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28 septembre 2012 5 28 /09 /septembre /2012 16:01

         La ligne qui partage le bruit de la musique semble mouvante selon les civilisations et dans une même société, selon les individus. Ce qui peut sembler cacophonie de sons dans une ville du Moyen-Age (entre les cris des marchands, les chants des processions nombreuses, les carillons des cloches...) peut être pour les habitants signe de respiration d'une Cité. Pour prendre un autre exemple, la musique techno peut paraître enchanteuse ou entraînante pour certains publics et sons barabares pour d'autres... 

 

       Emile LEIPP (Acoustique et Musique, Masson, 1980) pense que "du point de vue perceptif, on peut, sans grand risque de se tromper, dire que nos ancêtres entendaient comme nous ; leur système nerveux et leur cohlée fonctionnaient comme les nôtres, et leur "oreille" n'était ni plus ni moins fine que la nôtre. (...) Mais ce qui a changé surtout, c'est notre conditionnement et le contenu de nos mémoires, c'est-à-dire nos références (...) Quoi qu'il en soit, on est bien obligé de le constater : la musique n'est qu'un jeu conventionnel. Des musique traditionnelles existent depuis des siècles, en Chine, au Japon, en Inde, etc, qui diffèrent des notes. Force nous est d'admettre que toutes les gammes, tous les sons, tous les timbres, toutes les règles d'assemblage et d'exclusion sont "bons" pour faire une musique (...)." Jacques ATTALI (Bruits, PUF, 1977), écrit que "la musique est plus qu'un objet d'étude : elle est un moyen de percevoir le monde. Un outil de connaissance (...) Elle reflètes la fabrication de la société". John BLACKING (Le sens musical, Editions de Minuit, 1980) affirme qu'"il y a tellement de musique dans le monde qu'on peut raisonnablement supposer que la musique, de même que le langage et peut-être la religion, est un trait spécifiques de l'espèce humaine". A chaque aire de civilisation correspond une tonalité musicale, à chaque société correspond une façon de faire et d'entendre une musique. Phénomène social à part entière, la musique s'analyse aussi par les relations sociales qu'elle contribue à alimenter, faire perdurer....

Anne Marie GREEN affirme, dans la foulée des études d'Emile DURKHEIM à Marcel MAUSS, et plus précisément celles d'Alfred WEBER qui distinguent la civilisation (quelque chose d'intellectuel, qui relève donc de la science positive et qui est universellement valable et transmissible) de la culture (les formations spirituelles, d'ordre plutôt affectif, telles que la religion, qui sont au contraire uniques et transmissibles), chaque culture se voulant originale, manifestant une volonté d'unité propre à un peuple et à une époque (Armand CUVILLIER, Manuel de sociologie, tome 1, PUF, 1962), qu'il y a une distinction entre musique et faits musicaux. Le fait musical dans la société occidentale correspond bien à ce que "toute la conception de la musique est dominée depuis des siècles par la théorie implicite de la musique-objet qui repose sur la triade classique composition-exécution-audition, le schéma du processus musical comportant trois personnes : le compositeur, l'interprète et l'auditeur" Alors que "chez les primitifs, les diverses fonctions de production, d'exécution et de consommation sont, sinon confondues, largement recouvertes les uns par les autres. L'idée est d'ailleurs restée dans les esprits de l'homme qui joue seul de la flûte de roseau qu'il a lui-même taillée. la notion de jeu, un jeu qui devient bientôt collectif (musique du village, du clan, de la tribu) est intimement liée à celle de production, d'exécution et de consommation musicale." (Pierre BILLARD, article Musique - Le fait musical - Encyclopédiea Universalia, Volume 11, Paris, 1974). 

 

     La musique s'oppose au bruit selon les définitions que nous pouvons trouver dans les différents dictionnaires. Ainsi Le Robert (1988) propose de distinguer :

- la musique qui est l'art de combiner des sons d'après des règles (variables selon les lieux et les époques), d'organiser une durée avec les éléments sonores ;

- le bruit qui est un phénomène acoustique dû à la superposition de vibrations diverses non harmoniques - sensation perçue par l'oreille, qui s'oppose au son par la complexité acoustique.

Murray SCHAFER (Le paysage sonore, Jean-Claude Lattès, 1991) oppose bruit et musique et donne la possibilité pour le sociologue de définir son objet : "la définition (du bruit) la plus satisfaisante est probablement aujourd'hui encore de celle de "son non désiré". Elle fait du bruit un terme subjectif. La musique de l'un peut être le bruit de l'autre. La détermination, dans une société donnée, des sons indésirables s'établit sur la base d'un certain consensus". La distinction son musical/bruit n'a en fait pas de fondement physique stable et l'utilisation des deux notions renvoie à la culture des sociétés qui définissent ce qu'est pour elle la musique car, comme l'écrit Claude LÉVI-STRAUSS (Le cru et le cuit, Plon, 1964) "... la nature produit des bruits, non des sons musicaux, dont la culture possède le monopole en tant que créatrice des instruments et du chant (...), les sons musicaux n'existeraient pas pour l'Homme s'il ne les avait inventées". 

   Anne Marie GREEN rappelle aussi (et cela se retrouve dans les pratiques de presque toutes les sociétés...) que la musique n'est pas uniquement un système d'organisation de sons ; "on doit y ajouter les comportements, les conduites des créateurs et des récepteurs ainsi que le statut accordé à la musique dans une société donnée". 

 

     Pour Jacques ATTALI, estime, que très loin des effets de rassemblement, d'harmonie qui veut susciter la musique, le bruit "a toujours été ressenti dans toutes les cultures, comme une source de destruction, de désordre ; comme une salissure, une pollution, une agression. Il renvoie à l'idée d'arme, de blasphème, de fléau. "Voici, je vais faire venir sur ce lieu un malheur qui étourdira les oreilles de quiconque en entendra parler", dit Jérémie. Et Josué fait tomber au son des trompettes les murailles de Jéricho. Ou encore : "Quand les tambours de la Résurrection ont résonné, ils se sont bouché les oreilles de terreur" (Al Din Runir, Divani, Shansi Tabriz).

Avec la science, on a pu théoriser ces métaphores, saisir en quoi un bruit fait violence, mesurer les paramètres dans les réseaux, déterminer dans quelles conditions ils interdisent l'audition d'un message." L'écrivain évoque la physiologie et... les progrès des télécommunications. Avec eux "est apparue une théorie de l'information qui reprend ce concept de bruit (ou plutôt sa métonymie) pour le généraliser à toute forme de message (...)" "Au sens de la théorie de l'information, la musique est le contraire du bruit. Elle ne détruit pas, elle ajoute à l'ordre. L'information reçue par l'écoute d'une oeuvre musicale réduit l'incertitude de l'auditeur sur l'état du monde (...) Mais elle peut aussi devenir un bruit si elle n'est plus audible, parce que trop forte ou incompréhensible. Par exemple, si une musique en couvre une autre, elle est un bruit. Une toute nouvelle musique est aussi un bruit. Monteverdi et Bach sont des bruits par rapport au code polyphonique. Webern en est un pour le code tonal. La Monte Young ou Philipp Glass pour le code sériel. le be-bop pour celui de la soul music. Le reggae pour le rock. Etc."

 

   De nombreux auteurs sociologues ou philosophes soulignent le rôle de la musique dans la recherche d'une harmonie sociale (MONTESQUIEU, PLATON...) et de nombreux compositeurs de musique recherche dans l'élaboration de leur musique des effets qui suscitent tour à tour panique sociale, anxiété générale et retour à l'ordre. Ces derniers jouent souvent sur la dissonance et l'harmonie musicale. LEIBNIZ analyse la musique comme l'organisation d'une panique contrôlée, comme l'occasion de la transformation de l'angoisse en joie, de la dissonance en harmonie pour exciter et pour inquiéter l'auditeur qui, anxieux du dénouement, éprouve d'autant plus de joie lorsque tout rentre dans l'ordre (Dictionnaire encyclopédique de la musique). ADORNO, qui est aussi un grand musicologue, souvent cité, parle de la musique comme d'une "promesse de réconciliation".

A contrario, des oeuvres musicales veulent s'inscrire et alimenter un mouvement de révoltes, et de nombreuses musiques modernes (rap, hard-rock...) sont basées sur cette recherche par le public jeune d'une musique à laquelle il puisse s'identifier, dans une société où les conflits de génération ont tendance à se multiplier. 

 

Jacques TTALI, Bruits, Fayard/PUF, 2001 ; Anne-Marie GREEN, De la musique en sociologie, L'Harmattan, 2006. 

 

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27 septembre 2012 4 27 /09 /septembre /2012 13:21

                  Les ondes sonores agissent directement sur notre cerveau, ceci est établi depuis un moment. La perception de ces sons peuvent engendrer, dans certaines circonstances et suivant leur intensité, un sentiment de violence exercée sur l'ensemble de notre personne. L'augmentation du niveau sonore de notre environnement, notamment depuis l'ère industrielle, dans de multiples lieux (et notamment dans les transports et venant du voisinage, à l'heure d'un surpeuplement urbain) constitue selon de nombreux organismes, officiels ou non, une augmentation de nuisances qui sont ressenties comme autant de violences. En retour, ces bruits engendrent des conduites agressives très étudiées.

 

       En France, par exemple, pour l'Association Française de Normalisation, comme le rappellent Alain MUZET et Patricia TASSI, le bruit "est un phénomène acoustique n'ayant pas de composantes définies et produisant une sensation auditive désagréable". Ils citent le Petit Robert pour lequel le bruit est tout ce qui n'est pas perçu par l'ouïe comme son musical, un phénomène acoustique dû à la superposition des vibrations diverses non harmoniques. L'activité humaine, sous toutes ses formes, crée un niveau sonore, constitué de "bruits" et de "non-bruits" selon la nature et la pertinence des phénomènes acoustiques produits. certains de ces phénomènes sonores sont considérés comme étant acceptables ou même désirés (communication verbale, musique...), tandis que d'autres sont franchement indésirables, voire insupportables (bruits de voisinage, de circulation automobile ou aérienne...) Il s'agit donc, pour ces deux auteurs, sur le plan acoustique, d'une agression, d'une forme de violence. Et comme toutes les formes de violence, le bruit peut avoir des répercussions négatives sur la santé.

La définition de la santé dépend quant à elle du contexte social et culturel dans lequel elle est employée. Pour l'Organisation Mondiale de la Santé, "la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social et non pas simplement l'absence de maladie ou d'infirmité." Il faut distinguer les effets directs et indirects de ces bruits.

       La répétition des phénomènes sonores peut constituer une véritable agression de l'organisme. Cette agression va parfois jusqu'à constituer un danger pour l'intégrité de l'individu. De plus, la personne "agressée" par le bruit devient plus vulnérable à l'action d'autres facteurs de l'environnement, que ces derniers soient physiques, chimiques ou bactériologiques. On peut observer plusieurs effets directs du bruit :

- la fatigue auditive ;

- la surdité ;

- la déstructuration du sommeil.

        Les effets du bruit ne se limitent pas à l'appareil auditif, aux voies nerveuses et aux aires cérébrales spécifiques à l'audition. Du fait de l'étroite interconnexion des différentes voies nerveuses, les messages nerveux d'origine acoustique atteignent de façon secondaire d'autres centres nerveux et provoquent des réactions plus ou moins spécifiques et plus ou moins marquées au niveau d'autres fonctions physiologiques et psychologiques. Ainsi les effets indirects du bruit sont multiples :

- sur la sphère végétative, dans le système cardio-vasculaire ;

- sur le système endocrinien, le bruit entraînant une élévation de la sécrétion d'hormones liées au stress (adrénaline, noradrénaline, cortisol), notamment pendant la période de sommeil ;

- sur le système immunitaire, du fait des modifications au niveau endocrinien ;

- sur le psychisme, notamment chez les personnes présentant un état dépressif ;

- sur l'apprentissage, dans un premier temps effet positif d'activation de l'attention puis dans un second temps effet négatif par fatigue précoce.

   On peut consulter l'ouvrage de J P CIATTONI (Le bruit, Privat, 1997) ou de A MUZET (le bruit, Flammarion, 1999) sur les aspects généraux et de manière plus spécifique l'ouvrage de P CHAMPELOVIER et de ses collaborateurs (Evaluation de la gène due à l'exposition combinée au bruits routiers et ferroviaires, INRETS, 2003) ou de J P GUALEZZI (le bruit dans la ville, Rapport du Conseil économique et social, Journaux Officiels, 1998). L'AFFSET publie un ouvrage beaucoup utilisé, Santé et environnement : enjeux et clés de lecture (2005). Les synthèses de l'ASEF (Association Santé Environnement France, www.asef-asso.fr) sont très instructives dans ce domaine des effets du bruit.

 

        Dans son étude globale sur les conduites agressives, Farzaneh PAHLAVAN pose la question : le bruit peut-il augmenter la probabilité de l'agression? "Le bruit peut aussi être à l'origine de symptômes d'agression de même que le stress ou l'absence de comportement d'aide et de courtoisie".

Elle évoque plusieurs études qui vont dans ce sens :

- L'étude de DONNERSTEIN et WILSON (The effect of noise and perceived control upon ongoing and subsequent aggressive behavior, Journal of Personnality and Social Psychology n°34, 1976) sur des sujets participant à une tâche d'apprentissage au cours de laquelle ils ont la possibilité d'administrer des chocs électriques à leur provocateur. "Pendant la tâche d'apprentissage, les sujets portent un casque à travers lequel ils entendent pendant une seconde soit un son intense (95 décibels), soit un son moins intense (65 décibels). Les résultats montrent que les sujets provoqués administrent plus de chocs lorsqu'ils sont exposés à un son intense" ;

- L'étude de R G GEEN et de E J MCCOWN (Effects of noise and attak on aggression ans physiological aousal, Motivation and Emotion n°8, 1984) sur des sujets également provoqués. Ils constatent que ceux-ci "agressent moins lorsqu'ils ont la possibilité d'arrêter un son intense de deux secondes (85 décibels), ou lorsqu'ils sont informés que le son peut augmenter leur niveau d'éveil physiologiques" ;

- L'étude de J F DOVIDIO et W N MORRIS (Effects of stress and commo-nality of fate on helping behavior, Journal of Personnality ans Social Psychology, n°31, 1975). Les auteurs montrent que "la présence physique du sujet jugé inverse le résultat obtenu dans les expériences de jugement d'un sujet fictif. (Ils) ont étudié le jugement émis par des sujets concernant un partenaire présent en même temps qu'eux dans la salle d'expérience, mais aussi un autre individu inconnu et absent. Ces jugements ont été émis d'abord dans un environnement bruyant (95 décibels), puis dans un environnement neutre (32 décibels). Les jugements portant sur une personne présente sont plus favorables lorsque le personne qui juge et celles qui est jugée sont soumis à la stimulation "aversive" que lorsqu'elles se trouvent dans la situation neutre. Lorsqu'il s'agit de juger un inconnu absent, les jugements les plus favorables sont exprimés en situation neutre."

Pour Farzaneh PAHLAVAN, "ces études indiquent l'importance du lien entre l'effet de contrôle et l'éveil physiologique concernant la relation entre bruit et agression. Un son désagréable peut certes augmenter l'éveil physiologique et la probabilité de l'agression. cependant, lorsque l'individu sait que le bruit peut être contrôlé ou qu'il connaît l'origine de son état physiologique, cela peut réduire les changements sur ces deux niveaux du fonctionnement psychologique."

Dans une autre étude de 1978, ROTTON, FREY et SALER, cité par BARON et ses collaborateurs (Human Agression, Plenum Press, 1994), montrent "que des sujets jugeant un autre individu qu'ils tiennent pour assez similaire à eux-mêmes émettent des évaluations plus favorables lorsque le sujet et celui qu'il juge sont dans la pièce où a été diffusée une odeur "aversive" plutôt que dans une pièce "neutre". Cherchant à montrer que ces résultats s'expliquent en fonction du modèle du "malheur partagé", ROTTON, FREY, BARRY, MILLIGAN et FITZPATRICK (1979, toujours cité par BARON en 1994) ont utilisé une situation identique à la précédente, dans laquelle les sujets avaient à juger un individu fictif absent. Ils ont constaté que les jugements émis en situation "aversive" sont plus négatifs que ceux exprimés en situation neutre."

 

   Même s'il s'agit là d'expériences de type behavioriste, elles fournissent déjà des indications. Des études sur une large échelle (en milieu scolaire par exemple), avec des comparaisons entre zones bruyantes et zones calmes renforceraient sans doute ces indications. L'augmentation du nombre des agressions entre voisins ayant pour cause le bruit, avec le même type de comparaison serait une constatation importante dans le même sens. Si une enquête de l'INSEE pour la France a montré il y a une quinzaine d'années que 43% des ménages vivant dans un milieu urbain se plaignaient du bruit, il est fort probable (Alain MUZET et Patricia TASSI) que cette proportion a augmenté depuis.

 

Alain MUZET et Patricia TASSI, article Bruit, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011 ; Farzaneh PAHLAVAN, Les conduites agressives, Armand Colin 2002.

 

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15 juin 2012 5 15 /06 /juin /2012 17:10

                La recherche sociologique sur la délinquance se développe de manière considérable depuis les années 1980, non seulement  aux Etats-Unis, mais dans maints pays européens. Elle s'intéresse à des domaines de plus en plus varié, faisant appel notamment à des apports anthropologiques. Vu le caractère récent de ce développement, le manque de recul empêche d'avoir une vision d'ensemble des conceptions en présence. Jacques FAGET en dénombre quelques uns, parmi celles qui connaissent leur essor en Europe. C'est ainsi qu'il dégage une sociologie des politiques pénales, une sociologie des transgressions et une sociologie des institutions pénales.

 

       L'idéologie juridique, écrit-il, fait fréquemment référence à un Législateur impersonnel qui serait à la source de toutes les lois. Cette conception abstraite ne résiste pas à un regard sociologique. Il n'est qu'un mythe dont la fonction est de légitimer l'action judiciaire. On ne parle de politique pénale que depuis les années 1980, ce qui prouve que ce mythe, qui est surtout une représentation légitimante à destination des justiciables, a la vie dure... 

  Cette politique pénale peut être définie comme l'élaboration par les instances étatiques en interaction avec les forces sociales concernée, d'une stratégie destinée à prévenir et réprimer le phénomène criminel. Les moyens de cette stratégie sont multiples. Jacques FAGET en cite quelques unes : l'incrimination, dont l'étude ramifiante forme une véritable sociologie de la norme pénale ; une politique de régulation sociale, dont l'étude forme une sociologie de la régulation sociale.

   On peut distinguer trois perspectives dans la façon de concevoir le processus d'incrimination :

- Dans une perspective formaliste la loi est l'expression de la volonté collective des membres d'une société, la norme pénale exprime les états forts de la conscience collective. Cette posture positiviste est battue en brèche par une perspective instrumentaliste ;

- Dans cette perspective, le droit est considéré comme un enjeu dans la lutte entre classes sociales, le droit étant un instrument de domination ;

- Une troisième perspective souligne la complexité des rapports dialectiques entre les différents groupes sociaux. Le champ juridique étudié par Pierre BOURDIEU (La force du droit, éléments pour une sociologie du champ juridique, dans Actes de la recherche en sciences sociales, n°64, 1986), est "le lieu d'une concurrence pour le monopole du droit de dire le droit qui contribue... à faire que le système des normes juridiques apparaisse à ceux qui l'imposent, et même, dans une plus ou moins grande mesure, à ceux qui le subissent, comme totalement indépendant des rapports de force qu'il sanctionne et consacre". 

Même si la politique pénale est marquée du sceau de l'Etat, détenteur du monopole de la violence, elle est la résultante de l'interaction de forces qui s'affrontent tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'appareil judiciaire. Jacques FAGET explique dans La médiation, Essai de politique pénale (Toulouse, Erès, 1997) que l'on peut distinguer cinq scènes sur lesquelles jouent des acteurs animés de visions du monde différentes et qui participent de façon inégale suivant le type de problème concerné à la construction des politiques pénales :

- La scène politique, soit le rôle des politiques dans la mise sur agenda et l'adoption des textes ;

- La scène technocratique, soit le rôle des techniciens dans la construction des textes ;

- La scène juridique, soit l'influence des professions judiciaires sur le contenu des textes ;

- La scène sociale, soit l'influence des groupes d'intérêts sociaux ou économiques dans l'émergence et le contenu des textes ;

- La scène médiatique, soit l'influence des lobbies médiatiques dans la mise sur agenda et la nature du débat public.

Après le survol du fonctionnement de chaque scène, le sociologue français distinguent quatre cas de figures :

- Dans certains cas, comme la répression pénale de la criminalité violence à l'égard de personnes, effets instrumentaux et symboliques semblent coexister et se renforcer mutuellement. L'effet instrumental est d'assurer la protection de la vie et de l'intégrité physique des victimes potentielles, l'effet symbolique est de rappeler sans cesses la valeur fondamentale de la vie humain et de resserrer les liens sociaux autour de cette valeur. Pus la certitude du châtiment est grande, plus s'accroît la fonction symbolique. Plus l'exigence de protection de la vie des individus est sacralisée, plus la loi sera intrinsèquement appliquée.

