologiques.

 

Un contributeur essentiel dans la sociologie américaine

   Principal instigateur de l'ethnométhodologie, courant qui se développe aux États-Unis dans les années 1960-1970, il rassemble nombre d'éléments de la sociologie de William I. THOMAS et de Florian ZNANIECKI, de la phénoménologie et de la psychologie de la forme. Influencé également par les oeuvres de Charles Wirght MILLS et de Kenneth BURKE, pour sa problématique des accounts, il s'intéresse surtout aux méthodes mises en oeuvre par les agents sociaux pour produire leurs descriptions, explications ou justifications de leurs actions, ainsi qu'au fait qu'ils attendent normativement des uns et des autres qu'ils se considèrent comme comptables de ce qu'ils font et de la manière dont ils le font (accountability). La lecture du grand livre de PARSONS, The Structure of Social Action en 1938 l'inspire dans sa propre voie.

   Se référant beaucoup à SCHUTZ dans ses premiers écrits, il faut de plus en plus sienne la problématique du "champ phénoménal" de Maurice MERLEAU-PONTY, tout en la transformant en un thème proprement sociologique. Cette posture le conduit à insister sur le caractère sensible et concret de l'ordre et de l'intelligibilité du monde social (ce ne sont pas les discours et la réflexion qui en sont la source). Ce faisant, il rapporte leur production, leur reconnaissance et leur maintien à des opérations, réglées normativement, que les agents sociaux (les membres) font méthodiquement entre eux, ou les uns par rapport aux autres, dans la gestion de leurs affaires de la vie courante. cette production, cette reconnaissance et ce maintien sont étayés sur une connaissance de sens commun des structures sociales, sur des évidences constitutives de l'"attitude de la vie quotidienne", ainsi que sur une maîtrise pratique des méthodes et procédés selon lesquels les diverses activités s'organisent. Le fait que ces activités soient ordonnées en situation, dans un traitement de contingences et de circonstances concrètes, et avec juste ce qui est disponible, ou juste ce qui est requis pour ce qui est en cours, n'empêche pas qu'elles soient aussi objectives, qu'elles apparaissent indépendantes de ces contingences et circonstances, indépendantes aussi de ceux qui les réalisent et de leurs actes singuliers.

Au début des années 1970, GARFINKEL s'engage avec ses doctorants dans l'étude du travail, avec le souci d'y combler une lacune notable - à savoir l'absence complète d'attention à l'accomplissement même des activités coopératives en situation. C'est ainsi que sont lancées les premières enquêtes sur le travail des scientifiques dans les laboratoires.

    Les publications de GARKINKEL sont finalement peu nombreuses et son influence passe surtout par ses cours, ses conférences et l'exercice de ses mandats professionnels. L'ouvrage qui le fait connaître, Studies in Ethnomethodology en 1967 et traduit en Franaçsi 3 ans plus tard, y reprend des articles publiés à la fin des années 1950 et au début des années 1960, auxquels sont adjoints les résultats de nouvelles recherches (sur le cas du transexuel Agnes en particulier), ainsi qu'une tentative de systématisation du programme de l'ethnométhodologie. Parmi les articles antérieurs à cet ouvrage, les plus connus sont un texte très sufggestif sur "les conditions de succès des cérémonies de dégradation" et un long article sur la confiance comme "condition de la stabilité des actions concertées".

A la fin des années 1960, GARFINKEL écrit avec Harvey SACKS, un ancien étudiant d'Erving GOFFMAN, un article important sur l'indexicalité des actions pratiques. La première publication issue de la recherche sur le travail scientifique est un article publié en 1981, sur la découverte d'un pulsar optique par des astrophysiciens de l'université de l'Arizona. En 1986, GARFINKEL coordonne un ouvrage collectif destiné à faire connaitre les recherches de ses élèves sur le travail. A la fin des années 1980 et au début des années 1990 paraissent de nouveaux articles plus théoriques, où sont explicitées les relations de l'ethnométhodologie à la sociologie classique, et où est clarifié le programme de l'ethnométhodologie. Dans ces derniers textes, repris et développés dans un ouvrage paru en 2002, GAFINKEL se présente comme un héritier direct de DURKHEIM. Il propose surtout de comprendre l'aphorisme de Durkheim, selon lequel "la réalité objective des faits est le phénomène fondamentale de la sociologie", autrement que ne le fait la sociologie classique, c'est-à-dire en montrant comment cette objectivité est constituée dans le cours même de la vie sociale par les pratiques ordinaires des membres. Ce qui, entre parenthèses, n'est pas forcément bien reçu par l'ensemble des sociologues actuels...

En 2005, Anne RAWLS édite sous le titre Seeing Sociologically, The Routine Grounds of Social Action, un manuscrit date de 1948. Cet ouvrage éclaire une phase de la trajectoire de GARFINKEL. Il montre en particulier que le programme présenté en 1967 dans Studies in Ethnomethodology s'enracine dans une réflexion approfondie sur les problèmes que pose l'analyse sociologique de l'action sociale. (Louis QUÉRÉ)

  

Harold GARFINKEL, Studies in Ethnomethodology, Prentice-Hall, 1967. Traduction en Français, L'Ethnomethodologie. Une sociologie radicale, La Découverte, Paris, et  PUF, 2007) ; Seeing Sociologically. The Routine of Social Action, Paradigm Publisheers, Boulder, 2006.

Louis QUÉRÉ, Harold Garfinkel, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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8 février 2020 6 08 /02 /février /2020 07:12

   Sociologue américain,  élève de George Herbert MEAD, formé à la psychologie sociale, Herbert BLUMER jour un rôle important au sein de la ce qu'on a appelé la seconde génération de l'École de Chicago.

    En 1952, BLUMER devient le directeur du nouveau département de sociologie à l'Université de Californie, Berkeley. Secrétaire de l'American Sociological Association, avant d'en devenir le président en 1956, il pèse de tout son poids dans la formation du personnel d'une grande partie de la sociologie américaine. Il prend sa retraite en 1967, mais reste très actif, professeur émérite jusqu'en 1986. Autre autres activités, il est Consultant spécial et de la recherche pour l'UNESCO et représentant des États-Unis au Conseil de l'Institut sud-africain exécutif pour les relations raciales.

   Héritier de George Herbert MEAD, dont il retient l'idée que les individus agissent en fonction des significations qu'ils construisent, changeantes avec le temps, BLUMER crée le terme d'interactionisme symbolique, utilisé pour décrire la démarche des sociologues en provenance de l'École de Chicago, dont beaucoup ont été ses élèves (Howard BECKER, Erwing GOFFMAN...).

    il écrit dans The Methelogical Position of Symbolic Interactionism, publié en 1969 (Prentice Hall) dans son livre Symbolic Interactionism sur ses principes en trois points :

- Les humains agissent à l'égard des choses en fonction du sens que les choses ont pour eux.

- Ce sens est dérivé ou provient des interactions de chacun avec autrui.

- C'est dans un processus d'interprétation mis en oeuvre par chacun dans le traitement des objets rencontrés que ce sens est manipulé et modifié.

Il entend par là affirmer la primauté de la construction du sens au sein des interactions sociales. Face à la tradition behavioriste, alors dominante, BLUMER penser que les acteurs construisent leurs actions en fonction des interprétations qu'ils font des situations où ils sont insérés. Les individus ne subissent pas passivement les facteurs macrosociologiques. L'organisation de la société ne fait que structurer les situations sociales. Mais c'est à partir de leurs interprétations de ces situations que les acteurs agissent.

N'oublions pas que dans sa biographie figure une grande activité sportive dans le football, entamant une carrière dans les années 1918-1929, interrompue à cause d'une blessure au genou.

 

Herbert BLUMER, Industrialization as an Agent of Social Change, A critical Analysis, 1990, ebook ; Symbolic interactionism : Perspective and Method, New Jersey, Prentice-Hall, 1969, réédition 1986 ; Critiques of Research in the Social Sciences : An Appraisal of Thomas and Snaniecki's The Polish Peasant in Europe and America, 1939, réédition 1979  ; George Herbert Mead and Human Conduct, 2004 ; Public opinion and Public Opinion Polling, dans American Sociological Review, Volume 13, Issue 5, octobre 1948 (links.jstor.org). Pratiquement aucun ouvrage de Herbert BLUMER n'est actuellement traduit en Français.

Jean-Manuel DE QUEIROZ et Marek ZIOKOLWSKI, L'interactionnisme symbolique, PUR, 1994.

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5 février 2020 3 05 /02 /février /2020 15:25

    Un certain nombre de chercheurs partagent en commun, qu'ils soient directement ou non reliés à l'École de Chicago, la tradition de la recherche empirique inaugurée au début du XXe siècle par THOMAS et PARK. Le mouvement a d'ailleurs été concrétisé par de multiples monographies, devenues des références obligées (c'est-à-dire rapportées systématiquement dans les manuels universitaires ou les livres destinés aux différents publics...) de la sociologie aux États-Unis. Ce courant de pensée, désigné par Interactionnisme, est caractérisé par la conviction que ce sont les interactions sociales qui produisent les organisations sociales et les structures. Il examine ces organisations et ces structures par leur genèse et se penche beaucoup moins sur l'autre versant, sur le poids des structures sur les consciences des individus... In fine, nombre de conflits entre individus donnent leur forme aux structures.

   Dès 1937, H. BLUMER invente l'expression : interactionnisme symbolique et ce terme d'interactionnisme désigne, à partir de 1960, les recherches des élèves de HUGHES et BLUMER qui poursuivent cette tradition. Du coup, c'est bien la pensée de MEAD qui reste en toile de fond. Même un chercheur relativement indépendant, voire inclassable, comme E. GOFFMAN, s'inspire profondément du pré-interactionnisme de G.H. MEAD. Le mouvement s'institutionnalise et se confirme avec la création de la Société pour l'étude de l'interactionnisme symbolique. Études de terrain et des petites communautés, recherches sur les groupes de déviants et de marginaux se multiplient avec le soutien de cette Société. L'essor de ces études, qui se centrent sur l'observation directe des interactions quotidiennes s'expliquent par les luttes au sein de la sociologie américaine, qui n'est pas seulement affaire de générations. Si l'École de Chicago met en avant l'approche anthropologique, la monographie, c'est aussi pour lutter contre le type de méthode utilisé par la sociologie dominante, laquelle avec STOUFFER, LAZARSFLD et MERTON, tend à développer le recueil de données à l'aide de questionnaires soumis ensuite à l'exploitation statistique (Jean-Michel CHAPOULIE, E.C. Hughes et le développement du travail de terrain en sociologie, Revue française de sociologie, XXV, 1984.). De plus, les quantitativistes n'ont pas manqué de critiquer les imprécisions liées à ces études quanlitatives : incertitudes dues à la subjectivité de l'observateur, par exemple, caractère non systématique des observations, défaut d'échantillonnage. Ces reproches ont contribué d'ailleurs à améliorer la méthode de l'observation in situ. BLUMER, à son tour, a critique l'approche quantitativiste en dénonçant le "caractère illusoire de la standardisation" des questionnaires, "l'arbitraire des catégories retenues comme variables", l'"incertitude de la relation entre comportement en situations et réponses recueillies en situation d'enquête.

   L'École de Chicago regroupe des chercheurs, on la vu, comme Erving GOFFMAN, Howard BECKER et Enselm STRAUSS. Ce courant nourrit le dialogue avec d'autres traditions sociologiques dans les années 1950-1960 : parmi elles, la phénoménologie d'Alfred SCHÜTZ, l'ethnométhodologie de Harold GARFINKEL et l'analyse conversationnelle de Harvey SACKS.

 

L'interactionnisme symbolique

      Le programme de l'interactionnisme symbolique "orthodoxe", mis au point par BLUMER est exprimé dans le premier chapitre de Symbolic Interactionism de 1969 :

- les êtres humains agissent entre les "choses" (objets, êtres humains, institutions ou valeurs ou encore situations) sur la base des significations que ces choses ont pour eux ;

- les significations de telles choses sont engendrées par les interactions que les individus ont les uns avec les autres ;

- au fil de ses rencontres avec ces choses, l'individu fait usage d'une processus interprétatif, qui modifie les significations attribuées.

    BLUMER transmet ce programme à ses nombreux étudiants. Certains vont l'adapter plus ou moins fidèlement (faisant fi de l'orthodoxie parfois) à leurs propres préoccupations de recherche (Howard BECKER, Anselm STRAUSS, Tamotzu SHIBUTAN). D'autres vont l'exploiter sous forme d'anthologie (Jerome MANIS et Bernard MEITZER en 1967, Arnold M. ROSE en 1962) et d'ouvrages de synthèse (Bernard MEITZER, John PETRAS et Larry REYNOLDS en 1975), qui vont accélérer sa transformation en "paradigme" au sein de la sociologie américaine à la fin des années 1970 par la création de la Society for the Study of Symbolic Interaction et de la revue Symbolic Interaction.

   De franches dissidences vont également apparaître, proposant une lecture de l'oeuvre de MEAD qui ne passe pas par celle de BLUMER : on distingue alors ainsi l'interactionnisme symbolique de l'université d'Iowa (Munfred KUHN), plus proche de la psychologie sociale expérimentale, de celui de l'université de Chicago, plus proche de la sociologie "qualitative", fondée sur l'observation participante et l'approche biographique. A la fin des années 1980, ce pendant, ces "luttes pour l'imposition d'un monopole de vérité" semblent se tasser et l'interactionnisme symbolique va recouvrir, de manière de plus en plus consensuelle, un spectre très large, fondé sur quelques prises de position théoriques (les interactions avant les structures), méthodologiques (primat de l'approche dite "ethnographique"), épistémologiques (antidéterminisme : l'acteur est libre de ses choix).

