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29 septembre 2014 1 29 /09 /septembre /2014 18:06

   Ce n'est que pendant la période Meiji que se forme une véritable stratégie japonaise. Encore faut-il préciser qu'il ne s'agit pas d'une stratégie aux contours faciles à saisir : derrière la façade d'un discours occidentalisé tenu par des personnalités qui se plient volontiers aux règles des conférences internationales et aux canons de la Stratégie, existe une sorte de praxis sans manuel stratégique que l'on peut cerner, à travers les tactiques et plans stratégiques adoptés lors des guerres qui impliquent le japon, des années 1860 aux années 1940, reconstitués parfois à grand frais à partir de notes d'état-major, de spécifications techniques d'engins de guerre, de compte-rendus d'activités militaires...

    C'est à partir de leur position dominante dans l'appareil d'Etat réorganisé autour d'un cabinet (de militaires surtout) officiellement placé sous la direction de l'empereur, d'où d'ailleurs ils ne subissent jamais de réels contrôles civils (et ce n'est pas l'exeixtence d'un Parlement très divisé qui permet un tel contrôle...), des membres de clans d'ex samourais et de descendants de samourais, prennent d'abord leurs leçons de stratégie en Occident. Et modèle ensuite les leçons qu'ils tirent suivant leurs propres traditions nationales, acquises pendante toute la période des shoguns, dans des attitudes non exemptes d'une forte tendance au secret, ce qui rend d'ailleurs difficile pour les rares historiens militaires qui s'y intéressent - notamment après la seconde guerre mondiale - la définition d'une stratégie impériale japonaise...

 

    Cette stratégie impériale japonaise, pour autant qu'on parvienne à l'identifier, pour peu qu'elle reste un temps stable provient de la conjonction de pratiques navales anciennes et de l'importation d'idées européennes et américaines.

 

    Ces pratiques navales anciennes, que l'on peut retrouver dans des écrits japonais - plutôt tous partiels et parsemés le long des siècles - plutôt que dans les ouvrages de penseurs non japonais, sont exposées par des professeurs ou des responsables militaires, parfois dans les universités à l'extérieur du Japon. C'est surtout à travers des comptes-rendus de bataille ou de manoeuvres dans les guerres entre le Japon, la Corée et la Chine depuis des centaines d'années que l'on peut comprendre une certaine permanence dans ces pratiques. Ainsi, les tentatives d'invasion du Japon par le Mongol Koubilaï Khan, en 1274 et 1281, affectent profondéement la pensée navale japonaise. L'accumulation des expériences militaires, notamment au XVIe siècle (Hideyoshi dotant à cette époque le japon d'une nouvelle marine, indique que les objectifs des moyens navals ne sont jamais de combattre les navires ou la flotte de l'adversaire, mais de soutenir, en attaque ou en défense, les forces terrestres. Même lorsque la Marine, pendant la guerre du pacifique des années 1940, détenait les leviers du pouvoir de décision militaire, il s'agitssait toujours de soutenir les offensives ou les défensives terrestres.

Alexandre KIRALFY explique que "le Japon se retira de la société internationale au moment où les galères sillonnaient la Méditerranée et avant qu'aux lours galions n'aient succédé les vaisseaux de ligne et les frégates qui allaient s'imposer pendant les XVIIe, XVIIIe et une bonne partie du XIXe siècles. Il se réveilla à l'époque de la navigation à vapeur et des cuirassés. ce réveil fut marqué par des conflits avec les puissances étrangères et le bombardement de Kogoshima et Shimonoseki. Les Japonais ne perdirent pas de temps pour adapter  les nouveaux instruments occidentaux à leurs besoins spécifiques. Ces progrès renforcèrent plutôt qu'ils n'entamèrent les vieilles théories navales assoupies. Si, par le passé, les Japonais avaient constamment veillé à ne pas risquer leur snavires de guerre, ils se rendirent alors bien compte que toute victoire coûteuse les affaiblirait face à des puissances qui pourraient en profiter. Les navires de combat ne se chiffraient plus par centaines (Hideyoshi s'était embarqué pour la Corée avec 700). Une demi-douzaine de cuirassés ou de croiseurs, une vingtaine de torpilleurs représentaient désormais une force imposante. A partir de ce moment, on peut juger de la théorie navale japonaise, non seulement d'après la répartition stratégique des escadres et leur utilisation spécifique, mais aussi d'après les formations tactiques complexes qu'ils adoptèrent. Sur ce dernier point, on est obligé d'aller du général au particulieer, de la stratégie à la tactique. La complexité du combat naval le plus simple est telle qu'il est souvent imprudent de sélectionner certains détails des opérations pour en déduire de grandes théories. Une grosse mer et une visibilité insuffisante déjouent les plans les mieux établis, de même que la pénurie de munitions. Un amiral peut interrompre l'action temporairement, non seulement pour préserver ses navires de représailles, mais aussi tout simplement pour réajuster sa ligne de conduite ou reconsidérer la situation. (...). Tactiquement, l'objectif japonais était d'endommager une partie de la flotte ennemie au point qu'elle doive s'éloigner de ces eaux interdites. Lui porter un coup plus sérieux n'était envisageable que si le risque pris était minime." Il s'agit d'abord de frapper vite et au plus près des forces navales ennemies, et de se retirer, en observant si la manoeuvre a permis de donner aux forces terrestres toute l'efficacité maximum. (...)

Comme la stratégie et la tactique navale des Japonais sont le reflet de considérations géographiques et politiques, on peut s'attendre à ce qu'en se transformant, celles-ci modifient les premières. Dans le passé, la marine nippone a constitué principalement un bouclier assurant la protection de la patrie et des transports de troupes. Les territoires insulaires occupés par les Japonais réclament des communications maritimes permanentes, pour soutenir un long siège, aidées du trasport aérien. Il serait possible de fermer à l'ennemi les passes étroites entre ces îles et presqu'îles au moyen d'une puissance aérienne suffisante, du point de vue qualitatif comme quantitatif - en raison, pour ce dernier point, de la vaste étendue des régions placées sous la domination japonaise. En conclusion, on peut dire que la marine impériale a assentiellement servi de soutien aux armées terrestres. Dans la mesure où d'autres instruments, telle l'aviation, pourraient rendre le même service, à un coût moindre, l'importance de l'arme navale diminuerait pour la défense de la patrie et des territoires conquis, et il serait donc possible de lui faire prendre de plus gros risques. La puissance maritime japonaise conserverait toujours son ancienne valeur pour les actions côtières.

Pour le Japon, la perte de positions stratégiques et la présence d'importantes forces ennemis à proximité de son territoire - comme le fait que ses adversaires sont animés d'un esprit offensif en contraste avec l'attitude défenseive historique de la plupoart de ses ennemis précédents - pourraient bien influer sur ses concepts de la guerre navale. Cependant il n'existe aucun exemple de l'emploi des forces navales nippones dans des opérations décisives en haute meer, il n'est pas possible de déterminer la position de la marine japonaise sur ce sujet. Le passage d'une défensive plus ou moins nécessaire, dans le sens souligné plus haut, à une véritable offensive représenterait un changement radical en théorie, mais, à la lumière des événements de l'histoire, il n'est guère possible que les Japonaus entreprennent une offensive tant qu'ils auront besoin de la puissance maritime pour défendre leurs territoires." L'auteur, qui constate surtout cet état de fait d'après les opérations de la Seconde guerre mondiale, écrit également qu'il convient d'être prudent dans les conclusions, car on souffre ici d'un manque de rensignements précis disponibles...

 

    L'importation des idées européennes et américaines peut être étudiée avec précision à partir des importantes missions militaires et diplomatiques de tous les pays au Japon et inversement, mais l'influence la plus importante, s'est fait sous l'entremise surtout de Aritomo Yamagata, qui introduisit la conscription en 1873 et permis, avec la proclamation du Rescrit impérial aux soldats et aux marins de 1882 d'endoctriner des milliers d'hommes de tous les milieux aux valeur militaro-patriotiques et au concept de la fidélité inconditionnelle à l'empereur. C'est après la victoire allemande dans la guerre franco-prussienne de 1870-1871 que les "échanges" d'informations en matière de techniques d'armements et de tactiques militires se sont accrus. L'état-major japonais accorde la plus grande attention aux vues du commandant Jacob MECKEL (1842-1905), général de l'armée prusienne, conseiller allemand au Japon pendant l'ère Meiji. L'un des décideurs les plus importants de l'armée impériale japonaise, le général Kawakami SÔROKU (1848-1899), qui la conduisit lors de la première guerre sino-japonaise, prend de nombreux éléments ainsi communiqués pour modeler les contours d'un militarisme conquérant.

Katsuro HARA (Histoire du Japon, 1926), de l'Université impériale de Kyoto écrit que l'art militaire, le seul que le Japon ait pratiqué depuis l'Antiquité fut le plus honorable de tous, exercé aux dépens d'autres disciplines. Le Japon adopta les instruments militaires de l'Occident - et il semble bien qu'il le fait encore aujourd'hui dans des liens toujours étroits avec les Etats-Unis - et les mit au service d'un domaine déjà bien exploré. Selon lui, "que son évolution plaise ou non aux autres nations, le Japon ne peut fixer des limites au progrès qu'il lui reste à faire, car, là où il n'y a pas progrès, il y a stagnation". En 1926, le mot "progrès" pouvait avoir une signification purement abstraite, en dépit du contexte, mais, lorsqu'on le considère à la lumière de l'histoire japonaise, il est impossible de la dissocier de la notion d'extension territoriale par des moyens militaires. C'est vrai jusque dans les années 1940, mais depuis le double choc de la défaite et de la destruction atomique de deux villes, toutes les données ont encore changés, comme elles avaient changé avec l'irruption de l'Occident dans les années 1850-1860. Ce qui reste permanent en revanche, c'est bien à la fois l'extrême plasticité aux idées économiques et sociales venues d'Occident et l'existence de ce face à face géopolitique Chine-Corée-Japon-Etats-Unis. 

 

     Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND confirment que "contrairement à ce que l'on pourrait supposer, il n'y a pas de pensée stratégique japonaise à l'âge classique" et encore moins de pensée stratégique d'Empire, vu la situation politique féodale de l'ensemble de l'archipel. Ils rappellent que le seul ouvrage militaire, le Traité des cinq roues; dû au samouraï Miyamoto MASASHI, rédigé au XVIe siècle, concerne le guerrier individuel et sa discipline, non l'organisation collective de la violence.

"Même si les classiques chinois de la stratégie, poursuivent-ils, et tout particulièrement Sun Tzu sont traduits en japonais dès le Xe siècle, le bushido, ou code de comportement individuel des samouraïs, prévaut. Lorsque, par deux fois, les Mongols (en 1274 et en 1281) cherchent, en vain, à envahir le Japon, ils ne sont pas vaincus par les exploits individuels des combattants japonais mais par les conditions atmosphériques. La tempête sauve, chaque fois, le Japon dont l'unique chance de tenir tête aux armées mongoles eût été non la bataille rangée mais la guérilla, comme au Viet-Nam, où les forces mongoles piétinèrent avant de se retirer.

il est également pertinent de relever que, si les Japonais s'adaptèrent très rapidement au maniement du mousquet introduit par les Portugais (XVIe siècle), l'usage des armes à feu fut interdit durant plus d'un siècle (...). La bravoure et l'expertise individuelle du samouraï ne pouvaient supporter le feu - éventuellement manipulé par des manants mettant hors de combat une élite guerrière au code rigoureux.

Cependant, l'importance militaire d'Oda Nobunaga, de Toyotomi Hideyoshi et de Tokugawa Ieyaesu aux XVIe et XVIIe siècles ne peut être négligée. ce sont ces trois guerriers qui sont à l'origine de l'unification du Japon, et leur rôle militaire et politique fut considérable. Précisions qu'avec l'ère du Meiji une pensée stratégique japonaise soucieuse d'assimiler les avancées occidentales se fait rapidement jour.

A l'époque du shogunat des Ashikaga (1336-1568), le Japon fut constamment morcelé, aucun des shogoun n'étant suffisamment puissant pour imposer son contrôle sur l'ensemble du pays. A Kyoto, la capitale, le shogoun menait une vie raffinée, entouré d'une cour nombreuses, et les arts étaient florissants.

Cependant, dès 1467, le shogunat est en déclin, et la guerre civile ravage non seulement le pays pendant dix ans, mais atteint même Kyoto. Les conditions économiques se détériorent, et les révoltes paysannes se multiplient et sont systématiquement écrasées. Afin d'échapper aux impôts et aux exactions, nombre de paysans s'enrôlent comme soldats. Au XIVe siècle, la coupure rigide entre samouraïs et paysans n'existait pas encore. Les guerriers de cette époque étaient des cavaliers et les paysans constituaient l'infanterie. Loin de prendre fin, la guerre civile est suivie par une longue période de conflits internes entre Daimyos (Grandes Maisons). Cette période, qui est dénommée par les historiens japonais "L'ère du pays en guerre" s'étend sur un siècle. Ce chaos féodal prit fin avec la montée au pouvoir de trois guerriers aux origines modestes mais qui surent imposer au pays une unité. Celle-ci fut forgée par Oda Nobunaga, Toyotomi Hideyoshi et Tokugawa Ieyaesu, ce dernier étant le créateur du Shogunat qui porte son nom et qui dura jusqu'à la révolution du Meiji (1868). Le XVIe siècle, marqué par ces trois grandes figures, est le grand siècle du féodalisme japonais."

Alexander KIRALFY, La stratégie navale japonaise, dans Les maitres de la stratégie, tome 2, Sous la direction de Edward Mead EARLE, Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1982.Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Bâtisseurs du Japon, dans Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

STRATEGUS

Complété le 15 octobre 2017

 

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6 septembre 2014 6 06 /09 /septembre /2014 08:59

      Le samouraï, membre de la classe guerrière qui a dirigé le Japon féodal durant près de 700 an constitue la figure japonaise du guerrier. Vassal à l'origine d'un chef militaire, il peut devenir au gré des circonstances le seigneur lui-même de domaines très importants, rivaux (et le supplantant parfois) de ceux du shôgun. L'état de guerre endémique de l'Archipel, surtout à l'Est et en son centre est caractéristique d'un mode de résolution des conflits dominé uniquement par la guerre. Vu l'état des forces et les configurations de terrains, le samouraï domine aisément la situation, sa propre culture se ramifiant à l'ensemble de la société. Une mystique de la violence favorise le recours systématique aux armes - et à leurs utilisation raffinée, l'art du sabre étant l'art ultime. Cette mystique de la violence puise sa force dans une perception de la nature, elle-même violente et souvent instable. 

