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19 septembre 2008 5 19 /09 /septembre /2008 15:22

   L'art de la guerre de MACHIAVEL à CLAUSEWITZ
  
      Il est toujours artificiel de découper l'histoire et tous les manuels de stratégie n'échappent pas à cet arbitraire. Ainsi il existe autant de continuité entre le Bas Empire Romain et les Temps Féodaux qu'il existe de discontinuité entre ces mêmes époques. L'ampleur des destructions causées par les guerres civiles des derniers siècles de l'Empire Romain est tout à fait comparable à celle subie par l'Europe durant la guerre de Cent ans, et c'est sans doute une explication de la lenteur des progrès littéraires par rapport à la stratégie. Mais en matière de stratégie justement, ce qui importe ici, ce n'est pas de faire un historique mais de centrer l'attention sur les relations successives entre politique et guerre, ce que certains appellent la grande stratégie. Beaucoup tentent d'introduire dans l'histoire des ruptures qui n'en sont pas forcément. Discuter par exemple de la place de l'idéologie dans les guerres révolutionnaire de la fin du XVIIIème siècle, en en faisant une rupture, fait oublier les divergences idéologiques des guerres de religions antérieures ou même simplement entre Armagnac et Bourguignons. De même, à toute époque des ruptures dans le domaine de l'armement eurent lieu, et l'avènement de l'atome, même s'il introduit une dimension apocalyptique peut-être décisive frappa autant les esprits que l'avènement antérieur de la poudre. Chaque changement historique dans le domaine de l'armement comme dans le domaine idéologique a induit un changement dans la stratégie, même si on ne lui donnait pas à toute époque ce nom.
     Les auteurs italiens et espagnols de la Renaissance traitent de "l'art de la guerre" et la langue classique utilise le mot "tactique", "science de ranger les soldats en bataille et de faire les évolutions militaires", Avec la "science de la fortification", la tactique "élémentaire" et la "grande tactique" constituent "l'art de la guerre".
 Avec MACHIAVEL (1469-1527), en pleine guerres d'Italie, on entre dans une réflexion laissée en friche - du moins dans la littérature militaire - depuis longtemps : la guerre, instrument de la politique. En faisant pénétrer l'esprit de l'art militaire antique dans la pensée moderne, MACHIAVEL relance la problématique de la stratégie générale.
  "La stratégie générale est définie à merveille par deux simple phrases : "Les fautes que l'on commet aux autres affaires (diplomatie) peuvent être quelquefois corrigées, mais celles que l'on fait à la guerre ne se peuvent amender que la punition ne suive la faute". "Une bataille qui est engagée vient à effacer toutes les autres fautes, mais si tu perds, tout ce que tu as fait auparavant se convertit en fumée". La surprise est le facteur essentiel de la victoire. "Rien ne fait plus grand un capitaine que de pénétrer les dessins de l'ennemi". "Savoir connaitre l'occasion et la prendre quand elle se présente." "Les choses nouvelles et soudaines étonnent fort les armées". Ce souci de la surprise, on le voit par cette dernière phrase, se manifeste jusque dans le dispositif ; l'auteur a étudié ANNIBAL et SCIPION, il les a compris. "N'oppose par force à force", dit-il encore, "mais faiblesse à force". il faut "soutenir seulement l'ennemi sans faire aucun effort, ni l'assaillir autrement. La partie faible se retire comme vaincue. L'autre réagit si l'ennemi se laisse prendre au piège". Il a là, en peu de mots, une théorie, audacieuse pour son époque, de la "fixation" et de la bataille défensive-offensive, où l'emploi intelligent du terrain joue un rôle très important. MACHIAVEL n'ignore pas ce facteur ; il l'étudie en fonction des effectifs, de l'artillerie, de la cavalerie, des obstacles, du soleil, du vent, etc." (Emile WANTY)
  A cette époque, la stratégie reste assez rudimentaire, subordonnée à la prise ou au déblocus de villes. Nous sommes alors en Europe dans un monde où domine un réseau de places fortifiées, mêmes médiocres, dans des régions pauvres en communications routières, où doit se mouvoir une armée qui ne peut vivre que sur le pays, et où le pillage est la suite naturelle d'un siège réussi. Beaucoup de batailles ont opposé une armée de siège à des forces de déblocus.

