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13 septembre 2017 3 13 /09 /septembre /2017 10:04

   Avant d'en venir aux dimensions proprement dites de la stratégie aérienne, Hervé COUTEAU-BÉGARIE entend s'élever conte un certain brouillage entre tactique et stratégie, provenant directement de la focalisation des attentions des responsables civils et militaires plus sur les capacités mêmes de leur flotte aérienne que sur les caractéristiques de l'ennemi.

Alors que certains écrits tendent à mélanger précisément tactique et stratégie, il estime que "loin de (l')abolir, (l'avion) lui a donné une nouvelle dimension."

"Les missions tactiques, poursuit-il, sont celles qui participent aux opérations de surface, les missions stratégiques sont celles qui visent les objectifs au-delà du théâtre d'opérations. Il semble n'y avoir là qu'une transposition du critère classique du combat, mais la ligne de distinction entre les deux est ici spatiale et non plus seulement temporelle. Dans les domaines terrestres et navals; stratégie et tactique sont des phases successives d'une même action au lieu d'être définies par leur zone d'application. Mais, pas essence, les forces terrestres et navales sont cantonnées au théâtre d'opérations, alors que les forces aériennes ne sont pas limitées à celui-ci.

Même si cette explication vaut ce qu'elle vaut (la stratégie et la tactique relèverait plutôt  de deux ordres de réflexion sur le combat)...Hervé COUTEAU-BÉGARIE estime que "ce glissement en a entrainé un autre : stratégie et tactique, tout en continuant de caractériser des missions, en sont venues à désigner les moyens eux-mêmes : l'aviation tactique regroupe les avions légers destinés à intervenir dans la bataille, l'aviation stratégique, les avions lourds à grand rayon d'action. Le problème est qu'il n'y a pas d'adéquation entre les deux : des bombardiers "stratégiques" ont pu participer à des missions d'appui au sol, donc "tactiques" (en Normandie, dans le Golfe...) tandis que des avions que leurs caractéristiques feraient qualifier de "tactiques" peuvent revoir des missions "stratégiques" (les Mirage IV des Forces aériennes stratégiques françaises). Ce sens matériel a reçu des prolongements organiques, aussi bien aux Etats-Unis (Strategic Air Command, Tactical Air Force) qu'en France (Forces aériennes stratégiques, Force aérienne tactique)."

Il nous semble qu'il y ait, historiquement, bien plus. Durant la seconde guerre mondiale, le gros problème des bombardiers est leur confrontation avec la chasse ennemie, et le cours de la guerre change lorsque ces bombardiers peuvent être accompagnés d'avions de chasse. L'entrée de l'armée d l'air dans l'ère des missiles laisse entier le problème. Pour que les bombardiers effectuent leurs missions stratégiques, très loin des lignes de fronts terrestres et maritimes, il faut le doter de défense tout le long de leur parcours. Pas de bombardements stratégiques sans supériorité aérienne...

"Une telle approche, poursuite Hervé COUTEAU-BÉGARIE, ne peut qu'engendrer de la confusion en substituant aux effets recherchés les caractéristiques de l'instrument. La doctrine soviétique avait une conception plus équilibrée lorsqu'elle suggérait que "l'usage stratégique des forces aériennes provient de leur capacité à frapper des objectifs dits stratégiques (essentiellement les centres urbains) que de leur intégration dans des opérations qui aboutissent à des résultats stratégiques, par exemple en provoquant l'effondrement des forces averses" (Jacques SAPIR, La Mandchourie oubliée). Cette vérité d'évidence a tout de même fini par émerger chez les autres puissances aériennes. En France, la Force aérienne tactique (FATAC) a cédé la place à la Force aérienne de combat (FAC). Aux Etats-Unis, en 1988, le chef du Strategic Air Command lui-même soulignait que "les terms "tactique" et "stratégique" décrivent des actions, non des armes".(...)"

"Ce brouillage de la distinction entre stratégie et tactique est la conséquence inévitable de la polyvalence et de la mobilité de l'avion, capable de frapper ou d'intervenir vite et loin, dans le cadre de n'importe quel type de stratégie. (...)."

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, toujours, distingue stratégie conventionnelle et stratégie alternative, stratégie de guerre totale et stratégie de conflit limité, stratégie d'anéantissement et stratégie d'usure, stratégie de destruction et stratégie d'interdiction, stratégie offensive et stratégie défensive, stratégie de dissuasion et stratégie d'action....

Pour la stratégie conventionnelle opposée à la stratégie alternative, née surtout avec les guerres de décolonisation, mais présente déjà lors de diverses rebellions dans les colonies, notre auteur écrit que "l'avion est par nature un instrument de stratégie conventionnelle en raison des infrastructures lourdes et impossibles à dissimuler qu'il exige", et dont les partisans ou guérilleros auront du mal à disposer. L'avion n'intervient alors surtout de l'extérieur pour appuyer leur action. "En revanche, l'avion est un excellent instrument d lutte contre des guérilleros ou des partisans." C'est dans l'entre-deux-guerres que l'avion a été un moyen de surveillance et de lutte anti-guérilla dans l'empire britannique, théorisé sous l'appellation d'Air Control (J.E. PETERSON, Defending Arabia, Croom Helm, 1986. David E. OMISSI, Air Power and Colonial Control : the Royal Air Force 1919-1939, New York, St-Martin's Press, 1990). Dans les années 1950-1960, en Corée, en Indochine et en Algérie, la force aérienne rend à la défense conventionnelle sa mobilité face à la guérilla, sous forme d'avions ou d'hélicoptères. Mais l'apparition des missiles sol-air, rend plus tard ceux-ci vulnérables. On dote avions et hélicoptères de meilleurs blindages, mais cela ne suffit pas, face à l'escalade des mesures et des contre-mesures électroniques dont sont dotés les missiles ou l'environnement technique qui les sert.

L'avion est d'abord un instrument de stratégie de guerre totale, mais peut être aussi un instrument de conflit limité. "Pour la première, écrit-il, on songe spontanément au bombardement stratégique anti-cité. Mais dans les faits, celui-ci n'a pas produit d'effets instantanés, contrairement à ce qu'avait rêvé Douhet. Il constitue plutôt une modalité d'une stratégie d'usure, au moins quand il ne met pas en oeuvre l'arme nucléaire. La participation de l'avion à une stratégie d'anéantissement se situe plutôt sur une autre plan, lorsqu'il est associé à l'instrument terrestre dans une bataille décisive ou dans une percée en profondeur qui provoque l'effondrement de l'adversaire." Il s'agit du modèle du couplage char-avion utilisé dans le Blitzkrieg allemand de la Seconde guerre mondiale. "L'appui au sol peut également ressortir à une stratégie d'usure lorsqu'il est impossible d'obtenir la décision sur terre. Il cherche alors l'attrition de l'ennemi ou sa paralysie (...)."

L'avion peut permettre de mettre en oeuvre une stratégie de destruction et une stratégie d'interdiction. La première vise des objectifs aériens (missions de chasse) ou des objectifs terrestres et naval (missions de bombardement, mais aussi de transport de troupes parachutistes ou aéroportées). La seconde, perfectionnée durant les grandes offensives alliées de 1943 à 1945, avec l'impossibilité pour le défenseur de se déplacer librement et en sécurité. 

L'avion est, à la fois, "un instrument de stratégie offensive et de stratégie défensive. Pour la première, il recherche la supériorité aérienne et son exploitation contre la terre par l'appui au sol-interdiction, et/ou le bombardement stratégique. Dans la seconde, il assure des missions de couverture (des objectifs terrestres et navals) ou de protection (d'avions en vol)." Cette dualité a ses défenseurs et ses détracteurs, et cette divergence creuse le fossé entre partisans de l'autonomie de l'aviation et partisans d'une coopération entre les armes. Cette théorisation ne doit pas cacher l'enchaînement des événements durant la seconde guerre mondiale : aux bombardements massifs de villes d'Angleterre répondent souvent, par vengeance, des bombardements massifs de villes allemandes... 

    "Malgré l'aura, écrit encore Hervé COUTEAU-BÉGARIE, des as de la chasse, les fondateurs de la stratégie aérienne n'ont jamais placé au coeur de leur analyse l'acquisition (offensive) et la conservation (défensive) de la maitrise de l'air, mais bien les deux volets de son exploitation, l'appui au sol-interdiction et le bombardement stratégique. C'est là une différence remarquable avec le modèle maritime. La plupart des auteurs navals ont été obsédés par l'acquisition de la maitrise de la mer par la bataille décisive, au point d'y subordonner tout leur édifice théorique. L'exploitation contre la terre n'a généralement été envisagée par eux que comme une étape ultérieure, la bataille étant perçue comme un préalable obligé. A l'inverse, les théoriciens aériens se sont focalisés sur l'utilisation de la puissance aérienne contre la surface, sans trop s'attarder sur l'acquisition de la maitrise du milieu aérien par la bataille aérienne, dont la bataille d'Angleterre constitue l'archétype. Sans doute parce que, plus encore que la maitrise des mers, la maitrise de l'air est précaire et révocable, ce dont la doctrine contemporaine prend acte en parlant plutôt de supériorité aérienne. Celle-ci devient dès lors un problème tactique ou opératif plutôt que stratégique. La bataille d'Angleterre a pourtant démontré qu'il était extrêmement dangereux de prétendre mettre en oeuvre la puissance aérienne sans disposer d'une supériorité au moins temporaire et relative. La maitrise de l'air est susceptible de produire par elle-même des effets stratégiques. C'est une leçon qu'il convient de ne jamais oublier. On peut concevoir des opérations sans maitrise en cas de nécessité, mais avec une très forte prise de risque. La théorie aérienne a eu trop tendance à évacuer ce problème que l'expérience s'est chargée de rappeler."

D'une certaine manière, le développement des engins guidés avec de plus en plus de précisions et franchissant des distances de plus en plus rapidement, est une manière de contourner cette problématique. Au lieu de rechercher cette maitrise de l'air, il faut et il suffit de mettre en oeuvre de tels engins de manière plus efficace que l'adversaire. Cette réflexion vaut d'ailleurs pour tous les types d'opérations sur terre, sur mer, dans les airs ou dans l'espace extra-atmosphérique. L'escalade technologique est là pour obliger les théories stratégiques et tactiques d'évoluer, et c'est au complexe militaro-industriel le plus performant, à l'état-major possédant la maitrise de l'information, et la capacité de synthèse pour l'utiliser, que pourrait revenir la décision dans le futur. D'une certaine façon, tous les découpages de la stratégie aérienne exposés plus haut appartienne déjà à l'Histoire, pour laisser la place à d'autres façons de penser la stratégie aérienne. 

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. 

 

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9 septembre 2017 6 09 /09 /septembre /2017 12:33

    Hervé COUTEAU-BÉGARIE indique combien le milieu aérien (des pilotes jusqu'aux états-majors) est déchiré entre les revendications des différentes armes, notamment aux Etats-Unis, à un tel point que chaque arme possède sa propre aviation. L'aviation doit faire face par ailleurs à des exigences diverses et souvent contradictoires, en partie à cause des conflits entre individualités et entre groupes d'intérêts (convictions et égoïsmes se conjuguent avec un beau dynamisme...) qui se transforment en disputes perpétuelles (qui durent depuis plus d'un siècle...) d'une extrême intensité qui pèsent sur les choix stratégiques. Le tout dans une surestimation constante du rôle de l'aviation dans la stratégie globale, sommet dans la logique de recherches de solution militaires à des problèmes complexes...

Ces conflits, même s'ils sont moins intenses, et accordent moins d'importance à l'aviation, existent également dans les cultures stratégiques des autres pays que les Etats-Unis où ils frisent souvent la caricature...

    "On ne doit donc pas s'étonner, écrit-il, si la pensée aérienne (celle des Etats-Unis domine encore beaucoup et a même contaminé les stratégies chinoises...) a presque toujours eu une tournure polémique (ce qui ne le cède en rien dans les siècles précédents à celles qui existaient  par exemple au sein d l'armée de terre entre les tenants et adversaires de la colonne au XVIIIème siècle...). Celle-ci ne semble pas près de s'éteindre, à en juger les controverses furieuses autour des résultats de la compagne aérienne durant la guerre du Golfe. L'armée de terre a une tendance, sinon spontanée, du moins dominante, à considérer que l'air doit être avant tout être au service de la terre ; c'est ce que l'on appelait, dans l'entre-deux-guerres, l'aviation de coopération, placée dans une situation auxiliaire et subordonnée. l'aviation est conçue comme une arme, au même titre que l'infanterie ou l'artillerie, et non comme une armée. Les partisans de la puissance aérienne revendiquent, au contraire, pour elle, l'indépendance et, souvent, la prééminence ; l'aviation doit pouvoir mener ses missions librement dans être asservie aux exigences du champ de bataille et elle est supposée pouvoir obtenir, à elle seule, des résultats décisifs. (...) Quant aux marins, ils ont toujours argué de leur particularisme pour revendiquer le contrôle de l'aviation maritime. Il est de fait que les aviateurs ont tendance à se focaliser sur les opérations conduites au-dessus de la terre et à placer en second rang les missions au-dessus de la mer."

  Il ne s'agit pas seulement d'un problème interarmées, car au sein même des armées ou armes de l'air, de grandes frictions sont à l'oeuvre depuis le début de l'aviation militaire. Un antagonisme fort oppose aviation de chasses, aviateurs de chasse et tacticiens de la chasse aérienne d'une part et forces de bombardement, pilotes et servants de bombardier, tacticiens du bombardement d'autre part. Une fracture aussi importante oppose stratégistes et stratèges de la supériorité aérienne par la chasse d'une part et stratégistes et stratèges du bombardement.  Si des théoriciens ou commentateurs comme Hervé COUTEAU-BÉGARIE jugent nécessaires de réagir contre les multiples déviations que provoquent ces antagonismes, ils demeurent et n'ont rien perdu de leur intensité. De plus entre stratégie et tactique, il n'est pas toujours facile de démêler les prétentions et les réalités. D'autant que ce sont les caractéristiques des matériels volants qui mènent à chaque étape les débats purement militaires. Cela explique que plus que nulle part ailleurs (dans l'armée de terre ou dans la marine), le complexe militaro-industriel possède une très grande emprise sur les états-majors d'armées de pratiquement tous les pays dotés d'une aviation qui se respecte. A un point tel qu'on peut très bien analyser, à l'instar d'Alain JOXE par exemple, les stratégies aériennes à l'aune des matériels (qu'ils soient classiques ou nucléaires) proposés par les grandes formes de l'armement. Cet état de fait explique également pourquoi c'est dans l'armée de l'air que les coûts de production et d'exploitation (si l'on ose dire) explosent régulièrement bien plus qu'ailleurs...

