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20 juin 2018 3 20 /06 /juin /2018 06:22

           Comme souvent, il y des différences entre les idées exprimées par le fondateur d'un courant de pensée, ici TAYLOR, et les idées exprimées par ses suiveurs ou continuateurs, là le taylorisme. De plus on a pu assimiler le taylorisme à l'organisation scientifique du travail, alors qu'il n'est qu'une variante, une des premières il est vrai, pensée théoriquement, de "l'organisation scientifique du travail". 

 

Le taylorisme comme organisation de la production

             Le taylorisme - du nom de son inventeur, l'ingénieur américain Frederick Winslow TAYLOR (1856-1915) - désigne, dans une acception stricte, la forme d'organisation scientifique du travail définie par lui et ses disciples à partir des années 1880.

Dans un monde où la division du travail est déjà la norme, pour objtenir des conditions propres à fournir le rendement maximum dans le dans le cadre d'une organisation, le taylorisme préconise :

- une analyse rigoureuse et détaillée - d'où le terme "scientifique" - des modes et techniques de production (gestes, rythmes, cadences) ;

- l'établissement de la "meilleure façon" de produire (définition, délimitation et séquençage des tâches) ;

- la fixation de conditions de rémunération plus objectives et motivantes.

      L'organisation du travail telle que la conçoit TAYLOR se comprend dans le contexte d'essor de l'industrialisation. Il est impossible de réaliser une production de masse sans un minimum d'organisation et de discipline. Or, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, dans les ateliers est loin de régner un travail réellement collectif, celui-ci étant du ressort d'individus spécialistes aux logiques de métiers fortement corporatistes. Une méthode rigoureuse de production et le contrôle de son application se généralise peu à peu dans des secteurs précis de production (automobile, textile...), débordant déjà le taylorisme proprement dit, dans sa dimension verticale comme dans sa dimension horizontale.

Prenant appui sur les pratiques et les théories de TAYLOR, la distinction entre tâches de conception du travail et tâches d'exécution va jusqu'à la structuration d'une bureaucratie entre les deux, à mi-chemin entre la transmission des ordres et la maîtrise du rythme et du contenu du travail. pendant que la décomposition du processus de production en tâches simples confiées chacun à un ouvrier spécialisé, tourne au concept et à la pratique du travail à la chaîne, développés par Henry FORD aux Etats-Unis et Louis RENAULT en France.

 

Le taylorisme comme contrat social moderne

    L'approche de TAYLOR se situe dans un contexte intellectuel et moral général où, depuis les Lumières, l'utilisation efficace des machines, imitations parfois de la Nature, est liée à une pensée métaphorique de l'homme-machine où l'ingénieur est la figure majeure de la société. De WEBER (sociologie) à TAYLOR (ingénierie), on fait aujourd'hui une large liaison pour expliquer comment on a pu lier processus de rationalisation, bureaucratisation, esprit scientifique, progrès dans tous les domaines.

Lusin BAGLA explique que "l'organisation bureaucratique représente, pour Weber, la forme de "domination légale", la seule que l'homme moderne est prêt à accepter. Elle fournit le cadre juridique et social qui répond le mieux à son besoin de justice et d'égalité. Même si elle enferme l'individu dans une "cage de fer", la bureaucratie reste donc un moindre mal. Taylor se pose, lui aussi, la question de la légitimité de gestion qu'il préconise. Mais sa réponse est vite trouvée : son modèle se voulant scientifique, a-t-il besoin d'être justifié? Les résultats de la science ne sont-ils pas indiscutables? Weber comme Taylor avaient compris le rôle vital du savoir et de la connaissance dans l'exercice du pouvoir. Dans l'organisation moderne, toute autre forme d'autorité serait contestée comme abusive et arbitraire. C'est dans ce contexte que le management moderne mobilisa des techniques de gestion et de contrôle représentées  par un corps d'expertise afin de légitimer ses choix et décisions. il fera appel aux données chiffrées pour l'évaluation standard des performances des individus et des différentes unités, en mobilisant les apports de la psychologie industrielle et les méthodes comptables."

"L'étude du temps, le salaire différentiel comme méthode d'incitation, et la substitution de la coopération au conflit sont d'autres principes mis en avant par Taylor pour augmenter l'efficacité, au même titre que la division du travail en tâches simples. Il ne les a pas inventés (...). La corrélation entre travail et temps était largement discutée parmi les ingénieurs français et américains du (XIXe siècle), notamment autour des années 1870. Taylor s'est (...) inspiré de toute une accumulation d'expériences menées notamment dans l'industrie des machines-outils, particulièrement intéressée par la précision dans la production des pièces métalliques standardisées et interchangeables."

La standardisation des machines et des pièces, à un mouvement de grande contestation ouvrière il faut le rappeler, est également un moyen de contrôler le travail ouvrier. Ce contrôle des machines par les ingénieurs, donc des ouvriers qui y travaillent, sert les intérêts des industriels parce que le travail effectué sur des machines standardisées est plus prévisible et plus régulier. Mais la production en grande quantité régulière de marchandises n'est pas seulement un problème technique. Les ingénieurs qui y sont partisans doivent mener un combat dans les organisations professionnelles existantes, pour en prouver les avantages. Le "contrat social" proposé par TAYLOR et ses disciples consiste bien à abandonner les luttes autour du partage du gâteau pour essayer d'augmenter la taille du gâteau. Employeurs et salariés étaient appelés à avoir une responsabilité égale dans cet effort. TAYLOR, même si c'est oublié par la suite, quand la force des syndicats est brisée, notamment aux États-Unis, ne se lassait pas de répéter que son modèle impliquait une vraie révolution des mentalités. Le principe de rémunération qui récompense l'effort permet de désigner l'homme le plus apte à une tâche. Daniel NELSON  (Le taylorisme dans l'industrie américaine, 1900-1930, 1984) affirme que le taylorisme est un pur produit de cette fin de siècle, avec ses questionnements économiques, techniques, politiques. La contribution de TAYLOR consiste à saisir ce qui était dans l'air du temps, à établir les liens entre différents principes et à en faire une synthèse pour déboucher sur quelque chose de cohérent. 

 

Les contestations et les variantes du taylorisme

         Déjà critiquées dès 1913 par les organisations syndicales, les méthodes dérivées du taylorisme connaissent des difficultés inhérentes aux tâches répétitives sans intérêt propre pour le travailleur. Dès les années 1960, l'absentéisme et les accidents de travail deviennent une plaie pour les entreprises et leurs directions recherchent des moyens d'assurer la vigilance des ouvriers, notamment en les remotivant et en les intéressant à la production, autrement que par de simples augmentations de salaires qui ont leurs limites.

Ce que l'on a appelé le post-taylorisme, se caractérise par plusieurs moyens dans ce but :

- la rotation des postes : l'ouvrier occupe successivement différents postes de travail pour éviter la routine et pour avoir une vision plus globale de la production ;

- l'élargissement des tâches : les tâches sont moins fragmentées, moins pénibles, moins répétitives ;

- l'enrichissement des tâches : le travail s'étend à d'autres tâches telles que le réglage et l'entretien des machines. Cela implique une responsabilisation du travailleur.

- les groupes semi-autotonmes : quelques ouvriers s'organisent librement pour atteindre un niveau de production fixé par la direction.

- les cercles de qualité : les groupes de travailleurs volontaires se réunissent pour améliorer le processus de production et la qualité des produis, ce qui constitue une remise en cause de la division verticale du travail énoncée dans le taylorisme.

       Il ne faut pas perdre de vue, comme le rappelle justement Lusin BAGLA, que le projet de TAYLOR convient parfaite aux Etats-Unis, pays où la mobilité était relativement importante et où les industriels s'étaient lancés, dès le début, dans la production de masse standardisée et pas forcément partout en Europe.

A l'époque où il développait son modèle, l'Amérique recevait des vagues entières d'immigrés d'origine rurale fuyant la misère et la famine, tandis qu'une poignée d'ouvriers qualifiés et combatifs, habitués à travailler de manière autonome, posaient d'autres problèmes. La décomposition des tâches et l'incorporation des savoir-faire dans des machines, permettent d'intégrer la main-d'œuvre immigrée inexpérimentée dans la société américaine. En offrant aux ingénieurs et à d'autres experts la possibilité d'une promotion sociale par la voie du management professionnalisé, le taylorisme contribue à renforcer la classe moyennes, qui a la réputation d'être un facteur d'équilibre et de stabilité (J.A. MERKLE, Management and Ideologogy, University of California Press, Berkeley, 1980). 

En France, l'absence de "marchés de masse" et la prédominance des petites entreprises familiales, privilégiant une production de qualité, perpétuent, au contraire, l'importance des savoir-faire tacites des ouvriers. Les secrets de fabrication sont jalousement gardés, perpétuant en la matière la pratique des compagnons, artisans et des artistes du Moyen-Âge et de la Renaissance. Les formaliser et les mettre sur papier sous forme d'instructions semble dangereux. Les résistances à la mécanisation de la production et à l'introduction des machines dans les ateliers proviennent alors autant de ces entreprises familiales que de l'ensemble des travailleurs. Les différences économiques, sociales et culturelles avec les États-Unis sont telles que, contrairement à TAYLOR, Henri FAYOL, l'idéologue français de la "science administrative" va pr^écher l'unité du commandement et de l'autorité. Son discours s'intègre mieux dans l'ordre social plus hiérarchisé de la France. Si les principes de TAYLOR sont contestées en France, la guerre donne au travail taylorisé une légitimité relative. D'abord par que des femmes sans expérience de métier doivent remplacer les hommes mobilisés. Ensuite, parce que la "raison d'État", neutralise les résistances patronales et syndicales.

Dans pratiquement tous les pays qui s'industrialisent, quel que soit le régime politique, les ingénieurs diffusent les idées de TAYLOR. En France, ce rôle est joué par Henry Le CHATELIER qui bénéficie de l'enthousiasme des industriels de l'automobile. Même LÉNINE voir dans le taylorisme un bon moyen pour mettre les paysans russes au travail industriel : l'accroissement de la productivité du travail ne peut que faciliter la transition au socialisme. 

     Le taylorisme ne tarde pas à alimenter de nombreux débats autour du thème de l'aliénation, du fait de la séparation de la conception et de l'exécution et du confinement des ouvriers à un travail appauvri, parcellisé, à la chaîne, dont ils ne pouvaient comprendre le sens, faute de vue d'ensemble, de temps et d'énergie pour le faire... Les fonctions des managers professionnels, qui pour TAYLOR, n'étaient que les représentants neutres de la science, sont également contestées.

    l'organisation scientifique et l'organisation bureaucratique du travail s'installent dans un paysage où la société industrielle moderne est en plein essor. Les sociologues en ont saisi l'originalité : c'est l'accès à l'emploi salarié qui permet de s'intégrer aux rapports sociaux pour devenir le principal facteur de "lien social". En effet, l'emploi salarié est devenu la forme dominante de travail ainsi que le régulateurs de l'accès aux ressources. Avec la généralisation du salariat naissent des conflits autour de la définition des critères de partage des ressources et des richesses créées. L'absentéisme, le taux élevé de rotation, le faible degré d'adhésion aux objectifs de production fixés par la direction et le recours à la grève sont alors de plus en plus fréquents. Pour améliorer les relations industrielles, parallèlement aux méthodes de contrôle, les employeurs font des compromis ou bien tentent de légitimer leurs choix. Ils se tournent également vers les experts, qui "diagnostiquent" chez les salariés des comportements "irrationnels" : ils se penchent aussitôt sur les croyances et les perceptions des salariés pour les "rationaliser". Ce qui donne toutes les innovations managériales décrites précédemment. Avant que n'interviennent de nouveaux phénomènes liés au développement technologiques et à des changements de comportement des "marchés" qui appellent le dépassement du taylorisme. 

Le dépassement du taylorisme

       Si l'organisation scientifique du travailleur pratiquée est considéré encore aujourd'hui comme utile dans certaines activités et certaines industries, elle n'a plus du tout aujourd'hui le monopole de la réflexion en matière d'organisation du travail.

Notamment, les méthodes venues du Japon et décrites par Kiyoshi SUZAKI dans son ouvrage Le nouveau défi industriel ouvrent des perspectives nouvelles :

- le paradigme d'une production de masse organisé selon un cadre strict, répétitif et continu, n'est qu'un mode d'organisation parmi d'autres, et ne garantit pas l'atteinte des meilleures performances.

- la division verticale du travail, selon laquelle des gens pensent et d'autres exécutent représente une véritable mutilation sociale : d'une part, elle enferme une foule de personnes dans un cadre déshumanisé, d'autre part, elle méprise la capacité d'évaluation et de proposition qui existe chez n'importe quel participant à une action ou un processus déterminé.

- la division horizontale du travail, qui délimite strictement les périmètres d'intervention de chaque opérateur, ne parait plus pouvoir être justifiée, dans le cadre d'activités de service ou de production qui impliquent une forte différenciation, et dès qu'un certain degré de flexibilité et d'adaptation est nécessaire pour comprendre et fournir le livrable attendu par le client.

 

La nature du taylorisme

        Catherine BALLÉ partage l'étonnement de Bernard MOTTEZ (La sociologie industrielle, PUF, 1971) sur le statut donné aux conceptions de TAYLOR. C'est d'autant plus "étrange" que ce que l'on a appelé l'Organisation Scientifique du Travail (OST) est considéré comme le "degré zéro" de la sociologie industrielle et que la généralisation de son application dans les entreprises a transformé radicalement leur fonctionnement. "Il est même possible de dire, écrit-elle, que ce sont les limites et les errements du taylorisme qui sont à l'origine d'une analyse scientifique du monde du travail." 

La position de TAYLOR à l'égard du travail ouvrier, ses attaques contre la "flânerie" et le "collectivisme", ses conceptions de la parcellisation, de la mécanisation et du contrôle des tâches sont autant de facteurs qui ont stigmatisé sa contribution à l'étude des organisations?. Charles PERROW (Complex organization, A Critical Esssay, New York, Random House, 1986) va jusqu'à écrire : "La naissance du "management scientifique" fondé par Frederik Winslow Taylor au tout début du XXe siècle a été encore plus destructrice que le darwinisme social qui prônait la lutte pour la survie comme principe de management." Pourtant, au-delà d'une vision indiscutablement rétrograde (il faut relire la littérature de l'époque pour s'en rendre compte), se dessine une conception de l'entreprise dont l'influence a été à la fois moins grande et moins critiquée. Non seulement toutes les industries n'ont pas adoptés le taylorisme, mais en plus il constitue une très faible contribution à l'économie dans des économies encore majoritairement agricoles.

Les théoriciens de l'organisation reprennent certains éléments , à commencer par la notion de "système". TAYLOR écrit : "Dans le passé, l'homme était le plus important ; dans le futur, le système doit être le plus important". Sur la notion de "compétence" : "Dans le passé, il y avait une idée selon laquelle "on nait" chef d'entreprise, on ne le devient pas... ; dans le futur, nous apprécierons que nos responsables soient non seulement bien nés mais bien formés". Cette définition du rôle de l'encadrement préfigure la "révolution managériale" des années 1920. De plus, la relation entre employés et employeurs est placée sous l'égide de la "coopération", car la prospérité de l'entreprise doit s'inscrire dans un climat de "consensus social". Pour TAYLOR, "sur le long terme, la prospérité de l'employeur ne peut exister que si elle s'accompagne de la prospérité de l'employé". D'une manière générale, il est convaincu de la "rareté" des ressources humaines, de leur "gaspillage" par les méthodes traditionnelles et de l'importance d'une gestion scientifique, rationnelle et moderne?

La place de la doctrine taylorienne  dans la réflexion sur les organisations a été définitivement établie à partir du moment où elle a été retenue comme une "théorie classique" de l'organisation. Et c'est pourquoi, sur un tel classicisme se développe différentes variantes de l'organisation du travail qui s'écarte plus ou moins de ce que pensait le fondateur du taylorisme, et ceci dans l'évolution non moins classique du capitalisme dans son ensemble.

Un tel classicisme, également, est établi par plusieurs sociologies de plusieurs auteurs qui développent une sociologie des organisations dont l'objet dépasse de très loin celui du taylorisme. Catherine BALLÉ analyse le taylorisme sous l'éclairage notamment des apports de Max WEBER. 

 

Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, collection Que sais-je?, 2010. Lutin BAGLA, Sociologie des organisations, La Découverte, collection Repères, 2009. 

 

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19 juin 2018 2 19 /06 /juin /2018 08:26

    La présentation habituelle des théories et pratiques de l'organisation scientifique du travail mettent surtout en avant la mise en place d'une rationalisation de la production et de la distribution des biens et des services. Mais elle fait partie d'un ensemble plus vaste de modernisation de la société occidentale. Avec des variations parfois considérables d'un auteur ou praticien à un autre, elle déteint aujourd'hui sur le monde entier avec des effets qui eux-mêmes sont très variables. 

   Méthodes de gestion et d'organisation des ateliers de production, mises en oeuvre surtout pour augmenter la productivité des ouvriers et des techniciens au profit des entreprises, accessoirement comme moyens d'intéressement aux tâches des travailleurs, aspect qui officiellement est à l'origine de la mise en place dans les entreprises de directions des ressources humaines. Ces méthodes sont développées et mis en application industrielle par nombre de praticiens et de chefs d'entreprises, successivement par nombre de personnalités à partir de l'aube même de la révolution industrielle, très tôt en Europe, qui s'efforcent par ailleurs de théoriser leurs pratiques, comme Pierre-Paul RIQUET, VAUBAN, Frédéric JAPY, William LEFFINGWELL, Henri FAYOL, Frederik Winslow TALYLOR. Si l'organisation scientifique du travail est souvent assimilée au taylorisme, ce dernier n'en constitue qu'une variante. Souvent, il s'agit de mieux contrôler les travailleurs afin d'éviter l'expression des conflits sociaux. 

