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12 mars 2014 3 12 /03 /mars /2014 13:43

       La théorie des jeux, qui s'est imposée dans la seconde moitié du XXe siècle comme un outil majeur pour la praxéologie, au sens de relation entre stratégie et politique, se propose d'étudier des situations (appelées jeux) où des individus (les joueurs) prennent des décisions, chacun étant conscient que le résultat de son propre choix (ses gains) dépend de celui de autres. C'est une théorie dite parfois de la décision en interaction. Elle est présentée, dès ses oriengines, par John Von NEUMANN (1903-1957) entre 1928 et 1941, comme une branche des mathématiques, dont l'application peut se faire à énormément de domaine... et pour énormément d'objectifs, soit descriptifs, soit (de manière parfois camouflée) prescriptifs. Elle se fonde sur l'existence d'acteurs rationnels qui agissent suivent une rationalité constante selon des calculs de probabilités corrigés au fur et à mesure de l'action. Mais à l'origine, le fondateurs de la théorie des jeux la concevait surtout comme un instrument pour les sciences physiques et sociales, ces dernières se trouvant selon eux dans un état comparable à celui de la physique d'avant Newton.

Von NEUMANN est surtout connu pour ses recherches sur les fondements mathématiques de la mécanique statistique (théorème ergotique) et de la mécanique quantique. il s'est distingué comme l'un des pionniers de la science de l'information sous toutes ses formes et a contribué à la clarification conceptuelle de la programmation des ordinateurs et à la théorie des automates. Au côté d'Abraham WALD, il est l'un des fondateurs de l'économie mathématique moderne. Sa rencontre en 1939 avec Oscar MORGENSTERN (1902-1977), plus préoccupé par les sciences sociales que par les sciences physiques, permettent des recherches qui donnent l'ouvrage majeur de référence, Theory of Games ans Economic Behavior (1944). ce livre expose les bases mathématiques de la théorie moderne des jeux et en développe diverses applications dans le cadre de problèmes relatifs à l'économie et à l'organisation sociale. Le Handbook of Game Theory, publié dans les années 1990, sous la direction de R J AUMANN et S HART établit un bilan détaillé de diverses applications de la théorie des jeux. 

 

     L'objectif fondamental de la théorie des jeux est d'expliquer comment chacun des acteurs détermine sa stratégie (aspect positif), ou devrait la déterminer (aspect normatif), en fonction des "règles du jeu", de l'information dont il dispose, et plus généralement des idées qu'il se fait des choix du ou/et des autres joueurs et de leurs conséquences. Le cas théorique le plus simple, et par conséquent celui dont l'étude s'impose comme une première étape de référence, est celui où chaque joueur connait parfaitement toutes les stratégies de tous et leurs résultats, et où le choix des stratégies s'effectue simultanément, sans communication préalable entre les joueurs. On dit alors que le jouée est "simultané à information complète". Pareille situation est presque toujours une abstraction, pour des raisons comparables à celles que donneClausewitz en expliquant pourquoi la guerre réelle n'est jamais un seul coup sans durée. Mais, comme souvent dans les sciences, une abstraction judicieuse peut constituer une bonne base de départ pour la discussion de situations "réelles". Au cours des dernières décennies, les théoriciens ont beaucoup approfondi l'étude des jeux sous "forme développée". On introduit alors explicitement le fait que la "partie" se déroule dans une durée (et donc au-delà des éventuelles manoeuvres psychologiques préalables au choix d'une stratégie), que chacun des protagonistes intervient à plusieurs reprises et évalue imparfaitement les actions des autres et les conséquences, pour lui et les autres, des choix effectués à chaque étape. Certaines de ces difficultés apparaissent déjà pour un jeu aussi simple dans son principe comme dans les règles que le jeu d'échecs, en raison même des limitations de la mémoire humaine, et même, encore à la fin du XXe siècle, de celle des ordinateurs. Elles apparaissent aussi lorsqu'on répète un jeu simultané à information complète, introduisant ainsi la possibilité pour chaque joueur de se déterminer, à chaque étape, en fonction de la mémoire des résultats antérieurs.

  Dans les raisonnements de base de la théorie des jeux, chacun des joueurs ignore la psychologie des autres. Il connait les stratégies possibles des uns et des autres ainsi que le résultat du jeu pour toutest les conclusions envisageables. C'est l'hypothèse de l'information parfaite qui exclut la possibilité pour un joueur de tromper l'autre sur la réalité de son évaluation des résultat, hypothèses qu'il est nécessaire de lever dans certaines situations, mais pas le comportement des partenairs ou adversaires. D'emblée, on perçoit toute la difficulté d'utiliser la théorie des jeux aux relations internationales, notamment lorsque plusieurs acteurs majeurs se trouvent face à face. Cette dernière hypothèses, en matière de diiplomatie doit être obligatoirement levée, c'est même un principe de l'évaluation psychologique des adversaires, dont sont familiers tous les services de renseignements du monde qui se respectent... A vouloir trop rationaliser les calculs de probabilité des adversaires, on risque de se tromper lourdement, la psychologie humaine étant tout sauf entièrement rationnelle...

   La théorie du coeur ou noyau, variante sophistiquée de la théorie des jeux, dont l'origine remonte aux travaux du statiiticien et économiste britannique F Y EDGEWORTH (Mathematical Psychics, 1881) redécouverts par G DEBREU et H SCARF en 1963 (Mathematical Economics, Cambridge University Press, 1983), est censée apporté une réponse à la question fondamentale : comment définir rationnellement le concept de solution d'un jeu? Bien d'autres réponses ont été tentées, sans davantage de succès. L'ambition de faire jouer à la théorie des jeux, dans le domaine de la praxéologie, le rôle que tient la mécanique rationnelle dans les sciences de la nature est certainement vouée à l'échec. la théorie des jeux n'est qu'un instrument, puissant, d'aide à l'analyse et à la réflexion, et sans doute rien de plus. (Thierry de MONTBRIAL)

 

   La théorie des jeux, dans son application dans les relations internationales tendrait à faire oublier la seulement relative rationalité du comportement des acteurs et comporte le danger - et c'est une des raisons du déclin de cette théorie en matières d'applications, ailleurs que dans les sciences naturelles, (son application à l'évolution parait par exemple plus prometteuse) - de poursuivre la réflexion à huis clos, comme si le temps pouvait être suspendu, selon une logique interne qui fait fi de l'existence de celle précisément des autres acteurs dont il s'agit de prévoir les comportements stratégiques... Elle oblige, si l'on veut poursuivre l'exploitation des principes qu'elle met en valeur, la recherche sur la définition même de rationalité, de gains et de pertes (avec des évaluations à court, moyen, long terme relativement ardues à réaliser), dans des cadres où les règles du jeu elles-mêmes peuvent changer (Or précisément, ce sont des règles constantes qui peuvent permettre à la théorie des jeux de bien fonctionner...).

 

Thierry de MONTBRIAL, Théorie des jeux, dans Dictionnaire de la Stratégie, PUF, 2000. Bernard GUERRIEN, Jeux (théorie des), dans Eoncyclopedia Universalis, 2014.

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10 mars 2014 1 10 /03 /mars /2014 13:05

   L'expression "La guerre est la continuation de la politique par d'autrs moyens" est devenue plus une formule passe partout qu'une expression incitant à une réflexion poussée sur les relations entre la guerre et la politique. A une époque où, notamment en France, le pouvoir politique est au main d'une véritable caste militaire - la caste napoléonienne - CLAUSEWITZ a fortement repensé - sinon pensée le premier - ces relations. En tout cas, de nos jours, les Etats ont construits une armature solide et stable sur le principe de la subordination des militaires aux politiques ; c'est même devenu un critère de comparaison sur la stabilité des régimes, entre Etats de la vieille Europe par exemple et Etats en Amérique Latine ou en Afrique. Si le stratégiste et stratège prussien établit clairement cette subordination - et on peut écrire qu'il la souhaite, lui ou en tout cas ses continuateurs - le cheminement de la pensée dans une Europe profondément militarisée pour aboutir à cette conclusion qu'il place dès les Livres 1 et 2 de De la guerre, n'est pas simple.

 

   Après avoir expliqué ce qui limite l'expression dans la réalité des trois lois de réciprocité de la guerre, il veut expliquer comment la guerre peut être interrompue, au lieu de parvenir aux extrêmes ou même de se prolonger indéfiniment jusqu'à épuisement des adversaires, comment le principe de polarité entre politique et guerre entre en jeu, dans précisément la nature profondément différente de l'attaque et de la défense. 

 

   Tout ce qu'il écrit précédemment est loin d'expliquer la suspension de l'acte de guerre. "Si deux parties se sont armées pour le combat, c'est qu'elles y ont été poussées par un principe d'hostilité. tant qu'elles restent sous les armes, c'est-àd-dire tant qu'elles ne font pas la paix, ce principe doit exister ; il ne cessera d'agir sur l'un des deux adversaires que pour une seule raison, à savoir son désir d'attendre un moment plus propice à l'action. Or, il semble à première vue que cette raison ne peut jamais exister que pour l'un des deux camps, car elle agit eo ipsos en sens inverse sur l'autre. Si l'un a intérêt à agir, l'autre doit avoir intérêt à attendre. 

Un équilibre parfait des forces ne peut pas entrainer une suspension de l'action, car celui qui poursuit le but positif, et obéit par conséquent à un mobile plus fort, dispose aussi des ressources les plus faibles, de sorte que l'équation découlerait du produit des mobiles et des forces, on pourrait toujours dire : si l'on ne prévoit aucune modification dans cet équilibre, les deux camps seraient obligés de faire la paix. Mais si une modification est à prévoir, elle se ferait en faveur d'un camp seulement, ce qui inciterait nécessairement l'autre à agir. Nous voyons donc que l'idée d'équilibre n'explique par la trêve des hostilités, mais qu'elle équivaut toujours à l'attente d'un moment plus favorable. Admettons donc que de deux Etats l'un ait un but positif : il veut s'emparer d'une province de l'ennemi, pour s'en prévaloir au moment de la paix. Après cette conquête, son dessein politique étant atteint, la nécessité d'agir n'existe plus, et il peut se reposer. Si l'adversaire veut bien lui accorder ce succès, il fera la paix ; sinon il faudra qu'il agisse. Il se pourrait que dans un délai d'un mois il soit mieux organisé ; il aura donc un motif suffisant pour retarder son action. A partir de ce moment, semble t-il, l'initiative doit revenir logiquement à l'adversaire, afin de ne pas laisser au vaincu le temps de préparer l'action. En tout cela, chaque camp est évidemment censé avoir une connaissance parfaite des faits."

Mais cette continuité de l'acte de guerre n'existe pas réellement dans la réalité, à de rares exceptions près. Il n'est guère dans l'Histoire d'exemples de campagnes complètement ininterrompues, sans trêves souvent propices à la négociation d'une fin de guerre. Pourquoi ? Parce qu'il existe dans toute guerre une très grande différence entre attaque et défense : si l'un des deux camps veut conquérir une province, l'autre s'y oppose, et même s'il fait diversion en attaquant une autre province (chose assez courante...), celui-ci se trouve aux prises à une défense à son tour...

    L'attaque et la défense sont deux choses de nature différente et de force inégalité : la polarité ne s'applique donc pas  à elles. La polarité - ce qui fait l'essentiel dans la guerre - se rapporte à la déicsion,et non dans l'attaque et la défense qui ne peuvent être équivalentes. CLAUSEWITZ estime, et cette estimation se fonde sur une analyse historique approfondie, que la défense est supérieure à la défense, et cela explique la suspension de l'acte de guerre. Cette supériorité de la défense est bien plus considérable qu'il n'apparait à première vue et une grande partie des périodes d'inaction qui se produisent en temps de guerre s'expliquent sans qu'il y ait nécessairement contradiction interne. "Plus les motifs d'action sont faibles, plus ils seront submergés et neutralisés par la différence entre attaque et défense, et plus fréquemment, par conséquent, il y aura trève de l'action militaire, comme d'ailleurs l'expérience l'apprend." 

La seconde cause de cette suspension de la guerre réside dans la connaissance imparfaite de la situation par l'un des deux adversaires ou par les deux. L'hésitation induite par cette mauvaise connaissance ou au contraire la trop grande impulsivité qui mène à un échec, même partiel, joue dans la modération de la guerre.

La trève fréquente dans l'acte de guerre éloigne toujours plus la guerre de l'absolu et la rapproche toujours plus du calcul des probabilités. Plus l'action militaire est lente, plus les deux camps prennent le temps de préparation de l'action, et plus ce temps de préparation est long, plus le rythme des combats ralentit. La nécessité par les deux camps - sauf en cas bien entendu de guerre rapide - d'établir ce calcul des probabilités, rapproche la guerre du jeu et le hasard riste d'intervenir de plus en plus fréquemment. "L'accidentel et la chance, jouent donc, avec le hasard, un grand rôle dans la guerre".

 La guerre devient un jeu par sa nature subjective et sa nature objective. "Si nous jetons maintenant un coup d'oeil sur la nature subjective de la guerre, c'est-à-dire sur les forces nécessaires pour la mener, elle nous apparait davantage encore comme un jeu. Le danger est l'élément où se meuvent les activités de la guerre ; quel est, dans le danger, la force d'âme suprême? C'est le courage. Or, le courage peut très bien s'associer au cacul judicieux, bien que ce soient deux choses différentes, qui relèvent de deux côtés de l'âme. D'autre part, la bravoure, la confiance dans le succès, la témérité et l'audace ne sont que des manifestations du courage, et toutes ces tendances de l'âme recherchent l'accidentel, qui est leur élément.

Nous voyons donc que dès l'origine l'élément absolu, en quelque sorte mathématique de la guerre, ne trouve aucune base certaine sur laquelle fonder les calculs relatifs à l'art de la guerre ; il s'y mêle d'emblée un jeu de possibilités et de probabilités, de bonne et de mauvaise fortune, qui se poursuit le long de chaque fil, gros ou mince, dont est tissée sa trame, et qui fait de la guerre l'activité humaine qui ressemble le plus à un jeu de cartes. 

  Dans un long exposé, CLAUSEWITZ explique que l'élément qui convient le mieux à l'esprit humain en général est bien le le courage devant le danger. L'art de la guerre s'applique à des forces vivantes et morales et le facteur accidentel est toujours présent. "le courage et l'assurance sont donc des principes tout à fait essentiels à la guerre ; par conséquent, la théorie ne doit édicter que des lois propres à donner carrière à tous les degrés et à toutes les variétés de ces vertus militaires, les plus indispensables et les plus nobles de tous." Mais la guerre reste toujours un moyen sérieux en vue d'un but sérieux. Pulsation régulière de la violence, "plus ou moins prompte à relâcher ses tensions et à épuiser ses forces", la guerre ne produit un réel résultat que sous un objectif politique. Lequel "n'est pas pour autant, un législateur despotique ; il doit s'adapter à la nature des moyens dont il dispose, ce qui l'amène souvent à se transformer complètement ; il reste néanmoins toujours au premier rang de nos considérations. Aussi la politique pénètrera-t-elle l'acte de guerre entier en exerçant une influence constante sur lui, dans la mesure où le permet la nature des forces explosives qui s'y exercent."

