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12 février 2016 5 12 /02 /février /2016 13:12

   Au-delà d'une perception faussée faisant apparaitre le parti de Chiang Kai-Chek comme nationaliste (futur régime de Ta¨wan) et comme marxiste pur et simple celui de Mao Tse Toung (futur régime de la Chine continentale), perception dérivée d'une analyse géostratégique primaire calquée sur une confusion de ce qui de la géostragie et de ce qui est de l'idéologie, la recontextualisation historique du passé et du présent des mouvements nationalistes et marxistes en Chine permet de comprendre ce qui relèvent de la propagande, du programme politique, de la dérive idéologique et des préoccupations stratégiques. Nul doute que ces confusions sont nées pendant la guerre froide qui oppose forces capitalistes et forces réellement ou prétendûment socialistes, car auparavant ce qu'on peut lire des compte-rendus de presse et des reportages révèle des perceptions bien plus correctes. Ce sont les réalités du nationalisme et du marxisme en Chine qui refont surface, éclairant mieux les enjeux d'aujourd'hui, avec les travaux de sociologues et d'historiens contemporains. 

   Comme l'écrit Jean-Pierre CABESTAN, "le nationalisme chinois est une réalité plus ambigüe qu'il n'y parait. Son existence est indéniable. Sa force et sa vivacité sont grandes, comme l'ont montré ces dernières années les manifestations contre le bombardement américain de l'ambassade de Chine à Belgrade (1999), l'icident de l'EP3 (avril 2001), les dénonciations des visites du Premier ministre japonaix au sanctuaire de Yasukini, les critiques virulentes proférées contre les dirigeants taiwanais (...) ou plus récemment les violences antijaponaises (avril 2005) et plus généralement l'ambition de faire de la Chine non seulement une grande puissance économique et militaire mais la première puissance du monde devant les Etats-Unis. Le nationalisme semble constiter aujourd'hui la valeur la mieux partagée de la société comme du pouvoir chinois et ce dernier le sait, qui l'a largement instrumentalisé dans le but de renforcer sa main face à ses principaux partenaires étrangers et aussi d'empêcher toute "évolution pacifique" du régime vers la démocratie." Plus largement "Si le nationalisme chinois, pour des raisons qui tiennent à l'histoire, est à bien des égards spécifique, il traduit depuis le début de l'époque contemporaine, c'est-àdire la Guerre de l'Opium (1840), le profond sentiment d'insécurité des élites chinoises. Toutefois, par-delà ce sentiment d'insécurité, plusieurs formes de nationalisme cohabitent : un nationalisme officiel, inspiré par l'idéologie communiste et le souci du Parti communiste de maintenir son monopole sur la chose publique, proche du nationalisme modernisateur mais autoritaire de nombreux révolutionnaires chinois du début du XXe siècle ; un "nationalisme primitif" et revanchard, aux tendances racistes, disséminé au sein de la société par les segments les plus anti-étrangers des élites chinoises ; et un "nationalisme pragmatique" qui tire sa légitimité de la réalité économique et sociale chinoise actuelle sans pour autant rejeter a priori l'influence étrangère. Ce nationalisme peut-il, à terme, accoucher d'un nationalisme démocratique, à la fois mesuré, ouvert et soucieux de défendre non seulement les intérêts de la nation chinoise mais aussi ceux des hommes et des femmes qui y appartiennent." Les manifestations hostiles aux Américains et/ou aux Japonais mettent "en lumière la difficulté de cette évolution et la persistante tradition du pouvoir chinois d'instrumentaliser la seule idéologie qui lui permette de prolonger une espérance de vie."

   Pour éclairer ces propos, le retour sur l'histoire de la Chine que proposent John FAIRBANK et Merle GOLDMAN sur la période qui va de la révolution nationaliste au retour du Parti Communiste Chinois (notamment jusqu'en 1937) peut être également utile pour comprendre les évolutions du nationalisme et du marxisme dans ce pays. Comme dans beaucoup de cas hors de Chine, les positions idéologiques des partis combattant pour le pouvoir peuvent changer par l'exercice de ce pouvoir ou tout simplement pour le garder. Les influences venant de la jeune Union Soviétique sont alors décisives.

  Sun Yat-sen, pionnier parmi les révolutionnaires chinois, président pour quelques semaines en 1912 de la République, avant Yuan Shikai, défend une cause nationaliste limitée à la réorganisation de la société chinoise. Il tente d'unifier la Chine, alors en proie àla guerre civile entre seigneurs de la guerre, en s'appuyant sur de smilitaires opportunistes à Gunagshou, avant d'échouer. En 1922, contraint de s'enfuir de Shanghaï, il décide de joindre ses forces à celles du Komintern dont il entame la régorganisation sous la houlette soviétique. Dans son esprit, le communisme ne suppluante pas les trois principes du peuple qu'l a théorisés : nationalisme; droits du peuple ou démocratie et susistance du peuple qui forment le programme d'une révolution chinoise. Il s'appuie sur l'Union Soviétique, envoie Chiang Kai-Shek en Russie (1923), s'appuie sur Michael Borodine pour réorganiser le Kuomintang et le premier congrès national (1924) élit un comité central exécutif de type soviétique.

C'est le marxisme, versant léniniste qui fournit son armature idéologique. L'objectif du Kuomintang est bien de développer le Parti communiste chinois et de le placer dans une position stratégique vis-à-vis du Juomintang, afin de pouvoir, un jour, prendre le contrôle de ce dernier. Acceptable par Sun Yat-Sun, parce que les membres du PCC était très peu nombreux, cette stratégie ne lui semble pas du tout en mesure de "marxiser" l'ensemble de la société, mais juste de lui assurer l"hégémonie de fait. C'est sa mort en 1925 qui ouvre l'accession au pouvoir de Chiang Kai-shek. Dans l'effervescence nationaliste (1925-1927), et au moment où le mouvement nationaliste est effectivement en mesure de forcer les résidents étrangers à quitter Nanjing, qu'éclate la coupure latente entre l'aile droite et l'aile gauche de la révolution.

"Bien que le Kuomintang eût conquis le pouvoir, il était composé d'éléments à ce point disparates qu'il se trouvait incapable de faire vivre une distature de parti. Au lieu de cela, c'est la dictature personnelle de Chinag Kai-shek qui s'imposa. L'impulsion fondamentale avait été, au début de l'histoire du Kuomintang, une impulsion nationaliste dirigée, après 1905, contre le gouvernement des Mandchous, puis, après 1925, contre l'impérialisme des puissances signataires des traités inégaux. L'idéologie du parti, si nécessaire pour inspirer les militants étudiants, reposait théoriquement sur les trois principes du peuple formulés par Sun Yat-sen. mais ceux-ci relevaient davantage d'un programme politique que d'une idéologie (une théorie de l'histoire). Jusqu'à ce qu'il eût fait alliance en 1923 avec l'Union soviétique, en se réorganisant sur le modèle léniniste, en créant un parti militarisé et endoctriné et en constituant un front uni avec les communistes, le Kuomingtang n'avait pas connu à Guangzhou de destin plus reluisant que celui, strictement régional, des seigneurs de la guerre. (...)". L'histoire embrouillée - où aller en Union soviétique était beaucoup moins de recevoir une formation idéologique que de recevoir une enseignement pratique de révolutionnaire - "suggère qu'il n'y eut jamais au XXe siècle, fondamentalement, qu'un seul mouvement révolutionnaire en Chine, le mouvement révolutionnaire socialiste du Parti Communiste chinois." Ce que l'on sait des massacres des communistes ordonné par Chianh Kai-shek à Sanghaï en 1927 le montre bien : l'esprit révolutionnaire socialiste se dissipe et le gouvernement de Nanjin est plus un gouvernement de bureaucrate méfiant des masses étudiantes, avec un programme qui se délite avec le temps, détruisant même le régime de semi-autonomie d'entreneurs. Les tendances bourgeoises sont elles-mêmes détruites et l'on revient tout simple au contrôle (plutôt moins que plus effectif) bureaucratico-militariste des populations, avec des méthodes brutales, mafieuses, intermittentes... Jusqu'en 1937, ce ne sont guère que les industries militaires d'Etat qui se développent. "Pour le dire brièvement, en arrivant au poouvoir, le Kuomintang avait changé de nature. Après tout, il avait conquis le pouvoir en employant à son service, et contre les communistes, l'univers mafieux de la Bande verte. Au début, de nombreux Chinois s'étaient ralliés au gouvernement de Nanjing, mais les maux du beureaucratisme à l'ancienne avaient tôt fait de les décevoir. non contente d'exercer une terreur blanche visant à détruite le Parti communiste, la police du Kuomintang combatait, réprimait les individus qui les gênaient au sein des autres partis ou dans le milieu professionnel. La presse, bien qu'elle réussît à se maintenir, était durement censurée. (...) Quiconque exprimait de l'intérêt pour les masses était réputé protocommuniste. Cette position anticommuniste avait pour effet de décourager, si ce n'est d'empêcher, tous les projets destinés à améliorer le sort du peuple. Ainsi, le Kuomintang finit par se couper de l'entreprise révolutionnaire." A la tête du gouvernement militaire de facto, Chiang Kai-shek, lui-même accablé par l'esprit de lucre des bureaucrates, tente de remplacer l'aide russe par celle de l'Allemagne, et, au premier revirement stratégique (l'alliance Japon-Allemagne de 1937), se retrouve seul avec ses forces affaiblies face à l'impérialisme militaire du Japon. 

Pendant toute cette période, les forces communistes, avec Mao-Tse-toung à leur tête (après bien des combats internes) tentèrent de trouver une base géographique d'exercice du pouvoir, sur des bases marxistes-révolutionnaires. Presque éradiquées à la veille de l'assaut japonais, les forces communistes lui doivent d'abord un sursis, puis les conditions de son redressement politico-militaire. "Sans l'invasion dévastatrice des Japonais, le gouvernement de Nanjing aurait pêur-être pu conduire progressivement la Chine vers la voie de la modernisation. Cependant, la résistance que Mao et le PCC opposèrent aux Japonais leur donna la chance de pouvoir établir un nouveau pouvoir autocratique dans les campagnes, d'où ils expulsèrent l société civile urbaine naissante qui avait pu continuer à s'y développeer sous les nationalistes. Grâce aux nécessités de la guerre, le PCC put se mettre à bâtir un nouveau type d'Etat en Chine, un régime équipé pour la guerre des classes. En plein coeur du XXe siècle, les révolutionnaires chinois s'apprêtaient donc à mener l'assaut contre une structure sociale vieille de 3 000 ans".  Même si John FAIRBANK et Merle GOLDMAN semblent plutôt appuyer l'opinion d'historiens en économie comme William C KIRBY sur la capacité du gouvernement nationaliste de parvenir à une industrialisation et une modernisation économique, ils ne se font guère d'illusions sur cette capacité, tant les élements progressistes de la société chinoise sont réprimés les uns après les autres.

Ce qui nous intéresse particulièrement ici, c'est la manière dont s'articulent et se combattent l'idéologie marxiste et l'idéologie nationaliste, les acteurs semblant naviguer souvent entre les deux pour un objectif très pratique de conquête et de maintien au pouvoir. Pour avoir abandonner l'une (la communiste) au profit de l'autre, les nouveaux gouvernants n'ont d'autres choix que de s'appuyer sur les structures les plus anciennes du pouvoir local et régional, les forces les plus militarisées à l'oeuvre depuis au moins le début de l'empire Mandchou. Avec la faiblesse supplémentaire de devoir utiliser - puisque les anciens cadres structurant les solidarités ont été éliminées - des méthodes qui s'approchent de celles du grand banditisme organisé. Incapables de réellement choisir, avec leur bagage intellectuel occidental, entre réforme urbaine à l'occidental et conservatisme à l'intérieur des terres, les élites très momentanément parvenues au pouvoir par la force et l'appui des étudiants (qu'ils répriment ensuite...), se condamnent à tout simplement reproduire, mal et avec notamment plus de violence, les anciennes structures de domination...

   Mais de quel marxisme et de quel nationalisme s'agit-il? En effet, dans la pensée de Mao ZEDONG par exemple,  notamment celle élaborée entre 1942 et 1944, la "ligne de masse" dans laquelle il réaffirme la nécessité d'une direction centrale et où il dénonce le caractère réactionnaire du Kuomintang, se refère à un maxisme léninisme fortement sinisé. Le prolétariat ouvrier devient celui des campagnes et le jargon utilisé, pour des raisons de crédibilité sur la scène international, reste celui du marxisme-léninisme. Conscient de la faible industrialisation de la Chine, encore plus faible que celle de la Russie, les dirigeants du PCC axent leurs efforts sur l'éducation du peuple chinois et l'amélioration-réforme de la pasysannerie. C'est à une véritable autre Longue marche que doit s'ateler le nouvel Etat issu de la victoire des communistes à la fois contre l'armée japonaise, les troupes nationalistes et les résidus des moyens des seigneurs de la guerre entre 1949 et 1953.

   Pour cela, les dirigeants s'appuient sur le "nationalisme modernisant de l'élite réformiste" (Yves CHEVRIER) de la fin du XIXe siècle, celui partagé par une grande partie des intellectuels et des cadres administratifs, face aux diverses autres formes de nationalisme évoqué par Jean-Pierre CABESTAN. Les quatre formes de nationalisme qu'il décrit restent présentes en Chine populaire. Leur évolution est loin d'être achevée, et en raison de la mort progressive de l'idéologie communiste (y compris au sein de l'Etat chinois...), de l'effondrement du bloc soviétique, mais aussi de certains échecs de la collectivisation dans les campagnes (malgré l'énorme progrès de la fin des vastes disettes et famines), le direction du PC est "davantage tentée depuis 1989 d'instrumentaliser la dimension anti-occidentale et surtout anti-japonaise du nationalisme chinois. Et certains segments des élites chinoise ont utilisé ce courant idéologique (d'autant que la bureaucratie s'embourgeoise et veut profiter beaucoup plus qu'auparavant des fruits de la croissance, devons-nous préciser), pour renforcer leur influence, soit leur contestation au système actuel." Si la faible opposition s'appuie plus sur un nationalisme qu'un socialisme, même à réinventre, le pouvoir central ouvre la voie à l'expression d'un nationalisme populaire qui dépasse les limites du nationalisme d'Etat. Il hésite toutefois, au gré sans doute de l'évolutioon même du système économique, entre une instrumentalisation et une mise sous contrôle, "notamment dans le but, écrit encorre Jean-Pierre CABESTAN, de conserver uneplus ample marge de manoeuvre sur le plan international."

 

Jean-pierre CABESTAN, Les multiples facettes du nationalisme chinois, dans Pespectives chinoises n°88, mars-avril 2005 (mise en ligne avril 2008). John FAIBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Tallandier, 2013.

 

STRATEGUS

 

 

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18 janvier 2016 1 18 /01 /janvier /2016 10:13

La militarisation, loin d'être un état donné de la société, est beaucoup plus un processus, rapide ou lent, souvent lent, réversible, et très lié aux logiques de conflits armés ou de guerres extérieures et civiles. Si la guerre ne produit pas forcément une militarisation globale des activités d'une société, la militarisation, à coup presque sûr, suit des guerres et en prépare d'autres. Le processus de militarisation qui marque la société chinoise vient de loin lorsque la République est proclamée. Il a pour origine une conjoncture historique bien précise et ne constitue pas une fatalité. Pendant très longtemps, la majeure partie de la société chinoise se tient et est tenue à l'écart des entreprises guerrières, souvent courtes mêmme si elles sont terriblement destructrices. Puis, lors de la dynastie mandchoue s'opère progressivement une orientation globale (via la fiscalité et la présence permanente de troupes sur le territoire) des ressources vers des activités militaires. Les dynasties qui se reposent que sur la force militaire (même si l'idéologie confucéenne maintient un grand respect des hiérarchies et des ordres venant "d'en haut") ont tendance à faire cela

On pourrait faire un parallèle fort avec l'évolution de la Russie (et même de la France au tournant des XVIII-XIXe siècles), d'autant plus fort que les révolutions marxistes donnent naissance, en prenant appui sur ces traditions de militarisation, à des sociétés elles-mêmes militarisées, et ce de manière spectaculaire vu les nouveaux moyens de communication et de propagande mis à la disposition des régimes politiques, eux-mêmes marqués par la guerre, nés souvent dans la guerre et... ne trouvant parfois la survie que dans la guerre civile, avec des évolutions bien spécifiques. Sans doute ces processus de militarisation sont-ils plus prononcés et plus apparents  (présence de troupes, commandement militaire d'entreprises, de services, priorités d'allocations des ressources sous forme d'acheminement de nourriture ou autres produits, collecte de l'impôt sous protection militaire...) aux frontières au cours ou après une guerre étrangère, ou encore pendant et après une guerre civile où tous les territoires d'une région, villes et campagnes, peuvent alors faire l'objet d'une présence permanente, visible et ostentatoire. 

