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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 14:38
     Comme l'écrit Hervé COUTEAU-BEGARIE, la fusion entre le théoricien et le praticien en matière de stratégie est rare. Thierry de MONTBRIAL en cite quelques-uns, caractérisés par des actions de premier plan et des écrits durables : Raimondo MONTECUCCIOLI (1609-1680), VAUBAN (1633-1707), Maurice de SAXE (1696-1750), FREDERIC II de Prusse (1712-1786), Charles de GAULLE (1890-1970), Mao ZEDONG (1893-1976)...
   
      Le stratège, depuis les Grecs Anciens, suivant son étymologie même, conduit ses troupes ; le stratégiste dresse des plans de guerre, analyse et synthétise des batailles passées afin d'en tirer des leçons pour des campagnes futures. Le stratégiste (celui qui pense) doit penser globalement alors que le stratège doit agir localement, avec son plan d'ensemble. Les bons stratèges sont rares dans l'histoire, mais comme l'histoire militaire est longue, il en existe bien plusieurs centaines. Les bons stratégistes sont rares aussi, mais comme ils n'ont pas besoin de faire leurs preuves, ils sont beaucoup plus nombreux. Ne les confondons pas toutefois avec des écrivains sur la stratégie militaire qui peuvent être très bons. Du temps de la guerre froide, d'importantes cohortes de stratégistes peuplaient des buildings entiers à Moscou et à Washington, surtout lorsqu'ils s'agissaient d'élaborer des jeux de guerre nucléaire...
  
      Jusqu'au milieu du XXème siècle, la plupart des stratégistes furent des militaires ou des diplomates. Aujourd'hui, les meilleurs stratèges en matière sociale ou économique sont ceux que l'on connaît le moins, car en matière financière par exemple, il vaut mieux ne pas être connu pour être efficace. Inversement, énormément de journalier se disent stratégistes, et même stratèges et il y a encore plus de journalistes pour les qualifier de cette manière. Aussi est-il difficile  de citer des noms sans succomber à une attaque stratégique foudroyante qualifiant de fayotage tout essai dans l'exercice... Plus sérieusement, le recours de plus en plus fréquent à des modèles de bataille (qu'elle soit militaire, politique, diplomatique ou économique) gérés sur ordinateur, font des stratégistes plutôt des équipes de personnes plus ou moins nombreuses peuplant les instituts et les think tank du monde entier que des individus pouvant éprouver dans le réel des talents de stratèges.
 
      Le stratège participe, seul ou avec d'autres, à l'élaboration ou à l'application de plans stratégiques et tactiques. Le terme est peu précis, aussi bien dans le langage courant que militaire. Néanmoins, écrivent Arnand BLIN et Gérard CHALIAND (Dictionnaire de stratégie, 2016), on peut faire la distinction entre le stratège-praticien et le stratège-théoricien (ou stratégiste, et nous le faisons systématiquement dans ce blog. Le stratège praticien participe à l'action collective de la guerre et prend des décisions, suivant les informations disponibles, information à la fois "vivantes", incomplètes ou surabondantes (souvent surabondantes, vu les efforts de désinformation des adversaires), dont les conséquences peuvent être importantes. Le stratégiste, n'étant pas acteur mais observateur, est dégagé de toutes responsabilités (autres qu'éditoriales...). Son but est la connaissance et non l'agir. Ses analyses sont faites a posteriori. Cependant, la distinction entre stratège et stratégiste n'est pas toujours aussi nette : les théories élaborées par le stratégiste peuvent influer sur des actions ultérieures du stratège.
    Dans le contexte de la stratégie nucléaire, la responsabilité du du stratégiste civil (ou militaire, d'ailleurs...), intervenant directement ou indirectement dans les choix stratégiques de son gouvernement, est grande, et ses activités professionnelles font de lui un acteur à part entière - et il le revendique souvent, seul ou en collaboration avec d'autres, dans des think tanks, qui influe sur les grandes décisions stratégiques et dont le rôle n'est plus seulement celui d'un observateur. Ainsi le stratégiste peut-il devenir stratège.
     Traditionnellement, c'est plutôt au stratégie-praticien de se transformer en théoricien, profitant, entre autres, de son expérience personnelle de la guerre pour formuler ou illustrer ses théories. Cependant, on remarque que les "grands capitaines" de l'Histoire ont rarement eu le désir ou le loisir de tirer des leçons théoriques de leurs exploits sur le terrain. Nos deux auteurs citent tout de même CÉSAR, MAURICE, MONTECUCCOLI, MAURICE DE SAXE, FRÉDÉRIC II, MAO ZEDONG, comme stratèges devenus théoriciens. Des stratèges-praticiens géniaux que furent ALEXANDRE, GUSTAVE-ADOLPHE et NAPOLÉON durent laisser à d'autres le soin de systématiser les principes qui guidaient leurs actions. Dans la plupart des cas, les grands théoriciens, comme LLOYD, CLAUSEWITZ ou JOMINI, ont participé activement à des campagnes militaires, mais sans jamais atteindre les plus hautes fonctions du commandement. D'autres, comme FOLARD, ARDANT DU PICQ ou LIDELL HART n'ont atteint qu'un rang modeste dans la hiérarchie militaire. Si l'expérience de la guerre est de manière générale nécessaire au théoricien qui tente de systématiser ses principes, il existe dans l'Histoire bien des personnages, parmi les stratégistes les plus influents, tels FLAVIUS VÉGÈCE et MACHIAVEL qui ne portèrent jamais l'uniforme. D'autres ne le firent qu'incidemment comme FRIEDRICH ENGELS.
         Depuis 1945, les stratèges-théoriciens sont issus tout autant des universités que des écoles de guerre. Bernard BRODIE, spécialiste américain de stratégie maritime, avant de devenir le premier théoricien de la stratégie atomique, ouvre la voie aux universitaires qui choisissent de s'orienter vers les études stratégiques. Ces nouveaux spécialiste proviennent généralement d'autres disciplines académiques : sciences politiques et économiques, science exactes. Ils sont fréquemment invités à participer aux décisions gouvernementales concernant les politiques de défense.


                                                                                                       STRATEGUS
 
 
Complété le 13 avril 2018

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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 12:29
  
   Stratégie conventionnelle - guerres régulières et Stratégie alternative - guerres irrégulières...

            Une fois les nationalismes confortés, une fois ensuite les dynasties aux grands espaces terrestres et maritimes délégitimées, une fois enfin les États confirmés aux frontières raffermies, le concept de guerre régulière avec la légitimité de la défense de la souveraineté, s'installe durablement et perdure encore de nos jours.
    Tout un corpus juridique conforte l'Etat dans son rôle de monopolisateur de la violence, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur des frontières.
  "Il appartient à tout État libre et souverain de juger en sa conscience de ce que ses devoirs exigent de lui, de ce qu'il peut ou ne peut pas faire avec justice. Si les autres entreprennent de le juger, ils donnent atteinte à sa liberté et le blessent dans ses droits les plus précieux". (1758, Emeric de VATTEL, juriste helvétique).
   Comme l'écrit bien Hervé COUTEAU-BEGARIE dans son "Traité de Stratégie", "L'histoire militaire s'est surtout intéressé à la guerre réglée qui constitue, en quelque sorte, l'étage noble de la violence dans l'histoire. Cet encadrement de la guerre par des règles politiques, éthiques ou juridiques s'est révélé relativement efficace, puisque la guerre réglée occasionne moins de destructions et moins de pertes humaines que la violence anarchique, au moins jusqu'à l'avènement de la guerre totale : encore durant la Première Guerre Mondiale, les pertes ont été essentiellement militaires ; lors de la Seconde, majoritairement civiles."
   Une sorte de cadre théorique s'est mis en place dans les esprits, celui d'une stratégie militaire avec ses règles bien précises, autour de batailles décisives, de Carl Von CLAUSEWITZ à FOCH, autour de principes comme celui de l'économie des forces et de la liberté d'action.