   Cette ouverture est particulièrement forte en Europe, dans le mouvement de va-et-vient des idées de part et d'autre de l'Atlantique. Lorsque l'interactionnisme symbolique gagne la France (par le jeu des voyages et des éditions), il va s'agglomérer à d'autres ensembles flous importés des États-Unis dans le dernier quart du XXe siècle, comme l'ethnométhodologie, "Goffman et l'école de Chicago", la sociologie de la "construction sociale de la réalité" d'Alfred SCHUTZ, Peter BERGER et Thomas LUCKMANN. Il fédère les oppositions ) Émile DURKHEIM et Pierre BOURDIEU ; il permet de rêver à une sociologie légère, gracieuse, apparemment aisée à conduire, telle qu'elle s'illustre dans l'oeuvre de Howard BERCKER, dont la présence régulière en France encourage la lecture des travaux les plus récents, en oubliant sans doute les grands chantiers collectifs plus anciens, tels Boys in White (1961, avec Blanche HUGHES, Anselm STRAUSS). C'est l'occasion aussi de s'éloigner encore davantage du corpus marxiste et de s'efforcer de tenir à distance certaines formes de conflictualité.

C'est notamment par le relais de ceux-ci que l'on pourrait commencer à évaluer la créativité relative de l'interventionnisme symbolique, qui semble avoir été particulièrement fécond en sociologie de la déviance et en sociologie de la médecine, deux domaines où BECKER s'est particulièrement illustré. Mais il faudrait citer aussi les apports d'autres sociologues, également inspirés de près ou de lin par le programme interactionniste, par exemple David MATZA en sociologie de la déviance (Delinquency and Drift, 1964) ou STRAUSS en sociologie de la médecine (Awareness OF dying, 1965). Il faudrait aussi montrer comme un Strauss, par exemple, a inspiré à son tour des chercheurs européens, comme Isabelle SASZANGER (Douleur et médecine, la fin d'ou oubli, 1995) ou Marie MÉNORET (Les Temps du cancer, 1999). On parviendrait ainsi à montrer que la grande chaîne de l'interactionnisme symbolique s'étend intellectuellement de la fin du XXe au début du XXIe siècle. (Yves WINKIN)

 

Ethnométhodologie

    Se rencontrent l'interactionnisme et la sociologie compréhensive et l'analyse sociologique du langage pour renouveler la sociologie américaine.

   Alfred SCHÜTZ (1899-1959) s'inspire à la fois de la sociologie compréhensive de Max WEBER et de la phénoménologie comme théorie de l'intersubjectivité élaborée par Edmund HUSSERL. En 1932 parait à Vienne son unique livre publié de son vivant, La structure intelligible du monde social dans lequel il prône une sociologie suivant une perspective phénoménologique. Mais au lieu de chercher à fonder l'intersubjectivité dans un ego transcendantal, soit un sujet indépendant de toute référence empirique, il la pense comme un fait social, constitutif de l'expérience même du monde social. De 1952 jusqu'à sa mort, professeur à la New York School for Social Research, il enseigne sur la signification de la vie quotidienne et l'importance du monde vécu.

Opposé au behaviorisme dès son arrivée aux États-Unis en 1932, il ne pense pas que la méthode des sciences naturelles s'avère adéquate pour comprendre le phénomène de l'intersubjectivité. Entre l'objectivisme et le subjectivisme, il existe une troisième voie. Il s'agit de voir ce que signifie ce monde social, pour moi, observateur? et de savoir aussi, en allant plus loin, ce que signifie le monde social pour l'acteur tel qu'on l'observe dans ce monde et qu'a-t-i-il voulu signifier par son agir?  Il faut revenir au monde-vie partagé par tous. Chacun a une expérience du monde, lequel est donné comme organisé par lui et par les autres. Il appelle compréhension cette "connaissance organisée des faits naturels". Cependant, dans le monde social, il ne suffit pas de renvoyer un fait à un autre fait, comme dans le monde physique : pour comprendre les actes des autres, il me faut connaître leurs motifs qui sont de deux sortes : à savoir les motifs en vue des fins et les motifs des causes.

Se trouve ainsi réintroduite la problématique de l'idéal-type webérien. SCHÜTZ s'y refère explicitement lorsqu'il développe sa théorie de la typicité : même si l'acteur n'est pas connu intimement, il suffit pour le comprendre, de trouver les mots typiques d'acteurs typiques qui expliquent l'acte comme étant lui-même typique et surgissant d'une situation également typique. Partout il y a et toujours il y a une certaine conformité dans les actes et motifs des prêtres, des soldats, des serviteurs et des fermiers. De plus, il existe des actes d'un type si général qu'il suffit de les réduire aux motifs typiques d'un quelqu'un pour les rendre compréhensibles.

Cette manière de voir rappelle celle de WEBER et de SIMMEL à qui se refèrent d'ailleurs les interactionnistes et les ethnométhodologiques. Une version phénoménologique de ces travaux, sous forme d'une sociologie de la connaissance, est développée par P.L. BERGER et T. LUCKMANN, en 1966, avec leur ouvrage La construction sociale de la réalité.

   C'est surtout GARFINKEL qui invente l'ethnométhodologie : il s'agit de voir du dedans l'ordre social ; il faut utiliser le savoir véhiculé par les acteurs eux-mêmes. C'est lui qui contribue le plus à développer ce label, en empruntant à SCHÜTZ la thématique de la sociologie du savoir ordinaire. Ce terme, utilisé dès 1965, remonterait à ses travaux sur les délibérations de jurés entamés vers 1954 à l'École de Droit de Chicago. En dépouillant les transcriptions des enregistrements (clandestins) des délibérations, l'idée lui serait venue d'analyser la méthode utilisée par les jurés, les ressources qu'ils mobiliseraient pour à la fois se faire comprendre par leurs collègues et être conformes à ce qu'on attendait d'eux. Le terme est forgé sur les concepts voisins de l'ethnobotanique, l'ethnophysiologie, l'ethnophysique, bref des ethnosciences qui étudient une classe de phénomènes, l'ethnographie des sciences dont disposent les individus. "Ethno, pour GARFINKEL, semble faire allusion au savoir quotidien de la société, en tant que connaissance de tout ce qui est à la disposition d'un membre.

Ce savoir immanent aux pratiques leur confère trois propriétés remarquables, réflexibilité, descriptibilité et indexicalité.

- la réflexibilité traduit la possibilité pour l'acteur de constituer la situation en la décrivant, en exhibant les procédures ou méthodes. Dès lors, le savoir du sociologue n'est que la transposition du savoir primitif de l'acteur ;

- la descriptibilité résulte de l'absence de hiatus entre l'action et le discours sur l'action (réflexibilité). Les pratiques se révèlent alors à la fois visibles, rationnelles et rapportables ou descriptibles. Leur intelligence se produit en situation. Aussi GARKINKEL s'oppose-t-il explicitement au positivisme de DURKHEIM caractérisant les faits sociaux par l'extériorité à la conscience individuelle et la contrainte. En réalité les faits sociaux sont toujours des accomplissements pratiques irréductibles à la pure objectivité ;

- l'indexicabilité représente la nécessité pour le langage d'être indexé à une situation ou à un individu concret pour être intelligible, ce qui caractérise non seulement le langage ordinaire mais aussi les pratiques sociales, lesquelles demeurent indéterminées si elles ne sont pas reliées au local, à la situation par un travail d'indexation.

A ces 3 propriétés fondamentales, il faut ajouter 5 autres : localisation et contextualisation, mise en scène, membre et compétence unique.

- localisation et contextualisation : les pratiques sont localisées et le sens produit in situ. Le contexte contribue à donner un sens à l'action.

- Mise en scène : les pratiques sont des mises en scène de cette production locale de sens. GOFFMAN a amplement mis l'accent sur ce thème.

- Membre et compétence : connaissance ordinaire et connaissance sociologique relèvent d'un même processus. Comme l'ont montré SCHÜTZ et MERLEAU-PONTY, chacun en tant que membre de la société dispose d'emblée de la familiarité avec la vie quotidienne et de la maîtrise du langage commun qui lui permet de présenter lui-même le sens de son action. De plus, connaissant la pratique de l'intérieur, je dispose également de la compétence requise pour les analyser. Je ne suis pas renvoyé à une autre compétence savante, scientifique, pour dire la vérité sur mon action (B. JULES-ROSETTE, Sociétés, n°14, Mai-Juin 1987).

 

Analyse conversationnelle

   Un certain nombre d'autres sociologues américains issus ou proches de l'ethnométhodologie, travaillent depuis le milieu des années 1960 sur le langage ordinaire et les problèmes liés à la conversation comme interaction (H. SACKS, D. SUDNOV, R. TURNER, E. SCHEGLOFF, C. JEFFERSON...)

   Harvey SACKS, au centre de ce courant, montre combien le langage fonctionne comme un système de catégorisation très complexe. Il précise un certain nombre de régles :

- règle de constance : l'utilisation d'une catégorie, par exemple celle de bébé appelle celle de mama,, de famille ;

- règle de cohérence thématique : ainsi chaque type d'activité est lié à un âge de la vie, par exemple, pleurer pour un bébé ;

- fonction de récit : la phrase est spontanément entendu comme un récit ;

- place des interlocuteurs : en fonction de la place assignée à mon interlocuteur, je lui réponds différemment.

   L'analyse de la conversation focalise un certain nombre de recherches où se retrouvent des ethnométhodologiques purs comme GARFINKEL, ceux qui se sont spécialisés dans l'analyse conversationnelle comme SACKS, SCHEGLOFF et JEFFERSON, ceux qui comme GOFFMAN, s'intéressent à toutes les formes d'échanges, linguistiques ou non, dans le cours des interactions. SACKS, SCHEGLOFF et JEFFERSON se situent entre la linguistique et la sociologie dans leur tentative de construire une grammaire générale des échanges langagiers. Pour eux, la conversation obéit à la fois à une logique propre et à la logique des interactions sociales. Eux comme GOFFMAN sont attentifs aux risques des tours de parole : chevauchement de parole de deux interlocuteurs, monopolisation de parole, coupure de parole de la part d'un "animateur", tout cela influence le sens de ces paroles pour les interlocuteurs, entrainant erreurs de perception (surtout sur les opinions exprimées) et pertes d'information. Des conflits peuvent être provoqué, même dans des cercles d'"amis" simplement par ces aléas dans les échanges.

 

Sociologie cognitive

  Certains ethnométhodologistes ont tenté de synthétiser l'apport aussi bien des interactionnistes, de l'ethnométhodologie que de l'analyse conversationnelle, comme Aaron CICOUREL qui élabore la sociologie cognitive. Il tente d'expliquer la société en termes d'interaction, en utilisant un modèle linguistique inspiré de Noam CHOMSKY pour comprendre comment les individus peuvent maîtriser les processus interactionnels.

CICOUREL reprend l'analyse de GOFFMAN du rôle : "L'aspect essentiel du rôle (...) est sa construction par l'acteur au cours de l'interaction" (La sociologie cognitive, PUF, 1979). Cependant, "la métaphore dramaturgique de la scène est insuffisante pour expliquer comment les acteurs sont capables d'imiter et d'innover sans pratiquement répéter..." Il se réfère alors à la signification de l'interaction sociale selon SCHÜTZ et à la théorie des structures profondes de CHOMSKY. La grammaire générative de ce dernier postule l'existence, au-delà des structures superficielles relatives aux performances linguistiques, de structures profondes engendrant la compétence linguistique et la production de sens. A l'instar de CHOMSKY, CICOUREL se propose  d'introduire un équivalent quant à l'interaction sociale : le système des procédés interprétatifs. La compréhension du langage parlé lui-même exige d'introduire ces procédés : l'information non verbale - le contexte de la situation - permet en effet le fonctionnement de ce type de langage.

De même que les conversationnistes ou GOFFMAN insistent sur les structures qui débordent les unités linguistiques, comme la phrase ou le tour de parole, CIRCOUREL insiste sur les principes qui gouvernent la compétence interactionnelle, à savoir :

- la réciprocité des perspectives : les interlocuteurs partagent la familiarité du monde naturel ;

- la sous-routine : les discours sont compris malgré leur taux d'ambiguïté ;

- les formes normales : tout dialogue suppose un ensemble de connaissances communes aux interlocuteurs ;

- le sens rétrospectif-prospectif : l'interlocuteur est capable d'attendre qu'une ambiguïté soit levée plus tard ;

- la réflexibilité : le contexte du discours peut être maitrisé grâce à des signes non linguistiques (par exemple les hésitations, les pauses...)

- les vocabulaires descriptifs : la familiarité se fonde sur un répertoire de sous-entendus.

Ainsi, grâce à ces procédés interactionnels, on comprend la richesse du dialogue quotidien ; celui-ci fonctionne sur plusieurs registres et doit une grande partie de son fonctionnement à l'existence de structures extra-linguistiques.

 

Limites et perspectives critique de l'interactionnisme

  On partagera avec Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, à qui nous avons déjà emprunté nombre de présentations et d'explications de ce courant sociologique, l'appréciation de limites de l'interactionnisme. Même avec cette transdisciplinarité qui la caractérise, on reste toujours sur le thème de la compréhension interne des phénomènes sociaux - d'ailleurs considérés ou à la limite d'être considérés uniquement comme le produit d'interactions individuelles. A aucun moment n'interviennent les confrontations des acteurs à la société. Ils semblent toujours simplement des porteurs de normes intériorisées, supposés entrer constamment dans une norme (et d'autant plus qu'il reste dans la norme, ils sont considérés comme compétents), et approchant la conformité sociale, jusqu'au conformisme. La structure sociale qui génère l'ordre social réside déjà dans le sens des interactions que maîtrisent les individus. Ce qui explique que, tôt ou tard, on en arrive comme avec CICOUREL, à postuler l'existence de structures internes aux sujets parlants, capables d'expliquer les multiples détours et finesses de la simple conversation. Le danger réside alors dans la tentation de réduire l'ensemble du fonctionnement social au langage de l'interaction, c'est-à-dire au langage tout court tel qu'il fonctionne dans la vie quotidienne.

Sur la scène américaine même, les critiques ne ménagent pas alors les renouvellements proposés par l'interactionnisme et l'ethnométhodologie. En 1975, Lewis COSER, président de l'influente Association américaine de sociologie, procède à une attaque en règle en dénonçant leur tendance à se limiter à l'observation directe, leur ignorance des facteurs institutionnels et du pouvoir central, leur affirmation de l'impossibilité d'une approche objective. Les accusations concernent aussi leur caractère sectaire, la trivialité des objets d'étude, leur bavardage, leur subjectivisme et leur négligence de structures latentes au profit des contenus manifestes (Alain COULON, L'ethnométhodologie, PUF, 1987).

