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16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 08:34

         Une tendance récente de la littérature scientifique veut se distinguer de la pensée des relations entre hommes et femmes sous l'angle de la différence biologique des sexes pour développer des analyses faisant appel plutôt à une différence sociale des genres. Même si dans l'un et l'autre cas, il s'agit bien de comprendre des conflits entre êtres humains différenciés biologiquement et même - notamment dans les études féministes ou d'inspiration féministes -  de proposer d'autres modes de relations. L'anthropologie permet de réaliser que les relations sociales entre hommes et femmes ne proviennent pas directement de leurs différences biologiques, et une grande part de la sociologie actuelle veut délibérément marquer la différence entre ce qui relève de la biologie et ce qui relève du social, même si la plupart des auteurs (comme Françoise HÉRITIER, Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Odile Jacob, 1996) admettent que dans la différence anatomique des sexes réside un "butoir ultime de la pensée" fondant l'opposition identique/différence à l'origine des systèmes conceptuels binaires. Indiquons que la psychanalyse, qui met en évidence les conflits entre êtres de sexes différents, jusqu'à faire parfois du conflit sexuel l'archétype de tous les conflits, constitue depuis sa fondation un moteur important des réflexions sur les relations entre hommes et femmes, que ce soit dans le prolongement ou dans sa contestation.

 

      La différence entre sexe et genre, telle qu'elle s'établit dans la plupart des oeuvres récentes (fin XXème, début XXIème siècle) est bien expliquée par Nicole-Claude MATHIEU. "L'humanité, écrit la maître de conférences à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, fait partie des espèces à reproduction sexuée, elle a donc deux "sexes" anatomo-physiologiques qui ont pour seule fonction sa perpétuation physique : la production de nouveaux individus. Toutefois, sa caractéristique, déjà décelables chez les primates supérieurs, est la perte de l'oestrus (coïncidence chez les femelles animales entre excitation sexuelle et période féconde). D'où, pour les femmes, la possibilité de désir et coït hors risque de grossesse, mais aussi de grossesse hors désir sexuel (le viol, acte social, semble le propre de l'homme). Les sociétés humaines, avec une remarquable monotonie, surdéterminent la différenciation biologique en assignant aux deux sexes des fonctions différentes (divisées, séparées et généralement hiérarchisées) dans le corps social en son entier. Elles leur appliquent une "grammaire" : un genre (un type) "féminin" est imposé culturellement à la femelle pour en faire une femme sociale, et un genre "masculin" au mâle pour en faire un homme social. Le genre s'exerce matériellement dans deux champs fondamentaux : &) la division sociosexuée du travail et des moyens de production ; 2) l'organisation sociale du travail de procréation, où les capacités reproductrices des femmes sont transformées et le plus souvent exacerbées par diverses interventions sociales (Paola TABET, La construction sociale de l'inégalité des sexes. Des outils et des corps,  textes 1979-1985, L'Harmattan, 1998). Les autres aspects du genre - différenciation du vêtement, des comportements et attitudes physiques et psychologiques, inégalité d'accès aux ressources matérielles (TABET, 1979) et mentales (Nicole-Claude MATHIEU, L'anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, 1991), etc - sont des marques ou des conséquences de cette différenciation sociale de base. Ainsi l'extension à la quasi-totalité de l'expérience humaine de ce qui n'est qu'une différenciation fonctionnelle dans un domaine amène la majorité des êtres humains à penser en termes de différence des sexes, comme division ontologique irréductible où sexe et genre coïncident, chaque sexe-genre étant exclusif de l'autre. Mais la grammaire du genre, idéelle et factuelle, outrepasse parfois l'"évidence" biologique de la bicatégorisation - elle-même d'ailleurs problématique, comme en témoignent la complexité même des mécanismes de la détermination du sexe (PEYRE et WIELS, 1997) et les états intersexuels. Certaines sociétés autres qu'occidentales modernes et certains phénomènes marginaux de nos sociétés montrent que ni les définitions du sexe et du genre ni les frontières entre sexes et/ou genres ne sont aussi claires."

 

       En dépit d'une certaine tendance de la mouvance féministe à minorer les avancées de la réflexion et même de la diffusion dans le public des notions de genre, il faut situer des étapes dans la constitution de cette réflexion qui remonte finalement assez loin : ENGELS (1884), Margaret MEAD (1948), Viriginia WOOLF (1929) ou Simone de BEAUVOIR (1949)... contribuent, chacun dans des domaines différents à imposer des nouvelles manière de penser la division entre les sexes. Le mouvement s'est accéléré dans les années 1960, mais, il faut le préciser avec force, seulement dans les pays d'Europe et de l'Amérique du Nord, car les différenciations culturelles d'avec des sociétés dominées par d'autres forces socio-religieuses (Chine, Inde, Pays arabes...), parfois vivement exprimées, indiquent que chez elles, la pensée n'opère pas selon les mêmes chemins. Même si, du fait de l'occidentalisation, même des élites qui dans ces régions-là, bénéficient pourtant encore des fruits d'une ségrégation importante, sont atteintes par les critiques féministes (par des voies détournées souvent) de l'oppression subie par les femmes. Comme l'écrit encore Nicole-Claude MATHIEU, "les critiques féministes s'attaquèrent (dans les années 1980 et 1990), entre autres, à la naturalisation de la catégorie "femme". Face à l'amalgame bio-physio-psychologique qui la définissait et à l'occultation des rapports de pouvoir qui la constituent, il était nécessaire d'introduire des analyses, et donc des termes, montrant clairement le fonctionnement social de la catégorisation par sexe. D'où, en France, les notions de "sexe social" (MATHIEU, 1971) ; de "sexage" (Colette GUILLAUMIN, 1978) pour désigner, en référence à certaines formes d'esclavage et de servage, un système d'appropriation des femmes ("sexisme", plus restreint, référait plutôt à des attitudes) ; et l'expression, rapidement généralisée dans les pays francophones, de "rapports sociaux de sexe" correspondant à l'anglais gender relations (rapports de genre). Aux Etats-Unis, le terme genre, jusqu'alors utilisé dans des études psychologiques sur l'identité personnelle (par exemple, les travaux de John MONEY, et de STOLLER, 1968), prit une acception sociologique (par exemple OAKLEY, 1972). Et l'anthropologue Gayle RUBIN (1975) proposa l'expression sex/gender systems pour souligner l'interdépendance systémique entre les régimes matrimoniaux qui oppriment les femmes (où elles n'ont pas, sur elles-mêmes, les autres femmes et les hommes, les "droits" - privilèges de genre - que ces dernier ont sur elles et leur sexualité) et des processus économiques et politiques globaux."

La même auteure estime que se manifeste plus récemment, "depuis les années 1980", des dérives dans l'utilisation de la notion de genre :

- Le terme isolé de "genre" tend à masquer que le "sexe" fonctionne effectivement comme paramètre dans la variabilité des rapports sociaux concrets et des élaborations symboliques ;

- Même si les analyses féministes indiquent le fonctionnement du genre dans les structures sociologiques comme hiérarchique, le terme continue d'être ressenti comme anodin. Parler de gender studies fait moins trivial que women's studies ou gay and lesbian studies, plus tranquille que feminist studies. Ce qui permet de poursuivre des études sur les aspects symboliques et idéologiques du maculin et du féminin, sans référence à l'oppression du sexe féminin ;

- Les termes gender, sex, suxuality, dans les universités anglo-saxonnes notamment, ont tendance à être utilisés indifféremment ;

- A partir des années 1990, aux Etats-Unis, sur le plan culturel et des spectacles notamment, le mouvement queer tant à regrouper des comportements différents de l'hétérosexualité normative et à considérer que les catégories binaires (hommes/femmes, homos/hétéros) sont dépassées, voire "essentialistes", ce qui brouille les catégories de sexe et de sexualité . On s'intéresse uniquement aux genres en tant que représentations quasi théâtrale de chaque individu, gommant tous les aspects sociaux de la différenciation sexuelle.

Nicole-Claude MATHIEU pointe trois grands débats actuels autour des catégories de genre et de sexe :

- La "féminisation" du langage ;

- La "parité" entre femmes et hommes dans la représentation politique ;

- La contestation de la prééminence de la différence des sexes dans la famille, remettant sur le chantier la question de la filiation et de la parentalité.

 

     Erika APFELBAUM indique les ressorts de la domination de genre et les relations complexes entre domination et consentement. La domination, notion apparue dans le champ des sciences sociales avec Max WEBER (1921, étude des éléments de sa légitimité), approfondie par les économistes marxistes, est identifiée et dénoncée d'abord au sein des mouvements d'émancipation dans les années 1960. "Au-delà de la diversité des formes que prend la mise en oeuvre de chaque oppression particulière, on observe une analogie structurelle commune : les rapports de domination et les inégalités de statut sont au coeur de toute relation sociale." L'analyse de la domination coloniale, notamment chez Aimé CÉSAIRE, Franz FANON et Albert MEMMI (qui en décrit les mécanismes à travers les figures du Juif, du Noir, de la Femme, du Colonisé, du Prolétaire, du Domestique), les analyses du pouvoir de Michel FOUCAULT (1976) qui en dévoile les effets dans la sexualité, fournissent les éléments d'une problématique de la domination de genre. Ces études convergent avec les approches en anthropologie de MATHIEU (1978), de TABET (1979)..., en sociologie de GUILLAUMIN (1978)..., en psychologie sociale, d'APFELBAUM (1979)..., en psychologie, de WEINSTEIN (1968)...

Maurice GODELIER (1978) fait du consentement des dominés à la vision masculine des rapports entre les sexes, plutôt que de la violence qu'elles subissent, la composante décisive de la domination. Cette position est critiquée parce qu'elle laisse entendre (mais il n'est pas sûr que ce soit l'intention de l'auteur) une relation symétrique entre opprimée et oppresseur. Pierre BOURDIEU (1998) souligne de son côté la complicité, l'adhésion, que le, la dominée) ne peut pas ne pas accorder au dominant dans la mesure où il(elle) ne dispose pas d'autres schèmes de pensée que ceux qu'il(elle) a en commun avec le dominant, qui sont le produit de l'incorporation des modalités de la relation de la domination. La violence symbolique s'institue et s'inscrit de manière durable dans le corps sous forme de dispositions, de sorte que les interdits sociaux sont naturalisés et résistent à la prise de conscience. 

   La psychosociologue, directrice de recherche émérite au CNRS (Genre et rapports sociaux), à l'Université de Paris VIII, estime que l'accent mis sur ces relations entre domination et consentement participe des rapports même de cette domination. "L'entrée des dominés et dominées (dans les sciences sociales) a battu en brèche la fiction d'une science qui traite d'un sujet abstrait, anhistorique, représentant de la totalité de l'humanité, qui admet donc l'identité de tous, et n'analyse par conséquent que des relations symétriques. Cela explique pour une part la réticence persistante de la communauté scientifique à reconnaître aux mécanisme de domination le statut épistémologique qui leur revient dans le champ des sciences sociales."

 

      La notion de genre est soumise à de multiples analyses depuis les années 1980 après avoir été définie depuis les années 1930 comme "sexe social". Ces analyses constituent autant de critiques et de révisions des premières définitions. Comme l'écrivent Laure BÉRINI, Sébastien CHAUVIN, Alexandre JAUNAIT et Anne REVILLARD, l'histoire de la notion du genre, "du concept moderne de genre prend la forme d'une succession d'analyses s'amendant les unes des autres et le sédimentant graduellement, à partir de l'opération initiale qui a consisté à le distinguer du "sexe". Dans les années 1930, l'anthropologie américaine Margaret MEAD est la première à parler de "rôles sexuels". (Moeurs et Sexualité en Océanie) (...) Si la publication du premier tome du Deuxième Sexe par Simone de BEAUVOIR en 1949 portait déjà sur le plan théorique la distinction entre la femelle et la femme (...), ce n'est qu'à la fin des années 1960 que la psychanalyste Robert STOLLER (Sex and Gender. On the Development of Masculinity and Feminity, New Yok, Science House, 1968) introduit la distinction terminologique entre "sexe" et "genre" en séparant clairement dans ses études portant sur la transsexualité, le sexe biologique de l'identification psychologique. Dans les années 1970, les sexologues John MONEY et Anke EHRARDT insistent eux aussi sur la nécessité de différencier  strictement entre le sexe, anatomiquement et physiologiquement déterminé, et le genre, qui renvoie à l'expérience contingente de soi comme homme ou femme. (Ils) considèrent en outre qu'il faut distinguer le "rôle de genre" (gender role) - qui désigne les comportements "publics" d'une personne - et "l'identité de genre" (gender identity) qui renvoie à l'expérience "privée" que celle-ci a d'elle-même (Man and Woman, Boy and Girl, Baltimore, Johns Hopkins university Press, 1972)." Sexe et genre chez les psychanalystes et sexologues sont distingués de manière descriptive, tout-à-fait parallèlement au développement des mouvements féministes. "Avec la sociologue britannique Ann OAKLEY (Sex, Gender and Society, 1972), elle prend une charge résolument critique et s'inscrit cette fois explicitement dans le mouvement féministe. (...). Le "sexe" renvoie à la distinction biologique entre mâles et femelles, tandis que le "genre" renvoie à la distinction culturelle entre les rôles sociaux. (...)".

  Cette étape est commune à la plupart des féministes car "elle correspond à un cheminement liant l'analyse descriptive à la critique politique." La redéfinition théorique des relations entre hommes et femmes se situe à l'intérieur d'un vaste ensemble de conflits divers et variés (du droit de vote au droit de disposer de son corps) et ces conflits obligent l'ensemble du monde intellectuel à repenser théoriquement les relations entre hommes et femmes.

   Dans un second temps, la critique de la division inégale de l'humanité se trouve prise, comme l'écrit Christine DELPHY (L'ennemi principal, tome 2, Penser le genre), cette critique se trouve prise dans une seconde : la question est de savoir si quand on met en correspondance le genre et le sexe, on compare du social à du naturel ; ou est-ce qu'on compare du social avec encore du social. La philosophe Judith BUTLER (Gender Trouble, 1990) reformule l'articulation sexe/genre, en montrant comment l'opération par laquelle le "genre" est arraché à l'idée de nature contribue en retour à reformuler la division mâle/femelle comme réalité naturelle. "En effet, rapportent les mêmes auteurs, poser que le genre est la "part sociale" du sexe risque d'alimenter l'illusion qu'une fois le genre isolé du sexe, il laisse à voir un sexe biologique "vrai", "purement" naturel et donc pré ou non-social. Pour Butler, la première critique sur laquelle le concept de genre s'est construite reste ainsi empêtrée dans l'idéologie biologique : postuler la construction sociale d'un phénomène implique, comme prémisse cachée, qu'il existe une nature stable et antérieure à construire socialement."

Pour Philippe DESCOLA (Par delà nature et culture, Gallimard, 2005), "pour construire la nature en culture, il faut une nature pré-culturelle susceptible de se plier à cette construction, il faut un donné brut envisageable indépendamment des significations ou des lois qui le convertissent en une réalité sociale, il faut une précondition vouée à resurgir avec obstination chaque fois que l'on croyait, en inversant les valeurs du schème dualiste, la réduire à une représentation conventionnelle. Car si la nature était devenue intégralement culturelle, elle n'aurait plus de raison d'exister, ni la culture au moyen de laquelle ce processus est censé s'accomplir, la disparition de l'objet à médiatiser supposant l'inutilité d'un agent médiateur. Qu'elle soit naturante ou naturée, la nature réaffirme ainsi a contrario sa dominance, et la culture sa subordination." Les premières conceptualisations du genre, opposant le sexe (biologique) au genre (social) échouent donc à s'affranchir de la nature.

Thomas LAQUEUR (La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Gallimard, 1990) va dans le même sens critique. L'historien américain analyse le passage d'un modèle antique et médiéval dans lequel les organes génitaux masculins et féminins sont considérés comme les deux pôles opposés d'un continuum à une seule dimension, à un modèle de la différence des sexes qui ne s'inventent qu'au XVIIIème siècle et dans lequel les organes génitaux des deux sexes sont perçus comme ayant chacun une nature distincte et incommesurable. Il s'agit en fait d'un débat sur la représentation d'une hiérarchisation considérée comme légitime ou illégitime, sur la permanence naturelle ou la relativité culturelle de la différence des statuts sociaux, entre dominants et dominés. Ses travaux ébranlent un pré-supposé majeur, celui d'une nase naturelle et biologique des sexes sur laquelle le genre ne pourrait que venir se surajouter.

 

  Derrière ce débat se prolonge une interrogation sur les valeurs rattachées à l'un ou l'autre sexe. Il amène à s'interroger sur le sens de la masculinité et de la féminité. Si le féminisme matérialiste situe ce débat à l'intérieur de l'ensemble social global, dans une critique de la société capitaliste par exemple et veut lier les questionnements sociaux aux questionnement sur l'identité individuelle, il semble bien qu'à travers l'institutionnalisation universitaire des réflexions, un conflit idéologique persiste sur la problématique la plus importante : problématique des rôles sociaux, problématique de l'identité individuelle. Par reprendre le point de vue de ce féminisme matérialiste, la critique du patriarcat peut être oubliée au profit d'une critique du sens de l'identité individuelle. Les féministes libéraux peuvent sembler trancher dans le sens de l'homogénéisation des droits et des devoirs des hommes et des femmes, en deça et par-delà la question de la forme politico-économique de la société ; les féministes radicaux peuvent placer, notamment à travers les luttes pour le droit des homosexuels (des deux sexes) la question individuelle avant la question sociale, quitte à ne pas se poser du tout la question sociale, il n'en demeure pas moins que le conflit intellectuel sur la définition du genre oblige à redéfinir l'ensemble des relations entre hommes et femmes.

Il ne s'agit pas d'un conflit désincarné des réalités sociales : ce débat n'a pas lieu partout et toujours et prend une tonalité plus ou moins brutale suivant les sociétés.

Il a lieu aussi sous la poussée des découvertes scientifiques et de leurs applications sociales, qui dissocient toujours plus reproduction de l'espèce et relations amoureuses entre individus. Il a lieu aussi parce que l'appareil social est en mesure d'agir directement et très vite sur la nature, qu'elle qu'en a été jusqu'ici ses transformations lentes et séculaires sous l'action humaine... La nature est une construction sociale, mais les soubassements biologiques de la vie existent bel et bien ; ils ont simplement changé aussi par la simple existence d'une humanité qui entend dominer son milieu de vie. Aujourd'hui, cette humanité se sent en mesure de manipuler - mais sans vision globale des conséquences de ses actions - jusqu'à sa propre reproduction...

La nouvelle intersexualité entrevue ne se limite pas à une possible inversion des rapports de force entre les genres.

On reprend ici nos quatre auteurs : 'La distinction entre le sexe et le genre ne saurait rendre simplement compte d'une distinction entre du "physique" et du "social". Le genre peut être défini comme le rapport social divisant l'humanité en deux sexes distincts et hiérarchiquement articulés en dehors desquels il semble que rien ne puisse exister. En vertu de cette définition, le sexe apparait comme le "produit" du genre, comme le résultat d'un système de division qui renforce continuellement sa pertinence en donnant à voir les sexes comme les éléments naturels et pré-sociaux constitutifs du monde dans lequel nous vivons. En contrepoint, on a montré le fonctionnement de cette perception "naturelle" en décrivant comment la biologie elle-même contribue à la naturalisation de ce qu'elle prétend décrire, masquant par là même l'acte d'unification de nombreux marqueurs physiques par lequel le sexe est constitué et rendu pertinent dans nos sociétés. Le genre peut être décrit comme une idéologie, une "fausse conscience" dont la critique amène nécessairement à des positionnements politiques particulier : faut-il abolir le genre? Faut-il le subvertir? Peut-on le transformer? Les questions historiquement posées par les groupes dominés et les minorités sexuelles sont aujourdh'ui des questions posées à l'ensemble de la société et dont le législateur se saisit de plus en plus fréquemment."

 

Laure BERENI, Sébastien CHAUVIN, Alexandre JAUNAIT et Anne REVILLARD, Introduction aux Gender Studies, Manuel des études sur le genre, De boeck, 2008 ; Erika APFELBAUM, article Domination, Nicole-Claude MATHIEU, article Sexe et Genre, dans Dictionnaire critique du féminisme, Sous la direction d'Hélena HIRATA, Françoise LABORIE, Hélène Le Doaré et de Dénaièle SENOTIER, PUF, 2007.

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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26 mars 2012 1 26 /03 /mars /2012 16:30

   Entre sociologie et politique, entre analyses et prescriptions, les approches marxistes de la famille et du patriarcat évoluent au gré de la position des penseurs marxistes (au pouvoir ou non) avec notamment une longue période soviétique. Riches en contradictions, selon le courant (orthodoxe ou non, anarcho-libertaire ou non), ces approches sont de nos jours très influencées par le féminisme qui renouvelle le regard porté sur la famille. Toutes les approches marxistes de la famille restent marquées par l'approche initiale d'ENGELS, qui, à la suite d'HEGEL, qui pense que la famille structure la "société civile" (Principe de la philosophie du droit), notamment dans son oeuvre L'origine de la famille, de la propriété et de l'Etat, rédigé en 1884. 

 

 

   Les fondateurs du marxisme affirment que la famille constitue l'un des premiers liens sociaux et figure au principe de la division du travail (L'idéologie allemande). La famille a une histoire, dépendante des conditions économiques. Le développement économique, la transformation des modes de production, en particulier le passage à la société communiste, doit transformer radicalement les mentalités. Sur les rapports hommes-femmes, parents-enfants, ce passage doit faire disparaître, selon certains auteurs comme Alexandra KOLLONTAÏ (1872-1952) (Marxisme et révolution sexuelle, 1909-1927) la famille "créatrice indépendante de richesse" et gardienne des relations d'oppressions dans le système capitaliste.

 

      Dans le livre phare, L'origine de la famille..., ENGELS affirme élucider, scientifiquement, le rapport entre les deux instances, production et famille.

Reprenant la périodisation de l'histoire précapitaliste de MORGAN (1818-1881), en état sauvage, barbarie et civilisation, ENGELS montre comment à chacune de ces périodes s'est imposé un type de famille particulier, adapté aux impératifs de la production : au temps de la société gentilice, c'est la famille punaluenne (un certain nombre de soeurs sont les femmes communes de leurs maris communs ; les soeurs et frères sont exclus du commerce sexuel ; la filiation est féminine ; l'économie est domestique) ; la famille "appariée" (un homme vit avec une femme, mais l'infidélité reste le droit de l'homme ; les enfants sont à la mère seule) ; de cette famille "appariée" devait naître, avec le développement de la production pour l'échange et de la propriété privée, la famille conjugale monogame (le père est sûr de sa descendance, à laquelle il transmet son héritage). ENGELS insiste sur le fait que "l'amour sexuel individuel..a peu de chose à voir avec l'établissement du mariage conjugal" (Marx/Engels Werke, Berlin, Detz Verlag, 39 volumes). La famille, dans l'analyse marxiste, a une origine purement économique et elle se caractérise alors par la suprématie totale de l'homme sur la femme. Karl MARX et Friedrich Engels affirment, dans La Manifeste du Parti communiste : "La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent". La véritable famille conjugale, celle qui repose sur des rapports d'estime et d'affectivité n'existe que dans le prolétariat, car "il ne s'y trouve aucune propriété... il manque tout stimulant pour fair valoir la suprématie masculine... (M/E W).

La question qui se pose est celle de l'évolution de la famille dans une société libérée du capitalisme et de la propriété privée. Pour ENGELS, la famille monogame n'a pas à disparaitre en tant que telle ; elle doit simplement cesser d'être l'unité économique de la société, car c'est ce statut qui pervertit le mariage conjugal et le rend insupportable surtout pour les femmes. Si ENGELS a cru que la famille monogame fondée sur l'inclination et non l'argent se maintiendrait dans une humanité libérée du capitalisme, d'autres marxistes, comme Alexandra KOLLONTAÏ, ont cru à sa dissolution, d'une part, parce que la famille n'aurait plus alors pour fonction la conservation des richesses familiales et, d'autre part, parce que, lentement mais irrévocablement, les obligations familiales passeraient l'une après l'autre à la charge de la société et de l'Etat. Pour elle, "la famille telle qu'elle existe encore vit ses derniers jours et elle est irrémédiablement condamnée à périr avec la société de classes antagonistes" . Ainsi, "les influences sociales sont si complexes, leur action si diversifiée, qu'il est actuellement impossible d'imaginer avec précision ce que sera la forme dans laquelle se mouleront, après un changement radical de toute la structure de la société, les rapports conjugaux de l'avenir". Pensée qui lui est reprochée par les dirigeants et idéologues du Parti. Ainsi David RIAZONOV (1870-1938), à la question : "Quelle forme d'union remplacera l'ancienne famille bourgeoise? répond qu'il n'y a aucune raison de poser la question... En dehors de la famille traditionnelle, il ne voit que "des rapports sexuels désordonnés" ou "le communisme sexuel" incompatibles avec la société communiste (La doctrine communiste du mariage). Lors des débats passionnés autour des problèmes relatifs à la famille en 1926, pour la plupart des participants, la préoccupation principale était de préserver "la morale" et la famille. Mais quelle morale? La morale bourgeoise? Et quelle famille? La famille fermée et contraignante, tant décriée et condamnée par Alexandra KOLLONTAÏ? Depuis, les différents codes de la famille qui se succéderont visent à la conservation de la cellule familiale. En 1936, on en arrive, en URSS, à la suppression de la liberté de l'avortement pour "le renforcement de la famille soviétique" (éditorial de la Pravda, cité par R SCHLESINGER, Changing attitude in Soviet Russia. The family, London, Routledge & Kegan Paul, 1949) et tous ceux qui avaient préconisé la disparition de la famille, comme S WOLFSON, dans la Sociologie du mariage et de la famille, font leur autocritique en se référant à MARX, ENGELS et LÉNINE. C'est en tout cas ce que Françoise BALIBAR, et Nadya LABICA expose dans le Dictionnaire critique du marxisme.

 

 

     Leur périodisation des approches marxistes est précédemment trop centrée sur l'histoire de l'URSS, mais l'ensemble de positions marxistes jusqu'à la fin de celle-ci, s'en inspirent, au minimum, ou s'y alignent carrément. Surtout après la Seconde Guerre Mondiale.

