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27 août 2019 2 27 /08 /août /2019 15:22

    Blaise de Lasseran de MASSENCOME, seigneur de Monluc, dit Blaise de MONTLUC, est un officier français, parvenu maréchal de France au bout de sa carrière en 1574 et un mémorialiste du XVIe siècle. Serviteur de 5 rois de France (François 1er, Henri II, François II, Charles IX et Henri III), il participe aux guerres d'Italie et aux guerres de religion. Principalement connu pour ses Commentaires qui couvrent une vaste période et publié en 1592, Blaise de MONLUC est considéré comme l'un des premiers théoriciens de la guerre de l'ère moderne.

  A l'image de Philippe de CLÈVES, qui le précède d'un demi-siècle, il met à profit une expérience du combat extrêmement variée pour formuler certains principes sur l'art de la guerre.

Blaise de MONLUC est typique des grands chefs de guerre de cette époque, peu regardant sur les conséquences des méthodes utilisées pour gagner une bataille, sans pitié pour les populations, notamment des villes qu'il assiège. Moins heureux dans les guerres de religion que dans les campagnes militaires en Italie, il sait tenir compte de l'accroissement du format des armées du XVIe siècle et adopte combinaisons tactiques qui tiennent compte de l'introduction nouvelle du feu dans les combats.

 

Une longue carrière militaire

      Placé à l'âge de 12 ans comme page chez le duc de LORRAINE, il se joint plus tard à une compagnie d'archers. Simple soldat à ses débuts, il franchit tous les échelons de la hiérarchie militaire. Sa carrière coïncide avec les guerres d'Italie, et il passe près de trente ans à guerroyer dans la péninsule italienne. Fait prisonnier à Pavie en 1525, il combat en Provence, en Artois et en Catalogne. Il se distingue à la bataille de Cerisole (1544)  alors qu'il est à la tête des arquebusiers gascons. Il obtient son premier commandement par l'intermédiaire du roi de France, Henri II, qui le charge de défendre la ville de Sienne assiégée par l'armée du marquis de Marignan. Malade, il fait montre d'un talent exceptionnel de commandement et réussit à tenir la ville, malgré la famine et les bombardements, pendant près d'un an (1544-1545). Lors du siège de Thionville en 1558, il mène l'assaut final et remporte la victoire.

Il se retire dans son château, près d'Agen en 1559, mais reprend les armes trois ans plus tard pendant les guerres de religion au cours desquelles il combat du côté catholique. Il se signale à Targon et à Vergt (1562), et s'empare du Mont-de-Marsan en 1569 et de Rabastens l'année suivante. En disgrâce à partir de 1570, il est réhabilité un peu plus tard et prend part au siège de La Rochelle (1573), avant d'être nommé Maréchal de France par le roi en 1574. C'est au cours de sa disgrâce qu'il rédige ses Commentaires qui sont publiés après sa mort en 1592. (BLIN et CHALIAND)

 

Une analyse de la guerre

    Son analyse de la guerre est fondée sur sa propre expérience, et il perçoit très rapidement les conséquences qu'auront les nouvelles armes - arquebuse, mousquet, artillerie - sur la conduite de la guerre. Il est d'ailleurs l'un des premiers théoriciens modernes à favoriser l'offensive et le mouvement. Cette approche préfigure la guerre de mouvement qui voit son apogée au XVIIIe siècle. La dimension psychologique de la guerre est l'un de ses thèmes favoris. L'épreuve qu'il subit au siège de Sienne le conforte dans l'idée qu'un chef de guerre doit exhorter ses troupes et se montrer exemplaire dans le courage, la ténacité et la résolution nécessaires à la victoire.

Le deux phases distinctes de sa carrière lui font apprécier les différences entre les guerres de type classique et les guerres civiles : "Ce n'est pas comme aux guerres étrangères, où on combat comme pour l'amour et l'honneur : mais aux civiles, il faut être maître ou valet, vu qu'on demeure sous le même toit ; et ainsi il faut en venir à la rigueur et à la cruauté : autrement la friandise du gain est telle qu'un désire plus la continuation de la guerre que la fin". Son traité est l'un des premiers textes militaires modernes à être étudié par les stratèges, alors qu'auparavant seuls les manuels de l'Antiquité avaient droit de cité. (BLIN et CHALIAND) 

Ses Commentaires constituent une référence jusqu'au règne de Louis XIV.

 

Commentaires, des Mémoires très étudiés au XVIIe siècle

Ses commentaires sont les Mémoires du chef des armées catholiques pour le sud-ouest de la France, depuis le début de sa carrière militaire dans les campagnes d'Italie jusqu'aux guerres de religion. Ils couvrent la période de l'année 1521 à l'année 1576. Le long titre complet (l'usage de l'époque est dans les titres à rallonges...) est : Commentaires de messire Blaise de Monluc, maréchal de France, où sont décrits tous les combats, rencontres, escarmouches, batailles, sièges, assauts, escalades, prises ou surprises de villes places fortes : défenses des assaillies assiégées... Le texte n'est publié qu'après sa mort, en 1592.

Le texte imprimé en 1592 est un texte très remanié par son éditeur et cette version est rééditée jusqu'au milieu du XIXe siècle, avant que ne paraisse en 1864-1867 l'édition plus scientifique due au baron de RUBLE. Le texte sorti dans la collection La Pléiade est une édition critique soignée et riche de notes, mise en oeuvre par Paul COURTEAULT (1867-1950) et préfacée par Jean GIONO.

Blaise de MONLUC associe récit et commentaires, ce qui fait des Commentaires, longtemps après qu'il ne soit plus une référence pour les stratèges, pour les historiens, un inégalable répertoire des techniques de combat et de l'armement du XVIe siècle. L'édition critique permet de resituer certains faits car l'auteur fait un certain nombre d'erreurs de chronologie.

Si Jean GIONO s'est intéressé à son texte, c'est qu'il se présente souvent comme chrétien, chef de guerre efficace, impitoyable par stratégie, mais pas par nature. On sent bien sa qualité de catholique  (il parle de ses péchés commis, que la guerre lui a fait commettre), et sa qualité de noble d'épée (défendant par endroits sa caste par rapport à la noblesse de robe et aux parlementaires, aux pouvoirs croissants dans le Royaume). Il y a dans son texte également des réflexions sur les relations entre pouvoir politique et pouvoir militaire : le bon roi  est celui qui s'implique très personnellement dans les actes de pouvoir en choisissant avec discernement des hommes qui ont fait leurs preuves et qui veille à ne pas créer des pouvoirs qui nuiraient au sien et pour cela il doit multiplier les délégations de pouvoir au lieu de les concentrer. Homme de guerre avant tout, il est également un homme de la Renaissance, de cette Renaissance, très fertile en événements guerriers, mais qui a de la guerre une opinion moins glorieuse que celles des grands chefs militaires qui le précèdent. Il n'est sans doute pas l'homme inculte décrit par CORVISIER dans son Dictionnaire d'art et d'histoire militaires.

 

 

Blaise de MONLUC, Commentaires, Pléiade, 1964. Disponible sur le site de Gallica.

Jean-Charles SOURNIA, Histoire de Monluc, soldat et écrivain, 1981.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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20 août 2019 2 20 /08 /août /2019 13:06

    John Churchill MARLBOROUGH, est un général et homme politique anglais dont la carrière s'étend sous le règne de 5 monarques du XVIIe au XVIIIe siècle. Le duc de MARLBOROUGH est l'un des principaux architectes de l'armée anglaise moderne. Ses victoires militaires font de la Grande Bretagne une grande puissance européenne, lui assurant une prospérité croissante au cours du XVIIIe siècle.

 

Une ambition au service de la Grande Bretagne

   Formé sur le continent par les armées de Louis XIV qui doivent ensuite l'affronter à maintes reprises, il prend part à partir de 1672 à de nombreuses campagnes militaires dans toute l'Europe.

Sa carrière politique connait les hauts et les bas des aléas des rivalités entre plusieurs maisons royales en Angleterre. Disgracié en 1692 par le roi Guillaume III, il est rappelé à la tête des armées anglaises lorsque Anne Stuart accède au trône en 1702.

C'est à un âge avancé (50 ans à l'époque est souvent synonyme déjà de vieillesse), qu'il entre dans la phase décisive de sa carrière, celle qui fait sa renommée.

Avec la Quadruple Alliance de La Haye, il participe à la guerre de Succession d'Espagne (1701-1713). Au côté du prince Eugène de Savoie, il remporte ses plus belles victoires à Blenheim (1704) et Audemarde (1708). Il est également victorieux à Ramillies en 1706, mais il marque le pas à Malphaquet en 1709, face à VILLARS, dans une bataille indécise qui l'oblige à changer de stratégie pour s'attaquer aux places fortes de la "frontière de fer".

Au cours de sa carrière, il conduit une trentaine de sièges, dont celui de Lille en 1708. En 1711, il tombe à nouveau en disgrâce pour avoir participé du "mauvais côté" aux affaires politiques de son pays.

 

Un stratège militaire doublé d'un politique

     MARLBOROUGH sait s'entourer d'hommes compétents et dévoués. Par tempérament, il favorise l'offensive et le mouvement, mais sait aussi conduite un siège lorsque c'est nécessaire. Il recherche la bataille qui, selon lui, doit décider de l'issue d'un conflit armé. Son souci du détail le pousse à la réorganisation de ses armées, en particulier aux niveaux de l'intendance et de la logistique. Face aux Français, il sait exploiter les possibilités offertes par le feu. Brillant tacticien, il est aussi un grand stratège qui comprend mieux que personne l'influence des facteurs économiques, politiques et psychologiques de la guerre. Il ne s'engage jamais dans une entreprise militaire sans être sûr d'en avoir les moyens. (BLIN et CHALIAND).

 

   Comme il participe aux luttes politiques de son temps, le bilan de son action, politique surtout (il est déclaré traitres au moins deux grandes fois) ne fait pas du tout l'unanimité, les opinions se partageant du coup sur son action militaire. Toutefois, la grande majorité des biographes et analystes considèrent le poids de son activité militaire comme déterminant, comme Winston CHURCHILL qui répond d'ailleurs par ses volumes à The History of England de Thomas Babington MACAULEY.

Le duc de MALBOROUGH, premier du nom, est reconnu dans l'ensemble comme dévoré d'ambition, recherchant sans relâche la richesse, la puissance et l'ascension sociale, tout comme d'ailleurs presque tous les hommes d'État de son époque, qi cherchent à fonder des lignées et à amasser de l'argent aux dépens du public et parfois directement de la Couronne. Pour George TREVELYAN (England Under Queen Anne, longmans, Green and Co, 1930-1934, 3 volumes) , le comportement de MALBOROUGH pendant la révolution de 1688 témoigne de son "dévouement à la liberté de l'Angleterre et à la religion protestante". Mais sa correspondance continue avec SAINT-GERMAIN n'est pas en son honneur. Bien qu'il n'a jamais souhaité une restauration jacobite, son double jeu fait que ni Guillaume III, ni George 1er ne lui ont fait entièrement confiance. En fait, on peut se demander si, à rebours d'une certaine lecture de l'histoire, le duc n'a pas considéré ces monarques comme de simples pièces dans un empire propre à construire... En fin de compte, sa réputation repose plus sur ses hauts faits militaires et ses visions de la stratégie et de la tactique que sur des qualités de manoeuvrier politique ou de courtisan. Cependant, selon CHANDLER, il est des rares personnages anglais de son époque à comprendre le sens et les enjeux de la guerre de Succession d'Espagne ; le conflit en Europe entre Espagne et Angleterre (avec ses enjeux religieux sous-jacents) trouvant sa résolution à travers la question de la Flandre.

S'il ne laisse pas d'oeuvres élaborées écrites directes et si ce sont ses contemporains qui rapportent ses faits et gestes, ce sont ses correspondances (disséminés dans plusieurs Bibliothèques nationales et Bibliothèques royales), comme pour d'autres généraux de son époque, qui permettent de comprendre directement ses vues politiques et militaires.

  Pour les citoyens francophones surtout, le personnage est connu surtout à travers la chanson traditionnelle Malbrough s'en va-t-en guerre. La chanson, connue depuis 1791 (par BEAUMARCHAIS), a eu une vogue immense (et de nombreux dérivés). Son origine, recherchée au XIXe siècle par l'Académie des sciences morales et politiques, serait due à l'épopée du comte Galéran de MEULAN, appartenant à l'armée des Croisés lors du siège de Saint-Jean-d'Acre en 1190... et est perpétuellement "modernisée" au cours des temps (notamment pour le duc de Guise en 1563(www.france-pittoresque.com, 1er décembre 2015) Comme beaucoup de chansons populaires, à l'instar des romans (par exemple les contes de la Table Ronde), cette chanson fait partie des comptines populaires tendant à faire peur ou à rassurer...

 

 

David CHANDLER, Marlborough as Military Commander, Londres, 1973. Winston CHURCHILL, Marlborough, his life and Times, 6 volumes, Londres, 1933-1938.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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16 août 2019 5 16 /08 /août /2019 12:48

   Douglas MAC ARTHUR, officier supérieur des États-Unis, est l'une des figures militaires les plus flamboyantes du XXe siècle. Il est l'un des rares à s'être distingué dans trois conflits armés importants : les Première et Seconde Guerres Mondiales et la Guerre de Corée.

 

Une carrière militaire de premier plan

  Sorti major de l'académie militaire de West Point en 1903 avant d'être envoyé dans le génie aux Philippines, où son père avait été gouverneur, il est affecté auprès de ce dernier à Tokyo comme observateur lors du conflit entre les Russes et les Japonais. Il prend connaissance avec le Japon dont il est l'un des meilleurs observateurs américains.

Durant la Première Guerre Mondiale, il est aide de camp auprès du président Théodore ROOSEVELT. Il est chargé, après l'entrée en guerre des États-Unis, d'organiser une division spéciale de la Garde nationale, la division "arc-en-ciel" avec laquelle il se rend en France et prend part à l'offensive de la Marne durant l'été 1918. Promu général de brigade, il dirige sa division vers Sedan (novembre 1918), et puis participe à l'occupation d'une partie de l'Allemagne après l'armistice.

Durant l'entre-deux-guerres, MACARTHUR accède au poste de chef d'état-major de l'armée américaine, puis organise l'indépendance des Philippines avant de prendre sa retraite en 1937. De 1930 à 1935, il est le chef de l'état-major général ; c'est à ce titre qu'en 1932, il réprime par la force la manifestation des anciens combattants venus à Washington réclamer le versement de leurs pensions.

Alors que l'entrée en guerre des États-Unis est imminente, il est rappelé par Franklin ROOSEVELT pour prendre le commandement des forces américaines en Extrême-Orient. Face aux Japonais, il entame une résistance farouche mais se voit contraint d'abandonner ses bases aux Philippines. Débarquant en Australie le 11 mars 1942, il lance cette phrase célèbre, sachant très bien organiser une campagne de presse (laquelle est très demandeuse par ailleurs...) : "Je reviendrai!". Commandant le secteur du Pacifique Sud - Chester NIMITZ commande le secteur Nord - il prépare la contre-offensive en Nouvelle-Guinée d'où il parvient à repousser les forces japonaises, avant de déclencher une offensive de grande envergure avec NIMITZ sur le centre du Pacifique. Le 20 octobre 1944, MACARTHUR s'empare des Philippines et peut ainsi clamer haut et fort au peuple philippin : "Je suis revenu!".

L'année suivante, il est commandant en chef des forces alliées au Japon où il reçoit la reddition japonaise. Durant les années qui suivent la fin de la guerre, il est chargé de superviser la reconstruction politique et économique du Japon.

En juin 1950 commence en Corée la première confrontation sérieuse de la guerre froide où s'opposent deux blocs hétérogènes et extrêmement hostiles. Il s'agit surtout du premier conflit à risque nucléaire mais qui devient en définitive un conflit "limité". MACARTHUR est choisi pour prendre le commandement des forces des Nations Unies. Après l'offensive de la Corée du Nord, dont la rapidité avait quasiment anéanti les armées du Sud avant même qu'interviennent les forces des États rassemblés sous l'égide de l'Organisation internationale, MACARTHUR parvient à endiguer l'avancée des Nord-Coréens. Le 26 septembre, le général américain tente une opération amphibie sur Inchon. La manoeuvre d'enveloppement réussit et il peut s'emparer de Séoul le 26 septembre. Le 1er octobre, il envahit la Corée du Nord, mais les 25 et 26 novembre, alors que ses troupes s'approchent du fleuve Yalou, il est surpris par les troupes chinoises qui repoussent son armée derrière le 38e parallèle. En mars de l'année suivant (1951), MACARTHUR reprend Séoul et entame une nouvelle offensive sur le Nord. Convaincu que le conflit est désormais d'une toute autre nature, le général envisage de s'attaquer, par le truchement de bombardements aériens, à des cibles sur le territoire chinois. Cependant, le général amréicain Henry TRUMAN voit les choses différemment. Commence alors un conflit ouvert - médiatique en grande partie - entre le Président et son général. Le 11 avril 1951, MACARTHUR est relevé de ses fonctions. Son retour aux États-Unis est triomphal.

Il prononce son discours d'adieu devant le Congrès américain le 19 avril avant de se retirer de la vie publique. Dans la dernière décennie de sa vie, jusqu'en 1964, il joue un certain rôle de conseil auprès des présidents et écrit ses Réminiscences, publiés après sa mort. (BLIN et CHALIAND)

 

Un cas-type de conflit entre le pouvoir politique et le pourvoir militaire

   C'est surtout durant la seconde guerre mondiale que nombre de généraux (on pense au général PATTON également) se sont livrés publiquement à une contestation des décisions du pouvoir politique, mais sans jamais déroger à un ordre direct. Si ces "discussions"" prennent autant d'ampleur, alors que la tradition de polémiques entre militaire et politique était déjà une constante de la vie politique américaine, en temps de paix comme en temps de guerre, cela est dû surtout à l'irruption de la presse, avec des moyens techniques supérieures (télévisions, radios) qui donnent à ces polémiques un caractère virulent et public. Douglas MACARTHUR s'est acquis pendant toute sa carrière militaire la réputation de dire franchement ce qu'il pense des ordres militaires du pouvoir politique. Il le fait d'autant plus que ses victoires militaires le rendent très populaire aux États-Unis. De plus, l'establishment comme l'opinion publique connaissent ses compétences d'organisateur en matière de politique institutionnelle, administrative, et économique, qu'il a l'occasion de déployer au moins à deux grandes reprises, en Allemagne après la première guerre mondiale et au Japon après la seconde. Il est fermement convaincu qu'à moins d'une gestion prudente de l'occupation, celle-ci peut être mauvaise à la fois pour l'occupant et pour l'occupé, et ce à de nombreux titres.