Les réponses de ce deux tendances sociologiques paraissent assez faibles. Ils refusent la séparation positiviste entre science et vie quotidienne au nom d'une théorie de la production endogène du sens des actions dont le soubassement réside sans doute dans la compréhension phénoménologique de l'action. Chacune est plongé selon eux dans un univers qui lui est d'emblée familier. La science n'aurait donc pas à produire un sens caché, car celui-ci s'accomplit devant nos yeux; d'une manière transparente, dans le faire et le dire des acteurs. Cette réponse peut paraitre à des Européens un peu naïve, comme si les acteurs étaient toujours honnêtes. Or, non seulement nombre d'entre eux se mentent à ceux-mêmes, selon les enseignements entre autres de la psychanalyse, mais les stratégies des uns et des autres comprennent une manière de dire, qui laissent loin dans les espoirs, cette transparence. On peut comprendre ce genre de réponse dans le contexte d'une société américaine emplie de considérations sur la vérité et rétive à reconnaître l'ampleur des mensonges sociaux, situations qui a tendance il faut le dire à considérablement évoluer en Amérique du Nord.

Comme le souligne Pierre BOURDIEU (Choses dites, Minuit, 1987), l'opposition des interactionnistes et des ethnométhodologistes au modèle positiviste de DURKHEIM qui consiste à traiter les faits sociaux comme des choses, c'est-à-dire en faisant abstraction des représentations des agents, les conduit à réduire le monde social aux représentations que s'en font les acteurs, et à transformer la science en un compte rendu des comptes rendus produits par les sujets sociaux. Dans cette voie, ils ne font que suivre la perspective phénoménologique de SCHÜTZ, pour lequel les objets de pensée construits par le social scientist se fondent sur les objets de pensée construits par le sens commun. Mais la vérité de l'interaction est-elle bien donnée dans l'interaction elle-même? On peut en douter lorsque l'on sait que les agents occupent des positions dans un espace objectif de propriétés dont les règles s'imposent à eux. Si l'interaction ne montre pas cette imposition, c'est que justement elle manifeste une familiarité avec les règles du jeu tout simplement parce que chacun a intériorisé le jeu, sous forme d'un sens du jeu, qui est son habitus. CROZIER et FRIEDELBERG (L'acteur et le système, Le Seuil, 1971) opposent à ces deux courants une autre critique tout aussi virulente. S'ils ont raison de souligner la liberté des acteurs capables de jouer avec les règles, comment peuvent-ils réduire à un ensemble cohérent la poussière des activités individuelles tout en refusant d'analyser l'effet d'imposition du pouvoir assuré par la médiation des institutions? Et cela est d'autant plus vrai que l'on a affaire à des groupes composés de nombreux individus. L'intersubjectivité ne peut expliquer le phénomène du pouvoir, et on pourrait même soupçonner que ces deux courants tentent plutôt d'analyser le fonctionnement social d'individus se conformant au système, globalement (et comment elles peuvent le renforcer...), plutôt que de constater que ledit système est justement l'objet d'attaques constantes et répétées...

Il semble de toute façon que le cadre de la discussion phénoménologique s'avère dépassé, surtout lorsqu'on approfondit comme le font d'autres courants, aux États-Unis comme ailleurs, les processus mêmes de la communication interindividuelle. Les tenants de l'ethnométhodologique peuvent apparaitre alors comme ceux d'une sémiologie idéaliste... C'est pourquoi les interactionnistes d'aujourd'hui adoptent une toute autre direction de recherche...

 

Interactionnisme structural

    l'interactionnisme structural, sociologie des dynamiques relationnelles, dite relational sociology, en anglais (plus usité) est à la fois une méthode et une approche qui s'est développée principalement depuis 1992, autour de l'ouvrage "Identity and Control" de Harrison WHITE.

Ce courant sociologique explique l'action sociale par l'aversion à l'incertitude qui tend à pousser à agir de faon à réduire et limiter les incertitudes liées à l'existence, ainsi qu'à réguler les interactions sociales, de façon à faire baisser l'angoisse provoquée par l'incertitude. Ce sont les "relations", vues comme des "histoires" qui permettent d'expliquer l'émergence, l'évolution ou la dissolution des identités sociales observables (structure sociale, norma sociale, catégorie sociale...). Dans cette approche interactionniste, l'action sociale tend à donner forme et à organiser le monde social au fil d'interactions sociales porteuses de sens. Dans un raisonnement circulaire et simplifié, les interactions sociales et les structures sociales - produites par ces interactions sociales - s'influencent mutuellement.

   Harrison WHITE considère, dans son ouvrage, comme précurseurs du paradigme de l'interactionnisme structural, Georg SIMMEL, Célestin BOUGLÉ et Pierre BOURDIEU. Assez éloigné, bien que participant de la même culture de recherche de la conformité, des interactionnismes des années 1960 et 1970, les auteurs qui se réclament de cette approche, s'estiment liés au réalisme critique, à l'interactionnisme symbolique, à la théorie des acteurs-réseaux de B. LATOUR et J. LAW, à l'analyse des réseaux, à Pierre BOURDIEU, N. LUHMANN, C. TILLY, H. WHITE, M. FOUCAULT, G. SIMMEL, et dans l'enchainement des idées qui tend à prendre en compte les structures sociales bien plus que leurs lointains précédécesseurs, aux réflexions de Karl MARX, K. MANHEIM, A .SCHUTZ, E. CASSIRER, N. ÉLIAS, M. MANN et beaucoup d'autres. Harrison WHITE reprend l'ensemble des grands conceptualisations de la sociologie - et sans doute de façon pas très orthodoxe suivent les oeuvres considérées... - afin de les intégrer à son paradigme et d'unifier les sciences sociales, si tant est que ce projet soit réaliste.

Le terme même "interactionnisme structural" a été proposé par Alain DEGENNE et Michel FORSÉ et se retrouve pour la première fois dans leur ouvrage Les réseaux sociaux (1994).

    Pour définir l'interactionnisme structural, il faut d'abord s'initier au vocabulaire particulier de cette approche, ainsi qu'à ses axiomes, qui amènent à concenvoir l'individu (et la société) comme étant, non pas une unité d'analyse qui existe d'emblée, comme par "nature", mais comme étant une formation sociale qui a émergé au fil d'interactions sociales et à laquelle un observateur peut donner du sens : une "identité sociale" comme les autres. Les individus s'inscrivent dans un contexte social historique, et, par leur pensée et leur action, influencent (dans un sens faible et non fort) les structures sociales, via leurs interactions sociales. Tout comme simultanément les structures sociales influencent les interactions et les identités sociales. Ils se "co-influencent".

   Le programme de recherche qui veut articuler ainsi structure sociale et identité sociale, a pour objet l'explication des formations sociales, à comprendre leurs évolutions et leurs dissolutions. Toute régularité sociale est, ici, comprise comme étant le résultat de dynamiques relationnelles, d'efforts de contrôle, qui font émerger les identités sociales.

   L'interactionnisme structural se présente comme l'une des deux théories sociologiques en analyse des réseaux sociaux, l'autre relevant de l'individualisme méthodologique. Elle se distingue d'autres approches par son recours au formalisme.  On peut considérer qu'est alors prise en compte nombre de critiques émises envers les interactionnismes symboliques et leurs dérivés. Cet interactionnisme s'éloigne radicalement des approches classiques en ne prenant pas l'individu et le sens qu'il donne à son action (sa rationalité) comme point central de l'analyse. L'individu est simplement un cas particulier d'identité sociale et non pas l'unité fondamentale à préconiser et la rationalité de l'acteur social y est conceptualisée comme un "style" (une façon de faire), et non pas comme explicative de l'action sociale. Le cumul des interactions successives produit des relations, basées sur une certaine confiance (réduction de l'incertitude), devenant de véritables histoires structurantes et explicatives des formations et faits sociaux - en place de la rationalisation qu'en donne l'acteur social. En ce sens ce nouvel interactionnisme prend en compte bien plus le conflit que ses "frères" antérieurs et en permet mieux l'explicitation, l'explication et partant, l'étude de mode de résolution.

 

Anselme STRAUSS, Mirroirs et masques. Une introduction à l'interactionnisme, Métaillé, 1992. Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Yves WINKIN, interactionnisme symbolique, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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3 février 2020 1 03 /02 /février /2020 13:57

   La revue trimestrielle de l'Association Espoir, sise à Colmar, volontairement militante, entend oeuvrer pour une société où chacun a une place, et notamment un emploi, le tout dans un environnement le plus fraternel possible.

   Organisée autour de rubriques régulières, et de contributeurs tout aussi réguliers (l'édito, la missive à Mimi, le billet de Georges Yoram Federmann, un coin de ciel bleu, le poing dessin) avec des dessinateurs engagés (BALLOUHEY, Phil UMBDENSTOCK, Marilena NARDI, Rousso TRAX, Willis from Tunis...), la revue dispose dans sa Charte de "Reconnaître en tout homme, quels que soient son origine, son histoire, ses handicaps, un être capable d'aimer et digne d'être aimé est la conquête la plus difficile et cependant la plus indispensable de notre humanité. L'association Espoir à Colmar a pour but "d'offrir dans un esprit de respect et de promotion humaine, une aide immédiate à des personnes livrées à la solitude et démunies de toutes ressources, de les accompagner dans la mesure du possible jusqu'à ce qu'elles aient pu recouvrer leur autonomie ou trouver une insertion moins provisoire." Elle a également pour but "de s'informer et d'informer l'opinion publique sur les causes profondes qui sont à l'origine de la marginalisation d'un grand nombre d'êtres humains."

     Fondée en 1973 par Bernard RODENSTEIN, l'Association Espoir, est un mouvement d'action humanitaire et un groupe de réflexion qui oeuvre depuis dans le champs de l'action sociale, en intervenant auprès d'un public en situation de précarité. Elle met en place des structures d'accueil, d'hébergement et d'accompagnement, y compris dans la longue durée, qui assurent des réponses immédiates et concrètes à des personnes en difficulté. En 2011 sont créés et ouverts des ateliers du p'tit Baz'Art, en 2017, est inaugurée la Maison du Guetteur et en 2018, la Maison des Solidarités, toujours à Colmar. La boutique du p'tit Baz'Art présente la forme d'une boutique éphémère bien achalandée en créations uniques en leurs genres, créations originales et inusuelles (11 rue Roesselmann à Colmar). Elle est soutenue par plusieurs instances régionale, nationale et européenne. La revue est tirée à 8 000 exemplaires environ.

    Lors du 35ème anniversaire du service d'aide aux victimes, en décembre 2017 (n°168), la revue présentait un dossier assez complet, précédé d'un entretien entre Bernard RODENSTEIN et Yann KERNINON, après un éditorial et le billet de Georges Yram FEDERMANN, psychiatre à Strasbourg.

Dans son numéro 176 de décembre 2019, Espoir contient un Dossier "Désobéir", qui donne "la parole à ceux qui ont choisi d'enfreindre la loi pour défendre leurs idéaux. Si certains ont été condamnés par les tribunaux, aucun ne regrette cette prise de risque qui doit, selon eux, inciter chacun à méditer sa responsabilité civique".

 

Association Espoir, 78a, avenue de la République, 68025 COLMAR CEDEX, Site Internet association-espoir.org

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3 février 2020 1 03 /02 /février /2020 09:43

    Sous-titré Comment la seconde guerre mondiale a bouleversé nos vies, le livre de Keith LOWE fera sans doute date dans l'historiographie de ce conflit armé. L'auteur, considéré comme l'un des plus talentueux historien de sa génération, nous livre là son étude des conséquences alors que généralement on se penche plutôt sur les causes de cette guerre mondiale. Il le fait sur un mode plutôt risqué car il part des témoignages de personnes (de tout bord) qui ont traversé la deuxième guerre mondiale, souvent à titre de victime, comme Georgina, autrichienne de naissance qui fut obligée pendant son enfance à changer de pays (l'Angleterre) et de régions plusieurs fois, sans parvenir à se fixer dans un lieu auquel elle a le sentiment d'appartenir.

   Dans son Introduction, l'auteur indique les motivations de son approche en même temps qu'il tente de la justifier en tant qu'historien. "Mon intérêt pour l'histoire de Georgina est triple. Premièrement, en tant qu'historien de la Seconde Guerre mondiale et de ses suites, j'avoue être un collectionner d'histoire invétéré. La sienne constitue l'un des 25 récits que j'ai recueillis pour ce livre, un par chapitre. J'en ai réuni certains personnellement, en procédant par entretien ou en correspondant par e-mail, j'en ai glané d'autres dans des documents d'archives ou des Mémoires publiés, certains émanant de gens connus et d'autres de personnes qui ne sont connues que de leur famille et de leurs amis. Ces histoires ne sont elles-mêmes que de menus échantillons sur des centaines que j'ai examinées, et parmi les milliers - les millions - d'histoires individuelles qui composent notre histoire commune.

Deuxièmement, autre aspect plus important, Mme Sand est une parente de ma femme, et fait donc partie de ma famille. Ce qu'elle avait à me dire éclaire ce rameau de mon arbre familial - leurs peurs et leurs angoisses, leurs obsessions, leurs désirs, dont une part s'est transmise silencieusement à mon épouse, à moi, à nos enfants, presque par osmose. Aucune expérience vécue n'est la propriété exclusive de personne : elles font toutes partie de la trame que des familles et des groupes humains construisent ensemble, et l'histoire de Georgina, en cela, n'est pas différente.

