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11 décembre 2011 7 11 /12 /décembre /2011 10:38

             L'hygiénisme ne désigne pas seulement un courant du milieu du XIXème siècle européen basé que le principe nouveau de rentabilité combustive pour réorienter les valeurs données à la nourriture, aux boissons, à l'air respiré, au travail, au repos, à la propreté d'un corps censé laissé pénétrer l'oxygène par la peau, mais également un mouvement moral qui traverse toute la société. Parallèlement à la mise en place de mesures dictées par la connaissance (depuis les travaux de Louis PASTEUR en 1865) du rôles des bactéries dans la contamination et dans les épidémies, se met en place également toutes une série d'institutions qui favorisent la pénétration des idées de morale hygiénique, non sans effort prosélyte de diffuser des idées religieuses que certains milieux veulent présenter comme liées aux mesures de propreté. Le moralisme puritain qui se diffuse provoque un changement d'attitude ambigu envers le corps, d'abord dans les classes supérieures qui bénéficient les premiers des nouvelles installations hygiéniques, puis dans les classes "inférieures", souvent désignées comme des classes laborieuses et des classes dangereuses dans des quartiers jugés malsains dans tous les sens du terme. 

Cette doctrine hygiénique, qui s'impose en même temps que l'industrialisation de masse, révolutionne l'ensemble des sociétés occidentales dans la médecine, l'architecture (qui laisse entrer la lumière), l'urbanisme, la crémation. Le développement ou la rénovation profonde des réseaux d'égouts, le traitement des eaux usées, le ramassage des détritus ou la lutte contre des maladies récurrentes comme la tuberculose fait partie de ce mouvement d'ensemble. Se développe le thermalisme et la pratique sportive, de manière plus ou moins limitée selon les sociétés et selon les classes sociales. La consultation des revues spécialisées et des journaux de l'époque montre à quel point l'hygiénisme se développe dans une phraséologie combattante et avec une langage de classe. 

 

               Patrice BOURDELAIS, qui présente un panorama des approches historiques de l'hygiène publique et privée montre le décalage dans le temps entre le discours volontariste médical et la mise en oeuvre des mesures concrètes à l'échelle nationale et locale. La construction du projet hygiéniste, son idéal, son objectif, ses applications est émaillée de conflits vifs jusqu'au sein du corps médical. La montée de l'industrialisation et de l'urbanisation, concomitante avec le développement des épidémies, malgré les mesures efficaces mises en place de façon parcellaires ici et là, suscite de nombreuses études, préludes aux réalisations ultérieures, sur les moyens à mettre en oeuvre afin de mieux gérer efficacement les masses ouvrières au travail. De même dans sur les champs de bataille, les épidémies ont pu faire des ravages dans les armées en présence, de même autour des usines, elles exercent une pression sur l'efficacité qu'attendent les entrepreneurs capitalistes des diverses composantes du monde ouvrier.

Pour ce qui concerne la France, "la grande période de l'hygiène publique (...), sur le plan de sa production publiée et du dynamisme de ses recherches, a été sans aucun doute les années 1820-1840." Notamment par les travaux de Benoiston de Châteauneuf, Alexandre Parent-Duchâtelet, Louis-René Villermé, Joseph d'Arcet, Pierre Kéraudren, Charles C H Marc, qui lancent en 1829 la revue Les Annales d'hygiène publique et de médecine légale (Réédité par La Berge, 1992). "L'ampleur des enquêtes conduites - moins statistiques qu'on le prétend souvent - l'invention d'une discipline scientifique nouvelle, faite d'une exigence de critique des données d'observation, de la mise au point d'une questionnaire et d'une méthode, conjuguée à la tradition française d'un Etat centralisé et puissant auraient dû conduite à la première administration d'hygiène publique européenne (...) (mais en fait), les moyens consacrés à l'hygiène publique demeurent modeste jusqu'à la fin du siècle (...)". La comparaison avec le cas anglais, où la révolution industrielle intervient plus tôt, est assez frappant. L'auteur se pose la question des raisons de ce retard, et avec d'autres, livre une hypothèse politique : "Si (Edwin CHADWICK, notamment dans Nieneteenth-century Social Reform, réédité chez Gladstone, Routledge en 1997) a (voulu) déployé le tout assainissement, s'il a imputé, avec l'appui de quelques autorités médicales, aux ordures et à l'insalubrité, les fièvres dont étaient surtout victimes les pauvres, n'était-ce pas avant tout pour limiter les charges financières liées à l'indigence et ouvrir un contre-feu face aux médecins radicaux qui considèrent tout bonnement que la nouvelle économie industrielle est incompatible avec la santé publique et l'exercice de la médecine? Lancer de grands travaux d'assainissement doit permettre  de diminuer l'incidence des fièvres et de calmer les pauvres, sans modifier les fondements de l'économie industrielle, le niveau des salaires ou de régime du travail qui réduit au chômage de manière épisodique une grande partie de la main-d'oeuvre et aboutit à la sous-nutrition et à la la malnutrition de familles entières."

 

     L'histoire de la santé publique, dans les années 1960-1970, est tiraillée entre deux conceptions contradictoires :

- une histoire retraçant les victoires successives des sociétés développés sur la maladie grâce aux progrès scientifiques (ROSEN, 1958), argument sur-utilisé pour justifier les entreprises civilisatrices dans les colonies ;

- une histoire qui considère comme extrêmement limité jusqu'à la Seconde Guerre mondiale les effets des découvertes médicales et des politiques d'hygiène (MCKEOWN RECORD, 1962, MCKEOWN, 1976, The Modern Rise of Population).

Puis de nombreux travaux illustrent les thèses de Michel FOUCAULT (Histoire de la sexualité, 1976 ; Naissance de la clinique. Une archéologie du regard médical, 1963) sur l'anatomo-politique du corps humain - qu'il s'agit, à partir des XVIIème et XVIIIème siècle de gérer comme une ressource - et sur le développement d'une bio-politique de la population, mettant en place des régulations et contribuant à l'organisation nouvelle du pouvoir sur la vie. Il est possible de partir à la recherche de la domination des catégories du savoir scientifique sur les sociétés occidentales depuis les Lumières et du cortège des disciplines qui sont à la fois autant de prises de pouvoir et de connaissance sur les corps (Jacques LÉONARD, La médecine entre les pouvoirs et les savoirs, 1981). Ces recherchent mettent en tout cas en relief les protestations, les révoltes, les contournements des mesures d'établissement des quarantaines ou des cordons sanitaires. Il semble abusif de considérer que les dispositions coercitives soit uniquement la domination des autocrates sur leurs sujets. Les motifs les plus divers rendent les entraves à la liberté de mouvement difficilement supportables pour l'ensemble des habitants des cités et pas seulement des marchands (Carlos M CIPOLLA, Contre un ennemi invisible, 1976). Peter BALDWIN (Contagion and the State in Europe, 1830-1930, 1999) met en évidence pour le XIXème siècle des dissensions face à ces mesures mais également une adhésion des populations au dispositif de protection, grâce au contrôle militaire des limites de l'aire de diffusion de la maladie. Les paysans de certains villages menacés par le choléra n'hésite pas à s'opposer, les armes à la main, à l'arrivée de voyageurs provenant de régions déjà contaminées (Patrice BOURDELAIS, Jean-Yves RAULOT, Une peur bleue, histoire du choléra en France, 1832-1854,1987). Notons qu'il s'agit-là de scènes récurrents en cas d'épidémie ou de rumeur d'épidémie. Dans un réflexe "d'autodéfense" mâtiné souvent de racisme ou de "nationalisme", des populations se rassemblent et se chargent d'interdire leur "territoire" contre la venue de réfugiés provenant de zones contaminées.  Les autorités peuvent se servir d'ailleurs de ces réactions pour renforcer leur propre emprise ou tout simplement renforcer leurs propres mesures.

Plutôt que de discuter de bio-pouvoir, certains auteurs préfèrent écrire sur la bio-légitimité, sorte de reconnaissance par la population de la gestion politique des corps souffrants ou menacés dans leur maintien en santé. La question de l'habitat insalubre des populations immigrées dans le centre des villes retient peu l'attention mais la mise en évidence du saturnisme dont leurs enfants sont victimes est mieux reçue. Cette soudaine attention, voire sympathie, provient-il du fait que l'enfant est la victime ou qu'il s'agit d'une atteinte au corps? Les problèmes sociaux trouveraient ainsi leur expression la mieux acceptée par la population dans le langage de la santé publique? C'est la question que pose entre autres Didier FASSIN dans ses ouvrages (voir notamment Critique de la santé publique, 1981).  A tel point que l'on peut s'interroger sur une évolution qui verrait les droits de l'homme progressivement réduits à leurs seuls fondements biologique. Si l'on part de ce constat récent, comment rendre compte de l'évolution qui s'est déployée au cours des deux derniers siècles? Comment penser le passage d'une période où le bio-pouvoir domine (XVIII-XIXèmes siècles) à la période récente où une bio-légitimité l'emporte? Tant et si bien que l'on pourrait penser que les problèmes sociaux sont abordés sous leur seul aspect sanitaire à certaines périodes? Si les chronologies ne sont pas aussi tranchées, si les attitudes peuvent être ambiguë, entre bio-pouvoir, bio-légitimité, voire bio-responsabilité (les populations participant aux politiques qu'elles poussent les élus à entamer et développer), si l'on ne peut pas mesurer la légitimité des Etats uniquement à lorgnant du coup de l'importance de leurs budgets de santé, il semble bien se dégager un modèle européen d'hygiène et de santé publiques, un modèle conquérant qui veut s'imposer dans les autres aires culturelles, dans le mouvement de colonisation. La prégnance de cette colonisation qui importe à la fois morale et techniques perdurent bien longtemps après l'indépendance retrouvée, malgré tous les grands discours, que ce soit au Mexique, au Brésil ou en Egypte, tout simplement parce les élites médicales sont formées pendant une longue période en Europe.

Patrice BOURDELAIS estime que "finalement, on ne peur guère observer de transition épidémiologique et de baisse de la moralité en l'absence de mobilisation des Etats, à des échelles territoriales différentes, afin de protéger les vies contre les hécatombes épidémiques. Cette politique de santé passe  toujours par la mise en oeuvre des principes d'hygiène publique et privée "européen"" et, au moins partiellement coercitifs. Même si l'on a pu mettre en évidence des acceptions différentes de la liberté individuelle et des libertés publiques, par le biais des réactions et des résistances engendrées par les politiques de santé publique, ces dernières font rarement bon ménage avec les libertés individuelles qu'elles limitent au nom de l'intérêt général (Matthew RAMSAY, notamment : The Politicis of Professional Monopoly in Nineteeth-Century Medicine : The French Model and Its Rivals, dans Professions and the French State, 1700-1900, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1984). Dans leur application, trois obstacles paraissent essentiels. Le premier renvoie aux conditions de travail faites aux plus nombreux : elles vont souvent à l'encontre des objectifs de santé publique (...). le deuxième est lié au régime de la propriété (...) : les principes d'hygiène connaissent des difficultés à s'imposer face aux intérêts fonciers ou à celui des propriétaires de taudis (...). Enfin, l'acculturation des masses populaires ne peut s'effectuer en quelques décennies. Le processus historique s'est développé sur plus de deux siècle en Europe, il a nécessité des changements d'attitude profnds à l'égard du corps qui supposent qu'un certain seuil de niveau de vie soit atteint tant il est vrai que toute norme de comportement hygiénique ne peut être adoptée par les personnes dont le premier souci demeure de trouver un toit et de la nourriture. En cela, on peut soutenir que le développement du niveau de vie constitue un préalable à la réussite, dans la durée, d'une politique de santé publique, mais que le chemin par l'hygiène publique et privée n'est probablement pas évitable."

 

        De l'hygiène corporelle à l'hygiène morale au XIXème isècle, thème de l'ouvrage d'Alain CORBIN, il n'y a qu'un pas très vite franchi à cette époque. Il est possible d'ailleurs que dans l'esprit de nombreuses institutions charitables, l'essentiel est de parvenu à cette hygiène morale, quitte à passer obligatoirement par l'hygiène physique, qui n'est qu'une expression de celle-ci... Cet auteur écrit qu'"à partir de 1750, on a peu à peu cessé en Occident de tolèrer les miasmes urbains". Au XIXème siècle, la malpropreté des villes, dont s'éloignent d'ailleurs périodiquement les membres de l'aristocratie, devient la cause de toutes les épidémies. Ce souci hygiénique bascule vers l'hygiène morale dans l'esprit de la grande majorité des élites. Sur cette notion d'hygiène au XIXème siècle, nous pouvons lire qu'il faut purifier l'espace public, prescrire le dallage des voies facilitant le lavage, daller les fosses d'aisance... L'assèchement des marais participe de cette purification de l'espace public. Parallèlement, la propreté du corps devient un élément central pour une bonne santé. Au partir du XIXème siècle, en effet, les médecins sont convaincus du lieu étroit entre hygiène et santé. Les lieux d'entassement des hommes focalisent tout particulièrement les hygiénistes. Cette préoccupation hygiénique fait de l'eau un vecteur de santé et le symbole de la pureté. Ainsi, il se révèle nécessaire d'éliminer la crasse et de veiller à la propreté des différentes parties du corps humain. la propreté constitue une marque de vertu. D'ailleurs, les individus malpropres sont susceptibles de colporter les épidémies et de favoriser le vice. Ainsi, il est établi un lien direct entre propreté du corps et de l'âme (N'oublions pas que ce siècle est encore religieux...). la malpropreté devient un signe de dérèglement des moeurs. Le pouvoir médical prend de l'ampleur et a le souci de développer l'instruction du peuple vis-à-vis des questions d'hygiène publique. 

         C'est une période où les moeurs du peuple (doivent) à la fois s'aligner sur les moeurs des élites - les moeurs paysannes doivent s'aligner également sur les moeurs urbaines -, et devenir homogènes dans l'ensemble de la population. 

           Pour Gérard SEIGNAN (l'hygiène sociale au XIXème siècle : une physiologie morale, Revue d'histoire du XIXème siècle, n°40, 2010), qui souligne lui plutôt les effets positifs de l'hygiénisme, l'hygiène sociale souhaite moraliser les comportements individuels pour garantir la santé publique et atténuer les fatigues du corps. S'accroît l'exigence d'une plus grande attention à soi. Attention jugée d'autant plus nécessaire qu'à la fin du siècle, la science du cerveau propose les modèles de la décharge et de la neurasthénie pour rendre compte de la fatigue nerveuse. Le mauvais état de santé qui lui fait cortège est alors pensé en regard d'un environnement épuisant. De là une hygiène enrichie par la thérapie des nerveux qui agrandit considérablement l'éventail des modalités de l'attention à soi. Il est alors moins question de moralité à suivre que de moral à conforter.

 

Sous la direction de Patrice BOURDELAIS, Les Hyginéistes, enjeux, modèles et pratiques, Belin, 2001.

 

SOCIUS

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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7 décembre 2011 3 07 /12 /décembre /2011 13:05

                      Si de nos jours dans la plupart des pays occidentaux, la santé constitue une des premières préoccupations tant le phénomène majeur est l'allongement de la durée de vie (que nous avons parfois du mal à nous représenter)... l'attitude préventive pour l'entretien du corps n'ont pas été inventés par le monde contemporain. Comme le rappelle Georges VIGARELLO, "innombrables sont les démarches anciennes visant à activer les organes, à les préserver de toute atteinte extérieure". Malgré toute l'infrastructure de santé, tout l'appareil de la médecine et du médicament, survivent les grands repères : "la volonté d'épurement traverse le temps, habitée par la crainte des déchets, ceux qui menacent le corps de quelque inexorable décomposition. Les images de force aussi traversent le temps : celle, toute immédiate, apportée par la nourriture ou les boissons, celle, plus travaillée, apportée par l'exercice, le régime de vie ou la pharmacopée. Force et épurement : deux principes qui, depuis longtemps, commandent l'entretien du corps".

Il demeure dans les esprits une sorte de lien entre la maladie corporelle et l'état psychologique, voire l'état moral de l'individu. Perdure parfois et cela est plus répandu qu'on ne le pense, des sentiments ou des croyances non élaborées sur le pouvoir d'esprits d'autrui sur son propre corps, en témoigne le succès persistant de la tradition des guérisseurs. Tout est parfois bon pour éloigner la maladie et la perspective, en fin de compte de la mort. 

L'histoire de l'entretien du corps, encore d'après Georges VIGARELLO, est une "histoire dispersée, (...) hétérogène, (...) tant sont différentes les pratiques qu'elle prend en compte, tant sont variées, émiettées, les inquiétude qu'elle retient. Les préceptes traditionnels sur les moyens de prolonger la vie sont largement sensibles au détail, soulignant quelquefois jusqu'à la minutie mille gestes apparemment sans relation entre eux : choix des aliments, surveillance des odeurs, des airs, des climats, remarques sur les attitudes durant le sommeil, curiosité sur les effets du chaud, du froid, des éternuements ou même des bâillements. Le risque sanitaire a le visage de la dispersion, celle du décousu, sinon de l'incohérence. La représentation du corps, pourtant, offre un thème de convergence, l'occasion d'unifier le sens de ces actes nettement séparés. Déterminante par exemple, est la différence entre le corps des préservations médiévales, totalement dépendant des forces cosmiques, habité par les signes du zodiaque, immergé dans le cycle des planètes ou celui des saisons, et le corps des protections "classiques", soumis aux mécaniques, façonné par les analogies physiques et machiniques, jusqu'à l'artifice. Différent encore, le corps des défenses énergétiques, celui du XIXème siècle, unité organique d'autant plus efficace et protégée qu'elle dispose de ressource calorique pour l'animer et de puissance nerveuse pour le contrôler. Il faut ce principe de rentabilité "combustive", au milieu du XIXème sècle, pour que soient aussitôt réorientées les valeurs données à la nourriture, aux boissons, à l'air respiré, au travail, au repos, à la propreté d'un corps censé laisser pénétrer l'oxygène par la peau. C'est bien de rupture dans le temps qu'il s'agit ici." 