      Mais jamais dans l'Histoire, même après l'avènement des Etats nationaux, les batailles entres armées régulières n'ont été l'unique horizon de la guerre. Dénigrées, dévalorisées, d'autres manières de se battre ont influencé le cours des conflits armés. Les guerres dites irrégulières ont coexistées avec des fronts bien délimités.
Beaucoup de juristes et de stratégistes mettent en valeur les guerres contrôlées par les Etats ; un droit international est censé imposer des limites à leurs effets destructeurs, notamment à l'égard des populations civiles. Sans entrer bien entendu dans une discussion sur la réalité de ces règles et la valeur des massacres légaux et bien organisés, ils opposent cette forme de  guerre à la guerre irrégulière.
   "(Elle) ne connaît aucune règle, car l'un au moins des protagonistes n'est pas reconnu en tant qu'ennemi. Soit parce qu'il n'est pas militaires (cas des partisans, des maquisards), soit parce qu'il n'appartient à aucune unité politique légitime (cas des insurgés et révoltés de toutes les époques, des grands compagnies médiévales, des pirates sur mer...). La guerre irrégulière ne connaît aucune limite, puisqu'il est loisible de frapper l'ennemi par tous les moyens, sans être tenu par une quelconque éthique guerrière ou par des normes juridiques."
   Constantes dans l'histoire, ces guerres irrégulières, appelées petites guerres, guérilla, sont également pratiquées sur les arrières de l'ennemi, contre ses voies de communication et de ravitaillement, souvent en appui aux armées régulières, parfois avec des troupes de brigands, parfois avec des unités spécialisées.
     S'opposant au modèle occidental de la guerre, une stratégie alternative ne recherche pas la bataille décisive d'anéantissement, mais plutôt l'usure et la lassitude de l'ennemi. Il s'agit d'atteindre un but politique, même si une certaine désorganisation peut régner dans les forces combattantes (Il faudrait écrire sur le désordre réel des batailles dites régulières et réinterprétées avec de jolis schémas après coup...mais c'est un autre débat.). C'est d'ailleurs une certaine indiscipline des armées qui empêchent des coordinations efficaces, lesquelles empêchent à leur tour de transformer de multiples succès tactiques en victoire stratégique.
 "L'une des caractéristiques les plus constantes des troupes irrégulières est leur indiscipline, leur refus de se soumettre à une autorité centralisée. De sorte que, souvent supérieurs sur un plan tactique grâce à leur connaissance du terrain, à leur intrépidité et à leur fanatisme, les partisans sont généralement incapables d'exploiter leurs succès sur un plan stratégique, par incapacité à concevoir un plan d'ensemble. Les Vendéens et les Chouans (sous la Révolution Française), comme les Afghans (pendant l'occupation soviétique de l'Afghanistan) en ont fait la démonstration. très souvent, les milices ou les tribus refusaient de poursuivre adversaire dès que celui-ci avait quitté leur territoire.
Ce n'est qu'au XXème siècle que la guerre irrégulière a pris une tournure systématique et centralisée lorsqu'elle est devenue la guerre révolutionnaire, c'est-à-dire lorsque des révoltés ont cédé la place à des militants animés par une idéologie consciente et encadrés par un appareil structuré, capable de leur assigner des buts à long terme et d'exiger d'eux un engagement total."

        Les insurrections anti-coloniales du XXème siècle donnent à la stratégie alternative une très grande importance. Gérard CHALIAND tente d'établir une typologie de ces mouvements armés, souvent englobés dans un terme vague de guérilla :
- guerres populaires pouvant déboucher sur un victoire militaire ;
- luttes armées de libération nationale ramifiées à l'échelle nationale, avec de larges zones contrôlées et organisées, et une articulation  ville/campagne ;
- guérillas embryonnaires, implantées régionalement et isolées, parfois en banditisme ;
- actions de commandos, lancées d'une frontière voisine ;
- luttes militairement impotentes, réduites pour l'essentiel à des opérations de terrorisme publicitaire, même si ponctuellement elles occasionnent des pertes humaines et de grandes destructions.
  On peut ramener à deux points fondamentaux les leçons en matière de guerre révolutionnaire, capable de réussir :
     - les conditions de l'insurrection doivent être aussi larges que possibles, impliquer de larges couches de populations, dans une situation favorable de dominance et d'occupation militaire étrangère ;
         - l'existence d'une infrastructure politique clandestine au sein de la population, relayée par des cadres moyens.

     En fin de compte, qu'il s'agisse d'une stratégie conventionnelle ou d'une stratégie alternative, c'est toujours le but politique qui importe et c'est la composition sociale même des troupes combattantes qui détermine les événements. Suivant ce but politique, qu'il s'agisse d'un État ou d'un groupe révolutionnaire, se détermine le type de stratégie utilisée.
Un État a toujours intérêt à la guerre réglée, avec des troupes disciplinées, car il vise son intégrité territoriale, politique, idéologique. Qu'il laisse s'installer des manières de combattre qu'il ne contrôle plus vraiment, au maximum il peut être débordé par des mouvements militaires dont la composition sociale déterminera son destin futur, au pire il peut être carrément détruit en faveur d'une nouvelle entité politique. C'est pourquoi, dans la réflexion en matière de sociologie de défense, ce n'est pas seulement l'aspect de victoire technique qui importe, mais aussi les manières de parvenir à cette victoire.
Dans la phraséologie militaire, il y a un début, un déroulement et une fin des opérations ; dans la réalité sociale, tout a une conséquence.

       Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002.  Gérard CHALIAND, Les guerres irrégulières, Gallimard, 2008. Emile WANTY, L'art de la guerre, tome 2, De la guerre de Crimée à la Blitzkrieg hitlérienne, Marabout Université, 1967.

                                                                                                       STRATEGUS

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24 septembre 2008 3 24 /09 /septembre /2008 14:01
 
   JOMINI et CLAUSEWITZ, les références toujours présentes.

       Avec Antoine-Henri JOMINI (1779-1869) et Carl Von CLAUSEWITZ (1780-1831), nous entrons dans la pensée de deux références (qui s'ignorent l'une l'autre) en matière de stratégie. Le premier, Suisse, et le deuxième, Allemand, ont laissé et suscité une abondante littérature. Même si l'un est plus connu que l'autre, ils contribuent toujours tous deux à façonner la pensée militaire d'aujourd'hui.
 
JOMINI.
      Antoine-Henri JOMINI combine l'héritage des auteurs du XVIIIème siècle et les enseignements du modèle napoléonien. Avec lui se reconstruirait véritablement la science stratégique contemporaine, même s'il fut vite oublié un certain temps (COUTEAU-BEGARIE). Son oeuvre historique dépasse de loin son oeuvre théorique, mais, ce qui nous intéresse ici est plutôt le contenu - très discuté - de son "Tableau analytique des principales combinaisons de guerre" (1830) et son "Précis de l'art de la guerre" (1837-1838). Adepte des classifications des ordres de bataille, des ordres de retraite et des moyens pour juger les opérations de l'ennemi, il est généralement considéré comme un taxinomiste de la stratégie.
     Nombre de ses écrits partent des prouesses militaires de Napoléon pour parvenir à un binôme politique-stratégie que ce dernier a ignoré selon lui : "L'opinion dans laquelle il (Napoléon) était que son génie lui assurait des moyens incalculables de supériorité" va (...) pour JOMINI, contre la "nature" de la guerre, et plus généralement, de la politique. L'outrecuidance sous-estime dangereusement le poids des choses. Elle méconnaît les facteurs d'incertitudes qui devraient induire la prudence militaire et, surtout, la modération politique. Observons que, pour mesurer la démesure à quelque étalon d'adéquation entre l'efficacité dans la guerre et la raison politique, JOMINI recourt à l'histoire (...)." (Lucien POIRIER)
 "L'histoire ne cesse donc de proposer des leçons, positives et négatives, sur la difficile application du principe de subordination de la guerre à la politique. (...) une des situations historiques rarissimes permettant d'observer au plus près les mécanismes du centralisme dictatorial et le fonctionnement d'un esprit unifiant politique et stratégie ; les intégrant même au point de confondre l'ordre des fins et celui des moyens dans le développement d'une action abandonnée à sa pente. Bilan de l'histoire et expérience vécue, les observations de l'une vérifiant les inférences de l'autre, permettent à JOMINI de détecter, dans la construction impériale, les vices de forme et les erreurs de calcul portant sur la résistance du matériau premier de l'architecture politique : l'esprit des peuples, puisque l'épreuve de force est épreuve des volontés nationales."
Lucien POIRIER regrette que "la clairvoyance de JOMINI et son instinct très sûr du rapport d'adéquation entre fin politique ne l'aient pas conduit à une analyse fine sur ce problème capital."
   Dans son "Précis de l'art de la guerre", JOMINI précise les composantes de la guerre, la politique de la guerre, la stratégie, la grande tactique, la logistique, l'art de l'ingénieur et la tactique de détail. Il entend par politique de la guerre, différentes combinaisons qui appartiennent plus ou moins à la politique diplomatique et par lesquelles un homme d'Etat doit juger de l'intérêt d'une guerre, et déterminer les diverses opérations qu'elle nécessitera pour atteindre son but de guerre. Il inclut dans la politique militaire toutes les combinaisons d'un projet de guerre, autre que celles de la politique diplomatique et de la stratégie comme les passions des peuples, les institutions militaires, les ressources et les finances, la caractère du chef de l'Etat, celui des chefs militaires...
La stratégie est l'art de bien diriger les masses sur le théâtre de la guerre, soit pour l'invasion d'un pays, soit pour la défense du sien. La grande tactique est l'art de bien combiner et bien conduire les batailles. la logistique désigne l'art pratique de mouvoir les armées et la tactique de détail la manière de disposer les troupes pour les conduire au combat. D'une façon générale, le "Précis de l'art de la guerre" noie les enseignements de la guerre napoléonienne dans un ensemble de considérations qui peuvent faire croIre à une volonté de retour à une stratégie plus prudente, où l'objectif est l'occupation de territoires plutôt que la destruction de l'armée ennemie. La stratégie est abordée avec un ensemble d'idées et de démarches conçues en termes d'espace. (Bruno COLSON).
   Pour Emile WANTY, "JOMINI est le premier en date des dogmatiques militaires. Il faut faire un tri soigneux dans ses exposés, tout en lui reconnaissant le mérite d'avoir précisé avec clarté ce que sont : les points stratégiques, les lignes stratégiques, les objectifs, les zones d'opérations, les pivots d'opérations, les lignes d'opérations, etc. S'il affirme les avantages de l'offensive stratégique, il se montre moins positif pour l'offensive tactique : il cherche à associer les facteurs positifs des deux attitudes possibles dans la défense active, basée tout d'abord sur le retardement, puis sur les retours offensifs ; il lui donne son nom : Défensive-Offensive.
Il a découvert dans FREDERIC II, dans le BONAPARTE d'Italie, et aussi chez le général LLOYD, le "secret" de la victoire. Il consiste dans la manoeuvre très simple portant le gros des forces sur une seule aile de l'armée ennemie. "En appliquant par la stratégie à tout l'échiquier d'une guerre ce même principe que FREDERIC avait appliqué aux batailles" on aurait la clef de toute la science de la guerre." Rabrouant ses contemporains partisans d'une guerre géométrique, il s'appuie sur les manoeuvres napoléoniennes, qui appartiennent bien plus au domaine de l'imagination créatrice que d'une science exacte, car l'Empereur s'appuyait sur sa connaissance non seulement minutieuse du terrain de bataille mais également sur sa sensibilité à l'état moral de ses troupes.
 