- Dans le cas de figures de fonctions symboliques réelles et de fonction instrumentales nébuleuses, le pouvoir se préoccupe de répondre à un stimulus social, le plus souvent de rassurer le public face à un danger réel ou supposé révélé par un incident  spectaculaire et mis en scène par les médias. L'action législative répond à un sentiment d'insécurité, que le danger soit réel ou imaginaire. On rencontre ce type de stratégie politicienne à court terme chez des gouvernements surtout désireux de répondre aux inquiétudes de l'opinion publique.

- l'existence d'une dissociation entre fonctions symboliques et instrumentales de la norme pénale est caractéristique des normes à caractère technique. Le droit s'adapte à des évolutions technologiques, économiques et sociales, dans le domaines de l'informatique, des communications, des finances, des transports, de l'environnement... par des dispositions obéissant à une certaine fonctionnalité. Ces normes ont une valeur instrumentale certaine, mais une visibilité publique réduite.

- La perte de la valeur symbolique et de la portée instrumentale d'une loi est la marque de sa désuétude. Sans application effective, déconnectée des préoccupations sociales dominantes, elle devient sans objet.

    La politique pénale ne se résume pas, poursuit Jacques FAGET, à édicter des lois, mais aussi à mettre en oeuvre des stratégies de prévention de la délinquance ou à imaginer des modes de régulation des conflits judiciaires. Il distingue quatre logiques non exclusives l'une de l'autre dans les lieux et le temps :

- Le modèle punitif, qui correspond à la réponse pénale traditionnelle, de répression des transgressions à l'ordre social où la responsabilité pénale est avant tout conçue comme une responsabilité individuelle ;

- Les modèles réhabilitatif et thérapeutique, qui considèrent que le délinquant est victime de ses conditions de vie ou de troubles pathologiques et qu'il doit être soutenu et aidé. La réhabilitation par le travail dans des work houses pour la délinquance juvénile en est le cas-type du premier, les différents lieux de traitement des conduites toxicomanes celui du deuxième ;

- Le modèle restitutif orienté vers la réparation du préjudice causé à la victime, modèle bureaucratique qui se caractérise par une monétarisation de la réaction pénale et par le recours massif à des techniques de transactions dans des domaines très variés. 

- Le modèle restauratif théorisé à partir des expériences néo-zélandaises et australiennes dont le propos est principalement de solutionner le conflit opposant des personnes ou des groupes. La mise en oeuvre de programmes de médiation entre dans ce modèle.

 

 Dans cette sociologie des politiques pénales, René LÉVY s'intéresse particulièrement à la création de la loi pénale. L'intérêt pour la recherche sociologique ou socio-historique, écrit-il, sur la création de la norme juridique est une conséquence de la remise en cause - à la fin des années soixante - du paradigme étiologiste de la criminologie, qui mettait l'accent sur la recherche des causes de la délinquance.Dès lors que cette dernière n'était plus considérée que comme une déviance parmi d'autres, se posait la question de sa norme de référence. De ce point de vue, le moment de l'édiction des normes pénales constitue le seul point commun identifiable à la myriade de comportements incriminés. La force du droit consiste à réunir dans une catégorie juridiquement homogène des comportements par ailleurs absolument hétérogène. 

Dans le domaine de la sociologie législative, la recherche s'est, dans un premier temps, développée dans différentes directions, en fonction de l'évolution des différents courants théoriques qui ont marqué la sociologie de la déviance depuis ces années 1960, et en particulier les diverses variantes de l'interactionnisme, des théories du conflit et des théories marxisantes. 

P HEBERECHT classe en 1985 (Les processus de criminalisation primaire, dans Déviance et Société, volume 9, n°1) les recherches existantes en quatre groupes :

- La perspective du consensus, pour laquelle le droit pénal est le reflet de l'expression des principales valeurs et normes collectives d'une société ;

-  La perspective pluraliste, pour laquelle le droit est une instance neutre qui est au-dessus des parties en conflit et qui recherche l'intérêt commun de la société, proche de la fiction juridique ;

- La perspective du conflit, selon laquelle le droit est, au contraire de la précédente, un instrument au service des plus puissants, ce qui leur permet de défendre leurs intérêts ;

- La perspective néo-marxiste qui connaît dans les années 1970 une grande faveur, ses différentes variantes (instrumentale, structuraliste ou gramscienne) se distinguant essentiellement sur le degré d'autonomie dont jouirait le droit, et par conséquent la criminalité primaire, par rapport aux développements des forces productives et de la lutte des classes.

Une autre problématique est apparue au cours des années 1980 qui ne se satisfait pas de ces modèles jugés simplistes, reprend le directeur de recherches au CNRS/CESDIP, ou du moins ne croit pas à leur universalité. Elle s'inspire des recherches sur l'analyse de la décision politique, qui ont connu un grand développement et s'efforce de mettre en oeuvre, selon les termes de P LASCOUMES (Normes juridiques et mise en oeuvre des politiques publiques, dans L'année sociologique, 1991, n°40) une approche praxéologique et séquentielle de la prise de décision politique, dont les processus d'incrimination sont une des modalités. Il s'agit alors de restituer toute la complexité du processus, en prenant en considération la multiplicité des acteurs et la diversité de leurs actions et de leurs intérêt, les entrecroisements, les interférences, les rivalités à l'oeuvre, aux différents stades du processus décisionnel. Rompant d'une part avec l'idéologie juridique, de l'autre avec les théories de la "socialisation absolue", cette approche accorde une grande importance au concept d'acteur social. En France, trois domaines ont bénéficié particulièrement de ce développement : le droit pénal, le droit de l'environnement et certains aspects du droit civil. Ces diverses recherches se répartissent selon deux approches, qui sans être contradictoires dans leurs résultats, conduisent néanmoins à aborder la création du droit selon des démarches assez différentes (LANDREVILLE) :

- La première s'intéresse plutôt au contenu des textes, aux valeurs et aux intérêts qu'ils prennent en considération et qui, à partir d'une analyse de leur contenu et d'une classification des dispositions en fonction de l'intérêt protégé, décèlent les évolutions qui se produisent dans la hiérarchie de ces intérêt. dans cette approche, qui se réclame à la fois de Michel FOUCAULT et de Max WEBER, on s'intéresse davantage aux "mouvements de la législation pénale", et aux débats auxquels ils donnent lieu, qu'aux acteurs et au processus de production. En revanche, cette démarche permet d'embrasser un corpus quantitativement important et sur longue période, et de détecter ainsi des évolutions significatives des incriminations, en les rapprochant des mutations macrosociales.

- L'autre approche est plus monographique, et s'intéresse à des dispositions particulières afin d'analyser les conditions socio-historiques de leur émergence : le rôle des acteurs impliqués dans ce processus ; les ressources, variables selon leur position sociale, qu'ils sont susceptibles d'engager dans le processus de création de la loi ; les intérêts qui les meuvent, tant symboliques que matériels et les stratégies qu'ils déploient. Pour cette approche, le phénomène de la création du droit est fondamentalement politique, et c'est pourquoi il est parfois question, à son propos, de construire une "sociologie politique du droit"  (J COMMAILLE, L'esprit sociologique des lois. Essais de sociologie politique du droit, PUF, 1994). Ceci signifie avant tout que la création du droit doit être comprise comme un aspect de la lutte pour la conquête ou la conservation du pouvoir politique et s'inscrit par conséquent dans le court terme de la vie politique. Faire une loi est un des moyens les plus économiques (surtout si l'on se soucie finalement peu de son application à long terme) d'affirmer que l'on s'occupe d'un problème, encore que les effets d'annonce de ce type peuvent avoir un coût politique imprévu. 

 

 

       Une sociologie des transgressions place les problèmes sociaux au centre de sa réflexion. Les recherches se développement dans de multiples directions, les thèmes allant de l'immigration, au genre, au système scolaire... Elle peut se concevoir comme une sociologie de la violence et de l'insécurité, qui se penche surtout sur les perceptions de la recrudescence réelle ou supposée de la délinquance sanglante ou de la violence contre les personnes (des incivilités aux agressions physiques...) ou encore sur la délinquance sexuelle sans oublier le développement de multiples travaux sociologiques sur le crime organisé, y compris à l'échelon international. 

 

      Christian DEBUYST, dans le cadre d'une réflexion sur la sociologie ds transgressions, souligne qu'une analyse qui porte sur la délinquance comme interaction oblige d'envisager simultanément comportements de transgression et réaction sociale. En fait, cette réaction sociale se situe presque exclusivement, selon lui, dans la ligne d'un mode de rattachement axé sur la défense, ce qui d'ailleurs se comprend du fait même que l'optique pénale s'affirme au départ comme punitive. Par contre, l'étude des comportements de transgression ouvre au contraire un champ plus large et oblige à faire appel à un plus grand nombre de mécanismes psychologiques. Elle suppose également que l'on situe plus nettement  les interactions entre les individus dans une durée plus longue, puisque l'accent est mis sur les modifications d'attitudes dont le terme serait la transgression ou le dépassement des limites imposées.

Il y a là un processus dans l'attitude d'un individu par rapport à un interdit, que toute une littérature, entre psychologie et sociologie, tente de cerner, et le professeur émérite à l'université de Louvain-la-Neuve (Belgique), apporte des éléments pour préciser cette notion de processus. DE GREEF l'introduit dans l'étude du fait criminel, discute de la modification de la vie intérieure d'un sujet (Le devenir, élément du processus criminogène ;la durée, condition de son étude, dans L'homme criminel. Etudes d'aujourdh'ui, Nauwelaerts, Louvain-Paris, 1958). J C PASSERON parle d'une analyse d'itinéraire (Biographies, flux, trajectoires : questions de l'extérieur, dans Revue française de sociologie, n°1, 1990). CASTEL parle lui de trajectoire (Les sorties de la toxicomanie, Editions universitaires, Fribour, 1998). Pour simplifier les choses, il distingue trois types de processus dans lesquels jouent différents modes d'interaction, non exclusifs les uns des autres :

- Acceptation progressive de considérer un tiers comme obstacle à la réalisation d'un projet ou d'un désir ;

- Apprentissage des techniques nécessaires à une "activité professionnelle" délinquante : intériorisation des valeurs et des buts poursuivis pour réaliser ceux-ci et se faire reconnaître comme individu compétent ; acceptation progressive d'une moralité de rentabilité avec mise entre parenthèses d'obligations liées à des droits élémentaires ; insensibilisation progressive à certaines valeurs (la vie humaine) ;

- Perte progressive des liens affectifs et sociaux, et éventuellement, mise à distance du monde extérieur.

  Face à la diversité des transgressions et des mécanismes psychologiques qui jouent à leurs propos, le modèle de la réaction défensive parait particulièrement schématique : il ne se déroule que dans le cadre d'une relation axée sur la défense avec ce qui en résulte au niveau de la reconstruction de l'autre, de l'infracteur. Depuis plus de trente ans, un grand nombre d'études montrent que la création des lois est liée au jeu de différents acteurs ou groupes d'acteurs qui interviennent dans ce qu'ils considèrent comme la mise en place des valeurs et des intérêts qu'ils défendent : ils y réussissent ou n'y réussissent pas. Aussi, entendue dans ce sens, la loi pénale est l'enjeu de processus au cours desquels se déroulent de nombreuses interactions. Est-elle l'expression d'un pouvoir qui s'impose, et le fait différemment selon les types d'infractions et les catégories sociales ? (ROBERT, FAUGERON, La justice et son public, Masson, Médecine et Hygiène, Paris-Genève, 1978). Pourquoi? Ce fait n'est pas sans importance, conclue Christian DEBUYST, car la connaissance qu'on ont les citoyens détermine la maîtrise dont ils vivent, par rapport au pouvoir qu'a la loi, cette relation "contrainte-soumission" et qu'un tel fait détermine l'ensemble des processus qui interviennent dans le cadre des transgressions.

 

       Une sociologie des institutions pénales croît d'importance en fonction de la disparition du culte du secret qui existaient auparavant dans les institutions répressives, en dépit des résistances des acteurs de ces institutions. Ainsi naît un corpus de connaissance suivant les différentes institutions : une sociologie de la police, une sociologie de la justice pénale, une sociologie de la prison et du milieu ouvert.... Frédéric OCQUETEAU analyse le développement des agents privés de protection envers lesquels l'attitude des pouvoirs publics évoluent notablement. Aux côtés des policiers, des avocats, des magistrats, des personnels pénitentiaires, des éducateurs...

ils prennent, semble-t-il, une place de plus en plus grande dans l'ensemble des professions chargées de préparer ou de réaliser les sanctions contre les délinquants dont la définition, au fur et à mesure du développement des difficultés économiques, devient elle-même enjeu de luttes sociales, que celles-ci soient souterraines ou déclaratoires.

 

Frédéric OCQUETEAU, Christian DEBUYST, René LÉVY, dans Crime et Sécurité, L'état des savoirs, sous la direction de Laurent MUCCHIELLI et Philippe ROBERT, Editions La Découverte, textes à l'appui, 2002 ; Jacques FAGET, Sociologie de la délinquance et de la justice pénale, Erès, 2007.

 

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14 juin 2012 4 14 /06 /juin /2012 13:37

            Parmi les théories non causalistes, les théories de la réaction sociale s'efforcent d'introduire ce que les auteurs de ce courant considèrent comme le chaînon manquant de la réflexion criminologique, évoqué par quelques chercheurs depuis le XIXème siècle, mais non investi comme objet spécifique d'études. Cette démarche, dont l'apogée se situe dans les années 1960, si nous continuons de suivre Jacques FAGET, considère qu'il est peu scientifique de se demander qui est le criminel, comme l'ont fait les premiers criminologues, sans prendre la précaution d'analyser la façon dont une société définit le crime. La criminologie est ensuite profondément marquée par ce changement (peut-être pas partout, nous semble t-il...) de paradigme nécessitant de nouveaux outils d'analyse qui sont cherchés dans des discipline connexes comme le droit ou l'anthropologie. Le courant interactionniste commence cette révolution conceptuelle, poursuivie ensuite par des approches macrosociales aux appelations multiples, constructivisme, criminologie critique ou sociologie pénale.

           De nombreux auteurs, dans les universités californiennes et du Middle West des Etats-Unis, hostiles à la domination de la sociologie fonctionnaliste et des méthodes quantitatives, plaident pour un retour à la tradition du field work de l'Ecole de Chicago. Pour eux, seule l'expérience immédiate est susceptible de conférer une authenticité à la connaissance sociologique qui ne saurait se réduire à la mise en équation abstraite du réel. Il s'agit de prendre le point de vue des acteurs et non des institutions.

Trois séries de critiques sont adressées par les interactionnistes aux analyses précédentes :

- Elles passent sous silence le rôle du droit pénal et des institutions répressives dans la définition du processus criminel ;

- Elles tentent de rechercher une différence entre délinquants et non-délinquants. Or, il n'y en as pas, pour deux raisons : l'existence d'un chiffre noir de la délinquance, la statistique criminelle portant seulement sur les crimes déclarés (écart plus ou moins important entre criminalité déclarée et criminalité réelle) et l'existence de celui-ci entrave la mesure scientifique entre eux ;

- Elles ont une conception déterministe de la délinquance, négligeant le processus dynamique d'interaction qui produit la délinquance.

Edwin LEMERT (1912-1996) propose en 1951 (Social pathology, New York, Mac Graw Hill) une théorie du comportement déviant basée sur la réaction social. La déviance primaire provient du fait que tout individu peut à un moment de sa vie transgresser une norme du groupe dans lequel il vit. C'est la réaction sociale, d'abord diffuse puis institutionnalisée qui transforme le comportement déviant en un axe central dans la trajectoire des personnes et contribue à le renforcer. La déviance secondaire est sanctionnée par les appareils de contrôle social, effectuant ce que l'auteur américain appelle l'amplification secondaire de la délinquance. Comme ces appareils de contrôle donnent par leur intervention un statut à ce qui n'est le plus souvent qu'accidentel, le phénomène fondateur de la déviance est constitué par "les réactions de la société qui tendent à désapprouver, dégrader et isoler l'individu".

Franck TANNEBAUM (1893-1969) évoque dès 1938 (Crime and the community, New York, Columbia University Press) le rôle de la communauté dans le déclenchement de la carrière délinquante, par l'étiquetage de l'individu.

Howard BECKER (né en 1928) met en forme (Outsiders, Etudes de sociologie de la déviance, A M Métailié, 1985, traduction de l'écrit de 1963) cette théorie de l'étiquetage. Il dépend d'un processus interactif, mais non synchronique, formée d'étapes successives. Le sociologue en décrit quatre :

- La transgression, souvent sans intention délibérée, intentionnelle, de violer les règles sociales ;

- L'impulsion fortuite peut devenir un goût durable, voire un mode de vie. C'est un enchaînement d'apprentissage et d'interaction avec des déviants ;

- La désignation publique, après avoir été pris, comme déviant. C'est l'étiquetage proprement dit. Il est alors difficile pour un individu de participer à la vie de groupes respectueux de la normativité sociale ;

- L'entrée dans un groupe déviant organisé. 

Le sociologue formé à l'université de Chicago s'attache à démystifier la déviance. Les gens ne deviennent pas délinquants pour des raisons mystérieuses mais pour des raisons identiques à celles qui motivent les activités les plus ordinaires (position proche de celle de SUTHERLAND). D'autre part,la déviance est une activité collective dans laquelle un individu apprend à tenir un rôle en obéissant aux normes d'une sous-culture. Ensuite, la déviance est l'aboutissement d'un processus d'attribution de statut dans lequel interviennent des entrepreneurs moraux (lobbies, groupes d'intérêts) capables d'influer sur le contenu des normes sociales mais aussi les acteurs qui à leur niveau rendent effective ou non la mise en oeuvre de ces normes. Enfin, le fait d'être étiqueté a des conséquences considérables sur la carrière des individus. Des auteurs reprochent, signale Jacques FAGET toujours, à cette analyse de ne fournir aucune explication sur la propension qu'ont certains individus de transgresser les normes alors que d'autres s'en abstiennent. 

Erwing GOFFMAN (1922-1982) se situent dans la même perspective (Stigmates, Les usages sociaux des handicaps, Editions de Minuit, 1975, traduite de l'écrit de 1963). Il analyse les processus de fabrication de l'identité sociale tels qu'ils opèrent dans les relations de face-à-face ou dans les logiques institutionnelles. L'identité sociale résulte de signes extérieurs qui déterminent la façon dont on entre en relation avec autrui. Cette identité possède deux dimensions, une dimension virtuelle (qu'autrui nous impute) et une dimension réelle constituée par des éléments de statut social. Toute incongruité entre de ceux dimensions peut aboutir à l'imposition d'une stigmate (au sens grec du terme). Ce processus de stigmatisation n'est pas suffisant pour engendrer la déviance. C'est le type de conséquence que ce jugement induit sur les relations sociales d'un individu qui définit sa déviance. Le sociologue analyse également le processus d'altération de l'identité des individus dans un cadre institutionnel (Asiles, études sur la condition sociale des malades mentaux, Editions de Minuit, 1968, traduction de l'écrit de 1961). Transposé au plan de la délinquance, le rôle du stigmate est double. Il possède un impact sur la genèse initiale de la délinquance lorsque les individus sont rejetés par leur environnement proche. Il implique également la reproduction des activités criminelles. Ce processus n'a pas un caractère automatique et des individus, même si ces institutions tendent finalement à fabriquer la délinquance qu'elles sont censées combattre, en fonction des interactions dynamiques, intériorisent plus ou moins cet étiquetage.

        Des ethnométhodogues comme Aaron CICOUREL (né en 1928) et Harold GARFINKEL(1917-2011) sont proches du point de vue interactionniste. Mais ils abordent le processus de désignation de façon moins conceptuelle en se focalisant sur sa dimension pratique. ils réfléchissent sur la construction sociale de la délinquance.

Selon Harold GARFINKEL (Studies in ethnométhodologie, Englewood Cliffs, Prentice Hall, 1967 ; voir A COULON, L'ethnométhodologie, PUF, Que sais-je?, 1987), le postulat de la sociologie n'est pas comme le disait Emile DURKHEIM de "traiter les faits sociaux comme des choses" mais de les considérer "comme des accomplissements pratiques", produits de l'activité continuelles des humains. La réalité sociale étant créée par les acteurs, il faut prêter attention à la façon dont ils prennent leurs décisions, dont ils interprètent cette réalité dans un bricolage permanent. 

Aaron CICOUREL (The social Organisation of Juvenile Justice, New York, Wiley, 1968), à partir d'une étude réalisée dans deux villes californiennes durant quatre ans, dégage les caractéristiques des méthodes utilisées par les professionnels. ceux-ci raisonnent et agissent avec des "attente d'arrière-plan" qui leur permettent de décider ce qui est normal et de ce qui ne l'est pas. 

Jerome SKOLNICK illustre ce processus de construction sociale en analysant le travail policier (Justice without Trial, New York, Wiley, 1966).