Enfin, et c'est le plus important, du moins dans le contexte de ce livre, son récit possède quelque chose d'emblématique. Comme Mme Sand, des centaines de milliers d'autres juifs européens - ceux d'entre eux qui ont survécu à la guerre - ont été contraints de fuir leur foyeer et dispersés à la surface du globe. Leur descendance et eux-mêmes habitent désormais dans toutes les grandes villes du monde (...). Comme Georgina, des millions d'autres individus germanophones, peut-être 12 millions au total, ont été déracinés et exilés au lendemain de la guerre - un lendemain chaotique. Son récit rencontre donc des échos d'un bout à l'autre de l'Europe, mais aussi en Chine, en Corée et en Asie du Sud-Est ainsi qu'en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, où les avancées et les replis de vastes armées ont provoqué des perturbations irréversibles tout au long des années du conflit. Ces échos sont plus faibles, mais encore perceptibles dans les histoires des réfugiés de conflits ultérieurs (...). Ils ont été transmis aux enfants des réfugiés, et aux communautés auxquelles ils appartiennent, tout comme Georgina a pu partager ses souvenirs avec sa famille et ses amis, et sont maintenant entre-tissés dans la trame même des nations et des diasporas du monde entier.

   Plus on étudie, poursuit-il, les événements que cette rescapée et d'autres comme elles ont subis, plus leurs conséquences semblent profondes et étendues. La Seconde guerre mondiale n'a pas été une crise comme une autre : elle a directement affecté plus d'habitants de cette planète que tout autre conflit dans l'histoire. Plus de 100 millions d'hommes et de femmes ont été mobilisés, un nombre qui éclipse aisément celui des combattants de toutes les guerres précédentes (...). Des centaines de millions de civils dans le monde ont eux aussi été entrainés dans le conflits (...). Pour la première fois dans l'histoire moderne, le nombre de civils dépassa largement celui des soldats, et l'écart ne se chiffrait pas  en quelques million, mais en dizaines de millions. Quatre fois plus de victimes périrent durant la Seconde guerre mondiale que pendant la Première. Pour chacune d'elles, des dizaines d'autres individus durent indirectement affectés par les bouleversements écrasants, psychologiques et économiques, qui furent le lot de ce conflit.

   En 1945, le monde se rétablissait à peine, et des sociétés entières en furent transformées. (...) Le désir universel d'inventer un antidote à la guerre engedra un flux sans précédent d'idées inédites et d'innovations." Un mot "Liberté" se trouvaient "sur toutes les lèvres".

   Ce livre est, dixit son auteur, "se veut une tentative d'examiner les changements majeurs, tant destructeurs que constructeurs qui eurent lieu dans le monde à cause de la Seconde guerre mondiale. De ce fait, il couvre nécessairement les principaux événements géopolitiques. (...) Afin de rendre ces questions plus touchantes, j'ai choisi de placer au coeur de chaque chapitre l'histoire d'un homme ou d'une femme qui, comme Georgina Sand, ont survécu à la guerre et à ses suites, et qui en ont été profondément affectés. Dans chaque chapitre, cette histoire individuelle sert de point de départ pour guider le lecteur et lui laisser entrevoir certains aperçus du plus vaste contexte lequel elle s'inscrit. (...° Ce n'est pas seulement un procédé stylistique, c'est absolument fondamental par rapport à ce que j'essaie d'exprimer dans ces pages. Je ne prétend pas que le récit d'un individu puisse jamais condenser toute la palette des expériences vécues par le reste du monde, mais ce sont-là autant d'élément de l'universel qui se manifestent dans tout ce que nous faisons et tout ce que nous nous remémorons, en particulier dans nos échanges avec autrui où il est question de ce que nous sommes et de notre passé. L'histoire a toujours impliqué une forme de tractation entre le personnel et l'universel et cette relation n'est nulle part plus pertinente que dans l'histoire de la Seconde guerre mondiale".

   Et c'est précisément là que l'historien prend un risque, celui de tenter de décrire l'Histoire à partir de personnes, dont le nombre ne sera jamais assez grand pour couvrir toute la palette des événements pertinents. C'est une tendance bien anglo-saxonne (bien qu'il s'agisse seulement d'une dominance intellectuelle) de penser l'individu d'abord et la société ensuite, à l'inverse d'une tendance qui la désincarne d'une manière ou d'une autre. Même si l'auteur se défend d'adopter complètement les sentiments des individus qui racontent ici leur histoire, et même de les replacer là où il faut : des histoires et non l'Histoire. Même s'il multiplie les points de vue en choisissant les personnes dans des contextes, des lieux et des temps très différents, l'auteur concède qu'il y a davantage dans son livre "des protagonistes défendant des conceptions progressistes de gauche que de droite", choix délibéré, tant il est vrai qu'au sortir de la seconde guerre mondiale, c'est l'espoir d'une vie meilleure pour tous, d'un progrès social et économique qui domine. Il reste que ce livre est une grosse tentative méritoire de mesurer au plus près des hommes et des femmes en quoi la Seconde guerre mondiale et ses conséquences matérielles et psychologiques, ont modelé nos existences.

Il faudra bien entendu du temps et quelques générations de plus pour savoir si ces espoirs de liberté ont porté leurs fruits ou si à l'inverse, ils n'ont pas conduits l'humanité dans une impasse, dans ses oublis notamment que sa base économique repose sur une nature dont on a oublié sans doute, en développant par exemple des industries consommatrices d'énergie fossile et en généralisant les modes de déplacement dévoreurs de ressources, qu'elle n'est pas seulement un réservoir où l'on peut puiser éternellement, multipliant les conflits entre la nature (nombreuses de ses composantes animales, végétales et physiques) et l'humanité. Mais ce n'est pas évidemment l'objet du livre qui évoque tout de même, dans une sixième partie des "séquelles" comme le développement de l'individualisme, des inégalités de toutes sortes, et, in fine, des déceptions en cascades concernant les espoirs de paix et de prospérité. Il met bien en évidence l'usage d'une certaine martyrologie de nations et de groupes sociaux, et les "émotions délibérément suscitées par ceux qui souhaitent les exploiter à leur profit - politiciens sans scrupule, magnats des médias, démagogues religieux et ainsi de suite"...

 

Keith LOWE, Comment la seconde guerre mondiale a bouleversé nos vies, Perrin/Ministère des Armées, 2019, 630 pages.

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20 janvier 2020 1 20 /01 /janvier /2020 13:26

    Le sociologue américain William Isaac THOMAS est le sociologue dont les analyse marquent la naissance, d'après de nombreuses biographies, de ce que l'on appelle usuellement l'École de Chicago. Auteur, avec Florian ZNANIECKI, d'une imposante étude sur l'immigration polonaise, The Polish Peasant (1918-1920) il est connu également pour avoir formulé le "théorème de Thomas". A l'instar de l'école pragmatiste de John DEWEY, William JAMES et George Herbert MEAD, il est amené à donner une importance primordiale à la subjectivité des individus? Sociologue engagé dans le réformisme social, ses points de vue sur le crime et la sexualité passent à l'époque pour iconoclastes, dans l'environnement puritain des États-Unis. Sa carrière est marquée par une arrestation pour "interaste transport of females for immoral purposes" (transport, avec franchissement de frontières d'un État fédéré, de femmes à des fins immorales) par le FBI, ce qui l'oblige à quitter Chicago pour terminer sa carrière à New York.

    A la fois sociologue et psychosociologue, il est, jusqu'en 1918, le personnage central de l'École de sociologie de Chicago. Ses travaux consacrés principalement à l'étude des groupes d'immigrants (au-delà du cas des Polonais) et aux différents problèmes d'assimilation que ces groupes connaissent dans une communauté urbaine. Son livre, écrit avec Florian ZNANIENCKI, n'est pas seulement une remarquable monographie fondée sur l'étude intensive de biographies et sur l'analyse des documents personnels, mais une véritable théorisation du développement de la personnalité et du changement social, l'exposé d'une typologie des personnalités et d'une définition de l'approche situationnelle, un effort pour perfectionner les techniques d'enquêtes par l'utilisation des groupes de contrôle?

Son principal souci est d'étudier les phénomènes et les individus dans la totalité de leur contexte social. Rejetant le déterminisme économique ou technologique considéré comme seul facteur de changement social, THOMAS voit dans les valeurs et attitudes humaines des éléments importants dans la transformation des sociétés. Il contribue ainsi à la création d'une discipline psychosociologique autonome.

Concernant ses démêlés avec la police et la justice, THOMAS s'est occupé de la position des femmes, des différences entre les groupes ethniques, de la criminalité. Or se préoccuper des femmes est plutôt mal perçu, dans une époque marquée par la répression des mouvements féministes. Et ses enquêtes sur le crime "gêne" au minimum une organisation d'État qui doit faire ses premières preuves de compétence. Par ailleurs, il est vrai que ses méthodes d'enquêtes - directement sur les groupes concernés - attirent les suspicions. On présente toujours un peu trop l'évolution des sociologues comme celle de fleuves un peu tranquilles alors qu'ils opèrent en pleine conflictualité.

Ses travaux sur la "désorganisation sociale" se situe dans la ligne directe de ceux effectués vingt ans plus tôt par Émile DURKHEIM sur l'anonie. Mais contrairement à son "confrère" français, THOMAS attribue aux facteurs subjectifs et à la conscience individuel un poids essentiel. Chez lui, la notion de valeur est un "fait social", une donnée objective. (Daniel DERIVRY)

 

Le théorème de THOMAS

    Ce théorème, terme emprunté aux mathématiques sans doute pour rendre scientifique la chose, veut rendre compte du fait que les comportements des individus s'expliquent par leur perception de la réalité et non par la réalité elle-même. Sa forme la plus célèbre est "Si les hommes définissent des situations comme réelles, alors elles sont réelles dans leurs conséquences". (The child in America, 1938).

En 1923, THOMAS présente dans "The Unadjusted Girl" la notion de définition de la situation. La définition de la situation est selon lui le moment préalable à l'action au cours duquel l'individu examine la situation à laquelle il fait face et réfléchit à ce qu'il souhaite faire. Contrairement au modèle behavioriste, il affirme que l'action n'est pas la réponse à un stimulus, mais qu'elle résulte d'un point de vue particulier sur une situation donnée. THOMAS considère notamment que les individus tendent à définir la situation se façon hédoniste (recherchant d'abord le plaisir), tandis que la société leur enjoint de la définir de façon utilitaire 'plaçant la sécurité au premier plan). En 1928, il enrichit son analyse dans "The child in America". Puisque la définition de la situation d'un individu produit constitue au préalable à son action, alors pour saisir les comportements individuels il ne faut pas se référer à la réalité mais à la façon dont les individus la perçoivent. Cette proposition, parfois perçue comme une tautologie a une grande postérité en sociologie. Elle exprime l'importance qui doit être accordée dans l'explication sociologique aux représentations, même fausses, qui prennent une plus grande importance que la réalité "objective".

     THOMAS lui même ne revendique pas la production d'un théorème, c'est King MERTON, dans "éléments de théorie" et "méthode sociologique' qui le baptise ainsi. Il en déduit deux notions, celle de prophétie autoréalisatrice et celle de prophétie autodestructrice. Prophétie autoréalisatrice lorsque l'individu croit qu'elle va advenir et agit en conséquence et prophétie autodestructrice lorsqu'il, au contraire, même s'il croit qu'elle va advenir, agit au contraire, modifie son comportement pour qu'elle n'advienne pas.  A la différence du théorème de Thomas, toutefois, ce ne sont plus ici les conséquences d'un fait, mais le fait lui-même qui devient vrai ou faux.

Sans qu'une filiation soit toujours revendiquée, de nombreuses théories sociologies (l'interactionnisme symbolique de BLUMER, l'approche dramaturgique de GOFFMAN, la construction de BERGER et LUCKMANN ou l'effet pygmalion de ROSENTHAL) s'en inspirent. La place accordée dans les relations entre individus sur la représentation de la situation qu'ils s'en font, plus que sur la situation réelle elle-même, est grande dans une partie de la sociologie. En stratégie internationale, la représentation des acteurs (de leur position et de celle de leurs partenaires ou adversaires) est plus importante que leur situation réelle. En matière de stratégie nucléaire, le principe est encore plus important : la représentation de la volonté et des capacités de l'adversaire l'emporte sur la réalité de son arsenal et de sa position stratégico-politique, et il s'agit pour chacun d'agir sur les représentations des autres de la réalité.

 

William Isaac THOMAS, The polish peasant in Europe and America, en 5 volumes, 1918-1920 ; The Unadjusted Girl : with cases and standpoint for behavior analysis, 1923 ; The child in Amerika, 1928, Primitive behovior, an introduction to the social sciences, 1937. A notre connaissance, pas encore de traductions en Français.

Ervin GOFFMAN, La mise en scène de la vie quotidienne ; 1. La présentation de soi, Les éditions de Minuit, 1973. Robert K. MERTON, Éléments de théorie et de méthode sociologique, Plon, 1965.

Daniel DERIVRY, Thomas William Isaac, dans Encyclopedia Universalis, 2014

 

 

 

 

 

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14 janvier 2020 2 14 /01 /janvier /2020 09:58

     Le sociologue et linguiste américain d'origine canadienne Erving GOFFMAN est considéré comme l'un des principaux représentants de l'École de Chicago.

    Étudiant d'abord la chimie à l'université du Manitoba, il s'inscrit en sociologie à l'université de Toronto où il obtient son baccalaureate of arts en 1945. Entre-temps, il est engagé par le Canadian Film Board (1943-1945), pour participer à la réalisation de films de propagande militaire. C'est au lendemain de la seconde guerre mondiale qu'il s'inscrit au département de sociologie de l'université de Chicago, sous la direction de William Lloyd WARNER. Il commence à construire une théorie de l'interaction à la fois orginale, multidisciplimaire, analytique et enracinée dans l'observation directe.

       Rattaché à la seconde école, il s'écarte des méthodes dites "quantitatives" et statistiques pour privilégier l'observation participantes. Il définit avec ses recherches la notion d'institution totale, "lieu de résidence et de travail où un grand nombre d'individus, placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées" Si les traductions françaises donnent "institutions totalitaires" (attirant la sympathie d'une partie de l'intelligentsia de droite anti-communiste), de manière très contestables, certaines de ces institutions ne sont pas liberticides  et oppressantes. Prisons, camps de concentration, asiles, couvents, mais aussi orphelinats, internats, peuvent être considérés comme des "institutions totales" (que Michel FOUCAULT rapprochent des institutions disciplinaires). Une grande partie de son travail est consacré à la métaphore théâtrale, à la métaphore du rituel et à la métaphore cinématographique.