CLAUSEWITZ.
      Carl Von CLAUSEWITZ, le plus connu de tous les penseurs militaires, est pourtant peu lu. Son oeuvre majeure, "De la guerre" (1832-1834) est rédigée pendant des années, et publiée après sa mort. Ses écrits influencent tardivement les élites plus pour des raisons nationalistes que militaires à partir des années 1870.
Il fut le premier à exprimer la subordination totale de l'action militaire à la politique. Carl Von CLAUSEWITZ est plutôt un philosophe de l'art de la guerre, mais c'est précisément cela qui confère une valeur générale et permanente à tout ce qui ressort de la logique pure (Emile WANTY).
  Au coeur de la pensée tactique de CLAUSEWITZ est la bataille comme but et non comme moyen. Il veut la bataille, comme le voulait NAPOLEON. "Car le but de la guerre et le seul moyen de la résoudre rapidement, c'est la destruction directe des forces armées de l'ennemi. Et il faut réagir contre la tendance subtile qui cherche à associer la recherche d'une destruction restreinte, partielle et celle de l'épuisement indirect par des combinaisons stratégiques. Il estime que toute action combinée risque d'être troublée par une réaction de l'adversaire s'il manoeuvre. Il faut en somme marcher rapidement à sa rencontre, le saisir au plus tôt, lui enlever sa liberté de manoeuvre, lui livrer une première bataille qui devrait être décisive. Car seuls de grands résultats tactiques peuvent conduire à de grands résultats stratégiques. La retraite, provoquée ou ordonnée, rompt l'équilibre moral et accentue brusquement la dépression chez le vaincu qui, à un rythme accéléré, continue à perdre ordre et unité. La poursuite, une poursuite immédiate et inlassable, fera tomber son moral à la verticale et pourra même conduire à sa destruction."
Il n'en néglige pas pour autant les aspects tactiques et les positionnements sur le terrain, il s'y appuie : la plus forte des deux formes de la guerre est la défensive, parce qu'elle exige une dépense de forces moindre, et qu'elle s'appuie sur le terrain, son terrain, qu'il connait mieux que son adversaire. Bien comprise et bien conduite, elle use l'assaillant, modifie le rapport de forces initial et permet le passage à l'offensive, qui a la supériorité du but. Il faut différer le plus longtemps possible le passage de l'attitude défensive à l'offensive pour prolonger la période d'usure de l'adversaire... (WANTY)
   Dans son effort de conceptualisation, CLAUSEWITZ compare la guerre à un duel, acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté.
Le moyen par excellence d'atteindre cet objectif est le désarmement de l'ennemi, et la dialectique de la lutte entraîne irrésistiblement l'ascension aux extrêmes. Constamment dans "De la guerre", le penseur va de sa conceptualisation aux expériences historiques et montre que dans la réalité, toute la difficulté est de parvenir à cette ascension aux extrêmes qui se termine par la défaite totale de l'ennemi, par la destruction totale de ses forces, et c'est ce qu'il appelle les résistances du terrain, liés à beaucoup de facteurs qu'il énumère dans le détail. Pour CLAUSEWITZ, la nature concrète de la guerre est qu'elle est la poursuite de la politique par d'autres moyens. Politique doit s'entendre en son double sens : d'une part l'ensemble objectif des institutions, des formes sociales et économiques qui donnent leur style général aux conflits ; d'autre part l'ensemble subjectif des intentions que poursuivent les gouvernements en livrant bataille.
"La guerre n'est pas seulement un véritable caméléon qui modifie quelque peu sa nature dans chaque cas concret, mais elle est aussi, comme phénomène d'ensemble et par rapport aux tendances qui y prédominent, une étonnante trinité où l'on retrouve d'abord la violence originelle de son élément, la haine et l'animosité, qu'il faut considérer comme une impulsion naturelle et aveugle, puis le jeu des probabilités et du hasard qui font d'elle une libre activité de l'âme, et sa nature subordonnée d'instrument de la politique, par laquelle elle appartient à l'entendement pur" (CLAUSEWITZ).
Enfin le stratégiste récuse toute prétention à construire une doctrine positive ; ce serait négliger les grandeurs morales dont la guerre est toute entière pénétrée, sa dimension psychologique, les facteurs moraux, autant chez soi que chez l'adversaire, qui en font "le brouillard de la guerre", un brouillard impénétrable, qui change à toutes les époques. (Christian MALIS)
        La complexité du texte "De la guerre" entraine évidemment beaucoup d'interprétations mais Raymond ARON en tire au moins deux enseignements capitaux.
 "Pourquoi la défense est-elle la forme la plus forte de la guerre? CLAUSEWITZ donne deux arguments, de caractère général, qui présentent à ses yeux un caractère d'évidence. Il est plus facile de conserver que de prendre. La deuxième raison résulte à la fois du raisonnement et de l'expérience. L'histoire ne montre-t-elle pas que le parti le plus faible choisit presque toujours la défensive? De plus, si l'attaque qui vise une fin positive, était en même temps la forme forte, pourquoi l'une des parties resterait-elle jamais sur la défensive? Si l'un se résigne à une fin négative, empêcher l'autre d'atteindre ses fins, c'est qu'il compte, en attendant l'adversaire et en le repoussant, atteindre peu à peu le moment où le rapport de forces se renversera."
 "La contribution essentielle de CLAUSEWITZ à la théorie de la guerre (...) consiste dans la subordination, poussée jusqu'à son terme logique, de l'instrument militaire à l'intention politique, donc à la prise de conscience (...) que toutes les théories antérieures à la sienne, théories qui se confondent d'ailleurs avec des doctrines, négligeaient l'essentiel, à savoir le polymorphisme des guerres en raison de leur insertion dans le contexte du commerce politique entre les Etats et les peuples."

    Emile WANTY, l'art de la guerre, Tome 1, Marabout Université, 1967 ; Lucien POIRIER, les voix de la stratégie, Fayard, collection Géopolitiques et stratégies, 1985 ; Raymond ARON, Penser la guerre Clausewitz, l'âge européen, Editins Gallimard, nrf, 1976 ; Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002 ; Articles JOMINI et CLAUSEWITZ dans Dictionnaire de stratégie de Thierry DE MONTBRIAL et Jean KLEIN, PUF, 2000, respectivement par Bruno COLSON et Christian MALIS.
 
Relu le 18 mai 2018

                                                                                      STRATEGUS

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19 septembre 2008 5 19 /09 /septembre /2008 14:22

 

   L'art de la guerre de MACHIAVEL à CLAUSEWITZ
  
      Il est toujours artificiel de découper l'histoire et tous les manuels de stratégie n'échappent pas à cet arbitraire. Ainsi il existe autant de continuité entre le Bas Empire Romain et les Temps Féodaux qu'il existe de discontinuité entre ces mêmes époques.
L'ampleur des destructions causées par les guerres civiles des derniers siècles de l'Empire Romain est tout à fait comparable à celle subie par l'Europe durant la guerre de Cent ans, et c'est sans doute une explication de la lenteur des progrès littéraires par rapport à la stratégie. Mais en matière de stratégie justement, ce qui importe ici, ce n'est pas de faire un historique mais de centrer l'attention sur les relations successives entre politique et guerre, ce que certains appellent la grande stratégie.
Beaucoup tentent d'introduire dans l'histoire des ruptures qui n'en sont pas forcément. Discuter par exemple de la place de l'idéologie dans les guerres révolutionnaire de la fin du XVIIIème siècle, en en faisant une rupture, fait oublier les divergences idéologiques des guerres de religions antérieures ou même simplement entre Armagnac et Bourguignons. De même, à toute époque des ruptures dans le domaine de l'armement eurent lieu, et l'avènement de l'atome, même s'il introduit une dimension apocalyptique peut-être décisive frappa autant les esprits que l'avènement antérieur de la poudre.
Chaque changement historique dans le domaine de l'armement comme dans le domaine idéologique a induit un changement dans la stratégie, même si on ne lui donnait pas à toute époque ce nom.