   Déjà au XIVe et XVe siècle, l'Arsenal de Venise - probablement la plus grande usine de l'époque - pratique dans le domaine de la construction navale des techniques d'organisation très évoluées : spécialisation et organisation du travail à la chaîne, ce qui permet d'armer très rapidement toutes sortes de navires commerciaux et militaires.

Des cas isolés d'expérimentation de nouvelles méthodes de travail apparaissent ainsi ici et là avant que n'apparaissent le machinisme et le processus d'industrialisation. Il ne s'agit pas simplement de problèmes "techniques. Le conflit entre corporations de travailleurs, souvent spécialisés et dotés d'un niveau d'instruction assez important, remuants et combattifs en ce qui concerne le temps de travail, la rémunération et les conditions d'exercice de leur métier d'une part et un ensemble disparate de chefs d'entreprise, aiguillonnés eux-mêmes déjà par un capitalisme financier (banques italiennes notamment) et parfois soutenus par l'État, souvent dans des secteurs où l'urgence se fait souvent jour - navals et militaires notamment - d'autre part, s'exprime bien en grèves, manifestations, violences en atelier pendant des siècles. Pour que ces méthodes rationnelles soient mises en place, il faut briser un certain nombre de relations étroites entre maîtres et artisans, corporations et autorités diverses, pour y substituer une autre relation, souvent bien plus hiérarchique entre travailleurs et dirigeants d'entreprise. Les grèves telles que nous les connaissons, policées, annoncées, courtes la plupart du temps, n'existent qu'en petit nombre en comparaison des émeutes et de mouvements de destructions de machines. Le refus de ces nouveaux outils de production installés dans les usines et ateliers mes ton pas seulement des mouvements rétrogrades d'humeur et de peur du progrès, ce sont surtout des manifestations de refus de nouvelles relations de travail. Celles-ci s'imposent en de nombreux endroits par la force, avec la participation active des armées, polices et appareils judiciaires, avant de devenir banales dans le paysage des entreprises. 

    Parmi les méthodes souvent employées par l'Organisation scientifique du travail, on retrouve, mais cela de manière plus ou moins systématique et ce n'est qu'au XXe siècle qu'elles se généralisent dans le domaine de la production industrielle, puis des services :

- l'étude du facteur temps, de même que les outils et les méthodes nécessaires. A cette fin sont établis des Bureaux de méthodes, dont l'une des missions est d'analyser et d'évaluer les temps opératoires grâce à la chrono-analyse et à une décomposition fine des mouvements, puis à la méthode des observations instantanées ;

- la supervision fonctionnelle et répartie, et ses avantages sur le système traditionnel du contremaître unique ;

- la standardisation des outils et de leur contexte d'utilisation pour chaque corps de métier, ainsi que les gestes et mouvements des travailleurs de chaque métier ;

- la création d'un département ou d'une salle de planification ;

- l'application du "principe d'exception" en gestion ;

- l'utilisation de règles mathématiques graduées et autres outils permettant d'économiser du temps (comprenant la réglementation fine des temps de pause et de repos) ;

- la préparation de cartes d'instruction pour les travailleurs ;

- la préparation de descriptions de tâches, accompagnées par un large bonus pour la réussite de cette tâche ;

- l'application de taux différentiels ;

- l'utilisation de systèmes mnémoniques pour répertorier les produits manufacturés de même que les outils utilisés dans les industries ;

- l'utilisation de systèmes de routage ;

- l'utilisation de systèmes modernes d'analyse des coûts.

      Ces méthodes sont plus ou moins rigoureusement appliquées et même dans les entreprises les plus modernes, des résistances se font jour pour qu'elles remplissent complètement leurs objectifs, résistances de la part des travailleurs à chaque échelon de la hiérarchie, luttes internes entre services avec parfois des conflits de compétence à la clé. Elles trouvent également leurs limites dans le fonctionnement même du marché et sont soumises aux aléas de la vie économique, mais aussi politiques (temps de paix, temps de guerre...)... Elles n'empêchent pas enfin l'expression, même amoindrie, des conflits sociaux, sous forme de grèves, d'occupations d'usines, de boycotts divers... Les mesures de la productivité elles-mêmes montrent souvent les limites de ces méthodes, même en temps de "calme" social : absentéismes (dus aux problèmes de santé notamment), ralentissement des rythmes de production, mouvements de retraits de la part des travailleurs par rapport aux objectifs de production...

   Lusin BAGLIA indique bien différents aspects des plus importants de la marche vers l'organisation moderne de la production et de la distribution. Elle écrit sur le passage à la modernité qui se manifeste surtout dans les domaines du politique, de l'économique et des formes d'accès à la connaissance. L'émergence de l'État-nation, le développement de la production industrielle à l'usine et l'essor des sciences expérimentales et des technologies complexes illustrent ce passage, qui n'est pas harmonieux et qui comportent même des reculs. L'historiographie actuelle n'est pas suffisamment fine pour faire la part des avancées, des reculs et des échecs de cette modernité, qui est loin d'être uniforme suivant les régions. Hormis des cas frappants comme la Russie où cette modernité est mise en échec par tout un faisceaux de forces sociales parfois contradictoires, cette historiographie, souvent officielle, s'attache surtout à la marche vers le progrès, définie parfois comme inéluctable alors qu'elle est la résultante d'un certain nombre de forces sociales, qui sont toutes très loin de comprendre ce qui se passe... Entre les volontés d'entrepreneurs de satisfaire des demandes privées ou d'État croissantes et de conforter leurs positions sociales et celles des travailleurs très divers qui entendent améliorer leur quotidien dans des conjonctures très aléatoires, de multiples conflits interviennent et c'est le résultats de tous ces combats qui entraine la marche vers la modernité...et qui en colore les formes...

     "L'État-nation, écrit-elle, veut dépasser la diversité et la pluralité pour défendre le principe de l'unité. Il associe une seule nation à l'État, avec sa langue nationale et son territoire homogénéisé, contrôlé par un pouvoir centralisé qui combat l'imprévisibilité et l'incertitude. La modernité va de pair avec l'affaiblissement du local et du poids de la communauté. Elle s'accommode mal de ce qui est spécifique, pour stimuler la généralisation. L'État démocratique moderne est censé s'appuyer sur des critères universels et neutres. Pour être légitime, il doit chasser l'arbitraire et régner en respectant les principes d'égalité et de justice.

De même, avec l'industrialisation, l'activité économique est transférée du cadre domestique vers des organisations spécialisées. Ce mouvement s'accompagne d'une division du travail poussée, pour déboucher sur la production de masse standardisée où c'est moins la qualité que la quantité qui est privilégiée. Le produit artisanal, résultant d'une confrontations entre l'art du fabricant et le statut social et les exigences du client, était unique. Sa valeur n'était mesurable que dans le cadre de relations personnalisées,qui pouvaient prendre la forme de négociations, de marchandages, de compromis au cas par cas. Les articles industriels seront fabriqués par des producteurs anonymes, pour des marchés anonymes et distants. La fiabilité se déplace du producteur aux procédés de fabrication. 

Enfin, dans le domaine de la connaissance, la domination de la science met un terme à la multiplicité des modes d'accès à la vérité (...). L'intuition, les sens, les capacités cognitives, le vécu, ou la subjectivité du sujet connaissant cède la place à des appareils standardisés. La méthode scientifique, qui combine observation et expérimentation, doit utiliser des mesures universelles pour aboutir à des résultats universels dont la théorisation demande une capacité d'abstraction élevée pour dépasser les cas concrets.

La modernité substitue la distanciation à l'immédiateté, dans un paysage qui tend progressivement vers la globalité. Elle arrache les échanges et les interactions aux contextes locaux auxquels ils étaient confinés et les reconstitue dans des espaces lointains où des transactions peuvent avoir lieu avec des inconnus. Simultanément, elle substitue au principe de la confiance à des personnes connues celui de la confiance en des systèmes et en des experts. Elle met les données chiffrées au coeur de la gestion de l'organisation sociale et des rapports sociaux, pour traiter d'une diversité de situations en les ramenant à des principes communs. La définition des paramètres pertinents et le choix des techniques de mesure reviennent désormais aux experts."

C'est à travers la standardisation du temps et des mesures, préparées d'ailleurs très antérieurement dans les lieux qui requièrent la discipline collective, les monastères des ordres religieux, puis les casernements des armées, que cette modernité avance. Le contrôle de l'espace, du temps et de la technologie s'organise dans l'usine et la caserne, pour se ramifier ensuite dans l'ensemble de la société, dans des modalités différentes suivent les régions. L'organisation scientifique du travail est finalement une des facettes de l'organisation non moins scientifique de la société, dans de multiples domaines, qui va de l'éducation à l'urbanisation... 

 

Lusin BAGLA, Sociologie des organisations, La Découverte, collection Repères, 2003. A. GIDDENS, La constitution de la société, PUF, 1987 ; Les conséquences de la modernité, L'Harmattan, 1994. 

 

 

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6 juin 2018 3 06 /06 /juin /2018 11:49

   Comme l'écrit Lusin BAGLA, maitre de conférences de sociologie à l'Université d'Orléans, la sociologie des organisations est à la fois ancienne et récente. Son apparition  coïncide d'ailleurs d'abord avec la la naissance de la sociologie. L'intensification de la division du travail, le processus de spécialisation dans les usines et les organisations bureaucratiques, les transformations des rapports sociaux et les principes sur lesquels s'appuie la nouvelle société capitaliste industrielle et monderne sont au coeur des nouvelles observations et des efforts de théorisation, d'Émile DURKHEIM, de Karl MARX et de Max WEBEER, figures fondatrices de la sociologie. La majeure partie des travaux de sociologie des organisations font références, souvent directes, à leurs travaux. 

    On peut constater, comme le fait la majorité des manuels que la sociologie des organisations nait après la Seconde Guerre mondiale, avec les recherches empiriques menées aux Etats-Unis dans les années 1940, qui accompagnent la prise de conscience du rôle crucial des "organisations formelles complexes" dans tous les aspects de la vie sociale. L'appellation "sociologie des organisations" n'apparait dans les revues sociologies et les départements de sociologie que dans ces années-là. 

Les démarches des sociologues américains sont alors stimulées par une première vague de recherches menées dans des établissements industriels dès les années 1920 pour répondre à des questions pratiques telles que la motivation et la productivité. D'orientation psycho-sociologique, ces recherches inspirent à la fois directement la sociologie industrielle et du travail et indirectement la sociologie des organisations. Cette dernière trouve sa propre voie dans les années 1940 avec une deuxième vague de recherches empiriques sur les bureaucraties industrielles et publiques. Ainsi, si la "théorie sociale" est plutôt européenne, l'approche organisationnelle revient aux sociologues du Nouveau Monde. A son apogée, dans les années 1960, elle cesse pourtant d'être une exclusivité américaine.

     Le concept général d'organisation, explique encore la membre du Laboratoire orléanais de gestion (LOG) permet aux sociologues américains d'unifier des objets empiriques d'une grande diversité (usines, services administratifs, hôpitaux ou autres institutions). Pour le définir, ils insistent d'abord sur des critères tels que l'"orientation vers un objectif", le "choix des moyens" et la "coordination des activités à l'intérieur d'une structure délibérée". Dans un premier temps, ils se sont intéressés au fonctionnement des organisations et à l'influence de leur "structure" sur la dynamique de l'action de leurs "membres". Progressivement, ils ont estimé qu'elles pouvaient servir aussi de laboratoire pour comprendre les interactions entre les contraintes sociales et la liberté individuelle, les effets non intentionnels des décisions, les dynamiques de la coopération et du conflit, les phénomènes de domination et de pouvoir.

Autrement dit, ils cherchent dans l'organisation un pont qui relie les niveaux "macro" et "micro", éternel problème de la sociologie. Beaucoup d'eau a coulé sous ce pont depuis ces premières tentatives et la sociologie des organisations n'a cessé d'évoluer et de se renouveler. 

Spécialisée, elle n'en reste pas moins, avant tout, une sociologie. l'objectif de toute démarche sociologique est de donner une intelligibilité aux différents aspects du monde sociale. Pour cela, énumère Lusin BAGLIA, elle doit :

- montrer les liens entre les divers aspects du social et en faire émerger la logique d'ensemble (articulation) ;

- situer les phénomènes sociaux, les structures sociales et les formes institutionnelles dans leur contexte général (contextualisation) ;

- montrer leur historicité, en les replaçant dans le temps, en soulignant leur diversité, par une approche comparative (relativisation) ;

- les interpréter dans une grille de lecture adaptée, en recourant à la distanciation (réflexivité) ;

- dégager des tendances générales tout en marquant les particularités (rapports entre l'universel et le spécifique).

 

      Présentant de manière analogue la sociologie des organisations, Catherine BALLÉ, directeur de recherche en CNRS, indique qu'elle s'inscrit dans l'évolution des sociétés contemporaines, et notamment le développement lié à l'industrialisation et à la bureaucratisation. Débutant dans les années 1920, cette sociologie connait un période de repli dans l'entre-deux-guerres, pour connaitre après 1945 une accélération spectaculaire.

Depuis plus d'un siècle, la complexité des organisation nourrit les réflexions des spécialistes en sciences humaines. Universitaires, chercheurs, consultants et praticiens contribuent à définir une démarche scientifique qui permette de rendre compte du phénomène organisationnel. Ces spécialistes mettent en évidence progressivement et cumulativement de nombreux traits communs au-delà de l'hétérogénéité des situations concrètes : taille des unités, production de masse, structures formelles, importance des ressources financières, nombre et professionnalisation des employés, innovation technique, rationalisation administrative, internationalisation des échanges. La mondialisation accentue les traits évoqués. 

Les organisations suscitent également des critiques sévères sur leur incapacité à gérer la complexité et leur inefficacité. A cet égard, les petites unités qui avaient auparavant été longtemps négligées (voire méprisées), font l'objet d'une reconsidération. Par ailleurs, les entreprises et les administrations sont le lieu de tensions et de conflits. L'inégalité des relations professionnelles est à l'origine de différends politiques et de débats scientifiques. En outre, avec l'apparition des nouvelles techniques (entendre informatisation et télécommunication numérique), les formes traditionnelles d'organisation sont mises en question. Au début du XXIe siècle, les changements d'échelle et la flexibilité qu'ils requièrent sont devenus des enjeux majeurs.

La difficulté, écrit encore Catherine BALLÉ, de diriger ces ensembles humains fait de la connaissance de leur fonctionnement une priorité. On pourrait préciser, selon nous, pour tout en ensemble d'acteurs sociaux aux intérêts disparates et parfois contradictoires. Les spécialistes ont proposé des modèles d'action susceptibles d'apporter des solutions aux problèmes soulevés par la complexité. Atteindre une plus grande efficacité par une meilleure organisation est apparu comme la clé du succès. La dimension humaine des organisations est un objet d'étude et d'intervention. Cette double vocation, scientifique et pratique, est une particularité de la réflexion sur les organisations. Elle est une source d'enrichissement et d'ambiguïté.

C'est aux Etats-Unis, précise t-elle, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, que les sociologues ont abordé la réalité sociale sous l'angle de l'organisation, pour reprendre la formulation de Georges FRIEDMAN à propos de la sociologie du travail. Depuis lors, les travaux de recherche effectués dans cette perspective se sont considérablement étendus. Ils ont donné lieu à la constitution d'un domaine spécifique - à savoir, la sociologie des organisations, et plus généralement, à l'étude des organisations. En France, l'approche organisationnelle n'a pas acquis une ampleur similaire. La réflexion menée par Michel CROZIER a été pionnière et les recherches réalisés par le Centre de sociologie des organisations, dans le cadre du Centre national de la recherche scientifique, sont demeurées longtemps inédites. 

 

     Claudette LAFAYE, Maître de conférences à l'Université du littoral, pose la question de savoir où commence et où s'arrête la sociologie des organisations. Pour certains, il s'agit simplement d'analyser ces groupements organisés que sont les entreprises et les administrations, dont le nombre et la taille n'ont quasiment pas cessé de croître depuis un siècle et pour d'autres il s'agit, à travers cela, de volerai une réflexion sur les mécanismes de coopération humaine, sur l'action collective, et, ce faisant, de contribuer à penser l'organisation sociale au sens larges. Car il n'y a pas de vie en société sans un minimum d'organisation (s) et d'institutions. Comprendre les règles et la logique de fonctionnement de cette vie collective et des formes de coopération auxquelles elle donne lieu, tel est l'objet de la sociologie des organisations. On comprend en creux qu'il s'agit aussi de comprendre les formes de conflit qui surgissent à l'occasion de cette action collective. 

Sociologie du  travail et sociologie des organisations, qui se sont constituées en disciplines bien distinctes, ont en commun d'engager la réflexion sur les processus de rationalisation qui traversent la société occidentale depuis la fin du XIXe siècle. En particulier, toutes deux s'enracinent dans un vaste programme de recherches expérimentales mené, au début des années 1920, dans les ateliers de la General Electric Company, par Elton MAYO et ses collaborateurs de l'École des relations humaines. Ce programme, qui s'est étendu sur plus de six années, s'est efforcé de cerner les effets de l'organisation et des conditions de travail sur la productivité. Si les questionnements qui sont à son fondement relèvent plutôt de la sociologie du travail, un certain nombre de résultats vont servir de points d'appui et d'hypptèses de recherches à la sociologie des organisations. Les chercheurs de l'École des relations humaines soulignent en particulier la complexité humaine des grandes entreprises : ils mettent l'accent sur le fait qu'il existe une vie de groupe au sein des ateliers, que l'individu n'existe pas seul mais qu'il est pris dans une pluralité d'appartenances collectives internes à l'entreprises. Non réductibles bien entendu à la hiérarchie formelle des tâches et de la chaîne d'autorité impersonnelle. Ils identifient toute une organisation informelle qui ne coïncide pas exactement avec l'organisation formelle et technique de l'entreprise. Ce faisant, ces travaux montrent les limites du taylorisme. Mais alors que la sociologie du travail continue dans cette voie, la sociologie des organisations s'oriente vers d'autres questionnements.