Sans jamais avoir eut la moindre ambition politique, il sait comment utiliser la presse pour donner à ses pensées tactiques et stratégiques le plus d'impact possible, pour influencer en dernier ressort les décisions du pouvoir politique. Parfois, la presse, comme à son habitude, va au-delà de sa pensée : elle lui prête longtemps la réflexion d'un bombardement nucléaire sur la Chine ou l'URSS, au moment des revers de la guerre de Corée. En tout cas, ses activités publiques ont un réel impact sur la politique intérieure de son pays, notamment par ses déclarations anti-pacifistes et anticommunistes.

Sa suspension en 1951 par l'impopulaire président TRUMAN, parce que le général avait communiqué avec le Congrès, entraine une large controverse et une crise institutionnelle. Les sondages indiquent alors qu'une majorité d'Américains désapprouvent cette décision. La cote de popularité du président chute, au niveau le plus bas jamais atteint par un président des États-Unis. Alors que l'impopulaire guerre de Corée se poursuit, l'administration Truman est victime d'une série d'affaires de corruption, et le président décide de ne pas se représenter en 1952. Un comité sénatorial préside par le démocrate Richard Brevard RUSSEL Jr, enquête sur la suspension de MACARTHUR. Elle conclut que "la destitution du général MacArthur était en accord avec les pouvoirs constitutionnels du président, mais que les circonstances portèrent un coup à la fierté nationale."

Au niveau de la réalité des pouvoirs entre instances civiles et instances militaires aux États-Unis, la polémique sur la stratégie en Corée a son point culminant début avril, après une lettre du général au leader des républicains de la Chambre des représentants, lorsque TRUMAN convoque entre autres le secrétaire à la défense George MASHALL et le secrétaire d'État Dean ACHESON pour discuter de la situation. Les chefs d'État-major acceptèrent la suspension de MACARTHUR sans la recommander. Si insubordination il y avait - et la discussion fur très "ouverte" à ce sujet, il n'avait pas outrepasser sa mission, et la faute, s'il y a faure réside surtout dans le fait de discuter directement avec des instances politiques autre que le président.

Mais sans doute plus profondément, sur la politique militaire, la polémique MACARTHUR-TRUMAN eut un effet plus net sur la répartition des pouvoirs d'usage des armées nucléaires. En effet, le 5 avril 1951, le Comité des chefs d'état-majors Interarmées délivre des ordres à MACARTHUR l'autorisant à attaquer la Mandchourie et la péninsule du Shandong si les Chinois utilisaient des armes nucléaires pour lancer des frappes aériennes en Corée. Le lendemain, TRUMAN rencontre le président de la Commission de l'énergie atomique des États-Unis, Gordon DEAN, et organise le transfert de 9 bombes nucléaires Mark 4 sous le contrôle militaire. DEAN s'inquiète du fait que la décision sur la manière de les utiliser soit confiée à MACARTHUR qui, selon lui (et à raison d'ailleurs...) n'avait pas toutes les connaissances techniques de ces armes et de leurs effets. Le comité des chefs d'États-majors n'étaient pas non plus à l'aise à l'idée de lui donner et avait peur qu'il n'applique trop prématurément ces consignes. Il est alors décidé de mettre la force de frappe nucléaire sous le contrôle du Strategic Air Command. A plusieurs reprises, depuis, notamment durant la guerre froide, la question du contrôle direct des armes nucléaires est l'objet de discussions au sommet de l'État américain, avec plusieurs solutions mises en oeuvre.

   

Une oeuvre surtout polémique et mémorielle

   Douglas MACARTHUR considère son activité éditoriale dans le fil droit de ce qu'il pense être son rôle de chef militaire, support de ses activités publiques et ensuite de la défense de son action dans l'armée. C'est surtout Réminiscence, publié en 1964 qui attire l'attention car il apporte un témoignage direct sur les problématiques politiques et militaires et sur ce qui s'est passé selon lui au plus fort des polémiques et de la guerre de Corée.  Cet auto-portrait, dont le caractère hagiographique parfois peut faire douter de la validité de son témoignage. Il reste le témoignage émouvant et vibrant d'une vie entière consacrée au service de sa patrie, très conscient qu'il est de sa valeur et de son influence. Il continue d'être un document précieux, d'autant plus précieux pour les Américains que le mode biographique est parfois le seul qui leur apporte des informations sur l'histoire de leur propre pays. Aucun de ses livres n'a fait l'objet d'une édition en langue française. 

 

Douglas MACARTHUR, Reminiscences, McGraw-Hill, New York, 1964 ; MacArthur on War, New York, Duell, Sloan and Pearce, 1942 ; Revitalizing a Nation : a Statement of Beliefs, Opinions, and Policies Embodied in the Public Pronouncements of Douglas MacArthur, Chicago, Heritage Foundation, 1952.

John GUNTHER, The Riddle of MacArthur, New York, 1951. François KERSAUDY, MacArthur, l'enfant terrible de l'U.S. Army, Paris, 2014.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

 

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13 août 2019 2 13 /08 /août /2019 13:45

   Erich LUDENDORFF est un officier militaire et homme politique allemand. Militariste et conservateur convaincu, Général en chef des armées allemandes pendant la Première Guerre Mondiale (1916-1918), il soutient activement le mouvement national-socialiste dans ses débuts (années 1920), avant de s'opposer à HITLER et de se détourner de la politique pour créer, avec sa femme, un mouvement néopaïen. Il fait partie de ces officiers allemands lucides qui ont bien compris - même si c'est un peu tard - les ambitions et les impasses du projet nazi.

 

Une solide carrière militaire

   Entré à l'âge de 12 ans dans une école de cadets (ce qui n'est cependant pas exceptionnel à cet époque dans les hautes sphères sociales), il est promu officier en 1882 et affecté au grand état-major de l'armée allemande en 1895. Placé sous les ordres de SCHLIEFFEN, il travaille plus tard en collaboration étroite avec le second MOLTKE (neveu d'Helmuth Von MOLTKE) et rédige le plan d'attaque contre la France de 1914.

Il quitte le grand état-major en 1913 et se retrouve sous-chef d'état-major de la 2e armée en 1914. Il est promu quartier-maître général, titre créé pour lui, en 1916 au côté de HINDENBURG et il devient aussitôt l'un des personnages les plus influents de son gouvernement, aussi bien sur le plan militaire que sur le plan politique. Il est chargé, notamment, de négocier le traité de Brest-Litovsk avec les Bolcheviques. Après l'échec de la dernière offensive sur le front de l'Ouest en 1918, il veut signer l'armistice immédiatement. Jugé trop critique envers le gouvernement allemand, il est démis de ses fonctions. Il ne participe donc pas à toute l'entreprise de dédouanement - facilitée d'ailleurs par l'intransigeance du président américain WILSON qui ne veut traiter qu'avec du gouvernement civil - des autorités militaires sur les autorités politiques pour l'armistice et le traité de paix. Ce qui ne l'empêche pas d'être ensuite l'un des plus grands propagandistes de la fameuse thèse du "coup de poignard dans le dos".

 

Une carrière politique très à droite de l'échiquier politique allemand

    La défaite de son pays et ses déboires personnels le remplissent d'amertume et c'est dans cet état d'esprit qu'il entreprend sa carrière d'écrivain militaire et politique. Dès 1919, il publie Meine Kriegserinnerungen, puis (dans leur traduction en Français), Conduite de la guerre et politique (1922), La Guerre (1932) et La Guerre totale (1936). Actif en politique, il appuie HITLER lors du coup d'État manqué de Munich en 1923, dans des circonstances peu claires, puisqu'il lui le reproche (de l'avoir tenté, d'avoir échoué...) ensuite. En 1924, il est élu au Reichstag comme député national-socialiste.

Preuve que sa brouille avec HITLER est importante, en 1925, il cherche à le déconsidérer (tactique qu'il utilise contre tous ses adversaires internes d'ailleurs) en le poussant à se présenter dans une élection où il sait qu'il n'a aucune chance. Résultat : avec 1,1% des voix au premier tour, LUDENDORFF perd l'élection présidentielle de cette année-là, remportée par son ancien supérieure, Paul Von HINDENBOURG. LUDENDORFF ne se remettra jamais de cette défaite. Plus tard, d'ailleurs, il reprochera à HINDENBOURG la nomination d'HITLER comme chancelier d'Allemagne.

Il est accusé en 1927 d'être franc maçon, lui pourtant qui est l'auteur d'un pamphlet antimaçonnique, en Français Anéantissement de la franc-maçonnerie par la révélation de ses secrets.

Marginalisé, et ne jouant plus le moindre rôle politique, il se retire de la politique en 1928.

Il fonde alors, dès 1925, avec Mathilde SPIESS (qui devient sa femme un an plus tard), le Tannenbergbund, mouvement païen de "connaissance de Dieu", qui existe d'ailleurs toujours sous le nom de Bund für Deutsche Gotterkenntnis, et dont les membres sont parfois appelés Ludendorffer. Son retrait de la politique ne signifie pas renoncement : outre une activité éditorial très importante dans le domaine de la théorie de la guerre, il oeuvre pour l'expansion des organisations nationalistes allemandes (et anti-chrétiennes...).

 

Une vision de la guerre totale

   LUDENDORFF doit une partie de sa célébrité à sa vision exaltée de la guerre totale. Soucieux de la préparation de la guerre autant que de sa conduite, s'intéressant aux facteurs psychologiques et économiques autant qu'aux problèmes techniques et tactiques, attentif à la préparation des civils autant qu'à celle des soldats, aussi farouche dans le combat que dans pa poursuite de l'ennemi, il possède une vision intégrale de la guerre.

Il rejette le concept de guerre absolue développé par CLAUSEWITZ et lui préfère sa propre définition de la guerre totale. La nature de la guerre et le caractère de la politique ont changé, argumente-t-il, et la notion selon laquelle la guerre n'est que la continuation de la politique est rendue caduque par le nouvel environnement social et politique. A présent, "l'art de la guerre est l'expression suprême de la "volonté de vivre" nationale, et la politique doit donc être soumise à la conduite de la guerre". Ce constat se veut pratique autant qu'idéologique : l'avènement de la guerre totale est dû selon lui à l'explosion démographique et au progrès technologique. Le caractère total de la guerre implique que toutes les ressources de la nation soient exploitées simultanément pour mener le pays à la victoire. En temps de guerre, la politique s'efface devant la stratégie militaire. En temps de paix, la politique a pour but de préparer la nation à la guerre.

Le régime politique qui convient le mieux à cette vision de la guerre est de nature totalitaire. Le commandant en chef de l'armée doit être en même temps le souverain politique. Il doit posséder l'autorité suprême afin de conduire son armée et sa nation dans un effort uni et efficace. Tout le peuple participant à la guerre, l'importance des facteurs psychologiques et économiques est accrue. En temps de paix, le gouvernement doit mener une politique économique qui prépare le pays à la guerre et qui vise à établir l'autosuffisance des ressources nécessaires à la survie et au combat. Il doit aussi mener une campagne de propagande visant à motiver la population et à affaiblir le moral des autres nations. Le facteur psychologique est l'un des éléments clés de la guerre totale. La contrainte et la force ne sont pas suffisantes pour générer la cohésion et la motivation nécessaires à une société en plein effort de guerre. Il faut pour cela un fondement spirituel au niveau national que LUDENDORFF perçoit dans la société japonaise, particulièrement dans la religion shinto, qu'il prend comme modèle.

Contrairement aux autres théoriciens du national-socialisme, il se montre réticent par rapport aux théories de domination impérialiste. Il leur préfère une doctrine de guerre défensive visant en premier lieu à assurer la sauvegarde de la nation, réduite en quelque sorte à une forteresse à grande échelle. C'est seulement si un peuple se sent menacé que son âme prendre conscience d'elle-même. Les peuples acceptent de s'engager dans un combat qui met en jeu la sauvegarde de leur propre existence mais comprennent moins bien les conflits où ils jouent le rôle de l'agresseur.

Au niveau de la tactique, en revanche, LUDENDORFF préconise l'offensive, et ses idées suivent les théories de la guerre éclair qui se développent un peu partout à son époque : concentration des efforts, mobilité, coordination entre artillerie, chars et avion. Toutefois, il se montre moins confiant que d'autres en ce qui concerne les effets démoralisateurs des bombardements massifs de populations. Il pense que la victoire doit être définitive et qu'elle soit s'accomplir au lieu décisif plusieurs que sur plusieurs fronts. La concentration ds forces en un point faible du front ennemi devra être d'une puissance telle qu'elle provoque la déroute complète de l'adversaire. Finalement, il insiste sur le fait que la poursuite de l'ennemi vaincu doit être implacable. (BLIN et CHALIAND)

    

   Ses idées de guerre totale sont appliquées durant la Première Guerre mondiale. Le programme de HINDENBOURG en 1916, initié par LUDENDORFF, fixant d'en haut les priorités de la production, conduisit à une augmentation spectaculaire de la production d'armement en négligeant l'agriculture. En 1918, l'Allemagne était au bord de la famine. Contrairement au corps d'officiers traditionnel, il aspire à une véritable armée de masse. Grand tacticien, ses qualités de stratège sont contestables car, en raison de sa vision étroitement militaire, il se révéla incapable d'exploiter politiquement ses succès militaires réalisés en 1917 où il avait opté, sous la pression du moment, pour une stratégie défensive à l'Ouest. Comme tacticien, il livra l'une des grandes batailles de l'Histoire, à Tannenberg (août 1914), grâce à un mouvement enveloppant et à la mobilité de ses troupes. LUDENDORFF, on l'a écrit plus haut, préconise une sorte de Blitzkrieg par la concentration des forces attaquant l'ennemi en son point faible. A l'encontre de CLAUSEWITZ, il soutient la primauté de l'offensive sur la défensive en se fondant sur un "fier sentiment de supériorité". Cette vision idéologique l'empêcha vraisemblablement d'évaluer correctement les problèmes matériels de la grande offensive à l'Ouest, le 20 mars 1918. Sa tactique de la moindre résistance visant, par une série d'attaques limitées, à trouver le "point faible" de l'adversaire s'y révéla également désastreuse. Cherchant à séparer les armées française et anglaise en poussant cette dernière vers les ports de la Manche, LUDENDORFF s'écarta finalement de son objectif initial. Il étira son front de près de 7 km plus au sud en affaiblissant l'offensive par cette dispersion. Cet épisode est finalement révélateur de sa myopie stratégique et politique qui faisait la guerre sans avoir de buts nettement définis et succomba pour cette raison, trop facilement à la fascination néfaste de la "bataille décisive". (Thomas LINDEMANN)

 

Erich LUDENDORFF, Conduite de la guerre et Politique, Berger-Levrault, 1928, 1936 ; La guerre totale, Flammarion, 1937, réédité aux Éditions Perrin, 2010 ; Souvenirs de guerre (1914-1918) - Tome I, Tome II, Nouveau Monde éditions, 2014. On trouve des extraits de La guerre totale (à partir de la traduction anglaise de 1976), dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990.

Eugène CARRIAS, La pensée militaire allemande, 1948. Hans SPEIER, Erich Ludendorff : la conception allemande de la guerre totale, dans Les Maîtres de la stratégie 2, Sous la direction d'Edward MEAD EARLE, Éditions Berger Levrault, 1980.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Thomas LINDEMAN, Ludendorff, dans Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Thierry de Montbrial et de Jean Klein, PUF, 2000.

 

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12 août 2019 1 12 /08 /août /2019 08:54

        Derrière ce mot technique se cache l'un des enjeux majeurs dans les activités militaires, dans le monde contemporain plus qu'auparavant. Il désigne généralement toute activité de gestion des flux physiques et des données dans un domaine donné, et pour l'armée, c'est l'ensemble des activités qui visent à soutenir, notamment sur un temps long, les opérations des forces armées.

Il s'agit précisément de savoir si l'armée en campagne doit vivre sur le pays des manoeuvres militaires, qu'il soit ami ou ennemi, ou si elle doit s'organiser pour s'approvisionner à partir de ses bases de départ, du territoire d'origine. L'enjeu est essentiel, car il y va de la pérennité et de la poursuite des opérations militaires et surtout de ses objectifs, notamment en cas d'opérations de conquête de territoires. Vivre sur le territoire ennemi implique des exactions physiques et morales, des pillages et souvent des viols, qui peuvent hypothéquer à terme l'ensemble des fruits des victoires obtenues, par l'hostilité grandissante des populations et des élites des territoires conquis. Cela constitue une solution de facilité sur le court terme, mais hypothèque l'avenir. Faire suivre l'armée de toute une série d'approvisionnements pour la vie des soldats comme pour l'entretien de toute la machine militaire, notamment en munitions et en énergie (animale ou carburants, selon les époques), c'est d'une certaine manière alourdir ladite machine et l'obliger à calculer ses opérations militaires en fonction des lignes d'approvisionnements précisément... Mais, comme l'armée n'exploite ni ne pille le territoire occupé, cela ménage les populations et les élites qui auront ainsi non seulement moins à se plaindre du passage des armées, mais pourront même profiter d'une partie des approvisionnements... A terme aussi, la "pacification" des pays conquis s'en trouve facilitée.

     Pourtant, le plus souvent, les auteurs classiques n'accordent guère d'importance aux subsistance. Comme l'écrit Hervé COUTEAU-BÉGARIE, "l'armée se débrouillera, elle vivra sur le pays..." GUIBERT recommande de ne pas s'encombrer d'équipages de vivres trop nombreux, ce que NAPOLÉON met en pratique. Mais cela suppose une discipline et un certain ascétisme du soldat, à moins d'exploiter directement les ressources du pays traversé. L'un des premiers auteurs à s'intéresser sérieusement au problème est le duc de ROHAN, au XVIIe siècle. Dans Le Parfait capitaine (1636), il écrit abondamment sur l'"économique", "Elle est la base et le soutien de toutes les vertus et de toutes les fonctions militaires". Au XVIIIe siècle, François de CHENNEVIÈRES, écrit son Traité sur les Détails militaires dont la connaissance est nécessaire à tous les officiers et principalement aux commissaires des guerres (2 volumes en 1742 et 6 volumes en 1750-1768), l'un des premiers du genre. Ils amorcent la théorie de ce qu'on appelle plus tard la logistique.

     D'origine lui-même très discuté, mal assuré, le concept de logistique met du temps à d'imposer, tant il apparait au début extérieur au fait militaire, du ressort par exemple d'un maréchal des logis, assis entre le civil et le militaire, souvent autonome dans son travail, et obéissant à la commande ad hoc. Elle C'est JOMINI qui impose la transposition du mot logistique dans le domaine militaire, en lui donnant un sens très large : il identifie la logistique à la science des états-majors, qui comprend la rédaction des ordres et des instructions, la gestion des moyens de transport, le service des camps et des cantonnements.  (Précis de l'art de guerre). La partie essentielle en est, pour lui, la science des marches, avec une branche proche de la stratégie, lorsque l'armée se met en mouvement, et une autre proche de la tactique, avec le passage de l'ordre de marche aux ordres de bataille. Le chapitre qu'il consacre à cette question est intitulé "la logistique ou art pratique de mouvoir les armées". Il ne conçoit aucunement la logistique comme la partie de l'art de la guerre relative aux approvisionnements.

