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25 octobre 2019 5 25 /10 /octobre /2019 12:07

    Ce membre de la grande famille des PUYSÉGUR est un officier général et un gentilhomme français, élevé à la dignité de maréchal de France par LOUIS XV en 1734. Descendant d'une lignée de gentilhommes originaires de Gascogne, il sert dès 17 ans au régiment d'infanterie du roi (1600-1682), ne quittant jamais le service jusqu'à sa mort.

 

    Il participe à la bataille de Fleurus (1680), sous les ordres du maréchal de LUXEMBOURG. Lieutenant général de plusieurs place-forte des Pays-Bas, avant d'être nommé maréchal de France après la guerre de Succession polonaise. Il rédige, de 1693 à 1742, un traité militaire qui n'est publié qu'après sa mort, sous le titre de L'Art de la guerre par principes et par règles.

   Pour PUYSÉGUR, la guerre représente l'activité humaine le plus importante, mais son étude est par trop négligée, les stratèges et les soldats se contentant de faire la guerre en fonction de leur expérience personnelle et de leurs habitudes. Déçu par l'absence d'une théorie réellement universelle de la guerre, il se propose de pallier ce manque en offrant ses propres réflexions sur le sujet. Utilisant les ouvrages classiques ainsi que les principes de MONTECUCCOLI et les Mémoires de TURENNE comme bases théoriques, il élabore sa propre méthode, fondée en grande partie sur une étude approfondie de cas historiques. Pour illustrer ses propos, PUYSÉGUR décrit une campagne fictive qu'il situe entre la Loire et la Seine où s'affrontent deux armées composées de 100 bataillons et de 200 escadrons chacune.

Le grand stratège de son époque est VAUBAN dont la maitrise de la science des sièges et des fortifications est inégalée. De manière générale, PUYSÉGUR subit l'influence de son environnement intellectuel, et, dans le domaine spécifique de la guerre, celle de VAUBAN. Il est convaincu que l'approche géométrique de ce dernier peut trouver son application dans d'autres domaines de la tactique, un bon plan de guerre pouvant être formulé de manière certaine avant même le début des hostilités. Une connaissance profonde du terrain et de l'adversaire doit permettre de bien organiser ses troupes en fonction des données du moment. Le rôle principal du commandant en chef est d'adopter les ordres de bataille nécessaires et de faire avancer ses troupes "dans les règles les plus parfaites des mouvements". Selon lui, l'armée en mouvement doit être semblable à une fortification mouvante dont toutes les composantes agissent en accord les unes avec les autres et s'orientent vers le même but.

Cette conception de la guerre est popularisée par son contemporain Jean-Charles FOLARD (dont les écrits sont publiés avant le traité de PUYSÉGUR). Contrairement à FOLARD ou MENIL-DURAND, il comprend l'importance du feu dans le combat moderne, en particulier son potentiel de destruction, le feu et le choc étant tous deux nécessaires à la victoire. Outre la supériorité intrinsèque du commandant et sa connaissance approfondie de l'art de la guerre, la victoire s'obtient grâce à la supériorité numérique, à une meilleure capacité à s'adapter au terrain et aux qualités morales des troupes. (BLIN et CHALIAND).

     PUYSÉGUR s'interroge - longuement - sur le bien-fondé de la suppression des piques et des mousquets au profit du fusil à baïonnette. Il participe au débat - intense dans les instances politiques et économiques (l'enjeu est grand pour les arsenaux...), en faveur du fusil, tout en insistant sur l'importance toujours actuelle en son temps, du choc (et donc d'avoir des piques pour les soldats...).

 

Jacques-François de Chastenet de PUYSÉGUR, Art de la guerre, par principes et par règles, Paris, Charles Antoine Jombert, 1742, en deux volumes ; réédition par Hachette Livre - Bnf, 2018. Disponible sur le site Gallica. Extrait A propos de Turenne et des différents types de guerres, à partir de L'Art de la guerre, Lishenne et Sauvan, Bibliothèque historique et militaire, tome V, Paris, 1844, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire française, Paris, 1960. Robert Quimby, The Blackground of Napoleonic Warfare, The Theory of Military Tactics in 18e Century France, New York, 1957.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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23 octobre 2019 3 23 /10 /octobre /2019 07:17

       PROCOPE DE CÉSARÉE est un rhéteur et historien byzantin. Secrétaire et conseiller du général byzantin BÉLISAIRE, il l'accompagne dans la campagne contre les Perses (532) et dans l'expédition en Afrique du Nord contre les Vandales (533-534), et également dans la campagne contre les Ostrogoths en Italie (540). Il est l'auteur d'ouvrages comme Les Guerres de Justinien, Sur les monuments et d'Histoire secrète de Justinien.

 

Une carrière de secrétaire

    Né à Césarée de Palestine, ville cosmopolite où se mêlent chrétiens, juifs et samaritains, il étudie les oeuvres des classiques grecs et la rhétorique et devient en 527, première année du règne de l'empereur JUSTINIEN, le secrétaire particulier du général BÉLISAIRE, commandent en chef des armées. On connait surtout de lui ses pérégrinations lors des campagnes de BÉLISAIRE et de NARSÈS (en Italie) et qu'il est ensuite préfet à Constantinople (562). On peut penser, étant au courant des conflits entre BÉLISAIRE et JUSTINIEN, et vu les écrits sur le règne de cet empereur, qu'il se trouvait entre les deux. Son Histoire secrète de JUSTINIEN, qui dresse un portrait peu flatteur de l'empereur et surtout de THEODORA, inachevé, n'est connu qu'après sa mort. Ce qui explique qu'il est, à la suite des Guerres de Justinien, récompensé par l'empereur et qu'il commence en retour la rédaction de Sur les monuments, lui aussi inachevé...

 

Une oeuvre de référence

    Ses écrits sont la principale source d'information sur le règne de l'empereur Justinien. PROCOPE DE CÉSARÉE est le témoin privilégié de la reconquête initiée par l'empereur.

Les 8 livres qui composent ses Guerres de Justinien se divisent en 3 parties, vraisemblablement publiées en un tout en 551 :

- Les guerres contre la Perse, la relation de la lutte entre les Byzantins et le Perses (Empire sassanide) jusqu'en 549 et dont aucun des adversaires ne sort véritablement vainqueur (les deux premiers livres qui comportent une préface, tirée d'HÉRODOTE et de THUCYDIDE)  ;

- La guerre contre les Vandales (d'Afrique du Nord) et les événements entre 532 et 548, qui se terminent par la défaite complète des Vandales, leur royaume étant anéanti (les deux livres suivants) ;

- Les guerres gothiques qui couvrent la période 536-551, au cours de laquelle les Ostrogoths sont battus en Sicile et en Italie méridionales (les trois livres suivants, les plus longs) .

   Il est probable que si PROCOPE n'avait pas été byzantin, il eût tenu, dès le siècle dernier, comme l'un des historiens de l'Antiquité. Peu d'historiens latins peuvent être perçus comme plus considérables. Et, sur le plan militaire, ses Guerres sont remarquables pour comprendre l'intelligence des campagnes comme pour apprécier les qualités tactiques de la cavalerie byzantine. (BLIN et CHALIAND).

    L'Histoire secrète de Justinien est en si parfaite contradiction, par son dénigrement, avec les propos flatteurs tenus par l'auteur dans les Guerres de Justinien et Sur les monuments, que certains auteurs se sont interrogés sur son attribution. Mais sur le plan des faits, ils ne se contredisent pas et PROCOPE explique pourquoi dans la préface ce livre ne pouvait être publié de son vivant.

 

    Plusieurs auteurs contemporains se sont inspirés de lui, comme JEAN LE LYDIEN, Marcellinus COMES (le comte MARCELLIN), Jean MALABAS, Pierre le PATRICE, Hésychios de MILET, ce dernier étant l'auteur de trois ouvrages importants, dont une histoire romaine et générale et un dictionnaire biographique des écrivains et artistes classés par ordre alphabétique. Jusqu'au début du VIIe siècle, historiens et chroniqueurs se relaient pour décrire les faits et gestes des empereurs.

 

PROCOPE DE CÉSARÉE, Histoire secrète, Les Belles Lettres, 1990 ; La Guerre contre les Vandales, Les Belles Lettres, 1990 ; Constructions de Justinien 1er, Alexandrie, Edizioni dell'Orso, 2011 ; Histoire des Goths, Les Belles Lettres, 2015. On peut trouver des textes sur le site remacle.org. Extraits de La Guerre des Perses et de La Guerre des Goths, traduit de History of the Wars, Washington Square Press, 1967, par Catherine Ter SARKISSIAN, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Averil CAMERON, Procopius and the Sixth Century, Berkeley, 1985.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, DIctionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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19 octobre 2019 6 19 /10 /octobre /2019 08:25

    POLYEN est un historien grec, rhéteur et écrivain militaire. Avocat à Rome sous le règne de MARC AURÈLE et de LUCIUS VERUS, Il est l'auteur d'un ouvrage de compilation, adressé à ce dernier lorsqu'il part en campagne contre les Parthes (162), Stratagèmes ou ruses de guerre.

    Cette compilation très inégale recense les ruses les plus célèbres des Grecs, des Romains et des "barbares". Il y décrit notamment les ruses et stratagèmes employés par ÉPAMINONDAS à Leuctres, par ALEXANDRE au siège de Tyr et par Jules CÉSAR lors de la guerre des Gaules.

Ce texte est plus qu'un simple recensement des diverses ruses et stratagèmes de l'Antiquité. POLYEN décrit en détail certaines stratégies, comme celle employées par les Carthaginois lors des guerres puniques, où il n'omet ni les manoeuvres politiques ni les actions diplomatiques des protagonistes. S'il est loin d'égaler THUCYDIDE dans son analyse pénétrante, il offre au lecteur une palette extrêmement variée des faits militaires, plus ou moins connus, accomplis - véritablement ou selon la légende - pendant la période où naît et se développe la stratégie occidentale de l'ère classique.

Les huit Livres que comprend ce texte constituent un témoignage intéressant pour l'histoire grecque et romaines, principalement pour les périodes classiques mais aussi hellénistiques, pour également celle des Scythes ou des Perses : il rassemble environ 900 récits d'historiens perdus, particulièrement ÉPHORE DE CUMES et NICOLAS DE DAMAS.

 

POLYEN, Ruses et stratagèmes, traduit par Gui-Alexis LOBINEAU, commenté par Benoit CLAY, Paris, éditions Mille et une nuits, 2011. Un second ouvrage du même auteur et du même traducteur, Ruses de femmes est publié l'année suivante par la même maison d'édition.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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17 octobre 2019 4 17 /10 /octobre /2019 14:30

   Polybe est un homme d'État et un théoricien grec, né à Mégapolis en Arcadie et pris en otage en 190 à Rome. Pris comme précepteur personnel de Scipion Émilien, il joue dans le cercle des Scipion un grand rôle dans l'intégration de la Grèce centrale à la République romains après la victoire romaine sur la ligue achéenne en 146 av. J.C. Il est connu comme l'auteur de nombreux textes, notamment de l'Histoire générale. Son oeuvre d'historien retrace l'ascension de Rome, qu'il admire pour sa constitution mixte et son régime mêlant monarchie avec les consuls, oligarchie avec le Sénat, et démocratie avec les comices et les tribuns, notamment dans les années 264 et 146 av. J.C., moment critique qui voit la cité italienne devenir puissance méditerranéenne dominante, puis véritable empire territorial. L'ouvrage est un modèle de narration historique fondée à la fois sur l'enquête, la recherche et la réflexion.

 

 Une carrière au service des Scipions

     Hipparque (commandant de cavalerie) de la Confédération achéenne entre 180 et 190, POLYBE est l'un des mille notables achéens déportés à Rome après la défaite de PERSÉE DE MACÉDOINE. A  Rome, POLYBE a la bonne fortune de faire partie des familiers du général romain SCIPION ÉMILIEN. Il devient le mentor de ce deernier et séjourne à Rome près d'une quinzaine d'années (167-150). Il est possible qu'il accompagne SCIPION en Espagne (151) puis en Afrique. Sa présence est attestée lors de la campagne qui mène au siège et à la destruction de Carthage (146). Après cette date, peu d'événements de sa vie nous sont connus. Même lorsqu'il est libéré et autorisé à retourner en Grèce, il préfère revenir très vite à Rome. Le livre de POLYBE consacré à la tactique est perdu, de même qu'une importante partie de son ouvrage principal.

Le rôle de l'historien, selon POLYBE, consiste à collationner et à étudier des documents, à connaître le terrain géographique de l'action et à ses servir de ses connaissances historiques et de son expérience politique. Il a accès à des sources privées comme à de nombreuses sources orales. Il fréquente à Rome la plus haute société romaine, connait et fréquente les hommes politiques les plus importants de son temps, à l'instar de CATON L'ANCIEN. Par ailleurs, il voyage largement et jouit d'une solide expérience politique. La fortune et son talent le placent au plus près des centres de décisions militaires. POLYBE demeure le grand historien de la montée de l'impérialisme romain et un fin observateur des qualités de l'armée romaine. Il est considéré avec THUCYDIDE dont il est en quelque sorte l'héritier, comme le plus grand historien de l'antiquité gréco-romaine.

 

Des livres passés à la postérité

   Malgré la perte d'une partie de son oeuvre, nous avons un aperçu de l'ampleur de son érudition et de ses connaissances,. La dernière partie de sa vie est consacrée à la rédaction de sa grande oeuvre, les Histoires, en 40 livres où il mène de front l'histoire de Rome et celle des États contemporains tels les monarchies lagide, seulécide et attalide. Seuls 5  livres de cette oeuvre sont parvenus en intégralité jusqu'à nous, mais on possède aussi des fragments considérables des autres livres, notamment le livre IV. Dans cet ouvrage, il veut montrer comment et pourquoi les nations civilisées du monde sont tombées sous la domination de Rome.

   Outre les Histoires nous sont connus d'autres oeuvres mineures. Par exemple un Éloge de Philopoemen en 3 livres, servant probablement de livre d'exemple du bon commandement pour son élève SCIPION ÉMILIEN. Également un Traité de tactique, mentionné par ARRIEN et ELIEN LE TACTICIEN. Il recommande dans ce traité que le chef de guerre soit versé et connaisseur de l'astronomie et de la géométrie entre autres. Son traité de tactique s'intéresse probablement aussi aux qualités techniques et morales du chef : solution de terrain, poliorcétique, gestion de l'action. Le manuel contient probablement des conseils de siège importants, faisant le pendant à l'approche défensive (celle qui nous est parvenue) d'ÉNÉE LE TACTICIEN. C'est d'ailleurs certainement pour cette connaissance fine de l'art deu siège que POLYBE est requis pour les travaux relatifs à la prise de Carthage et de Numance. 2galement un Traité sur les régions équatoriales et un écrit intitulé Guerre de Numance, tous perdus.

 

Les Histoires

   Le but de l'ouvrage est exposé dans l'introduction : "Qui donc serait assez stupide ou frivole pour ne pas vouloir connaître comment et par quel mode de gouvernement presque tout le monde habité, conquis en moins de 53 ans, est passé sous une seule autorité, celle de Rome, fait dont on ne découvre aucune précédent?" Il s'agit de l'histoire du triomphe de Rome sur Carthage et de l'expansion romaine dans l'Orient grec, qui en est la conséquence. Pour POLYBE, il s'agit tout particulièrement d'une réflexion sur les causes et les modalités de la perte de l'indépendance de sa patrie.