 

    La guerre est une simple continuation de la politique par d'autres moyens. "Nous voyons donc que la guerre n'est pas seulement un acte politique, mais un véritable instrument politique, une poursuite des relations politiques, une réalisation de celles-ci par d'autres moyens. Ce qui reste toujours particulier à la guerre relève purement du caractère particulier des moyens qu'lle met en oeuvre. L'art de la guerre en général, et du commandant dans chaque cas d'espèce, peut exiger que les tendances et les intentions de la politique ne soient pas incompatibles avec ces moyens, exigence non négligeable assurément. Mais aussi puissamment qu'elle réagisse en certains cas sur les intentions politiques, cela doit toujours être considéré seulement comme une modification de celles-ci : car l'intention politique est à la fin, tandis que la guerre est le moyen, et l'on ne peut concevoir le moyen indépendamment de la fin."

   Le lecteur d'aujourd'hui ne manque pas de relever le ton non seulement explicatif, analytique du texte, mais également, derrière lui, et certaines tournures de phrases sont bien révélatrices à cet égard (s'y dissimule parfois une certaine véhémence sous l'apparente froideur des propos), proscriptif. La guerre, pour rester un moyen, doit toujours rester subordonné à la politique. Il s'agit bien d'expliquer, d'apprendre une méthode au gouvernement d'un Etat, les tenants et aboutissants de ce moyen qu'est la guerre. Bien entendu, en explicitant les trois lois réciproques de la guerre et en les faisant apparaitre comme éléments constamment moteurs de la guerre, CLAUSEWITZ indique que, dans certaines guerres, l'explosion continue de la violence, notamment dans les guerres d'extermination ou de pillage, va toujours plus loin que des intentions politiques. Même si des éléments objectifs (différence entre attaque et défense) et subjectifs (méconnaissance de la situation, état du moral des combattants et des chefs) limitent la montée aux extrêmes, on perçoit bien que, comme il l'écrit plus loin d'ailleurs, "toute guerre sera considérée comme un acte politique".

       "La guerre n'est pas seulement un véritable caméléon qui modifie quelque peu sa nature dans chaque cas concret (va la diversité extrême des guerres) , mais elle est aussi, comme phénomène d'ensemble et par rapport aux tendances qui y prédominent, une étonnant trinité où l'on retrouve d'abord la violence originelle de son élément, la haine et l'animosité, qu'il faut considérer comme une impulsion naturelle aveugle, puis le jeu des probabilités et du hasard qui font d'elle une libre activité de l'âme, et sa nature subordonnée d'instrument de la politique, par laquelle elle appartient à l'entendement pur."  Le problème que perçoit CLAUSEWITZ "consiste à maitenir la théorie au milieu de ces trois tendances, comme en suspension entre trois centres d'attraction."

 

     Revenant amplement sur la formule "La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens", Raymond ARON analyse la portée établie par CLAUSEWITZ, à la fois théorique et pratique, "de la structuration du champ guerrier par le rapport de moyen à fin". "Acte de violence en vue d'imposer sa volonté à l'autre, la guerre inclut un moyen, la violence, et une fin, fixée par la politique. Mais puisque celle-ci soumet la violence à l'intelligence, autrement dit à la politique, cette dernière ne cesse de conduire le déchainement de la violence. Substituons les Etats aux lutteurs face à face au milieu d'un champ clos : la volonté émane de la politique objectivée - de l'ensemble des relations politico-sociales dans le sein desquelles les linéaments du conflit armé s'esquissent et se dissimulent. Entre 1804 et 1807, Clausewitz a pris pleine conscience que les fins de la guerre devaient dominer les fins dans la guerre. Si nombre de lecteurs s'étonnent aujourd'hui que Clausewitz insiste aussi lourdement (et nous y insistons lourdement dessus dans cet article!), sur cette idée aussi banale, voire triviale, c'est que lui-même a jugé avec raison que les autres théoriciens négligeaient cette considération, à ses yeux décisive, et, par suite, n'avaient rien à dire sur l'essentiel, la diversité historique des guerres et l'hétérogénéité interne de chacun d'elles."

Le grand commentateur de CLAUSEWITZ indique que CLAUSEWITZ a voulu aussi signifier "que la guerre serve de moyen à la politique implique qu'elle serve de moyen à la restauration de la paix." La substitution de la victoire à la paix, en tant qu'objectif dernier de la guerre, résulterait de l'autonomie de la guerre. Dès lors que celle-ci cesse d'être une "chose indépendante", elle n'a pas d'autre fin ultime que la paix." Bien entendu, il s'agit d'une certaine paix, précise t-il, et non de la paix. Ce que fait le penseur prussien, c'est de ne condamner ni d'approuver la guerre, mais de la tenir pour une donnée première. Il admet explicitement (après tout, lui-même est un officier supérieur...) le caractère normal du règlement par le sang.

Raymond ARON s'oppose à une interprétation répandue en Angleterre et aux Etats-Unis, telle que la formule A RAPPOPORT (Préface à l'édition abrégée du Traité, dans l'édition de Penguin Book de 1968, où... d'ailleurs le livre VI a disparu.) : "si les conceptions de Clausewitz en ce qui concerne les relations entre guerre et politique sont examinées par référence aux fins et moyens de l'une et de l'autre, il apparait qu'elles sont interchangeables. La fonction du militaite est d'accepter la volonté de l'Etat ; on suppose tacitement que la volonté de l'Etat est orientée vers l'accroissement continuel de puissance à l'égard des autres Etats, donc qu'elle cherche et saisit les occasions de gains stratégiques en vue de luttes futures. En bref, les intérêts de l'Etat et ceux de l'armée coïncident dans la conception clausewitzienne de la guerre." Le stratégiste français estime que cette interprétation est incompatible avec les textes et avec la logique politique du penseur prussien. Dans le chapitre 6, CLAUSEWITZ écrit clairement la subordination du militaire au politique, car le chef militaire est un spécialiste et l'homme d'Etat embrasse l'ensemble des circonstances politiques. Le système européen établit d'ailleurs après les guerres napoléoniennes considère l'équilibre entre les Etats, faibles ou forts, comme essentiel au bien de tous les Etats, à l'inverse de préoccupations de puissance où les militaires seraient en première ligne. C'est ce système que CLAUSEWITZ a en arrière plan en pensée, même si il s'établit après lui. "En un langage moins élégant, plus technique parfois que ses prédécesseurs, Clausewitz esquisse une interprétation de la société européenne des Etats, qui, me semble t-il, se rattache à celle de Montesquieu, de Voltaire ou de Gentz. C'est à Voltaire ou à Montesquieu qu'il fait probablement allusion en rappelant le précepte d'un grand écrivain français : il faut s'élever au-dessus de l'anecdote pour rendre l'histoire intelligible, cette histoire de mille ans durant laquelle les Etats européens, presque les mêmes Etats, ont coexisté sans être englobés en un empire." La défaite de Napoléon s'explique en partie par son ambition démesurée, par sa confiance exclusive dans la force des armes. 

A la différence de bien d'autres penseurs militaires, il se refuse à reconnaitre l'autonomie du militaire. Il pose deux principes qui vont directement à l'encontre d'une interprétation militariste : la pluralité des fins au niveau de la stratégie et la subordination du commandant en chef des armées au pouvoir civil durant le cours même des hostilités. Cette position s'affirme plus clairement vers la fin de sa longue réflexion.  "Clausewitz trouve l'unité (de la guerre) non plus (dans les parties du livre rédigées ou révisées après 1827, notamment dans le chapitre VIII) dans le déchainement extrême de la violence, mais dans un point de vue supérieur : la guerre sort de la politique, c'est elle, la politique, qui en détermine l'intensité, qui en crée le motif, qui en dessine les grandes lignes, qui en fixe les fins, et du même coup, les objectifs militaires. La solution du problème théorique (exposé à la fin du paragraphe précédent) commande celle du problème ou plutôt des problèmes praxéologiques." CLAUSEWITZ ne souscrit pas, au moins à la fin de sa vie, à la doctrine qu'auraient préférée tous les chefs de guerre allemands : la liberté d'action entre le premier coup de canon et les négociations de paix, doctrine que tendent à vouloir faire appliquer, non seulement ces généraux allemands, mais aussi une très grande partie de la classe militaire, qu'elle soit française (voir les nombreux ouvrages-mémoires qui pestent contre les manoeuvres politiques) ou américaine (voir l'attitude de la hiérarchie américaine lors des guerre de Corée et du VietNam). Ce qui montre que l'adage selon lequel la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens apparait moins banal qu'en apparence...

Cette loi suprême de la suprématie de la politique est exprimée surtout au livre VIII, qui constitue le livre qui complète immédiatement les exposés des livres 1 et 2. 

 

   La "loi" clauzewitzienne de la primauté du politique sur le militaire semble remise en cause par un ensemble d'évolutions apparues de manière accélérée après la fin de l'union Soviétique et du système des blocs. Déjà, l'apparition du nucléaire après la seconde guerre mondiale avait constitué un questionnement sur l'actualité même de la pensée du théoricien de la guerre, sous l'angle d'une remise en cause des statuts de l'attaque et de la défense comme du déséquilibre entre stratégie déclaratoire et réalité, cette stratégie déclaratoire ayant en fin de compte des effets comparables sur le plan des rapports de forces internationaux à une stratégie militaire classique, déplaçant en fin de compte la problématique d'une stratégie de guerre réelle et une stratégie d'armements (la course aux armements se menant entre deux forces qui ne s'affrontent plus de façon directe et directement militaire). La présence du nucléaire détruit les préceptes de CLAUSEWITZ pour certains ; pour d'autres, au coutraire, on peut très bien interprété son influence en prenant en compte ses principes. De nos jours, la mondialisation, l'affaiblissement des Etats, le développement d'une société civile mondiale, l'installation de zones géopolitiques de désordre, le développement de stratégies terroristes à multiples sens, la montée en puissance d'armées privées, constituent autant de faits qui semblent rendre la théorie exposée dans De la guerre inactuelle.

Bernard BOËNE, qui ne fait pas l'impasse sur une redéfinition possible du politique et surtout de l'étroite liaison entre l'Etat et le politique, estime que "l'origine du débat sur l'inactualité de la pensée clausewitzienne est clairement située dans le changement de contexte intervenu en 1990 et modifié après 2001. Les caractéristiques de ce changement sont d'ordinaire bien prises en compte (...). Ce qui manifestement pose problème, c'est l'interprétation que (l'on) en donne. Ces interprétations surestiment l'importance (et la nouveauté) de certains traits centraux de la nouvelle donne, et sous-estiment la plasticité de la pensée de Clausewitz, dont ils font une lecture figée. La conclusion générale qui se dégage de ces analyses, au demeurant diverses dans le détail, est que les "guerres nouvelles" ne répondent plus à la Formule (primat du politique), ni à l'étrange Trinité (gouvernement/armée/peuple), ou chez les tenants de la révolution dans les affaires militaires - que la contingence et les forces morales voient leur rôle réduit de manière décisive par les nouvelles technologies. 

A bien des égards, les faits, vus de 2008, ont tranché : les conflits en cours (ceux où des coalitions d'Etats interviennent, en Afghanistan et en Irak, mais encore les guerres civiles qui constituent la grande majorité des conflits de par le monde) montrent une véritable contre-révolution dans les affaires militaires : la guerre dans la foule ou "au milieu du peuple", devenue la règle aujourd'hui et pour l'avenir prévisible, confère aux facteurs humains et à la contingence une place que la technologie ne parvient pas à circonscrire. Ne serait-ce qu'en raison de la fonctionnalité plus faible de la force conventionnelle que le laissait espérer l'écrasante supériorité militaire des forces du statu quo sur les forces révisionnistes, la politique y est plus centrale que jamais. L'irrationnalité prêtée aux acteurs des "guerres nouvelles" est un trompte-l'oeil : eu égard aux contextes qui sont les leurs, leurs motifs (déni de reconnaissance), les enjeux de leur combat, les moyens et modes d'action auxquels ils ont recours sont accessibles à la raison. Comme toutes les remises en cause collectives au nom d'une autre légitimité, leur contestation de l'ordre existant, quand bien même elle fait une large place à l'expression identitaire, à la religion ou à l'économie, est bien d'essence politique."   Et ressurgissent dans les crises que la planète connait cette articulation du militaire et du politique, où, à la limite, si la primauté du politique semble être remise en cause, la guerre semble se déployer (presque de façon indéfinie) suivant les fameuses lois de l'action réciproque, menant aux extrêmes, jusqu'à ce que dans une zone ou une autre, en définitive, il n'y ait plus grand chose qui fasse enjeu, quasiment tout ayant été détruit. 

 

Bernard BOËNE, Inactualité de Clausewitz?, dans De la guerre? Clausewitz et la pensée stratégique contemporaine, Sous la direction de Laure BARDIÈS et Martin MOTTE, Economica/Fondation St Cyr/ISC, 2008. Raymond ARON, Penser la guerre, Clausewitz, tome 1, L'âge européen, Gallimard, 1976. CLAUSEWITZ, De la guerre, Les Editions de Minuit, 1955.

 

STRATEGUS

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9 mars 2014 7 09 /03 /mars /2014 10:31

   Thérèse DELPECH rappelle que la théorie des jeux est issue de la négociation économique et des recherches en sciences économiques. "Pour certains, la théorie des jeux devint l'emblème des stratèges sérieux, car elle offrait la capacité de formaliser les situations." Mais beaucoup plus, la modélisation mathématique, voir statistique constituait à un moment donné dans toute la classe intellectuelle, des chercheurs aux journalistes, un passage obligé de la scientificité des théorèmes et de leurs démonstrations, de toute assertion, même dans des milieux réputés critiques, au sein de la sociologie française par exemple. Heureusement, cette tendance, un brin mystificatrice, est passée de mode.

"Pour d'autres (dont nous étions), c'était faire l'impasse sur la stratégie, l'histoire et la culture.

Thomas  Schelling et Anatol Rapoport, qui mirent leurs pas dans ceux d'Orkar Morgensten, furent les experts les plus réputés en la matière (John von NEUMANN et Oskar MORGENSTEN, Theory of games and Economic Behavior, Princeton University Press, 1944). ils ont cherché des règles tactiques, réduisant les problèmes stratégiques à un jeu d'où étaient exclues tensions, contradictions et émotions. Ils étaient parfaitement conscients des limites de leurs outils, mais ils ont contribué à diffuser l'idée selon laquelle le nucléaire était un exercice déconnecté du réel", même si Thomas SCHELLING par exemple a consacré beaucoup de temps à des travaux historiques. 

  Notre auteure exprime une opinion très sévère à l'égard de la théorie des jeux, qu'elle qualifie d'irréelle. "La dimension humaine de la prise de décision, lors de situation d'extrême tension, où il est question de savoir s'il convient de lancer une attaque nucléaire - et donc la nécessiter d'anticiper et de pâtir des conséquences d'une décision - fut souvent considérée comme une approche théorique, accusée de n'être ni scientifique (manque de données empiriques) ni stratégique, et sans la moindre corrélation avec le monde réel, les vraies nations ou le processus de prise de décision tel qu'il se pratique au jour le jour. L'une des formules les plus fréquentes stipulait, "le problème sera réduit à une seule question", ce qui sonnait faux aux oreilles des praticiens. le principal intérêt de la théorie des jeux appliquée aux armes nucléaires tient peut-être à de que, pendant une crise nucléaire, toute initiative entraîne une contre-mesure de la part e l'adversaire, et ainsi de suite, l'objectif étant d'éviter l'escalade et la guerre. Ce qui est moins clair, cependant, c'est pourquoi les "coups" devraient nécessairement être formalisés pour être compris, et quel est le rapports de tout cela avec la prise de décision au quotidien.