John FAIRBANK et Merle GOLDMAN décrivent un tel processus avec la liquidation de la rebellion Taiping après 1850 par la militarisation. "Il s'agissait de maintenir l'ordre au sein d'une population rirale aussi rétive que croissante. Il en résulta un problème d'ordre institutionnel : comment le pouvoir dynastique pourrait-il maintenir son contrôle sur l'armée, l'élément wu de l'empire? Les dynasties avaient renoncé à la conscription de masse depuis l'empereur Qin. Pour étoffer leurs troupes, les Han et les régimes ultérieurs avaient fait appel à des prisonniers et à des indigents aussi bien qu'à des mercenaires et à des professionnels (souvent combattants de père en fils). Sous les Qing, les garnisons des bannières, aux fonctions stratégiques, avaient été supplantées par des forces de l'ordre dispersées. Les unes et les autres s'étaient avérées incapables d'empêcher l'ascension de la secte du Lotus blanc. Dans les premières décennies du XIXe siècle, l'augmentation du désordre local avait suscité la prolifération de milices locales." Citant Philip KUHN (Rebellion and Its Ennemies in Late Imperial China : Militarization and Social Structure, 1764-1864, Harvard Université Press, 1976), nos auteurs continuent : "les rangs des milices étaient composés de soldats à mi-temps - "ni purement militaire, ni purement civils", mais un peu des deux. Ainsi (dixit Frederic WAKEMAN Jr) a décrit comment la gentry de Guangzhou organisa les villages, au cours des décennies 1840 et 1850, pour contrer les Britanniques. Les fonctionnaires Qing se trouvaient pris dans un dilemme : le fait de s'opposer au sentiment xénophobe de la population pouvait  se retourner contre la dynastie, mais la favoriser pouvait provoquer des réprésailles britanniques. En tant que force militaire aux mains du peuple ou, à tout le moins, aux mains de la gentry locale, la milice était une arme à double tranchant. Pékin ne souhaitait plus confier à l'élite locale le soin d'organiser et de financer les milices, à moins qu'elles ne fussent strictement placées sous l'autorité de magistrats locaux dans le cadre d'un système "à la fois contrôlé par l'Etat et administré par la gentry". Sur cette base, des centaines de villages se virent affecter des milliers de miliciens, organisés de façon à pouvoir répondre, sur de vastes zones territoriales, aux ordres de l'Etat transmis par l'intermédiaire de vastes associations issues de la gentry.

Une telle mobilisation put s'appuyer sur les divers réseaux déjà en place. L'un d'entre eux était le registre haojia, qui recensait tous les foyers et ceux de ses membres aptes à servir de main-d'oeuvre. Un autre était formé par les puissants lignages, qui liaient les individus par parenté, communauté de propriété et de culte des ancêtres. Un autre encire était le marché commun formé par les villages d'un territoire donné. Mêlé à tous ces différents réseaux - administratifs, sociaux, économiques -, le système des milices était en mesure, non seulement de contrôler les zones rurales, mais aussi de supplanter le contrôle exercé sur eux par le gouvernement. En conséquence de quoi, au cours des années 1850, Pékin confia à des fonctionnaires de confiance, comme Zeng Guofen, le soin d'organiser les milices dans leurs zones natives, mais leur emploi devait constituer uniquement un dernier recours pour affronter les situations désespérées. La viabilité du réseau des milices reposait sur la possibilité d'identifier et de localiser tous les combattants qui les composaient. Les sociétés secrètes comme les Triades, qui opéraient parmi les contrbandiers le long des routes de transport et parmi les réfugiés que l'on voyait déferler sur les routes en temps de famine - ou à l'occasion d'autres désastres, comme les inondations et les invasions -, étaient des entités étranges et difficiles à contrôler. Les plus dangereuses d'entre elles étaient des sectes rebelles, comme les Taiping, animées par un foi singulière dont découlait leur cohésion. Deux éléments étaient donc nécessaires si l'on voulait maîtriser leur fanatisme. Le premier consistait à faire revivre l'idéologie confucéenne, pour laquelle l'ordre social dépendait des relations personnelles entre les généraux et les officiers, et entre les officiers et leurs hommes. Pour le dire brièvement, si on voulait qu'elle fût efficace, la chaîne de commandement devait s'appuyer sur des rapports personnels de loyauté, sur le respect de l'autorité et le comportement exemplaire des dirigeants. Des études portant sur la province du Hunan montrent que les lettrés-généraux, comme Zeng Guofan, durent tâtonner avant de résussier à former ce qui allait devenir l'armée du Hunan et d'autres troupes régionales similaires qui vinrent à bout de la rébellion. Simples milices locales à l'origine, ces troupent finirent par acquérir le statut de forces combattantes à part entière (...).

Le second effort qu'il fallait entreprendre pour réussir à maitriser les insurgés dut de créer de nouveaux impôts. Il s'agissait de financer l'effort de guerre. Dès lors qu'ils avaient consciemment embrassé la part idéologique du conflit, il fallait s'assurer que les contributions financières des membres aisés de la gentry fussent payées. En dehors de cette source principale de financement, le pouvoir central pouvait compter sur la vente d'offices et de diplômes - avec le statut social qui y était à chaque fois attaché. La dynastie en était donc réduite aux dernières extrémités. Après 1853, ce pendant, le recours principal fut l'imposition d'une nouvelle taxe sur le commerce, prélevée sur les marchandises stockées ou en transit. Comme son taux était très bas, elle se fit connaitre sous le nom d'impôt du "millième". Cette nouvelle taxe prospérait grâce à un commerce intérieur en pleine progression (...).

Il faut souligner que (ce millième) fut d'abord mis en place sous contrôle provincial et local, et non pas central. (...) Pour le dire brièvement, (ces) taxes, tout comme le système des milices et les armées régionales qui en dépendaient, étaient des institutions de l'Etat, mais en termes symboliques seulement. Il en résultait un nouvel équlibre du pouvoir entre le gouvernement central et les gouvernements des provinces, que le temps fit progressivement pencher en faveur de ce dernier. 

Les armées régionales qui exterminèrent les Taiping furent organisées par des hommes qui non seulement partageaient un même façon de voir, une même idéologie, mais faisaient en outre - notamment par leurs liens de parentés, par les liens de professeur à étudiant, par les liens entre étudiants d'une même promotion - partie intégrante de la classe dirigeante chinoise." Reprenant encore Philip KUHN, ils poursuivent : "l'étroite intégration de l'élite du Hunan" était due à la fois "au système académique des Qing et au réseau de patronage et de loyauté qui traversait toute la bureaucratie". Sous la menace de l'hétérodoxie et de l'invasion étrangère, la classe dirigeante subsistait en demeurant loyale envers l'ordre confucéen. Après les années 1860, son unité de pensée et d'action commença progressivement à se dissiper.

Entre temps, les armées régionales devinrent des forces provinciales régulières et de nouvelles académies navales et militaires commencèrent à former des officiers que le statut de soldats-lettrés auréolait de prestige. Ils devinrent des officiers de métier spécialisés au sein d'une organisation militaire moderne. Les meilleurs d'entre eux se retrouveraient, entre 1916 et 1927, à la tête d'une génération de chefs militaires républicains."

Plus loin, nous pouvons lire, sur ce processus de militarisation qui mêlent ici des éléments clefs pour le comprendre et en faire même un cas-type plus ou moins transposable dans d'autres lieux et d'autre temps. "Parmi les forces en présence lors de la révolution de 1911, les plus puissantes dans chaque province étaients, d'une part, le gouverneur militaire, chef de la nouvelle armée, et, d'autre part, l'élite urbaine réformiste qui formait la nouvelle assemblée provinciale. Ces deux éléments se trouvaient à la tête de chaque province sécessionniste. D'une façon générale, le gouverneur militaire représentait la troisième génération issue du mouvement de militarisation qui avait vaincu les Taiping, tandis que l'assemblée provinciale émanait de son côté de la gentry de la génération précédente, dont les membres, à la fin de la dynastie Qing, avaient dirigé des entreprises d'intérêt public. Le constitutionnalisme était devenu le mot d'ordre du jour, mais l'étroitesse d'esprit et l'égoïsme des princes mandchous restés au pouvoir après la mort de l'impératrice douairière, en nombre 1908, rendaient impossible l'établissement d'un régime monarchique constitutionnel. (...). 

La République chinoise commença son histoire en étant dotée de certains attributs du libéralisme politique : une presse libre ; des assemblées élues représentant les élites locales dans de nombreux comptés, préfectures ou provinces ; et un parlement national essentiellement organisé par le nouveau Parti national (le Kuomintang). Malheureusement, l'autocratie impériale n'avait pas été déracinée, et on ne trouvait rien qui fût susceptible de prendre sa place de manière adéquate." Se formèrent alors ces "seigneurs de la guerre" directement issus des autocraties de province, tous appuyés sur les réseaux de solidarité décrit précédemment. Les nouvelles assemblées furent dissoutes et les élites locales perdirent leurs moyens de contrôle sur le système militaire-fiscal-entreprises publiques. Même si des réformes de tout genre sont édictées, les projets de modernisation n'aboutissent pas, car ils devaient être mis en oeuvre par une bureaucratie centrale en état de décomposition. Ayant hérité "de la gentry le pouvoir qu'ils exerçaient sur la société, les gouverneurs militaires et les assemblées provinciales de 1911-1912 en avaient également hérité une grande aversion pour les désordres prolongés, déclencheurs d'insurrections paysannes." Ils favorisaient la stabilité et l'autocratie impériale allait dans le même sens entre limitation de pouvoir réel et d'initiatives du peuple (malgré les rhétoriques dominantes) et frein dans l'oppression de ce même peuple par les élites locales. L'élite provinciale préfère accorder sa confiance en une dictature personnelle (celle de YUAN en l'occurence, mort en 1916) que de forcer le changement. "C'est ainsi que le conservatisme contrecarrait toute révolution sociale. Les gouverneurs militaires, dont le pouvoir émanait des forces armées, lesquelles avaient récemment augmenté leurs effectifs, ne pouvaient prétendre à un autre destin que celui de généraux de province ou de seigneurs de la guerre. L'idéologie conservatrice de la gentry n'était pas en mesure de ranimer la foi confucéenne par laquelle les nouvelles classes urbaines auraient pu soutenir le nationalisme chinois. Bien au contraire, les élites locales avaient brisé le moule de la gentry, et les lignages s'efforçaient à présent de préserver leur domination locale par toutes sortes de moyens" : commerce, industries de la soie et du sel, force des armes, possession d'entreprises et hégémonie culturelle globale. 

   Les élements de militarisation, ainsi mis à jour dans l'histoire de la révolution chinoise de 1911, s'agencent de manière dynamique afin de drainer les ressources à des fins militaires ou entre les mains de possesseurs de la force armée, en s'épaulant d'une armature idéologique séculaire. Fiscalité finançant en priorité des programmes militaires ou militarisés, Bureaucratie de contrôle des choses et des hommes (jusqu'à l'observance des rites...), traditions hiérarchiques d'ordre matériel et moral (entre hommes, mais aussi entre femmes et hommes...), forces armées omniprésentes (qui organisent à la fois la police et la "défense" et qui surveillent le déroulement d'opérations fiscales), Entreprises publiques, commerce, justification idéologique (et même cosmologique) des inégalités, forment une dynamique qui s'oppose à tout changement. Ce changement qui semble ne pouvoir intervenir qu'à la faveur d'un désastre de premier ordre (une invasion étrangère massive par exemple, ici par l'intermédiaire des moyens de communication que constituent le chemin de fer et le télégraphe) qui rebat tous les éléments de cette militarisation. De cette redistribution, à travers la République chinoise, période qui s'étend de 1912 à 1949, découle d'autres formes de pouvoir ou d'anciennes formes rhabillées idéologiquement, d'autres équilibres de pouvoir ou une autre forme de militarisation...

 

SOCIUS

 

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26 décembre 2015 6 26 /12 /décembre /2015 10:36

Philippe LOREC, haut fonctionnaire au ministère de l'Economie, des Finances et de l'industrie s'excuse presque des opportunités économiques offertes par les sorties de conflits armés avant de détailler quelques unes d'entre elles. Auparavant, il situe le cadre général de ces conflits dont veulent sortir plusieurs acteurs. "Chaque conflit présente des particularités qui font que sa résolution nécessitera un montage politique et économique et un jeu d'acteurs différents. La reconstruction d'un pays est un processus général, dynamique et intermédiaire qui demande l'intervention de multiples catégories d'acteurs, ensemble ou séparément."

Il distingue quatre phénomènes qui modifient profondément la gestion des sorties de conflits armés :

- le passage de l'unilatéralisme au multilatéralisme. "Depuis la Seconde guerre mondiale, la reconstruction des pays sortant de guerre était essentiellement un processus unilatéral ayant pour principal bailleur de fonds les Etats-Unis. Ces derniers ont assuré, du plan Marshall, destiné à l'Europe, aux négociations de Camp David, la majeure partie des financements et des aides. Cet effort a permis d'assurer une certaine stabilité politique mondiale mais surtout d'asseoir l'influence et la suprématie économique et politique des Etats-Unis pendant plus de cinquante ans." Notons que cette logique suit celle des mandats de la SDN et de l'ONU, même si le colonialisme européen est beaucoup moins subtil (à caractéère à la fois économique, politique et culturel) que la politique des Etats-Unis (axée surtout sur le stratégique et l'économique). "Cependant, depuis 20 ans, on assiste à l'arrivée de nouveaux bailleurs de fonds, car aucun pays, même les Etats-Unis, ne peut plus actuellement assumer à lui seul un tel rôle, en raison du nombre de conflits et de la difficulté et de l'énormité croissante de la tâche. Elle se traduit par l'apparition d'alliances multilatérales diverses, larges et hétérogènes, composées de forces tantôt coopératives tantôt concurrentes."

- la complexité des mécanismes internationaux s'ajoute aux difficultés rencontrées au niveau local.

- la multiplication des acteurs locaux et internationaux, notamment la société civile, augmente les risques de dispersion et d'inefficacité des aides.

- l'élaboration d'une doctrine qui se construit et s'affine progressivement à la suite des expériences : "la sortie de crise nécessite, de façon concomitante, le rétablissement d'une gouvernance locale et le soutien aux logiques classiques de reconstruction des infrastructures et de l'économie. Depuis moins de 10 ans, la gestion des conflits a beaucoup évolué sur le terrain et ne se cantonne plus aux traditionnelles opérations de maintien de la paix."

  Il faut prendre en compte, écrit toujours notre auteur dans les dispositifs des évolutions suivantes :

- la dimension civile des crises est devenue prépondérante.

- les rapports de force sur le terrain sont de plus en plus affirmés entre les différentes grandes puissances et sont marqués par une forme d'asymétrie entre les logiques militaires des Occidentaux et les solutions civiles déployées sur le terrain.

- les dimensions multinationales et unilatérales des opérations sont désormais pensées avec une architecture civile.

- les marchés à la clef, contrairement aux idées reçues, ne sont pas immédiatement "rentables", à l'exception des pays possédant des ressources naturelles importantes. Ils nécessitent des investissements préalables non négligeables et s'avèrent souvent risqués. La plupart des entreprises au regard des dernières opérations ne réfléchissent plus en "retour sur investissement" mais en "retour sur présence ou sur image".

Notons que dans un monde régit par les préoccupations à court terme (profits espérés au début de la stabilisation) et par les représentations médiatiques, le "retour sur investissement" ne semble pas une préoccupation réelle des investisseurs. Cela explique souvent la faiblesse précisément de ces investissements en comparaison des besoins globaux sur le terrain et une certaine concentration des moyens sur des secteurs ou des territoires à vocation stratégique (de défense ou économique).

    Pour les grandes puissances, la sortie de conflit armé devient le nouveau terrain de confrontation des stratégies d'influence, de compétition et de pouvoir. Le tout est d'obtenir de bonnes positions dès le début du conflit. L'intervention sur place, camouflée ou ouverte, souvent en faveur d'un camp ou d'un autre, permet d'orienter déjà les prémisses de la sortie du conflit. Le mandat international est alors un dispositif, qui sanctionne bien des efforts diplomatiques et parfois militaires, très efficace pour devancer ses concurrents. Enfin, la fin du conflit est l'occasion d'une redistribution des cartes avec notamment l'arrivée de nouveaux acteurs. Il en résulte des atouts compétitifs majeurs pour certains Etats tout au long du processus de rétablissement d'une stabilité sur le terrain. Les aides internationales peuvent en effet devenir de formidables opportunités pour les pays en sortie de crise, du point de vue de certains acteurs (souvent pas de tous...). Pour les intervenants désireux de rétablir durablement la "paix", il s'agit de veiller ou de modifier dans un sens favorable les équilibres du pays, de limiter les risques d'une reconstruction et d'une transition vers une économie de marchés mal maîtrisée. Notons que l'idéologie libérale des pays intervenants se centrent sur la question de la qualité de ces marchés et n'entendent pas favoriser un leadership d'Etat affirmé (notamment par la mise en oruvre d'une planification qui exigerait quelques nationalisations). Il faut aussi, d'après ces mêmes intervenants, passer d'une logique d'assistanat à une logique de coopération.

 

Philippe LOREC, Enjeux et opportunités des sorties de conflits, dans Guerre et Economie, Sous la direction de Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT, Ellipses, 2003.

 

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22 décembre 2015 2 22 /12 /décembre /2015 10:59

L'affaiblissement des Etats, au Nord comme au Sud, par le grignotage de leurs recettes fiscales comme par leur dépossession de nombreux leviers d'interventions économiques et sociaux, influent sur la capacité de gérer des conflits armés. Cela se manifeste dans les tentatives de sorties de conflit menées par les organisations internationales inter-étatiques. La multiplication des "défaillances" d'Etats, au niveau financier comme au niveau même de leurs prérogatives régaliennes conduit à des interventions de toute nature, étatiques ou privées, qui à leur tour modifient, parfois de manière considérable, les périmètres des souverainetés. L'effet est particulièrement direct lorsqu'il s'agit, pour des organisations internationales, de rétablir la paix et la sécurité, de reconstruire des Etats. 