L'histoire de l'entretien du corps est inséparable de celle de l'histoire de l'intimité et de l'histoire de représentation de la personne. Le souci de la santé demeure toujours au quotidien, même en l'absence de signes de maladies.  Le premier salut adressé dans une rencontre n'est-il pas : Comment allez-vous?  C'est dire que la santé, sans parler de la relation biologique du corps à son environnement immédiat, sans parler des multiples combats silencieux microscopiques, qui se livrent à chaque seconde dans toutes les parties du corps, s'insère dans les, dans des conflits extrêmement variés, jusqu'à la présence lancinante de l'injustice de l'inégalité devant la mort, jusqu'à la présence de corps médicaux non accessibles à tous. Toute une kyrielle d'éléments sont constamment en jeu, tant la définition de la maladie elle-même est multiforme et pas forcément la même pour tous. Ce sentiment peut être exacerbé dans un monde individualiste et prude où le regard de l'autre peut être considéré, dans certaines circonstances, comme une violence. Ces regards, patents pour les maladies mentales, suivez les jugements moraux qui les entourent, ... gardent parfois une virulence pour les malades physiques, où pend un sentiment diffus de responsabilité du malade quant à son état, ce sentiment étant bien entendu plus virulent encore pour les maladies liées à la sexualité, de façon réelle ou imaginaire. 

 

          La sociologie de la santé est pourtant une discipline relativement récente, en tant que corpus bien délimité. Là comme ailleurs, les pratiques ont précédé longtemps les théories. pendant longtemps d'ailleurs, l'évocation de la maladie - souvent par des malades - est restée dans le domaine littéraire. Plusieurs aspects peuvent être sériés dans une étude des conflits touchant la santé :

- Un domaine au confluent de la psychologie et de la sociologie concerne les différentes formes de violence liées à la santé, sous l'angle du vécu de la personne,par rapport à son corps malade et sur le rapport direct avec ceux qui se chargent de la maladie, à commencer les médecins.

- Les premières études sociologiques proviennent du milieu hospitalier et plus précisément du milieu hospitalier des "aliénés mentaux", psychiatrique. Ces études sont fortement liées (par l'apport de Michel FOUCAULT notamment) à l'étude de l'histoire de l'enfermement, des hôtels-Dieu, aux hospices, puis aux hôpitaux. Cette sociologie de la santé s'élabore depuis les années 1950 aux Etats-Unis d'abord, en Europe plus tard. Danièle CARRICABURU et Marie MÉNORET retrace l'évolution de cette sociologie, depuis sa fondation en suivant d'abord la sociologie de la médecine (plus que de la santé) : "C'est (...) cette sociologie-là plus qu'une autre qui a produit ces courants, écoles, traditions ou chapelles, que sont le fonctionnalisme, l'interactionnisme, l'ethnométhodologie, ou encore le constructivisme. Subséquemment, on ne trouvera guère de tradition sociologique hexagonale (dans leur ouvrage). On peut sans doute émettre de nombreuses hypothèses pour tenter d'expliquer pourquoi la sociologie française s'est si peu intéressée à la maladie avant les années 1980, mais il en est une qui s'impose si l'on pense en termes de patrimoine intellectuel ou de reproduction académique. L'héritage durkheimien a sans doute une part de responsabilité non négligeable dans cet état de fait. Considérer que la maladie relègue de la contingence ou de l'accident (DURKHEIM, 1937, Les règles de la méthodologie scientifique) revient à adhérer à une apparente évidence biologique et à souscrire à une lecture nosographique médico-centrée. On se prive ainsi d'une analyse sociologique qui construit un objet d'étude capital en s'affranchissant précisément des définitions professionnelles. Les efforts de plusieurs générations de sociologue français pour établir leur discipline comme une science ont privé leurs étudiants, jusque dans les années 1980, de connaissances sociologiques substantielles et abandonné la maladie et la santé à une lecture le plus souvent individualisante, quand ce n'était psychologisante, sans se risquer à discuter un modèle médical hégémonique. Alors que les sociologues anglo-saxons se sont intéressés à la médecine dès les années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale, il faut attendre juillet 1976 pour que le premier colloque de Sociologie médicale soit organisé à Paris par le CNRS et l'INSERM, marquant ainsi l'amorce d'une institutionnalisation de cette spécialité. Un glissement va dès lors s'opérer progressivement entre sociologie médicale et sociologie de la santé. Ce passage, amorcé dans les années quatre-vingt, s'achève à la fin des années quatre-vingt-dix comme en rendent compte les intitulés des enseignements universitaires (...)" Aux Etats-Unis, un nombre croissant de sociologues s'établit donc dans des établissements médicaux afin d'observer ces institutions et les relations entre fournisseurs de soins et patients. Ce qui ne va sans conflits entre ces sociologues et les médecins, et avec les autres sociologues. Ces derniers estiment que cette spécialité émergente manque de perspective théorique. On peut distinguer avec Robert STRAUS (1957, The nature and status of medical sociology, dans American Sociological Rewiew, n°22) deux formes de production sociologique selon la position institutionnelle des sociologues :

 - une Sociology of Medicine, produite par des chercheurs qui n'appartiennent pas à l'institution médicale et qui s'inspirent de problématiques globales issues de la sociologie, considérant la médecine comme un objet parmi d'autres ;

 - une Sociology in Medicine, produite par des sociologues en poste au sein des Ecoles de médecine, aux préoccupations proches de celles de professionnels.

De l'intérieur de la sociologie en général vient ensuite l'appui à ce segment naissant : Talcott PARSONS (1902-1979) sur les rôles de médecin et de malade, Robert MERTON (né en 1944) et Everett HUGHES (1897-1983) ou encore Howard BECKER (né en 1928) sur la formation médicale. Les contributions essentielles traitent de l'institution hospitalière, de la médecine en tant que profession, du rôle du malade et de l'expérience de la maladie, de la construction sociale de la maladie et de la connaissance médicale, de l'épidémiologie sociale et des services de soins en tant qu'organisations sociales. Dans chacun de ces axes, des sociologues examinent les effets de tout ce système de soins, en termes de pouvoir, d'autorité, de normes, d'inégalité sociale et de distributions des ressources.

 - La médicalisation croissance des sociétés occidentales conduit de plus en plus de questions sociales à être définies, en outre, ou redéfinies, en termes médicaux.

 - La sociologie de la santé est en relation, dans certaines approches interdisciplinaires avec la sociologie du corps, ensemble évidemment très vaste. 

 - Les conflits en milieux hospitaliers ou dans la médecine dite libérale font l'objet de plus en plus d'études à cause d'une recomposition du monde de la santé, notamment en liaison avec la situation économique. 

- En relation avec la sociologie du corps et à cause entre autres de la progression des maladies chroniques dans les sociétés occidentales (mais déjà la question se posait auparavant lors de la pastorisation du monde médical qui s'impose de manière encore plus drastiques et soudaines parfois dans les campagnes que dans les villes...), se pose de plus en plus la question de la connaissance médicale chez les patients et des relations de pouvoir entre les patients suivis et le système de santé en général. Cela rejoint l'étude déjà bien avancée du processus d'hygiénisme qui sait la société dans son ensemble durant le XIXème siècle. Cette question du pouvoir médical se pose également lors des pratiques eugénistes du même siècle et au XXème siècle... Il se pose dans des termes à la fois collectifs et individuels (relation avec le médecin....).

- Nombre de conflits proviennent de la sur-médicalisation même de la médecine, avec l'invasion des médicaments. Des aspects économiques et médicaux semblent être en opposition entre eux.

- Enfin, le vif conflit entre médecines traditionnelles et médecines modernes, sous la colonisation et après s'insère dans une vision ethnologique, une ethnosociologie générale qui étudie les bouleversements introduits dans les sociétés gouvernées par la tradition (en Afrique comme en Amérique Latine ou en Asie) des techniques et des visions occidentales, ceci dans un contexte... de circulation accrue des agents pathogènes issue du contact entre aires culturelles qui s'ignoraient auparavant. 

 

     Une autre perception de l'évolution de la sociologie de santé est proposée par Marc RENAUD, moins dans la "neutralité universitaire" que celle de Danièle CARRICABURU et Marc MÉNORET et qui est centrée sur la situation nord-américaine. Le sociologue de l'Université de Montréal écrit (en 1985) notamment qu'"alors que (les recherches sur la maladie et sur le malade) étaient centrées, depuis le début des années 50, sur le thème de la maladie comme conduite, depuis dix ans, une autre façon de voir est apparue, parfois en s'opposant à la première, pour mettre l'accent sur le malade comme produit social." Indiquant que "l'analyse de la maladie comme conduite social occupe environ le tiers de la production sociologique dans le domaine de la santé alors que la seconde perspective en regroupe un peu moins du quart" (l'ensemble des études est encore centrée sur le milieu hospitalier...), Marc RENAUD traite des principales questions qui y sont abordées : 

- La maladie comme conduite sociale : "C'est en 1951 que Talcott PARSONS, sociologue aujourd'hui fort contesté pour le conservatisme de ses thèses, publia un texte qui donna le coup d'envoi à la réflexion sociologique sur la maladie. Avant lui, on ne faisant guère plus que des corrélations entre ds variables sociales et des variables biologiques, en se basant uniquement sur ce que les médecins en disaient et sans tenir compte de ce qui est au fond une évidence : quelqu'un est perçu comme malade uniquement quand il se dit malade ou se comporte à la façon d'une malade (selon les normes sociales). Un des défis lancés à la sociologie était donc de comprendre les raisons de ce hiatus potentiel entre l'"être" et le "faire", entre l'expérience de la maladie et la conduite de malade. Pourquoi certains groupes se comportent-ils différemment devant les mêmes symptômes? Pourquoi certains individus se déclarent-ils malades et d'autres pas? Pourquoi l'un consulte et non pas l'autre? Comment les gens s'y prennent-ils, et avec l'aide de qui, pour choisir (ou pour refuser de voir) un thérapeute? Comment réagissent-ils à ses ordres? Etc." Le concept-clé est le "rôle de malade". Un ensemble d'attentes et de normes socio-culturelles se sont développés afin de prévenir les séquences potentiellement désintégratrices de la maladie pour un groupe ou pour la société. "Le "rôle de malade" rend légitimes les déviations causées par la maladie et conduit le malade à la réintégration sociale grâce à la relation patient-médecin. Ce rôle comporte des droits : aucune responsabilité personnelle dans la maladie, exemption des responsabilités quotidiennes normales ; et des devoirs : obligation d'essayer de se rétablir, obligation de consulter l'aide technique compétente et de s'y soumettre. L'existence d'un tel "rôle de malade" permet donc à une forme de déviance sociale de se manifester. Alors même que la maladie est socialement explosive parce qu'elle est une des seules formes de déviance légitime, le 'rôle de malade" permet à la société de le contrôler et d'en limiter l'impact grâce à la supervision médicale" "Ces études soulèvent une question normative tout à fait fondamentale : qui, dans quelles circonstances, va se voir attribuer le "rôle de malade", et, ainsi, se voit-il légitimé dans son comportement déviant et confié au contrôle de la profession médicale? Doit-on emprisonner, rééduquer ou traiter psychiatriquement les gens qui battent leurs enfants? Qi doit s'occuper de ceux qui s'injectent des substances hallucinogènes dans les veines? Les médecins? Les avocats? Les travailleurs sociaux? Que soit-on faire des gens qui boivent de l'alcool ou fument au point de s'en raccourcir leurs jours? Les laisser tranquilles? Les déclarer malades et, dès lors, les forcer à se traiter et les exempter temporairement de leurs obligations? (...) Toutes ces questions posent le problème du contrôle social exercé sur le malade par la société à travers l'appareil médico-social."

- Le malade comme produit social : "Au tournant des années 70, une nouvelle façon de voir la maladie et le malade apparaît, ouvrant ainsi de nouvelles pistes de recherche et de réflexion. Sous l'impulsion des mouvements sociaux (féministes et groupes populaires), des travaux d'Eliot FREIDSON sur l'étiquetage social et la profession médicale, de Michel FOUCAULT (1926-1984), Erving GOFFMAN (1922-1982), Ronald Daniel LAING (1927-1989) et Thomas SZASZ (né en 1920) sur la psychiatrie et sous l'influence des écrits de René DUBOS sur la nécessité de réintroduire en médecine une pensée plus écologique, on assiste à une remise en question de certains des postulats sur lesquels s'était édifié le paradigme précédent. Dans toutes les recherches sur le "rôle de malade" et les concepts connexes, on accepte d'entrée de jeu la façon dont la médecine définit et prend en charge la maladie et son traitement. La médecine est le seul recours possible en cas de maladie et son approche est scientifiquement et éthiquement indiscutable. Non seulement elle est un mécanisme de contrôle social, mais elle se doit de l'être. Ce qui est donc problématique pour ce paradigme, c'est la conduite d'une personne quand elle expérimente des symptômes morbides et non pas les mécanismes mis en place pour s'occuper de la maladie et du malade. C'est ce à quoi vont s'opposer (ces) travaux (...). La problématique centrale de cette nouvelle façon de voir les choses, ce n'est pas tant la conduite de malade mais plutôt le malade et la maladie comme produits sociaux. Alors que le paradigme précédent prend pour acquis que la médecine et le corps médical ne font que refléter les valeurs sociales fondamentales, on s'interroge ici sur les stratégies par lesquelles la médecine s'est acquis le monopole de définir la maladie et son traitement et de créer socialement le malade, avec les conséquences stigmatisantes que cela peut entraîner pour l'individu. (...) La médecine produit des schèmes de pensée par lesquels nous évaluons ce qu'est la santé et la maladie. Certains ont essayé de comprendre pourquoi la médecine a obtenu un tel monopole (...) ; d'autres ont tenté d'analyser l'impact social de ce monopole dans (leurs) recherches (...)".

      Voilà autant d'axes de conflits qui ne sont pas tous explorés avec la même assiduité. Si les pratiques hospitalières sont l'objet d'une littérature scientifique vaste, la question du pouvoir médical reste marquée par des aspects politiques et se situe au noeud de nombre de relations sociales, et donc fait l'objet de beaucoup moins d'études. 

 

Sous la direction de Joëlle VAILLY, Janina KEHR et Jörg NIEWÖHNER, De la vie biologique à la vie sociale, Approches sociologiques et anthropologiques, La Découverte, 2011 ; Georges VIGARELLO, Histoire des pratiques de santé, Seuil, 1999 ; Danièle CARRICABURU et Marie MÉNORET, Sociologie de la santé, Institutions, professions et maladies, Armand Colin, 2010 ; Marc RENAUD, article De la sociologie médicale à la sociologie de la santé ; trente ans de recherche sur le malade et la maladie, dans le Traité d'anthropologie médicale. L'institution de la santé et de la maladie, sous la direction de Jacques DUFRESNE, Fernand DUMONT et Yves MARTIN, Presses de l'Université du Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, Presses de l'Université de Lyon, 1985.

 

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15 mars 2011 2 15 /03 /mars /2011 13:17

                     Sans mettre en cause et même parfois en question le mouvement d'urbanisation que la grande majorité des sociologues, des urbanistes et des architectes considère comme une fatalité, différents courants s'opposent fortement, surtout depuis le début du XXème siècle, sur le type d'habitat urbain à construire.