Des stratèges comme Kahn n'prouvaient que peu d'intérêt pour la théorie des jeux , et la complexité du monde contemporain n'encourage pas les penseurs d'aujourd'hui à s'y intéresser plus que lui. Nous pensons à l'heure actuelle qu'on doit mieux d'informer des contextes régionaux et comprendre précisément la personnalité des adversaires, afin de choisir des politiques en toute connaissance de cause, plutôt que de forcer tout cela à entrer dans le cadre préétabli d'"acteurs", s'amusant à un jeu heuristique d'une pertinence douteuse par rapport au monde réel." Thérèse DELPECH, s'appuyant sur Lawrence FREEDMAN (The Evolution of Nuclear Strategy, Palgrave MacMillan, New York, 2003), rapporte une déclaration d'Heddley BULL : "Une grande partie de l'argumentation sur la stratégie militaire... postule l'"action rationnelle" d'une sorte d'"homme stratégique", homme qui, en faisant plus ample connaissance avec lui s'avère être un professeur d'université d'une subtitlité intellectuelle inhabituelle. A mon avis, ce genre de théorisation formelle est d'une grande valeur dans la discussion des questions stratégiques lorsqu'elle ne présente pas une prédiction de ce qui va se passer dans le monde réel, mais un acte délibéré et conscient d'abstraction - qui nécessite d'être ensuite connecté avec le monde réel."

 

    Alain JOXE met l'accent sur l'influence fondamentale de la théorie des jeux sur la stratégie nucléaire. "La fin des années cinquante a vu surgir une nouvelle confrérie d'intellectuels civils qu'on peut appeler des "logiciens-stratèges". Ils se retrouvent ensemble, venus de diverses disciplines, mais compétents pour commenter la nouvelle stratégie nucléaire globale de dissuasion, par leur commune référence à un instrument métaphorique unifié qui n'est autre que la théorie des jeux. Qu'il s'agisse du jeu de la dissuasion dans le temps court, par la manoeuvre de crise, ou du jeu de la dissuasion dans le temps moyen, par la manoeuvre d'armement, la dissuasion nucléaire n'est pas la guerre. Elle n'est pas affaire d'expérience, mais de logique. N'importe quel logicien peut être compétent. A l'inverse, qui ne comprend rien à la théorie des jeux ne comprend pas les mots les plus banalisés de la doctrine de l'escalade et de la dissuasion nucléaire."

Pour le spécialiste des questions de défense, "la théorie des jeux a servi de médiation idéologique à la fois à la relance de la course aux armements et à son "contrôle". Cependant, elle a surtout eu une valeur heuristique et pédagogique. Les principaux auteurs créatifs de l'ère kennédienne l'ont utilisé de cette manière, pour poser des problèmes, non pour en résoudre." Alain JOXE précise dans une note qu'il ne faut pas "la confondre avec la recherche opérationnelle et l'analyse des systèmes intégrant les données des systèmes techniques (et qui peuvent avoir recours à la théorie des jeux en tant qu'outils de praticiens de la gestion et de la décision en matière d'armements) au Pentagone ou dans les entreprises du "complexe""(militaro-industriel). (Voir à ce propos Charles J HITCH et Roland MCKEAN, The Economics of Defense in the Nuclear Age, Harvard University Press, Cambridge, 1960). 

"l'objet de la théorie des jeux n'est pas de gagner aux échecs ou au bridge mais, à l'origine, de calculer le point d'équilibre entre partenaires concurrents dans des partages économiques et, surtout, depuis la définition de l'"équilibre de Nash" (1951, dans "Non-Cooperative Games, Annals of Mathematics, n°54), on peut dire que son objet est de définir quand un résultat est un équilibre stable, c'est-à-dire de définir le ou les résultats d'un jeu, au vu desquels aucun des joueurs n'a rationnellement intérêt à immédiatement changer de stratégie. Il s'agit de la mise en langage mathématique de la proposition clausewitzienne sur la suspension de l'acte de guerre par l'équilibre entre attaque et défense (...). Toutefois, pour une raison qui n'a rien à voir avec la mathématique, il est impossible de définir une fois pour toutes et sans ambiguïté ce qi constitue un comportement rationnel. D'autre part, l'équilibre, selon la définition de Nash, est statique, myope et unilatéral." L'auteur fait référence à l'étude de LUCE et RAIFFA, qui, dès 1957, "en examinant son intérêt à changer ou non de stratégie (moment théorique important du comportement rationnel dans la définition de l'équilibre de Nash), le joueur ne considère que les avantages à court terme, ne considère pas l'interaction avec l'autre de sa propre procédure d'examen et ne calcule pas à long terme". (Games and Decisions, Introduction and Critical Survey, John Silver & Sons, New York, 1957). 

"les assertions sous-jacentes à la définition de l'équilibre de Nash ne permettent donc pas d'utiliser un "jeu" pour calculer des séquences, des stratagèmes, etc. Pour toutes ces raisons et bien d'autres, que Clausewitz avait décrites à sa manière, la théorie mathématique des jeux n'a pas pu servir réellement à la construction d'une théorie de la deterrence, c'est-à-dire à définir les conditions dans lesquelles la dissuasion réussit. (Patrick M MORGAN, Deterrence, a Conceptual Analysis, Beverly Hills, Californie, 1983). Certains mathématiciens fondateurs de la théorie ont exprimé eux-mêmes des réticences sur son emploi comme théorie politique et la refoulèrent ainsi au rang d'une "représentation" dangereuse, si elle devait influencer la politique." Oskar MORGENSTEN écrivait, dès 1961, une critique de l'ouvrage de Thomas SCHELLING, Strategy of conflict, pour dire, une fois pour toutesn que "les modèles de jeux fondés sur des calculs d'utilités cardinales, si on les interprète comme une théorie descriptive, sont incapables de fournir une explication pour les cas déviants, et s'ils sont interprétés comme une théorie normative, les prédictions de ces modèles apparaitraient comme dangereuses, si elles devaient avoir une influence sur la politique". (Review of the Strategy of Conflict, dans Southern Economic Journal, n°28, 1961). 

   "Cette influence a cependant eu lieu et elle prend place (...) comme production d'un langage pédagogique nécessaire pour introduire la rationnalité dans l'imaginaire de la guerre nucléaire et tenant lieu d'expérience historique." L'auteur veut dire par là qu'un scénario de doctrine nucléaire expliqué et commenté à longueur de médias et de communiqués officiels, une sorte de "guerre virtuelle" a autant d'importance qu'une guerre réelle dans les mentalités, en ce qui concerne la construction des rapports de force sur la scène internationale.  Deux formalisations très importantes, explique t-il, dépendent de la formalisation des jeux, et constituent le langage de la "riposte flexible" : l'idée du mouvement stratégique chez Thomas SCHELLING et celle de l'escalade chez Herman KAHN.

 

Alain JOXE, Le cycle de la dissuasion (1945-1990), La Découverte/FEDN, 1990. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013.

 

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7 mars 2014 5 07 /03 /mars /2014 12:55

             L'incertitude en matière de stratégie nucléaire est cultivée par chacun des acteurs possesseurs ou non d'ailleurs d'armemements nucléaires, mais surtout par eux, "traditionnels" comme postulants. La gesticulation stratégique, censée démontrer à l'adversaire sa ferme volonté en temps de crise comme en temps de calme relatif, se compose d'une partie de certitudes livrées (si vous franchissez cette ligne, c'est la fin...) et d'incertitudes plus ou moins mentionnées (prenez garde, ne marchez pas sur mes oeufs, certains sont "vitaux" et vous risquerez de croire marcher sur des marges de sécurité alors que vous allez y mettre les pieds bien dedans...)... En fait, au delà d'un certain gargarisme officiel - après tout la stratégie toute entière est emplie de facteurs d'incertitudes! - l'application d'un discours d'incertitude sur l'usage ou non d'armements dont les effets pourraient être assez définitifs constitue une pierre de touche de cette gesticulation.

 

    Un certain degré d'incertitude est inévitable et inhérent aux stratégies de dissuasion, explique Thérèse DELPECH. Elle reprend une phrase clé en ce domaine, écrite par Keith PAYNE (The Great American Gamble, National Institute Press, Fairfax, 2008) : "Prédire comment des dirigeants étrangers vont interpréter les menaces et y réagir comporte bien des incertitudes, même pour l'observateur le plus perspicace". "Ce fut la question de très vifs débats, poursuit-elle, à l'époque de la guerre froide. le principe sous-jacent à l'ambiguïté est que la dissuasion fonctionne mieux si l'adversaire est en butte à des incertitudes sur la réaction de l'ennemi, car cela entrave l'organisation d'une attaque et de sa planification d'urgence. Thomas Schelling pensait que, par essence, l'incertitude renforce la dissuasion, l'idée étant que, si l'adversaire fait face à l'incertitude sur la façon dont l'ennemi pourrait répondre à une action, il réfléchira à deux fois avant de lancer son intervention. L'incertitude a été identifiée comme un élément de la valeur ajoutée des moyens de dissuasion nucléaire français et britanniques : une nouvelle strate d'incertitude du fait de l'existence d'une tierce partie. Herman Khan pensait le contraire: la dissuasion fonctionne mieux lorsque l'adversaire comprend pleinement qu'une attaque de sa part aura des conséquences inévitables. Les deux positions sont valables pour des raisons différentes, évidemment. On doit néanmoins choisir entre ces deux principes qui s'excluent mutuellement." Il n'est pas certain que ce qu'avance notre auteure soit vrai dans tous les cas : le discours stratégique agite bien une part de certitude et une autre d'incertitude, à importance variable suivant les situations. 

   Thomas SCHELLING, écrit-elle pour appuyer son opinion, "a reconnu qu'un degré d'incertitude existe dans les diverses dimensions des relations internationales". Dans son ouvrage (Le grand pari américain) , Keith PAYNE "confirme que les décisions stratégiques sont souvent déconcertantes. Qui aurait pu deviner que les Japonais commenttraient la folie d'attaquer l'Amérique en décembre 1941? (...) pourquoi Napoléon, l'un des généraix les plus géniaux de l'histoire, décida t-il de rester à Moscou en 1812, et de perdre ainsi un temps précieux, décision qui allait les conduire, lui est ses armées, à la catastrophe.

Le danger d'une prise de décision imprévisible  s'accroit particulièrement en situation de stress, avec des conséquences inconnues. On devrait aussi prendre en compte la puissance de l'idéologie comme dans le cas de Fidel Castro exhortant les soviétiques à provoquer sa propre destruction en 1962, au nom du triomphe du socialisme sur le capitalisme. Que dire également de ceci : Les Soviétiques étaient convaincues que les Etats-Unis seraient un agresseur impitoyable, ce qui causa de graves malentendus, y compris au cours des manoeuvres d'Able Archer, ou encore le fait que les Kremlin ait pu avoir l'idée qu'il pourrait tromper Washington avec succès en 1962.

D'après Herman Kahn, l'incertitude peut pousser  un adversaire joueur à la guerre.Elle peut aussi orienter dans la même direction un adversaire orgueilleux, qui abhorre jouer la survie de son pays sur un coup de dés. Ce qui Schelling appelle "la menace qui laisse une petite place au hasard", présume que l'adversaire est peu motivé et que l'éventualité d'une catastrophe le dissuadera de pousser sa chance en pariant sur la confrontation. L'ambiguïté n'est cependant pas un facteur universel de découragement. Elle peut, au contraire, susciter des doutes quant à la volonté de l'adversaire. Elle peut même inciter à la provocation. En particulier, il peut être plus sûr de jouer la transparence avec certains adversaires potentiels. Peter Rodman a fait observer que, dans le cas de Taiwan par exemple, les Etats-unis doivent rendre "leur dissuasion (...) claire que possible pour s'assurer que la Chine n'interprète pas le message de travers.

  On peut s'attendre désormais à ce que les surprises stratégiques deviennent la norme et non plus l'exception. L'incertitude peut s'avérer plus inquiétante pour l'Occident que pour ses adversaires potentiels, d'autant plus s'ils se disent que les sociétés occidentales sont de plus en plus réticentes à livrer bataille. La manipulation du risque, concept souvent associé, semble mieux comprise et pratiquée aujourd'hui par la corée du Nord et les dirigeants inraniens que par les puissances occidentales."

 

   Pour une puissance très moyenne comme la France, et pour les petites puissances nucléaires, l'incertitude constitue quelque part une position obligée. Il s'agit, avec un arsenal presque négligeable au point de vue quantitatif par rapport aux arsenaux américains et russes, de pouvoir faire jouer "le pouvoir égalisateur de l'atome". Brandir la menace d'une riposte en cas d'attente aux intérêts "vitaux" et ne pas définir trop précisément ceux-ci est censé introduire un facteur d'incertitude qui donne à la simple possession de quelques armes (tout de même au même niveau de technologie que les partenaires ou les adversaires, en tout cas présentées comme telles) un argument dans les réflexions de l'adversaire potentiel. C'est ce que rappelle Paul FOUILLARD, général, chef de division "Forces Nucléaires" de l'Etat-Major des Armées (EMA) : "La troisième fonction de notre dissuasion est la capacité de marquer, le moment venu, à un adversaire éventuel, à la fois que nos intérêts vitaux sont en jeu et que nous sommes déterminés à les sauvegarder. ce concept correspond à ce que l'on appelait auparavant, "l'ultime avertissement". Il peut s'appliquer aux deux types de menaces (contre la menace de remise en cause de la survie de la France et contre la menace de ses intérêts vitaux). Il est aujourd'hui beaucoup plus pertinent cas, dans la complexité d'une crise, une puissance régionale pourrait se méprendre sur notre détermination.

Ce concept est à relier au flou, délibérément  maintenu, pour plusieurs , sur le périmètre de nos intérêts vitaux. Tout d'abord, un adversaire ne doit pas être en mesure de calculer le risque inhérent à son agression et de contourner ainsi notre stratégie dissuasive. Ensuite, le champs des intérêts vitaux évolue dans le temps et dans l'espace, en fonction des circonstances du moment. Enfin et surtout, la définition des intérêts vitaux relève, en dernière analyse, de l'appréciation du Chef de l'Etat, seul compétent pour ordonner l'engagement des forces nucléaires. Le champ de ces intérêts vitaux ne se limite pas à la défense égoïste d'un "sanctuaire" national, mais tient compte de la solidarité croissante des pays de l'Union Européenne."

 

Sous la direction de Pierre PASCALLON et d'Henri PARIS, La dissuasion nucléaire française en question(s), L'Harmattan, 2006. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXie siècle, Odile Jacob, 2013.

 

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5 mars 2014 3 05 /03 /mars /2014 14:57

     Au sens de Carl Von CLAUSEWITZ, dans l'oeuvre De la guerre, notamment dans ses deux premiers livres et au livre VIII tel qu'il est traditionnellement présenté, les actions réciproques constituent les lois fondamentales de la guerre. Usage illimité de la force, objectif de désarmement de l'ennemi, déploiement extrême des forces sont les éléments théoriques principaux de la guerre. Ensuite, dans la réalité, des modifications interviennent,  car la guerre n'est jamais un acte isolé, ne constitue pas en une décicion unique ou en plusieurs décisions simultanées et n'entraine pas une décision complète par elle-même, car les acteurs en conflit armé sont obligés de tenir compte de la situation politique. En fin de compte, les probabilités de la vie réelle prennent la place de l'extrême et de l'absolu du concept et l'objectif politique, même s'il est oublié un certain temps par les acteurs notamment militaires au combat, reste le moteur de l'action de guerre.