Hervé COUTEAU-BÉGARIE parle même pour ces aviations de syndrome de Guynemer (chasse) et de syndrome d'Hiroshima (bombardement).... 

      Alain JOXE expose "l'hypothèse d'une rationalité universelle de la production de stratégies et d'armements : "Le système de production de stratégies, écrit-il, est certainement différent selon les pays. cependant, l'objet américain comme l'objet soviétique ou européen, est un agrégat de technologies appliquées à un conglomérat de composants sous-traités. Quant à la stratégie militaire, légitime pour un producteur américain de stratégie, elle est - comme pour l'Européen - un compromis entre un scénario stratégique imaginaire sécurisant et l'agrégation des capacités tactiques réelles. Enfin, l'interface entre l'objet et la stratégie est gérée par une bureaucratie chargée d'articuler des nationalités hétérogènes, c'est-à-dire aboutissant parfois à des non-sens." 

   Les rivalités fortes entre constructeurs et branches de constructeurs qui selon les cas mettent en oeuvre des recherche-développements et des fabrications soit d'avions de combat, soit de bombardiers, accentuent les dérives bureaucratiques dans le domaine de la branche de l'air, par rapport aux autres secteurs (armées de terre et marines), de la stratégie aérienne par rapport à la stratégie terrestre ou maritime. 

    La multitude de "scandales" qui agitent les milieux militaires et industriels au fil du temps, résultant de l'inadéquation des matériels aux situations sur le terrain provient en grande partie de cette logique bureaucratique fortement orientée vers les logiques industrielles. Il est significatif que la majorité de ces "scandales" touchent surtout les matériels volants. 

 

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Alain JOXE, Richard PATRY, Yves PEREZ, Alberto SANTOS, Jacques SAPIR, Fleuve noir, Production de stratégies et production de systèmes d'armes, Cahiers d'études stratégiques n°11, CIRPES, 1987. 

 

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8 septembre 2017 5 08 /09 /septembre /2017 14:43

     Si un renouveau de la pensée stratégique aérienne s'amorce dans les années 1980, suite à l'érosion des stratégies nucléaires, accélérée à la fin de l'URSS, il semble bien que l'on assiste à des redites des anciens clivages aux seins des états-majors. Le débat concerne alors beaucoup plus les spécialistes, les opinions publiques s'en désintéressant, notamment avec la fin de la crise des euromissiles, terminée par forfait d'un des protagonistes. C'est au Etats-Unis que le débat se fait le plus ouvert car les chercheurs y sont les plus nombreux qu'ailleurs et manifestent un insatisfaction croissante face au retard de la théorie sur des progrès techniques constants. 

    En 1996, le Livre blanc Aerospace Power for the 21e century, qui émane d'un important think tank, le Strategic Aerospace Warfare Study Panel, constate que "l'édifice de la puissance aérienne sur lequel l'US Air Force a été fondée en septembre 1947 a souffert d'une fragmentation croissante, d'une érosion de son objectif et de certaines perceptions négatives dues surtout à l'héritage de 1941-1945 et aux circonstances spécifiques de la guerre froide". Différents auteurs explorent des voies nouvelles, mais dans des directions différentes. Mais comme le constate Hervé Couteau-BÉGARIE, "au lieu de la nouvelle synthèse espérée par certains, on voit ressurgir, sous de nouveaux habits, les anciens clivages".

       Le colonel John Richard BOYD (1927-1997), pilote de chasse, chercheur et consultant du Pentagone, émet des théories, qui n'étaient pas destinées à la publication, qui ont encore aujourd'hui une grande influence sur le développement de l'aviation militaire et de la stratégie aérienne des Etats-Unis. Il propose un modèle de décision stratégique, dit OODA (Observation-Orientation-Décision-Action) qui met l'accent sur les dimensions morales et mentales du conflit. A partir d'une démarche théorique très complexe qui associe CLAUSEWITZ au théorème d'incomplétude de GÖDEL, à la relation d'incertitude d'HEISENBERG et à la deuxième loi de la thermodynamique, il recommande de maximiser la friction chez l'ennemi par une combinaison d'actions variées effectuées avec la plus grande rapidité qui doivent rendre l'ennemi incapable d'agir. 

Curieusement, alors que lui-même, souvent en désaccord avec ses supérieurs démissionne de l'US Air Force en 1975, se consacrant ainsi à ses études théoriques, d'après David FADOK (La paralysie stratégique par la puissance aérienne, John Boyd et John Warden, Economica-ISC), ses idées, répétées au cours de multiples conférences, ont un impact certain sur le Manuel FM 100-5 de l'Army, dans sa version de 1986, et sur le Manuel I de la Fleet Marine Force de 1989, mais aucun sur les doctrines de l'Air Force ou de la Navy (du moins immédiatement). Plus tard dans les années 1990 et 2000, son travail est reconnu par l'ensemble des chefs d'états-majors de l'USMC qui l'ont utilisé pour leurs manuels d'aera of responsability. 

      Le colonel John A WARDEN III (né en 1943) conçoit la théorie des cinq cercles, une stratégie d'attaque mise au point durant la guerre du Golfe. Dans The Air Campaign de 1988, il adopte une approche systémique. Renversant l'axiome traditionnel qui voir dans la destruction des forces armées adverses la mission prioritaire, sinon exclusives, il voit "l'ennemi comme un système composé de nombreux sous-systèmes". Il définit cinq cercles : direction (commandement), fonctions organiques essentielles (réseaux électriques, installations pétrolières, approvisionnement en nourriture et finances), infra-structure (système de transport), population (qui assure la protection et le soutien des dirigeants, forces déployées (forces armées ennemies), ces dernières étant moins vulnérables aux attaques directes parce qu'elles ont été conçues pour cela. La stratégie détermine les points vulnérables de chaque sous-système à attaquer afin de provoquer la paralysie stratégique de l'ennemi jusqu'à ce que celui-ci reconnaisse sa défaite ou soit hors d'état de continuer à résister.

Il s'agit, comme pour le système de BOYD, d'une stratégie sélective reposant sur une planification très élaborée. Mais à la différence de ce dernier, sa réflexion débouche très vite sur une application pratique, puisque WARDEN est chargé de la planification de l'offensive aérienne préliminaire contre l'Irak durant la guerre du Golfe. Malgré le succès de celle-ci, xa carrière s'arrête et il quitte l'Air Force sans avoir obtenu ses étoiles (de général...), ce qui est dû sans doute en parties à des manoeuvres professionnelles de rivaux dans l'armée de l'air, comme souvent. De plus, la liberté de pensée n'est pas vraiment la qualité la plus en vue dans les armées.  Cette théorie est mise en pratique grâce à la précision grandissante des armes, notamment les smart bombs ou précision-guided missiles (PGM) et au fait que l'aviation, de force d'accompagnement des opérations terrestres, devient la force principale. On considère que l'objectif fondamental est la destruction de l'infrastructure assurant la survie de la population ou de l'organisation sociale. Ces infrastructures, deviennent cibles légitimes de la guerre (WARDEN, Air Theory for the 21st century, in Battle of the future, Air and Space Power Journal, 1995).

Si les objectifs ont bien été atteints (colonel Kenneth RIZEL, 2001), les avions détruisant les infrastuctures duelles (civiles et militaires) de l'Irak tout en évitant de bombarder directement les populations civiles (3 000 morts), l'impact global est problématique. En effet, on évalue à plus de 100 000 civils le nombre de victime des épidémies et des privations de toute sorte, provoquée par la destruction de toutes les infrastructures sanitaires et énergétiques. Depuis la guerre du golfe, la doctrine de l'Air Force n'a guère évolué à partir de cette stratégie-là, le bombardement des infrastructures téléphoniques étant ajouté pour jeter la confusion dans les esprits.

        Après la guerre du Golfe, le débat continue.

Une partie de la hiérarchie désapprouve cette orientation jugée trop liée à la bataille de surface et préfère une stratégie dans laquelle "la puissance aérospatiale" serait un instrument "indépendant" et "dominant". Cette tendance s'exprime dans les Livres blancs Global Reach, Global Power (1991) du secrétaire à l'Air Force Donald RICE (né en 1939), entre 1989 et 1993, en même temps président ou directeur exécutif de nombreuses compagnies de l'aéronautique et think tanks...   On retrouve cette tendance dans l'Aerospace Power for the 21st Century (1996), rédigé par un groupe de travail international de l'Air University et qui plaide pour une "guerre aérienne stratégique" ayant pour but "la poursuite directe des objectifs politico-militaires primaires ou ultimes à travers la puissance aérospatiale. Edward LUTTWAK célèbre lui aussi "la renaissance de la puissance aérienne stratégique", grâce aux armes guidées avec précision (The Renaissance of Strategic Air Power, 1996).

Au sein de l'US Air Force, une tendance s'écarte des thèses de WARDEN pour prôner des frappes beaucoup plus violentes dès le début de la crise ou du conflit afin d'obtenir une solution immédiate (half pass concept). Cette conception est simulée pour la Bosnie et pour l' Irak (dans les "jeux de guerre" informatiques maintenant d'usage banal au Pentagone). Mais cette conception se heurte à de fortes réticences ; elle suppose en effet une grande supériorité de moyens et beaucoup la soupçonne de n'être qu'une justification de plus pour le développement d'avions très coùteux comme le F-22.

La glorification du "tout aérien" n'est pas unanimement partagée. Le Gulf War Air Power Survey  Summary (1993) se montre beaucoup plus réservé. Le major Stephen T GANYARD par exemple, officier du Marine Corps se livre à des attaques très violentes contre le bombardement stratégique, dans le Golfe (échec selon lui) et de manière générale (William R HAWKINS), des analyses du Congrès dénonce l'affaiblissement de la capacité de projection qui résulte de la réduction de l'armée de terre, ceci sous le ciseau des réductions budgétaires générales et de l'augmentation relative des moyens alloués à l'aéro-spatial.

On voit donc ressurgir des clivages classiques qui suggèrent que le débat n'a pas réellement avancé depuis l'entre-deux-guerres. Au milieu des débats strictement militaires teintés de considérations économiques apparaissent toutefois des considérations politiques bienvenues.

Ainsi, Robert Anthony PAPE Jr (né en 1960), politologue américain connu pour ses travaux géopolitiques sur la sécurité internationale, entend démontrer que le bombarder,t stratégique est, dans l'ensemble, inefficace (Bombing to Win, Air Power and Coercition in War, 1996). 

Le recensement dans d'autres pays des sources de débat est très peu réalisé. La relance du débat ne se limite pourtant pas aux Etats-Unis, témoins les travaux du commodore R A MASON et de l'air vice-marshal Tony MASON en Grande Bretagne ou les deux généraux Michel FORGET (parfaits homonymes par le nom, le grade et les dernières fonctions actives) en France. Les différentes activités aériennes militaires après la guerre du Kosovo mettent en lumière à la fois des problèmes qui dépassent largement la question d'une supériorité de l'arme aérienne et démontrent encore une fois les grandes limites des approches strictement militaires.

   Sont remise de plus en plus en cause l'évaluation sur le moment des bombardements stratégiques dans toutes les guerres, y compris dans la seconde guerre mondiale. De graves mécomptes sont à mettre sans doute (et la littérature à venir va sans doute s'amplifier à ce sujet) dans les débordements d'enthousiasme de nombre d'acteurs du complexe militaro-industriel, peu soucieux des conséquences à moyen et long terme de l'usage de ces armements aériens. Sans doute les politiques libérales de réduction des moyens des Etats vont-elles être plus efficaces dans le déclin de la "puissance aérienne militaire" que les questions de plus en plus pressantes de l'opinion publique internationale....

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002

 

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25 août 2017 5 25 /08 /août /2017 12:34

  La stratégie aérienne, depuis l'apparition d'appareils qui ne volaient que quelques centaines de mètre, met un temps relativement long pour s'imposer, avec des accélérations notables pendant les deux guerre mondiales. Même s'il n'existe pas d'histoire de la pensée aérienne, les mêmes noms revenant dans presque tous les ouvrages de stratégie, on peut, comme Hervé COUTEAU-BÉGARIE, tenter de repérer les étapes essentielles - et les stratégistes correspondant - en s'appuyant de la même manière sur la seule anthologie remarquable existante à ce jour, The impact of Air Power National Security and World Politics, d'Eugene EMME (Princeton, Van Nostrand, 1959). 

   Le concept de puissance aérienne est resté longtemps intermittent et n'a pas été théorisé tout de suite de manière satisfaisante (et encore aujourd'hui...). 

Dès les premières années du XXème siècle, Clément ADER énonce le dogme repris par tous ses successeurs : "Sera maitre du Monde celui qui sera maître de l'Air". Il fonde une pensée caractérisée par une volonté impérialiste et dogmatique. Au-delà des différences nationales, des multiples approches individuelles, la majorité des auteurs partagent la conviction qu'elle est appelée à supplanter les dimensions traditionnelles, terrestre et navale. Aux réactions indignées des théoriciens et praticiens de l'armée de terre et de la marine répondent des outrances des prophètes de l'aviation et vice-versa... Au sein même de l'armée de l'air qui se fraie un chemin à travers les expériences guerrières existe également, notamment dans la RAF britannique des opinions diverses et tranchées : pour ou conte l'indépendance de l'armée de l'air dans les années 20, pour ou contre le bombardement stratégique dans les années 1930-1940, pour le bombardier ou le missile dans les années 50... En fait, on chercherait en vain, parmi les fondateurs, un seul théoricien d'envergure. Même l'auteur qui devient une référence, DOUHET, avec son livre Il domino dell'aria (1921), ne soutient pas la comparaison avec CLAUSEWITZ. 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE expose les caractéristiques spécifiques de l'instrument aérien, qui influent fortement sur le type de stratégie développé.

"Si (...) la pensée aérienne est fille de la pensée navale, elle est dominée par un lien encore plus fort entre le matériel et l'emploi de sorte que la stratégie découle, pour la plus grande part, de choix tactiques préalables : un chasseur n'est pas apte au bombardement à grande distance et un bombardier n'a aucune utilité dans la défense aérienne. La définition du matériel est donc prépondérante. Qu'elle commande la stratégie ou que celle-ci soit déterminée par elle, le résultat est le même : il est très difficile de concevoir une stratégie aérienne théorique.