 

Une méthode historique renouvelée inspirante jusqu'à nos jours.

   POLYBE met au service de cette grande oeuvre une méthode neuve, rigoureuse et hardie. Pour lui, l'histoire est une discipline scientifique, qui ne doit pas grand chose par exemple à la divination et aux oracles qui imprègnent pourtant encore à son époque jusqu'aux chefs militaires. Il ne tente pas de faire de la grande littérature ; son style est plutôt médiocre, banal, lourd, sans art. Il critique d'ailleurs sans ménagement ceux de ses prédécesseurs qui préfèrent l'effet de style ou le pathétique à l'exactitude et à la précision. Il n'entend pas non plus faire oeuvre de propagande, comme le font beaucoup d'hommes politiques lettrés de son temps. Son récit se fonde sur les faits et les témoignages, et est guidé par une réflexion d'ensemble comme par sa connaissance de la véritable géographie du monde connu. A la suite de THUCYDIDE, il distingue les causes immédiates, les prétextes, et les véritables causes, moins apparentes. Certes, il attache une grande importance aux forts personnalités, telles que SCIPION ou HANNIBAL. Il étudie essentiellement les faits militaires et politiques, mais il sait toujours dépasser le plan anecdotique. A la suite d'ARISTOTE, il voit le poids des structures politiques et leur évolution. Le lecteur moderne remarque avec grand intérêt que les faits économiques et sociaux ne lui sont pas du tout étrangers. Il comprend l'importance du dépeuplement, l'oliganthropie, dans le déclin de la Grèce. Surtout, il montre le rôle qu'a joué l'avidité des négociants romains dans le développement de l'impérialisme, l'importance, dans cette politique, de la recherche des capitaux et de la spéculation.

L'évolution de la méthode historique lui doit donc beaucoup. Pourtant, on doit constater, en l'état de notre documentation, qu'il n'a pas fait école. Ses successeurs lui sont très inférieurs, comme le montre le cas de TITE-LIVE qui utilise son oeuvre pour son Histoire de Rome, mais sans parvenir à égaler la rigueur de sa méthode et l'ampleur synthétique de son jugement. (Claude LEPELLEY).

Son très riche livre est beaucoup pillé par la suite, comme par POSIDONIOS d'APANÉE et STRABON.

Ce sont surtout les historiens du XIXe siècle qui reconnaissent plus tard en lui un précurseur.

Il s'apparente à HÉRODOTE par bien des côté (rationalisme qui n'évite pas le recours au principe métaphysique de la "fortune" ou de la destinée).

 

POLYBE, Histoire, traduction et présentation de D. ROUSSEL, collection La Pléiade, 1970, réédition 1988 ; Histoires, édition (bilingue) de Paul PEDECH, Les Belles Lettres, en 10 volumes, 1961-1990. Extraits (Bataille de Trasimène et Bataille de Cannes, Livre III, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de la stratégie, tempus, 2016. Claude LEPELLEY, Polybe, dans Encyclopedia Universalis.

Paul PEDECH, La méthode historique de Polybe, Paris, 1964.

 

 

  

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12 octobre 2019 6 12 /10 /octobre /2019 11:48

     Christine de PIZAN ou Christine de PISAN, est une philosophe et poétesse française, de naissance vénitienne. Elle est considéré comme la première femme écrivain de langue française ayant vécu de sa plume. Son érudition la distingue des écrivains de son époque, hommes ou femmes. Auteure prolifique, elle compose des traités de politique, de philosophie et des recueils de poésie, notamment entre 1400 et 1418. Elle est souvent citée par les auteures féministes. Elle est remarquée pour ses études sur la situation de la France de son époque.

 

Une femme à l'encontre des préjugés de son temps

    Son père Thomas de PIZAN (Tommaso di Benvenuto da PIZZANO), médecin réputé et conférencier d'astrologie (à cette époque médecine et astrologie vont souvent de pair, dans les études comme dans les professions) à l'université de Bologne, est appelé à Paris par Charles V en 1386. Plongée dans l'univers de la cour royale, Christine PIZAN, qui a hérité de son père son goût pour les études, profite de l'instruction dispensé par son père, dans la mesure du possible (la grammaire plutôt que les sciences...), et subit l'éducation donnée alors aux jeunes filles de la noblesse. Elle commence vite à composer des pièces lyriques très admirées. Mariée (1380) par son père à Étienne CASTEL, lequel, homme savant et vertueux, notaire du roi, éloigné de la cour après la mort du roi (la même année), meurt en 1387, la laissant veuve. Ne se remariant pas malgré sa détresse matérielle (attirant sur elle de ce fait méfiance et racontars), elle élargit le champ de ses études (1390-1399) et à partir de sa rencontre avec le livre de BOÈCE en octobre 1402, se converti à la philosophie et aux sciences. Elle s'intéresse à l'Histoire, domaine fort peu prisé, et à la poésie, et grâce aux commandes et à la protection de puissants comme Jean de BERRY et le duc Louis 1er d'Orléans, elle conquis une place dans le monde des courtisans, des savants, des hommes cultivés et des gens de pouvoir, que ce soit dans l'Église ou dans les cercles politiques (souvent les mêmes...). Se cantonnant à l'écriture, et n'affichant pas d'ambitions politiques particulières, elle convainc par ses convictions et son érudition peu commune pour l'époque, même parmi les hommes. Elle discute ainsi avec Jean de GERSON (1364-1429) menant une carrière ecclésiastique autant que politique, qu'elle soutient dans la querelle sur le Roman de la Rose de Jean de MEUNG. Lors de cette querelle, elle polémique avec de grands intellectuels comme Jean de MONTREUIL (1354-1418), admirateur de la culture antique, et qu'on désigne souvent comme le premier humaniste français, ou encore GONTIER et Pierre COL...

  Dans la première décennie du XVe siècle, Christine de PIZAN est une écrivaine renommée, en France comme ailleurs en Europe. Elle ne peut malgré son souci de rester en dehors des conflits directement en prise avec les problèmes de succession royale, éviter les choix politiques. En 1418, au moment de la terreur bourguignonne, elle trouve refuge dans un monastère. La victoire à Orléans de Jeanne d'ARC lui redonne l'espoir ; elle rédige en son honneur le Diété de Jeanne en 1429, avant de mourir peu de temps après.

   Christine de PIZAN est d'abord poétesse et c'est grâce à ses oeuvres de poésie qu'elle se faite connaitre et assure en même sa subsistance. Organisés dans des recueils, ses poèmes s'inspirent directement de son expérience personnelle. Elle est au sommet dans la littérature de l'art de la ballade. Des aspects pré-féministes y percent parfois, renforcés nettement dans ses écrits didactique et éducatif. Il met l'accent sur la fonction éducative des femmes et certains considèrent son intervention dans la polémique à propos du Roman de la Rose comme un manifeste, sous une forme primitive, du mouvement féministes (Epistre ou Dieu d'Amours (1399), Dit de la rose (1402), critique de la seconde partie du Roman de la Rose. Elle écrit également dans des domaines alors considéré du domaine réservé aux hommes, sur le religieux et le militaire.

 

Une écrivain prolifique dans le domaine de la stratégie

   Dans son enfance, elle suit son père, astrologue de renon, qui part pour la cour de France peu après la naissance de sa fille. Sa vie est marquée par les troubles politiques et religieux liés à la guerre de Cent Ans, notamment la débâcle d'Azincourt de la chevalerie française devant les archers anglais. Elle subit également les conséquences des guerres civiles de Bourgogne et d'Orléans.

Toute son oeuvre est dominée par la force d'un patriotisme d'avant la lettre qu'elle perçoit comme l'unique remède aux nombreux maux qui frappent le pays. C'est dans ce contexte d'insécurité qu'elle rédige son traité de stratégie, Le Livre des faits d'armes et de la chevalerie, en 1409. Peu après, elle écrit ses Lamentations sur les maux de la guerre civile (1410) et le Livre de la paix (1412).

Le Livre des faits d'armes est avant tout une récapitulation de la pensée stratégique classique que l'auteur amalgame aux doctrines contemporaines sur l'éthique de la guerre. Christine de PISAN subit l'influence des Anciens comme Flavius VÉGÈCE, Jules FRONTIN et Valerius MAXIME, et celle d'auteurs contemporains comme Honoré BONET, auteur de L'Arbre des batailles (1388). Il est divisé en 4 parties, les deux premières étant consacrées aux stratèges romains avec quelques allusions aux événements contemporains. Les deux dernières parties traitent des lois qui gouvernent civils et militaires et des lois qui régissent les relations entre nations. Les passages les plus intéressants de ce traité sont composés sous forme de dialogues entre Christine de PISAN et des contemporains anonymes. L'analyse commence par un débat sur la guerre juste. L'auteur dresse ensuite le portrait du commandant idéal et suggère que sa présence sur les champs de bataille n'est pas toujours indispensable. Cette admiratrice de Jeanne d'ARC s'intéresse également à l'éducation militaire des jeunes hommes, qui, pense-t-elle, doit être accompagnée d'une forte discipline. Elle fait la distinction entre les jeunes gens d'origine aristocratique et les autres. Les premiers doivent être entrainés à l'art de la chevalerie, les seconds au tir à l'arc. Suit une analyse sur les fortifications et les sièges qui décrit en détail l'état de la technologie militaire du début du XVe siècle. L'intérêt de son ouvrage est qu'elle minimise l'approche ritualisée et individualiste du combat, incarnée par les exploits du chevalier, au profit d'une conception plus pragmatique de la guerre, marquée par la discipline, la cohésion et la loyauté envers le prince.  Ce constat annonce déjà, même timidement, les changements qui interviennent plus tard au cours du siècle suivant et qui aboutissent aux réformes proposées par MACHIAVEL. (BLIN et CHALIAND)

 

Une oeuvre oubliée et redécouverte

    Son oeuvre, dans l'ensemble, est ensuite oubliée, mais est redécouverte à la Renaissance, utilisée également, avant de retomber de nouveau dans l'oubli, comme appartenant à une époque aux critères techniques et esthétiques révolus. Elle n'est pas ignorée, mais plus très accessible directement.

C'est seulement au XIXe siècle et dans les premières années du XXe que sont exhumées ses ouvrages et certains bénéficient d'une édition permettant d'atteindre un public plus large que celui des érudits. Ses textes sont commentés surtout pour sa qualité poétique et sa loyauté envers le royaume, source pour certains du patriotisme (surtout pour les historiens de la moitié du XIXe siècle). A la fin du XIXe siècle, c'est surtout à partir des cercles féministes que son oeuvre, de manière assez sélective d'ailleurs, est diffusée et commentée. Dans les premières années du XXe siècle, des études tendent à donner d'elle et de ses écrits un portrait plus précis, plus "neutre", replacé dans son contexte historique, débarrassé de ces liaisons anachroniques entre l'époque de l'auteure et l'époque des contemporains.

Pendant la seconde guerre mondiale, la Résistance utilise la figure de Christine de PIZAN, de même que Jeanne d'ARC est évoqué dans les rangs de la Résistance par les oeuvres d'ARAGON ou de Jules SUPERVIEILLE, dans un parallèle entre la France déchirée par la guerre de Cent Ans et le pays occupé et coupé par la ligne de démarcation...

A partir des années 1980, son oeuvre connait un regain d'intérêt, mesurable par le nombre de travaux qui sont consacrés à ses livres. Les études sur le Moyen Âge et les études féministes se conjuguent pour lui donner une place dans la culture officielle. La Livre de la Cité des Dames prend une dimension fondamentale à cet égard. Il est traduit en Français moderne en 1986 par Thérèse MOREAU et Éric HICKS. Le développement de la gender history contribue aussi au succès de l'oeuvre de Christine de PIZAN.

 

Christine de PIZAN, Poésies diverses composées entre 1399 et 1402 ; Epistre au Dieu d'amours, 1399 ; Le Chemin de longue estude, 1403 ; La Cité des dames, 1404-1405 ; Le Livre des trois vertus à l'enseignement des dames, 1405 ; Le Livre de la paix, 1414... Tous ces ouvrages, écrits en vieux Français, sont disponibles au site de la BNF.

Maurice ROY (éd.), Oeuvres poétiques de Christine de Pizan, Firmin-Didot, 1886-1896. Mathilde LAIGLE (éd.), Le livre des trois vertus de Christine de Pisan et son milieu historique et littéraire, Honoré Champion, 1912. Suzanne SOLANTE (éd.), Le livre des Fais et bonnes meurs du sage roy Charles V, H. Champion, 1936-1940. Charity Cannon WILLARD (éd.), Le livre des trois vertus, édition critique, introduction et notes de CCW, texte établi en collaboration avec Eric HICKS, Honoré Champion, 1989. Thérèse MOREAU (éd.), La Cité des dames, texte traduit par TM et EH, Stock, collection Moyen Âge, 2005. 

Ernest NYS, Christine de Pisan et ses principales oeuvres, Bruxelles, 1914. Régine PERNOUD, Christine de Pisan, Paris, 1982.

Simone ROUX, Christine de Pizan, Femme de tête, femme de coeur, Payot & Rivages, 2006. Françoise AUTRAND, Christine de Pizan, Fayard, 2009.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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8 octobre 2019 2 08 /10 /octobre /2019 16:22

   L'Empire Ottoman a une longévité (près de dix siècles, de 1299 à 1923) et une organisation (une fois son socle anatolien consolidé, qui le fait comparer à l'Empire Romain d'Occident, même s'il est un tout autre genre d'Empire. Né de la nécessité de trouver un refuge, développé à cause de multiples circonstances, il se place à un endroit géostratégique majeur, entre Orient et Occident, entre Europe et Asie, et bénéficie de la maitrise de plusieurs accès aux mers. Il s'étend durant trois siècles en effet des portes de Vienne au Golfe Persique, d'oran en Algérie à Bakou sur la mer Caspienne, et des steppes de l'actuelle Ukraine aux marais du Nil dans l'actuel Soudan et aux montagnes de l'actuel Yémen. Dans le cadre de ses relations internationales, l'Empire Ottoman était appelé "Sublime Porte", du nom de la porte d'honneur monumentale du grand vizirat, siège du gouvernement du sultan à Constantinople. Il est longtemps un allié du royaume de France contre les Habsbourg.

 

Un développement d'abord aux dépens de l'Empire byzantin

    Fuyant les Mongols (1221), une tribu turque dirigée par ERTOGHRUL offre ses services au sultan seldjoukide de Konya qui lui concède un petit fief non loin de Constantinople.Son fils embrasse l'islam et règne sous le nom d'OSMAN (1291-1326). Ce dernier est à l'origine de la dynastie ottomane (Osmanli). La future expansion ottomane est une des conséquences indirectes de la conquête mongole. Celle-ci et la terreur qu'elle inspire poussent vers l'Anatolie divers groupes nomades, comme les Turcomans, qui y accroissent la proportion de turcophones.