    Pour François POLET, sociologue, chargé d'étude au CETRI, "la multiplication des opérations de state building résulte de la convergence de trois agendas internationaux qui confèrent aux Etats du Sud de nouvelles responsabilités en matière de gestion des risques humanitaires, sociaux et sécuritaires. La récurrence des échecs s'explique par les contradictions d'un projet visant à redessiner les systèmes institutionnels pour les conformer aux "bonnes pratiques" et aux intérêts divers des intervenants." David CHANDLER, professeur de relations internationales au Centre for the studt of Democracy (Université de Westminster), auteur de plusieurs ouvrages dont International stabuilding : The rise of Post-liberal Governance (Routldge, 2010), estime que "le state building vise moins à universaliser la forme "Etat" qu'à cacher sa désintégration sous les pressions du nouvel ordre international. A rebours de sa justification protectrice, il opère une déconnexion entre "responsabilités" (laissée aux Etats non occidentaux) et "pouvoir" (capté par les puissances interventionnistes). La mise en évidence des effets pervers de la régulation extérieure refonde l'idée même d'autonomie politique. 

Pour David SOGGE, consultant indépendant, membre associé du conseil du Transnational Institute (TNI), explique que "l'actuelle "gouvernance mondiale", faible ou tronquée, est un obstacle au peace building et au state building. En matière de flux financiers, de sécurité, de migration, d'industries extractives et de marchandises nuisibles, un triple déficit (de démocratie, de cohérence et d'application) consécutif à l'asymétrie internationale, à certains intérêts privés et au contrôle public lacunaire, mine les quelques initiatives positives prises." 

    

    L'affaiblissement des Etats par le state building, selon David CHANDLER, provient, entre autres, de l'application de Stratégie de sécurité nationale des Etats-Unis, document de 2002 du gouvernement américain. "En 2004, le gouvernement états-unien décidait de mettre sur pied un service spécifiquement consacré aux missions de state building, l'Office de coordination pour la reconstruction et la stabilisation (www.state.gov/s/crs)". On passe alors du "droit d'ingérence" à ce "state building", mené par l'ensemble des pays occidentaux. C'est une véritable redéfinition de la souveraineté dont bénéficient plusieurs pays, dont par exemple la Bosnie (littéralement sous l'autorité de l'Union Européenne) constitue une application nette. Pour cet auteur, "le state building ne vise pas à universaliser la forme Etat - comme c'était le cas durant la décolonisation - mais plutôt à cacher la désintégration de cette forme sous les pressions interventionnistes de l'ordre international de l'après-guerre froide. Le state building constitue un cadre de référence pour l'action politique et l'interventionnisme qui s'attache avant tout à déconnecter exercice du pouvoir et responsabilité. La critique de ces nouveaux avatars de l'interventionnisme doit mettre en lumière les relations réelles de pouvoir et démystifier le discours qui les justifie. Ce n'est qu'en mettant en évidence les effets pervers et négatifs de la régulation extérieure que l'on parviendra à refonder l'idée même d'autonomie politique et d'indépendance."

David SOGGE pointe les grands défis que la gouvernance supranationale doit relever. Elle "peut, de façon positive ou négative, affecter la construction d'Etats solides et l'établissement d'une paix durable." L'auteur aborde les problématiques au sein de 5 grands domaines, "en omettant certaines questions importantes telles que les narcotiques, les traités commerciaux, l'aide étrangère et le changement climatique.

 Les problèmatiques relatives à la gouvernance supranationale s'articulent autour de trois types de déficit (S UNESWORTH, The State's Legitimacy in Fragile Situations : Unpacking Complexity, Paris, OECD, 2010) : le "déficit démocratique" : en amont, les cityens manquent de connaissances et de poids face aux régimes ou face à ceux qui sont chargés de les mettre en application ; en aval, les politiques publiques sont mal appliquées et/ou irresponsables ; le "déficit de cohérence" : les règles et les politiques, au sein d'un juridiction ou entre plusieurs juridictions, s'accordent mal et parfois même, se contredisent ; le "déficit d'application" : les règles ne sont pas respectées parce que les mécanismes d'application manquent de moyens, de légitimité, de portée, d'autonomie politique et de pouvoir de sanction. Ces déficits diffèrent en fonction des axes, des régions, des cultures et des époques. Compte tenu de la puissance asymétrique, en particulier en termes d'aide et de systèmes financiers et de sécurité, la responsabilité du public occidental et des acteurs privés est ici mise en avant, car ils ont été les architectes et les constructeurs principaux des régimes supranationaux actuels. Cependant, la croissance économique et la montée en puissance de certains Etats non occidentaux laissent distinctement apparaitre la fin possible du monopole occidental sur les normes et les règlements internationaux. Par conséquent, certains régimes supranationaux sont confrontés à des défections et à une perte de légitimité au profit de nouveaux "clubs" régionaux ou idéologiques. Les positions indiennes, chinoises et russes envers les accords mondiaux sur le climat ne sont qu'un des exemples des nouveaux défis auxquels fait face la gouvernance mondiale. Les Etats plus faibles peuvent gagner de ce fait en puissance de négociation, mais il n'y a aucune garantie que ces nouveaux accords renforcent ces Etats." Les cinq domaines, détaillés par l'auteur, concernés par cette problématique sont les circuits financiers, les armes et services armés, les industries extractives, les migrations et déplacements et les marchandises nuisibles. David SOGGE distingue pour les divers domaines, des accélérateurs et des inhibiteurs supranationaux de fragilité et des accélérateurs et des inhibiteurs territoriaux de fragilité :

- Pour les accélérateurs supranationaux de fragilité, il cite l'architecture financière mondiale. Elle agit souvent en tant que "multiplicateurs de force" pour les circuits illicites à partir d'une combinaison d'éléments : la surveillance et le contrôle légers des mouvements de capitaux, parfois comme condition de soutien des donateurs et des institutions financières internationales ; les juridictions secrètes (places financières ou paradis fiscaux) à l'étranger ; les règles de prix de transfert et le faible contrôle des falsifications du prix des entreprises ; la dépendance des entreprises légitimes du secteur financier envers les circuits illicites, tels que le blanchissement d'argent et le trafic de drogue ; la concurrence réglementaire renforcée par le "forum shopping" afin d'obtenir un cadre juridique moins restrictif, favorisant de ce fait "une réglementation dégénérative", qui se révèle particulièrement nuisible pour les droits du travail et la protection de l'environnement ; le "commerce de la souveraineté" dans lequel les lois et les réglementations territoriales deviennent des biens négociables ; la faible légitimité de régimes, causée par l'attitude des Etats riches et puissants, ou de leurs alliés, qui s'exemptent des règles ; la "capture" des parlements, dirigeants et autorités chargées de faire appliquer la loi, comme les banques centrales et les agences censées superviser les banques et autres acteurs du secteur bancaire ; la subordination politique et l'inefficacité des agences chanrgés de faire appliquer les régimes internationaux ; les formules macroéconomiques et de gouvernance utilisées par les donateurs et les IFI qui négligent la régulation comme corollaire logique aux stratégies de "conditionnalités" favorisant la libéralisation, les nouvelles méthodes de gestion publique et la privatisation.

- Pour les inhibiteurs supranationaux de fragilité, les éléments suivants jouent un rôle positifi : les cadres mondiaux qui renforcent des réglements nationaux (comme sur les déchets toxiques) et les systèmes d'application, et qui forment les bases de la coordination au niveau supranational ; les approches globales en faveur de "changements de paradigmes" juridiques et politiques, par exemple, on constate les premiers signes d'un changement vers un paradigme de "moindre mal" sur les narcotiques et les drogues douces, bien que la fin du paradigme de prohibition/répression ne soit pas encore d'actualité ; les régimes internationaux efficaces, comme les nouvelles lois américaines et européennes visant à limiter le commerce illicite de bois dur tropical, ou encore les règles qui font face à des contrepoids politiques venant d'acteurs non étatiques, comme les sociétés d'élimination des déchats ; la crainte des entreprises vis-à-vis des sanctions légales suite au non-rapportage de certains paiements et la peur que leur réputation puisse souffrir d'une publicité de non-respect des normes gouvernementales et des droits humains ; la recherche et le plaidoyer qui recadrent l'enjeu de ces questions en les liant au contrôle public.

- Pour les accélérateur territoriaux de fragilité, prévalent : l'affaiblissement de la légitimité de l'Etat, lorsque les services publics ne peuvent pas contrôler ni sanctionner les sociétés privées, les organisations criminelles et les autres acteurs non étatitiques ; l'affaiblissement des capacités et des encouragements à satisfaire aux exigences des régimes internationaux, en raison d'une "saignée" des institutions étatiques par l'austérité, la privatisation, etc ; l'arbitraire du pouvoir, lorsque l'application des lois est laissée à la discrétion des fonctionnaires.

- Pour les inhiteurs territoriaux de fragilité, les éléments suivants jouent un rôle posifit : les systèmes de taxation forts et équitables sur les flux externes et internes, et sur les bénéfices ; la réduction des opportunités d'extraction des rentes privées et arbitraires, ainsi que d'accumulation dans des juridictions secrètes ; l'alignement des lois nationales et des règlements appropriés sur les régimes internationaux, en particulier pour ce qui a trait au travail, à l'imposition et à la protection de l'environnement ; l'application de ces lois et règlements par des agents ("organismes de surveillance" officiels et non officiels), qui jouissent de l'autonomie politique et des ressources nécessaires pour agir au mieux.

 

 Les trois agendas internationaux dont parle François POLET qui, parallèlement et conjointement, contribuent  à la montée en puissance du thème du state building sont l'agenda pour la paix, celui de la lutte contre la pauvreté et celui de la lutte contre le terrorisme. L'enjeu du state building apparait pour la première fois explicité dans "l'Agenda pour la paix" de 1992 du secrétaire général de l'ONU, Boutros BOUTROS GHALI, en vue de redéfinir les missions de l'organisation internationale dans le contexte de l'après-guerre froide. Sur la lutte contre la pauvreté, les "Documents de stratégies de lutte contre la pauvreté" (DRSP) au tournant du millénaire, puis les Déclarations de Monterrey (2002) et de Paris (2005) entérinent les réflexions qui datent de la fin des années 1990 de la Banque Mondiale. le state building reçoit enfin sa troisième grande impulsion, dans le cadre du virage doctrinal de l'après 11 septembre 2001, qui place les "Etats faillis" au coeurs des politiques de défense des pays industrialisés. Ces Etats faillis ne sont pas seulement, pour les Etats-Unis, des havres potentiels pour les activités terroristes, ils sont aussi considérés comme les foyers d'une série de "menaces transnationales majeures" susceptibles de toucher le "premier monde" : pandémies, réseaux criminels, prolifération des armes non conventionnelles, dégradations environnementales, migrations incontrôlées, ruptures de l'approvisionnement énergétique... Pour notre auteur "l'investissement occidental croissant dans les activités se state building procède d'une évolution doctrinale de fond, qui prête de nouvelles utilités aux Etats périphériques dans la mondialisation : le maintien de la paix et de la sécurité humaine, la lutte contre la pauvreté et surtout la mise en oeuvre d'un contrôle territorial visant à contenir les "pathologies sociales" dont les externalités négatives ne connaissent par de fontières. Les échecs, plus ou moins patents, des efforts sur le terrain reflètent en dernière instance l'existence d'une contradiction majeure, au coeur du projet, entre l'objectif d'appropriation locale, par les populations donc, de ces institutions et celui d'appropriation, par ces mêmes institutions, des modèles institutionnels et objectifs politiques de leurs parrains internationaux. L'émergence de mouvements sociopolitiques endogènes suffisamment forts poue enrayer les mécanismes de l'extraversion est la clé de la reconstruction effective et démocratique des Etats."

 

François POLET, State building au Sud : de la doctrine à la réalité ; David CHANDLER, Comment le state building affaiblit les Etats ; David SOGGE, La gouvernance supranationale : un défin pour la construction de la paix et d'Etats forts, dans Alternatives Sud, (Re-)construire les Etats, nouvelle frontière de l'ingérance, Centre Tricontinental, Editions Syllepse, Volume XIX, 2012.

 

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16 décembre 2015 3 16 /12 /décembre /2015 13:45

   Même si l'attention de concentre sur une notion de postconflit dérivée de l'expérience des interventions multiples en faveur de la paix dans des zones touchées par des guerres civiles depuis les années 1990, l'expérience plus large des organisations internationales depuis la fin de la seconde guerre mondiale de "maintien de la paix" donne aux problématiques de sorties de conflit armé une plus grande portée. Le maintien de la paix comme méthode d'utilisation de la force militaire sans recours à la violence pour préserver la paix constitue un concept élaboré et développé par l'Organisation des Nations Unies (ONU) à partir de 1948 avec la mise sur pied d'une mission d'observation en Palestine et surtout avec le déploiement d'une force d'interception lors de la crise de Suez en 1956. Si le public anglophone bénéficie d'une pléthore d'études de toutes sortes consacrées à cette notion et à ses applications multiples, il n'en est pas de même du public francophone où le monde universitaire de manière générale s'intéresse peu à la défense et aux relations internationales en dehors des crises liées à des guerres coloniales ou à des conflits armés se composant de terrorisme... En français, on peut se référer surtout à l'excellente publication annuelle canadienne, Guide du maintien de la paix, créée par Jocelyn COULON, et supervisée actuellement par David MORIN et d'autres auteurs.

La particularité de ces interventons de maintien de la paix est d'être menée par une organisation internationale qui ne peut agir, grosso modo, que par l'intermédiaire de ses membres les plus influents, ne possédant en propre ni forces armées ni capacités de commandement unifié étendu sur ces forces. Elle dépend entièrement des volontés politiques des membres permanents du Conseil de sécurité. Aussi, les critiques sur sa relative inefficacité à freiner ou stopper des conflits armés n'ont guère de sens, les puissances les plus importantes maîtresses de sa capacité d'action agissent à leur guise, selon des impératifs géopolitiques étatiques. L'habileté du Secrétaire général de l'ONU consiste à lancer et à garder une unité d'action la plus longue possible à ces forces et à faire respecter avec leur aide des résolutions prises avec le consentement ou la volonté réelle... des membres permanents du conseil de sécurité. C'est la structure même de l'ONU, à qui ses membres ont refusé des moyens propres en matière de police et d'action armée (et même souvent non armée!), qui entraine sa relative faiblesse. Pour autant, l'accumulation de l'expérience des Nations Unies oriente de plus en plus ses activités multilatérales vers des calculs stratégiques en faveur réellement du maintien de la paix, cela sous la pression conjointe des Etats non membres du Conseil de sécurité (avec des interventions au nou au sein notamment de l'Assemblée Générale), d'une opinion publique internationale qui s'affirme de plus en plus (par Internet notamment) et d'une kirielle d'organisations non gouvernementales (au statut d'observateurs souvent à l'ONU même) de toutes natures.

   "Avec l'évolution des tâches effectuées par les soldats de la paix, écrit Ronaldo HATTO, la tendance a consisté à délaisser le terme d'opération de "maintien" de la paix pour celui plus englobant d'"opérations de paix", le maintien de la paix n'étant qu'une des facettes des opérations de paix multinationales. Ces dernières peuvent dorénavant impliquer l'assistance humanitaire, la supervision d'élections, le rapatriement des réfugiés, le désarmement, la démobilisation et la réintégration des anciens combattants, la restauration de la capacité de l'Etat à maintenir la sécurité dans le respect de l'Etat de droit et des droits de l'homme ou le soutien à la création d'institutions de gouvernance légitimes et efficaces". Et cela même si l'ONU continue d'utiliser le terme "maintien de la paix" (peacekeeping) pour qualifier l'intégralité de ses opérations. Elle a créé de toutes pièces le maintien de la paix, "transformant au fil des années ce mécanisme improvisé de gestion des conflits en institution incontournable de la société internationale." Plus précisément, c'est le secrétaire général Dag HAMMARSKJÖLD qui, sous la pression des nécessités pour l'organisation d'intervenir bien plus directement dans les conflits armés, a amorcé le corpus de règles qui s'est développé considérablement ensuite. Malgré toutes les critiques (manque de réactivité, d'efficacité), "le maintien de la paix n'a jamais été remplacé par un instrument de gestion ou de résolution des conflits plus "efficace"." S'il n'a pas vocation, considéré juridiquement comme un mécanisme périphérique de gestion des conflits, de  s'immiscer dans les situations où les intérêts des grandes puissances sont en jeu, les interventions répétées, et surtout depuis les années 1990 la gestion des situations d'après guerre civile par de nombreux organisées plus ou moins étroitement reliées à l'ONU, ce mécanisme met en question bel et bien le principe sacro-saint de souveraineté étatique.