Pour autant, il ne faudrait pas en conclure que la pensée aérienne soit exclusivement technique. Les penseurs allemands ont mis au premier plan, dans les années 30, les problèmes d'organisation et de doctrine en partant de l'idée, qui s'est finalement révélée fausse, d'une relative équivalence technique des matériels des différentes nations. Cette négligence du facteur technique s'est payée très cher à partir de 1942, lorsque la supériorité doctrinale et tactique de la Luftwaffe n'a plus prévalu face à la supériorité matérielle des avions alliés. A partir des années 1960, on a vu l'émergence d'une pensée aérienne se voulant résolument historique : la plupart des auteurs récents s'efforcent d'illustrer leurs thèses par références aux enseignements de la Seconde guerre mondiale ou des guerres de Corée et du Viet-Nam. Le colonel Warden a construit un modèle qui combine les enseignements de l'histoire, l'analyse systémique et une parfaite connaissance des moyens contemporains, sa méthode est synthétique. Robert Pape se rapproche (sans y accéder vraiment) de la méthode philosophique dans son analyse du bombardement stratégique organisée autour du concept de coercition. De sorte que la pensée aérienne offre aujourd'hui une palette qui recouvre la plupart des catégories (...) identifiées à propos de la stratégie générale. Seule absente, la méthode culturaliste n'a pas trouvé d'application d'une certaine ampleur, mais elle ne serait pas dépourvue d'objet. Il suffit de citer le superbe essai de Horst Boog sur le commandement de la Lufwaffe de 1933 à 1945 (1979), (mais il s'agit d'une analyse historique, non stratégique) ou de songer au général Fogleman décrivant les Etats-Unis comme une "nation aérospatiale", du fait de leur immensité, de leur isolement et de leur attirance pour la technique, ou aux réactions britanniques face au danger aérien durant l'entre-deux-guerres."

Notre auteur dresse un tableau, indicatif et non exclusif, des théoriciens en la matière :

- Méthode historique : Tony MASON (RAF Officer), né en 1932, Michel FORGET, auteur de Puissance aérienne et stratégies (Economica, 2001).

- Méthode réaliste, Billy MITCHELL (1879-1936), pionnier de l'aviation américaine, Alexander de SEVERSKY (1894-1974), pionnier de l'aviation militaire russe, Camille  ROUGERON (1893-1980).

- Méthode rationnelle-scientifique, Giulio DOUHET (1869-1930), général italien, théoricien de la guerre aérienne.

- Méthode géographique : RENNER, JONNES.

- Méthode culturaliste : Horst BOOG (1928-2016), historien allemand spécialiste de la seconde guerre mondiale.

- Méthode Synthétique : John WARDEN, né en 1943, colonel américain spécialiste des questions stratégique au Pentagone.

- Méthode philosophique : Richard BOYD, né en 1942, spécialiste de la philosophie des sciences.

  Figurent parmi les auteurs de l'émergence d'une stratégie aérienne (voir Jules DUHEM, Histoire de l'arme aérienne avant le moteur, Nouvelles Éditions Latines, 1964), de manière lointaine le lieutenant Prussien Pilâtre de ROZIERS (La machine volante récemment découverte par Messieurs Montgolfier, 1784) ainsi que le Napolitain Antonio COSTA (Saggio sull'aeronautica, 1837).

Clément ADER, constructeur de l'Avion, écrit une série articles qui composent un livre prophétique, L'Aviation militaire dans les années 1900-1905. Pionnier de l'arme aérienne, il n'en est pas le seul : le major britannique JD FULLERTON qui lance le concept de maitrise de l'air, l'ingénieur Frederik MANCHESTER, qui annonce dès 1908 que la maitrise de l'air deviendra bientôt le complément obligé de la maitrise des mers.

D'autres auteurs ensuite accompagnent la naissance de l'arme aérienne, dans l'hostilité puis la bienveillance, première guerre mondiale oblige. La chasse s'organise en 1915, les doctrines d'emploi se forgent en 1916 pendant que s'organise l'appui au sol. Le bombardement stratégique sur les arrières apparait dès 1915 et se développe à partir de 1917. Le colonel TRENCHARD , le major TIVERTON en Grande Bretagne, le major Edgar S GORREL aux Etats-Unis se livrent à la bataille pour donner à l'arme aérienne une importance accrue. C'est en  premier en Grande Bretagne que l'arme aérienne (1918, naissance de la Royal Air Force) devient une armée à part entière. 

       Les pères fondateurs de l'affirmation de la stratégie aérienne, juste après la première guerre mondiale doivent batailler dûrement contre de hiérarchies réticentes. Le général italien DOUHET, le lord anglais TRENCHARD, le général américain Billy MITCHELL, des auteurs russes encore à découvrir participent à un mouvement largement polycentrique. 

Deux écoles s'affrontent : partisans et adversaires d'une stratégie générale dominée par l'arme aérienne luttent à la fois dans les cabinets ministériels, les arcanes des commandements militaires et dans l'opinion publique. Le débat prend souvent une tournure acérée, avec parfois la mise à la retraite dorée, sinon plus (MITCHELL, DOUHET) des adversaires de l'establishment d'alors. Mais on trouve des partisans de l'arme aérienne aux arguments moins tranchés et moins simplistes un peu partout. Ainsi, Amedeo MECOZZI, très critique à l'encontre de DOUHET : à travers de nombreux articles, il affirme que l'aviation sous être toujours décisive, peut être prédominante. De plus, parmi les partisans de l'aviation, les débats opposent les perspectives du bombardement stratégique à celles de la participation directe à la bataille. Dans le premier cas, on considère qu'elle rend caduc les concepts d'emploi des armes traditionnelles, dans le second, elle collabore avec elles. Ces débats perdurent tout au long des années 1920 et 1930. 

   La consolidation de la stratégie aérienne vient en Grande Bretagne surtout dans un contexte littéraire apocalyptique sur les destructions causées par les aéronefs (CHARLTON, War from the Air, 1935, par exemple). Rares sont les esprits qui ne s'emballent pas : Liddel HART conserve de la mesure, expliquant l'accroissement de la puissance de feu que recèle l'aviation (When Britain goes to War, 1935). Le gouvernement est obnubilé par la menace d'une attaque (française!) et tente d'obtenir la mise hors-la-loi du bombardement. On songe comme James M SPAIGHT (An International Air Force, 1932) a faire de l'aviation un instrument de dissuasion, renouant avec un certain esprit qui avait concerné en son temps l'invention et le développement de la dynamite... 

En France dans les années 1920, la question centrale est celle de l'indépendance de l'armée de l'air, mais là aussi les débats opposent partisans du bombardement et tenant de l'aviation de coopération. Les uns s'appuient sur DOUHET, les autres, majoritaires soit font de l'aviation une force coopérant avec les autres armes, soit la reléguant dans un rôle secondaire, cette dernière opinion étant celle de stratégistes éclairés (qui affirment le primat de l'armée de terre) comme le général ALLÉHAUT (Être prêt, 1935) ou même le Colonel De GAULLE (Vers l'armée de métier, 1934). Tous les auteurs sont nombreux mais de second plan. Sauf l'ingénieur de marine Camille ROUGERON, vers la fin des années 1930 (L'Aviation de bombardement, 1936). La guerre d'Espagne relance les débats, notamment avec, du même auteur, Le Enseignements aériens de la guerre d'Espagne (1939). La création de l'Ecole de Guerre aérienne et du Centre des Hautes Ecoles Aériennes n'intervient qu'en 1936, toujours sous pression du "lobby" de l'armée de terre. 

Même état de réflexion en Allemagne, alors même que le programme secret de réarmement prend en compte à la fin des années 1930, un surdéveloppement de l'aviation. La production d'armement aérien n'est pas soutenue par une réflexion théorique à la hauteur, ce qui en dit long sur la puissance du complexe militaro-industriel (aidée en cela par les firmes américaines...) dans un Etat pourtant officiellement bridé par le Traité de Versailles. Robert KNAUSS (pseudonyme Major HELDERS), le "Douhet allemand" ne laisse pas une grande trace dans la théorie aérienne (Luftkrie 1936, 1932). La mort prématurée du général VEWER, premier chef d'état-major de la Luftwaffe accélère la désaffection à l'égard de l'aviation à grand rayon d'action au profit d'une conception d'appui aérien au moyens terrestres. En ricochet si l'on peut dire, cela favorise la conception du couple char-avion dans la "guerre éclair". 

Les débats soviétiques, qui se centrent dans les années trente sur le bombardement à longue distance, sont alimentés par Alexandr LAPCHINSKY, auteur d'une oeuvre abondante d'une part et les partisans d'une vision douhettiste (Général KHRIPINE) d'autre part. Les purges staliniennes, là comme ailleurs dans la société soviétique, laminent ce débat, liquidant autant les partisans d'un camp que de l'autre. La persistance toutefois d'un courant partisan du bombardement stratégique (Major IVONOV) permet le développement d'un aviation à grand rayon d'action en 1942, qui demeure toutefois peu active.

L'élaboration d'une doctrine aux Etats-Unis suit également les méandres de ce jeu à trois Adversaires de l'Aviation/Partisans du Bombardement/Partisans de l'appui au sol) (campagnes de MITCHELL), avant un véritable partage, au sein de l'administration américaine (accord MacARTHUR/PRATT) entre l'aviation de l'armée et l'aviation de la marine en 1931. Mais cela n'empêche pas la constitution, notamment à l'Air Corps Tactical School, d'un modèle scientifique du bombardement stratégique. Le déroulement des opérations de la seconde guerre mondiale accélère la prise en considération d'un tel modèle.

D'ailleurs, ces mêmes opérations suscitent dans de nombreux pays à la fois un débat théorique et un développement rapide de l'aviation, alors qu'en contraste la théorie et la pratique maritime n'évoluent presque pas. La pensée aérienne continue donc son développement, dont le plus éclatant exemple est probablement le major Alexander de SEVERSKY, russe émigré aux Etats-Unis. Son livre Victory through Air Power, de 1942 connait un immense succès public. Son effort est soutenu par une myriade d'auteurs secondaires qui vulgarisent les thèses de DOUHET. Cyril C CALDWELL, propagandiste de l'Air Power (Air Power and Total War, 1943) répète que la puissance aérienne est décisive, sans être exclusive. Même si ses adversaires mettent en doute l'efficacité des bombardements aériens et si d'autres encore perçoivent la nécessité, comme Maurice J B DAVY de ne pas mettre aux mains de certains pays cette force aérienne et de placer cette forme sous contrôle international (Air Power and Civilization, 1942).

     Après la seconde guerre mondiale, le triomphe des tenants du bombardement stratégique est avéré dans les faits et les années 1945-1954 sont dominées par la réflexion autour de l'Air Power stratégique nucléaire. En fait, les débats prometteurs son orientés surtout par la recherche de la primauté nucléaire (pas seulement aérienne...) et en fin de compte à partir du milieu des années 1950, les progrès fantastiques des matériels ne s'accompagnent pas véritablement de l'effort de réflexion correspondant. On assiste même à un déclin de la pensée stratégique aérienne, qui n'est pas sans conséquence sur la définition des matériels (hésitations des états-majors).

   Ce n'est que dans les années 1980 qu'on assiste à un renouveau de la réflexion, résultat direct du déclin du nucléaire, qui oblige à penser simultanément la dissuasion et l'action, selon des modalités de plus en plus diversifiées. Les guerres du Golfe, vu les difficultés du maniement de la force aérienne et du Kosovo, vu la médiocrité des campagnes aériennes, obligent à repenser toute la stratégie aérienne. La glorification du "tout aérien", poussée par une puissance industrie aérienne, est remise en question. Les logiques industrielles et financières semblent ne pas correspondre aux logiques proprement militaires dans l'esprit de beaucoup de stratégistes. 

 

    Patrick FACON analyse dans le même esprit les limites et la réhabilitation très relative de la guerre aérienne stratégique. "Force est de la constater : aucun exemple dans l'histoire du XXème siècle n'offre l'illustration concrète d'une guerre qui aurait été gagnée par le recours à la seule puissance aérienne stratégique, telle que la conçoivent les douhétiens. Les théories de Douhet ou de Mitchell n'ont pu être vérifiées ni pendant la Seconde Guerre mondiale, ni à l'occasion des conflits coréen ou vietnamien. Pis encore, des voix nombreuses et influentes se son élevées pour dénoncer les méfaits de la guerre aérienne stratégique - à l'origine de la destruction de la civilisation - et, partant, cause possible d'un phénomène révolutionnaire. La guerre aérienne stratégique semble, par ailleurs, avoir à ce point obsédé les aviateurs qu'ils en ont oublié le rôle fondamental dont peuvent se prévaloir les armées de l'air dans l'appui des forces de surface ou le missions de défense aérienne - la doctrine de l'aviation de chasse a été ainsi clairement énoncée par Claire Lee Chennault aux Etats-Unis, au début des années 1930.

Aussi le bombardement stratégique a-t-il longtemps souffert du discrédit dans lequel l'ont amené les excès des épigones de Douhet. Ce phénomène se prolonge sans interruption jusqu'à la fin des années 1980 pour s'estomper avec la guerre du Golfe qui amène un renouveau épistémologique et théorique."

Figurent parmi les promoteurs de cette remise en question des penseurs en même temps que des praticiens, comme le colonel américain John WARDEN III. C'est l'un des planificateurs de l'offensive aérienne conte l'Irak en 1991 qui entreprend une redéfinition en profondeur de la guerre dans les airs, "y donnant un véritable coup de balai conceptuel". Il s'intéresse, à l'encontre des doctrines qui préconisent des dommages massifs sur les infrastructures économiques, à la paralysie politique de l'adversaire. Il préconise donc de s'attaquer en priorité aux centres de gravité ennemis les plus susceptibles d'entrainer sa neutralisation, les installations et processus  "sans lesquels l'Etat et son organisation ne peuvent se maintenir", les structures qui supportent sa capacité décisionnel au plus haut niveau. Il préconise des frappes aériennes ciblées, qui, tout en évitant les villes et les installations industrielles, et même les objectifs militaires, sur les centres de décision.