C'est aux Etats-Unis, constate donc aussi Claudette LAFAYE, qu'émerge, dans les années 1940 et 1950, une riche réflexion sur le phénomène de la bureaucratie qui doit beaucoup à Max WEBER. Le degré de rationalisation de ces ensembles humains que sont les grandes organisations, les rigidités qui y sont générées, la nature des relations qui s'établissent entre une organisation et ses membres, les rapports que les organisations nouent avec leur environnement constituent autant d'interrogations parcourant aussi bien les premiers travaux de sociologie des organisations que les plus récents.

Notre auteure souligne, après avoir évoqué le travail de Michel CROZIER en France, qu'il est essentiel de rendre compte de travaux qui ont contribué à faire exister la sociologie des organisations comme une discipline incontournable, avec des approches différentes les unes des autres, intégrant de multiples aspects venus de l'extérieur de la discipline stricto sensu : les questions culturelles, sociales et politiques qui orientent, souvent dès le départ, les études entreprises... Elle souligne d'ailleurs que la vocation première de la sociologie des organisations, que l'on dit emplie de succès auprès des entreprises, n'est pas de fournir ds-es solutions techniques aux acteurs ni a fortiori aux dirigeants des organisations. Elle est d'abord d'appréhension et la compréhension des formes sociales et des modes de coopération auxquels les hommes ont recours pour mener à bien leurs actions. 

 

  Henri AMBLARD, Philippe BERNOUX, Gilles HERREROS et Yves-Frédéric LIVIAN, tous sociologues engagés dans des travaux auprès d'ONG ou d'entreprises constatent l'accélération des changements qui traversent les entreprises comme les administrations, laquelle appellent à des analyses plus rigoureuses que celles qui sont faites couramment. tous les acteurs - dirigeants, personnels d'encadrement, syndicalistes, formateurs-consultants - se trouvent confrontés à la nécessité de comprendre comment les organisations évoluent ou se bloquent, se développent ou déclinent et disparaissent. Le discours, écrivent-ils, qui s'appuie sur les contraintes techniques, économiques et financières comme causes et non comme conséquences, montre son insuffisance. Les changements que ces acteurs sont amenés à concevoir et à mettre en oeuvre nécessitent un appui sur des connaissances plus précises. De plus, l'affaiblissement des repères traditionnels, notamment en termes de modèles d'organisation et de management, rend cette tâche plus délicate et renforce ce besoin de connaissances?

Ces auteurs veulent faire le point, alors que l'évolution s'accélère et que la situation des organisations, économiques notamment, évoluent rapidement avec celle d'un capitalisme qui se financiarise encore de plus de plus, déplaçant le centre de gravité des prises de décisions stratégiques, sur l'apport de la sociologie des organisations. Elle tente de répondre, selon eux, à ce besoin : donner des clés de compréhension et d'action aux acteurs engagés dans des situations organisationnelles.

"Après, écrivent-ils, de longues années indécises où la réputation des sciences humaines et sociales auprès de certains décideurs - mais aussi de représentants de personnel - apparaissait par trop sulfureuses, l'usage de la sociologie des organisations s'est répandue. Son enseignement s'est développé dans de nombreux instituts et écoles, peut-être surtout dans les programmes de formation continue. Formateurs, consultants, chercheurs utilisent de plus en plus des concepts sociologiques dans leurs interventions. L'apport de cette sociologie des organisations ne parait plus contesté aujourd'hui. Pourtant son emploi est encore loin d'atteindre le degré auquel elle semble vouloir prétendre, ne serait-ce qu'en raison des obstacles existant dans l'accès à ces connaissances. Le foisonnement des publications, la forme par trop ésotérique de leur langage, la multiplication des repères théoriques dans ce champ du changement expliquent ces difficultés. Au-delà de la "vulgarisation" et parallèlement à la "valorisation" des travaux scientifiques eux-mêmes, un travail d'adaptation est donc nécessaire. Il doit avoir comme fonction de faciliter l'appropriation par les acteurs sociaux des nouveaux outils et concepts de l'analyse sociologique des organisations." Ils veulent poursuivre deux objectifs : élargissement et opérationnalisation. "Il y a élargissement dans la mesure où la sociologie des organisations et plus généralement l'analyse organisationnelles (dans les pays anglo-saxons, on parlerait plutôt de "théorie des organisations") s'enrichissent, s'amplifient, au contact d'autres champs. C'est le cas pour l'apport de la théorie économique de la firme, de l'économie du travail, de l'anthropologie, de l'histoire, etc."

 

     Cet élargissement et cet enrichissement ne peuvent bien entendu, mais la sociologie des organisations se veut clairement neutre par rapport à cela, être dissocié des attentes très différentes des acteurs sociaux. Si le souci du management l'emporte dans de nombreux manuels de sociologie des organisations, faisant coïncider les attentes des directions d'entreprise et cette discipline, l'analyse des conflits et coopération à l'intérieur des organisations entre dans les préoccupations de bien des responsables associatifs, politiques... avec des objectifs qui ne sont pas du tout les mêmes. En Europe et aux États-Unis, comme dans d'autres régions du monde, on attache à ces études bien des valeurs différentes. Il n'est pas sûr que ces acteurs prennent en compte tous les apports de la sociologie des organisations, qui font, sans grand souci de cohérence avec les analyses des chercheurs, un usage différent de ces apports. Même dans le cas des travaux de Michel CROZIER, il y a très loin des analyses du sociologue français avec les pratiques de réformes de l'État, même si il dit s'en inspirer. Les managers font du contrôle social et technique dans l'entreprise bien entendu leur priorité, mais il n'est pas sûr qu'ils prennent toute la mesure des résultats des recherches, d'autant que les pouvoirs de décision se déplacent fréquemment, délitant la correspondance entre les efforts fournis pour bien organiser l'entreprise et les résultats de ces efforts...

 

Henri AMBLARD, Philippe BERNOUN, Gilles HERREROS et Yves-Frédéric LIVIAN, Les nouvelles approches sociologiques des organisations, Seuil, 2005. Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, collection Que sais-je?, 1990. Claudette LAFAYE, Sociologie des organisations, Nathan Université, 1996. Lusin BAGLA, Sociologie des organisations, La Découverte, collection Repères, 2003.

 

SOCIUS

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11 mai 2018 5 11 /05 /mai /2018 12:42

         Paradigme de la théorie des organisations de Michel CROZIER, l'analyse stratégique est l'analyse du comportement des acteurs donné comme stratégique. Prenant la suite des analyses structuro-fonctionnalistes, cette théorie, élaborée conjointement par FRIEDBERG et CROZIER, tente de rendre compte du comportement des membres des organisations, dont les actions mêmes structurent leur champ d'action.

Ceux-ci construisent, en vue de l'action collective, des règles internes et externes, suivent des calculs et des intérêts. Ces acteurs sont dotés de rationalité, même si elle est limitée ; ils sont autonomes et entrent en interaction dans un système qui contribue à structurer leurs relations, leurs "jeux". Les acteurs interviennent dans un système, l'organisation, qui doit et peut s'ajuster à des contingences et à des changements de nature diverse. Il n'existe pas d'ajustement "naturel" - c'est-à-dire automatique et incontrôlé - mais des mécanismes assumés constituant le système d'action concret. Il s'agit de comprendre comment l'organisation peu évoluer, compte tenu de la tendance des acteurs à travailler ensemble suivant des règles stables et des objectifs eux-mêmes stables. 

      En retenant comme idée ou concept initial, qu'un système est un ensemble d'éléments en interrelation en vue de répondre à une finalité, ses acteurs (pris au sens d'éléments) sont globalement interdépendants, comme le montrent les paradigmes successifs en théorie des organisations, qui ont des applications bien concrètes. Par leurs travaux individuels, par les sous-groupes dont ils font partie, ils concourent à animer et à faire vivre et survivre une organisation. Cette interdépendance ne signifie pas pour autant interaction : le fait que deux actions se coordonnent dans le but de remplir un objectif ne suppose pas forcément que les acteurs à l'origine de ces actions travaillent effectivement de concert, c'est-à-dire intentionnellement.

L'analyse stratégique tente notamment de cerner les cas de figure où l'interdépendance, qui caractérise les actions, ne s'accompagnent pas d'une interaction des acteurs (cas de stratégies concurrentes qui font malgré tout progresser l'entreprise. 

Ceci étant posé, notamment à partir des travaux de Philippe BERNOUX (La sociologie des organisations) et de J-P. MEINADIER (Ingénierie et intégration des systèmes, Hermès, 1998), de CROZIER et FRIEDBERG (L'acteur et le système) et de Sophie LANDRIEU-KARTOCHIAN (Théorie des organisations, Gualino, 2013), de même que ceux de Pascal PICQ (Nouvelle histoire de l'Homme, 2006), l'analyse stratégique possède plusieurs facettes.

 

L'analyse stratégique selon CROZIER et FRIEDBERG

    Pour les deux auteurs de l'ouvrage L'acteur et le système, l'analyse prime sur la théorie et l'analyse stratégique des systèmes d'action est avant tout une démarche sociologique. Ils entendent partir des acteurs, car, tout en constatant l'existence des systèmes d'action, qui s'imposent lourdement aux acteurs (ces systèmes d'action existent avant leur naissance et existera après eux, même modifiés), il n'est pour eux pas possible tout simplement actuellement d'élaborer une théorie générale des systèmes sociaux. Ils se situent là, quelque part, tout en ne niant pas leurs apports, entre d'assez loin la théorie générale marxiste et plus près des théories interactionnistes. Ils ne refusent pas la théorie et encore moins la synthèse qu'il ne faut pas opposer à l'analyse, mais veulent partir de cas concrets pour aboutir à une certaine vue d'ensemble. 

Ainsi, analysant le cas du système politico-administratif départemental français, ils constatent que ce système existe bel et bien, et qu'il est régulé entre filière élective et filière bureaucratique, et même s'il est autoritaire et centralisateur, il donne aux différents acteurs certains avantages pour l'individu et pour la stabilité du système.

Ils émettent quelques conclusions qui s'affineront ensuite par la suite :

- "Il existe, très évidemment, derrière l'ensemble des relations contradictoires des pressions, des conflits et des alliances qui opposent et rassemblent autour des décisions collectives départementales les notables et les fonctionnaires, un système d'action concret, vivant et contraignant dont les régulations s'imposent à tous."

- "nous n'avons pu mettre suffisamment en évidence le degré de conscience que les acteurs ont de l'existence de ce système, mais nous pouvons faire l'hypothèse que beaucoup d'entre eux en ont l'intuition et tiennent compte avec sagesse des contraintes que ce système impose et des limites à ne pas dépasser pour pouvoir oeuvrer efficacement en son sein. La plupart, en tout cas, ont une conscience aigüe des nécessités du jeu ou des jeux auxquels ils participent. Leurs réponses en témoignent éloquemment."

- "La plus grande singularité du système, c'est son mode de régulation qui présente deux caractéristiques fort différentes : d'une part, la régulation est assurée directement par le contrôle croisé d'unités fragmentées, communiquant mal entre elles de façon verticale, mais s'influençant et se limitant latéralement selon un modèle régulier ; d'autre part, elle est assurée indirectement pas l'existence de personnages particuliers, les cumulants, dont la situation exceptionnelle leur assure un avantage naturel sur leurs collègues. C'est un modèle de régulation ou de gouvernement par l'exception."

- "La mise en évidence de ce système, qui structure l'ensemble des relations de pouvoir du milieu départemental, et la preuve de son existence n'ont pas seulement un intérêt académique. Elles permettent de comprendre tr§s pratiquement quelles sont les décisions qui peuvent être prises dans un tel ensemble et quelles sont celles qui ne pourront l'être. Elles permettent surtout de montrer l'inutilité ou même la nocivité de nombreuses réformes qui, au lieu de dynamiser un système trop pesant et trop rigide, ne font que l'alourdir".

- "En ce qui concerne les performances mêmes du système, d'autres facteurs naturellement entrent en ligne de compte. Les nécessités mêmes de l'action, les opportunités financières et économiques, les choix politiques nationaux, les choix politiques et les orientations personnelles de certains acteurs peuvent avoir, entre autres, des conséquences déterminantes. Tous ces facteurs, toutefois, demeurant médiatisés par les caractéristiques du système et par l'effet de sa régulation. Certes, on ne peut pas "expliquer" la qualité et le montant des résultats obtenus par l'effet direct de ce modèle. Mais on peut indiquer les limites des performances possibles. On peu aussi mettre en lumière les contraintes que crée, pour un type de performance ou pour un autre, l'existence du système et apporter ainsi une réflexion utile sur leurs chances d'amélioration."

- "Enfin, l'analyse telle qu'elle a pu se préciser nous apporte une dernière contribution. Elle peut servir, en effet, encore à poser le problème du changement du système lui-même, c'est-à-dire, en termes plus immédiatement perceptibles, de toutes les pratiques qui sont l'objet en même temps que le moyen du débat politique. Cette contribution est particulièrement décisive actuellement (en 1977), car le système d'action départemental semble incapable désormais, du fait de ses caractéristiques aussi bien que de son mode de régulation, de s'engager dans une voie d'adaptation graduelle. Il répond naturellement aux pressions du milieu par le retrait. Les grandes villes lui ont échappé depuis longtemps, bien qu'elles continuent théoriquement à faire partie du cadre institutionnel départemental. Les agriculteurs traitent leurs affaires en dehors du département. Beaucoup d'autres interérêts, même si c'est avec beaucoup moins de succès, s'engagent dans la même voie. le système ne bouge pas, mais tend à devenir une peau de chagrin. On peut donc sérieusement penser à l'éventualité d'une crise que seule une restructuration profonde permettrait d'éviter." Cette analyse et bien d'autres conduiront à un mouvement administratif et politique conjoint de décentralisation et de régionalisation. 

    Les deux auteurs examinent également le cas des services hospitaliers de dialyse rénale. Là, d'autres éléments interviennent, s'agissant souvent de questions de vie ou de mort des patients. Au-delà des circuits administratifs qui orientent ceux-ci vers la greffe ou vers la dialyse, même lorsque la technologie est mise au point, interviennent des choix qui mettent en action des acteurs aux perceptions différentes. Il s'agit d'un système à plusieurs entrées : système d'action proprement dit (la structure administrative), technologie, performances, mode de gouvernement ou régulation à différents niveaux (ente médecins, entre médecins et soignants, entre médecins, soignants et malades), plusieurs combinaisons sont possibles. On peut choisir (en résultance des acteurs dominants) le système d'action pour obtenir la performance ou choisir la performance en fonction de la contrainte du système d'action. On peut décider du choix du système à partie du choix du mode de communication et de gouvernement ou accepter un mode de communication et de gouvernement plus compatible avec le choix du système que l'on a fait. "De plus, écrivent-ils, il vaut la peine de souligner qu'il n'y a pas d'analogie entre le choix de valeur implicite dans la priorité donnée au mode de régulation "démocratique" et le choix de valeur implicite dans la décision de constituer le système qui le rend possible. Rapportée, en effet, au système d'action plus large que constitue le système de la médecine française, la décision qui conduit à une régulation plus démocratique est une décision de type élitiste qui donne au médecin un pouvoir arbitraire sur l'admission qui suscite contestation.

Nous pouvons donc, en contrepoint du cas du système politico-administratif, faire apparaitre, d'une part, que ce qui nous semble naturel dans un système d'action peut être effectivement contingent, même si nous ne pouvons avoir prise sur lui, et d'autre part, que la relation entre les divers choix contingents qui le constituent n'est pas, comme on le croit trop souvent, par facilité, une relation de cohérence de valeurs. L'effet pervers consubstantiel au phénomène système d'action est un lien, en effet propre qui ne se ramène pas à une logique universelle des valeurs, des attitudes ou des comportements."

    Michel CROZIER part d'abord de réflexions sur les mouvements ouvriers et socialistes, puis sur le syndicalisme américain, pour s'intéresser ensuite aux organisations de manière plus générales. De son ouvrage clé, Le phénomène bureaucratique, de 1963, à l'étude des organisations, via une méthode d'analyse stratégique (L'acteur et le système, 1977), il veut contribuer, avec d'autres, notamment dans le Centre de sociologie des organisations fondé en 1963, aux changements structurels indispensables pour l'efficacité économique et sociale. D'autres analystes, s'inspirant de l'analyse stratégique, étudient non plus des organisations mais plus généralement des "situations" caractérisées par des relations de pouvoir au sein de contraintes systémiques. Son ouvrage de 1987 (Etat modeste, Etat moderne) confirme cette préoccupation constante, préoccupation relativement détournée de nos jours par les tenants d'un Etat minimum, réduit à ses fonctions (et encore) régaliennes. 