     Les auteurs italiens et espagnols de la Renaissance traitent de "l'art de la guerre" et la langue classique utilise le mot "tactique", "science de ranger les soldats en bataille et de faire les évolutions militaires", Avec la "science de la fortification", la tactique "élémentaire" et la "grande tactique" constituent "l'art de la guerre".

     Avec MACHIAVEL (1469-1527), en pleines guerres d'Italie, on entre dans une réflexion laissée en friche - du moins dans la littérature militaire - depuis longtemps : la guerre, instrument de la politique. En faisant pénétrer l'esprit de l'art militaire antique dans la pensée moderne, MACHIAVEL relance la problématique de la stratégie générale.
       "La stratégie générale est définie à merveille par deux simple phrases : "Les fautes que l'on commet aux autres affaires (diplomatie) peuvent être quelquefois corrigées, mais celles que l'on fait à la guerre ne se peuvent amender que la punition ne suive la faute". "Une bataille qui est engagée vient à effacer toutes les autres fautes, mais si tu perds, tout ce que tu as fait auparavant se convertit en fumée".
La surprise est le facteur essentiel de la victoire. "Rien ne fait plus grand un capitaine que de pénétrer les dessins de l'ennemi". "Savoir connaitre l'occasion et la prendre quand elle se présente." "Les choses nouvelles et soudaines étonnent fort les armées". Ce souci de la surprise, on le voit par cette dernière phrase, se manifeste jusque dans le dispositif ; l'auteur a étudié ANNIBAL et SCIPION, il les a compris. "N'oppose par force à force", dit-il encore, "mais faiblesse à force". il faut "soutenir seulement l'ennemi sans faire aucun effort, ni l'assaillir autrement. La partie faible se retire comme vaincue. L'autre réagit si l'ennemi se laisse prendre au piège". Il a là, en peu de mots, une théorie, audacieuse pour son époque, de la "fixation" et de la bataille défensive-offensive, où l'emploi intelligent du terrain joue un rôle très important. MACHIAVEL n'ignore pas ce facteur ; il l'étudie en fonction des effectifs, de l'artillerie, de la cavalerie, des obstacles, du soleil, du vent, etc." (Emile WANTY)
  A cette époque, la stratégie reste assez rudimentaire, subordonnée à la prise ou au déblocus de villes. Nous sommes alors en Europe dans un monde où domine un réseau de places fortifiées, mêmes médiocres, dans des régions pauvres en communications routières, où doit se mouvoir une armée qui ne peut vivre que sur le pays, et où le pillage est la suite naturelle d'un siège réussi. Beaucoup de batailles ont opposé une armée de siège à des forces de déblocus.

    Généralement, un regard sévère est porté sur la période qui s'étend jusqu'à FREDERIC II (1712-1786).
 Emile WANTY écrit ainsi : "La bataille est toujours une crise exceptionnelle, de courte durée, mais d'une intensité dépassant de beaucoup celles des batailles modernes. A partir du premier coup de canon, plus un instant de répit ; les charges succèdent aux charges, les adversaires s'affrontent à de très courtes distances ; les pertes effroyables creusent les rangs ; les réserves sont happées par les vides qu'il faut combler ; la cavalerie est employée à plein. Aussi, la victoire acquise, le désordre est-il complet, les liens rompus, les combattants épuisés. Où trouver les éléments frais, aux montures assez rapides, pour entamer sans délai la poursuite ardente qui, seule, pourrait produire un effet décisif? En attendant qu'une telle force puisse se reconstituer, l'adversaire aura le temps de se replier dans le rayon d'action d'une de ses places et d'échapper à l'étreinte. Il faudrait que le commandant d'armée se réservât plusieurs milliers de cavaliers, sans les engager ; mais la lutte est toujours d'une telle violence que tous les moyens doivent y être jetés. (...) Les grands chefs militaires, par ailleurs, désirent-ils (réellement) mettre fin à une guerre? Y-ont-ils intérêt, alors qu'ils en retirent gloire et profit?  Par un accord tacite, que les belligérants respectent, n'est-il pas convenu que la poursuite et la destruction des forces épargnées par la bataille ne font pas partie du jeu? La notion d'une guerre menée le plus rapidement possible à son terme est ignorée à cette époque (WANTY écrit surtout pour la guerre de 30 ans, mais cela est valable pour beaucoup d'autres conflits armés avant le XVIIIème siècle), puisque seuls les non-combattants, la masse dédaignée des populations rurales, en font les frais. Du reste, le système des accords tacites (moyennant des arrangements financiers ou en nature) ne s'est-il pas prolongé, sous d'autres formes insidieuses, jusqu'en nos guerres les plus contemporaines?" (...)
"Il faut reconnaitre que les campagnes de cette époque, jusqu'au XVIIIème siècle, restent d'une compréhension malaisée pour des esprits modernes, car elles présentent un inextricable enchevêtrement de faits politiques, diplomatiques et militaires intéressant de multiples Etats, grands, petits et minuscules." On a affaire là à la guerre pour la guerre, et non au service de la politique.
     Il est vrai que la généralisation du mercenariat international joint à l'activisme de royautés qui se comportent en grands féodaux ne favorisent pas les grandes élaborations théoriques!  Cette appréciation est toutefois tempérée par des penseurs tels que le général BEAUFRE (1902-1975).

   C'est surtout l'impact des impressionnantes victoires de FREDERIC II, avec ses manoeuvres amples et ses troupes disciplinées de soldats qui polarisent l'attention, jusqu'à en faire une stratégie géométrique.
  "Le seul moyen de contenir un ennemi triple en forces  est de changer souvent de position ; cela le déroute". FREDERIC II modèle la conduite à tenir sur le rapport de forces. Ses vues stratégiques résument la somme de ses expériences et embrassent des formes de guerre extrêmement variées. On gagne la supériorité sur l'ennemi tant par la guerre de partis qu'en battant ses escortes, ses détachements ou son arrière-garde ; soit en surprenant ses quartiers s'il n'a pas pourvu à leur sûreté, soit en lui enlevant ses vivres, ses magasins ; soit en se mettant sur ses communications ; soit par une bataille décisive s'il est faible et mal posté ; soit en l'obligeant par des détachements simulés, à se disséminer, pour l'attaquer aussitôt avec ses forces réunies. Voilà une combinaison de stratégie d'usure, de stratégie indirecte et de stratégie de destruction (...)." (WANTY)
Mais, en fait, il n'existe pas chez les commentateurs de l'époque une pensée sur les relations entre la politique et la guerre, sur les buts de guerre. Elle reste centrée sur les stratagèmes.    
    L'Encyclopédie de DIDEROT et d'ALEMBERT (1745-1765) regorge d'articles sur la chose militaire. L'article Stratagèmes est particulièrement copieux et les planches de dessins mettent en valeur l'ordonnance des troupes. Ce n'est pas de la stratégie au sens où nous l'entendons aujourd'hui, tout juste de la "grande tactique".... Ce n'est d'ailleurs qu'en 1771 qu'apparait la stratégie, synonyme encore de grande tactique ou tactique des armées. (COUTEAU-BEGARIE). Joly de MAIZEROY, dans sa Théorie de la guerre, forge ce terme, mais de façon isolée.

   Les armées de la Révolution française et de l'Empire, avec la levée en masse, l'utilisation constante de l'artillerie, une mobilité des troupes et la surprise stratégique systématiquement recherchée (NAPOLEON 1) vont susciter un renouvellement profond de la pensée stratégique, non seulement à cause des innovations tactiques de grande ampleur, mais aussi parce que toute une époque dominé par Dieu et le Roi prend fin. A chaque bouleversement idéologique correspond souvent un bouleversement dans la pensée de la guerre. Ici, le renversement des royautés au profit des républiques remet au premier plan la politique. La manoeuvre napoléonienne, la maitrise de la logistique, la prépondérance du moral des troupes conscientes de défendre "leur" nation et "leur" révolution, tout cela, JOMINI et CLAUSEWITZ vont en faire la théorie.

   Emile WANTY, L'art de la guerre, tome 1, De l'antiquité chinoise aux guerres napoléoniennes, Marabout université, 1967. Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002. André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette, Pluriel, 1998.