Le renouveau d'une pensée aérienne théorique qu'incarne WARDEN (La Campagne aérienne. Planification en vue du combat, est supporté également par d'autres théoriciens : David S FADOCK (La paralyse stratégique par la puissance aérienne), Edward LUTTWAK (La renaissance de la puissance aérienne stratégique... Leurs approchées est favorisée par le développement des armes guidées avec précision, ainsi que par l'importance-clé des systèmes informatiques d'assistance à la décision dont se dotent maintenant quasiment tous les états-majors. 

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Patrick FACON, Guerre aérienne (Théorie de la), dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000.

 

STRATEGUS

 

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24 août 2017 4 24 /08 /août /2017 12:19

    La guerre aérienne ne se limite pas, en théorie comme en pratique, à la guerre menée dans ou à partir des airs. Dans l'histoire, la possibilité d'utiliser des aéronefs comme engins de guerre marque une évolution importante dans la stratégie dans son ensemble. Alors qu'auparavant - dans la réalité comme dans la fiction, avant que des auteurs comme Albert ROBIDA s'empare du thème - la guerre se fait en deux dimensions, clouées au sel, avec de rares exceptions, comme l'utilisation très intermittente de dirigeables ou d'objets planeurs plus ou moins maniables ; avec l'avion comme objet aérodynamique maitrisé, elle prend une troisième dimension qui remet beaucoup d'éléments tactiques et stratégiques en question.

   Patrick FACON, alors directeur de recherche au Service historique de l'Armée de l'Air,  explique bien ce que cette troisième dimension apporte à la guerre. "Par une sorte d'étrange et fascinant phénomène de chassé-croisé, l'avion (...) s'impose d'emblée comme un moyen de mettre à bas la civilisation industrielle dont il est lui-même issu. Mais, s'il est un des instruments de cette montée aux extrêmes qui caractérise les grandes guerres du XXème siècle, il n'en est pas pour autant la cause. D'une certaine manière, il incarne une évolution inéluctable dans la nature même des conflits, prédite par quelques philosophes à l'aune des mutations engendrées par la révolution industrielle du XIXème siècle. Des philosophes tels Nietzsche et Spengler, s'interrogeant sur le destin de la société née des machines, conclurent qu'elle ne peut rien engendrer d'autre que la guerre et la misère.

Machinisme et progrès technique portent en eux les germes de nouvelles formes d'affrontements guerriers. Désormais, les conflits ne concernent plus les seules armées sur le champ de bataille, mais le corps social dans son entier, l'ensemble des activités des nations qui y sont plongées. Aussi les théoriciens de la guerre totale - dont les théoriciens originels de la guerre aérienne forment un sous-ensemble - préconisent-ils de s'en prendre à toutes les ressources de l'ennemi, qu'elles soient militaires, économiques, industrielles, humaines ou morales. Désormais, les affrontements guerriers doivent aussi bien viser la destruction des armées que celle des populations adverses, pour la simple raison qu'ils impliquent tant les combattants que les non-combattants. 

De ce fait, le principe fondamental de la modération - plus ou moins bien appliqué jusque-là - laisse la place à des logiques différentes. Déterminisme technologique, dépravation de la morale - liée à la volonté de terroriser l'ennemi, comme le préconise, par exemple, la doctrine allemande de la Schrecklichkeit -, implication de l'ensemble des ressources nationales - notamment à travers la conscription universelle et l'industrialisation des conflits - se combinent pour donner naissance aux guerres totales. Bref, les guerres ne sont plus affaire des seules armées mais de défense nationale.

Comme le recours à la puissance aérienne s'inscrit-il dans cette problématique? La théorie naissante de la guerre aérienne s'intéresse avant tout au champ du bombardement stratégique. Essentiellement parce que celui-ci représente une tâche beaucoup plus "noble", dans l'esprit des aviateurs, que l'appui-feu ou l'appui-renseignement aux forces de surface, ou encore la défense aérienne. Mais surtout, il se rapport à une mission autonome sur laquelle les armées de l'air en devenir peuvent se fonder pour revendiquer leur indépendance pleine et entière."

Notons que cette revendication se heurte à l'organisation préexistante des armées et les différentes armes, terrestres et navales s'efforcent de s'approprier d'une manière ou d'une autre les nouvelles missions. Emblématique de cette lutte interne, l'organisation actuelle de la défense de certains pays (on pense notamment aux Etats-Unis)  où la marine et l'armée de terre possède des moyens autonomes aériens. De même la stratégie de l'air ne s'impose dans les états-majors qu'à l'occasion des guerres elles-mêmes. Ainsi, successivement, les deux guerres mondiales, donnent à une aviation militaire un statut d'égal à égal avec les autres armes, avec, en bonne et due forme, des stratégies et des tactiques qui lui sont propres, quitte même à imposer sa temporalité aux autres organes militaires.

"C'est que l'aviation autorise la destruction de l'appareil politique, économique, industriel et social qui nourrit l'activité militaire des Etats, objectif qui apparait à certains aussi important que la mise hors d'état de nuire des forces armées ennemies sur le terrain et devient bientôt une fin en soi. Les pertes subies par les populations civiles importent peu. Elles font partie, au contraire, de cette nouvelle logique, quand elles n'en sont pas un des éléments essentiels dans la mesure où la neutralisation psychologique de l'adversaire est alors consubstantielle à la guerre aérienne stratégique. Cette logique fait de l'ouvrier qui travaille dans les usines à l'arrière, du civil qui participe à l'effort collectif de la nation, de quelque manière que ce soit, un objectif dont la destruction est aussi nécessaire, voire plus importante, que celle du soldat qui se bat en première ligne. Car il s'agit dans ce cas précis, de priver les armées en campagne des moyens nécessaires à leur subsistance en anéantissant l'infrastructure socio-économique qui les soutient, en brisant aussi le ressort moral des populations afin qu'elles réclament immédiatement la paix auprès de leurs dirigeants. Ce but peut être atteint avec d'autant plus de facilité que les sociétés industrielles modernes, de par l'extrême fragilité qu'on leur prête, ne semblent guère devoir résister bien longtemps à une application massive et foudroyante de la puissance aérienne. Par là mêmes, les tenants de la nouvelle doctrine déplacent le principe d'anéantissement d'un objet - les armées - à l'autre - les fondements vitaux de toute société, en frappant les bases mêmes de la civilisation industrielle - les villes - dans le cadre d'une approche qu'on pourrait déjà qualifier d'nanti-cités". 

  L'histoire des guerres est marquée par ces doctrines même si, par ailleurs, l'outil aérien ne semble pas donné les effets escomptés. Les stratégies aériennes demeurent ancrées dans la culture militaire de nombreux pays (parmi les plus puissants...) comme pouvant donner les clés d'une victoire militaire. Les différentes "difficultés" à obtenir de réels résultats sur le terrain, -malgré la rageuse bataille des idées à l'intérieur des armées - poussent à augmenter encore la destruction potentiel que l'on peu déverser en territoire ennemi, tout en déjouant les tactiques des "cibles". Des armes aériennes de plus en plus puissantes et de plus en plus performantes (précision, guidage, etc...) voient le jour et sont utilisées, en démonstration ou sur les champs de bataille, et plus ces "difficultés" perdurent, plus les courses aux armements aériens s'accélèrent. Et de nos jours, il semble bien que nous en sommes encore là, dans les états-majors et, paradoxalement, dans l'esprit de certaines opinions publiques.

Même si force est de constater qu'aucun exemple dans l'histoire du XXème siècle n'offre l'illustration concrète d'une guerre qui aurait été gagnée par le recours à la seule puissance aérienne, tel que les conçoivent les théoriciens les plus influents, une grande partie de l'ingénierie des armements est orientée vers l'acquisition de tels résultats, et l'on peut dire que cette tendance s'est notablement aggravée avec l'apparition des armements nucléaires. 

 

    La guerre aérienne ne modifie pas seulement la stratégie. Elle bouleverse la géopolitique. 

Comme l'écrit entre autres, car on retrouve cette réflexion un peu chez tous les auteurs qui se préoccupent de stratégie ou/et de géopolitique, Aymeric CHAUPRADE, "par l'importance croissante qu'elle joue dans les conflits contemporains, l'aviation modifie les données de la puissance et le rapport de l'homme au territoire." Même si l'irruption de l'aviation ne signifie pas l'élimination des facteurs pré-existants, l'homme s'affranchit avec elle des obstacles du relief, de la topologie. Les déterminants du rapport de l'homme à la nature s'en trouve modifié en profondeur et les trois dimensions doivent désormais être pensées dans leur interaction, au temps de guerre comme en temps de paix. L'existence des engins aériens, des monoplaces aux missiles de croisière, modifient complètement les rapports de puissance, même si des permanences fortes, liées notamment à la culture des populations qui y vivent, ne changent que lentement la géopolitique proprement dite. Comme dans l'air, il n'y a pas de topologie géopolitique, c'est toute une aéropolitique et une aérocratie qui s'installe, d'abord progressivement, puis durablement, dans un faisceau de faits qui donnent à la stratégie aérienne une certaine prépondérance dans la stratégie.

Ce mouvement, amplifié à l'ère nucléaire, et qui se prolonge avant que celui-ci ne s'affermisse (l'Histoire le dira) par la "conquête de l'espace", n'a sans doute pas encore donné sa pleine mesure, car beaucoup d'illusions persistent, entretenues par des théories stratégiques qui sont loin d'avoir fait leurs preuves. Si la géopolitique est bouleversée, les ensembles culturels peuvent avoir à la longue le dernier mot, car si la guerre modifie les choses surtout sur le court terme, et cela de façon si spectaculaire que nombre de médias ne voient pas autre chose, des constantes demeurent de par cette réalité toute simple : les hommes vivent encore sur la terre... C'est d'ailleurs en comptant sur les ressources du sol et du sous-sol que nombre d'Etats industriels ont pu survivre même sous les bombardements massifs (Troisième Reich jusqu'à ce que les sols soient conquis,  VietNam du Nord, qui mit en échec l'armée américaine par usure ...).

 

Patrick FACON, Guerre aérienne (Théorie de la), dans Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et de Jean KLEIN, PUF, 2000. Aymeric CHAUPRADE, Géopolitique, Constantes et changements dans l'histoire, Ellipses, 2003.

 

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12 août 2017 6 12 /08 /août /2017 12:45

   Depuis les destructions des deux villes japonaises qui mettent fin, quel que soient les autres possibilités qui s'offraient alors aux belligérants, à la seconde guerre mondiale, l'horizon d'une guerre nucléaire n'a pas cessé de hanter à la fois les responsables civils et militaires de la défense et les populations. La perspective dans les opinions publiques d'une guerre nucléaire  est revivifiée à chaque grande crise mondiale, tandis que la littérature, la télévision, le cinéma, les jeux videos... maintiennent toujours présentes cette possibilité. On ne compte plus les oeuvres de fictions qui entretiennent parfois crainte et peur de cette guerre nucléaire, et souvent, en pointent les conséquences, souvent présentées comme assez définitives pour l'humanité. Souvent, d'ailleurs, ces conséquences sont étayées par une série d'études scientifiques où sont présentés des effets d'explosions nucléaires multiples sur l'environnement, le climat, le devenir de la planète. Même lorsque ces craintes ne sont pas avivées, les responsables civils et militaires élaborent des plans de guerre plus ou moins longue et plus ou moins globale, impliquant l'utilisation d'un arsenal qui demeure suffisant pour détruire plusieurs fois la surface de la Terre. Les plans "nucléaires" sont toujours là depuis des dizaines d'années, se modifiant au fur et à mesure des évolutions technologiques, plus ou moins prêts à l'emploi. Lorsque des crises porteuses de dangers globaux se développent, la presse écrite et audio-visuelle s'empare de cette perspective, et c'est singulièrement le cas, après de multiples crises plus ou moins bien résolues, avec le conflit grandissant entre la Corée du Nord et ses voisins. Puissance nucléaire émergente, ce petit pays (en terme de démographie et de puissance économique) prend à son compte les théories de dissuasion nucléaire, dans une rhétorique belliqueuse émise par un pouvoir dictatorial qui a le soutien, à l'instar de l'Allemagne nazie, de sa population. C'est le moment de rappeler les précédentes crises, les soubassements de la pensée stratégique que possède à des degrés sans doute différents les Etats-Unis et la Corée du Nord. La guerre entre la Corée du Nord et la Corée du Sud avait déjà été l'occasion, notamment dans les milieux militaires américains, dans les années 1950, d'envisager l'utilisation de bombes atomiques sur le terrain.

     La guerre nucléaire, soit l'utilisation d'armes nucléaires en temps de guerre pour infliger des dégâts majeurs à l'ennemi, est envisagée historiquement comme représailles massives, barreau dans l'échelle de l'escalade militaire et intégration dans l'usage des armées conventionnelles. Par rapport à la guerre conventionnelle, la guerre nucléaire est capable de causer des dommages sur une échelle beaucoup plus importante en moins de temps. Les frappes nucléaires, qu'elles soient réalisées sur des villes ou des concentrations de troupes, peuvent entrainer de graves effet à long terme, essentiellement dus aux retombées radioactives mais également à cause du haut degré de pollution atmosphérique qui pourraient installer un hiver nucléaire durant des décennies, voire des siècles. Tous les analystes, y compris ceux qui prônent, souvent en dernier recours l'usage des engins nucléaires, considèrent une guerre nucléaire comme un risque majeur pour l'avenir de la civilisation moderne. Seuls varient dans leurs écrits les formes de chances de survie de l'humanité...

    Décrite déjà dans des romans de fictions écrits par des auteurs très au fait des dernières découvertes et théories scientifiques comme H.G WELLS (La Destruction libératrice, 1914), l'utilisation de l'atome à des fins militaires fait une entrée fracassante (à beaucoup de points de vue...) dans la réalité historique avec les bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945. La destruction de ces villes par une seule arme, au lieu de milliers de tonnes de bombes conventionnelles (plus ou moins, les bombes au phosphore sont classées dans des catégories particulières) utilisées jusque là dans les bombardements stratégiques (de villes), puis le syndrome d'irradiation aigüe provoqué par les radiations ont marqué les esprits. On peut même dire que l'ensemble de la pensée (philosophique par exemple), notamment européenne, par bien des aspects en est marquée. 

    Le développement technologique des armements nucléaires (en qualité et en quantité) permet d'envisager la destruction de régions entières, notamment avec la sans doute illusion de construire des armements anti-nucléaires (interceptions...) qui permettrait d'échapper aux destructions tout en en causant à l'ennemi. 