    La diplomatie préventive que veut initier Dag HAMMARSKJOLD (Rapport annuel du secrétariat général sur l'activité de l'Organisation, 16 juin 1959-15 juin 1960) répond directement à la crise de Suez en novembre 1956. Deux interventions de l'ONU ont déjà été lancées auparavant : la première en Palestine en 1948, la seconde au Cachemire en 1949. Ces deux opérations en faveur de la paix reposent alors sur le déploiement d'observateurs non armés de l'ONU. Ces premières interventions ont pour but de répondre aux crises liées à la décolonisation et au démantèlement de l'empire britannique et sont rendues posibles par l'absence de conflit d'intérêts sur le moment entre Américains et Soviétiques. Le terme maintien de la paix est utilisé pour la première fois dans le cadre de la Force d'Urgence des Nations Unies non seulement pour son utilité descriptive, mais surtout comme un moyen de distinguer les nouvelles procédures de celles qui devaient caractériser la sécurité collective (Alan JAMES, The politics of Peace-keeping, New York, Praeger Publishers, 1969). La mérhode utilisée par le maintien de la paix pour séparer les belligérants était très différente de celle envisagée par la sécurité collective. La Charte impliquait la dissuasion des agressions ou la punition des agresseurs par les moyens militaires des grandes puissances. Le maintien de la paix repose au contraire sur le déploiement de contingents légèrement armés fournis par les petites et les moyennes puissances. La dissuasion doit reposer dorénavant sur la seule présence de soldats de la paix (ou casques bleus) déployés entre les parties du conflit. Une différence existe également dans le consentement des parties en présence. Dans la vision traditionnelle du maintien de la paix, les "soldats de l'ONU" ne peuvent pas imposer la paix comme l'exigence la sécurité collective. Ils ont besoin du consentement et de la coopération des parties. L'ONU tire cela directement de son expérience au Congo entre 1960 et 1964. L'absence de consentement des protagonistes peut poser de graves problèmes aux casques bleus. 

  A partir de 1948, les Nations Unies ont développé deux grands types d'opération : observation et interposition. Les premières n'ont pas vraiment évolués mais les secondes ont connu des fluctuations au cours de la guerre froide, et une tendance à la complexification de leurs fonctions après 1988. Les opérations d'observation visent à déployer des soldats légèrement armés et en petit nombre dans le but d'observer et de rapporter aux Nations Unies le déroulement des événements, dans un pays où la frontière entre deux ou plusieurs pays en conflit armé. L'interposition a pour objectif de déployer des soldats organisés en contingents (habituellement des bataillons de 400-500 soldats) dans le but de former une zone tampon entre les parties en conflit. Les missions d'interposition ont été déployées entre des armées régulières lors de conflits interétatiques et entre des groupes paramilitaires dans le cadre de conflits intra-étatiques. Plusieurs auteurs ont distingué plusieurs périodes dans le maintien de la paix. Ainsi WISEMAN (1993) et FETHERSON (1994) proposent une périodisation en 6 parties :

- 1946-1956 : période d'émergence où les Nations Unies réfléchissent aux moyens d'intervenir pour maintenir la paix et la sécurité internationale, aux mesures à prendre pour protégerson personnel qui serait appelé à être déployé dans des zones de conflits et à mettre sur pied des opérations d'observation en Palestine et au Cachemire, opérations du maintient de la paix sans en porter le nom.

- 1956-1967 : période d'affirmation caractérisée par la création d'opérations impliquant des soldats en plus grand nombre et légèrement armés, déployés pour remplir des tâches complexes et presque totalement inédites. C'est dans cette période qu'apparaissent les casques bleus.

- 1967-1973 : période de mise en sommeil marquée par un ralentissement important des activités de maintien de la paix de l'ONU. Difficultés rencontrées par les caspques bleus et tensions entre membre permanents du Conseil de sécurité, crise financière sans précédent contribuent à cette situation.

- 1973-1978 : période de résurgence avec le lancement de 3 nouvelles opérations autour de l'Etat d'Israël.

- 1978-1988 : période d'entretien où aucune nouvelle opération n'est lancée, suite aux regains de tension entre les Etats-Unis et l'URSS (invasion de l'Afghanistan par l'URSS, nouvelle guerre froide initiée par Ronald REAGAN en 1979).

- depuis 1988 : période d'expansion qui début avec l'envoi d'une mission de bons offices entre l'Afghanistan et le Pakistan et d'une mission d'observation entre l'Iran et l'Irak. Cette période d'expansion avec des a-coups (1995-1999) n'a jamais cessé depuis : le nombre de troupes et de personnels civils de l'ONU déployés dans des opérations de maintien de la paix atteint des records vers 2009 et l'ONU continue de créer de nouvelles missions.

     BELLAMY, WILLIAMS et CRIFFIN (2004) présentent les trois principes qui servent de socle doctrinal aux opérations de maintien de la paix traditionnel :

- consentement des parties, consentement qui peut être tacite, non sanctionné par des textes ou accords juridiques.

- impartialité des troupes de l'ONU, principe délicat appliqué dans la composition des troupes intervenantes (nationalités, qualités professionnelles, contrôle de moralité)

- non usage de la force sauf en cas de légitime défense, sans doute le plus difficile à mettre en oeuvre sur le terrain et qui a coûté déjà la vie de nombreux participants civils et militaires. 

   Ronalt HATTO, à qui l'on doit déjà les nombreuses informations ci-dessus, adopte une définition à deux niveaux du maintien de la paix : "la première au niveau stratégique et la deuxième au niveau tactique.

Au niveau stratégique, le maintien de la paix est une institution secondaire qui vise avant tout à réguler et à stabiliser la société internationale en maintenant ou en rétablissant la souveraineté d'Etats menacés par des agressions extérieures ou par une désintégration interne." L'auteur indique que cette conception des opérations de maitien de la paix repose sur une "conception "westphalienne" de l'ordre international qui considère que les Etats restent, malgré la montée de puissance de nombreux acteurs transnationaux et du concept de sécurité humaine, les acteurs centraux des interactions internationales". Vu la désagrégation, justifiée par une vision libérale de l'économie, du pouvoir en général des Etats, cette conception pourrait masquer les véritables luttes qui comptent, lesquelles réduisent les Etats à des ensembles, qui pour être très médiatisés, montrent une réelle impuissance dans de nombreux domaines. Même si lors des crises financières de grande ampleur, les acteurs économiques semblent se tourner vers les Etats, provoquant des tentatives de régulation des marchés qui n'aboutissent d'ailleurs pas, ce sont eux qui mènent les véritables combats. In fine, l'inefficacité des Etats intervenant dans de nombreux conflits pour y maintenir ou y rétablir cette "paix et sécurité internationale" pourraient s'expliquer précisément par cette perte de puissance devant des acteurs qui jouent dans la discrétion. Parmi les auteurs qui s'opposent à cette conception "wesphalienne", citons Alex BELLAMY, Paul D WILLIAM et Stuart GRIFFIN dans leur ouvrage Understanding Peacekeeping (Cambridge, Polity Press, 2010).

"Au niveau tactique, le maintien de la paix consiste en opérations mises sur pied par l'ONU, par des Etats, des groupes d'Etats (coalitions of the willing) ou des organisations régionales ou sous-régionales (seules ou en coopération avec l'ONU) reposant sur le déploiement de personnel en uniforme (militaires et/ou policiers) et civil, avec le consentement des parties concernées, visant à s'interposer de façon impartiale entre ces dernières dans le but de prévenir, contenir, modérer ou mettre fin à un conflit et éventuellement de rétablir la paix entre les parties.

Pendant la guerre froide, un autre principe consistait à empêcher les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de participer aux opérations de maintien de la paix (mais pas aux missions d'observation)", principe qui peut souffrir de quelques exceptions. "Un autre principe implicite à la base des OMP est que les forces de l'ONU n'ont pas l'autorisation de conduire des missions de renseignement" (synonyme d'espionnage), l'ONU préférait la recherche ouverte des informations. Ceci représente un handicap, un de plus, pour l'ONU : l'absence de renseignement tactique propre peut générer, avec une certaine difficulté d'organisation entre forces nationales différentes, une efficacité réduite sur le terrain, ainsi que des possibilités de manipulations de la part des grandes puissances. 

L'Agenda pour la paix du secrétaire général Boutros BOUTROS-GHALI propose des définitions des différents types d'OMP. "A partir de l'opération en Namibie en 1989, les Nations Unies ont organisé des opérations multifonctionnelles rappelant l'ONUC, la FSNU/AETNU et l'UNIFICYP dans sa première version, dans lesquelles les fonctions exercées par le personnel civil et militaire de l'ONU étaient de plus en plus complexes puisqu'elles impliquaient la supervision d'élections et le rapatriement de réfugiés. C'est aussi au début des années 1990 que se sont ajoutées des opérations de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) et de réforme des secteurs de la sécurité (RSS) en coopération avec l'Organisation des Etats américains (OEA) en Amérique Latine. L'Agenda pour la paix de 1992 avait donc pour but d'offrir une doctrine pour les opérations multifonctionnelle que les Nations unies allaient avoir à organiser (SCHRICKE, 1992) mais aussi à encourager le partage des tâches entre l'ONU et les organisations régionales, qui, selon le Chapitre VIII de la Charte, ont un rôle à joueer dans le maintien de la paix et de la sécurité internationale." Dans sa partie 2, l'Agenda pour la paix propose trois définitions :

- la diplomatie préventive, avec pour objet déviter que les différends ne surgissent entre les parties, d'empêcher qu'un différend existant ne se transforme en conflit ouvert et, si un conflit éclate, de faire en sorte qu'il s'étende le moins possible.

- le rétablissement de la paix vise à rapprocher des parties hostiles, essentiellement par des moyens pacifiques tels que ceux prévus au Chapitre VI de la Charte des Nations Unies (voir dans ce blog Comparaisons entre la SDN et l'ONU).

- le maintien de la paix consiste à établir une présence des Nations Unies sur le terrain, ce qui n'a jusqu'ici fait qu'avec l'assentiment de toutes les parties concernées, et s'en normalement traduit par un déploiement d'effectifs militaires et/ou de police des Nations Unies ainsi, dans bien des cas, que du personnel civil. Cette technique élargit les possibilités de prévention des conflits aussi bien que de rétablissement de la paix.

  L'Agenda pour la paix mentionne aussi une quatrième modalité d'action (et introduit une nouvelle notion dans le vocabulaire de l'ONU) : la consolidation de la paix après les conflits. Cette action, dixit l'Agenda, doit être "menée en vue de définir et d'tayer les structures propres à raffermir la paix afin d'éviter une reprises des hostilités". La notion de peacebuilding s'est popularisée à partir du début des années 2000. Cette notion est encore très contestée, surtout parce que l'ONU est mal équipée pour mettre sur pied des unités capables de telles activités, l'obligeant de faire appel à des prestataires extérieurs privés sur lesquelles elle n'exerce qu'un médiocre contrôle. 

Les frontières entre les différents types d'intervention ne sont pas clairement définies, signe sans doute positif (malgré les critiques, notamment juridiques) que l'ONU veut (mais le peut-elle) intervenir à toutes les étapes des conflits armés, sauf bien entendu dans la phase des combats, même si des vélléités existent pour effectuer des opérations plus ou moins directes d'imposition de la paix. Les OMP, vu la faiblesse de l'ONU, écho de la faiblesse des Etats membres, restent encore improvisées, les "experts" proches de l'organisation étant loin de maitriser toutes les données des conflits dans lesquels elle veut intervenir. Mais s'ébauche une véritable doctrine stratégique qui, si les OMP se développent et se renforcent réellement, peut donner à l'ONU l'impact que les textes fondateurs voulaient lui donner.

 

Ronald HATTO, Le maintien de la paix, L'ONU en action, Armand colin, 2015.

 

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14 décembre 2015 1 14 /12 /décembre /2015 12:07

Aux problèmes "traditionnels" de sortie de conflit ne se substituent pas entièrement de nouvelles perspectives contemporaines. Certains problèmes - et c'est surtout liés aux buts de guerre eux-mêmes - ne changent pas de nature, tandis que des stratégies économiques plus amples que le pillage, même sophistique, des stratégies politiques touchant aux valeurs (démocratie, lutte pacifique, prise d'importance de l'individu par rapport au collectif...) changent la donne globale. C'est surtout, expliquent Amaël CATTARUZZA, maitre de conférence en géographie, et Elisabeth DORIER, professeure des universités (LPED - Laboratoire population, environnement et développement) avec la multiplication des conflits intra-étatiques depuis les années 1990 que la généralisation des opérations internationales de maintien de la paix, et la reconnaissance de la sécurité humaine comme pilers du développement que la notion de "post-conflit" est devenue une grille de lecture et d'action internationale.

   Cette approche institutionnelle, écrivent-ils "quelque peu idéaliste a soulevé divers questionnements scientifiques." L'essentiel des réflexions proviennent d'experts participant à des programmes de maintien de la paix. Ils citent les travaux de PIROTTE, HUSSON et GRÛNEWALD (Entre rugence et développement, Karthala, 2000), de COLLIER et ses collaborateurs (Breking the conflict trap. Civil War and Development Policy, World Bank, Washington et Oxford University Press, 2003). "Bien que parfois très critiques sur les méthodes ou certains effets pervers constastés, ils empruntent souvent sans les discuter des cadres conceptuels du peace-building. La terminologie et la standardisation des actions liées au post-conflit commencent cependant à être questionnés par des recherches indépendantes concernant les effets sociaux, sectoriels ou régionaux de ces processus et le devenir des Etats concernés." Parmi eux, CHELPTI, FREISA et LANOUE, Education et conflit dans les pays du Sud. Les enjeux de l'offre de services éducatifs en situation de crise et d'après crise, dans Autrepart, IRD-Presses de Science Po, n°54, 2010 ; JONCHERAY, Vivre la guerre, construire la paix. Conflits et recompositions territoriales post-conflit dans les pays du Niari (République du Congo, Thèse de géographie, 2013 ; CHÂTAIGNER et MAGRO, Etats et sociétés fragiles : entre conflits, reconstruction et développement, Karthala, 2007. "Alors que les géographes anglo-saxons, dans la mouvance de la Political Geography et de la Critical Geopolitics ont récemment publiés des synthèses sur ces questions (...) les travaux de géographie francophones ence domaine, plus empiriques, sont souvent restés dispersés sur leurs différents terrains."

   Définir le post-conflit n'est pas aisé, surtout que l'ensemble des éléments d'analyse et d'action évolue d'intervention en intervention, cumulant des expériences variées. Si ceux-ci interviennent après une phase de guerre ou de conflit armé plus restreint, ils se pensent et se préparent souvent dans le "feu de l'action", au milieu de nombre de manoeuvres diplomatiques. Toutefois, "la terminologie internationale relevant du "post-conflit" définit un cadre d'analyse et d'action impliquant une série d'interventions standardisées : urgence humanitaire, post-urgence, transition, state-building, processus de réconciliation, reconstruction et développement, ect (ONU, 1996). Chaque étape est associée à une gamme d'interventions et d'acteurs garants d'une expertise et d'une neutralité technique (LEFRANC, dans l'ouvrage collectif Crises extrêmes, Face aux massacres, aux guerres civiles et aux génocies, La Découverte, 2006), la Banque mondiale et l'Organisation des Nations Unies, avec toutes leurs ramifications (NUHCR, PNUD, etc) pilotant les institutions prestataires, gouvernementales (Union Européenne, Etats-Unis) et non-gouvernementales. Cependant, les discours institutionnels présentant l'intervention post-conflit comme une technique neutre sont contestables car ils évacuent les enjeux politiques, rivalités de pouvoir et effets éventuels du processus lui-même (instrumentalisation ou disparités territoriales)."

Les auteurs poursuivent leur définition par la périodisation. Celle-ci est "plus ou moins bien bornée par les acteurs, selon leurs critères et leurs buts rspectifs. Après l'arrêt des combats, l'ONU identifie des événements (élections libres...), des facteurs (sécurisation, désarmement) permettant de définir le rythme de mise en oeuvre des outils d'intervention. Mais dans ce phasage, la complexité des territoires et jeux d'acteurs est évacuée. Or les espaces d'un même pays concernés par ces logiques de sortie de guerre et par les actions internationales "post-conflit" n'évoluent pas tous au même rythme et selon les mêmes temporalités (DORIER et JONCHERAY, Territoires fragmentés et temporalités postconflit : décomposition et recompositions territoriales entre guerre et paix en République du Congo, dans Sortir de la guerre, Ed. du CDHS, 2003)." Les contextes géohistoriques de "postconflit" "sont traversés de dynamiques, résultant de rivalités et négociations locales, régionales et internationales, dues aux guerres ainsi qu'aux opérations de pacification et de reconstruction elles-mêmes. Les oppositions binaires ou les ruptures chronologiques entre guerre et paix, conflit et postconflit apparaissent donc en partie simpliste (KIRSH et FLINT, Reconstructing Conflicts. Integrating War and Post-War Geographies, Ashgate, Farnham, UK, 2011). Les processus sociaux visibles dans le contexte de fon de conflit peuvent n'être que le prolongement des relations et rapports de force créés par la guerre ou les violences (LOYER, MAROTTE, MEYER et MADAVAN), ou résulter du contexte lui-même (CHELPI, FARAH, SHERIA, DORIER et MAZUREK)."

Notons que la manière d'analyser les situations post-conflits de certaines institutions et organisations internationales (voulant délimiter une coupure franche des situations) s'apparentent à la façon naïves qu'ont certains auteurs d'écrits militaires ou diverses organismes politiques de délimiter état de guerre et état de paix, comme si la guerre avait créé une situation (victoire ou défaite) qui doit se solder par une identification nette des vainqueurs et des vaincus, une situation qui rendrait caduque l'ensemble des situations d'avant-guerre. La reproduction de l'illusion sur les conséquences  - qu'on voudrait définitives en faveur du camp des vainqueurs - d'une guerre est bien partagée par de nombreux acteurs. 