    Généralement, un regard sévère est porté sur la période qui s'étend jusqu'à FREDERIC II (1712-1786).
 Emile WANTY écrit ainsi : "La bataille est toujours une crise exceptionnelle, de courte durée, mais d'une intensité dépassant de beaucoup celles des batailles modernes. A partir du premier coup de canon, plus un instant de répit ; les charges succèdent aux charges, les adversaires s'affrontent à de très courtes distances ; les pertes effroyables creusent les rangs ; les réserves sont happées par les vides qu'il faut combler ; la cavalerie est employée à plein. Aussi, la victoire acquise, le désordre est-il complet, les liens rompus, les combattants épuisés. Où trouver les éléments frais, aux montures assez rapides, pour entamer sans délai la poursuite ardente qui, seule, pourrait produire un effet décisif? En attendant qu'une telle force puisse se reconstituer, l'adversaire aura le temps de se replier dans le rayon d'action d'une de ses places et d'échapper à l'étreinte. Il faudrait que le commandant d'armée se réservât plusieurs milliers de cavaliers, sans les engager ; mais la lutte est toujours d'une telle violence que tous les moyens doivent y être jetés. (...) Les grands chefs militaires, par ailleurs, désirent-ils (réellement) mettre fin à une guerre? Y-ont-ils intérêt, alors qu'ils en retirent gloire et profit?  Par un accord tacite, que les belligérants respectent, n'est-il pas convenu que la poursuite et la destruction des forces épargnées par la bataille ne font pas partie du jeu? La notion d'une guerre menée le plus rapidement possible à son terme est ignorée à cette époque (WANTY écrit surtout pour la guerre de 30 ans, mais cela est valable pour beaucoup d'autres conflits armés avant le XVIIIème siècle), puisque seuls les non-combattants, la masse dédaignée des populations rurales, en font les frais. Du reste, le système des accords tacites (moyennant des arrangements financiers ou en nature) ne s'est-il pas prolongé, sous 'autres formes insidieuses, jusqu'en nos guerres les plus contemporaines?" (...) Il faut reconnaitre que les campagnes de cette époque, jusqu'au XVIIIème siècle, restent d'une compréhension malaisée pour des esprits modernes, car elles présentent un inextricable enchevêtrement de faits politiques, diplomatiques et militaires intéressant de multiples Etats, grands, petits et minuscules." On a affaire là à la guerre pour la guerre, et non au service de la politique.
     Il est vrai que la généralisation du mercenariat international joint à l'activisme de royautés qui se comportent en grands féodaux ne favorisent pas les grandes élaborations théoriques!  Cette appréciation est toutefois tempérée par des penseurs tels que le général BEAUFRE (1902-1975).

   C'est surtout l'impact des impressionnantes victoires de FREDERIC II, avec ses manoeuvres amples et ses troupes disciplinées de soldats qui polarisent l'attention, jusqu'à en faire une stratégie géométrique.
  ""Le seul moyen de contenir un ennemi triple en forces  est de changer souvent de position; cela le déroute". FREDERIC II modèle la conduite à tenir sur le rapport de forces. Ses vues stratégiques résument la somme de ses expériences et embrassent des formes de guerre extrêmement variées. On gagne la supériorité sur l'ennemi tant par la guerre de partis qu'en battant ses escortes, ses détachements ou son arrière-garde; soit en surprenant ses quartiers s'il n'a pas pourvu à leur sûreté, soit en lui enlevant ses vivres, ses magasins; soit en se mettant sur ses communications; soit par une bataille décisive s'il est faible et mal posté; soit en l'obligeant par des détachements simulés, à se disséminer, pour l'attaquer aussitôt avec ses forces réunies. Voilà une combinaison de stratégie d'usure, de stratégie indirecte et de stratégie de destruction (...)." (WANTY) Mais, en fait, il n'existe pas chez les commentateurs de l'époque une pensée sur les relations entre la politique et la guerre, sur les buts de guerre. Elle reste centrée sur les stratagèmes. L'Encyclopédie de DIDEROT et d'ALEMBERT (1745-1765) regorge d'articles sur la chose militaire. L'article Stratagèmes est particulièrement copieux et les planches de dessins mettent en valeur l'ordonnance des troupes. Ce n'est pas de la stratégie au sens où nous l'entendons aujourd'hui, tout juste de la "grande tactique".... Ce n'est d'ailleurs qu'en 1771 qu'apparait la stratégie, synonyme encore de grande tactique ou tactique des armées. (COUTEAU-BEGARIE). Joly de MAIZEROY, dans sa Théorie de la guerre, forge ce terme, mais de façon isolée.