Les points de référence des réflexions actuelles, hormis les changements radicaux de perspectives introduits par les féminismes proches du marxisme, restent dans les oeuvres d'ENGELS, de KOLLONTAÏ, de RAZIONOV ou de WOLFSSON. Compte-tenu de l'évolution du marxisme dans son ensemble, surtout celles d'ENGELS (dans un retour aux sources, souvent critique) et celles de KOLLONTAÏ, là encore sous l'impulsion du mouvement féminisme en général, mais aussi sous la poussée des nouvelles connaissances en ethnologie.

Les autres oeuvres, notamment celles d'auteurs qui sont également rédacteurs de codes de la famille dans les pays dits communistes, reviennent à des conceptions plus "classiques" de la famille, et en tout cas refusent toutes les innovations qui changent les rapports de force à l'intérieur de la parenté, avec des arguments moraux mêlés à des considérations démographiques.

 

     ENGELS est le premier en littérature marxiste à avoir décrit l'évolution de la famille à partir des positions du matérialisme historique. Il envisage la famille comme une catégorie historique et dévoile la liaison organique entre ses formes et les étapes du développement de la société, la dépendance de ces formes du monde matériel de production. Il montre comment, à mesure du progrès des forces productives, on voit diminuer l'influence des liens de parenté sur la formation sociale et comment avec la victoire de la propriété privée est apparue une société où "le règne de la famille est complètement dominé par le régime de la propriété". Il soumet à une vive critique la famille bourgeoise. Il révèle le fondement économique de l'inégalité entre femmes et hommes, alors que règne la propriété privée et montre que la vraie émancipation des femmes passe par l'abolition du mode de production capitaliste. Ce n'est qu'en société socialiste, notre t-il, alors que les femmes seront largement associées à la production sociale, qu'une véritable égalité avec les hommes sera instaurée dans tous les domaines de la vie sociale et que les femmes seront affranchies des soucis du ménage que la société assumera à un degré croissant, c'est alors seulement que s'affirmera un type de famille nouveau, supérieur, basé sur l'entière égalité des sexes, le respect mutuel et l'amour.

"Jusqu'en 1860 environ, il ne saurait être question d'une histoire de la famille, lisons-nous dans L'origine de la famille, de la propriété et de l'Etat. Dans ce domaine, la science historique était encore sous l'influence du Pentateuque. La forme patriarcale de la famille, qui s'y trouve décrite avec plus de détails que partout ailleurs, n'était pas seulement admise comme la plus ancienne, mais ) déduction faite de la polygamie - on l'identifiait avec la famille bourgeoise actuelle, si bien qu'à proprement parler la famille n'avait absolument pas subi d'évolution historique ; on concédait tout au plus que dans les temps primitifs pouvait avoir existé une période de rapports sexuels exempts de toute règle." Pour ENGELS, "l'histoire de la famille date de 1861, de la parution du Droit maternel de (Johan Jakob) BACHOFEN (1815-1887). L'auteur y énonce les affirmations suivantes :

- L'humanité a d'abord vécu dans des rapports sexuels dépourvus de toute règle, qu'il désigne par le terme malencontreux d'hétaïrisme ;

- Comme de tels rapports excluent toute paternité certaine, la filiation ne pouvait être comptée qu'en lignée féminine - selon le droit maternel -, ce qui fut originairement le cas chez tous les peuples de l'antiquité ;

- En conséquence, on accordait aux femmes, en tant que mères, seuls parents certains de la jeune génération, un haut degré de respect et de prestige qui, selon la conception de Bachofen, alla jusqu'à la parfaite gynécocratie ;

- Le passage au mariage conjugal, où la femme n'appartenait qu'à un seul homme, comportait la violation d'un antique commandement religieux (autrement dit, en fait, une violation du droit traditionnel des autres hommes à la même femme), violation qui devait être expiée, ou dont la tolérance devait être achetée. Par la femme en se donnant à d'autres pour un temps limité. 

Bachofen trouve les preuves de ces assertions dans d'innombrables passages de la littérature classique de l'Antiquité."

Cette conception d'un matriarcat originel trouve tout un pan de littérature marxiste, parallèle à la référence à un temps de communisme primitif. Mais celle-ci est abandonnée par la suite, et même ENGELS préfère de beaucoup se référer aux travaux du successeur de BACHOFEN, J F MAC LENNANN (1827-1881) et à ceux de Lewis Henry MORGAN, dont les conclusions sont, estime-t-il, universellement admises chez les préhistoriens. Ce dernier, considéré comme un des fondateurs de la science anthropologique, établit une séquence évolutive des systèmes de parenté, qui sert souvent sinon de référence, au moins de point de départ dans la réflexion au long court  sur la famille.

"Il y a donc trois formes principales du mariage qui correspondent en gros aux trois stades principaux du développement de l'humanité. (...). Comme l'a démontré tout notre exposé, le progrès qui se manifeste dans cette succession chronologique est lié à cette particularité que la liberté sexuelle du mariage par groupe est de plus en plus retirée aux femmes, mais non aux hommes. En réalité, le mariage par groupe subsiste effectivement pour les hommes jusqu'à nos jours. Ce qui est crime chez la femme et entraîne de graves conséquences légales et sociales passe chez l'homme pour fort honorable, ou n'est considéré, au pis aller, que comme une légère tâche morale qu'on porte avec plaisir. Mais plus l'hétaïrisme traditionnel se modifie, à notre époque, par la production capitaliste, plus il s'y adapte, plus il se transforme en prostitution avouée, et plus son action est démoralisatrice. Ce sont les hommes qu'il démoralise, beaucoup plus encore que les femmes. La prostitution ne dégrade, parmi les femmes, que les malheureuses qui y tombent, et celles-là même dans une bien moindre mesure qu'on ne le croit communément. Par contre, elle avilit le caractère du monde masculin tout entier. C'est ainsi en particulier qu'un état de fiançailles prolongé est, neuf fois sur dix, une véritable école de préparation à l'infidélité conjugale. Nous marchons maintenant à une révolution sociale dans laquelle les fondements économiques actuels de la monogamie disparaîtront tout aussi sûrement que ceux de son complément, la prostitution. La monogamie est née de la concentration des richesses importantes dans une même main - la main d'un homme - et du désir de léguer ces richesses aux enfants de cet homme, et d'aucun autre. Il fallait pour cela la monogamie de la femme, non celle de l'homme, si bien que cette monogamie de la première ne gênait nullement la polygamie avouée ou cachée du second. Mais la révolution sociale imminente, en transformant en propriété sociale à tout le moins la partie de beaucoup la plus considérable des richesses permanentes qui se peuvent léguer : les moyens de production, réduira à leur minimum tous ces soucis de transmission héréditaire. La monogamie, étant née de causes économiques, disparaîtra-t-elle si ces causes disparaissent?" ENGELS répond à cette question de manière longue et non définitive, argumentant sur la nature de l'amour sexuel et de l'économie domestique privée, et finalement, dès le départ de sa réponse, estime que la prostitution disparaît, mais que la monogamie, elle, devient une réalité même pour les hommes. "Ce qui disparaîtra très certainement de la monogamie, ce sont tous les caractères qui lui ont imprimé les conditions de propriété auxquelles elle doit sa naissance ; et ces caractères sont, d'une part, la prépondérance de l'homme, et, en second lieu, l'indissolubilité du mariage." C'est à partir de cette conclusion, d'ailleurs, que dans le jeune Etat soviétique, toute la législation sur le divorce - et sur le mariage lui-même - est profondément modifiée, ouvrant la porte à de nombreuses expérimentations sociales... surtout dans les classes ayant accès au savoir nécessaire pour le faire, à commencer par la capacité de lire et d'écrire, qui rappelons tout de même ici, n'était, sous le tsarisme, que l'apanage d'une minorité, même si des éléments de la classe ouvrière y avaient progressivement accès...  

   Dans une des dernières rééditions de L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat  (Editions Le temps des cerises), Christophe DARMANGEAT fait une sorte d'état des lieux de ce qu'il reste de cette oeuvre, 130 ans après sa parution : "Bien peu de marxistes (...) soutiendraient aujourdh'ui l'idée que l'intralité des faits et des rasonnements soutenus dans L'origine de la famille devraient toujours être tenus pour avérés. Comment pourrait-il en être autrement? Le livre tirait sa matière d'une science alors balbutiante. (...). Engels , répondant à l'avance à tous ceux qui auraient voulu figer ses écrits dans l'éternité du marbre, il ajoutait que "mainte hypothèse de détail, établie par Morgan, est devenue (...) chancelante ou même caduqye", (...).". Les connaissances ont bien évolués depuis 1891 et on peut se demander ce qu'il reste de valable dans cette oeuvre. Son vocabulaire est très vieilli et l'hypothèse des familles "consanguines" ou "punaluenne" est depuis longtemps abandonnée par les anthropologues. Les formes familiales se révèlent beaucoup plus diverses et déroutantes que MORGAN ne pouvait le supposer, et ne sont pas reliées de manière simple ni aux systèmes techno-économiques, ni aux terminologies de parenté. Du coup, ce la remet en cause les visions sur les lignées masculines et féminines et toute la conception du passage d'une filiation féminine à une filiation masculine, suite au développement de la propriété privée, censée être un événement universel. La conception aussi de sociétés égalitaires où régnait une domination masculine plus ou moins intense provient aussi de biais d'observation largement critiqués. Ceci dit, ENGELS pose historiquement le problème de l'émancipation féminine au sein de la société capitaliste, qui finalement, n'a pas besoin de présupposés sur l'histoire de la famille. Le sujet de l'Etat, qui occupe la majeure partie de l'ouvrage, exige aussi à reconsidérer de larges pans du texte. On reste de nos jours fort prudent sur les structures politiques des siècles postérieurs, et l'exemple de la gens iroquoise est trop restreint pour fonder une vision d'ensemble de l'évolution vers l'Etat des sociétés premières... Sur la propriété privée, son rôle central sur l'évolution des inégalités sociales s'avère plus complexe qu'exposé par ENGELS. "Il est en tout cas un point, et non des moindres, sur lequel les conclusions d'Engels n'ont pas pris une ride : il s'agit de la caractérisation de l'Etat comme une force armée distincte de la population, oragnisée séparément d'elle et capable ainsi de la contraindre par la violence. Engels cerne là avec une vigueur toute particulière la spécificité de l'Etat."  L'outil armé fonctionne de manière si spécifique qu'il ne suffit pas à la classe ouvrière d'en prendre le contrôle pour son propre compte. 

 

     Les idées d'Alexandra KOLLLONTAÏ, nous rappelle une des introductrices de son oeuvre en France, Judith STORA-SANDOR, notamment celles exprimées dans Les Bases sociales de la famille (1909), sont inspirées d'ENGELS et d'Auguste BEBEL (La Femme et le Socialisme) qu'elle cite abondamment. Son analyse de la désagrégation de la famille s'enrichit d'une description de la vie de certaines couches de la population en Russie. Ses réflexions sur la lutte à mener posent un certain nombre des problèmes qui sont actuellement loin d'être résolus et qui constituent toujours le point central de l'idéologie de nombreux mouvements féministes actuels.

Elle participe à l'élaboration de la législation du jeune Etat sovétique, et théorise dans son oeuvre, la fin du mariage monogamique. Pour autant, sur L'union libre, elle met l'accent sur le fait que "si l'on veut lutter pour libérer la femme du joug familial, il faut diriger ses flèches non contre les formes même des rapports conjugaux, mais contre les causes qui les ont engendrées." Contre l'attitude de féministes favorables à l'union libre, elle présente les propositions "du parti ouvrier comme mesures immédiates aux femmes travailleuses accablées par un double fardeau - les obligations domestiques et le travail à l'atelier. (...) il sait que par une série de mesures sociales et politiques, il est possible d'alléger la situation pénible des femmes et des mères, de protéger la santé et même la vie de la génération future. Ces mesures doivent, en premier lieu, favoriser l'accélération du processus économique qui détruit la petite unité économique familiale et qui, ôtant les soucis du ménage des épaules accablées des femmes travailleuses, les transmet à des collectivités spécialement adaptées ; en second lei, elles sont pour tâche de défendre les intérêt de l'enfant et de la mère, de promouvoir une large législation protectrice, incluant l'assurance maternelle ; en troisième lieu enfin, ces mesures doivent tendre à transmettre le soin de la jeune génération de la famille à l'Etat ou à une administration locale, bien entendu à la condition expresse que l'un et l'autre soient pleinement démocratisés.(...)".

Dans Femmes célibataires (1918) et dans Anne Akhmatova : chantre de la femme nouvelle (1923), dans Lutte de classe et sexualité (1918) et dans L'amour-jeu ou l'amitié érotique (1923), comme dans de nombreux autres textes, elle se place au coeur de nombreuses polémiques sur la place des femmes dans la société soviétique, d'autant plus qu'elle fait partie de la minorité anti-léniniste (sur l'étatisation de la production au lieu de la collectivisation et sur les libertés politiques), intégrée à la tendance "communiste de gauche" (revue Kommunist). Lors du passage à la NEP, elle estime que LÉNINE trahit la révolution et elle subit un exil diplomatique comme ambassadrice de l'URSS en Norvège en 1923 et ailleurs ensuite... Ceci rappelé pour comprendre qu'une partie de son oeuvre est construite de l'extérieur, et se situe de manière critique face à une évolution qui s'inverse progressivement en Union Soviétique, STALINE et LÉNINE estimant le couple fidèle comme la forme naturelle de famille. Quoi qu'il en soit, les conflits sur la conception de la famille perdurent tout au long de la vie de l'URSS, dans la période de libéralisation des années 1910 à 1930 comme dans la période de retour à la tradition de 190 à 1950, comme encore la nouvelle période de libéralisation à partir des années 1960. L'attitude officielle envers la famille varie beaucoup au cours de près d'un siècle, comme en témoigne la législation sur la divorce (Hélène YVERT-JALU)

Elle se livre à une critique féroce qui mêle considérations économiques et considérations morales. La classe dominante impose sa conception de l'amour à l'ensemble de la société et l'amour est une notion idéologique qui doit être clairement définie, au même titre que les problèmes relatifs à l'économie et à la politique. Précisément, c'est parce que le Parti, majoritairement, estime qu'avant tout les problèmes économiques doivent être réglés avant de penser à des "choses morales", ses écrits mettent en relief - surtout dans L'amour-jeu, le fossé grandissant qui se creuse entre le marxisme orthodoxe, influencé par le puritanisme ambiant, et sa conception de l'évolution nécessaire du rapport entre les sexes. 

 

      Représentant de cette attitude puritaine, David RIAZANOV combat longtemps pour justifier l'enregistrement obligatoire des mariages, contre les partisans du mariage de facto. Lors de la préparation en 1925-1926 d'un nouveau code de la famille, ce dernier s'alarme du relâchement des moeurs et de la vague de divorces qui ont suivi les premières années de la révolution. La question se pose alors de la reconnaissance ou non de ce que l'on appelait le "mariage de facto" dans le code civil, c'est-à-dire d'étendre les mêmes droits aux concubins qu'aux mariés enregistrés. Il attaque constamment la "bestialité" de "soit-disant communistes" qui prônent l'amour libre (tout en reconnaissant qu'ENGELS le pratiquait!) qu'il assimile à la "polygamie". Dans la période transitoire de la société soviétique, la bataille ne cesses de faire rage, à coups d'argument bien plus moraux qu'économiques, même si en arrière plan, pèsent le problème des milliers d'enfants abandonnés et des effets démographiques de la guerre civile.

 

 

      C'est précisément sur l'économie politique du patriarcat, revenant donc aux principes de l'attitude du marxisme envers la famille, qu'une partie du féminisme renouvelle la problématique marxiste.

Ainsi Christine DELPHY (1969) analyse l'aspect économique du non-marchand, à partir de trois hypothèses :

- Le patriarcat est le système de subordination des femmes aux hommes dans les sociétés industrielles contemporaines ;

- Ce système a une base économique ;

- Cette base est le mode de production domestique.

Dans son interrogation sur le système économique, elle refuse de se "laisser piéger" par l'opposition classique entre valeur d'échange et valeur d'usage et isole les caractéristiques formelles de la circulation des biens qu'on appelle "patrimoine", mis en opposition au marché :

- Il n'est pas caractérisé par l'échange, mais par le don ;

- Les acteurs ne sont pas interchangeables mais définis étroitement par les règles de la parenté ;

- Cette circulation ne dépend pas du bon vouloir des acteurs, ni des donateurs, ni des bénéficiaires.

Estimant que cette partie de l'économie n'est pas traitée par les auteurs d'économie politique, qu'ils soient marxistes ou non, elle recherche le mode de fonctionnement de la production domestique et les fondements économiques du patriarcat. Elle présente elle-même les quatre axes les plus importants de son apport épistémologique :

- La critique de l'a-historicisme de la plupart des théories traitant du "statut des femmes" ou de la "division du travail" ;

- La critique de la recherche de la "globalité", recherche qui s'appuie sur la confusion entre la spécificité d'une situation, en particulier d'une oppression sociale, et la spécificité de ses causes ou de ses mécanismes ;

- La critique du naturalisme : du recours à des phénomènes non-sociaux pour expliquer des phénomènes sociaux ;

- La critique des sciences constituées et le développement d'un point de vue féminin.

 Elle appelle à une révolution féministe dans les sciences sociales qui aboutit au développement d'une nouvelle sociologie, la sociologie du genre (1976), empruntée au monde anglophone. La constitution de cette sociologie est nécessaire car même la sociologie marxiste qui ne rend pas compte de l'oppression commune des femmes, et est centrée non sur l'oppression des femmes mais sur les conséquences de cette oppression pour le prolétariat. Contrairement à des textes américains et cubains sur l'oppression économique des femmes (BESNTON, 1969, 1979 - LARGUIA, 1970) qui tendent à penser les femmes structurellement non responsables de la production des marchandises et cantonnées à des activités ne produisant que des valeurs d'usage et non des valeur d'échange, ne créant pas de surproduit, Christine DELPHY propose une analyse économique novatrice :

- Les rapports de production (non-rémunération...) s'appliquant au travail domestique ne sont pas limités aux productions consommées dans la famille (élevage des enfants, services domestiques) mais s'appliquent aussi aux productions destinées au marché quand elles sont produites dans la famille ;

- Il n'y a pas de différence entre les services domestiques produits par les femmes et les autres biens et services dits productifs produits et consommés dans la famille ;

- De même qu'il y a continuité et non rupture entre les activités ayant pour but l'autoconsommation et appelés productives et les activités ayant pour but l'autoconsommation et appelés non productives (les activités ménagères), il y a continuité entre les services fournis gratuitement par les femmes et les services commercialisés ;

- Aujourd'hui, l'appropriation de la force de travail des femmes tend à se limiter à l'exploitation (la formation gratuite par elles) du travail domestique et d'élevage des enfants ;

- A partir de ces données, il est maintenant possible d'ébaucher les principes d'une analyse de classes. on constate l'existence de deux modes de production dans notre société : la plupart des marchandises sont produites sur le mode industriel ; les services domestiques, l'élevage des enfants et un certain nombre de marchandises sont produites sur le mode familial. Le premier mode de production donne lieu à l'exploitation capitaliste. Le second donne lieu à l'exploitation familiale, ou plus exactement à l'exploitation patriarcale ;

- la fourniture gratuite de travail dans le cadre d'une relation globale et personnelle (le mariage), constitue précisément un rapport d'esclavage. 

En conclusion, pour tracer une perspective politique, l'exploitation patriarcale constitue l'oppression commune, spécifique et principale des femmes :

- commune, parce qu'elle touche  toutes les femmes mariées ;

- spécifique, parce que l'obligation de fournir des services domestiques gratuits n'est subie que par les femmes ;

- principale, parce que même quand les femmes travaillent "au dehors", l'appartenance de classe qu'elles en dérivent est conditionnée par leur exploitation en tant que femmes.

Du coup, la mobilisation doit se faire sur la base de l'oppression patriarcale, et non pas d'abord sur la base de l'oppression capitaliste comme le disent la plupart des auteurs marxistes, donc inclure tous les individus opprimés par le patriarcat et à ce titre intéressés à sa destruction, soit toutes les femmes. Ce travail de mobilisation doit mettre l'accent sur la solidarité de tous les individus opprimés par un même système et pour ce faire :

- s'attaquer aux problèmes de fausse conscience, à la conscience de classe déterminée par l'appartenance aux classes capitalistes plutôt qu'aux classes patriarcales et à l'identification sous ce prétexte à la classe patriarcale antagonique ;

- montrer comment cette fausse conscience sert les intérêt du patriarcat et nuit à la lutte.

 

Christine DELPHY, L'ennemi principal, tome 1 et 2,  Syllepse, collection Nouvelles questions féministes, 2002 ; Alexandra KOLLONTAÏ, Marxisme & Révolution sexuelle, François Maspéro, petite collection maspero, 1973 ; Friedrich ENGELS, l'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, 1884, www.uqac.ca - Editions Le temps des cerises, 2012 ; Notes de lecture, David RIAZANOV, www.pcint.org ; Hélène YVERT-JALU, L'histoire du divorce en Union Soviétique. Ses rapports avec la politique familiale et les réalités sociales, dans Population, n°1, 1981, Portail Persee ; François BALIBAR et Nadya LABICA, article Famille, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999.

 

SOCIUS

 

 

 

 

 

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 18:22

          Les conflits familiaux constituent une grande partie de l'activité du système judiciaire et une source... d'enrichissement assez importante des avocats. Il s'agit soit des procédures de divorce, qui durent souvent pendant de longs mois ou nettement moins souvent des violences internes aux familles, violences conjugales ou violences contre les enfants.

La famille se présente comme un système (tout système étant ici un ensemble d'éléments en interaction régi par des règles, dans lequel une modification d'un des éléments entraîne une modification de tous les autres) institutionnalisé (le mariage constitue un acte civil de premier plan, et les autres formes d'union ont tendance à prendre la même forme, comme le PACS par exemple) relativement stable (car malgré le nombre des divorces, la règle reste encore la pérennité de l'union) qui secrète des règles et des rapports de places préétablis (souvent sur la base biologique en ce qui concerne les relations entre parents et enfants, même après la séparation des membres du couple) et des normes relationnelles (le système tend, même avec des modifications, à garder la même logique juridique). A l'intérieur de ce système et dépendant de lui, le couple et la fratrie forment des sous-systèmes qui ont à gérer des problématiques spécifiques (Dominique PICARD et Edmond MARC). Nous pouvons distinguer, dans la répartition des conflits relationnels entre le système familial, le couple, la relation parent-enfant, qui varie suivant les sexes et la fratrie (les enfants entre eux surtout).

 

       Le système familial peut varier suivant les cultures, mais il secrète  un mode de relation spécifique, plus ou moins autoritaire. Toutes les cultures possèdent leur propre modèle familial. En France au siècle dernier, les familles s'organisent sur un mode patriarcal fondé sur des valeurs de respect, d'obéissance à l'autorité et de solidarité obligatoire entre les membres ainsi que sur la différenciation des sexes et des rôles : autorité dominante du père, fonction nourricière de la mère. A partir de ce modèle culturel, chaque famille élabore ses variantes personnelles. Les familles se structurent toutes aussi autour d'une sorte d'idéologie de référence, un "mythe familial" (identifié par l'école de Palo Alto, condensé de valeurs et de traditions ayant pour fonction essentielle d'orienter les comportements et de cimenter l'appartenance groupale) auquel les membres sont, souvent à leur insu, poussé à se conformer. Comme tout système, la famille présente une tendance à l'homéostasie (la comparaison étant souvent faite avec un système biologique) et cette tendance doit composer avec la nécessité de changement. Ainsi, pour maintenir un contact satisfaisant, avec plus ou moins grande souplesse, avec leurs enfants qui grandissent, les parents adaptent (parfois ils s'adaptent trop lentement...) leur comportement aux besoins de chaque âge, redistribuant les responsabilités et modifiant les marques d'attachement. Souvent, dans une société en mouvement perpétuel et aux aléas économiques multiples, un changement peut provoquer de graves perturbations lorsqu'il atteint les fondements du système et engendrer des conflits importants. Les événements internes à la famille - naissance d'un nouvel enfant, décès, déficience brusque d'un ou des parents, peuvent menacer tout l'édifice familial. Lorsque n'interviennent que peu d'événements dramatiques (économique ou social), c'est surtout l'arrivée d'un nouveau-né qui ravive les conflits (surtout un troisième...) entre les différents membres de la famille qui cela remet en cause toute sorte d'identifications et de construction des rôles, ou dit plus franchement, cela modifie les rapports de force entre les personnes : les alliances relationnelles des membres féminins et des membres masculins, le rapport mère-fils, père-fille...

 

     Vu du couple, les conflits sont souvent perçus comme des perturbations du lien interpersonnel (J-C KAUFMAN, Agacements : les petites guerres des couples, Armand Colin, 2007). Chacun possède une vision du couple "idéal" remis en question, et d'un point de vue moins fréquemment adopté (les écrits sur et pour l'harmonie du couple sont légion...), nous pouvons voir dans le conflit un reflet de la structure profonde de ce lien interpersonnel, et en même temps un moyen utilisé pour l'entretenir et le renforcer. Ce point de vue s'appuie souvent sur la notion de "jeu" issue de l'analyse transactionnelle. Par ce jeu relationnel, les motivations psychologiques des partenaires peuvent s'articuler dans de multiples situations. Souvent, les couples vivent dans l'illusion d'avoir bâti une culture commune alors que chaque conjoint reste souvent un pur produit de sa culture d'origine, nationale, ethnique ou familiale, ou encore de classe, mais cela se bâti dans la durée précisément par de multiples compromis dans le jeu relationnel, compromis qui peuvent être favorisé par des occupations professionnelles, politiques ou de loisirs (souvent séparément, parfois partagées), qui rendent moins fréquentes et moins prégnantes les occasions de disputes. C'est d'ailleurs au moment de la retraite, où ces occupations disparaissent ou s'atténuent, que les conflits peuvent apparaître plus aigus. Plus l'autorité paternelle ne fait plus office de référence, plus les modalités de ce jeu relationnel deviennent nécessaires pour le maintien du couple. Le passage d'une culture autoritaire à une culture "participationnelle", en comptant sur le fait que les diverses générations n'en ont pas la même habitude, peut se révéler très compliqué, car il s'agit, globalement, tout de même, de l'émergence de la femme comme acteur du couple à part entière.