 

                Bien entendu, l'urbanisme en tant que tel, avant même l'existence du mot - néologisme créé en 1876 par l'ingénieur architecte espagnol Ildefonso CERDA (Teoria general de l'urbanization) à partir du latin urbs - date de très longtemps. Sans doute en excluant en partie l'Empire Romain, très grand bâtisseurs d'édifices et de villes en tout genre, nous pouvons considérer avec Françoise CHOAY (La règle et le modèle, 1980), "qu'avant la renaissance, on ne trouve aucune société où la production de l'espace bâti relève d'une discipline réflexive autonome". Même dans cet Empire-là, des considérations militaires pesaient sur la conception du bâti et ce n'est qu'effectivement très tard que c'est en terme d'habitat que les villes sont principalement, voire exclusivement pensées. Cet auteur distingue deux grandes étapes, d'ailleurs, une première révolution ayant lieu en Italie au XVème siècle, conceptualisée par Léon-Baptiste ALBERTI dans son De re aedificatoria. Il pense l'art d'édifier comme discipline théorique et appliquée, ayant pour tâche de structurer et d'édifier le cadre de vie des hommes, depuis le paysage rural jusqu'à la ville. Une seconde révolution, issue de la révolution industrielle, théorisée par Ildefonso CERDA, postule, loin d'un caractère "dialogique" visant à satisfaire la nécessité, la commodité et le plaisir d'habiter, que les lois de l'urbanisme sont scientifiques. Il faut rechercher les dispositions universelles, des modèles spatiaux, reproductibles, qui favorisent la plus grande efficacité possible. Sa démarche peut mieux se comprendre en la confrontant avec l'expérience des grands travaux (1853-1869) entrepris à Paris par le préfet HAUSSMANN. Lequel livre dans ses Mémoires (1890-1893) les méthodes et les principes qui ont guidé sa démarche. Toujours suivant Françoise CHOAY, "La Teoria associe (...) un ensemble de traits empruntés aux formes textuelles hétérogènes de l'utopie, du discours scientifique et même du traité d'architecture. Elle constitue la première occurrence d'un genre textuel spécifique qu'on peut nommer "théorie d'urbanisme" et qui, jusqu'aux années 1960, a été illustrée par une lignée ininterrompue de théoriciens, généralement praticiens et plus précisément architectes." Pour des raisons diverses, le texte lui-même fut ignoré par les autres auteurs, mais leurs théories rejoignent ses attendus et ses conclusions. Lesquelles sont confortées ensuite par les progrès du machinisme et de l'industrialisation. Ces théories sont mises dûment en pratique par leurs auteurs et elles font autorité auprès des instances administratives et politiques de nombreux Etats.

 

            Françoise CHOAY (l'urbanisme, utopies et réalités, 1965) désigne comme "pré-urbanisme" un ensemble de textes et des réalisations du XIXème siècle, dont la démarche, qualifiée d'utopique, anticiperait et préfigurerait celle de l'urbanisme. Elle divise ce pré-urbanisme en "progressiste" et "culturaliste". Ils fondent tous uniquement leurs propositions de sociétés modèles sur une double critique de la société industrielle. Ils se rencontrent pour dénoncer, chacun dans sa propre zone de diffusion intellectuelle, les tares de la société capitaliste industrielle, surtout visibles dans les grandes villes : densités excessives, insalubrité de l'habitat et des quartiers ouvriers, distances épuisantes entre lieux d'habitation et de travail, inadaptation de la voirie, absence d'espaces verts, opposition entre quartiers riches et quartiers pauvres, monotonie et laideur des nouvelles constructions. La critique des progressistes met plus l'accent sur l'archaïsme et l'inefficacité de la ville, tandis que celle des culturalistes vise surtout la désintégration des valeurs culturelles traditionnelles sous l'effet de l'industrialisation. Face au désordre social et urbain, les uns et les autres font des propositions très différentes.

Le modèle spatial progressiste (annoncé dans les projets panoptiques de Jeremy BENTHAM), peut être défini à partir d'ouvrages comme ceux de Robert OWEN (1771-1858), Charles FOURIER (1772-1837), Henry Hobsa RICHARDSON (1838-1886), Etienne CABET (1788-1856). Malgré certaines divergences (FOURIER, par exemple, ne croit pas à la révolution industrielle), ce modèle peut être caractérisé par :

- son ouverture, qui permet, conformément aux exigences de l'hygiène, une égale distribution à tous de l'air, de la lumière et de la verdure ;

- son découpage, selon un classement rigoureux : activités humaines habitat, travail, loisir sont aménagés en des lieux distincts ;

- la simplicité et l'immédiate lisibilité de cette logique fonctionnelle dans son organisation. La ville progressiste récuse l'héritage artistique du passé pour se soumettre, exclusivement, aux lois d'une "géométrie naturelle" ;

- la transposition de la qualité et du rôle de modèle aux édifices qu'il englobe et qui deviennent des prototypes, eux aussi définis une fois pour toutes. 

A l'opposé de la cité occidentale traditionnelle et des grandes villes de l'ère industrielle, le modèle progressiste se présente comme un établissement éclaté : quartiers, communes ou phalanges sont autosuffisants, indéfiniment juxtaposables. Un espace libre préexiste aux unités qui y sont disséminées. Les vides et la verdure annoncent la désagrégation de la ville traditionnelle. Bien entendu, ce modèle spatial est un dispositif contraignant au service d'idéologies politiques diverses (socialisme paternalisme chez OWEN, socialisme d'Etat chez CABET, socialisme communautaire chez FOURIER) qui assure un rendement maximal des activités des habitants.

Le modèle spatial culturaliste peut être défini à partir des oeuvres de John RUSKIN (1819-1900) et William MORRIS (1834-1896), et se concentre surtout en Angleterre. Pour William MORRIS (Nouvelles de nulle part, 1884), "les phalanstères de FOURIER... n'implique rien d'autre qu'un refuge contre la pire indigence." Ce modèle est caractérisé par un certain nombre de déterminations :

- au contraire de l'espace modèle progressiste, la cité modèle culturaliste est bien circonscrite, à l'intérieur de limites précises ; elle contraste avec les espaces naturels environnants ;

- ses dimensions sont modestes, inspirées de celles des cités médiévales ;

- elle ne présente aucune trace de géométrie : l'irrégularité et l'asymétrie sont la marque de l'ordre organique, qui traduit la puissance créatrice de la vie. Nous retrouvons facilement ici la différence entre jardins à la française et jardins à l'anglaise... ;

- l'art y présente la même importance que l'hygiène : moyen par excellence d'affirmer une culture, il ne peut se développer que par la médiation d'un artisanat ;

- en matière de construction, pas de prototypes : chaque établissement doit être différent des autres,tant par ses édifices publics que par ses demeures individuelles.

On pourrait soutenir que sur le plan politique,  l'idée de communauté s'achève en formules démocratiques. 

Mais de toute manière, dans la pratique, seul le modèle progressiste a donné lieu à des réalisations concrètes, peu nombreuses et de dimensions réduites. Ces expériences appartiennent aux curiosités sociologiques, mais en revanche, les modèles du pré-urbanisme présentent un intérêt épistémologique considérable, car ils annoncent des conceptions de l'urbanisme. (Françoise CHOAY).

 

             De grands architectes, voulant protester contre l'attitude de "la grande masse des professeurs en architecture, attachés à des enseignements désormais sans efficacité et à des habitudes de penser ou de juger (...) fréquemment en opposition avec les buts mêmes qu'ils ont mission d'atteindre" se réunissent en 1928 autour de Victor BOURGEOIS (1897-1962) pour fonder le Congrès international d'architecture moderne. La plupart de ces architectes font partie du mouvement moderne en Europe, aux Etats-Unis, au Brésil et au Japon (W GROPIS, L MIES VAN DER ROHE, LE CORBUSIER, J L SERT, G RIETVELT, R NEUTRA, WIENER, L COSTA, MAEKAWA, SAKAKURA...). Par leurs congrès, de 1928 à 1959, ils entendent jouer un rôle dans une redéfinition de l'urbanisme, dans le prolongement direct d'ailleurs des idées d'ildefonso CERDA. L'action des CIAM investit l'urbanisme, lors du congrès de 1930, sur le "lotissement rationnel" et, surtout à la "ville fonctionnelle définie dans la Charte d'Athènes en 1933, sous l'égide de LE CORBUSIER, pseudonyme de Charles-Edouard JEANNERET (1887-1965). A partir de l'analyse comparative d'un ensemble de villes européennes, un cadre de projet universel est proposé pour l'urbanisme, censé organiser quatre fonctions majeures (habitation, délassement, travail, circulation). Les destructions de la guerre mondiale offrent à ces architectes un champ d'action énorme pour remodeler à leur idée le tissu urbain.

Cette fameuse Charte d'Athènes, véritable manifeste de l'urbanisme progressiste, se présente comme un texte de combat. Il condamne sans appel la ville contemporaine, incarnation du désordre et du mal et propose la ville modèle. Au classement des quatre fonctions, nous pouvons observer :

- la place prépondérante accordée à l'habitation (avec le privilège, propre à LE CORBUSIER, de l'habitat en hauteur) ;

- le fait que la circulation est traitée comme une fonction à part entière, jusqu'à lui donner une sorte de priorité dans le tracé des projets ;

- la pauvreté du chapitre consacré aux loisirs qui se résument dans la culture physique, le sport, et donc, dans l'aménagement d'espaces verts, en priorité au pied des habitations ;

- la patrimoine culturel est considéré comme un mal nécessaire.

Ce texte a exercé et exerce encore notamment dans certains pays en voie de développement, un impact unique en son genre, imprimant sa marque sur l'aménagement de l'espace dans le monde entier.

   Dès 1951, toutefois, (congrès d'Hoddesdon), cette grille CIAM est contestée (question du coeur de la ville) et en 1953, un groupe d'architecte (G GANDILIS, A VAN EYCK, A et P SMITHSON...) quitte le Congrès (sur la question de la redécouverte de la rue, et de conceptions plus organicistes)  pour fonder Team 10. En 1959 (congrès  D'Otterlo), devant ces divisions, certains membres décident la dissolution de CIAM. Le Team X ne développe pas à proprement parler de théorie, mais veut surtout penser le passage d'une société industrielle, organisée autour du travail, à une société caractérisée par la consommation et la fragmentation sociale. Les architectes de Team 10 mettent en avant de nouveaux concepts comme le cluster (association de logements, en grappe), le stem (idée de rue intérieure, sur le modèle des unités d'habitation de LE CORBUSIER, suspendues au-dessus d'immeubles collectifs continus, indépendants de la circulation automobile), le web (construction alliant une infrastructure à trois dimensions régulière que l'on rempli à la demande).

 

       C'est surtout dans les années 1960 que l'ensemble des critiques portées sur les conception de cet urbanisme moderne provoque l'émergence de nouvelles idées d'urbanisme. Ces critiques portent d'abord sur les résultats concrets de l'application des théories de l'urbanisme progressiste. Nous pouvons citer les travaux de Lewis MUMFORD (critique esthétique) , de Jane JACOBS, de Charles ABRAMS et de Alexander MITSCHERLICH (critique sociale). En 1964, CH ALEXANDER (Notes on the syntesis of form)  critique les fondements mêmes de cet urbanisme moderne, et depuis c'est l'ensemble des conceptions mise en avant par la Charte d'Athènes qui est globalement contesté. Mais cette contestation atteint surtout les milieux philosophiques et sociologiques, les urbanistes restant pour la plupart dans l'école "moderne". Ce n'est que très récemment, devant l'ampleur de l'urbanisation qu'un mouvement monte, venant surtout de grandes villes européennes, pour qu'un nouvel urbanisme soit véritablement mis en oeuvre. Ainsi, en 1994, les participants de la conférence européenne sur les villes durables élaborent à Aalborg (Danemark) une Charte, se présentant comme une anti-Charte d'Athènes. Cette Charte d'Aalborg prône une densité et une mixité des fonctions urbaines au service du développement durable. Les villes européennes signataires affirment leur rôle historique et leur responsabilité dans les problèmes environnementaux, Elles s'engagent à une économie investissant dans la conservation du capital naturel et intègrent à la protection de l'environnement les exigences sociales. Des plans locaux de durabilité doivent permettre d'avancer dans cette voie. Dix ans plus tard, le réseau des villes durables fait le point sur les évolutions pratiques liées aux Agenda 21.

 

François CHOAY, L'urbanisme, utopies et réalités, Anthologie de textes, Editions du Seuil ; Dictionnaire de l'urbanisme et de l'aménagement, Sous la direction de Pierre MERLIN et de Françoise CHOAY, PUF, 2010.

 

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13 mars 2011 7 13 /03 /mars /2011 09:36

                        C'est vers la vie quotidienne et vers la localité que se tourne l'intérêt, dès que le changement de contexte général fait surgir un malaise lié aux problèmes des finances publiques, à la montée du chômage et de l'insécurité et aux retombées négatives des grandes options planificatrices. (Jean REMY et Liliane VOYE). 

   Ce malaise engendre un accroissement des travaux d'ethnologie sociale et d'anthropologie. Comme ceux de Paul Henry CHOMBART de LAUWE. L'attention se porte sur les problèmes rencontrés par les ruraux ou les immigrés arrivant dans la ville sans y rencontrer l'objet de leurs espoirs de meilleures conditions de vie ou d'emploi (Colette PETONNET, On est tous dans le brouillard : Ethnologie des banlieues, Galilée, 1979), sur les liens entre formes spatiales et modes de sociabilité (Y JOSEPH, Le passant considérable. Essai sur la dispersion de l'espace public, Librairies des Méridiens, 1984)... C'est le thème de la banlieue, avant le thème des "problèmes de quartiers difficiles", qui est abordé par plusieurs auteurs, en particulier celui de l'opposition centre/banlieue et celui du rapport possible entre compétition et banlieue (Daniel PINSON, Des banlieues et des villes, Editions ouvrières, 1992 ; Laurence ROULLEAU-BERGER, La ville-intervalle, Les Méridiens-Klincsieck, 1991).

Bernard POCHE s'interroge dans "Mouvements régionaux, mort et transfiguration de la localité", (in Recherches sociologiques, n°1, 1980) sur la signification de l'identité régionale et sur le sens même de la localité comme mode de coexistence active entre groupes divers.

Michel PINÇON et Monique PINÇON-CHARLOT, dans Dans les beaux quartiers (Le Seuil, 1989) étudient des populations refermées sur elles-mêmes, qui prennent l'habitude de vivre entre eux, ce qui contribue à des fractures sociales entre certaines catégories (riches et pauvres) de la population.

    Les travaux des sociologues qui s'intéressent à la vie urbaine (et ils sont nombreux!) le font aussi sous la poussée de groupes d'habitants qui entendent prendre en main leur environnement immédiat, et des institutions comme l'université jouent parfois un rôle actif dans la constitution de réseaux urbains. Les travaux d'André SAUVAGE (par exemple les habitants, de nouveaux acteurs sociaux, L'Harmattan, 1992) et de François DUBET (que nous pouvons retrouver dans Annales de la recherche urbaine ou Espace et Sociétés) témoignent de ce phénomène de "boule de neige" qui font apparaître de moins en moins les quartiers comme les objets passifs des entreprises immobilières. 

    Ce mouvement de ré-appropriation - qui conduit à un remise en cause - souvent épisodique, à l'occasion d'un problème concret - des grandes visées planificatrices. M BASSAND (avec J P  FRANGIERE, Le pouvoir dans la ville, essai sur la démocratie urbaine, Vevey, Delta, 1973) en Suisse, M QUEVIT (Les causes du déclin wallon, Bruxelles, Vie ouvrière, 1978) en Belgique, Jean-pierre WORMS (avec P GREMION, Institutions régionales et politiques locales, CNRS, 1968)  en France... s'interrogent ainsi sur de nouveaux constituants du pouvoir local.

      Une série de recherches, qui va dans le même sens, surgissent sur la revalorisation de l'habitat ancien (Alain BOURDIN, Le patrimoine réinventé, PUF, 1984), sur la "réinvention de la campagne (M MARIE et J VIARD, La campagne inventée, Actes Sud, 1977) ou sur un nouveau sens de l'espace (R LEDRUT, L'espace en question, Anthropos, 1980). 

       Faut-il voir dans ses multiples voies de recherche l'émergence d'un nouveau paradigme (Jacques MALTCHEFF, R LEDRUT)? En tout cas, l'espace local devient est un déterminant en dehors duquel on ne peut comprendre les conflits urbains. Cet espace local se substitue-t-il comme paradigme de référence au travail professionnel ou constitue-t-il seulement un nouveau pôle, un nouveau lieu central où s'expriment de façon aiguë conflits et coopérations?

 

         Jean-pierre STÉBÉ et Hervé MARCHAL estiment que nous sommes entrés, avec le désengagement de l'Etat, en France, et les diverses étapes de la décentralisation, dans le mouvement même de ces diverses tentatives de ré-appropriations à différents niveaux, dans une nouvelle gouvernance de la ville. Alors que depuis le XIIème siècle, en Europe, la ville et l'Etat nouent des relations compliquées dans la possession et l'exercice du pouvoir politique (nous développerons cet aspect ailleurs), aujourd'hui, après que l'urbanisation se soit faite sous l'autorité centraliste de l'Etat dans les années 1950 et 1960, en France tout au moins, la délégation de nombreux pouvoirs administratifs aux échelons régional, cantonal et municipal, met la ville en avant de nouveau comme acteur décideur. Les villes ont tendance à nouer entre elles des liens particuliers, culturels, économiques, environnementaux... par-dessus les frontières étatiques. "Les villes sont d'aujourd'hui l'un des lieux où se posent avec le plus d'acuité les enjeux de notre société. Afin d'y répondre, elles ont opéré d'importances transformations, tant au niveau de leurs institutions que de leurs dispositifs de gouvernement. Elles se dotent de multiples conseils pour mener à bien leurs projets et s'appuient sur des organismes d'études et de prospectives pour justifier leurs orientations." La multiplication des acteurs représente désormais un élément clé des processus politiques de développement urbain. Si les villes deviennent bien en tant que telles des instances essentielles de la vie des sociétés, il reste qu'elles sont logiquement confrontées aux mêmes difficultés que les autres niveaux de gouvernement (supra-étatique, étatique, régional). D'une part, on y observe une grande différenciation interne qui se traduit par une augmentation des acteurs intervenant effectivement dans la vie urbaine et plus particulièrement dans les processus décisionnels. D'autre part, les responsables politiques des villes sont face à la nécessité de développer des liens et des convergences avec d'autres villes, bien souvent au-delà des frontières régionales et nationales. Au niveau européen, par exemple, les municipalités des grandes agglomérations doivent s'organiser en vue de demander des soutiens financiers soit à l'Etat, soit à l'Union Européenne, et ce afin d'être en mesure de répondre aux enjeux de la compétition économique et de promouvoir une image positive de leur ville dans l'espoir de la rendre effective."