Jacques FAGET indique qu'il est reproché à ce courant un subjectivisme excessif évacuant toute référence conceptuelle et théorique, mais il s'agit d'un option claire de ces auteurs. Ils éludent effectivement la dimension politique, idéologique et institutionnelle des jeux de pouvoir qui déterminent les accomplissements pratiques et les initiatives individuelles observés. Mais cela fait partie de leur option de départ également : c'est parce que les institutions ne sont pas considérées comme un univers stable et prédéterminé de règles ayant un effet prédictif et contraignant sur les conditions sociales mais comme la résultante d'un processus permanent de construction et d'ajustement entre les différents acteurs et logique en présence.

 

          Par opposition aux perspectives interactionnistes et constructionnistes, différents courants criminologiques veulent montrer que l'analyse du crime ne peut se concevoir indépendamment de celle du système économique et politique dans lequel il s'inscrit. Ils s'inspirent de plusieurs courants sociologiques différents, aussi différents que la sociologie du conflit, la sociologie marxiste ou néo-marxiste ou les sociologies marquées par les perspectives radicales, telles que les luttes raciales, féministes, antimilitaristes ou pacifistes, libertaires. Il s'agit là d'une criminologie militante qui conçoit le crime et la délinquance comme la résultante d'un rapport politique ou économique de domination ou d'exploitation et poursuit un objectif de transformation des rapports sociaux et politiques. Jacques FAGET en décrit certains, mais il y en a d'autres...

Les théories du conflit considèrent que la société est divisée entre groupes en compétition, chacun poursuivant ses propres intérêts et luttant pour sxercer un contrôle sur la société. Ces conflits peuvent être de richesses, de culture, d'idéologie, de moralité, de religion ou de race. Austin TURK (Criminality and the Legal Order, Chicago, Rand mc Nally, 1969), par exemple, estime que le contenu de la loi pénale ne représente pas la volonté générale, ne s'appuie pas, comme l'affirment les juristes positivistes, sur un consensus social, mais reflète les intérêts et les valeurs de groupes qui ont le pouvoir d'influer sur les processus d'incrimination. Le contrôle social, qui soutien un ordre économique et politique existant, est assuré par des institutions établies et administrée par une élite dirigeante qui représente les intérêts de la classe dominante. la criminalité a une nature politique.

Les criminologues marxistes mettent l'accent sur la nature fondamentalement économique du conflit social. I TAYLOR, p WALTON, J YOUNG (The New Criminology. For a Social Theory of Deviance, London, Routledge and Kegan Paul, 1973) estiment et veulent démontrer que, dans nos sociétés, une petite part de la population (la bourgeoisie) détient et profite de la plus grande part de la richesse tandis que le prolétariat doit se contenter des maigres fruits (qui lui restent) de son travail. Les inégalités dans la distribution de la richesse constituent les racines du crime. La criminalité doit être abordée comme effet logique d'un système de production. Le lien entre sphères politiques et économiques, étudié par exemple par W J CHAMBLISS (Vice, corruption, bureaucracy and power, dans Wisconsin Law Review, n°4), est attesté par une observation participante dans les milieux du crime organisé de Seatle. pour lui, la corruption ne repose pas comme on le dit souvent sur des mafias, mais sur un système de relations interdépendantes associant délinquants, élus, fonctionnaires et hommes d'affaires.

Une approche radicale partie du campus de Berkeley en 1966, diffusée en Europe dans les années 1970, réalise ce qu'il faut bien appeler un bricole synthétique de l'interactionnisme, du constructivisme et du néomarxisme.En s'inspirant de l'oeuvre de Michel FOUCAULT sur la folie ou la prison et des travaux de Robert CASTEL sur la psychanalyse, cette pensée radicale multiforme déborde largement l'emprise de l'institution judiciaire ou de la criminalité en col blanc pour se consacrer à l'analyse de toutes les procédures de gestion de la déviance. Cette vision extensive se développe particulièrement en France et se transforme progressivement en une analyse des politiques publiques.

 

          Par ailleurs, de nombreux auteurs considèrent la complémentarité de ces théories déjà citées de sociologie de la délinquance, des théories du choix rationnel, du lien social, de l'association différentielle qui mettent au premier plan les processus individuels, des théories interactionnistes, de la construction sociale, de la désorganisation sociale, des conflits de structure qui considèrent plutôt les processus microsociaux, aux théories de la tension ou faisant partie de la criminologie critique qui mettent l'accent sur les processus macrosociaux. Ces sont souvent des constructions théoriques qui ne reposent pas directement sur des investigations empiriques mais sur des matériaux de seconde main.

Ainsi le psychologue belge Christian DEBUYST considère que la criminologie clinique doit inclure la problématique de la réaction sociale et que l'analyse du construit social qu'est la délinquance ne doit pas oublier qu'existent des comportements nuisibles au groupe social (Acteur social et délinquance, Liège-Bruxelles, Mardaga, 1990). 

Alvaro PIRÈS (La criminologie et ses objets paradoxaux : réflexions épistémologiques sur un nouveau paradigme, dans Déviance et société, 1993, volume 17, n°2) se montre lui aussi insatisfait des deux paradigmes traditionnels qu'il nomme paradigme du fait social et paradigme de la définition social.

   En définitive, estime Jacques FAGET, compte tenu du caractère hétéroclite et a-scientifique de la catégorie délinquance, il faut renoncer à l'existence d'une théorie intégrative qui pourrait capitaliser et articuler tous les savoirs. On peut tout au plus envisager de rassembler kes diverses perspectives à propos soit d'un type de population déterminé, soit d'un type de conduite précis (délinquance juvénile ou délinquance d'affaires par exemple).

 

    Côté criminologie générale, l'apport de l'interactionnisme est présenté par Jean PINATEL. La criminologie interactionniste attire l'attention sur les phénomènes du chiffre noir et sur les concepts d'étiquetage, de stéréotype du criminel et de stigmatisation sociale. 

Classiquement, écrit-il, la criminalité est comparée à un iceberg, dont la partie immergée n'est pas visible. Cette criminalité invisible, donc inconnue, c'est le chiffre noir. De même que l'on ne connait de l'iceberg que la partie émergée, de même l'on ne connait de la criminalité que la partie apparente, soit les infractions portées à la connaissance de la police. Dès lors, les interactionnistes avancent que la criminologie clinique ne peut qu'aboutir à des conclusions relatives à un échantillon particulier et non à l'ensemble des criminels. L'abandon de l'approche clinique est compensé par l'étude des interactions existant entre l'individu et la société. Le poids de cette dernière dans le comportement des sujets est décisif. De fait, il existe des processus de sélection policière et judiciaire, dans la mise en oeuvre de la réaction sociale. De ces processus procède l'étiquetage. Or, certaines catégories de sujets sont plus facilement étiquetés que d'autres. Ici intervient le concept de stéréotype du criminel. L'image la plus répandue du délinquant est celle d'un être d'intelligence inférieure, appartenant aux classes déshéritées. La fonction sociale de ce stéréotype est de faire un bouc émissaire de l'inadapté psychique, culturel et économique (D CHAPMAN, Sociology and the stereotype of the criminel, Tavistock, Londres, 1968).

Enfin, la réaction sociale stigmatise. le système d'administration de la justice pénale est générateur de stigmatisation sociale (casier judiciaire, interdiction de séjour). La police, la justice, les prisons sont des agences de stigmatisation sociale (S SHOHAM, The mark of crime, Oceans publications, 1970). Le rejet du délinquant par la société enclenche la recherche par celui-ci d'un rôle qui s'y attache "comme un moyen de défense, d'attaque ou d'adaptation aux problèmes latents et manifestes créés par les conséquences de la réaction sociale à son encontre" (Edwin LEMERT). 

Comme dans toute théorie, il y a dans la criminologie interactionniste un mélange de faits exacts (les processus de sélection, la stigmatisation sociale) et d'interprétations discutables (l'importance donnée au chiffre noir, la conception dévalorisante du stéréotype  du criminel qui oublie la finalité valorisante du traitement en criminologie clinique).Surtout,la criminologie interactionniste a fait l'objet de présentations abusives. Il est aisé, en effet, d'en déduire que le crime n'existe pas en soi, mais n'existe que par l'étiquetage. Edwin LEMERT a dû finalement déclarer qu'il ne reconnaissait plus son propre enfant et s'est désolidarisé des tendances qui essaient de faire de la criminologie interactionniste une tribune de critique sociale, agissant à sens unique contre les agences de contrôle. Du point de vue scientifique, les études par cohortes ont démontré la nécessité de ne pas réduire la criminologie à la seule analyse de la réaction sociale, étant donné qu'il existe une réalité "conduite" qui ne lui est pas réductibl.

Jean PINATEL propose de lire à cet effet l'intervention de G KELLENS, Interactionnisme versus personnalité criminelle, produite lors du VIIème Congrès international de criminologie à Belgrade en 1973 (publiés par l'Union des Associations yougoslaves de droit pénal et de criminologie et l'Institut de recherches criminologiques et sociales de Belgrade en 1980).

   Ces études par cohortes comportent deux approches essentielles : l'approche transversale et différentielle, qui étudient des groupes de délinquants à une époque donnée et l'approche longitudinale, qui les envisage dans le temps, à des moments successifs.

 

Jean PINATEL, Le phénomène criminel, MA Editions, Le monde de..., 1987 ; Jacques FAGET, Sociologie de la délinquance et de la justice pénale, Erès, 2007.

 

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13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 14:51

        Les premières approches globales de la délinquance, théories de la désorganisation sociale, des conflits de culture et de la tension, encourent le reproche d'être factorielle, c'est)-dire de réduire, parfois outrancièrement (ceci arrive lorsque après une ou plusieurs monographies, le sociologue tente de généraliser ses constatations... un peu trop vite), la complexité à l'influence d'un seul facteur ou d'un seul facteur principal. Cela conduit, constate Jacques FAGET, plusieurs chercheurs à proposer une vision intégrative de ces trois théories susceptible de mieux rendre compte de leur complémentarité. Mais cette combinaison de facteurs est jugée insuffisante pour une nouvelle génération de chercheurs désireux de faire rupture avec des approches trop axées, selon eux, sur le passage à l'acte et donnant l'image d'un délinquant-objet, simple produit de ses conditions de socialisation et d'existence.

Parmi les nouvelles théories qui émergent dans les années 1960, des théories rationalistes qui s'inspirent des théories utilitaristes de BENTHAN et des théories de la réaction sociale qui veulent analyser la façon dont une société définit le crime, reprenant cette précaution préalable d'Emile DURKHEIM.

 

        Nombre de sociologues portent alors l'attention au rôle de l'acteur dans des théories rationalistes différentes. Sans doute la rationalité de cet acteur n'est-elle que relative (notamment en ce qui concerne la délinquance juvénile), mais , dans le cadre des contraintes inhérentes à toute action humaine et au contexte social dans lequel il évolue, il possède une marge de manoeuvre suffisante pour engager sa responsabilité.

Jacques FAGET distingue trois courants théoriques qui partagent cette préoccupation : celui des techniques de neutralisation, celui du lien social et celles du choix rationnel.

    David MATZA et Greshem SYKES réfutent la notion de sous-culture délinquante, estimant que les valeurs des délinquants ne sont pas sensiblement différentes de celles des autres membres de la société. Le passage à l'acte délinquant peut s'expliquer selon eux (Techniques of neutralization, a theory of delinquency, American Sociology Review, 1957, volume 22) de deux manières différentes :

- par les situations particulières dans lesquels les jeunes sont plongés. Ils insistent sur les "situations de compagnie" qui rassemblent les jeunes et ont pour fonction de dissiper l'angoisse statutaire que connaissent les adolescents. Certaines de ces situations peuvent par suite d'un malentendu, d'une "comédie des erreurs", où chacun croit que les autres sont engagés dans la délinquance, engendrer des actes délinquants. Ces situations sont très souvent temporaires car les individus trouvent une activité valorisante, un travail, mais tel n'est pas le cas alors son angoisse de statut se maintient et "il continue à dériver dans l'âge adulte"...

- par l'usage de techniques de neutralisation qui sont des techniques de justification, qui suspendent provisoirement la validité d'une norme morale ou légale. Cela va du refus de la responsabilité de ses actes, la minimisation du mal causé à autrui, la négation de la victime, la condamnation des censeurs (politiciens corrompus, enseignants dédaigneux, policiers racistes...), à la soumission à des loyautés supérieure (relations d'amitié, solidarité de quartier ou de clan). 

Si leur approche peut être qualifié de rationaliste, c'est parce qu'elle souligne que l'apprentissage de la délinquance exige l'acquisition et la maîtrise de techniques de neutralisation permettant à des individus de violer des règles sociales pourtant globalement acceptées. Ils mettent l'accent non sur les causes de l'acte mais sur l'action délinquant, sur la rationalité du délinquant qui ne doit pas être de ce point de vue considéré comme un être singulier ou atypique. 

Jacques FAGET s'interroge toutefois sur cette rationalité d'individus qui répètent inlassablement des transgressions dangereuses, peu lucratives et répétitives. La répétition compulsive peut relever d'une problématique pathologique et le raisonnement sociologique devient alors impuissant. Mais David MATZA expose le fait que la fréquence des contacts avec l'institution judiciaire provoque chez le délinquant une minimisation de la force morale de la loi ou que l'intervention pénal ait pas sa nature des effets criminogènes assignant une identité délinquante aux individus qu'elle connaît. Cette dernière assertion permet de rattacher ce dernier auteur au courant interactionniste et aux théories de la réaction sociale.

 Par ailleurs, la lecture de celui-ci permet de constater que ces individus ne répètent pas forcément les mêmes transgressions dangereuses, modulant parfois leur actif délinquant à leurs expériences passées, que parfois leur action est lucrative (ce qui génère un certain professionnalisme) et n'est pas forcément si répétitive que cela, même si certains habitudes permettent aux services judiciaires d'établir des portraits-robots qui les aident (?) dans leurs recherches...

     Travis HIRSHI (Causes of Delinquency, Berkeley, University of California Press, 1969) rejette toute analyse causale et considère que le crime n'est pas un dysfonctionnement social mais au contraire un comportement moral. Il inverse toute la perspective en considérant que le caractère déviant et anticonformiste de l'humain est la règle. C'est la conformité, et encore plus le conformisme, qui posent question, car la violation des règles sociales est selon lui attrayante, profitable et source de plaisir. Il faut donc plutôt rechercher pourquoi ce penchant naturel s'exprime peu. Les liens sociaux conventionnels jouent un rôle essentiel de contrôle et d'inhibition des motivations déviantes ; déviance et délinquance résultent de la fragilité, de l'affaiblissement ou de la rupture des liens avec la société conventionnelle. Il s'appuie surtout sur une enquête de délinquance autorévélée, organisée auprès de 4 000 adolescents scolarisés. Son analyse concerne donc surtout la délinquance juvénile. 

Le lien social se compose de quatre éléments agissant cumulativement :

- L'attachement, c'est-à-dire la tendance qu'a le sujet de s'identifier à des personnes de références et à la sensibilité qu'il manifeste aux attentes et aux opinions que celles-ci ont à son égard ;

- L'engagement ou le sentiment d'être tenu par ses engagements antérieurs, et cela d'autant plus que le sujet a investi du temps et de l'énergie dans un milieu ;

- L'implication ou le fait d'être empêtré dans quelque chose, le sujet étant absorbé par ses activités ;

- La croyance en la valeur des normes communes.

   La critique souvent formulée et qui pour nous coule un peu de source, adressée à Travis HIRSHI, et formulée par Jacques FAGET est d'occulter la dimension du conflit dans la formation des comportements. Car une personnalité se forge le plus souvent dans l'opposition, voire l'adversité, et les relations sociales se construisent rarement sans heurts. Sa théorie est nettement en contradiction avec les perspectives culturalistes.

          Les théories du choix rationnel poussent le modèle de l'agent rationnel à son point le plus fort. Le délinquant est présenté comme un calculateur, recherchant un maximum de satisfaction pour un minimum d'effort ; ces théories entrent tout-à-fait dans l'ambiance de l'individualisme possessif. Elles peuvent être classées en théorie du life style model et en théorie de l'activité routinière.

   M J HINDELANG, M R GOTTFREDSON et J GARAFALO (Victims of Personal Crime : an Empirical Foundation for a Theory of Personal Victimization, Cambridge, Massasuchets, Ballinger, 1978) pensent que la probabilité d'être victime d'une infraction est corrélée au style de vie que l'on mène selon ses activités professionnelles ou de loisir et au nombre et à la qualité des personnes que l'on rencontre. Le risque d'être victime est plus fort pour les personnes côtoyant des délinquants ou fréquentant des lieux dans lesquels vivent les délinquants. Le fait de vivre dans de grandes métropoles, d'utiliser des transports en commun, d'habiter dans des ghettos, de passer beaucoup de temps dans des bars, discothèques ou boîtes de nuit, d'être marginal ou délinquant soi-même représentent des facteurs de risque conséquents. La théorie souligne que le profil type des victimes d'infractions contre les personnes est le même que celui des délinquants, des hommes jeunes, célibataires, urbains ou n'ayant que de faibles revenus. outre que leur étude entre dans le cadre de recherches de meilleurs moyens de combattre la délinquance, par une stratégie d'anticipation des risques, elle a le mérite selon nous de jeter un regard plus appuyé sur une réalité non médiatisée : la violence des délinquants se manifeste sans doute moins contre leurs "cibles" qu'entre eux. Les problématiques de la délinquance ne se résument pas à un face à face entre la justice et les repris de justice, mais - réalité bien connue des services de police - s'expriment en des conflits multiformes où les différentes sortes de délinquants (et entre délinquant de même "profession") se livrent à des luttes féroces.

    Lawrence COHEN et Marcus FELSON (Social change and crime rate trends : a routine activity approach, dans American Sociological Review, 1979, volume 44) s'inscrivent dans la même démarche que la théorie du life style model. Ils la complètent, non pas en cherchant à savoir pourquoi des individus sont enclins à commettre des infractions, mais en examinant les facteurs qui en favorisent la réalisation. Les théories factoriales ont souvent corrélé le développement de la délinquance avec la pauvreté, les inégalités, le chômage, les mauvaises conditions d'habitat. Or, selon eux, la délinquance américaine connaît une explosion depuis les années 1960 alors même que, pendant cette période, la situation économique fut florissante et les tensions sociales moins vives. La délinquance aurait dû diminuer, mais c'est le contraire qui s'est produit. Il faut proposer donc une autre explication. Ils s'intéressent aux infractions prédatrices comme les atteintes aux biens et observent que les conditions de réalisation d'une infraction sont au nombre de trois :

- un individu résolu à commettre une infraction ;

- la rencontre d'une cible attrayante ;

- une cible mal protégée.

Les deux auteurs tentent de démontrer que les évolutions sociologiques et économiques des Etats-Unis depuis les années 1950 ont transformé la nature des activités routinières (au sens d'activité de la vie quotidienne, régulière) de la population. Cette transformation favorise la convergence criminogène des trois facteurs cités. Les citoyens américains passent une part de plus en plus importante de leur temps en dehors de leur domicile. Les habitations sans surveillance pendant la journée donnent de bonnes occasions aux délinquants de faire du cambriolage une activité planifiée et régulière. En définitive, ils nous apprennent que la délinquance prédatrice n'est pas la résultante d'un certain nombre de dysfonctionnements sociaux mais au contraire peut être considérée comme l'effet d'un affaiblissement du contrôle social, "comme un sous-produit de la liberté et de la prospérité telles qu'elles se manifestent dans les activités routinières de la vie de tous les jours. Cette théorie connaît alors un grand succès et participe indirectement à l'élaboration d'une nouvelle stratégie de prévention de la délinquance, appelée prévention situationnelle. Au lieu de se concentrer sur la prévention sociale, il s'agit de sécuriser les espaces fragiles et de surveiller l'état des immeubles comme l'emplacement des véhicules. Elle considère, cette nouvelle manière de voir les choses, que "les comportements d'abandon mènent à l'effondrement des contrôles sociaux". Il s'agit de prévenir la dégradation des quartiers afin d'empêcher la désagrégation des solidarités. Le rôle du contrôle social informel serait donc fondamental et le renoncement à la lutte collective contre les désordres induirait une désagrégation du lien social.

Jacques FAGET estime que si l'accent porté sur l'influence structurante du contrôle social informel parait frappé du bon sens, par contre les théories rationalistes souffrent de quelques limites. Elles donnent une explication probablement (certainement, selon nous) trop instrumentale de la délinquance et font l'impasse à la fois sur le contexte politique et social et sur les dimensions subjectives de l'acte délinquant. Elles postulent que la logique d'action des délinquants est réfléchie, clairvoyante et organisée. Or l'examen des conditions de réalisation des infractions, conclue le sociologue français, montre que bon nombre d'entre elles relèvent davantage de facteurs moins rationnels. Car l'acte délinquant peut avoir des significations expressives, relever de problématiques psychologiques ou situationnelles, qui ne relèvent pas, loin s'en faut, d'un calcul savamment élaboré. Nous pouvons ajouter que ces théories rationalistes vont tout-à-fait dans le sens des théories économiques dominantes qui accordent au consommateur un caractère calculateur, qui pèse les prix et les quantités, voire les qualités, sans réelles aspirations autres que... consommatrices. De plus, ces théories permettent de faire l'impasse sur les conflits sociaux où  participe aussi les délinquances.