   Les armées de la Révolution française et de l'Empire, avec la levée en masse, l'utilisation constante de l'artillerie, une mobilité des troupes et la surprise stratégique systématiquement recherchée (NAPOLEON 1) vont susciter un renouvellement profond de la pensée stratégique, non seulement à cause des innovations tactiques de grande ampleur, mais aussi parce que toute une époque dominé par Dieu et le Roi prend fin. A chaque bouleversement idéologique correspond souvent un bouleversement dans la pensée de la guerre. Ici, le renversement des royautés au profit des républiques remet au premier plan la politique. La manoeuvre napoléonienne, la maitrise de la logistique, la prépondérance du moral des troupes conscientes de défense "leur" nation et "leur" révolution, tout cela, JOMINI et CLAUSEWITZ vont en faire la théorie.

   Emile WANTY, L'art de la guerre, tome 1, De l'antiquité chinoise aux guerres napoléoniennes, Marabout université, 1967 ; Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002 ; André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988 ; André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette, Pluriel, 1998.

                                                                        STRATEGUS
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18 septembre 2008 4 18 /09 /septembre /2008 14:38
  Définir différents types de stratégie aujourd'hui revient à englober pratiquement tous les domaines des relations sociales et même psychologiques, voire biologiques. Plusieurs auteurs (COUTEAU-BEGARIE, CHARNAY...) se plaignent d'une inflation galopante, d'une stagflation théorique, certaines pour la dénigrer en parlant de confusion.
  Partie d'un sens militaire, voire guerrier, la stratégie désigne maintenant toute une gamme d'actions ou de mises en oeuvre de moyens pour parvenir à des fins. On retiendra pour l'instant deux définitions, celle du général André BEAUFRE, "art de la dialectique de volontés employant la force pour régler leur conflit" et celle de Jean-Paul CHARNAY, pour qui "l'étude de la stratégie consiste en l'analyse d'objets sociaux relatifs à l'usage plus ou moins incandescent de la violence plus ou moins institutionnalisée, et à la compétition économique."
   Ayant à l'esprit ces deux définitions, nous proposons un parcours de différents types de stratégie, à la fois historique et théorique, en va-et-vient de l'un à l'autre, couvrant l'ensemble des sciences sociales et politiques.

   Les racines antiques (grecques) de la stratégie.
       Les Stratèges (strategos) à Athènes (Vème siècle avant J-C) forment un collège de 6 qui ont vocation à conduire l'armée. Mais la chose militaire est plutôt désignée sous le vocable de Tactique (Taktikhâ). Ainsi faisait ENÉE LE TACTICIEN. Le mot strategema, lui, apparait (une seule fois chez XENOPHON) à la fin du IVème siècle avant J-C. Ainsi que strategika avec Demetrios de PHALERE qui en fait un traité.
   Strategika et Stratagema ont la même racine mais leur sens divergent dans le temps. Et à partir du Premier siècle avant J-C., stratagema est lié à l'idée de ruse et de tromperie, tandis que strategika fait référence à la fonction du général. Strategeo, chez ONOSAUDER acquiert un sens plus précis : manoeuvrer. Il faut toujours avoir à l'esprit que la connaissance du sens de stratégie à ces époques restent liée à des textes peu nombreux et que c'est surtout au IIème siècle après J-C. grâce à des apologistes chrétiens comme Clément d'Alexandre que l'on peut approcher ces significations.
   Quoi qu'il en soit, c'est dans cette divergence de sens de stratagema et de strategika, que les Romains des premier et deuxième siècles vont adopter ces termes. Toujours est-il que le mot Tactique a une écrasante préférence chez les Grecs et les Romains. La dernière compilation byzantine de textes militaires de Nicéphore OURANOS prend le titre de Tactique. Avec la fin de l'empire romain, si la science des stratagèmes persiste, le stratège et la stratégie disparaissent pratiquement des textes pour plusieurs siècles.
  Il faut ajouter sans s'y appesantir pour l'instant que la poliorcétique, l'art des sièges des villes - des méthodes de campement au techniques du lancer des catapultes ou au fonctionnement d'autres machines de guerre occupe au fur et à mesure que l'on rentre dans la période des grands empires, prend une très grande partie des textes militaires.
     Si en Occident domine le modèle de la bataille décisive, en Chine - où les catégories de pensée sont très différents - ce sont les méthodes militaires qui font l'objet de toute l'attention. "Les batailles ne représentent qu'un cinquième de l'importance de la guerre" (XU ZHEN ZHOU) et l'art du roi recouvre l'ensemble des techniques lui permettant de conserver le pouvoir et de gouverner le pays, y compris la guerre. L'ensemble des auteurs qui étudient la Chine antique considère que cette manière de penser se rapproche de l'orientation contemporaine des études de stratégies. Notamment sur la relation entre la guerre et la politique. "Le fait qu'un roi soit respecté, son territoire élargi et qu'il devienne par conséquent le gouverneur du monde, ou au contraire, qu'il soit méprisé, son territoire diminué, et qu'il perde son pouvoir, est décidé par la guerre. De l'antiquité à nos jours, il n'y a pas d'exemples que l'on puisse devenir gouverneur du monde sans avoir triomphé par la guerre ou que l'on perde le pouvoir sans avoir été battu." (GUANG ZI).
   Tandis que dans le monde chinois, guerre et politique sont pensés conjointement, dans la littérature antique occidentale "le genre politique et le genre militaire appartiennent à deux cultures parallèles, le second obéissant à des lois indépendantes de développement." (Yvon GARLAN)

   Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de Stratégie, Economica, collection Bibliothèque stratégique, 2002 ; Jean-Paul CHARNAY, Critique de la stratégie, L'Herne, collection Classiques de la stratégie, 1990 ; Général André BEAUFRE, Introcution à la stratégie, Hachette littérature, collection Pluriel, 1998 ; Yvon GARLAN, La guerre dans l'Antiquité, Nathan université, 1999.

                                                                                    STRATEGUS
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17 juillet 2008 4 17 /07 /juillet /2008 15:34

       Qu'est-ce une frontière? Nous sommes si familiarisé avec ces cartes géographiques aux couleurs différentes délimitant les Etats que nous pourrions les croire les frontières naturelles et éternelles.
  L'un des résultats de l'étude de Michel FOUCHER (L'invention des frontières) est "que "la" frontière n'a été conçue que comme une invention moderne, corollaire obligé de l'Etat, entité abstraite, et que les conceptions et pratiques anciennes sont restées dans l'ombre. Les avancées des recherches historiennes (notamment en épigraphie), géographiques, mais aussi archéologiques, anthropologiques et ethnologiques, indiquent pourtant l'ancienneté, la diversité et surtout la grande complexité des représentations de l'espace social et politique. Une démarche inspirée d'une "archéologie du savoir" n'est donc pas inutile pour apporter des éléments de réponse à la question initiale".
       Les frontières sont donc une invention récente, permise par le développement de la géographie et notamment de la cartographie. "C'est d'ailleurs ce qu'indique l'étymologie puisque la frontière dérive de "frontier, ère", forme adjective du substantif "front", qui signifie très précisément "lieu par où l'ennemi survient". (...) Si les guerres n'aboutissaient pas à des tracés, dessinaient-elles des marches, des "zones intermédiaires"? (entre territoires). Le schéma classique de la formation des frontières linéaires veut que la ligne soit finalement un "stade" ultérieur dans l'évolution d'un espace qui ne serait d'abord qu'une marche, aire frontalière dotée d'une certaine profondeur, jugée suffisante pour assurer des fonctions militaires. Un tel schéma ne prend en compte qu'un seul niveau d'analyse, l'espace zonal et l'espace linéaire étant supposés de même grandeur.
  Si l'on se préoccupe des dimensions "géomilitaires" des processus frontaliers, il convient de faire une distinction entre l'ordre stratégique  - celui du dispositif global, analysable sur des cartes à petite échelle -, et l'ordre tactique - étudiable à plus grande échelle. Ce qui conduit à distinguer entre la ligne, abstraction étirée sur plusieurs dizaines ou centaines de kilomètres et les positions "frontières" (mot pris comme adjectif). La ligne relève d'un ordre de grandeur supérieur aux positions frontières, car, d'un point de vue militaire, seuls comptent les points de passage, entrées et sorties (vallées, cols, couloirs de plaine), souvent fortifiées de places frontières. Celles-ci étaient bâties selon une logique de prévisibilité géomilitaire. Par conséquent, si les guerres ont été des facteurs essentiels dans la création des frontières, elles n'impliquaient pas forcément la mise en place de lignes continues, mais elles supposaient un dispositif plus précis que la simple marche séparante plus ou moins déserte" (Michel FOURNIER).

