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11 novembre 2018 7 11 /11 /novembre /2018 08:03

   La mutinerie, soit action collective de révolte au sein d'un groupe régit par la discipline, les détenteurs de l'autorité étant mis en cause avec vigueur, qui survient plus spécialement dans les armées (notamment dans la marine), les prisons et bagnes, par les équipages ou les soldats, est encore peu étudiée dans ses aspects généraux. Par contre, la littérature et l'audiovisuel se sert abondamment de quelques mutineries "célèbres", et pour ne prendre que deux exemples, la mutinerie du Bounty dans la marine britannique et les mutineries de la première guerre mondiale.

   D'une part parce que l'étude de la mutinerie vise directement surtout l'autorité militaire, qui tend elle à minimiser toujours son ampleur et ses conséquences, et d'autre part parce qu'elle constitue le négatif de ce qui est recherché dans toutes les organisations, surtout celle qui mettent en oeuvre la violence, la discipline. Si la discipline fait l'objet de quantités d'ouvrages par les diverses institutions la mutinerie qui en constitue un échec n'est traitée le plus souvent sous l'angle de sa répression et (parfois) de son évitement.

Dans l'armée, et notamment en cas de guerre, la mutinerie constitue un échec de la gestion de la violence et de la peur de la mort dans les troupes. Tout une facette de l'art de la guerre est occupée par cette gestion qui a pour objectif d'envoyer des soldats affronter le risque d'être tuer en les focaliser sur le combat contre l'adversaire par tous les moyens possibles. Il s'agit d'un art vieux comme la guerre organisée, qui nécessite souvent la prévention de la débandade panique ou du désordre dans les manoeuvres. Il s'agit d'éviter que les soldats ne reculent sans en avoir reçu l'ordre, et pour cela existe tout un arsenal de moyens, psychologiques et matériels, dont le moindre n'est pas, même s'il n'est pas souvent évoqué, l'existence de troupes chargées d'y veiller. Dans l'armée existe tout une "habitude" qui consiste à obliger les soldats à aller de l'avant ou à reculer en ordre, sous peine de mort. Si la troupe rechigne à se faire massacrer par l'ennemi, il faut lui faire comprendre qu'elle n'a pas le choix et qu'elle encoure, face à une chance même minime de survivre, la mort en cas de désobéissance; notamment collective. Lorsqu'une mutinerie survient, c'est l'échec de toute cette "habitude", qui peut être très couteuse, et même parfois signer la défaite. On a tort de négliger cet aspect dans l'étude des combats, des batailles et des guerres ; pourtant quantité de moyens et d'énergie est employée par l'armée pour l'éviter. Pour autant, tout échec de la discipline n'est pas une mutinerie. Cet échec, notamment en cas de défaite de troupes qui pour une raison ou une autre (évidence de la déconfiture, mouvements désordonnés, problème de communication des ordres, officiers tués...), qui met lui aussi en jeu la peur de la mort, découle, dans la confusion, du choix de la fuite devant une situation, de la masse des soldats, même pourtant habitué à lutter.

 