 

Un faisceau de sociologies des organisations

   Michel CROZIER est influencé dans sa recherche par les études de Max WEBER, le fonctionnalisme (T. PARSONS, R.K. MERTON...) et les sciences de l'organisation américaine (A.W. GOULET, P. SELZNICK...) dont il cherche à dépasser les imperfections et les insuffisances théoriques. De Max WEBER, il critique la croyance en "la supériorité absolue du système hiérarchique réglementaire et bureaucratique en matière d'efficacité, (puisque) l'analyse des faits démontre que plus ce modèle prévaut, moins l'organisation est efficace". 

    Après lui, s'appuyant sur ces travaux, nombre de sociologues, tant français qu'américains, étudient l'organisation (notamment dans le monde de l'entreprise), suivant une analyse stratégique, beaucoup rejoignant beaucoup plus les préoccupations d'origine du fonctionnalisme et des sciences de l'organisation américaine, que celles, bien plus orientées vers l'efficacité sociale, de Michel CROZIER. 

   Ce que ces sociologues retiennent, même s'ils n'en font pas le même usage que le penseur français, ce sont les relations de pouvoir et les zones d'incertitude et le cercle vicieux bureaucratique. Souvent pour renforcer le contrôle - technique et social - à l'intérieur des entreprises.

  - Si Michel CROZIER met en cause les affirmations des rationalistes de l'organisation scientifique et se range aux côtés de J. MARCH et de H. SIMON pour défendre le caractère limité de la rationalité, d'autres sociologues se mettent au service des entreprises pour tenir compte de ces limites afin de rétablir la rationalité du fonctionnement, quitte à faire des concessions avec les désirs des employés. Ses travaux empiriques montrent que cette rationalité est dynamisée ou contrainte par les relations de pouvoir. Certains membres de l'organisation - entreprise ou structure administrative - ont du pouvoir sur d'autres par le simple fait que le comportement de ces derniers est étroitement limité par des règles, tandis que celui des premiers l'est beaucoup moins. Autrement dit, le pouvoir d'un acteur sur un autre dépend de l'imprévisibilité de son comportement face à son partenaire. Les relations de pouvoir se fondent sur la notion d'incertitude des comportements dans l'organisation. Chaque acteur tente de se construire des marges d'incertitude qui lui permet d'échapper aux volontés des autres. Les relations de pouvoir sont donc des négociations permanentes où chacun chercher à accroître la marge d'imprévisibilité de son comportement vis-à-vis d'autrui, tout en édictant des règles ou plus généralement en agissant pour réduire la zone d'incertitude de l'action d'autrui vis-à-vis de soi (dans les relations contremaître/subordonné par exemple). Michel CROZIER distingue le pouvoir de l'expert, c'est-à-dire le pouvoir issu d'une capacité à contrôler l'incertitude propre à une situation (le savoir-faire par exemple de l'ouvrier professionnel ou de l'informaticien) et le pouvoir hiérarchique fonctionnel qui est justement celui qui consiste à limiter le pouvoir de l'expert en réduisant l'imprévisibilité du comportement de celui-ci.

A ce phénomène, la direction d'une entreprise peut soit resserrer les contraintes réglementaire (dit de sécurité par exemple) ou au contraire à installer des fonctions régulatrices et de négociation (réunions de travail réunissant plusieurs collègues par exemple) ou effectuer un mixte de ces deux méthodes. 

   - Le cercle vicieux bureaucratique s'installe lorsqu'il y a multiplication des règles de fonctionnement pour contrôler ce pouvoir d'expert. Le respect de celles-ci (sous l'aiguillon du pouvoir sur le règlement des salaires et sur l'emploi lui-même...) par les subordonnés qui s'aménagent de manière informelle des zones d'incertitude (zones de liberté et de contre-pouvoir dans le temps ou/et dans l'espace), rigidifient l'organisation. Face à ces règles et au "ritualisme" des grandes organisations (qui peut s'installer au sein même des instances de concertation), toute menace extérieure (par exemple la nécessité de s'adapter au marché) accroît la conformité et la rigidité, car le changement donnerait lieu à de nouvelles négociations des relations de pouvoir, coûteuses en temps, en énergie et en affectivité. Les organisations qui refusent les pressions extérieures, l'adaptation, le changement et qui restent sourdes aux risques encourus, sont dénommées "systèmes bureaucratiques d'organisation". Ce sont des organisations dans lesquelles "le circuit, erreurs-informations-corrections fonctionne mal et où il ne peut y avoir, de ce fait, correction et réadaptation rapide des programmes d'action, en fonction des erreurs commises.

Ce cercle vicieux se caractérise par quatre traits essentiels observés dans les organisations :

- Le développement de règles impersonnelles gérant le fonctionnement l'organisation. Ce sont ces règles impersonnelles, dans le système de Max WEBER, qui définissent dans le détail le fonctionnement de l'organisation et les rapports entre les agents. Ces règles visent à éliminer l'arbitraire, (source de corruption bien connue dans maints pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique Latine), mais elles limitent aussi l'initiative individuelle. Chaque membre de l'organisation se trouve donc protégé à la fois contre la pression de ses supérieurs et contre celle de ses subordonnés ; mais cette protection est aussi un isolement et sa conséquence est double : d'une parti il est privé de toute initiative et soumis totalement à des règles qui lui sont imposées du dehors et d'autre part il est complètement libre de tout lien de dépendance personnelle, et notamment d'une parentèle qui dans certains cas dans certains pays colonisent des pans entiers des administrations. 

- La centralisation des décisions, conséquence des règles d'impersonnalité. Afin d'éliminer l'arbitraire ou les pressions trop personnelles, le pouvoir décisionnel est éloigné des cellules d'exécution. Ce qui accroit la digité de l'organisation, notamment si elle est de taille importante. Ceux qui décident, et c'est de plus en plus vrai au fur et à mesure où l'administration croit en importance et en effectifs, ne connaissent pas directement les problèmes qu'ils ont à trancher ; ceux qui sont sur le terrain et connaissent ces problèmes n'ont pas les souvenirs nécessaires pour effectuer les adaptations et pour expérimenter les innovations devenues indispensables.

- L'isolement de chaque catégorie hiérarchique, conséquence également de l'impersonnalité des règles et de la centralisation des décisions. Le maximum de situations étant prévues et le lieu décisionnel se trouvant éloigné, les catégories et strates n'ont plus à communiquer. cet isolement a pour conséquence une pression très forte des pairs sur chacun des individus du groupe. Les conflits internes aux catégories sont remplacés par les conflits entre catégories, elles-mêmes caractérisées par une forte cohésion interne (esprit de corps).

- Le développement de relations de pouvoir parallèles est la conséquence de l'impossibilité d'éliminer complètement toute zone d'incertitude. Autour de celles qui subsistent, des relations de pouvoir parallèles se développent et, avec elles, des phénomènes de dépendance et de conflits. Les individus ou les groupes qui contrôlent une source permanente d'incertitude dans un système de relations et d'activités dans lequel le comportement de chacun peut être prévu à l'avance, disposent d'un certain pouvoir sur ceux dont la situation pourrait être affectée par cette incertitude. Bien plus, leur situation stratégique sera d'autant meilleure et le pouvoir qui en découle d'autant plus grand, que les sources d'incertitude seront moins nombreuses. C'est dans un système d'organisation très "bureaucratique" où la hiérarchie est claire et la définition des tâches précise, que les pouvoirs parallèles auront le plus d'importance.

      L'intérêt du modèle de Michel CROZIER du "cercle vicieux" est de montrer que toutes les pressions extérieures renforcent les dysfonctions déjà établies, lesquelles sont devenues l'un des éléments essentiels de l'équilibre interne de l'organisation. La rigidité avec laquelle sont définis le contenu des tâches (que ce soit en atelier ou en bureau), les rapports entre les tâches et le réseau de relations humaines nécessaires à leur accomplissement, rend difficile la communication des groupes entre eux et avec l'environnement. Les difficultés qui en résultent, au lieu d'imposer une refonte du modèle, sont utilisés par les individus et les groupes pour améliorer leur position dans la lutte pour le pouvoir au sein de l'organisation. ces comportements suscitent de nouvelles pressions pour l'impersonnalité et la centralisation, car l'impersonnalité et la centralisation offrent, dans un tel système, la seule solution possible pour se débarrasser des privilèges abusifs que ces individus et ces groupes ont acquis.

En conséquence, le changement ne peut provenir directement de l'extérieur. Pourtant l'organisation doit s'adapter et se transformer, sous peine de disparaitre, dans un environnement qui change. Le changement imposé de l'extérieur, et condition de sa survie, vient nécessairement d'en-haut, en raison même de la centralisation des décisions. de plus, à la différence du changement dans les organisations non bureaucratiques où il est graduel et permanent, ici, il est subit et brutal, les négociations dans les relations de pouvoir s'opérant en dehors de toutes règles.

     Notons que lorsque des sociologues parlent de pouvoir à l'intérieur de l'organisation, il ne s'agit pas tellement d'un pouvoir sur la structure (que beaucoup ne recherchent même pas) ou même seulement du pouvoir de décision (à quelque échelle que ce soit), mais du pouvoir de se livrer à des jeux dans l'espace et le temps de présence dans l'organisation, à des fins strictement individuelle (ou de petits groupes très restreints), pour échapper à la pression de la rentabilité, ce qui a une incidence directe sur les quantités et les qualités de travail fournies...

   Les analyses stratégiques tentent de déterminer comment jouer sur ces dysfonctionnements propres aux organisations, soit en contrariant ces recherches de zones d'incertitude de la part des agents, soit en utilisant les aspirations personnelles de ces agents en faveur des objectifs de l'organisation. De plus, les analyses stratégiques n'entendent pas seulement comprendre ce qui se passe à l'intérieur de l'organisation, mais également comment conquérir des pouvoirs ou des marchés par l'étude des relations entre organisations. Lorsque des administrations ou des entreprises se livrent à ce genre d'analyse, elles tentent d'harmoniser les effets d'une augmentation de l'efficacité interne à l'accroissement du champ de leur action extérieure. 

En fait, entre l'analyse crozierienne de l'organisation et l'analyse courante d'aujourdhui, il y a un déplacement du centre de gravité des intérêts de l'intérieur vers l'extérieur. Il n'est pas sûr, hormis de nombreuses initiatives, parfois sous la pression des syndicats, visant à améliorer la position individuelle des agents, que l'analyse stratégique actuellement dominante leur soit bénéfique. Bien au contraire, tout en prenant en compte des analyses des dysfonctions internes, c'est plutôt en fonction d'expériences antérieures de l'organisation que tout se passe... Soit en fonction des approches tayloriennens, fordiennes ou toyotiennes...

   Malgré l'extension de la réflexion des successeurs de Michel CROZIER à toutes les organisations, qu'elles soient administratives ou productrice de biens et services, les entreprises, et par capillarité, les administrations de nombreux États dont les gouvernements entendent régir leur pays comme une entreprise, suivent surtout la postérité des fondateurs de "l'organisation scientifique du travail", qui connait ses premières applications dès le XIVe siècle et qui voit certaines de ses méthodes et objectifs se développer surtout lors de la deuxième révolution industrielle de la fin du XIXe siècle. C'est la division extrême du travail, et son contrôle en temps réel si possible, développée par TAYLOR (taylorisme), renforcée dans le fordisme et tempérée dans le toyotisme (TOYOTA). Malgré les organisations productives postérieures à FORD ou TAYLOR, qui va vers l'intéressement des travailleurs (quel que soit la fonction dans l'entreprise, jusqu'aux organes directeurs) à leurs tâches, l'organisation du travail basée sur la décomposition de ces tâches ne disparaît pas et connaît au contraire un regain avec l'industrialisation à marches forces de nombreux pays considérés encore au milieu des années 1900 comme sous-développés. 

Michel CROZIER, Erhard FRIEDBERG, L'acteur et le système, Seuil, 1977. Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL,  Sociologie contemporaine, Vigot, 1997.

 

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22 avril 2018 7 22 /04 /avril /2018 07:36

          Michel CROZIER, prenant acte du fait que la société est formée, surtout l'époque contemporaine, d'organisations bureaucratiques, quel que soient leur domaine d'intervention (politique, économique, sociale) (même si bien entendu elle ne se réduit pas à cela), étudie leur fonctionnement concret, au-delà d'ailleurs des règlements intérieurs qui officiellement les structurent. Les individus à l'intérieur de ces organisations sont directement confrontés, non seulement entre eux mais à ces organisations. Non seulement les conflits se déroulent dans leurs actions réciproques, mais les acteurs doivent compter sur le fonctionnement de l'organisation dans laquelle ils se trouvent. Elles opposent des résistances aux acteurs et leur imposent des règles de relations. 

 

Une sociologie des organisations plus ou moins globale

      C'est toute une sociologie, celle des organisations qu'il propose. Il n'est pas le seul à la faire, mais il est un des premiers à une proposer une analyse sociologique, alors que d'autres se situent plus à un niveau psychologique et même au départ, mécaniste.

Si les analyses précises de Michel CROZIER restent centrés sur des bureaucraties administratives, avec tout de même des éléments qui concernent aussi la production, on peut tenter, et certains l'ont fait, de les étendre à nombre d'organisations dans le monde contemporain, tant privées que publiques, car les mêmes procédures, règlements, conflits se retrouvent aussi très largement ailleurs, y compris dans les organisations internationales.. L'administration, de plus, occupe tellement de place, d'emplois, a aujourd'hui une telle importance - que les systèmes informatiques n'entament pas contrairement à ce qui s'écrit souvent - que ces analyses sur la sociologie des organisations s'avèrent fécondent pour comprendre comment fonctionne le monde et du coup, dans l'esprit même qui animait Michel CROZIER, pour pouvoir le changer.

De plus, dans l'esprit de maints auteurs il n'y a pas d'équivalence entre organisation, administration et bureaucratie : les éléments relationnels dégagés se retrouvent dans quasiment tous les secteurs de la vie sociale.

      Depuis que la sociologie des organisations est devenue une branche de la sociologie à part entière, on a recherché les différentes approches des organisations qui peuvent exister :

- des approches mécanistes, liées au développement des grandes industries et des bureaucraties, dont en Allemagne Max WEBER et aux Etats-Unis, Frederick TAYLOR et en France Henri FAYOL, produisent des travaux plus complémentaires que parallèles ;

- des approches psychosociologiques, comme celle de l'École des relations humaines (dominée aux États-Unis par Elton MAYO), dont Abraham MASLOW et Frederik HERZBERG approfondissent les éléments, comme celles des théories issues de la socio-psychanalyse (Eugène ENRIQUEZ...), comme celle encore des théories issues de la psychologie sociale (dynamique de groupe, théorie des besoins et des motivations, comme encore celles des "sciences cognitives", de la sociologie qualitative, de la micro-sociologie, de l'interactionnisme symbolique ou de l'ethnométhodologie ;

- des approches de management, à travers l'école socio-technique (Tavistock Institute de Londres), l'école de la contingence (Henry MINTZBERG), ou d'autres..

La tendance du coup est de représenter les approches de Michel CROZIER et de ses collaborateurs, que ce soient les théories de l'acteur stratégique ou la théorie de la régulation sociale ou encore la sociologie des logiques d'action comme des approches sociopolitiques, comme s'il fallait distinguer les approches politiques des autres, plus "scientifiques", techniques, liées à des applications directes dans le monde de l'entreprise, du côté du management des dirigeants beaucoup plus que du côté des salariés ou des fonctionnaires...

   Sans mésestimer le fait que Michel CROZIER par exemple, mû par le désir de faire évoluer le monde de la politique et de l'entreprise, participe à ce mouvement "technique", il ne faut pas faire oublier qu'il s'agit également de faire changer la société pour le progrès social et économique. Bien entendu la sociologie des organisations bénéficie des études ou préoccupations antérieures, et s'alimente d'approches qui n'ont pas pour ambition de changer la société. Mais on ne doit pas faire oublier que cette sociologie veut éclairer d'abord les conditions des coopérations et surtout des conflits dans les organisations. Toutes les approches, à un moment ou à un autre, indiquent qu'on ne peut faire l'impasse sur les conflits qui régissent les relations entre les membres des organisations qui ont pour objectif leur coopération. Qu'elles soient macro ou micro-sociologiques, toutes les études mettent en évidence des dynamiques qui changent le système de valeurs et le système de règles dans l'adaptation autant à l'environnement des organisations qu'à leur composition interne. 

 

Les sociologies des organisations françaises et américaines        

      Gwenaële ROT et Denis SEFRESTIN, de Science Po Paris et du Centre de Sociologie des Organisations indiquent qu'"il est malaisé de définir le champ exact de la sociologie des organisations ; de même quant au point d'origine des travaux de recherche sur le sujet. La théorie des organisations est multiple, partagée depuis un siècle entre les psychologues, les économistes et les sciences de gestion. La place qu'y occupe exactement la sociologie des organisation fait l'objet d'un débat académique sur lequel (ils ne veulent pas) s'attarder.

Quel que soit la définition exacte qu'on retienne, il est en tout cas difficile d'affirmer que les racines de la sociologie des organisations seraient essentiellement françaises : elles furent plutôt américaines.". Cette constatation ne les empêche pas d'étudier plutôt l'histoire de la sociologie des organisations en France. Choix justifié car les orientations intellectuelles différentes en France et aux Etats-Unis méritent bien des études séparées, malgré les ponts entre les deux, illustrés d'ailleurs par le fait qu'une grande partie de la notoriété et des progrès de l'étude des organisations par Michel CROZIER provient de l'attention que lui ont accordé des sociologues américains.

Il convient en résumé d'aborder séparément les approches de ce qu'ils appellent l'école française de sociologie des organisations des diverses théories élaborées outre-Atlantique. Si l'on voulait schématiser, on pourrait écrire que la sociologie des organisations est du coté américain, plutôt managériale et du côté français, plutôt sociale ou sociopolitique... 