 

Jacques FAGET, Sociologie de la délinquance et de la justice pénale, Érès, 2007.

 

 

 

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12 juin 2012 2 12 /06 /juin /2012 14:38

             Opposée aux théories culturalistes, la perspective fonctionnaliste développée par Robert Henry MERTON (1910-2003) (strain theory) est rattachée à d'autres travaux, plus ou moins indûment sans doute, d'Albert K COHEN (né en 1918), de Richard CLOWARD (1926-2001) et de Lloyd OHLIN (1918-2008), qui se situent eux-mêmes plutôt entre les théories culturalistes et la théorie de la tension. Car Albert COHEN s'est montré très critique à l'égard de la théorie de l'anomie et Lloyd OHLIN est très influencé par les travaux de SUTHERLAND, de SHAW et de Mac KAY. Il entre certainement dans cette volonté de définir les contours de l'influence des théories de la tension une grande part de stratégie universitaire, entre querelles professionnelles et luttes théoriques. 

 

       Robert MERTON reprend la notion d'anomie d'Emile DURKHEIM (La division du travail social, 1893), mais lui donne un autre statut. Pour lui (Structure sociale et anomie, 1938, dans Eléments de théorie et méthode sociologique, Plon, 1965), l'anomie n'est pas la conséquence d'un état morbide ou anormal de la société mais le produit de la structure sociale. Le recours à cette notion lui permet d'affirmer deux propositions :

- La structure sociale est plus importante que la pauvreté dans l'étiologie de la délinquance. La meilleure preuve en est que la délinquance est parfois moins élevée dans des pays très pauvres que dans les pays riches :

- Des conduites sociales en apparence très différentes comme la délinquance d'affaires ou celle des pauvres peuvent relever d'un même modèle explicatif. 

Le sociologue américain par de la question suivante : comment des structures sociales peuvent-elles, dans des cas déterminés, pousser des individus à adopter un comportement déviant? Il convient pour répondre à cette question de distinguer :

- les buts, les intentions et les intérêts définis par la société ;

- les moyens légitimes pour atteindre ces buts. 

L'anomie est une des formes de la tension globale entre ces buts et ces moyens. Ainsi, dans la civilisation américaine, l'un des buts sacralisés dans l'échelle des valeurs est l'argent, symbole de confort, de prestige, de pouvoir. Or, les mécanismes économiques ne permettent pas à tous d'accéder légalement à la richesse. Il s'ensuit des phénomènes de déviance. Chacune tente à se façon de résoudre cette tension, de s'adapter à ce phénomène économique collectif. Robert MERTON dégage cinq types d'adaptation individuels, qui prennent en considération non pas la personnalité mais le rôle des individus dans l'activité économique. Un individu peut passer successivement dans sa carrière d'un mode d'adaptation à un autre :

- Conformisme : dans la mesure où la société est stable, ce type d'adaptation est le plus répandu et assure la continuité de la société ;

- Innovation : l'importance que la civilisation accorde au succès incite les individus à utiliser des moyens interdits mais souvent efficaces pour atteindre la richesse et le pouvoir. L'histoire des grandes fortunes américaines est celle d'individus tendus vers des innovations d'une légitimité douteuse (habileté commerciale ou malhonnêteté). On y trouve l'essentiel de la criminalité en col blanc ;

- Ritualisme : tout en abandonnant le sublime idéal de la réussite financière et de l'ascension sociale, on continue à obéir, presque sans le vouloir, aux normes sociales. Ce comportement n'est pas considéré comme problématique même s'il s'écarte du modèle culturel selon lequel les hommes doivent s'élever dans la hiérarchie. C'est un type de comportement le plus répandu dans la classe moyenne inférieure ;

- Evasion : Plus rarement, les individus ne partagent pas l'ensemble des valeurs communes, abandonnent les buts prescrits et n'agissent pas selon les normes. Ce sont les "malades mentaux, hallucinés, parias, exilés, errants, vagabonds, clochards, ivrognes, drogués..." Ce genre de comportements déviants est condamné par les tenants de la société et des traditions. L'évadé est improductif et remet les valeurs en question, refusant la compétition et trouvant des compensations dans un monde onirique. Même s'il est plus individuel que collectif, ce mode peut aboutir à la création d'une sous-culture ;

- Rébellion : ce type d'adaptation rejette les individus hors de la structure sociale et les pousse à en créer une nouvelle. ils sont étrangers et hostiles aux buts et moyens qu'ils considèrent comme arbitraires, sans autorité ni légitimité. L'origine des frustrations collectives étant située dans la structure sociale, un projet politique de transformation de la cette structure peut en découler. Ce sont le plus souvent les membres des classes montantes qui unissent les mécontents et les rebelles dans des groupes à caractère révolutionnaire. 

    Cette théorie connaît un très grand succès, surtout à la fin des années 1950. En fait , c'est l'imprécision, pour Jacques FAGET, qui fait sa fascination sur des générations de sociologues, malgré beaucoup de critiques. On lui reproche notamment d'affirmer que tous les membres des sociétés occidentales partagent le même but alors que seuls les individus très motivés par la réussite financière, ayant pleinement intégré les valeurs de la société de consommation, qui se tournent vers le crime. Du coup, cette théorie explique bien plus la criminalité financière que celle des classes inférieures. Elle est notamment inapte, pour Albert COHEN, à rendre compte de la délinquance juvénile. Laquelle n'a la majeure partie du temps pas pour objectif la poursuite des buts fixés par la société...

    Les travaux d'Albert K COHEN (Delinquents Boys, The Free Press of Glencoe, 1955) peuvent se situer dans la même lignée dans la mesure où ils soulignent que la délinquance juvénile est une réponse aux frustrations sociales qu'éprouvent les enfants des classes populaires dans un monde dominé par les valeurs de réussite édictées par la bourgeoisie. La valorisation par le système scolaire de l'ambition, la capacité de contrôle, le respect des biens matériels, l'acquisition d'une forme de culture provoque une forte tension chez ceux qui ne répondent qu'imparfaitement à ses attentes. Mais pour le reste, il se range davantage du côté des théories culturalistes quand il considère qu'une des solutions à ce problème de statut, à ce conflit de culture, consiste pour les jeunes du monde ouvrier à se réfugier dans une sous-culture délinquante. Les standards de cette sous-culture répondent plus à leur capacité. Tout une série de conduites ou d'attitudes : caractère non utilitaire (par le vol valorisé en tant que tel), malice (plaisir de défier les tabous), négativisme (inversion des valeurs de la culture dominante) et hédoniste à court terme. 

     Richard CLOWARD et Lloyd OHLIN (Delinquency and Opportunity, The Free Press, 1960) proposent une extension de la théorie de l'anomie,  qui synthétise la théorie de MERTON avec celle des associations différentielles de SUTHERLAND et celle de la désorganisation sociale de SHAW et Mac KAY. "L'expérience du désespoir né de la certitude que leur position dans la structure économique est à peu près fixe et immuable" pousse les individus à chercher une réponse collective à la tension qu'ils éprouvent. La délinquance est une des réponses. Mais ne devient pas délinquant qui veut car les opportunités illégitimes sont elles aussi restreintes. La délinquance est un ensemble de pratiques organisées exigeant certaines conditions. la probabilité de les réunir diffère selon la position occupée par les individus dans la structure sociale. La combinaison des possibilités de délinquance peut produire trois types de sous-culture :

- Une sous-culture criminelle, qui prend naissance dans des quartiers relativement organisés où les jeunes se socialisent au contact de pairs plus âgés, dotés d'une expérience et modèle d'une certaine réussite sociale manifestée par des signes extérieurs souvent clinquants ;

- Une sous-culture conflictuelle, qui prend naissance dans les zones de désorganisation sociale. Les jeunes développent des comportements inadaptés et réfractaires qui les exposent au contrôle répressif, sans le bénéfice de protections particulières ;

- Une sous-culture de l'évasion (qui rejoint le 4ème type de MERTON) qui rassemble les individus qui se trouvent dans une situation de double échec : échec dans l'intégration avec des moyens légitimes, échec dans l'intégration avec des moyens illégitimes.

Cette théorie des opportunités différentielles affine celle de MERTON et met en lumière le fait que l'engagement dans la délinquance dépend des capacités plus ou moins avérées des individus à participer à l'univers de la criminalité organisée.

  Cette notion de sous-culture est contesté radicalement par des auteurs comme David MATZA (Delinquency and Drift, New York, Wiley, 1964). Il reproche à cette théorie de reposer sur deux postulats erronés :

- Les valeurs délinquantes sont différentes des valeurs non-délinquantes ;

- Le délinquant agit toujours en accord avec ces valeurs.

Or, pour lui, les délinquants ne sont pas en conflit permanent avec la société. Ils glissent ou dérivent dans la délinquance par une séquence de mouvements graduels, non perçus par l'acteur comme tels, "le délinquant existe, de façon transitoire dans les limbes entre la convention et le crime, répondant à tour de rôle à la demande de chacun, flirtant tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, mais repoussant à plus tard l'engagement, évitant la décision. Ainsi le délinquant dérive entre l'action criminelle et l'action conventionnelle". La culture dominante imprègne tout leur système de valeurs car ils sont encerclés par les membres de la société adulte : "Le délinquant n'est pas un étranger à la société dans laquelle il vit mais il en est le reflet dérangeant, une caricature." Il reconnaît ou connaît la légalité ou l'illégalité d'un acte, classe les infractions comme tout autre citoyen, et parfois dénonce (plus que lui souvent) l'immoralité ou l'injustice d'une agression (violeurs, assassins d'enfants et délateurs)...

   Il nous semble en effet que le délinquant juvénile soit parfois bien plus conformiste que d'autres citoyens et en tout cas se différencie nettement par son comportement d'autres enfants ou adolescents qui pourraient contester certaines valeurs de la société et devenir plus tard des militants politiques. C'est faire fausse route que de lui accorder la constance et la rationalité face aux situations qu'il endure. 

 

       L'explication fonctionnaliste se place, si nous suivons Jean-Michel BESSETTE, dans la recherche des sources sociales et culturelles de la déviance. Il s'agit de montrer, pour Robert MERTON (notamment dans son étude classique : Structure sociale, Anomie et Déviance, de 1949). Il s'agit de montrer comment, dans certaines circonstances, l'organisation de la structure sociale peut favoriser chez certains individus, l'adoption de comportements qui seront qualifiés de déviants, plutôt que l'adoption d'une conduite conformiste. En se plaçant dans une perspective sociologique, on peut comprendre que certains comportements dits déviants soient le fait de certains individus, non pas à cause de vagues "tendances" biologiques qui leur seraient particulières mais, plus simplement, parce que ces formes de comportements découleraient, en quelque sorte "naturellement" de la situation sociale dans laquelle ils se trouvent. Ainsi, "il apparaît que certaines formes de comportement déviant sont aussi normales psychologiquement que le comportement conformiste, ce qui remet en question l'identité entre déviance et anormalité."

Il est clair, estime Robert MERTON à la fin de son raisonnement, qu'aussi longtemps que les individus peuvent obtenir des satisfactions provenant de la réalisation des buts par le biais de moyens socialement acceptés, l'équilibre entre ces deux aspects complémentaires de la structure sociale est maintenu (objectifs et moyens). Mais, lorsqu'il y a inadéquation entre ces buts et ces moyens, si aucun frein, moral ou idéologique, n'est à même de tempérer les aspirations des individus; ceux qui se trouvent en mauvaise position, socialement parlant, auront tendance à recourir à des moyens illégitimes pour la réalisation de ces aspirations. De fait, dans des sociétés où les aspirations sont exacerbées (en particulier par le bombardement publicitaire ou le spectacle des devantures des magasins), les membres des classes défavorisées auront tendance à s'en prendre directement aux règles du jeu. Cette tendance, écrit le sociologue américain, va en se généralisant dans nos sociétés hypermédiatisées; où ne compte plus que la compétition pour la consommation. Et lorsque ce type de situation tend à se généraliser, il est probable que la société engendre des phénomènes toujours plus nombreux de déviance et de transgression.

 

Jean-Michel BESSETTE, Sociologie criminelle, dans Sociologie contemporaine, VIGOT, 2002 ; Jacques FAGET, Sociologie de la délinquance et de la justice pénale, Érès, 2007.

 

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8 juin 2012 5 08 /06 /juin /2012 09:00

              La délinquance est ici considérée comme un tout : crimes, délits, toutes sortes de crimes, toutes sortes de délits, tous les comportements illégaux. En effet, la sociologie criminelle semble (mais en fait elle est plus large que cela) s'occuper surtout des crimes et souvent par délinquance, on pense généralement aux vols ou aux viols en oubliant la grande délinquance (ce qui coûte le plus cher sur de nombreux plans à la société), dite en "col blanc", la délinquance financière. Dans le mouvement général des idées sur la délinquance, les divers auteurs passent des préoccupations liées à l'urbanisation croissante et aux "désordres sociaux" à des approches plus critiques sur la constitution des normes et des règles sociales. Les études se concentrent souvent sur un seul aspect de la délinquance, très peu aborde l'ensemble du phénomène et rarement font une approche critique des délinquances en fonction du système social, le lien entre injustices sociales et existence de ces crimes et délits. Toute la sociologie de la délinquance, comme toute la sociologie criminelle (mais moins pour cette dernière, plus focalisée sur la personnalité criminelle), est partagée entre deux conceptions : les délinquances sont plutôt dues à l'environnement social ou plutôt dues aux caractères des acteurs sociaux. Cela rejoint la grande distance entre une sociologie dite holiste et une sociologie dite individualiste (pour reprendre pour chacune un vocable plutôt voulu comme péjoratif)...

 

               Dans l'histoire de la naissance de la sociologie de la délinquance et de la justice pénale, Jacques FAGET met l'accent sur la difficulté pour une pensée positiviste (celle héritée d'Auguste COMTE) d'aborder un domaine où semblait régner l'irrationnel. "Quelques médecins, juristes, démographes ou réformateurs sociaux tentèrent de mettre en oeuvre une approche rationnelle du crime. Ils ne le firent que de manière peu systématique dans une démarche se préoccupant de considérations sociales plus générales. On peut cependant qualifier leurs approches de présociologiques dans leur façon de souligner l'importance des causes sociales sur la criminalité et de se démarquer des discours dominants sur les facteurs innés. Le débat opposa globalement les juristes, partisans du dogme de l'autonomie de la volonté selon lequel les individus sont maîtres de leurs décisions et doivent être considérés comme pleinement responsables de leurs actes - le fameux traité des délits et des peines de Cesare Beccaria (1764) illustre cette posture -, à celle des médecins et des philosophes portant l'accent sur les conditionnements de l'activité humaine." il évoque certaines étapes de la constitution d'une sociologie du crime, à travers les oeuvres du baron de MONTYON (Observations sur la moralité en France), de Jacques Guerry de CHAMPNEUF(Compte général de la justice criminelle, 1827), de André-Michel GUERRY (Essai sur la statistique morale en France, 1833), d'Adolphe QUETELET (Essai de physique sociale, 1835), de DUCPÉTIAUX (Condition physique et morale des jeunes ouvriers, 1843), d'ENGELS (Situation de la classe laborieuse en Angleterre, 1845), de Karl MARX (Matériaux pour l'économie, 1861-1865), de COLAJANNI (1884), de BONGER (Criminalité et conditions économiques, 1905), de FERRI (Sociologie criminelle, 1893), d'Alexandre LACASSAGNE, de Gabriel TARDE (Philosophie pénale, 1890), de Henri JOLY (Le crime, 1888) avant de s'arrêteer sur l'apport déterminant d'Emile DURKHEIM. 

Rappelons que le fondateur de la sociologie française définit le crime comme "tout acte qui, à un degré quelconque, détermine contre son auteur cette réaction caractéristique qu'on nomme la peine". A partir de là, le crime consiste en un acte réprouvé universellement ou presque par les membres de chaque société ; c'est une offense aux sentiments collectifs. Il est donc relatif. Ce n'est pas une maladie, mais un phénomène sociologique normal. De plus, il est utile car, pour que la conscience sociale puisse évoluer, il faut que la norme subisse concrètement une transgression. La sociologie française aurait pu continuer dans cette voie, mais le premier conflit mondial déplace le pôle de cette nouvelle discipline de la France, de l'Europe, vers les Etats-Unis. Dans le sillage des études d'Emile DURKEIM, les travaux de Gabriel TARDE demeurent sans héritiers directs. Cette discipline se poursuit notamment par les recherches des sociologues américains de l'Université de Chicago dans les années 1920. En France, Henri LÉVY-BRUHL (1884-1964) fait renaître la sociologie criminelle (Dans l'Année sociologie, en 1948) et anime une équipe  dont l'un des têtes principales, André DAVIDOVITCH (1912-1986) applique une méthodologie très inspiré d'Emile DURKEIM, dans les années 1960. Philippe ROBERT (né en 1939), par la création d'un service d'études pénales et criminologiques au ministère de la Justice (1968), impulse la création d'une revue spécialisé, Déviance et société (1977). Ce dernier joue un grand rôle dans la formation des chercheurs qui peu à peu assure, dans les années 1970 et les suivantes, l'enseignement de la discipline dans les universités. 

 

      L'approche culturaliste de la délinquance provient de recherches au sein de l'Ecole de Chicago, sans que l'on puisse affirmer que cette école est une école culturaliste. Car elle ne se réfère pas aux travaux anthropologiques culturalistes et ne prend pas la culture pour objet d'étude principal. En fait, les premiers chercheurs se penchent essentiellement sur les conditions et les effets de la désorganisation sociale qui affecte le développement des grands centres urbains. Les thèmes abordés, immigration, relations ethniques, assimilation, socialisation, ont une dimension culturelle. Si bien, sans que les auteurs de ces études le veuillent au départ, la problématique de déplace de la désorganisation sociale à la désorganisation culturelle. Par Ecole de Chicago, pour reprendre la définition de A COULON (L'Ecole de Chicago, PUF, Que sais-je?; 1992) et celle de J-M CHAPOULIE (La tradition sociologique de Chicago, 1892-1961, Le Seuil, 2001), on désigne généralement l'ensemble relativement cohérent des travaux réalisés entre 1915 et 1940 par des enseignants et des étudiants de l'Université de Chicago publiés dans l'American Journal of Sociology ou dans une collection propre à cette université. Ce qui explique que le poids de cette sociologique n'est pas représenté par quelques ouvrages à fort tirage mais par les articles multiples consacrés à cette question et qui influencent de proche en proche un certain nombre d'ouvrages importants. Cette constatation est vraie dans beaucoup de disciplines, mais particulièrement dans la criminologie ou la sociologue criminelle qui puise dans le fonds très importantes d'études empiriques réalisées sur le terrain. Cette sociologie est de fait également une sociologie réformiste dont l'ambition n'est pas théorique mais pratique, qui cherche à influencer directement les décisions des diverses instances politiques. 

    William Isaac THOMAS (1863-1947) et Florian Witold ZNANIECKI (1882-1958) écrivent une somme de 5 tomes (Le paysan polonais en Europe et en Amérique, 1927, traduit en France en 1998 et publié par Nathan) qui lance la notion de désorganisation sociale, à propos des problèmes multiples d'une population d'immigrants à Chicago entre 1918 et 1920. L'expression désorganisation sociale permet aux sociologues de rompre avec les notions en vogue de problèmes sociaux ou pathologie sociale. Elle recouvre toutes les problématiques relatives à la pauvreté, la criminalité, l'usage des drogues, la prostitution, le jeu, le suicide, les maladies mentales, les ruptures familiales, la corruption politique, les désordres perpétrés par les foules, la violence dans les émeutes. Robert PARK (1864-1944) et ses collaborateurs (dont E BURGESS) précisent cette notion de désorganisation sociale dès 1925 (The City, The University Press). Elle résulte d'une interprétation des changements sociaux dus au développement de la grande industrie et aux transformations des formes de contrôle social qui en découlent. Alors que celui-ci s'exerce, dans les communautés rurales, de façon spontanée et directe dans le cadre de relations primaires (famille, communauté), il repose dans les villes sur les principes abstraits mis en oeuvre par des institutions formelles comme les Eglises, l'école, les tribunaux pour enfants, les associations de parents d'élèves, les clubs de jeunes... Cet affaiblissement des contraintes et des inhibitions des groupes primaires est "largement responsable de la croissance de l'immoralité et du crime dans les grandes villes", notamment dans les populations d'immigration récente qui rencontrent des difficultés d'adaptation. ..