Le contenu de la logistique reste incertain jusqu'au début du XXe siècle. En 1875, le général LEWAL définit la logistique comme la tactique des renseignements, l'art de ravitailler les troupes étant baptisé par lui pronoëtique, néologisme qui ne lui survit pas. En 1894, le colonel HENRY l'oppose à la tactique du combat... Il est parfois considéré comme un terme... incorrect... En 1929 encore, l'amiral CASTEX, dans Théories stratégiques, dénonce un affreux substantif renouvelé de Jomini... C'est dire que le temps est long pour que les hiérarchies se rendent compte de l'importance de la question des approvisionnements de armées. C'est que la croyance dans la supériorité des facteurs moraux et la conviction que les prochaines guerres seraient courtes se conjuguent jusqu'en 1914 pour maintenir la préparation industrielle et les aspects matériels dans une position subordonnée, avec des conséquences énormes sur le déroulement des opérations : épuisement général des munitions, un des facteurs déterminants du blocage de la fin de l'année 1914. La logistique n'est reconnue comme une branche majeure de l'art de la guerre qu'au cours de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les Américains imposent les méthodes et le concept de logistique. Art de planifier et de conduire les mouvements militaires, les évacuations et les ravitaillement, le concept ne se généralise dans les armées contemporaines que durant les années 1950.

   Ce "retard" de la prise de conscience des commandements militaires va de pair avec une absence de réflexion sur les circonstances des marches des armées et des effets moraux, sociaux et politiques des conquêtes militaires, ce qui n'est pas sans incidence bien entendu sur la pérennité et la longévité des Empires, quels qu'ils soient.

 

     Il existe trois méthodes d'approvisionnement pour les armées en mouvement. La première vise à l'autonomie totale, l'armée emportant avec elle tout ce qui est nécessaire à sa survie et à son bon fonctionnement. La seconde, la plus courante dans l'Histoire, consiste à se ravitailler sur le terrain et implique le mouvement constant des troupes à la recherche de nouvelles sources de ravitaillement. La troisième méthode consiste à placer des magasins de base sur des points stratégiques ou bien à l'arrière, afin d'assurer un approvisionnement régulier. L'inconvénient majeur de cette dernière méthode est de placer l'armée dans une position de dépendance vis-à-vis des réseaux de transport acheminant les marchandises, lesquels deviennent de plus en plus vulnérables à mesure qu'ils s'allongent. De plus, cette méthode freine la rapidité des troupes, réduit la souplesse de leurs mouvements, crée un besoin logistique croissant et augmente les risques de friction et le coût des opérations.

Les nomades d'Asie centrale surent exploiter mieux que personne les avantages de la première méthode, emportant avec eux armes, bagages, chevaux, troupeaux de bétail - et aussi parfois leurs familles -, créant ainsi une quasi-autonomie logistique parfaitement adaptée à leur méthode de combat mobile et rapide ainsi qu'à l'étendue de leur champ d'action. Les armées européennes de l'ère moderne utilisèrent pendant un certain temps, de manière presque exclusive, le système de ravitaillement sur le terrain, souvent par pillage : ce système contraignant à des mouvements de troupes constants, la tactique étant trop souvent tributaire des besoins en vivres des hommes et des chevaux. C'est sous l'impulsion de Maurice d'ORANGE et de GUSTAVE ADOLPHE au XVIIe siècle que l'organisation logistique fit un bon en avant avec l'établissement de magasins de base, l'utilisation efficace des réseaux fluviaux pour l'acheminement des vivres et des munitions, et la création de services sanitaires et d'administration financières beaucoup plus élaborés qu'auparavant. Les Français LE TELLIER et LOUVOIS, responsables de l'établissement des places fortes et des magasins généraux, définirent en grande partie la logistique européenne jusqu'à la Révolution française.

Dans la plupart des cas, deux ou trois de ces méthodes d'approvisionnement sont utilisés concurremment par une armée ; ainsi, dans l'Antiquité, les armées romaines surent tirer parti des avantages de chaque système. NAPOLÉON BONAPARTE réussit également à mener à bien une approche diversifiée de la logistique qu'il prenait très au sérieux. Cette appréciation ne fait pas l'unanimité, les troupes de chacun de ces empires (romain et français) étant amenés à mettre l'accent, à un moment donné, sur le pillage plus que sur une logistique raisonnée, dans le feu des manoeuvres militaires... De toute façon, avec les nouvelles armées de masse, qui se déplacent rapidement et sont toujours en mouvement, la logistique doit aussi épouser l'évolution de la guerre, le système des magasins, caractéristique des armées de l'Ancien Régime, étant dépassé. Il utilisait diverses systèmes d'approvisionnement, avantageant l'un ou l'autre selon la nature des campagnes militaires. Contrairement aux siècles précédents, la logistique était établie en fonction de la stratégie et de la tactique, et non l'inverse. La Grande Armée était allégée afin de réduire la charge individuelle à transporter. Dans la mesure du possible, les troupes vivaient sur le terrain, mais l'organisation des magasins et des transports de vivres était néanmoins l'objet d'une attention particulière. Par ailleurs, NAPOLÉON saura exploiter un réseau routier européen relativement développé. La logistique napoléonienne n'était pas sans rappeler celle des Romains par sa souplesse et celle des Nomades d'Asie centrale, en particulier les Mongols, par son autonomie.

Alors que les stratèges européens, les Allemands notamment, développaient une nouvelle organisation logistique en fonction des leçons qu'ils tiraient des campagnes napoléoniennes, la guerre de Sécession, souvent qualifiée de première guerre moderne, allait modifier un certain nombre de paramètres, notamment dans le domaine des transports (de troupe et de munitions pour les nouveaux systèmes d'armement). A partir de ce moment, le rapport entre les besoins en vivres et fourrage d'une part, en munitions, matériel et plus tard carburant d'autre part, passe graduellement à l'avantage du second. MOLTKE avait été l'un des premiers à comprendre le potentiel militaire du rail, mais c'est d'abord sur le continent américain que les convois de trains manifestèrent de réelles capacités logistiques. Bien qu'il faille attendre 1914 pour que les Européens aient un système ferroviaire efficient, SHERMAN réussit sa percée sur Atlanta, en 1864, grâce aux convois de trains qui lui permettaient de s'approvisionner en munitions, en vivres et en fourrage. Avec l'utilisation croissante du réseau ferroviaire, les Américains développèrent également les capacités militaires des bateaux à vapeur. Deux facteurs, la révolution industrielle et l'emploi d'armées de masse, ont déterminé la guerre de Sécession. Ces mêmes éléments allaient définir la physionomie de la Première Guerre Mondiale, avec des conséquences importantes dans le domaine de la logistique, domaine qui subitement prenait une nouvelle dimension.

Alors que les armées du XIXe siècle ne dépassaient pas sensiblement la taille de la Grande Armée, les troupes employées durant la Seconde Guerre Mondiale devaient atteindre une taille plusieurs fois supérieure aux armées de NAPOLÉON 1er. Bien que les convois hippomobiles fussent toujours utilisés en 1914, nombre d'autres moyens de transport faisaient leur apparition ou voyaient leur rôle gagner en importance : le train, la bateau à vapeur, l'automobile, l'avion... Les armées de masse nécessitaient des charges de ravitaillement jusqu'alors inconnues alors que les nouveaux armements réclamaient d'importantes quantités de munitions. Quant aux nouveaux moyens de transport, ils exigeaient un soutien logistique énorme. Les chars et les avions faisaient leur apparition, créant ainsi de nouveaux besoins en carburant et en pièces détachées. Les progrès rapides dans tous les domaines techniques ayant trait à la guerre ainsi que dans les communications, la propagande et le renseignement allaient encore accroître de manière spectaculaire le rôle de la recherche dans les armées : que ce soit en période de guerre ou en période de paix, ces transformations réclamaient une administration de plus en plus importante et spécialisée.

L'entre-deux-guerres ne fit qu'accentuer les besoins logistiques rencontrés lors de la Première Guerre Mondiale sans en changer réellement le caractère. Le deuxième conflit armé mondial mit un terme final aux convois de chevaux alors que la demande en matériels, en munitions et en carburants atteignait des proportions gigantesques. Les Allemands allaient mettre en lumière lors de la guerre éclair tout le potentiel de la logistique moderne, mais aussi ses limites : l'acheminement en carburant, en munitions et en vivres finit par être dans l'incapacité de suivre le rythme infernal imposé par les chars. Les Alliés, et les Américains surtout, rencontrent, lors du sens inverse des manoeuvres militaires qui libèrent les territoires et les populations, les mêmes problèmes. Le rythme de l'avancée des troupes est mesuré désormais à l'aune de la logistique. Dans les deux sens, les convois ferroviaires, routiers et aériens subirent d'importants revers, démontrant la vulnérabilité d'une organisation logistique trop ambitieuse et victime de sa croissance exorbitante, à moins de posséder la maitrise des airs, clé de la victoire alliée.

     Le progrès technologique dans le domaine militaire continue après 1945, toujours avec les chars, les avions et les hélicoptères qui nécessitent un soutien logistique croissant. D'autant que se multiplient les conflits armés de type guérilla, dans des reliefs accidentés (montagnes, forêts tropicales).

De manière générale, l'informatique et les nouvelles technologies de gestion permettent aux stratèges de surmonter certaines des difficultés inhérentes à la logistique moderne tout en créant de nouveaux besoins. La Guerre du Golfe (1991) met en lumière l'importance que revêt la logistique dans les conflits contemporains de type classique, ainsi que la complexité, qui ne cesse de croître, dans sa gestion. (BLIN/CHALIAND).

 

     Pour l'OTAN par exemple, la logistique est la "science de la planification et de l'exécution de déplacements des forces armées et de leur maintenance. Dans son acception très générale, la logistique recouvre les domaines suivants :

- conception, expérimentation, acquisition, maintenance et réparation des matériels et des équipements :

- transport des personnels, des matériels et des équipements ;

- acquisition, construction et entretien d'installations et d'infrastructures ;

- ravitaillement en cobustibles, en vivres et en munitions ;

- acquisition ou prestation de servives ;

- soutien médical et sanitaire.

Dans la plupart des pays, les aspects concernant la planification, le développement et l'acquisition de matériels et d'infrastructures sont confiés à des services centraux du ministère de la Défense ou à des services interarmées. Toutefois, la tendance, même dans les armées les plus modernes (États-Unis, Europe, voire Russie, moins pour la Chine), est de confier des pans entiers de la logistique à des prestataires privés aux compétences plus ou moins réelles et importantes. Ce qui occasionne, comme pendant les deux Guerres du Golfe, au minimum des problèmes d'intendance et de coordination qui influent sur le déroulement des opérations militaires elles-mêmes.

 

   On peut regretter que les problématiques autour de la logistique ne mettent pas en valeur d'autres aspects et s'en tiennent souvent à une étroite question technique. Or, derrière le choix des méthodes d'approvisionnement des armées se trouvent d'autres enjeux importants, au niveau stratégique et politique : qu'il s'agisse de faire vivre les armées sur le territoire traversé ou de mettre en oeuvre de complexes moyens de transport, la manière dont les troupes se comportent a une incidence directe sur les objectifs politique de la guerre.

Non seulement en matière de moyens de survie des soldats et de moyens de se mouvoir, mais également en matière de moyens tout simplement de vivre. Ainsi, depuis des siècles que la guerre existe, les troupes sont suivies par tout un cortège de populations directement intéressées par leurs conditions d'existence : réseaux de prostitution, spécialistes de l'entretien des moyens de transport, services religieux, entreprises de spectacles, personnels - souvent civils - de santé... Si dans l'organigramme des armées figurent aujourd'hui en bonne place les services de santé et les services techniques d'entretien et de réparation, et même de spectacles,  bien d'autres éléments restent officieux, voire illégaux : que ce soit les services sexuels offerts par les dames de petite vertu, les entreprises de distraction comme les réseaux itinérants de circulation des boissons et des drogues, tout cela emprunte souvent les mêmes circuits ou des circuits très proches de la logistique utilisée pour fournir en carburants et en vivres. Et ils ont une importance de premier plan puisqu'ils concernent le moral des troupes, dans des temps de guerre, où, les professionnels le savent bien, énormément de temps se passe entre les combats.

Non seulement la tolérance ou l'existence de ces services officieux ou illégaux jouent sur ce moral, une des conditions de la vaillance des troupes au combat, mais leur absence peut nuire considérablement à la qualité des relations entre armées et populations des territoires traversés. Et du coup, au niveau stratégique, posséder un impact sur le résultat même de la guerre. Hormis les cas où la politique est de détruire villes et villages ou de tuer les populations, comme ce fut le cas dans l'Antiquité ou dans l'entreprise nazie, ces facteurs occupent une grande place longtemps dans la période qui suit la guerre dans les relations entre puissances.

Ce sont là des aspects, souvent passés sous silence par les armées, qui méritent toute leur place dans une étude sur la logistique générale des armées.

 

Kenneth BROWN, Strategics, The Logistics Strategy Link, Washington, 1987. Éric MURAINE, Introduction à l'histoire militaire, 1964. Colonel RAIFFAUX, Évolution de l'administration et de la logistique au cours des âges, dans Armée n°50, 1965.

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Économica/ISC, 2002

 

STRATEGUS

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2 août 2019 5 02 /08 /août /2019 12:43

    Dans les récits et les analyses sur les collaborations et résistances, beaucoup discutent des contextes de la seconde guerre mondiale, sans faire de références historiques antérieures. Or dans les dix départements français occupés pendant la première guerre mondiale, des résistances furent entreprises aux menées de l'occupant allemand, et de multiples expériences étaient encore dans les esprits et la mémoire moins de trente ans plus tard. Sans vouloir remonter également aux résistances à l'occupation française napoléonienne dans les pays occupés dans toute l'Europe, ni même sans évoquer les multiples résistances ouvrières et paysannes à certaines entreprises du capitalisme, il est difficile de faire l'impasse sur une certaine capitalisation de cette expérience de résistances. De même, occupations et résistances sont vues très souvent sous l'angle des combats durant la seconde guerre mondiale, alors que déjà, de manière relativement franche, existent déjà dans ces départements occupés, toute la palette des collaborations et des résistance face à l'ennemi.

  Les concepts d'occupation et de résistance sont attachées, dans la mémoire collective, au vécu de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, comme le rappelle François COCHET, agrégé et docteur en histoire, professeur émérite à l'université de Lorraine-Metz, "la Grande Guerre les connait déjà, selon des modalités assez proches."

"le premier conflit mondial étend les occupations à dix départements du Nord et de l'Est français, mais également à la quasi-totalité du territoire belge, hormis une parcelle autour d'Ypres. Pour la France, trois millions quatre cent mille hectares sont contrôlés par l'ennemi, soit 6% du territoire national. Sans trop flirté avec l'anachronisme, il est possible d'emprunter à Philippe Burrin, spécialiste des occupations durant la seconde guerre mondiale, une définition de ces phénomènes." Dans La France à l'heure allemande, 1940-1944 (Seuil, 1995), ce dernier écrit : "l'occupation étrangère est une intrusion, brutale, massive, dans les cadres familiers d'une société. Elle impose une autorité et exige une obéissance qui ne se fondent plus sur la tradition ou le consentement. Elle dérange les réseaux et les routines de la vie collective, elle place groupes et individus devant des choix auxquels les circonstances donnent la gravité."

François COCHET indique que, longtemps, l'historiographie des occupations a été réduite. Relancée dans les années 1990 par des études et la publication de témoignages, elle est désormais bien connue pour le Nord, la Belgique, les Ardennes et la Meuse. Bien qu'il soit difficile de dresser un bilan global des comportements d'occupation, tant varient les attitudes des responsables de Kommandantur (qui n'obéissent pas aux règles et contraintes établies plus tard par le régime nazi). De grandes tendances se dégagent toutefois, au rythme de quatre années d'occupation. Face aux maillages de ces Kommandantur, les populations occupées ont bien du mal à échapper aux contrôle de l'occupant. L'analyse de ces attitudes doit prendre en compte non seulement les comportements des occupés eux-mêmes, mais également ceux des occupants, ce que font bien à propos divers auteurs qui se sont penchés sur cette question. Il reste beaucoup à faire pour démêler la complexité des situations, suivant les lieux (ruraux ou urbains, de plaine ou de montagne...) et la période (immédiate post-invasion, prise de commandement, évolution des combats...)

A partir d'octobre 1914, l'invasion se fait occupation. Les communautés villageoises ou urbaines doivent cohabiter dans la durée avec l'ennemi. Et les soldats comme le commandant de la force occupante doivent également composer dans un environnement qui leur est souvent étranger ou inconnu.

Les Allemands ont de toute façon besoin d'interlocuteurs-relais dans les communautés occupées. Les multiples actes d'autorité multiple, notamment directement politiques (intervention dans l'organigramme des mairies par exemple) placent les administrateurs et les administrations dans des situations inconfortables. En butte aux exigences des Allemands et des récriminations de leurs concitoyens, le fait même qu'ils officient sous les ordres de l'ennemi, ce qui saborde une partie ou la totalité de leur légitimité, les responsables des communes occupées doivent organiser souvent l'approvisionnement des populations, prendre en charge les familles nécessiteuses (dont le poids a augmenté du fait des destructions de la guerre), poursuivre la vie courante scolaire et... gérer les conséquences des exactions commises ici et là. Souvent, les personnes en charge multiplient les protestation contre des conditions d'occupation qui peuvent varier du tout au tout suivant l'évolution des opérations militaires. Notamment, les instituteurs des régions occupées affrontent des situations délicates, entre envie de servir la communauté locale et l'attachement patriotique, souvent plus vif à proximité des frontières qu'à l'intérieur profond du territoire.

        François COCHET explique que les occupations concernent au premier chef les relations de travail, lesquelles peuvent être déjà conflictuelles au départ avant la guerre. "Dès la fin de l'année 1914, le marché du travail est contrôlé par l'occupant. A Warmeriville, un contrôle des corvées est imposé dès le 8 février 1915 et tous les hommes du village (150 disponibles) sont quotidiennement répartis, après l'appel de 7 heures, en 23 équipes de travail.

Une véritable économie de prédation s'installe, poursuit notre auteur,. Au début de l'Occupation, chaque inspection d'étapes possède son comité économique indépendant. En septembre 1916, une centralisation s'opère avec la création, à Charleville, d'un (...) comité général économique auprès de l'intendant général. Des délégués sont alors envoyés dans chaque armée pour diriger l'exploitation des régions occupées. Les taxations en tout genre fleurissent. Une taxe sur les chiens avait déjà existé en France au XIXe siècle. Les Allemands la ressuscitent dans les Ardennes occupées ainsi que dans le Nord. (...) Signe d'une administration tatillonne, l'animal doit porter au cou une plaque attestant du paiement de cet impôt. Dans la foulée, bien des chiens sont abattus, bien sûr. Les Allemands restaurent également des prélèvements sur l'utilisation de certains biens collectifs comme les ponts, notamment ceux qu'ils ont reconstruits après l'invasion.