 

  Les trois actions réciproques, objet de médiation pour les stratéges et les stratégistes, découlent directement de l'expérience des guerres napoléoniennes. Il importe de toujours les rappeler sous peine de certains confusions. il s'agit là de la guerre, comprise au sens occidental, et même européen du terme, un sens qui n'est ni compris complètement ni accepté par toutes les parties en guerre en Occident même et a fortuori pour la tradition stratégique ou guerrière des nombreuses autres civilisations qui ont connu ou qui connaissent la guerre.

 

    La première action réciproque est décrite par CLAUSEWITZ de la manière suivante : "La guerre est un acte de violence et il n'y a pas de limite à la manifestation de cette violence. Chacun des adversaires fait la loi de l'autre, d'où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes."

     La deuxième action réciproque est que le désarmement ou la défaite de l'ennemi doit toujours être le but de l'action militaire. "Or, la guerre n'est pas l'action d'une force vive sur une masse morte, mais, comme la non-résistance absolue serait la négation de la guerre, elle est toujours la collision de deux forces vives, et ce que nous avons dit du but suprême des actes de guerre s'applique implicitement aux deux parties. ici encore l'action est réciproque. Tant que je n'ai pas abattu l'adversaire je peux craindre qu'il m'abatte. je ne suis pas mon propre maitre, car il me dicte sa loi comme je lui dicte la mienne."

     La troisième loi réciproque est que "si l'on veut battre l'adversaire, il faut proportionner l'effort à sa force de résistance. Celle-ci est le produit de deux facteurs inséparables : l'étendue des moyens dont il dispose, et la force de sa volonté. On peut estimer l'ampleur des moyens dont il dispose, car ceux-ci reposent (quoique non entièrement) sur des chiffres ; mais il n'en est pas de même pour la force de sa volonté qui, elle, ne peut se mesurer qu'approximativement d'après la force du motif qui l'inspire. A supposer que notre évaluation du pouvoir de résistance ennemi soit à peu près vraisemblable, nous pourrons alors y adapter nos efforts à proportion, les augmenter de façon à nous assurer la prépondérance, ou, si nous n'en avons pas les moyens, faire de notre mieux. Mais l'adversaire fait la même chose ; d'où une nouvelle compétition qui, en théori pure, implique une fois de plus une poussée aux extrémités."

  "Dans le domaine abstrait du pur concept, explique ensuite le théoricien prussien, la réflexion n'a donc pas de repos avant d'avoir atteint son extrême, car c'est avec un extrême qu'elle se trouve aux prises - le conflit de forces livrées à elles-mêmes, et n'obéissant qu'à leurs propres lois. Si nous voulons déduire du pur concept théorique de la guerre un but absolu préconçu, ainsi que les moyens d'y parvenir, ces actions réciproques continuelles nous conduiraient à des extrêmes qui ne seraient qu'un jeu de pure imagination, produit d'un engrenage à peine visible d'arguties logiques. Si, nous en tenant étroitement à l'absolu, nous voulions éluder toutes les difficultés par une simple affirmation, en soutenant d'une point de vue strictement logique qu'il faut toujours être prêt à tout et affronter cet extrême dans un paroxysme d'effort, notre affirmation resterait lettre morte, sans application au monde réel.

En admette ainsi que cet extrême de l'effort soit un absolu, facile à découvrir, il n'en faudrait pas moins reconnaître que l'esprit humain se soumettrait difficilement à de telles fantaisies logiques. En bien des cas le résultat serait une vaine dépense de force que l'art du gouvernement devrait compenser par d'autres principes. Cela nécessiterait un effort de volonté disproportionné à l'objet visé, et impossible à faire naitre. Car la volonté de l'homme ne puise jamais ses forces dans des subtitlités logiques. 

Mais tout prend une forme différente si l'on passe de l'abstraction à la réalité. Dans l'abstraction tout devrait être considéré avec optimisme, et il fallait concevoir que chacun des deux camps ne tendait pas seulement vers la perfection, mais aussi y atteignait. Pourra-t-il jamais en être ainsi dans la réalité?" Dès le début de De la guerre, CLAUSEWITZ entend ne pas se cantonner aux principes abstraits mais aussi faire voir ce qui sépare certaines reconstitions un peu schématiques de guerre et la réalité sur le terrain, qu'elle que soit sa dimension, du niveau stratégique au niveau tactique. Il s'agit de rompre historiquement, également, avec des représentations de la guerre du XVIIe siècle, qui faisaient se confronter de manière propre et quasion schématique et mathématique deux forces armées bien distinguables, bien disciplinées, obéissantes chacun à un chef bien défini, à la volonté constante, et proprement "infatigable". Et se tirant dessus très poliment les uns après les guerres, avant de se charger simultanément dans une boucherie finale.

"Pourra-t-il jamais en être ainsi (de la guerre exprimée uniquement selon les trois actions réciproques fondamentales) dans la réalité? Ce serait le cas si :

- la guerre était un acte tout à fait isolé, surgi brusquement et sans connexion avec la vie antérieure de l'Etat ;

- si elle consistait en une décision unique ou en plusieurs décisions simultanées ;

- si elle entrainait une décision complète par elle-même, et si l'on n'avait pas tenu compte de la situation politique qui doit en résulter et réagir sur elle."

  Sur ce dernier point, il s'agit d'une illusion communément partagée dans beaucoup de guerres, par les soldats de troupes et les sous-officiers, de croire qu'il n'ya que la préparation du combat armé, le combat armé proprement dit, et sa conclusion logique, avec un gagnant et un perdant qui ferait le bilan en termes strictement militaire, oubliant ou ignorant en cela les circonstances précisément qui les ont amenés à combattre... C'est la grande légende du poignard de le dos ressentis par des combattants, qui, croyant avec gagné la guerre, ne comprennent pas (à l'issue de la Grande Guerre comme à celle de la guerre (américaine) du vietNam), les tenants et aboutissants de leurs propres activités...

 

    CLAUSEWITZ rappelle "qu'aucn des deux antagonistes n'est pour l'autre une personne abstraire, même en ce qui concerne ce facteur de résistance qui ne dépend pas des choses extérieures, à savoir la volonté." Chacun des antagonistes a une idée de ce que veut l'autre, s'il ne s'en tient pas à des aspects théoriques. Chacun peut calculer ce que calcule l'autre, mais "cependant, avec son organisation imparfaite, l'homme demeure toujours en deçà de la ligne du meilleur absolu, et comme ses déficiences agissent des deux côtés, elles deviennent un principe modérateur."

      Sur le second point, malgré tous les préparatifs possibles des deux côtés, tous les moyens ne sont pas mis en oeuvre en même temps au même endroit. La nature même des forces "rend impossible leur mise en oeuvre simultanée. Les forces militaires, le territoire et sa population, et les alliés, tout cela rend impossible le grand choc qui permettrait d'aller jusqu'au paroxysme. Soit ces forces ne sont pas de même nature de part et d'autre, soit le territoire est formé de reliefs qui rend impossible la mobilisation simultanée des citadelles fixes et des armées mobiles. La guerre est faite de plusieurs coups, de plusieurs batailles dont l'enchainement vers une "grosse" bataille "apocalyptique" est rare dans l'histoire. 

    La guerre, enfin, n'est jamais quelque chose d'absolu dans son résultat : "la décision finale de toute une guerre ne doit pas toujours être considérée comme un absolu ; souvent l'Etat vaincu voit plutôt dans sa défaite un mal transitoire, auquel les circonstances politiques ultérieures pourront fournir un remède. il est évident que cela aussi atténue grandement la violence de la tension et l'intensité de l'effort."

    En fin de compte, les probabilités de la vie réelle prennent la place de l'extrême et de l'absolu du concept. "Tout l'acte de guerre cesse ainsi d'être soumis aux strictes lois qui poussent les forces aux extrêmes. Si l'on ne recherche plus l'extrême, par plus qu'on ne s'y dérobe, la limite de l'effort à fournir est une question à déterminer par le jugement : cela ne peut se faire qu'au moyen de déductions, selon les lois du calacul des probabilités à partir de données fournies par des phénomènes du monde réel. (...) Chacune des deux partie tâchera de prévoir l'action de l'autre en tirant ses conclusions du caractère, des institutions, de la situation et des conditions où se trouve l'adversaire, et y accordera la sienne propre en se servant des lois du calcul des probabilités." 

    Ce qui détermine également en fin de compte le caractère de la guerre, c'est bien l'objectif politique. Si l'attention se concentre sur la guerre elle-même, sa nature profonde et ses lois réciproques, la loi fondamentale des extrêmes (désarmer et battre l'ennemi) est subordonnée à un objectif politique. C'est cet objectif politique, souvent, qui, des deux côtés, freinent la montée aux extrêmes. "Ainsi, l'objectif militaire, comme mobile initial de la guerre, fournira la mesure du but à atteindre par l'action militaire, autant que des efforts nécessaires. Il ne ne saurait être en lui-même une mesure en et pour soi, mais comme nous avons affaire à des réalités et non à de purs concepts, il sera une mesure relative aux deux Etats opposés. Un seul et même objectif politique peut produire dans des nations différentes, et dans une même nation, des réactions différentes à des époques différentes. C'est pourquoi l'objectif politique ne peut servir de mesure que si l'on tient compte de son influence sur les masses qu'il intéresse ; c'est donc la nature de ces masses dont il faut tenir compte. On comprendra sans peine que le résultat sera tout à fait différent selon que ces masses représentent des facteurs de renforcement ou d'affaiblissement de l'action. Il peut exister entre deux peuples et Etats une telle tension et une telle somme d'éléments hostiles qu'un motif de guerre tout à fait minime en lui-même peut produire un effet disproportionné, une véritable explosion. Cela vaut aussi bien pour les efforts que l'objectif politique fera naitre dans les deux Etats que pour le but qu'il assigne à l'action militaire. tantôt il peut devenir lui-même ce but, par exemple lorsqu'il s'agit de la conquête d'une certaine province ; tantôt l'objectif politique n'est pas de nature à constituer le but de l'action militaire ; il faut alors en choisir un qui puisse servir d'équivalent, et en tenir lieu au moment de la conclusion de la paix. Mais là aussi on présuppose qu'il est dument tenu compte des particularités des Etats agissants. Certaines circonstances exigent que l'équivalent soit bien plus considérable que l'objectif politique, si celui-ci doit être atteint au moyen de celui-là. Plus les masses seront indifférentes, et moins seront fortes les tensions qui, en d'autres domaines, existent aussi dans les deux Etats et dans leurs relations, plus l'objectif sera un facteur dominant en tant que mesure, et décisif par lui-même. En certains cas il est presque à lui seul le facteur décisif.

Or, si le but de l'acte de guerre est un équivalent de l'objectif politique, cet acte s'amenuisera généralement à mesure que diminue l'objectif politique ; plus cet objectif sera prédominant, plus il en sera ainsi. Cela explique pourquoin, sans qu'il y ait contradiction, il peut y avoir des guerres de toutes importances et de tous les degrés d'acuité, depuis la guerre d'extermination jusqu'à une simple observation armée."

   Avant même de conclure sur la théorie de la guerre, le théoricien considère de manière bien plus complexe la relation entre l'objectif politique et l'objectif militaire que l'on a pu le croire en lisant certains commentaires. Si le politique domine le militaire en fin de compte, l'un et l'autre s'influencent profondément au cours de la guerre. Si l'objectif politique finit par déterminer l'aspect de la guerre, l'objectif militaire enmène parfois les Etats bien plus loin qu'ils ne l'auraient désirés, car la guerre a ses lois propres. Plus loin, CLAUSEWITZ analyse également le fait que la suspension ou l'arrêt de la guerre dépend en fin de compte de l'objectif politique. D'une certaine manière l'objectif politique entoure la guerre, au début et à la fin des combats, en en subissant des influences plus ou moins fortes.

  Un grand commentateur comme Raymond ARON, en faisant le retour aux textes que peu d'autres font réellement, met en avant le fait que le stratégiste prussien reconnait que l'opposition claire entre les deux pôles politique et militaire se brouille souvent dans la réalité.

 

Car Von CLAUSEWITZ, De la guerre, Les Editions de Minuit , 1955.

 

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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 14:12

   Considéré aujourd'hui comme un concept dangereux, autant par la majorité des autorités militaires et civiles que par les opposants à l'arme atomique, le lancement dès l'alerte a fait partie un temps des pistes de recherche et même de mise en opération de certains états-majors. D'apparence séduisante, l'idée que dès que le lancement d'un ou des missiles adverses est confirmé, le processus de tir des missiles se fait automatiquement, par le seul jeu du couplage entre les systèmes d'alerte et les systèmes de tirs, sans intervention humaine jugée trop lente, est rejeté, sans doute au vu des nombreux accidents (dont la majorité semble encore méconnuedu grand public) impliquant du maltériel militaire nucléaire qui ont eu lieu durant près de cinquante ans, autant en Occident qu'en Union Soviétique. Pour autant, l'idée d'une robotisation travaille de nombreuses équipes de recherche, non plus à l'échelle stratégique mais sur le champ de bataille, visant à mettre face à face, de moins en moins de soldats (ou plus de soldats du tout) et de plus en plus de matériels fonctionnant automatiquement à l'approche de l'ennemi. Cette tendance des "nouvelles affaires militaires" va en s'accentuant, notamment aux Etats-Unis, où les états-majors restent obsédés par l'idée d'une guerre avec zéro mort (américain, bien sûr...). Même si la logique n'est pas tout-à fait la même, rien ne dit que du champ de bataille, on ne passe pas tout simplement à la dimension stratégique (intercontinentale), rejoignant ainsi les idées de liaison automatique entre l'attaque ennemie et la défense.

 

   Thérèse DELPECH se penche sur ce concept dangereux, très critiqué aujourd'hui, notamment à cause d'une incertitude sur la fiabilité des systèmes de détection.

"Répondre avant l'arrivée de la première frappe à une attaque qu'on vient de détecter, voilà ce qui décrit assez justement le concet de 'lancement dès l'alerte". On utilise les missiles nucléaires de sorte qu'ils ne soient pas détruits par la première frappe de l'adversaire, qui est déjà en route. Il est particulièrement déstabilisant de prévoir de faire usage de ses propres forces nucléaires dès le lancement de l'alerte d'une première frappe par l'adversaire". Ce qui n'a pas déstabilisé les états-majors américains jusque dans les années 1970...

"perceptions erronées et fausse interprétations des données risquent de conduire trop facilement au déclenchement accidentel d'une guerre nucléaire. C'était pourtant compréhensible en URSS dans un contexte où la phase initiale de la guerre aurait été déterminante pour l'issue du conflit. Moscou adopta la politique du lancement dès l'alerte en 1967, sous Leonid Brejnec. Les Soviétique avaient prévu de frapper dès qu'ils détecteraient une frappe en provenance des Etats-Unis."