                                                                        STRATEGUS
 
Relu le 25 mai 2018

 

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18 septembre 2008 4 18 /09 /septembre /2008 13:38
   Définir différents types de stratégie aujourd'hui revient à englober pratiquement tous les domaines des relations sociales et même psychologiques, voire biologiques. Plusieurs auteurs (COUTEAU-BEGARIE, CHARNAY...) se plaignent d'une inflation galopante, d'une stagflation théorique, certains pour la dénigrer en parlant de confusion.
  Partie d'un sens militaire, voire guerrier, la stratégie désigne maintenant toute une gamme d'actions ou de mises en oeuvre de moyens pour parvenir à des fins. On retiendra pour l'instant deux définitions, celle du général André BEAUFRE, "art de la dialectique de volontés employant la force pour régler leur conflit" et celle de Jean-Paul CHARNAY, pour qui "l'étude de la stratégie consiste en l'analyse d'objets sociaux relatifs à l'usage plus ou moins incandescent de la violence plus ou moins institutionnalisée, et à la compétition économique."
   Ayant à l'esprit ces deux définitions, nous proposons un parcours de différents types de stratégie, à la fois historique et théorique, en va-et-vient de l'un à l'autre, couvrant l'ensemble des sciences sociales et politiques.

Les racines antiques (grecques) de la stratégie.
       Les Stratèges (strategos) à Athènes (Vème siècle avant J-C) forment un collège de 6 qui ont vocation à conduire l'armée. Mais la chose militaire est plutôt désignée sous le vocable de Tactique (Taktikhâ). Ainsi faisait ENÉE LE TACTICIEN. Le mot strategema, lui, apparait (une seule fois chez XENOPHON) à la fin du IVème siècle avant J-C. Ainsi que strategika avec Demetrios de PHALERE qui en fait un traité.
   Strategika et Stratagema ont la même racine mais leur sens divergent dans le temps. Et à partir du Premier siècle avant J-C., stratagema est lié à l'idée de ruse et de tromperie, tandis que strategika fait référence à la fonction du général. Strategeo, chez ONOSAUDER acquiert un sens plus précis : manoeuvrer. Il faut toujours avoir à l'esprit que la connaissance du sens de stratégie à ces époques restent liée à des textes peu nombreux et que c'est surtout au IIème siècle après J-C. grâce à des apologistes chrétiens comme Clément d'Alexandre que l'on peut approcher ces significations.
   Quoi qu'il en soit, c'est dans cette divergence de sens de stratagema et de strategika, que les Romains des premier et deuxième siècles vont adopter ces termes. Toujours est-il que le mot Tactique a une écrasante préférence chez les Grecs et les Romains. La dernière compilation byzantine de textes militaires de Nicéphore OURANOS prend le titre de Tactique. Avec la fin de l'empire romain, si la science des stratagèmes persiste, le stratège et la stratégie disparaissent pratiquement des textes pour plusieurs siècles.
     Il faut ajouter sans s'y appesantir pour l'instant que la poliorcétique, l'art des sièges des villes - des méthodes de campement au techniques du lancer des catapultes ou au fonctionnement d'autres machines de guerre occupe au fur et à mesure que l'on rentre dans la période des grands empires, prend une très grande partie des textes militaires.
     Si en Occident domine le modèle de la bataille décisive, en Chine - où les catégories de pensée sont très différents - ce sont les méthodes militaires qui font l'objet de toute l'attention. "Les batailles ne représentent qu'un cinquième de l'importance de la guerre" (XU ZHEN ZHOU) et l'art du roi recouvre l'ensemble des techniques lui permettant de conserver le pouvoir et de gouverner le pays, y compris la guerre. L'ensemble des auteurs qui étudient la Chine antique considère que cette manière de penser se rapproche de l'orientation contemporaine des études de stratégies. Notamment sur la relation entre la guerre et la politique. "Le fait qu'un roi soit respecté, son territoire élargi et qu'il devienne par conséquent le gouverneur du monde, ou au contraire, qu'il soit méprisé, son territoire diminué, et qu'il perde son pouvoir, est décidé par la guerre. De l'antiquité à nos jours, il n'y a pas d'exemples que l'on puisse devenir gouverneur du monde sans avoir triomphé par la guerre ou que l'on perde le pouvoir sans avoir été battu." (GUANG ZI).
   Tandis que dans le monde chinois, guerre et politique sont pensés conjointement, dans la littérature antique occidentale "le genre politique et le genre militaire appartiennent à deux cultures parallèles, le second obéissant à des lois indépendantes de développement." (Yvon GARLAN)

   Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de Stratégie, Economica, collection Bibliothèque stratégique, 2002. Jean-Paul CHARNAY, Critique de la stratégie, L'Herne, collection Classiques de la stratégie, 1990. Général André BEAUFRE, Introcution à la stratégie, Hachette littérature, collection Pluriel, 1998. Yvon GARLAN, La guerre dans l'Antiquité, Nathan université, 1999.

                                                                                    STRATEGUS

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17 juillet 2008 4 17 /07 /juillet /2008 14:34

       Qu'est-ce une frontière? Nous sommes si familiarisé avec ces cartes géographiques aux couleurs différentes délimitant les Etats que nous pourrions les croire frontières naturelles et éternelles.
  L'un des résultats de l'étude de Michel FOUCHER (L'invention des frontières) est "que "la" frontière n'a été conçue que comme une invention moderne, corollaire obligé de l'Etat, entité abstraite, et que les conceptions et pratiques anciennes sont restées dans l'ombre. Les avancées des recherches historiennes (notamment en épigraphie), géographiques, mais aussi archéologiques, anthropologiques et ethnologiques, indiquent pourtant l'ancienneté, la diversité et surtout la grande complexité des représentations de l'espace social et politique. Une démarche inspirée d'une "archéologie du savoir" n'est donc pas inutile pour apporter des éléments de réponse à la question initiale".
      
     Les frontières sont donc une invention récente, permise par le développement de la géographie et notamment de la cartographie. "C'est d'ailleurs ce qu'indique l'étymologie puisque la frontière dérive de "frontier, ère", forme adjective du substantif "front", qui signifie très précisément "lieu par où l'ennemi survient". (...) Si les guerres n'aboutissaient pas à des tracés, dessinaient-elles des marches, des "zones intermédiaires"? (entre territoires). Le schéma classique de la formation des frontières linéaires veut que la ligne soit finalement un "stade" ultérieur dans l'évolution d'un espace qui ne serait d'abord qu'une marche, aire frontalière dotée d'une certaine profondeur, jugée suffisante pour assurer des fonctions militaires. Un tel schéma ne prend en compte qu'un seul niveau d'analyse, l'espace zonal et l'espace linéaire étant supposés de même grandeur.

  Si l'on se préoccupe des dimensions "géomilitaires" des processus frontaliers, il convient de faire une distinction entre l'ordre stratégique  - celui du dispositif global, analysable sur des cartes à petite échelle -, et l'ordre tactique - étudiable à plus grande échelle. Ce qui conduit à distinguer entre la ligne, abstraction étirée sur plusieurs dizaines ou centaines de kilomètres et les positions "frontières" (mot pris comme adjectif). La ligne relève d'un ordre de grandeur supérieur aux positions frontières, car, d'un point de vue militaire, seuls comptent les points de passage, entrées et sorties (vallées, cols, couloirs de plaine), souvent fortifiées de places frontières. Celles-ci étaient bâties selon une logique de prévisibilité géomilitaire. Par conséquent, si les guerres ont été des facteurs essentiels dans la création des frontières, elles n'impliquaient pas forcément la mise en place de lignes continues, mais elles supposaient un dispositif plus précis que la simple marche séparante plus ou moins déserte" (Michel FOUCHER).

       Le premier témoignage écrit des relations internationales dont nous avons gardé la trace concerne un règlement des frontières. Dans sa réflexion "aux sources de la guerre", Alain JOXE signale que "les limites de l'appartenance à l'Etat sont toujours constituées originellement par des affirmations unilatérales de cet Etat, même si elles sont l'objet d'un accord bilatéral, par une double déclaration unilatérale de deux Etats. La frontière résulte de l'application de la force sur certains points, marquant le terrain ("frontier" au sens américain), ou sur la construction d'une limite géographique de l'Etat comme localisation de femmes enfantant des citoyens, ou la définition de l'appartenance à l'Etat par les limites des parentèles ; toutes ces limites sont non seulement unilatérales mais poreuses, car constituées par le contact avec un organigramme d'un autre type que celui de l'Etat.
Même quand l'Etat a les frontières que lui ont données sa conquête, la conquête, comme résultat ou comme programme de conglomération, s'étend jusqu'au niveau des familles et des individus."
Alain JOXE veut nous faire visualiser autre chose que ces cartes colorées, par la forme de l'Etat, celle d'un Empire, par essence hétérogène. "Il est constitué d'un noyau et d'une couronne de peuples frontaliers au statut fluctuant : semi-citoyens, alliés barbares, amis formant rempart, colons-citoyens résidant au-dehors, barbares à conquérir formant cependant barrage contre les barbares plus lointains." Avant l'Etat-nation homogène que nous connaissons, avec ses frontières-lignes remplies de douaniers, le type d'organisation réelle est l'Empire, comme "espace de gestion des conflits entre classes, castes, nations ou individus" par "des unités combattantes, des sociétés fermées destinées à jointurer des fermetures, dans (un) champ poreux et fractionné".