 

       La classe des samouraï apparait dans les provinces de l'Est du Japon au milieu du Xe siècle, alors que les grands clans guerriers sont en formation. Les samouraïs étaient à l'origine des gardes au service des seigneurs de la cour, mais ils deviennen avec le temps (et le nombre des batailles incessantes...) au XIIe siècle assez puissants pour s'imposer à la cour avec les clans des Taira et des Minamoto. A partir de l'époque de Kamakura, organisés par le bakufu, ils acquièrent un statut héréditaire et sont soumis à un code éthique guerrier non écrit, le Kyûba no Michi (Voie de l'arc et du cheval). Ce code n'est modifié et institutionnalisé qu'au XVIIe siècle, sous le nom de Bushidô (Voie des guerriers).

A l'époque d'Edo, ils reçoivent une sorte de pension de leur chef direct (daimyô ou shôgun) auquel ils jurent fidélité inconditionnelle jusqu'à la mort. certains d'entre eux, parmi les plus considérables, reçoivent également des terres en récompense de leurs services. Mais la masse des samouraïs reste relativement pauvre, et lorsque les périodes de paix s'installent, ils peuvent ressembler à des chevaliers errants. 

A l'époque de Kamakura comme à celle de Muromachi, les "samuraï-paysans" (jizamuraï) exploitent leurs domaines mais sont obligés de prêter main-forte à leur suzerain en cas de guerre. Nombre de ces jazamuraipeuvent, à la faveur des troubles qui secouent le Japon aux XIVe, XVe et XVIe siècles, se rendre indépendants, voire conquérir des provinces et le titre de daimyô. A l'époque d'Edo, ils constituent une aristocratie militaire, se distinguant des simples soldats par le port de deux sabres. Leur embême est la fleur de cerisier, en raison de la fragilité de leur condition.

Après la restauration de Meija et la dissolution de la féodalité, ils sont englobés dans la classe des shiroku et considérés comme des sujets ordinaires. En 1876, le port des sabres leur est interdit, ce qui qui provoque des rébellions, et quelques années plus tard, l'établissement de la conscription achève de les priver de tout privilège. (Louis FRÉDÉRIC, d'après entre autres son livre La vie quotidienne au Japon à l'époque des samuraï (1185-1603), Hachette, 1968).

 

   L'évolution de la tactique - il est difficile de discuter de stratégie, sauf à une transposition de l'art de la guerre de SUN ZI à des reliefs et des mentalités qui s'éloignent à la culture chinoise - des samouraï, s'effectue à un rythme relativement soutenu, vu l'accumulation des expériences guerrières. 

Suivons là surtout Robert CALVET :

"Les chevaux sont utilisés pour la guerre à partir du IVe siècle (...). Mais ce n'est qu'(à) l'époque de Nara (...) qu'apparaissent les premiers guerriers à cheval, équipés de la selle en bois de type chinois et des étriers recourbés. Leur arme privilégiée est l'arc de type japonais (yumi) et les combats restent le plus souvent individuels.

Parfois de petits groupes organisés et rapides de cavaliers peuvent chercher à prendre le contrôle d'une place-forte ou d'une ville en organisant des raids comme lors de la guerre de Hôgen. les choses changent à l'époque des Royaumes combattants, où des unités entières de cavalerie sont rassemblées par des seigneurs dans le but de percer les lignes ennemies, comme par le clan Takeda qui aligne des unités de plus de 150 cavaliers. Mais les armes à feu mettront fin à cette suprématie, tout spécialement lors de la bataille de Nagashimo en 1575.

Sous le shôgunat de Kamakura apparaissent des fantassins d'abord appelés zôhyô. Ils servent alors plus souvent de serviteurs ou d'écuyers et ils ne se battent pas réellement. Mais sous les terribles guerres d'Onin (1467-1477), la généralisation des conflits, l'omniprésence de la guerre civile, l'insécurité chronique dans un pays parcouru par des bandes armées, l'état général d'anarchie et de vacance du pouvoir, tout se combine pour que les daimyô désirent engager des soldats équipés légèrement. Les révoltes paysannes nombreuses contribuent également à renforcer la cavalerie par des fantassins équipés d'arcs, de lances et de sabres, dénommés ashigaru. Leurs armures légères et peu onéreuses, composées d'une simple cuirasse, d'un casque conique et d'une jupe comparable à celle des légionnaires romains, protégeaient aussi sommairement les bras et les jambes. Elles étaient fabriquées elles aussi en série, de plus en plus souvent frappées du mon (blason) du clan ou équipées du sashimono et des couleurs distinctives qui permettaient aux troupes de se r"econnaitre. Au contraire, les yoroi sophistiqués des samouraïs continuent d'être l'oeuvre minutieuse de plusieurs artisans. Mais les troupes d'ashigaru sont indisciplinées ; les villageois sont les premières victimes des pillages et des massacres qu'elles perpètrent.

La tactique et la technologie militaires japonaises s'améliorent aux XV et XVIe siècles. L'entrée en scène de nombreuses troupes d'infanterie, des fantassins issus de classes populaires armés de longues lances, modifie la nature des combats. Mais surtout, le nombre des combattants augmente singulièrement, jusqu'à former des armées dépasssant une centaine de milliers d'individus. la production de masse de l'arquebuse se généralise en moins de dix ans après son introduction sur l'archipel en 1543, et on en compte plusieurs centaines de milliers en usage. Au même moment en Europe, l'armée espagnole qui est la plus puissante du continent ne peut aligner que 30 000 soldats et ne dispose que de quelques milliers d'arquebusiers. Alors que les samouraïs de haut rang utilisent plutôt les armes à feu comme un moyen d'atteindre mortellement des cibles déterminées, et se font gloire de leur habileté, les troupes d'infanterie irent des salves imprécises pour briser les rangs ennemis. Des corps spéciaux d'arquebusiers sont vite organisés et utilisés, par exemple lors de la bataille de Sekigahara.

Il est pourtant révélateur qu'une fois l'unification de l'archipel sous la tutelle des shôgun Tokugawa terminée, et une fois le pays installé dans la paix, les arquebuses ne sont plus guère utilisées que pour la chasse et sont reléguées hors de toute application militaire. Elles refont surface au moment de Meiji, mais l'arme emblématique de la classe militaire japonaise demeure le sabre, dont la fabrication continue d'ailleurs à se perfectionner, alors même que le katana ne sort plus de son fourreau. Une âme lui est même concédée lors d'une cérémonie de type shintô, qui permet de mettre en évidence ses qualités guerrières et sa future union spirituelle avec son propriétaire, caractéristique uniue du sabre, parmi toutes les armes qu'utilisait le samouraÏ.
L'usage et la nature des armes sur les champs de bataille évoluent en même temps que la tactique. Les premiers combats sont ceux d'armées de guerriers combattant au corps à corps, une bataille qui se résume à une série d'engagements singuliers. Par la suite, les corps d'armée s'organisent et le combat prend des allures plus modernes, l'exploit individuel devenant exceptionnel. En fait, la tactique militaire japonaise a toujours été ouverte par les innovations. Les samouraïs utilisent des grenades, des catapultes et des canons qu'ils se sont fait fabriquer par les Européens. Au moment de Meiji, des armes encore plus modernes comme les fusils Gatling sont vite adoptées.

A la période de Momoyama, l'apparition d'armées composées de fantassins équipés d'armes à feu ou de lances rend indispensable une organisation plus minutieuse des batailles. Les tsukai sont chargés de transmettre les ordres entre les généraux et le commandant de l'armée, et aussi de conseiller l'état-major. Ces cavaliers portent un grand sashimono, d'immenses bannières dans le dos. Le camp du général en chef en situé en arrière de la ligne de front. Il est entouré par des maku, grands draps de toile frappés du nom du général et par les bannières de tous les clans alliés présents. Le commandant en chef, protégé par sa garde rapprochées (les hatamoto) est entouré des généraux qui relaient ses ordres d'attaque et les font communiquer par l'intermédiaire de sons issus d'un coquillage ou de grands tambours.

Quelques grandes batailles navales ont lieu dans l'histoire du Japon, comme celle de Dan no Ura en 1185, puis en 1555 la bataille d'Ikutshima et en 1579 celle de Kizugawaguchi. Mais ce genre de bataille reste rare. Les bateaux d'attaque japonais avant l'époque contemporaine sont d'influence chinoise. Les bushi y installent une tourelle surélevée et protégée par des flancs en bois. Celle-ci sert de poste de commandement, de plate-forme de tir pour les archers, et de point d'abordage pour les troupes. Oda Nobunaga améliore sensiblement ce système en utilisant des bateaux plus gros et dont la tourelle est renforcée par des plaques d'acier. Mais ces derniers ne résistent pas aux "bateaux-tortues" Coréens lors de l'invasion de la Corée en 1592. 

 

    Plus sans doute que le pouvoir effectif qu'exerce le samouraï lorsqu'il parvient à devenir le maitre de vastes domaines, l'idéologie du samouraï exerce une réelle fascination sur l'ensemble de la société japonaise. Les samouraïs sont d'autant plus respectés, de la classe paysanne aux nobles de cour, d'autant plus qu'il allient discipline (et parfois rusticité) rigoureuse personnelle et comportement très distincts des bandes armées qui peuvent de temps à autres, écumer de vastes territoires.

Le bushidô dérive directement du code non écrit du kyûba no michi (Voie de l'arc et du cheval) tacitement observé depuis l'époque  de Kamakura. Il se précise à l'époque d'Edo sous l'influence du boudhisme zen et du confucianisme.

Robert CALVET explique le contenu de ce code de l'honneur, le bushidô, qui avec le shintoïsme, donne une coloration très spéciale à la culture japonaise, très distincte des cultures avoisinantes, chinoise ou vietnamienne. 

"Nombre de sentences samouraïs insistent sur la solitude du bushi, pour qui les cieux et la terre prennent place des parents, lui qui n'a ni ami ni ennemi, et dont le seul principe est l'adaptabilité en toutes circonstances, au-delà de toute préoccupation morale. Pourtant, plus souvent l'accent est mis sur des préceptes que les membres de la classe guerrière doivent suivre, incarnés dans le bushidô, la "voie des guerriers", c'est-à-dire le code d'honneur des samouraïs, en même temps que tout un ensemble de règles et un mode de vie, le bushidô se développe dès la période de Heian, mais c'est surtout sous les Tokugawa qu'il se structure.

La doctrine du bushidô est liée au néoconfucianisme, qui constituent le ciment de l'ordre social sous le shôgunat. Mais les premières idéologues sont aussi des boudhistes influencés par Rinzai. Au XIIIe siècle, le boudhisme zen contribue à la formation de l'esprit samouraï, et familiarise le guerrier avec la mort. Si ce code est avant tout un idéal, il est surprenant de constater combien il se modifie peu entre le moment où il prend sa forme définitive au XIIIe siècle et le XIXe siècle, époque où il cesse d'être le principal ciment social. Conceptualisé à une époque où le samouraï cesse d'être un guerrier et où la paix s'impose dans l'archipel, ce code offre un modèle d'étiquette aux habitants d'Edo."

Le commerce important avec le continent "se marque par l'introduction au Japon de deux courants de pensée qui fleurissent dans la Chine des Song, le boudhisme zen (en chinois c'han) et le néoconfucianisme. Le chinois Zhu Xi (1130-1200) est l'un des premiers penseurs néoconfucéens ; Hayashi Razan (1583-1657) introduit ses idées au Japon. Le principe de soumission à l'autorité est à la base de ses théories sociales, mais alors que dans le confucéisme chinois l'accent est plutôt mis sur le rapport parent-enfant, Razan préfère une relation de type féodal. Parmi les autres éléments de sa philosophie, ceux qui constitueront l'essentiel du bushidô, à savoir une hygiène de vie très stricte incarnée par la voie des lettres et du sabre, mais les samouraïs sont pour Razan des intellectuels avant d'être des guerriers. On attendait en effet d'un samouraï qu'il sache lire et écrire, et même qu'il connaisse quelques bases de mathématiques. L'unificateur du Japon, Toyotomi Hideyoshi, issu d'une famille d'origine paysanne, ne pouvait lire que les hiragana et fut fort critiqué pour cette faiblesse qui témoignait de sa basse extraction. Une déficience qui l'aurait même arrêté dans son ascension vers la position de shôgun. Au-delà de ces connaissances de base, il était désiré que le samouraï s'intéresse aux arts et les pratiue, comme la littérature, la poésie, la cérémonie du thé, et même la danse." RAZAN, conseiller personnel des shôgun à partir de 1607 s'emploie à diffuser ses idées et à former des disciples.

"Le néoconfucianisme japonais apparait engénéral plus pratique et moins philosophique que son homologue chinois. Ce sont les problèmes concrets de la société japonaise et les moyens de les résoudre qui sont analysés, comme chez Itô Jinsai (1627-1705) (...). Le système de valeurs giri-ninjô découle de ce support idéologique, dans lequel le giri (devoir, obligation) concerne les rapports sociaux, et le ninjô (sentiments humaines) la vie intérieure et les besoins affectifs. Le confucianisme met l'accent sur le giri et sur l'abnégation qui découle de cette dette morale envers un bienfaiteur. Le samouraî peut désirer vivre alors que la vie est plus pénible que la mort, par exemple pour honorer une dette, mais il choisit de vivre quand il est juste de vivre et, de mourir quand il est juste de mourir. On pourrait regrouper en plusieurs principes de base les valeurs enseignées par le bushidô. Le gi (la juste décision, la juste attitude, la rectitude) précède le rei (l'action juste) et permet de l'aisser s'exprimer le yu (la bravoure teintée d'héroïsme). Le samouraî recherche le meryo (l'honneur, la gloire), mais dans sa quête, il ne doit pas oublier d'autres valeurs essentielles à l'être humain en général comme le jin (l'amour universel, la bienveillance envers l'humanité, la compassion), le makoto (la sincérité, la spontanéité) et, valeur capitale pour un bushi, le chugo (la dévotion, la loyauté, l'obéissance)." Il faut remarquer une certaine similitude avec la chevalerie européenne, similitude de valeurs mais aussi similitude dans la théorisatiion, les règles chevaleresques comme les règles du bushidô étant établies relativement tardivement par rapport à leurs "âges d'or" respectifs. 