L'historiographie abondante des mutineries de la Grande Guerre

  André LOEZ, agrégé et docteur en histoire, tente de cerner les "contours et les silences des mutineries." Ce n'est pas la première fois, écrit-il, "que des soldats désobéissent, au cours de la Grande Guerre, surtout à proximité d'offensives meurtrières. Dès 1914, de tels "incidents" se sont produits parmi les "poilus", vite étouffés ou réprimés. En ce sens, les faits (décrits abondamment ensuite dans son livre) sont presque banals. La suite l'est moins : l'épisode n'est pas isolé et l'indiscipline s'étend. Le scénario du désordre ébauché par les hommes du 20e RI (Régiment d'Infanterie) dès le 29 avril se prolonge aux mois de mai et juin 1917 en plus d'une centaines d'événements différents, dans les deux tiers des divisions de l'armée française, où alternent diverses manifestations, désertions, refus, pétitions pacifiques et affrontements violents. En des dizaines de lieux, chaque soir ou presque, des soldats improvisent des actes et des discours construisant un même mouvement de désobéissance." L'auteur se limite au cas français et n'examine pas par exemple le cas allemand et le cas russe, où l'affaire prend on le sait une plus grande ampleur. Il signale que sur le moment, l'événement n'est pas clairement identifié comme tel, une mutinerie globale, car "l'indiscipline qui se généralise mêle en effet une grande variété de pratiques individuelles et collectives. La violence affleure quelquefois : celle de mutins qui règlent des comptes avec des chefs détestés, dont quelques uns sont insultés, frappés ou mis en joue, celle de l'armée, avant même la trentaine d'exécutions qui viendrons conclure la crise, lorsqu'un lieutenant-colonel tire à la mitrailleuse sur des soldats en révolte, faisant trois blessés et un mort. Le plus souvent, la désobéissance est pacifique, n'impliquant parfois que deux ou trois soldats qui crient leur dégoût du conflit ou des individus isolés qui partent en permission sans autorisation. Ailleurs, des régiments entiers entrent en révolte, nomment des délégués, signent une pétition témoignant d'un "intention bien déterminées de ne plus retourner aux tranchées", manifestent sous un drapeau rouge improvisé et tente de rejoindre Paris pour "parler aux députés" et "demander la paix". 

Tous ces actes participent bien d'un même événement hors du commun, qui constitue le seul mouvement de refus ouvert de la guerre dans la société française en 1914-1918. Surgissement inattendu, et sans réel lendemain, de l'indiscipline dans une guerre meurtrière et depuis trente mois presque immobile, irruption de pratiques et de paroles civiles au coeur de l'institution militaire, rupture radicale et massive avec l'apparent consensus patriotique, brêche spectaculaire et multiforme de l'obéissance, les mutineries de 1917 voient agir ensemble, à la stupeur des officiers, des soldats aux origines sociales diverses, aux opinions politiques différentes et aux cultures protestataires dissemblables."

André LOEZ explique que malgré le silence ensuite des acteurs sur les mutineries, une construction historiographique s'est réalisée au fil des décennies, malgré leur place marginale dans la littérature et dans les oeuvres audio-visuelles. Des recherches monographiques entreprises sur les parcours de certains divisions de l'armée pendant la première guerre mondiale éclairent celles-ci dans un regard qui n'a rien à voir avec celui - tout médical et le qualifiant de pathologique - de l'institution militaire. C'est surtout à partir de la fin des années 1990, qu'un vaste projet de révision de la configuration historiographique est entrepris par un groupe de chercheurs associés à l'Historial de la Grande Guerre de Péronne, qui ne se privent de l'écrire comme une "entreprise de démolition". Ils permettent non seulement de les exhumer, ces mutineries longtemps cachées et dénigrées, mais de les situer dans le contexte de la société française d'alors en général, mais aussi de monter leur impact sur l'attitude de l'état-major lui-même sur la conduite de la guerre. La nécessité de rétablir l'ordre est alors une donnée lancinante chez les officiers supérieurs, qui pour certains d'entre eux, partagent les sentiments des mutins sur la conduite de cette guerre. Ces soldats, non militants, non pacifistes, non anti-patriotiques et encore moins antimilitaristes, témoignent, avec leur coeur et leur sang, sur l'horreur d'une guerre meurtrière et sans fin. La disjonction entre les mouvements pacifistes et ces soldats est bien montrée par ces chercheurs, et ajoute encore au caractère monstrueux de la guerre elle-même. Cette disjonction est sans doute à l'origine de l'effet limité - à part précisément et malgré ses dénégations leurs conséquences sur la direction des opérations militaires - sur l'ensemble de la problématique sociale du moment. Et seulement contrairement à ce qui se passe pour le cas russe (où la propagande communiste encourage ouvertement à la mutinerie) et pour le cas allemand (où des mouvements ont lieu en relation directe avec les tentatives révolutionnaires de 1918)...