 

Une manière de comprendre la société

    Compte tenu des différentes approches sociologiques de l'organisation, on peut dégager trois sens distincts :

- Un regroupement d'humains qui coordonnent leurs activités pour atteindre certains buts. L'organisation est envisagée comme une réponse au problème de l'action collective, de sa coordination et de sa stabilisation.

- Les diverses façons par lesquelles ces groupement structurent les moyens dont ils disposent pour parvenir à leurs fins.

- L'action d'organiser, le processus qui engendre les groupement ou les structures d'organisation.

   L'étude des organisations répond généralement à trois exigences :

- Les sociétés (modernes et anciennes) se composent d'ensembles au sein desquels les individus passent une grande partie de leur vie. Il est donc essentiel d'analyser et de comprendre le fonctionnement de ces groupements. D'autant plus que certains facteurs comme la concentration industrielle, l'accroissement du salariat, le développement des administrations publiques, le progrès technique, créent des entités de plus en plus vastes et de plus en plus nombreuses.

- Toutes ces entités, malgré leurs différences, ont des caractéristiques communes et ont à résoudre des problèmes voisins.

- il importe de comprendre la logique qui se cache derrière cette diversité dans l'organisation. Et il y a autant de formes spécifiques d'organisations que d'objectifs justifiant l'action collective : économique, sociale, politique, religieuse, militaire, écologique, caritatives... La diversité dans l'organisation est aussi liée à leur degré de complexité et à d'autres paramètres mis à jour suivant les recherches : taille, technologie, contexte....

   L'enjeu de telles recherches est lié historiquement (voir comment Michel CROZIER en est venu à étudier les organisations) aux différents conflits qui affectent les organisations. D'où des thèmes récurrents dans bien des études. Un thème ou un autre intervient suivant la préoccupation des acteurs mêmes des organisations :

- La cohesion. Il s'agit de savoir comment les organisations parviennent à maintenir leur structure et leur identité, malgré les tensions internes et externes qu'elles subissent.

- L'étude de la structure formelle et informelle. Nombre d'études cherchent à clarifier les liens entre la structure formelle et les relations sociales informelles au sein des organisations.

- L'adaptation. Comment les organisations gèrent-elles l'innovation et comment l'intègrent-elles pour s'adapter à leur environnement social et technique? Certaines études tentent de comprendre comment et pourquoi la structure formelle évolue, à é travers les processus qui gouvernent la création et la modification des règles. D'autres s'intéressent à l'intégration des innovations techniques dans les organisations. Certaines se focalisent sur les changements culturels. Les études sortent des frontières traditionnelles de la firme et cherchent à expliquer les processus d'innovation d'une entreprise au sein de son territoire.

- La hiérarchie et les relations de pouvoir. Son abordés l'autonomie des acteurs, les différents types d'organisation (matricielle, horizontale, pyramidale), la gestion du pouvoir, la répartition des ressources, les modalités des négociations...

- Le lien social et identitaire, ainsi que les phénomènes culturels.

- L'étude de la circulation de l'information et les outils de communication.

- Les situations conflictuelle ou pathologiques. Conflits syndicaux, situation de stress, précarité, phénomène du placard, baisse de la productivité, absentéisme, recherche des causes des blocages au sein des organisations...

 

D'utiles distinctions et clarifications...

      Pour se repérer dans le foisonnement d'écrits sur la sociologie des organisations et encore plus sur les organisations de manière générale, il convient de distinguer :

- l'organisation elle-même dont on cherche à comprendre le fonctionnement, la manière dont les relations d'entraide, de pouvoir, d'influence se font, évoluent, la manière dont se mettent en place des cadres de vie sociale dans un groupe particulier. En ce sens, l'organisation est autant celle d'un société que celle d'une entreprise de production ou de service ;

- la gestion dont la finalité est de mettre en place des méthodes qui permettent d'augmenter, d'améliorer l'efficacité des pratiques. C'est la version "ancienne" de que l'on nomme aujourd'hui le "management". Laissant au mot gestion les aspects de vas que sont la gestion comptable, des stocks..., le management concerne la gestion plus prestigieuse liée à la notion de pouvoir des hommes,

- la communication, car c'est par elle que non seulement la transmission des informations nécessaires au fonctionnement de l'organisation se fait mais aussi parce qu'elle est le support et le véhicule de la culture, des identités et de la hiérarchie, des valeurs proclamées et des croyances tacites partagées. Elle est un système complexe par elle-même, liée à la fois à la dimension éthique et à la dimension technique.

    Si ce que l'on appelle la sociologie des organisations concerne surtout les sociétés industrialisées - elle se développe de manière théorique et empirique à la fin du XIXe siècle -, maintes analyses prennent en compte une dimension anthropologique présente dans les sociétés antérieures.

   Dans les analyses, trois déterminants sont mis souvent en musique, même si parfois cela n'est pas explicité dans les études, même les plus connues :

- la relation entre individu et société, la façon dont chaque individu développe une vision et une posture face au monde, vision et posture fortement déterminées par le contexte socioculturel dans lequel il vit ;

- la relation entre individu et organisation, la manière dont l'institution a mis en forme les tâches à accomplir, ses finalités, ses objectifs, les valeurs et les normes et sur laquelle l'individu se positionne, évalue sa place et celle des autres individus ;

- la relations entre organisation et société, le propre d'une société "complexe" étant de répartir en institutions autonomes des activités humaines nécessaires pour tous mais réalisables par une partie de la population formée spécifiquement à ces activités. Cette autonomie relative de l'institution ne fait plus d'elle un simple rouage du fonctionnement global, mais la met dans un "champ" où elle est en concurrence-complémentarité avec les autres.

     Enfin, la sociologie des organisations, si elle se développe différemment suivant les pays et les contextes socio-culturels, doit beaucoup à deux types d'analyses, fondées sur des travaux empiriques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, ceux de Frederik W. TAYLOR (1865-1915, fondateur du taylorisme (recherche de l'efficacité maximum de l'organisation de la production de masse) et ceux de Elton MAYO (1880-1949), initiateur de séries d'études (aux finalités très diverses) sur les dimensions relationnelles à l'intérieur des organisations qui influent sur l'efficacité taylorienne, et au-delà, qui touchent aux relations de pouvoir et aux phénomènes des conflits-coopérations. 

 

Gwenaële ROT et Denis SEGRESTIN, La sociologie des organisations : cheminements et situation présente, Editorial, dans Entreprises et histoire, n°84, 2016. Thomas RENAUD, Cours Campus Forse, Cned, Université Lyon 2 - Université de Rouen, master 2 professionnel des Sciences de l'éducation. 

 

Complété le 25 avril 2018

 

SOCIUS

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10 avril 2018 2 10 /04 /avril /2018 15:20

        Constatant le renouveau d'intérêt vers le milieu des années 1980, d'abord à l'Université de Strasbourg, pôle de la synthèse entre la pensée allemande et la pensée française en sociologie,  - renouveau qui se propage lentement ensuite pour ne prendre forme en France qu'à partir des années 2000 - Abraham A. MOLES réfléchi à partir de la pensée de Georg SIMMEL, à cette psychosociologie qui balaie de nombreux thèmes, la philosophie de l'argent, l'esprit de la métropole, la Mode comme force sociale, la résurgence de l'individualisme, l'aventurier, l'étranger...

S'inspirant de l'étude d'une certaine volonté du secret (concrétisation menée jusqu'à son terme dans l'idée de privé), dans la réflexion de SIMMEL de ce balancement entre le pôle de l'individu et le pôle de la société, il énonce quelques hypothèses de base, conduit qu'il est à replacer SIMMEL dans la position de "père fondateur" de la psychologie sociale (ce qui est peut être exagéré...), parallèlement à TARDE dans leur opposition à une sociologie des institutions du type DURKHEIM. 

- On ne change pas la nature humaine. Elle reste le noyau dur de la prospective. Cette constance de l'être, qui n'est pas (encore, car les "progrès" vont vite...) sérieusement mise en cause, met de la continuité dans les utopies technologiques. Le conflit entre les formes de l'individualité et de la socialité émerge de lui-même et reste inévitable. C'est ce que SIMMEL appelle la "tragédie sociologique".

- Dans son attitude de sociologue, SIMMEL reflète en négatif une analyse qui se relie infiniment mieux à ce qu'on peut appeler la "psychologie sociale", la prééminence du modèle de TARDE sur celui de DURKHEIM. Ce qui le préoccupe, c'est l'analyse des fonctions individuelles, l'analyse de fonctions affiliées plutôt que contraintes, sur lesquelles il a un regard "phénoménologique". Mais notre auteur "tire" peut-être un peu trop vers l'individu, alors que SIMMEL insiste beaucoup sur la dynamique d'une interaction constante entre l'individu et la société. L'individu ne peut se comprendre que parce que la société existe, et existe de tout son poids global. On peut comme l'auteur construire une sociopsychologie, mais au coeur même de celle-ci, la société, matériellement et psychologiquement, pèse toujours sur l'individu. SIMMEL penche d'ailleurs plus vers le conflit entre individu et société que vers l'affiliation gentille. Il est vrai, pour aller plus loin que la coopération et le conflit sont étroitement liés et c'est sans doute pour cela que SIMMEL réfléchit plutôt en terme de dynamique de socialisation  qu'en terme de relation entre individu brut et société brute, qui serait donnée tels quels tous les deux... 

- Le territoire personnel, la privatisation de l'être, la magie des possessions, le pouvoir des objets sont de ces éléments fondamentaux de la nature humaine, dont aucune sociologie réaliste ne peut faire l'économie. "Le problème, écrit-il, est de savoir comment elles s'articulent, se conjuguent ou s'opposent, avec une pression sociale qui vient de l'extérieur, et ce d'autant plus que cette pression leur parait étrangère. Le "secret", l'idée même de secret, son rapport avec le discret, la translucidité au lieu de la transparence ressortissent de ces mêmes catégories : les propriétés du noyau dur de l'être (...)". 

- "Il y a actuellement un Discours Social, si global qu'il tend vers la banalité qui nous parle en termes éloquents, sinon convaincants, de la perte de la personne et de la perte de la privatisation. Il nous montre, voire nous démontre, par quels mécanismes se détruit la vie privée et se construit le collectif. (...) (Ce discours nous ment dans un sensationnalisme en proposant l'inéluctable déclin de la personne au profit du concept de "citoyen". Ce bon citoyen d'ailleurs se trouve mis en question par son apathie, son indifférence aux menaces qui le concernent, sa passivité devant les Pouvoirs armés du Grand Ordinateur universel. Tel serait donc un certain discours social global, une image dont l'aspect inéluctable ferait de tous conflits en faveur de l'individu des combats d'arrière-garde ou des expériences donquichottesques dans l'univers de l'acte gratuit. Les techniciens, les experts, viennent joyeusement donner corps aux images issues de ce discours en décrivant ses mécanismes : souvenons-nous de l'écho du plan SAFARI, des conflits interpolitiques sur l'ordinateur de Wiesbaden ou de Flensbourg, et des valeureuses commissions "Informatique et Libertés". Abraham MOLES, spécialisé dans la sociologie de l'information, en plein dans le grand mouvement des réseaux sociaux, qui au milieu des années 1980, n'était pas encore le concentré de captivité consentie d'aujourd'hui, écrit là avec toute sa virulence, tellement enthousiasmante que nous l'avons reproduite presque en entier... Il indique, ce faisant que la dynamique conflictuelle de l'individu et de la société, n'évolue pas tant par le renforcement des appareils de contrôle social, mais plutôt la sorte de comportement "moutonnier" des individus, qui, au nom de la valorisation de la personne, se fondent encore plus dans la masse. La valeur rattachée et auto-entretenue par des médias plus qu'intéressés au réseau de relations virtuelles, au détriment des relations réelles constitue sans doute l'aiguillon majeur aujourd'hui de cette dynamique. 

    La construction de nouveaux modèles sociaux évoquée par Abraham MOLES met en enjeu, à la fois dans les représentations et dans les faits, la notion de privatisation et de secret. Il estime que le "Secret" est un "de ces territoires internes sur lesquels la réflexion technologique un peu approfondie montre comment un discours social trop facile nous induit en erreur." Pour lui la réalité ultime de la vie sociale se situerait, non pas dans telles ou telles structures dominantes qu'il est nécessaire (...) de décrire avec le maximum de précision, mais dans l'émergence d'une réactivité permanente entre l'être et la société. Pourrait-on dire à la limite que la lutte permanente de l'individu contre la société serait l'essence ultime de la vie sociale?" Il écrit encore : "Le secret est un reflux de l'être, il est un mouvement du privé. Simmel nous dit qu'il est la marque de la transcendance de l'individu par rapport au social. Cet individu s'aide des technologies de la même façon que la société s'en aide pour percer ses secrets."  Notre auteur appelle plus qu'il n'en décrit des contours, à une phénoménologie du secret. Dans son discours, qu'il décrit lui-même entre sociologie et électronique, il laisse entrevoir de nouvelles complexités, le développement d'autres dimensions de cette fameuse lutte, faisant le lien avec la pensée de SIMMEL, qui entrevoyait déjà cette question par l'analyse du réseau des affiliations. 

Rappelons qu'Abraham MOLES (1920-1992) est l'un des précurseurs des études en sciences de l'information et de la communication en France. Dans les années 1960, il donne des cours en sociologie puis en psychologie sociale à l'Université de Strasbourg (dans le département dirigé par Henri LEFEBVRE). 

Abraham MOLES, Du secret comme expression de la réactivité sociale, Contribution à la sociopsychologie de G. Simmel, dans Georg Simmel, La sociologie et l'expérience du monde moderne, Sous la direction de Patrick WATIER, Méridiens Klincksieck, 1986.

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6 avril 2018 5 06 /04 /avril /2018 09:16

   La figure de l'étranger, dans un monde sédentaire, mais traversé plus ou moins fréquemment, plus ou moins longtemps par des groupes nomades, est un sujet en sociologie assez peu étudié - au contraire sans doute de la figure, légèrement différente, du migrant, même par Georg SIMMEL qui dans son oeuvre n'y consacre précisément que moins de dix pages. Mais quelles pages et dans quel contexte! Celui de la modernité urbaine dominée par la Mégalopole.

Avant ou en même temps de SIMMEL, d'autres auteurs l'ont fait, et la conception qu'il s'en fait gagne à être comparé à celles de quelques uns, dont des auteurs de l'école de Chicago, mais aussi de CAMUS ou SCHICKELE ou encore WEBER. 

  Les études des sociologues dépassent bien entendu l'attitude politique qui fait de l'étranger un ennemi, une menace. D'ailleurs comment pourrait-il constituer l'ennemi ou la menace s'il n'est ni connu ni identifié? Il faut, pour comprendre les relations que noue l'étranger qui s'installe, plus ou moins longtemps, avec la population, les diverses populations résidentes, dépasser la simple fantasmagorie ou la manipulation politique ou religieuse pratiquée depuis des temps immémoriaux par quantité de pouvoirs. Mieux, elles doivent prendre en compte ces fantasmagories et ces manipulations.

 

Un essai classique de SIMMEL dans un long chapitre...

       L'essai classique sur l'étranger n'est pas un essai au même titre que les autres, mais une digression d'à peine sept pages à l'intérieur d'un long chapitre assez mal connu sur l'espace et les ordres spatiaux de la société. Anticipant la nouvelle géographie social et culture de l'espace et des lieux où dominent les Mégalopoles, il y présente une analyse "constructiviste" de la détermination spatiale de la société en examinant de façon symétrique, la construction spatiale du social (comme les formes spatiales, telles que les frontières, la proximité ou les mouvements migratoires, structurent-elles les interactions spatiales?) et la construction du spatial (comment les interactions sociales s'expriment-elles symboliquement dans les formes spatiales? - par exemple : le terrain vide comme expression de la neutralité).

Ce contexte e la sociologie spatiale explique l'importance que les catégories spatiales de la fixation du mouvement, de la proximité et de la distance jouent dans l'analyse psycho-sociologique de l'étranger, compris et analysé comme une forme sociologique bien déterminée structurant non pas les les interactions entre les amis et les ennemis, comme ce fut le cas de la lutte, mais entre les membres du groupe et ceux qui, venus d'ailleurs, s'installent un beau jour au sein du groupe. Ni ami ni ennemi du groupe, mais un peu des deux, l'étranger n'est pas un randonneur ou un touriste "qui arrive aujourd'hui et part demain", mais un immigrant parmi ses hôtes, il n'a pas l'intention  de quitter, alors même qu'il pourrait repartir après-demain. Compris ainsi, l'étranger (blanc, masculin, des classes moyennes?) n'est pas forcément un homme marginal, un exclu, un "homme de trop" ; il est plutôt quelqu'un qui fait partie du groupe sans vraiment en faire partie, puisque, venu d'ailleurs, il n'en partage ni l'histoire ni la culture. "Sa position, écrit SIMMEL, est essentiellement déterminée par le fait qu'il n'appartient pas dès le départ au groupe, qu'il y importe des qualités qui ne proviennent pas et qui ne peuvent pas provenir du groupe". Être liminal, à cheval sur deux groupes auxquels il n'appartient pas tout à fait, l'étranger synthétise la proximité et l'éloignement dans une constellation ambivalente, dans une forme particulière d'interactions. "La distance à l'intérieur des relations signifie que ce qui est proche est lointain, et l'étrangeté que ce qui est lointain est proche".