"(...) la situation postconflit, poursuivent les auteurs, peut être également utilisée comme une ressource par certains. Le fait que des groupes entiers puissent tirer profit au plan économique, politique ou symbolique de l'enlisement, du ralentissement ou de l'accélération des processus postconflit explique le caractère illusoire de toute périodisation a priori. Au sein de ces sociétés affaiblies s'instaurent des systèmes de régulation inégalitaires bénéficiant à quelques protagonistes, par un jeu de relations (rapport de force, relation de pouvoir, clientélisme, etc.) et/ou d'échanges (économie légale ou illégale, trafics). Ces systèmes peuvent finir par constituer une nouvelle "normalité" sociale et territoriale, bloquant ou freinant une évolution alternative. Par ailleurs, la manne financière des programmes postconflit est une aubaine au sein d'environnements appauvris et déstructurés. Des acteurs locaux et nationaux, ONG ou entreprises prestataires de la reconstruction, s'insèrent opportunément dans les appels d'offres et marchés proposés par les institutions internationales qui ont du mal, dans de tels contextes, à contrôler qualité et efficience des actions sur le terrain. Cette bulle économique peut présenter d'autres effets pervers, renforçant les disparités territoriales (surinvestissement des villes ou régions les plus accessibles au détriment des plus enclavées, comme au Congo-Brazzaville), ainsi qu'à l'échelle plus fine, au sein des villes (augmentation du foncier dans les centres-villes réservés aux opérateurs internationaux. Ainsi, les programmes internationaux s'inscrivent parfois sans le vouloir dans les clivages préexistants ou en génèrent de nouveaux (POULIGNY, Ils nous avaient promis la paix. Opérations de l'ONU et populations locales, Presses de Science Po, Collection académique, 2004 ; TOAL et DAHLMAN, Bosnia Remade. Ethnic Cleasing and its Reversal, Oxford University Press, USA, 2011)."

Notons que cette problématique n'est pas entièrement nouvelle. Dans les mandats de la SDN (protection du commerce et des territoires) ou de l'ONU (sauvegarde de la paix et de la sécurité internationale) où interviennent principalement des Etats dominants de la planète, une phraséologie positive en faveur des populations camouflaient et camouflent encore souvent des manoeuvres géo-stratégiques ou des intérêts économiques parfois amples. Si sur le terrain, on peut constater dans un premier temps l'arrêt des combats et une relative paix civile, il n'en demeure pas moins qu'à longueur de temps en bénéficient surtout les puissances mandatées  ou les compagnies économiques à vocation planétaire. Sous couvert d'humanisme, on peut alors constater une exploitation pure et simple, mâtinée de réalisations - parfois assez restreintes - en faveur des populations locales. Le contexte a tout de même changé : interviennent plutôt maintenant, à l'issue de guerres civiles, des organisations internationales interétatiques et des organisations non gouvernementales. Parfois, on peut constater de réelles impulsions politiques, dont seule l'expérience pourra dire si elle sont réellement fructueuses ou porteuses d'autres conflits. Parfois, ce que l'on gagne en "neutralité" des intervenants extérieurs, fait perdre en efficacité (notamment sur le plan du maintien de l'ordre), vu les difficultés multiples de coordination entre différentes nationalités et différentes logiques d'intervention. De toute façon, une analyse fondée ne peut se passer de l'étude des différents rapports de force qui, de toute façon, interviennent aussi dans le "maintien de la sécurité et de la paix". Et ceci sans naïveté mais sans inhibition d'une réelle volonté politique de parvenir enfin à sortir réellement d'un conflit armé sans retomber dans d'autres conflits également porteurs de guerres futures.

"(...) l'inscription dans le champ du "postconflit" peut devenir un enjeu symbolique. Elle se trouve associée au champ de la réconciliation, la réhabilitation, la réparation, ou encore à des mécanismes de tri entre agresseurs et victimes (CHELPI ; SHERIA ; LOYER). En ce sens, l'évocation du "postconflit" peut éludée par les Etats vainqueurs forts de leur légitimité reconquise... mais peut s'avérer utile pour les victimes civiles souhaitant voir reconnue une guerre occultée (DORIER et MAZREK). La représentation du "postconflit" peut même être mobilisée à des fins politiques dans des régions n'étant pas, à proprement parler, en situation d'après-guerre. Ainsi des groupes irréguliers (ETA, IRA, UCK, etc) s'en réclament pour revendiquer un statut de victime et/ou de résistant afin de légitimer leur mode d'action violent au nom de l'"oppression" subie (LOYER ; MAROTTE), ou de chercher à s'inscrire dans un cadre d'exception (justice d'après-guerre avec légitimation des combattants, cas du Pays basque (LOYER). (...)". 

   La constitution d'un corpus de connaissances des diverses expériences est relativement récente, mais peut se compléter par des travaux bien antérieurs concernant les interventions de l'ONU depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Pour ce qui est des derniers conflits armés, surtout des guerres civiles, on peut citer :

-  J ADAM, Post-conflict Ambon : forced migration and the ethno-territorial effects of customary tenure, dans Dévelopment and Change n°41, 2010 ;

- M AGIER (Sous la direction de), Un monde de camps, La Découverte, 2014 ;

- B BAKER et E SCHEYLE, Multi-layered justice and security delivery in post-conflict and fragile states, dans Conflict, Security & Development n°7, 2007.

- BANQUE MONDIALE, Conflict, Security and Development, World development Report 2011 ;

- M BRUGIÈRE (Sous la direction de), Les acteurs français dans le postconflit. Rapport de la commission "Crises, prévention des crises et reconstruction, La documentation française, 2005 ;

- L CAMBRÉY, Réfugiés et exilés. Crise des sociétés, crise des territoires, Editions des Archives contemporaines, 2001 ;

- ONU, An Inventory of Post-Conflict Peace-Building Activities, 1996 ;

 

Amaël CATTARUZZA et Elisabeth DORIER, Postconflit : entre guerre et paix?, Hérodote, N°158, 3ème trimestre 2015 (numéro sur le postconflit avec de nombreuses contributions).

 

STRATEGUS

 

  

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1 décembre 2015 2 01 /12 /décembre /2015 15:06

     L'énigme historique en forme d'anomalie qui traverse la Chine des Song étudiée par John FAIRBANK et Merle GOLDMAN constitue-t-il un cas-type de militarisation? Rappelons que la militarisation d'une société consiste en une orientation des ressources vers le domaine militaire en même temps qu'un regimentement des corps et des esprits dans une discipline collective orientée vers la consolidation et le maintien d'un ordre social hiérarchisé. La Chine des Song n'est pas une société guerrière (au sens où tout homme est un guerrier), mais une société où le soldat (voir les études d'Alexandre SANGUINETTI sur les différences entre soldat et guerrier...) est quotidiennement présent, soit stationné dans des points stratégiques, soit en mouvement d'une région à l'autre.

L'énigme en question réside dans le fait que "d'un côté, durant les trois siècles (et même depuis 907 pour aller jusqu'en 1279) de dura leur règne, la Chine connut une ère de grande créativité qui la mit au-dessus des autres civilisations du monde, du point de vue tant des inventions technologiques, que de la production matérielle, de la philosophie politique, du gouvernement et de l'élite culturelle. L'imprimerie, la peinture et le système de recrutement des fonctionnaires par concours, par exemple, manifestent assez bien la prééminence de la Chine. D'un autre côté, c'est justement au cours de cette période d'épanouissement que les tribus d'envahisseurs en provenance d'Asie centrale s'emparèrent progressivement du pouvoir militaire et administratif de l'Etat. Cela signifie-t-il que les réalisations de la Chine des Song doivent être rapportés, en dernière analyse, à la domination exercée par ces peuples non chinois? Bien qu'il ne soit pas simple d'y répondre, il s'agit d'une question cruciale." On ne peut pas se contenter de constater, en la matière, que ces envahisseurs se soient "sinisés", qu'il aient finalement été assimilés par une immense culture chinoise.

De 960 à 1126, sous les Song du Nord, la Chine connait l'une de ses périodes les plus créatives, au moment où encore les peuples européens pataugent dans des guerres féodales et dans des querelles religieuses plus ou moins absconses. Croissance de la population, essor de grandes villes, montée d'une industrie minière, développement d'un art de la guerre supporté par des innovations technologie (porliocétique, poudre à canon) permettant de véritables prises de villes,  système éducatif et système administratif ramifiés permis par le livre imprimé, sont les caractéristiques de cet empire-là. Mais basé, sur la conquête armée, cet empire se voit reprendre par ses ennemis du nord (les Jürchen), sa propre technologie militaire. Les envahisseurs s'établissent alors en Chine du Nord (Kaifen est prise en 1126), les Songs se réfugiant au Sud, avec une nouvelle capitale, Hangzhou. Ils y résistent jusqu'en 1279, quand les Mongols conquiert ce territoire à son tour. L'armature idéologique de l'empire Song est fournie par ce néo-confucianisme évoqué également ailleurs.

Nos deux auteurs écrivent que "le confucinanisme déterminait les critères d'une conduite parfaite et désintéressée. Mais comme le déclin et les retours en arrière étaient aussi communs en Chine que partout ailleurs, les confucianistes en appelaient périodiquement à la réforme. Et à vrai dire, la plupart des fondateurs de dynastie arrivaient au pouvoir afin de remédier aux maux de la société. Une fois le système des examens établi, et comme les bureaucrates Song avaient en commun une même formation classique, ce fut naturellement parmi eux que des esprits réformateurs émergèrent. Pour étudier ce phénomène récurrent dans l'histoire du confucianisme, deux observations s'imposent : la volonté de réforme de certains fonctionnaires s'accompagnaient habituellement de l'espoir que l'empereur leur donnerait le pouvoir de la mettre en oeuvre. ils reconnaissaient donc que l'autocratie impériale était à l'origine de tout pouvoir politique. Ils pouvaient bien chercher à la renforcer ou à s'en servir, jamais ils ne songeaient à la contourner ou à solliciter une autre forme d'autorité à l'intérieur de l'Etat ou de la société. Par ailleurs, les esprits réformateurs voyaient dans la masse du peuple ordinaire une sorte de réceptacle passif où le despotisme qu'ils cherchaient à guider n'avait qu'à déverser sa bienveillance. Ils tenaient pour acquis que les marchands avaient le vice de la cupidité, et les militaires, celui de la violence. leur tâche en tant que réformateurs était de maintenir ces hommes à leur place et de farantir que l'unité du pouvoir central, représenté par l'empereur, s'appliquerait avec sagesse. Ainsi conçue, la réforme représentait une noble vocation, car c'était par elle que celui-ci pouvait servir le peuple tout en continuant à le contrôler." 

A mesure que le développement de la Chine s'accélère sous les Song, commence à s'établir une structure sociale qui allait perdurer jusqu'au XXe siècle dans ses grandes lignes. "La domination exercée sur la vie chinoise par les familles de la classe supérieure devint alors si grande que les sociologues en sont venus à qualifier la Chine de cette époque d'"Etat-gentry". Les auteurs se fondent alors surtout pour décrire cette société sur des études qui concernent une époque postérieure (époque Qing, 1644-1912), mais la formation de cette société en est bien antérieure. C'est pourquoi ils estiment que cet Etat-gentry, qui se dégage d'un système féodal proprement dit, constitue bien la caractéristique clé de la période Song. Elle a pour fondement l'institution de la famille, à l'intérieur de laquelle les hommes dominaient largement. La finalité de cette société est de conserver le statut de la famille et son appartenance à l'élite (lettrés diplômés). "Le néoconfucianisme vouait les jeunes lettrés à une formation où la discipline était rude depuis l'enfance, et où les liens affectifs étaient sans doute moins présents. La maitrise de soi, de durs exercices intellectuels visant à cultuver un état d'esprit désintéressé, tendaient à évacuer la frivolité et les pulsions sexuelles, à empêcher le développement musculaire et même la spontanéité." Les familles de la gentry, qui vivaient principalement à l'abri des murs des cités, formaient la classe des propriétaires terriens, "située entre, d'un côté, la masse des paysans liés à la terre, et de l'autre, cette matrice fluide d'activités où se mêlaient les fonctionnaires aux commerçants." En tant que classe dirigeante, la gentry a pour tâche d'administrer le système de la loi et le droit coutumier qui régissent la possession et l'usage de la terre. Activité complexe tant les types de propriétés et d'agricultures se complètent. Leur activité publique couvre beaucoup de domaine, de la collecte des impôts (en passant par le calcul des contributions...) à la supervision des marchés locaux. Se tisse autour de chaque homme, de chaque femme et de chaque enfant, quelle que soit sa condition, un réseau d'obligations nombreuses (et de rites) très codifié et très contrôlé. "Au bout du compte, le plus frappant, c'est le haut degré de surveillance auquel tout le monde était soumis, y compris le maître. L'opinion du groupe n'était d'ailleurs pas la moindre des instances à exercer son contrôle moral. A la différence de l'idéal philosophique d'adgérence absolue au principe, il est recommandé au maître d'une famille de la gentry de toujours anticiper sur les événements, de considérer tous les côtés d'un problème, et d'être toujours prêt au compromis."

   L'une des faiblesses des Song, poursuivent-ils, "résidait dans l'hypertrophie d'une bureaucratie grevée par des dépenses militaires nécessaires à la défense du pays." Paul J SMITH considère même que "sous les Song du Sud, l'Etat était devenu un parasite". Le dédain confucéen pour les militaires allait jusqu'à penser la société en quatre groupes dont ils étaient exclus : lettrés, paysans, artisans et marchands. Cette quadripartition (Derk BODDE), jamais énoncée par CONFUCIUS ou MENCIUS, apparut probablement pour la première fois parmi les auteurs légistes de la fin de la dynastie Zhou et du début de la dynastie Han. Pourtant, le pouvoir militaire fondait les dynasties et l'establishment militaires était habituellement puissant, et il y a là une espèce de tour de passe-passe idéologique dans la mesure où les lettrés-fonctionnaires pouvaient, à un moment ou à un autre, commander des armées, étant eux-mêmes soumis à des examens spéciaux, des entrainements militaires poussés. On voit bien les forces armées professionnelles faire irruption sans cesse dans l'histoire chinoise. Mais les Songs du Sud, en particulier préféraient s'appuyer sur des troupes mercenaires, recutées dans les bas-fonds de la société, médiocrement disciplinés et trop peu fiables pour qu'on leur confie un pouvoir militaire effectif. Ce faible goût pour la chose militaire des gouvernements civils des Song cadre mal avec la résistance dont ils ont su faire preuve face aux Mongols denus du Nord. C'est que le pouvoir civil détenu par les familles de la gentry s'aide d'un pouvoir militaire concentré en l'empereur, sa famille et la noblesse proche de lui, entourés des forces armées, des troupes de garnison, des eunuques et de tout le personnel attaché à sa personne. Un partage des fonctions s'affirme sous les Song, nonobstant l'idéologie générale (donc le mythe...) professée par les confucéens. "Quasiment depuis ses origines, le gouernement de la Chine a été le lieu d'une coexistence de ces deux fonctions souveraines. Les tribus guerrières d'Asie centrale contribuèrent, en tant que modèle du nomadisme pastoral et militaire, à la constitution du pouvoir impérial. Quand à la seconde fonction, elle était représentée par les fonctionnaire chinois élevé dans le confucianisme. Les dynasties étaient militaristes à l'origine, mais une fois établies, leur bureaucratie était civile. L'idéologie de chacune d'entre elles était conforme à ses besoins. Les hommes de violence qui fondaient les dynasties croyaient au mandat du Ciel;, lequel était réputé leur revenir à partir du moment où toute résistance prenait fin." Le fondement historique et l'existence de ce double pouvoir permet de mieux comprendre comment le glissement du pouvoir politique peut glosser aux mains d'une dynastie étrangère, pratiquement sans a-coup autre que celui de combats entre soldats d'allégeances opposées. Du coup aussi, le terme de "sinisation" des envahisseurs n'est pas adéquat pour décrire ce que cherchaient les souverains Jürchen. Plutôt que "se faire chinois", ils cherchaient au contraire à renforcer leur rôle de gardiens de l'ordre civil, inchangé, au système de tribut en cascades égal à lui-même, à la hierarchie socio-économique maintenue et parfois même renforcée. Ce furent même les Jürchen qui élaborèrent les fonctions théoriques d'un empire multi-ethnique que leurs descendants manchous allaient porter à son développement maximal. Quasi naturellement, pendant toute une période, les envahisseurs mongols pouvaient considérer la Chine comme une de leurs nombreuses acquisitions terrirotirales, dans un ensemble que des observateurs pouvaient qualifier d'empire mongol... 

   On peut décrire une société de ce genre comme une société militarisée, les militaires demeurant en fin du compte les arbitres de l'ordre social, et la discipline sociale s'apparentant à un régime militaire imposé à tous les corps et tous les esprits. Et à un moment ou à un autre, pour les besoins de la défense de la dynastie, les impôts, les tributs, les participations aux travaux publics, qu'ils soient volontaires ou forcés, locaux ou régionaux, peuvent être mobilisés. Et ceci avec l'acceptation (et même la défense sourcilleuse) du rôle de chacun à sa place. 