Les impositions relèvent d'un genre encore différent. Les conventions internationales de La Haye de 1899 et 1907 ont, il est vrai, admis la possibilité de demander des participations financières aux occupés, afin de subvenir en partie aux besoins de l'armée occupante. Dans les Ardennes, la première imposition est attestée en janvier 1915. Puis elles se multiplient, augmentant singulièrement pour une même commune. (...) le numéraire se faisant rare, il faut tenter de faire appel à l'épargne des habitants, en les attirant par des taux, rémunérateurs pour l'époque, de l'ordre de 3 ou 4%. Mais l'épargne se cache dans l'attente des jours meilleurs. Les communes occupées recourent alors à de la quasi-monnaie, sous forme de bons au porteur, et se regroupent en syndicats d'émission de bons à partir de 1916, comme celui de Charleville qui rassemble 51 communes.

Les occupants multiplient également les réquisitions de toutes sortes (métaux ferreux et non ferreux, laine). Mais ce sont les prélèvements de denrées alimentaires qui sont le plus durement ressenties." Les rations quotidiennes diminuent régulièrement.

Les déplacements de populations constituent en fait une des formes les plus visibles de l'occupation, qui émeut particulièrement les opinions publiques. "Dès 1915, les Allemands cherchent à se débarrasser des "bouches inutiles", notamment les femmes de Lille. Ils reproduisent ici des comportements très anciens, puisqu'ils remontent aux phénomènes guerriers du Moyen Age. Pendant les sièges des villes, il était fréquent d'expulser manu militari les femmes et les enfants qui ne pouvaient pas participer directement à la défense et coûtaient de la nourriture. En janvier 1917, dans le Nord, certains enfants sont envoyés en Hollande. Les Allemands vont cependant plus loin, se livrant à des pratiques qui s'apparentent à des rafles de main-d'oeuvre. Dès le 20 septembre 1914, des hommes de Valenciennes sont envoyés en Allemagne, comme prisonniers civils." Cela se pratique un peu partout dans les régions occupées. "Jusqu'alors, la dimension pénible de l'occupation était compensée par des repères stables : les habitants vivaient encore dans leur maison, leur lit, leur environnement. Avec l'évacuation forcée, c'est une population clochardisée, soumise à la perte irrémédiable de ses biens et de ses repères, qui se déplace vers les Ardennes. (...) Les mesures vexatoires fleurissent également. L'occupant interdit ainsi aux Français d'arborer les couleurs nationales, y compris sur des médailles. A Charleville, des habitants sont arrêtés pour avoir porté leur médaille de travail. Viennent ensuite les manifestations de toute-puissance. A L'Echelle, dans les Ardennes, le premier chef de poste allemand réquisitionne, l'arme au poing, toutes les bouteilles de vin du lieu, vin de messe y compris." Visites sanitaires forcées dans les maisons pour les femmes, Obligation de nettoyage des trottoir et de sortie des poubelles... sont des mesures, mais pas prises de manière uniforme dans les territoires occupés, souvent au bon vouloir des officiers localement chargés du commandement, qui visent à montrer que les Français sont sales et répugnants au vu des critères allemands, et qu'en définitive les Allemands viennent apporter la propreté et l'ordre... Obligation de saluer les soldats allemands au passage, réglementation du ramassage des bois morts pour chauffage, mise en place d'un affichage des occupations des habitations à l'entrée, croisent la volonté d'humilier et celle de contrôler. Très variables en intensité et en fréquence d'une ville ou d'un village à l'autre, toutes ces mesures suscitent des mécontentements et des résistances très diverses.

   Toutes ces attitudes de l'occupant recomposent les attitudes des populations occupées. Toute la palette des comportements humains se déploie, de l'accommodement au rapprochement vers ceux qui semblent en position de force, en passant par la résistance.

L'occupé développe souvent des formes de résistance passive qui emprunte le visage de l'inertie. Aux interdictions d'arborer les couleurs nationales répondent des répliques imaginatives, jouant sur les couleurs des vêtements utilisés dans les lieux publics. De même à l'interdiction de chanter la Marseillaise, des institutrices bravent l'interdit, au risque de condamnations... Les autorités allemandes ripostent souvent sans faiblesse, ce qui ne fait que renforcer l'esprit de désobéissance. A ces manifestations symboliques, s'ajoutent des formes plus fortes de résistance.

Des filières d'espionnage et de renseignements se constituent. Le terme de réseau n'est pas utilisé, mais dans le vocabulaire de l'époque, on appelle cela des services. L'exfiltration des soldats de l'Entente, pris au piège des mouvements de troupes, demeurés à l'arrière vu l'avancée d'abord rapide des forces allemandes dans ces départements, ou de prisonniers de guerre évadés, constituent une part notable de la résistance à l'occupation. L'activité de véritables professionnels de l'espionnage ne peut dans ce cas être efficace sans le soutien, même bref, d'une partie de la population. La collecte des renseignements emprunte des formes variées (dépôts d'agents par l'aviation, réception par des civils...), et c'est en Belgique que la Résistance organisée est la plus développée, avec l'aide des Services Secrets britanniques (300 "services"). De véritables réseaux existent dès fin 1914, pour réaliser ces actes. Le réseau "Dame Blanche" demeure le plus connu (904 agents assermentés, avec 180 auxiliaires), qui a fourni jusqu'à la fin de la guerre, près des trois quarts des renseignements collectés en pays occupés. Comme durant la Seconde guerre mondiale, la fourniture de faux papiers constitue une activité essentielle de la Résistance.

      Au total, comme l'écrit encore François COCHET, "certains paradigme qui allaient être identifiés dans la Seconde Guerre mondiale, sont déjà présents dans la Grande Guerre. La résistance conscientisée ne doit pas être confondue avec des formes plus ou moins épidermiques et individuelles de manifestations contre l'occupant."

Être avec la résistance de tout coeur, ne signifie pas être dans la résistance active à laquelle participe une minorité d'occupés. Mais aux yeux de l'occupant, tous ces signes manifestent des formes intolérables d'insoumission à son autorité et des contestations inacceptables des projets qu'il envisage, pour les régions occupées, annexions incluses. Il déploie donc une intense activité pour les éradiquer. A cette fin, il mobilise des personnels variés. A l'inspection d'étape, un officier de gendarmerie commande une centaine d'hommes dont le champ d'action est constitué par le territoire de l'Inspection. La gendarmerie allemande n'est pas simplement chargée de la police ordinaire de maintien de l'ordre et de la circulation. Elle participe aussi aux réquisitions et surveille la main-d'oeuvre mobilisable. Mais les Allemands installent aussi, dans les Ardennes, une Geheime Feldpolizei, une police secrète, qui dépend directement de Charleville. Chaque armée dispose d'un officier et d'agents de la GFP, qui parcourent le pays en civil. La répression allemande est efficace et dans la deuxième moitié de la guerre, les formes de résistance semblent faiblir. Si les formes de résistance visibles (symboliques) ou économiques sont réprimées avec sévérité, certains signes montrent que les Allemands tentent de nouer des compromis, mesurant que, dans l'urgence de la guerre - qui requiert tout de même toute l'attention et toutes les énergies plus que le reste, l'acheminement des troupes, des munitions et des subsistances restant toujours prioritaires dans la répartition des tâches au sein d'une armée qui doit, de plus se renouveler sans cesse, vu l'ampleur des pertes subie - ils ne peuvent faire tabula rasa de la culture et des pratiques en vigueur (ce qui prendrait énormément de temps et de ressources...). Ainsi, le système éducatif dans les départements se maintient-il, même s'il souffre de réquisitions des locaux, les programmes n'étant pas refondus pour une quelconque germanisation.

Comme par ailleurs, ce ne sont pas les meilleures troupes qui sont consacrées à l'occupation, ni les forces les plus aguerries ou les plus agressives, ces compromis se cherchent tout le long de la guerre, entre acceptations de certaines traditions et collaborations recherchées et souvent, surtout du côté des chefs d'entreprises, trouvées. La cohabitation se mesure dans la vie quotidienne, en services rendus (lavage et repassage du linge, fournitures de nourriture et de boissons en échange de modestes rétributions... et facilités de circulation) comme dans l'économie. Les compagnies houllières adoptent, à l'instar des entreprise françaises de la zone Nord entre 1940 et 1942, une posture plus qu'ambigüe. Principales pourvoyeuses d'emploi, elles cherchent à produire plus, malgré les aléas de la guerre, et à préserver l'outil de production.

"Des lectures parfois trop théoriques amènent à penser en mode binaire. Les occupés auraient été soit des victimes, soit des résistants. Or, la cohabitation entre les dominants et les dominés ne se définit pas sur les seuls registres de l'ignorance, de l'exclusion ou de la haine. Ce serait oublier la durée de la guerre et la capacité de l'homme à s'adapter, même à l'insupportable." Même si la guerre apporte son lot d'exactions, par exemple la recrudescence des cas de prostitutions féminines ou les massacres de civils commises par des troupes rêvant de se venger ou avec planification comme en Turquie, bien plus sporadiques en Europe, les années 1915 et 1916 sont également des moments de tentatives de paix proposées ici et là. Que ce soit à l'initiative des occupants ou des occupés, des initiatives tentent d'apaiser les rigueurs de l'occupation, même si très souvent elles n'ont guère de suite... à cause de l'évolution tout simplement de la situation militaire. De plus, s'exprime de plus en plus ouvertement, dans le cours de la guerre, une opposition globale à la grande boucherie, visible çà et là bien plus qu'au vu de l'arrière. Que cette opposition soit politique ou sur le registre de l'humanisme, elle transpire également dans les troupes, qu'elles soient françaises ou allemandes. Et en Allemagne surtout, cette opposition, dans un climat de privations et de pénuries, détient sur l'armée. Des mutineries de soldats finissent par peser sur l'attitude même des hiérarchies militaires, sans pour autant remettre en cause l'ensemble des opérations décidées par les états-majors. Les populations occupées sont aussi témoins de cette rapide dégradation du moral des troupes, qui influe sur la vitalité même de l'occupation, surtout au niveau local.

Vu l'état de l'historiographie, il n'est pas possible de donner le tableau d'une Résistance sapant l'effort de guerre, comme cela a été le cas lors de la Seconde guerre mondiale, mais ce qui est certain, c'est que la mémoire du vécu des résistants dans la Grande Guerre, se retrouve, sous forme de réflexes militants ou opérationnels, chez les résistants dans la dernière guerre mondiale. Que ce soit dans l'attitude des soldats et des officiers cachant matériels et armements lors de l'invasion, dans leur aptitude à monter des opérations de renseignements, d'exfiltrations, voire de sabotages, il existe certainement une continuité dans les mentalités et les activités, à moins de trente ans de distance. De même, toute la palette des collaborations et des résistances montre des continuités de comportements entre les deux guerres mondiales. Et souvent, l'orientation politique, pacifiste ou socialiste, pèse lourd dans les décisions d'accepter ou de refuser l'occupation.     

 

François COCHET, La Grande Guerre, Fin d'un monde, début d'un siècle, 1914-1918, Perrin, collection tempus, 2018.

 

STRATEGUS

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20 juillet 2019 6 20 /07 /juillet /2019 14:13

    Dans tous les temps historiques et dans tous les espace géographiques, les relations entre autorités politiques et chefs militaires sont délicates, sources de tensions et de tragédies, toujours étroitement liées au succès ou à la défaite des armées, quoique jamais de façon simple.

En Occident, les guerres de la Grèce antique et de Rome qui pèsent sur le sort des régimes, des Cités ou de la ville impériale, n'ont cessé de nourrir la pensée politique. Les révolutions atlantiques, en provoquant la disparition progressive de l'ordre monarchique dans cette partie du monde, nous rappellent Benoît DURIEUX et Philippe VIAL, y ont renouvelé en profondeur les conditions du fonctionnement des relations politico-militaires. "Ce n'est donc pas un hasard, écrivent-ils, si les fondements de la réflexion moderne sur ce sujet sont à rechercher dans les dernières décennies de l'Ancien Régime, puis dans les guerres de la Révolution et de l'Empire. Les travaux qu'elles ont inspiré ont constitué jusqu'à nos jours le socle de la réflexion sur ces questions. Par la suite, l'expérience des deux conflits mondiaux puis celle de la guerre froide et des conflits qui l'ont suivie ont continuer de renouveler les termes du débat en Occident. L'apparition de la guerre totale, celle de l'arme nucléaire, l'accélération continue des progrès technologiques jusqu'à nos jours ont constitué autant de défis vertigineux pour les démocraties libérales. D'où de nouveaux efforts conceptuels, en particulier aux États-Unis, pour penser le rapport toujours compliqué qu'entretiennent les armées et la toge.

"Car le politico-militaires, poursuivent-ils, ne se limite pas aux grands hommes, qui ne sont rien sans leurs entourages et les administrations qu'ils actionnent, sans les armées et leur diversité, sans enfin les sociétés dont ils sont l'émanation. C'est la raison pour laquelle les mutations de ces dernières comme l'évolution de la guerre conduisent la relation politico-militaire à revêtir de nouveaux atours pour relever des définis eux-mêmes renouvelés." 

Il faut remarquer que, comme la plupart des études lisibles dans notre pays, ils se focalisent sur l'Occident, n'expliquent pas les complexités bien spécifiques de la Russie et, plus encore, de la Chine, sans compter bien entendus les situations propres aux pays d'Afrique et d'Amérique Latine. Sans doute, les études concernant la Chine vont-elles se multiplier d'ici la fin de ce siècle, d'autant que ce pays pourrait bien devenir la première puissance mondiale, au détriment des États-Unis. Il n'est bien sûr pas indifférents que la Russie possède un héritage marqué par une forme bien particulière de marxisme et que la Chine se proclame toujours communiste.

 

Pouvoir militaire et pouvoir politique en Occident

      La dimension politico-militaire du gouvernement n'est que rarement abordée - effet certain d'une tradition de confusion des rôles du chef - dans les écrits de l'Antiquité grecque et romaine. D'abord tournés vers l'obtention de résultats concrets et à court terme sur le terrain (VITRUVE, VÉGÈCE), les écrits militaires font facilement l'impasse sur les conséquences de cette confusion des rôles. Les relations entre les armes et la toge, pour reprendre leurs expressions mêmes, si elles constituent l'une des trames essentielles de l'oeuvre des grands historiens (Hérodote, TITE-LIVE, TACITE, SUÉTONE...), ne font pas l'objet d'une réflexion théorique en tant que telle. Les distinctions entre le civil et le militaire ne sont pas aussi nettes que pour nous, même si ce qui concerne la présence des armes dans les villes (dans Rome et les principales villes de l'Empire) fait l'objet de règlements issus d'une conscience aigüe du danger des guerres civiles souvent issues directement de querelles familiales. La seule séparation nette se situe en fait entre temps de guerre et temps de paix : dans la Rome romaine, les sénateurs ayant accédé aux plus hautes fonctions de l'État commandent pour un temps limité à la fois les armées et les principaux organes du gouvernement. Le proconsul, dans la littérature, notamment du droit, constitue un objet d'études très important (et de polémiques) et crucial. La tradition à cet égard nous lègue la figure du proconsul comme le symbole d'une confusion inadmissible du pouvoir politique et de l'autorité militaire.

    Ces relations entre armes et toge ne sont pas davantage conceptualisées dans l'Europe de l'époque moderne, quand la pensée occidentale renoue avec l'héritage antique. Les pages du Discours sur la première décade de Tite-Live, de MACHIAVEL, sont l'exception et ce dernier est bien plus concentré sur la nature des troupes commandées (mercenariat). C'est que le système monarchique dominant justifie la concentration aux mains du Roi de tous les pouvoirs, la guerre étant ce qui fortifie et magnifie son pouvoir, notamment en France. Jusqu'à la fin de l'époque des monarchies triomphantes, la question de l'articulation de la politique et de la stratégie n'est guère pensée, à l'exception de quelques auteurs. Elle n'est même pas une préoccupation des Lumières, ni chez les écrivains militaires, ni chez les philosophes. Ces derniers stigmatisent la figure du soldat (VOLTAIRE, d'HOLBACH), se penchent sur la question de la placer de l'armée dans la société et la cité (MONTESQUIEU, HOLBACH), s'interrogent sur le recrutement des soldats, mais ne vont pas au-delà. Quelques auteurs, isolés, consacrent une partie de leur oeuvre, toutefois, à cette articulation entre civil et militaire :

- Antoine de PAS, marquis de FEUQUIÈRE (1648-1711), dans ses Mémoires sur la guerre, aborde brièvement la question des rapports entre politique et stratégie ;

- Paul-Gédéon Joly de MAIZEROY (1719-1780) fait émerger le concept de stratégie en 1771, dans sa traduction des Institutions militaires de l'empereur byzantin Léon le Philosophe. On parlait alors, pour qualifier les parties hautes de la guerre, l'art du général de "tactique des armées" ou de "grande tactique". Pour MAIZEROY, la "stratégie" s'en distingue en ce qu'elle relève de l'art du général et de l'homme d'État. Il souligne ainsi que "la science de la guerre est une partie de celle du gouvernement, qu'elle en est même la clef". Définie comme la traduction militaire d'un objectif politique, la stratégie prend ici son sens contemporain.

      C'est surtout la redécouverte de l'oeuvre de POLYBE (Thierry WIDEMANN, La guerre des Lumières. Stratégie et imaginaire de la guerre au XVIIIe siècle, CNRS, 2016), entamée depuis la fin du moyen Âge, qui provoque des réflexions sur l'articulation entre le militaire et le politique.

Avec ses contemporains, le chevalier de FOLARD (1669-1752) se tourne vers les Anciens pour fonder théoriquement ses propositions de réforme de l'armée. Il remet à l'honneur le volet militaire de l'oeuvre de POLYBE. L'objectif du général et penseur grec est en effet de comprendre "comment et grâce à quel gouvernement l'État romain a pu, chose sans précédent, étendre sa domination à presque toute la terre habitée et cela en moins de 53 ans?" La réponse apportée est double. L'aspect militaire réside dans la supériorité de la légion (qui est en même temps, rappelons-le outil de conquête et de construction), l'aspect politique dans la nature du gouvernement républicain et ces deux composantes sont décrites comme étroitement liées. POLYBE insiste sur cet "amont de la guerre" qu'incarne la dimension politique, l'idée selon laquelle c'est l'organisation politique qui décide des succès militaires. Or la Rome qu'a connue l'exilé grec est celle de la République, une forme de gouvernement que les révolutions atlantiques vont remettre à l'ordre du jour. Aux États-Unis, puis en France, les conditions dans lesquelles s'inscrit la problématique des relations politico-militaires changent du tout au tout. Le Royaume-Uni et les Provinces Unies vont cesser d'être les seuls champs d'expérimentation de la démocratie parlementaire. Dans l'immédiat, le Consulat et l'Empire prolongent l'aventure militaire initiée en 1792. Ce cycle de guerres ouvre l'époque des conflits de masse et sert ensuite de terreau à la réflexion moderne sur le politico-militaire. Il entraine lui-même un cycle de ruptures qui conduit à renouveler la question de la place du soldat dans la cité, en même temps que les temps accordent de moins en moins de valeurs positives au fait guerrier et à la mentalité guerrière...C'est que l'ampleur des destructions ne sont pas pour rien dans cette évolution, l'ampleur non plus des bouleversements sociaux, économiques et moraux qu'elles entrainent de manière inédite. Et d'abord, tout cela va dans le sens d'une méfiance envers le fait militaire.