Cette structure chiasmatique de la proximité et de l'éloignement explique certaines caractéristiques des interactions entre les hôtes et ce qui sont de passage. D'abord, le fait que l'étranger est une sorte de "moteur immobile" ou de "mobile immuable" qui bouge sans bouger, fait de lui une intermédiaire idéal entre deux communautés,capable d'importer des idées et des marchandises de l'une dans l'autre. Étant dépourvu de terre, aussi bien au sens propre qu'au sens figuré, l'étranger apparaît souvent dans l'histoire économique comme marchand. Le rôle important des Juifs européens dans le commerce confirme cette analyse. La situation spécifique de l'étranger s'exprime en second lieu dans sa capacité d'objectivité, dans ce mélange de distance et d'engagement, caractérisant le bon sociologue selon ÉLIAS. L'étranger est plus libre, pratiquement et théoriquement ; capable d'objectiver les rapports et les situations, son esprit est plus ouvert et il est moins lié dans son jugement par les conventions et les habitudes. C'est d'ailleurs ces qualités qui font de l'étranger à la fois un bon confident et un bon juge, comme cela est illustré par la pratique de certaines cités italiennes qui faisaient appel à des étrangers pour rendre la justice. Enfin, la proximité et la distance qui finissent la situation de l'étranger parmi ses hôtes s'expriment encore dans les typifications généralisantes dont il fait l'objet. Perçu comme différent par les membres du groupe, conçu par SIMMEL comme un groupe assez homogène, "pré-postcolonial" pour ainsi dire, ceux-ci tendent à accentuer les propriétés tout à fait générales qu'il partage avec eux (le sexe, l'âge, la profession...) ou avec des autres étrangers comme lui (la nationalité, l'ethnicité...). "C'est pourquoi, écrit le sociologue et philosophe allemand, les étranges ne sont pas vraiment reconnus comme des individus, mais comme des étrangers d'un certain type".

Analysant l'étranger du point de vue de celui-ci, SCHULTZ observe que l'étranger commet l'erreur inverse. Au lieu de subsumer les membres du groupe d'accueil sous une catégorie générale et anonyme, il perçoit chacun d'eux comme un individu particulier et transforme les traits idiosyncratiques de l'individu en traits typiques de la communauté. (Frédéric VANDENBERGHE)

 

Plus évoqué dans les romans que dans les études de sociologie...

    Même pour ceux qui ne s'adonnent pas à la lecture de la littérature, les romans d'Albert CAMUS (1913-1960) (L'étranger, 1942) et de René SCHICKELE (1883-1940) (Der Fremde, 1909) sont relativement connus. Comme l'explique Ottein RAMMSTEDT, de l'Université de Bielefeld, Faculté de sociologie, "Paul Merkel fait figure chez René SCHICKELE, comme Meursault chez CAMUS, d'individu fictif. Merkel et Meursault ne se caractérisent pas par leur individualité mais par leur destin d'étranger. D'après (les deux romanciers et essayistes), ce destin n'est ni unique, ni original, ni même individuel - c'est la raison pour laquelle qu'ils les font agir quasi anonymement. Le destin d'étranger (...) n'est pas fortuit, il ne vient pas seulement de l'extérieur ; ce destin n'est pas un fatum qui leur serait imposé. Tous les deux ne subissent pas le rôle de l'étranger, mais ils sont activement empêtrés dans ce destin." Notre auteur constate qu'aucune définition n'est donnée au lecteur de l'étranger, et cette "qualité" n'apparait que dans le déroulement de l'action. Il doute même de cette dénomination d'étranger en ce qui concerne les héros de ces deux romans. De ce qu'il a lu dans la littérature sociologique, "l'étranger est  tout d'abord l'éloigné, celui qui vit à l'étranger. Cela nous est donné par la langue, sur laquelle repose les définitions juridiques et politiques de l'étranger. Qi pour le XXe siècle, l'étranger est par exemple l'expulsé, le réfugié, l'exilé, la "displaced person", c'est-à-dire une personne qui doit quitter son pays, malgré elle ; alors l'étranger est celui qui voyage contre son gré". Et SIMMEL reprend peu ou prou cette définition lorsqu'il parle de l'étranger. Enfin, pas tout-à fait constate Ottein RAMMSTEDT, et c'est ce qui fait l'intérêt de l'analyse qu'en fait le sociologue et philosophe allemand.

    Reprenant l'analyse de SIMMEL dans un propos très proche de celui de Frédéric VANDENBERGHE, notre auteur écrit que "Saisir l'étranger comme une forme sociologique renvoie à la spécificité de l'analyse simmélienne car Simmel détache non seulement l'étranger de la condition spatiale existante en prenant les distances sociales qui s'accroissent rapidement dans les sociétés modernes comme des sublimations symboliques mais il rend aussi l'étranger ) comme forme ou encore comme type - dépendant de l'action réciproque sociale, c'est-à-dire que le groupe et l'autre déterminent pas l'interaction la forme selon laquelle l'autre peut devenir un interactant pour les membres du groupe et de quelle manière le type social "étranger" se manifeste. L'étranger de Simmel est, en tant que forme, analytiquement séparé des contenus possibles qui peuvent lui être attribués. La forme "étranger" n'est donc pas une disposition psychique mais au contraire exclusivement une forme sociale - c'est pourquoi Simmel décrit également l'étranger comme "un type social" se constituant sur la base de la spatialité de toute interaction sociale et qui par là présentent des traits qui se rencontrent partout à la fois."

 

La figure de l'étranger et celle du Juif

      Quand on regarde le contexte des réflexions de SIMMEL sur l'étranger, et vu les nombreux passages assez long qu'il consacre aux Juifs dans la Philosophie de l'argent, certains auteurs ont interpréter sa digression sur l'étranger comme une analyse biographique sur la judaïcité (Margaret SUSSMAN, Werner SOMBART, René KÖNIG, Hans LIEBESSCHÜTZ et Almut LOYCKE. Il est vrai que le siècle de SIMMEL est marqué par la problématique de l'intégration des Juifs dans l'ensemble de l'Europe, et singulièrement en Allemagne, intégration accélérée, en regard de siècles d'isolationnisme ombrageux de la part des autorités juives et des nombreux pogroms dans l'Histoire, qui suscite la formation en retour d'un antisémitisme  idéologique politique et politiquement affirmé. Mais, outre le fait que SIMMEL tout au long de sa vie a refusé l'explication des théories par le recours à la biographie, il serait extrêmement réducteur, vu ses textes, d'assimiler l'étranger au Juif. Découle de ces textes, au contraire, une extension de la notion d'étranger qui aboutit, via les étude de l'école de Chicago, à une vision extensive selon laquelle le statut d'étranger, dépassant alors les catégories juridiques, devient le statut de nombreux de citoyens, individuellement isolé dans des mégalopoles. Étranger au sens propre, car se sentant isolé dans un monde qui évolue suivant des logiques de masses difficilement appréhendées. Les voisins ne sont plus des familiers, ils deviennent au sens propre, des étrangers.

      Freddy RAPHAËL se fait écho de cette assimilation et de grand rapprochement entre le juif et l'étranger dans l'oeuvre de SIMMEL. "L'étranger, écrit-il, est parfois une figure pathétique, proche de l'insomniaque évoquée par Isaac Joseph", Étranger qui, pourtant pour SIMMEL est une figure plutôt positive eu égard de la situation dans laquelle se trouve souvent la société d'accueil. "Ce caractérise sa condition, poursuit-il, c'est le sentiment de précarité et l'instabilité qui le rejettent à l'extérieur des solidarités mécaniques et organiques, comme des foules et des communions. Mais le plus souvent, la distance que l'étranger maintient avec la société d'accueil, la façon dont il s'inscrit dans cette béance, n'est pas une conduite désadaptée, car elle se fonde sur une vision du monde qui lui permet de transcender le mépris dans on l'accable. Son expérience n'est pas  celle de l'exil ni de la déréliction. La présence du Juif au monde est à la fois non-coïncidence avec l'ordre des choses, anachronisme voulu, et participation dynamique et créatrice, nécessaire invention à partir de la rupture. Il s'arrache à l'environnement, introduit la distance, pour jeter de nouveaux ponts.

Prenant appui sur Julien FREUND, pour qui l'étranger, tout en demandant au milieu du groupe s'en différencie, représentant l'inassimilable, représentant d'autres valeurs et d'autres moeurs, il estime que "l'expérience du migrant, qui oscille entre le maintien de la singularité et l'adaptation mimétique, remet en cause le caractère normatif du système majoritaire. Sa désorientation, c'est-à-dire son incapacité à se situer sur la carte sociale des statuts, peut déchirer la trame des rapports figés, répétitifs, et introduire des ruptures, lieux d'une dynamique créatrice". "L'étrange dérange car il représente un facteur de déstabilisation dans une société qui entend se perpétuer par la reproduction du même, et qui proclame son homogénéité."

 

Des forces sociales et des étrangers...

Sans doute, comme le fait SIMMEL qui est critiqué pour cela, la société d'accueil n'est-elle pas homogène, (mais pourtant il ne l'analyse pas, à bien y regarder comme cela), ce que pourrait faire penser cette polarisation Société/Étranger, à l'image d'une autre polarisation, qui n'est à notre avis pas la même Christianisme/Judaïsme. Cette société est déjà traversée de conflits, et l'étranger est pris dans une opération de rapprochement de certaines forces sociales et de crispation d'autres forces sociales à l'intérieur de celle-ci.

Il représente effectivement un facteur de déstabilisation pour certaines fractions de cette société, mais au contraire de stabilisation, et même de perpétuation, pour d'autres, via son rôle économique et social. Mais encore l'étranger est une figure par trop monopolaire. Car les étrangers qui jouent ces rôles économiques et sociaux ne sont pas à amalgamer et d'ailleurs pourraient protester de cet amalgame. Sans doute le rapprochement de la figure de l'étranger et du Juif favorise cet amalgame, comme si l'étranger était issu d'une seule et même culture ou communauté. Le Français dans les pays scandinaves ou germaniques, peut faire figure d'étranger, et d'étranger au sens plein selon l'analyse de SIMMEL, à l'écart et à l'intérieur, acteur important. 

 

Frédéric VANDENBERGHE, La sociologie de Georg SIMMEL, La Découverte, Repères, 2001. Otthein RAMMSTEDT, L'étranger de Georg Simmel, Laboratoire de Sociologie de la culture européenne, Université de Strasbourg & H. Bopst, Revue des Sciences de la France de l'Est, 1994. 

Freddy RAPHAËL, Le Juif comme paradigme de l'étranger dans l'oeuvre de G. Simmel, dans Sociétés, 2008/3, n°101, www.cairn.info ; Étranger et la paria dans l'oeuvre de Max Weber et de Georg Simmel, dans Archives de sciences sociales des religions, n°61/1, 1986, www.persee.fr. Voir aussi l'étude-projet collective L'étranger dans la cité : Les travaux de Georg Simmel et de l'École de Chicago à la lumière de l'immigration maghrébine dans l'espace montréalais, dans The Free library by Farlex.

 

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29 mars 2018 4 29 /03 /mars /2018 10:15

    Peu d'études sont réalisées sur ces deux aspects, sauf, mais de manière non aboutie, aux questions de l'argent. C'est que, pour ce qui concerne la socialité marchande, l'ouvrage sociologie majeur du XXe siècle, selon certains auteurs (dont A.J. HAESSLER), Philosophie des Geldes publié en 1900 et réédité sept fois jusqu'en 1967, est aujourd'hui "scandaleusement ignoré ou jeté en pâture au plagiat le plus divers". C'est aussi que la question de la ville, ou plus précisément de la Métropole est traité essentiellement dans un texte publié dans l'ouvrage Brücke and Tür, assez peu lu et analysé. Ces deux aspects sont certainement très lié dans l'esprit de SIMMEL si l'on en croit les nombreuses remarques disséminées dans son oeuvre. La mention d'un changement radical de mentalité quand on passe de la Communauté à la Métropole figure assez souvent, même si c'est de façon annexe et rapide.

 

Socialité marchande.

  Bien plus que dans la grande Sociologie de 1907, explique A. J. HAESSLER, la Philosophie des Geldes (PhdG) forme un tout et "permet une approche de sa pensée qu'il y a tout lieu d'estimer comme résolument "moderne". Alors que d'autres auteurs (Daniel BELL, Peter BERGER, Robert HEILBRONER) se livrent seulement à un diagnostic à courte vue du capitalisme de crise, SIMMEL propose une pathogènes de la socialité marchande. Il démonte les mécanismes subjectifs et objectifs de ce procès de civilisation, mettant à jour sa logique et sa dynamique irréversible et nécessaire; Avant Max WEBER notamment, il fournit une théorie complète du processus de la rationalisation occidentale. Sauf qu'il lui manque la faculté de conceptualisation, en lien avec son langage tout empreint de symbolisme. "La pensée originale de Simmel, écrit notre auteur, vient de son analyse phénoménologique du monde social capitaliste. Phénoménologique avant la lettre, ne consistant qu'à retravailler des impressions, des chocs d'une réalité qu'il comprend déjà comme une construction sociale. Et cette phénoménologie correspond bien avec de qu'on a tendance à qualifier de "symboliste", voire de "bergsonien" dans son approche : le respect du sensible, l'attention aux sens, le primat de l'Einfühlung qui favorisent une conception du monde et de l'histoire comme une éternelle succession de luttes et confrontations ente le flux chaud de la vie et de l'humain et le flux froid des objets et de l'intellect. Or la monnaie consacre à ses yeux le triomphe de ce dernier, où l'intellect domine le sentiment tout comme le rapport des objets détermine les rapports sociaux. Simple parle dans ce contexte de l'atrophie de la culture individuelle au profit de l'hypertrophie de la culture objective et nous livre l'un des premiers rapports de crise de la modernité naissante. Les termes d'atomisation et d'aliénation de l'individu trouvent ici leur sens et y inaugurent avec le siècle débutant, une recherche qui va à l'avenir occuper une grande partie des sciences sociales."  

De manière centrale, c'est au niveau des relations sociales qu'il faut entreprendre l'analyse, et SIMMEL les comprend à travers une analyse du phénomène monétaire. Comme chez beaucoup d'auteurs, mais avec une autre acuité, c'est la notion d'échange qui la fonde. Il se livre à une analyse historique sur l'influence de la "forme" monnaie depuis le Moyen-âge. Une forme de distanciation par rapport à l'objet, impensable auparavant, un objet étant unique, s'opère progressivement, avec la présence de plus en plus importante de la monnaie qui introduit l'idée d'équivalence entre plusieurs objets, en favorisant l'échange où les objets n'ont plus de valeur en soi, mais une valeur en monnaie. Bien que les termes ne fassent pas partie du langage de SIMMEL, cela fait irrésistiblement penser au début de la valeur d'usage et de la valeur d'échange. Sauf qu'il s'agit pour le philosophe et sociologue allemand de comprendre le nivellement des valeurs qu'entraine la monnaie, ce nivellement touchant peu à peu toutes les sphères des relations sociales. La rationalité se manifeste alors en une rationalité du quelconque et de la disponibilité généralisée. Le seul échappatoire à cette évolution est un repli sur soi, mais en même temps l'affirmation de sa subjectivité fondamentale, mais alors d'une subjectivité du quelconque, du disponible. Autant dire qu'il n'y a pas d'échappatoire, sauf à se réfugier (et c'est ce que font certains) dans des communautés coupées de l'évolution générale. 

Dans son analyse de la modernité, toujours pour HAESSLER, SIMMEL nous propose de partir du postulat méthodique d'une analyse de la socialité en termes d'inter-relations, pour en faire dériver la constitution de la socialité marchande par une forme particulière d'inter-relations, l'échange économique. Etant donné que la société s'auto-constitue, s'auto-construit elle-même, il élabore sa thèse générale : l'échange n'est que le code analytique de la socialité marchande, la forme qui, du général au particulier, affecte toutes les relations sociales, les rend toutes comparables, modifiables, sujettes au pouvoir, alors que la monnaie réintègre resynthétise ces éléments dans des ensembles artificiels et complexes, les assemble selon une nouvelle objectivité qui lui est immanente. Notre civilisation aurait donc atteint ce stade où, par basculement du quantitatif au qualitatif, des ensembles sociaux originels seraient corrodés, dissolus en fonction de l'échange et leurs éléments intégrés dans de nouvelles formes, de nouveaux ensembles et cercles sociaux parfaitement artificiels, puisque conçus selon une logique monétaire qui, longtemps sous-jacente, immergée, enchâssée dans le social, ferait tout à coup son apparition, se manifesterait en refoulant cette espèce de première nature sociale qu'est la socialité traditionnelles et archaïque.  

Pour motiver cette thèse, SIMMEL fait appel à tout l'instrumentaire technique de la monnaie et l'échange. Il s'agit de mettre à jour, et c'est le champ d'application concret de la PhdG, les qualités "formatrices" de la monnaie. Il sort du langage économique en s'en servant. Le discours sociologique permet de mettre à jour ce que souvent la pensée économique camoufle. Cette évolution dont discute SIMMEL est essentiellement conflictuelle. HAESSLER en fait une liste non exhaustive :

- l'échange est ce par quoi le producteur se décatis de son "objet", se dépossède, tout comme il est le code qui lui intime de produire "pour l'autre", de se distancer a priori de l'objet, de se faire violence tout en la transposant en celui-ci ;

- l'échange est le lieu de conflagration de la violence (mimétique) inscrite dans l'objet, quand deux producteurs se rencontrent pour se proposer leurs produits ;

- il en découle que les parties, ainsi nommée "contractants" sont ou deviennent "étrangers" (l'un pour l'autre, l'un de l'autre), dans un jeu de perpétuelle oscillation entre confiance et violence ;

- l'avantage, la "chance" - au sens que Max WEBER donne à ce terme -, quand l'on se mêle de ces jeux de l'échange, est qu'à partir du moment où on a un produit à proposer, l'on ne se heurte plus à la violence immédiate de l'autre, mais, comme le dit Marcel MAUSS, qu'en posant ses lances, on parvient à multiplier les contacts, à se faire croiser les cercles sociaux, présidant ainsi à la constitution d'une société autonome ;

- mais le prix d'une telle sociabilité est la nécessaire objectivité dont on doit faire preuve dans ce genre de rapports : ce qu'on est soi-même compte peu ou prou par rapport à ce qu'on apporte dans l'échange, d'où la nécessaire et douloureuse abstrafication des rapports sociaux.