 

    Vu de la fratrie, les rapports interpersonnels apparaissent essentiellement structurés sur le mode de la rivalité, voire de la jalousie plus ou moins tempérée. Les frères et soeurs, dans la situation de monopolisation "naturelle" de l'attention des parents, pour l'enfant, sont avant tout des concurrents. Pour attirer vers eux l'attention des parents, les enfants peuvent aussi bien jouer la carte du conformisme (en étant le meilleur, l'exemplaire dans l'obéissance aux préceptes parentaux), que celle de la déviance (celui qu'il faut tout le temps surveiller). Ceci dans le cas où l'autorité parentale est réelle, la psychanalyse ayant observé ces comportements dans les familles de tendance patriarcale. Mais en fait, dans une société où le conflit de générations est fort, où les contacts physiques avec les parents s'effilochent, où des substituts médiatiques remplacent des parents absents, pour de multiples raisons, le leadership familial n'est pas l'apanage des seuls parents. Ce qui se vérifie dans le mode de consommation des biens et services de la famille, est parfois le résultat tout simplement d'un déplacement de rapports de force où l'enfant peut jouer, suivant les moments, dans les conflits entre père et mère. Et chaque frère et soeur peut se livrer également, de manière quotidienne, à ce jeu relationnel. 

Le propre de la fratrie (qui commence à deux enfants) est que les enfants n'ont pas le même âge et souvent pas le même sexe, dont pas le même sexe, donc pas la même maturité au même moment. Des différenciations se font donc jour entre "grands" et "petits", provoquant jalousie, clivage et compétition. Alors que traditionnellement, l'aîné pouvait jouer un rôle dynamiseur et modélisateur, le brouillage continuel des rôles, par l'intervention d'acteurs extérieurs à la famille (l'école, les médias, ou simplement d'autres parents ou des amis...) peut multiplier les occasions de frictions, dans le partage des lieux communs de la maison, multipliant les conflits territoriaux. Ce brouillage est l'occasion pour chacun des enfants d'apprendre bien davantage sur les relations sociales qu'auparavant, sauf qu'il peut avoir un effet déstructurant, si l'autorité parentale n'est pas là pour établir des interdits, notamment dans l'utilisation de la violence. Si les parents ne s'entendent pas, cela est presque une banalité de l'écrire, les enfants non plus, non par simple mimétisme, mais tout simplement parce qu'ils ont en face d'eux des comportements qu'ils peuvent juger incohérents ou faciles à contourner... pour continuer des disputes entre frères et soeurs, sans l'oeil des parents... La spirale des conflits familiaux peut mêler des considérations pseudo-adultes et des désirs plus ou moins conscients, dans un méli-mélo vite incontrôlables... L'attention vigilante réclamée de la part des parents par quantité de manuels n'est pas forcément la règle (on peut même penser que les succès littéraires sont directement proportionnels aux difficultés de mettre en oeuvre une attention...).

L'attention vigilante dont se teintent dans les meilleurs cas (ils existent...), les rapports même affectueux entre frères et soeurs conduit également, surtout dans les familles nombreuses, à l'établissement d'alliances et de coalitions ayant pour but d'éliminer un rival ou d'étendre sa propre influence. Il est frappant de constater que les frères et soeurs devenus adultes privilégient encore souvent un frère par rapport à un autre, comportement qui font échos à ces alliances et coalitions.

 

    Dans la littérature consacrée à la famille, de manière globale, nous pouvons distinguer une sociologie de la famille proprement dite, qui s'intègre dans une sociologie générale (sur le plan universitaire,, notamment) surtout francophone et une sociologie du genre, surtout anglophone (dont les auteurs universitaires se situent dans des départements à part, les gender studies). Les concepts les plus éclairants sur les violences conjugales proviennent pour l'essentiel d'Amérique du Nord, car en France par exemple, la lutte contre celles-ci étant menées par une poignée de militantes de la cause féminine, le monde de la recherche ne s'y intéresse que peu (Nadège SEVERAC) jusqu'aux années 1980 voire 1990. Les problématiques s'articulent autour des sentiments et des faits de violences dans le couple, exercées contre les femmes, et non à partir d'une étude de l'ensemble des conflits familiaux. 

   Les chercheurs nord-américains s'efforcent de théoriser la violence, ses effets, la manière dont elle s'exerce, dont elle s'apprend, et de modéliser la violence conjugale en tant que dynamique interpersonnelle (DOBASH et DOBASH, Violence against wives : a Case against the Patriarchy, New York, Free Press, 1979). L'une des représentations les plus connues consiste en un cercle, au centre duquel est exprimée la véritable nature de la relation conjugale qui est "pouvoir et contrôle". A la circonférence sont indiquées les formes les plus dures de violence, physique et sexuelle, tandis que les rayons du cercle déclinent des formes moins repérables : intimidation, culpabilisation, dévalorisation, isolement... Il s'agit de montrer que c'est en usant d'une multiplicité de violence, sous la forme du continuum, que l'auteur de violences peut établir un contrôle sur les agissements de sa compagne et, au final, asseoir son pouvoir sur elle (E PENCE, M PAYMAR, Education Groups for Men who batter, The Duluth Model, New York, Springer, 1993).

   La psychologue Leonore E WALKER (The Battered Woman, New York, Harper & Row, 1979) modèle le "cycle de la violence" qui montre une dynamique marquée par trois phases successives décrites de nos jours dans de nombreux ouvrages, y compris dans la sphère francophone :

- montée de la tension au fil du quotidien ;

- décharge de la tension lors du passage à l'acte ;

- culpabilité de l'agresseur qui quête le pardon de la victime et lui promet de changer.

La victime le croit le plus souvent, permettant aux conjoints de se retrouver pour une lune de miel et de recommencer... Avec le temps, la violence s'intègre à la vie conjugale et l'auteur ne cherche plus à être excusé : le cycle reprend une forme binaire et tend à se reproduire plus rapidement, impliquant des actes de plus en plus graves, dessinant ainsi une spirale qui risque de se terminer par la mort de la victime. D'autre part, la psychologue américaine remarque que les femmes rencontrées dans ses enquêtes semblent avoir perdu la croyance qu'elles puissent se soustraire à la relation violente, tout en développant des capacités de survie consistant notamment à minimiser et banaliser la violence subie. Elle forge le concept de syndrome de la femme battue, à partir d'une expérimentation de psychologie sociales qui montre que la confrontation répétitive à la violence amène le sujet à intérioriser un sentiment d'impuissance, en même temps qu'à adopter une position permettant de réduire autant que possible le risque de subir à nouveau la violence. Son modèle est massivement adopté par nombre d'intervenants sociaux qui y trouvent une clé de compréhension décisive à la difficulté de faire maintenir par les victimes leurs plaintes, notamment auprès de la police. Ce modèle du harcèlement moral et d'emprise est repris plus tard (vingt ans après...) par des auteurs français comme Marie-France HIRIGOYEN (Le harcèlement moral. La violence perverse au quotidien, Syros-La Découverte, 1998 - Femmes sous emprise. Les ressorts de la violence dans le couple; Oh! Editions, 2005). Ce modèle est d'ailleurs ensuite étendu dans d'autres domaines de la sociologie, notamment de la sociologie du travail.

   Les débats autour de la violence conjugale n'ont pas seulement (et parfois pas principalement) une dimension intellectuelle (sociologie) mais une tonalité directement politique. Ils partent de sociétés ayant déjà effectués une révision du modèle patriarcal (en droit, mais surtout psychologiquement) et entretiennent de vives batailles idéologiques, notamment parce que, sur un même espace politique, se juxtaposent des familles dont les mentalités ne sont pas les mêmes, et où la tolérance face à l'utilisation de la violence (souvent cachée à l'extérieur) n'est pas non plus la même. De plus, l'évolution des mentalités quant aux rôles de la femme et de l'homme dans le couple, se poursuit, et ce, de manière non linéaire. 

     La violence conjugale constitue une nouvelle entrée pour un débat sur la domination masculine, comme l'écrit Nadège SEVERAC. Les psychologues apportent des contributions décisives (avec des répercussions non négligeables sur le droit) à la connaissance de la violence conjugale qui complètent l'explication féministe. Il ne s'agit pas de dire, pour la majorités des féministes, et des psychologues également, que les victimes le seraient en raison d'un profil type (contre la tentation d'ailleurs de ministères allant vite en besogne répressive contre ces violences) dont les recherches montrent l'inexistence (WARDELL, GILLESPIE, LEFFLER, Science and violence again'st wives, dans The Dark Side of families, Berverly Hills, Sage Publication, 1983) , mais d'améliorer la compréhension et les réponses à apporter à la violence conjugale.

     La figure de l'agresseur est davantage sujette à débat. En France, Les hommes violents (1991), du sociologue Daniel WELZER-LANG constitue une référence, mais la question n'est pas celle de l'existence de caractéristiques psychologiques d'un bourreau, mais celle de l'interprétation du rôle de celles-ci dans la violence conjugale. Deux anthropologie semblent s'opposer :

- la première, privilégiée par les tenants d'une analyse en termes de rapports sociaux de sexe, voit en l'homme violent avant tout un dominant, un homme comme les autres, tous étant des "prédateurs en puissance" (WELTZER-LANG). Comme le fait Pierre BOURDIEU (La domination masculine, Actes de la recherche en sciences sociales, n°84, 1990), elle analyse la virilité en tant que privilège qui se paie de tensions et de contension permanentes, parfois poussées jusqu'à l'absurde et de la peur de déchoir : autrement dit, dominer l'autre requiert avant tout de se maîtriser soi-même, ce qui n'est pas sans sacrifice. 

- La seconde appréhende l'homme violent comme un homme souffrant. L'analyse de nombreux psychologues s'attache à comprendre le lien entre ses comportements et ses représentations internes, son ressenti, marqués par une estime de soi très négative, de dévalorisation et d'impuissance. Les éléments d'explication mettent en évidence l'existence d'un syndrome de stress post-traumatique, de dépression et de troubles anxieux, fréquemment associés à des expériences adverses auxquelles certains sujets ont été confrontés dans leur premie enfance. De nombreuses études se penchent sur ces cas de parents ayant été soumis dans leur enfance à des maltraitances (WALKER, 1979 ; ROSENBAUM, O'LEARY, Children, the inattended victmes of marital violence, American Journal of Orthopsychiatry, n°51,1981 ; TELCH, LINDQUIST, Violent versus, nonviolent couples : a comparison of patterns, Psychotherapy n°21,1984 ; DUTTON, De la violence dans le couple, Bayard,1996). Les chercheurs soulignent le caractère complexe de la violence conjugale. Les recherches dont l'objet est l'évaluation de l'efficacité des programmes de prise en charge d'auteurs de violence peinent à mettre en évidence les leviers d'efficacité, les populations où s'expriment les comportements violents étant très hétérogènes ; seuls sont mis en évidence l'importance de la précocité de l'intervention, de la coordination entre acteurs sociaux et judiciaires et de la durée, souvent trop brève des programmes (EDLESSON, 2008).

Les débats sont vifs entre les psychologues qui mettent l'accent sur ces parcours d'hommes violents et certains féministes qui estiment, qui conférant un statut déterminant aux logiques de pouvoir et d'exploitation de la femme, excluant d'autres approches pertinentes.

Ainsi SINGLY (1993) estime que le droit de s'aimer et de s'allier au conjoint de son choix compte parmi les conquêtes constitutives de l'émancipation individuelle moderne, y compris dans une dimension de plus grande égalité entre les sexes. Comprendre ce qui se joue dans la violence conjugale requiert la compréhension des enjeux spécifiques de la relation conjugale contemporaine. Or, aujourd'hui, les conjoints ne s'unissent pas dans une logique d'échange de "services" (comme dans la sphère marchande), mais avec des attentes mutuelles de réalisation de soi (BOZON, Sociologie de la sexualité, Nathan,  2002). Ce qui circule relève du registre du don qui, en exprimant "la force du lien" (GODBOUT, CAILLÉ, L'esprit du don, La Découverte, 1992), produit un type de richesses particulier consistant en estime de soi (SINGLY, 1996). En effet, un conjoint fortement "présent" est perçu comme un conjoint très attaché à son partenaire, ce qui dit quelque chose de la valeur de ce partenaire : être aimé, c'est être estimable.

Si le couple contemporain demeure un lieu à risque à l'égard de la violence, ce que aurions plutôt à formuler autrement : si le couple contemporain connaît toujours des formes de conflits, c'est pour des raisons différentes que par le passé : moins parce que les conjoints ont des statuts inégaux légitimant pouvoir et violence masculine, que parce que les attentes sont extrêmement fortes et les frustrations d'autant plus éprouvantes que c'est le sentiment de sa propre valeur que chacun engage (COUTENCEAU, Amour et violence. Le défi de l'intimité, Odile Jacob, 2006). Par ailleurs, si les études se concentrent sur une sorte d'idéal-type du couple contemporain où la recherche du bonheur mutuel est le motif de l'union, il ne faut pas oublier que perdure d'autres modèles de couples, tant dans les pays occidentaux qu'ailleurs, où la parentèle intervient bien plus dans les mariages. Cela peut créer des confusions dans l'esprit des partenaires quant aux attentes pour le futur. Egalement, le fait que la parentèle intervient de moins en moins dans ces affaires, rendent les enjeux personnels plus vivaces. 

La nouvelle configuration (le couple contemporain) s'assortit de deux caractéristiques :

- la première est que les différences d'investissement peuvent donner lieu à d'intenses conflits (plus intenses que lorsqu'il s'agissait surtout d'intérêts entre familles), au cours desquels hommes et femmes peuvent recourir à la violence, y compris physique, pour amener l'autre là où ils veulent, et/ou pour lui faire payer la souffrance endurée (SÉVERAC, 2003). Cela n'empêche pas que les couples conservent majoritairement un mode de régulation en forme de négociations (KELLERHALS et collaborateurs, 2004 ; KAUFMAN, 1992, 1995 ; MARTUCELLI, Forgé par l'épreuve, Armand Colin, 2006), ce qui implique qu'ils parviennent à effectuer un travail en commun pour parvenir à "désamorcer" ou circonscrire le recours à la violence (SÉVERAC, 2003, 2005). Former un couple dont les membres ne font pas que coexister mais sont en relation constante exige de chacun un travail sur les différences qui doit permettre la compréhension au quotidien (BERGER, KELLMER, Le mariage et la construction de la réalité, Dialogue n°102, 1988), comme la résorption des crises ;

- la seconde est que les ajustements entre conjoints requièrent des ressources complexes, de souplesse psychique et de compétences réflexives et verbales (SINGLY, 2000), bien supérieures aux époques et aux lieux où l'autorité est dévolue (qu'il ait tort ou qu'il ait raison dans ses décisions) uniquement et une fois pour toute au père de famille, avec le soutien de toute la parentèle. Dans ce couple moderne, la victime de situations n'est plus forcément la femme dont le statut d'égalité avec l'homme est de plus en plus souvent reconnu.

 

Nadège SÉVERAC,  article Couple, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011 ; Dominique PICARD et Edmond MARC, Les conflits relationnels, PUF collection Que sais-je?, 2008.

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 13:43

              Les études sociologiques de la famille, qui remontent tout de même à Emile DURHEIM, même si ce thème ne se trouve revigoré récemment par la crise de... la famille, se concentrent à bon droit sur leur objet mais soit semble considéré celle-ci comme un milieu clos de rivalités et de conflits binaires ou plus compliqués, soit semble la réduire à un élément passif dans une société en pleine évolution. Or, et c'est aussi une tendance des études les plus récentes, la famille constitue une structure sociale, non seulement avec sa dynamique propre et en dynamique avec les autres familles, mais aussi pénétrée par les évolutions de la société dans son ensemble. Si de nombreux sociologues se concentrent sur la famille, sur l'éducation, sur le monde du travail, il n'en est pas moins que tous ces milieux s'interpénètrent plus ou plus et s'influencent pleinement. En outre, la grande majorité des études cherchent la famille moyenne et tendent à éclaircir ce qui se passe dans les familles des classes moyennes, situées dans la hiérarchie des richesses, en dessous de ces grandes familles bourgeoises, industrielles, financières, qui ont conservés des modes d'agir hérités des grandes familles aristocratiques de l'Ancien Régime et dessus de classes prolétarisées qui construisent d'autres modes de solidarités qu'elles. La multiplicité des rapports internes aux familles et du coup de leurs interactions, et de leur rapports aux autres institutions, et singulièrement à l'Etat, est encore plus grande si nous considérons les flux migratoires qui mêlent d'autres cultures à celle dominante.

 

    Une première tentative d'y voir clair est amorcée par Emile DURHEIM (La famille conjugale, 1892 ; Introduction à la sociologie de la famille, 1888), dont les classifications et les analyses influencent encore les sociologues contemporains. 

 Dans Introduction à la sociologie de la famille, il tente d'établir une sorte de tableaux des acteurs de la famille : les consanguins, les époux, les enfants et... l'Etat.

Pour les consanguins, c'est autant de conflits plus ou moins ouverts qui meuvent les relations du mari avec ses parents propres et ceux de sa femme, les relations de la femme avec ses parents propres et ceux de son mari, et cela sur le plan des personnes et des biens. Le fondateur de la sociologie française entend par là l'émancipation par le mariage, la dot, le droit successoral, le conseil judiciaire, la parente par alliance, sa nature et ses conséquences. il en est de même pour les relations des enfants avec les consanguins paternels et maternels.

 Pour les époux, il série les relations des futurs époux à l'acte générateur de la famille (mariage), avec tout ce qu'implique les éléments suivants : nubilité, consentement, non existence d'un mariage antérieur ; les relations des époux quant aux personnes, entendre par là les droits et devoirs respectifs des époux, la nature du lien conjugal : dissolubilité ou indissolubilité ; les relations des époux quant aux biens (régime dotal, communauté ou non des biens, donations, droit successoral, etc).

 Pour les enfants, ce qui est encore un domaine peu exploré, hors du regard sur l'éducation, de finances et... la délinquance, les relations des enfants avec les parents quant aux personnes (puissance paternelle, émancipation, majorité...) ; les relations des enfants avec les parents quant aux biens (Héritage, Droit de réserve, Biens propres de l'enfant, Tutelle des parents, etc.), et les relations des enfants entre eux (étudiés surtout actuellement encore sous l'angle du droit successoral).

  Pour l'Etat, il s'agit de l'intervention générale de l'Etat en tant qu'il sanctionne le droit domestique (la famille comme institution sociale), son intervention particulière dans les relations entre futurs époux (célébration du mariage) ou entre époux (substitution du tribunal au mari pour certaines autorisations), également son intervention particulière dans les relations entre parents et enfants (concours du tribunal pour l'exercice de la puissance paternelle), et dans les relations avec consanguins. 

  Cette description des acteurs en présence est toujours présente dans son analyse de l'évolution de la famille, notamment dans La famille conjugale. "J'appelle, écrit-il, de ce nom la famille telle qu'elle s'est constituée chez les sociétés issues des sociétés germaniques, c'est-à-dire chez les peuples les plus civilisés de l'époque moderne". "La famille conjugale résulte d'une contraction de la famille paternelle (nom que donne DURKHEIM aux institutions domestiques des peuples germaniques et qu'il distingue de celles de la famille patriarcale romaine. La principale différence consistant dans l'absolue et excessive concentration du pouvoir à Rome, de la patria potestas entre les mains du pater familial ; les droits de l'enfant, de la femme et surtout des parents en ligne maternelle étant au contraire caractéristiques de la famille paternelle (selon Marcel MAUSS). Celle-ci comprenait le père, la mère et toutes les générations issues d'eux, sauf les filles et leurs descendants. La famille conjugale ne comprend plus que le mari, la femme, les enfants mineurs et célibataires. Il y a en effet entre les membres du groupe ainsi constitué des rapports de parenté tout à fait caractéristiques, et qui n'existaient qu'entre eux, et dans les limites où s'étend (?) la puissance paternelle. Le père est tenu de nourrir l'enfant et de pourvoir à son éducation jusqu'à sa majorité. Mais en revanche, l'enfant est placé sous la dépendance du père ; il ne dispose ni de sa personne, ni de sa fortune dont le père a la jouissance. Il n'a pas de responsabilité civile. Celle-ci revient au père. mais quand l'enfant est majeur quant au mariage - car la majorité civile de vingt et un ans le laisse sous la tutelle du père en ce qui regarde le mariage - ou bien dès que, à un moment quelconque, l'enfant est légitimement marié, tous les rapports cessent. L'enfant a désormais sa personnalité propre, ses intérêts distincts, sa responsabilité personnelle. Il peut sans doute continuer à habiter sous le toit du père, mais sa présence n'est plus qu'un fait matériel ou purement moral ; elle n'a plus aucune des conséquences juridiques qu'elle avait dans la famille paternelle.(Responsabilité collective, selon Marcel MAUSS). D'ailleurs, le plus souvent, la cohabitation cesses même avant la majorité. En tout cas, une fois l'enfant marié, la règle est qu'il se fait un foyer indépendant. Sans doute il continue d'être lié à ses parents ; il leur doit des aliments en cas de maladie, et inversement, il a droit à une portion déterminée de la fortune familiale, puisqu'il ne peut pas (en droit français), être déshérité totalement. Ce sont les seules obligations juridiques qui survivent (des formes de famille antérieures), et encore la seconde parait destinée à disparaître. Il n'y a là rien qui rappelle cet état de dépendance perpétuelle qui était la base de la famille paternelle et de la famille patriarcale. Nous sommes en présence d'un type familial nouveau. Puisque les seuls éléments permanents en sont le mari et la femme, puisque tous les enfants quittent tôt ou tard la maison (paternelle) je propose de l'appeler la famille conjugale."

"... ce qui est plus nouveau encore et plus distinctif (que l'évolution de la puissance paternelle qui résulte lui même de l'évolution de l'ancien communisme, base de toutes les sociétés domestiques, sauf de la société patriarcale) de ce type familial, c'est l'intervention toujours croissante de l'Etat dans la vie intérieure de la famille. On peut dire que l'Etat est devenu un facteur de la vie domestique. C'est par son intermédiaire que s'exerce le droit de correction du père quand il dépasse certaines limites. C'est l'Etat qui, dans la personne du magistrat, préside aux conseils de famille ; qui prend sous sa protection le mineur orphelin tant que le tuteur n'est pas nommé ; qui prononce et parfois requiert l'interdiction de l'adulte..."

 "La loi de contraction ou d'émergence progressive a pu être vérifiée jusqu'au bout. De la mani§ère la plus régulière, nous avons vu des groupes primitifs émerger des groupes de plus en plus restreints qui tendent à absorber la vie familiale toute entière". Dans son oeuvre, il s'efforce de démontrer la contraction progressive du groupe politico-domestique, du passage du clan exogame amorphe, vaste groupe de consanguins, au clan différencié, à familles proprement dites, utérines ou masculines ; de là à la famille indivise d'agnats ; à la famille patriarcale, paternelle ou maternelle ; à la conjugale. Le phénomène de réduction du nombre des membres de la famille, et de concentration des liens familiaux est, selon lui, le phénomène dominant de l'histoire des institutions familiales. "Non seulement la régularité de ce mouvement résulte de ce qui précède, mais il est facile de voir qu'il est lié aux conditions les plus fondamentales du développement historique. En effet l'étude de la famille patriarcale nous a montré que la famille doit nécessairement se contracter, à mesure que le milieu social avec lequel chaque individu est en relations immédiates, s'étend davantage (Etude de la famille patriarcale, romaine et chinoise). Car plus il est restreint, mieux il est en état de s'opposer à ce que les divergences particulières se fassent jour ; par suite, celles-là seules peuvent se manifester qui sont communes à un assez grand nombre d'individus pour faire effet de masse et triompher de la résistance collective. Dans ces conditions il n'y a que de grandes sociétés domestiques qui puissent se dégager de la société politique. Au contraire, à mesure que le milieu devient plus vaste, il laisse un plus libre jeu aux divergences privées, et, par conséquent, celles qui sont communes à un plus petit nombre d'individus cessent d'être contenues, peuvent se produire et s'affirmer. En même temps d'ailleurs, en vertu d'une loi générale déjà observée en biologie, les différences d'individus à individus se multiplient par cela seule que le milieu est plus étendu. Or s'il est un fait qui domine l'histoire, c'est l'extension progressive du milieu social dont chacun de nous est solidaire. Au régime du village succède celui de la cité ; au milieu formé par la cité avec les villages placés sous sa dépendance, succèdent les nations qui comprennent des cités différentes ; aux nations peu volumineuses encore comme étaient les peuples germaniques, succèdent les vastes sociétés actuelles. En même temps, les différentes parties de ces sociétés se sont mises de plus en plus étroitement en contact par suite de la multiplications et de la rapidité croissante des communications, etc. (Le groupe familial peut donc se contracter, jusqu'à l'extrême limite, Marcel MAUSS)."