    La guerre nucléaire a failli se produire, en dehors des crises, par accident à de nombreuses reprises. On a recensé 14 accidents entre 1956 et 1962 entre les Etats-Unis et l'Union Soviétique, à la suite de fausses alertes, d'erreurs humaines ou informatiques (lesquelles sont devenues plus nombreuses avec le développement des ondes hi-fi et d'Internet...). Parmi celles-ci, onze ont été des incidents durant la phase la plus aigüe de la crise des missiles de Cuba de 1962. En 1973, durant la guerre du Kippour, des rumeurs non confirmées indiquent qu'Israël était prêt à faire usage de l'arme atomique, alors que la situation sur le front du Golan était critique (hypothèse reprise dans le film La somme de toutes les peurs, de Phil Alden ROBINSON, 2002, lui-même issu du roman éponyme de Tom CLANCY paru en 1992...). A la suite d'attentats, la confrontation conventionnelle et nucléaire atteint un paroxysme en mai-juin 2002 entre l'Inde et le Pakistan, deux puissances nucléaires régionales. 

   La prolifération nucléaire, tant au niveau des puissances nucléaires que des pays cherchant à produire ou à acquérir l'arme atomique, ou des organisations terroristes cherchant à se procurer des bombes sales, accroît le risque d'une guerre nucléaire. Si, pour la plupart des experts, le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires de 1968 et les accords créant des zones exemptes d'armes nucléaires, ont permis de limiter ce risque, la présence à la surface de la Terre de multiples arsenaux plus ou moins opérationnels fait craindre le pire.

   La stratégie nucléaire, dans les pays détenteurs, constitue le pivot de la stratégie de défense adoptée. A un point tel que les théories militaires anciennes sont revisitées à la lumière de l'expérience de l'ère atomique. Les doctrines de dissuasion diverses fleurissent, parfois à grande vitesse, dans les états-majors comme dans les think tank étatiques ou privés. De manière générale, la situation est comprise de manière complètement différente selon que la théorie fait se confronter des puissances nucléaires (à peu près symétriques) ou met en scène les relations entre puissances nucléaires et puissances non-nucléaires ou encore entre puissances nucléaires majeures et puissances nucléaires mineures (positions asymétriques). 

    Ainsi Edward LUTTWAK qui réfléchit longuement à cette dernière position qui concerne surtout à l'heure actuelle la Corée et les Etats-Unis, préfère parler de manière générale de suasion armée plutôt que de dissuasion. Pour lui, la suasion est inhérente à la force : "toute perspective de recours à la force suscite une réaction des acteurs - ceux qui en attendent un bénéfice, comme ceux qui en redoutent les conséquences."

"Il me parait, poursuit-il, légitime d'introduire ce néologisme - suasion - parce que le contexte politique et culturel très particulier de la "dissuasion" obscurcit la dimension universelle du phénomène. La suasion armée est à la dissuasion ce que la force en général est à la force défensive. ". Ayant défini ce concept, le spécialiste en stratégie et en géopolitique américain, revient au langage commun pour l'aborder sous sa forme négative - la dissuasion - et sous sa forme positive - la persuasion -, "la première se manifestant quand un acteur est amené à agir dans le sens voulu par son adversaire, la seconde lorsqu'un allié est encouragé à persister dans son attitude en échange d'un éventuel soutien armé."

Abordant les types de suasions, notre stratégiste s'attarde sur le cas, qu'il juge riche d'enseignements, de la Corée du Nord. 

"Hormis ses effets routiniers, silencieux, non intentionnels et pour l'essentiel invisible, il arrive que la suasion armée occupe seule le devant de la scène, pour le meilleur et pour le pire. Si Rome a dû combattre deux siècles pour soumettre Carthage, sa domination hellénistique, pourtant plus vaste et plus riche fut obtenue au prix d'une seule bataille et d'une bonne dose d'intimidation. De la même manière, Hitler conquit la Tchécoslovaquie sans tirer un seul coup de canon, agissant au moyen de la suasion, alors qu'il dut livrer bataille pour envahir la Pologne. Hormis les destructions causées, dans le second cas, par les combats, les deux méthodes aboutirent au même résultat. Dans le cas de la Corée, notons aussi que la défense par la guerre, de 1950 à 1953, et la protection du pays par la suasion armée, beaucoup moins coûteuse, depuis, ont produit des résultats équivalents. L'exemple coréen est riche d'enseignements, non comme illustration exemplaire du fonctionnement de la dissuasion mais parce qu'il est, au contraire, atypique. Dans le cas coréen, la conception simpliste, quasi mécaniste de la "dissuasion" comme action intentionnelle et non comme réaction politique d'un adversaire est moins inappropriée que dans d'autres situations. En premier lieu, la perception d'une menace en provenance de la Corée du Nord n'est pas une extrapolation, fondée sur un calcul du potentiel militaire de l'ennemi et sur la construction de circonstances hypothétiques. Le danger a une forme physique indiscutable : la majeure partie de la considérable armée nord-coréenne est massée sur la frontière et, de toute évidence, prête à attaquer. Quant aux intentions des dirigeants nord-coréens, avant l'effondrement économique du pays, ils n'hésitaient pas à les proclamer, et des préparatifs très réels confirmaient leurs déclarations, qu'il s'agisse de tunnels creusés sous la ligne démilitarisée, d'attaques sporadiques de commandos ou de multiples tentatives d'assassinats contre des officiels sud-coréens - une méthode que même les pays arabes et Israël ont toujours évité. De plus, la perception par les Sud-coréens, que la menace pèse avant tout sur eux ne relève pas d'une erreur d'appréciation (contrairement à l'estimation par les Israéliens que l'effort militaire irakien de 1989-1990 était dirigé contre eux, n'imaginant pas que la cible était le Koweït), la situation géographique montre que l'armée nord-coréenne peut combattre exclusivement contre le Sud. Aussi le terme de menace est-il ici approprié, dans la mesure où le phénomène est permanent et orienté dans une direction spécifique - en conformité, dans ce cas particulier, avec la conception mécaniste de la dissuasion. En règle générale, le danger n'est pas continu, il constitue une éventualité, susceptible de prendre forme dans des circonstances exceptionnelles pour ouvrir une crise grave et il n'est caractérisé ni dans sa forme, ni dans son intensité, ni dans sa direction, si bien qu'aucun moyen prédéfini de la contrer ne s'impose de lui-même. 

Dans le cas de la Corée, la dissuasion se distingue par un autre trait. Bien que subsiste la possibilité de bombardements postérieurs à une attaque pour punir le voisin du Nord d'avoir entrepris une invasion, c'est en premier lieu, sur l'efficacité de la défense du Sud, que repose la dissuasion. Toute défense comporte une dimension de dissuasion par interdiction, par opposition à la défense par punition (ou par "représailles") de même qu'une dimension de persuasion est inhérente à toute force offensive. Mais chacune de ces deux formes de dissuasion peut, en principe, être isolée ; et la différence entre l'une et l'autre a des conséquences sur l'organisation et la composition des forces armées."

  Cette analyse montre toute l'importance de la rhétorique dans le cas d'une menace agitée de manière permanente et perçue comme toujours réelle. Si le bouclier américain en Corée du Sud et le jeu croisé des alliances militaires entre les Etats-Unis et les Etats de la région a toujours constitué une sécurité contre l'assimilation de la rhétorique nord-coréenne à l'imminence d'une action réelle, tant par la Corée du Sud que pour les Etats de cette région. L'émergence de la Corée du Nord comme puissance nucléaire, dont l'arsenal pourrait être considéré comme suffisamment réel pour les Etats-Unis pour que cette super-puissance hésite dans la permanence de ce bouclier, peut remettre en question la perception de cette rhétorique nord-coréenne (qui pourrait tendanciellement être considérée comme le seul moyen d'allégeance de la population de la Corée du Nord à ses dictateurs, à usage surtout interne). Ce qui change également la situation, c'est la propension à la rhétorique, récente, des Etats-Unis, sur le même registre, dans le même ton, dans la même hargne que la Corée du Nord. Comme dans toute situation de pré-guerre, où les invectives, les "incivilités", les actions symboliques, s'accumulent,   les protagonistes se préparent "au pire". Il n'est jamais sûr, même au regard de la puissance de feu des armes possédées, que les dirigeants mesurent les conséquences d'une guerre, fut-elle nucléaire. Les essais d'armements n'ont pas cessé en France et en Allemagne avant la Première guerre mondiale qui a pourtant montré l'incompétence (assez crasse) des états-majors, devant les conséquences dévastatrices de l'usage des nouveaux armements...

C'est pourquoi, sans doute, il faut prendre au sérieux toute menace de guerre nucléaire, même s'il s'agit d'abord, dans l'esprit des protagonistes de prendre des gages, de faire des avancées diplomatiques, d'occuper une place reconnue sur la scène internationale, voire de se voir accorder le droit d'usage de terres ou d'eaux... C'est que tout repose sur la perception de la situation de "l'ennemi", notamment intérieure. Comme les dirigeants nord-coréens ont l'habitude d'une organisation pyramidale de la société, ils pourraient leur sembler, à un moment ou à une autre (même bref) que le haute administration américaine soit désorganisée à cause d'une incompétence politique assez rare à la présidence. "Oubliant" d'un coup à la fois l'histoire militaire des Etats-Unis et le fait que l'arsenal nucléaire américain est prêt depuis de longues décennies à chaque heure du jour et de la nuit... La rhétorique de la peur de la guerre agit à double sens, sur ceux à qui elle est destinée et sur ceux qui la profèrent...

Si la guerre nucléaire fait surtout partie d'un horizon à ne jamais explorer pour de nombreuses opinions publiques, rien n'indique qu'il en est de même pour les dirigeants civils et militaires. Tout occupé par ailleurs à monter (voire à prouver) qu'une guerre, donc qu'une guerre nucléaire, pourrait être limitée, surtout si aucune ville n'est visée et que les "échanges" de missiles pourraient avoir lieu uniquement en mer...Après tout la dernière rhétorique critique de la guerre froide (lors de l'installation des missiles américains en Europe de l'Ouest et de nouveaux missiles soviétiques à l'Est dans les années 1980) concernait la possibilité d'une guerre nucléaire limitée en Europe, à l'Europe....

 

Edward LUTTWAK, Le grand livre de la stratégie, De la paix et de la guerre, Odile Jacob, 2002.

 

 

 

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12 février 2016 5 12 /02 /février /2016 13:12

   Au-delà d'une perception faussée faisant apparaitre le parti de Chiang Kai-Chek comme nationaliste (futur régime de Ta¨wan) et comme marxiste pur et simple celui de Mao Tse Toung (futur régime de la Chine continentale), perception dérivée d'une analyse géostratégique primaire calquée sur une confusion de ce qui de la géostragie et de ce qui est de l'idéologie, la recontextualisation historique du passé et du présent des mouvements nationalistes et marxistes en Chine permet de comprendre ce qui relèvent de la propagande, du programme politique, de la dérive idéologique et des préoccupations stratégiques. Nul doute que ces confusions sont nées pendant la guerre froide qui oppose forces capitalistes et forces réellement ou prétendûment socialistes, car auparavant ce qu'on peut lire des compte-rendus de presse et des reportages révèle des perceptions bien plus correctes. Ce sont les réalités du nationalisme et du marxisme en Chine qui refont surface, éclairant mieux les enjeux d'aujourd'hui, avec les travaux de sociologues et d'historiens contemporains. 

   Comme l'écrit Jean-Pierre CABESTAN, "le nationalisme chinois est une réalité plus ambigüe qu'il n'y parait. Son existence est indéniable. Sa force et sa vivacité sont grandes, comme l'ont montré ces dernières années les manifestations contre le bombardement américain de l'ambassade de Chine à Belgrade (1999), l'icident de l'EP3 (avril 2001), les dénonciations des visites du Premier ministre japonaix au sanctuaire de Yasukini, les critiques virulentes proférées contre les dirigeants taiwanais (...) ou plus récemment les violences antijaponaises (avril 2005) et plus généralement l'ambition de faire de la Chine non seulement une grande puissance économique et militaire mais la première puissance du monde devant les Etats-Unis. Le nationalisme semble constiter aujourd'hui la valeur la mieux partagée de la société comme du pouvoir chinois et ce dernier le sait, qui l'a largement instrumentalisé dans le but de renforcer sa main face à ses principaux partenaires étrangers et aussi d'empêcher toute "évolution pacifique" du régime vers la démocratie." Plus largement "Si le nationalisme chinois, pour des raisons qui tiennent à l'histoire, est à bien des égards spécifique, il traduit depuis le début de l'époque contemporaine, c'est-àdire la Guerre de l'Opium (1840), le profond sentiment d'insécurité des élites chinoises. Toutefois, par-delà ce sentiment d'insécurité, plusieurs formes de nationalisme cohabitent : un nationalisme officiel, inspiré par l'idéologie communiste et le souci du Parti communiste de maintenir son monopole sur la chose publique, proche du nationalisme modernisateur mais autoritaire de nombreux révolutionnaires chinois du début du XXe siècle ; un "nationalisme primitif" et revanchard, aux tendances racistes, disséminé au sein de la société par les segments les plus anti-étrangers des élites chinoises ; et un "nationalisme pragmatique" qui tire sa légitimité de la réalité économique et sociale chinoise actuelle sans pour autant rejeter a priori l'influence étrangère. Ce nationalisme peut-il, à terme, accoucher d'un nationalisme démocratique, à la fois mesuré, ouvert et soucieux de défendre non seulement les intérêts de la nation chinoise mais aussi ceux des hommes et des femmes qui y appartiennent." Les manifestations hostiles aux Américains et/ou aux Japonais mettent "en lumière la difficulté de cette évolution et la persistante tradition du pouvoir chinois d'instrumentaliser la seule idéologie qui lui permette de prolonger une espérance de vie."

   Pour éclairer ces propos, le retour sur l'histoire de la Chine que proposent John FAIRBANK et Merle GOLDMAN sur la période qui va de la révolution nationaliste au retour du Parti Communiste Chinois (notamment jusqu'en 1937) peut être également utile pour comprendre les évolutions du nationalisme et du marxisme dans ce pays. Comme dans beaucoup de cas hors de Chine, les positions idéologiques des partis combattant pour le pouvoir peuvent changer par l'exercice de ce pouvoir ou tout simplement pour le garder. Les influences venant de la jeune Union Soviétique sont alors décisives.