Le maréchal Nikolai Krylov, alors commandement des forces stratégiques, formulait une doctrine dans ce sens., mais en pratique (sans doute cela faisait-il partie de la guerre idéologique...), l'URSS était bien plus raisonnable. "Un certain nombre de fausses alertes ne déclenchèrent jamais une riposte nucléaire. L'important toutefois est que cela aurait pu arriver. On ne peut qu'espèrer qu'il y ait toujours des gens raisonnables au poste de commandement de tous les pays concernés. Le lancement sur alerte est encore l'un des concepts qui font courir les plus grands risques, mais il est particulièrement séduisant  aux yeux des nouvelles puissances nucléaires, dont les arsenaux sont petits et vulnérables. Du côté américain, on a toujours (?) pensé qu'il était déstabilisant de compter exagérément sur la détection, et le lenacement sur alerte n'a jamais explicitement (Merci pour la nuance à l'auteure) fait partie de la doctrine."

 

   Cette question de la relation entre l'alerte et le lancement des engins nucléaires est essentielle, vu le temps très court d'un éventuel échange nucléaire. En l'espace de quelques heures, des milliers de missiles sont à la rencontre de leurs cibles. Les première, seconde et éventuellement autres frappes ne sont espacées que de dizaines de minutes, vu les progrès réalisés en matière de guidage, de ciblage, et de rapidité des missiles. Les responsables militaires sont bien conscients de cette réalité, au point qu'ils soient obligés d'effectuer à l'avance du ciblage des missiles, prêt donc au lancement à tout moment. L'histoire de la mise en place de ce ciblage côté américain est bien connue, à travers les documents d'états-major et même les hearings du Sénat des Etats-Unis. C'est aussi l'histoire des relations entre autorités politiquées censées conduire minute après minute les décisions à impacts militaires et les autorités militaires chargées de l'exécution des ordres.

Dans le cadre de la doctrine des représailles masives, mais aussi d'une certaine manière, directement sous la contrainte du temps, la délégation de la décision d'emploi des armes nucléaires est effectuée en 1956. Alain JOXE relate le new look alors entrepris de la stratégie nucléaire américaine : "Contrairement à Truman, le président Eisenhower considérait de son côté, en sa qualité de militaire, que le recours à l'arme nucléaire devait être précoce. Le mot "instantanément" qui apparait dans la déclaration de Dulles semble bien être d'Eisenhower lui-même. Cet usage précoce devait, selon lui, être rendu clait par une dispersion préalable des armes nucléaires à la disposition des chefs de corps du champ de bataille. Il veut, par la même occasion, faire des économies, et diminuer les effectifs après avoir rappelés les "boys" de Corée. Entre 1954 et 1961, 90% de l'arsenal nucléaire se trouva ainsi placés sous contrôle militaire direct, conformément aux lignes ébauchées dans le document NSC 162/2 d'octobre 1953 dans lequel sont  déjà fixés les orientations de base de la nouvelle politique de défense. Le NSC 162/2 lance également un programme important de protection et d'alerte autour du territoire des Etats-Unis, alors pratiquement sans système d'alerte, afin de neutraliser la pénétration éventuelle des bombardiers soviétiques, mais si l'accent est mis sur le développement de SAC comme instrument de la "représaille massive", cette option s'accompagne du développement d'une grande variété d'armes nucléaires tactiques, définis comme des "munitions tout aussi utilisables que n'importe quelles autres. (...) En 1955, le Joint Chiefs of Staff approuve formellement une délégation totale d'autorité pour la sélection des cibles aux commandements opérationnels. En 1956, le président Eisenhower demanda et se vit accorder par le National Security Council confirmation de son droit de pré-autoriser l'emploi des armes nucléaires en vue de garantir une riposte rapide."

Ce n'est que lors de la mise en oeuvre du SIOP 1963 (SIOP comme système de ciblage), adopté à la fin de 1961 par le JCF, que la situation change : "il était organisé autour des principes de classification suivants :

- il séparait la Chine et les pays satellites d'Europe du sort de l'URSS (alors que le SIOP d'Eisenhower écrasait sans distinction le tout) ;

- il distinguait les cibles-cités des cibles-forces (ce qui n'était pas nouveau) ;

- il constituait une réserve stratégique destinée à gérer dans l'escalade ce qui était, dès lors, nommé "la dissuasion intra-guerre (intra-war deterrence) ;

- il remettait en forme les systèmes de commandement et de contrôle pour obtenir une "riposte contrôlée", ce qui signifiait "contrôlée par le président", comportant d'hypothétiques "pauses", et non plus déléguée aux commandemants opérationnels dont on savait, depuis les manoeuvres de 1955, qu'ils avaient la gâchette nucléaire facile ;

- il s'interdisait d'attaquer les centres de commandement et de contrôle des Soviétiques, du moins au début de l'échange nucléaire.".

En fait, dans les scénarios élaborés par la suite, les autorités politiques cherchent à "compenser l'impossibilité de la "pause" et de la délibération politique réelle qui structure la guerre clausewitzienne par la mémorisation et l'automatisation de délibérations et de décisions préalables - y compris des pauses - finalement stockées dans les options du SIOP". 

Dans le SIOP 6 (1983) de Reagan-Weinberger, les cibles sont regroupées en quatre groupes et surtout deux hypothèses servent à élaborer les options :

- Les Etats-Unis ont été l'objet d'une première frappe par surprise ;

- Le SIOP est exécuté avant l'arrivée de la slave adverse (mais on ne précice pas s'il s'agit d'une première frappe américaine, d'une frappe préemptive sur alerte ou d'une frappe sur attaque. Il y a, parmi toutes les spécifications, deux options d'attaques préemptives, différenciées, dont le perfectionnement est strictement lié aux techniques de C3I (Commandemt, Contrôle, Coordination) et de la promptitude :

- le lancement sur avertissement (launche on warning), qui peut être décidé si l'on est informé avec certitude que l'adversaire se prépare à lancer une première frappe ;

- le lancement sur attaque (launche under attack), quand les fusées adverses sont déjà parties mais non encore arrivées sur leurs objectifs forces.

Le lancement sur attaque est réglé selon une séquence d'une demi-heure.

Le SIOP 7, en préparation depuis 1988, sanctionne surtout deux éléments : la multiplication des cibles, tant civiles que militaires, frappant aussi les centres de décision et les centres opérationnels le plus tôt possible. Alain JOXE ne précise pas ce qu'il advient de ce SIOP (il écrit en 1990), et de toute façon la situation a ensuite radicalement changé.

 

   Toujours est-il qu'un des noeuds d'un désarmement nucléaire progressif réside dans la neutralisation des processus d'alerte et surtout du couplage entre ces alertes et les lancements. 

Les risques de première frappe ont parfois été traités dans les débats sur le contrôle des armements par un appel à l'adoption d'une politique de "non utilisation en premier". La sortie totale de l'état d'alerte avec une surveillance multilatérale peut être vue comme étant une politique de non première utilisation vérifiable. Etant donné que toutes les armes nucléaires seraient sous surveillance, la menace d'une première frappe serait éliminée. Une telle politique serait solide parce que, même si les Etats nucléaires trichaient en cachant quelques ogives ou quelques vecteurs, ils ne pourraient atteindre les objectifs d'une première frappe. Il s'agirait pour un programme de désarmement nucléaire conséquent d'intervenir directement sur le lien crucial entre l'alerte et du lancement, mais il est évident que des efforts restent à faire pour y parvenir... 

 

Alain JOXE, le cycle de la dissuasion, La Découverte, 1990. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013.

 

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3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 10:38

   Concept déjà pertinent lors de la guerre froide, au sens complet du terme - croyance en la vérité de quelque chose, ainsi la possibilité et la volonté d'utiliser des armes nucléaires si "besoin est" - la crédibilité l'est encore davantage aujourd'hui, autant pour des pays à "expérience" nucléaire éprouvée que pour les pays postulants au statut de puissance nucléaire. Il faut noter que la part de croyance, soutenue bien entendu par les informations officielles à destination des partenaires/adversaires et par une vérification à l'aide de l'espionnage, reste toujours prépondérante même pour les pays à "tradition nucléaire" (envers eux et pour eux...).

 

   Thérèse DELPECH écrit que "traditionnellement, la crédibilité tient à deux dimensions : les capacités militaires réelles et la résolution à s'en servir. L'adversaire doit être convaincu que la capacité de l'ennemi à agir est bien réelle, pour qu'il comprenne qu'atteindre ses objectifs sera plus coûteux que les avantages escomptés. Il doit également croire en la détermination de l'ennemi à agir : les intentions doivent être crédibles. L'évaluation de la détermination de l'adversaire pourrait passer par l'analyse de la façon dont il a réagi antérieurement à des circonstances similaires, ses déclarations et le comportement de son gouvernement et des opinions publiques, nationales et alliées."

Elle évoque le rapport des scientifiques participant au programme Mahattan en 1944 à la commission Jeffries. On pouvait y lire : Le seul objectif possible d'une réarmement nucléonique indépendant c'est d'acquérir la certitude qu'à une dévastation soudaine et totale de New York ou de Chicago, on sera en mesure de répondre dès le lendemain par une destruction encore plus effroyable des villes de l'agresseur, tout en espérant que la crainte d'une telle dévastation le paralysera."

Des informations furent données au gouvernement japonais sur la puissance disponible afin de l'inciter à la capitulation, mais il semble qu'il n'a pas cru à cette menace. Même si les circonstances de cette communication restent encore obscures (toutes les archives ne sont pas encore ouvertes...), le fait est que la crédibilité d'une telle menace apparaissait nulle, dans la mesure même où les services de renseignements japonaix surveillaient les préparatifs d'un débarquement américain de très grande ampleur en vue de l'invasion et même de la conquête du Japon. Après les destructions nucléaires de deux villes japonaises, la donne change pour toute la durée de la guerre froide.

Précisément, pour cette période, Thérèse DELEPCH pose la question de savoir si l'opinion des scientifiques du programme Manattan a pu s'y appliquer valablement. "Herman Kahn souligne que la prise en compte de la puissance des représailles intervient dès le départ dans l'évaluation de la crédibilité : "La crédibilité dépend de notre volonté d'accepter le choc des représailles de l'autre partie, (...) elle dépend des dégâts que l'ennemi peut causer, et non du préjudice qu'il peut craindre de notre part."

Dans une situation de parité, les menaces nucléaires peuvent manquer de crédibilité. Peut-être les Soviétiques n'ont-ils jamais cru à la parité pour cette raison même. Et la destruction de New York ou Chicago est bien différente d'une agression plus limitée. Quel gouvernement démocratique et responsable oserait utiliser la bombe H en réponse à une agression limitée? La crédibilité risque d'être entamée autant dans une situation de parité (représailles) que dans le cas d'une frappe limitée (proportionnalité).

Actuellement, le deuxième problème apparait plus pertinent que le premier, à défaut d'un concurrent de force égale. Répondre à une frappe nucléaire limitée par une attaque conventionnelle reviendrait à remettre en question tous les autres engagements, notamment vis-à-vis des alliés. L'interdépendance en engagements d'un pays est garante de sa réputation par rapport à ses propres actions et au comportement auquel les autres s'attendent. C'est là une part essentielle de la crédibilité d'une puissance."

 

   La question de la crédibilité n'est pas vue de la même manière par l'appareil militaire et par l'administration diplomatique. Les responsables militaires s'inquiètent toujours plus du niveau de préparation de l'arsenal nucléaire dans un engagement dont les scénarios peuvent varier tandis que les diplomates (et les services de renseignements) se polarisent beaucoup plus de l'opinion des adversaires/partenaires à propos de la matérialité d'une menace nucléaire (volonté et capacités). Ainsi si les efforts des diplomates d'après guerre froide se polarisent sur des processus de désarmement, ceux des militaires sont de s'opposer à l'ensemble des processus qui, selon eux, peuvent nuire à la crédibilité de l'existence d'un arsenal prêt à servir. Et ceci singulièrement à proposer des essais nucléaires. 

  Ainsi plusieurs officiers sont intervenus sur ce débat qui consiste à savoir si la crédibilité peut être vraiment assurée par la seule simulation? C'est dans ces termes que cette question est abordée en septembre 2005 à l'ENSTA lors d'échanges sur "la dissuasion nucléaire française en question(s). Si les deux officiers Roger BALERAS, ancien Directeur des Applications Militaires au CEA et Michel de GLINAIASTY, Directeur Scientifique Général à l'ONERA répondent plutôt positivement, sur la contribution de la simulation des essais nucléaires à la crédibité,  à la question, la formulation de la question elle-même semble indiquer que des interrogations semblent subsister dans les milieux militaires.

Sur les conditions de la crédibilité, ils disent que "les données expérimentales de nos essais nucléaires peuvent permettre aujourd'hui de corriger nos modèles quelquefois empiriques du passé, car nous disposons d'une informatique cent fois plus puissante qu'en 1995 et il nous est possible d'asseoir nos modèles de physique d'une façon plus précise. L'arrêt des essais n'a pas interrompu le travail des physiciens. Ce travail de fourmi, mené avec rigueur, est d'une importance considérable pour le programme de simulation. Ces travaux se poursuivront au fur et à mesure que nos outils de simulation auront avancé, notamment avec les futurs moyens numériques. Ainsi, les concepteurs disposeront de faits expérimentaux pour performer les modèles physiques et la science des armes." Sur le possible décalage entre simulation d'essai et essai réel, ils soutiennent une argumentation qui repose sur le nombre importants et la qualité variée des essais nucléaires réalisés qui fournit matière à analyse plus que suffisante pour améliorer la performance des armes futures. Tout en considérant le fait que la validation des enseignements tirés des simulations requiert des essais partiels (en soufflerie ou en étude de dégagement de chaleurs...) qui permettent de confirmer et même d'affiner les résultats de ces simulations. "Réaliser des armes nucléaires et en garantir la fiabilité et la sécurité sans essais (globaux), à partir de la seule simulation est certes difficile mais demeure possible à condition de ne négliger aucun des aspects (...). le programme simulation a bien pris en compte l'ensemble des moyens nécessaires pour atteindre cet objectif".

     Bien entendu, sans aucunement partager (en aucune manière d'ailleurs) le contenu de la doctrine de dissuasion nucléaire (ce que les participants du colloque sus-mentionnés font d'ailleurs) (et encore moins une légère de guerre thermonucléaire à la Herman Kahn), nous pouvons nous poser la question de cette position entre simulation et réalité, qui revient à demander à des architectes de simuler des constructions sans plus jamais superviser de construction réelle... N'y-a-t-il pas là le germe (bienvenu si l'on adopte une position pacifiste) d'un certain dépérissement des armes nucléaires, qui pourrait conduire, via peut-être une guerre informatique déformant les données des matériels de simulation, à l'abandon pur et simple de tout arsenal nucléaire sophistiqué? Et à terme, puisqu'en l'absence d'essais nucléaires, les Etats qui en possèdent, ne pourraient-ils pas en inférer une perte de crédibilité? Bien entendu, même si l'état des armes nucléaires n'est pas exactement conforme aux spécification d'utilisation sur le terrain, la temps où on en arrivera là n'est même pas à l'horzon du XXie siècle... Et de toute façon, précises ou pas, complètement performantes ou pas, elles constitueront encore longtemps sans doute un arsenal terrifiant propre aux usages de la dissuasion. Et ce qui nous ramène au fait que ce ne sont pas d'abord les conditions matérielles d'usage de ces armes qui importe dans la crédibilité d'une défense nucléaire, mais bien la ferme intention de les utiliser en dernier ressort, et le partage de ce sentiment par l'Etat "nucléaire" lui-même, et par ses partenaires comme par ses adversaires...