    A la suite des analyses de E BURGESS, découpant la ville en cercle concentrique, Frédéric TRASHER (1892-1970) tente de localiser géographiquement la délinquance juvénile (The Gang. A study of 1313 Gangs in Chicago, University of Chicago Press, 1927). Il constate l'existence de cinq strates urbaines organisées sous la forme de cercles concentriques. Au centre sont installés les commerces, les bureaux, les banques, peuplé le jour, vide la nuit, entouré d'une sone d'habitat délabré et précaire, où il note l'existence 'enclaves ethniques. A sa périphérie, un espace rassemble les travailleurs des classes moyennes et de la classe ouvrière aisée, et parmi eux, les immigrants qui ont réussi leur intégration. Plus loin se trouve une zone résidentielle occupée par les classes bourgeoises entourée par une banlieue encore non urbanisée. La criminalité s'observe dans l'espace "interstitiel" situé entre le quartier des affaires et l'espace résidentiel des travailleurs. C'est là que se rassemblent les immigrants récents, dans cette ceinture de pauvreté. Ces gangs constituent une réponse à la désorganisation sociale, à rebours certainement de certains qui peuvent l'analyser comme en étant la cause. Le gand "offre un substitut à ce que la société ne parvient pas à donner (...), il comble un manque et offre un échappatoire" à la misère. La délinquance dans se contexte est analysée comme le produit d'une logique incontrôlée des forces de l'environnement, un mode de survie dans un contexte difficile.

     Clifford SHAW, ancien contrôleur judiciaire et de probation et Henry Mac KAY, statisticien, développent ensuite un programme de recherches sur la délinquance juvénile et de l'effet des réponses pénales de la société. Ils mettent en évidence trois facteurs qui favorisent la délinquance : le statut économique précaire des habitants, la mobilité de la population et l'hétérogénéité de cette population avec ne forte proportion d'immigrants. Ils montrent également les effets pervers des réponses pénales. Ils se font les apôtres, au lieu d'un renforcement de la répression, encore populaire dans les classes dirigeantes, de réponses à la délinquance orientées vers une meilleure organisation de la communauté, la réhabilitation des quartiers et le développement d'une politique de prévention s'appuyant sur la communauté.

Ces travaux sont très critiqués, notamment par Williams WHYTE (1914-2000)(Street Corner Society, la Découverte, 1995, traduction d'une édition de 1943), qui s'attaque à la notion de désorganisation. S'appuyant sur l'observation participante d'un quartier italien pauvre de Boston, il estime que de nombreux quartiers pauvres sont structurés par un système très dense d'obligations réciproques, même si ce type d'organisation déroge au type le plus répandu dans la société. D'autres changements sociaux et démographiques par ailleurs, dans les années 1930 semblent invalider certaines propositions de Clifford SHAW et Henry Mac KAY. En effet, les zones délinquantes deviennent de moins en moins des zones de résidence d'immigrants récents, ce que ces derniers auteurs reconnaissent par la suite (dans la deuxième édition de leur ouvrage, en 1968). Mais ils continuent de penser que les populations les plus criminogènes sont toujours les dernières arrivées. Par la suite, les études combinent le facteur économique avec la désorganisation sociale.

     Ainsi Edwin SUTHERLAND  (1883-1950), formule des réserves (The Professionnal Thief, The University Chicago Press, 1937 ; Principles of Criminology, 1924) sur la manière dont sont conduites les enquêtes, car ils ne prennent en compte que la délinquance enregistrée, laissant de côté tous les comportements délinquants non repérés ou non enregistrés. Il s'aperçoit dans ses propres enquêtes, entre 1930 et 1935 notamment, que la criminalité se rencontre dans toutes les classes sociales, mais que certaines d'entre elles bénéficient d'une protection sociale face à l'intervention du système répressif du fait de leur statut social élevé. Du coup, l est amené à formuler la théorie de l'association différentielle qui marque la sociologie américaine pendant un bon quart de siècle.

Cette théorie comporte neuf points :

- Le comportement criminel est appris, autrement dit, il n'est pas héréditaire ;

- Le comportement criminel est appris au contact d'autres personnes par un processus de communication verbale ou par l'exemple (Influence de TARDE) ;

- Il s'apprend surtout à l'intérieur d'un groupe restreint de relations personnelles, ce qui minimise l'influence de journaux ou du cinéma ;

- Lorsque la formation criminelle est apprise, elle comprend l'enseignement des techniques de commission de l'infraction et l'orientation des mobiles, des tendance impulsives, des raisonnements et des attitudes ;

- L'orientation de ces mobiles est fonction de l'interprétation favorable ou défavorable des dispositions légales. Quand certains groupes sont respectueux des règles, d'autres ne cessent de les violer ;

- Un individu devient criminel lorsque les interprétations défavorables au respect de la loi l'emportent sur les interprétations favorables. C'est ce qui constitue le principe de l'association : on devient criminel parce que l'on s'associe à des modèles criminels sans avoir sous les yeux des modèles contraires. Chaque individu apprend la culture de son milieu environnant et ce d'autant plus qu'il n'a pas de modèle de comparaison ;

- Ces associations sont différentielles parce qu'elles peuvent varier en fréquence, en durée, en intensité ;

- La formation criminelle met en jeu les mêmes mécanismes que tout autre formation ;

- Le comportement criminel est l'expression des mêmes besoins et des mêmes valeurs que me comportement non criminel. C'est pour l'argent que les voleurs volent et que les honnêtes gens travaillent. La recherche de la réussite ou du bonheur ne les différencie pas. 

Bien entendu, des critiques mettent l'accent sur le fait qu'il accentue (trop) l'influence de l'entourage délinquant dans le processus de socialisation, au détriment du climat général dans la société. ils mettent aussi en avant une surévaluation des processus d'apprentissage d'une grande partie des actes délinquants qui n'exige pas de compétence particulière. Sans doute de telles critiques se focalisent sur tet ou tel aspect de sa démonstration, mais peu s'attaquent à l'ensemble de la théorie qui inclue tous les aspects de l'apprentissage, pas seulement techniques, ni seulement moraux.

    Ce qui précède rend mal compte sans doute de l'importance, dès le début, d'une "sociologie noire" aux Etats-Unis, car le racisme ambiant préexiste dans cette société qui identifie l'individu souvent en premier lieu par sa couleur (jusque sur certaines cartes d'identité...). Car de nombreuses études portent sur la délinquance "noire", comme celles de Mac KAY et SHAW. 

    Louis WIRTH (1897-1952), poursuivant les études de Robert PARK, dénonce précisément les présupposés racistes et pose les bases de dispositifs d'intégration pour les immigrants. Dans ses travaux (Le ghetto, Champ urbain, 1980, traduction de son oeuvre de 1928 ; Culture conflict and misconduct, dans Social Forces, 1931), il veut démontrer l'importance du conflit de culture dans la genèse du comportement délinquant des populations immigrées. Il fait la comparaison de la délinquance de la première génération ave celle de la seconde qui tend à commettre des infractions sensiblement identiques à celles que commettent l'ensemble des Américains. Ce n'est pas, pour lui, le conflit "objectif" entre les normes de conduite prescrites par deux codes culturels qui serait criminogène. C'est davantage le conflit "subjectif", la manière dont les individus interprètent leur propre culture dont elle est regardée par les autres. De ce point de vue, la délinquance des adolescents pourrait provenir du sentiment d'appartenir à une culture dévaluée, méprisée et non susceptible de leur permettre une identification culturelle. Ils privilègient dès lors les normes de cuw qui disqualifient leur propre culture et adhère à leur code moral. Mais cette attraction reste problématique car de nombreux obstacles empêchent cette intégration culturelle. La délinquance n'est qu'une des manières dont ce conflit de culture s'exprime et sans doute ajouterions-nous une manière minoritaire de façon globale. Mais elle peut en constituer l'expression majeure chaque fois qu'un individu se sent stigmatisé en tant que membre d'un groupe disqualifié, lorsque par suite de mutations sociales et culturelles, sa communauté est désintégrée et dans l'incapacité d'assurer sa socialisation, lorsque l'individu appartient à un groupe en conflit avec le reste de la société, lorsqu'une conduie valorisée par son groupe d'appartenance viole la loi du groupes dominant.

Thorsten SELLIN (1896-1994), associé de Edwin SUTHERLAND, adhère à cette perspective (Conflits de culture et criminalité, Pédone, 1984, traduction de l'édition de 1938). L'homme nait dans une culture et y apprend les manières d'agir et de penser qu'on y diffuse et aussi les significations que l'on y donne "aux coutumes, aux croyances, aux objets et à ses propres relations avec ses semblables ou avec les institutions sociales". Poursuivant les travaux de Louis WIRTH, il propose un modèle explicatif de la criminalité dans des situations de pluralisme culturel. Son analyse est centré sur les conflits susceptibles d'exister entre les normes américaines et les normes culturelles des immigrés, mais peut s'appliquer également à nombre de situations européennes ou dans les situations coloniales. Il développe l'analyse d'un relativisme culturel qu'il retrouve dans le code français (d'alors) qui ne permet pas par exemple de tuer pour sauver son honneur, tandis que les normes kabyles acceptent la réaction meurtrière du mari face à l'adultère de son épouse. La modification des caractères de la criminalité d'une génération à l'autre constitue un indice du comblement d'un fossé culturel originel. Les conflits de culture peuvent d'après lui se produire dans trois contextes :

- à la frontière de zones de cultures contiguës, par simple contact ;

- quand la loi d'un groupe culturel est étendue pour couvrir le territoire d'un autre groupe ;

- lorsque les membres d'un groupe culturel émigrent dans un autre groupe. 

Le même auteur considère que les crimes des immigrants - surestimés dans les statistiques parce qu'ils constituent des populations plus surveillées que d'autres - sont la résultants soit d'un conflit entre les normes de conduite de la culture nouvelle et celle de l'ancienne, soit du changement d'un environnement rural pour un environnement urbain, ou bien du passage d'une société homogènes bien organisée à une société hétérogène désorganisée. Il examine pour le montre les modalités du contrôle parental. Il fournit là un modèle explicatif de la délinquance des étrangers et des migrants qui est utilisée par la suite dans un nombre considérable de travaux sociologiques. Il ne nie pas l'influence possible de la position sociale ou économique des individus dans la société mais souligne la dimension culturelle d'un certain nombre de particularismes comportementaux sans la prise en compte desquels on ne peut comprendre l'usage immodéré des armes, les rituels de vengeance ou les querelles d'honneur. Son schéma explicatif est bien entendu critique par ailleurs, sur principalement trois points :

- il accorderait une force trop grande au processus de socialisation en considérant que toutes les normes culturelles doivent être nécessairement intériorisées ;

- il surestimerait les différences entre les codes culturels, alors que des préceptes majeurs se retrouvent dans toutes les civilisations (sur le vol, sur le meurtre...) ;

- il n'éclairerait pas le paradoxe suivant lequel la première génération, la plus violemment confrontée au conflit de culture, ait une moins grande propension à la délinquance que la deuxième génération. Mais sur ce point, sa critique des statistiques devrait éclairer.

 

   Jean-michel BESSETTE, même s'il présente les théories des conflits de culture et de socialisation différentielle, dans un ordre inverse, rejoint sur le fond celle de Jacques G-FAGET.

Pour Thorsten SELLIN, le phénomène criminel, d'une manière générale, révèle ce qu'il désigne comme des conflits de culture. Plus une société se complexifie, écrit-il, plus tend à s'élargir le nombre de groupes normatifs (producteur de normes et de régulations spécifiques) - familial, professionnel, politique, religieux, de loisir... - auxquels est susceptible de se rattacher l'individu, et plus il est probable que les normes de ces groupes multiples feront apparaître des divergences et cela, quels que soient les traits communs dus à l'acceptation générale de certaines normes. Il y a conflit de culture (de valeurs et de normes), lorsque les règles de conduite, plus ou moins divergentes, viennent concurremment régir l'économie de telle ou telle situation particulière dans laquelle se trouve, à un moment donné, un individu. Ce genre de situation engendre un état de désorganisation sociale, état consécutif à l'éclatement des valeurs résultant de l'atomisation du corps social (la multiplication des groupes secondaires) et peut placer l'individu dans une situation d'anomie. 

Edwin SUTHERLAND (Criminology, 1939, voir aussi, avec Donalds CRESSEY Principes de criminologies, Cujas, 1966, Oeuvre de 1924) développe un analyse assez proche, intégrée dans un modèle explicatif plus global, dans sa théorie de l'association différentielles. A travers cette théorie, le sociologue américain s'efforce de décrire le processus selon lequel un individu devient délinquant. "La criminalité apparaît comme étant fonction de l'organisation sociale, comme l'expression de l'organisation sociale".

 

    Jean PINATEL explique que la criminologie américaine étudie la conduite de l'homme comme une réponse à un stimulus. Elle est dominée par la théorie du comportement ou béhaviorisme, établie par J-B WATSON, ce qu'on a peut-être tendance à oublier, par nos européens, qui avons d'autres soubassements culturels. C'est contre cette domination que de nombreux sociologues et psycho-sociologues américains, imbus de l'idéologie démocratique, élaborent la théorie des associations différentielles. Ils minimisent le rôle des conditions économiques au profit de la culture, négligent l'hérédité et ses penchants, et, inspirés par Emile DURKHEIM, se réfèrent, d'autre part, au modèle culturel et à l'apprentissage. C'est dans cette perspective que se situe cette théorie de E H SUTHERLAND. Réservée au début à la genèse du crime "systématique", elle est étendue par la suite par son auteur à tout comportement criminel. Sa systématisation repose sur des bases solides. Il est unanimement admis, écrit le criminologue français, qu'on n'hérite pas d'un comportement  en tant que tel (encore qu'il nous soit permis d'en douter de la réalité de cette unanimité). Et TARDE a eu, bien avant SUTHERLAND, l'intuition de l'importance des relations interpersonnelles dans la genèse d'un carrière criminelle. L'existence de milieux sous-prolétariens et de milieux criminels vont également dans le sens de la théorie de SUTHERLAND. Il ne faut pas oublier, non plus, que la psychanalyse souligne que si la formation du SurMoi dans un milieu de criminels s'effectue normalement, l'enfant dait sien le code de ses parents. En revanche, poursuit Jean PINATEL, la théorie de SUTHERLAND a des limites évidentes : elle ne tient pas compte des dispositions héréditaires, de la fragilité du terrain, des différences individuelles. Elle escamote les problèmes de personnalité. Il n'est pas vrai que chaque personne assimile inévitablement la culture environnante, à moins qu'il n'y ait d'autres modèles en conflit avec elle. En effet, le prestige des modèles culturels n'est pas le même pour tous ; ne sont retenus que ceux qui sont en harmonie avec la personnalité de celui à qui ils sont proposés. SUTHERLAND l'a préssenti lorsqu'il a parlé de relations émotionnells connexes aux associations différentielles.

Sur les conflits de culture, le même auteur, qui souligne le succès en France de l'ouvrage paru aux Etats-Unis en 1938 de Thorsten SELLIN, écrit qu'elle a une portée générale. Conçue à l'origine dans l'étude des problèmes de l'immigration, elle s'applique également dans les domaines politiques (lorsque triomphe une idéologie de classe), moral (lois arbitraires ou favorisant la corruption), social (Bohémiens), criminologique (subcultures criminelles des aires urbaines). Cette théorie a le mérite de souligner que les valeurs morales et sociales exprimées par le code pénal peuvent n'être pas assimilées ou comprises par de nombreux cityens ou être en contrdiction avec leur idéologie et leur morale.

 

Jean PINATEL, Le phénomène criminel, MA éditions, l'encyclopédie de poche, collection Le monde de..., 1987 ; Jacques FAGET, Sociologie de la délinquance et de la justice pénale, Editions érès, 2007 ; Jean-Michel BESSETTE, Sociologie criminelle, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. 

 

SOCIUS

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5 juin 2012 2 05 /06 /juin /2012 14:04

               C'est à partir des violences ressenties que les différents membres d'une population définit ce qu'il accepte et ce qu'il réprouve. A partir de l'intensité de ces violences-là qu'ils estiment les peines à encourir pour ceux qui sont désignés comme coupables de ces souffrances. Du moins dans un monde sécularisé qui laisse peu de place à des considérations religieuses tirées d'interprétations de livres sacrés. A partir du moment où l'on ne considère pas qu'ils soient la voix de Dieu, on en revient à des interprétations plus ou moins objectives.

 

           Les violences commises par les délinquants ou les criminels (parfois les individus ont peine à établir une frontière entre un délit et un crime...tout-à-fait à l'inverse des professionnels des institutions judiciaires), "laissent des traces plus ou moins profonde sur les corps et dans les esprits, comme l'écrit Pierre V TOURNIER. Le directeur de recherches au Centre d'histoire sociale du XXème siècle à l'Université PARIS I-Panthéon Sorbonne indique que "les statistiques administratives des ministères de l'Intérieur et de la Justice en conservent elles aussi la mémoire, du moins partiellement, à travers le prisme des classifications policières et des qualifications juridiques. Ces dernières peuvent d'ailleurs évoluer au long du processus pénal : ce qui était, initialement, pour la police ou le parquet, une affaire d'homicide involontaire (un délit de la compétence du tribunal correctionnel) (bien entendu, l'auteur raisonne à partir du cas français) pourra se terminer, devant la cour d'assises, par une peine de réclusion criminelle à perpétuité pour assassinat (homicide volontaire avec préméditation). Nombre de faits vont ainsi échapper à la police comme à la justice. On peut en avoir connaissance à travers les en quêtes dites de victimisation. Selon leur nature et leur gravité, les faits seront qualifiés, en droit, de contravention, de délit ou de crime. Ainsi, le meurtre est un crime puni de trente ans de réclusion criminelle (voire de la perpétuité dans telle ou telle circonstance aggravante) ; les violences ayant entraîné une incapacité temporaire de travail (ITT) pendant plus de huit jours constituent un délit puni de trois ans d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende ; si l'incapacité n'est que de huit jours ou moins, il s'agit d'une contravention de cinquième classe pnie d'une amende de 1 500 euros ; la diffamation non publique envers une personne est, elle, une contravention de première classe, punie d'une amende de 38 euros."

A travers ces exemples l'auteur veut faire comprendre une certaine relativité et une certaine instabilité du rapport entre l'acte commis et la peine encourue. Du côté des prévenus, des professionnels de la "justice" et du côté des victimes règnent des conceptions-perceptions très différentes. Et ceci dans le cadre d'un système juridique relativement ancien à l'intérieur d'un Etat lui aussi ancien, doté de traditions juridiques bien établies. 

"A chacun sa vérité? Oui et non. Il ne peut exister une seule mesure de la délinquance et de la criminalité, une seule mesure de la violence. Aussi peut-on imaginer la difficulté qu'il y a à informer nos concitoyens sur une telle question face à des médias qui se refusent à rendre compte de la complexité des choses et face à des politiques qui veulent surtout savoir si "ça" monte" ou si "ça" descend afin d'en tirer un avantage partisans en toutes circonstances." Les travaux de l'Observatoire National de la Délinquance et des Réponses Pénales (ONDRP) indiquent surtout des statistiques qui rendent compte plus ou moins fidèlement les réalités...

 

  De manière plus ample, Bruno LEMESLE, Michel NASSIET et Pascale QUINCY-LEFEBVRE, montrent dans une Introduction à de nombreux travaux, cette sensibilité variable aux violences. La réflexion sur la violence est au coeur du débat public et elle s'impose comme sujet d'étude au travers des représentations qu'en donne le corps social, des modes de régulation qui la prennent pour cible. La pluralité même des sens et fonctions de la violence est également sujet d'études. Elle s'impose, même lorsque des troubles comme ceux révélés par l'affaire d'Outreau en France, ne "perturbent" pas le fonctionnement de l'appareil judiciaire. l'objectif de nombreuses études est de définir ce qui, pour cette institution, est violence, est violent. Une autre dimension est d'étudier la violence sécrétée par l'institution judiciaire elle-même, à en repérer les manifestations, à en discerner les évolutions chronologiques et à tenter de la comprendre. "Au cours des dernières décennies, la violence a en effet souvent été analysée en se référant implicitement aux concepts modernes. Pourtant, bien des pratiques aujourd'hui tenues pour violentes par l'institution judiciaire et par la société ne l'ont pas été dans le passé. Certaines formes que nous tenons aujourd'hui pour violentes ont pu bénéficier d'une légitimité sociale. Du coup, l'un des objectifs (....) (est) d'examiner comment le pouvoir judiciaire réagit ; s'oppose t-il à une violence qu'il combat, creusant alors une distance avec la société, ou du moins avec une partie d'entre elle, ou bien choisit-il d'ignorer des formes de violence pourtant explicitement illégitimes en termes de normes et de droit?  A partir des archives judiciaires, mais aussi religieuses (et parfois ce sont les mêmes...) de nombreux auteurs, dénichent les occurrences les plus fréquentes qui stigmatisent certaines pratiques sociales, notamment l'emploi de termes comme injustice et violence. Ce qui frappe, dans ces travaux qui vont du Moyen Age à l'époque moderne, c'est la corrélation implicite entre les violences et les soulèvements paysans ou urbains. La violence pouvait aussi recevoir une acceptation légale ou sociale dans des cas précis, comme le duel judiciaire (entendre là un véritable duel, les armes à la main...).