  Sun Yat-sen, pionnier parmi les révolutionnaires chinois, président pour quelques semaines en 1912 de la République, avant Yuan Shikai, défend une cause nationaliste limitée à la réorganisation de la société chinoise. Il tente d'unifier la Chine, alors en proie àla guerre civile entre seigneurs de la guerre, en s'appuyant sur de smilitaires opportunistes à Gunagshou, avant d'échouer. En 1922, contraint de s'enfuir de Shanghaï, il décide de joindre ses forces à celles du Komintern dont il entame la régorganisation sous la houlette soviétique. Dans son esprit, le communisme ne suppluante pas les trois principes du peuple qu'l a théorisés : nationalisme; droits du peuple ou démocratie et susistance du peuple qui forment le programme d'une révolution chinoise. Il s'appuie sur l'Union Soviétique, envoie Chiang Kai-Shek en Russie (1923), s'appuie sur Michael Borodine pour réorganiser le Kuomintang et le premier congrès national (1924) élit un comité central exécutif de type soviétique.

C'est le marxisme, versant léniniste qui fournit son armature idéologique. L'objectif du Kuomintang est bien de développer le Parti communiste chinois et de le placer dans une position stratégique vis-à-vis du Juomintang, afin de pouvoir, un jour, prendre le contrôle de ce dernier. Acceptable par Sun Yat-Sun, parce que les membres du PCC était très peu nombreux, cette stratégie ne lui semble pas du tout en mesure de "marxiser" l'ensemble de la société, mais juste de lui assurer l"hégémonie de fait. C'est sa mort en 1925 qui ouvre l'accession au pouvoir de Chiang Kai-shek. Dans l'effervescence nationaliste (1925-1927), et au moment où le mouvement nationaliste est effectivement en mesure de forcer les résidents étrangers à quitter Nanjing, qu'éclate la coupure latente entre l'aile droite et l'aile gauche de la révolution.

"Bien que le Kuomintang eût conquis le pouvoir, il était composé d'éléments à ce point disparates qu'il se trouvait incapable de faire vivre une distature de parti. Au lieu de cela, c'est la dictature personnelle de Chinag Kai-shek qui s'imposa. L'impulsion fondamentale avait été, au début de l'histoire du Kuomintang, une impulsion nationaliste dirigée, après 1905, contre le gouvernement des Mandchous, puis, après 1925, contre l'impérialisme des puissances signataires des traités inégaux. L'idéologie du parti, si nécessaire pour inspirer les militants étudiants, reposait théoriquement sur les trois principes du peuple formulés par Sun Yat-sen. mais ceux-ci relevaient davantage d'un programme politique que d'une idéologie (une théorie de l'histoire). Jusqu'à ce qu'il eût fait alliance en 1923 avec l'Union soviétique, en se réorganisant sur le modèle léniniste, en créant un parti militarisé et endoctriné et en constituant un front uni avec les communistes, le Kuomingtang n'avait pas connu à Guangzhou de destin plus reluisant que celui, strictement régional, des seigneurs de la guerre. (...)". L'histoire embrouillée - où aller en Union soviétique était beaucoup moins de recevoir une formation idéologique que de recevoir une enseignement pratique de révolutionnaire - "suggère qu'il n'y eut jamais au XXe siècle, fondamentalement, qu'un seul mouvement révolutionnaire en Chine, le mouvement révolutionnaire socialiste du Parti Communiste chinois." Ce que l'on sait des massacres des communistes ordonné par Chianh Kai-shek à Sanghaï en 1927 le montre bien : l'esprit révolutionnaire socialiste se dissipe et le gouvernement de Nanjin est plus un gouvernement de bureaucrate méfiant des masses étudiantes, avec un programme qui se délite avec le temps, détruisant même le régime de semi-autonomie d'entreneurs. Les tendances bourgeoises sont elles-mêmes détruites et l'on revient tout simple au contrôle (plutôt moins que plus effectif) bureaucratico-militariste des populations, avec des méthodes brutales, mafieuses, intermittentes... Jusqu'en 1937, ce ne sont guère que les industries militaires d'Etat qui se développent. "Pour le dire brièvement, en arrivant au poouvoir, le Kuomintang avait changé de nature. Après tout, il avait conquis le pouvoir en employant à son service, et contre les communistes, l'univers mafieux de la Bande verte. Au début, de nombreux Chinois s'étaient ralliés au gouvernement de Nanjing, mais les maux du beureaucratisme à l'ancienne avaient tôt fait de les décevoir. non contente d'exercer une terreur blanche visant à détruite le Parti communiste, la police du Kuomintang combatait, réprimait les individus qui les gênaient au sein des autres partis ou dans le milieu professionnel. La presse, bien qu'elle réussît à se maintenir, était durement censurée. (...) Quiconque exprimait de l'intérêt pour les masses était réputé protocommuniste. Cette position anticommuniste avait pour effet de décourager, si ce n'est d'empêcher, tous les projets destinés à améliorer le sort du peuple. Ainsi, le Kuomintang finit par se couper de l'entreprise révolutionnaire." A la tête du gouvernement militaire de facto, Chiang Kai-shek, lui-même accablé par l'esprit de lucre des bureaucrates, tente de remplacer l'aide russe par celle de l'Allemagne, et, au premier revirement stratégique (l'alliance Japon-Allemagne de 1937), se retrouve seul avec ses forces affaiblies face à l'impérialisme militaire du Japon. 

Pendant toute cette période, les forces communistes, avec Mao-Tse-toung à leur tête (après bien des combats internes) tentèrent de trouver une base géographique d'exercice du pouvoir, sur des bases marxistes-révolutionnaires. Presque éradiquées à la veille de l'assaut japonais, les forces communistes lui doivent d'abord un sursis, puis les conditions de son redressement politico-militaire. "Sans l'invasion dévastatrice des Japonais, le gouvernement de Nanjing aurait pêur-être pu conduire progressivement la Chine vers la voie de la modernisation. Cependant, la résistance que Mao et le PCC opposèrent aux Japonais leur donna la chance de pouvoir établir un nouveau pouvoir autocratique dans les campagnes, d'où ils expulsèrent l société civile urbaine naissante qui avait pu continuer à s'y développeer sous les nationalistes. Grâce aux nécessités de la guerre, le PCC put se mettre à bâtir un nouveau type d'Etat en Chine, un régime équipé pour la guerre des classes. En plein coeur du XXe siècle, les révolutionnaires chinois s'apprêtaient donc à mener l'assaut contre une structure sociale vieille de 3 000 ans".  Même si John FAIRBANK et Merle GOLDMAN semblent plutôt appuyer l'opinion d'historiens en économie comme William C KIRBY sur la capacité du gouvernement nationaliste de parvenir à une industrialisation et une modernisation économique, ils ne se font guère d'illusions sur cette capacité, tant les élements progressistes de la société chinoise sont réprimés les uns après les autres.

Ce qui nous intéresse particulièrement ici, c'est la manière dont s'articulent et se combattent l'idéologie marxiste et l'idéologie nationaliste, les acteurs semblant naviguer souvent entre les deux pour un objectif très pratique de conquête et de maintien au pouvoir. Pour avoir abandonner l'une (la communiste) au profit de l'autre, les nouveaux gouvernants n'ont d'autres choix que de s'appuyer sur les structures les plus anciennes du pouvoir local et régional, les forces les plus militarisées à l'oeuvre depuis au moins le début de l'empire Mandchou. Avec la faiblesse supplémentaire de devoir utiliser - puisque les anciens cadres structurant les solidarités ont été éliminées - des méthodes qui s'approchent de celles du grand banditisme organisé. Incapables de réellement choisir, avec leur bagage intellectuel occidental, entre réforme urbaine à l'occidental et conservatisme à l'intérieur des terres, les élites très momentanément parvenues au pouvoir par la force et l'appui des étudiants (qu'ils répriment ensuite...), se condamnent à tout simplement reproduire, mal et avec notamment plus de violence, les anciennes structures de domination...

   Mais de quel marxisme et de quel nationalisme s'agit-il? En effet, dans la pensée de Mao ZEDONG par exemple,  notamment celle élaborée entre 1942 et 1944, la "ligne de masse" dans laquelle il réaffirme la nécessité d'une direction centrale et où il dénonce le caractère réactionnaire du Kuomintang, se refère à un maxisme léninisme fortement sinisé. Le prolétariat ouvrier devient celui des campagnes et le jargon utilisé, pour des raisons de crédibilité sur la scène international, reste celui du marxisme-léninisme. Conscient de la faible industrialisation de la Chine, encore plus faible que celle de la Russie, les dirigeants du PCC axent leurs efforts sur l'éducation du peuple chinois et l'amélioration-réforme de la pasysannerie. C'est à une véritable autre Longue marche que doit s'ateler le nouvel Etat issu de la victoire des communistes à la fois contre l'armée japonaise, les troupes nationalistes et les résidus des moyens des seigneurs de la guerre entre 1949 et 1953.

   Pour cela, les dirigeants s'appuient sur le "nationalisme modernisant de l'élite réformiste" (Yves CHEVRIER) de la fin du XIXe siècle, celui partagé par une grande partie des intellectuels et des cadres administratifs, face aux diverses autres formes de nationalisme évoqué par Jean-Pierre CABESTAN. Les quatre formes de nationalisme qu'il décrit restent présentes en Chine populaire. Leur évolution est loin d'être achevée, et en raison de la mort progressive de l'idéologie communiste (y compris au sein de l'Etat chinois...), de l'effondrement du bloc soviétique, mais aussi de certains échecs de la collectivisation dans les campagnes (malgré l'énorme progrès de la fin des vastes disettes et famines), le direction du PC est "davantage tentée depuis 1989 d'instrumentaliser la dimension anti-occidentale et surtout anti-japonaise du nationalisme chinois. Et certains segments des élites chinoise ont utilisé ce courant idéologique (d'autant que la bureaucratie s'embourgeoise et veut profiter beaucoup plus qu'auparavant des fruits de la croissance, devons-nous préciser), pour renforcer leur influence, soit leur contestation au système actuel." Si la faible opposition s'appuie plus sur un nationalisme qu'un socialisme, même à réinventre, le pouvoir central ouvre la voie à l'expression d'un nationalisme populaire qui dépasse les limites du nationalisme d'Etat. Il hésite toutefois, au gré sans doute de l'évolutioon même du système économique, entre une instrumentalisation et une mise sous contrôle, "notamment dans le but, écrit encorre Jean-Pierre CABESTAN, de conserver uneplus ample marge de manoeuvre sur le plan international."

 

Jean-pierre CABESTAN, Les multiples facettes du nationalisme chinois, dans Pespectives chinoises n°88, mars-avril 2005 (mise en ligne avril 2008). John FAIBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Tallandier, 2013.

 

STRATEGUS

 

 

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18 janvier 2016 1 18 /01 /janvier /2016 10:13

La militarisation, loin d'être un état donné de la société, est beaucoup plus un processus, rapide ou lent, souvent lent, réversible, et très lié aux logiques de conflits armés ou de guerres extérieures et civiles. Si la guerre ne produit pas forcément une militarisation globale des activités d'une société, la militarisation, à coup presque sûr, suit des guerres et en prépare d'autres. Le processus de militarisation qui marque la société chinoise vient de loin lorsque la République est proclamée. Il a pour origine une conjoncture historique bien précise et ne constitue pas une fatalité. Pendant très longtemps, la majeure partie de la société chinoise se tient et est tenue à l'écart des entreprises guerrières, souvent courtes mêmme si elles sont terriblement destructrices. Puis, lors de la dynastie mandchoue s'opère progressivement une orientation globale (via la fiscalité et la présence permanente de troupes sur le territoire) des ressources vers des activités militaires. Les dynasties qui se reposent que sur la force militaire (même si l'idéologie confucéenne maintient un grand respect des hiérarchies et des ordres venant "d'en haut") ont tendance à faire cela

On pourrait faire un parallèle fort avec l'évolution de la Russie (et même de la France au tournant des XVIII-XIXe siècles), d'autant plus fort que les révolutions marxistes donnent naissance, en prenant appui sur ces traditions de militarisation, à des sociétés elles-mêmes militarisées, et ce de manière spectaculaire vu les nouveaux moyens de communication et de propagande mis à la disposition des régimes politiques, eux-mêmes marqués par la guerre, nés souvent dans la guerre et... ne trouvant parfois la survie que dans la guerre civile, avec des évolutions bien spécifiques. Sans doute ces processus de militarisation sont-ils plus prononcés et plus apparents  (présence de troupes, commandement militaire d'entreprises, de services, priorités d'allocations des ressources sous forme d'acheminement de nourriture ou autres produits, collecte de l'impôt sous protection militaire...) aux frontières au cours ou après une guerre étrangère, ou encore pendant et après une guerre civile où tous les territoires d'une région, villes et campagnes, peuvent alors faire l'objet d'une présence permanente, visible et ostentatoire. 

John FAIRBANK et Merle GOLDMAN décrivent un tel processus avec la liquidation de la rebellion Taiping après 1850 par la militarisation. "Il s'agissait de maintenir l'ordre au sein d'une population rirale aussi rétive que croissante. Il en résulta un problème d'ordre institutionnel : comment le pouvoir dynastique pourrait-il maintenir son contrôle sur l'armée, l'élément wu de l'empire? Les dynasties avaient renoncé à la conscription de masse depuis l'empereur Qin. Pour étoffer leurs troupes, les Han et les régimes ultérieurs avaient fait appel à des prisonniers et à des indigents aussi bien qu'à des mercenaires et à des professionnels (souvent combattants de père en fils). Sous les Qing, les garnisons des bannières, aux fonctions stratégiques, avaient été supplantées par des forces de l'ordre dispersées. Les unes et les autres s'étaient avérées incapables d'empêcher l'ascension de la secte du Lotus blanc. Dans les premières décennies du XIXe siècle, l'augmentation du désordre local avait suscité la prolifération de milices locales." Citant Philip KUHN (Rebellion and Its Ennemies in Late Imperial China : Militarization and Social Structure, 1764-1864, Harvard Université Press, 1976), nos auteurs continuent : "les rangs des milices étaient composés de soldats à mi-temps - "ni purement militaire, ni purement civils", mais un peu des deux. Ainsi (dixit Frederic WAKEMAN Jr) a décrit comment la gentry de Guangzhou organisa les villages, au cours des décennies 1840 et 1850, pour contrer les Britanniques. Les fonctionnaires Qing se trouvaient pris dans un dilemme : le fait de s'opposer au sentiment xénophobe de la population pouvait  se retourner contre la dynastie, mais la favoriser pouvait provoquer des réprésailles britanniques. En tant que force militaire aux mains du peuple ou, à tout le moins, aux mains de la gentry locale, la milice était une arme à double tranchant. Pékin ne souhaitait plus confier à l'élite locale le soin d'organiser et de financer les milices, à moins qu'elles ne fussent strictement placées sous l'autorité de magistrats locaux dans le cadre d'un système "à la fois contrôlé par l'Etat et administré par la gentry". Sur cette base, des centaines de villages se virent affecter des milliers de miliciens, organisés de façon à pouvoir répondre, sur de vastes zones territoriales, aux ordres de l'Etat transmis par l'intermédiaire de vastes associations issues de la gentry.