 

L'interactionnisme

    Dans sa thèse de 1953, soutenue sous la direction de William Lloyd WARNER, au département de sociologie de l'université de Chicago, Communication Conduct in an Island Community, GOFFMAN, au lieu d'étudier la stratification sociale, décrit des interactions conversationnelles. Dans le chapitre II, intitulé "Social Order and Social Interaction, il commence à décrire l'ordre de l'interaction. The interaction Order, sa dernière conférence en tant que président de l'American Sociologic Association, représente l'ultime état de sa théorisation. Il part de ce qu'il nomme "l'ordre social" en supposant que cet ordre "macro-social" s'applique au niveau micro-sociologique, par exemple à celui de "la conversation entre deux personnes réelles". Cet ordre global signifie : intégration des acteurs, attentes réciproques, règles sociales normatives, sanctions des déviances, corrections infligées aux déviants, etc. Or, constate-t-il, dans la plupart des interactions qu'il a observées, domine non pas ce modèle coercitif mais un "comportement d'accommodement" grâce auquel les partenaires peuvent "maintenir l'interaction", alors même que des normes ont été transgressées. Il appelle working acceptance ce type de compromis, ce "travail de la tolérance" qui montre, selon lui, que l'interaction de face-à-face constitue un ordre particulier du social, irréductible à une simple transposition de l'ordre global.

Cet ordre de l'interaction est gouverné par des "présuppositions cognitives et normatives partagées" et par des "conventions, normes et contraintes" liées à des circonstances et à des comportements particuliers: "la ligne de notre attention visuelle, l'intensité de notre engagement et la forme de nos actions initiales permettent aux autres de deviner notre intention immédiate et notre propos (...). Corrélativement, nous sommes en mesure de faciliter cette révélation ou de la bloquer, ou même d'induire en erreur ceux qui nous regardent." Il existe ainsi toute une gamme de "stratégies de gain", depuis la coopération jusqu'à la guerre froide.

 

Une approche dramaturgique

     GOFFMAN utilise le terme "dramaturgie" pour qualifier son approche de l'interaction. C'est en même temps une méthode et un point de vue sur le social. Elle est à la fois technique (les moyens), politique (les sanctions), structurale (les positions) et culturelle (les valeurs). Les termes "scène", "représentation", "mouvement", "séquence", "rôle", "cadre", "jeu", issus du théâtre et du cinéma, désignent cette "mise en scène partagée", cette ritualisation du "social" que les membres des sociétés modernes réactualisent constamment comme les rites religieux réactualisent les dieux et le "sacré" dans les sociétés traditionnelles.

 

Les institutions totalitaires

    En 1955-1956, GOFFMAN bénéficie d'un contrat de recherche et va vivre parmi les malades mentaux de l'hôpital Sainte Elisabeth de Washington. Il en tire un ouvrage, Asylums, paru en 1961, devenu un classique de la sociologie des institutions totalitaires (total institution), comme il appelle ces organisations prenant en charge toute l'existence de leurs membres et suscitant de leur part des "adaptations secondaires". Il écrit dans la foulée 6 ouvrages dans lesquels il développe et discute de sa théorie de l'interaction : The Présentation of Self in Everyday Life (1959), Encounters (1961), Behavior in Public Places (1963), Interaction Ritual (1967), Strategic Interaction (1969) et Relations in Public (1971). Il le fait sans oublier cette grande expérience où constamment sont mises en jeu prétentions de l'organisation à propos de ce que doit être l'individu et stratégies adaptatives des individus.

 

Identité et stigmatisation

     Cette théorie de l'identité se trouve au coeur de l'ouvrage Stigma, publié en 1963, qui peut être considéré comme une sorte de chef d'oeuvre caché. GOFFMAN y avance en effet masqué, car il ne prétend pas théoriser une question aussi controversée que celle de l'identité personnelle. Il analyse une relations qu'il appelle stigmatisation et qui lie un "normal" et un "handicapé", c'est-à-dire quelqu'un affecté d'un stigmate, qu'il s'agisse d'un handicap physique ou social, quelqu'un de discrédité ou de "discréditable" socialement.

Ce dialogue du "normal et du "stigmatisé est en fait une métaphore de la vie sociale. Ce sont des points de vue qui se confrontent. Dans l'interaction, lors de la rencontre entre soi et autrui, chacun cherche à "typifier" l'autre pour l'identifier. Il suffit d'une différence (de la couleur de peau à l'accent en passant par la démarche) soit traitée en inégalité pour que l'étiquette attribuée à autrui devienne un stigmate. cette "identité attribuée par autrui" risque de ne pas correspondre à l'indentité "revendiquée par soi" que l'autre espère qu'on lui reconnaisse. Cet écart entre les deux facettes de l'identité provoque du malaise dans la communication et de la souffrance chez le stigmatisé. Il suscite des stratégies identitaires de "gestion du stigmate", depuis l'affrontement jusqu'à la résignation par la fuite et la négociation.

 

Autres ouvrages

    En 1974, dans Frame Analysis, GOFFMAN rompt avec l'analyse dramaturgique pour développer une théorie des structures de l'expérience à partir des principes de structuration de la vie sociale elle-même, au-delà des interactions directes. En 1979, Gender Advertisments traite des rapports de genre à travers "l'arrangement entre les sexes", et son dernier ouvrage, Forms of Talk, publié en 1981, représente un exercice d'analyse conversationnelle proposant une structuration systématique des manières de parler, à partir des questions-réponse jusqu'au monologue intérieur, en passant par la conférence publique. (Claude DUBAR)

 

     Ervin GOFFMAN fait partie et initie grandement de tout un courant sociologique, l'interactionnisme, qui se développe au cours de la décennie 1960 dans les universités californiennes, bien au-delà donc de l'université de Chicago. Ce courant se diversifie en de multiples tendances, avec celle proprement dite de GOFFMAN, appelée parfois modèle théâtral : la sociologie compréhensive ou phénoménologique issue des travaux de SCHÜTZ, l'ethnométhodologie de GARFINKEL, l'analyse conversationnelle de SACKS, la sociologie cognitive de CIRCOUREL... Le regain d'intérêt en France pour la sociologie du quotidien s'inspire également de ce courant. (Jean-Pierre DURAND, Robert WEIL).

Ce courant interactionniste, dont le nom est inventé dès 1937 par H. BLUMER se caractérise par de nombreuses monographies, devenues références obligées aux États-Unis : études de terrain et de petites communautés, étude des groupes de déviants ou de marginaux, notamment... Malgré quelques renouvellement, il est fortement critiqué dans les années 1970, surtout pour ses explications limitées sur les phénomènes de pouvoir. Lewis COSER notamment, président de l'influente Association américaine de sociologie, procède en 1975 à un attaque en règle en dénonçant leur tendance à se limiter à l'observation directe, leur ignorance des facteurs institutionnels du pouvoir central, leur affirmation de l'impossibilité d'une approche objective. Les accusations concernent aussi leur caractère sectaire, la trivialité des objets d'étude, leur bavardage, leur subjectivisme et leur négligence de structures latentes au profit des contenus manifestes (Alain COULON, l'ethnométhodologie, PUF, 1987). On peut écrire aussi que ces critiques sont le lot des courants qui se déclarant parfois hégémoniques, finissent par ne plus produire d'analyses pertinentes et surtout opérationnelles.

 

Erwin GOFFMAN, Asiles, Étude sur les conditions sociales des malades mentaux, Minuit, 1972 ; Stigmates, Les usages sociaux des handicaps, Minuit, 1975 ; La Mise en scène de la vie quotidienne, Minuit, 1979 ; Les Rites d'interaction, Minuit, 1984 ; Façons de parler, Minuit, 1987 ; Les Moments et les hommes (recueil d'articles par Y. Winkin, précédé d'une introduction générale, Seuil-Minuit, 1988 ; Les Cadres de l'expérience, Minuit, 1991 ; L'Arrangement des sexes, La Dispute, 2002.

J.NIZET et N. RIGAUX, La sociologie d'Erving Goffman, La Découverte, 2005.

Claude DUBAR, Erving Goffman, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Jean-Pierre DURAND, Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 1997.

 

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9 janvier 2020 4 09 /01 /janvier /2020 14:47

        Sous-tiré Le jeu trouble des identités, le livre de la spécialiste de relations internationales et professeur au Département de science politique de l'Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, visite à la fois l'histoire de la seconde guerre mondiale et l'histoire du cinéma.

Comme l'écrit dans une préface Christophe MALAVOY, comédien, réalisateur et auteur, "le conflit de la Deuxième Guerre mondiale a donné aux cinéastes une matière hors norme pour témoigner de la tragique destinée d'un monde précipité vers le chaos. La propension de l'homme à détruire son milieu naturel, à ruiner son avenir, est incommensurable et vertigineuse. L'homme détruit, pille, saccage, épuise, exploite sans vergogne, sa frénésie à tuer est insatiable, sans limites, rien ne l'arrête... (...) le cinéma nous a livré des images saisissantes de cet appétit dévastateur. (...)". Assumant une hétérodoxie et un bricolage méthodologique, l'auteure "a pour ambition de restituer dans un seul mouvement d'analyse ce qui se joue aussi bien sur la scène mondiale que ce qui bouleverse l'économie psychique des individus." "Nous considérons que ces deux dimensions ne devraient jamais être dissociées car il s'agit d'une même configuration sociohistorique. En fait, il n'y a guère que cette épistémologie du mixing micro/macro qui permette de mettre en oeuvre une sociologie compréhensive au sens wébérien du terme."

        Dans son Introduction, l'auteure justifie son propos : "Pourquoi recourir à des matériaux cinématographiques pour aborder ce moment historique exceptionnel? Nous faisons l'hypothèse que la transposition, le "mentir vrai" (Aragon) sur lequel se fonde toute création artistique est beaucoup plus à même de restituer la vérité d'un tel événement qu'une simple analyse savante se limitant aux protocoles traditionnels. Nous considérons que la création de personnages imaginaires peut parfois permettre de gagner en puissance explicative face à la saisie de témoignages qui - en raison même de leur singularité -, portent en eux une logique d'enfermement. Enfin, nous postulons que le vraisemblable peut s'avérer d'une acuité bien supérieure au vrai, au point de conquérir le statut paradigmatique d'un idéal-type wébérien et de revêtir ainsi une valeur d'universalité. En d'autres termes, en recourant à des oeuvres de fiction plutôt qu'uniquement à des archives ou à des matériaux classiques propres aux sciences sociales telles que la prosopographie, les entretiens non directifs ou bien encore le recoupement de données statistiques, nous nous approchons au plus près du politiquement indicible.

Comme la littérature, le cinéma d'auteur a pour ambition "d'écrire le réel et non de le décrire" (selon les mots de Pierre Bourdieu dans Les Règles de l'art, 1992), de le transposer de manière telle qu'il le rende plus intelligible et universel. Il opère ainsi un saut qui fait "trembler le sens" et peut faire surgir de fortes potentialités conceptuelles. Ce faisant, le septième art offre la possibilité d'échapper à une recherche académique trop étroite grâce au travail de transposition artistique et d'inventions formelles accompli dans nombre de ces créations. En effet, force est de constater que la singularité de l'expression cinématographique permet d'appréhender une réalité subjective et de rendre compte de manière plus compréhensive de la complexité de ce moment historique."

     La sélection de 20 oeuvres classiques de différentes nationalités - emblématiques de cette production cinématographique) réparties en quatre chapitres et deux parties (le règne de l'anomie ; la fragilité des rôles ; les solidarités combattantes ; l'altérité libératrice) permet à l'auteure d'appuyer sa démonstration, en détaillant le contexte et le propos de chacune d'entre elles. Ainsi d'Allemagne, année zéro, de Roberto ROSSELLINI (1948) à Monsieur Klein, de Joseph LOSEY, en faisant ce parcours qui est celui de l'évolution même de la seconde guerre mondiale, Josepha LAROCHE, qui a bien conscience de puiser là dans une très vaste cinématographie, , sans vouloir du tout établir une typologie des oeuvres non plus, entend se limiter "à la question identitaire présente sous bien des formes dans quantité de films." "En effet, le concept d'identité offre l'avantage de saisir dans un même mouvement d'analyse les échelles micro et macro du politique. Il permet par exemple d'aborder aussi bien la définition de soi que celle de la nation, tout en mettant en exergue les intrications existant entre les deux niveaux. L'identité embrasse toutes les dimensions de la vie d'une société et renvoie en outre à son histoire. Elle marque la singularité en forgeant un sentiment d'appartenance commun et en créant, à ce titre, du lien entre les acteurs sociaux. Décliner son identité implique donc tout à la fois de s'identifier et d'être identifié dans un ensemble plus large."

Les identités, poursuit-elle, "ne se présentent pas comme des réalités intangibles, des données immuables qu'il s'agirait d'essentialiser, loin s'en faut.  Ce sont au contraire des construits sociaux qui évoluent dans le temps, se transforment au gré des interactions sociales et des événements. Elles procèdent d'un travail incessant de construction, de représentations et d'images. En fonction de tel ou tel dessein politique, on voit se mettre en place des stratégies identitaires plus ou moins différenciées qui permettent de mobiliser autour d'une cause. L'on observe par ailleurs des résistances identitaires qui sont parfois affichées - voire revendiquées - comme autant de ressources destinées à étayer et caractériser un combat politique.

Si cette notion d'identité tient un rôle si considérable dans la vie politique, c'est précisément en raison des ambiguïtés dont elle est porteuse. En effet, elle affirme autant du commun et du permanent entre les individus qu'elle garantit à chacun une spécificité. Paradoxalement, elle connote un ensemble de traits stables, tout en revêtant dans le même temps des significations fluides et plurielles qui peuvent s'avérer le cas échéant contradictoires en raison d'allégeances multiples (militantes, religieuses, politiques, familiales, ethniques, transnationales) susceptibles d'entrer en concurrence, sinon en opposition frontale. A fortiori, on comprend aisément que les identités ne sauraient se vivre pareillement dans une conjoncture routinière ou dans des circonstances historiques d'ordre exceptionnel, comme par exemple un conflit international.