Si l'expression de gouvernance des villes se généralise, elle ne désigne pas pour l'instant quelque chose de très précis et constitue encore plus un enjeu de pouvoirs qu'une réalité admise par tous les acteurs. "Sur un plan empirique, il est possible de distinguer deux façons de faire concrètement de la gouvernance, en Europe tout au moins. la première se décline sur un mode entrepreneurial (hérité des Etats-Etats, mais aussi dirions nous d'un certain libéralisme économique) où il est alors question de privilégier le développement économique, comme on l'observe dans certaines villes britanniques. Ceci étant dit, certains observateurs de la vie urbaine n'hésitent pas à affirmer qu'en fait de nombreuses villes s'engagent peu ou prou dans cette voie depuis qu'elles sont sorties d'une administration par secteurs (logement, transports, éducation, déchets ménagers...) pour s'engager dans des logiques explicitement concurrentielles et stratégiques." Voir les études de Jean HAENTJENS par exemple (Le pouvoir des villes ou l'art de rendre désirable le développement durable, La Tour d'Aigues, Editions de l'Aube, 2008). "La seconde façon de décliner concrètement la gouvernance vise davantage à concilier développement économique et maintien de la cohésion sociale. Des villes tentent en effet de résister aux pressions du marché en préservant une qualité de vie sur leur territoire, en produisant des lieux chargés d'identité, mais aussi en mettant en oeuvre des politiques urbaines de lutte contre l'exclusion, contre la formation de ghettos urbains. Que ce soit en France, à l'instar de Lille durement touchée par la crise industrielle, en Allemagne (Hambourg) ou en Espagne (Barcelone) entre autres, ce mode de gouvernance cherche à conjuguer performances économiques, valorisation du patrimoine et protection des défavorisés." Voir les études de David MANGUIN par exemple (La ville franchisée, Editions de la Villette, 2004).

         Les urbanistes et les architectes, confrontés aux évolutions du milieu, réagissent encore avec le même décalage qu'entre eux et la grande majorité des sociologues dans les années 1960. Ils sont certes de plus en plus contraints de tenir compte de la pluralité des désirs des citadins, mais la majorité es formations des urbanistes gardent une préférence pour les conceptions datant des premières planifications urbaines. Car le métier d'architecte ou d'urbaniste reste très morcelé, avec une très forte hétérogénéité de statuts et de cadre d'emplois (public, privé, grands projets, petits aménagements) et faute d'un ensemble de pratiques communes,en l'absence de cadres de référence commun (technique, économique, idéologique...), les architectes comme les urbanistes sont en quelque sorte emportés par l'habitude de penser l'urbain de la même manière que l'Etat planificateur des années 1950. (Voir l'article sur Types d'urbanisation en conflit) . Toutefois, l'image négative maintenant très répandue de la ville-béton, la prise de conscience de l'effroyable impossibilité de la gestion d'ensembles urbains gigantesques, la perception de plus en plus concrète de problèmes environnementaux découlant directement des conceptions urbaines sur tous les continents, amènent une prise de conscience qui met longtemps à se traduire dans les faits, parce qu'il ne s'agit pas seulement de conception de technique d'architecture mais aussi d'intérêts économiques puissants attachés au modèle urbain maintenant répandu partout. "L'étalement urbain, l'augmentation des déplacements motorisés, la diffusion de l'habitat précaire dépourvu d'infrastructures sanitaires... affectent négativement l'environnement au point que le défi majeur des architectes et des urbanistes est de penser la ville future dans le cadre du développement durable."

 

        C'est ce même mouvement de ré-appropriation au niveau local et de la mise en place conflictuelle d'une gouvernance qu'analyse Yankel FIJALKOW. "Parmi les variables permettant de comprendre l'autonomie relative de certains acteurs, la notion d'échelle s'est révélée particulièrement adaptée. Elle montre l'existence d'un pouvoir politique local qui gère à l'échelle d'un territoire ses propres contradictions. En France, notamment dans son étude de 1976 (le pouvoir périphérique, Seuil), Pierre GRÉMION "a montré le détournement du modèle centralisé et l'existence d'un pouvoir périphérique local, consistant en une connivence entre les services territoriaux de l'Etat et les élus locaux. Ainsi par exemple, ces derniers utilisaient les relais territoriaux de l'Etat pour faire pression sur celui-ci, alors que le préfet les employait comme informateurs locaux. Ce constat de l'existence d'un système local a été confirmé au cours des années 1980 grâce à la décentralisation. Les municipalités, dotées d'une autonomie nouvelle, se sont trouvées en position d'acteurs et non de simples agents exécutants les décisions de l'Etat central. ce changement a renforcé des notabilités déjà bien établies localement. Néanmoins, le gouvernement local s'institutionnalise et est reconnu inégalement par les Etats centraux d'autres pays : dès 1807 en Prusse, en 1837 en Norvège et en Belgique, 1930 en Espagne. D'autre part, l'émergence de nouveaux espaces politiques, comme l'Europe, amène les municipalités et les régions à faire face à de nouvelles règles et normes. (...) Les réformes du gouvernement des villes liées aux relations entre les usagers, l'administration et le politique sont d'autant plus diverses qu'elles s'inscrivent dans des traditions nationales différentes. En définitive, l'hypothèse d'un système politico-administratif compartimenté et hiérarchisé correspond de moins en moins à la réalité. Certains chercheurs constatent que l'administration française est beaucoup moins bureaucratique, rigide et impersonnelle qu'on ne le suppose généralement. le type pur de la domination bureaucratique décrite par Max WEBER (Economie et société, 1920) est infléchi : des ajustements négociés, des adaptations se révèlent possibles à l'égard des administrés."

       Le thème de la "gouvernance" qui s'est largement diffusé dans les années 1990 situe bien une certaine réalité, mais celle-évolue (rien n'est irréversible en la matière) et l'état actuel des villes est soumis au jeu conflictuel d'un certain nombre de forces politiques, à plusieurs niveaux : ville-région-Etat-Europe. Si la fragmentation du gouvernement et des services urbains, poussée aussi par des politiques économiques d'inspiration libérale, voire néo-libérale, déplace le pivot du pouvoir politique vers le local, il n'est pas assuré pour autant que ce mouvement aille directement dans le sens de nombreuses aspirations de citoyens ou de groupes de citoyens actif à la ré-appropriation de leur habitat. "Le thème de la participation, écrit encore Yankel FIJALKOW, fait aujourd'hui partie des objectifs affichés par de nombreux gouvernements urbains. Dans les pays du tiers-monde, l'objectif est, selon le mot de Didier FASSIN ("Politique des corps et gouvernement des villes" dans Les figures urbaines de la santé publique. Enquête sur les expériences locales, La Découverte, 1998), de "faire participer". En France, le développement des conseils de quartier et la politique de la ville participent d'une volonté affichée depuis plus de vingt ans de donner la parole aux habitants. Néanmoins, le bilan est mitigé, selon un rapport ministériel (M SUEUR, Demain la ville, La Documentation Française, 1998). Pour comprendre comment et pourquoi le bilan diffère des intentions, nous devons nous demander comment est né ce besoin de participation, que veut dire participer, qui participe, quels sont les enjeux de la participation. Cette démarche nécessite de prendre ses distances avec un vocabulaire technico-poétique peu ou prou emprunté aux sciences sociales : "collectif de réponses", "lien social", "apprentissages croisés", "chaînes de coopération", "coentreprise", "espace" - ou territoire - de projet". "

   Il existe de très grandes différences entre participation réelle des habitants, consultation de ceux-ci et concertation avec ceux-ci. En dehors de luttes locales à propos de projets d'aménagements, qui possèdent surtout un caractère défensif, peu d'expériences d'effectives participations significatives à l'élaboration d'un projet urbain et à sa réalisation existent. 

 

Yankel KIJALKOW, Sociologie des villes, La Découverte, Collection Repères, 2009 ; Jean-Marc STÉBÉ et Hervé MARCHAL, Sociologie urbaine, Armand colin, collection Cursus, 2010 ; jean REMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

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11 mars 2011 5 11 /03 /mars /2011 14:41

                                            Dès le début de l'activité cinématographique (1895), les cinéastes filment des vues de villes existantes ou reconstituées en studio, avec des actions qui s'y déroulent, qu'ils relèvent de scènes de la vie quotidienne ou des genres propres au cinéma (policier, fantastique...). Depuis, cette présence de la ville ne cesse de se développer, se renouvelant avec les esthétiques cinématographiques et les transformations urbaines. (Thierry PAQUOT et Thierry LULLE).

Architectes et urbanistes ont entretenu avec ces images animées différents types de relations. Dans la mouvance des avant-gardes des années 1920, certains y voient l'occasion de valoriser leur vocabulaire formel et les idées qu'ils défendent. Ils conçoivent des décors en studio ou font utiliser leurs propres réalisations architecturales pour exalter le nouveau mode de vie qu'elles doivent entraîner. Sont souvent cités dans cette deuxième démarche, LE CORBUSIER (1887-1965) avec L'architecture d'aujourd'hui, de 1929, tourné dans les villas Savoye et Church et Roberto MALLET-STEVENS (1886-1945) avec Mystères du château de dés, de 1928, tourné dans la villa Noailles. A la fin des années 1960, lorsque commence la critique de l'urbanisme progressiste, les moyens audiovisuels sont utilisés pour permettre une large sensibilisation aux questions de l'aménagement urbains et de l'environnement. 

D'une manière générale, le cinéma influence et alimente l'imaginaire urbain dès le début : l'écriture filmique, traitement d'une matière spatio-temporelle par montage de plans à échelle variable, se prête particulièrement bien à la représentation des caractères acquis par la grande ville au cours du siècle.

Cette écriture filmique livres ses "commentaires" sur la ville dans deux types de films :

- Ceux dont le propos explicite est de tracer un portrait de la ville, tendant vers une objectivation de l'espace urbain. Des "symphonies de villes" sont apparues dans les années 1920, montrant la "vie" d'une ville durant un jour entier : Rien que les heures (Alberto CAVALCANTI, 1926), Berlin, symphonie d'une grande ville (Walter RUTTMANN, 1927), L'homme à la caméra (Dzigo VERTOV, 1929). Ces films, qui se sont multipliés, finissent par représenter plus l'essence des grandes villes que leurs particularités. Les écoles documentaristes anglaises et américaines des années 1930 ont adopté une démarche sociologique pour se pencher sur des questions précises, comme celle du logement des classes défavorisées. A partir des années 1960, une critique plus forte, amorcée par quelques néoréalistes italiens et développés par la "Nouvelle vague" française et Michelangelo ANTONIONI, a donnée à voir l'état du tissu urbain au gré des déambulations d'anti-héros (on pense naturellement à A bout de souffle), ou encore directement mis en scène les rapports de force et les stratégies qui s'instaurent autour des opérations immobilières (Francesco ROSI, Main basse sur la ville, 1963 ; Rudolf THOME, Berlin-Chamissoplatz, 1980). Une véritable "déconstruction" de la ville se déploie alors sur les écrans, opposant finalement à l'espace urbain disloqué l'unité structurale des réseaux de communication. Entre autres réalisateurs, Wim WENDERS (Alice dans les villes, 1973, par exemple ou Les ailes du désir, 1987) montre de façon saisissante cet aspect dans nombre de ses films.

- Ceux qui le font indirectement, tendant vers un jugement de valeur sur la ville, positif ou négatif. Ce second type de films comporte une fonction narrative déterminante, fortement lié aux genres établis (policier, comédie musicale, science-fiction). Les décors sont fréquemment construits en studio, renforçant certains aspects par des effets de lumière, de cadrage et construction matérielle proprement dite. La plupart donnent de la ville une image négative, implacable (cinémas allemands (dits de rue) des années 1930, américain des années 1940-1950 et de nouveau 1980-1990, du tiers-monde). La ville peut aussi être représentée comme un milieu convivial, humain et chaleureux (un certain cinéma français des années 1930, comédies musicales américaines en général). Parfois la construction narrative, le récit, prend appui sur une opposition entre la ville et un "ailleurs" dans le temps et dans l'espace et/ou dans le temps. Le rapport ville/campagne est ainsi abordé dans l'entre-deux-guerres de manière manichéenne (ville mauvaise, bonne campagne, dans L'aurore de Y W MURNAU en 1927) ou plus ambivalente (dans le troupeau de Zeki OKTEN, 1979). On peut également opposer deux états du tissu urbain : passé/futur (Métropolis de Fritz LANG, 1927) ou traditionnel/moderne (mon oncle, Jacques TATI, 1958).

              Depuis les années 1970, et nous suivons toujours là Thierry PAQUOT et Thierry LULLE, les profondes mutations (mobilité généralisée, muséification de quartiers anciens, multiplication des centres commerciaux péri-urbains, "disneylandisation" des lotissements) qui affectent l'espace urbain et la périphérie des villes aussi bien que les modes de vie, ont inspiré nombre de cinéastes qui donnent à avoir la vidéo-surveillance, la circulation autorourière, la télé-réalité urbaine, les enclaves résidentielles fermées...

Avec la généralisation du numérique, et surtout le montage assisté par ordinateur, les manipulations visuelles se démultiplient et offrent aux réalisateurs les conditions de s'autonomiser par rapport aux lieux de tournage, à la luminosité, au climat. 

 

               Quant à la video, elle banalise la prise de vue, sans pour autant faire de tout propriétaire d'un appareil de prise de vue d'images mobiles un cinéaste. Quoiqu'il renoue, d'une certaine façon avec les premières intentions des frères Lumière, à leur échelle, et partout, donne de la ville, du quartier, voire de son habitat intime une vision plutôt positive. Bien entendu, cette banalisation ne va pas sans un éparpillement dont le cinéma lui-même peut pâtir. L'hyper-video, selon nos deux auteurs, facilite le morcellement des images et leur répétition infinie, la discontinuité du récit filmographique et la temporalité propre à un auteur. Cet aspect-là est particulièrement développé par Thierry PAQUOT dans son éditorial du numéro d'Urbanisme qui porte sur La ville au cinéma (n°328, Janvier-Février 2003). "Le cinéma, qui naît de et avec la métropole moderne, ne produit pas ce genre d'images (ceux que tout un chacun film à tout-va lors de ses déplacements, surtout dans les débuts d'acquisition de son bel-engin-qui-filme-vachement-bien et qui ne fait que reproduire ce que nous voyons), il est est art - le septième (nous avons écrit ailleurs, que cette numérotation doit beaucoup aux hasard) - c'est-à-dire qu'il fait oeuvre création, et ne cherche pas à donner à voir, mais à rendre visible, tout comme la peinture et dorénavant la video d'artiste. C'est Paul KLEE qui disait ": L'art ne rend pas le visible, il rend visible"... Le cinéaste, comme le poète, fabrique des images - et les surréalistes ont bien raison de proposer pour le mot "image" l'anagramme de "magie" -, ces images débrouillent les mystères du monde et de l'existence. Ce cinéma d'auteur est exigeant. Il a sa propre temporalité, ses bruits et sons, ses cadrages, ses plans, son montage, bref son style qui le distingue des autres. Ce cinéma-là témoigne de la grande ville et des comportements individuels et collectifs qu'elle promeut et abrite, tout comme il exprime les valeurs socialisantes du quotidien urbain. La plupart de ces films ne se servent pas de la ville, de ses faubourgs et autres excroissances plus ou moins abâtardies, comme d'un décor, mais comme d'un élément constitutif de l'intrigue et du jeu des acteurs". 

 

           Pascal BAUCHARD, introduisant une étude sur les villes au cinéma, notamment sur Paris et New York, (villes parmi les plus filmées et sans doute de loin dans la filmographie mondiale, au moins occidentale), pense également que depuis ses débuts, le cinéma a toujours accordé une place particulière à la ville : "il a ainsi beaucoup utilisé le décor urbain considéré comme plus "photogénique" que les paysages ruraux. (...) Pour les ensiegnants d'histoire et de géographie, ces films constituent un témoignage souvent irremplaçable sur certaines villes quelque peu bouleversées par l'histoire. Un cas d'école est la ville de Berlin, sujet de plusieurs films allemands des années 1930. (...) Elle est de nouveau filmée en 1945 et apparaît comme pratiquement détruite dans certains films des années 1950 (...) La ville, en tant qu'enjeu de la guerre froide, sert de cadre à de nombreux films d'espionnage des années 1950 aux années 1970. (...) Le septième art s'est aussi inspiré de la sociologie urbaine pour construire ses scénarios et ses personnages, qui permettent de multiples variations : la grande ville peut être porteuse d'espoir pour ceux qui veulent réussir mais la grande cité est aussi décrite comme un "enfer de corruption". (...) Ces films urbains sont donc aussi intéressants à étudier du point de vue de l'histoire des mentalités, car les représentations de la ville sont toujours significatives de leur époque (on sait par exemple les innombrables débats qu'on provoqué le célèbre film d'anticipation de Fritz LANG, Métropolis). Dans ces oeuvres, la ville peut se prêter à toutes les interprétations métaphoriques possibles, conscientes ou involontaires..." . Dans cette perspective, il serait intéressant de se voie mieux précisées les influences réciproques entre perceptions de la ville et visions cinématographiques, et pas seulement dans les milieux des architectes et des urbanistes. 