Une telle mobilisation put s'appuyer sur les divers réseaux déjà en place. L'un d'entre eux était le registre haojia, qui recensait tous les foyers et ceux de ses membres aptes à servir de main-d'oeuvre. Un autre était formé par les puissants lignages, qui liaient les individus par parenté, communauté de propriété et de culte des ancêtres. Un autre encire était le marché commun formé par les villages d'un territoire donné. Mêlé à tous ces différents réseaux - administratifs, sociaux, économiques -, le système des milices était en mesure, non seulement de contrôler les zones rurales, mais aussi de supplanter le contrôle exercé sur eux par le gouvernement. En conséquence de quoi, au cours des années 1850, Pékin confia à des fonctionnaires de confiance, comme Zeng Guofen, le soin d'organiser les milices dans leurs zones natives, mais leur emploi devait constituer uniquement un dernier recours pour affronter les situations désespérées. La viabilité du réseau des milices reposait sur la possibilité d'identifier et de localiser tous les combattants qui les composaient. Les sociétés secrètes comme les Triades, qui opéraient parmi les contrbandiers le long des routes de transport et parmi les réfugiés que l'on voyait déferler sur les routes en temps de famine - ou à l'occasion d'autres désastres, comme les inondations et les invasions -, étaient des entités étranges et difficiles à contrôler. Les plus dangereuses d'entre elles étaient des sectes rebelles, comme les Taiping, animées par un foi singulière dont découlait leur cohésion. Deux éléments étaient donc nécessaires si l'on voulait maîtriser leur fanatisme. Le premier consistait à faire revivre l'idéologie confucéenne, pour laquelle l'ordre social dépendait des relations personnelles entre les généraux et les officiers, et entre les officiers et leurs hommes. Pour le dire brièvement, si on voulait qu'elle fût efficace, la chaîne de commandement devait s'appuyer sur des rapports personnels de loyauté, sur le respect de l'autorité et le comportement exemplaire des dirigeants. Des études portant sur la province du Hunan montrent que les lettrés-généraux, comme Zeng Guofan, durent tâtonner avant de résussier à former ce qui allait devenir l'armée du Hunan et d'autres troupes régionales similaires qui vinrent à bout de la rébellion. Simples milices locales à l'origine, ces troupent finirent par acquérir le statut de forces combattantes à part entière (...).

Le second effort qu'il fallait entreprendre pour réussir à maitriser les insurgés dut de créer de nouveaux impôts. Il s'agissait de financer l'effort de guerre. Dès lors qu'ils avaient consciemment embrassé la part idéologique du conflit, il fallait s'assurer que les contributions financières des membres aisés de la gentry fussent payées. En dehors de cette source principale de financement, le pouvoir central pouvait compter sur la vente d'offices et de diplômes - avec le statut social qui y était à chaque fois attaché. La dynastie en était donc réduite aux dernières extrémités. Après 1853, ce pendant, le recours principal fut l'imposition d'une nouvelle taxe sur le commerce, prélevée sur les marchandises stockées ou en transit. Comme son taux était très bas, elle se fit connaitre sous le nom d'impôt du "millième". Cette nouvelle taxe prospérait grâce à un commerce intérieur en pleine progression (...).

Il faut souligner que (ce millième) fut d'abord mis en place sous contrôle provincial et local, et non pas central. (...) Pour le dire brièvement, (ces) taxes, tout comme le système des milices et les armées régionales qui en dépendaient, étaient des institutions de l'Etat, mais en termes symboliques seulement. Il en résultait un nouvel équlibre du pouvoir entre le gouvernement central et les gouvernements des provinces, que le temps fit progressivement pencher en faveur de ce dernier. 

Les armées régionales qui exterminèrent les Taiping furent organisées par des hommes qui non seulement partageaient un même façon de voir, une même idéologie, mais faisaient en outre - notamment par leurs liens de parentés, par les liens de professeur à étudiant, par les liens entre étudiants d'une même promotion - partie intégrante de la classe dirigeante chinoise." Reprenant encore Philip KUHN, ils poursuivent : "l'étroite intégration de l'élite du Hunan" était due à la fois "au système académique des Qing et au réseau de patronage et de loyauté qui traversait toute la bureaucratie". Sous la menace de l'hétérodoxie et de l'invasion étrangère, la classe dirigeante subsistait en demeurant loyale envers l'ordre confucéen. Après les années 1860, son unité de pensée et d'action commença progressivement à se dissiper.

Entre temps, les armées régionales devinrent des forces provinciales régulières et de nouvelles académies navales et militaires commencèrent à former des officiers que le statut de soldats-lettrés auréolait de prestige. Ils devinrent des officiers de métier spécialisés au sein d'une organisation militaire moderne. Les meilleurs d'entre eux se retrouveraient, entre 1916 et 1927, à la tête d'une génération de chefs militaires républicains."

Plus loin, nous pouvons lire, sur ce processus de militarisation qui mêlent ici des éléments clefs pour le comprendre et en faire même un cas-type plus ou moins transposable dans d'autres lieux et d'autre temps. "Parmi les forces en présence lors de la révolution de 1911, les plus puissantes dans chaque province étaients, d'une part, le gouverneur militaire, chef de la nouvelle armée, et, d'autre part, l'élite urbaine réformiste qui formait la nouvelle assemblée provinciale. Ces deux éléments se trouvaient à la tête de chaque province sécessionniste. D'une façon générale, le gouverneur militaire représentait la troisième génération issue du mouvement de militarisation qui avait vaincu les Taiping, tandis que l'assemblée provinciale émanait de son côté de la gentry de la génération précédente, dont les membres, à la fin de la dynastie Qing, avaient dirigé des entreprises d'intérêt public. Le constitutionnalisme était devenu le mot d'ordre du jour, mais l'étroitesse d'esprit et l'égoïsme des princes mandchous restés au pouvoir après la mort de l'impératrice douairière, en nombre 1908, rendaient impossible l'établissement d'un régime monarchique constitutionnel. (...). 

La République chinoise commença son histoire en étant dotée de certains attributs du libéralisme politique : une presse libre ; des assemblées élues représentant les élites locales dans de nombreux comptés, préfectures ou provinces ; et un parlement national essentiellement organisé par le nouveau Parti national (le Kuomintang). Malheureusement, l'autocratie impériale n'avait pas été déracinée, et on ne trouvait rien qui fût susceptible de prendre sa place de manière adéquate." Se formèrent alors ces "seigneurs de la guerre" directement issus des autocraties de province, tous appuyés sur les réseaux de solidarité décrit précédemment. Les nouvelles assemblées furent dissoutes et les élites locales perdirent leurs moyens de contrôle sur le système militaire-fiscal-entreprises publiques. Même si des réformes de tout genre sont édictées, les projets de modernisation n'aboutissent pas, car ils devaient être mis en oeuvre par une bureaucratie centrale en état de décomposition. Ayant hérité "de la gentry le pouvoir qu'ils exerçaient sur la société, les gouverneurs militaires et les assemblées provinciales de 1911-1912 en avaient également hérité une grande aversion pour les désordres prolongés, déclencheurs d'insurrections paysannes." Ils favorisaient la stabilité et l'autocratie impériale allait dans le même sens entre limitation de pouvoir réel et d'initiatives du peuple (malgré les rhétoriques dominantes) et frein dans l'oppression de ce même peuple par les élites locales. L'élite provinciale préfère accorder sa confiance en une dictature personnelle (celle de YUAN en l'occurence, mort en 1916) que de forcer le changement. "C'est ainsi que le conservatisme contrecarrait toute révolution sociale. Les gouverneurs militaires, dont le pouvoir émanait des forces armées, lesquelles avaient récemment augmenté leurs effectifs, ne pouvaient prétendre à un autre destin que celui de généraux de province ou de seigneurs de la guerre. L'idéologie conservatrice de la gentry n'était pas en mesure de ranimer la foi confucéenne par laquelle les nouvelles classes urbaines auraient pu soutenir le nationalisme chinois. Bien au contraire, les élites locales avaient brisé le moule de la gentry, et les lignages s'efforçaient à présent de préserver leur domination locale par toutes sortes de moyens" : commerce, industries de la soie et du sel, force des armes, possession d'entreprises et hégémonie culturelle globale. 

   Les élements de militarisation, ainsi mis à jour dans l'histoire de la révolution chinoise de 1911, s'agencent de manière dynamique afin de drainer les ressources à des fins militaires ou entre les mains de possesseurs de la force armée, en s'épaulant d'une armature idéologique séculaire. Fiscalité finançant en priorité des programmes militaires ou militarisés, Bureaucratie de contrôle des choses et des hommes (jusqu'à l'observance des rites...), traditions hiérarchiques d'ordre matériel et moral (entre hommes, mais aussi entre femmes et hommes...), forces armées omniprésentes (qui organisent à la fois la police et la "défense" et qui surveillent le déroulement d'opérations fiscales), Entreprises publiques, commerce, justification idéologique (et même cosmologique) des inégalités, forment une dynamique qui s'oppose à tout changement. Ce changement qui semble ne pouvoir intervenir qu'à la faveur d'un désastre de premier ordre (une invasion étrangère massive par exemple, ici par l'intermédiaire des moyens de communication que constituent le chemin de fer et le télégraphe) qui rebat tous les éléments de cette militarisation. De cette redistribution, à travers la République chinoise, période qui s'étend de 1912 à 1949, découle d'autres formes de pouvoir ou d'anciennes formes rhabillées idéologiquement, d'autres équilibres de pouvoir ou une autre forme de militarisation...

 

SOCIUS

 

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26 décembre 2015 6 26 /12 /décembre /2015 10:36

Philippe LOREC, haut fonctionnaire au ministère de l'Economie, des Finances et de l'industrie s'excuse presque des opportunités économiques offertes par les sorties de conflits armés avant de détailler quelques unes d'entre elles. Auparavant, il situe le cadre général de ces conflits dont veulent sortir plusieurs acteurs. "Chaque conflit présente des particularités qui font que sa résolution nécessitera un montage politique et économique et un jeu d'acteurs différents. La reconstruction d'un pays est un processus général, dynamique et intermédiaire qui demande l'intervention de multiples catégories d'acteurs, ensemble ou séparément."

Il distingue quatre phénomènes qui modifient profondément la gestion des sorties de conflits armés :

- le passage de l'unilatéralisme au multilatéralisme. "Depuis la Seconde guerre mondiale, la reconstruction des pays sortant de guerre était essentiellement un processus unilatéral ayant pour principal bailleur de fonds les Etats-Unis. Ces derniers ont assuré, du plan Marshall, destiné à l'Europe, aux négociations de Camp David, la majeure partie des financements et des aides. Cet effort a permis d'assurer une certaine stabilité politique mondiale mais surtout d'asseoir l'influence et la suprématie économique et politique des Etats-Unis pendant plus de cinquante ans." Notons que cette logique suit celle des mandats de la SDN et de l'ONU, même si le colonialisme européen est beaucoup moins subtil (à caractéère à la fois économique, politique et culturel) que la politique des Etats-Unis (axée surtout sur le stratégique et l'économique). "Cependant, depuis 20 ans, on assiste à l'arrivée de nouveaux bailleurs de fonds, car aucun pays, même les Etats-Unis, ne peut plus actuellement assumer à lui seul un tel rôle, en raison du nombre de conflits et de la difficulté et de l'énormité croissante de la tâche. Elle se traduit par l'apparition d'alliances multilatérales diverses, larges et hétérogènes, composées de forces tantôt coopératives tantôt concurrentes."

- la complexité des mécanismes internationaux s'ajoute aux difficultés rencontrées au niveau local.

- la multiplication des acteurs locaux et internationaux, notamment la société civile, augmente les risques de dispersion et d'inefficacité des aides.

- l'élaboration d'une doctrine qui se construit et s'affine progressivement à la suite des expériences : "la sortie de crise nécessite, de façon concomitante, le rétablissement d'une gouvernance locale et le soutien aux logiques classiques de reconstruction des infrastructures et de l'économie. Depuis moins de 10 ans, la gestion des conflits a beaucoup évolué sur le terrain et ne se cantonne plus aux traditionnelles opérations de maintien de la paix."

  Il faut prendre en compte, écrit toujours notre auteur dans les dispositifs des évolutions suivantes :

- la dimension civile des crises est devenue prépondérante.

- les rapports de force sur le terrain sont de plus en plus affirmés entre les différentes grandes puissances et sont marqués par une forme d'asymétrie entre les logiques militaires des Occidentaux et les solutions civiles déployées sur le terrain.

- les dimensions multinationales et unilatérales des opérations sont désormais pensées avec une architecture civile.

- les marchés à la clef, contrairement aux idées reçues, ne sont pas immédiatement "rentables", à l'exception des pays possédant des ressources naturelles importantes. Ils nécessitent des investissements préalables non négligeables et s'avèrent souvent risqués. La plupart des entreprises au regard des dernières opérations ne réfléchissent plus en "retour sur investissement" mais en "retour sur présence ou sur image".

Notons que dans un monde régit par les préoccupations à court terme (profits espérés au début de la stabilisation) et par les représentations médiatiques, le "retour sur investissement" ne semble pas une préoccupation réelle des investisseurs. Cela explique souvent la faiblesse précisément de ces investissements en comparaison des besoins globaux sur le terrain et une certaine concentration des moyens sur des secteurs ou des territoires à vocation stratégique (de défense ou économique).