Ainsi en a-il été de la Deuxième Guerre mondiale. Durant cette séquence historique, les gens ont été traversés par des contradictions et des déchirements d'une extrême intensité. Plus que jamais, la question s'est posée pour eux de savoir, qui ils étaient vraiment et plus encore qui était qui? Plus que jamais, toute identité qui se déclinait clairement impliquait à l'époque une prise de risque qui pouvait s'avérer mortelle." Nul doute que l'auteure a bien plus à l'esprit les tourments des résistants ou des collaborateurs dans des pays occupés que ceux des soldats habitués à obéir aux ordres, quoique parmi eux, des questionnements, dans un camp comme dans l'autre, se sont fait jour au gré des batailles gagnées ou perdues. "Quant aux assignations identitaires, elles ont proliféré et connu quantité d'inversions dues aux retournements de rapports de force particulièrement instables. Finalement, elles ont souvent eu pour conséquence de fragiliser la vie d'un grand nombre d'individus. (...) La Deuxième guerre mondiale a favorisé (...) un jeu trouble des identités. (...), elle a suscité de nouvelles affiliations, certains s'identifiant dans le conflit à tel ou tel leader politique, ou bien défendant telle ou telle idéologie; tandis que d'autres se tenaient plutôt en retrait, cherchant au contraire à se désaffilier. Enfin, des acteurs sociaux se sont retrouvés dessaisis - parfois avec la plus extrême des violences - de tous les liens qui leur avait permis jusque-là d'être intégrés à un collectif et de manifester par là même leur attachement à différentes allégeances, à commencer par celle envers leur nation. Autant dire que ce conflit planétaire a désorganisé - et souvent détruit - aussi bien les fondements des sociétés belligérantes que les parcours individuels."

    

Josepha LAROCHE, La Deuxième Guerre mondiale au cinéma, Le jeu trouble des identités, L'Harmattan, collection Chaos international, 2017, 190 pages.

 

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8 janvier 2020 3 08 /01 /janvier /2020 15:09

   Rappelons tout d'abord que la politique comparée est un domaine d'étude de la science politique et plus largement des sciences sociales. Elle tente de répondre à des questions politiques en appliquant une méthodologie rigoureuse. La politique comparée emprunte une démarche typologique qui cherche à classifier et théoriser les différents phénomènes politiques. Selon le politologue Giovanni SARTORI, "Classifier, c'est ordonner un univers donné en classes qui sont mutuellement exclusives et collectivement exhaustives. Les classifications permettent donc d'établir ce qui est le même et ce qui ne l'est pas." (Revue internationale de politique comparée, volume 1, n°1, 1994). Rappelons également que les pères fondateurs tels TOCQUEVILLE, MARX, WEBER ou DURKHEIM sont les premiers comparatistes à utiliser l'approche historique, qui n'est pas seulement narration mais surtout analyse critique.

    La Revue internationale de politique comparée répond à un double besoin à la fois théorique et pratique, selon ses fondateurs. "Développer l'analyse comparée, c'est faire progresser la scientificité de la science politique. Comparer permet d'expliquer les effets spécifiques des structures et des processus politiques indépendamment de leurs conditions d'environnement. La vie politique ne cesse par ailleurs de s'internationaliser. La politique comparée aide à mieux discerner ce qui relève des comportements généraux et des singularités. Elle offre de ce fait aux décideurs des bases plus sûres pour développer leurs politiques."

Première revue de politique comparée dans le monde francophone, elle permet à ses spécialistes d'atteindre une audience dans la communauté scientifique internationale tout en publiant dans leur langue. Elle souhaite visualiser l'effort qui se fait dans ce domaine - notamment dans les pays francophones -, et contribuer par là la marche cumulative de la science.

     La Revue bénéficie du soutien de l'Institut de Sciences Politique Louvain-Europe (UCL), des Instituts d'Études d'Aix en Provence, de Bordeaux et de Lille, du Programme de recherche sur la Gouvernance européenne (Université du Luxembourg) et de l'Université catholique de Lille. Elle est publiée avec le concours du CNRS français et du Fonds national de la recherche scientifique de la Communauté française de Belgique.

    Éditée par De Boeck Spérieur, la Revue est dotée d'un comité de rédaction dirigé par Virginie VAN INGELGOM et Karine VERSTRAETEN.

     Sa parution ne suit pas une périodicité régulière, bien que se voulant trimestrielle, et la revue alterne les numéros à thème et les Varia.

   Ainsi le numéro 2018/1-2 (volume 25), porte sur Liban, Syrie, Circulations et réactivations des réseaux militants en guerre, où plusieurs articles portent sur les conséquences de la guerre syrienne sur le Liban.

   Le numéro 2015/4 (volume 22) portait sur Après-guerre : mémoire versus réconciliation, avec un Avant-propos de Valérie ROSOUX, et des contributions de Philippe PERCHOC, Sarah GENSBURGER et d'Yves SCHEMEIL. On pouvait lire dans l'Avant-propos : "Après la guerre, les urgences se bousculent. reconstruire, gouverner, juger, se projeter à nouveau. Entre ces priorités difficiles à départager, une question s'immisce : comment passer de l'événement au récit quand il s'agit de dire l'horreur, l'abject, l'inavouable? Comment favoriser l'émergence d'un récit commun qui fasse une place à toutes les parties en dépit des conflits qui les ont déchirés? Telles sont les questions qui balisent un pan des recherches consacrées à l'après-guerre. Le terrain est en grande partie défriché. Il est traversé par une question fondamentale : peut-on "réparer l'histoire"? L'interrogation est à la fois politique et morale. Elle se décline sur tous les tons : comment "rectifier", "compenser", "restituer" après le crime? Comment prendre au sérieux l'injustice passée? Ce questionnement prend l'allure d'un défi qui s'apparente plus à un horizon d'attentes qu'à un plan stratégique - le premier demeurant dans le paysage, tandis que le second est en principe susceptible d'être atteint.

Pour faire face à ce défi, praticiens et chercheurs se positionnent souvent de manière normative. L'ambition de ce numéro spécial est différente. Plutôt que de suggérer un modèle qui relèverait d'une forme de prêt-à-penser post-conflit, il s'agit d'aborder la question de manière pragmatique. Les contributions rassemblées se concentrent sur le poids et les usages politiques du passé. C'est à partir d'une démarche comparative que chacune d'elle s'interroge sur les conditions de transformation des relations au lendemain de violences de masse. Il ne s'agit pas de dénoncer et de prescrire les bons/mauvais usages du passé, mais d'observer les positions de chaque partie en présence, pour mieux comprendre leurs interactions. C'est dans cette perspective que les contributions tentent d'éclairer l'une des tensions qui caractérisent tout contexte post-conflit, à savoir la tension mémoire et/ou réconciliation. Chacune d'entre elles proposent un format et un ancrage disciplinaires spécifiques, qu'il s'agisse de la sociologie politique de l'action publique, des relations internationales ou encore de la philosophie politique.

Les études de cas choisis renvoient à la fois à des situations de guerres civiles (Rwanda, Afrique du Sud, Liban) et de conflits internationaux (Seconde Guerre mondiale). certaines réflexions montrent d'ailleurs les limites d'une telle distinction. Chaque contribution décortique les dispositifs mis en place pour façonner les mises en récit publiques du passé. Loin de se concentrer sur l'aspect strictement historique des cas évoqués, le dossier s'interroge sur ce qui est publiquement "dicible" et donc négociable au lendemain de crimes de masse. ce faisant, il s'inscrit à maints égards dans le prolongement du dossier que la Revue internationale de politique comparée consacra à l'utilisation politique des massacres.(...)".

 

Revue internationale de politique comparée, Place Montesquieu, 1/7, Bte L2.08.07, B- 1348 Louvain-la-Neuve. www.uclouvain.be

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7 janvier 2020 2 07 /01 /janvier /2020 14:06

une oeuvre pionnière

       Comment et dans quelle mesure l'accélération du progrès technique qui commande l'histoire contemporaine des armements et de la guerre remet-elle en cause la définition traditionnelle du soldat et de la carrière des armes? Comment et dans quelle mesure le militaire de profession s'adapte-t-il à ces impératifs nouveaux dont dépend l'exécution des missions qui lui sont confiées? Son comportement, ses attitudes, la conception de sa vocation et de son destin évoluent-ils au même rythme que celui de la civilisation industrielle? Et dans quelle direction, au prix de quelles tensions se fait cette évolution? C'est à ces questions que tente de répondre le sociologue de l'École de Chicago Morris JANOWITZ. Il dresse tout au long de son ouvrage le portrait du soldat et l'image corps social des militaires confronté à une mutation sans précédents.

Aux États-Unis tout au moins, affirme-t-il, le soldat de métier est en train de passer de l'âge du "leader héroïque" à celui du "manager" et du technicien. Ses particularités traditionnelles qui étaient celle d'un professionnel de la violence tendent de plus en plus à s'effacer. L'énorme accroissement, dans les armées, des tâches logistiques et des préoccupations technologiques, l'importance sans cesse croissante accordée aux qualifications, aux missions de gestion et de coordination, les contacts toujours plus étroits avec le monde des laboratoires et de l'industrie civile, les principes mêmes de la "deterrence" nucléaire qui ne visent qu'à utiliser la peur pour rendre inutile le combat, autant de faits irréversibles qui convergent dans le même sens. La société militaire est invinciblement conduite à ses "civiliser" de plus en plus. Par la modification de ses structures, de ses genres de vie, de ses préoccupations intellectuelles et morales, l'armée tend à s'identifier aujourd'hui avec les autres grandes entreprises collectives de la société industrielle.

Telle est la conclusion globale essentielle de l'étude de Morris JANOWITZ et c'est à elle que s'arrête le lecteur hâtif, épris au surcroit de schématisations rassurantes. Mais, comme l'écrit Raoul GIRARDET, il convient de prendre l'exacte mesure de la puissance de ce mouvement qui semble amener la société militaire américaine à rejoindre la société civile et à se confondre avec elle. En fait, l'auteur lui-même apporte bien des nuances à ses constatations globales. Il convient de rechercher notamment deux éléments importants : les comportements et les attitudes et les structures et composantes sociales. Les motivations qui poussent les jeunes Américains vers le métier des armes de nos jours, le style de vie qui reste celui de l'officier, les règles fixées par l'étiquette et le cérémonial traditionnel, les valeurs particulières auxquelles continue à se référer l'ensemble du milieu militaire, autant de données qui font que le sodat de métier demeure un personnage relativement "à part" dans l'ensemble du contexte social. Des enquêtes si précieuses et si précises menées par Morris JANOWITZ, on retiendra d'autre part quelques faits : les dernières promotions de West Point comptent un quart de fils de militaires ; 91% des parents et des grands-parents des cadets de ces mêmes promotions sont nés aux États-Unis (contre 67,1% pour l'ensemble de la population américaine de race blanche) ; 70% des représentants de l'actuelle élite militaire sont d'origine "rurale" (contre 26% des membres du "top business") ; le Sud enfin est "sur-représenté dans les forces américaines à raison d'un tiers en sus par rapport à sa population blanche", en même temps d'ailleurs que l'appartenance protestante se trouve très fortement accentuée. Comment ne pas voir dans ces indications l'affirmation persistante de l'originalité du corps militaire par rapport à l'ensemble de la société américaine?

A ces observations de caractère sociologique et psycho-sociologique, il semble permis d'ajouter par ailleurs d'autres constatations, liées, celles-ci à l'évolution même des grands problèmes stratégiques de notre temps. Partout, depuis des années, et c'est vrai encore aujourd'hui comme à l'époque de la publication de ce livre, la pensée militaire tend à accorder une place de plus en plus grande aux virtualités d'une guerre limitée, avec "moyens conventionnels", "moyens subversifs", voire "armements à puissance proche du nucléaire". Les forces d'intervention sont toujours à l'ordre du jour, et tout ce passe d'ailleurs, comme si, par-delà les moyens nucléaires globaux, la technologie (de précision) voulait redonner droit à l'exercice de la violence. Et ceci en même temps, dans nombre d'unités militaires, dans la sauvegarde des valeurs traditionnelles du soldat. La variété des forces armées, suivant leurs objectifs et leur organisation interne, rend difficile une analyse univoque de l'évolution des mentalités, non seulement du soldat, compris comme professionnel particulier, mais également des officiers et du commandement.

      Une chose est sûre : pour avoir mis le débat sur l'évolution du soldat dans l'opinion publique comme dans les cénacles universitaires, Morris JANOWITZ ouvre la voie à de nombreuses études de sociologie militaire, aux États-Unis comme en Europe. Précisément, des questions qui auparavant n'émergeaient que très peu dans le milieux intellectuels, mettent en relief des conflits intellectuels importants à l'intérieur même des instances influentes sur les questions militaires, prolongeant en grandes ondes de choc les propos mêmes du Président Eisenhower sur l'emprise du complexe militaro-industriel.

 

Un contexte de changement dans les armées et dans la pensée sur les armées

    Le contexte de production de l'ouvrage mis en lumière, par entre autres Bernard BOËNE, indique comment s'organise pour de nombreuses années, le débat autour de l'évolution de l'institution militaire.

   En 1953, JANOWITZ organise sur la thématique des rapports civilo-militaires, un séminaire-programme qui réunit de Jeunes Turcs - entre autres, Samuel HUNTINGTON (alors à l'université de Columbia), Kurt LANG (Queen College), Maury FELD (Harvard) et Albert BIDERMAN. Le projet d'études reçoit l'appui des caciques de la science politique d'alors, parmi ceux (Charles MERRIAM, Harold LASSWELL, Luis SMITH, Pendleton HERRING) qui ont attiré l'attention sur les problèmes que soulève le nouvel équilibre entre armées, État et société.