Le même auteur attire l'attention sur le fait que "le cinéma ne s'est pas seulement intéressé aux villes actuelles, il fait aussi oeuvre d'anticipation en imaginant des agglomérations dans un futur plus ou moins proche : ce faisant, il produit des visions ou des images très intéressantes pour l'historien. On peut aussi relever deux types de films. Dans un premier groupe, les villes situées dans le futur sont la proie de destructions considérables, le plus souvent à la suite d'une guerre nucléaire. La plupart de ces films ont été réalisés pendant des périodes de fortes tensions internationales, notamment pendant la Guerre froide. (...)  Dans les années 1980, une même paranoïa réapparaît dans des films très réalistes. Mais d'autres cinéastes ont une vision différente des villes du futurs : ils décrivent des sociétés urbaines à la fois ultra-modernes, mais aussi très hiérarchisées."

        Nous pouvons ajouter que la plupart des oeuvres cinématographiques dénoncent de nombreux aspects inhérents à la ville, de l'entassement des populations aux pollutions physiques de toute sorte, de la délinquance urbaine à la corruption des moeurs, ceci selon que les réalisateurs possèdent plus ou moins une vision moralisatrice de la société ou de la vie en général. Et que si elle le fait dans la ville, c'est aussi parce que le mouvement d'urbanisation se généralise, le spectacle se déroulant dans une ville (rarement à la campagne) et les spectateurs étant généralement des spectateurs urbains, notamment depuis la disparition des multiples caravanes de "montreurs de cinéma" encore présents jusque dans les années 1910 en Europe et aux Etats-Unis, qui diffusaient les images dans les campagnes. L'effet de concentration des conflits dans les lieux où les population s'agglomèrent possède un caractère presque automatique sur les représentations qui se diffusent. 

 

      Cet ensemble d'informations et d'analyses ne doit pas faire croire que le cinéma se focalise uniquement sur la ville. Nombre d'histoires des films se déroulent en-dehors d'un tissu urbain, que ce soit à la campagne ou dans les mers par exemple. Particulièrement, le western base sa thématique sur la découverte des grands espaces, mais comme Jean-Baptiste GUEGAN, chroniqueur et critique de cinéma (Excès de lecture sur www.futura-sciences.com) le fait remarquer, "Construits sur l'idée de la frontière et de l'espace à conquérir, la tradition du western induit en fait à terme celle de son ambition, à savoir la construction, la maîtrise et l'occupation de l'espace par la ville. En somme, en gestation même et dans l'observation exotique de ces étendues que capte de manière si idyllique le Cinémascope, ces films portent en germe et en eux-mêmes l'idée de la conquête et son premier jalon, celle de la terre par le chemin de fer. Ce qui revient à dire l'humanisation de la virginité d'une terre et son occupation libre et sédentaire. cela dès lors préfigure l'horizon, celui d'une occupation en devenir". Cela peut être frappant dans le cas d'une ville dont nous pouvons voir les diverses étapes de sa construction à partir d'un désert (et à rebours en plus) et de sa corruption d'ailleurs, dans la série des trois films de fiction fantastique Retour vers le futur, de Robert ZEMECKIS (1985-1989-1990).

 

         Une remarque pour finir de manière temporaire ce survol : les études prennent rarement comme objet la production télévisuelle qui pourtant possède plus d'impact sur les spectateurs que ne l'a eu en son temps le cinéma lorsqu'il faisait figure de média dominant. Pourtant les visions de la ville s'y multiplient, notamment dans les mêmes genres où la ville pouvait apparaître valorisée ou dévalorisée (comédie musicale, mais il est devenu minoritaire, policier, fantastique/science-fiction). On pardonnera à un fan de la série Stargate Atlantis d'attirer l'attention sur l'image qu'elle donne de la cité du futur : scientifique bien sûr, mais aussi rassemblant les deux premières qualités de la ville que nous aimerions sans doute voir satisfaites dans l'urbanisme : la sécurité (vis-à-vis d'ennemis terrifiants, mais aussi de la nature, inconnue) et la convivialité (on le voit aux relations entre les personnages, même très secondaires). Cette vision n'est sans doute pas la vision dominante. Il serait fructueux d'effectuer des études sociologiques comparées entre les différentes influences croisées : évolution réelle du tissu urbain/évolution des qualités des flux d'images, évolution des visions au cinéma/évolution des visions à la télévision, évolution téléastes/évolution cinéastes....

 

Jean-Louis COMOLLI, Regards sur la ville, Editions Verdier, 2005 ; Sous la direction de Thierry JOUSSE et de Thierry PAQUOT, Ville au cinéma, Forum des images, 2005 ; Sous la direction de julie BARILLET, Françoise LOUGUET et Patrick VIENNE, La ville au cinéma, Artois Presse Université, collection Lettres et civilisations étrangères, 2005 ; Revue Urbanisme n° 328, Janvier-Février 2003, La ville au cinéma ; Thierry LULLE et Thierry PAQUOT, Article Cinéma et ville, dans Dictionnaire de l'urbanisme et de l'aménagement, Sous la direction de Pierre MERLIN et de Françoise CHOAY, PUF, 2010.

 

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10 mars 2011 4 10 /03 /mars /2011 10:03

                  Contre la tendance à donner la plus grande importance au jeu des acteurs dans la ville, et du coup, à placer au second plan le cadre urbain proprement dit, un certain nombre de sociologues veulent redonner tout son sens à l'analyse spatiale dans l'interprétation de la dynamique sociale.

Ainsi, Jean REMY et Liliane VOYE, dans La ville et l'urbanisation (1974 aux Editions Duculot), récusent "toute perspective déterministe attribuant à l'espace des effets automatiques et homogènes, et définit celui-ci comme une ressource dont l'appropriation contribue à constituer l'acteur dans ses relations aux autres et qui engendre des effets de sens opposés - en particulier avec l'urbanisation définie comme modification du rapport à l'espace à partir de la possibilité et de la valorisation de la mobilité. C'est par ailleurs la saisie de la logique se trouvant à la base de l'élaboration de ce produit qu'est le bati ou l'espace architectural et celle de sa signification en terme de valeur d'usage (entendue au-delà du simple registre utilitaire) qui vont être au centre d'une série de recherches, dans lesquelles Henri LEFEBVRE a joué un rôle important. Notons tout particulièrement, dans cette perspective les travaux réalisés sur l'habitat pavillonnaire, puis sur d'autres types de logement et sur divers équipements collectifs, travaux qui montrent comment les usages du bâti sont à la base d'une communication sociale que peuvent perturber certaines conceptions architecturales." (Jean REMY et Liliane VOYE).

Jean REMY (né en 1928), Liliane VOYE et Emile SERVAIS (Les deux premiers auteurs, Ordre et violence, Formes spatiales et transaction sociale, PUF, 1981 ; La ville : vers une nouvelle définition?, L'Harmattan, 1992 et les trois, Produire ou reproduire? Une sociologie de la vie quotidienne, 2 volumes, Bruxelles, De Boeck Université, 1991) font de la "transaction sociale" le concept central de la sociologie de la vie quotidienne et du monde urbain. Si initialement la transaction s'appliquait dans le champ juridictionnel et dans le domaine économique, il reste qu'elle peut recouvrir une portée bien plus large dans la mesure où il est possible de la considérer comme une unité de base de la vie sociale et de la concevoir comme une séquence d'ajustements successifs permettant de parvenir à des compromis. Dans cette perspective sociologique, la transaction correspond à un processus permanent de régulation des échanges ; elle est beaucoup plus attentive aux conflits et aux rapports de force et ne présuppose pas le consensus, ce qui la rapproche au demeurant de la transaction juridique. C'est dire si elle demeure toujours inachevée, le conflit social n'ayant pas de solution définitive. En résumé, "la transaction sociale est un processus dans lequel s'élaborent des compromis pratiques qui permettent la coopération conflictuelle et la (re)création permanente du lien social. En d'autres termes, la transaction sociale est un processus de socialisation et d'apprentissage de l'ajustement à autrui. Elle est aussi un mode de comportement diffus dans la vie quotidienne à travers lequel se construit, dans l'action réciproque, le sens du jeu social. Il en découle des processus d'affiliation et de désaffiliation" (définition de Marie France FREINET, Maurice BLANC et de leurs collaborateurs dans Les transactions aux frontières du social, Lyon, Chroniques sociales, 1998. (Jean-Marc STEBE et Hervé MARCHAL)

 

                Henri RAYMOND (né en 1921), dans par exemple L'architecture, les aventures spatiales de la raison (1984, aux Editions du Centre Georges-Pompidou), élabore les concepts de type architectural et de modèle et propose ainsi une articulation nouvelle entre l'architecture et les sciences humaines, en particulier la sociologie. La consultation de la littérature pavillonnaire française permet à Henry RAYMOND et ses collaborateurs dans L'Habitat pavillonnaire, Centre de recherche d'urbanisme, 1966, L'Harmattan, 2001) de dégager les thèmes révélant comment s'est créée dans l'horizon culturel français une image du pavillon. Les arguments sanitaires sont particulièrement utilisées dans cette littérature consacrée au pavillon individuel. 

 

               Raymond LEDRUT (1919-1990), qui prend encore plus de distance par rapport au paradigme "structuralo-marxiste" accorde une grande importance à la recherche empirique, autant qualitative que quantitative. Dans L'espace social de la ville, en 1968 (Anthropos), il multiplie les tableaux statistiques. Il avance, dans sa réflexion, des concepts du type "symbolique urbaine", "imaginaire urbain", à faire le lien entre "forme", "sens" et "rapports au monde" (Les images de la ville, Anthropos, 1973 ; L'espace en question, Anthropos, 1976) et à ancrer sa perception dans la réalité de la région Aquitaine. Très critique comme Henri LEFEBVRE quant à l'urbanisme et aux politiques de planification et d'aménagement urbain, mais désireux d'établir un dialogue pour améliorer les choses. 

 

               Françoise CHOAY (née en 1925) propose de voir la ville comme un système de signes non verbal dans son livre de 1966,L'urbanisme : utopies et réalités. Une anthologie (Editions Le Seuil). Elle est amenée à constater la réduction sémantique qui affecte la ville actuelle, où bâtiments et composition de l'espace ont perdu leur capacité autosignifiante. Nous entrons, selon elle, dans le "règne de l'urbain". c'en est fini de la ville qui renvoyait à une certaine manière locale de vivre institutionnellement ensemble. D'ailleurs, ceux qui se mobilisent pour des rencontres de quartier ou des repas de quartier connaissent les difficultés de renouer ce lien social perdu.

 

                 Abraham MOLES (1920-1992), Raymond BOUDON (né en 1934), Sylvia OSTROWETSKY (L'imaginaire bâtisseur : les villes nouvelles françaises, Librairie des Méridiens, 1983) ou Pierre PELLEGRINO (Identité régionale et représentation collective de l'espace, Genève, Graal, 1983) qui situe l'espace opératoire par rapport à l'espace vécu, proposent de lier imaginaire et urbanisme. Ils voient le langage spatial, comme ceux précédemment cités, comme étant une modalité d'expression sociale sous-tendant à la fois la conception architecturale et urbanistique et la formation d'identité.  Moins pessimistes que Françoise CHOAY, ils estiment que c'est dans une relation évolutive et multidimensionnelle à l'espace que l'individu parvient à construire tout de même de façon plus ou moins heureuse son rapport au monde. Dans la nouvelle "sphère phénoménologique" en train de se constituer, les appropriations restent toujours possibles.

 

                          D'autres auteurs définissent l'espace plutôt comme une ressource spécifique, voulant saisir l'ampleur des enjeux qui transitent par lui et donc ses modes d'intervention dans la constitution du pouvoir des acteurs.

D'une part sous l'inspiration des travaux de Michel FOUCAULT et de Félix GUATTARI, à propos surtout des équipements collectifs, des auteurs étudient les activités qui "disciplinisent" et celles qui aident à l'émergence d'alternatives sociales. Comme Jacques DREYFUS (La ville disciplinaire, Galilée, 1976) et Michel VERRET (L'ouvrier français : l'espace ouvrier, Armand Colin, 1979).

D'autre part des sociologues analysent le lien entre dynamique affective et espace social en s'efforçant de dégager les fondements psychologiques et socioculturels du vécu de l'espace, notamment à partir de la relation aux espaces habités pendant l'enfance et l'adolescence. Ainsi Jacqueline PALMADE dans symbolique et idéologie de l'habiter de 1977 (deux volumes, CSTB). 

 

                                    Jean REMY et Liliane VOYE pensent que "préfigurée par la Poétique de l'espace de BACHELARD, l'intégration de l'imaginaire social à l'analyse urbaine trouve sans doute son centre de gravité à Grenoble, auteur de Pierre SANSOT (1973, La Poétique de la ville, Paris, Klincksieck) ; pour celui-ci, en effet la ville - base d'une suscitation multisensorielle - joue sur son imaginaire social construit par le sujet en fonction d'une certaine conjoncture socio-affective." Alain MEDAN, (La ville censure, Anthropos, 1971) s'il est lui aussi attentif à la forme se mobilise auteur de l'opposition entre la ville latente et la ville manifeste, qu'il tente de découvrir en recherchant l'identité globale de diverses villes. 

 

 Jean-Marc STEBE et Hervé MARCHAL, Sociologie urbaine, Armand Colin, 2010 ; Jean REMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 1997.

 

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8 mars 2011 2 08 /03 /mars /2011 14:22

                  Henri LEFEBVRE (1901-1991) dégage une autre voie que celle ouverte par l'Ecole de Chicago qui transforme l'artefact qu'est la ville en naturalité tout en appréhendant les migrants et leurs modalités d'adaptation à la société urbaine des Etats-Unis. Il se distingue également de l'équipe de CHOMBART de LAUWE qui ne pense la ville que sous un angle socio-anthropologique en omettant parfois de prendre de la distance vis-à-vis de l'urbanisme opérationnel. le sociologue et philosophe marxiste place la ville et l'urbain au coeur même de sa réflexion sur les sociétés contemporaines, leur genèse et leur évolution, tout en observant leur double spécificité sociale et spatiale (Jean-Marc STÉBÉ et Hervé MARCHAL). La priorité donnée à l'analyse des acteurs et à celle de l'Etat, défini comme acteur réducteur des contradictions, concerne tout en courant de la sociologie qui marque les années 1968-1970 dans une perspective marxiste, non exempte d'expressions conflictuelles liées à l'existence des multiples tendances qui se combattent. (Jean REMY et Liliane VOYE).

 

                     Commencée d'abord sur le monde rural, puis rapidement sur la ville, la réflexion d'Heni LEFEBVRE articule analyse marxiste et problématique urbaine et spatiale tout au long d'au moins six ouvrages étalés sur sept ans : Le droit à la ville de 1968, Du rural à l'urbain de 1970, La Révolution urbaine, de 1970, La pensée marxiste et la ville de 1972, Espace et politique, de 1972, Le droit à la ville II de 1973 et La production de l'espace de 1974.Tous ces ouvrages servent - encore de nos jours - de catalyseur à la diffusion d'une critique de la ville fonctionnaliste et de la société urbaine, qui commence à se déployer à un niveau planétaire véritablement après la Seconde Guerre Mondiale. Ces écrits ne cessent de dénoncer l'urbanisme, et plus spécifiquement l'urbanisme des promoteurs. Henri LEFEBVRE juge la rationalité urbanistique coupable d'annihiler la sociabilité urbaine par le découpage technocratique de la ville. Il entend, n'étant pas structuralo-marxiste au sens de réduire le social à l'économique (mais qui dans l'univers marxiste effectue réellement et globalement une telle réduction?), entend dépasser la définition industrielle et marchande de la ville en réhabilitant sa valeur d'usage. Ce qu'il appelle le "droit de la ville" visa précisément à reconquérir une qualité de vie fondée sur les atouts de la ville historique. Il s'agit de redonner à la ville sa capacité à prendre en compte les multiples usages de ceux qui y résident, et pas seulement de ceux qui y circulent ou qui y trouvent la source d'un fonctionnement économique (souvent sans y habiter!). Henri LEFEBVRE s'oppose à la thèse selon laquelle la vie quotidienne est le simple reflet des positions sociales (suivant d'ailleurs une logique qui refuse de considérer la vie culturelle ou d'autres aspects comme de simples reflets de l'économie capitaliste). Le droit à la ville, "ce n'est pas un droit naturel, certes, ni contractuel. En termes aussi "positifs" que possible, il signifie le droit des citoyens-citadins, et des groupes qu'ils constituent (sur la base des rapports sociaux) à figurer sur tous les réseaux et circuits de communication, d'information, d'échanges. Ce qui ne dépend ni d'une idéologie urbanistique, ni d'une intervention architecturale, mais d'une qualité ou propriété essentielle de l'espace urbain : la centralité. Pas de réalité urbaine, affirmons-nous ici et ailleurs, sans un centre : sans une rassemblement de tout ce qui peut naitre dans l'espace et s'y produire, sans rencontre actuelle ou possible de tous les "objets" et "sujets". Exclure de "l'urbain" des groupes, des classes, des individus, c'est aussi les exclure de la civilisation, sinon de la société. Le droit à la ville légitime le refus de se laisser écarter de la réalité urbaine par une organisation discriminatoire, ségrégative. Ce droit du citoyen (si l'on veut ainsi parler : "de l'homme") annonce l'inévitable crise des centres établis sur la ségrégation et l'établissant : centres de décision, centres de richesse, de puissance, d'information, de connaissance, qui rejettent vers les espaces périphériques tous ceux qui ne participent pas aux privilèges politiques. Il stipule également de droit de rencontres et de rassemblement ; des lieux et objets doivent répondre à certains "besoins" généralement méconnus, à certaines "fonctions" dédaignées et d'ailleurs transfonctionnelles : le "besoin" de vie sociale et d'un centre, le besoin et la fonction ludiques, la fonction symbolique de l'espace (proches de ce qui ne peut s'objectiver comme tel parce que figure du temps, qui donne par là prise à la rhétorique et que les poètes seuls peuvent appeler par son nom : le Désir). Le droit à la ville signifie donc la constitution ou reconstitution d'une unité spatio-temporelle, d'un rassemblement au lieu d'une fragmentation. Il n'abolit pas les confrontations et les luttes. Au contraire! Cette unité pourrait se nommer selon les idéologies : le "sujet" (individuel et collectif) dans une morphologie externe qui lui permette d'affirmer son intériorité - l'accomplissement (de soi, de l"l'être") - la vie - le couple "sécurité-bonheur", déjà défini par Aristote comme finalité et sens de la "polis". (...) "Le droit à la ville, pris dans toute son ampleur, apparaît aujourd'hui comme utopien (pour ne pas dire péjorativement : utopiste). Et cependant ne faut-il pas l'inclure dans les impératifs, comme on dit, des plans, programmes? Le coût peut-il en paraître exorbitant, surtout si l'on comptabilise ces coûts dans les cadres administratifs et bureaucratiques actuels, par exemple en les portant aux omptes des "communautés locales". (Henri LEFEBVRE, Espace et Politique. Le droit à la ville II, Anthropos, 2000).