 

L'articulation entre politique et militaire, ce problème que les démocraties doivent résoudre...

   Alors que la confusion des rôles ne posaient pas problème dans les monarchies, notamment à la tête des États, la force armée devient un problème structurel pour toute démocratie. Envisagée dès l'Antiquité, soulignée par les Lumières, cette difficulté prend une dimension nouvelle à partir du moment où les révolutions atlantiques produisent leurs effets.

Historiquement, on peut dater la formalisation de ce problème, avec effets pratiques immédiats, en juin 1787, lors de la convention de Philadelphie lors de laquelle est discutée la future Constitution des États-Unis.  Pour James MADISON, "une force militaire permanente et un exécutif trop puissant ne seront jamais les compagnons sûrs pour la liberté. Les moyens de se défendre contre un danger extérieur ont toujours été les instruments de la tyrannie à l'intérieur. (...) Partout en Europe, les armées levées sous le prétexte de défendre les peuples les ont en réalité asservis". Trente ans plus tard, en 1815, tirant les leçons de la Révolution et de l'Empire français, Benjamin CONSTANT résume le problème  : "Il existe  dans tous les pays, et surtout dans les grands États modernes, une force qui n'est pas un pouvoir constitutionnel, mais qui en est un terrible par le fait, c'est la force armée". Dans la longue durée, ce constat constitue une pierre angulaire de l'organisation des systèmes démocratiques modernes partout dans le monde.

Maurice HAURIOU, l'un des pères du droit constitutionnel en France, à la veille de la Première Guerre Mondiale, énonce que "s'il existe une force armée organisée pour protéger et défendre la société civile, il s'agit de la maintenir dans son rôle et de l'empêcher de devenir un instrument d'oppression." (Principe de droit public, Larose et Tennin, 1916) Nécessaire, l'armée est une menace permanente. Pour éviter que la force armée n'impose ses conceptions des choses, il faut dès le départ en définir les contours et les attributions. Alexis de TOCQUEVILLE, GUIBERT (Traité de la force publique, 1790) prônent des mesures de cantonnement territorial (inspiré de l'exemple même de l'Empire Romain)  qui se retrouve dans maints traités sur la force armée, qui sépare les fonctions de défense extérieure et de maintien de l'ordre intérieur (force "démilitarisée" distincte). A ce cantonnement territorial s'ajoute un cantonnement juridique, plus élaboré, qui assure à la fois la suprématie du pouvoir civil et le respect du principe hiérarchique. Ce cantonnement privent les militaires d'un certain nombre de leurs libertés publiques : droit de vote, droit d'association, droit d'expression, souvent indistinctement du grade et du rang des soldats et du commandement. A la veille de la Première Guerre Mondiale, suite à différentes crises qui ont marqué l'affirmation de la République (boulangisme, affaire Dreyfus), l'accent est mis sur la "chosification" de l'armée, qui apparait à certains égards comme le stade ultime du cantonnement. L'idéal est que l'armée soit une machine inconsciente que le gouvernement met en action, à la manière d'activation d'un automate, pour reprendre la conception émise par Léon DUGUIT (Traité du droit constitutionnel, Ancienne Librairie Fontemoing, 1924), un autre des pères du droit constitutionnel en France.

Au XXe siècle, le suicide de la IIIe République, la menace de coup d'État qui accompagne la naissance de la Ve, elle-même menacée en avril 1961 par une sédition militaire, nourrissent à leur tour cette exigence d'une subordination totale de la force armée.

Le contrôle politique de la force armée constitue un enjeu capital permanent pour toute démocratie, et c'est probablement pendant une guerre ou une crise grave qu'arrive un redoutable moment de vérité. Pendant la Première Guerre Mondiale, la dénonciation d'une forme de "dictature du grand quartier général" conduisit à la mise à l'écart de JOFFRE et à des évolutions vers un autre équilibre, symbolisé par les personnalités de CLEMENCEAU et de FOCH. Plus récemment, les limogeages des généraux MAC ARTHUR en 1951 et MCCHRYSTAL en 2010 ont constitué des manifestations emblématiques de la pression spécifique de la guerre sur les relations politico-militaires. S'ils n'ont pas eu de conséquences aussi spectaculaires, les conflits armés en Irak et en Afghanistan ont également tendu les relations politico-militaires au sein le la plus ancienne des démocraties occidentales, le Royaume-Uni. Les équilibres entre pouvoir militaire et pouvoir civil sont d'ailleurs dans ces périodes toujours changeants et sont loin d'être simples : entre politiques qui se mêlent d'affaires militaires avec de grandes compétences et militaires qui tendent à discuter de stratégie d'ensemble, les variantes de ces équilibres sont nombreuses. Une question, au-delà de conflits de compétences qui pèsent sur le cours des guerres, semble avoir focalisé toutefois l'attention, celle de la composition des armées, entre composantes de conscription ou professionnelles, de caractère ou non permanents des troupes et de présence de mercenariats divers. Déjà MACHIAVEL posait là un problème majeur et malgré les leçons de l'histoire, des tendances persistantes se font jour, portées par la nature même des systèmes socio-économiques en question.

 

Trois grandes question...

     Même si d'autres questions sont certainement posées, Benoît DURIEUX et Philippe VIAL ramènent la problématique politico-militaire à 3 grandes questions théoriques :

- de gouvernement : des liens entre guerre et politique ;

- de l'articulation des responsabilités entre chefs militaires et dirigeants politiques ;

- du mécanisme de prise de décision.

       Les liens entre guerre et politique peuvent être analysés à partir du débat entre CLAUSEWITZ et JOMINI. L'interprétation de ce dernier, souvent caricaturée, privilégie une vision mathématique d'une guerre maitrisable. Obéissant à des principes déterministes, elle est structurée de façon rigide  en plusieurs niveaux : politique, politique militaire, stratégique, grande tactique, logistique, tactique. Cette interprétation est très influente aux États-Unis et l'interprétation jominienne a donné naissance à des théories dans lesquelles les pahses politiques alternent de façon nette avec des phases militaires. Durant ces dernières, certains aspects de la politique doivent être abandonnés ou subordonnés pour laisser le primat au règlement de la question militaire. Si la suprématie du pouvoir politique est clairement admise, à l'inverse celui-ci doit avoir l'intelligence de ne pas interférer dans la conduite des opérations. JOMINI consacre de longues lignes à préciser les attributs et le fonctionnement d'un conseil de guerre. Par contraste, dans la logique de CLAUSEWITZ, la guerre a sa vie propre, liée aux interactions permanentes entre réalités politiques et réalités militaires, d'une part et entre les adversaires d'autre part. L'affrontement militaire n'est pas seulement supposé servir un objectif politique, mais il représente lui-même une modalité des relations politiques. Si les déterminants de l'affrontement doivent être guidés par la politique, celle-ci peut être elle-même influencée  par la nature et les résultats de l'interaction militaire, soumise au hasard et à l'incertitude. Il n'y a ainsi pas de réelle séparation entre domaine politique et domaine militaire, ni dans l'échelle des niveaux de responsabilité, ni dans le temps qui voit les deux réalités interagir en permanence.

      La question de l'articulation des responsabilités entre chefs militaires et dirigeants politiques a été modélisée, non sans analogies avec les analyses respectives de JOMINI et CLAUSEWITZ.

Le premier modèle est posé par le politiste américain Samuel HUNTINGTON (The Soldier and the State, 1957). Il décrit d'abord, dans la continuité des penseurs libéraux, la tension fondamentale qui existe entre la nécessité de disposer d'une armée puissante, à même d'assurer la sécurité de la nation, et la capacité du gouvernement légitime à contrôler cette institution. Il distingue alors deux types de contrôle : "subjectif" qui consiste à introduire dans l'institution militaire une élite civile issue d'un groupe social spécifique, qui va pouvoir diriger l'institution de l'intérieur et "objectif", caractérisé par la séparation des sphères militaire et politique ainsi que par la subordination de la première à la seconde. La complexité de l'outil militaire, l'existence d'un complexe militaro-industriel également, fait que l'accent est mis sur la nécessité de tenir compte de la compétence nécessaire à l'exercice du métier des armes. C'est ce qui explique qu'aux États-Unis, pratiquement tous les responsables politiques possèdent une solide expérience militaire, et pas uniquement théorique, cette compétence seule est nécessaire pour pouvoir contrôler effectivement la machine militaire. Ce modèle se rapproche des théories de JOMINI.

A la lumière des enseignements de la Deuxième Guerre mondiale, d'autres modèles se sont construits, ainsi celui de Morris JANOWITZ (The professional Soldier, a Social and Political Portrait, 1962) et celui de Samuel FINER (The Man on Horseback : The Role of the Military in Politics, 1962). mais même critique, c'est celui proposé par HUNTINGTON, plus englobant des réalités militaires et politiques, qui s'impose aux États-Unis. Ce qui n'est pas sans effets délétères.

L'application de ce modèle peut aboutir à une divergence entre la société et l'armée, mais aussi à une conduite de la guerre déconnectée des réalités politiques. Le politiste américain Élie COHEN souligne (Supreme Command : Soldiers, Statesmen and Leadership in Wartime, 2002) que le but poursuivi par un chef militaire est, au plus haut niveau, politique et donc flou, mouvant, mais aussi parfois marqué par des contradictions internes. Il constate aussi que, historiquement, les armées efficaces ont été portées par une idéologie de nature politique, antinomique du professionnalisme neutre préconisé par HUNTINGTON.

Par ailleurs, sans même évoquer le nihilisme de TOLSTOÏ en matière de stratégie militaire, plusieurs auteurs, dont John KEEGAN (A History of Warfare, 1993), mettant l'accent sur la dimension culturelle des conflits, la guerre est conduite souvent sans réels objectifs politiques, plutôt poussée par des impératifs peu partagés par les opinions publiques, "vendue" à celles-ci sous des prétextes fabriqués de toutes pièces.

Côté français, on ne peut pas ne pas évoquer les conceptions du général de GAULLE, chef militaire pour lequel la décision ultime appartient toujours au dirigeant politique. C'est d'ailleurs au nom de représentant du gouvernement - civil - de la France qu'il entend mener la Résistance et la Libération, et même si dans les heures graves, il revêt l'uniforme (comme lors du putsch des généraux d'Algérie) à la télévision pour s'adresser aux Français (et aux mutins), c'est la qualité de chef des armées du président de la République qui est là mise en oeuvre. Dans Le Fil de l'épée (1932), il décrit bien un paradigme mû par le soldat, qui juge peu sûr les civils de manière générale, et par l'homme public qui occupe la scène face à l'opinion publique et qui, dans la cohue des guerres et des crises, sont condamnés à s'opposer (par nature) et à s'entendre (par nécessité) tout-à la fois. Le dirigeant politique doit accepter les conseils du chef militaire et celui-ci doit également accepter de voir le responsable politique s'intéresser à certains détails de l'action militaire, lorsque ceux-ci ont un impact politique direct.

      L'analyse des mécanismes de décision, très étudiés dans la seconde moitié du XXe siècle, est essentielle dans la compréhension des relations politico-militaires.

Une analyse classique est fournie par l'Américain Graham T. ALLISON dans son étude de la crise de Cuba. Il distingue trois modèles explicatifs de la prise de décision, même si ces modèles peuvent revêtir une portée plus large :

- le plus intuitif est celui de l'acteur rationnel, dans lequel chaque pays est comparé à un individu qui prendrait la meilleure décision, compte tenu des informations dont il dispose ;

- le modèle organisationnel met en évidence l'importance des processus, des habitudes et des rouages des organisations, qui ont toujours tendance à proposer ce qu'ils savent faire. Les organisations complexes ont toujours tendance à fragmenter les problèmes à résoudre en plusieurs parties confiées à des subdivisions ou agences subordonnées. Elles préviligient les solutions envisagées par des plans préexistants et qui permettent d'espérer des gains  de court terme.

- le modèle bureaucratique met l'accent sur le fait que les décisions sont aussi le fruit de négociations, de rapports de force internes, des personnalités et des stratégies individuelles. Dans le champ politico-militaire, les rivalités entre les chefs, les différentes armées ou les services de renseignement entrent dans ce cadre.

   Tout cet effort de théorisation, produit depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale jusqu'à la fin de la guerre froide est aujourd'hui très critiqué, tant de nouveaux défis interviennent.

 

A nouveaux défis, nouvelles approches...

    Plusieurs défis, dans les sociétés modernes, sont identifiables, quoiqu'ils ne le sont pas tous par les mêmes acteurs.

     Les évolutions technologiques (de l'information) ont sans doute pour résultat une modification substantielle des données de la relation politico-militaire. La responsabilité des acteurs militaires de terrain prend une importance accrue en raison du retentissement que les médias peuvent donner à la plus locale des actions de combat, phénomène désigné parfois sous le nom  de "caporal stratégique", pour mettre en valeur le retentissement médiatique que peut prendre l'action d'un soldat isolé sur le théâtre d'opérations, quel que soit l'importance réelle de cette action sur le plan du déroulement du conflit armé.

D'autres facteurs tendent à limiter l'autonomie de ces acteurs de terrain. L'impatience des opinions publiques a ainsi trouvé dans la technologie le moyen de tendre vers une forme d'instantanéité des opérations en phase avec celles des chaînes d'information en continu, qui renforce le rôle des dirigeants du plus haut niveau dans les décisions tactiques, contribuant à rendre caduque la théorie normale de HUNTINGTON. Ce phénomène est encore accru par la tendance des organisations militaires modernes à se structurer de manière croissante suivant des logiques fonctionnelles. Dans une organisation où l'effet produit sur le terrain est la résultante d'une multitude d'analyses et de mécanismes partiels, articulée suivant des chaines fonctionnelles dont la mise en cohérence ne peut se faire qu'au sommet de l'organisation, l'efficacité militaire dépend de façon croissante du décideur sommital. Mais celui-ci est plus que par le passé contraint par les procédures et savoir-faire des structures existantes, donnant ainsi une plus grande importance au modèle "organisationnel" décrit par Graham T. ALLISON.

       L'effet de l'économie a des conséquences du même ordre. On a pu soutenir, à la suite du jeune politiste américain Jonathan D. CAVERLEY (Democratic Militarisme, 2014), que, si l'on admet que c'est l'électeur moyen qui détermine le choix des gouvernements, l'organisation social a un impact fort sur la décision politico-militaire. Le fort niveau de redistribution atteint grâce à un impôt dégressif rend l'électeur moyen peu sensible au niveau des dépenses publiques, en particulier celui des dépenses militaires. Par ailleurs, la professionnalisation des armées le dispense de payer le prix du sang. Dès lors, l'électeur moyen est tenté de favoriser la constitutions d'armées qui privilégient le facteur capital - des systèmes d'armes performants et coûteux - au détriment des effectifs. Cette physionomie des armées modernes peut alors se traduire par une tendance plus grande à utiliser la force armée, puisque les dépenses consenties seront d'autant plus aisément acceptées par le citoyen que celui-ci sera peu concerné par les pertes et n'en financera qu'une part moins que proportionnelle. La concertation politico-militaire doit ainsi s'exercer dans un contexte différent, où rationalité politique et considérations militaires se voient contraintes par de nouveaux facteurs structurels.

     L'évolution de la conflictualité voit apparaitre une interpénétration croissante des domaines civil et militaire. Sur les théâtres d'opérations extérieurs, le champ militaire est étroitement lié aux question de gouvernance et de développement, ce qui accroit le rôle politique du chef militaire opérationnel, comme le rôle militaire du décideur politique. L'implication des organismes militaires dans la lutte contre le terrorisme sur le territoire national a un effet du même ordre. Cette modification de la conflictualité conduit Hew STRACHAN (The Direction of War : Contemporary Strategy In Historical Perspective, 2013), historien britannique, à souligner que la décision d'entrer en guerre est binaire, mais que sa conduite est un continuum qui implique nécessairement la collaboration des deux personnages (le militaire et le politique). Il suggère que la théorie "normale" est mieux adaptée à des guerres interétatiques classiques qu'à des conflits mettant les États aux prises avec des acteurs non étatiques, dans un environnement médiatique dense (et brouilleur de cartes) et lorsque sont conduites plusieurs opérations simultanées, durables et évolutives.

     Par ailleurs, l'internationalisation croissante des opérations modifie substantiellement l'économie de la décision. celle-ci est à la fois le fruit des relations entre politiques et militaires dans chaque pays, des relations entre militaires et diplomates des différents pays coalisés, des négociations entre autorités politiques nationales variées, et finalement de l'action des responsables des organisations internationales, notamment l'ONU, l'OTAN ou l'UE. Si de très nombreuses études portent sur le fonctionnement de ces institutions, peu adoptent pourtant l'angle de la relation entre hommes politiques, chefs militaires et diplomates, ne serait-ce que parce que ces relations-là sont aussi du domaine de la stratégie sous-jacente et non publique de nombreuses acteurs, publics ou privés.

      Enfin, longtemps après les premières réflexions des Lumières, le maintien d'une relation harmonieuse entre l'armée et la société continue de susciter la vigilance des responsables civils comme militaire. D'autant que les différences de valeurs entre la société civile dans sa diversité et les institutions et communautés militaires sont devenues plus importantes que par le passé. Les défis contemporains ne doivent pas être sous-estimés, notamment parce que le contexte est à l'affaiblissement des États face à des entités organisées sur le plan mondial. Ils ne font que développer eux-mêmes la constance de la dialectique propre aux relations politico-militaires. 

 

Benoît DURIEUX et Philippe VIAL, Relations politico-militaires, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, Sous la direction de Benoît DURIEUX, Jean-Baptiste Jeangène VILMER et Frédéric RAMEL, PUF, 2017.

 

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8 juillet 2019 1 08 /07 /juillet /2019 13:56

  Si la désobéissance civile n'est plus cantonnée depuis longtemps aux questions de défense ou de pouvoir politique, dans le fil droit des réflexions de THOREAU, et s'est étendue aux questions les plus diverses (l'objection de conscience morale - contre l'avortement par exemple ou les vaccinations, menant directement à la désobéissance à la loi), elle s'étend considérablement depuis que de nombreux citoyens découvrent l'urgence climatique. Il ne s'agit plus là de s'opposer à des actions gouvernementales ou à l'application de certaines lois, mais de tenter de retourner une conjoncture climatique très défavorable au développement de la vie telle que nous la connaissons. Concrètement, au-delà de la désobéissance à des lois - nécessaire à partir du moment où des actions sont entreprises en direction de tout de qui provoque ces changements - il s'agit de changer des orientations fondamentales en matière économique et partant, sociale.