       Dans "Le rempart social", Alain JOXE toujours, avait déjà indiqué qu'"avant d'arriver à définir l'Etat-frontière, il faut décomposer le concept de frontière : il possède deux significations courantes. La frontière est une limite conventionnelle fixe ; la Frontière, au sens américain et espagnol, c'est un lieu mouvant d'affrontement entre bandes militaires de deux formations sociales antagoniques par leur façon de produire et dont l'un grignote constamment l'autre. Un front pionnier, armé, offensif. Ces deux sens différents renvoient à un ensemble de pratiques qui font passer de l'un à l'autre sens à propos du même lieu".
  Plus, ce passage de la Frontière à la frontière constitue le moment clé de l'institutionnalisation de l'Etat. L'armée s'avance toujours dans l'empire, faisant reculer la Frontière, constamment, selon le modèle de l'Empire romain, et s'isole de la société, formant une entité à elle seule,  tandis qu'en s'arrêtant, elle s'insère dans la société civile, comme la société civile se symbiose à l'armée, pour donner l'Etat-nation.

    Dans son "Géopolitique", Aymeric CHAPRADE montre dès l'introduction le rôle clé joué dans ce dynamisme de la frontière. Son souci est d'ailleurs de tester constamment la validité d'une analyse, à travers des espaces bien délimités, qui fait s'affronter constamment des Etats. Dans la réflexion sur les relations internationales, les Etats, par leurs frontières, figent en quelque sorte des rapports de forces et le droit international s'efforce de promouvoir partout des frontières sûres et reconnues.
Ces frontières étatiques fixent des forces qui ne sont pas seulement d'ordre militaire, mais aussi religieux, économique, linguistique... L'attention s'est plus focalisée sur la question des frontières "naturelles", par la tentation toujours renouvelée de fixer pour toujours les limites des Etats dans des espaces eux-mêmes limitées par des mers, des lacs, des montagnes...que sur le fait que des conflits de toutes sortes traversent, chamboulent ces limites... C'est d'ailleurs pour rendre effectif le monopole de la violence par les Etats, pour permettre une stabilité qui ne soit pas, comme dans les temps des Empires, balayées par des mouvements de populations "incontrôlées".

     C'est ce que dit bien Claude RAFFESTIN (Pour une géographie du pouvoir) : "La démarcation (la délimitation aussi mais avec des risques de contestation) permet l'exercice des fonctions légales, de contrôle et fiscale. La ligne frontière prend en effet différentes significations selon les fonctions dont on l'investit. La fonction légale délimite une aire à l'intérieur de laquelle prévaut un ensemble d'institutions juridiques et de normes qui règlent l'existence et les activités d'une société politique.
C'est sans doute la fonction la plus stable, la plus essentielle aussi. Elle n'a pas de connotation négative. En revanche, la fonction de contrôle a pour devoir de surveiller la circulation des hommes, des biens et de l'information d'une manière générale (...). La libéralisation des échanges a beaucoup diminué son importance. Les fonctions idéologiques et militaires de la frontière pourraient compléter cette énumération. La fonction idéologique est très marquée aujourd'hui et elle cache des conflits armés potentiels. Quant à la fonction militaire, elle est ambiguë car elle ne peut être assumée que dans un contexte stratégique conventionnel. Les armements sophistiqués l'ont vidée en grande partie de toute signification".

       L'enjeu de la frontière est donc essentiel dans l'établissement de relations pacifiques entre Etats. La reconnaissance de frontières sûres et reconnues est la condition de l'établissement de relations elles-mêmes stables et reconnues, protégées. Non seulement parce qu'elles permettent les échanges continus et sans danger,  la circulation contrôlée des populations, dont on s'assure qu'elles n'utilisent pas la violence, mais elle délimitent les différentes citoyennetés et stabilisent les perceptions d'identité des populations. La frontière est historiquement d'abord la coupure ami/ennemi, soi/autre, sa solidification, son enkystement.
   Dans un monde où l'information ne connaît plus de frontières, où la libre circulation des biens et des personnes fait partie du credo politique et économique, où la guerre n'est plus considérée comme l'activité la plus profitable, où la conscience des dangers climatiques  devient  universelle, la frontière redevient de plus en plus poreuse, incontrôlable, injustifiable. Il arrivera un moment où soit la notion de frontière va se déplacer, la limite va se déplacer,  où elle va disparaître... si les éléments qui l'ont vu naître disparaissent réellement. Car, à contrario, se dessinent d'autres évolutions qui refigent certaines frontières, ou s'en dessinent d'autres encore... Et l'un des facteurs de ces évolutions réside dans le monopole et la limitation de la violence des groupes sociaux qui a tendance à se diluer, par la reformation d'autres entités armées, qui pourraient remettre en cause une évolution multi-séculaire...
    En tout état de cause la frontière, son existence et sa fonction affirmée ou affaiblie, constitue l'indice le plus probant de la division ou de l'unité de l'humanité. Longtemps encore, elle demeurera mouvante, au gré de la transformation des ensembles étatiques qu'elle délimite dans l'espace.

      Alain JOXE, Le rempart social, Editions Galilée, collection l'espace critique, 1979 ; Voyage aux source de la guerre, Presses Universitaires de France, Pratiques théoriques, 1991.
 Michel FOUCHER, L'invention des frontières, Fondation pour les Etudes de Défense Nationale, 1986.
 Claude RAFFESTIN, Pour une géographie du pouvoir, Librairies Technique (LITEC), collection Géographie économique et sociale, 1980.
 Aymeric CHAUPRADE, Géopolitique, Constantes et changements dans l'histoire, Ellipses, 2003.

                                                                               STRATEGUS
 
Vérification le 25 juillet 2013, en vue de l'article suivant sur Frontière.
Vérification le 20 mars 2018 (quelques corrections de noms)

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9 juillet 2008 3 09 /07 /juillet /2008 08:00

 

    Le mot stratégie est tellement mis à toutes les sauces aujourd'hui - ce qui ne préjuge rien de la saveur des-dites sauces - qu'on peut facilement en perdre le sens et avoir la tentation de passer tout de suite aux différentes stratégies mises en oeuvre dans le temps et dans l'espace.
 
 
Définitions courantes...
 

     Le "Petit Robert" de 1972 donne deux définitions de Stratégie, après avoir donné deux dates : 1803, "gouvernement militaire", ce qui n'est pas très éclairant, même si on comprend tout de suite que la stratégie se rattache au domaine militaire ; et 1562, date d'utilisation  dans la langue littéraire du mot en question, provenant du grec strategia. Il faudra sans doute revenir sur l'étymologie de Stratégie. Ce dictionnaire donne donc deux sens à Stratégie :
  1 - Opposé à tactique, art de faire évoluer une armée sur un théâtre d'opérations jusqu'au moment où elle entre en contact avec l'ennemi. La stratégie est la partie de la science - notez le mot science - militaire qui concerne la conduite générale de la guerre et l'organisation de la défense d'un pays.
 2 - Au sens figuré, c'est l'ensemble des actions coordonnées, de manoeuvres, en vue d'une victoire. Voir la stratégie électorale parlementaire.

   Le Dictionnaire Hachette de 2001 ne dit pas autre chose, précisant simplement que c'est l'art - notez le mot art - de combiner des opérations pour atteindre un objectif. Voir stratégie électorale, commerciale.

  il faut comprendre qu'un dictionnaire de langue nationale, comme un dictionnaire français, suit l'évolution pour lui des moeurs des peuples concernés. Si le sens premier est militaire et le sens moderne est économique, c'est qu'au début on conçoit la guerre comme le nec plus ultra des moyens d'atteindre un objectif (société guerrière) et que maintenant, du moins dans les sociétés occidentales, c'est plutôt l'économie qui monopolise l'attention. D'ailleurs les dictionnaires spécialisés - rédigés par des personnes proches des milieux militaires, lorsqu'ils ne sont pas militaires eux-mêmes, veulent combattre cette tendance en la dévalorisant.
 
 
Définitions des milieux spécialistes...

Les dictionnaires spécialisés en question sont évidemment plus précis que les dictionnaires de langue, et ils insistent sur leurs préférences, au delà de toute étymologie, même s'ils entendent parfois s'y fonder.
 
   Le Dictionnaire de Stratégie de Thierry de MONTBRIAL et de Jean KLEIN (PUF, 2000) commence l'article "Stratégie" par une praxéologie.
 "La stratégie est la science (si l'on choisit de mettre l'accent sur le savoir et sur la méthode) ou l'art (si l'on privilégie l'expérience) de l'action humaine finalisée, volontaire et difficile. Elle vise à conférer un "caractère conscient et calculé aux décisions par lesquelles on veut faire prévaloir une politique" (BEAUFRE). Le mot "politique" doit être ici pris dans son acception la plus large. La stratégie est donc au coeur de la praxéologie, ou science de l'action, dont le général BEAUFRE soulignait l'impérieuse nécessité. Le terme "praxéologe" a été forgé par le sociologue français Alfred ESPINAS en 1897, repris en 1937 par le philosophe polonais KOTARBINSKI, puis par l'économise autrichien Ludwig VON MISES dans son ouvrage Human Action publié en 1949, enfin par Raymond ARON dans Paix et guerre entre les nations (1962). La praxéologie, comme en fait la stratégie elle-même, bien qu'elle se soit développée essentiellement, jusqu'à présent, dans le cadre de la guerre.
On distingue ici les stratégistes et les stratèges. Les premiers sont les théoriciens et les seconds les praticiens de la stratégie."
Un esprit malicieux fera remarquer que si le mot praxéologie est mis en avant, certains préfèrent utiliser le mot praxis, qui lie théorie et pratique. Mais ceci n'est qu'une petite remarque. Un long développement dans l'article Stratégie, plus loin, "Définitions et concepts fondamentaux de la stratégie" cite l'introduction à la stratégie du général BEAUFRE et le Traité de Stratégie d'Hervé COUTEAU-BEGARIE (Economica, 2002).