 

Sous la direction de Pierre PASCALLON et Henri PARIS, La dissuasion nucléaire en question(s), L'Harmattan, 2006. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jocab, 2013.

 

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1 mars 2014 6 01 /03 /mars /2014 08:45

   Un des moteurs idéologiques - pour ce qui est de la réalité technologique, c'est autre chose - de la course aux armements nucléaires réside dans la recherche d'armes capables d'assurer la protection absolue des populations contre un ennemi extérieur.

Le paradoxe, comme d'ailleurs de toute défense au sens officiel du terme, de la défense nucléaire est de protéger (d'être censée de...) des sociétés par ailleurs vulnérables sur les plans sociaux et économiques. On pourrait ajouter aujourd'hui à ces plans-là le plan de l'environnement matériel, vu les changements climatiques actuels qui n'empêchent pas les Etats de poursuivre mal an bon an leur course aux armements. Cela ressemble à l'attitude de ces responsables publics qui comptent leurs sous alors que leur pays brûle (et parfois littéralement, par la pollution atmosphérique!). 

   La problématique de la défense civile (en fait de la protection civile, mais il semble que beaucoup veulent entretenir la confusion) réside dans le déploiement de matériels capables de protéger la population en cas de guerre nucléaire - ou d'utilisation d'armes de destruction massive.

Cette problématique divise les forces politiques et l'évolution du discours officiel américain reflète bien la divergence entre des acteurs plus soucieux de développer et de rechercher des "armes absolues" et d'autres plus désireux de protéger les populations, y compris avec des préoccupations économiques (commerce des anti-abris-atomiques, création de stocks personnels...). Entre ceux aussi qui estiment cela possible, ce qui passe par une certaine méconnaissance des effets d'explosions atomiques et ceux qui pensent que cela constitue une perte de temps et d'argent...

 

      Au cours de la guerre froide, rappelle Thérèse DELPECH, "les dirigeants occidentaux en sont venus à la conclusion que la paix dépendait de sociétés vulnérables détenant des armes invulnérables. Fonder la pérennité même d'une société sur sa vulnérabilité peut sembler bizarre, et ça l'est effectivement. Les armes nucléaires sont les armes idéales des agresseurs, en raison de leur capacité à infliger à des villes vulnérables des destructions et une terreur d'une magnitude inimaginable. (...). Cette caractéristique a donné l'avantage à l'offensive. Les pouvoirs les plus agressifs ont tout à gagner de cette réalité. En 1961, lors de la crise de Berlin, Khroutchev mit en relief la terreur que pourraient répandre ses bombes de très fortes puissance, et Moscou s'est lancée dans une série de tests, dont celui d'une bombe de 60 mégatonnes. 

       La protection des civils est un débat dont "l'intensité émotionnelle est très forte" depuis le début de l'ère atomique (selon les termes de Bernard Brodie et Fawen Brodie, dans From Crossbow to H-Bomb : The évolution of the weapons and Tactics of Warfare, éd Indiana University Press, Bloomington, 1973).

La commission Gaither préconisa la construction d'abris antinucléaires, ce que refusa l'administration Eisenhower. Un autre programme d'abris antiatomiques fut présenté par l'administration Kennedy en 1961. Les avocats de la défense civile ont perdu la bataille pour des raisons à la fois financières et idéologiques. Certains stratèges comme Herman Khan ont fait valoir dès 1960 leur soutien en faveur d'un système de défense active, efficace contre les menaces aériennes et celles de missiles tirés par des tierces puissances telles que la Chine, et aussi contre les armes lancées par accident, ainsi qu'à l'encontre d'éventuelles représailles soviétiques. Il pensait que ces moyens de défense faisaient partie intégrante de notre crédibilité : "Si les Etats-Unis étaient incapables de survivre à une frappe soviétique censée entrainer à coup sûr une escalade nucléaire américaine, pourquoi diable les dirigeants soviétiques croieraient-ils que les Etats-Unis mettront leur menace à exécution?" (On Thermonuclear War).  Les moyens défensifs sont donc conçus pour sauver des vies, limiter les dégâts et renforcer la dissuasion.

Cependant, c'est l'école opposée qui a gagné : la défense civile aurait détourné trop de ressources financières des programmes offensifs chers à l'aviation, et risquait d'être perçue comme une provocation. Ce serait aussi saper la dissuasion, car cela équivaudrait à nier l'importance de l'arsenal nucléaire de l'adversaire, suggèrerait que les Etats-Unis se protégeraient contre une riposte, et qui reviendrait à dire qu'ils auraient lancé la première frappe, encouragerait pour cette même raison les Soviétiques à frapper les premiers, et suggererait enfin l'échec de la dissuasion. La réussite de la dissuasion n'est évidemment pas une certitude, même s'il est difficile d'intégrer son échec au cadre produit par la rationalité. Elle pourrait échouer par la faute de dirigents prêts à prendre les risques les plus fous, mais aussi en raison de perceptions erronées, d'une perte de contrôle, de l'escalade de crises, et même de "petits événements", du genre de ceux que John Kennedy redoutait le plus en octobre 1962. A certains moments de la crise cubaine des missiles, le vrai danger fut moins le bras de fer intellectuel entre les deux dirigeants, que leur capacité à garder le contrôle du processus qu'ils venaient d'enclencher. 

       L'acceptation du paradoxe de la vulnérabilité par l'Occident est d'autant plus troublante qu'on sait que les Soviétiques, qui ne brillaient pas par leurs préoccupations humanitaires, avaient pris de mesures pour protéger les Moscovites d'une frappe nucléaire. Aux yeux d'Herman Kahn, cela signifiait une seule chose, et elle était cruciale : les Russes avaient pris la guerre atomique au sérieux et étaient prêts pour un conflit nucléaire. Ils se considéraient comme suffisamment résilients pour absorber une première frappe. Ce fut une découverte très désagréable. Estimer "concevable" une guerre nucléaire était le meilleur moyen de convaincre les Soviétiques que les Etats-Unis ne flancheraient pas. A la fin des années 1960, la situation a changé à la suite de progrès technologiques qui ont rendu plus efficaces les systèmes de défense, et le déploiement par les Soviétiques de leur propre système. Puis l'idée du traité ABM (1972) a commencé à se développer.

Des moyens de défense active contre des menaces de moindre ampleur que celles de l'Union Soviétique ont finalement été envisagées. Khan les avait dès le début préconisés contre les attaques de missiles ou d'avions chinois ou provenant de pays plus petits que la Chine, contre des missiles tirés accidentellement contre les Etats-Unis, les frappes plus petites et moins coordonnées qui pourraient survenir lors du deuxième jour de la guerre ou après une première frappe américaine, et contre les avions de dispersion d'armes bactériologiques ou chimiques extrêmement meurtrières. 

Washington a décidé par la suite que ce qui était interdit vis-à-vis de la Russie serait autorisé contre la Chine. En septembre 1967, le secrétaire d'Etat McNamara annonça - après avoir souligné les faiblesses des ABM - qu'un système ABM léger baptisé Sentinel serait déployé pour protéger les grandes villes des Etats-unis contre la Chine, sans donner la moindre explication à une logique aussi étrange." Cette idée est abandonnée par la suite, mais sans doute faut-il y voir plus une préoccupation d'ordre économique (programmes de développement d'armement) que politique. Il n'en est pas moins vrai que, même dans les moments où l'on ne parle plus de défense ABM, les développements concernant les armes anti-missiles se poursuivent... jusqu'à la fin de la guerre froide et la chute de l'Union Soviétique, où tout est prêt pour envisager, sous l'impulsion de recherches grandioses déclarées sous l'appelation de "Guerre des étoiles" après la disparition du système des deux blocs, le déploiement tou azimut d'armements anti-missiles, qu'ils soient nucléaires ou non d'ailleurs. 

        "Après la fin de la guerre froide, poursuit Thérèse DELPECH, la prolifération des missiles balistiques d'une part et les nouvelles innovations technologiques de l'autre furent l'occasion pour la défense antimissile de faire un autre remarquable comeback. Les vieux débats resurgirent immédiatement au sujet des risques d'une course aux armements, de son efficacité et de son coût. Cependant, de nouvelles défenses antimissiles furent tout de même déployées dans les régions les plus troublées : Moyen Orient, Asie méridionale et orientale. Elles seront finalement probablement déployées aussi en Europe, car on ne s'attend pas à ce que la Russie coopère pour réduire la menace des missiles balistiques iraniens. La défense antimissile est destinée à rassurer les alliés exposés à la prolifération de missiles, et à convaincre les adversaires potentiels qu'ils n'ont guère de chances d'atteindre les objectifs politiques et militaires visés par leur attaque. Les défenses antimissiles fournissent donc une nouvelle base à la dissuasion élargie et à la dissuasion par interdiction. 

D'importantes questions demeurent quant à l'équilibre entre les moyens offensifs et défensifs au XXIe siècle. Le problème est de savoir s'il convient d'amorcer un virage en faveur d'une position défensive - et de savoir si c'est même souhaitable. En raison du caractère très destructeur des armes nucléaires, on pourrait faire valoir qu'un monde orienté majoritairement en faveur de l'offensive garantirait la dissuasion pendant les décennies à venir, tout aussi efficacement que par exemple que celui des années 1950. On peut aussi soutenir que des moyens défensifs venant en complément des armes offensives permettraient de garantir un monde plus sûr et plus stable à notre époque, où les missiles balistiques prolifèrent à destination de nouveaux acteurs, phénomènes presque inconnu au siècle précédent. Les armes défensives peuvent aider à réguler le déséquilibre de la terreur dans lequel nous sommes déjà entrés, et faire partie intégrante de ce qui restera toujours, certes, une dissuasion imparfaite - mais tellement indispensable."

 

   Il semble bien que, et la faiblesse des budgets qui y sont consacrés le confirme, du moins dans les pays occidentaux, que l'on ait choisi finalement de développer des armes et des contre-armes (des épées et des boucliers modernes), plutôt que de veiller à la protection réelle des populations. Certains gouvernements estiment même qu'une condition sine qua non de la réussité de la dissuasion nucléaire soit le fait que les populations des Etats détenteurs d'armes nucléaires restent vulnérables à une attaque apocalyptique. Ce qui n'empêche bien entendu pas la constitution de bunkers capables de protéger les autorités civiles et militaires. A l'image de ces dirigeants chinois qui ont décidé de se protéger eux-mêmes des effets de la pollution dantesque générée par leur modèle de développement en se munissant de procédés leur permettant de ne pas respirer le même air que la population...tout en se refusant à engager réellement la lutte contre les changements climatiques...

   De toute manière, survivre à une attaque nucléaire ne possède pas grand sens : pour vivre, les rescapés ne devront jamais remonter à la surface...

   Ce qui est relativement inquiétant, c'est que la problématique de protection de la population se transforme en problématique de déploiement de boucliers anti-missiles dont l'efficacité elle-même est constamment menacée par les progrès technologiques qui le permettent. La course aux armements anti-missiles et missiles semble sans fin et, sous couvert de protéger leurs concitoyens, les gouvernements et les firmes semblent prêts à engloutir des sommes de plus en plus énormes pour l'élaboration de boucliers. Pourtant, l'histoire de l'armement regorge d'exemples où dans la course entre l'arme et le bouclier, l'arme l'emporte toujours, après un moment de surprise.

 

   Philippe WODKA-GALLIEN confirme à sa manière l'analyse de Thérèse DELPECH, dans la description de ce qu'il appelle, de manière erronée pensons-nous, la défense civile.

L'efficacité, écrit-il de l'ensemble d'un dispositif de défense civile (système d'alerte, abris collectifs, moyens de protection individuel) "s'appuie sur des entrainements fréquents pour roder les procédures, les pratiques et les réflexes de protection des équipes de secours et des populations." Il est à noter que ces entrainements fréquents, le déploiement de pratiques et de réflexes de protection visent ces dernières années beaucoup plus des actions "terroristes" de tout genre qu'une attaque nucléaire. 

"A l'ère du missile balistique; le délai est très court, quelques minutes, pour mettre les populations à l'abri. La défense civile fut particulièrement développée dans les années 1950 et 1960, partout, sauf... en France qui avait en effet écarté l'idée d'assurer, en temps de paix, la protection de la population, et encore moins son information sur d'éventuelles mesures simples de protection" Mesures simples (telles que déployées aux Etats-unis ou ailleurs), soit dit en passant, assez ridicules face aux effets des explosions atomiques... "Du point de vue officiel, une posture de défense civile était considérée comme incompatible avec le concept de dissuasion nucléaire, l'absence de protection comme message consolidant la crédibilité de la riposte. Un argument rhétorique qui a permis de la sorte d'économiser les budgets colossaux nécessaires à l'édification d'une protection civile efficace et globale."

D'une manière générale, depuis le début des années 1970, les initiatives de protection sont locales ou individuelles, même dans les pays qui auparavant avaient consacré des budgets importants à l'information des populatins, y compris en milieu scolaire, sauf en Suisse ou dans les pays scandinaves. Pour ce qui est des pays autres qu'occidentaux, de nombreux exercices à grande échelle existent encore, comme en Russie (mais beaucoup moins que dans l'URSS défunte), en Chine ou dans les deux Corée. Dans ce dernier cas, qui rejoint celui d'Israël, il s'agit de pays qui se trouvent quasiment en situation de guerre (froide ou chaude) encore aujourd'hui. 

  Pour en revenir à la doctrine de défense, la France refuse de lier officiellement non protection et dissuasion, de lier également développement de boucliers anti-missiles et protection des populations. Elle considère, mentionne toujours Philippe WODKA-GALLIEN, qu'il y a "complémentarité entre défense civile et dissuasion. Pour les responsables français du dossier, la fin de la guerre froide a accru les risques liés à la prolifération des armes nucléaires et au terrorisme de masse, si bien que celle mission est bien inscrite dans le dernier Livre Blanc de 2008 (confirmé dans celui de 2013 d'ailleurs, précisons-le).

La défense civile se distingue de la protection des populations contre les risques de catastrophes naturelles ou industrielles. En matière de défense civile, l'effort a porté sur le développement d'une médecine spécialisée dans le traitement des victimes touchées par les attaques NRBC, mais aussi par des explosifs. Cette politique est menée par le ministère de la santé et le ministère de la défense à travers le Service de santé des armées. Qu'il s'agisse de protection civile ou de défense civile, les moyens mis en oeuvre peuvent être confondus dans l'approche interministérielle adoptée en France (plans d'intervention Biotox et Piratox) autour de l'autorité du préfet dans les départements et les régions."

  Il n'est question en France ni de plans d'évacuation massif de populations, ni de constitution d'abris collectifs en cas d'attaque nucléaire. Si ces plans et ces abris existent, il ne le sont qu'à l'échelle des unités opérationnelles et des responsables civils et militaires.

 

Philippe WODKA-GALLIEN, Dictionnaire de la dissuasion, Editions Marines, 2011. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013.