"Le grand changement qui s'est produit à ce point de vue, c'est l'ébranlement progressif du communisme familial. A l'origine, il s'étend à tous les rapports de parenté ; tous les parents vivent en commun, possèdent en commun. Mais dès qu'une première dissociation se produit au sein des masses amorphes de l'origine, dès que les zones secondaires apparaissent, le communisme s'en retire pour se concentrer exclusivement dans la zone primaire ou centrale. Quand du clan émerge la famille agnatique (indivise), le communisme cesse d'être la base du clan ; quand, de la famille agnatique, se dégage la famille patriarcale, le communisme cesse d'être la base de la famille agnatique. Enfin, peu à peu, il est entamé jusqu'à l'intérieur du cercle primaire de la parenté. Dans la famille patriarcale, le père de famille en est affranchi, puisqu'il dispose librement, personnellement de l'avoir domestique. Dans la famille paternelle, il est plus marqué, parce que le type familial est d'une espèce inférieure ; cependant les membres de la famille peuvent posséder une fortune personnelle, s'ils ne peuvent pas en jouir ou l'administrer personnellement. Enfin, dans la famille conjugale, il n'en reste plus que des vestiges, le mouvement est donc lié aux mêmes causes que le précédent. Les mêmes raisons qui ont pour effet de rstreindre progressivement le cercle familial, font aussi que la personnalité des membres de la famille s'en dégage de plus en plus. Plus le milieu social s'étend, moins (...) le développement des divergences privées est contenu. Mais, parmi ces divergences, il en est qui sont spéciales à chaque individu, à chaque membre de la famille ; et même elles deviennent toujours plus nombreuses et plus importantes à mesure que le champ des relations sociales devient plus vaste. Là donc où elles rencontent une faible résistance, il est inévitable qu'elles se produisent au dehors, s'accentuent, se consolident, et comme elles sont le bien de la personnalité individuelle, celle-ci va nécessairement en se développant. Chacun prend davantage sa physionomie propre, sa manière personnelle de sentir et de penser ; or, dans ces conditions, le communisme devient de plus en plus impossible, car il suppose au contraire, l'identité, la fusion de toutes les consciences au sein d'une même conscience commune qui les embrasse. On peut donc être certain que cet effacement du communisme qui caractérise notre droit domestique non seulement n'est pas accident passager, mais au contraire s'accentuera toujours davantage, à moins que, par une sorte de miracle imprévisible et presque inintelligible, les conditions fondamentales qui dominent l'évolution sociale depuis l'origine ne restent pas les mêmes.". Devant cette évolution, le sociologue se pose la question : De ces changements, la solidarité domestique sort-elle affaiblie ou renforcée? Sans répondre de manière tranchée à cette question, il est favorable à ce changement qui brise la transmission strictement héréditaire de la richesse, qui a tendance à formes des riches et des pauvres de manière cumulative à travers les générations, et à diviser davantage la société. La transmission héréditaire, acquise sous le premier régime familial du communisme, si elle demeure, produit des effets négatifs quant à la cohésion sociale. Par ailleurs, le groupe professionnel tend à prendre le relais, dans les chaînes de solidarité, du groupe familial dont le format ne permet plus l'exercice propre de celles-ci. 

 

      Si par la suite, la sociologie laisse pendante la question des évolutions premières de la famille, qui apparaissent plus complexes au fil des études anthropologiques ou simplement historiques (notamment celle de l'existence de ce communisme primitif), elle prend à son compte l'évolution de la famille vers un format de plus en plus réduit, singulièrement de nos jours, après la révolution industrielle. Bien que celle révolution soit plus considérée aujourd'hui comme plus accompagnatrice d'une telle évolution qu'initiatrice.

De plus, cette thèse évolutionniste de la contraction familiale perd de son évidence, surtout en regard des études historiques qui la critiquent durement. André BURGUIÈRE et ses collaborateurs (Histoire de la famille, 2 tomes, Armand Colin, 1986), par exemple, établissent :

- que la composition du groupe domestique aux XVIème, XVIIème et XVIIIème siècles en Occident n'était pas si différente de ce qu'elle est aujourd'hui ;

- qu'elle fluctuait beaucoup au cours du cycle de vie ;

- et que le groupe de parenté était très instable du fait de la forte mortalité.

 

            Par ailleurs, selon Louis ROUSSEL (La famille incertaine, 1989), la famille serait devenue plus incertaine en raison de l'affaiblissement général des normes autrefois prescrites qui faisaient d'elle une institution qui s'imposait à tous. Les comportements familiaux seraient moins convenus et traduiraient, à travers le rejet du mariage et des références institutionnelles, un refus de soumettre sa vir privée à la loi et plus largement au contrôle social. Très influente, cette thèse continue d'inspirer bon nombre d'analyses. Mais certains auteurs se refusent à admettre que cette émancipation des institutions conduise à un fonctionnement familial sans réelle prescriptions sociales, intégralement négocié, voire anonique et "incertain".

 

           La thèse de la désinstitutionnalisation se prête donc, comme le constate Jean-Hugues DÉCHAUX (1995) à une double lecture : d'une part, une version forte qui reste proche de l'analyse d'origine et, de l'autre, une version critique qui en modère largement la portée. Faisant le point sur la sociologie française de la famille en prenant cinq livres - que nous recommandons pour aborder ce sujet, en plus des "classiques" (François de SINGLY, Sociologie de la famille contemporaine ; Jean-Claude KAUFMANN, Sociologie du couple ; Irène THÈRY, Le démariage. justice et vie privée ; Marie.-Thérèse MEULDERS-KLEIN et IrèneTHÉRY, Les recompositions familiales aujourd'hui ; Martine SEGALEN, Sociologie de la famille ; tous parus en 1993), le sociologue cité la présente comme effectuant des approches différentes en se plaçant de plusieurs points de vue. L'approche de la famille sous l'angle de parenté privilégie traditionnellement un raisonnement en termes d'institutions et de normes sociales. A contraire de l'étude des rapports conjugaux vu à travers le prisme d'une désinstitutiionnalisation

   François de SINGLY s'inspire beaucoup de la démarche d'Emile DURKHEIM, de sa théorie du changement familial, celle-ci étant de plus en de plus dépendante de l'Etat, de plus en plus autonome par rapport à la parenté, les hommes et les femmes étant de plus en plus indépendants vis-à-vis d'elle. Le primat de l'affection et l'autonomisation des acteurs se trouve en quelque sorte contrebalancé, mais cela ne joue évidemment pas au même niveau d'intimité, par l'importance de l'école, devenue le support de la famille, lorsqu'évidemment il y a des enfants... Cette analyse rejoint celle de Talcott PARSONS et de BALES (Family, sozialization and interaction process, Glencoe, The Free Press, 1955), sur l'isolement de la famille nucléaire : les relations de parenté subsistent (d'ailleurs, les migrations hebdomadaires des automobiles sont là sans doute pour en témoigner, pensons-nous) mais la dépendance entre générations est fortement dévalorisée, chacun souhaitant marquer son autonomie et ne jouant un rôle subsidiaire (mais toutefois important en cas de problèmes économiques...). Si les relations de parenté se sont réellement transformées, on ne peut peut conclure, suivant les recherches françaises (PITROU, 1992 ; SCHWARTZ, 1990) à un repli de la famille conjugale. 

    Les sociologues, à trop se centrer sur la famille, peuvent en arriver, pensons-nous, dans une réflexion globale, à négliger une partie de plus en plus importante de la population, pour qui la famille s'est proprement décomposée... sans se recomposer. Très récemment, dans des études sur la précarisation économique, ce phénomène d'hommes et de femmes qui restent seuls, célibataires ou divorcés, tend à prendre de l'importance.

   Ce centrage a des effets encore plus importants sur l'analyse, lorsque c'est le couple (Jean-Claude KAUFMANN) qui est l'objet de l'étude. Les cycles conjugaux - installation, stabilisation, pérennisation ou séparation - deviennent de plus en plus "flous". Mais dans l'analyse, il est très pertinent de distinguer le sentiment des acteurs de la réalité de ces cycles. Ainsi, ce dernier auteur met en évidence une sorte de "loi d'airain" de la stabilité conjugale. Il formule la notion d'injonction. Les routines mises en place, dans la réparartition des tâches domestiques, dans la dynamique entre occupations dans le monde du travail et occupations dans la famille, qui loin d'une négociation technique, entre dans les processus d'identification, favorisent cette stabilité du couple. Cette approche, qui lie économie affective et ajustement identitaire, relativise la désinstitutionnalisation familiale, d'autant que ces routines s'inspirent de celles mises en place par les parents auparavant. L'attitude des partenaires ne résulte pas complètement d'un choix - ils peuvent désirer bien plus d'autonomie et la "rêver" sans doute. Les contraintes extérieures au couple jouent sans doute beaucoup dans cette routinisation, qui peut être renforcée ou amoindrée, suivant les "trajectoires" affectivo-amoureuses" de chacun. Sans doute l'auteur ne prend t-il pas suffisamment en compte différents conflits de rôles entre hommes et femmes, les relations conjugales pouvant être interprétées comme des rapports de pouvoir

     En tout cas, cette perception s'oppose à celle de Jean KELLERHALS et de ses collaborateurs (stratégies éducatives des familles, Milieu social, dynamique sociale et éducaton des pré-adolescents, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1991) qui mettent plutôt l'accent sur les ajustements stratégiques entre partenaires.

     Martine SEGALEN appuie la nécessité pour la sociologie de la famille d'intégrer une optique historique et ethnologique, indispensable pour se dotr du recul nécessaire propre à se prémunir contre les interprétations hâtives et "universalistes" auxquelles la sociologie des changements familiaux a souvent cédé. Les grandes théories de la "modernisation familiale" qui cherchaient à expliquer de façon mécanique et linéaire les changements familiaux par l'industrialisation ou l'urbanisation se sont avérées erronées parce qu'elles négligeaient les capacités d'adaptation, de résistance et d'action de la famille. Nous pensons qu'effectivement, l'institution familiale est dotée d'une grande plasticité, et que les tendances au repli, à la contraction, à la privatisation, fruits de conflits qui la traversent  comme d'autres institutions. La formation de la famille, avec ses différentes formes d'union, est liée à des évolutions de la socialisation de ses membres, toujours en mouvement. Elle est liée (dans les deux sens influence et influencée) également par les évolutions globales de la société. En tant de groupe, la famille est sans doute "en première ligne" dans la société et ses évolutions. Une manière de traiter cela est de considérer différentes temporalités qui traversent la société, et dons la famille. Pour certains sociologues, portés à se concentrer sur le couple conjugal comme François de SINGLY, le temps long ne structure plus le fonctionnement familial. Ainsi, il explique dans Sociologie de la famille contemporaine que la famille n'a plus de réel horizon intergénérationnels parce qu'elle est devenue "relationnelle" et "individualiste". L'aspiration de chacun à l'autonomie, autre signe souvent cité de la modernité, engendre dans l'unité conjugale une "dévalorisation de la pérennité". Quand, au contraire, le champ couvert embrasser la parenté, comme pour Irène THÉRY, la perte d'emprise du temps long est interprétée comme un manque. le sociologue est alors attentif aux moyens par lesquels les individus tentent de réintroduire ce dernier et la sécurité qu'il prodigue, sans toutefois renoncer à leur autonomie, gage de liberté personnelle. Elle se demande si les personnes ne s'en trouvent pas fragilisées par la plus grande labilité des liens familiaux, et sans souhaiter le retour à l'indissolubilité familiale d'antan (même si parfois son approche juridique semble vouloir y tendre), elle développe un point de vue critique à l'endroit d'une modernité définie comme le triomphe de l'individualisme et de l'autonomie. 

 

      Dans son ouvrage Sociologie de la famille, Jean-Hugues DÉCHAUX, prenant en compte les statistiques, et dans une analyse restreinte au cas français, indique en ce qui concerne les transformations de la morphologie familiale, "la fin de la famille "traditionnelle" : "La modification des comportements en matière de fécondité et de nuptualité a été si considérable depuis les années 1970 qu'une véritable "cassure" (SEGALEN, 2006) s'est produite. Il en résulte un dépérissement de la famille dite (abusivement) "traditionnelle", c'est-à-dire le couple marié avec enfants élevés par l'épouse inactive, modèle familial qui s'était imposé dans les représentations, plus encore que dans les pratiques, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale."  De nouvelles formes de vie familiale naissent : "Alors que la "famille traditionnelle" est en déclin, de nouvelles formes de vie conjugale et familiale voient le jour, confirmant le fait que les structures familiales sont dynamiques et ne restent jamais durablement figées dans une configuration stable. Dans ce nouveau paysage, le mariage n'occupe plus la place pivot qui était jusqu'alors la sienne." La diffusion de la cohabitation hors mariage, la banalisation du divorce et des unions successives, la multiplication des familles monoparentales et recomposées, la croissance du nombre de personnes à la vie solitaire entre célibat et veuvage, tout cela conduit à une diversification des modèles familiaux : " Les transformations des comportements familiaux enregistrés par les statistiques sont remarquablement synchronisées. Elles indiquent ne rupture au début des années 1970, dans la foulée des événements de mai 68. la famille bourgeoise "traditionnelle", alors dénoncée comme un carcan, fait progressivement place à diverses formes de vie familiale nouvelles. Mais sur la longue durée, l'impression de rupture s'atténue et conduit à distinguer morphologie familiale d'un côté, normes et opinions de l'autre." Les femmes et les jeunes jouent un rôle décisif dans cette évolution. 

 

      S'il est vrai que l'on assiste à des décompositions et recompositions, parfois assez rapides dans le temps, il faut remarquer que certaines caractéristiques fondamentales de la famille "occidentale demeure" : non seulement le droit familial évolue peu et très lentement, comme si les professionnels de la justice avaient de la peine à suivre cette évolution (multiplication des situations de concubinages), accordant au père et à la mère biologique un statut encore supérieur aux autres par rapports aux enfants, mais la monogamie reste la règle, alors qu'on pourrait penser à une multiplication des situations sexuelles dans le même temps, via une libéralisation des moeurs (mais sans doute est-il bien délimitée...).

A un point où les populations immigrées (où peuvent exister la polygamie) se plient à la fois aux règles du droit européen et aux règles de coexistence entre hommes et femmes. Peu d'études en vérité sont encore consacrées aux multiples interpénétrations culturelles dans les pays occidentaux... comme dans les autres pays, où dominent par exemple la religion musulmane ou hindoue.

Le modèle occidental de la famille déteint-il sur les pays où d'autres traditions dominent?

S'installe-t-il réellement une situation où coexistent plusieurs modèles familiaux, dans un pluralisme familial : à côté de couples mariés vivent des couples non mariés, à côté de familles qui restent dans le "modèle traditionnel", même si les femmes tendent de plus en plus à avoir un travail à l'extérieur du foyer (mais une sociologie du travail devrait déterminer si cette tendance perdure même en période de crise économique) vivent des familles "recomposées", des célibataires, des "familles monoparentales", des couples de même sexe, tout ceci dans une relative tolérance? D'ailleurs, cette relative tolérance, générale en Europe occidentale, est associée à un certain rejet de l'intrusion moralisatrice des institutions religieuses, idéologiques ou politiques. Les évolutions peuvent être relativement rapides dans un sens ou dans un autre, et cela du fait à la fois des dynamismes à l'intérieur de la famille et des bouleversements économiques. 

 

    Comme l'écrit Julien DAMON, toute famille "est d'abord composition, agencement et réunion d'individus par des liens. Chacune est à la merci d'une possible décomposition, que ce soit par disparition d'un des conjoints ou par séparation du couple. Après décomposition, enfants et parents peuvent connaître, à partir d'une nouvelle union, une recomposition. Familles recomposées. L'expression, après hésitations, a été proposée par des chercheurs avant de pénétrer le vocabulaire courant (Sous la direction Marie-Thérèse MEULDERS-KLEIN, et d'Irène THÉRY, Les recompositions familiales d'aujourd'hui, Nathan, 1993). Si les choses que désignent désormais les mots étaient loin d'être inconnues, elles n'ont pas été érigées en tant que problèmes particuliers appelant l'attention et l'intervention publiques avant les années 1990. il en était auparavant allé de même pour cette autre configuration familiale qui précède souvent une recomposition, les familles monoparentales, terme apparu sous la plume des sociologues dans les années 1970. Alors qu'alliance et filiation sortent un rien embrouillées des décennies récentes de transformations familiales, s'intéresser aux familles recomposées est une entrée à la fois pour prendre la mesure de ces changements et pour saisir les évolutions des politiques sociales et familiales."  "Entrer dans l'univers des recompositions, c'est explorer un archipel de situations différentes, mais avec un dénominateur commun : l'existence d'au moins un enfant qui vit tout ou partie de son temps avec un beau-parent." "Plus ou moins conflictuelle, la famille recomposée est un grand sujet d'organisation et d'équilibre quotidiens, mais aussi de droit civil (...) comme de prestations familiales (...) et de pensions alimentaires (...). Les représentations, assises sur des réalités, oscillent entre, d'une part, la vision d'une joyeuse tribu étendue et, d'autre part, l'évocation de nids de conflits et de drames larvés ou exposés. Entre espoirs de bonheur et de nouvelle stabilité et déceptions amoureuses renouvelées. Entre enfants recouvrant la stabilité et enfants confrontés à l'échec scolaire et affectif."


 

Jean-Hugues DÉCHAUX, Sociologie de la famille, La découverte, collection Repères, 2009 ; Orientations théoriques en sociologie de la famille : autour de cinq ouvrages récents, dans Revue française de sociologie, 36-3, 1995 ; Julien DAMON, Les familles recomposées, PUF, collection Que sais-je?, 2012.

Emile DURKHEIM, La famille conjugale, 1892, www.uqac.ca.

 

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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 14:01

          La sociologie de la famille, branche assez récente de la sociologie qui s'ancre dans les années 1960 en France (de manière très différente que dans les pays anglo-saxons, où elle reste cantonnée dans des rubriques très spécifiques), permet de comprendre un certains nombre de conflits dans la famille, sans se restreindre d'ailleurs aux cadres de la parenté. Elle soulève surtout, par le féminisme qui la fait émerger, la question des relations entre hommes et femmes, s'intéressant plus tardivement à d'autres relations, notamment entre frères et soeurs. Alors qu'auparavant, l'ethnologie et l'anthropologie, via l'étude des systèmes de parenté, monopolisent les études sur la famille, la sociologie tend à prendre le relais, en élargissant les perspectives, et en mêlant considérations sociologiques, problématiques économiques et intervention du droit. Au moment d'une juridiciarisation poussée des rapports sociaux, et en particulier familiaux (traitement des divorces, installation de statuts divers...), cette sociologie est interdisciplinaire presque "par nature", ce qui permet des avancées théoriques à propos de l'arrimage du sujet et du citoyen, du maiillage des questions généalogiques et de la représentation du politique. Une capillarité forte s'opère, et là aussi c'est l'aiguillon du féminisme qui la facilite, entre problématiques familiales et problématiques du travail, puisque l'on assiste depuis la fin des années 1950, mais c'était vrai pour certains secteurs d'activité auparavant (dans les années 1940, par la participation des femmes au travail des usines d'armement, par exemple, et plus largement dans des secteurs d'activité qui employaient les hommes partis au front de la guerre), à une montée continuelle des femmes au salariat. 

 

    La première présentation systématique d'une Sociologie de la famille est faite par Andrée MICHEL en 1972, qui présente les démarches américaines sur la question, notamment les démarches fonctionnalistes (PARSONS) et en fait une critique approfondie. Dans son étude, la famille est étudiée "comme une unité de personnes en interaction, chacune occupant une position à l'intérieur de la famille, définie par un certain nombre de rôles". Cette approche privilégie "le problème du statut et des relations de statit lié à l'autorité et à l'initiative, les processus de communication, de conflit et de solution de conflits, les problèmes du mariage depuis les fréquentations avant le mariage jusqu'au divorce". La famille, unité de personnes qui interagissent le plus souvent entre elles, est ouverte aux influences externes. Au lieu de considérer la famille comme le fait le fonctionnalisme américain (et une certaine idéologie conservatrice) comme un état statique d'harmonie entre personnes exerçant des rôles complémentaires, Andrée MICHEL examine un mouvement entre des forces d'attraction et des forces de répulsion ; les premières ne l'emportant sur les secondes qu'à la suite de négociations, de marchandages, dont la finalité est le maintien d'une réciprocité de droits et de devoirs acceptables au sein du couple. Cette approche prend en compte l'accroissement continu des divorces dans les pays industrialisés. 

Dans cette perspective, très ancrée dans le milieu urbain, André MICHEL, dans Activité professionnelle de la femme et vie conjugale (1974), développe l'hypothèse que "le travail de la femme est un facteur important de restructuration du couple vers plus d'égalité dans la répartition des décisions et des tâches domestiques", ce qui, après plus quarante ans après son étude, porte encore à discussions.

 

     L'approche de Martine SEGALEN (Sociologie de la famille, 1981), qui introduit chaque thème évoqué dans une perspective historique et ethnologique est plus marquée par la sociologie rurale. Elle réfute, comme beaucoup d'autres, la thèse de la famille-objet passif, déterminée de l'extérieur et la considère comme "une institution capable de résister ou d'agir". Elle insiste sur le fait que "les transformations au niveau de l'unité domestique et de l'unité de production doivent être considérées, non pas en séquence, mais simultanément, les deux mouvements procédant des mêmes changements culturels et sociaux".

 

     Agnès PITROU et Michelle PERROT mettent en évidence la traversée de la famille elle-même par les rapports sociaux. L'une fait éclater, dans la société contemporaine, l'association famille du capitalisme avancé et famille nucléaire en mettant en évidence (Vivre sans famille?, 1978), les "réseaux familiaux", ce qui permet une avancée importante dans l'élaboration de la "division du travail" contre le "partage des tâches". L'autre restitue tout son poids politique à la "ménagère populaire rebelle" (dans L'histoire sans qualités, collectif, Galilée, 1979). Car auparavant, l'ensemble de la sociologie et de l'anthropologie considère que le mouvement de la famille élargie à la famille restreinte (voire nucléaire) va de pair avec l'industrialisation des sociétés.

Plusieurs auteurs sont cités par Marie-Blanche TAHON et Geneviève de PESLOÜAN, qui développent autant de perspectives plus ou moins proches dans la problématique Famille et rapports sociaux :

- Philippes ARIÈS (1971 - Histoire des populations françaises et leurs attitudes devant la vie depuis le XVIIIème siècle, 1973 - L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime) et Michel FOUCAULT (1975 - Surveiller et punir, 1976 - La volonté de savoir) qui fournissent un plan général de l'évocation des moeurs ;

- Christian BOLTANSKI (Prime éducation et morale de classe, 1969) s'intéresse à des pratiques typiquement féminines (rapports au nourrisson, rapports au corps), en relation avec l'appartenance de classe.

- Deux courants semblent devoir être distingués, à la suite des travaux de Christian BOLTANSKI :

          - le premier centré sur une analyse historique de la fin du XIXème-début du XXème (travaux de Jacques DONZELOT (1977 - La police des familles), Philippe MEYER (1977 - L'enfant et la raison d'Etat), Isaac JOSEPH et Philippe FRITSCH (1977 - Disciplines à domicile. L'édification de la famille, dans Recherches n°28), pour étudier les liens entre famille et contrôle social. Centrés sur l'enfance assistée et les "dispositifs de pouvoir" associés, ils ne font pas toujours preuve à l'égard d'un certain "féminisme promotionnels" que la philanthropie aurait souhaité mettre en place (Danièle RANCIÈRE, Le philanthrope et sa famille, dans Les Révoltes logiques n°8-9,1979). Dans le même courant, Rémi LENOIR (1985 - L'effondrement des bases sociales du familialisme, dans Actes de la recherche en sciences sociales, n°57-58) étudie le travail collectif de gestion matérielle et symbolique de la famille (familialisme), qui, dès la fin du XIXème siècle, prépare l'invention de la politique familiale dans les années 1920 ;

            - le second, présent notamment par le livre Le sens de l'ordinaire (Sous la direction de Philippe FRITSCH, 1983) procède, à partir des analyses d'Erving GOFFMAN (La mise en scène de la vie quotidienne, 1973)  et de Michel de CERTEAU (L'invention du quotidien, 1980), à une sorte de revalorisation des pratiques féminines, par exemple autour de la cuisine.

- Daniel BERTAUX (Destins personnels et structure de classe, 1977) dégage une approche "anthroponomique", par laquelle il tente de renouer avec l'unité de production des biens et celle des êtres. Il élargit la conception de la reproduction en mettant l'accent sur la richesse multiforme de la production de l'énergie humaine. Il popularise les histoires de vie.

- Même s'ils ne sont pas directement liés aux problématiques de la famille, les travaux sur l'école de Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON (1964 - Les héritiers) et 1970 - La reproduction) et de Christian BAUDELOT et Roger ESTABLET (L'école capitaliste en France,1971) indiquent une forte prise en compte du genre et même de la domination masculine (Allez les filles!, 1992). Leurs travaux, ainsi que ceux de François de SINGLY (1987, Fortune et infortune de la femme mariée) mettent en évidence l'importance du "capital symbolique" qui dégage partiellement la responsabilité de la famille et place celle-ci dans l'individu.

   Les différents travaux en France ne se situent pas, sans doute parce que la sociologie de la famille y est née plus tard, dans la perspective largement dominante dans la littérature anglo-saxonne de l'école fonctionnaliste.

 

     Selon Jean KELLERHALS et ROUSSEL (L'année sociologique, La sociologie de la famille (1965-1985), 1987), si la sociologie de la famille occupe une place relativement importante dans la sociologie, c'est parce qu'elle a subit en peu de temps des changements très importants : divortialité, chute de la natalité, entrée des femmes dans le monde du travail, baisse des indices du moment de la nuptialité, hausse de la cohabitation juvénile, hausse du taux de naissance hors mariage.. Qu'en fin de compte, les conflits se sont multiplés en son sein et autour d'elle. De nouveaux modèles familiaux émergent comme en témoigne l'ouvrage de François de SINGLY (Sociologie de la famille contemporaine, 1993).

 

     Dimension de plus en plus prise en compte, les rapports sociaux du sexe sont étudiés suivant trois grands axes qui se recoupent ou non suivant les auteurs : Capitalisme, patriarcat et appropriation ; Charge mentale, relation de service et disponibilité permanente ; "Parentalité" :

     Sur les relations entre Capitalisme et Patriarcat, Christine DELPHY (L'ennemi principal, 1970) amorce la réflexion et la poursuit longuement en insistant sur le rapport social qui préside à la famille. A côté du mode de production capitaliste qui préside à la production de la plupart des marchandises sur le monde industriel, il existe un autre mode de production qui préside à la production des services domestiques, de l'élevage des enfants et d'un certain nombre de marchandises sur le mode familial. le premier mode de production donne lieu à l'exploitation capitaliste, le second à l'exploitation patriarcale.

    Colette GUILLAUMIN (1978 - Pratiques de pouvoir et idée de Nature, Questions féministes n°2 ) développe la notion d'Appropriation, qui recouvre le fait que "ce n'est pas la force de travail, distincte de son support/producteur en tant qu'elle peut être mesurée en "quantités" (de temps, d'argent, de tâches) qui est accaparée, mais son origine : la machine-à-force-de-travail". C'est donc "le rapport où c'est l'unité matérielle productrice de force de travail qui est prise en mains, et non la seule force de travail". Ce type de rapport, désigné sous le terme de sexage (par analogie à esclavage), est concentré dans le mariage qui légalise et entérine une relation qui existe avant lui et en dehors de lui. C'est l'appropriation matérielle de la classe des femmes par la classe des hommes. Mais le mariage en même temps limite le sexage puisqu'il restreint l'usage à un seul individu. Se combine le sexage et la relation de travail classique. Des contradictions existent donc, entre appropriation sociale des femmes appropriation uniquement individuelle, entre appropriation sexuée et appropriation capitaliste.