"La question de la légitimité de la violence conduit directement à évoquer les actions de vengeance. Leur persistance au-delà du début de la construction de l'Etat les a renvoyés dans les marges de l'illégalité." La prégnance de la notion d'honneur et la persistance de la vengeance "appellent à relativiser la pertinence de l'application, à l'histoire de la violence, de la théorie du procès de civilisation de Norbert Elias, qui interpelle et divise les historiens." "Toutefois, si les pratiques de vengeance demeurent larges et en partie reconnues par l'autorité judiciaire, les différences sociales sont sensibles. Les élites rurales et nobiliaires savent mieux que les catégories inférieures faire usage du monde judiciaire. C'est pourquoi il importe d'évaluer les relations complexes qui s'établissent entre les autorités judiciaires et les communautés d'habitants dès lors que les premières se prêtent - volontairement ou non - à leur utilisation par celles-ci pour protéger des proches ou pour assouvir des vengeances. Nous devons voir comment l'attitude des autorités judiciaires peut être déterminée par les relations de pouvoir internes aux communautés d'habitants."

"Ceci nous introduit à la question des réponses pénales de l'autorité judiciaire face à la violence et donc à la "violence légale" exercée par l'autorité, selon une expression (...) antinomique mais qui fait écho à la célèbre formule de Maw Weber. Discours de la violence et "violence légale" ne doivent pas être considérés séparément car l'un et l'autre participent d'une même construction. Les théoriciens à la fin du Moyen Age insistent sur la valeur exemplaire de la peine. Mais, de même que pour l'appréciation de la violence par les victimes, il convient de se livrer à une critique serrée des sources disponibles, à cause de l'extrême inégalité de leur conservation et, par conséquent, à une critique de ce qu'elles peuvent apporter au-delà d'une lecture empirique. De là, il faut réévaluer la réponse pénale violence de l'Etat en construction." Le rapport entre ces violences et l'émergence de la souveraineté, jusqu'au vocabulaire employé pour les désigner est posé par de nombreuses études. "Quel rapport pouvons-nous établir entre cette violence et la notion même de souveraineté lorsque le souverain l'exerce ou lorsqu'elle est exercée en son nom? Ou encore en quoi la violence et sa rémission exercée par une puissance souveraine, rémission qui semble en être l'autre face, servaient-elles chacune à sa manière la souveraineté, en quoi participeraient-elles de sa construction et de sa définition? On le sait, tous les crimes n'étaient pas pardonnés. Et lorsque la violence judiciaire prend l'aspect terrifiant de la torture, ne doit-on pas se demander dans quelle mesure cette violence institutionnelle, par son usage et par le discours que l'autorité produit pour la justifier, ne se définit pas en opposition à la violence extrajudiciaire, débridée, voire sanglante? La violence légitime que l'Etat s'attribue renvoie donc à une rationalité ; il y a un discours sur la violence qui est un élément de la construction de l'Etat à la fin du Moyen Age et à l'époque moderne." 

     En histoire contemporaine, le nombre d'études explose, à la mesure des disciplines touchées par les questions de la délinquance, de la sociologie urbaine à la sociologie du droit... Cela d'autant plus, sans doute, que l'individu est plus que jamais au centre de ce droit. L'individu, dans un Etat de droit, dans un monde de droit, doit être protégé : la "sûreté élevée au statut de droit de l'individu." 

On peut constater avec les auteurs de cette Introduction, que "l'historiographie de la violence pour la période contemporaine a longtemps été dominés par une question : celle des processus de régulation des homicides à l'origine de notre modernité aux XIXème et XXème siècles. Après la question fortement débattue dans les années 1970 et 1980 des taux d'homicides, mais aussi la fécondité des recherches sur les violences collectives ou familiales à partir d'une problématique comme "ordre et désordre", l'historiographie s'est, en partie, renouvelée et enrichie dans les années 1990 au contact de l'anthropologie et dans la continuité ou la contestation des recherches impulsées par le philosophe Michel Foucault. (...) Dans l'historiographie récente, la violence extrême fascine nombre d'historiens par ce qu'elle pourrait révéler de l'inconscient de notre modernité. (...)  Dans une nouvelle ère des masses, la violence médiatisée devient un sujet de recherche. Elle nourrit une culture du fait divers, source de nouveaux imaginaires et rend possible l'étude d'un "populisme pénal" pour répondre à l'indignation collective." Pour le meilleur et pour le pire, aurions-nous tendance à écrire, car il n'est pas sûr que le discours focalisé sur les violences extrêmes (de la grande criminalité au terrorisme) aide beaucoup à percevoir les évolutions profondes  de la société. "Bien sûr d'autres problématiques font le pont avec les interrogations des périodes antérieures : autour des violences légitimes ou fondatrices et des basculements dans l'illégalisme ou l'intolérable. A partir d'une étude des formes, places, fonctions, rendus de la violence, le chantier reste ouvert lorsqu'il s'agit de rendre compte des adaptations ou résistances au changement politique et social, de mettre à jour des retournements de sensibilités, d'étudier les fonctions sociales de la violence mais aussi de mieux comprendre l'absorption des violences collectives par des institutions comme l'armée ou l'école".

Tant en droit, sociologie qu'anthropologie, nous pouvons écrire à la suite de ces auteurs que les recherches foisonnantes interdisent d'indiquer une dominance, qu'ils soit politique, juridique, idéologique.... A côté de problématiques qui se situe d'emblée dans le cadre des sociétés capitalistes libérales, persiste tout un courant sociologique d'inspiration plus ou moins ouvertement marxistes.

Pour rester dans le cadre des études centré sur le judiciaire à l'époque contemporaine, "des répertoires ont été élaborés, des typologies proposées, mais bien des approches restent à explorer. Avec le thème "violence et judiciaire", le regard est orienté vers "ce qui entre, ce qui sort du judiciaire" et bien sûr vers l'étude des modèles juridiques et des pratiques judiciaires. La variabilité des pratiques et le pragmatisme de certaines décisions apportent des éclairages sur les perceptions sociales de la violence mais aussi sur les objectifs de la justice. Les modes de saisie, les abandons de poursuite avant jugement, les possibles requalifications des crimes et délits, des réponses souvent partielles sont des indices de la complexité des relations ente violence et judiciaire. Il faut dire que ces affaires de violence ne sont jamais simples pour une justice qui n'ignore pas les fonctions sociales de cette dernière mais qui, dans un Etat de droits, exige un certain niveau de garanties procédurales. Les travaux sur l'activité des tribunaux correctionnels révèlent alors une justice souvent prudente qui peut paraître indulgente dans son souci d'arrangement et de pacification des moeurs publiques ; une justice prête à refermer la boite des violences par crainte de créer du désordre et de nouvelles querelles. Avec profit, la recherche s'attarde sur la reconstructions des normes sous le choc des pratiques judiciaires, explore l'impact social et culturel de la codification juridique des violences. Elle s'empare d'une question vaste qui est celle des interrelations entre société, normes et droits. L'étude du traitement judiciaire des violences est alors susceptible de mettre en lumière les mutations propres aux sociétés modernes." Il est question dans ces études de la responsabilité de l'individu dans une société libérale, de la sensibilité aux violences dites "ordinaires" ou "banales" dans un mouvement de plus grande judiciarisation des violences privées, du rôle de l'Etat dans la régulation des violences...

La société libérale s'organise autour de la défense de la propriété individuelle, base de la sécurité, selon l'idéologie en vigueur. Dans ce cadre, les chercheurs questionnent : Quelles sont les violences poursuivies? Comment évolue la demande des justiciables?  Les études françaises et anglo-saxonnes n'interrogent ni les mêmes contextes et pas avec les mêmes objectifs. "L'historiographie française, rappelle les auteurs, de la violence s'est longtemps centrée sur l'étude et le traitement judiciaire des violences corporelles. La codification influence la recherche, et le droit est l'expression d'une culture. Les études nord-américaines ont plus directement intégré, dans leurs enquêtes sur la violence, les atteintes aux biens ; des biens prolongation de l'individu dans un pays de culture protestante et où les identités se sont forgées à l'ère du capitalisme triomphant. Mais alors que notre culture s'américanise et que toute violence tend à devenir une délinquance à éradiquer, on peut observer, avec profit, la recherche historique quitter le prétoire des assises, étendre son territoire aux "violences ordinaires", banales ou quotidiennes particulièrement bien saisies (...)".  Se pose la question du rôle de l'Etat dans la régulation (ou la production) des violences, au moment où il se pose, à travers ses fonctions sanitaires et sociales, comme moteur, agent principal... d'un ordre protectionnel, susceptible de se substituer à l'ordre pénal, par le jeu de multiples réglementations. Au moment où ces fonctions sanitaires et sociales perdent de l'importance (dévolution au secteur privé, individualisation des assurances sociales...), comment l'Etat peut-il agir ou agit-il encore? 

 

      Très longtemps, seule la sociologie criminelle, en tant qu'annexe de la criminologie mais pas toujours, s'est intéressée à la délinquance et à la criminalité, en tant que telle. Jean-Michel BESSETTE d'une part, Jacques FAGET d'autre nous présentent les sociologies qui s'y intéressent de manières différentes, mais ils se rejoignent sur le constat que l'étude du phénomène criminel ne se réduit pas à l'étude du criminel, de son comportement et de ses "corrections", mais aux problématiques autour de la norme, des normes sociales en général.

 

      Jean-Michel BISSETTE part de la constatation que "tout groupement humain sécrète des valeurs, des normes et des règles dont l'ensemble - sous forme de coutume, de droit - vise, d'une manière générale, au maintien de sa structure. Cet ensemble normatif agit en retour sur le corps social comme un système de régulation. Bien entendu, les valeurs, les normes et les règles varient selon l'espace et le temps, imprimant leur marque particulière à la vie collective, qui se trouve ainsi diversifiée selon les sociétés." La transgression de ces normes et de ces règles entraîne la réaction d'une société donnée, par la peine qu'elle inflige à celui ou à celle qui effectue cette transgression. Le domaine de la réaction sociale à la transgression de ces règles constitue le champ de la sociologie criminelle. "C'est ce champ de recherche, que l'actualité médiatique de la vie de nos sociétés porte en avant des préoccupations collectives (...)." "L'étude du phénomène criminel, poursuit le professeur à l'Université de Franche-Comté, intéresse le sociologue à plus d'un titre. En effet, tout acte de transgression est une fenêtre ouverte sur la société. Par les défis qu'il lance à la société et la déchirure qu'il opère dans le tissu de valeurs collective, le crime offre à celui qui l'observe un point de vue particulier, et son étude constitue pour le sociologue une voie d'approche féconde. Il agit comme un révélateur ; c'est à l'occasion des crises (et le crime est une crise ponctuelle) qui l'affectent, que l'on est le mieux à même d'apercevoir les rouages d'une société. Désignant - en les outrepassant - les limites imposées à ses membres, le crime, non seulement donne à voir les racines sur lesquelles se fonde la vie d'une collectivité, mais par la réaction sociale qu'il suscite, il nous montre aussi à travers quels mécanismes une société se conserve, et se renforce, tout en nous ménageant une perspective sur la problématique du changement social. C'est un élément significatif permettant de saisir le degré de cohésion des valeurs collectives et de suivre leur évolution. De plus, à travers l'étude des divers acteurs qu'il met en jeu - qu'il s'agisse des auteurs du code, de ceux qui le transgressent, des victimes, ou encore des divers entrepreneurs de morales qui stigmatisent les auteurs de transgressions, en leur attribuant la qualification de criminels - ce sont les oppositions à l'intérieur et entre les différents groupes sociaux que le phénomène criminel met en relief. Enfin, à travers l'étude des processus favorisant le "passage à l'acte", c'est la formation et le développement de la personne - et plus particulièrement l'influence du social sur l'individuel - qu'il nous est donné d'observer."

 

    Jacques FAGET constate de son côté que "jusqu'à la fin du XIXème siècle, les recherches sur le crime relevèrent presque exclusivement du domaine médical. Mais l'hégémonie des médecins s'étiola lorsqu'on comprit que le comportement délinquant n'était pas nécessairement le fruit d'un organisme déficient mais qu'il pouvait aussi avoir des raisons sociales." Il attribue à GAROFALO (1885), l'une des premières propositions de rassembler l'ensemble des approches scientifiques du crime sous le nom de criminologie. "Le caractère flou et fédérateur du terme lui assura un grand succès. La criminologie se présente en effet comme un domaine de connaissances pluridisciplinaires dont les principales déclinaisons (sociologie, psychologie, psychiatrie, histoire, droit, médecine, police technique, anthropologie...) se veulent complémentaires." Alors que sans doute, vu les acteurs et les domaines d'intervention en cause, ces rapprochements sont l'occasion de multiples conflits de disciplines... et de compétences dans le traitement de la criminalité, non exempts à cette époque de sous-entendus politiques et idéologiques. En tout cas, pour revenir au chercheur (CERVL) et enseignant à l'Institut d'études politiques de Bordeaux, "l'approche sociologique du crime et de la justice pénale n'est donc qu'un des éléments de la boite à outils qu'est la criminologie. Elle est généralement désignée sous le terme de sociologie criminelle ou sociologie pénale. L'expression sociologia criminale (Ferri et Colajanni en revendiquent tous deux la paternité) permit au mouvement italien des juristes socialistes de se démarquer des théories innéistes ou héréditaires dominantes." Emile DURKHEIM initie en France cette sociologie criminelle dans la Revue d'anthropologie criminelle (1886). Mais en fait les véritables recherches (en tant que pratiques) se développent seulement dans les années 1920 aux Etats-Unis et dans les années 1960 en Europe.

L'auteur préfère parler de sociologie de la délinquance et de sociologie de la justice plutôt que de sociologie criminelle et de sociologie pénale. Car l'expression sociologie criminelle présente le désavantage de présenter une infime partie pour le tout. Une présentation spectaculaire de cette sociologie qui fait son succès (confirmé par les ventes toujours importantes de livres consacrés au crime... sans parler du succès des romans policiers mettant surtout en vedette des crimes tels que vols très importants ou assassinats...) s'éloigne du propos des travaux sociologiques qui, dans leur immense majorité, se préoccupent davantage de la délinquance juvénile ou de la délinquance de masse. Cette sociologie de la délinquance et de la justice pénale se trouve au confluent, tout en s'en détachant de quatre sociologies :

- la sociologie de la déviance ;

- la sociologie du droit ;

- la sociologie politique ;

- la sociologie des organisations.

  Sans entrer pour l'instant dans les différentes sociologies de la délinquance - et il y en a un certain nombre - constatons comme Jacques FAGET que "l'épine dorsale du débat criminologique se situe au croisement de deux postures philosophiques et scientifiques. La première oppose des conceptions plus ou moins déterministes ou libérales de l'acte délinquant, la seconde distingue une focalisation sur l'explication du passage à l'acte délinquant ou bien sur la manière dont les institutions définissent les limites à ne pas franchir et en sanctionnent ou non la transgression. Ces deux césures sont moins évidentes que l'histoire de la sociologie de la délinquance les a souvent présentées. De nombreux travaux naviguent entre déterminisme et libéralisme ou empruntent aux deux paradigmes dits du passage à l'acte et de la réaction sociale. Pour autant, tout n'est pas dans tout et il existe quatre courants dominants qui permettent de baliser un certain nombre de chemins. Le premier, que l'on qualifiera de culturaliste, est largement focalisé sur l'analyse des chocs culturels dus à l'intensification des phénomènes d'immigration et préoccupé par les processus d'intégration des immigrants. Il considère la délinquance comme le produit de la désorganisation de la structure sociale et culturelle qui préside à la socialisation des individus. La deuxième perspective, connue sous l'appellation des théories de la tension, postule que la nature de l'homme est conformiste. C'est le fait de ne pouvoir accéder à la réalisation de désirs pourtant légitimes qui pousse les individus à la transgression. Le troisième courant de pensée est rationaliste. Il part du postulat inverse que la transgression est naturelle à l'individu et que, dès lors, c'est la nature du contrôle social qui s'exerce sur ses comportements qui peut en assurer la normalité. Enfin, une quatrième posture de recherche considère qu'il est vain de se demander qui est le délinquant sans auparavant s'être interrogé sur la définition même du crime et de la délinquance. Elle opère donc un travail de déconstruction des catégories sociales et juridiques et présente la délinquance comme le produit  d'une négociation sociale, d'une construction judiciaire ou d'une logique politique et économique de domination."

 

Jacques FAGET, Sociologie de la délinquance et de la justice pénale, Érès, collection trajets, 2007 ; Jean-Michel BESSETTE, Sociologie criminelle, dans Sociologie contemporaine, sous la direction de Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Vigot, 1997 ; Bruno LEMESLE, Michel NASSIET et Pascale QUINCY-LEFEBVRE, Introduction de La violence et le judiciaire, discours, perceptions, pratiques, sous la direction de Antoine FOLLAIN, Bruno LEMESLE, Michel NASSIET, Eric PIERRE et Pascale QUINCY-LEFEBVRE, Presses Universitaires de Rennes, 2008 ; Pierre V TOURNIER, article Délinquance, dans Dictionnaire de la violence, sous la direction de Michela MARZANO, PUF, 2011.

 

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27 avril 2012 5 27 /04 /avril /2012 15:51

            Ce n'est que de manière récente que la sociologie et l'anthropologie s'intéressent aux problématiques nées des progrès du féminisme, comme ce n'est que récemment que les façons d'être homme ou femme posent question. Tant que les sociétés considèrent les rôles sociaux définis naturellement en partie des différenciations sexuelles, tant que les hiérarchies sexuelles ne sont pas mises en cause, traduire tant que le pouvoir des hommes sur les femmes n'est pas remis en cause, les questions d'identités sexuelles n'existent tout simplement pas. Du moins, elles ne sont pas considérées comme des sources de conflit, même si par ailleurs la structure de domination entraîne réellement des conflits. Le fait est que l'on considère maintenant, du moins dans les sociétés occidentales, car dans d'autres cela se présente bien différemment, et du moins, encore une restriction, dans les couches de la société atteintes par les évolutions économiques, démographiques, idéologiques qualifiées de modernes (un peu vite...), que la masculinité et la féminité sont des qualités sociales et culturelles, non intangibles.

      Ce sont les rapports sociaux de sexe, marqués par la domination masculine, qui déterminent ce qui est considéré comme "normal" - et souvent encore interprété comme "naturel" - pour les femmes et les hommes.

La virilité revêt un doubles sens, si nous suivons Pascale MOLINIER et Daniel WEITZER-LANG :

- Les attributs sociaux associés aux hommes, et au masculin : la force, le courage, la capacité à se battre, le "droit" à la violence et aux privilèges associés à la domination de celles, et ceux, qui ne sont pas, et ne peuvent pas être virils : femmes, enfants... ;

- La forme érectile et pénétrante de la sexualité masculine.

La virilité, dans les deux acceptions du terme, est apprise et imposée aux garçons par le groupe des hommes au cours de leur socialisation, pour qu'ils se distinguent hiérarchiquement des femmes. La virilité est l'expression collective et individualisée de la domination masculine. C'est qu'analysent par exemple les études réalisées dans les années 1970 par les sociologues féministes (MATHIEU, 1973 ; GUILLAUMIN, 1978).

 

     Les recherches féministes ont d'abord remis en question la définition masculine de la féminité. Il en résulte, ensuite, une remise en question de la définition de la masculinité. Des travaux comme ceux de Daniel WELZER-LANG (1994), qui reprennent les études de Maurice GODELIER (1982) replacent la virilité dans le cadre de l'éducation masculine imposée, que ce soit dans les écoles, la famille, les clubs de sport, l'armée, les cafés... Cette virilité structure les rapports entre hommes, conformément à l'image hiérarchisée des rapports hommes/femmes. c'est une véritable chaîne de dominance psychologique et sociale qui s'instaure depuis les hommes "les plus forts", jusqu'aux femmes "les plus faibles", les plus stigmatisés étant les hommes qui manquent de virilité. L'homophobie ambiante, bien étudiée chez les hommes, moins chez les femmes, est en quelque sorte au service de cette chaîne de dominance. Cette perception de la virilité ne se manifeste pas seulement dans les relations sociales ou dans les lieux de socialité, des théâtres aux sports, mais aussi sur les lieux de travail et fait même partie d'une psychodynamique de travail (DEJOURS, 1988).

Masculinité et féminité désignent l'identité sexuelle : la capacité à "habiter" et aimer son propre corps et à en "jouer" dans les relations érotiques ; tandis que virilité et muliérité désignent le conformisme aux conduites sexuées requises par la division social et sexuelle du travail. L'adhésion des hommes aux critères de la virilité est interprétée, avant tout, comme une défense contre la souffrance et la peur engendrées au travail. La muliérité, dans ces études, est un néologisme qui désigne l'aliénation de la subjectivité féminine dans le statut de soumission (Nicole-Claude MATHIEU, 1991). Tant la virilité chez les hommes que la muliérité chez les femmes, il s'agirait d'attitudes qui camouflent des faiblesses et survalorisent certaines qualités, à la différence près que la virilité peut servir (même chez des femmes...) d'identité d'emprunt en ce qu'elle est promesse de valorisation, la muliérité ne renvoie qu'à la dépréciation et à l'effacement de soi.