Ce qui n'est potentiel au niveau de l'échange devient réalisation par l'entremise de la monnaie. Ce qui importe à SIMMEL, ce n'est pas l'existence du marché, mais l'apparition d'une "objectivité nouvelle", qui fait que par l'entremise de la monnaie, les choses puissent être partagées sans que l'une des parties soit lésé. Pour HAESSLER, l'aspect "révolutionnaire de la théorie simélienne réside en cela : "ce qui qui fait que le système complètement particularisé, complètement fragmenté, tienne ensemble, fasse système (ce que les indices de différents marchés et les indices des valeurs, mêmes agglomérés, surtout sans doute agglomérés, ne peuvent pas faire... contrairement à l'illusion des marchés boursiers, osons-nous compléter), ce n'est ni la "Main invisible" d'Adam Smith, ni la Naturabsicht de Kant, mais précisément la dynamique sociale inscrite au sein de l'échange monétaire (à somme positive)."

SIMMEL, en bon lecteur des socialistes et des marxistes de son temps, qui analysent le caractère de marchandise des relations sociales, veut aller plus loin qu'eux. Il veut saisir l'ensemble des relations sociales à travers cette forme unique et faire apparaitre, à travers celle-ci cette forme unique de l'échange, les contours d'une théorie de la modernité. 

Mais face au nivellement des valeurs, face à une vision pessimiste de la modernité, SIMMEL met en valeur une forme des relations sociales qui contrebalance de manière sous-jacente cette socialité marchande. Il décèle une immédiateté primordiale, sous cet échange généralisé marchand, une socialité à base de gratitude, d'empathie, un faisceau, dirions-nous-mêmes, d'échange symbolique. Et SIMMEL s'attache à repérer ces phénomènes d'échange symbolise qui constituent en quelque sorte un contre-projet à la modernité marchande. 

        Georg SIMMEL vit dans un monde qui n'est pas encore, en Allemagne, dominé par le tissu industriel et urbain. Il a sous les yeux des vestiges et même des communautés villageoises vivaces qui sont encore en conflit à issue incertaine avec le nouveau monde industriel. La ville,  plus précisément la Métropole, constitue un thème présent dans l'oeuvre de SIMMEL. 

        Stéphane JONAS et Patrick SCHWEITZER s'attèle au texte du philosophe et sociologue allemand intitulé "Die Grosstädte und das Geistesleben" (Métropole et Mentalité) de 1903, paru dans l'ouvrage Brücke and Tür (texte traduit par Philippe FRITSCH et Isaac JOSEPH dans l'ouvrage L'école de Chicago, Champ urbain, 1979).

"L'analyse du problème de la Métropole, écrivent-ils, se développe dans le rapport entre l'existence moderne et ses formes. La Métropole, "siège de l'économie monétaire" est cette forme générale qui assume le procès de rationalisation des rapports sociaux. Rationalisation des rapports sociaux faisant elle-même suite à la rationalisation des rapports de production. La Métropole exprime une intellectualisation de la vie qui vise à préserver la vis subjective de l'individu face aux nouveaux aspects qualitatifs et quantitatifs de la réalité urbaine. Le processus a sa source dans la prétention des individus à préserver l'autonomie et la singularité de leur existence face au nivellement et à l'indifférenciation imposés par le monde moderne. L'homme d'une part est un objet comme les autres, d'autre part "aucun objet ne mérite d'être préféré à un autre". Simmel note : "Tandis qu'au cours d'une période antérieure de développement, l'homme devait payer ses rares relations de dépendance par l'étroitesse des liens personnels, et souvent par le fait qu'un individu était irremplaçable, nous trouvons maintenant une compensation à la multiplicité des relations de dépendance dans l'indifférence que nous pouvons manifester aux personnes avec qui nous sommes en rapport, et par la liberté où nous sommes de les remplacer"."

Fondement psychologique de ce type de personnalités métropolitaine : l'intensification de la vie nerveuse, nous dirions peut-être intensification, accélération du rythme de la vie. Walter BENJAMIN analyse de manière qui s'y rapproche ce qu'il appelle la reproduction. Pour ce dernier, l'introduction de la reproduction technique dans le domaine artistique amène la disparition de ce qu'il appelle "l'ici et maintenant" de l'oeuvre, de sa valeur culturelle, de sa valeur d'usage. Lieu urbain privilégié de la socialité, la grande ville est pour SIMMEL un modèle culturel singulier important, dont la forme spatiale (au sens défini par Michel MAFFESOLI) permet d'accumuler et de faire jaillir de nouveaux contenus plus ou moins explicites, mouvants et changeants. L'unité spatiale close (mais cette clôture n'est que relative) de la grande ville répondant ainsi à la diversité et à la pluralité de ses contenus, est un espace culturel particulièrement favorable à la personnalité de l'homme moderne.

On voit bien aussi que la Métropole est aussi le lieu de concentration de conflits multiples, dont sans doute le ressort est cette opposition que montre SIMMEL entre la dynamique de la modernité marchande et le développement des relations symboliques. C'est d'autant plus saisissant que SIMMEL insiste souvent sur une sorte de déterminisme spatial appliqué à l'étude de la grande ville : dimension, densité, hétérogénéité. Cette façon de voir influence largement les études de l'École de Chicago, notamment celles de Louis WIRTH, dans le sens d'établir une division mécanique directe entre la dimension spatiale er les formes sociales (Urbanism as a Way of Life, Chicago, 1938). 

 

Stéphan JONS et Patrick SCHWEITZER, Georg Simmel et la ville ; A. J. HAESSLER, Au coeur de la socialité marchande, dans Georg Simmel, La sociologie et l'expérience du monde moderne, Sous la direction de Patrick WATIER, Méridiens Klincksieck, 1986.

 

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16 mars 2018 5 16 /03 /mars /2018 10:53

      Georg SIMMEL considère souvent dans ses oeuvres la dynamique entre individus et société comme une dynamique tragique. Il a tendance non seulement à dramatiser le conflit mais, malgré tous ses exemples historiques, à comprendre la dynamique sociale comme une dynamique métaphysique et vitaliste. A l'inverse de Karl MARX qui théorise et recherche les fondements de l'aliénation et de la fétichisation des marchandises et de l'argent, Georg SIMMEL les déshistorise et dédialectise. C'est sans doute pourquoi on a voulu par la suite dissocier la pensée de Georg SIMMEL de l'ensemble du courant sociologique et socialiste, alors que ses points de départ se trouvent souvent dans la littérature marxiste alors largement diffusée en Allemagne (beaucoup plus qu'après la guerre de 1914-1918). La culture est analysée de manière plus tragique qu'historique et au lieu de la considérer comme un processus productif, SIMMEL la conçoit comme une sorte de substance destructrice. Au lieu de concevoir la culture en interaction avec la vie, il oppose l'une et l'autre comme la vie et la mort, et oublie parfois ses propres préceptes méthodologiques, ce qui a fait écrire à Emile DURKHEIM que ses écrits recelaient souvent un caractère inachevé et obscur. Il faut redire ici que l'oeuvre de SIMMEL n'est pas un ensemble cohérent en soi malgré ses tentatives de synthèse. C'est seulement dans son livre sur Le conflit que l'on peut découvrir le fond d'une pensée qui le considère comme essentiel à la vie sociale. Appartenant à un monde en pleine évolution, un monde où l'individu perd effectivement beaucoup de sa valeur face aux mécanismes de l'industrialisation, il considère son destin comme tragique. 

    Comme l'écrit Frédéric VENDERBERGHE, "lorsque son attention se tourne vers l'individu, le drame de la vie se transforme en tragédie de la culture et de la société. Le même processus fatal, qui, dans la sphère culturelle, entraîne inévitablement la "perte de sens", est aussi à l'oeuvre dans la pH!re matérielle de la société; où elle tend à entraîner la "perte de liberté" acquise lors du passage de la communauté à la société. De même que les sphères axiologiques s'autonomisent, les sphères de l'économie et de l'État se cristallisent dans des sous-systèmes autoréférenciés et autogérés. Ensemble, elles forment la "société", et, aliénée, celle-ci fait face à l'individu et lui impose ses contraintes. "Les éléments sociaux d'origine individuelle confluent dans la figure spéciale de la "société" et celle-ci acquiert ainsi ses propres supports et organes, qui affrontent l'individu avec leurs exigences et leurs capacités exécutives, à la manière d'un parti qui lui serait étranger." (Sociologie et épistémologie, PUF, 1981). 

Ce conflit entre la société et l'individu se poursuit à l'intérieur de celui-ci et, dès lors que l'individu le ressent comme un conflit entre la partie sociale (le Moi) et la partie non sociale (le Jeu) de sa personne, en reprenant les termes de G. H. MEAD. A première vue, SIMMEL rend la critique marxiste de l'inversion aliénante du sujet et de l'objet. Mais le processus d'aliénation, qui est chez MARX un processus socio-historique, est généralisé par SIMMEL et réinterprété comme un processus métaphysique (suivant l'analyse qu'en fait HABERMAS). Le philosophe et sociologue allemand semble réellement pris à certains moments par un pré-romantisme quine plait pas à tout le monde... Si ce ne sont pas des forces historiques socio-économiques qui animent l'opposition entre le sujet et l'objet, mais des forces cosmiques, on peu concevoir que le conflit entre la société et l'individu soit insoluble, ce qui évidemment un caractère dramatique et fataliste... 

 

Comment la société est-elle possible?

      Georg SIMMEL, se posant la question, face à ce conflit notamment, se pose la question : Comment la société est-elle possible? Dans Soziologie (1908), il fait ce qu'il nomme lui-même une digression qui peut être éclairante. Reprenant la problématique de KANT sur la nature et la transposant, l'étendant, aux processus "qui en dernier ressort se produisent dans les individus et qui conditionnent l'être-société de ces individus".

La question est à comprendre, écrit-il "dans un sens encore plus fondamental (qu'une simple synthèse des individus qui s'appelle une société)". "Je disais que la réalisation de l'unité synthétique est une fonction qui dans le cas de la nature incombe au sujet percevant ; dans le cas de la société cette fonction revient aux éléments de la société eux-mêmes. La conscience de former une société n'est certes pas présente in abstracto dans l'individu, toutefois chacun sait que les autres lui sont liés, même si ce savoir que j'ai des autres en tant qu'êtres socialisés et cette aperception de tout complexe en tant que société ne se réalisent en général que par rapport à des contenus particuliers et concrets. Mais peut-être que ce cas n'est pas différent de celui de "l'unité de la connaissance" ; dans les processus de conscience, nous procédons réellement conformément à elle en coordonnant un contenu concret à un autre, sans pour autant avoir conscience de l'unité elle-même de façon détachée, autrement que dans le cas d'abstractions rares et ultérieures. La question est maintenant celle-ci : qu'est-ce que généralement et a priori sert de fondement , quelles sont les présuppositions qui doivent être opérantes pour que les processus particuliers, concrets, dans la conscience individuelle, soient réellement des processus de socialisation, quels sont les éléments inclus en eux qui font que leur réalisation soit, exprimée en termes abstraits, la production d'une unité sociale à partir des individus?" SIMMEL répond en trois éléments, qui n'épuise pas la question :

- "L'image qu'un homme acquiert d'un autre par le contact personnel est déterminée par certains glissements qui ne sont pas de simples illusions émanant d'une expérience incomplète (...) mais qui sont plut^to des changements principales de la complexité de l'objet réel. Et ces glissements (...) sont de deux types. Dans une certaine mesure nous percevons l'autre comme étant généralisé. Et cela, parce qu'il ne nous est peut-être pas donné de nous représenter pleinement une individualité différente de la nôtre. (...) C'est précisément à partir de l'entière unicité d'une personnalité que nous construisons une image de cette personnalité qui n'est pas identique à sa réalité, mais qui n'est cependant pas non plus un type général, mais plutôt l'image que cette personnalité présenterait si elle était pour ainsi dire tout-à-fait elle-même, si elle réalisait vers le bon ou le mauvais côté la possibilité idéale qui est en tout homme." SIMMEL affleure là toute une problématique de l'empathie, de la sympathie et de l'antipathie, tout en abordant la question de la (mé)connaissance du réel de l'autre. 

- "Il existe une autre catégorie sous laquelle les hommes se voient eux-mêmes ainsi que les autres, et se transforment en vue de produire la société empirique, ce qui peut être formulé par le principe en apparence banal : que chaque élément d'un groupe n'est pas seulement une partie de la société, mais est en plus quelque chose d'autre." Les hommes se voient en action et non sous la forme d'un portrait "naturel". Ils se voient non de façon isolée mais souvent dans un groupe en action. La socialisation ramène l'individu dans la double position : il est contenu en elle et il se trouve en même temps en dehors d'elle, membre de son organisme en même temps qu'il est tout organisme clos, un être-pour-elle et un être-pour-soi. 

- La société est une configuration composée d'éléments inégaux. Car, là-même où les tendances démocratiques ou socialistes projettent une "égalité" ou l'atteignent partiellement, il ne peut s'agir que d'une équivalence entre les personnes, les réalisations, les positions, tandis qu'une égalité entre les hommes, du point de vue de leur nature, de leurs contenus de vie ou de leur destin ne peut pas du tout entrer en ligne de compte. Cette inégalité s'accroit avec la complexification sociale, avec la multiplication des métiers, avec l'accroissement de la population...

    SIMMEL ne veut pas entrer dans un débat proprement épistémologique (même s'il écrit beaucoup dessus!) : "la question sociologique se propose l'abstraction de ce qui dans le phénomène complexe que nous appelons vie sociale, est réellement société, c'est-à-dire socialisation ; elle se propose d'éloigner de la pureté de ce concept tout ce qui ne constitue pas la société comme telle, comme une forme d'existence unique et autonome, mais qui se toute façon ne peut être réalisé historiquement qu'à l'intérieur de la société. Par là, nous avons affaire à un noyau de problèmes clairement définis ; il se pourrait que la périphérie des sphères du problème touche à d'autres sphères de façon provisoire ou durable, et que les délimitations deviennent problématiques, mais le centre n'en reste pas moins solidement à sa place."

 

Georg SIMMEL, "Disgression sur le problème comment la société est-elle possible?", traduction jean Martin RABOT, Université de Minho Braga, Portugal, dans Georg Simmel, La sociologie et l'expérience du monde moderne, sous la direction de Patrick WATIER, Méridiens klincksieck, 1986.

Frédéric VANDENBERGHE, La sociologie de Georg Simmel, La découverte, collection Repères, 2001. 

 

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12 mars 2018 1 12 /03 /mars /2018 09:10

        Georg SIMMEL est l'un des auteurs en sociologie et en philosophie qui étudie le conflit dans toute son ampleur, en y faisant véritablement le centre ou la matrice des processus sociaux. Sa pensée, profondément duale, combine l'harmonie et la discorde. Affirmer que la lutte constitue une forme d'association peut sembler paradoxal, car le conflit est  souvent considéré comme une forme de dissociation. SIMMEL conteste vigoureusement, et nous partageons cela, considère le conflit comme forme d'interaction et d'association. Toute association contient un élément de conflit, et même si cela n'est pas intentionnel (conscient) de la part des acteurs sociaux. La société est toujours le résultat toujours dynamique "de deux catégories d'actions réciproques qui s'affirment qui s'affirment, dans cette mesure, toutes comme également positives". 

 

Le conflit comme complémentaire intrinsèque de la coopération

      En définissant le conflit comme une force positive, fonctionnelle, contribuant à la constitution de la société, le sociologue allemand dépasse l'opposition centrale des années 1960 et 1970 entre les sociologies du consensus, d'inspiration durkheimienne (PARSONS, SHILS, DAVIS) et les sociologies wébéro-marxistes du conflit (DAHRENDORF, REX, ZEILTLIN). 

Frédéric WANDENBERGHE, maitre de conférence en sociologie à l'Université Brunel à Londres et chercheur associé à l'université pour les études humanistes à Utrecht, suit en partie la tentative de Lewis COSER (Les fonctions du conflit social, PUF, 1981), même s'il exagère quand il qualifie SIMMEL de "penseur résolument fonctionnaliste", pour systématiser la théorie simiennes du conflit en seize propositions. Mais il ne le suit pas dans sa tentative de dégager des lois du conflit, dans la mesure même où le sociologue allemand réfute souvent cette manière de penser. Il existe bien un continuum entre la jalousie et la guerre civile en passant par la compétition économique et le compromis politique, mais le conflit est extrêmement polymorphe et à forme changeante, tellement qu'il est difficile de réduire sa dynamique à des lois intangibles et universelles. 