C'est dans le cadre d'une urbanisation totale à terme, que le socio-philosophe propose un "programme de recherches" sur la ville. Il articule sa pensée autour de quatre concepts de l'espace :

- l'espace absolu, qui est essentiellement naturel jusqu'à ce qu'il soit colonisé, il devient alors relativisé et historique ;

- l'espace abstrait associé à l'espace d'accumulation dans lesquels les processus de production et de reproduction sont scindés ;

- l'espace contradictoire où la transmutation de l'ancien espace et l'apparition du nouvel espace se réalisent en réponse aux contradictions inhérentes à l'espace abstrait ;

- l'espace différentiel, mosaïque qui en résulte, constitué de lieux différents. (Jean-Marc STEBE et Hervé MARCHAL).

 

         Manuel CASTELLS (né en 1942), dans La question urbaine (1972) transpose à l'analyse du système d'acteurs urbains la lecture que faire ALTHUSSER du marxisme, en s'inspirant des travaux d'Alain TOURAINE. il décrit le système urbain comme une conjonction entre un processus de production, un processus de consommation, une fonction d'échange et un processus de régulation entre ces trois éléments - ce qui suppose des logiques d'actions fondées sur des préoccupations différentes et donc des contradictions. Face à la montée de celles-ci, surtout dans les périodes de croissance, Manuel CASTELLS s'interroge sur la formation d'un mouvement social urbain, qui émergerait à partir des luttes surgissant autour d'enjeux divers comme le logement ou les transports et se demande dans quelle mesure celles-ci sont susceptibles de permettre à des fractions de la population de se constituer en acteurs collectifs, capables de se doter d'une certain certain poids dans la transaction urbaine. Les recherches de cet auteur se placent dans ne perspective internationale et il insiste sur la dimension historique du processus urbain et sur la diversité de ses expressions dans les pays développés comme dans les pays du tiers-monde. 

 

         La diversité des acteurs, leurs logiques contradictoires est chez d'autres auteurs une préoccupation centrale : Christian TOPALOV (né en 1944) s'intéresse surtout aux promoteurs immobiliers (Les promoteurs immobiliers, Mouton, 1974) ; R SCHOONBRODT analyse les localisations de l'habitat social et les images de la ville que développent d'eux-mêmes les habitants (Sociologie de l'habitat social, Bruxelles, Archives d'architectures modernes, 1979) ; Pierre LACONTE (né en 1934) montre l'ingéniosité des montages juridiques cherchant à fractionner le droit de propriété en vue de rentabiliser au maximum chacun de ses attributs (Mutations urbaines et marchés immobiliers, Louvain, Oyez, 1978) ; E PRETECEILLE, dans La production des grands ensembles (1973) insiste sur le rôle des pouvoirs publics dans la transaction entre une pluralité d'acteurs divers ; Jean LOJKINE effectue une analyse de l'ensemble de l'activité de ces différents acteurs dans Le marxisme, l'Etat et la question urbaine (PUF, 1977)...

 

           Face à ce jeu complexe, certains chercheurs s'interrogent sur l'autonomie de la "demande" des populations. Par ailleurs, la ville peut-elle être le lieu d'une prise de conscience de classe? (Danielle BLEITRACH, Alain CHENU...). Jean REMY et Liliane VOYE concluent ainsi leur petit tour d'horizons de ces préoccupations marxistes : "Face au système d'acteurs qui se complexifie ainsi, certains auteurs vont reformuler la signification de la ville en tant que système d'interdépendances, producteur d'utilités complexes et diffuses. Partant ainsi de la planification et de l'urbanisation capitalistes, Lojkine et Preteceille soulignent particulièrement le rôle du politique dans la mise en place des conditions générales de la production, parmi lesquelles les localisations s'avèrent être un facteur important de production de valeurs d'usages complexes."

 

              Yankel FIJALKOW, dans son très court chapitre sur "une sociologie marxiste de la planification urbaine" part surtout des écrits de Manuels CASTELLS . Les problèmes de croissance coincident avec l'apparition d'une théorie globale de la ville dans le champ des études urbaines. "Manuel Castells et un courant dit  "structuralo-marxiste" énoncent que la seule vraie question urbaine est celle du "processus de production sociale des formes spatiales d'une société". Cette problématique met directement l'accent sur un programme de recherches original : une sociologie de la planification urbaine à la lumière d'une lecture marxiste de la ville." Cet auteur estime que "cette théorie globale se traduit par des tentatives de vérification empirique, notamment par la description de scènes politiques locales. Mais les nombreuses recherches sur Dunkerque (Monopolville : l'entreprise, l'Etain, l'urbain, Mouton, Castells et Godard, 1974 ; La ville, marché de l'emploi, Presses Universitaires de Grenoble, Coing, 1982 ; Lorrain, 2001) et sur les mouvements sociaux urbains en région parisienne (Castells, Cherky, Godard et Mehl, Sociologie des mouvements sociaux urbains, EHESS, deux tomes, 1974) ne valident guère la théorie proposée du fonctionnement de l'urbain. Contrairement au schéma théorique, les agents locaux, qu'il s'agisse d'élus, d'entreprises, de techniciens ou d'habitants, révèlent des stratégies plus diversifiées et autonomes des déterminations de classe que celles que prévoyaient les chercheurs. L'étude des "mouvements sociaux urbains" constitue ainsi un document important sur la crise urbaine de ces années et les facteurs de mobilisation des luttes relatives au thème dit "du cadre de vie" (Castells, 1983)." Sans discuter de la sympathie de l'auteur sur les oeuvres d'inspiration marxiste, cette considération revient souvent pour comprendre la relative discrétion dans le monde éditorial, jusqu'à une date récente, de la réflexion marxiste sur la ville.

 

      Yankel FIJALKOW, Sociologie des villes, La Découverte, collection Repères, 2009 ; Jean REMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 1997 ; Jean-Marie STÉBÉ et Hervé MARCHAL, Sociologie urbaine, Armand Colin, collection Cursus, 2010 ; Laurence COSTES, Henri LEFEBVRE, Le droit à la ville, Vers la sociologie de l'urbain, Ellipses, 2009.

 

         SOCIUS

 

 

 

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7 mars 2011 1 07 /03 /mars /2011 08:46

                      Juste après la Seconde Guerre Mondiale, dans la foulée d'ailleurs des projets issus des mouvements de libération (instauration d'un autre contrat social entre les Français), se développe la sociologie urbaine de langue française. Dans le prolongement des travaux d'Emile DURKHEIM et de Maurice HALBWACKS (1877-1945), Paul Henry CHOMBART de LAUWE (1913-1966) développe les thèmes de l'incidence d'une entité spatiale pertinente sur les réactions de ses composantes (soulignant le lien entre densité physique et effervescence sociale) et de la relation entre morphologie urbaine et classes sociales. Son oeuvre rejoint les préoccupations de l'écologie urbaine de l'Ecole de Chicago pour analyser les rapports existant entre la structuration spatiale et la structure sociale de la ville. Successivement L'espace social dans une grande ville (PUF, 1952), La vie quotidienne des familles ouvrières (CNRS, 1956), Essais de sociologie (Editions ouvrières, 1965) et Des Hommes et des Villes (Payot, 1965) alimentent, entre autres oeuvres d'autres auteurs proches bien entendu, les travaux d'un Centre d'ethnologie sociale.

Maurice HALBWACKS, disciple d'Emile DURHEIM et auteur d'ouvrages de morphologie sociale (La politique foncière des municipalité, 1908 ; Les plans d'extension et d'aménagement de Paris avant le XIXème siècle, 1920 - textes disponibles à l'UQAC - Morphologie sociale, Armand Colin, 1935), développe l'idée que la société se cristallise, à l'image d'un corps organique, dans des formes matérielles qu'elle finit par imposer à ses membres. Selon Michel AMIOT (Contre l'Etat, les sociologues. Eléments pour une histoire de la sociologie urbaine, 1900-1980, EHESS, 1986), sa thèse sur les ressorts de la spéculation foncière à Paris peut être considérée comme l'acte inaugural de la sociologie urbaine en France. D'accord avec lui, Jean-Marc STEBE et Hervé MARCHAL écrivent que "Halbwachs ouvre alors une perspective théorique féconde qui invite à étudier le rapport des groupes sociaux à l'espace matériel. Dès lors, l'espace de la ville n'est plus un espace qui transcenderait les activités et les fonctions qui y sont déployées. De substantiel l'espace devient davantage relationnel, pris dans un jeu articulé de rapports et de relations entre les sphères du droit, de la religion, de la politique ou encore de l'économie. Une ville intègre donc des espaces clairement spécifiques et relativement hétérogènes, sans compter que parfois, à l'image des villes les plus anciennes, le milieu physique urbain fait côtoyer des écartèlements temporels considérables : une porte bimillénaire avec une route récemment tracée et bitumée par exemple.". Le sociologue réfléchit à la relation qui existe entre la mémoire (il a créé le concept de mémoire collective, voir Les cadres sociaux de la mémoire, 1925) et la fixité des formes matérielles qui fortifie le sentiment d'appartenance à telle ou telle communauté. Pierre BOURDIEU se situe dans cette perspective : l'espace est une sorte de calque des différentes positions sociales occupées et des inégalités résultant des différents capitaux possédés, économiques, culturels... De la même manière, les travaux de Michel PINÇON et de Monique PINÇON-CHARLOT (Dans les beaux quartiers, Seuil, 1989) soulignent la charge symbolique de l'espace physique. 

Paul Henry CHOMBART de LAUWE cherche d'abord à vérifier empiriquement la structure globale du schéma de l'Ecole de Chicago. Influencé par Maurice HALBWACKS, il écarte certains éléments proposés par Ernest Watson BURGESS : il n'est pas question d'expansion et de succession de vagues de peuplement en lien avec la position sociale des individus, pas plus que d'interaction dans la ville o d'interaction entre les individus et les groupes. Il souhaite surtout répondre à quelques questions qu'il juge essentielle : dans quel espace se situent les populations, les structures, les groupes et les personnes que l'on peut considérer comme faisant partie de l'agglomération parisienne.? Quelles sont les limites et les divisions de cet espace? Quels sont les rapports entre les structures inscrites dans cet espace et les représentations collectives et individuelles des habitants. Dans l'ouvrage collectif publié sous sa direction (Paris et l'agglomération parisienne, 2 volumes, PUF, 1952), se trouvent préciser un certain nombre de notions : il ne peut exister de lignes de démarcation figées entre des zones, il y a plutôt des "marges frontières" ; Paris peut se diviser en quatre zones (trois intra-muros + une extérieure), une polarité Est-Ouest se dessine, un Paris "bourgeois" et un Paris "prolétarien", toutes choses qui l'éloigne du schéma de l'Ecole de Chicago. "Les structures spatiales, telles qu'elles nous apparaissent, sont déterminées en partie par les conditions matérielles et les techniques et en partie par les représentations collectives. D'un autre côté, le milieu et les structures spatiales peuvent être modifiées volontairement en fonction des besoins matériels et moraux des populations. En un mot, des hommes subissent profondément l'influence du milieu et des hommes peuvent, à l'aide des moyens dont ils disposent actuellement, modifier ce milieu à peu près comme ils le désirent. le drame présent vient de ce que ce sont rarement les mêmes hommes qui subissent les influences du milieu les plus fortes et qui disposent des moyens de transformations." Ce que vise avant tout l'animateur du Centre d'ethnologie sociale, c'est construire une sociologie appliquée. la recherche apparait comme une démarche totale : les lignes de démarcation entre les niveaux de travail scientifique, recherche fondamentale, recherche orientée, recherche appliquée, recherche militante doivent se compléter. Conscient des outils conceptuels et méthodologiques différents utilisés, il défend l'idée de l'utilité et de la pertinence de la convergence de plusieurs approches vers un même objet, pour en éclairer la complexité. Le travail sur les familles ouvrières et leur habitation constitue un autre volet de sa réflexion (La vie quotidienne des familles ouvrières, Editions du CNRS, 1956, 1977). Sa recherche montre la classe ouvrière à la fois comme une classe de besoin (classe où la pénurie est tangible), une classe urbaine (y vivant, y travaillant et y occupant des logements spécifiques) et une classe avec sa culture propre (solidarité de classe, habitudes alimentaires et vestimentaires). Le psychosociologue Robert KAES (Vivre dans les grands ensembles, Editions ouvrières, 1963) reprend en grande partie ces résultats et dénonce les défauts des grands ensembles. Henri COING (Rénovation urbaine et changement social, 1966) se fait l'écho de l'impatience des habitants de ces quartiers alors que le nombre de résidants salariés en périphérie augmente considérablement. Il s'agit ni plus ni moins, pour ces habitants, de la possibilité de se réapproprier leur espace. C'est ce que Paul Henry CHOMBART de LAUWE met en avant dans La fin des villes, Mythe ou réalité (Calmann-Lévy, 1982). Le mélange - volontaire - d'une démarche de recherche et d'une démarche militante est fortement critiqué par de nombreux sociologues et universitaires qui considèrent ce type de recherche que comme des études empiriques, manquant d'étayage théorique (Maïté CLAVEL, Sociologie de l'urbain, Economica, 2002).

 

 

                         Un autre groupe (proche d'Economie et Humanisme), animé par Louis Joseph LEBRET (1897-1966) (L'aménagement du territoire une science nouvelle, 1951), réfléchit à la démocratisation de l'urbanisme et cherche des techniques d'analyse urbaine et rurale qui devrait permettre aux populations de s'impliquer et d'être entendues dans les décisions portant sur l'aménagement du territoire. Parmi les membres de ce groupe figurent François PERROUX (Notion du pôle de croissance), J LABASSE (Les capitaux et la région, Armand Colin, 1955).

Henri COING, animé par le même souci, s'inquiète sur un urbanisme technocratique qui bouscule les formes de socialisation existante. Ce type de recherches - qui conduisent ces auteurs à développer ou à participer à des agences d'urbanisme - évolue à l'écart de la sociologie scientifique qui peine à donner un statut théorique à l'espace. Face à la crise du logement, des praticiens-décideurs prennent la tête de la réflexion et manifeste un dynamisme acquis à travers des expériences coloniales. Les géographes et les économistes jouent alors un rôle important dans le contrôle et la réorganisation de la croissance urbaine. 

 

                             Certains sociologues, comme Raymond LEDRUT (1919-1990) (Sociologie urbaine, PUF, 1968 ; L'espace social de la ville, Anthropos, 1968 ; L'espace en question, Anthropos, 1980 ; La forme et le sens dans la société, librairie des Méridiens, 1984) à Toulouse, tentent de développer les échanges avec les milieux de ces géographes et de ces économistes, pour impliquer les sciences humaines dans l'aménagement du territoire.