Des critiques se font jour sur cette conception qui dissocie trop le mode de production des dimensions sexuées des rapports de production. Pour un certain nombre d'auteurs, qui se réclament eux aussi du féminisme, il existe un lien fort entre structures familiales et système productif. Regroupés dans l'APRE (Atelier Production/ Reproduction) depuis 1982 (mais leur travail date déjà des années 1970), ces auteurs, qui élabore leurs outils de pensée à partir de la sociologie du travail , lient la production à la reproduction. (le Sexe du travail, 1984)

    En réaction, d'autres auteurs mettent l'accent sur la charge mentale, la relation de service ou la disponibilité permanente. Monique HAICAULT (Sociologie du travail, 1984), par crainte que plane la possibilité de faire du travail domestique un travail de même ordre que le travail salarié, développe la notion de charge mentale. Celle-ci repose sur la prise en considération de la gestion du temps et du rôle médiateur du corps. La notion de charge mentale vise à rendre compte de la superposition du travail salarié et du travail domestique. En fait, par charge mentale, même les auteurs ne sont parfois pas très explicite sur ce sens, il faudrait entendre autant charge affective que charge cognitive (organisation, procédures.. du travail domestique, en tenant compte des emplois du temps des autres membres de la famille). La charge mentale est "lourde d'une tension constante pour ajuster des temporalités et des espaces différents, mais non autonomes, qui interfèrent de manière multiplicative". Monique HAICAULT précise qu'avec cette notion, elle veut "faire émerger quelque chose qui a toujours été occulté, parce que toujours renvoyé à du faire, à des tâches ; faire entendre le fait que les femmes font du travail intellectuel et cela même quand elles ne font que du travail domestique." Elle insiste aussi sur le caractère structurant de cet ensemble de pratiques. Le travail salarié recycle ensuite en permanence les compétences utiles au travail domestique et les dispositions qu'exige son intrication au travail salarié.

Danielle CHABAUD-RICHTER, Dominique FOUGEYROLLAS-SCHWEBEL et Françoise SONTHONNAX avancent la notion de relation de service (1985 - Espace et temps de travail domestique), qui fonctionne avec celle de disponibilité permanente. Le travail domestique n'est pas abordé comme un ensemble de tâches, mais comme un ensemble de pratiques. Chacune de ces pratiques met en oeuvre "des savoir-faire, une histoire, une symbolique spécifique et l'on pourrait étudier séparément la cuisine et le ménage, les soins corporels ou l'éducation. Mais on manquerait alors l'essentiel, car c'est le système des pratiques, la logique de leur agencement, qui révèlent les rapports sociaux qui les fondent (...). Dans le travail domestique, les femmes sont au service de leur mari et de leurs enfants, au service de leur famille : l'expression temporelle de cette relation de service est la disponibilité permanente." 

Ces notions de charge mentale et de relation de service à laquelle sont associées celle de disponibilité permanente se recoupent à maints égards, et singulièrement dans la prise en compte des nombreux conflits qui peuvent survenir dans le couple.

   D'autres sociologues, regroupés également dans l'APRE orientent leurs travaux vers des questions plus infrafamiliales. Ainsi Anne-Marie DAUME-RICHARD (1984 - Travail professionnel et Travail domestique), qui étudient la circulation des relations entre femmes d'une même famille ou entre femmes et filles d'un même couple. Anne-Marie DEVREUX et Michèle FERRAND (1986 - Paternité et pouvoir des femmes, dans Maternité en mouvement) tentent d'établir les caractéristiques d'une "parentalité" changeante : la maternité et la paternité, deux aspects d'un même fait social, la production d'enfants et la reproduction sociale des producteurs d'enfants, subissent des transformations rapides. L'observation de ces transformations fait s'interroger sur la définition sexuelle des rôles et disqualifie l'approche biologique et non sociologique de la maternité. Cette interrogation traverse de nos jours tout un champ des sciences sociales, jusqu'à mettre en oeuvre une véritable sociologie du genre. 

 

    La montée de l'individualisme familial, qui fractionne les familles en couples distincts des autres couples, pour de multiples raisons, tend à augmenter la fréquence et l'intensité des relations binaires (père-mère, père-fils, mère-fils, père-fille, mère-fille, soeur-frère, frère-frère, soeur-soeur) entre personnes qui voient se restreindre les possibilités des rencontres intergénérationnelles propres à des familles bien plus étendues. Un grand nombre d'études sont consacrées à ces relations, poussé par la montée des divorces, la judiciarisation des conflits familiaux, la place centrale de ou des enfants (Irène THÈRY, 1986). Le phénomène des familles recomposées devient tel que les couples qui durent peuvent devenir minoritaires... Familles recomposées (Marie-Thérèse MEULDERS-KLEIN et Irène THÈRY, 1993), monoparentalités  (Nadine LEFAUCHEUR, 1993) et surtout instabilité familiale, enjeux politiques majeurs (Francis GODARD, La famille, affaire de générations, 1992), constituent aujourd'hui les thèmes principaux d'une sociologie de la famille. Marie Blanche TAHON et Geneviève de PESLOUAN constatent au bout de leur présentation que finalement, c'est le père qui reste peu étudié dans cette sociologie. 

 

    Que ce soit Jean-Hugues DÉCHAUD ou par François de SINGLY, de nombreux auteurs étudient les transformations de la morphologie familiales, les nouveaux visages du couple en partant du même constat de la fin de la "famille traditionnelle". La diffusion de la cohabitation hors mariage, la banalisation du divorce et des unions successives, la multiplication des familles monoparentales et recomposées sont autant de sources de nouveaux conflits qui ne sont pas de même nature que ceux étudiés depuis plus de deux siècles par l'anthropologie ou l'ethnologie.

  Jean-Hugues DÉCHAUX étudie les nouveaux systèmes de relations sociales de solidarité et d'entraide qui se mettent en place, par delà le couple, sous la forme d'une parentèle, organisée en cercles concentriques où entrent en jeu grands-parents, oncles et tantes, voire les voisins, bien plus que les parents eux-mêmes...

  François de SINGLY, après le constat d'une redéfinition engagée mais non réellement claire de la famille, met en évidence plusieurs formes de tension, cinq formes qu'il agence de la manière suivante :

- tension entre personnalisation et socialisation (repli de la famille sur elle-même, critique de la conjugalisation, fin des stratégies matrimoniales explicites...) ;

- tension entre privatisation et normalisation (dissociation entre amour et mariage, fin du monopole du mariage en tant que sanction de vie commune, rôle de l'Etat...) ;

- tension entre fragilité et ancrage (dévalorisation de la pérennité, mesure du coût de la séparation, maintien d'un ancrage familial dans l'identité personnelle...) ;

- tension entre reproduction sociale et construction de l'identité personnelle (scolarisation, processus de reconnaissance parentale) ;

- tension entre construction d'un monde commun et processus d'individualisation (revendication de l'indépendance et en même construction d'un monde commun conjugal, processus d'individualisation de la femme et construction d'un monde commun). 

Mentionnons la conclusion de son ouvrage sur la famille contemporaine qui porte comme sous-titre "Sollicitude et blessure" : "Les tensions qui traversent les familles contemporaines sont donc multiples. Elles peuvent soit aboutir, comme actuellement, à un équilibre certes instable (perceptible notamment par la fréquence de la séparation) ; soit engendrer de nouvelles versions de la vie privée, caractéristiques d'une troisième modernité. Trois éléments, au moins, sont susceptibles de provoquer de tels bouleversements : toutes les nouvelles demandes pour ouvrir la parenté et la parentalité (V FOURNIER, Le bazar bioéthique, Robert Laffont, 2010) ; l'évidence progressive que la construction de la famille n'est plus réservée à une seule orientation sexuelles (V DESCOUTURES, M DIGOIX, E FASSIN, W RAULT, Mariages et homosexualités dans le monde, Autrement, 2008) et que les normes familiales connaissent un nouveau régime ; la possibilité via internet de rencontres situées entre amour et sexe qui font naître un "art de l'amour ponctuel" (J-C KAUFMAN, Sex@amour, Armand Colin, 2010) avec "garantie de non-engagement". Mais dans le même temps, ces tensions trahissent les limites du processus de l'individualisation, compris comme devant produire un individu "indépendant". Ces limites trahissent une certaine vulnérabilité de la personne et donc le besoin que celle-ci a d'autrui, grâce au soin (P MOLINIER, S LAUGIER, P PATERMAN, Qu'est-ce que le care?, Payot, 2009) et à la validation (P BERGER, H KELLNER, Le mariage et la construction de la réalité, dans La construction sociale de la réalité, Armand Colin, 2006) que ce dernier lui apporte. Cette validation peut être comprise, dans le cadre d'une autre perspective théorique (A HONNETH, la lutte pour la reconnaissance, Cerf, 2000), comme le besoin d'une reconnaissance spécifique. Il s'agit de la "sollicitude personnelle", reconnaissance qui ne relève ni du registre juridique ("considération cognitive"), ni du registre socioculturel ("estime sociale"). C'est dans l'amour et l'affection que se joue cette reconnaissance et son envers, la violence, physique ou symbolique. Un conjoint ressent comme violence le manque de considération de son partenaire (...). Une des formes adoucies de cette violence est l'indifférence qui constitue une plainte fréquente au moment de la séparation. La violence du conjoint envers sa ou son partenaire, ou du parent envers son enfant, constitue un des risques inhérents aux relations de dépendance, associées de plus à la domination masculine. La sociologie de la famille doit à l'avenir intégrer davantage l'analyse des violences afin d'appréhender les différentes formes de mépris familiales."

 

   Si les sociologies francophones et nord-américaines sont proccupées par les changements accélérés qui traversent la famille, il ne faudrait pas oublier d'autres problématiques, qu'elles fassent ou non l'objet de recherches. Ainsi il est intéressant de connaitre les effets d'une confrontation entre la famille de type occidentalo-européen avec celle des sociétés musulmanes, africaines ou asiatiques. De même est intéressante (et nécessaire), toute étude de conflit dans la famille doit s'effectuer dans des contextes bien différents de ceux de nos contrées industrialisées, dans des sociétés qui ne connaissent pas encore l'émiettement ou sa réduction au niveau du couple. Les premières grandes études ethnologiques et anthropologiques portaient sur des systèmes de parenté de contrées relativement isolées du monde occidental. Nous ne manquerons pas de jeter un regard soutenu sur l'étude de la famile japonaise, chinoise, arabe ou indienne, qui sans doute sont soumises à des tensions différentes de la famille européenne ou nord-américaine. Un indice de cette différence se trouve dans les difficultés importantes des femmes qui luttent, à l'instar de leurs soeurs européennes, pour se faire reconnaître les mêmes droits que les hommes. 

 

Marie-Blanche TAHON et Geneviève de PESLOUAN, Sociologie de la famille, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et de Robert WEIL, Vigot, 2002 ; François de SINGLY, Sociologie de la famille contemporaine, Armand Colin, collection Domaines et Approches, 2010 ; Jean-Hugues DÉCHAUX, Sociologie de la famille, La Découverte, collection Repères, 2009.

 

SOCIUS

 

 

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28 février 2012 2 28 /02 /février /2012 16:50

            Le coeur des relations les plus forte, là où se croisent les conflits entre les deux différents sexes (pour l'instant, l'espèce humaine n'en compte que deux) et les différentes générations (des plus jeunes aux plus âgés) réside dans une organisation familiale plus ou moins large, à la fois matrice de la reproduction humaine et noyau d'occupation centrale des individus dans de nombreuses sociétés. Qu'elle matrilinéaire ou matrilinéaire, matriarcale ou patriarcale, l'organisation sociale trouve globalement de nombreux modèles de relations dans la structure familiale. Comme la société n'est pas seulement le maillage des familles sur des territoires, d'autres lieux de production et d'échange interfèrent avec cette structure familiale, qui peut voir son importance décroître par la constitution d'autres relations plus étroites entre ses membres, qu'elle que osoit leur sexe ou leur âge. Dans le temps et dans l'espace la structure familiale demeure encore la structure où cohabitent, dans des habitats plus ou moins élaborés, le plus fortement ces hommes et ces femmes. les conflits relationnels entre ceux-ci y sont donc plus forts et importants qu'ailleurs, même si leurs enjeux n'y sont pas complètement déterminés. Entre la société rurale à famille élargie au clan à population clairsemée et peu importante et la société urbaine industrielle à densité élevée et à grande population, les conflits relationnels n'y ont ni la même intensité ni la même forme. A l'intérieur de la famille peuvent aussi s'installer d'autres formes de conflits que les conflits proprement relationnels, des conflits d'intérêts aux conflits... du travail.

 

      Dominique Picard et Edmond MARC classent ces conflits relationnels, qui peuvent intervenir aussi dans d'autres contextes (travail, école, quartier...) en quelques grandes catégories :

- Les conflits d'intérêts. Entre différentes personnes, souvent considérées comme des acteurs de la vie sociale, les intérêts peuvent être convergents ou divergents, dans une compétition/coopération pour la possession et la jouissance des biens, de ressources, de situations matérielles ou symboliques. Ces conflits d'intérêts peuvent être importants, notamment lorsque les alliances familiales ne sont pas le fait des acteurs directement concernés, mais entrent dans le cadre de conflits sociaux plus large. Les systèmes de dots plus ou moins étroitement définis et contrôlés déterminent la forme de ces conflits d'intérêts.

-  Les conflits de pouvoir, qui découlent en partie des conflits d'intérêts. Chacun peut influencer les autres dans le sens de ses intérêts et échapper à leur pression et en accroître leurs conséquences. La hiérarchie et l'inégalité des statuts sont sources de luttes pour occuper "la position haute" ou se défendre en "basse position", l'un voulant obtenir la soumission de l'autre ;

- Les conflits identitaires qui dépassent les simples conflits d'intérêts ou de pouvoirs. Rivalité mimétique, rituels d'interaction... entrent en jeu pour la valorisation ou la dévalorisation de l'identité ;

- Les conflits territoriaux jouent dans le joue de la formation de "l'espace personnel" au sein de l'habitation ou du territoire de la famille. La répartition entre espace "collectif et "espace personnel" peut avoir une grande importance dans les familles élargies et joue un rôle important autant entre les hommes et les femmes qu'entre les parents et les enfants. 

- Les conflits de relation proprement dit, ceux qui ont pour motivation la définition ou la gestion de la relation, de jour comme de nuit, à l'intérieur du lieu familial ou à l'extérieur. L'accroissement de la mobilité sociale peut provoquer la confrontation d'individus n'ayant pas forcément les mêmes échelles de valeurs, ce qui ne se révèle parfois que dans le temps passé ensemble...

- Les conflits cognitifs qui portent sur les représentations différentes du monde que les uns et les autres peuvent avoir. Chacun croit voir le monde tel qu'il est parce qu'il le voit tels qu'il l'imagine et si l'autre ne le perçoit pas de la même façon, cela peut être une cause de mésintelligence. Cela peut arriver lorsque les convictions religieuses ou morales peuvent s'avérer antagoniques, notamment entre des personnes de générations différentes où les générations ne bénéficient pas des mêmes apports d'information sur la réalité, non seulement sur la réalité de la famille mais surtout parfois sur la réalité de la société.

- Les conflits affectifs, de nature psychologiques. La peur d'autrui, l'amour ou la haine, la jalousie, l'envie, la vanité peuvent former des cocktails plus ou moins conflictuels. Les rivalités fraternelles, les dissensions dans le couple, les fâcheries entre amis des différents acteurs de la famille peuvent être fréquents et avoir des effets cumulatifs dans le temps. L'union et la désunion du couple dépend beaucoup de ces conflits affectifs.

- Les conflits culturels proviennent de visions du monde, des valeurs, des formes de pensée, de modes de vie différents. L'éclatement de cultures traditionnelles en une multitude de sous-cultures (les beurs, les bobos, les cathos, les seniors) et la multiplication des situations de cohabitation culturelles (émigrés et autochtones dans un même lieu, jeunes adultes vivant chez leurs parents) multiplient les incidences de conflits plus larges.

    Ces huit formes de conflits, identifiables séparément, s'entremêlent dans la réalité, avec une présence plus ou moins intense de l'une ou de l'autre. 

 

     La forme de la société globale, patriarcale ou non, matriarcale ou non, sous des aspects plus ou moins prononcés, influe sur la présence ou l'intensité de ces différents conflits à l'intérieur de la famille. En retour, la forme familiale possède une influence sur la tonalité globale de la société. Il existe une relation entre système de parenté, types de conflits dominants à l'intérieur de la famille et système social pris dans sa globalité. Les conflits entre hommes et femmes, entre parents et enfants, entre enfants, dans une famille constituent une sorte de précipité des conflits sociaux, tout en n'étant ni la copie conforme, ni un simple dérivé de l'organisation globale. Ils n'influent pas non plus de façon univoque sur la tonalité de l'ensemble des rapports sociaux. De même que l'étude des guerres, la sociologie des guerres provient directement d'une critique de la guerre, l'étude des conflits familiaux, notamment entre hommes et femmes, la sociologie familiale provient d'une critique féministe de l'organisation de la société. Singulièrement la question du patriarcat provient d'une critique de ses fondements et de ses effets sur l'ensemble de la société comme sur chaque individu, que ce soit un homme ou une femme, un adulte ou un enfant. 

 

     Françoise COLLIN indique que "la question du patriarcat est posée dans deux contextes théoriques et historiques successifs de la pensée occidentale. Le premier est celui de la démocratie grecque d'abord, moderne ensuite, que sépare la parenthèse des siècles. Le second est celui du féminisme qui prend son essor dans le dernier tiers du XXème siècle et qui traque dans la démocratie ce qu'elle avait conservé du patriarcat dans le fratriarcat, à savoir l'assujettissement des femmes." 

  Etymologiquement le pouvoir du père, le patriarcat, "caractérise (...) l'organisation familiale et (ou) politique, en tant qu'elle est soumise au pouvoir du père ou de son substitut, chef ou roi. Elle concerne par extension l'ensemble des formes de la domination d'un sexe par l'autre. (...) Le patriarcat imprègne de manière directe ou indirecte les représentations mythologiques ou religieuses." A partir de l'analyse de Claude LEVI STRAUSS des systèmes de parentés dans des sociétés dites traditionnelle et des hypothèses d'un matriarcat primitif de Jacob BACHOFEN (Le droit maternel. Recherche sur la gynécocratie de l'Antiquité dans sa nature religieuse et juridique, L'Âge d'homme, 1996) qui selon Françoise HÉRITIER (Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Odile Jacob, 1996) ne résistent pas à l'examen, de multiples approches abordent la question du patriarcat :

- L'étude de la théorie du contrat par par exemple la philosophe américaine Carole PATEMAN. Cette dernière écrit (The Sexual Contract, Stanford university Press, 1988, texte relevé dans Sous la direction de F COLLIN et P DEUTSCHER??? : Repenser le politique. L'apport du féminisme, Campagne Première, 2004) : "Le patriarcalisme a en réalité deux dimensions, l'une paternelle (père-fils), l'autre masculine (mari-femme). Les théoriciens politiques peuvent présenter l'émergence de la bataille théorique comme ne victoire pour la théorie du contrat parce qu'ils font silence sur l'aspect sexuel ou conjugal du patriarcat, qui apparaît comme non politique ou naturel et ainsi dépourvu de conséquences théoriques. Mais une lecture féministe des textes montre que le patriarcat est loin d'avoir été défait : les théoriciens du contrat ont rejeté le droit paternel, mais ils ont absorbé et simultanément transformé le droit conjugal, de type masculin et patriarcal". Pour Françoise COLLIN, "La subtilité du glissement qui escamote les femmes dans la théorie du contrat est particulièrement sensible dans l'oeuvre de John LOCKE. Celui-ci affirme en effet fermement le caractère contractuel de la société conjugale "formée par un accord volontaire entre l'homme et la femme" et leurs droits et devoirs communs à l'égard de leurs enfants. Mais il faut bien qu'en cas de dissentiment "le droit de gouverner et de décider soit placé quelque part, affirme t-il, ajoutant que ce droit est naturellement le partage du mari, la nature le lui donne comme au plus capable et au plus fort, raisonnement qui réintroduit l'arguement de la force dans le droit et, balayant les velléités égalitaires du contrat conjugal, fonde l'exclusion des femmes du contrat démocratique. (...). La démocratie est en réalité une révolution des frères contre le père, et une substitution du pouvoir des premiers au pouvoir du second. Le "meurtre du père" concrétisé politiquement en France par la guillotine publique du roi remplace le patriarcat par un fratriarcat. Et ce fratriarcat reste sous condition : condition de classe d'une part - par le suffrage censitaire - condition de sexe d'autre part - par l'exclusion des femmes du droit de vote et plus généralement des rouages du pouvoir politique jusqu'au XXème siècle. Le socialisme, dans sa version démocratique puis communiste, visera essentiellement à lever la première de ces conditions restrictives, le féminisme la seconde. (...)".

- La philosophie (moderne)  et la psychanalyse remanient la question du patriarcat dans des sens ambigus. La philosophe et écrivain, sans doute avec peu de nuances, estime que la psychanalyse "assure la relève de ce pouvoir paternel destiné à contrebalancer la puissance maternelle à travers le concept du "non du père" qui fait contrepoids et annexe même la puissance charnelle de la mère. Ainsi le pouvoir symbolique ne vient-il pas ratifier la réalité empirique de la génération mais la recouvrir ou s'y substituer.". A placer la réflexion sur les ressorts sexuels des pouvoirs dans la société, la psychanalyse ouvre la voie, même si beaucoup de ses tendances ne vont pas dans ce sens, à un critique des plus profondes de la légitimité du pouvoir masculin. 

- La critique marxiste s'exerce sur l'organisation familiale qualifiée de patriarcale. Karl MARX et Friedrich ENGELS, à la suite de Johann Jakob BACHOFEN, dénonce celle-ci en la mettant en relation directe avec l'organisation du capitalisme. Cette critique marxiste de la famille comme cellule de rapports de pouvoir est ravivée ensuite et reformulée dans le contexte du mouvement hippie aux Etats-Unis comme en mai 1968 en France. Le féminisme des années 1970 prolonge et radicalise cette critique : le "privé" et le "politique" obéissent à des règles indissociablement.

- La critique féministe, avec notamment Kate MILLET (La politique du mâle), qui recourt à un concept-clé, éclairant les rapports tant publics que privés entre les sexes. Elle montre comment la théorie psychanalytique élaboré par Sigmund FREUD et ses héritiers se greffe sur la structure patriarcale "et la ratifie sans l'interroger". "L'"ennemi principal" est la famille qui cautionne et plus radicalement même institue la division des sexes que ratifie l'organisation de l'Etat. Le patriarcat n'est pas une modalité des rapports entre les sexes ou de la domination d'un sexe par l'autre mais, plus fondamentalement encore, l'instance qui les institue et les oppose. Le patriarcat est sans doute un des concepts les plus importants sinon le plus important du féminisme, et la mise en question du patriarcat entraîne la distinction même de femme et homme. La dissymétrie des rôles sexués dans la génération a en effet servi de prétexte à leur distinction et à leur articulation en termes de pouvoir appropriant une puissance féminine irrecevable." Plusieurs courants du féminisme mettent l'accent sur un aspect ou un autre de ce patriarcat et s'échelonnent entre la seule remise en cause des rôles politiques sexués et la radicale critique de la différenciation des sexes, allant jusqu'à la négation d'un lieu obligatoire entre appartenance sexuelle et rôle social. La revendication homosexuelle d'une autre parentalité est l'aboutissement de ce long processus critique, probablement facilité récemment par la possibilité de dissociation du plaisir sexuel et de la procréation, cette dernière étant rendue scientifiquement et techniquement possible sans copulation. 

- Toujours selon Françoise COLLIN, "si le patriarcat est un concept clé qui structure ou du moins ponctue la critique de l'organisation sociale développés par la pensée féministe dans le dernier quart du XXème siècle (Nicole-Claude Mathieu, Paola Tabet, Christine Delphy), ce terme est peu à peu relayé par celui de phallocratie, puis de "domination masculine" (Pierre Bourdieu)."  Cette "domination masculine" se manifeste "comme une structure à articulations multiples - familiales, sociales, sexuelles, symboliques, économiques - nécessitant des initiatives ponctuelles spécifiques plutôt qu'elle ne dépend d'une cause unique identifiable à la forme de la famille. Elle excède sa modalité patriarcale. La transformation et la diversification de la structure familiale ne suffisent en effet pas à renverser la structure socio-politique des rapports de domination entre les sexes."

 

Françoise COLLIN, article Patriarcat, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011 ; Dominique PICARD et Edmond MARC, Les conflits relationnels, PUF, collection Que sais-je?, 2008.

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 13:00

                          L'hospitalité, l'aide et l'assistance se pratiquent généralement jusqu'au Moyen-Age islamique et chrétien, et dans d'autres aires de civilisation, surtout sous forme privée et fait partie des obligations familiales, à l'exception de lieux publics comme certains temples grecs ou les infirmeries militaires, notamment sous l'Empire Romain.Les structures publiques spécialisées, en Occident (car pour certaines civilisations asiatiques, l'histoire se présente différemment), se multiplient avec le Christianisme d'Etat, et demeurent pendant tout une vaste période, jusqu'à l'orée des XVII-XVIIIème siècle, des lieux d'exercice d'hospitalité spirituelle plus que des centres de soins. L'hôtel-Dieu ou Maison-Dieu accueille indifféremment les pauvres malades, les vieillards et les infirmes, les enfants abandonnés et les vagabonds. On le trouve, avec des dimensions très variables, dans presque tous les villages et villes de France par exemple.

 

C'est par la pratique des médecins sassanides, officiant dans des lieux réellement consacrés aux soins médicaux, apprise lors des croisades notamment, que se diffuse lentement l'idée de séparer les malades des biens portants, d'autant plus que lors des épidémies, le système en vigueur en Occident se révèle très inefficace. De nombreux établissements sur le pourtour de la Méditerranée, surtout dans la partie orientale, se fondent sous l'influence des structures d'accueil existant dans le monde hébraïque et dans le monde musulman.  A l'organe de charité chrétienne fait place progressivement l'oeuvre de bienfaisance, l'hôpital-charité se mettant à accueillir également tous les mendiants et tous les exclus.