Bien entendu, le conflit est d'abord le signe d'une opposition et d'une hostilité, mais comm il unit dans une même lutte et à propos d'un même litige les opposants, il en résulte, comme le note de son côté Alain TOURAINE, BOURDIEU et Claude LEFORT à la suite de SIMMEL, qu'il n'y a pas d'opposition sans adhésion, pas de dissensus sans consensus (sur l'objet même du conflit). Si l'on fait exception du cas limite de la guerre d'extermination (celle notamment entre peuples totalement étrangers l'un à l'autre, ne se reconnaissant pas la même nature), la "guerre totale" selon l'acception de Carl SCHMITT, le conflit présuppose bien la reconnaissance de l'existence de l'ennemi et de ses intérêts car, sans intérêts et sans enjeu communs, il n'y aurait guère de conflit, puisque celui-ci serait alors sans objet. "Il est presque inévitable, écrit SIMMEL, qu'un élément de communauté se mêle à l'hostilité, là où le stade de la violence ouverte a cédé le pas à un autre rapport, manifestant peut-être une somme d'hostilité tout aussi forte entre les partis". 

En dehors de ce consensus fondamental sous-tendant le conflit, les partis qui "s'unissent pour lutter" acceptent et reconnaissent (ou sont censés le faire) l'existence de normes et de règles tempérant le combat. Dans son argumentation SIMMEL passe fréquemment d'élément tirés des conflits internationaux à des conflits inter-personnels comme pour en souligner la même structure. Il passe des guerres aux zizanies conjugales avec une facilité que d'aucuns trouvent irritantes. C'est qu'il estime qu'entre le conflit intragroupal et intergroupe, il existe, outre les différentes qu'il met d'ailleurs en évidence, existe une analogie de structure qui va plus loin qu'une coÏncidence. Confirme cette thèse, l'interchangeabilité fréquente (même au sein du phénomène guerre) entre les deux formes de conflit, tant au niveau de l'attitude des acteurs et sur les enjeux.

 

La figure de l'étranger

         Dans la polémologie de SIMMEL, on peut distinguer les effets d'association engendrés par le conflit selon qu'ils se manifestent selon qu'ils se manifestent à l'intérieur d'un groupe ou entre les groupes. SIMMEL note que la discorde intragroupale est d'autant plus intense que les partis mêlés ont plus en commun et son proches l'un de l'autre ; plus les partis se ressemblent, plus ils s'investissent dans la lutte, comme on ne le voit que trop souvent dans ces relations fusionnées qui échouent, transformant les anciens amants et ennemis jurés. Les conflits idéologiques et les luttes de classe transcendant les personnes peuvent être tout aussi violents, car lorsque les personnes se battent pour des causes objectives ou des idées, elles se sentent justifiées et s'acharnent dans la lutte en sacrifiant leur personne à la cause. Dans ce contexte, on peut également comprendre la haine envers les renégats, envers ceux qui se sont trahis en trahissant la cause et ont fractionné le groupe en faisant faction, ainsi que la lutte contre les hérétiques, contre ceux qui quittent le groupe pour réaliser les mêmes fins par d'autres moyens.

 Si les discordes intragroupales mettent l'unité du groupe à l'épreuve, les luttes intergroupales renforcent, en revanche, la cohésion à l'intérieur du groupe. Confronté à une menace venant le l'extérieur, le groupe doit, pour assurer sa propre existence, affirmer son identité et accentuer ses limites, mobiliser les énergies de ses membres et centraliser ses activités. En temps de paix, le groupe peut tolérer les antagonismes et les dissensions le traversant ; en temps de guerre, il doit faire taire ses dissensions internes, abroger les libertés et centraliser le pouvoir. Le rapport bien connu entre despotisme et guerre vient de là. Cela fait partie en outre d'une technologie du pouvoir utilisée depuis des temps immémoriaux par les chefs politiques et militaires, voire religieux. Des acteurs sociaux sont capables d'arguer de menaces pour faire admettre à d'autres qu'il faut mettre en veilleuse le partage du pouvoir, et parfois même ils recherchent des ennemis pour s'y maintenir. Il existe une certaine filiation entre la compréhension de MACHIAVEL et celle dont fait preuve SIMMEL. 

       Celui-ci tient tellement le conflit comme central dans la société qu'il consacre tout une longue digression de sept pages (dans Etudes sur les formes de socialisation, PUF, 1999) sur l'étranger à l'intérieur d'un long chapitre assez mal connu sur l'espace et les ordres spatiaux de la société. Anticipant la nouvelle la nouvelle géographie sociale et culturelle de l'espace et des lieux (LEFEBVRE, MASSEY, ROSE), Simmel présente une analyse "constructiviste" de la détermination spatiale de la société en examinant, de façon symétrique, la construction spatiale du social (comment les formes spatiales, telles les frontières, la proximité ou les mouvements migratoires, structurent-elles les interactions sociales?), et la construction sociale du spatial (comment les interactions sociales s'expriment-elles symboliquement dans les formes spatiales?, par exemple : le terrain vide comme expression de la neutralité).

Le lien entre le spatial et le social vient à l'esprit de SIMMEL parce que son époque n'a pas encore tout-à-fait quitté l'organisation sociologique tranchée qui règne alors dans les villes, entre quartiers riches et quartiers pauvres, entre quartiers de diverses nationalités, entre quartiers universitaires et quartiers résidentiels, que l'urbanisation dominée par la circulation automobile n'a pas encore rendu quasiment invisible... 

Le contexte de la sociologie spatiale explique l'importance que les catégories spatiales de la fixation et du mouvement, de la proximité et de la distance, jouent  dans l'analyse psycho-sociologique de l'étranger, compris et analysé comme une forme sociologique bien déterminée structurant non pas les interactions entre les amis et les ennemis, comme c'est le cas dans la lutte, mais entre les membres du groupe et ceux qui venus d'ailleurs, s'installent un beau jour au sein du groupe.

Une des raisons pour lesquelles la sociologie de SIMMEL a de beaux jour devant elle réside dans l'immense importance des migrations présentes et futures de populations qui fuient le désordre, la guerre, les épidémies et les conséquences des changements climatiques.

Ni ami ni ennemi du groupe, mais un peu des deux, l'étranger n'est pas un randonneur ou un touriste, qui repartent presque aussitôt arrivés, mais un immigrant qui arrive aujourd'hui et reste. L'étranger n'est pas forcément le marginal ou l'homme de trop, il est quelqu'un qui fait partie du groupe sans en faire vraiment partie, puisque venu d'ailleurs, il n'en partage ni l'histoire ni la culture.

Cette structure schismatique de la proximité de la proximité et de l'éloignement explique certaines caractéristiques des interactions entre les hôtes et ceux qui sont de passage. d'abord le fait que l'étranger est une sorte de "moteur immobiles" ou de "mobile immuable", qui bouge sans bouger, fait de lui un intermédiaire idéal entre deux communautés, capable d'importer des idées et des marchandises de l'un dans l'autre. Étant dépourvu de terre, aussi bien au sens propre qu'au sens figuré, l'étranger apparait souvent dans l'histoire économique comme marchand. Le rôle important des Juifs européens dans le commerce confirme cette analyse.

La situation spécifique de l'étranger s'exprime en second lieu dans sa capacité d'objectivité, dans ce mélange de distance et d'engagement, caractérisant également le bon sociologue selon ÉLIAS. l'étranger est plus libre, pratiquement et théoriquement : capable d'objectiver les rapports et les situations, son esprit est plus ouvert et il est moins lié dans son jugement par les conventions et les habitudes. C'est d'ailleurs ces qualités qui font de l'étranger un bon confident et un bon juge, comme cela est illustré par la pratique de certaines cités italiennes qui faisaient appel à des étrangers pour rendre la justice.

Plus, sans doute, du haut en bas des échelles sociales, on fait souvent appel à l'étranger pour des rôles économiques, juridiques et politiques, car il dépend complètement du bon vouloir de ceux qui l'utilise et qu'il ne recherche pas l'implication directe dans le conflit (et d'ailleurs, on lui fait comprendre qu'il n'en a pas l'intérêt...).

 

Les implications de la sociologie de SIMMEL pour la polémologie et l'irénologie.

      Suzie GUTH part de l'étude dynamique et transformationnel des déterminants morphologiques pour examiner les processus de morphogenèse des groupes. "Ces processus sont antinomiques, explique t-elle, : les uns conduisent à l'opposition et au conflit, les autres à la recherche des "similitudes", à l'égalité par l'accroissement des cercles sociaux (C.BOUGLÉ). Cet accroissement est lié à l'amenuisement du lien social qui conduit à créer des groupes aux contours de plus en plus lâches, mais dans la superposition et l'extension sont de plus en plus aisées."

On préfère l'étude de la paix, de l'union, à celle de la guerre, de la scission, de la désunion. La polémologie semble entachée des signifiants belliqueux qu'elle sous-entend, et d'ailleurs on peut vérifier aisément la dérive des études polémologues à cet égard. L'irénologie semble plus adaptée pour étudier les conditions de l'établissement et du maintien de la paix. Si cette position demeure logique selon nous, Suzie GUTH met en garde contre le fait de penser souvent que la paix est un état sans conflits (si qui n'est pas notre cas...). Par les antagonismes qu'il laisse percer, par la violence qu'elle libère, le conflit laisse craindre la fin d'un ordre, la dilution du groupe social.

SIMMEL n'est pas du tout de cet avis : le conflit est non seulement un élément de fractionnement, mais aussi un élément de solidarité interne. Evoquant le rôle positif de l'opposition, SIMMEL part de la constatation banale qu'elle nous libère de la tyrannie. L'opposition est donc un élément de liberté et une manifestation de celle-ci, tant dans les relations interindividuelles que dans la vie publique. Il estime que la lutte, l'opposition, le conflit créent les conditions d'une conscience collective, conscience du bonheur en état de paix, conscience de l'amitié malgré les ruptures, conscience de la solidarité face aux dangers extérieurs et intérieurs. Le groupe en situation de lutte serait dans une phase proprement existentielles, car il lutte pour sa survie.

Suzie GUTH rapproche ce raisonnement de celui de Georges SOREL (Réflexions sur la violence, 1972), pour quoi la violence du prolétariat tirerait la bourgeoisie de son abrutissement... L'opposition crée les conditions nécessaires à une mobilisation des énergies à une croissance de la solidarité interne. En donnant naissance à un champ de contre-position possible, elle articule et vivifie ses aspects contraires, elle oriente les choix négatifs qui de virtuels deviennent réels, elle leur donne une intensité, une direction, une convergence. Pour SOREL, la violence est fondatrice, et son abandon entraîne la dilution de la classe sociale et de son ennemi de classe, en somme la perte de la frontière et de la ligne de partage entre deux mondes.

Elle indique que pour SIMMEL et COSER (les fonctions du conflit social, 1982), le danger, qu'il soit virtuel ou réel, n'en a pas moins les mêmes effets sur le groupe. Celui-ci peut effectivement disparaître, perdre ce qui faisait sa cohérence sociale, et voir ses membres s'entre déchirer. La France, après l'attaque nazie illustre pour COSER l'absence de cohésion interne et les risques éclatement d'une société et d'une nation. La cohésion sociale issue d'une crise, d'une guerre, d'un affrontement peut prêter à de multiples interprétations. Liée à un conflit, sa signification attributive sera dérivée du sens donné au conflit. Pour les uns le conflit est canonique, et seuls le consensus, la coopération, et la paix caractérisent l'action sociale (BOUDON et BAURRICAUD, Dictionnaire critique de la sociologie, 1982). Pour les autres, le conflit, nécessaire aux processus de différenciation sociale est exalté et recherché. Dans le premier cas, on craint les effets du conflit, dans le second, on craint la paix et le consensus. "La signification du conflit, écrit notre auteure, ne serait-elle pas liée au temps d groupe et à sa perception de la durée? Celui qui a existé craint de se transformer, de perdre ce qu'il a. Au contraire, le groupe en gestation, orienté vers le futur, livre bataille pour exister : il n'a à perdre que sa seule virtualité. Plus il est entouré d'ennemis, virtuels et réels, plus il existe. Livré à l'imaginaire, à l'anticipation de ce qui sera, il se barricade derrière des barrières imaginaires. Son espace intérieur n'est encore que virtuel, son espace extérieur est en cours d'interprétation." On pourrait ajouter qu'un groupe qui veut s'étendre, même s'il est bien établi, peut avoir intérêt à propager l'existence (ou même à en créer) d'ennemis extérieurs pour lancer au-delà des frontières toutes les énergies qui autrement déstabiliseraient la société qu'il domine. Une analyse de la société capitaliste à ses débuts, et dans le premier XXe siècle, montrent l'intensité des luttes sociales dont on ne sait où elles auraient menés la société, du point du groupe dominant, s'il n'y avait eu les deux guerres mondiales...

Elle cite ensuite GURVITCH (La vocation actuelle de la sociologie, PUF, 1968), qui le premier a défini les fusions dans les Nous et les oppositions partielles, line saurait y avoir "opposition entre solidarité mécanique et solidarité organique", car la solidarité "comporte une infinité de nuances." La fusion, comme l'opposition partielle dans la relation à Autrui, est fondée sur des intuitions virtuelles. Les Nous sont formés d'intuitions collectives : cette formulation permet d'introduire une grande gamme de nuances et de variations dans l'activité du groupe et dans l'activité des Nous. Si GURVITCH a distingué les fusions et les oppositions partielles, nous pensons avec Suzie GUTH, que "nous ne saurions dire qu'elles se manifestent de façon constante." 

Pour nous, c'est Autrui qui est la cause de la solidarité et l'existence de l'Alter permet l'imputation au groupe, comme J FREUND (Sociologie du conflit, PUF, 1983), le remarque, à propos du couple ami-ennemi. L'imputation causale est le fait de l'autre, de sa proximité, de la concurrence qu'il introduit, de nos similitudes et de nos différences. Il existe cependant autour de chaque groupe une constellation d'Atrium. Chacun d'en permet d'opérer une fusion par opposition virtuelle : le Nous du groupe se constitue autour d'un certain nombre de fusions par opposition, souvent dressées les unes contre les autres. Dans leur état de virtualité, les oppositions peuvent se recomposer en s'appuyant l'une sur l'autre et, de deux couples d'oppositions, une alliance ou une nouvelle opposition peut naître. L'antagonisme virtuel est multipolaire et il traverse tous les réseaux de relations. Il est d'autant plus varié que le réseau comprend une grande variété de subsystèmes. L'hostilité diffuse ne doit pas laisser croire à une forte intention hostile : bien au contraire, tant qu'elle est répartie en de nombreux réseaux, en de nombreux maillons, elle n'est que virtuelle.

On peut ajouter, dans les problématiques qui suivent, que tout le travail des systèmes idéologiques et des appareils de propagandes est de dégager parmi ces multiplicités les ennemis principaux contre lesquels on doit lutter, et cela en intensité proportionnelle, en violence variable, suivant les analyses stratégiques du groupe dominant... Ces ennemis désignés ne sont pas forcément les plus virulents ou les plus réels, mais l'opération peut être efficace si elle détourne l'attention. Un exemple clé selon un groupe (ici on pensera aux classes moyennes) peut être tiré des désignations récurrentes des immigrants comme ennemis, alors que dans l'ensemble social d'aujourd'hui, les financiers constituent une bien plus lourde menace d'éclatement de la société. 

Pour J. BEAUCHARD (La dynamique conflictuelle, Éditions Réseaux, 1981) comme pour J. FREUND, le passage de la multipolarité à la bipolarité caractérise le passage de l'hostilité virtuelle à l'hostilité réelle. BEAUCHARD a élaboré une typologie de la dynamique conflictuelle. Elle se caractérise par la réduction des antagonisme, par leur transformation ou par leur focalisation sur un ensemble bipolaire.

La relation ami-ennemi élaborée par C. SCHMITT (La notion du politique, Calmant-Lévy, 1972) constitue pour J. FREUND un des présupposés fondamentaux du politique : elle est, dans le conflit, la relation primitive qui lui permet de se développer. Le passage de l'hostilité diffuse, distribuée selon de nombreux pôles, à la relation ami-ennemi fonde la morphogenèse du conflit. 

La nature du lien social, variable suivant les sociétés, joue un rôle fondamental, comme l'évoque H. BALANDIER (Sociologie actuelle de l'Afrique Noire, Quadrige, PUF, 1982). Dans le groupe à structure parentale, l'affirmation de fois est une affirmation du lien biologique, de son groupe primaire, de sa première matrice socio-culturelle. Cela influe sur les solidarités internes du groupe, de manière plus forte que dans d'autres sociétés. 

Bien que l'opposition paraisse surtout creuser une distance ente l'un et l'autre groupe, constituer une clôture, elle peut précisément par un engouement être réemployée dans une situation holistique similaire. L'engouement crée les conditions d'une unité topologique, il reproduit celle-ci par les phénomènes d'opposition. Ice et là, il recrée une présomption de similitude par la même forme qui regroupe et écarte à la fois. J. MAISONNEUVE (Psychologie des affinités, PUF, 1966) étudie ces phénomènes d'enveloppement. 

Avant un développement sur les dynamiques et réagencements des frontières sociales et morales à l'oeuvre, tant dans une société donnée que dans l'humanité toute entière, évoquant entre autres les travaux de BOUGLÉ (Les sciences sociales en Allemagne : G. Simmel, revue de Métaphysique et de Morale, 1894), Suzie GUTH pose des questions cruciales : Dans quelle mesure la compétition et le conflit ne permettent-ils pas de maintenir les équilibres entre les formations sociales? Dans quelle mesure le conflit n'assure-t-il pas l'équilibre dans un ensemble isologue? L'opposition, le conflit, le combat et la lutte, vus sous l'angle morphologique, forment des rivalités de rapport.

Suzie GUTH, Le conflit et la morphogenèse des groupes, dans Georg Simmel, la sociologie et l'expérience du monde moderne, Sous la direction de Patrick WALTER, Librairie des Méridiens, Klincksiek et cie, 1986. Frédéric VANDENBERGHE, La sociologie de Georg Simmel, La Découverte, collection Repères, 2001.

 

SOCIUS

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