C'est tout un mode de vie que cette désobéissance civile - souvent orientée vers les facteurs et les acteurs des diverses pollutions et augmentation des gaz à effet de serre - met en cause. Et aussi, les nouveaux acteurs de cette désobéissance civile prennent acte qu'il n'est plus possible d'attendre un changement venant du système lui-même : ils invitent ainsi à réaliser une révolution dans nos manières d'être et d'agir, dans notre rapport à l'environnement et à la nature. Non seulement au niveau individuel (si l'on reste à ce niveau, l'effet est très limité voir nul), mais surtout au niveau collectif.

Pour de plus en plus nombreux, l'urgence de la situation - l'enjeu n'est ni plus ni moins que la survie de l'espèce humaine - exige une désobéissance civile massive et sans compromis. Si les acteurs de cette désobéissance civile dans le monde présentent un ensemble assez disparate de revendications et d'exigences (de la défense du droit des animaux, du végétalisme anti-viande à l'interdiction des essais nucléaires ou/et de l'énergie nucléaire...), celles-ci convergent bien vers une contestation radicale de la forme de civilisation mise sur les rails avec les vagues d'industrialisation du XIXe siècle. Il faut d'ailleurs souligner que les acteurs principaux du système en cause - médias dominants, financiers internationaux, gouvernants soucieux de compter leurs sous alors que la maison brûle - le comprennent bien. Ils réagissent avec tout le poids de leur système judiciaire et policier, avec une disproportion de moyens révélatrice d'une certaine panique...

   Sans doute deux types de désobéissance civile sont-elles en train d'émerger en force dans de nombreux pays, à propos de l'urgence climatique.

    L'une, spectaculaire et largement commentée dans la presse, en cette année 2019 - par exemple cette action dans plus de 1600 villes de 120 pays où des milliers de personnes sont descendues dans la rue, en même temps, le 25 mai - et l'autre plus rampante et diffuse à l'ensemble des secteurs économiques et présente dans maints secteurs (scolaire, administratif, voire financier), qui entraine l'échec de nombreuses activités du capitalisme parfois sauvage qui sévit actuellement dans le monde.

      La nécessité pour beaucoup de se montrer, afin de peser directement sur les choix politiques publics ou privés en matière économique notamment, afin d'entraver maintes pollutions et atteintes à l'environnement, va probablement devenir une variable sur laquelle seront obligés de compter gouvernants de toute sorte (publics et privés), les différents blocage de l'information au niveau des médias ne parvenant plus à étouffer les voix de plus en plus nombreuses et influentes qui s'élèvent contre le massacre de la nature, support de vie et de toutes les activités.

Au nombre d'initiatives - qui restent souvent légales - se développent des recours juridiques contre les États qui ne respectent ni les lois nationales protectrices  en vigueur ni les règlements internationaux, et à l'intérieur des États, des initiatives citoyennes juridiques comme L'Affaire du siècle en France. Mais, d'ores et déjà, devant la lenteur et les limites de ces recours, les mêmes citoyens ont tendance à mener parallèlement moyens légaux et illégaux afin de faire plier tout un système fondé notamment sur la production et la distribution de carburants porteurs d'effet de serre... Nés juste avant la COP 21, des mouvements citoyens Alternatiba et Action Non-Violente COP21, Greenpeace, Les Amis de la Terre, tentent de créer un mouvement de masse populaires, non-violent et déterminé pour le climat. Il est encore difficile de trouver les leviers de ce mouvement de masse, à l'heure où les élections (nationales ou européennes) ne capitalisent rien de décisif de ces combats écologiques, et les actions sont encore celles de "coups", plus ou moins médiatiquement répercutés. C'est qu'au-delà des rhétoriques sur les nécessaires changements sociaux et le remplacement du capitalisme par un autre système (mais on n'ose plus parler de révolution socialiste...), il s'agit de changer radicalement de mode de vie, avec l'obligation de renoncer à certains conforts et certaines habitudes consuméristes (consommation d'énergie - ne serait-ce que par abus d'Internet! - et de circulation des biens et des personnes par exemple), d'opérer ce que d'aucuns pourraient percevoir comme une régression des conditions de vie. Et cela, les migrations automobiles estivales le montrent encore amplement dans tout l'Occident et même de plus en plus en Chine et dans d'autres pays, les populations en général, ne sont pas près à l'assumer, la préférence allant nettement de comportements passifs type après-moi-le-déluge, au sentiment d'impuissance non seulement collective mais également individuelle...

      Par ailleurs, nombre de responsables à tous les échelons de la société, commencent à réaliser des "grèves du zèle" en série qui pèse de plus en plus lourdement sur la réalité des politiques politiques et privées - nonobstant une publi-information persistante qui clame des progrès toujours renouvelés. De l'agent administratif, qui, face à sa pile de dossiers qui s'accumulent du fait même des compressions de personnels, choisit les moins nocifs ou les plus anodins au responsable local qui ignore délibérément directives et décisions nocives, se multiplient les actes - avec de sérieux retards d'information des actions de ceux-ci par les responsables - qui bon an mal an, oriente la société vers le recul du moment où les équilibres écologiques seront si perturbés qu'ils ne pourront supporter la vie telle que nous la connaissons. Aux États-Unis, par exemple, nombre d'États ou de comtés, parfois illégalement, prennent le contre-pied des politiques énergétiques de l'administration fédérale. Mais il reste que les habitudes d'obéissance à la loi, même parmi les responsables les plus motivés, freinent nombre d'initiatives, d'autant que le système économique s'attache - encore, mais une crise pourrait changer radicalement cette donne - toutes les classes moyennes de tous les continents, idéologiquement et économiquement.

   Le sentiment montant de l'opinion publique, grâce aux multiples efforts d'information sur la réalité des changements climatiques et surtout la multiplication des désastres écologiques, est que même les politiques très progressives (et très lentes, vu les réticences des consommateurs et des industries) de transition énergétique ne suffiront pas à inverser la tendance. Il faudra bien, à un moment ou à un autre, sous peine d'extinction, qu'un changement radical (et malheureusement de plus en plus brutal au fur et à mesure qu'on éloigne les mesures nécessaires aujourd'hui) intervienne, probablement par l'émergence d'une nouvelle civilisation où valeurs et activités diffèreront autant qu'elles ont différés entre période pré-industrielle et période industrielle/post-industrielle... Il est vrai qu'une toute petite minorité (mais diffuse dans les organisations internationales...) estime qu'il est déjà trop tard (en fait les changements économiques auraient déjà dû se produire dans les années 1950, à l'époque des premières sévères avertissements), et s'entraine déjà, comme Yves COCHET, à l'après ère industrielle... Ce dernier, ex-député européen et ministre de l'environnement de Lionel JOSPIN, se réclame de la collapsologie ; il estime que l'humanité n'existera plus en tant qu'espèce en 2050, et parmi les personnalités qui tirent régulièrement la sonnette d'alarme, tels ces 200 pour sauver la planète, certains estiment qu'il est temps de se préparer à une grande contraction de l'espèce humaine. sans pour autant adopter le comportement - violent- de survivalistes américains - lesquels se sont habitués à se préparer à la survie  à toutes sortes de fin du monde.

   C'est sans doute dans les jeunes générations que se préparent des bouleversements sociaux - lesquels demandent de plus en plus de comptes aux adultes, qui les obligent à étudier (pourquoi faire?) sans remettre en cause les comportements destructeurs de la nature. Elles sont sans doute plus sensibles que les autres à l'extinction massives d'espèces à laquelle nous assistons, dans cette sorte d'atmosphère générale - entre déni de la réalité et attitudes d'impuissance.

 

Pablo SERVIGNE et Raphaël STEVENS, Comment tout peut s'effondrer, Seuil, 2015. Yves COCHET, Devant l'effondrement, Les liens qui libèrent, à paraitre en septembre 2019.Blogs.mediapart.fr/alternatiba, Changeons le système, pas le climat, 2019.

GIL

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15 avril 2019 1 15 /04 /avril /2019 12:25

    Dans les différents manuels militaires, on discute bien entendu, dans ces termes si délicats, des politiques de l'information en temps de crise ou de guerre, et non des mises en place de différentes censures, visant à orienter les communications. Plus dans le souci et l'intérêt des pouvoirs politiques et militaires que dans ceux des populations civiles, que l'on a tendance à traiter comme des enfants facilement pris de panique, avec parfois un parfum de mépris. Cela s'est vérifié récemment en Europe et ailleurs, avec les périodes d'hystérie médiatico-politique suivant des attentats (d'ailleurs assez lâches sur des populations civiles) meurtriers aux moyens rudimentaires, et les réactions disproportionnées face à des menaces par ailleurs réelles (à grand renforts de déploiement militaire sur le territoire, alors que ce sont des mesures d'investigations policières qu'il fallait mettre surtout mettre  en oeuvre). On a pu mesurer alors le décalage entre des moyens militaires déployés par les autorités politiques (permettant au passage de mieux contrôler les sociétés civiles) et le rôle discret et bien plus efficace des activités policières de surveillance, de repérage et d'intervention, l'accent étant mis sur un quadrillage censé effrayer des terroristes potentiels et surtout destiné à faire valoir une séquence de l'État protecteur (et autoritaire en passant).

 

    La réaction des pouvoirs contre les médias et la libre circulation de l'information se dessine dans la pratique à travers plusieurs modèles bien différents, qui reflètent les rapports de force internes au pays considéré ainsi que leurs "habitudes" institutionnelles. Bien différents sont ainsi les modèles américain (primat de la liberté d'information), britannique (invention concomitante de la liberté d'expression et de la censure), allemand (dispositif marqué par la guerre froide) et français (silence autour de la Grande Muette.).

Pierre CONESA, ancien haut fonctionnaire (intelligence stratégique), chef d'entreprise (Homid), rédacteur du Ier Plan stratégique de soutien aux exportations d'armements et fondateur du campus de défense de l'École militaire,  détaille les caractéristiques de ces modèles :

- Le modèle des États-Unis repose sur la liberté de la presse inscrite dans le premier amendement de la Constitution fédérale. "Ce même texte inscrit (...) la liberté de parole, de presse, d'association, et, enfin, liberté religieuse comme un tout indissociable. (...) Cette référence constitutionnelle, ajoutée à l'absence presque totale de texte de loi concernant la presse, explique le rôle très particulier joué par la Cour Suprême pour préciser les frontières entre liberté de l'information et contraintes de sécurité, et ainsi définir, au cas par cas, les pouvoirs et limites de la liberté de la presse."

"Les situations de crise vécues par les États-Unis, à l'exception lointaine de la guerre de Sécession" (où la censure fut féroce envers les journaux et les journalistes...) "ont été quasi exclusivement des conflits internationaux qui se sont déroulés hors du territoire métropolitain. L'opinion publique américaine, qui n'a jamais connu de guerre sur son territoire, a toujours vécu les conflits au travers de ses médias. Par deux fois, en 1957 et en 1971, le Congrès refusa d'accéder aux demandes du Président, tendant à obtenir des pouvoirs de contrôle de l'information en période de guerre ou de menace de guerre. Le principe même de la censure en temps de crise ne s'est donc mis en place à travers l'Histoire qu'occasionnellement et selon des formules plus contractuelles que légales qui font l'originalité du système américain."

Dans la période la plus récente, notamment après la guerre du Viet-Nam, "à la place exorbitante occupée par les médias dans la vie publique américaine a répondu depuis peu chez les militaires américains la politique de gestion des médias, dont les premiers effets se sont fait sentir lors de la guerre du Golfe."

- Le modèle britannique repose sur le Bill of Rights (Déclaration des droits et des libertés) de 1689, qui "reconnait au citoyen la liberté de parole. Mais la liberté d'informer ne s'appuie sur aucun fondement constitutionnel.

L'invention de la censure militaire date de l'échec de l'attaque alliée sur Sébastopol en juin 1855. Dans les milieux officiels et dans les instances de commandement naquit un sentiment de trahison à l'encontre du journaliste du Times, William Howard Russel, pionnier du correspondant de guerre moderne, dont les critiques sur la conduite des opérations militaires contribuèrent à la chute du gouvernement. Le nouveau commandant en chef, sir William Codrington, obtint sans peine l'appui du nouveau gouvernement pour mettre sur pied de nouvelles méthodes de restriction de la liberté de la presse". C'est l'origine du texte qui, le 5 février 1856, marqua la naissance de la censure militaire. Celui-ci interdisait la publication de tout ce qui les autorités considéraient comme de quelque valeur pour l'ennemi. Par la suite, on élabora des dispositions moins circonstancielles. Le texte qui est toujours en vigueur aujourd'hui est la Loi sur les secrets officiels (1889, modifiée en 1911 et en 1989)."

Au delà des textes qui prévoient des restrictions importantes et des sanctions sévères contre notamment les journalistes, se met en place un mode particulier de l'information officielles en Grande-Bretagne. "A côté des journalistes parlementaires chargés de suivre les débats dans les deux chambres, il existe un groupe de journalistes politiques accrédités à Westminster et regroupés au sein d'une association intitulée Lobby, constituée à la fin des années 1870. Les 150 journalistes appartenant à cette société fermée ont le privilège d'approcher les membres du gouvernement, d'assister à des séances d'information organisées à leur intention, d'avoir accès à une information qui relève de la confidence. L'anonymat de l'informateur doit être impérativement préservé, ce principe constituant la règle d'or du fonctionnement de Lobby." L'expérience  des guerres mondiales et de la guerre des Malouines, cette dernière étant l'occasion d'une véritable crise entre l'information et l'armée britannique, fait que le système britannique se caractérise par le fort consensus social qui entoure aussi bien la liberté d'expression que les affaires de défense. Cela permet, dans certaines circonstances, de fonctionner sur un système de censure autogérée. Mais dans des situations de conflit lointain, l'armée britannique n'hésite pas à utiliser les moyens techniques et juridiques dont elle dispose pour entraver le travail des journalistes, approuvée en cela de manière générale par l'opinion publique.

- Le modèle allemand actuel repose surtout sur l'expérience de la situation de la guerre froide. La Loi fondamentale de 1949, côté Ouest, "garantit la liberté d'expression et de diffusion des opinions par la parole, l'écrit ou l'image, et le droit pour chacun de s'informer auprès de toutes les sources accessibles. La liberté de presse écrite, de reportage par la radio ou par film est garantie. Il n'y a pas de censure (article 5). Selon le Tribunal constitutionnel fédéral - autorité constitutionnelle suprême en République Fédérale Allemande, "une presse libre, non dirigée par les pouvoirs publics ni soumise à la censure, est un élément essentiel de l'État fédéral, en particulier toute démocratie moderne suppose une presse paraissant régulièrement. Si le citoyen est appelé à prendre des décisions, il doit être amplement informé, mais aussi connaître les opinions des autres et être en mesure de peser le pour et le contre. La presse alimente ce débat permanent, elle procure des informations, prend elle-même position et oriente ainsi le choix des citoyens dans les grandes controverses publiques." (article 5).

Fruit de l'expérience nazie et de l'influence américaine, cette liberté doit être replacée dans un contexte bien particulier. En Allemagne, les politiques culturelles, dont les politiques de communication, relèvent dans une large mesure de la compétence législative des Länder. Mais des limites à la liberté de la presse, au nom de la Sécurité nationale, notamment dans les années 1950 et 1960, ont été dressées, suite à certains "scandales" de presse retentissants et notamment en 1968, où les lois sur les pouvoirs d'exception permettent aux pouvoirs publics de poursuivre ceux qui se rendent coupables de publication de documents confidentiels ou secrets, tout en n'apportant aucune restriction à l'article 5 de la Loi fondamentale. De plus, dans les années 1970, une législation "anti-terroriste" s'est mise en place. L'information gouvernementale, à travers l'Office de presse et d'information, se conçoit, en contrepoint, comme une sorte d'intermédiaire entre le gouvernement et l'opinion publique, qui se doit d'informer de manière complète les journalistes dûment accrédités. Cette obligation est renforcée par la Loi fondamentale qui rend responsable individuellement chaque ministre, à l'intérieur de sa sphère d'activité, de l'information au public. Le dispositif législatif et réglementaire de la censure de l'information applicable en Allemagne reste très spécifique, dans la mesure où il est le reflet de la situation d'un État démocratique au lourd passé, mais placé en première ligne durant la guerre froide, puis dans la lutte contre le terrorisme. La sensibilité particulière de l'opinion publique à l'égard des dispositions constitutionnelles interdisant l'intervention extérieure des troupes allemandes explique a contrario l'absence quasi totale de modalités juridiques de censure de l'information dans ce genre de crise internationale.

- Le modèle français, héritier des tensions entre l'armée et la population, entre pouvoir politique et pouvoir militaire, distingue le droit du temps de paix du droit applicable en temps de guerre ou de crises. "Dans les périodes exceptionnelles, la liberté de la presse peut subir un certain nombre de restrictions. Elle peut notamment être soumise à une censure préalable et faire l'objet de saisies administratives ou d'interdiction de paraître. Il s'agit, bien entendu, de périodes où la liberté de la presse pourrait porter atteinte aux intérêts supérieurs de la République. L'originalité de la situation française tient au fait que ces mesures restrictives peuvent être prises sur le fondement d'un texte précis ou se fonder sur une théorie jurisprudentielle des pouvoirs de guerre ou des circonstances exceptionnelles, beaucoup plus large que la situation de conflit, et qui étend de façon très significative les pouvoirs de police administrative." Les débats au Parlement et au sein même de l'Exécutif sont donc très vifs sur la caractérisation de la situation (de crise, d'urgence, de guerre...).

En temps de paix, la publique de fausses nouvelles constitue un délit de presse réprimé sur la base de l'article 27 de la loi du 29 juillet 1881, qui indique notamment l'atteinte à la discipline ou au moral des armées et l'entrave à l'effort de guerre de la nation. "Ces textes adoptés dans le contexte historique qui avait suivi la défaite de 1871 furent assez peu utilisés, les juges ayant souvent eu à tempérer les dispositions les plus surannées. Aussi, seuls les faits sont visés par la loi, il ne peut s'agir d'opinions. La nouvelle doit avoir été inexacte au moment de sa publication. le trouble apporté à l'ordre public doit avoir été patent, qu'il ait été matériel (manifestations) ou moral (psychologique). Enfin la mauvaise foi du journaliste doit être prouvée par le ministère public. La provocation des militaires à la désobéissance constitue un délit de presse réprimé par l'article 25 de la loi de 1881. La provocation ou la participation à une entreprise de démoralisation de l'armée constitue un délit réprimé par l'article 24 de la loi de 1881." Ces derniers chefs d'accusation sont régulièrement utilisés envers les associations antimilitaristes (ou non-violentes) ou d'objecteurs de conscience ; ils l'ont été notamment dans le courant des années 1970.