A la fois lieux de concentration d'une population turbulente et occasion d'enrichissement abusif de la part des responsables des institutions religieuses en charge, ces hospices deviennent aux yeux du pouvoir royal montant un problème politique. Une solution administrative et répressive se met en place pour contenir la masse grandissante des pauvres et des gueux, les membres des compagnies religieuses spécialisées (comme la compagnie du Saint-Sacrement) y faisant régner un ordre moral... et parfois lucratif (travail des pauvres). Ces lieux peuvent faire partie d'un système concentrationnaire - toute proportion gardée en regard de notre époque - et les passages obligés et accueillants de toute sorte de trafic, notamment d'enfants. Ils continuent tout au long des siècles d'être des lieux de concentration des malades, parfois comme foyers persistants de maladies contagieuses. 

 

C'est seulement au XVIIIème siècle, par le filtrage accru des entrées (en y faisant entrer prioritairement les malades), la mise en tutelle par l'Etat, la médicalisation croissante des services offerts, que l'hôpital apparaît de plus en plus comme centre de soins. Ceci se fait dans des conflits qui s'imbriquent, entre pouvoirs ecclésiastiques et pouvoirs laïcs (notamment sous la Révolution Française) et entre personnels religieux et personnels médicaux. 

S'opère une division entre différents types d'hôpitaux, suivant leur direction confessionnelle ou non, suivant les priorités médicales (distinction de plus en plus grande entre traitements des malades somatiques et traitements des malades mentaux). 

 

Tout le XIXème siècle est parcouru par la fondation d'institutions spécialisées (de l'hôpital à la prison) afin de "traiter" à la fois la question sociale et la question médicale. L'hôpital- clinique, jusque dans les années 1940, prend définitivement la place de l'hôpital hospice. La fonction soignante devient progressivement prédominante avec la naissance de la médecine clinique. Domine le paradigme anatomo-clinique où la médecine repose sur le triptyque Etudes approfondies du corps humain/expériences de traitements/Guérir la pathologie. 

 

L'hôpital devient un lieu de soins, et suivant les pays, évolue plus ou moins rapidement vers la même forme, du lieu de traitement et de recherche médicales. il devient souvent le centre du système de santé, à tel point que l'on parle parfois d'hospitalo-centrisme, avec une explosion à la fois du personnel hospitalier et de la population accueillie. 

 

               Les premiers travaux sociologiques sur la médecine et la santé se déroulent en milieu hospitalier et souvent en milieu hospitalier pour malades mentaux. Surtout au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale dans le contexte général d'un essor hospitalier sans précédent.

Aux Etats-Unis, ils sont principalement d'inspiration fonctionnaliste et s'intéressent, à partir des années 1950, aux fonctions générale de l'hôpital. Avec les recherches interactionnistes se développement ensuite des travaux plus empiriques réalisés sous l'influence de Everett Cherrington HUGHES (1897-1983), par Erving GOFFMAN (1922-1982) et Anselm Leonard STRAUSS (1916-1996). 

En France, ces études débutent seulement au début des années 1970.

 

              Ces travaux qui portent sur l'hôpital général mais très fréquemment sur l'hôpital psychiatrique s'effectuent sur trois thèmes centraux :

- celui de la fonction thérapeutique de l'hôpital ;

- celui de l'hôpital comme organisation ;

- celui de lieu de production du travail médical.

 

            Sur la fonction thérapeutique de l'hôpital, le modèle théorique fonctionnaliste, dominant après la Seconde guerre mondiale dans tous les domaines de la sociologie aux Etats-Unis, analyse chaque institution à partir des fonctions sociales qu'il remplit. Ce sont d'abord les plus grosses structures sociales, institutions dotées de grands bâtiments et concentrant en des lieux précis un grand nombre d'hommes et d'activités qui retiennent l'attention des sociologues : pour le monde médical, ce sont les structures hospitalières qui permettent de dresser certains modèles de fonctionnement, et surtout des structures psychiatriques. Dans les années 1950, période du plus grand développement des structures hospitalières, Talcott Edger PARSONS (1902-1979) et Renée FOX (née en 1928) émettent l'hypothèse qu'avec le développement de la médecine moderne et de la spécialisation des tâches dans les sociétés industrialisées, le soin des malades va, pour l'essentiel, sortir du cadre familiale pour s'effectuer à l'hôpital (hypothèse pas toujours fondée dans n'importe quelle zones d'ailleurs... ). Le premier définit les attentes très fortes (The Mental Hospital as a type of organisation, dans The patient and the mental hospital, sous la direction de M Greenblatt, D Levinson et R Williams, Free Press, Chicago, 1957) envers cette institution qui existent dans la société. On attend d'abord que les hôpitaux fournissent une thérapie, mais également qu'ils mettent sous bonne garde des patients dangereux pour eux-mêmes et pour les autres. Ils doivent contribuer également à resocialiser les patients afin qu'ils puissent un jour retourner au sein de la société et remplir leurs rôles sociaux. Il s'agit d'organismes de soins et de contrôle social. Cette réflexion s'inscrit dans celle, plus générale, d'idées autour des notions de "milieu thérapeutique" aux Etats-Unis et de "communauté thérapeutique" en Grande Bretagne. Elles s'inscrivent elles-mêmes dans une longue tradition qui remonte au psychiatre français Philippe PINEL (1745-1826) qui prône à l'époque de la Révolution Française les vertus du "traitement moral". Dans les années 1950 toujours, la réflexion tente de définir ce qu'est la véritable fonction thérapeutique au sein des institutions psychiatrique et beaucoup prennent conscience du fait que l'hospitalisation a souvent un impact néfaste sur le malade, ce qui provoque la naissance d'un mouvement de réforme de ces institutions (Voir les travaux par exemple de Robert CASTEL, L'Ordre psychiatrique, l'âge d'or de l'aliénisme, Editions de Minuit, 1976). Le psychiatre Aldred STANTON et le sociologue Morris SCHWARTZ suggèrent que certaines manifestations pathologiques sont le produit direct des désordres repérables dans l'environnement social hospitalier : désaccords entre les divers membres de l'équipe hospitalière, mus par des considérations contradictoire au niveau thérapeutique et par des plans de carrières qui se contredisent. Ils pointent la dépendance de l'état des malades par rapport aux conflits de ce milieu social particulier. Ces auteurs font partie de tout un mouvement d'idées selon lequel il faut remplacer la structure répressive de l'hôpital psychiatrique par celle d'un "hôpital ouvert". Les travaux d'Erving GOFFMAN vont toutefois plus loin : ils mettent en cause la réalité d'une fonction thérapeutique dans ce genre d'hôpital, sorte d'asile, d'institution totalitaire, à impact destructeur sur la vie des personnes internées. Il se place délibérément du point de vue du reclus, lequel résiste à l'emprise de l'institution. Une véritable vie clandestine existe dans les hôpitaux psychiatriques. Un des points centraux de l'analyse est de montrer comment le malade élabore des mécanismes d'adaptation secondaire qui préviennent l'aliénation totale de son moi. C'est en mettant en question le caractère médical de cette institution qu'Erving GOFFMAN le mieux sa fonction sociale (Philippe ADAM et Claudine HERZLICH)

  Ces travaux ne doivent pas laisser croire que seul l'hôpital psychiatrique assure une mission de contrôle social. L'hôpital général est également une institution qui canalise la déviance, mais à un niveau différent : la maladie mentale pour le premier, la maladie somatique pour le second. 

   La médecine clinique ne cesse jamais d'être concurrencée par la médecine expérimentale, comme le montre l'entreprise de PASTEUR. Pourtant, cette médecine clinique, qui résiste avant d'y foncer, aux découvertes issues de la physique, de la chimie et de la biologie, sclérose progressivement l'ensemble du système hospitalier, bien plus armé que l'ensemble du corps médical disséminé sur les territoires pour résister à des innovations, et ce jusqu'aux années qui suivent la Seconde guerre mondiale. Il s'agit d'un système auto-entretenu, fermé aux médecins qui font de la recherche fondamentale, par différents mécanismes de contrôle, de règlement des concours et de pressions informelles (F STEUDLER, L(Hôpital en observation, Armand Colin, 1974).  Pendant la première moitié du XXème siècle, la médecine française perd progressivement son prestige au profit des pays germaniques, puis des Etats-Unis où les facultés de médecine subissent une réforme brutale au début du siècle (H JAMOUS, Sociologie de la décision, CNRS, 1969). La Fondation Rockefeller, puissance financière très active dans le domaine de la santé, inquiète de l'indigence de la médecine américaine, confie à Simon FLEXNER (1863-1946), une étude sur la formation médicale. Il propose, entre autres, d'introduire le "plein temps" hospitalier et l'introduction de la recherche . La réforme Flexner inspire ensuite, le professeur Robert DEBRÉ (1882-1978) pour réformer la médecine française (loi de 1958). Sont créés alors les Centres Hospitaliers Universitaires (CHU) pour une triple mission de soins, d'enseignement et de recherche. Cette réforme bouleverse tout le circuit de formation des médecins. Des sociologues étudient par la suite les raisons de la réussite des réformes Flexner et Debré, réformes pourtant imposées au système de santé. Une première explication privilégie la thèse conjoncturelle : pour la France, des événements politiques majeurs. Une deuxième explication s'inspire de la sociologie de Michel CROZIER sur la bureaucratie. Une réforme qui s'applique à un système où nombre d'acteurs sont conscients de ses impasses a de bonne chance d'être acceptée, sous une forme autoritaire, radicale et globale. Une troisième explication est préférée par H JAMOUS : ce sont des jeunes médecins qui prennent conscience à la Libération du développement des sciences fondamentales, et qui, contestant les valeurs libérales de la médecine, canalisent les tendances contestataires et réformistes de différentes catégories de médecin, certains d'origine modeste voulant briser les "féodalités hospitalo-universitaires". N'oublions pas également non plus que l'introduction du plein-temps s'accompagne d'avantages considérables pour les praticiens en France comme aux Etats-Unis.

En France, avec la réforme hospitalière de 1958 qui ouvre l'hôpital à tous devrait faire disparaître l'opposition entre une médecine privée réservée aux "riches" et une médecine publique d'assistance délivrée aux "pauvres". Pourtant, de nouvelles inégalités se produisent. Par exemple, des enquêtes montrent comment la spécialisation du service, la sélectivité du recrutement des malades et le positionnement du corps médical au sein de l'hôpital structurent la prise en charge des malades. Les professionnels des hôpitaux ont tendance à catégoriser ces derniers entre malades de l'hôpital et malades du médecin, les premiers n'ayant pas de statut social valorisé, porteurs de pathologies stigmatisées, les seconds, au statut social plus valorisé, aux maladies plus "intéressantes", et souvent aux moyens financiers plus importants. Certains sociologues (A CHAUVENET par exemple, dans Médecines au choix, médecine de classes, PUF, 1978) s'interrogent sur la question de savoir si l'ordre médical est producteur, dans le champ de la santé, d'inégalités sociales. La "médecine industrielle" qui se développe avec l'utilisation croissante des sciences biologiques et des techniques engendre une logique de spécialisation qui génère peu à peu une hiérarchisation au sein même de la médecine. A cette hiérarchisation interne de la discipline correspond une hiérarchisation des services des professionnels et un recrutement social inégal des malades. Il existerait des filières médicales distinctes, empruntables par les patients suivant le niveau de leurs revenues, une filière de prestige à haut technicité pratiquée dans les services très spécialisés des CHU, une filière de masse, d'une médecine pratiquée dans les services semi-spécialisés des CHU, dans les centres hospitaliers et les cliniques et même une filière d'abandon médical qui se pratique dans les services de médecine générale des centres hospitaliers, dans les hospices , les hôpitaux psychiatriques et les hôpitaux ruraux, destinée aux catégories de populations à l'espérance de vie sérieusement compromise... De nos jours, l'hôpital apparaît comme une institution singulièrement engorgée et cible principale des réductions d'effectifs dans le monde médical, renforçant la sélection des malades (voir par exemple N DODIER et A CAMUS, L'hospitalité de l'hôpital, l'accueil et le tri des malades aux urgences médicales, Communications n°65, 1997). De plus, des tensions entre les exigences de l'hospitalité, les impératifs de la gestion collective et la dynamique de la recherche biomédicale s'accentuent (PENEFF, L'hôpital en urgence, A-M Métaillé, 1992). (Danièle CARRICABURU et Marie MÉNORET).

 

        Sur l'hôpital comme organisation, de nombreux auteurs utilisent d'abord le modèle de Max WEBER d'analyse de la bureaucratie (Economie et société, Plon, 1965). Hiérarchisation de pouvoir allant de la base au sommet, primauté des règles impersonnelles et orientation de la structure en fonctions de certains buts spécifiques prédéfinis sont les principales idées utilisées, mais largement reformulées. Les travaux sociologiques mettent l'accent sur l'existence de deux "lignes d'autorité" au sein de l'hôpital (H L SMITH, "Two Lines of Authority : the Hospital Dilemna" dans E Gartly Jaco, Patients, Physicians and Illness, New York, 1958). la première, de type bureaucratique, est représentée par l'administration hospitalière, la seconde, de type charismatique/traditionnelle, est représentée par les médecins.

Au niveau microsocial, à cette dualité d'autorité se mêle les modalités d'action de chaque intervenant. Dans les équipes, tous les membres exercent une part de jugement ; un certain degré de concertation sur les actions à mener existe souvent. A partir de ces observations, Anselm STRAUSS (1916-1996) (L'hôpital et son ordre négocié, dans La Trame de la négociation : sociologie qualitative et interactionnismes, textes réunis par I Baszanger, L'Harmattan, 1992) propose un modèle d'ordre négocié. 

Sur le plan macrosocial, l'opposition entre le charisme du médecin et la routine bureaucratique s'observe avec l'inclusion d'une multiplicité d'acteurs : ses divers types de clientèle, les représentants des pouvoirs locaux et ceux de l'Etat... Tous ces acteurs de l'hôpital agissent bien au-delà de l'institution hospitalière elle-même et se retrouvent souvent dans la gestion de l'ensemble du système de santé comme dans les relations entre professionels et organisations de patients, avec une complexité croissante dans le temps, avec des logiques qui se côtoient ou s'affrontent. Constamment les préoccupations de santé publique se confrontent à des préoccupations administratives et financières, une myriade d'experts présentant régulièrement des propositions de réformes allant dans un sens ou dans un autre. Se superposent à des considérations propres au domaine de la santé, des considérations plus étendues opposant, sur des questions de conditions de travail ou de rémunérations les personnels les plus divers aux directions des hôpitaux. Au point que des sociologues comme Françoise GONNET (L'hôpital en question(s). Un diagnostice pour améliorer les relations de travail, Editions Lamarre, 1992) estiment que le modèle hospitalier est en crise profonde. (Philippe ADAM et Claudine HERZLICH)

     Aux Etats-Unis, l'organisation hospitalière fait l'objet de nombreuses recherches influencées par l'"Ecole des relations humaines", animée par Georges Elton MAYO (1880-1949) et fondée sur la psycho-sociologie industrielle. La nature du pouvoir et de l'autorité, les prises de décision, les attitudes face au changement, les divers jeux d'alliance et de conflit sont vus à travers cette psycho-sociologie, dans une institution confrontée à la technicisation de la médecine. Cette approche se conjuge avec l'approche strictement sociologique de l'hôpital comme phénomène bureaucratique (Max WEBER). Les deux lignes d'autorité, étudiées entre autres par H SMITH et Eliot FREIDSON, font l'objet de nombreuses études comparatives entre hôpitaux de même région ou de régions différentes. Jusqu'à la fin des années 1970, l'hôpital est en général analysé grâce au modèle organisationnel de la bureaucratie professionnelle caractérisé par l'affirmation d'un corps médical autonome par rapport à la gestion administrative et financière de l'établissement, comme Henry MINTZBERG (né en 1939) le fait (Structure et dynamique des organisations, Les Editions d'Organisation, 1982).

Mais passée la période de prospérité économique close par le choc pétrolier de 1974, ce modèle s'avère insuffisant pour comprendre les évolutions : les établissements font face à des restrictions financières qui bouleversent non seulement leurs plans de développement et leur projets de recherche, mais également brouillent les hiérachies et donnent une importance de plus en plus grande aux gestionnaires au détriment du corps médical. Des sociologues comme Georg  Herbert MEAD (1863-1931) se demandent bien avant cela comment cette institution de plus en plus complexe parvient à maintenir un minimum d'ordre. il existe une véritable division au sein du monde hospitalier : il n'existe qu'une petite partie de l'activité qui est régie par des règles et personne ne connait l'ensemble des règles en vigueur, bien que certaines soient rappelées régulièrement par l'administration, parfois à vide, car dans les faits, elles sont remplacées, discutées, transformées par les personnels concernés. Bien que l'ensemble garde une relative permanence, qui aboutit finalement à ce que les patients soient accueillis et soignés, les négociations quotidiennes touchent une multitude de détails qui influent seulement sur les modalités de l'accueil et des soins, lesquels bien entendus peuvent se dégrader ou s'améliorer au fil de ces négociations... (STRAUSS, J A ROTH, B DEVINE....). Nous pouvons deviner combien les restrictions financières peuvent peser sur ces négociations...

En France, l'analyse de l'hôpital donne lieu à des travaux directement inspirés de l'analyse stratégique, développée par M CROZIER, E FREIDBERG dans les années 1960 et 1970. Des études comme celle de Mariane BINST (Du mandarin au manager hospitalier, 1990) mettent en évidence les changements intervenu dans cette bureaucratie.

 Les travaux qui sortent du grand hôpital, qui s'intéressent aux "petits hôpitaux", aux hôpitaux généraux restent relativement rares, alors qu'ils représentent bien plus de la moitié du parc hospitalier public.Ce genre d'hopital est étudié toutefois sous l'angle organisationnel, au travers des relations entre groupes professionnels, des tensions et des dysfonctionnements (GEORGOPOULOS et MANN, 1962 ; C PERROW, et surtout dans l'ouvrage collectif édité par E FREIDSON en 1963, The Hospital in the Modern Société, puis ENGEL, MOISDON et TONNEAU, 1990 "Contrainte affichée ou contrainte réelle? Analayse de la régulation du système hospitalier, dans Sciences sociales et santé, n°8,2, 1990). 

Depuis quelques années, on asiste à la convergence de deux phénomènes récents, l'un théorique et interne à la sociologie, l'autre organisationnel dans le domaine de la santé. Cette convergence incite à approfondir ces nouveaux dispositifs mis en place à l'initiative le plus souvent de l'hôpital. Pour le premier, la notion de réseau est présentée par A DEGENNE et M FORSÉ (Les Réseaux sociaux, Armand Colin, 1994, réédité en 2004) : elle cherche à rendre compte des relations qui unissent des acteurs individuels et collectifs, qui, dans le cas des réseaux sociotechniques peuvent être non-humains. La notion de réseau renouvelle la sociologie des organisations et l'analyse stratégique. Pour le second, certains remarquent la montée en puissance de nouveaux dispositifs d'intervention regroupés sous le nom générique de "réseau". A un modèle vertial, il s'agit d'opposer un mode de travail transversal, susceptible de mobiliser les acteurs potentiels, de pallier les cloisonnements institutionnels et d'inventer des modalités d'intervention plus "souples" (E JACOB, Les réseaux ville-hopital : instruments de recomposition du système de prise en charge ou outils de requalification professionnelle? dans Prévenir, Ville et Santé, n°2,32, 1997) (Danièle CARRICABURU et Marie MÉNORET)

 

         Sur l'hôpital comme lieu de production de santé, des travaux vont au-delà de la relation malade-médecin ou de l'organisation hôpital. L'analyse a un triple intérêt :

- le travail de soins a pour spécificité de ne pas s'effectuer sur un matériau inerte mais sur des êtres humains ;

- il prend des formes extrêmement variées, plus ou moins valorisée selon que les tâches sont réalisées par les médecins, les aides-soignantes ou les agents hospitaliers ;

- le travail proprement médical dans ses aspects les plus techniques et innovateurs est fréquemment marqué par un haut niveau d'incertitude et un caractère problématique.

       E HUGHES (Social Role and the Division of Labor, The Sociological Eye, Selected Papers, Transaction Books, 1971, réédité en 1984) propose de distinguer dans l'ensemble des travaux qu'exige la vie social, une catégorie particulière qu'il nomme le "sale boulot", travaux ayant pour objet des aspects de la vie domestique (vider les poubelles...) ou des soins du corps dans leurs aspects déplaisants. Il s'oppose au "travail respectable" valorisé dans la société. L'hôpital est un lieu où cette division particulière du travail est particulièrement pertinente : à côté des professionnels qui expériement de nouveaux traitement ou qui manipulent des techniques de pointe, d'autres agents, considérés comme sans compétences professionnelles font la toilette des malades. Cette division du travail est aussi une "division morale du travail", les tâches les moins nobles s'effectuant par des employés "très" subalternes... Jean PENEFF présente une description de ce travail (L'hôpital en urgence, 1992), caractérisé par une contrainte forte : l'alternance entre la routine et les situations d'urgence, avec les changements de rythme incessants qu'elle impose aux travailleurs non médecins et médecins. Il montre la permanence des dimensions d'assistance dans l'histoire de l'hôpital.

     L'activité de soins qui se déploie dans le telos autour du malade et sur sa personne est désignée par le sociologue américain A STRAUSS et son équipe par la notion de "travail sur la trajectoire du malade", qui fait non seulement référence à l'évolution sur le plan physiologique de la maladie de tel patient mais aussi à toute l'organisation du travail déployée pour suivre ce cours, aisniq qu'au retentissement que ce travail et son organisation ne manquent pas d'avoir sur tous ceux qui s'y trouvent impliqués. Les observateurs n'ont pas toujours su voir que les malades ne font pas que réagir au traitement, mais qu'ils peuvent, eux aussi, sous diverses formes, participer effectivement au travail médical : pour assurer leur propre confort, pour contrôler le fonctionnement des appareils, pour repérer les erreurs des équipes soignantes. 

     Dans une perspective différente de celle de A STRAUSS, la sociologue Renée FOX met l'accent sur le rôle actif du patient. L'objet central de ses recherches sur plusieurs décennies est constitué par l'ensemble des processus d'innovation médicale qui s'effectue dans certains services hospitaliers de pointe comme la mise au point des thérapeutiques par dialyse, les premières greffes d'organes, les premières tentatives de coeur artificiel ou encore les premiers essais de médicaments comme la cortisone ou la cyclosporine. Le médecin, également chercheur, est confronté au "dilemme entre expérimentation et thérapeutique". (Philippe ADAM et Claudine HERZLICH)

 

Philippe ADAM et Claudine HERZLICH, Sociologie de la maladie et de la médecine, Armand Colin, 2010 ; Danièle CARRICABURU et Marie MÉNORET, Sociologie de la santé, Institutions, professions et maladies, Armand Colin, Collection U, 2010.

 

 

 

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7 janvier 2012 6 07 /01 /janvier /2012 10:15

                     Une grande partie de la réflexion sur les pratiques de santé et plus largement sur tout ce qui tourne autour du corps se trouve encore éclatée entre des approches sociologiques et anthropologiques qui ne se rejoignent pas toujours.

 

                  Didier FASSIN, anthropologue, sociologue et médecin, directeur d'études en Anthropologie politique et morale à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris, tente avec d'autres d'aborder la question du corps dans la société, en faisant appel à la fois à des connaissances issues de l'étude des sociétés dites traditionnelles et à des réflexions issues de la sociologie médicale, discipline encore jeune. Il tente (Maladie et Médecine, 1990) une approche "à propos des sociétés du Tiers Monde (qui intègre) au savoir anthropologique des concepts et des approches sociologiques, notamment dans l'intérêt porté aux institutions modernes de soins (et non préférentiellement aux thérapeutiques traditionnelles), aux processus sociaux producteurs de différences et d'inégalités devant la santé au sein des groupes (et pas seulement aux référents et comportements communs à tous les membres)". Après avoir relevé le mot français maladie peut être traduit en trois sens différents en anglais, illness, disease et sickness, différenciant par là ce qu'exprime le malade, ce que révèle l'analyse médicale et ce que désigne l'ensemble de la société, Didier FASSIN met l'accent dans plusieurs cultures sur les différents niveaux de réalité, réalité biologique de la maladie, réalité de celui qui en ait atteint, réalité de la réaction de l'ensemble de la société, dans toutes les pathologies. "Une conséquence pratique (...) est que le malade ne fera pas nécessairement appel au médecin ou au dispensaire lorsqu'il présentera des troubles qu'il attribuera à la catégorie du magico-religieux - ou plus exactement qu'il reliera à des interprétations sociales. Ces remarques ne doivent pourtant pas verser dans un culturalisme simpliste qui consiste à voir le surnaturel partout dans les sociétés africaines et à croire que la souffrance ou la dégradation d'un corps n'y sont pas ressentis comme telles : bien des catégories diffèrent de celle du médecin, les gens, où qu'ils soient, savent ce que signifie "être malade" C'est en abordant les problèmes de classement des maladies que s'éclaire les différentes modalités de distinction entre le normal et le pathologique.