       Le premier témoignage écrit des relations internationales dont nous avons gardé la trace concerne un règlement des frontières. Dans sa réflexion "aux sources de la guerre", Alain JOXE signale que "les limites de l'appartenance à l'Etat sont toujours constituées originellement par des affirmations unilatérales de cet Etat, même si elles sont l'objet d'un accord bilatéral, par une double déclaration unilatérale de deux Etats. La frontière résulte de l'application de la force sur certains points, marquant le terrain ("frontier" au sens américain), ou sur la construction d'une limite géographique de l'Etat comme localisation de femmes enfantant des citoyens, ou la définition de l'appartenance à l'Etat par les limites des parentèles; toutes ces limites sont non seulement unilatérales mais poreuses, car constituées par le contact avec un organigramme d'un autre type que celui de l'Etat.
Même quand l'Etat a les frontières que lui ont données sa conquête, la conquête, comme résultat ou comme programme de conglomération, s'étend jusqu'au niveau des familles et des individus." Alain JOXE veut nous faire visualiser autre chose que ces cartes colorées, par la forme de l'Etat, celle d'un Empire, par essence hétérogène. "Il est constitué d'un noyau et d'une couronne de peuples frontaliers au statut fluctuant : semi-citoyens, alliés barbares, amis formant rempart, colons-citoyens résidant au-dehors, barbares à conquérir formant cependant barrage contre les barbares plus lointains." Avant l'Etat-nation homogène que nous connaissons, avec ses frontières-lignes remplies de douaniers, le type d'organisation réelle est l'Empire, comme "espace de gestion des conflits entre classes, castes, nations ou individus" par "des unités combattantes, des sociétés fermées destinées à jointurer des fermetures, dans (un) champ poreux et fractionné".

       Dans "Le rempart social", Alain JOXE toujours, avait déjà indiqué qu'"avant d'arriver à définir l'Etat-frontière, il faut décomposer le concept de frontière : il possède deux significations courantes. La frontière est une limite conventionnelle fixe; la Frontière, au sens américain et espagnol, c'est un lieu mouvant d'affrontement entre bandes militaires de deux formations sociales antagoniques par leur façon de produire et dont l'un grignote constamment l'autre. Un front pionnier, armé, offensif. Ces deux sens différents renvoient à un ensemble de pratiques qui font passer de l'un à l'autre sens à propos du même lieu".
  Plus, ce passage de la Frontière à la frontière constitue le moment clé de l'institutionnalisation de l'Etat. L'armée s'avance toujours dans l'empire, faisant reculer la Frontière, constamment, selon le modèle de l'Empire romain, et s'isole de la société, formant une entité à elle seule,  tandis qu'en s'arrêtant, elle s'insère dans la société civile, comme la société civile se symbiose à l'armée, pour donner l'Etat-nation.

    Dans son "Géopolitique", Aymeric CHAPRADE montre dès l'introduction le rôle clé joué dans ce dynamisme de la frontière. Son souci est d'ailleurs de tester constamment la validité d'une analyse, à travers des espaces bien délimités, qui fait s'affronter constamment des Etats. Dans la réflexion sur les relations internationales, les Etats, par leurs frontières, figent en quelque sorte des rapports de forces et le droit international s'efforce de promouvoir partout des frontières sûres et reconnues. Ces frontières étatiques fixent des forces qui ne sont pas seulement d'ordre militaire, mais aussi religieux, économique, linguistique... L'attention s'est plus focalisée sur la question des frontières "naturelles", par la tentation toujours renouvelée de fixer pour toujours les limites des Etats dans des espaces eux-mêmes limitées par des mers, des lacs, des montagnes...que sur le fait que des conflits de toutes sortes traversent, chamboulent ces limites... C'est d'ailleurs pour rendre effectif le monopole de la violence par les Etats, pour permettre une stabilité qui ne soit pas, comme dans les temps des Empires, balayées par des mouvements de populations "incontrôlées".