  En tout cas le champ des investigations nécessaires sur les mutineries de 14-18 est encore important : non seulement, une étude à l'échelle européenne serait pertinente, mais aussi l'étude sur les diverses modalités des mutinerie et leur rapport à l'espace social français, de la part encore mal définie du caractère de révolte contre une domination sociale, inégalitaire et subie, avec cette victoire qui laisse aux combattants de la première guerre mondiale dans une certaine amertume, serait utile. Les paroles construites, les revendications les mieux formulées côtoient souvent les mouvements d'humeur et les pratiques moins permanentes dans le temps. Ce qui est bien établi en revanche, c'est la réflexion pacifiste sur l'ensemble de la Grande Guerre, dont bien des éléments sont étayés par l'expérience même vécue par des sous-officiers et des officiers revenus à la vie civile.

 

Mutineries : de nombreux exemples et des mouvements sans doute plus fréquents qu'on veut ou accepte de le dire.

   

  Généralement, on cite parmi les mutineries à travers l'Histoire, celle des fédérés Goths établis dans l'Empire romain (bataille d'Andrinople), celle des marins et sous-officiers du navire Bounty en 1789, celle du navire Spithead, dans la Royal Navy en 1797, la révolte des cipayes en 1857 dans l'Empire britannique des Indes, la mutinerie du cuirassé Potemkine en 1905 à Odessa, qui fédère les mouvements ouvriers dans la Russie Tsariste, la mutinerie de Kiel dans la marine allemande en 1918, les mutineries de la mer Noire, 1919, dans la marine française, la mutinerie des marins de Cronstadt en 1921 des soviets contre le pouvoir soviétique, toutes ressortant de logiques et de contextes différents... En fait, il semble bien que les mutineries soient plus fréquentes que ne veut l'informer l'institution militaire, qui demeure, dans maints pays, l'exemple même de l'institution opaque, bien que toujours plus ou moins soumise au pouvoir civil. Elles existent de nos jours dans maints endroits même si elles sont noyées dans les événements, en Russie ou en Amérique Latine ou encore en Afrique.

        C'est que la définition de la mutinerie reste toujours à la limite de la désobéissance à caractère politique (changement d'allégeance, révoltes contre un pouvoir) visant une légitimité et de la désobéissance à caractère de protestation contre la conduite d'une guerre ou contre la guerre elle-même, à cause des souffrances (jugées inutiles) et de sa longueur. Elle varie, lorsqu'il s'agit de désobéissance à caractère politique, suivant l'origine des soldats et des officiers. En revanche, lorsqu'il s'agit plus de protestations contre la guerre, souvent toutes les catégories sociales entrent dans le même mouvement, traversant les divergences politiques. L'étymologie même du mot mutinerie, serait sans doute liée à la bataille de Mutina (actuelle Modène) en 43 av JC, entre Marc Antoine et Octave où des troupes changent de camp au cours du conflit armé. Il semble bien que la plupart des mutineries dans l'Antiquité soit mentionnée en tant que telle à chaque fois qu'il s'agit d'une rebellion de la troupe contre l'autorité légale du moment.

Au fur et à mesure que l'on avance vers l'époque moderne, les mutineries sont de plus en plus motivées par les conditions d'exercice même du métier, notamment dans la marine, ou de la guerre. Lors de la première guerre mondiale, la tendance est parvenue à l'autre extrémité du spectre des motivations : loin d'une rebellion contre l'autorité politique, loin d'un antimilitarisme raisonné, il s'agit exclusivement d'une protestation contre la guerre, même si, plus en Russie et en Allemagne, au contraire de la France d'ailleurs, les motivations politiques sont avancées par maintes organisations pour appuyer, encourager, provoquer, ces mutineries. Ce qui ne peut faire oublier bien entendu, le caractère éminemment politico-militaire des motivations des officiers allemands pendant la seconde guerre mondiale qui se mutinèrent au sens propre jusqu'à tenter d'assassiner Hitler (quinze fois, même si toutes ne sont pas le fait de militaires!)... D'ailleurs, sur le plan du droit international, le procès de Nuremberg a sans doute contribué à fixer pour longtemps les bornes de la justification des soumissions aux ordres.