"Le bushidô tient pour essentielles des valeurs comme la justice, le désir de bien agir, l'amour, la sincérité, l'honnêteté, la parole d'un samouraî suffit à sceller un pacte et la fidélité à la parole donnée doit être absolue. (...)".  C'est le contrôle de soi qui est le plus valorisé, devant la douleur comme devant la joie.

On trouve dans Yamanoto (Tsunetomo), Hagakure (traudit par Robert CALVET), dans Miyamoto (Musachi), Gorin no sho (Albin Michel, 1983, traduction Shibata MASUMI) et dans Daïdoji Yuzan (qui vécut de 1639 à 1730), Budo Shoshin Shu (traduction Robert CALVET), de nombreux préceptes du bushidô. C'est d'abord dans le Hagakure que l'on trouve une expression définitive du bushidô. Tous les bushi, à quelques classe qu'ils appartiennent, devaient suivre fidèlement ce code d'honneur dont les préceptes continuent d'influencer le mentalité japonaise jusqu'en 1945. Après la guerre, il n'est plus observé (partiellement) que par les adepts des arts martiaux et les tentatives pour les faire revivre, telle celle de l'écrivain Mishima YUKIO, ont échoués.

 

Louis FRÉDÉRIC, Le Japon, Dictionnaire et civilisation, Robert Laffont, collection Bouquins, 1996. Robert CALVET, Une gistoire des samouraïs, Larousse, 2012.

 

STRATEGUS

 

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2 septembre 2014 2 02 /09 /septembre /2014 19:33

   Comme le constate Hervé COUTEAU-BÉGARIE, la pensée stratégique japonaise, dont l'état est peu connue en Europe, sauf sans doute en ce qui concerne son application en économie, a un contenu assez pauvre. Société féodale sur la plus longue partie de son histoire, la société japonaise n'a produit qu'une pensée très dépendance de l'influence chinoise. Elle se constitue d'ailleurs principalement de commentaires, influencés par la tradition des arts martiaux, par le code du Bushido et tout ce qui touche la vie morale et physique des samouraïs, membres presque exclusifs de la classe militaire de l'Archipel jusqu'à la formation de l'Empire. La constitution d'un Etat unificateur d'un grand territoire, à laquelle se rattache généralement une pensée stratégique qui dépasse le niveau de la tactique militaire, fut particulièrement laborieure dans l'Archipel, et aujourd'hui encore les puissances dominantes politiques et économiques dérivent des vieilles grandes familles féodales.

 

    Le stratégiste écrit à ce propos : "Elle est dominée par les écrits sur l'art du sabre et des arts martiaux, inspirés par le boudhisme zen et par le code du Bushido, mélange de shintoïsme et de confucianisme. Les maitres sont deux guerriers devenus mythiques, Miyamoto Mushashi et Yagyù Munenori. Le premier a laissé des écrits centrés sur la recherche de la victoire, avec des exemples de tactiques, le deuxième se livre plutôt à une réflexion éthique sur l'art de la guerre, qui combine des influences zen et taoïste et privilégie la dimension psychologique de la stratégie. Celle-ci est représentée par un concept, qui se traduit littéralement pas "dehors et dedans", dont un commentateur contemporain dit qu'il équivaut à la stratégie (Il s'agit de Thomas CLEARY, dans The Japonese Art of War. Understanding the culture of strategy, Boston-Londres, Shmabala, 1992). Il place au premier plan l'art de duper : "Il faut utiliser le faux pour gagner le vrai". Musashi, dans Le Livre des cinq sphères, insiste sur la connaissance de l'ennemi.

C'est le reflet de l'influence chinoise qui a été déterminante. Sun Zi est introduit dans l'archipel au VIIe sicèle, probablement par une ambassade chinoise qui a apporté en présents des livres, et il est traduit dès l'adoption de l'écriture. Il rencontre immédiatement un grande succès, et les autres classiques chinois avec lui. Mais il faut attendre le XVIIe siècle pour qu'apparaissent des commentateurs japonais de Sun Zi."

Hervé COUTEAU-BÉGARIE cite :

- Hayashi Razan (1583-1657), philosophe confucéen et idéologue officiel du gouvernement shôgunal : Sonshu Genkai, explication des maximes de Sun Zi (1626). il développe un raisonnement philosophique et pragmatique qui devient la base de l'édéologie dominante du bakufu jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. il fonde son projet politique en partie sur l'idée que les samouraï forment la classe gouvernante cultivée (bien qu'ils fussent en grande partie illétrés au début du shogunat Togugawa).

- Yamaga Soko (1622-1685), stratège et philosophe confucéen lui aussi : Sonshi Genji, les principes des maximes de Sun Zi (vers 1670). Il définit un code de l'honneur qui permet de redéfinir le but et le rôle du samouraï. Fondateur de l'école du yamaga-ryù, il met sur pied un service de renseignement militaire.

- Arai Hakuseki (1657-1725), fonctionnaire, universitaire et écrivain polygraphe confucéen, conseiller du shogun Ienobu Tokugawa : O Sonshi Heiko Shaku, interprétation de L'Art de la guerre de Sun Zi (vers 1710). il contribue à lancer (mais cela a des effets limités) une série de politiques économiques, notamment monétaires et renforce le contrôle sur le commerce (fiscalité). Impressionné par la culture occidentale, il joue un rôle important dans l'extrême prudence du Japon à l'époque concernant ses tentatives d'ouverture vers l'Europe.

- Ogyu Sorai (1666-1728), un des penseurs les plus influents de l'époque d'Edo : O Sonshi Kokujikai, explication de Sun Zu en japonais (vers 1720). Il défend l'ordre féodal, hiérarchique et militaire. Pour lui, le croisement des obligations - obéissance des inférieurs vis-à-vis de leurs supérieurs, responsabilité des derniers vis-à-vis des premiers - doit assurer la stabilité de l'ordre politique, social et moral. Cela est renforcé par le fait que rien ne peut modifier le cours des événements, inscrits dans la structure surnaturelle de la Voie.

   Le succès de l'oeuvre de SUN ZI ne cesse pas à l'ère Meiji ; les éditions se succèdent jusqu'aux années 1940, pour reprendre à partir des années 1970, avec les maximes de Sun Zi transposées dans le domaine économique.

 

    Le système politique féodal au Japon jusqu'au moins 1868, date du début de la Restauration Meiji, n'est pas propice à l'établissement d'une pensée stratégique d'ensemble, ni à une réflexion profonde sur la géopolitique de l'Archipel. A l'Extrême Orient, seule une période au XVI-XVIIemes siècle marque une certaine évolution vers une centralisation étatique plus poussée, sans d'ailleurs que l'essentiel des pouvoirs échappent aux familles féodales. Lesquelles emploient comme membres principaux de leurs armées des samouraïs (fantassins ou cavaliers), sorte de mercenaires professionnels privés qui ne laissent pas de place à la constitution d'une armée permanente en tant que tel. 

  Luce PIETRI retrace bien l'évolution d'ensemble du Japon, depuis une entrée dans l'histoire datée vers le VIe siècle, moment de l'établissement du shintoïsme jusqu'aux temps modernes, toujours marquée par la prédominance de quelques familles qui monopolisent, chacun dans des territoires bien définis et rarement à l'ensemble de l'Archipel, pratiquement tous les pouvoirs, sauf le pouvoir religieux toutefois bien mis sous contrôle. Si la culture japonaise retient les aspects les plus importants du confucianisme tout en se rendant indépendante de l'univers chinois (et coréen) elle ne réussit pas à se solidifier, notamment par la faiblesse des écoles de fonctionnaires. Les réformes successives, fiscales et agraires notamment ne renforcent finalement que les pouvoirs de la noblesse des clans. Le vrai Japon, loin de ce qui se passe à la Cour, et même là la production littéraire propre, sauf dans le domaine du théâtre et de certains arts, passé l'atablissement d'une langue propre reste pauvre, est constitué par des masses paysanne contraintes de livrer la majeure partie de leurs récoltes (riz, poissons) pour entretenir le luxe des courtisans lesquels sont astreints à un dur service militaire. "C'est (le vrai Japon) l'aristocratie provinciale, rude et ambitieuse, dont la puissance n'a cessé de grandir ; les nobles ont constitué peu à peu d'immenses domaines exempts d'impôts, les shôen. Certains ont tiré profit des charges officielles qu'ils exerçaient : en effet, les empereurs ont emprunté à la Chine son administration centralisée, mais ils n'ont pu instaurer en terre japonaise le système de recrutement pas examens ; les postes ont été accaparés de façon plus ou moins héréditaires par les grandes familles. (...) Les shôen sont devenus des unités économiques, échappant entièrement au contrôle de l'Etat. En même temps, leur caractère militaire s'est affirmé : les grands propriétaires prennent l'habitude d'entretenir des hommes armés, les samouraïs, qui sont leurs fidèles et qu'ils dotent de terre. Une féodalité analogue à celle de l'Occident se constitue." Et cela d'autant plus facilement que l'Archipel est géographiquement fragmentés et par le dessin des terres et par la présence de montagnes. Les vieux clans ont reconquis leur autorité et les plus puissants d'entre eux se combattent souvent : la guerre civile demeure la plus importante des formes de guerre, notamment dans le XIIe siècle. Le régime shogounal s'impose, au gré de ces combats : dans chaque province, les seigneurs restent libre d'administrer leur propriété, mais ils doivent verser au représentant du bakufu (dictature militaire) une taxe militaire. A la tête du shogounat se hisse plusieurs familles successives, lesquelles régnant suivant des ères (parfois courtes) qui portent leur nom et qui scande la chronologie de l'histoire du Japon. Dans ce contexte, les écrits militaires qui importent sont des écrits de tactique ou d'éthique. Un code d'honneur, le bushido, règle la vie te la mort des combattants (loyauté et bravoure), lequel se trouve parfois en prise avec une ferveur religieuse qui en fait perdurer les effets. Le bouddhisme lui-même se transforme et de multiples sectes se forment.

Ce n'est qu'à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIIe que la situation évolue réellement. "En moins d'un siècle, ce pays anarchique, morcelé entre les clans princiers et les puissances monastiques, prend figure d'Etat unifié et centralisé." L'habileté d'un dirigeant d'un de ces clans (Tougawa Iyeyasu) permet l'établissement d'un gouvernement central plus puissant qu'auparavant. on y voit l'utilisation des tactiques politico-militaires qui ont fait leurs preuves ailleurs : consfiscation de fiefs ou déplacements des seigneurs vaincus loin des axes stratégiques, contrôle des mariages et des constructions de châteaux, obligation de résidence à la Cour un an sur deux, administration d'un système d'otages. "..., la vie de cour, les déplacements annuels occasionnaient pour les seigneurs de lourdes dépenses qui contribuèrent encore à les affaiblir. Il est curieux de comparer cette politique avec celle que dans le même siècle, Louis XIV a pratiquée à Versailles." Mais le Japon demeure essentiellement féodal. L'autorité même du pouvoir central, malgré une police fiscale et territoriale efficace, n'est assurée que par le lien vassalique personnels qui assujettit les petits seigneurs aux grands. Comme dans l'Ancien Régime en Europe, mais sans doute avec beaucoup moins de possibilité de passer de l'une à l'autre classe, existent trois classes, la noblesse militaire, la classe paysanne et la bourgeoisie, elles-mêmes subdivisées selon les revenus évalués en mesures de riz. Même s'ils restent inférieurs (moralement) aux paysans ou aux bourgeois des villes, les marchands et artisans acquièrent de plus en plus d'importance, suivant les périodes de paix - de plus en plus longues - qui leur permettent de prospérer. Toute l'habilité des grandes familles est de se réserver les services des membres de cette classe, le fort esprit hiérarchique qui traverse la société japonaise facilitant bien ces choses. 

C'est notamment dans ce nouvel état du Japon que fleurissent les commentaires sur les théories militaires de SUN ZI.

 

 

 

Luce PIETRI, Le monde et son histoire, tomes 1 et 2. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

STRATEGUS

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25 mars 2014 2 25 /03 /mars /2014 08:16

     L'escalade renvoie à tout type de conflit où chacun des adversaires s'efforce de gagner un avantage comparatif quelconque. Ce peut être un processus involontaire, la guerre étant notoirement reconnue pour sa capacité à développer sa propre dynamique, en dehors de tous les plans stratégiques. Ce n'est qu'à la suite de reconstitution de conflit que l'on tente de donner une explication rationnelle à son escalade, mais si les causes et les conséquences d'un conflit sont identifiables, sa dynamique, sur le moment, est difficilement contrôlable. S'agissant de conflits qui peuvent déboucher sur l'utilisation d'armes nucléaires, les analystes de font de plus en plus prudents, au fur et à mesure que l'on s'éloigne du début de l'ère nucléaire, tant les conséquences de cette utilisation risque d'être tout à fait définitives... 