La culture des marches qui se développe en Anatolie est dominée par le concept de guerre sainte, cependant que les traditions nomades, particulièrement sur le plan militaire, perdurent. Les luttes tribales sont incessantes entre les diverses principautés turcophones tandis que la guerre à connotation religieuse prend ou prendra bientôt trois directions : à l'ouest, l'empire byzantin ou ce qu'il en reste, au oord, le Pont, également tenu par les Grecs, et au sud-est, la petite Arménie.

OMAN se rend maître d'Iznik et de Brousse, son successeur ORKHAN s'empare de Gallipoli (1354) et d'Andrinople (1361). Cette dernière ville devient le quartier général de la principauté ottomane.

      Les bases du futur empire sont jetées par MOURAD 1er (1362-1389), le conquérant des Blakans. A partir de 1365, l'Empire byzantin, en dehors de quelques possessions mineures, se réduit comme une peau de chagrin autour de la cité et de ses remparts. Le Pape réclame une croisade. Seul le duc de Savoie accourt à la rescousse, reprend Gallipoli (1366) et rend bientôt la place aux Byzantins. Tandis que l'empereur byzantin lui-même quémande à Rome l'aide du Pape, les princes serbes sont défaits à la bataille de la Maritza (1371). Gallipoli est reprise (1379). Pourtant, dans les Balkans, rien n'est encore joué. Et MOURAD 1er doit retourner en Anatolie. A Konya, les Karamides, qui s'estiment les héritiers des Seldjoukides (du sultanat de Rum), défient les Ottomans. MOURAD parvient à les battre (1387). Les adversaires des Ottomans ne sont pas qu'à l'ouest et il faudra plus d'un semi-siècle pour que l'embryon d'empire que MOURAD est en train d'essayer d'édifier puisse véritablement prétendre à l'hégémonie régionale.

Pendant que MOURAD défait les Karamanides, c'est la révolte dans les Nalkans où il doit accourir. Il bat les Bulgares (1387- et surtout le royaume de Serbie à Kosovo (1389). MOURAD 1er paie la victoire de sa vie. Il a eut tellement à combattre divers ennemis sur plusieurs fronts que son énergie est consacré à la formation d'une armée, délaissant par là, par la force des choses, ce qui fait la force d'un Empire, la capacité d'accumuler des richesses (impôts, tributs...), le contrôle des différentes voies de circulation des marchandises et des hommes, l'emprise idéologique (l'islam est déjà là mais c'est insuffisant seul), la permanence d'un système administratif...

 

La formation du corps des Janissaires

MOURAD 1er est le créateur du corps de Janissaires qui rappelle celui des gulhams, ces esclaves militaires dont usaient, plusieurs siècles auparavant, les Samanides. Corps créé à partir d'un recrutement forcé (devichirmé) d'enfants non musulmans enlevés à leur famille, surtout d'origine balkaniques, islamisés, entrainés et encasernés dès leur plus jeune âge et formant un corps de fantassins d'élite dévoués au sultan régnant.

Nul ne pouvait être admis parmi les janissaires hors ceux recrutés par le système du devichirmé. Le code militaire des janissaires, tout particulièrement au début de l'institution, était strict - par la suite, ce corps interviendra à de multiple reprises dans les questions de succession :

- Obéissance absolue aux officiers. Corps (y compris sur le plan sexuel et âme) soumis aux exigences du service.  Soumission entière à l'égard de ceux qui exercent le pouvoir.

- Ne pratiquer aucun autre métier que celui des armes et s'y perfectionner sans relâche. Caractéristique qui interdit de comparer le système de la Légion romaine aux janissaires, les premiers intervenant dans les constructions (forts, routes, embarcations, machines de guerre...)

- S'abstenir de tout luxe indigne d'un soldat.

- Ne pas se marier (cette règle finit par être supprimée).

  Tout d'abord au nombre de 5 000, le corps des janissaires sera, au cours de l'histoire ottomane, doublé et même triplé. La réputation d'invincibilité venait à la fois de leur excellence et de leur esprit de corps (renforcé par une fréquente homosexualité, ce qui dans l'histoire de nombreuses sociétés militaires n'est pas rare chez les troupes d'élite). On ne rencontre cette réputation dans l'histoire auparavant en Orient que chez les Immortels des Perses.

 

L'entreprise impériale prend son lent essor jusqu'à la chute de Constantinople.

   Le successeur de MOURAD 1er, BAYAZID dit la Foudre (Yildirim) se révèle particulièrement énergique, d'une forme d'énergie qui est à la fois admirée et crainte alors pour une certaine culture répandue chez les élites du Moyen-Orient que celles-ci diffusent d'ailleurs dans les populations soumises. Après avoir fait exécuter son frère (qui pouvait prétendre au trône), il accourt en Anatolie soumettre les principautés qui s'étaient révoltées à l'annonce de MOURAD 1er (c'est en fait presque une tradition dans ces régions après la mort d'un souverain...). Profitant de ce qu'il se consacre à la mise au pas de l'Anatolie occidentale, les Byzantins reprennent Gallipoli et les Valaques reconquièrent Salonique (1394).

Pour contrer les Ottomans, le roi de Hongrie, SIGISMOND, fait appel au roi de France. Celui-ci dépêche quelque 14 000 cavaliers placés sous le commandement du comte de Nevers (le futur Jean sans Peur), auxquels se joignent, en chemin, des Anglais, des Allemands, des Suisses, des Polonais. A Nicopolis (1396), cette cavalerie, qui ne connait que la charge frontale, enfonce dans un premier temps le centre ottoman, mais elle est bientôt prise en tenailles et massacrée par les janissaires, tandis que les auxiliaires valaques, transylvains et hongrois qui se trouvent aux ailes font retraite. Cette victoire accroit la réputation de BAYAZID. Les Ottomans s'affirment comme une puissance militaire redoutable. L'année suivante, en Anatolie, ils soumettent la principauté turque des Kramanides. Puis, ils s'attaquent victorieusement au sultan de Sivas. BAYAZID met alors le siège devant Constantinople tandis que l'empereur MANUEL II va (encore) à Rome pour quémander une croisade. Au moment où BAYAZID semblait devoir l'emporter, il est écrasé par TIMOUR non loin d'Ankara (1402).

      La machine de guerre ottomane qui, en dehors des Hongrois, surclasse les armées balkaniques et danubiennes, ainsi que les troupes des principautés turcophones d'Anatolie occidentale, n'est pas de taille face à TIMOUR qui a triomphé de la Horde d'Or et des mamelouks. Car l'édifice de conquête est encore fragile. Pour TIMOUR, BAYAZID ,'est encore qu'un bey, tandis que ce dernier avait sollicité, en vain, des mamelouks d'Égypte le titre de "sultan de Rum" afin de devenir l'héritier légitime des Sedjoukides d'Anatolie. Après la victoire de TIMOUR, tout est à refaire pour les successeurs de BAYAZID. Les Hongrois continuent d'être influents dans les Balkans et constituent une puissance redoutable. Les principautés d'Anatolie, hier soumises, sont prêtes à la révolte, d'autant plus que les possessions durement acquises par BAYAZID sont maintenant divisées en trois par des frères qui bientôt se combattent. En Anatolie, c'est le désordre. Le centre de gravité des Ottomans demeure les Balkans au sud du Danube, avec Andrinople pour capitale.

Au lendemain de la mort de BAYAZID (1402), l'interrègne est difficile avec l'irruption de querelles dynastiques finalement réglées par un sultan, MEHMED, qui doit se monter conciliant avec les principautés turcophones d'Anatolie occidentale et ne pas susciter de conflit avec le successeur de TIMOUR, Shah Roukh.

Après lui, MOURAD II (1421-1451) mène lui aussi une politique prudente. Proclamé sultan à Brousse, il doit d'emblée affronter le fait qu'Andrinople est aux mains de son oncle MUSTAPHA qui défie son autorité. Ce dernier est, par ailleurs, soutenu par les Byzantins, maîtres dans l'art de diviser leurs voisins turbulents. MOURAD II parvient à se débarrasser de son oncle et, par représailles, met le siège devant Constantinople (1422) durant près de deux mois. Mais il doit repasser en Anatolie : les beys d'Anatolie ne reconnaissent pas son autorité. Les Karamanides et la dynastie des Germiyan soutiennent son frère cadet qu'ils proclament sultan. MOURAD parvient à faire exécuter son frère et à vaincre les beys de Kastamonu. Mais il ne réussit pas à soumettre les Karamanides, protégés par le fils de TIMOUR, Shah ROUKH.

Dès 1423 et durant 7 ans, MOURAD soutient une guerre surtout navale contre Venise dont la flotte est bien supérieure à la sienne. Il reprend Salonique qui avait été cédée à Venise par Constantinople (1430). Entre-temps, le royaume de Hongrie prend pied en Valachie et en Serbie. MOURAD parvient à réoccuper la Serbie mais échoue devant Belgrade tenue par les Hongrois (1440). La contre-offensive hongroise se développe : en 1441-1442, les Ottomans sont dans une situation extrêmement périlleuse. Jan HUNYADI, à la tête des troupes hongroises, inflige défaite sur défaite aux Ottomans. Il prend ,ish, Sofia et s'approche de Constantinople. La paix est cependant signée à Zlatica (1443), probablement par épuisement des deux parties.

MOURAD est amené à pratiquer une politique conciliante. Il se retire de Serbie dont le dirigeant, Georges BRANKOVIC, reste cependant un de ses clients. Il conclut la paix avec le dynastie des Karamides. En fait, en 1443, les possessions ottomanes dans les Blakans, sont, en terme de superficie, réduites. MOURAD renonce au trône en faveur de son fils. Le moment semble favorable pour lancer une croisade. On se contente d'une expédition menée par les Hongrois avec des contingents valaques et une proportion importante de chevaliers occidentaux. Une dernière fois, les Occidentaux cherchent - sans y mettre le prix - à desserrer l'étau autour de Constantinople. MOURAD II quitte sa retraite et reprend le commandement de l'armée. Les Serbes, sous la direction de Georges BRANKOVIC, ont choisi de rester neutres.

Le 10 novembre 1444, la chevalerie occidentale (surtout hongroise) est battue à Varna, comme elle l'avait été à Nicopolis. Cependant, Jan HUNYADI lance encore trois incursions meurtrières contre les Ottomans et s'efforce de nouer une alliance avec l'insurgé albanais SCANDERDEG, qui tient tête aux Ottomans depuis près de deux décennies. HUNYADI est finalement vaincu à Kosovo en 1448.

   Les Balkans vont désormais rester sous contrôle ottoman. La ténacité de ces derniers s'est révélée payante. restent l'Albanie (1486) et le Péloponnèse (1499). Pourtant, la politique de prudence n'est pas encore abandonnée. Sous la direction du grand vizir CHANDERLI, on en revient à éviter toute domination trop directe afin de ménager les principautés anatoliennes et les princes chrétiens des Balkans. Cette politique est rompue à la mort de MOURAD II (1451) et par la victoire au palais des pachas les plus énergiques. le jeune sultan MEHMET II a 19 ans. Tout nouveau règne a besoin d'être assis par une victoire militaire. La décision est prise de mettre le siège (encore une fois) devant Constantinople et de l'emporter avant que l'Occident ne puisse réagir.

   La remarquable machine de guerre bâtie à partir de MOURAD Ier dans la seconde partie du XIVe siècle, avec des fortunes diverses, a réussi en un siècle à exercer son contrôle au moins indirect sur l'Anatolie occidentale et centrale ainsi que sur les Balkans, au sud du Danube, étranglant Constantinople dont la survie ne dépend plus que de ses murailles et d'une éventuelle aide maritime de Gênes. Au bout de 54 jours de siège, l'artillerie ottomane a raison de Constantinople défendue par quelque 8 000 à 10 000 hommes, y compris un contingent de Génois. L'empereur romain d'Orient meurt les armes à la main.

 

Un Empire construit par les armes, uniquement par les armes, une entreprise toujours recommencée malgré la fin de l'Empire Byzantin....

   Du coup, les conquêtes territoriales des Ottomans qui, jusque là, pour TIMOUR et les Timourides, ou pour les mamelouks, passaient pour l'expression d'une puissance à leurs yeux secondaires, se transforment véritablement en entreprise impériale.

Très vite, le fait d'avoir abouti après tant de décennies, péniblement, à investir la cité amène les sultans ottomans à chercher à édifier un empire universel - à revivifier en quelque sorte sous leur tutelle l'Empire byzantin et son prestige.

Mais tout d'abord, MEHMET se bat pour établir solidement son hégémonie sur les Balkans : la Morée est aux mains des Vénitiens ; la principauté serbe reste ouverte à l'influence hongroise. MEHMET II ne parvient pas à s'emparer de Belgrade tenue par les Hongrois (1456). Mais, en 1459, la Serbie tombe définitivement aux mains des Ottomans et est cette fois annexée. L'année suivante, la Morée est occupée.

Cependant, une longue guerre a lieu avec Venise (1463-1471) ; la supériorité navale de la cité des Doges tient les Ottomans largement en échec. Venise cherche à susciter un allié de revers en faisant alliance avec les Ak Koyunlu d'Anatolie orientale et de Perse. Sa flotte vient défier MEHMET II jusque dans les Dardannelles. MEHMET mène une campagne en Albanie (1466-1467) pour en finir avec SCANDERDEG, afin que la domination ottomane au sud du Danube soit complète.

A l'instar de TIMOUR, Uzun HASSAN, le souverain des Ak Kyunlu qui est maître de la Perse, intervient en Anatolie centrale. En effet, Ottomans et Karamanides se heurtent, et ces derniers sollicitent l'aide de Uzun HASSAN. En 1472, une alliance est nouée pour faire échec à la menace ottomane, regroupant Venise, Chypre, les chevaliers de Rhodes et Uzun HASSAN. Les armées de celui-ci pénètrent jusqu'à Aksherir (1472), mais MEHMET parvient l'année suivante à mettre en échec Uzun HASSAN qui demande la paix. Un an plus tard, les Karamanides sont vaincus.

Ottomans et Mamelouks restent les deux puissances musulmanes majeures de la moitié orientale de la Méditerranée. Les mamalouks avaient soutenus les Karamanides, provoquant l'hostilité des Ottomans, mais ces derniers s'abstiennent de les défier.

    L'Anatolie est enfin soumise aux Ottomans jusqu'à l'Euphrate (1470). Quelques années plus tard, le khanat de Crimée devient un État vassal (1475). Les Ottomans se retournent contre Venise et parviennent à prendre pied à Otrante (1480), mais échouent, la même année, devant Rhodes. MEHMET disparait en 1481. Il est celui qui, en une trentaine d'années, a assis l'Empire tant en Anatolie centrale et occidentale que dans les Balkans jusqu'au Danube. Sous MEHMET, les janissaires passent de 5 000 à 10 000 hommes et constituent à la fois le fer de lance de l'armée otoomane et les soutiens du sultan régnant. Le pouvoir des beys dans les marches est réduit au profit du pouvoir central. Le grand vizir, nommé par le sultan, ne peut donner d'ordres aux janissaires. En dernier ressprt, le sultan reste le maître en tout, et plus particulièrement de l'armée et de l'édiction des lois. Tout au long de l'histoire ottomane, le problème de la succession au trône reste crucial.