En prenant ses distances avec le paradigme structuralo-marxiste (mais ce qualificatif n'est pas forcément adéquat...), élaboré notamment dans les travaux d'Henri LEFEBVRE, ce dernier accorde une place plus conséquente à la recherche empirique autant qualitative que quantitative. Très critique comme les marxistes quant à l'urbanisme et aux politiques de planification et d'aménagement urbains, il tente d'établir un dialogue, un "conflit-collaboration" entre la collectivité urbaine et les projets d'aménagement qui lui sont destinés. Se plaçant en successeur de l'urbaniste américain Kevin LYNCH, R LEDRUT élabore une réflexion sur l'image de la ville (Les images de la ville, 1973), image qui renvoie à une résonance affective, déclenchant une émotion et exprimant un "rapport global de l'homme à la ville", laquelle se trouve, sous cet angle, personnifié : la ville devient tune personne. Dans son étude sur Toulouse et Pau, par exemple, il s'interroge sur l'existence de deux centralités : l'une vivante, se rapportant aux centres d'affaires, commercial et administratif, où le spectacle de la marchandise prévaut (pleine ville) et l'autre morte, correspondant au centre historique. Pour lui, cette dichotomie révèle combien la symbolique urbaine s'organise dans un cadre abstrait et passéiste, et à quel point l'activité socio-économique se déploie dans un autre cadre, concret et pratique ; elle relève de "l'aliénation urbaine", comme si le vécu du citadin était séparé de sa construction symbolique. Dans ses études de 1968, il pose les questions de l'espace social de quartier, autour duquel s'organise plus ou moins les "rapports avec autrui", à l'inverse d'Henri LEFEBVRE qui considère le quartier comme une unité sociologique relative, subordonnée, ne définissant pas la réalité sociale. Tout un débat existe sur cette question, qui met en jeu la manière dont s'organise cet espace : compromis dans les phases d'élaboration des plans urbains (R LEDRUT) ou transaction sociale (REMY et VOYE) dans la vie quotidienne et dans la vie urbaine. Pour Maurice BLANC (Le champ politique local et la "concertation" dans L'espace en question, Espaces et sociétés n°5, 1990), la transaction sociale possède deux modalité essentielles, "la négociation et l'imposition, ce qui permet de bien différencier les compromis à l'intérieur d'une règle du jeu et ceux entre règles du jeu et projets politiques opposés."

Henri RAYMOND (né en 1921) est, dans l'aventure pavillonnaire, plutôt un sociologue de la parole des habitants (sous la direction de, L'Habitat pavillonnaire, Centre de recherche d'urbanisme, 1966, L'Harmattan, 2001). Sa contribution dans L'architecture, les aventures spatiale de la Raison, en 1984, constitue une exploration des rapports entre l'architecture et la société.

Jean REMY (né en 1928) s'attache à saisir les modes de structuration de la ville sous l'effet des économies d'agglomération et des dynamiques foncières. Dans La ville, phénomène économique, de 1966, il pose les premiers jalons d'un aperçu socio-économique de la ville. Elle rassemble des acteurs - l'entrepreneur et le consommateur - qui n'ont pas les mêmes demandes par rapport aux caractéristiques de la ville, et notamment vis-à-vis de sa dimension optimale, tant sur le plan culturel, économique, démographique que sur le plan de sa morphologie physique et de sa superficie. Dans son ouvrage écrit avec VOYE (la Ville : vers une nouvelle définition?, 1992), il insiste sur le fait que l'urbanisation est un processus de transformation des rapports à l'espace, qui affecte autant les villes que les campagnes. Le développement des transport et de communication a eu pour effet de spécialiser davantage les espaces urbains, faisant de la mobilité une condition d'adaptation à la vie urbaine. Cette réflexion devrait ouvrir, selon nous, à l'analyse de la ville, non comme un lieu de vie de d'habitat (ce qui est assez paradoxal), mais comme un lieu de circulation des biens et des personnes, élément clé dans la dégradation constatée un peu partout , des conditions de vie des urbanisés. 

 

                                Des rencontres, mises en oeuvres par la Mission de la Recherche Urbaine, pour faire la liaison entre cadres administratifs, urbanistes et chercheurs, mettent en relief justement la difficulté de faire rejoindre les perspectives. Alors que l'urbaniste se centre sur la ville-objet, de manière "objective" et se voulant éloigné des luttes politiques, le sociologue identifie plutôt la ville comme produit d'une action politique et comme siège d'enjeux activant les conflits de classe. Pour Jean REMY et Liliane VOYE, de cette "imputation causale inversée et de la nécessaire cohabitation des deux points de vue que génère le contexte, va naitre" la sociologie française dans sa spécificité, avant de se diffuser dans d'autres pays francophones et dans d'autres contrées.

 

                                           Selon Jean REMY et Liliane VOYE (malgré que Yankel FIJALKOW de son côté n'y accorde pas d'importance majeure) dans les problématiques nouvelles qui se font jour dans les années 1960 notamment, Henri LEFEBVRE joue un rôle moteur "en ce qu'il réussit à articuler problématique marxiste et analyse spatiale". C'est, notamment à travers le Droit à la ville (1968), par lui que l'espace va s'introduire dans l'analyse sociale. Raymond LEDRUT comme Jean REMY s'intéressent aux liens existants entre intégration collective, structure de contrôle social et les caractéristiques de la ville.

Jean REMY (La ville, phénomène économique, Vie ouvrière, Bruxelles, 1966) saisit la ville comme un espace d'interdépendances qui se nouent à travers un réseau d'économies et de diséconomies externes - avantages et coûts se transférant d'un agent économique à un autre sans passer par des liens de marché, et parmi lesquels la production de connaissances vient en premier lieu. "La perspective économico-sociologique dans laquelle se place cet ouvrage est par certains côtés à mettre en relation avec une autre tendance de la sociologie française qui, centrée sur la planification urbaine", va se développer à partir de la fin des années soixante, à la rencontre de la sociologie des organisations et d'une sociologie marxiste, axée sur la critique de l'Etat et l'affirmation du rôle des mouvements sociaux. Pour les auteurs représentant cette approche, la ville cesse d'être en tant que telle un objet sociologique pertinent, ainsi que l'exprime la réponse négative que donne Castells à un article intitulé "Y-a-t-il une sociologie urbaine (1969, revue sociologie du travail, n°4), article qui voisine avec un autre définissant le projet de Worms (1969) d'élaborer une "Sociologie politique de la ville" et donc de voir dans cette dernière non pas une réponse à des besoins (identifiés par des psycho-sociologues se proposant de répondre à ceux-ci en termes d'équipements) mais bien un produit économique s'inscrivant dans la logique de l'entreprise capitaliste, que l'Etat, en mettant au point divers modes de régulation et de gestion, contribue à développer." (Sociologie urbaine).  C'est dans cette logique que s'inscrivent les travaux du Centre de Sociologie Urbaine.

 

Jean-Marie STÉBÉ et Hervé MARCHAL, Sociologie urbaine, Amand Colin, collection Cursus, 2010 ;  Jean REMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, VIGOT, 1997 ; Yankel FIJALKOW, Sociologie des villes, La Découverte, collection Repères, 2007.

 

                                                                                                                                                                  SOCIUS

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4 mars 2011 5 04 /03 /mars /2011 15:15

                       Diverses définitions de la ville traversent les sociologies américaines. Entre les approches de l'école culturaliste, qui entreprend dans les années 1930 l'étude des villes moyennes de Nouvelle-Angleterre, celles de l'école fonctionnaliste qui étudie plutôt les grandes organisations qui affectent les industries et tous les secteurs de la vie sociale et qui se préoccupe du lien entre mobilité sociale et mobilité spatiale, celles de l'école interactionniste symbolique qui dans les années 1960 prend comme référence les espaces publics où coexistent et prolifèrent des groupes à orentations variées et où l'échange prend sens sur un fond global d'interconnaissance, les diverses réflexions sur la participation à la vie locale, la planification urbaine...il y a le point commun d'une interprétation en termes de structure sociale, dans la mesure où elle met en évidence la façon dont se constituent les inégalités et dont s'opère la distribution des zones de solidarité et d'opposition. Elle peut conduire à une analyse en termes de transformation sociale (Jean REMY et Liliane VOYE), mais cela n'est pas toujours le cas... 

 

                       Sous le terme large d'école culturaliste, nous pouvons citer des auteurs comme William Lloyd WARNER (1898-1970) (Yankee Cities Series, Yale University, 1941-1945) ou Paul LAZARSFELD (1901-1976) et Elihu KATZ (né en 1926) (The Personal Influence, Glencoe, The Free Press, 1955).

W L WARNER analyse la réalité et les incidences de la distribution inégale des "opportunités" dans la petite ville, et des dissonances de socialisation existant entre l'école et la famille. Ils mettent en évidence diverses "sous-cultures" urbaines, perspective qui est reprise en France ensuite par Pierre BOURDIEU. Les sociologues de l'école culturaliste mettent au point des échelles de stratification sociale qui partent de la conscience d'appartenance et d'exclusion et de la notion de statut (vécu et réalité). Les petites villes, marquées par la multiplication des sous-cultures, sont particulièrement perméables aux influences extérieures, notamment en provenance des moyens de communication de masse, qui en diminuent l'autonomie culturelle. P LAZARSFELD et E KATZ étudient surtout les phénomènes d'opinion publique et les petits groupes qu'ils voient comme des relais de sélection des messages extérieurs. Ils analysent toutes les formes de comportements collectifs, de la rumeur au mouvement social. 

 

                     Dans le prolongement direct de l'Ecole de Chicago et surtout du texte synthèse de Louis WIRTH (Urbanism as a way of life, 1938), sont publiées de multiples études qui s'y réfèrent, comme d'un passage obligé, en même qu'elles en contestent les termes et les conclusions.

Cet ouvrage décrit l'urbanisation comme engendrant un changement fondamental dans la nature et la qualité des relations humaines. caractérisées par le volume, la densité et l'hétérogénéité des regroupements, l'urbanisation détruit les allégeances assignées à des groupes globalisants au bénéfice de groupes formels et spécialisés et favorise l'impersonnalité des rapports et l'esprit de tolérance. Une sorte de relativisation culturelle. Plus une population est adaptée à ce contexte, moins elle s'appuie sur des groupes primaires tels que la famille, le quartier. Cette urbanisation produit tous ses effets dans la mesure où elle se combine avec un processus d'industrialisation et de communication de masse. "Globalement, la ville décourage un mode d'existence permettant à l'individu de disposer, en temps de crise, d'une base de subsistance sur laquelle s'appuyer ; elle décourage aussi le travail à con compte. Alors que les revenus des citadins sont en moyenne plus élevés que ceux des ruraux, le coût de la vie semble plus élevé que dans les grandes villes. La propriété de son propre logement implique des charges plus grandes et elle est plus rare. Les loyers sont plus élevés et absorbent une part plus importante du revenu. Bien que le citadin bénéficie de nombreux services publics, il dépense une plus forte proportion de son revenu pour des postes tels que les loisirs et l'épanouissement personnel, et une proportion moindre pour la nourriture. Ce que les services publics ne fournissent pas, le citadin doit l'acheter, et il n'est pratiquement aucun besoin humain qui n'ait fait l'objet d'une exploitation commerciale. Pourvoir aux émotions fortes, donner les moyens d'échapper aux tâches fastidieuses, à la monotonie et à la routine, devient ainsi l'une des fonctions principales des loisirs urbains : dans le meilleur des cas, ils procurent les moyens d'une expression de soi créatrice et d'une vie associative spontanée, mais ils ont pour résultat plus typique, en milieu urbain, la passivité du spectateur d'un côté, et de l'autre les exploits sensationnels qui pulvérisent les records. Réduit à un état de quasi-impuissance en tant qu'individu, le citadin doit s'efforcer de parvenir à ses fins en se joignant à d'autres personnes ayant un même intérêt au sein de groupes organisés. D'où l'énorme prolifération d'organisations volontaires orientés vers autant d'objectifs variés qu'il existe de besoins et d'intérêts humains. D'un côté, les liens traditionnels de l'association humaine sont affaiblis ; mais, en même temps, la vie urbaine implique un degré beaucoup plus fort d'interdépendance entre les hommes et une forme plus complexe, fragile et inconstante d'interrelations mutuelles, dont bien des aspects ne sont guère contrôlés par l'individu en tant que tel. Souvent, il n'y a qu'une relation des plus ténues entre la position économique ou d'autres facteurs de base qui déterminent l'existence de l'individu dans le monde urbain et les groupes volontaires auxquels il est affilié. Tandis que, dans une société primitive et une société rurale, il est habituellement possible de prédire, sur la base de quelques facteurs connus, qui appartiendra à quoi et qui s'associera avec qui dans presque toutes les relations de la vie, dans la ville, en revanche, on peut seulement mettre en avant le modèle général de formation du groupe et d'adhésion au groupe, modèle qui révélera beaucoup d'incohérences et de contradictions." (Le phénomène urbain comme mode de vie, traduction de Yves GRAFMEYER et d'Isaac JOSEPH).

Les études reprochent d'abord de tendre à généraliser le propos : l'expérience des grandes villes est assez différente et il convient de multiplier les comparaisons internationales et historiques. Des manuels de sociologie, écrits depuis les années 1960, par exemple par J L SPATES et John J MACIONIS (The Sociology of Cities, New York, St Martin's Press, 1982), insistent sur la nécessité de situer les Etats-Unis par rapport à des évolutions différentes.

De plus,  il existe une multiplicité de profils de citadins (Herbert GANS, People and Plans, New York, Basic Books, 1968) et divers styles de vie des milieux urbains ; chaque ville produit un type subculturel propre traversé des variations liées à la structure sociale (E Digby BALTZELL, Puritan Boston and Quaker Philadelphia, New York, Free Press, 1980). 

De plus encore, la densité n'a pas d'effets uniformes quelles que soient les caractéristiques de la population : au contraire, ces effets varient d'après le degré de maitrise que les groupes concernés ont de leur devenir et d'après les modèles culturels apportés par les groupes qui forment peu à peu la ville. L'analyse de la densité urbaine doit donc être menée en référence aux concepts de sur - ou de sous - stimulation et de stimulations conflictuelles (R STOCKOLS, Physical, Social and Personal Determinants of the Perception of Crowding Environnemental Behavior, 1973).

Enfin, les relations sociales formalisées ne sont pas nécessairement un substitut aux relations informelles : les unes et les autres peuvent se développer de façon complémentaire (Michael YOUNG, Peter WILLMOTT, Family and Kinship in East London, Routledge and Kegan, 1957).

Louis CHEVALIER précise bien que dans la description des villes, qui s'appuie sur un appareil statistique impressionnant, se signale aux Etats-Unis (et il écrit dans les années 1950), par une diversité qui se prête parfois difficilement à une classification précise, notamment parce que la recherche universitaire avec l'administration y est la plus constante et la plus ancienne. Toutefois, aujourd'hui, le corpus des connaissances en matière de vie urbaine s'est considérablement étoffé, notamment dans des perspectives de comparaison entre les problèmes de villes de différents pays et de différentes configurations. 

 

                   Toute une autre série d'études se centrent, non sur les caractéristiques socio-démographiques, mais sur la structuration spatiale de la ville, comme celles de Kevin LYNCH (The Image of the City, Cambridge Mass, MIT Press, 1960) et de A RAPOPORT (Human Aspects of Urban Form, New York, Pergamon Press, 1977). Ces auteurs établissent une connexion entre l'analyse sociale et les formes urbanistiques et architecturales, tout en mettant en question le lien mécanique entre une forme et un effet social. 

Toujours sur l'environnement physique, d'autres recherches analysent les modalités de distribution spatiale des activités et des populations : degré de spécialisation des zones, éloignement par rapport à un point focal, incidence sur les relations réciproques, lien avec la rente urbaine, modèles de croissance spatiale. Le livre de William ALONSON (1933-1999), A theory of Urban Land Market, (dans BOURNE L S Edit, International Structure of the City, New York, Oxford University Press, 1971) résume bien le débat et constitue une référence pour d'autres recherches.

Manuel CASTELLS (né en 1942), entre autres dans High Technology, Space and Society, de 1984 (Beverly Hills, Sage Publications), s'intéresse à l'impact de divers facteurs technologiques (modalités de transport, nouvelles technologies) sur les formes urbaines et sur la productivité de la composition spatiale.

 

                 Plus politiques, d'autre études se penchent sur l'entité locale en tant que telle et la dynamique décisionnelle, dans un pays finalement extrêmement décentralisé. La répartition du pouvoir de décision, notamment sur les aménagements urbains, entre Etats et Etat fédéral, entre instances municipales et Etat local, s'avère très complexe, mettant en jeu des acteurs privés et publics (Floyd HUNTER, Robert DAHL, Michael AIKEN...). Un renouvellement de la problématique du local est apparu à la fin des années 1960 sous l'influence directe de la sociologie française, de sa tendance marxiste exprimée dans les travaux de Henri LEFEBVRE et de Manuel CASTELLS. il en résulte un effort de convergence entre une pluralité de disciplines intéressées au mode de décision au plan local et à ses effets en termes de structure sociale et de forme spatiale (David HARVEY, Social Justice and the City, London, E Arnold, 1973). C'est surtout au Québec que de nombreuses études lient problématiques sociales, problématiques urbaines spatiales et problèmes de pouvoir local (Laurence de CARLO, Gestion de la ville et démocratie locale, Paris, L'Harmattan, 1995).