    Pour les grandes puissances, la sortie de conflit armé devient le nouveau terrain de confrontation des stratégies d'influence, de compétition et de pouvoir. Le tout est d'obtenir de bonnes positions dès le début du conflit. L'intervention sur place, camouflée ou ouverte, souvent en faveur d'un camp ou d'un autre, permet d'orienter déjà les prémisses de la sortie du conflit. Le mandat international est alors un dispositif, qui sanctionne bien des efforts diplomatiques et parfois militaires, très efficace pour devancer ses concurrents. Enfin, la fin du conflit est l'occasion d'une redistribution des cartes avec notamment l'arrivée de nouveaux acteurs. Il en résulte des atouts compétitifs majeurs pour certains Etats tout au long du processus de rétablissement d'une stabilité sur le terrain. Les aides internationales peuvent en effet devenir de formidables opportunités pour les pays en sortie de crise, du point de vue de certains acteurs (souvent pas de tous...). Pour les intervenants désireux de rétablir durablement la "paix", il s'agit de veiller ou de modifier dans un sens favorable les équilibres du pays, de limiter les risques d'une reconstruction et d'une transition vers une économie de marchés mal maîtrisée. Notons que l'idéologie libérale des pays intervenants se centrent sur la question de la qualité de ces marchés et n'entendent pas favoriser un leadership d'Etat affirmé (notamment par la mise en oruvre d'une planification qui exigerait quelques nationalisations). Il faut aussi, d'après ces mêmes intervenants, passer d'une logique d'assistanat à une logique de coopération.

 

Philippe LOREC, Enjeux et opportunités des sorties de conflits, dans Guerre et Economie, Sous la direction de Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT, Ellipses, 2003.

 

STRATEGUS

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22 décembre 2015 2 22 /12 /décembre /2015 10:59

L'affaiblissement des Etats, au Nord comme au Sud, par le grignotage de leurs recettes fiscales comme par leur dépossession de nombreux leviers d'interventions économiques et sociaux, influent sur la capacité de gérer des conflits armés. Cela se manifeste dans les tentatives de sorties de conflit menées par les organisations internationales inter-étatiques. La multiplication des "défaillances" d'Etats, au niveau financier comme au niveau même de leurs prérogatives régaliennes conduit à des interventions de toute nature, étatiques ou privées, qui à leur tour modifient, parfois de manière considérable, les périmètres des souverainetés. L'effet est particulièrement direct lorsqu'il s'agit, pour des organisations internationales, de rétablir la paix et la sécurité, de reconstruire des Etats. 

    Pour François POLET, sociologue, chargé d'étude au CETRI, "la multiplication des opérations de state building résulte de la convergence de trois agendas internationaux qui confèrent aux Etats du Sud de nouvelles responsabilités en matière de gestion des risques humanitaires, sociaux et sécuritaires. La récurrence des échecs s'explique par les contradictions d'un projet visant à redessiner les systèmes institutionnels pour les conformer aux "bonnes pratiques" et aux intérêts divers des intervenants." David CHANDLER, professeur de relations internationales au Centre for the studt of Democracy (Université de Westminster), auteur de plusieurs ouvrages dont International stabuilding : The rise of Post-liberal Governance (Routldge, 2010), estime que "le state building vise moins à universaliser la forme "Etat" qu'à cacher sa désintégration sous les pressions du nouvel ordre international. A rebours de sa justification protectrice, il opère une déconnexion entre "responsabilités" (laissée aux Etats non occidentaux) et "pouvoir" (capté par les puissances interventionnistes). La mise en évidence des effets pervers de la régulation extérieure refonde l'idée même d'autonomie politique. 

Pour David SOGGE, consultant indépendant, membre associé du conseil du Transnational Institute (TNI), explique que "l'actuelle "gouvernance mondiale", faible ou tronquée, est un obstacle au peace building et au state building. En matière de flux financiers, de sécurité, de migration, d'industries extractives et de marchandises nuisibles, un triple déficit (de démocratie, de cohérence et d'application) consécutif à l'asymétrie internationale, à certains intérêts privés et au contrôle public lacunaire, mine les quelques initiatives positives prises." 

    

    L'affaiblissement des Etats par le state building, selon David CHANDLER, provient, entre autres, de l'application de Stratégie de sécurité nationale des Etats-Unis, document de 2002 du gouvernement américain. "En 2004, le gouvernement états-unien décidait de mettre sur pied un service spécifiquement consacré aux missions de state building, l'Office de coordination pour la reconstruction et la stabilisation (www.state.gov/s/crs)". On passe alors du "droit d'ingérence" à ce "state building", mené par l'ensemble des pays occidentaux. C'est une véritable redéfinition de la souveraineté dont bénéficient plusieurs pays, dont par exemple la Bosnie (littéralement sous l'autorité de l'Union Européenne) constitue une application nette. Pour cet auteur, "le state building ne vise pas à universaliser la forme Etat - comme c'était le cas durant la décolonisation - mais plutôt à cacher la désintégration de cette forme sous les pressions interventionnistes de l'ordre international de l'après-guerre froide. Le state building constitue un cadre de référence pour l'action politique et l'interventionnisme qui s'attache avant tout à déconnecter exercice du pouvoir et responsabilité. La critique de ces nouveaux avatars de l'interventionnisme doit mettre en lumière les relations réelles de pouvoir et démystifier le discours qui les justifie. Ce n'est qu'en mettant en évidence les effets pervers et négatifs de la régulation extérieure que l'on parviendra à refonder l'idée même d'autonomie politique et d'indépendance."

David SOGGE pointe les grands défis que la gouvernance supranationale doit relever. Elle "peut, de façon positive ou négative, affecter la construction d'Etats solides et l'établissement d'une paix durable." L'auteur aborde les problématiques au sein de 5 grands domaines, "en omettant certaines questions importantes telles que les narcotiques, les traités commerciaux, l'aide étrangère et le changement climatique.

 Les problèmatiques relatives à la gouvernance supranationale s'articulent autour de trois types de déficit (S UNESWORTH, The State's Legitimacy in Fragile Situations : Unpacking Complexity, Paris, OECD, 2010) : le "déficit démocratique" : en amont, les cityens manquent de connaissances et de poids face aux régimes ou face à ceux qui sont chargés de les mettre en application ; en aval, les politiques publiques sont mal appliquées et/ou irresponsables ; le "déficit de cohérence" : les règles et les politiques, au sein d'un juridiction ou entre plusieurs juridictions, s'accordent mal et parfois même, se contredisent ; le "déficit d'application" : les règles ne sont pas respectées parce que les mécanismes d'application manquent de moyens, de légitimité, de portée, d'autonomie politique et de pouvoir de sanction. Ces déficits diffèrent en fonction des axes, des régions, des cultures et des époques. Compte tenu de la puissance asymétrique, en particulier en termes d'aide et de systèmes financiers et de sécurité, la responsabilité du public occidental et des acteurs privés est ici mise en avant, car ils ont été les architectes et les constructeurs principaux des régimes supranationaux actuels. Cependant, la croissance économique et la montée en puissance de certains Etats non occidentaux laissent distinctement apparaitre la fin possible du monopole occidental sur les normes et les règlements internationaux. Par conséquent, certains régimes supranationaux sont confrontés à des défections et à une perte de légitimité au profit de nouveaux "clubs" régionaux ou idéologiques. Les positions indiennes, chinoises et russes envers les accords mondiaux sur le climat ne sont qu'un des exemples des nouveaux défis auxquels fait face la gouvernance mondiale. Les Etats plus faibles peuvent gagner de ce fait en puissance de négociation, mais il n'y a aucune garantie que ces nouveaux accords renforcent ces Etats." Les cinq domaines, détaillés par l'auteur, concernés par cette problématique sont les circuits financiers, les armes et services armés, les industries extractives, les migrations et déplacements et les marchandises nuisibles. David SOGGE distingue pour les divers domaines, des accélérateurs et des inhibiteurs supranationaux de fragilité et des accélérateurs et des inhibiteurs territoriaux de fragilité :

- Pour les accélérateurs supranationaux de fragilité, il cite l'architecture financière mondiale. Elle agit souvent en tant que "multiplicateurs de force" pour les circuits illicites à partir d'une combinaison d'éléments : la surveillance et le contrôle légers des mouvements de capitaux, parfois comme condition de soutien des donateurs et des institutions financières internationales ; les juridictions secrètes (places financières ou paradis fiscaux) à l'étranger ; les règles de prix de transfert et le faible contrôle des falsifications du prix des entreprises ; la dépendance des entreprises légitimes du secteur financier envers les circuits illicites, tels que le blanchissement d'argent et le trafic de drogue ; la concurrence réglementaire renforcée par le "forum shopping" afin d'obtenir un cadre juridique moins restrictif, favorisant de ce fait "une réglementation dégénérative", qui se révèle particulièrement nuisible pour les droits du travail et la protection de l'environnement ; le "commerce de la souveraineté" dans lequel les lois et les réglementations territoriales deviennent des biens négociables ; la faible légitimité de régimes, causée par l'attitude des Etats riches et puissants, ou de leurs alliés, qui s'exemptent des règles ; la "capture" des parlements, dirigeants et autorités chargées de faire appliquer la loi, comme les banques centrales et les agences censées superviser les banques et autres acteurs du secteur bancaire ; la subordination politique et l'inefficacité des agences chanrgés de faire appliquer les régimes internationaux ; les formules macroéconomiques et de gouvernance utilisées par les donateurs et les IFI qui négligent la régulation comme corollaire logique aux stratégies de "conditionnalités" favorisant la libéralisation, les nouvelles méthodes de gestion publique et la privatisation.

- Pour les inhibiteurs supranationaux de fragilité, les éléments suivants jouent un rôle positifi : les cadres mondiaux qui renforcent des réglements nationaux (comme sur les déchets toxiques) et les systèmes d'application, et qui forment les bases de la coordination au niveau supranational ; les approches globales en faveur de "changements de paradigmes" juridiques et politiques, par exemple, on constate les premiers signes d'un changement vers un paradigme de "moindre mal" sur les narcotiques et les drogues douces, bien que la fin du paradigme de prohibition/répression ne soit pas encore d'actualité ; les régimes internationaux efficaces, comme les nouvelles lois américaines et européennes visant à limiter le commerce illicite de bois dur tropical, ou encore les règles qui font face à des contrepoids politiques venant d'acteurs non étatiques, comme les sociétés d'élimination des déchats ; la crainte des entreprises vis-à-vis des sanctions légales suite au non-rapportage de certains paiements et la peur que leur réputation puisse souffrir d'une publicité de non-respect des normes gouvernementales et des droits humains ; la recherche et le plaidoyer qui recadrent l'enjeu de ces questions en les liant au contrôle public.

- Pour les accélérateur territoriaux de fragilité, prévalent : l'affaiblissement de la légitimité de l'Etat, lorsque les services publics ne peuvent pas contrôler ni sanctionner les sociétés privées, les organisations criminelles et les autres acteurs non étatitiques ; l'affaiblissement des capacités et des encouragements à satisfaire aux exigences des régimes internationaux, en raison d'une "saignée" des institutions étatiques par l'austérité, la privatisation, etc ; l'arbitraire du pouvoir, lorsque l'application des lois est laissée à la discrétion des fonctionnaires.

- Pour les inhiteurs territoriaux de fragilité, les éléments suivants jouent un rôle posifit : les systèmes de taxation forts et équitables sur les flux externes et internes, et sur les bénéfices ; la réduction des opportunités d'extraction des rentes privées et arbitraires, ainsi que d'accumulation dans des juridictions secrètes ; l'alignement des lois nationales et des règlements appropriés sur les régimes internationaux, en particulier pour ce qui a trait au travail, à l'imposition et à la protection de l'environnement ; l'application de ces lois et règlements par des agents ("organismes de surveillance" officiels et non officiels), qui jouissent de l'autonomie politique et des ressources nécessaires pour agir au mieux.

 

 Les trois agendas internationaux dont parle François POLET qui, parallèlement et conjointement, contribuent  à la montée en puissance du thème du state building sont l'agenda pour la paix, celui de la lutte contre la pauvreté et celui de la lutte contre le terrorisme. L'enjeu du state building apparait pour la première fois explicité dans "l'Agenda pour la paix" de 1992 du secrétaire général de l'ONU, Boutros BOUTROS GHALI, en vue de redéfinir les missions de l'organisation internationale dans le contexte de l'après-guerre froide. Sur la lutte contre la pauvreté, les "Documents de stratégies de lutte contre la pauvreté" (DRSP) au tournant du millénaire, puis les Déclarations de Monterrey (2002) et de Paris (2005) entérinent les réflexions qui datent de la fin des années 1990 de la Banque Mondiale. le state building reçoit enfin sa troisième grande impulsion, dans le cadre du virage doctrinal de l'après 11 septembre 2001, qui place les "Etats faillis" au coeurs des politiques de défense des pays industrialisés. Ces Etats faillis ne sont pas seulement, pour les Etats-Unis, des havres potentiels pour les activités terroristes, ils sont aussi considérés comme les foyers d'une série de "menaces transnationales majeures" susceptibles de toucher le "premier monde" : pandémies, réseaux criminels, prolifération des armes non conventionnelles, dégradations environnementales, migrations incontrôlées, ruptures de l'approvisionnement énergétique... Pour notre auteur "l'investissement occidental croissant dans les activités se state building procède d'une évolution doctrinale de fond, qui prête de nouvelles utilités aux Etats périphériques dans la mondialisation : le maintien de la paix et de la sécurité humaine, la lutte contre la pauvreté et surtout la mise en oeuvre d'un contrôle territorial visant à contenir les "pathologies sociales" dont les externalités négatives ne connaissent par de fontières. Les échecs, plus ou moins patents, des efforts sur le terrain reflètent en dernière instance l'existence d'une contradiction majeure, au coeur du projet, entre l'objectif d'appropriation locale, par les populations donc, de ces institutions et celui d'appropriation, par ces mêmes institutions, des modèles institutionnels et objectifs politiques de leurs parrains internationaux. L'émergence de mouvements sociopolitiques endogènes suffisamment forts poue enrayer les mécanismes de l'extraversion est la clé de la reconstruction effective et démocratique des Etats."

 

François POLET, State building au Sud : de la doctrine à la réalité ; David CHANDLER, Comment le state building affaiblit les Etats ; David SOGGE, La gouvernance supranationale : un défin pour la construction de la paix et d'Etats forts, dans Alternatives Sud, (Re-)construire les Etats, nouvelle frontière de l'ingérance, Centre Tricontinental, Editions Syllepse, Volume XIX, 2012.

 

STRATEGUS

   

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