    Le Qanum name de MEHMET décrète qu'il est approprié de supprimer ses frères lors de l'accession au trône. A la mort de MEHMET II, une révolte des janissaires éclate tandis que ses deux prétendants se disputent le trône. L'un d'eux, BAYAZID (1481-1512) est porté au pouvoir. Sa puissance est infiniment moins grande que celle de son père. Les notables, bridés par ce dernier, veulent davantage de pouvoirs.

BAYAZID se heurte aux mamelouks que, se targuant d'abriter le calife, s'estiment supérieurs aux Ottomans. Les hostilités (1485-1491) se soldent par un statu quo. La guerre avec Venise (1499-1502) montre que la puissance navale vénitienne surclasse celle des Ottomans. Le danger le plus sérieux qui menace la puissance ottomane en ce début du XVIe siècle vient de la Perse. Le shah ISMAËL qui est chiite s'appuie sur la secte religieuse des têtes rouges (Qizi Bash) d'Anatolie. Si le règne de BAYAZID II apparait comme une période de répit dans les conquêtes, celle-ci prend fin avec la venue au pouvoir de Selin YAZUV dit le Cruel (1512-1520).

   Conquérant énergique, il commence par éliminer tous les membres de la dynastie qui auraient pu prétendre au trône. Il cherche à nouer des relations pacifiques avec la puissance hongroise afin d'avoir les mains libres à l'est - contre les Séfévides. Il liquide en masse les partisans du shah ISMAËL en Anantolie orientale et, au nom du sunnisme, s'attaque directement au shah. Celui-ci est battu à Tchaldiran (1514). Mais le conflit avec la Perse s'étendra sur plus d'un siècle et demi. Diarbekir est investie l'année suivante. Deux ans plus tard, les mamelouks sont battus en Syrie.

Les Ottomans qui, jusque-là, constituaient une puissance sur la moitié ouest de l'Anatolie et les Balkans au sud du Danube, deviennent en ce début du XVIe siècle une puissance moyen-orientale - et s'inscrivent désormais dans la politique du monde musulman arabe. En 1517, grâce à l'artillerie ottomane, l'Égypte est conquise, au détriment des mamelouks en déclin. Dorénavant le califat est exercé à partir d'Istanbul (Constantinople rebaptisé ainsi).

 

Un Empire constitué

   L'Empire ottoman est désormais pleinement un empire, le sultan est le plus puissant des souverains de l'Islam et le protecteur de celui-ci - et de ses lieux saints : La Mecque et Médine (sources de revenus considérables lors des rassemblements religieux). La superficie de l'empire à cette date est égale à celle de l'Empire byzantin à la veille de l'expansion musulmane.

Avec SOLIMAN, l'empire atteint son apogée. Coup sur coup, il s'empare de Belgrade (1521), de Rhodes (1522), et, surtout, remporte contre les Hongrois la victoire de Mohacz (1526) et met le siège devant Vienne (1529). Bientôt, SOLIMAN s'inscrit dans la rivalité entre la France de François 1er et les Habsbourg. A l'est, c'est la prise de Bagdad (1534), en Méditerranée celle de Rhodes (1570).

Parallèlement à ces conquêtes terrestres, les Ottomans s'efforcent, avec succès, d'établir leur domination en mer de Méditerranée. Les flottes de la Sainte Ligue, sous la direction de l'amiral génois Andréa DORIA, sont défaites à la Preveza (côte occidentale de la Grèce) en 1538. Il s'en faut de peu que le contrôle de la Méditerranée ne passe aux mains des Ottomans. Malte et les chevaliers qui tiennent la forteresse parviennent à résister (1565) et sont secourus par une intervention espagnole.

C'est à la bataille de Lépante (1571) qu'un coup d'arrêt est donné par la flotte de la Sainte Ligue (Espagne, Venise, États pontificaux). Deux ans plus tôt, les Russes ont arrêté les Ottomans devant Astrakhan. Bientôt, le shah ABBAS de Perse lance une contre-offensive (1586).

       Cependant, l'empire demeure, quoiqu'il soit à peu près partout arrêté à son extension maximale, extrêmement redoutable, avec un pouvoir de nuisance qui gêne - et cela ira jusqu'à l'imagination populaire - toutes les puissances occidentales montantes au XVIIe siècle. Sans doute l'Empire Ottoman, jusqu'à la formation de l'armée de Louis XIV, est la grande puissance militaire en Europe comme en Orient. Le déclin ne viendra qu'à la fin du XVIIe siècle, à l'époque du traité de Carlovitz (1699) lorsque l'empire commence son recul graduel et inexorable. Ce qui tient alors cet Empire est qu'il n'est plus seulement militaire et naval, mais qu'il se dote d'une véritable administration, d'un protocole précis de succession, d'une diplomatie digne de ce nom, d'un système religieux, d'un ensemble de pratiques économiques, notamment commerciales, d'une politique culturelle, qui perdure même lorsque son territoire va se centrer sur la Turquie. On parle alors des Turcs et plus des Ottomans, mais c'est bien du même Empire qu'il s'agit, en bien et en mal pour les populations sous sa domination.

 

Déclin et force persistante de l'Empire Ottoman

     L'historiographie avait l'habitude de considérer que l'Empire Ottoman entre en décadence dès la fin du règne de SOLIMAN dit Le Magnifique. Aujourd'hui, au contraire, la majorité des historiens universitaires montrent que l'Empire, enfin doté de toutes les caractéristiques qui en font un, a continué de maintenir une économie, une société et une armée puissantes et flexibles tout au long du XVIIe et d'une grande partie du XVIIIe siècle. Les Ottomans subissent de graves défaites militaires à la fin du XVIIIe et au début du XIXe, ce qui amène une partie des élites à entamer un vaste processus de réforme et de modernisation, le Tanzimat. Ainsi, au cours du XIXe siècle, l'État ottoman est devenu beaucoup plus puissant et organisé malgré de nouvelles pertes territoriales, en particulier dans les Balkans où de nouveaux États émergent. L'Empire s'allie alors à l'Allemagne - ce qui explique les multiples influences prussiennes sur l'armée et l'administration pour échapper à l'isolement diplomatique et s'engage ainsi dans la Première Guerre mondiale du côté des puissances centrales. La dissidence interne, notamment arabe, crispe les divers gouvernements qui se succèdent, qui commettent de multiples exactions, notamment contre les Arméniens, les Assyriens et les Grecs. La défaite de l'Empire - qui consacre la fin définitive de toute stratégie d'Empire pour ce qui restait de la puissance ottomane - et l'occupation d'une partie de son territoire par les puissances alliées au lendemain de la Grande Guerre entrainent sa partition, et la perte des territoires du Moyen-Orient divisés entre France et Royaume Uni.

Le succès de la guerre d'indépendance turque contre les occupants occidentaux, mais on est entré là déjà dans une autre époque, conduit à l'émergence de la République de Turquie, dans le coeur de l'Anatolie, et à l'abolition de la monarchie.

 

Forces et faiblesses de l'Empire Ottoman

    Ce qui fit longtemps la force de l'Empire Ottoman, une fois ses possessions de l'Anatolie et des Balkans consolidées, est l'existence d'un système administratif et militaire imposant, dans une région à la démographie forte. Au début du XVIIe siècle, l'armée turque est forte de 150 000 à 200 000 hommes, formée des odjaks, milices soldées par le Trésor (dont les Janissaires, avec également des artilleurs, des soldats du train, des gardes des jardins palatins), de troupes irrégulières, de moins en moins recrutées et des troupes de provinces fournies par les feudataires (les plus nombreuses). Les fiefs attribués à des militaires qui doivent fournir un contingent passent progressivement aux serviteurs du seraï, ce qui les soustrait aux obligations du service. Les troupes de province fournissent de moins en moins de soldats. La pression fiscale augmente et alimente des troubles provinciaux. Les Janissaires forment un État dans l'État et sont recrutés de plus en plus parmi les musulmans, et devient une garde prétorienne, à l'instar de ce qui s'est passé pour la Rome d'Occident, arbitre les compétitions dynastiques. Lorsque l'Empire devient de plus en plus assiégé, entrant de plus dans une décadence économique, ne parvenant pas à se doter par exemple d'un système de transport (chemin de fer) performant, pourtant nécessaire à cette époque pour la cohésion de l'Empire et pour la circulation des marchandises. Au coeur sans doute de la faiblesse de plus en plus grande de l'Empire, qualifié d'Homme malade de l'Europe, est la persistance de traditions remontant à la période reculée où les nomades faisaient encore les royaumes sédentaires (avant de se défaire et de recommencer à en faire...). Indice certain de cette persistance, l'incapacité de se doter véritablement d'une pensée militaire et d'une pensée économique à la hauteur de l'importance des territoires et des populations. Bref de garder en mémoire la capacité d'une stratégie d'Empire. Une stratégie qui permette entre autres une fidélité des sujets à Istambul. La seule institution où cette fidélité demeure longtemps, les Janissaires, devient elle-même pénétrée par les rivalités internes. L'administration, donc le système fiscal, bâtie dès le XVe siècle, sur le modèle de celle de l'Empire byzantin, est adaptée si souvent au gré des conquêtes puis des reculs, avec des limites et des dénominations changeantes, aggravant au fur et à mesure que le temps passe, surtout à partir du XVIIIe siècle, les difficultés d'acheminement des rentrées fiscales, des informations nécessaires pour garder la maitrise de l'ordre public, des éléments du contingent militaire. Alors que le droit musulman s'impose dans beaucoup de contrées et que l'alimentation même de l'administration et de l'armée se fait sur une base religieuse, il est de plus en plus difficile de s'assurer de l'adéquation de la théorie du droit tel qu'on la voit dans les capitales des provinces et sa réalisation sur le terrain, ce qui explique que l'on passera assez rapidement, malgré les oppositions, à un droit laïc qui ne fasse plus reposer l'alimentation de l'État sur la religion. Beaucoup de réformes seront entamées et non abouties, les familles royales et princières refusant pour l'essentiel toute modification des assises de leur pouvoir. Ce n'est qu'à l'issue de la première guerre mondiale, dans un Empire réduit à la dimension d'un simple État, après une "guerre d'indépendance", que des réformes radicales sont entreprises : laïcisation de la législation et de la société, égalité hommes-femmes, romanisation de l'écriture (plusieurs systèmes d'écriture existant dans l'Empire Ottoman, nécessitant une bureaucraties... dantesque) et réorganisation territoriale en provinces aux contours modifiés et définis.  Mais il ne s'agit plus d'un empire, il n'y a non plus aucune visée impériale en termes de territoires et de populations, mais la modernisation est aussi une entreprise de conquête des coeurs et des esprits...(qui ne se fait plus uniquement par la seule violence).

     Dans un monde où parfois seule la puissance militaire et la terreur était la seule source de respect envers le pouvoir central, toute défaite se traduisait par une démoralisation radicale. Et les défaites s'accumulaient de plus en plus, les puissances montantes (Russie, France, Angleterre, Allemagne), instrumentalisant tour à tour le  pouvoir central ou les diverses ethnies qui composent l'Empire dans leurs stratégies impériales (maritime notamment)... Et même après la naissance de l'État laïc, cette instrumentalisation ne cesse pas, étant simplement rendue plus difficile par l'apparition d'un véritable sentiment national.

 

Sous la direction de Robert MANTRAN, Histoire de l'Empire ottoman, 1989.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. DUBECQ, Lettres turques, dans William H. MCNEILL et Marilyn Robinson WALDMAN, The Islamic World, University of Chicago Press, 1973, extraits dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, Bouquins, 1990.

 

STRATEGUS

 

 

 

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1 octobre 2019 2 01 /10 /octobre /2019 14:14

       Lorsque l'on questionne l'Histoire pour comprendre le monde, force est de constater que l'on a affaire pratiquement partout à des stratégies d'Empire sur le long cours, et à la formation d'Empire (de tout genre d'ailleurs), mais encore faut-il commencer par procéder à une recension de certains brouillages idéologiques mis en place eux aussi pendant de longues périodes.

Tout d'abord une stratégie d'Empire suppose un ou des acteurs centraux qui la mettent en oeuvre, conscients qu'ils sont à la fois de leurs possibilités de créer de vastes étendues sous leur pouvoir et dotés de volonté de le faire, pour de multiples raisons d'ailleurs, qui ne tiennent pas seulement à une soif de conquêtes. Le premier brouillage vient de l'amalgame à cette ambition de toutes les forces tendant à la constitution de ces Empires. Les nationalismes nous ont habitués à parler des Français, des Allemands et des Anglais. Or, les forces agissantes ne proviennent pas principalement et originellement de populations désignées sous ces noms, mais bien de familles, de Maisons, baptisées royales ou impériales suivant les époques, qui ont réussit à faire passer durablement ces populations sous leur pouvoir, par de multiples stratagèmes et/ou par des violences diverses. Un second brouillage réside dans les modalités du premier : des instances de pouvoir, venant souvent des sphères religieuses, possèdent un véritable don et un savoir de premier plan pour nommer et faire passer ce nom pour la réalité les populations sous l'autorité d'une Maison, des Angles on passe à l'Angleterre, et cette Angleterre devient un nom générique pour désigner - en douce pourrait-on dire - toutes les populations environnantes de la Grande Bretagne. Enfin, pour s'en tenir là, troisième brouillage, le nom même de ces Maisons changent - là après la première guerre mondiale - faisant oublier les différentes liaisons entre les maisons dominantes en Allemagne et en Angleterre. Les Windsors ne semblent exister que depuis..... !  Alors qu'ils s'appelaient auparavant les Hanovriens...liés au.... en Allemagne... Alors que les noms sont changés, des permanences idéologiques et sociales perdurent...

Autre brouillage qui peut empêcher de véritablement penser l'Histoire, sont les principaux axes conflictuels réels ou supposés : alors que les deux guerres mondiales ont mis au premier plan le conflit France-Allemagne, toute l'histoire européenne est en fait dominée depuis la conquête de l'Angleterre par les Normands en 1066 par un axe franco-anglais. C'est véritablement, encore aujourd'hui la conflictualité entre le monde francophone et le monde anglophone qui fait sens, que ce soit sur le plan des mentalités (doublé par un axe de conflit religieux) et de la langue, ou sur le plan de l'organisation politique, de l'orientation économique... Si on peut avoir le sentiment en Europe d'un conflit bien plus à plusieurs, monde germanique, monde espagnol et monde lusophone compris, dans le Nord de l'Amérique, les différences entre descendants des Français et descendants des Anglais sont bien plus importantes et plus sensibles... Fruit là aussi de luttes coloniales entre France et Angleterre.

Par ailleurs encore, si on a l'image surtout d'un Empire maritime anglais, la stratégie d'Empire pendant des siècle a été très terrestre...

Autre aspect, la forme d'État dominante sur le continent et dans la grande île suggère que la notion d'Empire n'est pas tout-à-fait la même. Si la forme centralisée domine sur le continent, la forme pluraliste des institutions politiques dans la grande île témoigne de luttes politiques à l'issue très différente entre Maisons à visée stratégiques...  La stratégie d'Empire peut viser uniquement le domaine économique comme elle peut s'étendre au religieux et surtout au politique (organisation des populations et des territoires, procédures de prise de décisions...)