Deux traits apparaissent nettement dans ce groupe à l'origine du paradigme dominant dix ans plus tard :

- un effet de génération - ce sont des universitaires autour de la trentaine qui cherchent à penser autrement les relations entre civils et militaires ;

- une dimension élitiste, puisqu'ils viennent tous d'universités de premier plan, conformant par là que seul le prestige de grandes institutions de savoir permet de transgresser sans trop de dommage le tabou d'un sujet qui, dans la tradition libérale des États-Unis, sent encore le soufre. 

On s'explique, estime Bernard BOËNE, qu'entre les nouveaux venus et la génération des auteurs qui s'étaient aventurés dans le champ des études sur l'armée à la fin des années 1930, la solidarité l'ait emporté sur l'opposition que pouvait engendrer la rupture conceptuelle : au plan institutionnels, les efforts des Jeunes Turcs s'inscrivent dans la continuité de long terme, et pourrait-on ajouter dans le respect des fondement du capitalisme américain. A cet égard, la réflexion marxiste, même aux États-Unis, va bien plus loin dans la réflexion et ne s'estime pas limitée dans les critiques qu'elle peut émettre, d'autant plus qu'elle s'exerce dans un tout autre monde intellectuel, hors des universités.

   Comme dans l'entre-deux-guerres, les fondations philanthropiques ne ménagent pas leur soutien à l'exploration de questions qui leur paraissent de la plus haute importance, y compris lorsqu'elles émanent d'entreprises très présentes dans le complexe militaro-industriel. Parmi ces fondations figure le Social Science Resarch Council, organisme à l'origine du Causes of War Project de Chicago dans les décennies 1920 et 1930, qui avait conduit à la grande synthèse de Quincy WRIGHT sur la guerre en 1942, se manifeste par un recensement bibliographique exhaustif sur les rapports civilo-militaires.

    Ces jeunes chercheurs innovent en dépassant les problématiques traditionnelles de la subordination et du contrôle des armées par le pouvoir politique civil, déjà signalées comme nécessaires mais désormais insuffisantes par la génération précédente pendant la guerre, pour s'attacher à penser la coordination civilo-militaire qu'impose une complexité accrue de l'art de la guerre; clairement de nature à paralyser les contrôles externes classiques, lesquels risquent au surplus d'entraver l'action. Ici pèsent de tout leur poids certaines enseignements de la seconde guerre mondiale, où tant sur le front européen que dans le Pacifique, les impératifs politiques avaient eu du mal à "s'harmoniser" aux impératifs militaires. D'emblée, ils savent, parce que leurs devanciers l'avaient montré, que ce mélange ambigu de subordination et de coordination - assez loin d'ailleurs des théories de CLAUSEWITZ, qui estime qu'il faut constamment avoir à l'esprit les buts politiques des guerres - et la difficulté du contrôle d'une grande institution publique dont le fonctionnement est devenu opaque, ne sont pas particuliers aux armées. Leur analyse s'inscrit donc dans un cadre plus large, celui des rapports entre administration et politique, mais elle pose d'emblée la question d'éventuelles spécificités des armées.

Le recours au concept de profession, qui vient d'opérer une entrée en force dans le vocabulaire des sciences sociales américaines comme clé d'analyse, a à l'origine une notion de sens commun. Dans la tradition anglo-saxonne, qui est très différente en la matière de ce qui se passe en Europe continentale, elle s'applique depuis la Renaissance et la Réforme aux juristes, aux ecclésiastiques (protestants), aux universitaires, aux médecins et parfois aux soldats de métier d'un certain rang. A l'époque victorienne, en Grande Bretagne comme en Amérique du Nord, au moment où l'industrialisation et el triomphe de la société bourgeoise sur les élites traditionnelles redistribuent les niveaux de statut social, une codification se met en place qui assure à certains rôles sociaux, supposant un haut niveau de formation, des normes de loyauté que l'esprit de lucre et le marché ne saiuaient garantir, un prestige élevé et parfois des délégations d'autorité publique. Sujet qui n'avait guère inspiré les social scientists avant les années 1930.

Les chose changent avec la parution en Angleterre du livre de deux professeurs de l'université de Liverpool, A.M. CARR-SAUNDERS et P.A. WILSON, The professions, en 1933. Ils y présentent une définition en 3 termes qui résument fort économiquement toutes celles qui viendront par la suite, et multiplieront à l'envi les traits distinctifs sans apporter autre chose qu'une explicitation du modèle originel (outre bien entendu l'entretien de prestiges intellectuels assez lucratifs) : est profession tout métier qui exige une formation longue garante d'une expertise essentielle au plan social, une éthique de service envers la société, et la conscience de former une groupe organisé non soumis à une dépendance externe. Ce qui se distingue d'occupation, activité professionnelle, quelle qu'elle soit, et encore plus d'emploi.

La première utilisation concrète, dans les sciences sociales américaines, toujours, du concept ainsi défini semble être celle qu'en fait William MOSHER (Public administration, 1938) qui l'applique à la professionnalisation de la Fonction publique, notamment par le recrutement, nécessaire à l'administration des programmes du New Deal, de quelques milliers de social scientists. Il y présente le fonctionnaire public comme le représentant d'une corporation à part. le thème du contrôle normatif interne est théorisé deux ans plus tard, dans le cadre de la problématique de WEBER des rapports entre experts et politiques, par Carl FRIEDRICH (Public Policy, 1940). On note que la notion de professionnalisation est d'emblée envisage dans un cadre bureaucratique, et que n'est pas posé encore le problème de tensions possibles entre profession (collégiale) et bureaucratie (hiérarchique). PARSONS, inspiré à la fois par WEBER, PARETO (élites) et DURKHEIM (corporations) écrit dès 1939 de son côté sur les distinctions entre les deux concepts (profession et bureaucratie).

Pierre TRIPIER (Approches sociologiques du marché du travail : Essai de sociologie de la sociologie du travail, thèse d'État, Université Paris VII, 1984) estime que la notion de profession est devenue centrale après cela en raison du Taft-Hartley Act de 1947, lequel, en distinguant nettement syndicats et associations professionnelles, tente de figer par le droit et la jurisprudence la séparation entre professions (susceptibles de contrôler leur propre recrutement) et autres types d'emplois ou métiers. Au moment où s'en saisissent les jeunes politistes et sociologues qui vont constituer le noyau initial du milieu spécialisé "militaire", les JANOWITZ, HUNTINGTON, FELD... et leurs disciples respectifs, la notion de profession est donc très présente dans l'air du temps, et elle s'offre comme un outil analytique parfaitement adapté à leur problème. Des auteurs britanniques les ont d'ailleurs précédés dans cette voie, en l'appliquant aux officiers de la Royal Navy.

   L'intérêt analytique primordial du concept est de faire fond, explique encore Bertnard BOËNE, est de faire fond, pour pallier les faiblesses des contrôles objectifs externes devenus passablement inopérants, sur des contrôles objectif interne et subjectifs interne et externe : celui que s'impose elle-même, à l'instar de la médecine, une profession symboliquement privilégiée en sanctionnant les manquements aux normes professionnelles qui fondent ce privilège, au risque de perdre son honneur social si elle ne s'y plie pas, et celui qu'exerce de l'extérieur l'opinion publique. Ceci est loin d'être théorique, toutes les relations avec la presse écrite et audio-visuel sont celles de conflits nombreux qui se soldent très souvent, si elle vient réellement à manquer de discernement, au détriment des armées (on a pu le vérifier à maints moments de la guerre du VietNam), même si bien entendu, la constatation d'un contrôle structurel politique déficient constitue aux yeux de beaucoup, une certaine défaite sur le plan institutionnel et même moral. La première faiblesse de ces contrôles proposés est qu'ils reposent sur un concept normatif, exposé au risque d'enfermer l'analyse dans une tautologie stériel - un groupe professionnel qui se dérobe à son devoir d'autocontrôle en violant ses propres normes n'en est plus un... Une seconde limite pointée du doigt est que certains métiers ou institutions qui répondent aux deux premiers critères du professionnalisme, ne répondent pas au troisième parce qu'oeuvrant dans un cadre public, ils sont pas construction dans la dépendance du politique : c'est le cas, au moins au niveau de leur encadrement, des grandes administrations, et surtout des armées puisqu'elles n'entrent en action, et n'y mettent fin, que sur ordre du ou des titulaires du pouvoir politique souverain. Il faut donc, pour circonvenir ces difficultés, postuler un degré substantiel d'autonomie malgré la subordination, et préciser les conditions sociales et organisationnelles nécessaires auxquelles cette autonomie et le professionnalisme qu'elle rend possible soient effectifs.

  Telle est la problématique d'ensemble, mais le programme décrit est exécuté d'abord de manière divergente et fortement contrasté. Il y a en effet deux façons au moins - car par la suite les travaux suivent des voies de plus en plus ramifiées - de l'aborder.

- L'une est structurale et statique : elle s'appuie sur une analyse intemporelle des impératifs fonctionnels du corps des officiers, et doit beaucoup, par son inspiration générale, aux écrits de Talcott PARSONS. C'est la voie suivie par Samuel HUTTINGTON, dans son The Soldier and the State, de 1957. Il y note que ceux qui se préparent à des guerres éventuelles sont animés d'une idéologie nécessairement conservatrice, qui considère la guerre comme inévitable au moins sur le long terme. Les inconvénients d'une telle approche, très tôt aperçue par MERTON et ses disciples, notamment sa complaisance envers l'idéologie institutionnelle de ceux qu'on étudie et la minoration des facteurs autres que normatifs, rendent intellectuellement fragile cette première application du concept de professionnalisme aux rapports entre civils et militaires.

- L'autre est essentiellement dynamique. Elle meprunte ses références à WEBER et à la vision pragmatique de DEWEY et de l'école de Chicago, d'un univers-multuvers en flux perpétuel, dont les éléments sont suffisamment autonomes pour rendre problématique toute intégration de l'ensemble. C'est le schéma analytique proposé par Morris JANOWITZ.

   Par-delà leurs différences, et la rivalité intellectuel croissante qui les oppose, HUNTINGTON et JANOWTIZ ont en commun de refuser la vision néo-machiavélienne, pessimiste et radicale, de C. Wright MILLS dans The Power Elite, paru peu avant : celle d'une militarisation coupable de la société et de l'État par intégration des élites militaires, pour la première fois dans l'histoire du pays, au sein d'une élite nationale désormais homogène et qui concerne le pouvoir, mais aussi la richesse et le prestige. Les généraux y figurent, selon MILLS, parce qu'à compter de la Seconde Guerre mondiale, ils deviennent des managers de haut vol que rien d'essentiel ne sépare des dirigeants de très grandes entreprises. Dans la justification de sa position, HUNTINGTON fait valoir en 1963, à notre avis, avec peu de crédibilité, que MILLS confond conjoncture et structure et cède au penchant américain pour les analyses conduites en termes quantitatifs plutôt qu'institutionnels. JANOWITZ fait plus justement observer que, divisées (historiquement entre branches air, terre, mer et même à l'intérieur de ces branches par d'autres composantes), les armées n'ont jamais réussi à imposer un point de vue unique aux politiques, qui ont décidé (presque) seuls de la paix et de la guerre. Leur commune opposition à MILLS prend elle aussi des formes contrastées : HUNTINGTON fait dans le réalisme exalté, JANOWITZ dans le réalisme pragmatique.

     En fait dans son livre The Professional Soldier, JANOWITZ raisonne en termes de managers, de bureaucratie et de profession, étant donné que les militaires sont fidèles aux institutions. Pour examiner la validité de l'analyse de JANOWITZ, à savoir évolution du style d'exercice de l'autorité au sein de l'organisation militaire, similitude des qualifications mises en oeuvre dans les armées et dans la vie civile, élargissement de la base sociale du recrutement des officiers, importance accrue accordées aux trajectoires de carrière, recherche d'un ethos politique à la place de conceptions traditionnelles de l'honneur militaire... il faut examiner plusieurs éléments : Technologie et organisation militaire, l'innovation étant un puissant solvant du traditionalisme, Recrutement social des officiers, Sens de la carrière d'officier, Socialisation et trajectoires de carrière, Style de vie militaire, Identité et idéologie, Comportements politiques...

 

Des prescriptions....

Là où on attend bien évidemment l'auteur, c'est sur l'avenir de la profession des armes sous l'angle prescriptif, tant que analyse descriptive renferme bien des nuances. Il le fait dans un épilogue pour proposer les éléments qui doivent à la fois maintenir la capacité des armées à remplir leurs objectifs de défense, donc un minimum de stabilité organisationnelle dans un monde en perpétuel changement, ceci dans une exacte compréhension des effets politique de leur action, dans les limites étroites que l'atome impose à l'utilisation fonctionnelle de la violence légitime. Les armées doivent se soucier des populations amies dont le soutien ne doit pas être considéré comme toujours acquis. Selon lui, la doctrine "pragmatique" est de loin préférable à la position des "absolutistes". L'institution militaire doit devenir une constabulary force, sur pied de guerre permanent, prête à l'utilisation minimum de la force et recherchant non la victoire, mais la viabilité des relations internationales car intégrant la nécessité d'une posture militaire visant à la stabilité. Il n'est plus possible aux armées de fonctionner selon la distinction tranchée entre temps de paix et temps de guerre, la dissuasion est de tous les instants. Le rôle du soldat se rapproche de celui de la police, dont la tâche de maintien de l'ordre public est permanent, sans pour autant s'y confondre, car l'armée est intéressée à la recherche d'un ordre stable dans les relations internationales. Il doit être prêt à assumer les pressions psychologiques et organisationnelles d'un état d'alerte permanent, en même temps qu'être sensible à l'impact politique et social de son action. D'où l'estreinte à un contrôle interne sous forme de normes dont la sanction lui incombe en premier resssort. Si la liberté du corps armé est restreinte en matière nucléaire en raison d'aspects techniques et scientifiques qui lui échappent partiellement, son autonomie, garante de sa responsabilité, doit être entière au plan des armes classiques. La tâche des gouvernants civils se limite à la vérification de l'état de préparation des forces une fois fixés les objectifs et les moyens.