   Dans la littérature nucléaire, rappelle Thérèse DELPECH, "la gestion fes escalades est décrite soit comme la tentative de contrôler les différentes étapes du conflit (c'est-à-dire s'en tenir à une guerre conventionnelle ou tâcher de limiter un conflit nucléaire) ou comme un ensemble de "barreaux" d'échelle, offrant des options différentes à chaque niveau. Le célèbre livre de Herman Kahn De l'escalade (On escalation, Metaphors and Scenarios, Penguin Books, 1968), explore la seconde proposition, bien qu'avec ses 44 échelons - pourquoi diantre 44? - et le recours au nucléaire situé au 15e barreau, on voit mal quelle valeur opérationnelle cela pourrait avoir. Des termes comme "explosion", "expansion" et "éruption" sont fréquemment utilisés en rapport avec l'escalade ; tous ces termes prêtent à confusion." Il est vrai que dès le début de l'utilisation du nucléaire, le ou les champs de bataille et même l'ensemble de la planète, ressembleraient sans doute fort à un chaos... Dèjà, l'utilisation d'armes conventionnelles font ressembler les champs de bataille à un merdier parfois indescriptible où tout se passe, y compris des tirs meurtriers fraticides en série, imaginez l'emploi d'armes nucléaires... Mais la grande majorité de la littérature discute bien entendu d'avant l'utilisation du nucléaire, considérée comme un pallier irréversible vers les extrêmes, en terme d'escalades et de désescalades dans des crises plus ou moins graves.

   "Pendant la crise des missiles de Cuba, deux exemples différents d'escalade se présentèrent, le 24 octobre et le 27 octobre. Le premier fut le résultat de la décision délibérée du président Kennedy d'ordonner un blocus naval ; le second fut la conséquence d'un enchainement de circonstances. Pendant ce second jour, la crise atteignit un tel paroxysme qu'on fut à deux doigts de déclancher la guerre nucléaire, et plus d'une fois.

  Le principal problème provient aujourd'hui de l'existence d'aversaires dénués de toute retenue dans la poursuite d'objectifs absolus. Un processus d'escalade meurtirère pourrait s'enclencher, qu'ils serait bien difficile d'arrêter ensuite. Dans de telles circonstances, une escalade aurait toutes les chances d'aboutir à un résultat différent de celui observé dans les deux cas qui viennent d'être évoqués." L'auteur fait référence ici précisément au cas de la Chine, qui risque d'avoir une vision toute différente de celle de l'URSS à propos de l'escalade (Forrest E MORGAN, Karl P MUELLER, Evan S MEDENOS, Kevin L POLLEPTER et Roger CLIFF, Dangerous Thresholds : Managing Escalation int the 21st century, Rand Coroporation, Santa Monica, Californie, 2008).

 

  Etant donné le fait que la stratégie nucléaire est (jusqu'à présent) surtout une stratégie déclarative, et que cette stratégie déclarative repose sur un déploiement constant de forces matérielles, sous forme de programmes d'armements, d'implantation d'installations nucléaires, de ciblage des missiles, de mise en mouvement de vecteurs d'armements, plus ou moins révélés à l'adversaire selon la logique de la dissuasion, la théorie de l'escalade traite surtout, notamment à travers la théorie des jeux, du déploiement des armements, quantitativement et qualitativement. Et ce depuis l'annonce de mise en oeuvre d'un programme d'armements (qui peut rester complètement virtuel) aux mouvements très concrets des troupes concernés par une mise en oeuvre des armements nucléaires.

 

    Alain JOXE pose la question de savoir si l'escalade, à la suite des travaux théoriques d'Herman KHAN par exemple (mais pas seulement), est un "logiciel de l'intervention ou une logistique de la panoplie?"  

"Il existe plusieurs manières de représenter l'escalade sous une forme réelle. La plus concrète (et la seule qui ait été vécue) est celle qui consiste à institutionnaliser une hiérarchie d'états d'alerte - procédures militaires prévoyant certaines mesures précises. Sur décision du pouvoir politique, l'appareil armé peut prendre une figure de plus en plus menaçante parce que de plus en plus proche de la mise en oeuvre. Cet échelonnement existe dans toutes les institutions militaires. La différence est qu'aux Etats-Unis la mise en état d'alerte en temps de crise comporte des éléments nucléaires. Les Américains distinguent ainsi cinq échelons, créés par le Joint Chiefs of Staff en 1958, et intitulés DEFCON (Defense Conditions). Un ordre émanant du président ou du vice-président descend le long de la chaine de commandement par le secrétaire à la defénse, le joint Chiefs of Staff et les différents commandements (unifiés ou spécifiés) jusqu'aux officiers responsables de chaque arme. C'est le Joint Chiefs of Staff qui a la responsabilité d'aménager le contenu de chacun des états d'alerte. Un système comparable a été mis en place pour l'OTAN, où la chaine de commandement chargée de transmettre l'ordre de mise en état d'alerte descend du Comité des plans de défense (Defense Planning Commitee). L'OTAN intégré compte aussi cinq échelons intitulés LERTCON, et qui son bien évidemment strictement conformes aux degrés DEFCON des Etats-Unis. DEFCON 5 et DEFCON 4 sont les nivaux normaux en temps de paix. DEFCON 3 met les troupes en état d'alerte, en attente d'ordres imminents. DEFCON 2 exige que les troupes soient prêtes au combat et DEFCON 1 que les troupes soient déployés pour le combat. Sur le plan nucléaire, les états d'alerte sont de même nature : DEFCON 3 prévoit que les sous-marins nucléaires qui ne sont pas déjà en patrouille opérationnelle se préparent à quitter les ports. DEFCON 2 les fait sortir des ports. Le SAC est normalement à DEFCON 4, c'est-à-dire qu'il comporte en permanence des avions en vol opérationnels. Lors des crises de 1960, 1962 puis 1973, le degré DEFCON 3 a été atteint, et même le DEFCON 2 au cours de la crise cubaine. 

En stratégie nucléaire, le passage de DEFCON 5 à DEFCON 3 constitue évidemment un "message" dans la métaphore de l'escalade. Mais le contenu réel du message est donné par le type de moyens mis en état d'utilisation immédiate et le type d'opération que ce déploiement rend plausible. L'expérience des guerres classiques permet d'interpréter aisément le déploiement de cinq divisions blindées le long d'une frontère comme une menace d'invasion. Pour le déploiement nucléaire, il faut descendre aux détails du ciblage et en communiquer le contenu à l'ennemi. Mais l'utilisation du nucléaire comporte un risque de riposte catastrophique, la meance ne doit pas être trop alarmante si l'on ne veit pas risquer la "préemption" ou le "lancement sur alerte" de l'ennemi. Il s'ensuit que le smots de l'échelle d'escalade nucléaire ne doivent pas être simplement des capacités opérationnelles, comme dans les menaces et déploiements classiques, mais, d'une manière plus complexe, des déploiements manifestant une capacité crédible de passer à un échelon supérieur." 

  C'est le caractère délicat de l'escalade nucléaire qui rend important toutes les manoeuvres antérieures, et ce jusqu'à l'annonce de programmes d'armements. Cela alimente une spirale du surarmement, sous-tendue ou soutenue par les doctrines stratégiques plus ou moins adaptées. 

 

   Il s'agit d'aller également en avant d'un possible déroulement de la crise - on est toujours dans le cadre de l'imaginaire stratégique - en dressant des stratégies complexes de riposte graduée, de la mise en oeuvre des armements conventionnels au feu nucléaire, avec à chaque niveau possible d'enagegement la vision d'une escalade dont on espère maitriser les termes. C'est en cas d'échec de la dissuasion que sont mises à l'étude des stratégies nucléaires tactiques, puis stratégiques, qui permettraient à chaque barreau d'une escalade, de laisser le temps à l'adversaire de s'arrêter à temps avant le niveau d'engagement suivant, la dissuasion existant alors à chaque niveau de l'escalade... On peut alors mettre sur pied des programmes d'armements permettant l'existence de chaque barreau d'escalades, des roquettes conventionnelles puissances aux armes tactiques de l'ordre de la kilotonne aux vecteurs de missiles à têtes mutliples, eux-mêmes soutenus d'autant de leurres.... La disparition du système des blocs a mis heureusement fait à cette logique, faisant abandonner de nombreux programmes d'armements, faisant mourir de nombreux théories en préparation, sans pour autant que soient abandonnées des perspectives tracées jusqu'alors (déploiement de systèmes électroniques et informatiques, satellites à fonctions mutlipes notamment...). 

 

 

 

Alain JOXE, Le cycle de la dissuasion, La Découverte/FEDN, 1990. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXie siècle, Odile Jacob, 2013.

 

STRATEGUS

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23 mars 2014 7 23 /03 /mars /2014 09:11

        La question de la rationalité de la dissuasion nucléaire rejoint bien entendu celle de la guerre proprement dite. Et à cet égard il n'est pas sûr que l'on puisse parler, nonobstant toutes les reconstitutions de l'histoire politico-militaire et toutes les présentations logiques des stratégies, de réelle rationalité, tant les comportements menant à la guerre et lors de la guerre possèdent une grande part d'hubris, mêlant la peur et la colère, la haine et le désir de vengeance. Si la stratégie nucléaire se drape souvent d'une logique implacable, soutenue par des démonstrations mathématiques "supérieures", elle camoufle en fait des émotions relativement primaires. Cette critique est rejointe en partie par Thérèse DELPECH quand elle discute de la rationalité dans la dissuasion.

"L'une des critiques les plus fréquentes de la littérature classique sur la dissuasion nucléaire concerne l'excessive rationalité du raisonnement (ce qui est grotesque, bien que fondé sur l'expérience), surtout au début de l'ère nucléaire. On préfère tojjours les théories réconfortantes à celles qui nous gênent. ces théories n'ont pas été testées à l'épreuve de la vraie guerre et les crises nucléaires n'ont pas été systmatiquement étudiées par la plupart des penseurs. Ces "complications" sont souvent balayées d'un revers de la main pour que la doctrine semble plus élégante. Mais le monde n'est pas gouverné par des stratèges rationalistes ou friands d'élégance, de sorte que tous les efforts de sophistication consentis au cours des années pour élaborer une doctrine de dissuasion plus esthétiquement raffinée n'ont fait qu'introduire inutilement plus de confusion." A cet égard, nous n'avons pas l'impression d'insulter l'intelligence de nos lecteurs, quand nous comparons les efforts (très imaginatifs) d'élaboration de la stratégie nucléaire du XXe siècle à l'effort de théorisation de la "guerre en dentelles" du XVIIe siècle avec ses jolis arrangements de disposition des troupes, expliquant la guerre comme on explique la mécanique.

"On ne dissuade, poursuit Thérèse DELPECH, un politicien qu'avec la perspective indifférenciée d'une guerre nucléaire. C'est ce que pense la France, par exemple, depuis qu'elle a acquis des armes nucléaires, en 1960.

Pour être tout à fait juste, même kes principaux partisans de la stratégie rationalle ont reconnu qu'il y avait plus rationnel que la guerre et que la rationalité ne constitue pas toujours un avantage pendant la guerre. (Thomas SCHELLING par exemple). 

Or la rationalité est souvent décrite en termes étroits, sans aucune référence à d'autres cultures que la seule américaine. On n'a jamais compris les soviétiques. Ni les Européens. Il est vrai qu'à part H Kissinger, peu d'observateurs se sont vraiment intéressé à eux. Une autre limitation fut notre tendance à penser la dissuasion en temps de paix seulement, ce que Herman Kahn avait particulièrement bien compris (...)".

 

    Les livres blancs français de la défense constituent dans cette perspective un exercice de rationalité de la dissuasion. 

 

   Bruno TERTRAIS exprime les mêmes doutes lorsqu'il pose la question de l'universalité de la logique de dissuasion.

La part d'universalité dans la logique de la dissuasion concerne, pour lui, les principes mêmes qui la sous-tendent. "La dissuasion consiste à prévenir un acte en persuadant l'acteir concerné que les coûts d'une telle action excèdent ses bénéfices. Ces coûts peuvent être directs (dissuasion par interdiction) ou indirect (dissuasion par représailles). Or la logique de la dissuasion est à l'oeuvre au sein de la plupart des structures sociétales. Dès l'enfance, l'être humain apprend qu'il peut être puni s'il effectue une action répéhensible. Les fondements de cette logique se trouvent dans l'instinct de survie : elle est ainsi accessible à certains animaux, même relativement bas sur l'échelle de l'évolution.

Les codes pénaux relèvent, pour partie, de la dissuasion, et sont au nombre des modes de régulation les plus anciens de la civilisation (code d'Hammourabi). On peut d'ailleurs faire remonter la conceptualisation de la notion de dissuasion à la naissance de la criminologie moderne, incarnée par les travaux des philosophes Cesare Beccaria (1738-1994) et surtout Jeremy Bentham (1748-1832). Cherchant à définir une doctrine sociale de "l'utilitarisme", la réflexion de ce dernier sur le système pénal le conduisit notamment à proposer le terme de "determent" (la punition comme moyen de décourager le crime), resté en usage courant dans la langue anglaise jusque dans les années 1950.

Les régimes autoritairs ne sont pas moins susceptibles que les autres d'être accessibles à la logique de dissuasion : en effet, la personnalisation du pouvoir qui les caractérise fréquemment signifie que le dialogue dissuasif peut s'en trouve facilité. Il en est de même pour les régimes animés par une forte idéologie nationaliste, pour lesquels la survie, le développement et l'expansion de la nation sont des objectifs primordiaux, qu'il fait donc préserver.

Il semble également possible d'avancer que les acteurs se situant au sommet de la chaîne du pouvoir politique (qui sont ceux que l'on cherche, dans la dissuasion nucléaire, à influencer) sont par définition, susceptibles de savoir procéder à un calcul coûts/bénéfices. Ils sont donc, de ce point de vue, des acteurs fondamentalement rationnels. Sauf cas extrême, même un jeune officier parvenant brutalement au pouvoir à la suite d'un coup d'Etat a dû mettre en oeuvre, pour son ascension au sein du système, des stratégies rationnelles. (...). Certaines décisions stratégiques prises par les dirigeants de puissances régionales, parfois difficiles à comprendre sur le moment, peuvent, rétrospectivement, s'avérer parfaitement rationnelles."  

Après avoir cité de nombreux exedmples historiques, Bruno TERTRAIS poursuit : "Malheureusement, les enseignements de l'histoire sont de nature à susciter des doutes sérieux sur la validité en toute circonstance du pari dissuasif. Pour des raisons qui tiennent à la psychologie humaine, à la sociologie politique, ainsi qu'aux conditions stratégiques très particulières de la dissuasion nucléaire, il n'est pas possible de partir du principe que la dissuasion pourra toujours jouer vis-à-vis des futurs adversaires nucléaires."