Interpréter l'époque Song, pour John FAIRBANK et Merle GOLDMAN ne peut toutefois pas se faire en termes simples, comme pour toute grande civilisation (on le voit aussi pour l'empire romain, au système militaire très développé mais avec des principes civils - de droit notamment - très élaborés). L'historien japonais Naito KONAN reconnait dans l'acitivité de la dynastie Song, la naissance de la "Chine moderne", soit la Chine qui se développa jusqu'à la fin de la dynastie Qing, au début du XXe siècle. Il distingue deux niveaux de pouvoir : "d'un côté, l'empereur autocrate avec son entourage et ses sous-fifres", et de l'autre , sous l'autorité des bureaucratesn nommés par le pouvoir central, "la société chinoise locale". Ce nouvel âge se caractérise, pour la majorité du peuple chinois, par la diminution de l'importance du gouvernement, parallèlement à l'importance au contraire croissante de la culture. (...) Ce processus sous-tend également la transition (...) qui fit passer la Chine d'un gouvernement soumis à une oligarchie d'aristocrates, au pouvoir d'un unique clan impérial et dynastique secondé par une bureaucratie de fonctionnaires diplômés et une élite locale. Désormais placé à l'écart de tout commerce quotidien et informel avec ses anciesn pairs, l'empereur se fit plus autocrate encore." Denis TWITCHETT estime qu'il "en résultat un élargissement du fossé entre l'empereur et le société, et entre l'empereur et les fonctionnaires par l'intermédire desquels il gouvernait." En des termes plus ou moins différents, les auteurs qui se penchent sur cette période de l'histoire chinoise décrivent une évolution en trois phases :

- la Chine ancienne a créé un Etat en tant qu'organisation politique destinées à assurer le contrôle central du pouvoir, et cela en se servant à la fois d'une bureaucratie aux méthodes philosophiques de persuasion, et d'un usage impérial de la violence ;

- les envahisseurs étrangers d'Asie centrale devinrent des membres à part entière de la politique chinoise grâce à leurs exploits militaires et à leurs talents d'administrateurs ;

- le régime impérial sino-nomade qui en résulta perpétua la primauté du pouvoir politique central, continuant d'exercer son contrôle à la fois sur le processus subornné du développement économique et sur la vie culturelle. 

  Le pouvoir central change de main et en changeant de main, toute la morale néo-confucianisme renforce son emprise sur la société. L'emprise du système social sur l'individu, avec son réseau d'obligations et de rites, avec à la clé en dernier ressort la répression impitoyable (car toute résistance est une résistance au Ciel), servie par un appareil militaire présent à la fois pour contrôler l'économie et la fiscalité, et pour s'assurer la docilité de chacun, du haut en bas de la société. Il s'agirait alors d'une militarisation des corps et des esprits, qui interdit toute évolution vers un monde autre qu'agricole et autosuffisant, toute évolution des connaissances qui remette en cause le système, toute évolution également de la littérature, des arts et de la culture, qui ne soit pas des illustrations des bienfaits que dispensent le Ciel par l'intermédiaire du pouvoir politique central. Les évolutions qui se produirent prennent donc une allure vite violente, d'autant que les luttes politiques s'expriment surtout par les armes, les troupes armées étant souvent prioritaires dans l'allocation des ressources. Si les guerres civiles sont évitées un temps grâce à ce système, des fissures de plus en plus béantes apparaissent, colmatées avec l'apparition de dynasties encore plus militarisées, telle celle des Ming.

John K FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Texto, Editions Tallandier, 2013.

 

STRATÉGUS

 

 

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27 novembre 2015 5 27 /11 /novembre /2015 08:19

      Pour mesurer l'évolution des problématiques de sorties de conflit dans la période contemporaine, il faut se replacer dans les mentalités des autorités politiques et militaires antérieures. Ces mentalités se placent dans la perspective même des buts de guerre qu'ils ont poursuivies. Si la guerre est la politique menée par d'autres moyens (CLAUSEWITZ), la politique après la guerre en poursuivait également souvent les mêmes objectifs : détruire l'ennemi pour de bon, établir des frontières sûres et reconnues, éliminer une concurrence économique, remplacer les valeurs de l'adversaire par les siennes... Dans l'organisation même des rapatriements des troupes, "gentiment" réalisée également chez l'ennemi vaincu parfois n'étant même pas en mesure de le faire, dans la reconstruction de l'ossature administrative et souvent les équipements majeurs dans les territoires soumis à rude épreuve, se mettait en place un contrôle plus ou moins effectif de ce qu'allait devenir l'ennemi. Au même titre que toutes les opérations post-guerres sur leur propre territoire, les autorités victorieuses soutenaient des politiques économiques qui renforcent leur propre camp, avant de songer aux sorts des populations des pays vaincus... 

   Beaucoup d'études se concentrent soit sur le sort des troupes armées soit sur la politique d'ensemble menée sur son propre territoire ou le territoire du vaincu ou du vainqueur. Or le sort de l'ensemble des "services" aux armées est également concerné. N'entendons pas là ce que recouvre la dénomination officielle (approvisionnements en munitions ou en carburants par exemple ou dans le passé en fourrage pour les chevaux), mais toute la "population" qui gravite autour des campements militaires, ces prestataires de services plus ou moins divers ou tout simplement de groupes non officiels qui, d'une manière ou d'une autre, facilitent le passage des troupes : agents de renseignements occasionnels pris dans la population et souvent parmi les élites, prostituées de passage ou professionnelles, pourvoyeurs de biens et de services les plus divers qui facilitent la vie des soldats, tous ceux qui dans les temps anciens se déplaçaient avec les armées et qui dans les temps modernes existent toujours avec un rôle rétréci (notamment lorsque les commandements décidèrent de ne plus se "fournir" parmi les habitants des contrées traversées.) Toutes ces populations ont leur importance et leur sort après la guerre influe sur les événements, suivant leur importance économique, sociale ou politique... 

   Comme l'écrivent Jacques FRÉMAUX, professeur à l'université Paris-Sorbonne et Michèle BATTESTI, docteur habilitée en histoire, "les groupes auxquels on peut s'intéresser sont de plusieurs sortes. On pense d'abord, bien sûr, aux guerriers démobilisés, en particulier les soldats sous les armes. Il faut réorganiser leur retour, souvent dans des conditions difficiles. Tous doivent se réadapter. Mais la fin des conflits n'est pas non plus sans conséquence pour les civils. Les déplacements forcés, fréquents durant les guerres, sont le plus souvent présentés et vécus comme des replis provisoires. Lorsque les guerres se terminent, certains, chassés, de chez eux par les opérations, peuvent songer au retour, comme les réfugiés français de la Grande Guerre (...). D'autres au contraire sont contraints de quitter leur pays natal." Ce qui compte autant que les réalités tragiques, ce sont les représentations des innombrables expériences de la guerre, qui perdurent et influent sur le cours des après-guerre. Reconstruire et réconcilier (surtout à l'issue de guerres civiles), c'est réorganiser à la fois les moyens matériels de l'existence et assurer la cohésion du pays. "Sortir de la guerre, n'est-ce pas, écrivent-ils encore, pour une nation comme pour un homme, se reforger un nouveau destin?"

Il faut souligner, et ces auteurs ne le font pas, que la reconstruction se fait parfois dans les pires conditions : les épidémies après la Grande guerre ont fait plus de destructions et de victimes que la guerre elle-même. Par ailleurs, toutes ces réflexions portent la marque d'une longue maturation sociale et intellectuelle que n'avaient souvent pas les contemporains des guerres évoquées. Si les plaintes sur les malheurs ne manquent pas, inspirant de nombreux chants tristes, les réflexions sur leurs causes et les remèdes pour y pallier ne viennent que surtout après la première guerre mondiale qui marque tant les esprits et qui provoque la mobilisation de bien des énergies pour faire en sorte qu'on "ne revoie plus cela". Même si déjà, les guerres du XIXe siècle (des "épopées" napoléoniennes à la première guerre franco-allemande (Prusse) de 1870-1871, sans oublier la guerre de Sécession américaine, avaient inspirés de nombreuses réalisations, notamment sur le plan humanitaire et sur le plan médical (épidémies de plus en plus importantes, même si cela ne "vaut" pas la Grande Peste du Moyen Age européen), il faut attendre réellement la fin de la seconde guerre mondiale pour voir apparaitre sur le même plan reconstruction et réconciliation, et cela au-delà des frontières. 

    Valérie TOUREILLE, dans son étude sur la guerre de Cent ans, met bien en relief la relation entre fin de guerres et brigandages massifs. "(Une) antienne du XVe siècle révèle qu'au Moyen Age, le retour des combattants peut être synonyme de temps difficiles. Cette lointaine plainte qui s'élève au moment où s'achève la guerre de Cent Ans témoigne de la crainte ancienne des populations à l'égard des soldats. Elle traduit également les difficultés de certains hommes qui revenus de la guerre ne retrouvent pas leur place dans la société. La fin de la guerre rime alors acec précarité, voire en l'occurence avec criminalité. Peut-on pour autant appréhender ce moment singulier, souvent montré comme une rupture douloureuse? Est-il possible de saisir ces hommes dans un passé aussi lointain, souvent muets sur la violence qu'engendre leur délicate réinsertion?" La maitre de conférences  (HDR) à l'uniersité de Cergy-Pontoise, se situant dans une historiographie, qui émerge après la Grande guerre, qui analyse les guerres à partir du point de vue des combattants individuels, notamment pour mieux situer l'impact de celles-ci dans le mental des hommes, s'attache surtout à "ceux dont la réinsertion sociale fut douloureuse ou synonyme de violence". "Une fois la guerre terminée, ces soldats n'ont trouvé d'autre issue que de la poursuivre à leurs fins personnelles et à leurs médiocre niveau. Ces individus sont ainsi devenus par l'expérience de la guerre, des criminels. Mais ils appartiennent à la pire espèce : les brigands, c'est-àcide ceux qui n'hésitent pas à user ouvertement de violence pour voler, à tuer pour piller au grand jour. Cette conversion pervertie, loin d'être systématique, est en tout cas fréquente. Marcher dans le pas des "enfants égarés de la guerre" n'est pas chose aisée. Il faut admettre que les obstacles méthodologiques sont nombreux et ils expliquent en partie cette longue indifférence au problème." Elle cherche dans les sources judiciaires les informations sur ce sujet et les sources littéraires les complètent : c'est dans la répression de ce phénomène, qui laisse plus de trace que le phénomène lui-même que l'on peut l'évaluer. Le phénomène des grandes compagnies durant la guerre de Cent Ans, qui se forment régulièrement après les grandes batailles se soldant par des trêves, et siingulièrement vers la fin de celle-ci, pèse lourdement sur le destin de la monarchie française. Les sources littéraires décrivent cette accoutumance  de la violence, de cette violence tolérée qui devient violence condamnée.

   Combattre les brigands ou mieux les utiliser, comme ce sera le cas des grandes compagnies, à des fins de guerres extérieures, les détournant du territoire à stabiliser, est une péoccupation royale de premier plan. Pour aller plus loin que l'auteure, La perméabilité de la frontière entre le soudard et le brigand, entre le chef d'armée et le capitaine de compagnie, entretient la haine du soldat qui se cristallise à partir du Moyen Age et qui est sans doute, plus que la guerre elle-même, à la source d'un grand mouvement de rejet des valeurs guerrières à la Renaissance, lequel rejet s'inscrit ensuite dans l'évolution des sociétés occidentales.

Le phénomène qui fait du combattant individuel rompu aux techniques de la guerre un perpétuel professionnel dans ce domaine n'est pas sans doute propre au Moyen Age. On le rencontre même de nos jours : des bandes armées sans contrôle étatique voient régulièrement le jour dans les guerres civiles, de véritables brigands mènent des activités criminelles, notamment en Afrique. De manière plus générale, les emplois les plus prisés par des soldats de longue durée (on ne parle ici que des volontaires engagés et non pas bien sûr des appelés aux obligations militaires nationales...) se trouvent dans des sociétés privées de sécurité (mercenariat international) ou des groupes para-militaires, des entreprises de gardiennage ou de police privée, voire dans des services armés de renseignements des Etats. Les perspectives de trouver des emplois de ce genre sont codifiées et des réeaux permettent à ces individus de ne pas tomber dans le banditisme pur et simple. 

 

Michel KERAUTRET, directeur à l'Assemblée Nationale, analyse la situation de la Prusse après sa défaite au lendemain de la bataille d'Iéna (1806), et les politiques mises en oeuvre dans l'urgence, qui, après autocritiques, aboutissent à la reconstruction. Dès 1813, aux côtés de la Russie, elle figure au premier rang, résultat de ces politiques, véritable aggiornamento dans les domaines sociaux, administratifs, fiscaux, culturels et surtout militaires.

"Rarement, défaite militaire aura joué, à terme, un rôle aussi constructif, même si l'on fait abstraction du dénouement heureux de 1814, où le hasard eut sa part. Comment expliquer cette capacité de la Pruesse à "rebondir"? La qualité des individus n'est pas seule en cause, même si le groupe des réformateurs est d'une trempe supérieure à la moyenne. Il y eut sans doute un phénomène de génération : les réformes avaient été méditées depuis longtemps, dans l'ordre militaire, mais aussi dans le domaine civil. Sans doute faut-il y voir également, si paradoxal que cela puisse sembler à première vue, un héritage de Frédéric Le Grand. Le germe de fierté, à certains égards "nationale", qu'il avait semé en Prusse ne permettait plus à celle-ci de sombrer corps et biens en 1806 comme elle aurait pu le faire en 1762, au plus noir de la guerre de Sept ans. Et la liberté intellectuelle dont il avait créé les conditions, dans une certaine couche sociale éclairée, avait fait le terreau de la génération qui se vouait désormais à réformer les structures mêmes qu'il avait laissées en héritage. Mais pour admettre que continuer Frédéric, c'était rompre avec les formes figées que d'autres défendaient obstinément en son nom, ainsi que mirabeau l'avait compris dès 1786, il fallait peut-être passer par l'épreuve terrible du désastre de 1806." 

Cette analyse n'est pas nouvelle dans les études d'évolution nationale en Europe, mais elle indique que la défaite d'un pays peut être l'occasion d'un renouveau, bien plus qu'une reconstruction. Une étude longitidinale de l'évolution de plusieurs pays, ayant connu la victoire ou la défaite après une guerre plus ou moins longue pourrait confirmer ou infirmer l'analyse qui précède. Si une grande victoire conforte des élites dans un pays, c'est peut-être le danger de stagnation qui guette, les yeux se fermant sur les erreurs possibles, tandis qu'une grande défaite peut remettre tout en cause, y compris le type de régime en place. En tout cas, la sortie de guerre a toujours un effet profond sur l'évolution d'un pays, et il n'est pas sûr que l'emporter sur le plan militaire soit parfois la bonne "solution" pour l'ensemble de la population... Une défaite militaire décisive, en revanche, peut être l'occasion pour des forces jusque là réprimées de l'emporter sur le plan politique. Cette problématique bat de toute façon en brêche l'idée que la guerre victorieuse est automatiquement bénéfique pour un pays, du moins dans les temps où le pillage et la destruction ne sont pas les motifs premiers de la partie victorieuse...

 

François LAGRANGE étudie les mouvements d'inidiscipline collective de 1917, qui marque, au vu de la documentation examinée sous un oeil nouveau (ni propagande antimilitariste, ni réaction justifiée du haut commandement), un avant et un après dans le déroulement sur le sol européen de la première guerre mondiale. Au sein même de l'état-major français, des points de vue divergents s'expriment, en dehors des communiqués officiels. Se fondant sur les souvenirs, les discours et les écrits de circonstance des hauts responsables, mais sans avoir consulté tous les fonds d'archives, le docteur en histoire distingue deux groupes. "D'un côté Nivelle, Mangin, Joffre, Foch, Poincaré et, vraisemblablement Briand, perçoivent la crise de 1917 comme un accident (plus ou moins provoqué) qui ne doit pas remettre en cause les principes de direction de la guerre ayant jusqu'ici prévalu. (...) De l'autre, Pétain et Painlevé considèrent que le mouvement de désobéissance signe la faillite d'une gestion erranée de la guerre. (...) Seul Clémenceau échappe à ce clivage (...)." 

"Pétain insiste sur la complexité de l'accès qui frappe le moral des combattants. Il en décèle trois grandes causes convergentes. Il mentionne d'abord le laxisme gouvernemental envers la propagande pacifiste à l'intérieur, qui influence les permissionnaires et, par suite, le front. Il reproche à la presse ses indiscrétions sur les opérations et sur la Révolution russe. Il ne se différencie guère là de Mangin. Mais il ne s'arrête pas à la responsabilité de l'intérieur et se sépare ici radicalement de ses collègues militaires. 

Pétain établit un lien entre les activités défaitistes à l'intérieur et la lassitude (physique et morale) des combattants (...). Il énumère les nombreux sujets d'insatisfaction dans les rapports du contrôle postal : "irrégularité des permissions (fondamentale pour Pétain), insuffisances de l'alimentation. Il note les conséquences démoralisantes des méthodes du haut-commandement ; incessantes actions de détail (qui) ne rapportent que des succès éphémères, coûtant fort cher.", vaines tentatives de percée. Il conclut sur le doute qui s'est emparé de certains cadres, tandis que d'autres ont le tort d'"abuser de l'héroïsme des combattants pour rechercher des succès de détail hors de proportion avec les risque encourus".

Troisième ordre de causes de la crise : les erreurs des dirigeants politiques et militaires. Pétain stigmatise la réunion imposée par les politiques, le 6 avril à Compiègne, qui affaiblit le haut-commandement, déplore les entraves apportées par le pouvoir civil à la justice militaire. (...) Les reproches contre le haut-commadement, bien plus concis, sont d'une extrême dureté : "Les plans d'opérations que notre influence a réussit à faire admettre par nos alliés s'inspirent plus que jamais d'exaltations fébriles, de prétentions stratégiques exorbitantes". 