    Il faut sans doute distinguer ces mouvements dans leurs motivations de leurs justifications postérieures, notamment lorsque ces dernières ne sont pas le fait des mutins eux-mêmes. Justifications morales et remises en contextualisation politique cohabitent alors souvent, sans enlever toutefois à la valeur intrinsèque des protestations des soldats. En tout cas, dans la réflexion intellectuelle sur les mutineries, reliée à d'autres considérations plus générales sur la nature du régime nazi ou nippon pendant la seconde guerre mondiale, l'obéissance n'est plus considérée comme une valeur absolue, en regard des objectifs des ordres donnés. D'ailleurs, cette réflexion sur la désobéissance et l'obéissance oblige à se pencher sur les motifs des ordres, sur leur portée morale, sociale et politique, et aucune organisation dans le monde contemporain, qu'elle soit civile ou militaires, ne peut échapper au regard porté sur la discipline demandée à ses membres.

 

André LOEZ, 14-18. Les refus de la guerre, Une histoire des mutins, Gallimard, 2010.

 

STRATEGUS

   

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19 octobre 2018 5 19 /10 /octobre /2018 11:43

    La littérature sur la stratégie est parcourue par l'évocation des hauts faits de nombreux chefs militaires, mettant en relief bien plus leur gloire d'un moment que les conséquences des activités des mêmes chefs dans leur société. Si à propos de la Première guerre mondiale, l'incompétence de nombreux dirigeants militaires, en regard de leurs erreurs stratégiques très coûteuses, est bien détaillé dans de nombreux ouvrages, la question du pouvoir militaire est beaucoup moins documentée. Même si récemment, notamment aux États-Unis et notamment à propos des guerres du Golfe, les conséquences du contournement par les responsables des règles démocratiques sont abondamment dénoncées, dans l'ensemble de l'historiographie, on est plutôt plein de mansuétude envers des chefs militaires, qui, ayant pris le pouvoir politique, ont mené leur peuple dans des conquêtes aventureuses. Que ce soit en temps de guerre ou en temps de paix, il existe bien un lien entre rhétorique sur de possibles génies militaires, compétences et incompétences militaires suivant les promotions dans la hiérarchie, qui ont tendance à promouvoir des carriéristes rompus à toutes les manoeuvres; et le jeu constant, que ce soit en démocratie ou en dictature, entre pouvoir militaire et pouvoir politique. Ce lien était évident à certaines périodes de l'Histoire et même institutionnalisé comme dans la Rome antique ; il l'est moins aujourd'hui, de manière plus feutrée, dans le cadre d'institutions qui donnent la primauté au pouvoir civil. Subsiste en tout cas chez les militaires, une certaine fascination autour de l'idée qu'il a existé et qu'il existera encore des génies de la stratégie.

 

Le génie militaire

    Ainsi, dans le Dictionnaire de stratégie de BLIN et CHALIAND, à la rubrique Génie guerrier, on peut voir mis en relief doublement l'importance ancienne de ce génie-là et son relatif déclin :

"La stratégie est, à l'origine, l'"art du général". Personnage central dans la conduite de la guerre, le chef militaire doit posséder un certain nombre de qualités, certaines innées (!!!), d'autres acquises et aiguisées par une bonne instruction et une longue expérience. Le genre guerrier suppose la combinaison de toutes ces qualités. Concept important de l'histoire de la pensée stratégique, le génie guerrier constitue néanmoins l'un des éléments de la stratégie les plus difficiles à cerner. Son importance au sein du discours stratégique a décliné au cours de ce siècle (le XXème) après avoir connu son apogée lors de la période qui suivit les guerres napoléoniennes. Pour le stratège grec Onosander (1er siècle), le général doit être "continent, sobre, tempérant, économe, laborieux, homme d'esprit, d'âge moyen, généreux, éloquent". Pour Clausewitz (voir le chapitre de son Traité de la guerre), le génie guerrier est un savant mélanges d'aptitudes guerrières et de qualités physiques, psychologiques et intellectuelles. Aux qualités physiques, comme le courage, et psychologiques, comme la détermination ou le sens de la responsabilité, doit s'ajouter l'intelligence. Nul besoin pour le général de connaître tous les détails de la guerre. Cependant, il doit savoir distinguer les éléments importants et prendre en compte tous les facteurs connus et inconnus. Il doit pouvoir se hisser mentalement au-dessus de l'action guerrière dans laquelle il est immergé. Cette activité mentale est d'autant plus difficile qu'elle se déploie dans une atmosphère de guerre où règne le danger, où dominent l'incertitude et la fatigue. C'est pourquoi le général doit savoir simplifier autant que possible les complexités entraînées par son savoir et les données, certaines et incertaines, qu'il a en sa possession. Toutefois, le génie guerrier dépasse la rationalité. L'intuition, le fameux coup d'oeil, déterminent les choix du général tout autant que son activité intellectuelle.