En temps de guerre ou de crise, le gouvernement "peut être amené à prendre des mesures de contrôle de la presse. En plus de la loi du 11 juillet 1938 sur l'organisation générale de la nation en temps de guerre, des textes particuliers peuvent être pris à l'occasion de chaque conflit. Ainsi en vertu de deux décrets-lois du 24 août 1939 (toujours en vigueur) et de textes pris en application dans le cadre des pouvoirs spéciaux, l'autorité administrative peut procéder à la saisie ou à la suspension de publications "de nature à buire à la défense nationale".

L'état de siège, énoncé par l'article 36 de la Constitution de 1958, peut être déclaré par le Conseil des ministres, en "cas de péril imminent résultant d'une guerre étrangère ou d'une insurrection à main armée". L'interdiction de publications et l'extension de la compétence des tribunaux militaires sont deux des mesures que l'état de siège permettrait de prendre.

L'état d'urgence (ordonnance du 15 avril 1960) est déclaré "soit en cas de péril imminent résultant d'atteintes graves à l'ordre public, soit en cas d'événements présentant par leur nature et leur gravité le caractère de calamité publique". C'est la situation juridique que la loi du 17 mai 1958 a instauré à la suite des événements du 13 mai 1958 en Algérie. Des arrêtés conjoints des ministres de l'intérieur et de l'information instituèrent la censure préalable sur les publication et les dépêches d'agence.

L'article 16 de la Constitution stipule que "lorsque les institutions de la République, l'indépendance de la nation, l'intégrité de son territoire ou l'exécution de ses engagements internationaux sont menacés d'une manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu", le président de la République est habilité à prendre "les mesures exigées par les circonstances". Des restrictions sévères peuvent être apportées à la liberté de la presse, comme ce fut le cas en avril 1961 (putsch des généraux), avec la décision interdisant les publications apportant leur concours à une entreprise de subversion contre la République ou diffusant des informations secrètes, militaires ou administratives."

Des dispositions complémentaires peuvent être prises suivant les événements et récemment - même si cela ne concerne pas spécifiquement la liberté de la presse - des lois et règlements ont été adoptés (et souvent seulement partiellement appliqués, faute de volonté ou de consensus politique ou, plus prosaïquement, mais cela ne se dit évidemment pas officiellement, par manque de moyens...) à l'occasion de divers événements, notamment des faits qualifiés de "terroristes".

   Par ailleurs, Pierre CONESA, indique de "nouvelles caractéristiques du système de l'information" qui influe sur les actions-réactions des pouvoirs publics quant aux libertés d'informer.

"La guerre du Golfe restera marquée par trois évolutions des techniques de communication et d'information : la primauté de l'image télévisée, le direct et, par voie de conséquence, l'ère des réseaux mondiaux susceptibles de véhiculer ces images. Plus largement, elle a soulevé le problème de la responsabilité collective des journalistes dans l'information et la gestion des crises. La Guerre du Golfe a été la plus médiatisée des conflits de l'époque contemporaine (...)." Et si l'on excepte la débauche mass-médiatique de la guerre en Somalie (avec les images du débarquement de l'aide humanitaire entre autres), peu de conflits armés ont ensuite été l'occasion de telles débauches de déploiement de moyens audio-visuels. Les techniques d'arrosage des écrans en images en continu (et souvent en boucle), ont en revanche été étendues à la couverture de n'importe quel événemen, donnant souvent le primat à l'émotion et, malgré l'existence de débats (pas toujours), nes permettent pas la contextualisation réelle de ces témoignages filmés, par ailleurs mis en dramaturgie (musique, rythme, sons, commentaires...).

"La mondialisation de la communication a ouvert la voie à la mondialisation de la manipulation. Toutes les formules de censure ont été testées depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, depuis la liberté totale (guerre du Viet-Nam), le contrôle des moyens de télécommunications (guerre des Malouines), la classique censure physique (guerre d'Algérie), voire l'exclusion complète des journalistes (opération américaine à la Grenade), la censure a posteriori (Israël) et l'interdiction géographiques (zones militaires interdites : territoires occupés). Aucun n'a donné satisfaction durablement dans les démocraties. La censure par voie réglementaire suppose un système d'information à caractère principalement national, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. En plus de son inefficience, la censure a perdu sa légitimité. La contestation a plusieurs raisons :

- Les guerres de décolonisation ont frappé d'illégitimité toutes les formes d'interventions armées extérieures, indissociablement associées dans la mémoire collective à des expériences de censure toujours douloureuses.

- La pratique de la censure pendant les crises de l'après-guerre a montré la difficulté de définir la frontière entre la rétention d'information nécessaire à la conduite des opérations militaires et la censure pour des raisons d'État. (...).

- Enfin, le décalage des espaces d'information est de plus difficile à gérer entre un public métropolitain accoutumé à la liberté de l'information, tenant, pour des raisons historiques, dans une suspicion légitime pouvoirs et armée, et un espace local à information contrôlée, même pour des raisons militaires. (...) Le scénario des guerres futures permet de penser que celles-ci seront géographiquement limitées et bornées dans leurs implications militaires. L'information connaîtra une économie proche de celle de la guerre du Golfe, c'est-à-dire coexistence de zones locales de censure, liberté de l'information sur le territoire métropolitain, plus mondialisation du public. Dans ce contexte, la seule censure apparaît insuffisante et inadaptée. La politique de l'information doit être dorénavant être pensée dans un cadre législatif de temps de paix mais avec des contraintes partielles ou locales de temps de guerre. C'est à ces caractères que le commandement militaire américain a adapté sa politique de gestion des médias.

La fonction de plus en plus active des médias dans la gestion des crises n'a cessé de s'affirmer au cours des événements récents. Déjà perceptible lors de la crise du Viet-Nam, le rôle des journalistes, spectateurs engagés, est devenu, avec les détournements d'avion, celui d'interlocuteur privilégié. La guerre du Golfe a marqué une nouvelle étape en impliquant la machine dans son ensemble : détention des otages, préparation spectaculaire de l'ouverture des hostilités, combat d'images des deux belligérants sur les effets des bombardement, etc ; toutes les grandes étapes de la guerre ont été médiatisées. Devenus acteurs de la crise et de moins en moins spectateurs, les médias ont été traités comme interlocuteurs actifs ou au moins comme des outils conscients. Les journalistes ont été reçus (ou convoqués) par le chef de l'État irakien (interviews en direct), alors que les chancelleries s'étaient tues et que des otages de même nationalité étaient retenus. Les journalistes se sont parfois prêtés à des simulacres d'actes de guerre dans un moment de tension extrême (...). On a même assisté à la naissance d'une nouvelle forme de diplomatie. (...). Il ne faut cependant pas conclure à une sorte d'immunité des journalistes supérieure à celles des diplomates. (...) Acteurs de la crise (du Golfe), les médias ont été manipulés par les deux belligérants, soit dans un but militaire, soit dans un but de propagande à destination des opinions. La guerre du Golfe constitue donc le premier épisode d'une nouvelle ère stratégique où l'information en temps de guerre n'est plus le résultat de la seule censure, survivance d'une époque où les médias n'étaient que sectateurs des crises, mais aussi celui d'une manipulation devenue un instrument de la stratégie, comme science de l'action sur l'ensemble des intervenants d'une crise."

On pourrait compléter ce constat de Pierre CONESA, par au moins deux éléments liés d'ailleurs entre eux : l'unanimité dans les rédactions de presse n'existe pas dans les attitudes à tenir, et se multiplient les déclarations de mise en garde et de réserve par rapport aux événements en cours comme les appels à un renforcement de la déontologie des journalistes. Ce débat étant alimenté par une sorte de défiance de l'opinion publique qui s'étend des organismes officiels des États (et des organisations internationales) à la presse en général. Et par le développement concomitant de la technologie de l'information (Internet, réseaux sociaux...) multipliant les sources d'information... et de contestation des pouvoirs quels qu'ils soient, étape presque de suite enchaînée par la manipulation de ces nouveaux moyens d'information à des échelles jamais vues auparavant (par des organismes officiels ou des entreprises privées), où se mêlent, quel que soit d'ailleurs la nature des gouvernements en place, considérations de contrôle social intérieur et celles de sauvegarde de secrets de toute sorte (militaires, financiers, économiques, et sans doute climatiques...) en relation avec des perceptions de menaces extérieures... Les nouveaux médias deviennent des éléments de plus d'une guerre psychologique à ressorts et à effets multiples.

 

 

Par ailleurs, depuis la guerre du Golfe, pour Aimé-Jules BIZAMANA, s'est installé entre militaires et journalistes une version différente du contrôle que les états-majors veulent garder sur la situation militaire, par rapport à la presse. "Contrairement à la guerre du Golfe, les militaires n'imposent pas durant la guerre en Irak la censure préalable des reportages journalistiques avec le principe de la "revue de sécurité". En Irak, la règle générale est basée sur le principe de la sécurité à la source. Les journalistes dans leurs reportages comme les militaires dans les entrevues se gardent de divulguer des informations susceptibles de porter atteinte à la sécurité des troupes. Cependant, les commandants de terrain peuvent utiliser le principe de "security review" en cas d'opérations jugées sensibles. La nouvelle politique d'incorporation des journalistes a été un succès lors de la guerre en Irak, du début des combats à la chute du régime de Bagdad. La courte et victorieuse campagne militaire a permis un parcours presque sans faute à l'opération médiatique d'embedding. Néanmoins, le système d'incorporation journalistique au sein de l'armée doit encore passer le test d'une guerre difficile et coûteuses en vies humaines pour l'armée américaine."

 

   La présentation des nécessités de sauvegarder le secret lors des opérations militaires, surtout les plus sensibles, par les autorités militaires de France comme des États-Unis, pour autant qu'elle recèle une réalité stratégique, n'est pas pour autant complètement honnête. Surtout pendant la première guerre mondiale, la censure a aussi eût comme rôle de masquer la réalité des combats, pour la sauvegarde du moral des arrières, de l'arrière des troupes militaires comme de l'arrière "civile", celui de l'opinion publique, notamment parisienne. La censure permettait également aux manoeuvres des généraux sur la scène politique - car les débats ont souvent été très vifs entre militaires et civil comme entre militaires et entre civils, quant à la conduite de la guerre. Elle permettait également de masquer certaines erreurs et certaines incompétences, étant entendu que l'ensemble des responsables civils et militaires étaient alors plongé dans une guerre d'un nouveau type, une guerre industrielle et massive. Les journalistes, ceux notamment habilités à "inspecter" le front pour le compte de leur rédaction, étaient régulièrement invités à ne jamais oublier, même au vu des carnages, qui était l'ennemi et pourquoi la France se battait, ce qui ne traduisit d'une manière générale par des articles glorifiant les hauts faits et passant sous silence les défaites sanglantes. Durant la seconde guerre mondiale, la question se posa autrement, du fait de la "courte" guerre sur le front français et par la prépondérance de la problématique collaboration/résistance.

   On peut observer que les frontières entre temps de guerre et temps de paix peuvent faire place, si elles peuvent exister encore dans les faits, à la perception de situation continuelle de crise, où l'ennemi, à l'instar de ce qui se passait avant la première guerre mondiale, n'est pas définit suivant la nationalité mais également par l'appartenance sociale et sans doute, dans de nombreux pays, par l'origine "ethnico-culturelle" des soldats et de non-combattants... On retrouve alors la vieille problématique, occultée par les exaltations nationalistes, des luttes plus ou moins ouvertes entre classes sociales, qui, par ailleurs de nos jours, sont de plus en plus discernables à cause des écarts de patrimoine et de revenus...La notion d'ennemi intérieur est, sans doute, on a pu le voir lors des débats qui mêlaient problématique du terrorisme et problématique d'immigration, appelée à avoir de beaux jours encore...

Pierre CONESA, Politiques de l'information en temps de crise, dans Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Arnaud BLIN et de Gérard CHALIAND, tempus, 2016.

Aimé-Jules BIZIMANA, Les relations militaires-journalistes : évolution du contexte américain, dans Les Cahiers du Journalisme, n°16, Automne 2006.

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5 décembre 2018 3 05 /12 /décembre /2018 10:10

    La guerre civile américaine de 1861 à 1865, point culminant d'un conflit entre États esclavagistes et États anti-esclavagistes n'est pas souvent vue comme le heurt sanglant entre deux stratégies d'Empire, celle de l'Union, autour de la puissance industrielle et le marché, et celle d'États agricoles basant leur richesse sur l'exploitation de l'énergie humaine. Si l'échec, consommé dans les batailles de Gettysburg et de Vicksburg (1863) des États confédérés est patent sur le plan militaire, ils constituent une tentative de création d'Empire autour de la puissance agricole, de l'esclavage et de valeurs aristocratiques, qui mérite d'être vue selon les modalités d'analyse réservée souvent aux Empires (même s'il en porte pas le nom) qui se sont constitués et ont perduré dans le temps. Si les États-Unis d'Amérique peuvent être considéré comme l'Empire qui a réussi à étendre son hégémonie sur le monde entier (notamment culturelle, les Chinois par exemple ayant adopté le mode de vie occidental, pour le meilleur et sans doute plus pour le pire...), la stratégie d'Empire des États confédérés a bel et bien existé, avec bien des caractéristiques de ceux qui ont persisté dans le temps. Ces derniers avaient de plus bien des atouts pour y parvenir et longtemps la guerre fut indécise.

   Indépendamment des jugements de valeur que nous pouvons fort légitimement formuler envers l'idéologie et l'activité des hommes et des groupes sociaux engagés dans le processus de la séparation d'avec les États-Unis d'Amérique, alors requalifié dans la guerre de Sécession d'Union face à la Confédération en construction, il est possible de pointer un certain nombre d'atouts que possédaient ces acteurs, atouts idéologiques, culturels, économiques et politiques. En ayant toujours en vue que le conflit se joue surtout entre groupes sociaux résidents dans une frange relativement étroite du territoire des USA, sur une partie de la côte Est, et que les familles ont souvent des liens imbriqués dans ce qu'on appela alors le Sud et le Nord, l'enjeu est de réunir avec soi le plus possible de territoires vers l'Ouest, à la fois en termes de soutien politique, de support économique et d'espace stratégique. La question de l'esclavage, de sa légitimité et de sa légalité, est portée au premier plan dans ce conflit, mais il existe des oppositions d'intérêts économiques majeurs, souvent camouflés dans le récit de la guerre de Sécession, que ce soit dans la littérature ou dans les oeuvres audiovisuelles. Sont aussi souvent occultés dans ce conflit et encore plus dans la guerre, les relations internationales que s'efforcent de tisser concurremment le Nord et le Sud. Même si, comme souvent, une vision téléologique amène à avoir une idée de formation continue des États-Unis d'Amérique, il ne faut pas oublier qu'avant cette "guerre de Sécession", nonobstant une construction juridiquement cohérente et continue, tant sur le plan intérieur qu'extérieur, menées par des forces qui domineront par la suite, les politiques des différents acteurs sont loin de toutes converger vers une unification idéologique, économique et institutionnelle de ce vaste territoire...

 

Atouts et faiblesses du projet de Confédération

    Il faut toujours avoir en vue, lorsqu'on est en présence d'un ou plusieurs groupes sociaux étendant leur sphère d'influence au détriment de leurs voisins, que cela suppose une concentration de moyens et de richesses à l'intérieur du territoire d'origine de l'Empire en tentative de constitution, et généralement on peut traduire cela par un accroissement de la concentration en divers groupes sociaux de ces moyens et richesses, et d'autre part, que cette volonté d'élargissement de la sphère d'influence exige pour s'exprimer dans les faits, une ou plusieurs stratégies complémentaires (ou non contradictoires...) : des forces à sa disposition, des ressources contrôlées, des populations sinon consentantes du moins passives, ou au moins adhérents à ce projet d'Empire, quelle que soit d'ailleurs les intérêts objectifs (qui peuvent être camouflés par une habile propagande) de celles-ci. Par ailleurs, et même si cela tombe sous le sens, mais n'est jamais vraiment déclaré, tout accroissement de la richesse d'un Empire se fait souvent au prix d'un appauvrissement des populations de celui-ci, soit parce qu'elles sont mises à contribution plus qu'en temps de paix, et aussi parce qu'elles subissent souvent en "première ligne" les destructions causées par les guerres entreprises.

    Pour ce qui est le cas de la Confédération, sa structure sociale, hiérarchisée et dominée par une aristocratie terrienne, ne suppose que l'adhésion des grandes propriétaires, le reste de la population ne comptant pratiquement pas. Non que les structures démocratiques y soient absentes - notamment au niveau local - mais elles émoussent et leurs effets et leur portée lorsque le territoire s'accroit et que les populations s'éloignent psychologiquement des préoccupations des décideurs politiques et économiques. Plus la Confédération, dans l'élan de faire adhérer le maximum d'État à sa position de "liberté" de l'esclavage, plus les pouvoirs se concentrent en des mains et en des hommes de moins en moins reconnaissables par l'ensemble de la population, ici les moyens propriétaires, qui par allégeance, quelle que soient leurs pratiques et leurs réflexions envers l'esclavage (et il y a eu à foison, presque autant qu'au Nord), accepteront l'idée et le soutien d'une séparation. Le fossé qui sépare les pratiques politiques et économiques centralisatrices des sociétés des États du Nord de plus en plus industrialisés, surtout sur la côté Atlantique et celle, plutôt décentralisatrices des sociétés des États du Sud, restés en grande majorité agricoles et vivant souvent de la monoculture (de coton en particulier). On peut opposer si l'on veut une mentalité aristocratique du Sud à un esprit démocratique du Nord, mais la réalité est bien plus complexe, à rechercher dans les relations internes des États, notamment en matière d'impôts et de solidarités matérielles et spirituelles. Le Sud, s'il vit sur l'agriculture et le commerce est ouvert depuis longtemps au commerce international, tout autant que le Nord, et les entreprises familiales réunissent bien des intérêts partout dans les Etats-Unis, indistinctement de leur sensibilité intellectuelle ou politique. Il est vrai que la question de l'esclavage est centrale dans le conflit qui oppose gens du Sud et gens du Nord, que l'agitation politique et de la presse se focalise souvent sur cette question, que les organisations anti-esclavagistes prolifèrent et pas seulement sur le plan de la pensée, mais également par l'action concrète en assistance aux esclaves évadés des plantations, mais sur le fond, est en jeu toute l'évolution ultérieure des États-Unis, en terme de puissance et de concentration de pouvoirs... Notons enfin que la balance démographique penche plutôt favorablement vers le Nord, là où le prolétariat et les usines prolifèrent, où les immigrés de toutes qualifications affluent du monde entier, alors qu'au Sud, les politiques se font plus sourcilleuses, et se concentrent sur la protection et l'approvisionnement des marchandises les plus précieuses, entendre les populations noires réduites en esclavage dès leur arrivée sur le continent. Le contraste frappe d'autant plus que la partie se joue surtout sur une bande étroite du territoire des États-Unis, les grandes villes principales étant vraiment très proches les unes des autres. De Washington à Richmond, les deux capitales pendant la guerre de Sécession, il n'y a vraiment pas beaucoup d'espace...