 

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27 février 2014 4 27 /02 /février /2014 15:52

   Les discours stratégiques tendent à discuter, en ce qui concerne en tout cas les armements nucléaires, de la supériorité, de l'infériorité ou de la parité entre les super-puissances ou les puissances en situation de concurrence, d'émulation, voire de conflit dans le monde. Le concept de parité demeure flou, à très grande géométrie variable et est évoqué, en tout cas par les différentes administrations des Etats-Unis comme un objectif, une référence, en matière de course aux armements... et de négociations sur les réductions ou les suppressions des armements. Cette préoccupation n'est pas forcément partagée par les autres puissances : l'URSS, au moins dans les discours, se targuait ou recherchait une sorte de supériorité en armement au moins sur le théâtre européen, la Chine l'ignore et d'autres pays cherchent plutôt une suffisance nucléaire qui assure une dissuasion réelle. Le moment où cette préoccupation est la plus fortement exprimée, officieusement ou officiellement n'est cependant pas dans la course aux armements proprement dites mais dans les négociations internationales où chaque partie tente de définir pour elle-même et pour ses partenaires-adversaires des niveaux de puissances, souvent calculés en fonction des implantations et des puissances des armements discutés. 

 

    Thérèse DELPECH indique que "la définition de la parité a constamment posé problème pendant la guerre froide. Que devait-on exactememt comparer d'un côté et de l'autre? Il était tentant de rechercher une parité essentiellement quantitative, mais on s'est aperçu que cette approche serait une erreur dès que les Soviétiques se sont mis à accroître fortement leur propre arsenal. Les éléments qualitatifs liés aux systèmes d'armes (notamment la survivavibilité) ont dû être pris en compte ainsi que d'autres attributs extérieurs de la puissance comme les alliances et la détermination, par exemple en complément des instruments militaires.

Du côté soviétique, la taille des arsenaux semble avoir joué un rôle important mais secondaire dans la recherche constante de la "supériorité". Il en était ainsi même lorsque les forces conventionnelles de l'OTAN ont été comparées à celles du Pacte de Varsovie. (...). Aux Etats-Unis, le chiffrage quantitatif devint de moins en moins important au fur et à mesure de l'accroissement des arsenaux soviétiques. La capacité d'une force de représailles à survivre à une première frappe est ainsi devenue essentielle pour une dissuasion efficace.

Au cours des pourparlers sur la limitation des armes stratégiques (SALT), l'objectif des Américains était d'établir une équivalence grossière des forces en présence, définie comme ne conférant aucun avantage unilatéral à l'un ou l'autre camp. On pensait qu'un déséquilibre faborable permettrait d'exercer des pressions politiques ou de semer le doute quant à la dissuasion directe et élargie. Comme le disait le secrétaire à la défense Harold Brown, une équivalence grossière permettait de se prémunie contre "tout danger que les Soviétiques puissent être perçues comme supérieurs, même si cette perception était fausse".

Précisons nous-même que le discours sur la parité alors déployé correspondait ni plus ni moins en une tentative de rouerie de la part des Américains : négocier sur le nombre de fusées porteuses au moment où ils envisageaient de multiplier les têtes nucléaires sur chaque fusée, permettait, sous couvert d'égalité mathématique entre les porteurs de s'assurer en fait une supériorité en puissance de feu écrasante. Les Soviétiques d'ailleurs, n'ont jamais été dupes de cette manoeuvre, et savaient bien, par exemple, que même au niveau des fusées, le mode de propulsion différent pour les deux camps (à poudre pour les Américains, à liquide combustible pour les Soviétiques) ne permettait pas une évaluation réelle des capacités nucléaires réelles, les vitesses et les aérodynamiques des missiles étant alors très différentes. 

"A partir des années 1980, la supériorité américaine avait disparu et aucun président ne soucrivit à l'idée de regagner l'avantage nucléaire. A l'autre extrémité du spectre, Robert McNamara fit remarquer que les Etats-Unis n'avaients pas tiré grand avantage (politique, comprenons-nous) de leur supériorité nucléaire initiale ; cela n'avait empêché ni la guerre de Corée ni les pressions soviétiques sur Berlin. Le problème était donc non seulement la définition de la parité, mais le degré d'importance à lui accorder.

Certains défendaient la dissuasion mutuelle stable, mais tous ne partageaient pas l'idée qu'un équilibre stable entre la puissance de chacun des deux adversaires soit le meilleur moyen d'assurer la dissuasion. Les partisans des défense antimissiles exprimaient un point de vue différent, de même que ceux qui se prononçaient en faveur de la disparité dont Herman Kahn. La parité posait également aux Etats-Unis des questions épineuses s'agissant de la dissuasion élargie." Cet argument, explique Thérèse DELPECH dans une note, est développé par Colin Gray et Keith Payne, dans Victory is possible (Foreign Policy, n°39, 1980) : "Dans les années 1960, les Etats-Unis ont approuvé le concept de parité stratégique, sans réfléchir suffisamment à ce que cela signifiait pour la crédibilité du parapluie nucléaire américain. Une condition essentielle de la parité ou de l'équivalence est incompatible avec les fonctions de dissuasion élargie, en rauison de l'effet dissuasif sur soi-même, inhérent à un tel contexte stratégique."

"Vingt ans après la fin de la guerre froide, il est encore difficile d'évaluer dans quelle mesure l'équilibre nucléaire a pesé dans le passé. Cet équilibre jouera t-il un rôle important à l'avenir? Question plus délicate encore.

Aujourd'hui, aucune puissance ne peut se mesurer avec les forces nucléaires américaines. La Russie a peut-être un plus grand nombre d'ogives nucléaires et a modernisé ses bombardiers, mais sa composante sous-marine est totalement désorganisée et une grande partie de sa force en ICBM vétuste. Et, en tout état de cause, la notion de parité n'a de sens que dans le domaine nucléaire. Si l'on prend une perspective plus large, la capacité nucléaire de la Russie est globalement inférieure à celle des Etats-Unis. La Chine modernise ses arsenaux nucléaires et balistiques mais, en dépit de tous les efforts qu'elle a déployés au cours des dix dernières années, ses forces sont encore limitées par comparaison avec celles des Etats-Unis. Dans une vingtaine d'années, il s'en ira sans doute différemment, si l'on tient compte, d'une part, de l'état de l'infrastructure nucléaire américaine, des compressions budgétaires de défense, de la difficulté d'attirer les plus brillants cerveaux vers l'activité nucléaire, secteur dévalorisé aujourd'hui, et d'autre part, des efforts constants de modernisation de la Chine en ce domaine.

Russie et Chine ont d'autres problèmes, mais toutes deux ont encore foi en l'arme nucléaire. La Chine en particulier tirera sans doute profit de la volonté des Etats-Unis de réduire l'importance et le rôle de leurs armes nucléaires pour atteindre la parité. Certes Washington voudrait convaincre la Chine d'abandonner cet objectif, mais bien malin qui connait la stratégie permettant d'atteindre ce résultat. De même, convaincre la Russie que ses intérêts et ses responsabilités sont désormaus pour l'essentiel les mêmes que ceux des Etats-Unis est un but louable, mais pas facile à atteindre." Notons que le prestige de l'arme nucléaire pourrait l'emporter encore longtemps sur son efficacité réelle dans la poursuite des programmes des modernisation nucléaire, d'autant plus que les propagandes internes officielles n'ont pas faibli à cet égard. 

"Lors d'une conférence de presse à Moscou en 1974, Henry Kissinger posait cette question devenue célèbre (c'est d'ailleurs pour cela que nous la rapportons ici!) : "Au nom de Dieu, dites-moi ce que vous appelez la supériorité stratégique? Que signifie-t-elle, politiquement, militairement et sur le plan opérationnel, à des niveaux quantitatifs si élevés? Qu'allons-nous faire de tous ces arsenaux?" (rapportés par Henry Kissinger lui-même, à tout seigneur tout honneur... Years of Upheaval, Little, Brown and Boston, 1982). Si, comme Kissinger l'a lui-même reconnu quelques années plus tard, sa question était déplacée à l'époque (surtout notons-le envers les négociateurs américains qui s'efforçaient de définir, par types d'armes nucléaires, des palliers de parité!), elle fait peut-être sens aujourd'hui même que Washington semble penser que les armes nucléaires sont des vestiges de la guerre froide, et que les nations émergentes plus faibles les trouvent de plus en plus adaptée à notre époque.

En tout cas, la Russie comme la Chine pensent que la parité se définit de nos jours en des termes qui dépassent largement la parité nucléaire. Outre la détention de quantité d'armement nucléaires, elle prend aussi en compte les progrès des très hautes technologies conventionnelles telles que Prompt Global Strike (système de frappe conventionnelle globale), les défenses anti-missiles et les alliances régionales."

 

   Hervé COUTEAU-BÉGARIE situe l'objectif de la stabilité de l'équilibre stratégique, par forcément recherché par toutes les parties, dans les négociations sur la limitation des armements. Il passe par la reconnaissance, ou au moins l'admission implicite, de la parité. Thomas SCHELLING (Arms and Influence) estime que "la formulation usuelle de l'arms control... commence avec la prémisse selon laquelle les ennemis potentiels sont intrinsèquement obligés de reconnaitre une sorte de parité. Mais, depuis qu'il y a différentes manières de mesurer le potentiel militaire, il serait possible d'admettre une puissance inférieure tout en clamant - et peut-être en croyant - qu'il y a parité selon certains critères." Le stratégiste écrit que "la limitation des armements, ainsi reformulée, devient une composante fondamentale de la stratégie des moyens. Les accords ont pour but de remodeler et, dans la mesure du possible, de limiter les arsenaux. Ils ont aussi une dimension opérationnelle, puisque le dialogue a pour but de parvenir à une réduction des différences de compréhension et finalement à la définition d'un code de conduite commune. Cette volonté américaine de sortir les Russes de leur "sous-développement intellectuel" (nous noterons l'arrogance d'une cerrtaine administration américaine...) et de leur faire admettre les subtitlités de la stratégie qu'ils avaient élaborée s'est heurté au caractère irréductible des cultures stratégiques : l'ethnocentrisme qui présidait à une telle conception était trop éclatant, d'autant qu'il s'accomodait de quelques arrières-pensées intéressées : les Etats-Unis se sont d'abord opposés à la limitation des têtes indépendantes parce qu'ils pensaient conserver leur monopole pendant plusieurs années, avant de proposer, sans succès, leur interdiction quelques années plus tard, suite aux progrès inattendus des Soviétiques. Il ne faut pas s'étonner qu'hormis pour les antimissiles, l'échec ait été complet. Entre 1969 (ouverture de SALT 1) et 1979 (traité SALT 2), le nombre de têtes nucléaires a été multiplié par 4 ou 5 et il a continué à augmenter jusqu'au milieu des années 80. Les réductions drastiques prévues par SALT 2 ne permettront pas de revenir au niveau de 1969 (3 500 têtes au lieu de 2 500 de 1969). L'idée que le simple fait d'entretenir un dialogue, même si celui-ci n'aboutit pas, peut avoir un effet stabilisateur est une croyance qui n'a jamais été démontrée (l'effet "éducatif " des SALT est forrtement sujet à caution), mais qui n'en ait pas moins enracinée dans l'inconscient collectif des décideurs et des analystes occidentaux."

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013.

 

STRATEGUS

 

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19 janvier 2014 7 19 /01 /janvier /2014 14:14

               Dissuader les fraudeurs pourrait être la formule courte qualifiant la volonté de nombreux acteurs d'Internet, devant la croissance précisément d'attaques diverses et variées contre des sites, marchands ou non, officiels ou non, pour les  piller, les affaiblir ou les rendre inopérants. Outre le fait que ces attaques ne sont pas tous, très loin de là,  le fait d'acteurs non officiels, ou d'acteurs malhonnêtes au point de vue légal ou moral, il s'agit là d'une sorte de guerre (pour l'instant sans victimes humaines) à laquelle se livre de plus en plus de personnes morales et physiques. La littérature concernant les mille et unes manières de se prémunir de telles attaques connait une croissance encore plus exponetielle que lesdites attaques. Outre les désagréments dus aux multiples dysfonctionnements causés par les virus et compagnie, co-existent les piratages de données, de plus en plus extensifs, qu'ils s'agissent de données privées ou publiques, les opérations d'extorsion monétaire et diverses filouteries financières non autorisées par la loi, et demain peut-être les destructions pures et simples de données ou de matériels. 

    Il va s'en dire que la meilleure manière de détruire le fonctionnement de tout ou partie d'Internet est tout simplement de lui couper l'énergie qui lui permet de fonctionner. S'attaquer aux serveurs d'une entreprise, d'un Etat, voire de gros fournisseurs d'accès devient affaire de spécialistes informatiques à moins de viser tout simplement les moyens de produire des ordinateurs, de les alimenter en énergie.  Bien entendu, les acteurs d'Internet ne sont pas partisans d'une solution, même dans l'énervement le plus extrême, qui signifierait sinon sa mort ou au moins sa paralysie. Une paranthèse pour dire que l'accroissement des flux d'informations, via notamment la publicité-vidéo pourrait en fin de compte avoir le même effet que des activités intentionnelles, tant le ressort de beaucoup d'attaques de sites ou de serveurs consiste tout simplement à les bombarder d'informations... Bien entendu, les intentions des acteurs du cyber-espace ne sont pas de détruire Internet ni même de détruire les moyens d'utiliser Internet des concurrents ou adversaires. Internet est une poule aux oeufs d'or, qui permet d'espionner, d'arnaquer, de surveiller, de pirater, de voler, de violer, dans le monde virtuel, avec des effets... réels sur les finances ou la vie privée...

 

     Mais la réflexion n'en est pas là (sur l'opportunité même de detruire les moyens d'information...) : il s'agit tout simplement de délimiter les actions et les dissuasions possibles dans un champ de bataille - le cyberespace - supposé resté en place, de la même manière qu'une parcelle de mer ou un morceau de terrain servant... de champ de bataille réel. Notons que nous sommes dans le domaine de la guerre de l'information, où se croisent et se combattent des milliards de signes, et dans une guerre de conquête de territoire maritime ou terrestes ou même spatial (le réel, pas le virtuel). 

 

    Le modèle d'une dissuasion contre des attaques informatiques se cherche encore, et de nombreux spécialistes - mais là on conviendra que c'était facile de l'imaginer - prennent en référence la dissuasion nucléaire, comme Alain ESTERLE, polytechnicien et longtemps en responsabilité sur la cybersécurité à l'ENISA et au SGDN.

Lui comme d'autres de ses collègues (pas forcément du même bord...) réfléchissent sur les analogies possibles mais en viennent vite à conclure que décidément la dissuasion nucléaire est trop spécifique, pour constituer un modèle pour une cyber-dissuasion, et qu'il faut tout simplement probablement en inventer les concepts. Après avoir tiré de la dissuasion nucléaire tout ce qui peut-être utilisé pour cela...

 

   C'est d'abord une préoccupation économique plus qu'une préocupation stratégique qui amène à se forger les outils d'une cyber-défense. C'est d'ailleurs ainsi que commence Alain ESTERLE : "Le coût des incidents et attaques affectant les systèmes d'information est bien sûr difficile à évaluer faute d'une méthode uniforme d'analyse et du fait d'une forte incertitude sur le taux des incidents déclarés au regars des incidents reconnus. Sans compter les attaques, certainement les plus nuisibles, qui sont masquées ou restent ignorées par négligence. 