  C'est ce que dit bien Claude RAFFESTIN (Pour une géographie du pouvoir) : "La démarcation (la délimitation aussi mais avec des risques de contestation) permet l'exercice des fonctions légale, de contrôle et fiscale. La ligne frontière prend en effet différentes significations selon les fonctions dont on l'investit. La fonction légale délimite une aire à l'intérieur de laquelle prévaut un ensemble d'institutions juridiques et de normes qui règlent l'existence et les activités d'une société politique. C'est sans doute la fonction la plus stable, la plus essentielle aussi. Elle n'a pas de connotation négative. En revanche, la fonction de contrôle a pour devoir de surveiller la circulation des hommes, des biens et de l'information d'une manière générale (...). La libéralisation des échanges a beaucoup diminué son importance. Les fonctions idéologiques et militaires de la frontière pourraient compléter cette énumération. La fonction idéologique est très marquée aujourd'hui et elle cache des conflits armés potentiels. Quant à la fonction militaire, elle est ambiguë car elle ne peut être assumée que dans un contexte stratégique conventionnel. Les armements sophistiqués l'ont vidée en grande partie de toute signification".

       L'enjeu de la frontière est donc essentiel dans l'établissement de relations pacifiques entre Etats. La reconnaissance de frontières sûres et reconnues est la condition de l'établissement de relations elles-mêmes stables et reconnues, protégées. Non seulement parce qu'elles permettent les échanges continus et sans danger,  la circulation contrôlée des populations, dont on s'assure qu'elles n'utilisent pas la violence, mais elle délimitent les différentes citoyennetés et stabilisent les perceptions d'identité des populations. La frontière est historiquement d'abord la coupure ami/ennemi, soi/autre, sa solidification, son enkystement.
   Dans un monde où l'information ne connaît plus de frontières, où la libre circulation des biens et des personnes fait partie du credo politique et économique, où la guerre n'est plus considérée comme l'activité la plus profitable, où la conscience des dangers climatiques  devient  universelle, la frontière redevient de plus en plus poreuse, incontrôlable, injustifiable. Il arrivera un moment où soit la notion de frontière va se déplacer, la limite va se déplacer,  où elle va disparaître... si les éléments qui l'ont vu naître disparaissent réellement. Car, à contrario, se dessinent d'autres évolutions qui refigent certaines frontières, ou s'en dessinent d'autres encore... Et l'un des facteurs de ces évolutions réside dans le monopole et la limitation de la violence des groupes sociaux qui a tendance à se diluer, par la reformation d'autres entités armées, qui pourraient remettre en cause une évolution multi-séculaire...
    En tout état de cause la frontière, son existence et sa fonction affirmée ou affaiblie, constitue l'indice le plus probant de la division ou de l'unité de l'humanité. Longtemps encore, elle demeurera mouvante, au gré de la transformation des ensembles étatiques qu'elle délimite dans l'espace.

      Alain JOXE, Le rempart social, Editions Galilée, collection l'espace critique, 1979 ; Voyage aux source de la guerre, Presses Universitaires de France, Pratiques théoriques, 1991.
 Michel FOUCHER, L'invention des frontières, Fondation pour les Etudes de Défense Nationale, 1986.
 Claude RAFFESTIN, Pour une géographie du pouvoir, Librairies Technique (LITEC), collection Géographie économique et sociale, 1980.
 Aymeric CHAPRADE, Géopolitique, Constantes et changements dans l'histoire, Ellipses, 2003.

                                                                               STRATEGUS
Vérification le 25 juillet 2013, en vue de l'article suivant sur Frontière.
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9 juillet 2008 3 09 /07 /juillet /2008 09:00

 

    Le mot stratégie est tellement mis à toutes les sauces aujourd'hui - ce qui ne préjuge rien de la saveur des-dites sauces - qu'on peut facilement en perdre le sens et avoir la tentation de passer tout de suite aux différentes stratégies mises en oeuvre dans le temps et dans l'espace.
 