   Les événements récents autour du Brexit nous rappellent combien la construction du Royaume-Uni, impulsée par les Maisons anglaises, peut être remise en questions... L'Écosse, l'Irlande, le Pays de Galle n'ont été acquis dans l'ensemble "anglais" que par la violence le plus souvent, et malgré les formations de tissus économiques et sociaux importants, nombreux sont les Écossais, les Irlandais et les Gallois peu soucieux de maintenir la Grande Bretagne, pour peu que leurs intérêts et leurs sentiments s'en détachent...

 

Juste après l'Empire romain, une période d'instabilité... l'absence de stratégies d'Empire...

    A partir du Ve siècle, s'installe en Angleterre un peuple d'origine germanique, désignés sous le terme d'Anglo-Saxons, qui se mêlent aux indigènes brittoniques et les repoussent vers l'Ouest. L'histoire de ces migrations des Angles et des Saxons, comme des Jutes, qui proviennent d'une péninsule qui a pris leur nom (Jutland), est assez mouvementée, et les populations ne se stabilisent relativement qu'au VIIe siècle, où plus d'une douzaine de royaumes coexistent, sur fond de conversion au christianisme (à partir de la fin du VIe siècle), où rivalisent les missionnaires géorgiens (venant de Rome) et ceux venus d'Irlande (christianisme celtique). Plusieurs droits s'affrontent et il faut un certain temps (le Xe siècle) pour que s'affirme de manière générale un droit qui profite au roi et à ses représentants. C'est dire qu'aucune force politico-militaire - si tant que militaire ait un sens à cette époque, faite de soubresauts violents de rapines, au gré des bonnes ou des mauvaises années de récoltes et/ou de transhumances : le pillage tient lieu de but de "guerre". Jusqu'à la lutte contre les pillages Vikings venus de l'extérieur qui peuvent mobiliser plusieurs royaumes en même temps, prélude à une unification qui n'intervient que pendant la conquête normande. Un temps, s'établit auparavant une domination danoise, l'intégration de l'Angleterre dans un empire maritime nordique qui comprend également le Danemark et la Norvège. Résultat d'une véritable stratégie viking d'Empire  qui permet à cet ensemble de vivre quelques décennies, jusqu'en 1042, date à laquelle la dynastie saxonne revient au pouvoir (Édouard le Confesseur). Élément important de cette stratégie d'Empire, l'établissement d'un système fiscal, né lui-même de la tradition des otages. Les Vikings qui avaient repris leurs raids à partir de 991, oblige le roi AEthereld le Malavisé à payer tribut, lequel pour satisfaire à cette obligation, établit le premier impôt généralisé. Important élément également de cette stratégie d'Empire, les relations matrimoniales. Établir un lien de sang entre deux entités semble alors le meilleur moyen de pérenniser une domination, et la généralisation de cette habitude est le meilleur moyen de déceler que l'on passe d'un système de pillage mutuel à un autre système d'obligations contractées (système de dot). Le problème est que la natalité prolifique des seigneurs à cette époque étant ce qu'elle est, de multiples fils peuvent parfois revendiquer la succession d'un royaume, et c'est sans doute une des raisons majeures d'une certaine instabilité politique. C'est ce qui se passe à la mort d'Édouard le Confesseur en 1066, où son beau-frère Harold Godwison se voit contester l'héritage de la Couronne anglaise par Guillaume le Bâtard, déjà duc de Normandie. La conquête normande de l'Angleterre constitue un événement qui change non seulement le système politique, mais aussi le destin d'un royaume jusque-là soumis aux ambitions de chefs de guerre à visées restreintes. Guillaume le Conquérant remplace en grande partie la noblesse anglo-saxonne par la noblesse normande et surtout réorganise le pays suivant le système féodal centralisé normand. Les domaines dont son dotés les barons normands sont dispersés, et situés des deux côtés de la Manche, ce qui empêche la constitution de contre-pouvoirs territoriaux. Le territoire se couvre de plus de châteaux forts - signe d'une activité économique qui s'intensifie. Guillaume le Conquérant réforme la loi vicile anglo-saxonne (Common Law) en y introduisant les éléments de la loi normande. Il faut établir un cadastre (Domesday Book), monumental recensement de toutes les propriétés (1086), permettant le contrôle politique et fiscal de tous les domaines, technique qui permet à une petite minorité aristocratique normande de dominer l'Angleterre pendant trois siècles.

 

Plantagenêts, Lancastres, Turdors, des Maisons aux stratégies d'Empire, entre entreprises de part et d'autre de la Manche et entreprises entre Angleterre, Écosse, Pays de Galle et Irlande...

    Que ce soit dans une direction ou une autre, les Maisons qui désormais règnent, grâce aux maillages normands du territoire, sur la majeure partie de la grande île sont pris dans un réseau d'alliances contrastées avec les royaumes périphériques et les Maisons dominantes sur le continent, ayant à choisir entre des stratégies proprement insulaires ou continentales, tiraillés de plus sur le tard par des querelles religieuses avant de l'être très tôt par des révoltes de barons, ces deux types de conflits étant sources cumulatives de pertes de pouvoir politique pour les différentes dynasties qui se succèdent. Elles mettront longtemps à se décider, d'ailleurs par la force des événements contingents, à donner le plus de moyens à une stratégie insulaire, qui sur le tard, transforme l'Empire anglais (une fois affermie l'unité de la grande île) en une version d'Empire maritime.

  La fortune des Plantagenêts trouve son origine, entre autres, dans le mariage que fit en 1128 Geoffroy V et qui permit à son lignage d'accéder à la royauté et surtout d'échapper sur certains de ses territoires à la suzeraineté du roi de France. L'union avec Mathilde l'Emperesse, fille et héritière d'Henri Ier d'Angleterre, représente alors un gage de paix entre l'Anjou et la Normandie, en conflit à de nombreuses reprises au cours du XIe siècle. Il s'agit là d'une prémisse qui permet à Jean sans Terre (1199-1216) de bénéficier du glissement du coeur de l'empire Plantagenêts vers l'Angleterre. En perdant la Normandie, l'Anjou, le Maine et le Poitou en 1204-1205, les énergies des sucesseurs de ce roi, jugé négativement par l'Histoire, soit Henri III (1216-1272), Edouard Ier (1272-1307) qui met la main sur le pays de Galles et l'Écosse, Edouard II (1307-1327) et Edouard III (1327-1377) se concentrent sur les ressources de la grande île. Toutefois, la guerre de Cent Ans, où Edouard III combat la France - est une dernière - et dangereuse - péripétie dans la tentative toujours présente d'avoir des domaines sur le continent, tentation qui mettra du temps à montrer son impossibilité. Par la suite, faute de pouvoir peser directement sur le destin du Continent, après la guerre de Cent Ans et après qu'une branche de la Maison des Plantagenêts, divisée, autre autre à cause de cette tentation séculaire, celle des Lancastre, avec le renversement de Richard II (1377-1399), par son cousin germain qui devient Henri IV d'Angleterre, se met en place progressivement une politique dite d'équilibre des puissances, retardée d'ailleurs par l'émergence des guerres de religion. Entre les Maisons de Lancastre et d'York, toutes deux issues de la famille Plantagenêts, aboutit à la guerre des Deux Roses, où les Tudor prennent la succession du trône.

    La Maison des Tudor elle-même est d'origine galloise, vers le XIIIe siècle, et la dynastie anglaise commence par le mariage secret entre Catherine de Valois, veuve du roi Henri V d'Angleterre et un écuyer gallois (sir Owen Turdor) ; elle constitue un rameau des Valois, mais sans le rattachement, obligatoirement mâle, au nom, ce qui empêche toute complication revendicative de territoires de l'autre côté de la Manche. Lorsque en 1499, Henri VII fait périr Édouard, compte de Warwick (1475-1499), le dernier descendant mâle de la maison Plantagenêts, il écarte toute menace au trône. La dynastie Tudor orchestre, surtout en les personnes d'Henri VIII et surtout d'Élisabeth 1er, la mutation du royaume d'Angleterre, d'une arrière-cour européenne toujours plongée dans le Moyen-Âge en un puissant État de la Renaissance. Tour à tour Henri VII (1485-1509), Henri VIII (1509-1547), Edouard VI (1547-1553), Marie 1er (1553-1558) et Élisabeth 1er, avec des modalités différentes, sont pris dans les guerres de religion, tantôt côté protestant, tantôt côté catholique, possèdent tous les quatre un sens stratégique (parfois compliqué...) se centrant plus ou moins sur la grande île, et pris surtout dans des luttes politiques entre l'Écosse et l'Angleterre, avec des relais sur le Continent, relais qui desservent plus (avec des instrumentalisations françaises par exemple) qu'ils n'aident d'ailleurs la Monarchie anglaise de se constituer solidement en tant que telle.

C'est surtout sous le règne d'Élisabeth Ier que s'affirme une stratégie d'Empire : la reine se pense anglaise et mène sa politique, à l'inverse des précédents souverains, en fonction d'une certaine vision des intérêts d'un royaume, dans une ambiance de complots constants.

Sa vision des choses s'inspire des actions d'Henri VIII, dont l'acte le plus important de son règne est l'Acte d'Union de 1536, par lequel le Pays de Galles devient une partie constituante de l'Angleterre. Fondateur également de la première flotte permanente de l'Angleterre, acteur décisif de la séparation de l'Église d'Angleterre de celle de Rome, à l'origine de l'anglicanisme, Henri VIII, même si ses intérêts personnels se mêlent encore à celui de son Royaume dans la gestion du trône, amorce des étapes décisives favorables à une stratégie d'Empire, qui malgré les fortes "contrariétés", fait émerger l'Angleterre de son rôle alors encore marginal dans les affaires européennes, enjeu et instrument plutôt que véritable acteur. On peut aussi faire remarquer que cette absence du sens réel de l'État chez les souverains antérieurs a favorisé, sur le terreau de la féodalité, la formation de contre-politiques aux Maisons royales : Le Parlement, entité des différents barons, n'a de cesse, depuis la Grande Charte de 1215, de limiter le pouvoir fiscal du Roi et toutes ses velléités absolutistes en quelque matière que ce soit... A l'inverse de ce qui se passe alors en France, le pouvoir royal a des possibilités stratégiques limitées, jusqu'à ce que, plus tard, la monarchie conçoive ses intérêts commerciaux et politiques à l'unisson des "pairs du Royaume"...

Élisabeth d'Angleterre, avec l'appui majeur de conseillers (cela rappelle les binômes Richelieu/Mazarin/Roi de France), comme sir William CECIL, puis lord BURGHLEY, auxquels elle accorde (contre ses sentiments) plus de crédits politiques que ses propres favoris (Lord Robert DUDLEY, grand écuyer, Christopher HATTON, brillant cavalier...), construit un ensemble politique à la tête de ses quatre millions de sujets, avec seulement une grande ville, Londres, de surcroit très en retard sur le plan de l'expansion coloniale par rapport à ses voisins européens. Ses sujets divisés sur des questions religieuses, ceux qui en ont les moyens économiques et culturels bien entendu - une minorité souvent active dans le Royaume, observent de près ses actions (surtout les actions privées!), et certaines, travaillés par la propagande catholique, tendent à participer de des complots singulièrement actifs. C'est d'ailleurs l'activisme catholique (Rome et les Espagnols, mais aussi les Français), qui détermine l'orientation anti-catholique de la diplomatie anglaise, qui devient presque définitive avec la tentative d'invasion de l'Invincible Armada espagnole à la fin des années 1580. Après la répression contre les catholiques, émerge une autre opposition religieuse, celle des puritains, qui veulent - à l'inverse d'une politique religieuse qu'Élisabeth 1er veut équilibrée (vu le nombre de paroisses encore acquise aux pratiques catholiques...) - faire évoluer celle-ci dans un sens franchement protestant et conforme au calvinisme genevois. C'est la conjonction des problèmes qui marquent la fin du règne de la Reine : puritanisme, parlement, Irlande, qui prive en quelque sorte la dynastie présente à mettre en oeuvre une véritable stratégie d'Empire. Il faut encore plusieurs siècles pour la grande île soit unifiée dans l'effort de faire à l'Angleterre une place majeure dans l'ensemble européen, et surtout - pour les commerçants et financiers anglais, participer pleinement à l'exploitation du Nouveau Monde comme de l'Afrique (les activités corsaires ne suffisent plus... alors que se développent les premières manufactures)... Durant toutes ces années, l'économie de l'Angleterre est très liée à celle des Pays-Bas, course, contrebande et commerce, investissements (permis par la sécularisation des biens de monastères spoliés et volés, jetés dans le circuit économique) productifs protégés par une législation de plus en plus protectionniste. Les mouvements d'immigration protestante (ouvriers notamment), provoquée par les répressions religieuses aux Pays-Bas espagnols, bénéficient au Royaume. Notons que souvent, les différentes persécutions politiques et religieuses bénéficient surtout aux autres pays plus tolérants, au détriment de ceux qui les mènent, résultat en boomerang (et moralement satisfaisant, pourrait-on dire...) d'acteurs qui croyaient qu'en purifiant leur territoire des populations "non conformes", ils se renforceraient...

Ce qui permet à l'héritage élisabéthien plus tard de donner ses fruits, c'est précisément la conscience pour beaucoup de sujets de faire partie d'un ensemble unifié, par notamment le développement d'une culture commune, avec l'émergence d'une littérature nationale. Tardivement, l'influence italienne qui s'exerce sur le milieu aristocratique vient rejoindre une veine populaire, qu'ont exaltée les grandes luttes et les succès du règne. La véritable Renaissance anglaise a lieu à ce moment-là : théâtres, poésie se développent, soutenue par la monarchie qui ferme les yeux sur l'origine délinquante de nombreux de ses acteurs, capables de soulever l'enthousiasme populaire... et la bienveillance envers la dynastie... tout en maintenant un grand niveau d'ironie et... d'agressivité...

 

Révolutions et restaurations : mise en place des institutions qui permettent ensuite à une stratégie d'Empire de se déployer.

Toujours suivant une stratégie d'Empire, Élisabeth prépare sa succession pour mettre à sa suite, sur le trône, un membre de la dynastie des Stuarts qui règne sur l'Écosse entre 1371 et 1714. C'est ainsi que Jacques 1er (Jacques VI d'Écosse) monte à la tête de l'Angleterre en 1603. Bon an, mal an (plutôt mal an d'ailleurs) se succèdent après la mort de Jacques 1er, Charles 1er (1625-1649), Charles II (1660-1685), Jacques II (1685-1688), Marie II (1689-1694) et Anne (1702-1707), ces souverains Stuart qui traversent un XVIIe siècle dominé par les querelles religieuses, mais surtout une lutte ouverte entre Parlement et Monarchie, avec une Première Révolution en 1642, une République en 1653-1658 (CROMWELL), une Restauration en 1658, et une Glorieuse Révolution en 1685, qui aboutissent à une suprématie des pouvoirs du Parlement sur ceux des Maisons régnantes. Le nouveau régime anglais, partiellement dirigé alors par une élite hollande, qui réédite d'ailleurs en Angleterre la stratégie d'Empire particulière qu'elle a mise en oeuvre aux Pays-Bas... En 1707, l'Acte d'Union scelle l'association de l'Écosse et de l'Angleterre, qui forment la Grande Bretagne, laquelle met en oeuvre depuis une autre stratégie, tendant à la formation d'un Empire maritime. Dans un ensemble unifié et stabilisé, à religion d'État mais à régime de tolérance réelle, doté d'instruments fiscaux, bancaires, militaires et navals qui ne vont cesser de se renforcer jusqu'aux deux guerres mondiales, les dirigeants du Parlement, soutenu dans la mesure des pouvoirs (symboliques) qui leur restent par la Maison de Hanovre, qui change de nom en 1917, en Windsor, poussée par le sentiment anti-allemand de la population britannique.