L'évolution de la guerre au cours des dernières décennies a-t-elle modifié l'importance ou la nature du génie guerrier? Les progrès accomplis dans les domaines de la technologie, de l'informatique, des communications, ont rendu la guerre à la fois plus complexe et plus simple pour le commandant en chef qu'elle ne l'était il y a seulement un siècle. Toutefois, si son aspect extérieur change, la nature fondamentale de la guerre reste la même, et celui qui conduit une armée doit posséder des qualités semblables à celles de ses aînés. Si les connaissances nécessaires à la compréhension et à la conduite de la guerre se sont transformées, il reste que le chef suprême doit toujours posséder une excellente vision d'ensemble et une capacité de synthèse supérieure à la moyenne lui permettant de décider et d'agir de manière rapide et intelligente. Le chef militaire aujourd'hui est rarement en même temps un chef politique, comme c'était souvent le cas autrefois. Mais dans un contexte où la stratégie politique est souvent aussi importante que la stratégie militaire, en particulier dans le cas des stratégies indirectes, le chef militaire doit également faire preuve d'un certain génie politique.

La guerre évolue désormais beaucoup plus vite que par le passé et dans des directions différentes, ce qui requiert une réflexion et une adaptation importantes de la part de celui qui est chargé de conduire les opérations. La complexité de la guerre contemporaine actualise cette formule de Clausewitz : "C'est aux esprits scrutateurs plutôt que créateurs, aux intelligences étendues plutôt que douées pour une seule spécialité, aux cerveaux pondérés plutôt qu'ardents, que l'on préfère confier le salut de nos frères et de nos enfants, ainsi que l'honneur et la sécurité de la patrie."

  Ces considérations valent également, toujours selon les mêmes auteurs, pour les grands capitaines.

 

Grands capitaines

   "L'étude de l'histoire des grandes batailles et celle des "grands capitaines" furent pendant longtemps les deux sources d'inspiration principales pour les apprentis de l'art de la guerre." On peut remarquer au passage que ce sont toujours - dans la masse des écrits et des sources audio-visuelles disponibles au grand public - ces mêmes sources qui perdurent aujourd'hui... "L'étude des grands capitaines privilégie la dimension politico-stratégique de la guerre par rapport à la bataille qui met en relief les aspects tactiques du combat. Ainsi se complètent-elles  parfaitement tous deux". Les auteurs proposent d'écouter à cet égard les propos très connus de NAPOLÉON BONAPARTE... "Ce regard en arrière sur les grands soldats de l'Histoire est partagé aussi bien par les théoriciens que par les praticiens de la guerre (...)", chaque général s'inspirant des figures qui les ont précédé. "La place importante réservée aux grands capitaines dans l'étude de la guerre se retrouve dans la plupart des cultures stratégiques, notamment celle de la Chine. dans la culture occidentale, la liste des grands capitaines est assez restreinte. Y figurent les grands généraux et les conquérants de l'Antiquité, puis les grands tacticiens  du XVIe au XVIIIe siècle. Le XIXe siècle est dominé par la figure de Napoléon. Il s'ajoute parfois à cette élite le nom de GENGIS KHAN, l'un des rares à émerger entre ces deux époques, et le seul parmi les non européens. Les irréguliers, même très talentueux, comme Du Guesclin,  Cortes ou Pizarro, font rarement partie du palmarès standard des très grands généraux, à tort d'ailleurs. Ce n'est qu'au XXe siècle que les stratèges de la guérilla et de la guerre révolutionnaire, Lawrence, Mao Zedong, Hô Chi Minh, Vo Nguyen Giap, sont cités en exemple. Les transformations de la guerre (et des sociétés) depuis un peu plus d'un siècle font qu'un individu est rarement dans une position où il peut décider à la fois de la stratégie politico-militaire, de la tactique et de la conduite des opérations. Adolf Hitler, qui s'y essaya, fut un remarquable stratège politique mais s'avéra souvent médiocre dans la conduite des opérations militaires. Il est d'ailleurs significatif que le général allemand de cette époque dont on retient le nom aujourd'hui, Erwin Rommel, évoluait sur un théâtre de guerre marginal. Si la transformation de la guerre et de la manière dont on l'étudie aujourd'hui a inévitablement réduit le rôle de l'individu, notre fascination pour les grands capitaines de l'Histoire demeure intacte."