L'analyse de pétain, même si sur le moment elle n'est pas partagée par ses collègues, laquelle d'ailleurs ne passe pas par un clivage entre civils et militaires, sur les causes d'une mutinerie importante, faisant figure là de crise, nous rappelle que nombre de guerres, celles qui se soldent par une longue durée des combats et par des hécatombres, connaissent ce genre d'insubordinations collectives, plus ou moins relayées à l'arrière et dans la population en général. Le cas russe d'ailleurs fait figure là d'archétype : la succession de défaites et de mouvements insurrectionnels aboutit en 1917 à un changement de régime politique, à une révolution. Si toute mutinerie, même massive n'aboutit pas (d'ailleurs c'est rarement le cas) à ce genre de résultats, elle influe non seulement sur la conduite de la guerre et les conditions de sa sortie pour un  ou plusieurs belligérants. Là encore, la fin d'une guerre ne peut être neutre sur l'évolution politique, qu'elle conforte ou détruit le pouvoir en place. Cette analyse indique qu'également au plus haut niveau des commandements ayant à subir de telles mouvements plus ou moins massifs, il existe un débat souvent crucial, parfois capable de faire changer les stratégies adoptées. Dans le cas de la première guerre mondiale, Pétain et Painlevé ne parviennent pas à imposer un changement dans la conduite de la guerre, même si indirectement ces mutinuries amènent les responsables politiques et militaires à changer les méthodes de commandement après la fin de la guerre. 

 

    La question du déplacement des populations après une guerre est examinée à travers le cas du retour des déportés de la seconde guerre mondiale par Christine LEVISSE-TOUZÉ, directrice du mémorial Leclerc - musée Jean Moulin. Elle rappelle qui sont les déportés. "sont considérés comme "déportés" les personnes déplacées contre leur volonté hors des frontières nationales par l'occupant et ses alliés, puis dirigées vers le système concentrationnaire ou les prisons du Reich et de ses alliés. Prenant encompte la diversité des motifs d'arrestation et des logiques ayant conduits les nazis à utiliser la déportation en France, la Fondation pour la mémoires de la déportation distingue deux types de déportation :

- La déportation "par mesure de persécution" comprend les hommes, les femmes et les enfants persécutés par les autorités françaises et allemandes pour leur appartenance à une "race" juive ou tzigane (qui selon les nazis devaient être éradiqués, car nuisibles à la "race aryenne") et déportés dans des camps d'extermination nazis ; s'y ajoutent des homosexuels masculins des départements annexés d'Alsace et de Moselle (où s'appliquent la législation allemande) internés en camp de concentration au nom de "la protection de la race "germanique. (...).

- La déportation "par mesure de répression" rassemble des personnes arrêtées sur le territoire de la France ou du Reich ; des hommes, des femmes, adultes ou adolescents, arrêtés en raison d'activités, d'opinions, de propos, jugés dangereux pour les nazis ou leurs collaborateurs ou parce que soupçonnés d'en être les auteurs ou les complices (résistants isolés ou appartenant à des réseaux ou à des mouvements, otages, communistes arrêtés comme tels, membres de brigades internationales, etc) ; ainsi que des raflés, des auteurs de délits de droit commun et, marginalement, des dénonciateurs au service de la Gestapo, etc. (...)."

Même si le chiffrage (déjà important) est moindre que celui à l'échelle de l'Europe toute entière, la problématique soulevée par leur retour après la libération des camps est similaire. Non seulement ce retour pose de gros problèmes de transports et de ravitaillements, mais la réintégration de ces populations déportées est très difficile. Non seulement matériellement, mais aussi moralement, "car la redécouverte de la liberté nécessitait une réadaptation".

Depuis la seconde guerre mondiale (mais le phénomène des camps de concentration se posait déjà en Afrique du Sud à cause des autorités britanniques), périodiquement reviennent ces deux causes de déportation, même si elles sont loin d'être aussi massives. Et la situation après la guerre est souvent marquée par cette question du retour des populations déplacées. 

 

       Corinne DEFRANCE, directrice de recherche au CNRS (IRICE) et Claude d'ABZAC-ÉPEZY, docteur en histoire, examinent chacun dans un registre différent le sort des vaincus : que faire de l'Allemagne après le IIIe Reich pour l'une et épuration dans l'armée française de l'autre.

  Alors que très longtemps dans l'histoire, la maxime appliquée fut très souvent "Malheurs aux vaincus", elle n'est plus de mise au moment où les économies européennes deviennent largement dépendantes les unes des autres. De plus dans un continent ruiné, aux autorités politiques largement déconsidérées, les possibilités de guerre civile prolongeant la guerre inter-étatique ne sont pas que pures hypothèses. La présence de l'armée américaine sur une partie du territoire européen (on se rappelle de la défiance envers l'esprit de revanche inter-européen outre-atlantique qui s'était déjà manifesté après la première guerre mondiale), de l'armée soviétique dans l'autre, la perspective d'une guerre froide qui se dessine déjà, contribuant à réunir des familles politique autrefois ennemies, tout cela va dans le sens d'un désir de reconstruction globale, avec aggiornamento idéologique à la clé dans les pays vaincus.

   Dès avant la fin des combats; de multiples réflexions se font jour en particulier sur l'avenir de l'Allemagne. Corinne DEFRANCE rappelle les ouvrages de deux auteurs, aux ouvrages parus en 1943 et 1945, au même titre Que faire de l'Allemagne? (Francis GÉRARD et Pierre GRAPPIN). Ils "estimaient que l'avenir de l'Allemagne allait dépendre du succès ou non de la rééducation du peuple allemand et en particulier de la démocratisation de la nouvelle génération. Ils s'interrogeaient donc sur la politique que les vainqueurs devraient mener dans la future Allemagne occupée. Définir cette "politique d'occupation" fut l'une des perspectives pour aborder le problème. Il y en eut une autre, à laquelle s'attelèrent les principaux responsables français à Londres, à Alger, puis Paris : que serait l'Allemagne dans l'Europe d'après-guerre? quelle serait sa forme politique et territoriale? quelle devrait être la "politique allemandeé de la France?". Dans sa conclusion, elle écrit : "En comparaison des deux autres occupants occidentaux, la préparation de la France à sa politique allemande d'après-guerre et à sa politique d'occupation a été beaucoup plus brève et superficielle. Comment aurait-il pu en être autrement en raison des incertitudes sur le statut de la France libre et sur la participation de la France au titre de puissance victorieuse, à l'occupation de l'Allemagne vaincue? Malgré toutes ces incertitudes, malgré le manque de communication avec les Alliés et d'information sur leurs propres projets, malgré le manque de personnel, de documentation, d'outils statistiques, c'est plutôt la diversité et la qualité des réflexions menées au sein des milieux de la Résistance depuis 1943, qui retiennent aujourd'hui l'attention des historiens. certes, bien des formules étaient ambiguës, des concepts flous, mais cette imprécision des terms - tels ceux de fédération, de morcellement, d'Etat rhénan, etc. - n'était-elle âs volontaire et même indispensable pour réserver l'avenir? Certains de ces plans envisageant une fédération ouest-européenne ont moins directement influencé la politique menée par de Gaulle dans l'immédiat après-guerre, marquée par un retour à la diplomatie fondée sur les alliances traditionnelles, que la politique européenne et allemande au tournant des années 1940-1950, depuis les discussions sur le plan Marshall jusqu'à l'annonce du plan Schuman. La connaissance des plans de la France libre a permis de reconsidérer la thèse de la "révision déchirante" de la politique allemande et européenne de la France en 1947-1948 qui avait dominé l'historiographie française vers le milieu des années 1980. Elle a permis de montrer que la politique élaborée dans l'entourage de De Gaulle, et même la politique du Général lui-même en 1945, n'était pas une simple politique de revanche, que les questions territoriales, économiques et sécuritaires étaient étroitement imbriquées et que le but n'était pas seulement d'anéantir ce qui pouvait rester de la puissance allemande, mais aussi et surtout de servir l'intérêt de la France du point de vue de la reconstruction et de la modernisation.

De 1943 à 1945, on assiste à un durcissement progressif des plans français concernant l'Allemagne dans son ensemble. Les projets relatifs à la politique d'occupation, élaborés surtout en 1945, vus ici à l'exemple de la rééducation, témoignent d'une approche assez répressive et pessimiste sur les chnces de démocratiser l'Allemagne, estimant ne pas pouvoir compter sur les Allemands dans ce processus. Malgré d'incontestables exactions commises dans les premiers mois d'occupation, et l'image négative de l'occupant auprès de la population allemande de zone française, la pratique de l'occupation devait rapidement conduire les responsables français, dans tous les secteurs, à une politique plutôt pragmatique, combinant aspects répressifs et constructifs.".

        Claude d'ABZAC-ÉPEZY insiste sur les difficultés d'écrire une histoire de l'épuration en France. Il détaille la mise en place et le travail des commissions chargées surtout d'enquêter sur les activités des responsables militaires et politiques durant l'occupation allemande. La première épuration, intervenue en 1945-1946, fut relativement clémente, une seconde (1946-1947) concerne surtout les cadres militaires, entreprise dans un cadre plus général de réduction des effectifs (de moitié). Les résultats chiffrés sont imprécis et "l'épuration n'a pas été aussi impitoyable que (des) chiffres globaux le suggèrent et le tableau ne rend pas compte des différences à l'intérieur des armées." Si à la fin de 1945, le discours d'épuration est impitoyable, "l'attention accaparée par l'instruction des grands procès d'officiers généraux de Vichy, mais l'épuration administrative proprement dite est relativement clémente, car il faut des cadres opérationnels pour terminer la guerre." A l'inverse, entre 1946 et 1949, alors que le discours est plutôt consensuel et "résistantialiste", la réalité de l'épuration est impitoyable, le nombre de cadres rayés des listes militaires est assez élevé. Mais plus tard, vu la conjoncture internationale, le réarmement français, on assiste à un retour important dans l'armée d'officiers écartés, lesquels diffuseront plus tard une sorte de "légende noire" selon laquelle l'épuration, menée sur des critères politiciens, aurait décapité l'armée et l'aurait dépossédé de ses vraies valeurs. Et l'on devine, même si l'auteur n'en parle pas, que cette légende noire fut très utile pour expliquer en partie les déboires de l'armée en Indochine dans le début des années 1950... Périodiquement, d'ailleurs, l'édition est envahie de livres sur la fin de la seconde guerre mondiale, sur l'occupation et surtout, précisément sur l'épuration, qui, selon les uns aurait été très imparfaire, permettant à des cadres politiques et militaires "fascisants" de rester en place, et selon les autres, terrible par son injustice et ses conséquences organisationnelles... Le cas de l'épuration française est à rapprocher de nombreux autres cas et une impression générale domine : si des cadres politiques et militaires sont écartés, il s'agit souvent de réduire les rangs, et souvent très peu le sont de manière définitive. Cela se comprend : l'armature d'un Etat, dont l'ensemble des corps exécutants a collaboré avec l'ennemi finalement vaincu, ne peut se permettre de réduire trop drastiquement son format, former de nouveaux cadres prend du temps, et dans l'urgence, est bien obligé d'avoir une attitude plutôt clémente, sous peine de laisser un vide politique propice à des guerres civiles. L'exemple a contrario de pays où l'épuration a été massive (comme en URSS) devrait permettre de dégager des schémas-types de comportements et de conséquences de ces comportements.

 

    Michel BODIN, docteur ès lettres et ès sciences humaines, aborde la difficile question, documentation faible, du retour d'Indochine (1946-1955) des combattants français. La problématique qu'il expose pourrait se retrouver dans nombres de guerres coloniales menées par les puissances occidentales, après leur défaite devant le grande mouvement de décolonisation des années 1950-1960. "Les retours de guerre posent des problèmes innombrables, difficiles à étudier et, de ce fait, mal connus. Ces phénomènes touchent toutes les guerres, mais ils deviennent cruciaux pour les hommes qui ont "fait l'Indo", car c'était des professionnels. Ces derniers faisaient une guerre lointaine, déconnectée de la nation, une guerre de décolonisation avec toutes les connotations négatives qui entourent ce genre de conflit. Aussi les rapatriés du corps expéditionnaire français d'Extrême-Orient (CEFEO) se construisirent-ils une mentalité particulière qui généra des réactions spécifiques à leur retour. On peut parler d'un type d'anciens combattants particuliers, cat ils tiraient des leçon de leur vie en Indochine et de leur guerre. Beaucoup revenaient animés d'une espèce d'indiscipline intellectuelle inhabituelle parmi les militaires et nourrie de leurs expériences. A leur retour, comment pouvaient réagir des hommes déçus par leur pays qui les attristait, qui ne faisait rien pour eux, qui ne les protégeait pas ou peu contre les attaques des communistes, alors que dans les derniers temps de leur campagne, on leur avait dit qu'ils combattaient l'offensive communiste contre le Monde libre, donc contre la France. Ces réations prennent toute leur importance dans la perspective des événements du Maghreb et plus particulièrement ceux de l'Algérie. Autrement dit, pour les Français, la rizière et la jungle furent-elles vraiment à l'origine du 13 mai 1958, du putsch d'avril 1961 et de l'OAS? Mais pour les Maghrébins qui avaient entamé un lent processus de maturation politique, l'Indochine fournit-il des méthodes d'action ou tout simplement des idées? Les combattants d'Indochine natifs des pays colonisés rapportèrent-ils des modes de pensée qui concoururent à leur propre décolonisation? L'Indochine sema-t-elle les germes de la révolte?". 

    Dans le même ordre d'idées avec des variantes bien compréhensibles, Laurent CESARI, professeur à l'université d'Artois, examine le cas des anciens combattants américains de la guerre du Viet-Nam. Celui-ci commence d'ailleurs par l'imaginaire des Américains sur les anciens combattants, imaginaire en partie façonné par le cinéma. Va-t-en guerre (Rambo) ou bons à rien antimilitaristes (selon les hommes politiques conservateurs), ces vétérans sont en fait de mauvais soldats, en fin de compte... "En fait, ces constructions paradoxales résultent de l'interaction entre plusieurs logiques contradictoires. D'une part, l'Etat fédéral, appuyé sur les associations d'anciens combattants de la seconde guerre mondiales, a fait porter aux anciens appelés la responsabilité de la défaite, leur a longtemps mesuré les prestations, et leur a opposé la figure héroïque du prisonnier de guerre. D'autre part, les anciens appelés, qu'ils soient hostiles ou favorables à la guerre, se retrouvent unis pour condamner l'Etat fédéral (les premiers pour avoir entamé les opérations, les seconds pour ne pas les avoir menées jusqu'à la "victoire"), et pour luiréclamer des bénéfices accrus. Les anciens appelés du Viet-nam et ceux de la guerre d'Algérie présentent donc des cas comparables : ils se sont longtemps heurtés à un "refus de payer", motivé par les similitudes entre les deux conflits. En effet, Algérie et VietNam n'étaient pas exactement des guerres au sens juridique du terme. Ils ont suscité la réprobation d'une bonne partie de l'opinion extérieure et intérieure (y compris chez les combattants), et se sont soldés par un échec de la puissance "coloniale". (...). Pour dénouer cet écheveau qui mêle données objectives, revendications d'ayant-droit, dénis de rsponsabilité et traditions de la psychiatrie américaine", l'auteur se pencher d'abord "sur les caractéristiques sociales des vétérans et leurs symptômes psychologiques" avant d'exposer "leurs revendications envers la société et l'Etat américain" et de s'intéresser "au mythe persistant des prisonniers de guerre prétendument conservés par Hanoï après 1973, bel exemple du "style paranoïaque de la vie politique américaine" discerné jadis par Richard Hofstader." L'auteur balaie en fait surtout les caractéristiques psychologiques et sociales des vétérans, qu'ils soient appelés ou volontaires, simples soldats ou officiers. Il ne pousse pas plus avant une réflexion qui devrait sans doute s'attacher beaucoup plus à l'analyse politique de ces mythes persistants dans l'opinion publique, dont l'un des éléments, pas le moinde, est ce discours contre une (bonne) partie des classes politiques du moment et du lieu, de "traites poignardant dans le dos". Mais aussi à l'analyse du poids de ces vétérans dans la vie publique après ces guerres coloniales. Son étude n'est toutefois pas à mésestimer, car il s'efforce de quantifier d'abord ces combattants et ensuite ceux qui présentent des sequelles psychologiques, qui se traduisent aussi sur le plan social, voire politique. Il cède finalement un peu trop à cette mode qui fait pencher les analyses vers les problématiques du deuil. 

 

Sous la direction de Jacques FRÉMEAUX et Michèle BATTESTI, Sortir de la guerre, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2014.

 

STRATEGUS

 

      

 

 

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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25 novembre 2015 3 25 /11 /novembre /2015 12:18

Si les autorités militaires, après maints combats victorieux ou non, d'eux-mêmes ou sous la pression ou l'ordre du pouvoir civil, lui-même sous pression de l'opinion publique ou dans une conjoncture internationale donnée, décident l'arrêt des combats, pour peu qu'ils puissent le faire, ont surtout la préoccupation de sortir de la guerre proprement dite. Que le conflit ne soit pas réglé ou ait même empiré, ou encore qu'il ait changé de nature, ne constitue pas le coeur de leur problème.

La problématique de sortie de guerre telle que l'examinent par exemple Jacques FRÉMEAUX et Michèle BATTESTI, est surtout une problématique militaire où la fin des combats doivent se traduire, dans un territoire donné ou même suivant une ligne donnée, par la fin des opérations militaires proprement dites, la planification des mouvements de troupe et leur démobilisation progressive, avec un contrôle plus ou moins réel du terrain une fois ces opérations effectuées. La fin de la guerre ne signifie pas la fin des souffrances physiques et psychiques. Sortir de la guerre - des deux côtés ou plusieurs des côtés - signifie démobiliser les soldats ou leur trouver d'autres occupations, reconvertir l'appareil productif et ranimer le commerce, chercher à satisfaire les revendications des peuples à moins de malheurs, organiser le retour à la vie civile dans une certaine mesure. Ce n'est que récemment que les perspectives de sortie de guerre se sont complexifiées, avec la prise en compte de l'organisation de l'état de paix. Auparavant, il s'agissait surtout pour les parties en présence de démobiliser, désarmer, de soigner les blessés et d'enterrer les morts.