Les révolutions du XVIIe siècle donnent, malgré le retour final de la monarchie en Angleterre une forme bien particulière au régime politique qui désormais préside au destinée d'un l'Empire - qui ne porte véritablement ce nom dans les écrits que bien après, à l'émergence de l'Empire maritime du XVIIIe siècle. Le régime parlementaire, qui finalise en quelque sorte la limitation historique du pouvoir royal depuis le Moyen Âge, chambre des Lords (des grands seigneurs laïcs et ecclésiastiques) et chambre des Communes (des députés élus des comtés et des villes) se distingue fondamentalement du continent, où prédomine ou tente encore de prédominer (sauf précisément dans les "Provinces Unies"...) le régime de la Monarchie absolue. A chaque fois que le souverain a besoin de lever une armée et un nouvel impôt, il devait déjà consulter le Parlement. Les règnes de Jacques 1er et de Charles 1er sont marqués par des tensions de plus en plus violentes, qui aboutissent à une guerre civile et à la Révolution. Cette grande période de violences et de désordres, renouvelée d'ailleurs à cause de la volonté de Jacques II de rétablir ses pouvoirs, a pour résultat de changer le centre du pouvoir de l'ensemble réunit autour de l'Angleterre. C'est désormais au Parlement que se fixe la politique de l'île, à l'image d'ailleurs de ce qui s'est passé aux Pays-Bas plusieurs décennies plus tôt.

il est impossible de se satisfaire de l'interprétation libérale qui domine encore aujourd'hui l'appréciation de cette période, qui fait vite oublier l'expansion du premier capitalisme industriel et ses ravages sur des pans entiers de la société. Les motivations des souverains ne se limitent pas à tenter de restaurer un pouvoir absolu (quel que soit leur admiration pour la Monarchie française...). On peut admirer le régime démocratique anglais, mais il n'est pas démocratique (et bénéfique) pour tout le monde, très loin de là.

     L'histoire de cette période est l'histoire compliquée de mouvements contrastés. Le gouvernement royal tend à lutter contre le paupérisme et même de corriger certaines injustices, causé par la forme de développement économique animé par un monde citadin (surtout londonien), profitant des sécularisations de biens d'Église, pratiquant les enclosures et les assèchements pour accroitre ses revenus. Une classe de marchands et d'entrepreneurs avisés, vivant très simplement dans leurs manoirs, empiète de plus en plus sur les vieux droits corporatifs des villes et des campagnes. La recherche en histoire met bien en relief l'action du Conseil privé qui tente de taxer les prix, d'obliger les drapiers à faire travailler leurs ouvriers malgré les méventes. Il insiste souvent auprès des juges de paix qui ont la responsabilité de réguler l'ensemble des conflits dans leur juridiction, pour qu'ils fixent des salaires en fonction des prix  et pour qu'ils freinent les enclosures en faisant réserver, conformément à la loi, un certain nombre d'acres par habitation. Mais ces bonnes intentions restent le plus souvent sans effet, car elles se heurtent  à la négligence et à la mauvaise volonté de ces juges de paix, eux-mêmes grands propriétaires et solidaires de la classe à qui profite des abus. Au contraire, elles ne peuvent qu'indisposer les tenants des droits du Parlement, dans la mesure où elles visent à tempérer les initiatives de la Couronne.

Les souverains en général profitaient de la division du Parlement, tiraillés entre plusieurs intérêts contradictoires pour lui soutirer son soutien en matière fiscale ou militaire. Élisabeth y déléguaient ses meilleurs ministres pour l'obtenir, ce que ses successeurs vont négliger. Le gonflement du chômage mêlé à un bouillonnement intellectuel et religieux, qu'on ne retrouve que plus tard en France au XVIIIe siècle, fournit aux oppositions à la Monarchie des troupes pour ses révoltes. Non que les meneurs, notamment qui mènent à la Révolution, comme CROMWELL soit particulièrement favorable aux pauvres, mais parce que les motivations de ces troubles, tels qu'ils sont vécus, en dehors des mouvements de fond, brièvement décrit plus haut, sont avant tout théologiques. La volonté des puritains d'établir - de rétablir - les manières de faire et de croire religieuses d'avant l'établissement de l'Église anglicane, peuvent faire illusion un moment, mais les politiques compliquées des Républicains et surtout le niveau de violence provoqué dans l'ïle - avec l'émergence de plus d'une classe d'hommes de guerre désirant d'accaparer tous les pouvoirs, mêmes religieux, réduit peu à peu le soutien populaire, surtout lorsque les puritains mettent en oeuvre leurs préceptes religieux, alors que l'ensemble de la population de cette époque ne peut encore se passer de la solennité propre au catholicisme d'antan. Les menées des autorités catholiques du Continent sont sans doute beaucoup pour la lassitude du peuple en général, et la prise de conscience de parlementaires (ou de ceux qui ont sauvé leur peau...), qui dénoncent avec d'autres à tour de bras les complots papistes, de cette politique d'instrumentalisation à outrance de l'Angleterre au profit des grandes puissances continentale, également. Ce n'est donc pas par hasard si dans l'enchevêtrement des conflits économiques et religieux, la Hollande prend une grande place, tant les liens commerçants unissent des familles des deux rives de la mer du Nord. Profitant de l'attention concentrée des Français de Louis XIV pour le Palatinat, dans la guerre qui met alors aux prises plusieurs puissances, Guillaume d'ORANGE, à la tête d'un corps expéditionnaire débarque à l'Ouest de l'Angleterre pour "la défense de la religion protestante et du Parlement", ralliant tous les grands du Royaume, et le nouveau Parlement qui se réunit en janvier 1689 dicte ses conditions - Déclaration des droits - avant d'accepter l'avènement sur le trône d'un rameau de la dynastie des Stuart, suivant une formule qui fait de Marie II (1689-1694) et de Guillaume, reine et roi de l'Angleterre. Leur succède brièvement la reine Anne (1702-1707), avant qu'en 1707, les royaume d'Angleterre et d'Écosse s'unissent au sein du royaume de Grande-Bretagne, dont Anne devient la première reine, laquelle meurt sans descendance. Du coup, par le jeu de succession, mais l'affaire n'est plus très importante alors, le trône passe à la Maison de Hanovre, laquelle avec George 1er (1714-1727), a déjà un pied en Hollande. Des deux côtés de la mer, commerçants et financiers anglais et hollandais vont mener le jeu, dans une concurrence (la plus déloyale possible bien entendu) pour se partager les colonies du Nouveau Monde... Ceci étant favorisé par l'existence d'un régime politique analogue, d'une même tendance majoritaire religieuse et d'un esprit de tolérance né surtout à Amsterdam... Comprendre la formation de l'Empire anglais ne peut se faire qu'en comprenant également celle de l'Empire hollandais...

 

Une pensée militaire de second rang, liée à une Angleterre qui ne veut pas donner de grand rôle à la classe militaire et à des institutions monarchiques puissantes...

    A l'inverse de la pensée militaire sur le continent, notamment en France et en Italie, la pensée anglaise témoigne de la régression consécutive à la fin de la guerre de Cent Ans et à la coupure qui s'ensuit avec le Continent. Logiquement, écrit Hervé COUTEAU-BÉGARIE, "l'art de la guerre n'évolue plus et les Anglais s'accrochent à ce qui fait leur grandeur passée. Reprenant l'étude de Claude GAIER sur l'invincibilité anglaise et le grand arc après la guerre de Cent Ans : un mythe tenace (recueil Armes et Combats dans l'univers médiéval, Bruxelles, De Boek Université, 1995), il cite "La théorie militaire anglaise au XVIe siècle sera officiellement dominée par le dogme de l'arc, considérée comme l'arme providentielle de la nation. Beaucoup d'auteurs se réfugient dans un passéisme sécurisant et ventent "les fameuses victoires de nos Édouard et de nos Henri".

C'est notamment le cas de l'écrivain le plus important de la période, John SMYTHE (Certain Discoures military, 1590), également de Roger ASHAM (Toxophilus, 1545) 1571, 1589) et de Matthew SUTCLIFFE (The Practice, Proceedings and Laws of Arms, 1593), dans une littérature abondante. Les tenants de l'arme à feu, comme Roger WILLIAM (A Briefe Discourse of Warre, 1590), Humphrey BARWICK (A Briefe Discourse, concerning the Force and Effect of all manual weapons of Fire, 1594) ou Thomas SMITH (The Art of Gunnery, 1600) sont minoritaires, tout comme sont rares dans commentateurs des progrès tactiques sur le continent (William GARRARD, The Art of Warre, 1591) et Robert BARRET, The Theorike and Practikte of Modern Warres, 1598).

Cette stagnation de le pensée militaire, conclue ici Hervé COUTEAU-BÉGARIE, "explique largement la grande médiocrité des armées des deux camps qui caractérise la guerre civile du siècle suivant."Entendre une certaine capacité à entreprendre des batailles décisives et à exploiter les succès militaires.

Luce PIETRI et Marc VENARD, Le monde et son histoire, Tome 2, Robert Laffont, Collection Bouquins, 1971. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

STRATEGUS

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13 septembre 2019 5 13 /09 /septembre /2019 09:32

   L'histoire depuis des millénaires est faite de conflits multiples entre populations fixées sur des territoires et populations nomades à déplacements plus ou moins étendus.

D'emblée, il ne faut pas amalgamer nomadisme et migration, étant donné que les migrations modernes sont le fait de populations soit très pauvres en recherche de territoires pour s'y établir, soit de groupes très riches qui passent leur temps en déplacement (jetset et compagnie) pour établir des pôles de développement industriel et financier et possédant une grande partie du capital dans le monde. On a là affaire à un tout autre phénomène, même si bien entendu, les populations nomades migrent plus ou moins constamment. Les uns et les autres (très pauvres et très riches), dans le monde moderne possèdent généralement un sens aigu de la propriété de territoires, contrairement aux véritables nomades qui ont des valeurs tout autres...

 

Civilisations et sédentarismes

     Les historiens s'accordent (à tort ou à raison) pour dire que toutes les grandes civilisations sont sédentaires et urbaines. Ils citent le foyer de Mésopotamie et du Nil, du fleuve Jaune, de l'Indus, des villes-oasis ou du monde méditerranéen. Toutes ont dû subir les chocs des invasions de nomades. Aujourd'hui partout vaincues, sédentarisées, contrôlées, les sociétés nomades de Haute-Asie ont été redoutées par toutes les civilisations antiques et médiévales.

En 512 av JC, ainsi que le relate HÉRODOTE, DARIUS; le monarque achéménide, ne parvient pas à frapper, malgré sa puissance militaire, les nomades scythes, ceux-ci pratiquant la stratégie de la terre brûlée et de la retraite sans autres biens saisissables que ce qu'ils emportent avec eux. Quant à Rome, bien avant ATTILA, elle fera connaissance avec le mode de combat des cavaliers-archers issus d'Asie centrale dans la rencontre désastreuse de CRASSUS avec les Parthes, rapportée par PLUTARQUE (bataille de Carrhes, en 53 av. JC).

Dès les IV-IIIe siècles avant JC, la Chine des "Royaumes Combattants" doit faire face aux raids des Hiong Nou (Turco-Mongols). C'est pour contenir leurs avancées que sont érigés les premiers tronçons complétés plus tard par les Mings, de la Grande Muraille. La Chine du Nord est envahie et occupée au IVe siècle après JC par des dynasties d'origine nomade ; puis du Xe au XIIIe siècles, jusqu'à la domination totale du pays par les Mongols aux XIIIe-XIVe siècles ; enfin par les Mandchous à partir de 1644. La part essentielle de la politique extérieure chinoise est centrée durant deux millénaires sur la menace des nomades. Elle connait des phases de contre-offensives sous les Hans, les Tangs, au début des Mings et avec les Mandchous une fois ceux-ci sinisés et... sédentarisés.

La dynastie Gupta en Inde, une des plus importantes dynasties indiennes, s'effondre au Ce siècle après JC sous les coups des Huns heptatiques (Huns blancs) qui, en passant, ravagent l'Iran. Au sultanat de Delhi, créé au XIe siècle par une dynastie d'origine turque, succède au XVIe siècle Babour, un Djagaï turcophone chassé d'Asie centrale par les Ouzbeks, et qui, de Kaboul, entreprend la conquête de l'Inde. Exemple classique des réactions en chaîne des poussées nomades où un groupe chasse un autre qui en bouscule un moins puissant.

La Chine, qui est toujours parvenue à siniser les conquérants barbares, l'Iran et l'Empire byzantin ont été, durant l'Antiquité et le moyen Age, les grands centres civilisateurs des nomades de Haute-Asie. Les vagues nomades qui y pénètrent s'y transforment, apprennent à gérer des États et finissent par être converties aux religions et manières de vivre des sédentaires : islam pour la majorité d'entre eux ou bouddhisme. La Chine a l'avantage - en plus de sa culture - d'une supériorité démographique qui lui permet d'assimiler ses vainqueurs, ce qui la rend invulnérable. L'Iran, malgré tant d'intrusions dévastatrices venues du nord-est, parvient, une fois adoptée l'islam imposé par la conquête arabe, à conserver sa spécificité et à irriguer, par la langue et la culture, tous les nomades qu'il a policés et convertis sur une aire qui va de l'Asie centrale à l'Inde du Nord.

L'Empire byzantin, qui survit mille ans à l'Empire romain d'Occident, a le mérite militaire d'avoir su résister aux Goths, aux Avars, aux Arabes, aux Bulgares, aux Russes, aux Petchénègues et aux Coumans. Une suite continue de pressions offensives venues du Sud, du Nord, de l'Est et de l'Ouest, jusqu'au coup final porté par les Ottomans, étrangle l'Empire, Constantinople n'ayant plus d'hinterland où s'approvisionner en hommes et en matériels. Il est cependant un modèle étatique pour les Ottomans.

L'Europe au sens large a connu du Ve au XIIIe siècle, les incursions et invasions des Huns, des Avars, des Bulgares, des Magyars, des Petchénègues, des Coumans et des Mongols. La domination de ces derniers sur la Russie a été d'un poids singulier. Quant à la poussée ottomane au XIVe siècle, de l'Asie Mineure vers les Balkans, elle est, avant même la chute de Constantinople en 1453, la ruée ultime de l'Asie centrale commencée par la fuite d'une tribu turcophone chassée par l'ituption mongole au début du XIIIe siècle.

L'Europe occidentale, à l'ouest d'une ligne Dantzig-Vienne-Trieste, a été la partie du monde médiéval la mieux protégée des déferlements nomades, au contraire des périodes précédentes, en pleine domination romaine. Sans doute, l'Europe occidentale, épargnée par les désordres causés par les invasions nomades, y doit-elle les préconditions de son exceptionnel destin économique et politique.