   La constabulary force n'est pas liée  un mode de recrutement militaire particulier. la continuation du système mixte actuel de professionnels, de volontaires et d'appelés soumis à la conscription sélective est pensable, bien que la procédure d'appel sous les drapeaux doit être condamnée à n'être ni claire ni égale. Un service national universel dans lequel les formes civiles absorberaient le trop plein démographique se recommande comme le mieux adapté à une démocratie politique. Mais il n'y a aucune raison de supposer qu'une armée de métier supposerait à cet égard des problèmes insurmontables. Elle représente, au plan fonctionnel, la forme de recrutement idéale car la spécialisation qu'impose la technologie invite à allonger les temps de service : les appelés et les engagés volontaires de court terme voient leur utilité diminuer dans les armées modernes. La tendance la plus vraisemblable sur le long terme sera donc celle-là. Toutefois, il faudra éviter de se laisser enfermer dans des considérations purement économiques qui traitent la question du recrutement sous le seul angle des nivaux de rémunération propres à garantir la qualité et la quantité souhaitable de la main-d'oeuvre. Si des rémunérations adéquates sont nécessaires dans les armées comme ailleurs, on ne gagnera rien à aligner les militaires sur les pratiques su secteur privé pour cause de compétitivité accrue sur le marché du travail. Une motivation purement matérielle risquerait d'affaiblir les traditions héroïques essentielles à la profession. Elle amoindrirait l'attachement à l'institution de ses membres les plus créatifs, et introduirait des styles de gestion du personnel incompatibles avec la fonction.

  La convergence organisationnelle, appelée Civilianisation entre armées et bureaucraties - que l'on ne doit pas présenter sans doute comme une évolution linéaire, tant l'institution militaire, comme le reste de la société est traversé de conflits dont la nature et l'intensité d'ailleurs varient avec la branche de l'armée - produite par la processus de rationalisation et la technologie facilite l'intégration des militaires à la société environnante. Il en va notamment des styles d'exercice de l'autorité, de la fusion des modèles de rôle (heroic leaders and managers), et de la reconversion des officiers pour une seconde carrière. La constabulary force exige une sensibilisation des officiers aux facteurs politiques de l'action militaire , et ce dès la formation initiale. Elle exige, de même, pour l'élite, des carrières diversifiées, notamment par des détours dans le civil et dans les autres armées (ce qui tendra à diminuer les rivalités interarmées). Un système réglementaire de retour périodique à une base territoriale des États-Unis éviterait le sentiment de dispersion des activités ou centres d'intérêt, et favoriserait la cohésion.

Les officiers américains ont, depuis 1945, fait de notables progrès dans leurs rapports à la chose intellectuelle. L'anti-intellectualisme d'antan a cédé la place à un intérêt qui n'est pas feint pour les disciplines de sciences sociales touchant à la stratégie et aux relations internationales. Leurs relations avec le monde universitaire et les think tanks qui gravitent autour des armées sont désormais continues. Cependant, une telle évolution n(a pas tenu toutes ses promesses. D'une part, en raison de l'ascendant exercé par la théorie des jeux, dont les accomplissements ne sont pas à la hauteur des attentes. Les militaires sont, comme d'autres, sujets aux modes intellectuelles : la poursuite d'une théorie générale des relations internationales et de la résolution des conflits est devenue un acte de foi qui bloque toute approche créatrice des problèmes. D'autres part, les officiers, à l'inverse des médecins ou des juristes, n'ont pas, au sein de la communauté universitaire, de correspondants attitrés qui leur permettraient de passer au crible de la critique rationnelle systématique les idées nouvelles. Seul un milieu civil spécialisé dans les questions militaires à l'université pourrait jouer ce rôle.

Enfin, la constabulary force est conçue pour minimiser la frustration née des blocages de la Guerre froide, du statut social peu élevé des officiers, et de contrôles externes inadaptés. Les gouvernants civils doivent s'astreindre à fixer aux armées des objectifs réalistes et adaptés aux moyens ; ils doivent assister les militaires dans la définition des doctrines, de telle manière qu'elles reflètent un point de vue véritablement national ; ils doivent favoriser l'estime de soi "professionnelle" des officiers, et mettre au point de nouvelles modalités de contrôle civil. La constabulary force s'oppose à l'État-caserne ("Garrison State"), qu'elle propose d'ailleurs un moyen d'éviter : le cauchemar imaginé par LASSWELL est bien ce qui risque de devenir réalité si, dans le cadre de tensions internationales prolongées, des politiques démagogues (suivez ici notre propre regard en ce qui se passe actuellement à la présidence des États-Unis) s'allient avec une élite militaire "absolutiste" pour un exercice du pouvoir administratif et politique sans précédent historique.

Le concept proposé est un appel à la responsabilité et à la conciliation de valeurs et de normes qui se sont rapprochées, mais qu'il ne servirait à rien de vouloir confondre. C'est ce qu'exprime, rappelle fort justement notre auteur-guide ici, la dernière phrase du livre : "Nier ou supprimer la différence entre civils et militaires ne peut engendrer une authentique similitude, seulement le risque de nouvelles formes de tension et un militarisme qui s'ignore".

 

Un débat qui se poursuit avec d'abord les rééditions ultérieures de l'oeuvre

    L'ouvrage, vite classique et fort lu dans les milieux militaires, connait plusieurs rééditions, en 1971 et 1974, dont les prologues esquissent un bilan de la période écoulée depuis sa sortie initiale en 1960. Dans celle de 1974, Morris JANOWITZ reprend des hypothèses du livre, et précise un certain nombre de thèmes et avance une interprétation originale de l'"épisode vietnamien".

   Le passage à l'armée de métier (1 juillet 1974) vérifie la prévision formulée 13 ans plus tôt. les tenants de la thèse qui lie cette mutation à la crise provoquée par la guerre du VietNam se trompent : cette guerre retarde plus qu'elle n'avance l'échéance. L'armée de masse a de toute façon vécu. Elle, de manière organisationnelle, reflète un état du monde pré-nucléaire. De plus, le changement de mode de recrutement et de format des armées intervient à un moment où la légitimité social des armées est au plus bas. La révulsion à leur égard - entretenue par l'activité des médias qui rendent compte de la réalité sur le terrain - consécutive à cet "épisode malheureux", mais aussi la politique de détente Est-Ouest inaugurée par NIXON et KISSINGER, font perdre aux officiers une bonne partie de leur crédit antérieur (notamment acquis lors de la seconde guerre mondiale). On peut craindre un repli sur soi conservateur de l'institution militaire. Du coup, les hypothèses de 1960 sont remises partiellement en cause :

- l'affaiblissement de l'autorité à l'intérieur de l'armée (mutiplication des cas d'indisciplines du bas en haut de la hiérarchie) rend difficile le retour à un équilibre à trouver, d'autant que les modes de fonctionnement du marché du travail du civil déteignent sur la sphère militaire ;

- la convergence des emplois et des qualifications avec ceux des élites civils est freinée : la proportion des emplois militaires sans équivalents civils cesse de baisser dans les années 1960, les armées confiant de plus en plus les tâches logistiques et techniques sédentaires à des civils, fonctionnaires et sous-traitants. Le prestige des officiers a chuté et les postes de direction dans les grandes entreprises ne leur sont plus confiés. Un fossé sépare la distribution du prestige afférent aux différents emplois dans l'armée et dans le civil : elle constitue un frein à la convergence civilo-militaire postulée ;

- l'élargissement de la base de recrutement est freiné. L'endorecrutement est en hausse tandis que nombre de fils de militaires délaissent la carrière de leurs pères, notamment dans les couches sociales supérieures. Malgré la baisse du statut social moyen d'origine, l'influence conservatrice de l'arrière-plan social ne semble pas devoir disparaitre.

- sur l'importance des trajectoires de carrière, la perspective d'une réduction du nombre de postes à pourvoir engendre un regain de carriérisme. L'accès à l'élite de corps ne récompense plus l'innovation et la sélection négative et l'appui de supérieurs influents jouent un rôle plus grand dans les nominations.

- il s'opère au sein des armées une fragmentation de l'identité et de l'idéologie. Dans la mesure où les hommes réagissent à l'image que les autres leur renvoient d'eux-mêmes, la baisse de prestige due à l'échec au VietNam entraine une baisse de l'estime de soi des officiers. Ils incriminent le gradualisme imposé par les civils dans l'emploi de la force armée, ce qui provoque d'ailleurs dans le cours de la conduite de la guerre l'emploi de bombardements massifs, puis après la défaite la prédominance du souci de la survie professionnelle (baisse des budgets). chaque armée cherche à s'assurer pour l'avenir les armements qui garantissent la pérennités des traditions héroïques, mais le point de vue pragmatique l'emporte finalement grâce à l'acceptation répandue du principe de maîtrise des armements.

    Morris JANOWITZ en conclue que le processus de civilianisation décrit et analyse en 1960 touche à son terme, et sur certains points risque de se renverser. Pourtant, note Bernard BOËNE, l'issue n'est pas prédéterminée. La civilianisation semble gagner du terrain dans le style de vie des familles de militaires, dont l'aspiration est à une existence "normale", c'est-à-dire aussi proche que possible du style de vie dominant dans la société civile. Le replisur soi trouve là un contrepoison. L'ambivalence des sentiments conduit les militaires à se comporter à la manière d'un groupe ethnique minoritaire, soucieux de solidarité et de cohésion interne, mais très sensible au plus petit signe d'exclusion de la société environnante. L'influence civile se signale également, de manière négative, par l'irruption dans les armées des tensions raciales extérieures, de nature à remettre en cause le rôle pilote des armées dans le processus d'intégration, et par l'adhésion, au tournant des années 1970, de nombreux fils et filles de militaires au mouvement pacifiste de la jeunesse, laissant entrevoir une baisse du taux d'endoctrinement.

L'auteur termine par les problèmes du contrôle civil, et ne peut éviter l'examen, à la lumière des 15 années écoulées, de la thèse milsienne dite du "complexe militaro-industriel". Il relève que si les alliances conclues entre formes d'armement, officiers retraités et parlementaires intéressés à la présence des premières dans leurs ciconscriptions, ont dépassé la mesure, leur influence n'a pas été celle que cette thèse "radicale" laisse entendre. Toutes les décisions touchant au VietNam ont été prises par la seule Maison Blanche : les militaires sont demeurés des junior partners dans la formulation de la politique extérieure. En quoi sans doute, JANOWITZ pêche par naïveté, "oubliant" le rôle majeur des planificateurs civilo-militaires dans les opérations militaires, bien en amont des décisions formelles. Si des milieux économiques, effrayés par l'influation consécutive à l'effort de guerre, ont bien été les premiers à condamner sa poursuite, ils ont loin d'avoir été unanimes sur la question. En fait, c'est surtout la puissante vague d'antimilitarisme et de contestation social des années 1970, qui a changé la donne.

     Les concepteurs de l'armée de métier, Milton FRIEDMAN et la Commission GATES, pensent pouvoir résoudre simultanément les problèmes de contrôle civil et de recrutement en soumettant les armées au seul marché du travail. En quoi, leur dit JANOWITZ, ils se trompent lourdement : les officiers acceptent volontiers la revalorisation de leurs soldes, nécessaire au maintien de leur prestige, mais refusent d'y voir le principe unique de leur motivation. Un tel principe néglige leur tradition héroïque et leur statut de professionnels responsables. En d'autres termes, il les banalise, portant par là atteinte à leur efficacité fonctionnelle, sans empêcher l'élargissement du fossé qui se creuse entre eux et la société. La seule solution à ces difficultés réside dans des dispositions institutionnelles adaptées (mobilité externe, recrutement latéral, création d'une forte tradition de service public, etc.)

   En fin de compte, l'optimisme de JANOWITZ n'empêche pas que son courant devient de plus en plus minoritaire, sur le plan pratique et sur l'évolution de l'armée. Ses prescriptions ne sont pas suivies par les responsables civils et militaires et de plus, si la sociologie du corps des officiers n'a absolument pas vieilli (les études sont au contraire légion...), l'armée américaine suit des évolutions qu'il n'a pas prévu : privatisation d'une partie de l'action militaire et désintérêt relatif des officiers militaires eux-mêmes sur les fonctions du métier, en faveur d'un carriérisme généralisé.... qui eux-mêmes favorisent et le passage du privé au public et inversement dans le déroulement de la carrière et la porosité des intérêts matériels communs avec les fournisseurs de l'armée.

  On pourrait arguer, écrit Bernard BOËNE, que dans les années 1980, avec le retour du prestige (fragile) consécutif aux politiques agressives des États-Unis, et même le regain de ces politiques dans les années 2000 avec la "lutte contre le terrorisme international", que le corps des officiers a vu ses valeurs professionnelles se réaffirmer, en plus dans le sens d'un conservatisme social fort... Mais, "face à la judiciarisation, à la codification technico-éthico-juridique préventive de l'action qu'elle entraîne, aux dilemmes qu'elle crée entre la mission, des normes juridiques incertaines à force de complexité, et les fluctuations du sentiment éthique dominant dans la société, il ne pourrait plus s'en remettre à titre principal à l'autocontrôle subjectif, renforcé par une intégration harmonieuse à la société civile et l'intériorisation de ses valeurs centrales, pour s'assurer de l'adéquation de l'action et de l'institution militaire aux attentes sociales. Il serait obligé de s'intéresser de près aux facteurs qui restreignent à l'intérieur du cadre défini par les normes professionnelles anciennes - à la montée (qu'il avait entrevue) des valeurs universalistes en lieu et place de l'égoïsme sacré des nations, au benchmarking des pratiques, au rôle des médias, à celui des ONG, ou des tribunaux, à l'exploration des questions éthiques là où autrefois l'ordre reçu suffisait, etc."

Il n'est pas certain, qu'au vu de ces évolutions, que Morris JANOWITZ ait pu conclure à un renforcement ou à un affaiblissement du processus de civilianisation...

Morris JANOWITZ, The Professional Soldier : A Social and Political Portrait, Glencoe, Free Press, 1960 (rééditions1971, 1974 chez Macmillan, New York).

Bernard BOËNE, recension, dans Classique des sciences sociales dans le champ militaire, Res Militaris, 2010. Raoul GIRARDET, recension, dans Revue française de science politique, n°12-3, 1962, www.persee.fr.

 

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