Il est donc difficile d'établir une mesure absolue des pertes financières résultant des cyberattaques, mais l'estimation la plus couramment admise est que le cout des dommages affactant les systèmes d'information est comparable au chiffre d'affaires mondial du crime organisé et supérieur à celui du trafic de stupéfiants." Bien entendu, l'auteur n'en a aucune idée et une partie de ce chiffre d'affaires du crime ou du trafic des stupédiants... passent par Internet! Mais il lui faut délimiter un territoire d'intervention, pour lui et pour sa profession, le plus large possible, dans une sorte de marché de la sécurité, même si cela doit passer par l'alimentation de nombreuses peurs... alimentation analogue d'ailleurs, c'est intéressant, à celle de la peur nucléaire durant presque un demi-siècle par des adversaires qui, de toute façon, notamment après la crise des missiles de Cuba en 1962, n'avaient nullement envie de recourir aux armements atomiques pour atteindre des objectifs politiques, idéologiques et économiques parfois subtils.

 

   Dans ce marché de la sécurité, il est important d'abord de définir des acteurs, d'en dresser la typologie. Ainsi, Alain ESTERLE distingue :

- les cyberactivistes, qui utilisent Internet pour faire valoir leurs positions idéologiques, religieuses, politiques ou éthiques, aux modes d'action légaux (blogs, forums), mais pouvant inclure l'usage de moyens illégaux (défiguration de sites, dénis de service). Wikileaks, Anonymous (lesquels peuvent tout ou n'importe quoi...), et autres dévelopent des campagne de hacking de sites officiels, souvent pour s'opposer à des activités portant atteintes à des libertés politiques.

- les cybercriminels exploitent les réseaux et systèmes informatiques pour développer sur Internet les acticités qu'ils déploient habituellement dans l'univers réel : vols de données, espionnage industriel (là, des entreprises aux façades légales, multinationales souvent s'y investissent beaucoup, en direction de la concurrence), sabotage, contrefaçons...

- les cyberterroristes utilisent le réseau pour recruter, préparer des actions spécifiques ou encore communiquer entre eux à des fins opérationnelles. La menace à venir, précise l'auteur, réside dans leur capacité afin, par exemple, de mener une actions de sabotage avec des effets de grande ampleur (système financiers, réseaux critiques publics ou privés),

- les cyberguerriers, membres des services mis en place par des Etats pour conduire des actions offensives (espionnage, sabotage, neutralisation de systèmes informatiques) contre des cibles désignées par leur gouvernement (comme ennemi extérieur ou intérieur devons-nous préciser).

 

    "La tentation d'établir une analogie entre la dissuasion nucléaire et une dissuasion fondée sur la maitrise de l'information est apparue dès les années 1990 avec l'apparition simultanée d'un questionnement sur le deveni des arsenaux nucléaires consécutifs à la fin de la guerre froide et d'une diffusion massive de réseaux de communication de plus en plus interconnectés."  écrit Alain ESTERLE. Si dans l'actualité surgit de temps en temps des informations sur l'activité de grandes systèmes d'espionnage (par exemple la NSA) visant à collecter et à stocker à des fins ultérieures d'analyse et de classification pratiquement toutes les informations qui circulent sur Internet, c'est parce qu'il n'est pas possible tout simplement d'avoir une stratégie d'action ou de dissuasion sans connaitre les contours de ces circulations d'informations. 

"Sous sa forme initiale, cette analogie partait d'une vision simple (document non publié utilisé lors d'un stage de formation de "responsible senior en sécurité nationale et international" au Kennedy School of Governement - Harvard university, 1998) : une maitrise totale de l'information doit permettre de connaitre les actions préparées par les adversaires et de les dissuader de les entreprendre en leur faisant valoir queleurs intentions sont connues et les parades et représailles prêtes ; de leur côté, les pays "amis" auront besoin de solliciter les confirmations et compléments d'informations nécessaires à la réalisation de leurs objectifs de sécurité, qu'ils soient partagés ou en propre. S'instareraient ainsi un contrôle des pays hostiles et une dépendance des pays alliés de la même nature que ceux fondés au cours de la guerre froide sur la puissance de l'arsenal nucléaire américain. Il faut bien sûr replacer ces idées dans le contexte de l'époque : la fin des années 1980 avait vu l'émergence de la RBA (Révolution in Business Affairs) fondée sur l'emploi massif des technologies de l'oinformation, suivie de la RGA (Révolution on Government Affairs) et de la RMA (Révolution in Military Affairs). Ces idées ont aussi précédé de peu l'explosion de la bulle Internet sur les marchés à l'échelle mondiale."

Des auteurs comme Joseph NYE (Cyber Power, Kennedy School of Government, Harvard University, Belfer Center for Science and International Affairs, mais 2010, voir le site http://belfercenter.ksg.), conscients que les choses sont plus complexes, indiquent, comme la plupart des experts dans ce domaine le constatent, que "à mesure que fleurissent les communautés virtuelles sur Internet, elles s'entrecroisent avec les juridictions nationales et développent leurs propres modes de gouvernance. Les Etats resteront les acteurs dominants sur la scène mondiale, mais ils trouveront cette scène de plus en plus encombrée et difficile à contrôler".

C'est pourquoi nous ne pouvons nous départir d'une impression de "panique" de la part d'organisation du renseignements comme la NSA, qui entend stoker toutes les informations, avec des problèmes de plus en plus évident d'analyses des données, lesquelles, sans doute, induiront la tentation de recourir de plus en plus à des robots informatiques d'analyses, qui, une fois paramétré, complexifieront (formule en forme de litote, nous en convenons...) davantage les modalités d'interventions humaines sur l'information...

 

     Le nivellement de l'importance d'acteurs disparates, sur un même plan, du fait des mêmes modalités et facilités d'action sur Internet, ressemble à s' méprendre au pouvoir égalisateur de l'atome cher à la théorie de dissuasion nucléaire française, et si la dissuasion est une forme particulière du pouvoir, la cristallisation et l'affichage d'un rapport de force à un moment donné, la compétence d'un informaticien isolé peut être mise en balance avec celle d'un autre au service d'un Etat... 

 

          Pour reprendre l'analogie Nucléaire/internet, des auteurs (comme Harry D RADUEGE, Global Cyber Deterrence, Est-West institute, April 2010)  mettent en avant, dans le "dialogue dissuasif" :

- une capacité défensive : se protéger au mieux conte les attaques potentielles ;

- une capacité d'attribution : savoir identifier l'origine d'une attaque dans un délai bref avec une axactitude raisonnable ;

- une capacité offensive, disposer de moyens de représailles ;

- une capacité crédible de communication : faire connaitre à l'agresseur potentiel l'existence et la disponibilité de ces capacités de protection, d'attribution et de représailles de façon à le dissuader d'agir.

 

        Les composantes d'une cyberdissuasion se déclineraient alors :

- Sur la capacité défensive, dans la mise en place des mesures techniques et non techniques permettant d'assurer la sécurité des systèmes d'information. Pour être efficace, ces mesures doivent concerner toutes les vulnérabilités possibles, alors qu'une seule faille correctement exploitée peut suffire à assurer le seccès d'un attaque. En fait, aujourd'hui, l'expérience quotidienne montre que le coût de telles mesures est bien supérirur au coûr d'une attaque réussie. Il faudrait pour parvenir à cette capacité défensive notamment soutenir une politique nationale coodonnée, ambitieuse et cohérente qui couvre non seulement le réseau pour aussi tout son environnement. On en est loin du compte, et ceci pour tous les Etats.

- Sur la capacité d'attribution, même si une attaque a pu être clairement reconnue comme telle, des obstacles majeurs entravent son attribution à un acteur ou un groupe d'acteurs précis, vu les rebonds des messages d'une adresse à l'autre et la multiplicité des chemins d'attaque. Pour parvenir à le faire, il faut collecter et trier toutes les informations...

Pour collecter massivement des données (comme le fait la NSA), deux axes peuvent être suivis : l'axe spatial avec les satellites de renseignement et le piégeage de satellites civils de communication et l'axe maritime avec le piégeage des câbles sous-marins. Ce qui demande sur un temps long la mise en oeuvre de moyens considérable. 

Pour trier les données collectées, il faut discriminer par étape les informations intéressantes. Ce tri peut demander un temps plus ou moins long... Or le délai d'attribution de l'attaque joue un rôle capital. Du coup, cette difficulté de l'attribution (même pour la NSA, faut-il le répéter, malgré toutes les rodomontades de l'administration américaine... qui préfère endurer les accusations de profanation des libertés publiques et privées que d'avouer qu'elle est très loin du compte d'une capacité d'attribution à la hauteur des enjeux supposés...) rend non applicable le modèle de dissuasion nucléaire au cyberespace.

- Sur les capacités offensives, sur le plan des logiciels et sur le plan des matériels, il existe une grande diparité mondiale dans la distribution des câbles sous-marins par lesquelles passent à l'heure actuelle 99% du trafic Internet., comme dans la disponibilité des satellites. Cette disparité profite aux grands pays et l'Europe et les Etats-Unis sont, de loin les moins vulnérables à des ruptures de câble (redondance de multiples câbles transtalantiques) que la région du Moyen-Orient (seulement trois câbles majeurs). Mais la situation peut évoluer, car les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) tentent de construction un réseau contournant les Etats-Unis. la mondialisation du marché des composants électroniques rend de plus en plus difficile l'organisation d'attaques ciblées efficaces. Aucune cartographie des réseaux constamment remis à jour n'existe, et comme pour la stratégie terrestre ou maritime, la cartographie est le premier élément d'une géographie (qui sert d'abord à la guerre...). Dans une phrase prudente, l'auteur écrit "Tous (les) facteurs rendent les conditions d'emploi des cybercapacités offensives très différentes de celles des armes nucléaires".

Le coût peu élevé, comparativement au nucléaire, du développement des capacités offensives fait que même les grandes puissances doivent se livrer à une course fatigante face aux cyberacteurs individuels compétents, l'évaluation des capacités était quasiment impossible, tant l'évolution des matériels et des procédures ne connait pas de limite visible.

- Sur la crédibilité dissuasive, "les conditions de développement de capacités défensives et offensives sont tteès différentes pour le cyberespace et les forces nucléaires, alors que l'incertitude dans l'attribution des attaques reste un obstacle permanent dans le cyberespace. (...). Les difficultés majeures apparaissent, liées aux spécificités du cyberespace.

Par exemple, si on lancer ouvertement une attaque contre un système d'information particulier on peut peut-être apporter des preuves convaincantes de sa capacité de destruction mais on risque des dommages collatéraux importants (...). Si on fait une démonstration en réseau fermé, on n'évitera pas un doute sur l'efficacité en réseau ouvert. Si on revendique une capacité d'attaque sans apporter de preuve, on reste peu crédible, et si on apporte des preuves précises et détaillées, on dévoile son savoir-faire et on risque d'être systématiquement suspecté pour toutes les attaques à venir. (...)

A l'inverse, la crédibilité dissuasive est aussi limitée par la confrontation des déclarations à des faits avérés, avec des effets potentiellements dévastateurs." Une grande partie du jeu stratégique dans le cyberespace est qu'à une déclaration d'infiltration peut répondre une dénonciation de "sale campagne" de désinformation et de dévoilement de la véritable identité des "défenseurs", avec tous les risques de dénonciation des techniques d'infiltration elle-mêmes, peu précises et peu fiables en même temps. 

 

    "Au total, conclue notre auteur, l'application au cybespace d'une logique de dissuasion prenant pour modèle la dissuasion nucléaire se heurte à de multiples obstacles sur les plans formel et pratique, qu'il s'agisse du caractère asymétrique du rapport défense/attaque, de la difficulté majeure d'attribution des attaques, ou de l'absence de régime de contrôle des technologies sensibles concernant le développement de capacités offensives. Enfin, l'exercice de capacités offensives dans une perspective de dialogue dissuasif se heurte aussi à des difficultés de principe." Si le modèle nucléaire n'est pas une piste sérieuse pour un schéma de cyberdissuasion, existe-t-il d'autres voies qui permette de construire un modèle de dissuasion spécifique au cyberespace?

Dans ce domaine, on en est sans doute aux tâtonnements et aux Etats-Unis comme en France (inutile de discuter de la Russie et de la Chine dans ce domaine : soit la notion de dissuasion n'est pas mise en avant, soit ces pays informent peu sur la question). 

  Aux Etats-Unis, on peut évoquer le texte La Stratégie internationale pour le cyberespace (White House, 2011). Il s'appuie sur une vision du cyberespace à venir, ouvert et interopérable, sûr et fiable, stabilisé par des normes de comportements fondées sur des proncipes reconnus par tous : libertés fondamentales, respect de la propriété, valeur de la vie privée, protection contre le crime et droit à l'auto-défense. Mais peut-on considéré un tel texte comme base d'opérabilité pour un organisme comme le NSA? Il s'agit en fait de développer des coopérations avec les alliés, coopérations formelles et informelles, pour une auto-défense collective et une dissuasion collective, sans "préjudice" comme on dit en langage joliment juridique des principes constitutionnels, selon des formules à double sens dont sont coutumières les différentes diplomaties américaines...

   En France, il s'agirait, suivant les "conseils" de l'allié américain de :

- être exemplaire en matière de sécurité des systèmes d'information (SSI), avec une définition claire et une application rigoureuse de politique en SSI, tant pour les actions de sensibilisation que pour la mise en oeuvre et la maintenance des outils de sécurité classiques (ant-virus, chiffreurs, pare-feux...) ;

- établir et maintenir les bases d'une cyberdéfense efficace et l'appliquer à un champ de souveraineté englobant les réseaux très sensinles, notamment en matière d'agréments de produits, d'analyses d'attaques, de continuité d'activité en modes dégradés et de retour à la normale ;

- développer des collaborations avec les partenaires étrangers en matière d'échange de données, d'alerte, d'analyse des attaques, d'exercices et d'actions opérationnelles pour répondre à des attaques à plus ou moins grande échelle.

Tout cela ne fait forcément une doctrine de dissuasion, mais est tout à fait en ligne avec les objectifs stratégiques en SSI tels que récemment définis par le SGDN (ANSSI, 2011). 

     Malgré l'optimisme affiché par Alain ESTERLE dans ces objectifs, le contrôle des matériels et logiciels demeurent tout de même difficile dans un environnement mondialisé d'échanges de procédés et de matériels informatiques, qui ne connait que les lois de rentabilité à court terme...

 

   Dans la "blogosphère", puisque l'on discute ici du cybespace, on reste au minimum dubidatif, souvent très septique, sur les possibilités de dissuasion (Cidris - cyberwarfare, dans www.cidris.fr ; Thomas RID, dans Slate.fr, Cyber-defense.fr...). Certains même estiment que tout le battage médiatique autour de la cyberguerre fait surestimer cette dimension des affaires stratégiques.

 

Bruno GRUSELLE, Bruno TERTAIS, Alain ESTERLE, Cuber Dissuasion, Fondation pour la Recherche Stratégique, Recherches et documents, n°03/2012, mars 2012, www.frstrategie.org. Alain ESTERLE, La dissuasion nucléaire est-elle un modèle stratégique transposable au cyberspace?, dans Le Cyberespace, Nouveau domaine de la pensée stratégique, Sous la direction de Stéphane DOSSÉ, Olivier KEMPF, Christian MALIS, Economica, collection cyberstratégie, 2013.

 

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