       Les nomades guerriers, durant deux millénaires, des IVe-IIIe siècles av. JC. aux xive-XVe siècles, vivent à la frange septentrionale du monde sédentaire. Ils échangent leurs chevaux contre les produits dont ils ont besoin : textile ou articles de luxe. Les empires, chinois ou byzantins, cherchent à les diviser, les contenter, les contenir : tributs payés (cadeaux), alliances nouées par mariage d'une princesse impériale avec un chef nomade. Et puis, à la faveur de l'affaiblissement ou du renforcement d'un des pratagonistes, c'est l'irruption des nomades, l'expédition punitive ou l'offensive générale des sédentaires... On ne saurait trop insister sur le fait que les nomades et les sédentaires ne sont pas tout le temps en guerre, ni en conflit ouvert, et qu'une certaine coopération a sans doute été la tendance générale, sans oublier que la conception d'une fameuse coupure entre temps de guerre et temps de paix, comme celle d'ailleurs entre populations armées et populations civiles n'a guère de sens pour ces époques...

Les nomades, toujours de manière générale, n'ont pas seulement un rôle déstabilisateur. Après avoir été policés par les sédentaires, ils peuvent concourir à une nouvelle stabilisation et sont alors à leur tour fondateurs de dynasties (la plus célèbre étant celle des Yuans chinois des Mongols de Koubilaï Khan).

D'autres nomades ont constitué des empires en Hante-Asie même, comme les Tou-Kiue, ces turcophones qui dominèrent l'aire qui va de la Caspienne à la Mongolie. Presque toujours ces empires se disloquent au bout d'une, deux ou trois générations, n'ayant pas les caractéristiques des empires sédentaires (contrôle consolidés des axes stratégiques, fiscalité, administration au nom de l'Empire des biens et des personnes, système de transmission des savoirs et des pouvoirs...). Ce qui maintient ces empires durant plus de trois ou quatre décennies, c'est surtout un art de la guerre qui se couple à un art de la terreur. Les Mongols par exemple, qui écument durablement l'Eurasie centrale et toute la périphérie, de la Chine à l'Asie du Sud-Est, atteignent des sommets dans l'art militaire. C'est le zénith des cavaliers-archers qui utilisent les mêmes modes de combat, la même conduite de la guerre : mobilité, harcèlement, capacité de manoeuvre, logistique impeccable, le tout dans une maitrise des techniques d'élevage et de contrôle des chevaux, de leur parcours (encore en liberté avant capture) comme de leur entrainement. L'essentiel est d'ailleurs le contrôle des voies d'approvisionnement en montures.

Le déclin des nomades et de leurs héritiers se précipite à partir du milieu du XVIe siècle avec la contre-offensive lancée par Ivan le Terrible. Cependant, le khanat de Crimée, soutenu par les Ottomans, reste menaçant tout au long du XVIIe siècle et n'est annexé qu'en 1783, après deux siècles où cosaques et colons russes leur disputent les quelque 1 200 kilomètres qui séparent la Moscou d'Ivan le Terrible de la Russie de Pierre le Grand et Catherine II. C'est encore au milieu du XVIIe siècle que les Mandchous imposent leur dynastie sur le trône impérial de Chine. Bien qu'à partir du XVIe siècle, l'histoire de la Haute-Asie ne soit plus que régionale, les nomades restent une force militaire redoutable jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, au moment où l'emploi du feu devient décisif. Au cours des XIXe et XXe siècles, les deux pays qui ont, dans le passé, le plus pâti des nomades, la Russie et la Chine, ont systématiquement mis fin à l'indépendance et au nomadisme des cavaliers-archers jadis tant redoutés. (BLIN et CHALIAND)

 

         Si ces nomades durent si longtemps, cela est dû également à une certaine instrumentalisation de leur présence par les puissances sédentaires montantes, qui jouent d'une stratégie du chaos dans certaines régions, avec parfois l'espoir d'intégrer certaine éléments militaires dans leurs propres armées (mais, à cause d'une certaine indiscipline de ces populations, ce fut un échec). N'ayant plus à utiliser de manière indirecte ces nomades à forte mobilité sur de longues distances, ces États - sans compter les assimilations de populations entières - qui maitrisent de plus en plus à la fois la puissance du feu et, précisément la mobilité des troupes et qui de plus n'ont plus rien à tirer de l'expertise d'armes des cavaliers-archers les innovations sur le plus de l'usage du cheval, entendent faire usage directement des territoires.  De plus, s'ajoute un aspect démographique décisif : une agriculture de plus en plus productive nourrit une population sédentaire de plus en plus importante tandis que l'élevage et le commerce aux pratiques inchangées depuis des siècles rivalisent difficilement avec cette première.

 

Des notions plus ambigües qu'elles n'ont l'air...

   La séparation franche entre populations sédentaires et populations nomades est une conception relativement récente, car depuis l'Antiquité et sa civilisation des villes, l'homme sédentaire - complètement, résidant en un lieu qui reste central toute sa vie, même s'il bouge d'un lieu fixe à un autre - n'émerge que lentement... Ainsi Pierre BONTÉ, dans l'exploration anthropologique des sociétés nomades et la recherche de leurs fondements matériels et symboliques (2006) estime que l'étiquette de "sociétés nomades" et plus généralement de "nomadisme" "soulèvent, quand il s'agit de les utiliser dans le domaine de l'anthropologie, des interrogations quant à leur pertinence pour distinguer des formes particulières de la vie sociale". Même si son propos sur l'existence de ces modes de vie nomade, et de leur destin dans le monde contemporain n'est pas de remettre en cause l'existence dans l'Histoire de "sociétés nomades", comme des sociétés qui basent leur vie sur la chasse et la collecte et l'élevage des animaux domestiques, il s'agit de comprendre qu'elles partagent beaucoup de choses avec les "sociétés sédentaires" basées sur l'agriculture et se concentrant sur les villes comme centres de commerce. Comme ces sociétés sédentaires, les sociétés nomades commercent, font fructifier un espace, et surtout partagent constamment avec les sociétés sédentaires. Les "sociétés sédentaires" en tant que telles ne se distinguent progressivement des "sociétés nomades" que par une vision particulière de l'occupation d'un espace et de la gestion du temps. L'opposition entre les deux restera longtemps relative. "Les grandes civilisations, écrit-il, d'éleveurs nomades, les Mongols, les Bédouins, etc, n'ont pu se constituer et avoir le rôle historique qu'elles ont joué que dans une relation de symbiose étroite avec les sociétés agricoles sédentaires voisines (la Chine, le Moyen-Orient) et elles ont toujours dépendu de leurs rapports avec celles-ci impliquant qu'elles se réfèrent aussi à la sédentarité, dans les oasis, dans les cités caravanières, etc. Les sociétés "primitives" (sociétés de la préhistoire de l'humanité), n'ont pu développer leurs cultures que sur la base de certaines permanences de leurs établissements qui ont contribué au développement de leur pensée et au progrès des techniques. (...)".   

     Pierre BONTÉ en vient à se demander du coup si les sociétés de la préhistoire étaient des sociétés nomades. Plutôt sans doute, très tôt, dès le Paléolithique, des lieux fixes ont constitué des endroits de transmission de savoirs et des mythes. La sédentarisation, au Néolithique, n'est pas un cheminent franc vers l'agriculture. "A côté des grandes civilisations agricoles qui émergent sur la base de systèmes hydrauliques dans les vallées du Proche et du Moyen-Orient, et voient l'émergence de l'État, de l'écriture et de technologies de plus en plus sophistiquées dans leurs effets sur l'organisation du territoire, se développent aussi autour de la Méditerranée des cultures néolithiques pastorales, dépendant en priorité des ressources animales et perpétuant, en fonction des nécessités de déplacements réguliers des animaux pour exploiter les pâturages naturels, de nouvelles formes de mobilité." 

    L'identité nomade se formerait alors autour du fait majeur d'absence d'habitats fixes permanents. Entre nomades et sédentaires s'effectuent des spécialisations et des complémentarités, que la question de la gestion de l'eau peut transformer en conflits. Non pas que les nomades soient des prédateurs en soi; car la vie pastorale est aussi une vie de reproduction des troupeaux et les déplacements ne se font pas exclusivement après épuisement des ressources, loin de là, car la vision de la Nature est aussi une vision de respect, sans compter que l'appropriation collective des ressources naturelles (à l'opposé des notions de propriétés de la sédentarité) dans les sociétés d'éleveurs nomades, exige une gestion attentive aux rythmes de la Nature.

    Par ailleurs, on a représenté les nomades comme des populations essentiellement guerrières, prisme déformé de la représentation des sédentaires en proie aux menées de tribus agressives. Or il s'agit peut-être d'une projection sur les nomades de ce que vivent les sédentaires entre eux. Deux éléments sont certainement à méditer dans ce sens.

- Si activités guerrières il y a dans le monde nomade, il s'agit surtout de sporadiques conflits armés entre tribus nomades, bien plus que de menées incessantes en territoires des sédentaire. Ces conflits-là sont sans doute une des raisons pour lesquelles ce n'est qu'à de rares occasions que des tribus nomades peuvent se fédérer pour s'attaquer aux emplacements des sédentaires. D'autant qu'une des caractéristiques des nomades est l'existence de tribus de petites tailles, à l'inverse des sédentaires qui tendent à s'agglomérer en vastes populations...

- La porosité entre les mode de vie sédentaires et nomades est telle, que suivant les circonstances (notamment l'accès rendus difficiles aux ressources ou leur raréfaction brusque), des populations entières de nomades peuvent décider de se fixer ou au contraire des populations de sédentaires peuvent (re)venir à la vie nomade.

 

Cours de Pierre BONTÉ, Anthropologie des sociétés nomades, Fondements matériels et symboliques, Second semestre 2006. On lira également avec profit le texte sur nadoulek.net, de Bernard NADOULEK, Nomades et sédentaires : l'invention de la guerre (2012). Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

STRATEGUS

 

 

 

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7 septembre 2019 6 07 /09 /septembre /2019 12:30

   Ce livre au titre qui sort de l'ordinaire se situe dans la déjà longue lignée littéraire (de fiction ou scientifique) qui analyse le déclin des États-Unis.

Au début interrogative, la formule devient affirmative avec l'arrivée au pouvoir à la présidence de cet immense pays de Donald TRUMP et de ses tristes errements tant sur le plan de la politique intérieure que sur le plan de la diplomatie mondiale. Mais l'arrivée de ce que beaucoup estime être un imbécile charismatique au sommet de l'État n'est que le dernier avatar d'une longue dérive des États-Unis, trainant avec lui un capitalisme sans projets, dans une pente déclinante sur presque tous les plans. Concurrencés désormais par la Chine, l'Inde et... l'Union Européenne (que d'aucuns aimeraient voir disparaitre, sous le coup de Brexit en série), repliés sur des valeurs individualistes et des raisonnements simplistes, dominés actuellement par une rhétorique raciste et machiste, privés de réels repères politiques globaux, singulièrement contre les diverses menaces qui frappent aujourd'hui l'humanité, les États-Unis abandonnent, d'eux-mêmes, tout ce qui avait fait d'eux une nation phare, un certain universalisme, une certain vision du monde dans son ensemble.

Ce que Ronan FARROW montre, c'est une déliquescence qui remonte plus loin que la décennie (depuis le début des années 2000 notamment), en plongeant ses regards dans les évolutions de l'administration américaine, se fondant sur une documentation jamais dévoilée, enrichie d'interview exclusives de grands dirigeants des postes les plus importants quant à la place des États-Unis dans le monde.

    Écrit dans un style journalistique, ce livre permet de comprendre quelques ressorts de ce déclin si clamé aujourd'hui, du fait même des agissements, ici décrits affaire après affaire (comme on dit dans le jargon américain) des responsables de l'administration, "aidé" il est vrai par une presse relativement médiocre de manière générale (bien plus que l'écho que nous avons, notre attention étant concentrée souvent sur les médias ouverts sur l'étranger, Washington Post et New York Times...).

    La fin du premier chapitre du livre (en Prologue, Le massacre de Mahogany Row, Amman, Jordanie, 2017), donne la mesure du propos de son auteur, journaliste d'investigation comme il en existe heureusement encore.

"Les types de pouvoir, écrit-il, exercés par les présidents Trump et Obama se révélèrent diamétralement opposés à certains égards. Alors que l'un se livrait à un micromanagement étroit sur les agences, l'autre les ignorait tout bonnement. "Dans les administrations précédentes, soutenait Susan Rice, le département d'État était à la peine dans les turbulences de la bureaucratie. Maintenant , on veut sa peau." Mais le résultat était identique : des diplomates restaient assis sur le banc de touche tandis que la politique se faisait ailleurs.

le Service extérieur a continué sa chute sous Obama comme sous Trump. En 2012, 28% des postes diplomatiques étaient vacants ou occupés par des employés de niveau inférieur travaillant au-dessus de leur degré d'expérience. En 2014, la plupart d'entre eux comptaient moins de dix ans d'ancienneté, un déclin amorcé depuis les années 90. Ils étaient encore moins nombreux à être montés en grade : en 1975, plus de la moitié avait accédé au statut de haut fonctionnaire, contre seulement un quart d'entre eux en 2013. Une profession qui, des décennies auparavant, avait attiré les esprits les plus brillants des universités américaines et du secteur privé se trouvait dans un état critique, sinon à l'agonie.

Tous les anciens secrétaires d'État encore en vie ont répondu à mes questions en acceptant que leurs propos soient reproduits ici. Beaucoup ont exprimé leur inquiétude sur l'avenir du Service. "Les États-Unis doivent mener une diplomatie mondiales", déclara George P. Shultz, âgé de 90 ans lors de notre entretien sous l'administration Trump. Le département d'État, fit-il valoir, était trop dilaté et trop vulnérable aux caprices des administrations successives. "Comble de l'ironie, dès que nous nous sommes tournés vers l'Asie, le Moyen-Orient a explosé et la Russie est entrée en Ukraine... Voilà pourquoi on doit conduire une diplomatie mondiale. Autrement dit, avoir un Service extérieur fort et des gens qui sont là à demeure."

Henry Kissinger déclarait que le cours de l'histoire avait émacié le Service extérieur, faisant pencher encore plus la balance vers le leadership des militaires. "Le problème, me dit-il d'un air songeur, est de savoir si le choix des principaux conseillers est trop marqué dans une seule direction. Les raisons sont nombreuses. D'une part, il y a moins de diplomates expérimentés. Et d'autre part, vous donnez une instruction au département de la Défense, il y a 80% de chances qu'elle soit exécuté ; vous en donnez une au département d'État, il y a 80% de chances qu'elle suscite une discussion." Ces déséquilibres s'intensifient, inévitablement, en période de conflit. "Quand le pays est en guerre, il bascule vers la Maison-Blanche et le Pentagone, me dit Condoleezza Rice. Et à mon avis, c'est normal." Elle exprimait une idée très courante dans de nombreux gouvernements : "Le contexte change rapidement. On n'a pas vraiment de temps à perdre en procédures administratives... Le rythme n'a pas la même uniformité qu'en temps normal".