Des études cliniques (MOLINIER, 1997) dans les collectifs infirmiers permettent de montrer la positivité du rapport entre féminité et travail, rapport au monde diamétralement opposé à celui de la virilité. Lorsque la féminité ne se résume pas au statut de soumission et abnégation, c'est grâce à la reconnaissance, par les infirmières, de la compassion comme souffrance générée par l'activité soignante et comme valeur morale pour orienter et juger leur travail. 

     Toute une partie de la littérature, de manière peut-être un peu optimiste selon nous, considère qu'aujourd'hui la domination masculine n'est plus contestée par les sciences sociales. Se pose alors avec plus d'acuité, pour les auteures qui partagent ce point de vue, le besoin de déconstruire les catégories d'agir et de pensée articulant féminité et masculinité, domination des femmes et aliénation des hommes, virilité et violences masculines, sphère publique et sphère privée. Pascale MOLINIER et Daniel WEITZER-LANG relèvent (avec un certain humour involontaire) que, "comparé au développement des recherches féministes, le nombre réduit d'hommes qui se définissent comme "proféministes" et qui participent à ce travail critique ne facilite pas la nécessaire mixité des débats et des confrontations."

La poussée des luttes pour la reconnaissance des homosexualités entraîne l'éclosion de nombreuses études sur l'hétérosexualité, qui apparait alors comme une forme d'oppression suis geneis - le harcèlement sexuel des femmes dans le travail constituant une forme radicale de "l'hétéronormalité". En fait, ni les sciences sociales, ni la psychanalyse n'ont, à ce jour, de théorie constituée des rapports entre l'identité sexuelle et ses déterminations sociales (MOLINIER, 2000). En psychanalyse, les études restent concentrées sur l'économie érotique tandis que du côté des sciences sociales, les théories tendent à réduire l'identité sexuelle au comportement imposé par le genre, faisant l'impasse sur le désir ainsi que sur la subjectivité. Penser la sexualité autrement est sans doute nécessaire, vu la persistance et l'acuité des conflits générés, mais de même que pour la recherche de la paix (internationale par exemple), la déconstruction des idéologies ne suffit pas ; encore faut-il que s'édifient de véritables théories et pratiques nouvelles. 

 

      Ilana LÖWY, assez loin d'une prétendue égalité des sexes, loin également de  cette disparition "promise" dans les années 1960-1970, préfère analyser la persistance des images de la féminité et de la masculinité. Sans mésestimer les avancées vers l'égalité entre hommes et femmes, réalisée en grande partie sur le plan juridique dans les pays occidentaux, elle estime important, comme par exemple Virginia VALIAN (Wy so Slow? The Advancement of Women, MIT Press, Xambridge, Massachusetts, 1998), de se poser la question des ressorts de la persistance d'un écart des statuts, notamment sur le plan économique. "La persistance de l'écart entre le statut socioprofessionnel des hommes et celui des femmes est attribuée aux différences dans la distribution des obligations familiales. Par choix, par nécessité ou souvent un mélange des deux, les femmes continuent à porter la plus grande part de responsabilité dans les tâches ménagères et éducatives, ce qui limite leurs possibilités de s'investir professionnellement et d'intervenir dans la sphère publique." Ces explications, pertinente en soi, ne suffisent pas. Mais avant de se pencher sur les ressorts de la persistance des inégalités, "il est important de ne pas perdre le sens de la proportion. Les démocraties occidentales ne sont ni l'Afghanistan, ni l'Arabie Saoudite ; la majorité des femmes qui y vivent appartiennent à un segment très privilégiés de la population mondiale. Il est indécent de mettre au même niveau les frustrations provoquées par une discrimination sur le marché du travail, les difficultés à percer en politique ou de moindres possibilités d'épanouissement personnel et les conséquences du déni des libertés fondamentales, de la pauvreté extrême, d'une violence meurtrière à l'égard des femmes. Toutefois, "dans pratiquement toutes les sociétés humaines la liberté sexuelle des femmes est plus limités que celle des hommes, elles ont un choix plus restreint de rôles sociaux et éprouvent bien plus de difficultés à accéder à la majorité des institutions sociales." (comme l'écrit l'anthropologue féministe Sherry ORTNER en 1974).

    Le marketing de la femme "différence, mais égale" dissimule mal le conflit latent ou ouvert entre ce que la société globale impose comme image de la féminité et les aspirations des femmes. Pour contrer la diffusion et l'acceptation de cette image, l'historienne des sciences, propose d'articuler un certain nombre de règles et de principes de la reproduction des différences :

- L'hétérogamie, principe selon lequel une femme "doit'" implicitement rechercher un compagnon mâle de statut égal ou supérieur au sien, tandis qu'un homme privilégiera plutôt une partenaire de statut égal ou inférieur au sien ;

- L'érotisation du pouvoir mâle et de la masculinité hégémonique, qui permet de transformer la subordination de la femme en source de plaisir, non seulement dans les rapports intimes, mais aussi dans d'autres circonstances, telles que les relations de travail ;

- La perception des femmes comme étant dotées d'une capacité innée de care (terme sans équivalent précis en français qui décrit la prise en charge du bien-être physique et psychologique des autres : enfants, personnes âgées, hommes. Celles qui n'en font pas preuve sont considérées comme déviante de manière générale ;

- Une possibilité asymétrique de s'approprier attributs et rôles du sexe opposé, par exemple sur la mode vestimentaire.

- L'inégalité esthétique entre les sexes, qui accorde des "marges plus larges" aux hommes, c'est-à-dire plus de latitude pour dévier du modèle en vigueur.

  "Les femmes occidentales sont libres, en principe du moins, de développer leurs capacités intellectuelles, d'exercer une vaste gamme de professions, d'endosser des responsabilités politiques, d'avoir une vie sexuelle satisfaisante, de décider, si et quand elles veulent avoir des enfants. Mais, dans le même temps elles sont évaluées et se mesurent elles-mêmes par des normes intériorisées de féminité, fondées sur la perception des femmes comme étant avant tout partenaires sexuelles des hommes et mères. Les femmes sont censées être séduisantes, charmantes, fines, douces, pleines de compassion, douées pour le care et ne jamais aspirer ouvertement à l'exercice du pouvoir sur les hommes, surtout pas sur les hommes dans leur vie. De nombreuses femmes considèrent leur identité féminine comme une source de satisfaction profonde. Elles sont fières de leur capacité à combiner les qualités de mère exemplaire et/ou de femme séduisante (de préférence les deux à la fois) avec un travail professionnel et un engagement dans la cité. Mais tout se passe comme si elles ne remarquaient pas que la monopolisation des tâches relevant du care par un seul sexe et la dissymétrie des "obligations de beauté" laissent à l'autre le loisir de jouir en tout tranquillité d'une situation privilégiée."  

         La formidable capacité de régénération de la domination masculine se mesure encore plus sans doute, en même temps que, mise à nu dans ses ressorts, notamment par le croisement des recherches féministes et des recherches post-coloniales, elle tend à s'amenuiser ou à se transformer. A s'amenuiser, car ses contours commencent à apparaître, se prêtant à des modifications d'ordre juridique. A se transformer, car il peut se produire une féminisation des hommes comme une masculinisation des femmes. Percevoir la domination en soi - le fait de la domination (quels qu'en soient les bénéficiaires) -  comme une entité hybride, contestée, écrit  encore Ilana LÖWY, et "de ce fait, dotée d'une importante capacité de mutation et d'ajustement, a des conséquences pratiques importantes. Si les paradigmes dominants sont définis comme une citadelle immuable, il est logique de croire qu'une attaque frontale et massive suffit pour s'en débarrasser, ou si c'est impossible, qu'une faille dans le mur, élargie, peut entraîner la chute de la forteresse. D'où la recherche de "l'élément décisif" qui fasse vaciller l'édifice de la domination masculine : partage plus équitable des tâches domestiques, égalité des salaires, éducation unisexe, élimination de la pornographie, investissement plus grand des hommes dans les soins des jeunes enfants, mariage homosexuel, parité en politique... En revanche, si l'on perçoit les paradigmes dominants comme des entités dynamiques dotées de formidables capacités de régénération, une toute autre approche s'impose - une attaque simultanée sur tous les espaces de production matérielle et symbolique des discriminations. Il s'agit d'une tâche difficile et de longue haleine. La mener à bien nécessite de gérer des situations complexes, confronter des questions difficiles, être attentif aux nuances, réflexif, critique, lucide et tenace".  

     Elle met ainsi l'accent sur la difficulté de l'évolution des moeurs vers une égalisation des conditions, dans un monde où les progrès technologiques (biologie, manipulation génétique ou hormonale) prennent une place de plus en plus grande et où la parentalité évolue de manière contrastée.

 

Ilana LÖWY, L'emprise du genre, Masculinité, féminité, inégalité, La dispute, 2005 ; Pascale MOLINIER et Daniel WELZER-LANG, article Féminité, Masculinté, Virilité, dans Dictionnaire critique du féminisme, PUF, 2007.

 

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18 avril 2012 3 18 /04 /avril /2012 14:46

          Les études féministes poussent à revisiter tous les "acquis" en sciences sociales, critiques et relectures des oeuvres des sociologues notamment, pour mettre à jour des conflits entre genres que ces auteurs précisément ou peu, pas ou mal traités, participant de cette manière, idéologiquement à... ces conflits entre genre. Jusqu'à qualifier comme insuffisantes, incomplètes, voire contre-scientifiques, une grande partie des sciences sociales considérées comme "normâles"... C'est la démarche d'un certain nombre d'auteurs et d'auteures (surtout), qui le font d'autant plus qu'ils, qu'elles s'insèrent dans un processus d'institutionnalisation multiforme (enseignements, équipes de recherche, réseaux, collections d'ouvrages, revues), comme en France, alors que cette relecture qui est plus une critique qu'une volonté de remettre en cause des principes et des méthodes bien intériorisés, touche peu les pays anglophone où les études de genre relèvent pour leur grande part de départements interdisciplinaires de type "Women's Studies" ou "Gender Studies". Cela donne à l'étude des conflits entre genre une autre tonalité et une autre orientation. Cette critique s'apparente d'ailleurs plus à une explosion des stand-point theories, qu'à une ligne directrice claire. Cette explosion portent "au coeur de la recherche des perspectives issues des mouvements des femmes et d'autres groupes minorisés, ont mis puissamment en questions la neutralité des sciences sociales et, et plus généralement, de la production du savoir." Et cette explosion de points de vue commence à faire elle-même l'objet de réflexions visant, à travers un renouvellement de la sociologie de la connaissance, à la recherche de la validité scientifique de ceux-ci... Ainsi, si le rôle des femmes dans la structuration des sociétés, les intrications entre classes, travail, genre et conscience de classe et conscience de genre, le dépassement d'une certaine historiographie reléguant les auteures dans des statuts de soutiens à leur compagnons (matériellement ou spirituellement) masculins, constituent des éclairages nouveau qui permettent de mieux saisir la nature des conflits de genre, des auteurs comme Iris YOUNG (gender as seriality, 1994), s'inspirant d'autres plus anciens (Walter BENJAMIN, 1930), mettent en garde contre une certaine bandita que constitue le rapport de certaines théoriciennes féministes aux textes classiques. Soit l'opération de triage dans la pensée des auteurs classiques pour prendre ce qui fait avancer leur cause et pour rejeter le reste, enlevant à leurs oeuvres toutes les spécificités de leurs apports.

      A propos de cette opération de triage, même si sur le court terme, elle fait avancer cette cause ; il n'est pas sûr que le brouillage idéologiques qui en résulte ne se retourne pas contre elle. Mieux vaut raisonner dans la clarté des attendus, des développements et des conclusions des oeuvres, quitte à dénoncer, faire réapparaitre des sens occultés, mettre en évidence d'autres attendus, d'autres développements et d'autres conclusions. Détruire un sens commun qui favorise l'oppression des femmes est une chose, détruire un sens utilisé par la suite, dans le cheminement intellectuel qui conduit, de la psychanalyse et du marxisme par exemple, au féminisme en est une autre. Il existe une certaine solidarité entre pensées, dans le temps et dans l'espace, qu'il est parfois dangereux de briser, car le fil des logiques peut se rompre au profit d'autres logiques, qui, elles, parfois plus simplistes, peuvent facilement reprendre le dessus.

 

     Suivant la démarche de Danielle-CHABAUD-RYCHTER, de Viriginie DESCOUTURES, Anne-Marie DEVREUX et Eleni VARIKAS, nous indiquons ci-après des pistes de réflexion qui alimentent la compréhension des conflits de genres. Nous nous limitons ici à seulement deux parties de leur ouvrage, structures, structuration, pratiques et Acteurs, savoirs, régimes d'action.

 

      Pascale MOLINIER, psychologue, professeure à l'Université Paris XIII, s'intéresse à Auguste COMTE et au positivisme. Elle considère, à la suite de Sarah KOFMAN (Aberrations; Le devenir-femme d'Auguste Comte, Flammarion, 1978) que le positivisme a largement contribué, en les ancrant théoriquement dans la nature, les "saines idées de subordination sociale". Elle critique (férocement) l'obstination, selon elle, d'Auguste COMTE à "confiner les femmes dans l'espace privé". "Le positivisme est une défense destinée à, (toujours suivant KOFMAN) "sauvegarder la santé de la société confondue avec un bon ordre, entendez l'ordre phallocratique, le seul susceptible de sauvegarder le bon équilibre de l'homme mâle, adulte, sain et civilisé". Mais si le vouloir positiviste en son temps triompha, dans le drame amoureux d'Auguste Comte (...) personne ne fut gagnant, raison pour laquelle l'homme Auguste Comte est, finalement, aussi attachant que sa théorie des sexes est irritante. La question est : comment les intellectuels, hommes et femmes d'aujourd'hui, s'arrangent-ils de la concurrence des intelligences? Dans l'espace public? Domestique? Au lit? Qui conjure pour qui l'"explosion cérébrale" de la création intellectuelle? Qui travaille à l'effacement des traces construisant les postérités? Qui déplace l'ordre du genre et qui l'érige en défense?"

 

      Roland PFEFFERKORN, sociologue, professeur à l'Université de Strasbourg, réfléchit à l'apport d'Emile DURKHEIM sur l'unité organique de la société conjugale. "Si Emile Durkheim n'a pas consacré d'ouvrage spécifique aux rapports entre hommes et femmes, dès sa thèse (De la division du travail social, 1893) cette question est présente, au moins en creux, dans presque tous ses écrits." La division du travail sexuel, source de la solidarité conjugale, l'effet du mariage sur la fréquence du suicide (Le suicide, Etude de sociologie, 1897), au moins ces deux thèmes montrent que "E Durkheim prend en compte la morale sexuelle différenciée s'appliquant respectivement aux hommes (de la bourgeoisie) ou à leurs épouses". "le fondateur de l'école française de sociologie en arrive (...) à évacuer explicitement ses propres préceptes. Alors que le social ne devrait s'expliquer que par le social, E Durkheim a finalement recours au postulat d'une différence ontologique entre les hommes et les femmes, en contradiction totale avec l'ambition de la sociologie qu'il cherche à fonder". Chaque époux étant un fonctionnaire de la société domestique, le rôle de la femme est de présider la vie de famille. "les rapports entre femmes et hommes sont enserrés par E Durkheim dans la société conjugale, envisagée comme une unité organique. Dans ce cadre il n'est pas très surprenant que ses analyses soient lestées d'une certaine pesanteur biologique : l'homme est décrit par E Durkheim comme "presque tout entier un produit de la société", tandis que la femme serait un être "resté bien davantage tel que l'avait fait la nature". Autrement dit, la différence entre la femme et l'homme serait "réductible à l'opposition nature-culture ou nature-société" (Philippe BESNARD, Durkheim et les femmes ou le Suicide inachevé", dans Revue française de sociologie, vol 14, n°1, 1973). De tels présupposés l'empêchent de saisir véritablement les rapports de domination et d'exploitation qui se développent entre les groupes des hommes et celui des femmes tant à l'intérieur de la famille que dans l'ensemble de la société. Focalisé sur l'intégration et la régulation institutionnelle, E Durkheim théorise avec détermination la complémentarité fonctionnelle des hommes et des femmes au sein de la famille ainsi que le partage des sphères privées et publiques. Il est pour l'essentiel incapable de penser les conflits au sein de la société conjugale."

 

      Marie-Elisabeth HANDMAN, anthropologue et maîtresse de conférences habilitée à diriger des recherches à l'EHESS-Paris, dans sa redécouverte parmi bien d'autres (comme Irène THÉRY, La distinction de sexe. Une nouvelle approche de l'égalité, Odile Jacob, 2007), de l'oeuvre de Marcel MAUSS, considère son analyse de la division par sexes des sociétés comme inaccomplie. Au minimum non sexiste, l'ethonologue reste attentif aux femmes. "La redécouverte de M MAUSS, qui pourtant n'a pas abordé la question du genre en tant que telle, permet grâce à sa notion dynamique de division de la société par sexes, par âges et par générations, mettant au coeur de cette division les opérations symboliques, de renouer avec les théories féministes postérieures à 1970, théories, qui, elles aussi, sont, pour paraphraser I THÉRY, des "chemins de déprise". Néanmoins, il ne faudrait pas inférer de ces rares travaux récents s'inscrivant dans la pensée de M Mauss un incontestable succès a posteriori de ses recommandations concernant la prise en compte des sexes et la nécessité d'une "sociologie des femmes", du moins en référence directe à ses indications. La seconde vague du féminisme a toutefois, par ses recherches, largement donné raison à ce visionnaire.". Il faut sans doute relire à cet effet, le livre de Marcel MAUSS, de 1947, Manuel d'anthropologie, réédité en 1967 (avec une préface de Denise PAULME, Payot).

 

      Martine GESTIN, docteure en anthropologie et Nicole-Claude MATHIEU, maîtresse de conférences en anthropologie sociale/ethnologie à l'EHESS-Paris, reviennent sur l'échange des femmes selon les analyses de Claude LEVI-STRAUSS. Son antinaturalisme concernant le genre humain, confirmé par son article "La sexualité féminine et l'origine de la société" (1998), n'empêche pas dans son oeuvre une... forme de "naturalisation" du genre féminin, du moins si l'on en juge des analyses de Catherine GOSSEZ (Les femmes des ethnologues,, Nouvelles Questions Féministes, n°3,1982) ou de Chantal COLLARD (Echangés, échangistes : structures dominées et structures dominantes d'échange matrimonial - le cas guidar, dans Culture, n°1, Montréal, 1981), car d'autres auteures comme Françoise HÉRITIER (A propos de la théorie de l'échange, dans L'homme, n°154-155, 2000) critiquent précisément de telles analyses. Claude LEVI-STRAUSS prend acte de l'asymétrie des sexes, mais comme il l'a écrit de manière irritée (Postface, dans L'homme, n°154-155, 2000), pour lui "il est indifférent à la théorie que les hommes échangent les femmes ou bien l'inverse". Dans le débat autour de sociétés matrilinéaires et matrilocales, l'anthropologue français réaffirme toujours avec force, que l'exercice de l'autorité dans les sphères politique et sociale est un monopole universel (Asymétrie des sexes et priorité masculine), et c'est précisément ce qui nombre d'auteurs féministes lui reprochent, car elles soupçonnent un glissement vers un androcentrisme bien partagé et fort ancien, qui empêcherait de repenser l'échange matrimonial. "L'androcentrisme est lié à toute forme d'organisation sociale où les femmes sont "le deuxième sexe", ce qui n'empêche pas, bien au contraire, leur survalorisation sexuelle ou même affective. La femme est signe et valeur (pour les hommes). D'où l'envolée de la fin des Structures (élémentaires de la parenté), que chaque femme opprimée à travers le monde appréciera à sa guise : "Ainsi s'explique que les relations entre les sexes aient préservé cette richesse affective, cette ferveur et ce mystère, qui ont sans doute imprégné, à l'origine, tout l'univers de communications humaines."

 

    Anne-Marie DEVREUX, sociologue, directrice de recherche CNRS, Paris-VIII, estime ambiguë la position sur les rapports de sexe de Pierre BOURDIEUX. Au-delà de son ouvrage La domination masculine, qui ignore souverainement les travaux des sociologues et ethnologues féministes ou non, la révélation des structures objectives du monde social, des relations et division du travail entre les sexes par le sociologue français dans toute son oeuvre, laissent la question sexuelle comme facteur secondaire de la position de classe. Les critiques anglo-saxonnes comme françaises critiquent cette position qui fait que les femmes semblent finalement exclues du rapport social qui les opprime. "Ainsi, la lecture de l'oeuvre de P Bourdieu à l'éclairage du genre révèle une certaine lucidité concernant le poids de la division du travail entre les sexes et la complexité des interactions entre classe et sexe. Pourtant, si P Bourdieu s'est senti entraîné par toute la logique de sa recherche à travailler La domination masculine, toute la logique de sa théorie l'a conduit à une impasse : s'étant laisser éblouir ici plus que dans ses autres champs d'investigation, par sa "découverte" de la violence symbolique des rapports sociaux, il a échoué à saisir la dynamique historique des rapports entre les sexes dont il avait pourtant repéré très tôt la dimension structurelle. Sa prévention à l'égard des analyses et théorisations féministes a achevé d'obscurcir cette lucidité première en le privant des outils de compréhension de l'exploitation et de l'oppression tant matérielle que symbolique des femmes." 