La théorie de rationalité des acteurs et précisément la "théorie des choix rationnels" est de plus en plus contestée, notamment depuis les années 1950. "La rationalité est en fait le plus souvent "militée" (bounded), comme l'a démontré le sociologue et économiste Herbert Simon. Les capacités cognitives des acteurs et leur aptitude à intégrer des informations nouvelles dans le processus de décision ont des limites : l'acteur choisit fréquemment la première option qui lui semble aller dans le sens de ses intérêts et tend ensuite à rejeter toute information mettant ce choix en cause.

Ces mécanismes s'activent tout particulièrement en temps de crise, car les processus cognitifs sont alors soumis à des contraintes particulières. le cerveau humain réagit au stress en limitant ses capacités d'absorption et de traitement de l'information. Les décideurs sont alors susceptibles de s'enfermer dans des schémas de pensée rigides. Une fous que la décision d'entrer en conflit est prise, les dirigeant "deviennent insensibles aux informations qui ne vont pas dans leur sens". (Richard Lebow cité dans Daniel Goleman, "Politicals Forces Come Ender New Scurtiny of Psychology", The New York Times, 2 avril 1985).

Etre rationnel ne veut pas nécessairement dire être raisonnable, comme l'ont souligné des théoriciens tels que Raymond Aron et Patrick Morgan. Certains régimes sont fortement enclins à la prise de risques, ce qui les rend difficiles à dissuader. Or ils sont susceptibles de prendre des initiatives conduisant, volens nolens, à l'escalade militaire jusqu'au seuil nucléaire : blocus de Berlin-Ouest (1948), soutien de Staline à Kim Il-sung pour l'invasion de la Corée du Sud (1950), participation soviétique à la guerre de Suez, et menaces nucléaires envers les pays du corps expéditionnaire (1956), encouragement donné par Fidel Castro à l'ouverture du feu nucléaire par l'URSS lors de la crise de Cuba (1962), encouragement soviétique à une guerre contre Israel, et participation directe des Soviétiques au combat (1967), décision éhypto-syrienne d'attaquer Israël (1973), et soutien accordé par moscou aux pays arabes, campagne d'infiltrations pakistanaises au Cachemire (1999), etc. La fréquence de cette "préférence pour le risque" a fait l'objet de travaux approfondés par les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky.

Deux des théoriciens les plus critiques à l'égard de la validité du concept de dissuasion (il s'agit de Richard Ned LEBOW et de Janice Gross STEIN, dans We All Lost the Cold War, Princeton University Press, 1994) en concluent : "La stratégie de dissuasion s'appuie sur des présupposés irréalistes quant à la manière dont les gens raisonnent. (...) Les êtres humains ne sont pas toujours rationnels et ont très peu de chances de l'être lorsque leurs émotions sont suscitées et qu'ils font face à d'intenses conflits de choix. Or c'est précisément la situation dans laquelle la dissuasion est le plus souvent susceptible d'être mise en jeu."

  Bruno TERTRAIS avance quelques cas particulièrement difficiles : dirigeants soufrrant de troubles psychologiques sévères (exemples du président surd-coréen Park Chung-Hee affecté par l'alcool, de Mao Zedong affecté par les barbituriques et de Kennedy affecté par les stéroïdes) et cultures dans lesquelles la dimension idéologique ou sirituelle est dominante (Allemagne nazie, Japon d'avant 1945, Corée du Nord, Iran islamique contemporain.

 

Bruno TERTRAIS, Rapport final : La logique de dissuasion est-elle unierselle?, Fondation pour la Recherche Stratégique, Ministère des affaire étrangères, Centre d'analyse et de Prévision, 22 novembre 2007. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013.

 

STRATEGUS

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21 mars 2014 5 21 /03 /mars /2014 16:47

   Dans la période d'incertitude stratégique qui est celle des années 2010, l'hypothèse de la surprise stratégique, fondée ou non, a tendance à resssurgir. C'est pourquoi Thérèse DELPECH y consacre une page dans son livre sur la dissuasion nucléaire d'aujourd'hui.

"Les armes nucléaires, du fait de leur très grande puissance, ont réveillé les vieilles craintes d'une attaque surprise. Des penseurs aussi importants que Bernard Brodie croyaient que l'élément de surprise étant moins important qu'on ne l'admettait généralement, parce que "si l'on doit encaisser des représailles, le prix d'une victoire sera trop élevé" . Pourtant, la crainte d'une attaque surprise resta bien éveillée dans les deux camps pendant la guerre froide, même après la sécurisation des capacités de rétorsion respective des Etats-Unis et de l'Union Soviétique. Car le but principal d'une attaque surprise était précisément de priver l'adversaire des moyens d'exercer des représailles. 

Si certaines craintes étaient réciproques, elles s'ancraient dans des principes différents. Du côté occidental, on pensait que les Soviétiques recherchaient la supériorité et le renforcement de leurs défenses du fait même qu'ils s'étaient préparés à la guerre nucléaire. Du côté soviétique, on jugeait l'alliance capitaliste intréinsèquement agressive, et le caractère défensif des plans prévus par l'Occident n'y pu rien changer. (...) Toute amélioration introduite dans la doctrine américaine au nom de la stabilité et de la dissuasion mutuelle fut rejetée comme vile tromperie (SCHELLING, The strategy of conflict). la crainte mutuelle d'une attaque surprise ne pouvait qu'atteindre des niveaux spectaculaires en cas de crise, où chacune des parties risquait de modifier ses calculs sous la pression des événements. (...)

Ce processus d'escalade psychologique s'applique tout particulièrement entre pays incapables de minimiser les risques d'attaques surprises par le dialogue, par l'alerte avancée et une maitrise des armements portant sur les capacités les plus déstabilisantes.

Un grand nombre de prédictions se sont avérées trop pessimistes en matière nucléaire, mais, dans le cas d'une attaque surprise, comment ne pas avoir immédiatement à l'esprit deux pensées particulières pour en comprendre éventuellement leur pertinence à notre époque? La première est celle de Henry Stimson, dès avril 1945. Il prédit qu'"on risque de voir à l'avenir arriver une arme de ce genre - construite en secret, utilisée sans prévenir, et d'une manière redoutablement efficace" (The atomic bomb and peace with Russia, dans Bulletin of Atomic Scientists, volume 4, n°8, août 1948). La seconde pensée a été exprimée par John Foster Dulles en janvier 1954 : "Nous vivons dans un monde où les urgences sont toujours possibles, et notre survie dépendra de notre capacité à répondre aux situations d'urgence". (The evolution of foreign policy, discours devant le Council on Foreign Relations, New York, Department of State Press Relesase, n°81, 15 janvier 1954). 

Enfin, reste un problème supplémentaire de nos jours : la possibilité d'une frappe anonyme. Dans ce cas, tous les Etats dotés d'armes nucléaires devront faire preuve de la plus grande transparence. En seront-ils capables? D'expérience, nous savons que la transparence n'est pas aisée à obtenir."

 

    Pour cerner la réalité d'une possible attaque nucléaire surprise de la part des Soviétiques, il faut reprendre les différents textes qui définissent la stratégie nucléaire soviétique, très loin en fait des logiques occidentales. Jusque dans les années 1960, comme le rappelle Alain JOXE, "c'est uniquement la pensée de la guerre en Europe qui continue de représenter la guerre dans les débats théoriques, malgré le début d'une aviation de bombardement à longue portée et le programme des fusées. Autrement dit, ni le concept de stratégie de dissuasion ni celui de dissuasion globale n'apparaissent encore dans les vues soviétiques. (...) Dans son discours de janvier 1960, Khrouchtchev ôtait de l'importance aux gros bataillons, proposait une réduction d'un tiers des efectif, et accordait aux fusées la place du facteur capital dans le rapport de force (...). Khroutchev se posait en moderniste, critiquant certains aspects traditionnalistes des partisans staliniens des "facteurs de victoire à long terme". Une telle thèse "globaliste" prenait nettement le contre-pied des militaires partisans de la guerre éclair, stratégiquement défensive - techniquement offensive -, en Europe. Elle faisait fond, avec un certain retard, sur une "supériorité soviétique" supposée, qui dérivait directement du mythe du missile gap. Mais les estimations excessives des tenants du missile gap étaient déjà contrebattus en Amérique et les thèses optimistes de Khroutchev suscitaient donc des oppositions militaires tout à fait raisonnables. Les militaires étaient payés pour savoir que les Américains n'avaient pas cessé d'être dominants et qu'ils se préparaient à une supériorité écrasante. Tout fonder sur les fusées suscitait des résistances doctrinaires, qui s'ajoutaient aux freinages corporatistes des gros bataillons.

Les thèses principales de Kroutchtchev furent en fait neutralisés par une mise au point du maréchal Malinovskii, en 1961. Celui-ci exprimait une des tendances modernistes, celle qui avait remis en évidence, contre la doctrine de Staline, l'importance de la surprise et du début des hostilités. Contrairement à Kroutchtchev, il estimait que la menace d'attaque nucléaire par surprise, de la part de l'Ouest, était une réelle menace que le potentiel soviétique de riposte ne paralysait pas complètement." 

l'ouvrage collectif publié sous la signature du marécla Sokolovskii (Stratégie militaire, printemps 1962) donne une version mixte entre la conception de Khrouchtchev et de Malinowski. En fait, la stratégie adoptée insiste sur la nécessité à la fois de parer à une attaque surprise et celle d'en préparer une, dans le cadre d'un scénario de guerre mettant en oeuvre autant les moyens conventionnels que les moyens nucléaires. Tout se passe, relève encore Alain JOXE, "comme si le pouvoir cherchait à éviter la construction d'une logique stratégique trop précise d'acquisition des moyens", afin d'éviter une course qualitative aux armements anti-forces. Se protéger de la destruction-suprises des armes est alors une des hantises de l'IRSS, la fusée étant un moyen d'y faire face. 

"En quelques années, entre 1955 et 1966, face à la multiplication des moyens américains invulnérables et imparables, la destruction des forces américaines posait aux Soviétiques un problème insoluble. Récupérer à tout prix une agilité anti-forces était à la fois indispensable doctrinairement et impossible stratégiquement. On en vint donc, entre 1966 et 1972, au raisonnement dissuasif anti-cité (...)." D'où l'accroissement des grosses fusées et des charges mégatonniques du côté soviétique. "C'est ce qui leur permettra, à partir de 1966, de proclamer en même temps que la paralysie au niveau nucléaire le retour aux opérations classiques frontales en Europe, sans que pour autant la programmation du nucléaire stratégiques soit freinée, et sans que le ciblage de l'Europe occidentale par les SS-4 et SS-5 soit éliminé."  Notre auteur se base sur l'analyse de Michael McGWIRE pour comprendre la stratégie théorique des dirigeants soviétiques vers la fin de 1966 : ceux-ci commencent à penser que l'emploi massif des armes nucléaires en cas de guerre n'est pas inéluctable. "Le rôle attribuable aux armes nucléaires au cours d'une guerre cesse à ce moment-là d'apparaitre comme l'emploi dans la bataille pour devenir le moyen de dissuader l'emploi par l'ennemi des armes nucléaires dans la bataille."  Mais les va-et-vient de la pensée stratégique soviétique ne s'arrêtent pas là, au point où Alain JOXE estime que les dirigeants soviétiques "conservèrent sous interruption de 1945 à 1987 deux stratégies de défense fixe contre l'invasion, complètement hétérogènes l'une à l'autre dans leur principe ; la prise en otage de l'Europe continentale er la riposte quantitative dans l'acquisition des moyens nucléaires globaux. Ces deux stratégies, au début complémentaire, sont devenues ensuite redondantes et contradictoires."

Sans entrer encore dans un exposé de la stratégie nucléaire soviétique (nous le ferons ailleurs), on peut constater que l'obsession d'une attaque surprise a toujours été présente et que, par ricochet, dans les plans de bataille, est placée la possibilité d'y avoir recours, ceci dans un profond scepticisme sur la valeur de la dissuasion.

 

Alain JOXE, Le cycle de la dissuasion (1945-1990), La Découverte/FEDN, 1990. Thérèse DELPECH, la dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013.

 

 

 

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20 mars 2014 4 20 /03 /mars /2014 14:47

    Thérèse DELPECH s'interroge sur la "façon dont les Soviétiques instrumentalisaient la maitrise des armements". Mais si l'on en a beaucoup débattu, comme elle l'écrit, on peut tout à fait se poser égélament la même question côté Américain. D'aucuns, comme Harold BROWN (Department of Defense Anneual Report, Fiscal Year 1979, ministère de la défense, Washington DC, février 1978), estiment que ces accrods n'étaient que de peu d'utilités. D'autres font valoir encore aujourd'hui que cela a permis aux adversaires de mieux se comprendre et de limiter les forces les plus déstabilisantes. On pense surtout aux armes anti-missiles. 

"A l'époque où les Soviétiques croyaient qu'ils ne pouvaient pas rivaliser avec les Etats-Unis, ils ont peut-être tenté, par le biais des négociations, de limiter en fait les capacités américaines. Ce qui ne veut pas dire que la maitrise des armements n'ai joué aucun rôle pour que la guerre froide reste froide.

La plupart des experts, tout en concevant que les accords mal ficelés sont dangereux, ont compris ce qu'est la vraie nature de la maitrise des armements : une contribution à la stabilité qui a aidé les adversaires à garder le contact, les a encouragés à en apprendre davantage sur leurs capacités respectives (disons, entre nous que l'auteur a le sens de l'humour, le déploiement des services de renseignements des grandes puissance ne s'est jamais autant déployé que lors des négociations SALT...), a permis d'entretenir l'intérêt des électeurs pour la limitation de la course bipolaire aux armements (en vendant parfois, par médias médiocres interposés, du "désarmement"), et a favorisé l'abandon des systèmes d'arme les plus déstabilisants, ceux qui risquent de pousser à l'"attaque surprise". 