        Justement, dès son introduction générale, Hervé COUTEAU-BEGARIE distingue un sens fort, très précis - celui décrit par toute une historiographie militaire - d'Herbert ROSINSKI aux écoles moderne de guerre, et un sens faible, celui utilisé dans la vie économique et sociale, sur lequel l'auteur émet un avis sévère : la stratégie devient un concept "attrape tout", dont le sens est inversement proportionnel à son degré d'explication. C'est dire qu'il existe dans une partie du monde intellectuel, une tendance à vouloir "remilitarisé" ce terme. En même temps, il est certain que cette volonté est intéressante en ce sens qu'elle rappelle que les méthodes utilisées en économie par certaines personnes ou par certains groupes sociaux se rapprochent de celles, impitoyables, ayant cours dans la guerre, et on pourrait même écrire qu'au fondement de certaines théories économiques existe un fond guerrier.
     Ce n'est pas ici le lieu pour s'étendre sur le sens de la stratégie, qui nécessite bien entendu plusieurs chapitres. Mais l'auteur (Hervé COUTEAU-BEGARIE) nous prévient dans son Traité par un dessin humoristique : "3 tomes d'Hervé (tomes de sa voix), 8 000 PAGES de JOMINI (un stratégiste célèbre de la pointure de CLAUSEWITZ), Vom Kriege, et toujours pas de définition, c'est pas beau, ça?".
 
 
Derrière les définitions de la stratégie... des conceptions divergentes de la... stratégie!
 
    Au-delà de la difficulté d'une définition consensuelle de la stratégie, les sceptiques, dans un monde du début du XXIe siècle qui précisément se caractérise par l'attention exclusive accordée au court terme et à l'apparence des choses, stigmatisent son rationalisme, son matérialisme et/ou son "praxéologisme" .
Faisant le point sur les toutes dernières réflexions sur la stratégie, Pascal VENNESSON écrit que "la conception de la connaissance des études stratégiques obéirait (selon eux) exclusivement à la rationalité telle que la conçoit la théorie de l'utilité espérée, en écartant la pluralité de ses manifestations, ses limites et l'intervention de facteurs non rationnels : tel serait leur premier péché capital. Le deuxième présupposé est que la pensée stratégique serait matérialiste, elle n'admettrait comme réalité que la matière. Enfin, la stratégie est volontiers accusée de "praxéologisme" : science de l'action efficace, elle resterait purement instrumentale, une science appliquée, une science distincte des sciences sociales destinées à expliquer. Dès lors, il est tentant de franchir le pas et de soupçonner les stratèges et les stratégistes, qui s'imaginent volontiers neutres, de servir aveuglément les intérêts des dominants et de l'ordre existant, y compris en légitimant la guerre et la puissance militaire. Aucune de ces trois prénotions ne résiste à l'analyse (...)." (Stéphane TAILLAT, Joseph HENROTIN, Olivier SCHMITT, Guerre et stratégie, PUF, 2015).
      S'appuyant sur un corpus de connaissance et de réflexion, notamment depuis Carl Von CLAUSEWITZ, le professeur de science politique à l'université Panthéon-Assas-Paris II détruit ces présupposés superficiels. En effet, la stratégie prend en compte la pluralité des phénomènes intervenant dans l'exercice de la politique et de la guerre, y compris d'ailleurs de l'économie ; elle accorde une grande place à la contingence ; la culture stratégique moderne se situe dans un rapport de rupture, et non de continuation, entre la guerre et la politique, témoin la floraison d'études stratégiques sur l'établissement, le mantient et le rétablissement de la paix. La stratégie de plus est affaire autant des conservateurs de l'ordre existant que des révolutionnaires, peut-être même plus des révolutionnaires ou réformateurs que des conservateurs. Elle prend en compte l'ensemble des réflexions des sciences sociales, souvent dans une perspective critique par rapport aux événements des deux guerres mondiales. Plus qu'une partie d'une science ou d'un art de la guerre, la stratégie prend pour objet de réflexion centrale, le ou les conflits, attentifs à ces disciplines souvent considérées comme connexes comme l'irénologie.
La médiocrité des études stratégiques en France, très éclatées, engendre méconnaissances et désintérêt académique, qui à leur tour favorisent une production médiocre. Ce qui fait que la stratégie est vue surtout à travers des expertises financières et économiques ou politiques. Sans vouloir dévaloriser la stratégie économique qui a toute sa place dans un corpus de connaissances, l'abandon de la stratégie militaire classique (victime de la stratégie nucléaire ou/et de la défaite de 1940 et des défaites coloniales) - période prolongée de paix oblige, quoique ce ne soit pas le cas dans la littérature anglo-saxonne - est autant dommageable pour les conversateurs que pour les révolutionnaires...
 
 
L'état d'une définition....
  
     Le Dictionnaire de stratégie d'Arnaud BLIN et de Gérard CHALIAND reflète l'état de la question de la définition de la stratégie. Le terme "stratégie", écrivent-ils, issu du grec, désigne "l'art de conduire des armées", ou plus simplement, "l'art du général". Au cours des siècles, son usage est souvent délaissé au profit d'un autre terme qui désigne la "tactique". A quelques rares execeptions près, l'usage du mot ne reviendra à la mode que vers la fin du XVIIIe siècle, sous l'impulsion de théoriciens militaires à l'esprit novateur comme Joly de MAIZEROY et GUIBERT. Les traités théoriques de JOMINI et de CLAUSEWITZ, entre autres, établissent de manière rigoureuse la terminologie de la guerre et marquent la distinction entre stratégie et tactique. Progressivement, la stratégie remplace l'ancienne notion d'"art de la guerre" et s'étend de plus en plus à des phénomènes politiques, diplomatiques, économiques et psychologiques, autres que militaires. Carl von CLAUSEWITZ, le premier, met l'accent sur la dimension politique de la guerre et sur la relation étroite qui s'établit entre la stratégie militaire et la politique. Cette relation aura un rôle accru au XXe siècle avec l'avènement des armes nucléaires et la prolifération des guerres indirectes. Antoine Henri de JOMINI, quant à lui, envisage la diplomatie (en relation avec la guerre) comme l'une des six branches de la guerre, la seule à n'être pas militaire. Désormais, toutes les définitions de la stratégie font état d'une stratégie globale (ou totale, ou intégrale) : celle-ci touche à la politique et contient les diverses stratégies générales, y compris la stratégie militaire qui elle-même se situ au-dessus de la stratégie génétique, de la stratégie opérationnelle et de la tactique.
   Ces auteurs, eux aussi, comme Jean-Paul CHARNAY, montre du doigt la prolifération "quasi anarchique de l'utilisation du mot stratégie", qui révèle une mutation de la relation stratégie-guerre. "La stratégie était perçue, écrit ce dernier, jusqu'aux années 1950 comme une partie de la guerre : elle ordonnait une dose plus ou moins forte, mais toujours importante, de violence. Maintenant, la stratégie englobe la guerre, qui n'est plus qu'un phénomène limité par rapport à l'ordonnancement social général." A cette mutation de la relation entre la stratégie et la guerre et à la prolifération "verticale" des subdivisions de la stratégie correspondant aux divers niveaux de la structure politico-stratégique vient s'ajouter une prolifération "horizontale" correspondant à une typologie des guerres contemporaines et aux particularités des tratégies militaires §terrestre, maritime, aérienne, cyberspatiale, spatiale...).
Si l'on parle de la stratégie, il est désormais nécessaire d'évoquer aussi les stratégies. Avec la multiplication des types de conflits, réels ou hypothétiques dans le cadre de la guerre nucléaire, dans le monde contemporain (guerres classiques, nucléaires, limitées, de basse intensité...), chaque type de guerre requiert une stratégie correspondante : stratégie conventionnelle, stratégie nucléaire (et stratégie de dissuasion), stratégie indirecte, stratégie de la guérilla, contre-insurrection. L'un des problèmes principaux auxquels sont confrontés les hauts responsables politiques et militaires aujourd'hui réside dans l'identification de stratégies adaptées aux conflits dans lesquels ils sont engagés, adaptations qui est souvent difficile à réaliser avec succès car les proéjugés culturels et historiques interviennent souvent lorsqu'il s'agit de définir les choix stratégiques.
Bien entendu, maints théoriciens évitent d'en discuter en faisant intervenir les conflits de compétences qui interviennent dans les hiérarchies militaires des différentes armes, et encore moins lorsqu'il s'agit d'expliciter l'usage des moyens matériels correspondant, d'autant que cet usage repose sur la production (et le commerce) de nombreux armements plus ou moins spécifiques. L'usage des armements correspond parfois à des intérêts qui n'ont rien à avoir avec l'édification de stratégies politico-militaires...
Dans une perspective historique, les historiens militaires, suivant H. DELBRUCK, qui se réclame de CLAUSEWITZ, ont identifié deux types de stratégies, la stratégie d'usure et la stratégie d'anéantissement,non sans créer quelques polémiques sur le bien-fondé de cette dichotomie, mais tout en établissant une typologie qui est fréquemment utilisée par les théoriciens de la guerre.
 