     Le "Petit Robert" de 1972 donne deux définitions de Stratégie, après avoir donné deux dates : 1803, "gouvernement militaire", ce qui n'est pas très éclairant, même si on comprend tout de suite que la stratégie se rattache au domaine militaire ; et 1562, date d'utilisation  dans la langue littéraire du mot en question, provenant du grec strategia. Il faudra sans doute revenir sur l'étymologie de Stratégie. Ce dictionnaire donne donc deux sens à Stratégie :
  1 - Opposé à tactique, art de faire évoluer une armée sur un théâtre d'opértions jusqu'au moment où elle entre en contact avec l'ennemi. La stratégie est la partie de la science - notez le mot science - militaire qui concerne la conduite générale de la guerre et l'organisation de la défense d'un pays.
 2 - Au sens figuré, c'est l'ensemble des actions coordonnées, de manoeuvres, en vue d'une victoire. Voir la stratégie électorale parlementaire.

   Le Dictionnaire Hachette de 2001 ne dit pas autre chose, précisant simplement que c'est l'art - notez le mot art - de combiner des opérations pour atteindre un objectif. Voir stratégie électorale, commerciale.

  il faut comprendre qu'un dictionnaire de langue nationale, comme un dictionnaire français, suit l'évolution des moeurs des peuples concernés pour lui. Si le sens premier est militaire et le sens moderne est économique, c'est qu'au début on conçoit la guerre comme le nec plus ultra des moyens d'atteindre un objectif (société guerrière) et que maintenant, du moins dans les sociétés occidentales, c'est plutôt l'économie qui monopolise l'attention. D'ailleurs les dictionnaires spécialisés - rédigés par des personnes proches des milieux militaires, lorsqu'ils ne sont pas militaires eux-mêmes, veulent combattre cette tendance en la dévalorisant.

Les dictionnaires spécialisés en question sont évidemment plus précis que les dictionnaires de langue, et ils insistent sur leurs préférences, au delà de toute étymologie, même s'ils entendent parfois s'y fonder.
 
   Le Dictionnaire de Stratégie de Thierry de MONTBRIAL et de Jean KLEIN (PUF, 2000) commence l'article "Stratégie" par une praxéologie.
 "La stratégie est la science (si l'on choisit de mettre l'accent sur le savoir et sur la méthode) ou l'art (si l'on privilégie l'expérience) de l'action humaine finalisée, volontaire et difficile. Elle vise à conférer un "caractère conscient et calculé aux décisions par lesquelles on veut faire prévaloir une politique" (BEAUFRE). Le mot "politique" doit être ici pris dans son acception la plus large. La stratégie est donc au coeur de la praxéologie, ou science de l'action, dont le général BEAUFRE soulignait l'impérieuse nécessité. Le terme "praxéologe" a été forgé par le sociologue français Alfred ESPINAS en 1897, repris en 1937 par le philosophe polonais KOTARBINSKI, puis par l'économise autrichien Ludwig VON MISES dans son ouvrage Human Action publié en 1949, enfin par Raymond ARON dans Paix et guerre entre les nations (1962). La praxéologie, comme en fait la stratégie elle-même bien qu'elle se soit développée essentiellement, jusqu'à présent, dans le cadre de la guerre. On distingue ici les stratégistes et les stratèges. Les premiers sont les théoriciens et les seconds les praticiens de la stratégie."
Un esprit malicieux fera remarquer que si le mot praxéologie est mis en avant, certains préfèrent utiliser le mot praxis, qui lie théorie et pratique. Mais ceci n'est qu'une petite remarque. Un long développement dans l'article Stratégie, plus loin, "Définitions et concepts fondamentaux de la stratégie" cite l'introduction à la stratégie du général BEAUFRE et le Traité de Stratégie d'Hervé COUTEAU-BEGARIE (Economica, 2002).

  Justement, dès son introduction générale, Hervé COUTEAU-BEGARIE distingue un sens fort, très précis - celui décrit par toute une historiographie militaire - d'Herbert ROSINSKI aux écoles moderne de guerre, et un sens faible, celui utilisé dans la vie économique et sociale, sur lequel l'auteur émet un avis sévère : la stratégie devient un concept "attrape tout", dont le sens est inversement proportionnel à son degré d'explication. C'est dire qu'il existe dans une partie du monde intellectuel, une tendance à vouloir "remilitarisé" ce terme. En même temps, il est certain que cette volonté est intéressante en ce sens qu'elle rappelle que les méthodes utilisées en économie par certaines personnes ou par certains groupes sociaux se rapprochent de celles, impitoyables, ayant cours dans la guerre, et on pourrait même écrire qu'au fondement de certaines théories économiques existe un fond guerrier.