L'accent a ensuite été mise sur les inspections : des plans d'inspection mutuelle censés renforcer la confiance réciproque et donner l'alerte stratégique. L'objectif le plus important concernait la prévention des attaques surprises (Bernard BRODIE, The anatomy of Deterrence, RAND Corporation, Santa Monica, Californie, 1958, www.rand.org). Plus généralement, on réfélchissait à la maitrise des armements comme un outil visant à augmenter la stabilité lors de situations de crise et à réduire ainsi les risques d'erreurs humaines ou de calcul, aux conséquences meurtrières.

L'histoire de la maitrise des armements, illustre, écrit toujours Thérèse DELPECH, combien le monde occidental, obsédé qu'il était par l'URSS, s'est privé d'une plus large vision du monde. (...) La confrontation bipolaire préoccupait l'esprit des Occidentaux de manière si écrasante qu'ils proposèrent les accords SALT II - si décevants : un traité jamaus ratifié (il fut bloqué par le Congrès après cinq ans de négociations) en raison de "l'état de l'équilibre des forces, des prédictions de tendances, de la pertinence des forces stratégiques au sein de la diplomatie, des superpuissances et des progèrs des hutes technologies" (Colin GRAY; Nuclear strategy : The case for a theory of victory, dans onternational Security, volume 4, n°1, été 1979).

    En quoi ces événements de l'histoire récente sont-ils pertinents pour nous aujourd'hui? La maitrise des armements demeure un outil pour la stabilité, à condition néanmoins de se préparer convenablement à entamer des négociations, de régler les problèmes de détection des tricheries, de réagir efficacement aux violations, de proscrire comme trop dangereux les accords mal ficelés, et de faire en sorte que les négociateurs cherchent à mener à bien une stratégie plutôt que de lancer et de poursuivre un "processus", dans le seul but de le mener à terme. Pour ce qui est des négociations entre les Etats-Unis et la Russie, le ralentissement, voire l'arrêt, du processus de réduction des armes nucléaires est le scénario le plus probable à la date d'aujourd'hui (l'auteur écrit en 2009).

 

   Jean KLEIN expose les conditions dans lesquelles intervient le concept de la maitrise des armements, qui concernent en premier lieu (et au début exclusivement) les armements stratégiques nucléaires. Si l'on peut considérer les efforts de réduction ou de stabilisation des dépenses militaires ou les accord concernant les armements conventionnels comme faisant en fin de compte partie de la maitrise globale des armements, il s'agit surtout celle des armements nucléaires. 

"La limitation des armements stratégiques procède de la volonté des dirigiants américains et soviétiques de prévenir la guerre nucléaire et de maitriser le rythme de la course aux armements dans laquelle ils s'étaient engagés au début de la guerre froide. Cette préoccupation s'est surtout manifestée aux Etats-Unis après le lancement du "Spoutnik" (octobre 1957) qui avait mis en évidence la vulnérabilité (en fait, mentionnon-le ici, il s'agit surtout d'un sentiment, très loin d'une réalité matérielle...) du territoire américain à des frappes nucléaires soviétiques. Pour conjurer cette menace, on ne pouvait escompter un aboutissement rapide des négociations en vue du désarmement général et complet qui étaient dans l'impasse et plutôt que de s'assigner un objectif aussi ambitieux on préféra accorder la priorité à la stabilisation de l'équilibre sur lequel reposait la dissuasion réciproque. Cette pratique était conforme aux prescriptions de la "maitrise des armemes" (arms control) dont la théorie fut élaborée aux Etats-Unis sous les auspices de l'Académie des arts et des sciences et fit l'objet d'un exposés systématique de la revue Daedalus à l'automne 1960."

De cette intention de maitrise des armements nucléaires, bien plus présentes aux Etats-Unis qu'en URSS, proviennent les différents accords SALT I (1972), ABM (1974), SALT II (1979), START, FNI (1987), accords souvent mal ficelés, partiels, conclus souvent sous une contrainte politiquo-diplomatique, voire médiatique qui laisse peu de marges de manoeuvres aux négociateurs directs pour les établir dans des bases juridiques et techniques solides. Toutefois, cela entre dans un bras de fer dioplomatico-stratégique, avec le renforcement de certaines contraintes visant la vérification de la conformité des comportements à ces accords, qui parvient à stabiliser, voire à diminuer, le nombre d'armements nucléaires. Ces accords sont ausi, d'une certaine manière, une sorte de guide pour les différents complexes militaro-industriels afin d'orienter leurs recherches technologiques. Ces accords, parfois soumis à la contrainte de ces derniers, vont de pair avec le développement qualitatif de nombreux armements. 

Jean KLEIN, malgré les imperfections de ces accords, par rapport à un désarmement effectif, estime que "les Etats-Unis et la russie continuent d'y voir un moyen privilégié pour cérer un environnement stratégique "stable et prévisible". En revanche, il ne semble pas que (les négociations) puissent déboucher sur l'élimination des armes nucléaires, même si de nombreuses voix s'élèvent pour contester leur léicité et rêvent d'un monde dont elles seraient bannies. Dans l'immédiat, il s'agit de surmonter les obstacles qui empêchent l'entrée en vigueur du traité START II et de créer les conditions favorables à l'exécution des obligations souscrites, ce qui ne sera pas chose facile eu égard de la situation chaotique qui règne en Russie, au coût élevé de l'élimination des systèmes d'armes et aux risques de dissémination des matières fissiles extraits des munitions nucléaires (l'auteur écrit en 2000). Cette étape une fois franchie, il n'est pas exclu que l'on parvienne à stabiliser les rapports de dissuasion réciproque entre les deux protagonistes à des niveaux d'armement "raisonnables". Ce serait le triomphe de l'arms control tel que le concenvaient kes théoriciens américains des années 1960."

 

   D'une certaine manière, le premier véritable accord de désarmement nucléaire est le traité FNI signé en décembre 1987 prévoyant le retrait d'Europe des missiles nucléaires à moyenne portée, enjeu de la lutte bataille des "euromissiles". Il faut noter que ce seul véritable accord de désarmement est en partie le fruit d'une mobilisation antinucléaire militaire sans précédent en Europe et aux Etats-Unis comme d'ailleurs en URSS et dans les pays de l'Est.

 Il ne faut pas oublier non plus que le Traité de dénucléarisation de l'Antartique de 1959, le traité de l'interdiction des explosions nucléaires dans l'espace, l'atmosphère de 1963, suivi du traité de 1967 sur l'utilisation pacifique de l'espace, incluant la Lune et les autres corps célestes, et le traité de non prolifération de 1968 font partie également de l'ensemble des accords, sans proprement entrer dans le champ de l'arms control, permis par l'environnement diplomatique de la matrise des armements nucléaires.

 

Jean KLEIN, Maitrise des armemes stratégiques nucléaires, dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXi e siècle, Odile Jacob, 2013.

 

 

 

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16 mars 2014 7 16 /03 /mars /2014 12:52

         Le concept de non emploi en premier, pourtant expression que l'on retrouvait couramment dans la presse, notamment occidentale dans le débat stratégique des années 1980, conçu pour apaiser la crainte mutuelle d'une première frappe, fut défendu par les Soviétiques, notamment sous Brejenv, n'a jamais été adopté par le camp occidental. Thérèse DELPECH explique les deux raisons pour lesquelles il a refusé d'entrer dans un débat à ce propos :

- la nécessité de dissuader une attaque conventionnelle massive contre l'Europe ;

- l'impossibilité de vérifier la détermination de l'ennemi.

   Dans les archives allemandes (de l'Est) maintenant ouvertes, on a constaté que les Soviétiques avaient élaboré des plans mettant en jeu des opérations de frappe en premier, et énvisageaient l'utilisation d'armes nucléaires et chimiques, dès le premier jour d'un conflit éventuel avec les forces de l'OTAN. Il s'agirait ainsi d'une grande manoeuvre idéologique gesticulatoire, dans le cadre de la campagne soviétique de désarmement, relayée par de nombreux organisations pacifistes en Europe (mais pas toutes...).

    Aujourd'hui, précise-elle, "Moscou a certes abandonné le non-emploi en premier, mais ce p^rincipe demeure encore la pierre angulaire de la doctrine nucléaire chinoise. (...) Ce concept convient aux intérêts chinois parce que Pékin ne dispose pas de capacité de seconde frappe et ne détient toujours qu'une force nucléaire plutôt limitée. Mais ceci est en train de changer : avec les capacités toujours plus grandes de la Chine en sous-marins et en missiles tirés en mer (...), outre son arsenal en expansion permanente, les promesses des Chinois de ne pas recourir à la première frappe risquent de n'avoir de valeur que diplomatique, à l'image de l'Union Soviétique pendant la guerre froide."

    Se pose, selon elle, "une question question spécifique : quelle réaction adopter en réponse à une attaque à l'arme chimique ou biologique, à un moment où les puissances occidentales ont cessé d'entretenir leurs propres programmes d'armes chimiques et biologiques offensives? Cette question a donné naissance au concept d'interdiction de recourir aux armes de destruction massive, réduisant ainsi l'ampleur de l'engagement. Dans le cas de la NRP 2010, il semblerait que, si Washington refuse d'adopter la politique du non-emploi en premier, c'est en raison de la menace biologique.

La question prend un intérêt tout particulier dans le contexte du Moyen-Orient, où un certain nombre d'Etats continuent de développer des capacités chimiques et biologique. Israël a produit un certain nombre d'études relatives à la dissuasion vis-à-vis des attaques aux produits chimiques, nucléaires ou biologiques. Les attaques chimiques mal exécutées posent un problème particulièrement délicat. Il vaut la peine de rappeler que, pendant l'opération Tempête du désert, l'Irak a été dissuadé de déployer à grande échelle des armes de destruction massive (...) mais pas de lancer des missiles Scud sur Israël, initiative risquée, sur tous les plans.

On pense également que l'Inde envisage une option nucléaire pour parer à des attaques chimiques ou biologiques massives."

 

     Ce concept de Non emploi en premier vient en fait de loin, car il est issu de celui de Non emploi tout court des armes nucléaires, à l'origine de tout l'édifice de la doctrine de dissuasion. Element clé des doctrines nucléaires, le non emploi (no first use en anglais, ce qui peut prêter à confusion), désigne une posture qui consiste pour un pays à ne pas utiliser en premier ses armes nucléaire, stratégiques comme tactiques. La stratégie dite de non emploi interdirait donc aussi l'emploi de l'arme nucléaire en frappe préventive face à une menace. Par effet de miroir, elle implique une capacité de riposte proportionnelle à l'agression, jusqu'aux représailles massives.

Le débat sur le "non emploi" apparait dès juillet 1945, lancé par une partie des scientifiques participant au Projet Manhattan, qui suggèrent de faire la démonstration aux Japonais de la puissance de cette nouvelle arme au lieu de l'utiliser militairement. Au temps de la guerre froide, la stratégie de non-emploi est un des thèmes du dialogue entre blocs. Côté Soviétique, il s'agit de masquer la menace exercée sur les forces de l'OTAN par des forces conventionnelles très supérieures en nombre (notons que cette supériorité faisait déjà débat à l'époque, surtout dans les années 1980...). Cet atout serait contrebalancé par la présence d'armes nucléaires tactiques sur le sol européen, puis par des armes nucléaires continentales, ce qui implique bien entendu pour les Américains de ne pas souscrire à cette doctrine de non-emploi. En fait, la dissuasion repose sur le fait que ces armes nucléaires ne serait jamais utilisées, sauf si... un emploi pourrait être décidé... Si sur le fond, l'idée de non emploi appelle l'idée de dissuasion, il n'est pas certain qu'une stratégie déclaratoire de non emploi des armes nucléaires en premier soit réellement opératoire dans la manoeuvre stratégique entre deux puissances nucléaires.

Si en 1995, les cinq puissance nucléaires se sont engagées devant l'ONU à ne pas recourir à l'arme nucléaire contre une puissance qui n'en est pas dotée, il n'est pas certain que les doctrines de ces puissances soient très claires à ce propos, notamment vu la présence d'autres armements de destruction massive...

Contrairement à la présentation qui est faite par Philippe WODKA-GALLIEN, nous ne sommes pas certain de la filiation réelle entre la demande de non emploi des scientifiques du Projet Manhattan et le déploiement diplomatique du concept de non emploi en premier...

 

 

Philippe WODKA-GALLIEN, Dictionnaire de la dissuasion, Editions Marines, 2011. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013.

 

 

 

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14 mars 2014 5 14 /03 /mars /2014 11:37

     Une fois définis la nature de la relation entre guerre et politique, reste à préciser la relation entre fin et moyens dans la guerre, pendant la guerre. C'est ce à quoi s'attache l'auteur de De la guerre dans le Livre 2 de son livre. C'est là qu'il définit plus fortement les qualités respectives de l'offensive et de la défensive. "Si nous nous demandons, tout d'bord, quel est le but vers lequel doit tendre toute la guerre, afin de constituer le meilleur moyen d'atteindre la fin politique de celle-ci, nous trouvons que ce but est tout aussi variable que l'objectif politique et que les conjonctures particulières de la guerre." Fidèle à la logique du premier livre, CLAUSEWITZ s'assigne pour but d'aborder le plan de guerre comme moyen de désarmer un Etat, "toutefois, il faut distinguer tout de suite entre trois choses, qui, comme objets d'ensemble, englobent tout le reste. Ce sont : les forces militaires, le territoire, et la volonté de l'ennemi." Il faut à la fois détruire les forces militaires, conquérir le territoire et annuler la volonté de l'ennemi de ne pas signer la paix.

 

   Or ces trois éléments ont des caractéristiques bien différentes. Les forces militaires sont destinées à défendre le pays. "Suivant l'ordre naturel c'est donc elle qu'il faudrait détruire en premier : ensuite le territoire devra être conquis ; à la suite de ces deux succès, et suivant les forces dont nous disposerons encore à ce moment, l'ennemi serait alors contraint à signer la paix. La destruction des forces militaires ennemies s'opère graduellement, entrainant immédiatement et à un rythme correspondant, la coquête du territoire. En général, les deux choses réagissent l'un sur l'autre, la perte des provinces venant accentuer l'affaiblissement des forces militaires. mais cet ordre de succession ne s'impose nullement ; aussi ne se produit-il pas toujours. Avant même d'être notablement affaiblie, les forces ennemies peuvent se retirer à l'autre extrémité du pays, ou même tout droit en territoire étranger. En ce cas, la majeure partie du pays voire tout le pays tout entier, sera conquise. 