La médecine moderne dispose d'un appareil nosologique de plus en plus sophistiqué, les classements des maladies, somatiques ou mentales reposant sur un complexe système de repérage. Les médecins traditionnelles se réfèrent également à des classements qui possèdent leur propre cohérence. Chaque culture a sa façon de classer les maladies, "et à l'intérieur d'une société donnée, on trouve encore des différences entre catégories sociales, entre familles, entre guérisseurs. Ce qu'il est important de considérer, c'est que la diversité des termes, le choix de critères spécifiques pour reconnaître chaque affection, le recours à des registres multiples de dénomination rendent tout système strict d'équivalence linguistique souvent plus satisfaisant pour l'ethnologue et son lecteur que pour les gens qui s'en servent en tant que thérapeutes ou en tant que malades. Il ne faut pas oublier que ces systèmes classificatoires servent avant tout à reconnaître des maladies dans le double but de les comprendre et de les soigner." Les études d'E E EVANS-PRITCHARD montrent bien les détours de raisonnement qui opèrent des va-et-vient entre les symptômes physiques, le ressenti du malade et les explications mystiques, religieuses, sociales de leur apparition et de leur développement.Nicole SINDZINDRE et Andréàs ZEMPLINI propose (1981) un modèle d'interprétation étiologique : ils distinguent la cause (comment la maladie est survenue), appelée aussi cause instrumentale, l'agent (qui quoi en est responsable), parfois désignée comme cause ultime, l'origine (pourquoi elle se produit). Cette distinction n'est pas toujours évidente sur le terrain, et si la société possède des explications de maladies récurrentes de manière générale qui souvent elle lie un événement social à un événement-maladie, les interprétations et les actions à entreprendre sont dictées par des individus choisis pour leur compétence-prestige social, non exempts d'implication dans les différents conflits en cours. Ce qui ressort des multiples études les plus récentes, c'est qu'au-delà de leur intérêt ethnologique, les croyances "sont importantes à prendre en compte comme réalité sociale dans des actions de développement ou de santé (...) d'une manière générale, la prégnance (de) modèles interprétatifs incite à la prudence dans des interventions d'ordre médical, social, juridique ou politique qui peuvent toujours mettre en jeu, à l'insu des développeurs, des forces auxquelles seront ensuite imputés les échecs des actions entreprises."

Dans une approche globale des pratiques médicales, "la médecine ne se définit pas comme une profession ou un champ, mais plutôt comme un secteur d'activité en continuité avec le magique, le religieux, le politique : d'ailleurs, être malade n'est pas seulement une affaire de thérapeutes, c'est une question sociale qui peut faire intervenir des histoires de lignages et d'alliances, de propriétés foncières ou de conflits familiaux, etc." Les anthropologues cherchent à dresser des typologies des médecines en fonction notamment des savoirs auxquels elles se réfèrent. W H R RIVERS (1924), E H ACKERNECHT (1971), Jack GOODY (1977)... proposent tour à tour différentes classifications, souvent suivant les zones qu'ils étudient de manière préférentielle. "Sans choisir parmi ces classifications dont aucune n'est à la fois réellement universelle et dénuée de tout ethnocentrisme, on peut proposer quelques remarques d'ordre général. la première est que ces modèles sont tous réducteurs en ce qu'ils considèrent implicitement comme acquis le fait qu'il existe dans toute société un domaine d'activité correspondant à la santé : où classer à l'intérieur de ces typologies l'officiant rituel, le prophète guérisseur, le marabout mouride qui tous interviennent dans le cours des maladies (ou du moins de certains), mais dont l'essentiel de l'activité est d'ordre religieux? La seconde est que ces taxinomies sont statiques et ne prennent pas en compte l'évolution des pratiques les unes par rapport aux autres, surtout dans le contexte actuel des changements sociaux rapides : comment parler du guérisseur qui cherche à donner des gages de modernité en utilisant un tensiomètre et de l'infirmier en quête d'authenticité qui cache des plantes dans l'arrière-cour de son dispensaire? S'il est légitime de vouloir comprendre des savoirs différents, il faut se garder de ces modélisations et de ces abstractions qui finissent pas dessécher et figer les réalités. Plutôt donc qu'une approche descriptive, on peut tenter d'aborder les médecines de manière plus analytique, en examinant les problèmes concrets qui se posent à elles aujourd'hui."

Les questions posées au sujet des médecines traditionnelles se ramènent à leur efficacité. "L'explication fait appel à plusieurs types de raisons. En premier lieu, les difficultés enregistrées par les systèmes de sois modernes pour atteindre les populations rurales et suburbaines défavorisées, y compris dans le cadre des stratégies de santé primaires, ont conduit les responsables internationaux en matière de développement sanitaire à chercher des réponses alternatives au problème de l'accès de tous aux soins, avec les thérapeutes et les matrones traditionnels. En second lieu, les mouvements de revendication des identités nationales et d'une culture africaine dans le contexte de la décolonisation ont trouvé une application concrète avec la revalorisation de savoirs ancestraux considérés comme menacés par les avancées de la modernité. En dernier lieu, les phénomènes d'attirance exercée sur des médecins et des scientifiques occidentaux, comme d'ailleurs sur certains ethnologues, par le naturalisme et la philosophie des théories africaines de la maladie ont joué un rôle dans la multiplication des travaux et des écrits qui leur sont consacrés. C'est donc un ensemble de raisons à la fois pragmatiques et idéologiques qui conduisent à cet intérêt pour les médecines traditionnelles." L'analyse sociologique de tels phénomènes a permis "de révéler que la question de l'efficacité initialement posée avait été transformée par l'Organisation Mondiale de la Santé et les Etats africains en un problème de légitimité (reconnaître légalement l'existence des médecines traditionnelles), avec les dangers qu'un tel glissement comporte (...) mise à l'écart de toute dimension sociale, prise de contrôle politique et valorisation des moins reconnus des thérapeutes."

Les questions posées à la médecine moderne - celle mise en oeuvre dans des dispensaires, des hôpitaux, des programmes de vaccination et de lutte contre les grandes endémies méritent plus d'attention que accordée de la part des anthropologues et des sociologues. "Animateurs de développement et responsables de santé sont en effet confrontés à une question fondamentale : la persistance - et dans certains cas l'aggravation - des inégalités devant l'accès aux soins et la qualité des prestations. Certes les inégalités face à la santé (telles qu'elles s'expriment dans les statistiques de moralité) font appel à d'autres phénomènes explicatifs tels que les conditions économiques ou l'environnement physique" (Jacques VALLIN et Alan LOPEZ, 1985). "Parler d'inégalités (...) c'est opérer un changement de registre, c'est en quelque sorte passer du sociologique au politique. En effet, ce que l'analyse scientifique met en évidence, ce sont des différences - dans l'accès aux soins ou la qualité des prestations - comme elle fait pour d'autres objets - les pratiques vestimentaires ou les règles d'alliance - ; mais alors que dans le second cas, on ne prend pas parti pour le pagne, le boubou ou le costume (...) dans le premier en revanche, on porte un jugement de valeur - pouvoir être soigné dans de bonnes conditions est préférable au contraire - et on passe de la description des disparités à la révélation des inégalités."

 

      Jacques DUFRESNE, philosophe et fondateur de la revue Critère et de l'Encyclopédie l'Agora, estime que "lorsqu'on borde le phénomène de la santé et de la médecine par le biais de l'ethnomédecine, en empruntant donc le chemin de la culture, on s'attend à s'éloigner du biologique pour entrer dans la sphère du symbolique, mais cette attente, hélas! est souvent trompée. Loin de constituer un monde autonome, la sphère de la culture apparaît comme une annexe de celle du biologique." Prenant des écrits parfois ancien, comme l'un présenté dans le cadre du premier colloque national d'anthropologie médicale en France en 1983, il montre que "le bon sens (développé) est toujours suspect dans la mesure où il accrédite l'idée que le culturel et le symbolique n'ont pas d'efficacité propre, négative ou positive, qu'ils ne peuvent agir qu'en modifiant le parcours d'un agent pathogène." Pourtant, l'internationalisation des maladies, provoquée par le progrès et le développement, a des conséquences culturelles et sociales d'une "extrême gravité". "L'internationalisation des maladies infectieuses aura sans doute contribué plus que bien d'autres facteurs à déstabiliser les médecines traditionnelles et, par là, à ébranler des sociétés entières. Le prestige de la médecine occidentale se trouvait ainsi renforcé, elle seule disposant des méthodes requises pour lutter contre les nouveaux fléaux. On comprend pourquoi cette médecine est de plus en plus fréquemment appelée internationale." Cette internationalisation des maladies a été favorisé d'ailleurs par l'internationalisation préalable des modes de vie, de l'alimentation notamment. Ces considérations ne nous amène pas vraiment à l'efficacité propre du symbole, tout comme l'étude de Daniel R MOERMAN (Anthropology of symbolic healing, dans Current Anthropology, Mars 1979) : "On constate (...) que pour Moerman, non seulement le culturel n'a pas cessé d'être le filtre des agents pathogènes, mais qu'il est assimilé, réduit au biologique. Qu'est-ce que les symboles ou ces métaphores agissant sur l'hypothalamus sinon des ensembles complexes, qu'on a simplifiés à l'extrême, en commençant par les dépouiller de leur signification, pour les réduire à un stimulus?" Les géographes également semblent être fascinés par le biologique (comme Hélène LABERGE-DUFRESNE, dans son article La vallée des immortels, Critère, n°13, 1978). Pourtant d'autres auteurs, comme Gilbert DURAND, Henri F ELLENBERGER ou Claude LÉVI-STRAUSS indiquent bien l'inbrication profonde du culturel dans le biologique. Jacques DUFRESNE reprend Anthropologie structurale (1958) de ce dernier auteur pour soutenir l'idée de cette inbrication. "Il serait intéressant de faire le rapprochement entre les travaux sur l'alexithymie, qui consiste à ne pas pouvoir faire correspondre des mots à des émotions et (l') interprétation de Léci-Strauss (sur la cure shamanique et la psychanalyse). C'est dit ce dernier, le passage à l'expression verbale qui provoque le déblocage du processus physiologique. Or, dans le cas de l'alexithymique, c'est précisément ce passage qui ne s'opère pas. Le rapprochement avec la thèse de Moerman sur le traitement général est aussi instructif. Moerman n'aurait sans doute pas considéré le chant du shaman cuna comme un ensemble porteur et donner de sens, et de paroles, mais comme un microbe métaphorique agissant sur l'hypothalamus comme n'importe quel autre microbe agit sur un organe quelconque. Telle est l'ultime différence entre le symbole et le microbe. le symbole émuet, enchante, signifie et il est pas là nourriture et remède. Le microbe agit à la manière d'un levier. Et si on appauvrit la culture en en faisant un filtre pour microbes, on l'appauvrit encore davantage en en faisant un ensemble de pseudo-métaphores, n'ayant conservé aucune des propriétés du symbole vivant."

 

    Marc-Adélard TREMBLA, professeur émérite de l'Université de Laval au Québec, utilise en 1983 un modèle théorique qui se réfère tout autant aux fondements biologique, psychologique et culturel de la personnalité qu'à l'insertion de l'individu dans un réseau de groupes sociaux et à son appartenance à une culture particulière pour décrire la santé comme phénomène global. "La globalité en tant que perspective principale influence à la fois la conception de la santé, la compréhension des systèmes de dispensation des soins ainsi que la saisie de l'individu agissant-dans-sa-culture. Afin d'interpréter le processus étiologique de la maladie, afin d'apprécier la fonctionnalité des techniques thérapeutiques, afin de juger des voies nouvelles de la guérison, de la resocialisation et de la réinsertion sociale, afin d'évaluer les stratégies sociales de la prévention, les éclairages multidisciplinaires de l'approche holistique nous apparaissent essentiels. Selon cette visée, l'anthropologie, une des sciences humaines dont les traditions portent à la fois sur le biologique, le psychologique et le culturel dans des voies comparatives, peut apporter une contribution d'importance." Cette perspective est évidemment très éloignée d'un certain individualisme méthodologique qui honnit toute perspective d'ensemble... Face à un certain éclatement des études de sociologie et d'anthropologie médicales ou de santé (qui ne se rencontrent guère), il propose des plans de développement, même fragmentés et orientés par rapport aux objectifs poursuivis :

- Elaborer une problématique propre à une anthropologie de la santé ;

- A l'aide de quelques étude empiriques sur la santé, montrer comment la perspective théorique développée permet d'en dégager de nouvelles compréhensions ;

- A l'aide de phénomènes et d'expériences pris dans l'univers de la santé, mettre en évidence l'importance relative des facteurs socio-culturels ;

- Préparer la voie à de véritables travaux interdisciplinaires tant dans la recherche empirique que dans l'action professionnelle et l'intervention sociale ;

- Susciter un  effet d'entraînement dans le milieu québécois de la santé afin que les professionnels de la santé soient capables de comprendre et d'accepter ainsi que d'utiliser l'acquis des sciences humaines.

  Nous pouvons constater depuis, qu'au moins dans la sphère francophone, de nombreux ponts se sont créés entre sociologie et anthropologie pour réfléchir à des problèmes concrets. Le développement rapide des sciences de la vie et de la biologie influe sur les conceptions actuelles de la maladie et de la santé. Des ouvrages tels que ceux coordonnés par Joëlle VAILLY, Janina KEHR et Jörg NIEWÖHNER, entre équipes françaises et allemandes, en témoignent. Que ce soit côté Figures du politique ou côté Régimes de pratiques, des chercheurs s'attachent à comprendre les effets des politiques publiques et des initiatives privées ainsi que leurs motivations concernant le sida, les dons d'organe, les recherches sur les embryons, sur les développements scientifiques et économiques liés à la procréation, l'utilisation des tests ADN, le dépistage des maladies génétiques, les fins de vie, notamment en milieu hospitalier, l'éducation médicale, à propos de la prévention des maladies cardio-vasculaires, les relations sociales dans la recherche épidémiologique...

 

Sous la direction de Joëlle VAILLY, Janina KEHR et de Jörj NIEWÖHMER, De la vie biologique à la vie sociale, Approches sociologiques et anthropologiques, La Découverte, collection Recherches, 2011 ; Marc-Adélard TREMBLAY, La santé en tant que phénomène global, dans Conceptions contemporaines de la santé mentale Montréal, Decarie Editeur, 1983 ; Jacques DUFRESNE, Aspects culturels de la santé et de la maladie, dans Traité d'anthropologie médicale, Quebec, Les Presses de l'Université du Québec, Institut québécois de recherche sur la culture (IQRC) et Presses Universitaires de Lyon, 1985 ; Didier FASSIN, Maladie et médecine, dans Sociétés, développement et santé, Les Editions Ellipses, 1990.

Les trois derniers ouvrages sont disponibles notamment sur le portail Internet UQAC.CA (Les classiques en sciences sociales).

 

SOCIUS

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4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 13:42

          Face à la souffrance du malade, les sociologues fonctionnalistes (avec Talcon PARSONS en tête avec The social System, de 1951, et son chapitre Structure sociale et processus dynamique : le cas de la pratique médicale moderne) et les sociologues interactionnistes (LEMERT, Social Pathology, 1951) considèrent tous que le médecin opère une fonction de contrôle social de la maladie, considérée comme déviance biologique et sociale. Les uns et les autres analysent différemment cette fonction, considérant qu'elle s'opère suivant des modalités consensuelles ou conflictuelles, mais tous exposent l'importance du système médical dans les sociétés industrialisées. Leurs analysent débouchent sur des visions, qui soit confortent ce contrôle social en le justifiant, soit, par une approche critique, introduisent des propositions de transformations sociales, plus ou moins profondes. 

 

            Toute une sociologie des professionnels de la santé détaille les différents changements introduits dans la théorie et la pratique médicale, dans la formation des médecins et en général des personnels soignants, notamment dans l'institution hospitalière.

Danièle CARRICABURU et Marie MÉNORET indique ce qui rassemble et ce qui divise les différentes approches : "S'il y a un consensus général parmi les sociologues de cette époque (des années 1950) à envisager qu'une réelle transformation s'opère dans le processus de socialisation médicale, la nature substantielle de cette transformation ainsi que les mécanismes, les contextes et les dites considérés comme responsables de cet impact, suscitent beaucoup plus de différends théoriques. L'enjeu de ces différends portent notamment sur une approche discordante du médecin : celle de contrôleur social d'une part et celle d'entrepreneur moral d'autre part. Les études médicales sont censées fournir aux "novices" non seulement les connaissances et les compétences techniques que requièrent leur future profession mais également les attitudes et les valeurs qui leur permettront de l'exercer correctement. Le premier travail systématique consacré à l'étudiant en médecine, s'employait à montrer les processus de socialisation à l'oeuvre dans les études médicales d'un point de vue fonctionnaliste (MERTON, READER, KENDALL, 1957). Selon ce point de vue, les études constituent une période clef dans la mesure où c'est lors de cet apprentissage que les médecins-enseignants, en initiant leurs futurs collègues à leur nouvelle culture professionnelle, vont assurer leur contrôle. La profession médicale se trouve définie comme un ensemble de valeurs, d'idées, de façons de faire standard sinon formatées, et de normes qui caractérisent le contenu du rôle de médecin. On considère dans cette perspective que, tout autant que la compétence technique, ce qui fonde et organise l'activité médicale, ce sont les exigences et les normes qui sont transmises lors des études de médecine. La socialisation, c'est donc le processus suivant lequel les individus sont initiés à leur culture, c'est-à-dire à l'acquisition d'attitudes, de valeurs, d'habileté technique et de modèles de comportement constituant les rôles sociaux établis dans une structure sociale. Afin de devenir un membre compétent de la profession médicale, l'étudiant en médecine acquiert les connaissances, les attitudes et les valeurs qui vont le faire passer progressivement d'une culture d'étudiant à une culture professionnelle. (...). A l'opposé, l'approche sociologique interactionniste considère que c'est non pas la science qui fait le médecin, mais son initiation à ce statut. Les études médicales consacrent l'élaboration progressive d'une culture d'étudiant que la Faculté ne contrôle que partiellement à travers l'acquisition des normes professionnelles auxquelles se destinent les apprentis médecins (BECKER, GEER, HUGHES, STRAUSS, 1961)." Dans La fabrication d'un médecin, de HUGHES, la socialisation professionnelle est "conceptualisée comme initiation, au sens ethnologique du terme, et comme conversion de la personne, au sens religieux, à une nouvelle façon de voir le monde. Ce qui est significatif dans cette formation, c'est que ces niveaux et ces directions sont non pas le résultat d'une entente laborieuse, mais d'une équation pragmatique entre les problèmes quotidiens que rencontrent les étudiants dans leur travail et leur objectif à plus long terme, à savoir sortir de l'université avec le titre de médecin. Contrairement aux fonctionnalistes, et cette distinction est fondamentale, cette perspective n'attribue pas la persistance d'une culture étudiante à l'initiation, par tradition, de chaque génération par ses prédécesseurs. Elle considère que si une culture de l'étudiant parvient à s'établir d'une génération à l'autre de nouvelles recrues, c'est parce que chaque promotion entre à l'université avec les mêmes idées et les mêmes objectifs et se trouve radicalement face aux mêmes négociations nécessaires entre perspectives immédiates et problèmes ou projets à long terme." Chez MERTON, les étudiants en médecine sont socialisés au rôle de médecin par anticipation de leur future pratique. Chez BECKER, il n'y a aucune observation qui permette de considérer que les étudiants sont socialisés à un rôle de médecin puisque c'est l'initiation au statut de professionnel qui fait le médecin : pour être accepté dans ce statut, il faut avoir appris à jouer son rôle dans la mesure où, comme pour n'importe quelle pièce, connaître son texte ne suffit pas. ces oppositions théoriques se prolongent dans deux visions contrastées du médecin : contrôleur social chez PARSONS et entrepreneur moral chez FREIDSON.

 

      Pour les fonctionnalistes, la maladie constitue une déviance sociale à l'égard de laquelle les soins médicaux constituent le mécanisme de contrôle approprié afin de reconstruire l'équilibre social qu'elle menace. La procédure systématique de l'analyse de l'action sociale relevant d'une logique très ordonnée, PARSONS et ses continuateurs développent leur argument en suivant aussi minutieusement qu'abstraitement l'action sociale du médecin. Ce concept de déviance sociale devient un concept central de la sociologie médicale. Ils envisagent, tout en différenciant par la suite les modalités de la relation médecin-malade, le fait d'être malade comme une altération des conditions normales de l'existence sur le plan social. ils mettent l'accent sur le processus sociétal, sur les systèmes, sur l'équilibre et sur les interrelations entre sous-systèmes d'action, trouvent les sources des comportements déviants dans les interactions entre individu et système social. Ainsi, certains comportements seront-ils définis comme déviants lorsque leurs conséquences seront perçues comme étant délétères à l'égard du système social. Tel est le cas de la maladie qui est analysée comme un élément dysfonctionnel qui interfère avec la stabilité du système social. Les individus malades, empêchés de s'acquitter de leurs obligations sociales ordinaires, constituent une menace pour l'ordre social.

En règle générale, les continuateurs de PARSONS (SZASZ, HOLLANDER, TWADE) estiment que son analyse surestime, surévalue et surdétermine les mérites de la responsabilité individuelle et l'effort délibéré en faveur des valeurs de bonne santé;, notamment parce qu'il analyse surtout les comportements des classes moyennes. Son modèle ne rend pas compte des attitudes des populations de bas niveaux socio-économiques. Notamment, ROSENBLATT et SUCHMAN montrent que le travailleur manuel répugne souvent à assumer le rôle de malade. ces personnes des classes populatires prêtent moins d'attention à leurs symptômes, sont moins bien informés à leur égard, font preuve de plus de scepticisme envers la médecine et se font soigner plus tardivement que celles des classes moyennes.

Ce qui n'enlève rien au concept de déviance, qui, rapporté à l'aune du concept de médicalisation appliquée aux sociétés occidentale où la plupart des problèmes sociaux se trouvent médicalisés, la médecine dans son ensemble exerce une fonction majeure. La fonction essentielle du médecin est celle de contrôleur social : en représentant et en communiquant les normes de santé, le médecin contrôle la déviance que représente la maladie.

 

     Pour les interactionnistes, il s'agit de libérer le regard sociologique d'une domination professionnelle. ils proposent une approche "situationnelle" de la maladie, toujours considérée comme une déviance. Cette approche impose une réflexion sur l'étiologie de la signification d'un état, non sur l'état lui-même. Elle considère que le fait qu'un acte soit déviant ou non dépend de la réaction des autres. Il s'agit donc d'expliquer l'attribution de déviance dans la mesure où l'étiologie de la déviance en tant que rôle social réside, non dans l'individu déviant lui-même, mais dans le processus social qui crée des règles qui rendent déviants des actes ou des personnes. Là où PARSONS établit que la médecine a le pouvoir de légitimer quelqu'un qui se conduit en malade - en reconnaissant qu'il l'est vraiment - FREIDSON développe la thèse selon laquelle la médecine crée les possibilités de se conduire en malade. En devenant une des formes de la réaction des sociétés à la déviance, la médecine est devenue une entreprise morale. La recherche menée dans ce sens rencontre un certain nombre de préoccupations de collectifs de profanes (associations de malades par exemple). En face de l'importance croissante accordée au savoir des experts, eux-mêmes considérés comme n'étant pas exempts de conflits d'intérêts, quelle confiance peut-on accorder à la compétence appliquée? Comment limiter l'autonomie de la pratique de l'expert dans des domaines où sa compétence n'est pas la seule requise? Pour nombre de sociologues continuateurs de FREIDSON, la notion de profession peut être considérée plutôt comme folklorique plutôt qu'analytique. Par là, il s'agit de ne pas se polariser sur des aspects professionnels, qui apparaissent neutre socialement, et qui donnent aux organismes médicaux un prestige certain. Comme l'écrivent Danièle CARRICABURU et Marie MÉNORET, l'ordre social se négocie dans certaines limites, entre acteurs sociaux, et dans le cas de la médecine, ces limites viennent de structures contraignantes faites de règles juridictionnelles, administrativement et légalement fondées. Elles ne peuvent pas être changées par des négociations entre tous ceux qui y travaillent. Les changer exigen une autre sorte d'activité, s'exerçant à un autre niveau de la vie sociale (Patrick HASSENTEUFEL, Les médecins face à l'Etat, Presses de Science Po, 1997). C'est au niveau politique que ces contraintes de pouvoir doivent être régulées. C'est en tout cas le sens de beaucoup d'évolutions depuis les années 1960, évolutions qui ne peuvent se poursuivre, dans le sens d'un partage et d'une redéfinition de ce fameux contrôle social, que si l'Etat, bien évidemment garde son rôle dans la société...

 

      Selon un certain nombre d'analyses médicales, les maladies chroniques sont devenues prédominantes, parce que les pathologies aiguës ont décliné. Il s'agit là de nouvelles catégories tirées directement des manuels de référence de la profession médicale, qui font l'objet d'une discussion. Pour D ARMSTRONG (The patient's view, Social Science and Medicine, 1984), dans la foulée des études de Michel FOUCAULT, la catégorie maladie chronique est une production de la technique du questionnaire épidémiologique dont l'utilisation se généralise aux Etats-Unis pendant l'entre-deux-guerres mondiales. Cette nouvelle catégorie s'inscrit dans un processus d'extension et de transformation du "regard médical". Pour ce sociologue, la maladie chronique n'est pas "découverte" par les enquêtes de morbidité, elle est "inventée" par le chercheur socio-médical qui demande aux populations "êtes-vous malade?" Il considère qu'initialement la méthode quantitative avait pour  vocation de mesurer l'emprise des maladies chroniques, mais qu'elle a permis l'avènement de la méthodologie dite quantitative et en particulier que la technique du questionnaire a créé la maladie chronique, les techniques qualitatives ont produit leurs objets. L'étude de la genèse de la catégorie maladie chronique s'inscrit dans un travail plus global qui consiste à explorer l'évolution longitudinale de la médecine (D ARMSTRONG, W ARNEY, B BERGEN). Il y aurait une rupture par rapport au modèle clinique analysé par M FOUCAULT. Alors que le patient était autrefois considéré ni plus ni moins qu'un corps porteur d'une lésion, la prise en compte du point de vue du patient par la médecine n'est pas le fruit d'un nouvel humanisme mais une technique dont la médecine a besoin pour éclairer les espaces sombres de l'esprit des relations sociale (D ARMSTRONG). Ce nouveau regard médical incorpore l'expérience subjective du patient, définissant progressivement un nouveau code de perception destiné à remplacer le regard clinique. Et cela du fait même de l'élite médicale (W ARNEY et B BERGEN, Medicine and the Management of living, Taming the Last Great Beast, Chicago/Londres, The University of Chicago Press, 1984). Dans son travail sur la douleur, I BASZANGER (Douleur et médecine, la fin d'un oubli, Seuil, 1995) met en évidence la coexistence de deux approches radicalement différentes à une même époque. L'une "lisant la douleur sur le corps, s'inscrit dans la continuité de l'approche décrite par Foucault", l'autre "lisant et écoutant la douleur dans l'expérience du malade", semble correspondre à une nouvelle logique.