   Depuis CLAUSEWITZ et JOMINI, les définitions de la stratégie - et de la tactique - ont évolué avec les mutations sociales, politiques et militaires. De nombreux théoriciens ont apporté leur contribution sémantique. Les définitions se sont multipliées, tout en s'affirmant, mais sans nécessairement concourir à notre connaissance du phénomène stratégique (ceci dit très poliment).
Aujourd'hui, on peut néanmoins faire la distinction entre les définitions classiques de la stratégie et une acception moderne qui se veut à la fois plus étendue et plus précise. Les auteurs du même Dictionnaire de la stratégie citent quelques-unes de ces définitions de la stratégie proposées depuis la fin du XVIIIe siècle. Selon GUIBERT, la stratégie est "l'art de mouvoir ses forces sur le théâtre d'opérations, de façon à les amener concentrées sur le champ de bataille". Pour JOMINI, il s'agit de "l'art de faire la guerre sur la carte, l'art d'embrasser tout le théâtre de la guerre", alors que la tactique est "l'art de combattre sur le terrain où le choc aurait lieu, d'y placer ses forces selon les localités et de les mettre en action sur divers points du champ de bataille". CLAUSEWITZ envisage la stratégie comme "l'usage de l'engagement aux fins de la guerre (...). Elle établit le plan de guerre et fixe en fonction du but en question une série d'actions propres à y conduire ; elle élabore donc les plans des différentes campagnes et organise les différents engagements de celles-ci". La tactiue est envisagée comme "l'usage des forces armées dans l'engagement. Au XXe siècle, Basil H. LIDELL HART offre une définition sobre de la stratégie : "L'art de distribuer et d'appliquer les moyens militaires pour réaliser les fins de la politique." Mais il fait la distinction entre la stratégie et la stratégie globale, cette dernière ayant pour objet l'exploitation de toutes les ressources de la nation pour réaliser l'objectif politique de la guerre. Raymond ARON revient à une notion traditionnelle de la stratégie, proche de celle de CLAUSEWITZ, et qu'il appelle "conduite d'ensemble des opérations militaires", celle-ci étant subordonnée, avec la diplomatie, à la politique. ARON établit entre stratégie et tactique la distinction suivante : "Par stratégie, j'entend à la fois les objectifs à long terme et la représentation de l'univers historique qui en rend le choix intelligible ; par tactique, j'entends les réactions au jour le jour, la combinaison des moyens en vue des buts préalablement fixés." André BEAUFRE tente de se démarquer de cette définition classique ("l'art d'employer les forces militaires pour atteindre les résultats fixés par la politique") pour offrir une version plus moderne, et, selon lui, moins étroite, de la stratégie : "Lart de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit." L'idée générale de la dialectique des volontés est d'"atteindre la décision en créant et en exploitant une situation entraînant une désintégration morale de l'adversaire suffisante pour lui faire accepter les conditions qu'on veut lui imposer". Comme le général BEAUFRE, J.P. CHARNAY envisage deux définitions, "fade" et "forte" de la stratégie. La première comprend la stratégie comme une "dynamique des relations et des adaptations réciproques des moyens et des fins", et la deuxième comme "la fonction rationnellement organisatrice et directrice de la totalité des forces d'entités sociales dans leurs négations réciproques", définition qui combine un mode de pensée et une action orientée. Lucien POIRIER retient la définition de la stratégie comme dialectique mais il pousse plus loin que BEAUFRE : "La stratégie est la dialectique des forces conçues, réalisées, et employées pour atteindre les buts définis comme moyens de la politique. Elle est aussi, la dialectique des libertés d'action nécessaires pour accomplir les projets politiques. Elle est, enfin, la dialectique des volontés appliquées à la résolution des conflits de coexistence... La stratégie est le système de ces trois dialectiques."
          Bien entendu, la discussion sur la définition de la stratégie n'est jamais close.

                                                                                                                STRATEGUS
 
Complété le 2 juin 2015. Complété le 9 février 2020

 

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26 avril 2008 6 26 /04 /avril /2008 14:38
     Tiré d'une série de conférences prononcées à la London School of Economics en 1937, cet ouvrage propose une science du pouvoir, et par là des éléments d'une science des conflits politiques et sociaux. Ces conférences n'ont rien perdu de leur actualité et de leur clarté.
  
   Commençant par une définition de la pulsion de pouvoir, Bertrand RUSSELL adopte une approche par le caractère et en même temps par la fonction. Caractère car de "tous les désirs infinis de l'homme, les principaux sont les désirs de pouvoir et de gloire". Fonction car pour tous les types de pouvoir, celle-ci est définie comme la production d'effets voulus "sur les êtres humains, sur la matière inerte ou sur les formes de vie non humaines". Ils diffèrent suivant la position sociale occupée.
Il entend prouver dans cet ouvrage que "le concept fondamental en sciences sociales est celui du Pouvoir, au même titre que l'Energie constitue le concept fondamentale en Physique."

   La distinction entre pouvoir traditionnel, pouvoir révolutionnaire et pouvoir nu est d'ordre psychologique et une distinction s'opère également entre le pouvoir des organisations et le pouvoir des individus. Ainsi, sont passés en revue le pouvoir des prêtres, le pouvoir des rois, le pouvoir nu (celui qui vient de l'usage brut de la violence), le pouvoir révolutionnaire, le pouvoir économique, le pouvoir religieux qui provient des dogmes, les pouvoirs gouvernementaux... Ces formes de pouvoir scandent les chapitres du livre pour aboutir à une conception où il est nécessaire avant tout de dompter le Pouvoir. 

  Bertrand RUSSELL insiste beaucoup sur ce qu'il appelle la biologie des organisations, véritables organismes qui donnent leur forme aux exercices du pouvoir. Une réflexion profonde sur la démocratie, "Dompter le pouvoir" conclue le livre.
 
      La démocratie, dont les vertus sont pour lui d'ordre négatif, n'est pas la garantie d'un bon gouvernement, mais elle permet d'éviter certains maux.
      Ici se place une prise de position sur la guerre : "La guerre est le meilleur allié du despotisme, ainsi que le plus grand obstacle à l'établissement d'un système où l'on puisse autant que possible éviter le pouvoir irresponsable. Prévenir la guerre constitue une part essentielle de notre problème - je devrais dire, la plus essentielle. J'ai la conviction que, si jamais le monde pouvait être libéré de la peur de la guerre, quelle que soit la forme de gouvernement ou de système économique alors en place, il finirait par trouver des moyens de réfréner la férocité de ses dirigeants. Par contre, toute guerre, mais surtout la guerre moderne, ouvre la voie à la dictature en poussant ceux qui ont peur à se chercher un meneur et en transformant les audacieux en une bande de prédateurs."
   
     Quand Bertrand RUSSEL passe en revue les pouvoirs gouvernementaux et les les formes de gouvernement - monarchie, théocratie, démocratie, on est assez proche d'une forme de raisonnement à la MONTESQUIEU ou à la TOCQUEVILLE. Ce qui apparait dès le début du chapitre 12 (sur les 18 que comptent le livre) dans les diverses caractéristiques pour lui d'une organisation. Ses principales caractéristiques sont en effet sa taille, le pouvoir qu'elle a sur ses membres, son pouvoir sur ceux qui n'en sont pas membres et la forme que prend son gouvernement. Cette approche donne à cet ouvrage, malgré s'il n'est qu'un regroupement de conférences, une allure de classique. 
 
   Notons la faculté de Bertrand RUSSEL d'aller à l'essentiel des problèmes, son érudition, sa méthode, sa clarté, et jusqu'à son humour délicieusement irrévérencieux.
 
    Nous sommes, lorsque Bertrand RUSSELL prononce ces paroles à ses conférences, à la veille de la Deuxième Guerre Mondiale.
 
   


LE POUVOIR, Bertrand RUSSELL, co-édition Editions Syllepse (Syllepse.net) et Les Presses de l'Université Laval (Québec), 2003, 230 pages. Traduction de l'anglais de Michel PARMENTIER. Publié par The Bertrand Russell Peace Foundation Ltd en 1996.
 
Complété le 4 septembre 2017.

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