Cependant, cet objectif de la guerre abstraite, cet ultime moyen d'atteindre l'objectif politique, qui englobe tous les autres, à savoir le désarmement de l'ennemi, ne se produit pas toujours dans la pratique, et n'est pas une condition nécessaire de la paix." En fait, l'essentiel réside dans la volonté. La volonté de faire la paix ou de faire la guerre. Et cette volonté réside dans le prix que l'un et l'autre sont prêt à payer pour obtenir la victoire. Quels sont les dommages acceptables de ceux qui poussent à conclure la paix? Quelles sont les dépenses acceptables pour parvenir à l'emporter?  Ce qui retarde souvent dans la décision de faire la paix, c'est l'incertitude sur la probabilité du succès de l'adversaire ou de soi-même. Il s'agit en fin de compte, au-delà de l'inégalité matérielle entre les deux armées, de peser les avantages et les inconvénients, les forces et les faiblesses directement politiques.     Ce moyen "particulier de peser sur la possibilité de succès" va bien au-delà du rapport de forces et même de l'ampleur des victoires ou des défaites militaires. "Si nous pouvons effectuer des opérations particulièrement aptes à rompre les alliances de l'adversaire ou à les rendre inopérantes, à nous faire, à nous, de nouveaux alliés, à susciter des activités politiques en notre faveur et ainsi de suite, on conçoit sans peine combien ces moyens peuvent accroitre la possibilité de succès, et nous mener au but bien plus rapidement que la défaite des forces armées de l'ennemi."

 

        Si l'on en reste au niveau des moyens matériels et de la force morale des troupes, il s'agit de savoir "comment faire pression sur la dépenses de force ennemie, c'est-à-dire sur le prix de son succès." La dépenses de force ennemi "consiste dans l'usure de ses forces, par conséquent dans la destruction que nous lui faisons subir, et dans la perte de provinces, par conséquent dans leur conquête par nous." En plus de moyens directement tactiques, les différences entre les armées étant généralement légères, qui consistent à appliquer les forces au bon endroit au bon moment, il y a trois manières d'accroitre par voie directe les dépenses des forces ennemies :

- l'invasion, l'occupation de territoires ennemis, non dans l'intentio de les conserver, mais pour y lever des impôts ou les dévaster, pour porter un préjudice général ;

- la destruction des poits vulnérables de l'ennemi ;

- l'usure de l'ennemi, de loin le moyen le plus important. 

"L'idée d'usure par le combat implique un épuisement graduel des forces physiques et de la volonté au moyen de la durée de l'action"; Et dans ce cas, "il faudra se contenter de visées aussi modestes que possible, car la nature même de la chose veut qu'un objectif important exige une dépenses de force plus considérable qu'un petit. Or le plus petit objectif qu'il soit possible de se fixer est la pure et simple résistance, c'est-à-dire un combat dépourvu l'intention positivie. En ce cas, si nos moyens sont relativement forts, le résultat sera d'autant plus sûr. Mais jusqu'où peut-on aller dans cette voie purement négative? Certainement pas jusqu'à la passivité absolue, car la pure endurance ne serait plus un combat ; la résistance est une activité destinée à détruire une somme de force ennemie telle que celui-ci devra renoncer à son dessien. Voilà tout ce que nous entendons obtenir par chacun de nos actes, et c'est en quoi consiste le caractère négatif de notre intention." On remarqua au passage, que la théorisation de la résistance ne constitue donc pas une chose nouvelle, et que sans le savoir beaucoup qui s'en tiennent à une lecture militariste ou une lecture proprement guerrière de l'oeuvre de CLAUSEWITZ, ne font que redécouvrir certaines de ses principes...

"Cette intention négative, trduite par un acte unique, est incontestablement moins efficace que ne serait un acte positif dirigé dans le même sens, à condition qu'il réussisse (et précisons-le, qu'il réussisse rapidement...) ; mais la différence consiste précisément en ce qu'elle réussit plus facilement que l'acte positif, et offre donc plus de garantie. Ce qu'il perd en efficacité par l'unicité, cet acte doit le récupérer au moyen du temps, c'est-à-dire grâce à la durée du combat ; ainsi, cette intention négative qui constitue le principe essentiel de la résistance pure est aussi le moyen naturel de persévérer dans la durée du combat plus longtemps que l'ennemi, c'est-à-dire de l'épuiser."

 

   C'est dans cet aspect que CLAUSEWITZ voir l'origine de la différende entre offensive et défensive, "différence qui domine tout ce qui relève de la guerre." Il ajoute : "Cependant nous ne pouvons nous engager plus avant dans cette voie ; contentons-nous d'observer que c'est cette intention négative que découlent tous les avantages et toutes les formes de combat plus sécères qui sont en sa faveur et où, par conséquent, se réalise cette corrélation philosophico-dynamique entre l'ampleur et la garantie du succès."

  "Par conséquent, si l'intention négative, c'est-à-cire la concentration de toutes les ressources en vue d'une pure résistance, confère la supériorité dans le combat, et si celle-ci est assez grande pour contrebalancer la prépondérance éventuelle de l'ennemi, alors la simple durée du combat suffisa peu à peu à amener la dépense de force de l'ennemi, jusqu'au point où son objectif politique ne sera plus un équivalent adéquat ; donc un point où il devra abandonner la lutte. Nous voyons que la méthode qui consiste à épuiser l'ennemi comprend les cas nombreux où le plus faible doit résister au plus fort."

 

  CLAUSEWITZ insiste ensuite sur l'importance première du combat, seul moyen de poursuivre la guerre, quel que soit sa diversité. Quelle que soit sa forme. Et c'est là que l'on trouve toute la subtilité de l'approche du penseur prussien. Si dans la guerre, il ne se passe rien qui ne soit dû aux forces militaires, si "l'idée de combat est nécessairement à la base de tout", tout ce qui a trait aux forces militaires appartient à l'activité guerrière. Il préfère de loin, pour y inclure tous les préparatifs et toutes les gesticulations militaires, même sans tir, le terme d'engagement à celui de combat, trop restreint encore. La création et la conservation de la force armée ne sont évidemment dans son esprit que des moyens, leur emploi étant le but, mais l'engagement désigne bien toute activité guerrière, que ce soit de façon directe ou indirecte. "Le soldat est recruté, vêtu, armé, instruit : il dort, mange, boit et marche uniquement en vue de combattre au bon moment, au bon endroit." "Par conséquent, si tous les fils de l'activité guerrière aboutissent à l'engagement, nous les saisirons tout en procédant à la préparation des engagements. Seuls ces préparatifs et leur exécution déterminent leurs effets ; jamais ces effets ne découlent des conditions immédiates qui les précèdent. Or, dans l'engagement, toute l'activité vise à la destruction de l'ennemi, ou plutôt de sa capacité de combat, car c'est en cela que se résume le concept même de l'engagement. Aussi la destruction des forces armées de l'ennemi est-elle toujours le moyen d'atteindre le but de l'engagement.

  Le penseur prussien décrit alors tout une sorte de continuum de l'engagement entre la simplement destruction des forces armées de l'ennemi et son équivalent, sans qu'il y ait réellement destruction physique des armées ennemies. "Pour maintes raisons, il est donc possible qu'un engagement n'ait pas pour but de détruire les forces ennemies, c'est-à-dire les forces qui nous font face, et que cette destruction apparaisse seulement comme un moyen. Dans tous les cas la réalisation de cette destruction n'a dailleurs plus d'importance, car l'engagement n'est plus qu'une épreuve de force. Il n'a aucune valeur en lui-même, mais seulement celle qui se mesure aux résultats, c'est-à-dire à sa décision."

Plus loin, nous pouvons lire : "En guerre on ne dispose que d'un seul moyen : l'engagement ; mais les multiples manières dont il peut s'éxécuter nous introduisent dans des voies diverses autorisées par la multiplicité de ces buts, si bien qu'il nous semble ne pas avoir avancé d'un pas. Mais il n'en est rien, car cette unicité du moyen constitue un fil que nous suivons des yeux, qui parcourt toute la trame de l'activité militaire et que, de fait, en assure la cohésion." 

  La destruction des forces ennemies apparait toujours comme le moyen supérieur et le plus efficace devant lesquels tous les autres doivent s'effacer. "Toutefois, c'est seulement s'il y a égalité présumée dans tous les autres domaines que l'on attribuera une efficacité maxima à la destruction des forces ennemies." En effet, en dernier ressort, c'est bien, loin de la seule force physique, la force morale, la volonté qui détermine la victoire ou la défaite.  Si la destruction des forces ennemis constitue toujours le moyen supérieur et l'auteur y insiste beaucoup, même si par ailleurs, comme pour tenir de la réalité de la guerre et non seulement de sa théorie, il s'oppose toujours le prix et les risques qu'elle comporte, c'est précisément pour éviter ce prix et ces risques que l'on recourt à d'autres moyens.

CLAUSEWITZ insiste ensuite sur une dissymétrie des objectifs opposés : "lorsque deux objectifs différents ne font pas partie l'un de l'autre, ils s'excluent mutuellement et la foce employée à atteindre l'un ne peut en même temps suivre l'autre. "Par conséquent, si l'un des deux belligérants est décidé à s'engager dans la voie des grandes décisions par les armes, ses chances de succès sont considérables pour peu qu'il soit certain que l'autre ne désire pas s'y engager, mais poursuit au contraire un autre objectif ; et quiconque se propose l'un de ces autres objectifs le fait raisonnablement dans l'idée que l'adversaire a tout aussi peu que lui l'intention de recourir aux grandes décisions par les armes. Toutefois, quand nous parlons des intentions et des forces dirigées dans un autre sens, il s'agit seulement des autrs objectifs positifs susceptibles d'être poursuivis par la guerre, en dehors de la destruction des forces ennemies, et nullement de la pure résistance à laquel on recourt pour épuiser la force de l'ennemi. Dans la résistance pure, l'intention positive fait défaut ; par conséquent, nos forces ne peuvent pas s'orienter vers d'autres objets, elles ne sont pas destinées qu'à faire échec aux intentions de l'ennemi."

 

    On conçoit que la définition de l'engagement de CLAUSEWITZ mène tout droit à la menace d'emploi des forces dans le même but de victoire, qu'un une sorte de guerre réelle, une guerre virtuelle peut obternir celle-ci. Par guerre virtuelle, on peut entendre cette sorte de guerre déclaratoire appuyée sur des forces militairs bien réelles. Cette guerre virtuelle, en tout cas correspond bien à une engagement militaire. Il s'agit toujours d'obtenir de l'adversaire des territoires, la destruction de ses forces militairs (démantèlement des troupes par exemple) et de la disparition de sa volonté. C'est pourquoi, il est difficile de dire que l'ère nucléaire est une ère anti-clausewitzienne : le déploiement des armes et la course aux armements constituent bien l'équivalent, en but politique, d'engagements meurtriers. Dans sa réflexion, la guerre est abordée dans tous ses aspects et il aborde véritablement, avec une grande souplesse, toutes les formes de guerre, jusqu'à celle qui se sont font uniquement sous forme de gesticulations menaçantes.

 

  Raymond ARON qui se penche sur les concepts d'attaque et de défense introduits au Livre I, qui rendent possible, en une conduite de la guerre rationnelle, la suspension des hostilités. Pourquoi les deux adversaires ont-ils intérêts en même temps à attendre? "La polarité (...) parait entrainer logiquement la continuité des opérations. Bien entendu, Clausewitz aurait pu rendre compte de la non-continuité (des opérations) par le frottement, par la faiblesse des hommes, par le manque d'information, par l'une ou l'autre des circonstances concrètes qui différencient la guerre selon sa nature et les guerres réelles. Il a cru trouver une cause, interne à la guerre abstraite, de l'arrêt des opérations, à savoir le fait que "l'activité guerrière se divise en deux formes qui (...) sont très différentes et de force inégale. La polarité existe par rapport à l'objet commun à l'une et à l'autre, à savoir la décision. Mais non en ce qui concerne l'attaque et la défense elles-mêmes." Ces deux phrases, pour le commantateur français, "nous livrent deux des thèmes essentiels : réciprocité d'action entre attaque et défense (si l'un attaque, l'autre se défend) ; d'autre part la dissymétrie (ou non-polarité) entre ces deux formes en raison de la force supérieur'e de la défense." Ce thème se retrouve ailleurs dans De la guerre, comme un fil conducteur explicatif de nombreux aspects de la guerre, notamment dans les deux Livres VI et VII. c'est dans le Livre VI qu'est étayée la thèse de la force supérieure de la défense, établie à la fois dans l'abstrait et par référence à l'expérience historique. Le défenseur bénéficie du double avantage de commencer la guerre - en obligeant l'attaquant à établir son plan d'attaque en fonction des préparatifs antérieurs de son ennemi - et d'abattre ses cartes en dernier, dans la décision ou non d'arrêter de se battre.

Dans le chapitre 7 de De la guerre, CLAUSEWITZ donne deux arguments, de caractère général, qui présentent à ses yeux, le caractère d'évidence :

- il est plus facile de conserver que de prendre ;

- l'histoire montre que le parti le plus faible choisit presque toujours la défensive.

  En fait, CLAUSEWITZ ne se limite à démontrer ce caractère général, il montre que dans la défense et dans l'attaque existe des niveaux secondaires de défense (dans l'attaque) et d'attaque (dans la défense), passant facilement du niveau tactique au niveau stratégique et vice-versa. Surtout, il développe amplement les formes de résistance, qui dont de la défense  un objet privilégié d'analyse, alors que toujours dans son esprit, à condition qu'elle soit rapide, l'attaque conserve son attrait premier, car elle seule permet la destruction des forces de l'ennemi, sans équivoques, ouvrant la voie à la victoire qui ne dépend, encore une fois, pas seulement des réalisations militaires. La stratégie défensive a manifestement sa préférence.