    Un terme se répand progressivement dans les milieux sociologiques, avant que la problématique des maladies chroniques n'envahisse le champ intellectuel, et qui est ensuite repris comme un nouveau paradigme : la normalisation. Ce terme, issu de travaux sur les maladies mentales et certaines déficiences physiques congénitales ou acquises (C SCHWARTZ), est ensuite utilisé pour décrire la stratégie personnelle du malade face à sa maladie. Plutôt que de s'attacher à définir ce qu'est la normalité, il s'agit de comprendre comment le patient, atteint d'une maladie chronique, envisage sa vie "nouvelle". Un modèle comportemental est proposé par N BROOKS et R MATSON (Social-Psychological Adjustment to Multiple Slerosis, Social Science and Medicine, 1982) : le malade passe par quatre étapes chronologiques, d'abord le déni du diagnostic, ensuite la résistance et la tentative de maîtriser la maladie, l'affirmation, la compréhension de la nécessité de modifier le style de vie puis l'intégration dans une nouvelle manière de vivre, si possible en en tirant des avantages. A ce processus de normalisation peut s'opposer selon par exemple CONRAD (The Menaning of Medications : Another Look at Compliance, Social Sciences and Medicine, 1985) une compliance, une résistance (notamment aux lourdes prescriptions médicales), partagée parfois entre le patient et son entourage immédiat

 

Danièle CARRIBURU et Marie MÉNORET, Sociologie de la santé, Institutions, professions et maladies, Armand Colin, collection U, 2010.

On peut consulter pour des débats plus centrés sur la France, le numéro 89, d'Avril 1999, de la Revue Pouvoirs sur le Pouvoir médical.

 

SOCIUS

 

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2 janvier 2012 1 02 /01 /janvier /2012 13:48

            Les relations malade-médecin font l'objet de recherches sociologiques importantes seulement à partir des années 1950, d'abord dans les pays anglo-saxons. Plusieurs aspects sont abordés, des interprétations culturelles et sociales de la santé et de la maladie aux relations médecin-malade proprement dites. 

  Comme l'écrivent Philippe ADAM et Claudine HERZLICH, "tout événement important de l'existence humaine demande une explication : on doit en comprendre la nature et lui trouver des causes. La maladie n'échappe pas à cette exigence. L'individu confronté à une sensation corporelle désagréable et inhabituelle doit la "décoder", la relier éventuellement à d'autres manifestations, décider s'il y a lieu d'y voir un signe inquiétant pour lequel une action s'impose. Il doit aussi pouvoir en rendre compte, expliquer aux autres ce qu'il ressent s'il veut recevoir une aide. Une telle élaboration n'est pas seulement individuelles, elles est reliée au social et à la culture. Depuis longtemps, divers travaux psychosociologique ont montré que des états physiologiques, comme la faim ou la douleur, ne sont pas des données totalement objectives : ils sont interprétés en fonction des contextes sociaux dans lesquels ils se produisent." La première étude qui aborde ce problème de manière globale est celle de S SCHATCHTER et J SINGER, dans la revue Psychological Review, en 1962 (Cognitive, Social and Physiological Determinants of Emotional States). 

 

             Plusieurs auteurs, dont Mark ZBOROWSKI (1952, Cultural components in Response to Pain, dans Journal of Social Issues, traduit dans l'ouvrage de F STEUDLER, Sociologie médicale, Armand Colin, 1972) et Irving ZOLA (Culture and Symptoms, de 1966, traduit dans l'ouvrage de C HERZLICH, Médecine, maladie et société, Mouton, 1969) analysent les réactions différentes selon les groupes ethniques aux Etats-Unis face à la douleur. Les Américains d'origine italienne, juive ou protestante indiquent des réactions à court et à long terme très différentes face à la douleur et aux malaises, avec des attentions différentes à différentes parties du corps.

De nombreuses études, anthropologiques et médicales, consacrées à l'élucidation de l'origine d'une maladie répandue en Amérique Latine chez les populations d'origine espagnole et d'origine indienne, le susto, qui se manifeste par une agitation dans le sommeil et une apathie dans l'état de veille, et qui comporte des états de gravité très variés indiquent l'influence forte de l'environnement social. On ne peut la comprendre que dans toute sa complexité, réaction organique et psychique des individus affectés à des contraintes et exigences sociales, réaction modelée et définie de manière spécifique à l'intérieur d'une société et d'une culture (RUBEL, O'NELL, COLLADO-ARDON, 1984).

D'autres études anthropologiques (Byron GOOD et Marie-Jo DELVECCHIO-GOOD, 1980), avec l'aide d'équipes médicales, analysent les relations entre cultures et faits culturels, en particulier lorsque des membres de sociétés non-occidentales entrent en contact avec la médecine occidentale scientifique. Pour ces chercheurs, toute maladie est un phénomène signifiant et l'activité médicale est toujours interprétative. Philippe ADAM et Claudine HEZLICH résument le résultat de leurs travaux : "Le médecin interprète les symptômes ressentis par son patient et les retraduit dans les catégories du savoir médical fondées sur des notions biologiques. Le malade, de son côté, possède son propre point de vue concernant son état et s'est forgé, à son propos, un "modèle explicatif" ; celui-ci peut être en partie individuel mais il est aussi enraciné dans la culture. Les chercheurs parlent encore de "réseau sémantique de la maladie" pour désigner l'ensemble de notions et de symboles qui lui sont associés et lui donnent sens. les médecins, disent-ils, sont conscients de la variété de perception et d'expression des symptômes selon les cultures mais ils considèrent que cette différence est de surface : les individus perçoivent et traduisent différemment une réalité qui est toujours la même et que la médecine occidentale analyse objectivement. Pour les anthropologues, au contraire, le modèle explicatif du malade n'est pas seulement une traduction : la signification de la maladie fait partie de la réalité même et le modèle." 

 

      Le "sens du mal" est perçu bien différemment suivant le contexte social et dans les sociétés où la médecine moderne s'est imposée, c'est le savoir médical qui fournit à chacun des notions et des explications concernant la nature et les causes de son mal. Luc BOLTANSKI (Les usages sociaux du corps,  dans Annales, Economies, Sociétés, Civilisations, 1971) montre les conditions qui favorisent l'acquisition d'une "compétence médicale" par le malade, suivant les classes sociales : plus le niveau d'éducation s'élève, plus la transmission de connaissances du médecin au malade est importante. Mais toutefois, la réponse du savoir médical est insuffisante pour certains malades (Byron GOOD). Dans les sociétés occidentales, comme dans les autres, les maladies sont interprétées de manière spécifique et sont prégnantes dans l'imaginaire collectif : la notion même de maladie sert de support à l'expression de croyances et de valeurs plus larges. Cette interprétation du "mal" intègre toujours les régles sociales et la vision de la société. Les représentations sociales de la santé et de la maladies font l'objet d'études en France à partir des années 1970 (Claudine HERZLICH). Elles mettent à jour un langage du rapport de l'individu à la société. la maladie objective un rapport conflictuel au social. Les conceptions de la santé s'élaborent dans un registre qui va du purement organique, la santé conçue comme simple "absence de maladie" au social. Il apparaît que la santé est naturelle, dans l'ordre des choses et que la maladie est essentiellement "exogène", conception qui se retrouve dans les sociétés "traditionnelles". Là, la maladie est perçue comme dérivant de l'introduction, réelle ou symbolique, dans le corps d'éléments nocifs, matérialisant, le plus couvent, la volonté de nuire d'un membre de la communauté, d'un sorcier, d'une divinité ou d'un ancêtre. Ici, dans les sociétés modernes, ce ne sont pas toutefois "les relations entre les membres d'une même communauté restreinte, ou celle des humains avec des êtres surnaturels, qui sont vues comme étant la cause première de la maladie mais un rapport conflictuel avec l'ensemble de l'environnement social, y comprit dans ses conséquences matérielles sur l'environnement physique". Ces représentations sont, précise Claudine HERZLICH, précisément liées au "type de relations qui se sont institutionnalisées autour de la maladie dans les sociétés industrielles à partir du XIXème siècle. C'est en raison de la prise en charge collective des malades par l'assurance sociale, qu'une assimilation stricte s'est créée entre santé et capacité de travail, entre maladie et incapacité." D'autres études sociologiques, menées en Angleterre (BLAXTER, The causes of Disaese : Women Talking, in Social Science and Medicine, 1983) vont dans le même sens. Elles indiquent de fortes variations de représentations de la santé selon les différents groupes sociaux, entre notamment classes populaires où la santé est instrument pour travailler et classes moyennes où l'on se soucie plus du "bien-être".

Plus l'on multiplie les études dans des contextes variés, plus les perceptions de la maladie et de la santé apparaissent nombreuses, de celles des personnes atteintes de maladie grave qui tentent de maintenir les mêmes relations avec leur entourage et qui n'y parvenant pas, renoncent à une partie de leurs jugements moraux envers la maladie et acceptent leurs nouvelles limites d'action (Rory WILLIAMS) à celles des personnes qui tout en bénéficiant de l'activité économique d'établissements de soins pour malades mentaux s'efforcent de tracer quotidiennement des frontières, matérielles et symboliques, entre eux-mêmes et les "fous" (Denis JODELET, Folie et représentations sociales, PUF, 1989). 

Nous devons noter que la définition même de maladie (notamment de frontières entre  maladie mentale et maladie physique) peut varier d'un chercheur à l'autre, et que des conclusions d'ordre général sont parfois tirées d'études en milieu hospitalier pour malades mentaux ou pour malades "physiques" comme en médecine générale, de manière indifférenciée. Le croisement de ces études semble d'ailleurs rythmer différentes approches qui mettent en évidence les caractéristiques sociales des maladies et de leurs perceptions, parfois à rebours des perceptions propres au milieu médical. 

 

         Sans doute un certain décalage de perception entre le milieu médical et le milieu des sociologues-anthropologues est-il le plus perceptible dans l'étude des relations médecin-malade. Cette relation est perçue parfois plutôt sur le modèle consensuel, parfois plutôt sur le modèle conflictuel.

 

        Le modèle de relation médecin-malade consensuel, développé par le sociologue Talcott PARSONS (The Social System, 1951, référence de l'approche structuro-fonctionaliste), est fondé sur le cas des maladies aigües, le plus souvent infectieuses, qui constituent alors l'essentiel des pathologies, jusque dans les années 1950. Avec la découverte des antibiotiques, les maladies infectieuses guérissent et dans ce contexte, juste après la guerre, la médecine est perçue comme une institution en passe de devenir toute-puissante.

La santé est nécessaire au fonctionnement de la société, ce qui se remarque particulièrement dans les sociétés complexes industrialisées. La médecine est donc un rouage essentiel pour une société fonctionnant en douceur : elle contribue à maintenir la stabilité sociale en identifiant et en traitant la maladie et en canalisant ainsi la déviance potentielle que celle-ci représente. Le contrôle social exercé par la médecine est considérée selon ce modèle comme bénéfique pour l'ensemble de la société et la médecine apparaît comme une profession toute entière au service de la collectivité. Ce modèle de relation médecin-malade est simultanément asymétrique et consensuel : asymétrique car c'est le médecin qui est actif et le malade passif, consensuel car le malade reconnaît le pouvoir du médecin et parce que la relation thérapeutique est fondée sur une forte réciprocité, le médecin faisant preuve d'une neutralité affective et le malade faisant preuve de sa confiance.

           Mais Talcott PARSONS ne définit qu'un seul type de relation médecin-malade qui ne peut pas prendre en compte l'évolution des pathologies dans les sociétés occidentales, les affections chroniques prenant une place de plus en plus importante. Deux psychiatres, Thomas SZASZ et Mark HOLLANDER reprennent ce modèle et proposent dès 1956 plutôt trois modèles de relations thérapeutique, directement liés à l'état du malade :

- dans le cas de blessures graves, du coma ou d'un patient soumis à une anesthésie, la relation prend la forme "activité-passivité" : le malade est un objet passif, alors que le médecin est totalement actif ;

- dans des circonstances moins graves, le malade est capable de suivre en partie les conseils du praticien et d'exercer une part de jugement, la relation fonctionne alors sur le mode de la "coopération guidée" ;

- dans le cas des maladies chroniques qui s'étalent dans la durée (diabète par exemple), le médecin et le malade ne se rencontrent qu'occasionnellement et le rôle du médecin consiste à aider le malade à se prendre lui-même en charge. Il s'agit d'une relation qui prend la forme de la "participation mutuelle". 

Par ailleurs, l'expérience fréquente de non observation par le patient de la totalité des prescriptions de son médecin amène à se pencher sur l'asymétrie des positions de l'un et de l'autre. Cette "compliance" s'accroît avec le temps et il est difficile d'opposer sans nuance l'incompétence et la passivité du malade à la toute-puissance et la compétence du médecin. Cette forme de résistance du malade varie suivant les catégories sociales (ROSENBLATT, SUCHMAN, HOLLINGSHEAD, REDLICH.... dont un certain nombre de travaux sont restitués dans l'ouvrage de C HERZLICH, Médecine, maladie et société). Par ailleurs, l'accroissement des difficultés d'exercice de leur profession d'un nombre de plus en plus important de médecins, surtout en milieu hospitalier, provoque l'apparition d'une "socialisation anticipatrice d'une relation médecin-malade négative" (Terry MIZRAHI, Getting Rid of Patients : Contradictions in the Socialization of Physicians, Rutgers university Press, 1986). Le personnel médical tend à vouloir opérer un tri, suivant parfois l'origine ethnique des malades, entre "vrais" et "faux" malades, les malades idéaux étant les malades propres, polis, coopératifs et souvent membres des classes moyennes et supérieures... 

 

       Le modèle de relation médecin-malade conflictuel tend à prendre la place du précédent, notamment dans les années 1960-1970, dans un climat  de contestation des institutions, des savoirs et des pouvoirs. Ce sont surtout les chercheurs de l'école interactionniste qui développe ce modèle. Eliot FREIDSON (La Profession médicale, Payot, 1984) considère que la médecine n'est pas caractérisée par son universalisme et son souci unique du bien du patient : la profession médicale est considérée comme l'un des nombreux groupes d'intérêts existant dans la société. l'intérêt personnel du médecin peut s'opposer à l'altruisme véhiculé par sa rhétorique professionnelle. Un conflit de perspectives est latent et présent, à des degrés divers, dans toute relation médecin-malade. Il n'y a pas de consensus a priori, dans son modèle, entre le médecin et le malade et ce dernier n'est pas passif. Il pourrait même y avoir confrontation entre une culture profane et une culture scientifique... Toutefois, face au médecin, le malade est plus ou moins en mesure de faire prévaloir son point de vue. Ici interviennent moins des normes générales régulant uniformément les comportements que des contraintes variables, liées aux caractéristiques des situations dans lesquelles s'effectue la rencontre. Ainsi y a-t-il une pluralité de configurations de l'interaction malade-médecin. Elle varie d'abord selon les différents types d'activités médicales. Par exemple, écrit Eliot FREIDSON, en reprenant les distinctions de Thomas SZASZ et Mark HOLLANDER, la pédiatrie et la chirurgie reposent sur un modèle de relation "activité-passivité", en revanche, le traitement des maladies chroniques et la psychothérapie requièrent une "participation mutuelle". Pour cet auteur, la configuration "activité-passivité" a également plus de chances de s'imposer si le statut social du malade est bas et si la maladie dont il est atteint fait partie des maladies "stigmatisées" comme l'alcoolisme ou les maladies mentales. 

Ces rapports varient également en fonction du contexte organisationnel dans lequel l'interaction se situe : médecin de ville qui dépend d'un clientèle locale choisissant au non de s'adresser à lui ou médecin hospitalier qui reçoit surtout des malades qui lui sont adressés par d'autres médecins et qui dépend surtout de ses collègues et de leur contrôle.

Alors que pour Talcott PARSONS, le statut social de la maladie et du malade est en totale continuité avec l'état organique, pour Eliot FREIDSON au contraire, la réalité organique de la maladie et sa réalité sociale ne se confondent pas. La présentation d'une personne comme malade peut, par ce statut social donné par une erreur de diagnostic, devenir socialement malade, alors qu'elle ne l'est pas organiquement. La norme médicale est plutôt de diagnostiquer à tort une maladie que considérer un malade comme bien-portant, alors qu'à l'inverse, pour ces sociologues associationnistes, les dommages sociaux peuvent l'emporter parfois sur les bénéfices corporels... Howard BECKER élabore même la notion d'étiquetage, mais c'est surtout à travers une analyse des maladies mentales. Pour ces maladies comme pour les maladies "physiques", les continuateurs d'Eliot FREIDSON considèrent que le contrôle social des médecins ne jouent pas forcément pour le bien de la collectivité, par l'intermédiaire d'un jugement moral porté sur certaines affections. Le médecin apparaît comme un "entrepreneur de morale", or le fait de disposer d'une compétence technico-scientifique ne justifie pas de donner un statut moral sur les seuls malades.

Plus loin encore, des auteurs comme Ivan ILLICH (Némésis médicale, l'expropriation de la santé, Seuil, 1975), mettent vigoureusement en garde contre un pouvoir médical scandaleux mais néanmoins immuable. Le malade est réduit à un objet. Pourtant les nombreux travaux indiquent que la situation est plus complexe : pluralité de contextes de rencontre et diversité des formes de relation. Le malade est tantôt un pur objet de la pratique médicale, tantôt un consommateur exigeant. N'oublions toutefois pas l'enjeu qui plâne toujours dans la relation malade-médecin : c'est le malade qui "risque" sa vie dans cette relation, non le médecin...

 

     Entre ces deux modèles, consensuel et conflictuel, les études les plus récentes ne cherchent pas à trancher : la relation malade-médecin relève plutôt de ce que nous appelons la coopération conflictuelle. Pour Anselm STRAUSS et ses collaborateurs (L'hôpital et son ordre négocié, dans La trame de la négociation : sociologie qualitative et interactionniste, textes réunis par I BASZANGER, L'Harmattan, 1992), par exemple, à partir d'une étude en milieu hospitalier psychiatrique, c'est un modèle d'"ordre négocié" qui s'instaure. Des accords se font sur la meilleure conduite à tenir pour le traitement des malades entre des interlocuteurs qui sont tous actifs dans la situation. Marchandages, situation changeante dans le temps, négociation permanente sur tous les détails sont la règle.

      Le médecin, tout l'appareil médical des sociétés occidentales ont une fonction préventive et de nombreuses études se situent au croisement des préoccupations financières d'organismes financeurs de la protection socio-médicale, des préoccupations plus strictement médicales de prévention d'épidémies ou de contrôle de circulation des agents infectieux et des impératifs moraux attachés au serment d'Hippocrate. Nicolas DODIER (L'expertise médicale, A M Métalié, 1992), par exemple, dans une étude portant sur les médecins du travail, montre bien une situation où le médecin est amené à traiter des patients, comme sujets autonomes libres d'arbitrer entre les différents risques de leur situation de travail ou ne voir en eux que des individus souffrant.

 

       A partir du point de vue du malade, Claire MARIN tente d'analyser le phénomène de violence que l'on peut rattacher à la maladie. "La violence travers l'expérience de la maladie de part en part. L'agression pathologique du corps par des processus de destruction ou de destructuration organique, biologique ou chimique ; la puissance abrutissante de certains traitements médicamentaux ; la douleur liée aux examens, manipulations, injections, opérations, qu'il faut supporter : le malade pris dans cette ronde d'assauts, est sans cesse confronté à la remise en question de son intégrité corporelle et profondément ébranlé dans son sentiment d'identité. la maladie modifiant le rapport au corps engendre un vacillement intime, un trouble profond de l'image de soi. Peut-on pour autant légitimement parler d'une violence là où il n'y a "que" destruction sans intention? Oui, sans doute, dans la mesure où la maladie est vécue comme si une intentionnalité volontairement destructrice état à l'oeuvre, comme si un processus de démantèlement du sujet s'opérait à son insu. Voir dans l'épreuve de la maladie une violence est sans doute l'effet d'une déformation subjective, dans la mesure où la maladie n'est jamais qu'une des manifestations possibles de notre nature d'être vivant, n'est qu'un phénomène biologique parmi d'autres, mais cette interprétation de la maladie en terme de violence témoigne du ressenti du malade, l'impression d'être la cible d'une attaque destructrice." Du point de vue objectif, il y a réellement attaque dans le cas des maladies infectieuses - des agents indépendants extérieurs pénètrent les fonctionnements de l'organisme - mais dans le cas de maladie structurelle - dysfonctionnement physiologique ou anatomique - la chose parait moins évidente. D'autant que la désignation de maladie peut-être, elle aussi, subjective, tant de la part du "malade" que de la part du "médecin" ou du "soignant"... "L'expérience de la maladie est véritablement celle d'un noeud de violences : violences liées à la maladies elle-même, à la situation de malade, vécue psychologiquement et socialement comme une déchéance ; violences inhérentes aux relations entre personnels soignants et patients (...) ; violences institutionnelles liées à l'univers hospitalier, et plus généralement au fonctionnement du monde médical, ses habitus, sa formation académique. Tous renvoient en dernière instance à une violence fondamentale qui tient à la remise en question de l'identité du malade, identité revue à la baisse, et vécue sur le mode de la diminution, de la régression, et souvent de l'humiliation. L'interrogtion sur celui que la maladie nous fait être, sur celui dont elle nous dépossède aussi, se double donc inévitablement d'un questionnement sur la violence propre au monde médical, et plus généralement, celle du regard porté sur le malade." 

         Plusieurs aspects peuvent être interrogés, sur la maladie comme destruction violente de notre habitude d'être, sur l'expérience de l'intrusion, sur l'hypostase de la maladie, sur l'idée qui peut être dangereuse d'une violence réparatrice et sur la violence du corps malade.

  Sur la maladie comme destruction violente de notre habitude d'être, les poèmes de Henri MICHAUX (où toute l'attention est concentrée sur les parties endolories du corps, dans une lutte contre la maladie qui prive de toute possibilité d'envisager clairement un avenir, Qui je fus, Gallimard, 2000) comme les réflexions de Georges CANGUILHEM (sur la "vie rétractée", Le normal et le pathologique, PUF, 1999, Ecrits sur la médecine, Seuil, 2002) en rendent bien compte. 

   Sur l'expérience de l'intrusion, tant matérielle que symbolique, par laquelle le malade est privé de son corps par la maladie et de son sens par le discours technique du soignant, nous pouvons nous référer aux écrits de Georges CANGUILHEM encore ou de Jean-Luc NANCY (L'intrus, Galilée, 2000).

  Sur l'hypostase de la maladie, qui peut devenir le nouveau principe d'une existence, dans le cas d'une importance démesurée qui lui est accordée par le malade ou son entourage  (Susan SONTAG, La maladie comme métaphore, Bourgois, 2005) ou dans le cas où celle-ci devient le paradigme central de la manière de voir le monde (Fritz ZORN, Mars, Gallimard, 2008), les récits et les réflexions abondent. la puissance obsessionnelle d'une maladie, rapporte Georges CANGUILHAUM fait que certains malades ne guérissent pas, alors que leur pathologie n'est pas incurable ni psychologique. Catherine MALABOU, dans ses études spécifiques sur les "nouveaux blessés", indique la profonde fragilisation du sujet qui garde en mémoire la violence de l'ébranlement subi (Les nouveaux blessés, Freud et la neurobiologie, Bayard, 2007).

  Sur l'idée d'une violence réparatrice où le malade est piégé dans un "labyrinthe des violences de la maladie et de la médecine", les réflexions sur la mise à mal de l'intégrité physique, ou morale, sur les manifestations d'une violence relationnelle abondent également, au rythme probablement des accidents de "civilisation" (de la route, par exemple) et du vieillissement de la population (où les personnes sont de plus en plus en contatc avec le monde médical). Susan SONTAG évoque l'idée d'une légitimité de la violence médicale, lorsque la structure du soin reprend celle de la guerre, autour de la notion de la légitimité du conflit qui restitue ce qui a été pris ou détruit. Sylvie FAINTZANG (par exemple dans Peser les mots, Actes du colloque "Littérature et médecine" Université de Cergy-Pontoise, avril 2007) veut distinguer la violence technique proprement dite de la violence relationnelle, qui sans doute n'est pas suffisamment prise en compte par un corps médical, par ailleurs en bute à des problèmes matériels dans l'exercice de sa profession. La question de la présence de plus en plus fréquente de manquements à déontologie professionnelle (en milieu psychiatrique notamment, mais pas seulement), qui peut aller jusqu'à un certain sadisme prend de plus en plus d'importance au fur et à mesure que le corps médical est obligé de s'occuper de populations de plus en plus nombreuses touchées par la pauvreté. Sans évoquer cette dégradation de l'environnement économique et social, on peut relever l'expression de préjugés vis-à-vis de populations au mode de vie différent (SDF, gens du voyage, homosexuels). Toute un remaniement des études médicales et paramédicales est nécessaire pour donner aux médecins et à leurs collaborateurs(trices) les moyens de s'occuper de personnes fragiligées à tous les niveaux. 

   Sur la violence du corps malade, il convient de s'interroger sur l'énergie qui reste au malade, qui s'oriente vers la colère ou le ressentiment. Le malade peut rechercher des responsables à sa maladie, dans son entourage ou dans le personnel médical. Le malade peut également retourner sa propre violence contre lui-même, physiquement ou psychiquement, jusqu'à endosser une posture sacrificielle, dans un processus de culpabilisation qui serait assez fréquent (FORREST, Tous les enfants sauf un, Gallimard, 2007). Michel FOUCAULT (Naissance de la clinique, PUF, 1963) montre par ailleurs comment l'hôpital s'inscrit dans la logique d'une marginalisation et a pour fonction de contenir, de maintenir, en quarantaine, comme la prison, ceux qui potentiellement peuvent menacer le bon fonctionnement de la société. Or, cette exclusion sociale est elle-même l'expression d'un rejet plus primitif, presque viscéral que tout homme ressent devant le corps malade et ce qu'il évoque. George BATAILLE (L'érotisme, Minuit, 1957), avec des mots très forts, évoque le recul devant le corps malade, comparable à celui qu'on éprouve devant le cadavre.

 

Claire MARIN, Article Maladie dans Dictionnaire de la violence, sous la direction de Michela MARZANO, PUF, 2011 ; Philippe ADAM et Claudine HERZLICH, Sociologie de la maladie et de la médecine, Armand Colin, 2010.

 

SOCIUS

 

 

 

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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