Mais lorsque l'administration Trump commença à faire des coupes sombres au département d'État, le "temps normal" de la politique étrangère américaine était révolu depuis presque vingt ans. Les États-Unis devaient faire face à cette nouvelle réalité. le raisonnement de Condoleezza Rice - les bureaucraties vieillissantes élaborées après la Seconde Guerre mondiale réagissent avec trop de lenteur en période d'urgence - se vérifiait souvent. Mais un pouvoir centralisateur brutal, qui contourne des bureaucraties délabrées au lieu de les réformer afin qu'elles répondent à ce qu'on attend d'elles, crée un cercle vicieux. Avec un département d'État toujours moins utile dans un monde en perpétuel état d'urgence, un Pentagone dont le budget, le pouvoir et le prestige éclipsent n'importe quelle autre agence, et une Maison-Blanche elle-même peuplée d'anciens généraux, les États-Unis sont en passe d'abandonner les solutions diplomatiques même élaborées "en chambre".

"Je me rappelle Colin Powell disant un jour qu'il était normal que l'occupation du Japon n'ait pas été mise en oeuvre par un diplomate mais par un général, se souvenait Condoleezza Rice. Dans ce genre de circonstances, on est obligé de pencher davantage vers le Pentagone." Mais de même que l'occupation du Japon menée par un haut diplomate relevait de l'absurdité, la négociation de traités et la reconstruction d'économies conduites par des officiers en grand uniforme étaient une contradiction en soi, et aux antécédents discutables.

La question n'est pas de savoir si les vieilles institutions de la diplomatie traditionnelle peuvent résoudre les crises d'aujourd'hui. Elle est que nous assistons à la destruction de ces institutions sans chercher à façonner des pièces de rechange modernes. Les anciens secrétaires d'État avaient des opinions divergentes sur la façon de redresser l'entreprise en voie d'effondrement. Kissinger, faucon s'il en est, convenait du déclin du département, mais l'accueillait avec un haussement d'épaules.. (...) Or, au moment où je l'interrogeais, sous l'administration Trump, aucune nouvelle institution ne se mettait en place pour remplacer l'analyse de la politique étrangère, réfléchie, globale, libérée des contraintes militaires, que la diplomatie avait procurée à l'Amérique en d'autres temps.

Hilary Clinton, la voix fatiguée un an après avoir perdu sa campagne présidentielle de 2016, me confia qu'elle voyait venir ce basculement depuis des années. Elle évoqua le moment où elle avait pris ses fonctions de secrétaire d'État au début de l'administration Obama. "J'ai commencé à téléphoner aux dirigeants du monde entier que j'avais rencontrés dans mes vies antérieures de sénatrice et de First Lady. Ils étaient si nombreux à être consternés par ce qu'ils considéraient comme une militarisation de la vie politique étrangère datant de l'administration Bush, et par l'étroitesse de vue sur les problèmes majeurs du terrorisme, et bien sûr des guerres en Irak et en Afghanistan. Je pense qu'aujourd'hui la balance s'est encore plus infléchie vers la militarisation systématique de toutes les questions, me dit-elle. La diplomatie est sous pression" ajouta-t-elle, exprimant le sentiment commun des anciens secrétaires d'État, tant républicains que démocrates.

Il ne s'agit pas de problèmes de principe. Les changements décrits ici se produisent, en temps réel, des résultats qui rendent le monde moins sûr et moins prospère. Déjà, ils ont plongé plus avant les États-Unis dans des engagements militaires qui auraient pu être évités? Déjà, ils ont entraîné un coût élevé en vies américaines et compromis l'influence du pays partout sur la planète. Ce livre dresse le constat d'une crise. Il raconte l'histoire d'une discipline vitale réduite en lambeaux par la lâcheté politique. Il décrit mes propres années de diplomate en Afghanistan et ailleurs, pendant lesquelles j'ai assisté à son déclin, avec les conséquences catastrophiques qui se sont ensuivies pour l'Amérique et dans la vie des derniers grands défenseurs de la profession. Et il scrute les alliances des temps modernes forgées sur la Terre entière par des soldats et des espions, et le coût de ces relations.

En bref, il est l'histoire de la transformation du rôle des États-Unis parmi les nations de notre monde - et des serviteurs incomparables de l'État dont les institutions se fissurent de toutes parts et qui tentent, avec l'énergie du désespoir, de maintenir en vie une autre option."

    Ce sur quoi Ronan FARROW veut alerter le grand public, à travers une exploration des coulisses du pouvoir, de la Maison-Blanche aux zones les plus isolées et dangereuses de la planète (Irak, Syrie, péninsule arabique, Corne de l'Afrique...), c'est sur l'extinction de toute une profession, qui du bas en hait de l'échelle de l'administration américaine, tentait de faire prévaloir des options pacifiques aux multiples crises dans le monde. Alors qu'elle obtenait des résultats bien moins couteux que l'option militaire, la prolifération des responsables militaires dans l'establishment, jointe à une présidence complètement branchée sur le court terme de la politique politicienne intérieure (un comble quand on connait la rhétorique anti-système d'une grande partie des soutien de Trump), tend vers l'adoption de solutions militaires brutales, y compris sur le plan intérieur. Bien entendu, le journaliste d'investigation qu'est l'auteur n'est pas exempt des luttes internes actuelles dans l'administration, mais suffisamment rares sont les voix qui mettent le doigt sur l'essentiel des évolutions pour qu'on lise attentivement ce livre.

 

Ronan FARROW (né en 1987), de son vrai nom Satchel Ronan O'Sullivan FARROW, se présente comme un militant des droits de l'homme, ancien conseiller du gouvernement américain. Avocat de formation, il est également journaliste (lauréat du prix Pulitzer en 2018 pour son enquête sont l'affaire Harvey Weinstein). Écrivant régulièrement pour le Los Angeles Times, l'International Herald Tribune ou The Wall Street Journal ou encore The New Yorker. Ses essais dénoncent soit (mais parfois ils s'agit des mêmes protagonistes) des turpitudes d'abus sexuels, soit des militarisations de la politique étrangère des États-Unis

 

Ronan FARROW, Paix en guerre, La fin de la diplomatie et le déclin de l'influence américaine, Calmann Lévy, 2019, 420 pages

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31 août 2019 6 31 /08 /août /2019 12:51

   Horatio NELSON est un amiral britannique, connu pour avoir défait la flotte française à Trafalgar, bataille à l'issue de laquelle il perd la vie.

 

Une carrière navale brillante

    Entré très jeune dans la marine, Horatio NELSON participe à de nombreux voyages. Déjà, lors d'une mission scientifique dans l'océan Arctique (1773), il échappe de justesse à la mort. En 1777, il réussit son examen d'officier et est promu capitaine deux ans plus tard, à l'âge de 20 ans. Il assume son premier commandement lors d'un affrontement contre les Espagnols au large des côtes du Nicaragua d'où il sort vainqueur sur le plan militaire mais où il voit sa flotte décimée par la fièvre jaune. De retour en Angleterre en 1783, il traverse une période difficile qui comprend cinq années d'inactivité.

En 1793, sa carrière reprend quand il devient le commandant de l'Agamemnon à bord duquel il participe à la défense de Toulon, où il affronte pour la première fois NAPOLÉON BONAPARTE. Un peu plus tard, il participe au siège de Calvi (1794), où il perd on oeil.

Sous les ordres de John JERVIS, qui commande la flotte anglaire et qui voit en lui un grand stratège maritime, NELSON établit sa réputation lors de la bataille du cap Saint-Vincent (février 1797), au cours de laquelle il résiste seul face à la flotte espagnole, après une erreur de JERVIS. Promu contre-amiral, il est commandant en chef lors de la bataille de Ténériffe (juillet 1797), mais il doit être amputé d'un bras en plein combat. C'est au cours de l'année suivante que NELSON donne la pleine mesure de son génie guerrier, lors de la bataille du Nil (Aboukir), sa plus grande victoire après celle de Trafalgar. A la tête d'une escadre en Méditerranée, NELSON est chargé de la surveillance de la flotte française qui fait ses préparatifs pour une expédition dont la destination est inconnue des Anglais. Par malchance, il est absent au moment où les navires français quittent les côtes françaises pour l'Égypte. Il part précipitamment sans ses frégates d'accompagnement qui ont été endommagées lors d'une tempête. Après une longue poursuite, il surprend l'escadre française dans le port d'Aboukir, à l'embouchure du Nil. Au cours d'une opération nocturne où il opère pat attaques successives, NELSON concentre ses efforts sur chacun des vaisseaux ennemis. Mal disposés par BRUEYS, les navires français sont incapables de répondre à cette offensive. En l'espace d'une nuit, NELSON anéantit l'escadre française et assure à l'Angleterre la maîtrise de la Méditerranée.

La nouvelle de cette victoire se propage rapidement dans toute l'Europe et il a droit à un accueil triomphal lorsqu'il jette l'ancre à Naples. Obligé de se replier sur la Sicile, il soutient le roi FERDINAND lorsque celui-ci entreprend sa reconquête de Naples (1799). Peu après, il tombe en disgrâce auprès des autorités britanniques qui sont néanmoins contraintes de faire appel à lui lors de la bataille de Copenhague (1801) au cours de laquelle il anéantit la flotte danoise après avoir commis un acte de désobéissance qui lui assure la victoire. Indiscipliné - et atypique des officiers de son temps, notamment sur le plan de la considération des marins à bord des navires comme de leur avenir une fois à terre -  et connu depuis longtemps pour cette caractéristique, Horatio NELSON subit d'ailleurs tout au long de sa carrière militaire une sorte d'évolution en dents de scies, faites de triomphes impossibles à nier par la hiérarchie et de disgrâces subies lorsqu'il semble qu'on ait plus besoin de lui, successions de périodes courtes, au cours desquelles d'ailleurs il affine sa stratégie.

Au cours du printemps de l'année 1803, après une période de calme, NELSON est placé à la tête de la flotte anglaise en Méditerranée, où NAPOLÉON, contrairement à une légende tenace, est loin de négliger les efforts pour remettre sur pied une flotte puissante. Avec la rupture de la paix d'Amiens et alors que NAPOLÉON prépare une nouvelle campagne militaire, il est chargé d'assurer le contrôle de cette mer et, surtout, d'empêcher les navires de Brest de rejoindre ceux de Toulon, puis ceux de la flotte espagnole, éventualité qui aurait peut-être fourni à l'Empereur des Français les moyens d'envahir l'Angleterre. Ayant placé John ORDE devant Cadix, NELSON suit les mouvements de l'escadre française commandée par LA TOUCHE-TRÉVILLE, puis, après la mort de celui-ci, par Pierre VILLENEUVE. lorsque VILLENEUVE parvient à s'extraire de Toulon, NAPOLÉON décide de réunir sa flotte aux Antilles, puis de l'envoyer dans le couloir de la Manche défendu par William CORNWALLIS. Cependant, le plan de NAPOLÉON ne fonctionne pas comme prévu, l'améral Honoré GANTEAUME ne parvenant pas à sortir de Brest aussi facilement que VILLENEUVE. Après une longue poursuite entre NELSON et VILLENEUVE, l'escadre française choisit de revenir vers la France ; NAPOLÉON se voit dans l'obligation de modifier sa stratégie et, surtout, de renoncer à envahir l'Angleterre. VILLENEUVE rejoint Cadix au mois de juillet (1805) alors que NELSON, de retour en Angleterre, élabore tranquillement son plan de bataille avant de repartir en mer le 15 septembre, à bord du Victory. (BLIN et CHALIAND)

 

La bataille de Trafalgar, un modèle de stratégie maritime

Le 9 octobre, NELSON écrit un Mémoradum, devenu célèbre, dans lequel il annonce sa stratégie. Disposant sa flotte sur deux lignes, à la tête desquelles figurent COLLINGWORTH et lui-même, il préconise une tactique audacieuse visant à diviser la flotte franco-espagnole tout en concentrant ses propres efforts sur chaque navire ennemi. l'objectif est l'anéantissement complet de la flotte adverse. Conscient qu'aucun plan préétablit ne peut prendre en compte les effets du hasard, il exhorte ses troupes à garder un moral de vainqueur tout au long des combats.

Le 20 octobre, VILLENEUVE quitte Cadix en direction de Gilbraltar, NELSON prenant soin de ne pas se montrer. Le lendemain matin, alors que, face au cap Trafalgar, il se trouve en légère infériorité numérique par rapport à la flotte franco-espagnole, NELSON parvient à couper la ligne ennemie et, grâce à la disposition de ses navires en deux colonnes, réussit à morceler une flotte en petits groupes isolés les uns par rapport aux autres. La manoeuvre risquée des Anglais - les navires de tête, dont le Victory, sont dans une position très vulnérable, à la merci d'un mauvais vent - réussit magistralement. Les vaisseaux français et espagnols ne forment plus qu'une longue ligne désordonnée et trop espacée. Les Anglais peuvent désormais détruire les navires ennemis les uns après les autres. NELSON, qui se trouve à la pointe du combat, est blessé mortellement alors que la moitié de la flotte adverse est déjà détruite. Sa victoire, éclipsé momentanément par la nouvelle de sa mort, délivre l'Angleterre de la menace d'invasion et lui confère une suprématie maritime qu'elle conserve pendant près d'un siècle et demi. (BLIN et CHALIAND)

 

La "Nelson Touch"

L'amiral NELSON est reconnu de son vivant pour ses talents de meneur d'hommes, au point que certains parlaient de Nelson Touch, distinction forte qui le distingue d'ailleurs de la caste militaire maritime quant à un certain mépris de la soldatesque et des marins. Il est respecté comme quasiment aucune autre figure militaire dans l'histoire britannique, hormis MALBOROUGH et WELLINGTON. La plupart des historiens pensent que la capacité à galvaniser ses officiers supérieurs comme ses marins et ses qualités de stratège et de tacticien, expliquent ses nombreuses victoires.

Son souci du bien-être de ses hommes est une caractéristique tout à fait inhabituelle pour les normes contemporaines. Il a appuyé énergiquement la The Marine Society, la première organisation de charité pour les marins, où il siégeait au conseil et qui avait formé et habillé environ 15% des hommes ayant combattu à Trafalgar. Cette Nelson Touch le rendait populaire bien au-delà du cercle de la Marine, de bonnes franges de l'opinion publique anglaise. D'ailleurs, cette popularité générale explique peut-être l'agacement et une certaine hargne de la hiérarchie maritime à son égard, qui le place en disgrâce tant qu'elle le peut, qui n'appréciait guère ni son indépendance d'esprit ni son indiscipline notoire.

 

 

Horatio NELSON, The Trafalgar Memorandum, Londres, 1805, British Museum On peut lire ce texte dans l'Anthologie Mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990. Une réédition en Anglais existe, broché chez Forgotten Books, de 2018.

Julian CORBETT, Campaign of Trafalgar, Londres, 1910. Christophe LLOYD, Nelson and Sea Power, Londres, 1973. Alfred Thayer MAHAN, The life of Nelson, the Embodiment of the Sea Power of Great Britan, Londres, 1897. Michèle BATTESTI, Trafalgar, les aléas de la stratégie navale de Napoléon, Economica, 2004. Roger KNIGHT, L'amiral Nelson, Presses Universitaires du Septentrion, 2015.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

 

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