 

     Sandrine PICAUD-MONNERAT, dans un débat sur l'actualité de la pensée de CLAUSEWITZ, analyse ses réflexions sur la petite guerre, au moment où précisément, après la guerre froide, se multiplient les conflits armés "de moyenne ou faible intensité". 

"Ce qu'il est essentiel de retenir selon Clausewitz, c'est que la défensive ne signifie pas la passivité. Se contenter toujours d'une défense passive impliquerait qu'un seul des adversaires donne les coups, tandis que l'autre ne fait que parer : "ce serait une manière de faire la guerre, où seul l'un des deux ferait la guerre". Nous n'avions pas vu en France, dans les traités sur la petite guerre du XVIIIe siècle, une telle profondeur d'analyse, alors même que la nécessité d'une activité perpétuelle des troupes vouées à ce registre d'action avait été perçue par leurs auteurs. Il faut privilégier, du Clausewitzn une "défensive active" ou "défense offensive". 

La défensive, au sens général, comprenant la défensive passive comme la défense active, consisterait à combattre l'ennemi lorsqu'il est entré dans notr théâtre d'opérations, ou au contact de notre position. Soit on laisse l'ennemi approcher contr soi ; soit on recule en laissant l'ennemi avancer jusqu'à un territoire que l'on connait et qui nous donne l'avantage dans le combat. Certes, la défense passive arrive plus souvent à la petite guerre qu'à la grande : dans les cas où l'on doit gagner du temps en défendant un poste seulement pour une durée limitée. D'un autre côté, comme on ne parle de petite guerre que lorsque le retranchement est passager, construit à la hâte, donc facilement attaquable, et qu'il n'est pas souvent de terrain suffisamment petit pour flanqueer de façon naturelle un détachement de l'ordre de 500 hommes, l'on est souvent obligé à la petite guerre de meneer une défense active. Au rste, l'objectif principal des avant-postes et de l'avant-garde dans son ensemble (observer l'ennemi et l'arrêter dans sa progression) exige du commandant des avant-postes beaucoup d'efforts, beaucoup d'attention, et enfin une bien plus grande activité que dans l'armée elle-même. L'attitude proactive est une constante de la pensée de Clausewitz, mise en évidence par Raymond Aron : "Il ne fut pas un doctrinaire de l'offensive - pas plus que de la défensive - il prêcha toujours l'action, l'énergie, l'effort, quelle que soit la forme choisie"." 

L'actualité de CLAUSEWITZ reste grande, selon l'agrégée et docteur en histoire, autour de La petite guerre au XVIIIe siècle (ISC/ECONOMICA, 2008) car les conflits asymétriques constituent de nos jours le défin principal des Etats occidentaux. "La guerilla utilise la tactique de la petite guerre, et le terrorisme est souvent vu comme une modalité contemporaine de la guerilla. L'effet de surprise, socle sur lequel s'appuient les opérations de petite guerre (guerre du faible au fort), mlénage une marge d'incertitude que Clausewitz a fort bien vue (...)."`

 

     La supériorité structurelle de la défense en matière de stratégie nucléaire est affirmée par le général GALLOIS. Pour lui, la défense devient dans ces conditions structurellement supérieure à l'attaque car l'attaquant doit, pour se prémunir contre de possibles représailles, détruire la totalité de points peu étendus et difficiles à localiser avec précision, tandis qu'il suffit au défenseur de s'en prendre à ds villes, objectifs étendus et faciles à localiser. Raymond ARON, de son côté, condamne cette thèse de la supériorité absolue de la défense sur l'attaque, tout en reconnaissant "le caractère plausible, psychologiquement probable, mais non démontré." En fait, au delà de la confrontation d'idées GALLOIS/ARON des années 1960, l'évolution technologique et des stratégies nucléaires elles-mêmes, tendent à accroire deux adéquations des concepts clausewitziens à l'usage stratégique des armes nucléaires:

- la mutation du risque

- la virtualité de l'engegement. (Christian MALIS, chercheur au Centre de recherche des Ecoles militaires de Saint-Cyr Coëtquidam et à l'Institut de stratégie comparée de Paris, autour de Raymond Aron et le débat stratégique français (ISC/Economica, 2005)

Dans la stratégie nucléaire, l'engagement reste toujours virtuel, avec des effets concrets sur les rapports de force politique. Encore de nos jours, l'étalon de la crédibilité nucléaire reste la référence pour définir les grandes, moyennes et faibles puissances dans le monde.

 

Christian MALIS, Sandrine PICAUS-MONNERAT, contributions dans De la Guerre? Clausewitz et la pensée stratégique contemporaine, Economica/ISC/Ecole Militaire, 2008. Raymond ARON, Penser la guerre, Clausewitz, tome 1, L'âge européen, Gallimard, 1976. Carl Von CLAUSEWITZ, De la guerre, Editions de Minuit, 1955.

 

STRATEGUS

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12 mars 2014 3 12 /03 /mars /2014 17:08

        Alors que limiter une guerre à l'utilisation d'armes conventionnelles, même en la présence d'armements de destruction massive, comme des gaz toxiques (pendant la seconde guerre mondiale) ou même des armes nucléaires (comme en Corée) se révèle du domaine du possible, contenir une guerre nucléaire apparait aux stratégistes ou aux stratèges du Pentagone une tâche bien plus risquée. C'est par ces points de l'histoire que Thérèse DELPECH commence l'évocation du concept de guerre nucléaire limitée.

L'idée, notamment défendue de manière constante par Henri KISSINGER qu'une guerre entre les adversaires principaux ne peut déboucher que sur une guerre totale provient directement de l'expérience de la Seconde Guerre Mondiale.

Aussi, du côté américain, même Herman KAHN (On Escalation) estime que la guerre limitée n'est pas une alternative à la guerre totale. On risque de perdre le contrôle d'une guerre limitée, vue l'ampleur des destructions sur des villes ou sur des complexes industriels précis, et d'en arriver progressivement à une guerre totale.

Du côté soviétique, Nikita KHROUCHTCHEV suggre que les guerres nucléaires limitées pourraient dégénérer. "Les Soviétiques, écrit-elle, avaient tendance à croire que, si une guerre nucléaire limitée tournait à l'avantage de l'Occident, ce serait forcément mauvais pour Moscou, et qu'une guerre totale conviendrait mieux à un système centralisé. Peut-être les Soviétiques n'avaient-ils pas acquis la maitrise des tactique d'une guerre nucléaire limitée. C'est pourquoi ils ont tenu à se focaliser sur leurs forces de rétorsion et redoutaient tant ce qu'ils pensaient avoir compris de la méthode américaine pour l'emploi des armes nucléaires. De fait, la littérature soviétique ne traitait la plupart du temps que de guerre totale." Avec, dans les manuels publics, l'emploi conjoints d'armes conventionnelles et d'armes nucléaires. "Henry Kissinger pensait que cette réticence à envisager une guerre nucléaire limitée était une forme de guerre psychologique,et que la diplomatie pourrait servir de substitut au manque d'imagination de l'état-major soviétique. L'idée qu'on puisse raisonnablement essayer d'éduquer les Soviétiques semble naïve si tant est que ce soit ce qu'Henry Kissinger a voulu dire". Il faut lire les Mémoires de Kissinger pour se faire une idée de ce raisonnement très présent dans la mentalité du responsable américaine des affaires étrangères, en exercice ou pas d'ailleurs. 

    "On pourrait faire valoir que les guerres s'avèreraient moins désastreuses grâce aux armes atomiques, parce que les dirigeants en deviendraient plus prudents. Or cette proposition n'a jamais été vérifiée. Résultat, la sagesse conseillait aux puissance nucléaires déviter toute forme de guerre, même conventionnelle, entre eux comme le soutenait dans son livre Michael Quinlan (Thinking About Nuclear Weapons, Oxford University Press, NewYork, 2009). Il est certes séduisant d'envisager des guerres limitées sans escalade, mais l'assurance qu'elles resteront ainsi est tout aussi limitée. cela pourrait s'avérer particulièrement utile dans le cas de pays, qui sont, comme la Chine, intellectuellement familiarisée avec l'idée que toute escalade dynamique est susceptible d'être contrôlée."

 

   Il s'agit pour mieux cerner le concept, sans doute de préciser  ce qu'on entend par limitation d'une guerre nucléaire.

Dans les années 1980, lors du développement sur le papier et sur le terrain d'armes nucléaires tactiques ou même continentales, le thème d'une guerre nucléaire limitée au continent européen, est soulevé à la fois par les partisans du déploiement à l'Ouest de missiles américains, devant dissuader les Soviétiques de faire usage de manière continentale de missiles correspondant à l'Est, et par les opposants à l'implantation de ces mêmes missiles européens. Il s'agit là d'une problématique de guerre nucléaire limitée à l'Europe, le parapluie nucléaire de l'OTAN n'étant pas aux yeux de tous crédible. Si cette guerre est limitée à l'Europe, de nombreux stratégistes favorables à l'installation d'armements nucléaires tactiques en quantité dans les unités opérationnelles des armées, pouvaient espérer que l'usage même de ces armes resteraient limités. La guerre nucléaire resterait alors limitée à la fois dans l'espace et dans les moyens employés...

 

   Dans son étude sur la guerre limitée, Philippe MASSON indique que "d'une certaine manière, à l'ombre de la guerre froide, le nucléaire ouvre une nouvelle forme de débat sur la guerre totale et la guerre limitée. la première conception l'emporte virtuellement avec les représailles massives sur les centres de peuplement à une époque où les Etats-Unis ont le monopole de l'arme nucléaire. La seconde finit par l'imposer avec la doctrine de la riposte graduée préconisée par McNamara à partir des années 1960, une fois le monopole américain battu en brèche par les Soviétiques." Effectivement, la doctrine de riposte graduée est une autre manière de discuter des différents échelons d'une guerre limitée, sauf qu'à chaque échelon est brandie la menace de passer à un pallier de destruction supérieur, avec la menace planante d'une guerre totale au bout. Il n'est pas certain que même avec cette doctrine, les autorités politiques et militaires des Etats-Unis ait réellement pensé à la possibilité d'une guerre nucléaire limitée, vu le temps de plus en plus court pour les missiles d'atteindre leur cible. 

  Toutefois, la sophistication croissance des armes nucléaires (variation de leur puissance, de leur portée, de leur maniabilié), cette poussée technologique qui mêle informatique, distribution différentielle de puissance et capacité de superviser un champ de bataille unifié à l'échelle de la planète ou d'une région, rend possible dans les années 1980 l'hypothèse d'une guerre limitée à l'europe. Les révisions au sein de l'OTAN des doctrines d'emploi en faveur des armes nucléaires capables de frapper le dispositif arrière du Pacte de Varsovie tend à faire monter vers le haut le "seuil nucléaire". Walter SCHÜTZE, examinait en 1983, les facteurs alors nouveaux qui faisaient ressurgir les craintes des gouvernements et les peurs des populations. 

"Le premier facteur c'est que le Président américain a lui-même, en été 1981, et sans doute sans se rendre compte des conséquences psychologiques, estimé que l'emploi des armes nucléaires tactiques (en Europe) ne déclencherait pas nécessairement l'échange de coups stratégiques entre les deux superpuissances. Il n'en fallait pas plus pour raviver les craintes des européens sur le fameux "découplage", c'est-à-dire sur la possibilité d'une guerre atomique qui resterait limitée au "théâtre européen", sans pour autant mener à la destruction des "sanctuaires" des Etats-Unis et de l'Union Soviétique. 

Le deuxième facteur est que de telles suspicions ont trouvé une confirmation dans les documents officiels de l'administration, tels que le rapport (...) de M Weinberger sur la "Military posture" pour l'année 1983 et le "guide" pour la politique de défense des Etats-Unis élaboré par le Pentagone en mai 1982. Ce texte de 126 pages devait rester secret, mais ses grandes lignes ont été divulguées par la presse américaine. Il en résulte que M Weinberger et les responsables militaires des Etats-unis considèrent comme nécessaire de pouvoir disposer des moyens pour mener, au cas où la dissuasion viendrait à échouer, une guerre avec des moyens nucléaires et ceci pour une période assez longue, avec l'intetion de l'emporter sur l'adversaire." Une des conclusions de ces dispositions serait d'implanter sur le sol européen des armes conventionnelles en plus grand nombre, ainsi que des armes nucléaires de portée intermédiaire, intentions qui ont déclenché la grande bataille diplomatico-politique en europe, connue sous le nom de "bataille des euro-missiles".

Rick COOLSART explique en 1984 cette nouvelle doctrine des Etat-Unis et de l'OTAN, l'Airland Battle et la FOFA, qui ne sera pas véritablement mis en application, suite aux événements que nous savons dans le bloc de l'Est. "Les théories développées actuellement, écrivait-il, se basent sur le principe qu'un conflit nucléaire peut être limité. Prenant en compte la plus grande précision des armes stratégiques, certains pensent qu'il est possible de mener une guerre nucléaire de manière sélective : ils vont, par exemple, sélectionner et détruire quelques bases de missiles ennemies, en supposant que la cible sera touchée avec certitude et que les défâts collatérauts seront néglogeables. Une telle frappe "chirurgicale" devrait être exécutée très rapidement, avant que l'ennemi n'ait la possibilité d'utiliser ses propres missiles. En terminologie stratégique, cette capacité de détruire des cibles renforcées en un temps réduit est appelée "time urgent (ou prompt) hard target capability". 

 

     Cet "épisode" montre bien que la tentation existe longtemps (et sans doute va exister pour les petites puissances nucléaires) d'imaginer une guerre nucléaire limitée, soit dans le temps, soit dans l'espace (le plus souvent sans doute). 

 

Rick COOLSART, Airland et FOFA : les nouvelles doctrines des Etats-unis et de l'OTAN, dans Dossier "notes et documents" du GRIP (Groupe de Recherche et d'Information sur la Paix), n°77-78, novembre 1984. Walter SCHÜTZE, Vers le recours à l'arme nucléaire : quels champs de bataille en Europe centrale?, dans Cahiers d'etudes Stratégiques (CIRPES) n°1, La nouvelle doctrine américaine et la sécurité de l'Europe, 1983. Philippe MASSON, Guerre limitée, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013.

 

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