  Ce n'est pas ici le lieu pour s'étendre sur le sens de la stratégie, qui nécessité bien entendu plusieurs chapitres. Mais l'auteur (Hervé COUTAU-BEGARIE) nous prévient dans son Traité par un dessin humoristique : "3 tomes d'Hervé (tomes de sa voix), 8 000 PAGES de JOMINI (un stratégiste célèbre de la pointure de CLAUSEWITZ), VOM KREIGE (un autre spécialiste célèbre en stratégie), et toujours pas de définition, c'est pas beau, ça?".
 
   Au-delà de la difficulté d'une définition consensuelle de la stratégie, les sceptiques, dans un monde du début du XXIe siècle qui précisément se caractérise par l'attention exlusive accordée au court terme et à l'apparence des choses, stigmatisent son rationnalisme, son matérialisme et/ou son "praxéologisme" . Faisant le point sur les toutes dernières réflexions sur la stratégie, Pascal VENNESSON écrit que "la conception de la connaissance des études stratégiques obéirait (selon eux) exclusivement à la rationalité telle que la conçoit la théorie de l'utilité espérée, en écartant la pluralité de ses manifestations, ses limites et l'intervention de facteurs non rationnels : tel serait leur premier péché capital. Le deuxième présupposé est que la pensée stratégique serait matérialiste, elle n'admettrait comme réalité que la matière. Enfin, la stratégie est volontiers accusée de "praxéologisme" : science de l'action efficace, elle resterait purement instrumentale, une science appliquée, une science distincte des sciences sociales destinées à explique. Dès lors, il est tentant de franchir le pas et de soupçonner les stratèges et les stratégistes, qui s'imaginent volontiers neutres, de servir aveuglément les intérêts des dominants et de l'ordre existant, y compris en légitimant la guerre et la puissance militaire. Aucune de ces trois prénotions ne résiste à l'analyse (...)." (Stéphane TAILLAT, Joseph HENROTIN, Olivier SCHMITT, Guerre et stratégie, PUF, 2015).
 S'appuyant sur un corpus de connaissance et de réflexion, notamment depuis Carl Von CLAUSEWITZ, le professeur de science politique à l'université Panthéon-Assas-Paris II détruit ces présupposés superficiels. En effet, la stratégie prend en compte la pluralité des phénomènes intervenant dans l'exercice de la politique et de la guerre, y compris d'ailleurs de l'économie ; elle accorde une grande place à la contingence ; la culture stratégique moderne se situe dans un rapport de rupture, et non de continuation, entre la guerre et la politique, témoin la floraison d'études stratégiques sur l'établissement, le mantien et le rétablissement de la paix. La stratégie de plus est affaire autant des conservateurs de l'ordre existant que des révolutionnaires, peut-être même plus des révolutionnaires ou réformateurs que des conservateurs. Elle prend en compte l'ensemble des réflexions des sciences sociales, souvent dans une perspective critique par rapport aux événements des deux guerres mondiales. Plus qu'une partie d'une science ou d'un art de la guerre, la stratégie prend pour objet de réflexion centrale, le ou les conflits, attentifs à ces disciplines souvent considérées comme connexes comme l'irénologie.
La médiocrité des études stratégiques en France, très éclatées, engendre méconnaissances et désintérêt académique, qui à leur tour favorisent une production médiocre. Ce qui fait que la stratégie est vue surtout à travers des expertises financières et économiques ou politiques. Sans vouloir dévaloriser la stratégie économique qui a toute sa place dans un corpus de connaissances, l'abandon de la stratégie militaire classique (victime de la stratégie nucléaire ou/et de la défaite de 1940 et des défaites coloniales) - période prolongée de paix oblige, quoique ce ne soit pas le cas dans la littérature anglo-saxonne - est autant dommageable pour les conversateurs que pour les révolutionnaires...

                                                                                                                STRATEGUS
 
Complété le 2 juin 2015

 

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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