 

                   Dans la même inquiétude sur la désorganisation de la communauté, de nombreuses études, notamment à Chicago, s'interrogent sur le modèle de la Grande communauté qu'une grande partie de la philosophie politique américaine considère comme moyen de changement ou au moins comme refuge contre la désorganisation sociale. Ces recherches sont inspirées soit par des stratégies consensuelles, soit au contraire par des stratégies conflictuelles. Bien entendu, dans le contexte de la vie des Etats-Unis, les stratégies conflictuelles sont beaucoup moins connues et commentées que les stratégies consensuelles. Pour les premières, Pietr ROSSI et A DENTLER (The Politics of Urban Renewal, Glencoe, The Free Press, 1961) analyse l'expérience de Hyde Park Kenwood. Pour les secondes, Saul D ALINSKY (Reveille for Radicals, Chicago, Chicago University Press, 1946) part de l'expérience du quartier de Woodlawn, au sud du quartier précédent. Des auteurs comme R ASH ou C PERIN s'interrogent aussi sur la question de savoir si les tranformations urbaines sont liées à des mouvements sociaux. Jane JACOBS (1916-2006), philosophe de l'architecture et de l'urbanisme canadienne en étudiant ces stratégies conflictuelles (The Death and Life of great american cities, 1961), est parvenue à modifier tout de même l'urbanisme nord-américain, mais surtout au Québec. D'ailleurs, dans les manuels ou essais qui traitent de la sociologie urbaine américaine, on devrait sans doute indiquer combien sont différentes les approches au Québec et aux Etats-Unis.

Jean REMY et Liliane VOYE détaillent surtout l'étude de Manuel CASTELLS dans The City and the Crasroots : A Cross-Cultural Theory of Urban Social Movements (London, Edwards Arnold, 1983) : "Mais c'est M Castells qui élaborera l'interrogation, en utilisant sa connaissance internationale et son savoir historique. Il restitue ainsi l'expérience de San Francisco et est amené à voir dans les luttes qu'il analyse l'entremêlement d'une revendication de quartier et d'un combat de minorités, entremêlement d'autant plus fréquent que les stratifications de tous types se voient aux Etats-Unis, souvent renforcées par des groupement de voisinage. Se demandant alors si ces luttes font émerger de nouvelles significations de la ville, Castells rejoint ainsi une préoccupation constante de la sociologie américaine, à savoir celle conduisant à se demander quel est le statut de la composition et des formes spatiales dans la dynamique sociale : un changement de structure spatiale n'est-il qu'un facteur second, apportant dans le jeu de la compétition une plus ou moins grande souplesse adaptative, ou bien ne s'agit-il là que d'un premier niveau de lecture, qu'il convient d'interpréter à partir des positions inégales d'acteurs qui vont trouver dans ce changement des opportunités différentes nouvelles et jouer ainsi sur les significations de la ville."

 

         Dans le vaste marché (économique) suscité par les diverses entreprises de planification urbaine, l'activité de nouveaux et différents intervenants - experts en sciences sociales (advocacy planning) - vendant leurs services notamment - suscitent des interrogations sur les effets réels du soutien (advocacy planning) sur le quartier. Cet appui est-il un signe et un facteur de stagnation dans un processus de mobilité spatiale et sociale? Diverses réponses sont apportées.

Louis WIRTH se fait le promoteur d'un type de planification urbaine intégrant la dimension sociale, sans s'appuyer sur les groupes primaires dont il a cru constater la disparition. Défenseur du comprehensive rational planning, il considère que l'appui sur le quartier n'est qu'une technique auxiliaire, chargée de risques lorsqu'elle n'aide pas à évoluer vers un mode nouveau de participation sociale et il préconise la multiplication de lieux spécialisés, permettant à chacun de rencontrer un type de besoins spécifiques.

Herbert GANS analyse les milieux suburbains qui se multiplient aux Etats-unis, changeant radicalement d'ailleurs le visage de l'urbanisation elle-même (continuum de tissu urbain sur un grand espace) et y redécouvre les significations positives que prennent les relations de voisinage pour les populations par ailleurs bien intégrées aux processus de mobilité. Il rejoint là les idées de Jane JACOBS.

Pendant et après la guerre du VietNam, les thèmes sur ce thème se relancent dans un climat de déception. Theordore ROSZAK et A E SCHEFFER développent une critique du rationnalisme et de la complexité technique et une suspicion contre la grande ville. C'est à ce nouvelles formes de territorialités qu'il faut faire appel.

Richard SENNET (né en 1943), de son côté, oriente sa réflexion dans une autre direction : il met en garde, dans The Uses of disorder : The Personal Identity and City Life en 1970 (New York, Vintage) par exemple, contre un surinvestissement dans la relation humaine, intime et chaude qui peut -être tyrannique et paralysante alors que la confrontation avec l'inconnu et les crises qui en résultent peuvent s'avérer être un élément important du développement psychique et social. Le sens de la ville est lié à la multiplication de rencontres et de situations hétérogènes. L'expérience urbaine est d'autant plus riche que se multiplient des rencontres variables dans leur degré d'intimité et dans leur caractère fonctionnel. Cet auteur, pour qui la ville moderne est l'incertitude, l'inachevé, une quotidienneté ouverte sur l'imprévu, s'inscrit dans l'interactionnisme symbolique. La ville moderne, pour lui, est le lieu le plus favorable à l'exercice de la liberté pour l'individu, et aussi, paradoxalement, celui de l'indifférence. 

       Henrika KUKLICK, dans l'anthologie de textes sur l'école de Chicago, toujours à propos de la planification urbaine, estime qu'aux Etats-Unis les bureaucraties fédérales ont joué un rôle important dans la structuration de la ville contemporaine, mais que la sociologie qui les inspire est loin de l'être. L'Ecole de Chicago, même si d'autres sociologies urbaines possèdent leur propre influence, domine encore les esprits des décideurs, sans doute parce qu'elle seule est parvenue à effectuer une synthèse systématique d'idées dans l'air du temps à son époque et qu'aucune autre n'a su dépasser comme elle le niveau des monographies (études concernant une ville précise) même si celles-ci se veulent comme autant de pistes d'interprétations des phénomènes urbains.

 

    Jean REMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 1997 ; Louis CHEVALIER, Le problème de la sociologie des villes, dans Traité de sociologie, PUF, 2007 (réédition de 1958) ; L'école de Chicago, Naissance de l'écologie urbaine, Textes traduits et présentés par Isaac JOSEPH et Yves GRAFMEYER, Flammarion, collection Champs Essais, 2004.

 

                                                                                               SOCIUS

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 14:30

                L'urbanisation, phénomène récurrent de pratiquement toutes les civilisations, mais non irréversible, car l'histoire est peuplée de tendances à la désurbanisation, est étroitement liée à des impératifs de défense et de sécurité. Depuis le début de la lente évolution de la vie nomade à la vie sédentaire, les mouvements de regroupement des populations autour de positions géographiques faciles à défendre ou de noeuds de communication à vocation d'échanges économiques, sont pratiquement la règle. Depuis le début de la formation des villes, l'urbanisation en soi est liée aux différentes formes de conflits : guerres entre tribus rivales et formation d'empires, rivalité ou lutte ouverte entre classes sociales, dynamiques d'enrichissement et d'appauvrissement, avec en surcroît un effet de concentration, de précipitation de ceux-ci. Sans compter un lent et décisif combat entre les hommes et certains éléments de leur environnement, du relief refaçonné en fonction de leurs besoins aux luttes contre les autres espèces, des prédateurs félins ou canins aux bactéries (lutte contre les épidémies).

              Ce n'est pourtant que récemment, malgré les nombreuses catastrophes liées aux conditions mêmes de ces mouvements de concentration de populations (que l'on songe aux multiples incendies massifs et aux épidémies dévastatrices), que lorsque ces concentrations atteignent un très haut niveau (en population brute comme en densité) que les institutions politiques et scientifiques se préoccupent de corriger ou de changer les conditions de ces mouvements de concentrations. Il faut attendre l'industrialisation massive et l'exode rural aussi massif pour la littérature tant romantique que scientifique aborde les problèmes strictement urbains.  Bien entendu, les grandes villes, notamment les capitales politiques dans l'histoire, ont connu des entreprises tendant à corriger ces effets (nous pensons notamment aux politiques urbaines à Rome de l'Empire romain), entreprises qui mêlaient préoccupations sociales (mais pas au sens du bienfait des pauvres...) et préoccupations sanitaires. Mais, tant au niveau de la maîtrise des révoltes et des révolutions fréquentes dans les grandes villes de la part des autorités centrales, afin de réguler, contrôler les quartiers "dangereux", qu'au niveau de la lutte contre les effets sanitaires et proprement physiques (effondrement des maisons, incendies...) d'un entassement désordonné ou... les deux à la fois, les oeuvres scientifiques sont relativement récentes.

Ainsi des sociologies urbaines se sont formées pour comprendre les rapports d'interaction et de transformation entre les formes d'organisation de la société et les formes d'aménagement des villes. Les préoccupations de morphologie sociale, très loin au départ avec des intentions qui relèvent de la criminologie et les préoccupations de morphologie urbaine, architecturale, pour des questions de prestige souvent ou à cause de problématiques de circulation également se sont développés presque en même temps. Ces différentes sociologies, car il n'existe pas à proprement parler aujourd'hui de sociologie urbaine unifiée, reflètent les différents conflits à l'oeuvre dans les sociétés étudiées. Elles y participent également d'une certaine manière et ce n'est pas l'engagement politique de nombreux urbanistes ou sociologues de la ville qui va contredire cette constatation. Autrefois, ceux qui pensaient la ville avaient surtout en tête sa défense (...ou sa capture !). Dorénavant, ceux qui étudient et proposent sur la ville mêlent de multiples paramètres, maintenant que l'évolution de "l'art militaire" a rendu obsolète la question des remparts, surtout politiques, économiques et sociaux.

 

                         Nombreux sont les sociologues, surtout parmi les fondateurs de la sociologie, qui traitent de problèmes de la ville sans en faire le centre de leurs propos. Ainsi Max  WEBER (1864-1920) qui voit la ville occidentale comme le lieu de gestation et de naissance d'une nouvelle forme de pouvoir, structurée par la rationalité, Emile DURKHEIM (1858-1917) qui saisit la ville comme lieu de concentration spatiale accroissant les possibilités d'exaltation collective et de développement de la conscience morale et Karl MARX (1818-1883) qui lit la division spatiale ville/campagne comme une modalité du rapport d'exploitation et d'accumulation, porté à son paroxysme par la société capitaliste. (Jean REMY et Liliane VOYE). On peut voir les travaux de sociologie urbaine à partir de l'Ecole de Chicago, aux Etats-Unis dans les années 1920, influencée elle-même par l'Ecole allemande, notamment par le travaux de Georg SIMMEL (1858-1918) (Metropolis and Mental Life) sur la communauté et l'aliénation. Deux axes parallèles se développent ensuite : la sociologie américaine qui privilégie des logiques d'appropriation de l'espace, en s'interrogeant sur les modalités d'influence des caractéristiques socio-démographiques et spatiales dans le développement d'un certain capitalisme et la sociologie française qui se développe plutôt sous l'influence des commandes de l'Etat qui s'interroge sur les effets de la planification, ce qui la focalise d'abord sur le jeu des acteurs sociaux avant de s'intéresser plus récemment au statut de l'usager. Cette présentation laisse sans doute de côté d'autres manières d'envisager la morphologie sociale ou la morphologie urbaine, notamment dès la deuxième moitié du XIXème siècle en Angleterre ou à partir de 1880 en Allemagne, mais c'est bien dans ces deux pays, aux Etats-Unis et en France que nous trouvons les études les plus élaborées, comme l'indique par ailleurs Louis CHEVALIER.

 

                     Max WEBER (Die Stadt) ne s'intéresse guère à la morphologie spatiale, mais surtout au caractère de zone libre de la ville commerçante du Moyen-Age. La ville apparait comme une extra-territorialité dans le monde féodal (par ailleurs entièrement lié à une Chrétienté), où émerge des rationalités formelles et spécifiques, élément clef de la formation d'un nouveau pouvoir politique qui repose sur la gestion hiérarchisée de l'espace; elle est ainsi le lieu majeur des luttes sociales. Emile DURKHEIM (De la division du travail social, Les Règles de la méthode sociologique, Les formes élémentaires de la vie religieuse, Le Suicide) étudie la transformation du milieu interne comme étant la cause du passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique. La mobilité spatiale (que l'on peut opposé à la fixation rurale) induit un changement d'échelle dans le déroulement de la vie sociale, favorise le développement d'un processus d'individuation compatible avec l'émergence du temps social, à partir des phénomènes de concentration et de dispersion. Certaines causes de suicide sont à rechercher dans l'absence de lieux d'équilibre dans des rassemblements favorisant des manifestations intenses de vie collective et de solidarité. 

Karl MARX (l'idéologie allemande, Le Capital) voit dans la division ville/campagne une des bases de la division entre travail intellectuel et travail manuel et est, comme telle, une modalité de formation de l'exploitation sociale. Par ailleurs, Henri LEFEBVRE (1901-1991) (La pensée marxiste et la ville, 1972) montre comment la ville peut être pensée comme le résultat des diverses concentrations liées à l'accumulation du capital et comment le regroupement urbain aiguise les contradictions générées par le mode de production capitaliste. Friedrich ENGELS (1820-1895) (La question du logement) montre que pour minimiser les conflits sociaux, tout en assurant à un coût minimal la reproduction de la force de travail, le politique se doit de gérer la pénurie des logements, en même temps qu'il se voit appelé par le capital à favoriser les conditions générales de la production, offrir toutes les infrastructures nécessaires au développement des échanges économiques, tiraillé entre les dépenses que requiert l'offre d'équipements (de plus en plus lourds et complexes) et celles que suppose la mise en place d'équipements de promotion économique.

Ces réflexions constituent encore de grandes références chez les sociologues traitant de l'urbain, mais l'Ecole de Chicago constitue le lieu majeur de référence, malgré d'ailleurs ses faiblesses explicatives, grâce à son travail méticuleux supporté par un très important appareil statistique. 

 

                   C'est à l'Université de Chicago que les débuts d'une étude systématique de la ville s'effectue, dans le contexte du passage de la sociologie américaine à la professionnalisation. Une expansion économique record au début du XXème siècle, supportée par l'afflux d'émigrants de très nombreuses nationalités, la constitution de ghettos peu pénétrables, les initiatives des Ligues de moralité publique mêlant souci d'hygiène et prosélytisme religieux fait de cette ville un lieu tout indiqué pour le travail de recherches. Personnalisation et dépersonnalisation, socialisation et désocialisation sont les paradoxes que Georg SIMMEL voit dans une société à base bob communautaire. Ce sont ces paradoxes que les sociologues de Chicago étudient, notamment Robert Ezra PARK (1864-1944). Ils reprennent les paradigmes de l'écologie animale : les regroupements spatiaux sont associés à des chaînes écologiques où la coexistence spatiale d'éléments hétérogènes est impliquée dans une articulation causale. Une écologie humaine est observable dans cette interdépendance territoriale. "L'écologie sociale est l'étude des relations temporelles et spatiales des êtres humains en tant qu'elles sont affectées par les forces sélectives, distributives et adaptatives du milieu physique" (PARK, BURGESS et McKENZIE, The city, 1925). 

Ils dégagent deux niveaux de pertinence de l'urbain : le niveau global, régi strictement par la compétition, et où malgré certaines régulations, peuvent exister diverses modalités de désordre, et le niveau des quartiers qui sont hétérogènes dans leur composition et dans leur fonction et où s'opèrent les regroupements dynamiques, les "aires naturelles". La ville de Chicago se présente comme une mosaïque d'aires naturelles, articulées entre elles selon un ordre qui ne découle pas d'un projet, mais de l'ajustement de divers processus constitutifs de la situation urbaine (Jean REMY et Liliane VOYE). 

  Ces processus  d'installation, de déplacement, d'expulsion... sont de plusieurs ordres : générationnels, professionnels, ethniques, sociaux. Les aires urbaines sont chacune caractérisée par la dominance d'un type particulier de population, qui est conduit par sa capacité économique à se localiser dans un quartier plus ou moins valorisé par la présence d'équipements, de commerces, de moyens de transport, de lieux de rencontres (de très divers statuts). La démarche de ces sociologues s'insère dans une perspective libérale qui ne les amène pas du tout à se questionner sur les causes de tels processus.

Dans une forme un peu caricaturale, cette perspective naturalisme peut conduire à une sorte de darwinisme urbain raisonné... Mais les écrits même de Robert Erza PARK, d'Ernest Watson BURGESS (1886-1966) ou de Louis WIRTH (1897-1952), et surtout du dernier auteur (Urbanism, a Way of Life, 1938), constituent un acquis analytique majeur quasiment indépassable. Ce dernier texte se signale d'ailleurs par une sorte de synthèse qui sépare nettement les aspects quantitatifs - qu'il préviligie - des analyses écologiques. Il souligne surtout les effets de l'urbanisation sur la dissolution des lieux familiaux et des solidarités de voisinage. C'est surtout ce texte qui sert au développement ultérieur de l'école américaine de sociologie urbaine. L'école française, elle, tout en reprenant de nombreux éléments de ces travaux, part plutôt des trois auteurs signalés plus haut.

 

 Louis CHEVALIER, Le problème de la sociologie des villes, dans Traité de sociologie de Georges GURVITCH, PUF, collection Quadrige, 2007 (réédition des textes de 1958-1960) ; Jean REMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, sous la direction de Jean-pierre DURAND et Robert WEIL, Vigot, 1997.

 

                                                                                                                                           SOCIUS

 

 

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