 

     Anne-Marie DAUNE-RICHARD, sociologue et chargée de recherche au CNRS, examine l'oeuvre de Maurice GODELIER, à la recherche des rapports sociaux de sexe. Autour de l'idéel et du matériel dans les processus de domination, elle souligne les prises de distance de cet auteur avec la thèse de Claude LÉVI-STRAUSS, "qui voyait dans la prohibition de l'inceste le passage de la nature à la culture, de l'animalité à l'humanité, créant du lien social en obligeant les hommes à échanger des femmes." Il a été montré que les échanges matrimoniaux peuvent revêtir d'autres formes que l'échange des femmes entre les hommes : l'échange des hommes entre les femmes - même si le cas est peu fréquent - et enfin "l'échange des hommes et des femmes entre des familles qui donnent naissance à d'autres familles, comme c'est le cas dans nos sociétés occidentales. Où s'inscrit alors la domination masculine? Pour Maurice GODELIER (La production du social, Autour de Maurice Godelier, Fayard,1999), il s'agit d'"une nécessité anonyme qui s'impose à tous les humains de devoir sacrifier quelque chose de leur sexualité pour continuer à produire de la société". Au lieu de situer le ressort de cette domination dans la parenté ou dans l'économie, il le trouve dans l'ordre politique, qui est aussi un ordre sexuel.

 

     Lyann JAMIESON, sociologue et directrice du département de sociologie à la School of Social ans political Science, University of Edinburgh (UK) et Judy WAJCMAN, sociologue et directrice du département de sociologie à London School of Economics and Political Science, examine les écrits d'Anthony GIDDENS, sous l'angle de l'intimité en tant que structuration oubliée. Sociologue le plus influent et le plus prolifique de Grande Bretagne, il élabore le concept de structuration (1984, traduit en français : La constitution de la société, PUF, 1987). Les rapports de genre, la sexualité et la question de l'identité forment le pivot de trois de ses ouvrages : The Consequences of Modernity (1990), modernity and Self-Identity (1991) et The Transformation of Intimacy (1992). Ce dernier ouvrage, traduit en français (La Transformation de l'intimité, 2004) renouvelle les débats sociologiques sur la vie personnelle et familiale. "A Giddens nous offre une vue alléchante et séduisante de ce à quoi l'intimité ressemblera demain. Une vision (...) qui s'attache plus au contenu émotionnel et communicationnel des relations qu'aux tâches matérielles dont elles se nourrissent aussi. On sait que dans l'espace familial, la prise en charge matérielle des besoins d'autrui (...) repose toujours de façon disproportionnée sur les femmes. De notre point de vue, la transformation de l'intimité et celle, concomitante, des rapports de genre, requièrent un changement tout aussi radical des comportements et des discours. Les débats récents autour de la corporéité l'ont souligné une fois de plus : l'activité physique et l'action communicative contribuent à façonner les subjectivités des hommes et des femmes. En outre, dans les relations à deux, le regard porté sur l'autre, les pensées et les sentiments qu'il inspire, la rlation qui se noue avec lui sont simultanément déterminés par les actions et par les mots. Le soin avec lequel les hommes continuent à se soustraire aux tâches qui, à l'âge adulte, engagent la plupart des femmes au service des autres, modifie les perspectives de changement de l'identité de genre et de l'intimité, y compris dans un contexte culturel qui valorise la "relation pure" et l'apparition d'un "homme neuf". A Giddens a raison de souligner que le discours moderne de l'intimité privilégie la parole et la révélation de soi, et qu'en la matière les femmes ont acquis une plus grande aisance que les hommes. il omet toutefois de signaler que les valeurs et les aptitudes attribuées aux femmes émanent d'un monde où le pouvoir est avant tout masculin. Associée à la maternité, la compétence des femmes pour le travail émotionnel et les soins aux personnes est culturellement définie comme une qualité féminine. Le maintien de la ségrégation de genre sur le marché de l'emploi continue de refléter les conceptions culturelles traditionnelles de la masculinité et de la féminité, et cet état de fait limite lui aussi les possibilités de transformation de l'intimité et du genre. Il est trop tôt pour dire quelles formes prendraient la masculinité et la féminité dans un monde où l'égalité de genre serait la règle, ou même, si en tant que telles, elles resteraient des traits marquants de l'identité."

 

     Dominique FOUGEYROLLAS-SCHWEBEL, sociologue, chargée de recherche CNRS à l'Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (IRISSO, à l'université Paris Dauphine, examine ce qu'elle considère être l'héritage controversé (Rôles de sexes, famille et modernité occidentale) de Talcott PARSONS. Les antagonismes entre structures de la parenté et organisation professionnelle moderne, Les rôle de sexe et l'amour romantique, la socialisation à travers une relecture du complexe d'oedipe, les conflits de valeurs et les conflits d'intérêts, toutes des questions examinées par le sociologue nord-américain, sont passées en revue. La critique de son fonctionnalisme et de sa théorie de la spécialisation des rôles des sexes, qui ont beaucoup de succès aux Etats-Unis, se rapporte beaucoup au fait que Talcott PARSONS amplifient les interrogations sur les responsabilités familiales des femmes et minimisent la prise en compte des contraintes sociales et économiques au profit d'analyses des comportements individuels. "L'une des questions que T Parsons a le moins anticipée est sans doute la tension croissante pour les femmes dans l'accès à l'égalité. De ce point de vue, sa position s'écarte des deux auteurs auxquels il semble vouer le plus de considération, Weber et Freud - avertis de ces contradictions sans en voir les réponses - et se rapproche des positions conformistes de la spécialisation des rôles entre hommes et femmes tel que Durkheim l'avance : la complémentarité des rôles de ses serait la clé de voûte de la stabilité sociale. Depuis la fin des années 1960, cette représentation de la famille a été mise en cause sous bien des aspects. D'une part, la famille n'est pas exempte de conflits graves et de violence. D'autres part, les tâches réalisées par les femmes au sein des familles n'ont pas que des dimensions affectives, elles représentent un temps de travail qui, selon les situation sociales, peut s'avérer très accaparant. Enfin les processus de socialisation ne sont pas que des mécanismes enchantés d'intériorisation de normes et de valeurs mais aussi la construction des subjectivités par une idéologie."

 

    Jacqueline LAUFER, sociologue, professeure émérite à HEC-Paris, se penche sur les rapports de Michel CROZIER à la différence des sexes, en tant que sociologie des organisations au masculin neutre. C'est un oubli du genre, qui conduit à se demander si les femmes sont des prolétaires comme les autres. Sa sociologie est celle "qui, à partir du constat de la présence des femmes dans les effectifs des organisations en question, ne chausse pas les "lunettes du genre" pour rendre compte des phénomènes observés. Ce qui ne signifie pas que M Crozier ne "voit" pas les femmes, car de fait (...) il n'ignore pas cette question dans ses recherche. Mais cela le conduit à ne pas établir de relations entre le statut donné aux femmes et au travil des femmes dans la société et dans les organisations, et les phénomènes qui sont au centre même de l'analyse qu'il conduit dans les organisations en question. Alors même que M Crozier s'intéresse aux classes sociales, à la bureaucratie et aux phénomènes de pouvoir dans les organisations, ce sont précisément ces rapports sociaux et ces logiques de pouvoir et de domination dans les organisations (et dans la société), en tant qu'ils concernent les hommes et les femmes, qui lui échappent. Du point de vue de l'analyse conjointe des différences de sexe et des relations de pouvoir, on peut penser qu'apparait ici le poids d'un "interdit", celui qui est associé à la volonté d'envisager le pouvoir en faisant abstraction d'une analyse en termes de rapports sociaux de domination et, en particulier, de domination masculine. Or, comme on a pu les montrer dans l'analyse du travail (Le Sexe du travail, 1984; Les nouvelles frontières de l'inégalité hommes femmes sur le marché du travail, Sous la direction de MARUANI, La Découverte, 1998), il ne s'agit pas seulement d'un "oubli", ou de l'oubli d'une "variable" (Sous la direction de Jacqueline LAUFER, Catherine MARRY, Margaret MARUANI, Le travail du genre, les sciences sociales du travail à l'épreuve des différences de sexe, La Découverte, 2003). Au-delà, il s'agit de fonder un nouveau regard sur des organisations qui ne doivent plus être "neutralisées". Tandis que les réflexions et les recherches qui ont structuré l'évolution du champ de la sociologie et de la théorie des organisations se sont pendant longtemps élaborées au masculin nentre, de nombreux travaux s'attachent désormais à une analyse critique de ces travaux fondateurs et envisagent l'analyse des organisations en tant que "structures sexuées" dans lesquelles s'inscrivent, per exemple, la ségrégation des emplois masculins et féminins, l'ordre hiérarchique qui est institué entre ces emplois ou encore l'absence des femmes aux postes d'autorité".

 

     Xavier DUNEZAT, sociologue, enseignant de sciences économiques et sociales au lycée en Bretagne et Elsa GALERAND, sociologue, chargée de cours à l'université du Québec à Montréal, questionne le parcours d'Alain TOURAINE, de l'oubli du genre au sujet-femme et de sa possible orientation vers une philosophie de la différence. Sa tardive analyse de la place des femmes dans la société (vers les années 2000), s'effectue "d'une manière qui nous semble s'éloigner de la sociologie u genre telle qu'elle se développe en France aujourd'hui." Car "il adopte une posture qui rend le "genre" paradigmatique puisqu'il en fait le principe de constitution de la principale figure du sujet : les femmes. Alors même que la nécessité de penser l'intrication des rapports sociaux de sexe, de classe, de race gagne du terrain dans la théorisation du genre, A Touraine érige désormais les femmes en sujet principal. Mais pourquoi les femmes et quelles femmes? Qui sont ces actrices postféministes? Où sont ces "territoires libérés" dans lesquels se développe cette "conscience féminine" (Le Monde des femmes, Fayard, 2006) porteuse du sujet? Et pourquoi pas les ouvrier(e)s, les racisé(e)s? (...) Sa théorie du "genre" est en effet tout entère ancrée dans la sexualité et dans la reproduction, tout en étant dissociée de la question de l'organisation du travail et de l'exploitation. Cette question est le propre des rapports de classe pour A Touraine, tandis que la sexualité est l'enjeu des conflits "de genre", si bien que les liens qui unissent le genre et la classe ne peuvent être pensés à partir de A Touraine, pas plus que les liens qui unissent l'oppression en matière de sexualité et l'exploitation qui se réalise dans et par la division sexuelle du travail. La séparation des enjeux et des conflits est ainsi maintenue. A chaque conflit, son enjeu et à chaque enjeu son acteur. Tout se passe donc comme si l'organisation de la sexualité et celle de la reproduction n'étaient pas liées à celle du travail, comme si le rapport au travail n'étant pas genre, et comme si le rapport à la sexualité n'était pas "classé". La sexualité est envisagée comme un domaine séparé du reste du monde social : le domaine des femmes. Outre les critiques qui l'on peut adresser à cette position sur un plan théorique (Stevi JACKSON, Récents débats sur l'hétérosexualité : une approche féministe matérialiste, dans Nouvelles Questions Féministes, n°3,1996 ; PaolaTABET, La construction sociale de l'inégalité des sexes ; des outils et des corps, L'Harmattan,1998), l'analyse pose également un problème de méthode puisqu'elle s'appuie exclusivement sur des discours et que nous ne savons rien des pratiques. Nous ne connaissons pas plus les positions occupées, par les femmes rencontrées, dans les rapports de classe, de race. Rien n'est dit de leur rapport au travail, professionnel tet domestique, leurs trajectoires sociales sont éludées (...)". Du coup, le travail sociologique d'Alain TOURAINE apparait peu utilisable pour une théorisation tentée par les auteures féministes. 

 

       Marie DURU-BELLAT, sociologue, professeure de sociologie à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris examine la portée d'un cerain "universalisme abstrait" dans l'analyse genrée des inégalités de Raymond BOUDON. Son individualisme méthodologique asexué, analyse des évolutions de la socialisation constituent-ils une bonne approche des processus de socialisation différentielle ses sexes? L'auteure n'est pas loin de le penser, mais elle indique que "ce n'est pas l'évolution des chances scolaires et moins encore l'évolution de la socialisation qui a encléché ce mouvement (demandes croissantes d'éducation). On retrouve ici (on retrouverait serait plus juste puisque R Boudon n'en dit pas un mot) ce refus du déterminisme de la socialisation et la force des capacités des acteurs à utiliser le système scolaire pour servir leurs visées. Ceci conduit à minorer l'impacts de l'école dans la reproduction des rôles de sexe, à la différence de celui qu'elle a sur les inégalités entre groupes sociaux. D'abord parce que le sexe dominé ne l'est pas si nettement en termes de diplômes obtenus. Et si, comm certaines recherches le montrer, la sociolisation scolaire inculque bien des représentations sexuées conventionnelles, vecteurs de reproduction de la domination du masculin sur le féminin, les évolutions contemporaines révèlent que de fait, cette socialisation sexuée scolaire pèse peu dès lors que des opportunités se présentent sur le marché du travail (ou plus largement dans la vie). Les filles sont alors capables de se montrer stratèges et d'utiliser l'éducation pour se promouvoir, comme le soutiennent des analyses fort peu "boudonniennes" (Jean-PierreTERRAIL, Réussite scolaire : la mobilisation des filles, dans sociétés contemporaines, n°11-12 1992 ; Michèle FERRAND et collaborateurs, L'excellence scolaire : une affaire de famille. Le cas des normaliennes et normaliens de Paris, L'Harmattan, 1999). Cela ne suffit évidemment pas pour égaliser les positions sociales des hommes et des femmes, ce qui à nouveau conforte les positions de R Boudon dans sa critique du modèle linéaire de la reproduction qui liait structures sociales, socialisation et succès scolaires et insertion/reproduction sociale. En matière d'inégalités entre les sexes, plus encore sans doute qu'en ce qui concerne les inégalités sociales, celles qui sont aujourdh'ui observées ne se réduisent pas aux inégalités scolaires. Elles passeraient davantage par de multiples canaux qui restent largement à explorer (imposition de modèles corporels et d'image par exemple). Et tout comme pour les inégalités sociales, peut-être plus encore, on peut estimer avec R Boudon (qui sur ce point n'est pas très éloigné du pessimisme de P Bourdieu et J-C Passeron) que la capacité de l'institution scolaire à atténuer les inégalités entre les sexes est sans doute faible. Ceci étant, R Boudon n'analyse toute la dynamique scolaire qu'en référence aux enjeux de mobilité sociale, ce qu'on peut juger restrictif, car l'éducation a sans doute des effets autonomes potentiellement libérateurs."

 

     Hana LÖWY, historienne des sciences, directrice de recherches au CERMES, discute du genre caché de la micro-histoire chez Carlo GINZBURG. Celui-ci propose d'appliquer comme principe d'écriture de l'histoire, une utilisation créative des difficulités incontournable, entre recouvrement par le point de vue de l'auteur de cette histoire et obligation d'effacer leur point de vue pour s'approcher le plus possible du langage de leurs sujets. il ne propose pas, à travers ses récits foisonnants tentant de comprendre une réalité globale, une approche théorique bien définie mais de multiples pistes. "Il donne aussi quelques conseils pour ceux qui veulent se risquer sur ces piestes : être curieux, oser sortir du carcan disciplinaire, ne pas hésiter à faire des rapprochements incongrus et avoir le courage de confronter systématiquement les éléments qui perturbent. Ce dernier conseil peut être particulièrement utile pour les chercheurs qui étudient les mécanismes de la domination et s'identifient souvent avec les dominés. Une telle identification, si elle est compréhensible, peut affaiblir leur capacité de mettre en question des idées préconçues, et avant tout les leurs. Pour limiter ce risques, C Ginsburg conseille de remettre à l'honneur la tâche essentielle de l'avocat du diable. Ou peut-être, en suivant son intrétation de la sorcellerie, comme une posture liminale aui interroge l'ordre établi, l'avocat de la sorcière?". pour saisir les enjeux de la micro-histoire, nous conseillons la lecture de l'ouvrage, sous forme d'entretiens avec Carlo GINZBURG, mal connu en France, de Charles ILLUZ et de Vidal LAURENT : L'historien et l'avocat du diable, dans Genèses n°53 et 54, (2003-2004).

 

    Fatiha TALAHITE, économiste, chargée de recherche au CNRS (Paris XIII Nord), examine les relations de Luc BOLTANSKI et du genre, vues entre aliénations spécifiques et aliénation générique. Dans l'oeuvre de cet auteur, le genre est très présent et occulté à la fois. "En s'engageant dans l'étude de l'engendrement, L Botanski est amené à abandonner tour à tour les méthodes classificatoire et homologique ; à s'éloigner du modèle de cité pour intégrer la contradiction (qui avait été évacuée au profit de l'équilibre et de l'accord) et le principe du moindre mal (à la place du sens de la justice) ; à sortir des oppositions binaires pour introduire le tiers ; à adopter une théorie ad hoc pour saisir la relation mère-foetus. Mais il ne fera pas le chemin de retour qui l'aurait conduit à reconsidérer à la lumière de cet aboutissement l'ensemble de sa sociologie. En cherchant à mettre en évidence les valeurs morales implicites tant de la sociologie critique que des personnes ordinaires, ce sont, par un mouvement spéculaire, ses propres croyances qu'il énonce, ce qui confère à son oeuvre un caractère apologétique (BOLTANSKI, De la critique, Précis de sociologie de l'émancipation, Gallimard, 2009). Sa grammaire des justifications échoue à rendre compte de la pluralité des systèmes de valeur, même appliquée à la société française, dont il occulte la diversité (...). On décèlera cependant deux pistes. L'une envisage que la femme puisse occuper la position de tiers, ouvrant une brèche dans le déterminisme de la condition féminine. L'autre est un début de rconnaissance des "philosophies politiques féministes (De ce courant qu'il nomme "Ethics of Care") qui "défendent la possibilité d'un accès ouvert à l'avortement tout en se montrant fréquemment très critiques à l'égard de la plupart des arguments proposés pour légitimer cette pratique" et qui, tout en maintenant l'exigence de libéralisation, "s'opposent à la fois aux arguments qui, ne considérant la femme et ses droits, tendent à ramener le foetus vers le néant (il n'est rien si ce n'est un élément du corps de la mère)" et à démontrer qu'il ne peut être traité comme une "personne" ni, moins encore, d'être doté d'un droit à demeurer là où il est et à s'y développer". Dans un texte récent qui sonne à la fois comme une confession et une justification, L Boltanski (Rendre la réalité inacceptable. A propos de l'idéologie dominante, Demopolis, 2008) reconnait l'absence "troublante" de toute référence au mouvement déministe dans un article publié en 1976 avec P Bourdieu. Mais dans son oeuvre, le mode d'occultation du genre consiste à le lier chaque fois à une autre question qui prend le dessus. Par ce procédé de contournement, il n'en traite jamais vraiment, mais en révèle des contours inédits et incite à la réflexion."

 

     Delphine GARDEY, professeure en histoire contemporaine, directrice des études genre à l'Université de Genève, discute des idées de Bruno LATOUR, en tant que guerre et paix : tours et détours féministes. Le philosophe et anthropologue contribue à renouveler l'étude sociale des sciences et des techniques. "Ce n'est pas tant l'oeuvre personnelle de B Latour que les productions idéntifiées sous l'appellation de l'Actor-Network Theory qui ont fait l'objet d'une première réception et d'une première critique féministe (...). Donna HARAWAY (The Promises of Monsters, 1992) "est sans doute celle (...) dont l'oeuvre discute les écueils autant que les potentialités avec le plus d'ampleur et de promesses." "Si plus récemment, B Latour parle de la question de la représentation comme nouvelle tâche de l'écologie politique, et de la nécessité de pouvoir recueillir cette multiplicité (humains/non humains socialisés) pour poser "à nouveaux frais" la question de la "composition du monde commun" (LATOUR, Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, La Découverte, 1999), le vocabulaire de D Haraway diffère sensiblement. Dans ce qu'elle nomme la "conversation" avec le monde, elle revendique une position de "responsabilité". Il s'agit d'interroger la façon dont "nous sommes responsables" ou "redevables" de nos "compagnons d'espèce". Elle assume implicitement la dimension nomative de tout mode d'existence (qu'il s'agisse d'être au monde, d'y agir, ou de tenter de la connaitre) et nous oblige ainsi à penser ce que sont "nos sciences" et "nos politiques"."

 

Sous la direction de Danielle CHABAUD-RYCHTER, Virginie DESCOUTURES, Anne-Marie DEVREUX et Eleni VARIKAS, Sous les sciences sociales, le genre, Relectures critiques de Max Weber à Bruno Latour, La Découverte, 2010.

 

SOCIUS

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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