      Une nouvelle façon de voir les choses, non seulement l'arrêt de l'état de guerre, mais d'assurer l'état de paix qui doit suivre, n'est que toute récente, avec l'ampleur des destructions causées et la volonté de résoudre des conflits dont les guerres sont issues ou dont les guerres ont aggravé les termes. L'examen du post-conflit, entre guerre officiellement terminée et paix incertaine et à confirmer, est aidée par l'expérience de nombreux organismes dont la vocation allaient dans ce sens : Organisation des Nations Unies, organisations humanitaires non-gouvernementales, organismes... L'examen des normes, périodes, ressources et représentations du postconflit , tel que l'effectuent par exemple Amaël CATTARUZZA et Elisabeth DORIER, constitue une réflexion longue et parfois laborieuse. Jusqu'à constituer un pilier du développement, l'opération internationale de maintien de la paix (au sens de l'ONU), est appelée, surtout avec la multiplication des conflits intra-étatiques, à un grand avenir. Ils étudient les processus territoriaux postconflit suivant une triple approche : géopolitique, "géographie du changement" et géographie sociale et culturelle. Pierre PÉAN indique bien dans son livre consacré au Kosovo, qu'il ne suffit pas d'intervenir selon des principes humanitaires dans une guerre civile, mais également d'assurer que le territoire concerné ne soient pas la proie de prédateurs de toute sorte, laissant les populations démunies. 

 

        Le maintien de la paix et de la sécurité internationale comme méthode d'utilisation de la force militaire sans recours à la violence pour préserver la paix constitue un concept inscrit dans le droit international depuis 1948. Les missions, de statut et d'importance diverses, réalisées depuis la fin de la Seconde guerre mondiale mettent en évidence de nombreuses leçons tant directement pour les acteurs en conflit que pour la communauté internationale. C'est en fonction de ces leçons des stratégies - de la part des acteurs les plus divers - peuvent être élaborées et exécutées. Mais si la guerre et les conflits internationaux évoluent vite, il n'en est pas de même malheureusement pour la lecture de ces diverses leçons de l'histoire. En tout cas, l'examen de l'histoire de ces missions, tel que le tente Ronald HATTO, peuvent nous éclairer.

 

      Philippe LOREC étudie les enjeux et les opportunités économiques des sorties de conflits, non qu'évidemment une guerre sert parfois - souvent - des intérêts économiques, mais aussi parce loin d'être conçues comme des charges par les différentes acteurs, le passage d'un état de guerre à un état de paix, les diverses opérations économiques nécessaires peuvent être l'occasion pour bien des parties d'un nouveau départ de prospérité et d'amélioration des conditions sociales. L'exemple de la Serbie permet de comprendre précisément ces opportunités-là. 

 

    Nous pouvons ajouter à toutes ces considérations qu'il est plus facile (... ce qui reste parfois difficile, vu une certaine apathie généralisée de l'opinion publique de nos jours) de mobiliser des populations contre des situations intolérables qui selon elles "obligent" à des interventions armées que de les maintenir dans l'attention des populations directement touchées une fois que ces interventions armées aient été soldées par une "victoire" sur le terrain. Les diverses contributions demandées aux Etats et aux populations occidentales pour soutenir les stabilisations et le retour à une situation économico-sociale viable rencontres de plus en plus de réticences dans le temps, notamment lorsque ces Etats et ces populations sont eux-mêmes touchés par des problèmes majeurs. 

 

Philippe LOREC, Enjeux et opportunités économiques des sorties de conflits, dans Guerre et Economie, Ellipses, 2003. Ronald HATTO, Le maintien de la paix, L'ONU en action, Armand Colin, 2015. Pierre Péan, Kosovo, une guerre "juste" pour un Etat mafieux, Fayard, 2013. Jacques FRÉMEUX et Michèle BATTESTI, Sortir de la guerre, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2014. Béatrice GIBLIN, Édito de Postconflit, entre guerre et paix?, Hérodote, n° 158, 3ème trimestre 2015. 

 

STRATEGUS

    

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20 novembre 2015 5 20 /11 /novembre /2015 10:44

Les économistes comme les politiques ne se penchent sur le financement des organisations terroristes que depuis une époque tardive. C'est surtout lorsque les Etats-Unis endurèrent en septembre 2001 des attentats meurtriers, destructeurs et spectaculaires que les autorités financières commencent à étudier les circuits financiers des organisations terroristes, à commencer par Al-Quaïda. Les attentats de novembre 2015 à Paris vont sans doute relancer les investigations sur les circuits financiers finançant les opérations terroristes, cette fois du groupe "Etat islamique", même si auparavant des enquêtes encore en cours poussaient déjà à recueillir des données opérationnelles. Manquent sans doute dans les deux cas une certaine volonté politique d'aller jusqu'à tarir les sources privées présentes dans certains pays du Moyen Orient (notamment l'Arabie Saoudite et le Qatar). En tout cas, beaucoup d'observateurs ont mis en évidence diverses sources de financement - et pas simplement en masses monétaires- , qui diffèrent selon les objectifs des organisations en cause. Si Al-Qaïda avait et a surtout des visées de frapper les intérêts "mécréants" partout dans le monde, Etat islamique entend s'établir sur un territoire déterminé, suivant une stratégie à cheval entre des tactiques classiques de conquête et des opérations visant à terroriser pour empêcher d'agir.

Richard LABÉVIÈRE expose les événements qui conduisent à tenter de tarir les sources de financement d'Al-Qaïda juste après les attentats de septembre 2001. De la création du FTATC (Foreign Terrorist Asset Cracking Center), au lancement de l'opération "Green Qu'est" en octobre de la même année pour geler les avoirs bancaires à l'étranger. L'année suivante, à l'appui des différentes résolutions de l'ONU, l'enquête " a permis de confirmer ce que les services de renseignements occidentaux savaient parfaitement depuis plus d'une dizaine d'années, à savoir que les ramifications du financement du terrorisme tissent une toile tentaculaire et planétaire, dont les principaux centres d'impulsion se trouvent principalement dans les pays occidentaux. Dans un rapport rédigé en juillet 2001 pour les services secrets français, plusieurs experts estimaient déjà que la mouvance Bin Laden avait bénéficié, outre la fortune personnelle de son chef, de la complicité active de plus de 400 individus et de quelques 500 sociétés et organisations à travers le monde." Une partie infime de cette masse monétaire a été depuis lors bloquée (on parle de 10 millions de dollars en 2002) et, "drainée par une multitude d'organisations charitables guère affectées par les enquêtes, la mouvance continuerait à être alimentée par un montant annuel d'environ 16 millions de dollars". Cet enlisement de la lutte antiraciste sur le front financier a plusieurs explications :

- le repérage restreint d'une mouvance planétaire (une épistémologie contraignante qui pèse sur les enquêteurs...) ;

- une taxinomie inappropriée qui veut démiliter les avoirs financiers, alors que, selon l'auteur, "à un système tabulaire - autant de strates géologiques constitutives d'un relief - il faut préférer la mise en chantier de "séquences" considérées comme autant d'attributs de la mouvance" : une séquence personnelle, autour d'Oussama Bin Laden lui-même, une séquence familiale, une séquence bancaire, une séquence associative et une séquences diasporique et affairiste.

- le persistant secret bancaire dont se prévalent nombre de principautés et de pays.

Anthony AMICELLE, doctorant en sciences politiques à l'IEP de Paris cite deux ouvrages qui vont dans le même sens d'une certaine inefficacité des dispositifs de lutte contre le financement du terrorisme.

"Objet atypique, écrit-il, de par l'action publique transversale qu'elle mobilise, la facette financière de l'antiterrosime a constitué la première réponse de l'administration américaine aux attentats de New York et Washington en 2001.(...). (Cet objet) se situe en effet à l'intersection des univers policier (et du renseignement), judiciaire, diplomatique et financier (voir l'ouvrage collectif Les banques, sentinelles de l'anti-blanchiment : l'invention d'une spécialité professionnelle dans le secteur financier, CERI, 2006). Cette politique a comme particularité de s'appuyer sur la participation d'acteurs privés, notamment du secteur bancaire, mais pas seulement. Instituée dans le cadre plus ancien de la lutte contre le blanchiment de capitaux, cette coopération pour le moins inédite entre professionnels de la sécurité et entités privées joue un rôle décisif dans la chasse aux "finances terroristes", devenue priorité internationale. Outre la transposition de pratiques progressivement institutionnalisées, l'action menée contre le financement du terrorisme emprunte également à l'anti-blanchiment son postulat de départ faisant de l'argent le "nerf de la guerre". ce postulat n'a d'ailleurs pas été exempt de critiques dans la littérature scientifique qui s'est largement penchée sur la pertinence de cette focalisation sur les "produits du crime" depuis la fin des années 1980. Au-delà de son efficacité, de nombreux travaux ont également étudié les implications du "régime" anti-blanchiment, ses ambivalences, la diffusion de normes internationales et leurs réappropriations nationales, ainsi que la question du retrait de l'Etat vis-à-vis de la sphère financière. Toujours est-il qu'au lendemain des attentats de 2001, les discours officiels ont affiché l'ambition d'assécher les flux financiers en direction des "organisations terroristes" dans le but d'anéantir ou, en tous les cas, de réduire leur capacité de nuisance. (...)".

Les deux ouvrages en question publiés en 2007, livrent des critiques parfois très sévères envers cette démarche : celui d'Ibrahim WARDE, professeur associé à la Fletcher School of Law and Diplomcy (Massachusetts) (The Price of Fear : The truth Behind the Financial War on Terror et celui collectif sous la coordination de Thomas BIERSTEKER et Sue ECKERT, principaux instigateurs du Targeted Terrorist Finances projet développé au Watson Institue for International Studies (Brown University).

Ibrahim WARDE écrit que "cette politique n'a pas ouvert la moindre brèche dans le financement du terrorisme. En revanche, elle a remodelé le système financier planétaire et produit des effets importants mais bien souvent non désirés dans les domaines politique et économique". L'essentiel des fonds bloqués aux Etats-Unis a finalement été restitué. Il émet des doutes sérieux sur les liens entre criminalité organisée et terrorisme, cite certains effets pervers comme la fermeture abrupte d'entreprise de transferts de fonds (Somalie).

Les auteurs de l'ouvrage collectif interrogent les cinq hypothèses qui sous-tendraient la réponse réglementaire américaine et internationale contre le financement du terrorisme, les idées que :

- tous les groupes ou organisations engagés dans les actes de terrorisme sont essentiellement les mêmes ;

- les institutions financières du secteur formel sont ou peuvent être les principales sources de transferts de fonds terroristes ;

- la réglementation des instutions financières formelles peut être étendue aux opérations des réseaux financiers informels et aux autres sources potentielles de transferts financiers ;

- le système "Hawala" et des systèmes informels similaires de transfert de valeurs opérant dans d'autres parties du monde jouent un rôle important dans le financement du terrorisme ;

- il y a un lien (nexus) émergent entre crime organisé et terrorisme.

La critique appelle à une approche moins homogénéisante pour distinguer des évolutions différentes des différents groupes ciblés.

Les deux ouvrages convergent pour pointer les limites et les "dommages collatéraux" de cette approche. S'ils soulignent les effets positifs (externalités) de cette lutte dans les aspects évasion fiscale et blanchiment d'argent et la corruption dans certains Etats (Iran, Corée du Nord), ils s'inquiètent sur les droits fondamentaux mis à mal par les procédures de désignation et de retrait des "listes terroristes". L'ouvrage collectif est plus nuancé et explicite davantage les fonctions attendues (en théorie) des contrôles financiers : fonction dissuasive, analytique (investigations post-attentats) et préventive, sans oublier l'utilité politique (dimension symbolique). Même si les auteurs sont dubitatifs sur les capacités de détection et de prévention de futurs actes terroristes, ils s'accordent sur les aspects dissuasifs, qui ressemblent tout de même à un renforcement sans doute des précautions financiers à prendre pour les commanditaires des attentats, plus qu'autre chose...

Le fait positif que nous pouvons retenir est précisément l'activité accrue des Etats dans la sphère financière, même si elle reste timide. Sans doute peut-on voir apparaitre des volontés politiques plus affirmées, surtout si les attentats continuent... Il est sans doute trop tôt entre l'effectivité des mesures prises (2002) et les études en question (2007) pour tirer des conclusions solides. L'affaiblissement d'Al-qaïda a plus avoir avec la rivalité entre organisations terroristes qu'à la lutte contre son financement.

Précisément, les financements d'Al-Qaïda et du groupe Etat islamique sont bien différents : si l'un conserve des réseaux qui mettent en jeu participations financières étendues et diverses protections diplomatiques et politiques, l'autre agit de manière classique comme s'il allait devenir un Etat, un Etat pillard certes, à la manière de nombreux autres dans l'Histoire, à coup de massacres, de menaces de violences et de destructions diverses, et possède des moyens bien plus considérables de financement.

Esclavage, rançons dans le cadre de prises d'otages (pratiques très courantes pour financer des groupes insurrectionnels de toute nature de nos jour), exploitation des puits de pétroles conquis, pillage archéologique (on vend en pièces détachées et on détruit ce que l'on ne peut vendre sur les marchés parallèles), levage d'impôts et de taxes diverses, prise de butins dans les coffres forts des banques des villes conquises (numéraire et effets au porteur), blanchiment d'argent en provenance de tous les trafics possibles (armes, matériels, drogue, produits alimentaires et de médicaments...) constituent une palette dense de moyens financiers pour constituer et entretenir une armée, se livrer à l'achat d'armes légères ou plus importantes, entretenir de véritables fonctionnaires des impôts, organiser des systèmes de transport et scolaire... Daesh peut entretenir des relations commerciales non seulement dans les diverses économies parallèles construites sur les décombres laissées par les deux guerres du Golfe, mais avec - intermédiaires bien installés obligent - des partenaires officiels des pays avoisinants. Les évaluations financières de Daesh restent très problématiques, car elles peuvent varier, au gré... des multiples combats, victoires ou défaites successives sur le terrain. On parle d'actifs au montant de 2 000 milliards de dollars (1 800 milliards d'euros), avec des revenus annuels de 2,9 milliards de dollars. Il faut comparer ces chiffres avec ceux du budget des talibans (entre 53 et 320 millions de dollars) et du Hezbollah (entre 160 et 363 millions de dollars) (voir iris.thomsonreuters.com). Il s'agit là de ressources financiers d'un Etat, constituée avec des méthodes qui sont à rapproché dans l'histoire avec celles de l'Empire Turc ou de l'Empire mongol. Elles consistent essentiellement à rapatrier les richesses pillées dans des endroits protégés et à détruire (notamment en cas de retraite mais pas seulement) celles qu'on ne peut emporter. l'impôt prélevé par exemple l'est non en raison d'un consentement à l'impôt (même par convictions religieuses, on en est très loin!) mais sous la menace constante de destruction ou d'extermination. Ces méthodes sont d'autant plus systématiquement utilisées que, loin de croire en leur propre propagande, les responsables de Daesh savent que leurs positions sont des plus précaires...

La seule possibilité pour Daesh de se maintenir serait - outre l'acceptation loin d'être acquise des populations soumises - que les fronts armés se stabilisent et que son rôle économique devienne indispensable aux économies environnantes. Mais les méthodes utilisées à l'extérieur pour dissuader les puissances d'intervenir dans leurs zones d'implantation se retournent contre eux. Sans doute a t-on affaire là à une absence de réelle stratégie, soit par manque de réelles compétences militaires, soit par décimation des chefs au fur et à mesure des combats, soit des deux. Cette "absence de stratégie" est le propre d'ensembles politiques qui n'effectuent de conquêtes que militaires ou très peu appuyées sur un substrat culturel...

En tout cas, le meilleur atout sans doute de demeurer, même de façon réduite dans des retranchements, dans une zone grise plus ou moins chaotique, est justement l'absence de stratégie globale du côté des pays occidentaux qui les combattent. Lesquels n'ont pas présentés de réelles "solutions de rechange", réduits sans doute à renouer des alliances avec des dictateurs locaux (Syrie) ou à réguler le chaos régional après une victoire semblable à celle qu'ils ont connues dans les deux guerres du Golfe. Avec la lutte contre le financement qui patine, faute de s'attaquer à l'organisation de l'ensemble du secteur financier de l'économie mondiale (qui laisse des trous béants de zones grises, elle aussi), et une stratégie dont on a peine à comprendre les contours (pour autant que celle de Moscou puisse coïncider un temps avec celle de Washington et de pays de l'Union Européenne), il existe réellement pour l'Etat islamique une chance d'exister encore quelque temps.... L'absence de stratégie financière pour combattre le terrorisme est sans doute, dans le contexte actuel, son plus grand atout.

Anthony AMICELLE, Etat dses lieux de la lutte contre le financement du terrorisme : entre critiques et recommandations, Cultures et Conflits, n°71, 2008. Richard LABÉVIÈRE, Financement du terrorisme, En attendant le ben-ladengate, dans Guerre et Economie, Ellipses, 2003.

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