 

Atouts militaires...

   Dans une société souvent qualifiée de féodale (avec toute sa chaîne hiérarchique dans tous les domaines d'activités, jusqu'aux esclaves eux-mêmes, lesquels rivalisent pour les postes qui leur sont offerts...), ces États, notamment en Virigine, sont traversés de groupes à expérience militaire forte, d'hommes maniant fréquemment les armes, ne serait qu'à la chasse. Chaque grande famille de grands propriétaires terriens a ses officiers formés à West Point, sans compter que les États-Unis de l'époque avaient déjà une grande histoire militaire (Guerre texane, guerre américano-mexicaine, guerre de 1812-1815). Les Sudistes avaient plus de tradition militaire que les Nordistes. De ce fait, beaucoup d'officiers ou de familles d'officier étaient orginaires du Sud, ce qui explique que dans la première partie de la guerre de Sécession, les Sudistes ont un net avantage en termes de compétence. De plus, les Sudistes, à cause d'une relative pauvreté plus grande - la richesse d'un propriétaire terrien ne peut se mesurer à celle d'un industriel - connaissaient la rudesse de la vie de campagne, et supportaient mieux les privations, le manque d'hygiène, le manque de sommeil, qui étaient très durs à supporter pour les jeunes recrues nordistes souvent citadines.

Les Sudistes peuvent compter en grande partie sur de l'équipement britannique et disposent d'une bonne artillerie française (canons de type Napoléon). Ils possèdent également une bonne cavalerie commandée par le général Jeb STUART, dont notamment des unités spciales (Rangers) commandées par de brillants officiers. Doté d'une infanterie tenace, motivée de soldats qui défendent leurs terres.

De plus, les meilleurs officiers se sont joints aux États du Sud, ce qui leur permet de nombreuses victoires.

Si le Nord l'emporte en fin de compte, c'est notamment par usure. Les États de l'Union disposent d'un réservoir d'hommes supérieur, bien que moins entrainés qu'au Sud. Il met longtemps avant de se retrouver avec une armée professionnelle composée de volontaires bien entrainés et bien équipés. Les ingénieurs du Nord développent un armement (par exemple premières mitrailleuses et canon rayé) plus performant. Il possède une marine conséquente qui surclasse celle des Confédérés, conçue presque uniquement pour le ravitaillement et pour tromper le blocus.

 

Atouts stratégiques

Outre le fait que l'Union et la Confédération mènent une course à l'adhésion bien avant qu'elles ne soient constituées en entités ennemies, vers l'Ouest, enjeux de ravitaillement, chacun cherchant à surprendre l'adversaire d'ailleurs en marchant après contournement vers l'Est, le Sud mène un combat stratégique essentiellement défensif, même s'il s'agit souvent d'offensives défensives (LEE) menées avec des troupes nombreuses, avant d'en venir à des tactiques de guérilla. Il s'agit de se battre pour épuiser le Nord ou surtout jusqu'à ce qu'une intervention européenne mette fin à la guerre.

Le président de la Confédération Jefferson DAVIS a le choix entre défendre les frontières, surtout celles du noyau d'États du Sud près de la côte, ou autoriser Robert LEE à envahir le Nord, comme il le fait d'ailleurs en deux occasions, dans l'espoir que quelques victoires sur le sol ennemi démoralise les Nordistes. Mais, avec moins de moyens que le Nord, il est difficile de maintenir à la fois cette défense dans un espace finalement réduit près des côtes et de défendre en même temps les territoires de la Confédération situées plus à l'Ouest, plus vaste, mais aussi tout aussi vital, car ses voies ferrées transversales traversent la région de Chattanooga-Atlanta. Finalement, DAVIS préfère la défense frontalière à l'offensive-défensive de LEE, mais adopte une politique de compromis en divisant la Confédération en départements dont les commandements assureraient la défense et le transfert des réserves par chemin de fer, solution plus adaptée au tempérament indépendant des officiers. Il est certain que, hormis les problèmes techniques de télécommunications pour la coordination des troupes, des dissensions ont lieu dans le corps des officiers (les rivalités de temps de paix entre grands propriétaires sont toujours là).

   Dans l'ensemble, cette stratégie pour gagner du temps pouvait payer, étant donner l'hostilité potentielle des plusieurs puissances européennes envers la montée des jeunes Etats-Unis qui leur taillent des croupières sur le plan commercial, sans compter des haines solides, issues de guerres précédentes, dans lesquelles elles étaient impliquées auparavant sur le sol américain. L'état-major de la Confédération et ses dirigeants politiques comptent presque jusqu'au bout sur une intervention de la France et du Royaume-Uni, en s'efforçant de démontrer que le Sud ne peut être vaincu et que les destructions causées par la guerre pourraient être irréversibles pour les intérêts européens présents de façon importante sur le territoire des États-Unis.

    A l'inverse, l'Union doit conquérir le territoire de la Confédération, dans la posture habituelle de l'avantage à la défense sur l'invasion (connaissance du terrain, motivations de la guerre), avec la perspective toujours menaçante précisément d'une intervention européenne. Il lui fait du temps pour faire sentir sa puissance, ses chefs "comprenant" qu'il leur faut mener une guerre très destructive, et ayant quelques difficultés à encadrer par des sous-officiers et officiers une masse toujours plus grande de volontaires, chauffés à blanc par une propagande anti-esclavagiste. Dans le haut commandement, GRANT ne prend ses fonctions qu'en mars 1864 et mène une guerre moderne avec tous les moyens humains et matériels dont il dispose.

  Durant les quatre années de cette guerre, plus de 3 millions d'hommes ont été requis et 624 000 ont été tués (soit 2% de la population de l'époque) et près de 500 000 blessés. Elle a fait plus de victimes que l'ensemble de toutes les autres guerres auxquels les États-Unis ont participé depuis.

Les combats sont d'autant plus acharnés et sauvages (les boucheries napoléoniennes se répètent en quelque sorte sur le Nouveau Continent, y compris avec leurs conséquences sanitaires, plus d'hommes mourant d'épidémies et de maladies que sur le champ de bataille) que maints officiers et sous-officiers, voire hommes du rang des deux camps adverses se connaissent et parfois très bien.

  Les conséquences, qui sont d'ailleurs bien plus mises en avant au Sud qu'au Nord par l'élite intellectuelle, sont une accélération de la centralisation des États-Unis, de la concentration des richesses (les pillages aidant...), et surtout, avec l'afflux des esclaves libérés au Nord, une sorte de généralisation à l'ensemble des États-Unis de la "question noire". Les destructions opérées durant la guerre par l'Union victorieuse, suivies par des politiques d'exploitation économique, notamment par des immigrants venant du Nord et des natifs du Sud collaborant avec le nouveau pouvoir, causent une amertume tenace parmi les anciens confédérés et leur descendance envers le gouvernement fédéral. Cette amertume constitue souvent un fond psychologique de nombreux conflits dans les États du Sud.

Si la Confédération avait gagné la guerre, beaucoup arguent que le gouvernement central aurait beaucoup moins de pouvoirs qu'il n'en a aujourd'hui. Des historiens estiment que la guerre de Sécession opère d'ailleurs un tournant dans l'histoire des États-Unis avec leurs concurrents et partenaires européens. La militarisation, l'ampleur de l'armée, la centralisation administrative introduite dans maints domaines, mise sur pied d'abord pour obtenir des approvisionnements des armées de qualité (le commerce d'armes défectueuses fut fructueux au début de la guerre) et en quantité, parfois envahissante, même si par la suite, les États récupèrent maints pouvoirs et développent partout des législations qui leur sont propres dans tous les domaines, hors la défense des États-Unis et la diplomatie générale, le Congrès faisant face à la Présidence, dans ce qu'on appelle encore l'équilibre des pouvoirs en Amérique.

Elle pouvait sans doute gagner, mais l'ampleur du débat idéologique autour de l'esclavage, alimenté d'ailleurs par des pratiques scandaleuses et inhumaines au Sud, débat présent autant aux États-Unis  qu'en Europe, signe en quelque sorte une annonciation de la défaite. Au Nord, les intérêts objectifs des industriels (dont dans l'agriculture...) qui veulent briser des monopoles de marché au Sud, dans bien des domaines, rejoignent les sentiments de nombreux esprits et de nombreux coeurs partout dans la société. La défense de l'esclavage par la Confédération, même présenté comme garante de la liberté d'entreprise des propriétaires terriens, n'est rien contre la mise en valeur de principes moraux partagés par de plus en plus d'hommes et de femmes dans le monde.

Même si dans l'immédiat, le résultat de la guerre a un impact négatif pour la condition des Noirs, désormais soumis à d'autres règles, tout aussi dures que le paternalisme du Sud, celle du marché, d'autant plus que, déracinés, ils sont une proie facile pour tant d'entrepreneurs voraces. Encore aujourd'hui, l'application de principes généraux (car dans le détail, les motivations exprimées ne sont pas aussi généreuses que cela, les libertés à accorder aux Noirs étant au moins sélectives...) officiellement à l'origine de la guerre de Sécession, s'appliquent difficilement et doivent faire l'objet d'une lutte continuelle. D'une certaine manière, le racisme reproché à tant de propriétaires du Sud a déteint au Nord, bien plus qu'il n'existait auparavant dans les bonnes sociétés. Il a simplement, souvent, changé de nature...

 

Ces "autres guerres civiles" dont l'historiographie parle peu...

  On a trop l'image de l'Empire comme d'une entité territoriale extensive et agressive. Or ce qui caractérise bien plus un Empire, au sens premier du terme, c'est l'emprise (souvent absolue, en tout cas elle est recherchée), culturelle, psychologique, sociale, économique, politique... de groupes (souvent restreints) sur une grande majorité de la population. Ce sont ces groupes qui, par leur stratégie, parfois réduite à un ensemble (parfois non raisonné et à courte vue) de tactiques, détermine l'orientation générale de la société. Ils ont tendance à accumuler richesses et honneurs pour leur propre compte sur des populations et des territoires de plus en plus vaste. Or la domination ou l'hégémonie de ces groupes rencontrent toujours des oppositions, de plus en plus grandes au fur et à mesure de leur progression, ne serait-ce que par les jeux d'alliances nécessaires pour maintenir leur emprise. Et singulièrement au niveau socio-économique, plus qu'au niveau psychologique, puisque l'hégémonie sur les esprits passe sur le Nouveau Continent par la religion (notamment protestante), les dirigeants des grandes propriétés et des grandes entreprises, au Nord comme au Sud, avant, pendant et après la guerre de Sécession, rencontrent des oppositions de tous ces travailleurs de statuts très divers, ouvriers, artisans, intellectuels, esclaves qui, "normalement" doivent contribuer à alimenter et à développer l'Empire. En ce sens, les deux groupes d'États qui forment pendant la guerre de Sécession, la Confédération et l'Union, poursuivent une sorte de course à l'impérialisme à l'intérieur, à qui permettra le mieux et la concentration des pouvoirs, et l'exploitation de la masse de la population et l'organisation des ressources. C'est que depuis le début de la création des États-Unis d'Amérique, sourd des conflits sociaux jamais résolus, sinon par la répression et à cause de cela rendus de plus en plus pressants. A partir grosso modo des années 1830, des conflits qui ne sont plus principalement des conflits entre populations autochtones (ceux qu'on appelle les Indiens) et populations arrivantes, c'est à l'intérieur de la population "blanche" que se manifestent les plus durs... Plus, les multiples immigrations dans le temps transformant les unes (les arrivantes) en les autres (qui deviennent "autochtones") multipliant les hiérarchies de revenus et de pouvoirs.

Howard ZIN écrit à juste titre que par exemple le mouvement Anti-Loyers et la révolte de Dorr (réclamant un rééquilibre des pouvoirs, les zones rurales étant sur-représentées), "sont généralement ignorés par les manuels d'histoire américains (...). Les périodes qui précèdent et qui suivent la guerre de Sécession ne sont traitées que sous l'angle des questions politiques, électorales ou raciales". L'historiographie, de manière générale, se focalisent sur les conflits entre "riches", entre membres des classes propriétaires, au détriment des conflits qui impliquent artisans, ouvriers... les "pauvres" de manière générale. D'une certaine manière la formation des deux groupes d'État n'est que le prolongement de la course aux richesses et aux profits des capitalistes de la côte Est pour exploiter terres et travailleurs de plus en plus à l'Ouest du continent. Soit, suivent chacun des deux groupes, une exploitation surtout agricole, reposant sur le contrôle du commerce et de la mise au travail des esclaves noirs, dans une sorte d'auto-administration des grandes propriétaires fonciers, chacun restant autonome, ou une exploitation surtout industrielle, minière notamment, reposant sur l'activité de groupes financiers, s'appuyant sur un gouvernement central pour la protection des "biens et personnes" nécessaires à leurs entreprises. A l'aube de la guerre de Sécession, la priorité des priorités, sauf pour des groupes influents d'origine religieuse ou morale, aidés d'une presse relativement tapageuse, n'est certainement pas l'esclavage, mais l'argent et le profit que peuvent faire les classes dirigeants du pays. Les tentatives d'instaurer une certaine stabilité politique et un contrôle économiques performant n'aboutissent pas véritablement. L'essor de l'industrialisation, les villes surpeuplées (de surcroit souvent sans plans d'urbanisme), les heures interminables passées dans les usines, les crises économiques brutales entrainant hausses de prix et chômage, le manque d'eau potable et de nourriture, les hivers redoutables, les logements étouffants l'été, les épidémies permanentes et la mortalité infantile : tout cela provoque des troubles sporadiques chez les pauvres. Il y a parfois des soulèvements spontanés contre les riches. D'autres fois, cette colère est détournée en haine raciale contre les Noirs, en conflits religieux contre les catholiques ou en xénophobie contre les immigrants. Il arrive aussi que les soulèvements prennent la forme organisée de grèves et de manifestations. Bien qu'il soit impossible pour ces années-là de déterminer l'ampleur d'une conscience ouvrière; il reste des fragments qui conduisent à s'interroger sur l'ampleur du mécontentement que peut occulter le silence apparent des travailleurs. Les presses locales se font l'écho de soulèvements à portée restreinte et souvent réduite dans le temps et dans l'espace. Et cela d'autant plus qu'ils sont violents et réprimés par l'armée.

Juste avant la guerre de Sécession, une grande crise survient en 1857, portant un rude coup à de nombreuses industries, avec son cortège de chômage massif. Selon certains auteurs, notamment après la guerre de Sécession, le militantisme ouvrier qui s'organise de plus en plus n'aurait pas pu être réduit par l'activité judiciaires et policière des États ou des comtés, sans la survenue de cette guerre civile. L'unité militaire et politique exigée par la guerre de Sécession balaye, au Nord comme au Sud, la récente prise de conscience la classe ouvrière. Ce sentiment de communauté est abreuvé de rhétorique patriotique et imposé dans les faits par les armes. Cependant, ce consensus n'est pas général et (avec le sentiment qu'il ne s'agit pas de "leur" guerre), maints groupes d'ouvriers luttent et poursuivent leurs actions en faveur des baisses de loyers et d'augmentation de salaires (et singulièrement parfois, dans les usines d'armement...), malgré la répression qui frappe par exemple tous ceux, jusqu'aux pacifistes les moins ardents, refusent la politique de LINCOLN au Nord. Il y a quelque 30 000 prisonniers politiques pendant la guerre de Sécession. Dans le Nord comme dans le Sud, surtout que les lois sur la conscription permet aux plus riches d'échapper à l'enrôlement, s'affirment, parallèlement d'ailleurs à des taux importants de désertions (200 000 au Nord) dans l'armée, se lèvent des individus et des groupes qui brisent ce consensus, poussés par la hausse des loyers et des prix. Grèves et manifestations sont alors réprimées au Sud comme au Nord, par l'armée, qui doit détacher des unités et les détourner du front, pour s'en occuper, et avec toutes les difficultés de communications que cela suppose... Répression armée et répression judiciaire se combinent pour étouffer ces luttes (mais parfois, les travailleurs obtiennent gain de cause avant, la menace suffisant...), pendant que des lois permettent de faire appel à de la main d'oeuvre plus docile (notamment via l'immigration). Les crises économiques se poursuivent, et dans les années 1870, soit peu d'années après la fin de la guerre civile, l'indigence dans les villes s'accroit de manière spectaculaire et il existe même un mouvement inverse de travailleurs désespérés qui tentent de retourner en Europe... Tout cela se fait dans un désordre - lequel ne suscite guère d'entreprises réformatrices venant du Congrès ou de la Présidence, tant que les profits augmentent - accru par des épidémies récurrentes...

Au final, la défaite de la Confédération se traduit par la reprise en main sociale, politique et économique du Sud par les forces, notamment économiques, du Nord, et par une centralisation accrue des pouvoirs et un affaiblissement des échelons locaux (comtés et États). On pourrait écrire, mais on se garde ici de tirer une conclusion aussi directe, étant donné que dans les années 1880, s'ouvre une autre période de l'histoire sociale des États-Unis, que les méthodes qui prévalent au Nord pour contrôler, limiter et réprimer les mouvements ouvriers l'ont emporté sur celles qui régnaient au Sud. En tout cas, à travers les multiples réglements édictés par les gouverneurs et les lois votées par les congrès des États, se conformant souvent aux autorités fédérales, diffusent une manière de faire et un savoir-faire, d'autant que les nouvelles règles du marché (des marchandises comme du travail) doivent tenir compte des nouvelles conditions créées par la victoire du Nord (notamment accélération de la "conquête de l'Ouest") : changement du statut des Noirs, mouvement de populations (notamment d'esclaves), nouvelles règles électorales, règles de "sécurité" héritées des années de guerre, nouvelles configuration des dettes (en faveur des financiers du Nord), ruine de très nombreux propriétaires terriens (y compris de ceux qui n'ont pas d'esclaves, soit les 2/3 au Sud), nouvelles manières de faire du commerce, nouvelles façons de voir la citoyenneté... Il n'est d'ailleurs pas certains que les travailleurs du Sud soient en fin de compte gagnants dans la défaite de la Confédération

 

John KEEGAN, La guerre de Sécession, Perrin, 2011. James M. McPHERSON, La guerre de Sécession, 1861-1865, Robert Laffont, 1991. Vincent BERNARD, Le Sud pouvait-il gagner la guerre de Sécession?, Économica, 2017. Karl MARX et Frierdrich ENGELS, La Guerre civile aux États-Unis. Daniel BOORSTIN, Histoire des Américains, Robert Laffont, collection Bouquins. Howard ZIN, Une histoire populaire des États-Unis.

 

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