 

Le rôle de la propagande 

   On ne dira jamais assez que pour qu'un homme apparaisse comme un génie guerrier ou un grand capitane, il faut toute une propagande qui en assure la postérité. On ne dira jamais assez également que très souvent, les instruments de propagation de la popularité de ces héros, tant parmi les soldats que - sans doute surtout - parmi les populations, sont souvent aux mains de leurs partisans, voire monopolisés par eux. Que ce soit par le biais des contes et des chants, des théâtres ambulants ou permanents, du cinéma ou de la télévision, les instruments de propagande opèrent souvent leur influence jusque dans les études des historiens pourtant les plus critiques, ne serait-ce que par l'objet de ces études ou tout simplement parce que, de leur temps, les propagateurs ont fait table rase de tout ce qui pourrait gêner l'image de leurs héros, par de nombreuses destructions et souvent holocaustes mêlant biens et personnes. Il est souvent difficile de contrer ces influences - qui agissent au niveau psychogique et affectif - et de "remonter le courant" afin d'établir la réalité des choses, mais avec les progrès de l'historiographie et la multiplication des approches critiques, on parvient de mieux en mieux à démêler réalité et représentation et surtout à contextualiser l'action de ces génies guerriers et de ces capitaines. On ne peut dissocier les oeuvres de NAPOLÉON de l'organisation de la société qu'il chercha à imposer, comme on ne peut faire abstraction du fait que l'enrichissement d'un État ou d'un Prince, enrichissement qui permet d'ailleurs à cette propagande de se déployer va souvent de pair avec un appauvrissement d'une grande partie de la population (sous forme des destructions subies directement du fait des guerres ou sous forme d'impôts de toutes natures)...  En passant, on peut qu'être étonné de la popularité de NAPOLÉON chez les Russes, alors même que son action a causé de nombreux malheurs sur leur territoire (même s'il y a des explications qui ressortent de la politique et de l'idéologie)... 

 

Compétence et incompétence militaires

La question de la compétence ou de l'incompétence militaires revêt une importance secondaire en résultat du résultat de la guerre. Au lendemain de la victoire française de la première guerre mondiale, l'institution militaire sort paradoxalement renforcée, alors que l'incompétence de certains de ses chefs est tout simplement crasse au long de nombreuses campagnes, coûteuses en biens et en personnes, responsable de stagnation même de la guerre, proprement enterrées dans des tranchées. D'ailleurs, l'absence d'examen critique de l'institution militaire, toute solidaire entre ses chefs officiers, jaillit à la guerre mondiale suivante, par une autre incompétence collective face aux nouvelles conditions de la guerre. L'occultation des erreurs militaires est effacée par la victoire finale, et il faut la grande défaite de Napoléon en 1815 pour que cet examen critique soit fait, l'empereur apparaissant aux yeux des historiens futurs (enfin pas tous) comme un très bon tacticien et un médiocre stratège. En fin de compte, qu'ils soient compétents ou incompétents, n'a pas beaucoup d'importance en regard du résultat militaire final à la fin d'une guerre, tant celle-ci est faite de contingence et de hasard.  Et même en cas de défaite, il est toujours loisible, tant les acteurs sont divers dans chaque pays, de reporter les fautes sur des civils, comme dans l'Allemagne des années 1930...

Mais ce qui compte en revanche, c'est le prestige de ces généraux à qui l'on attribue la victoire, que l'on qualifie de génie ou de grand capitaine, qui pèse sur l'évolution de la société, et singulièrement dans les relations entre pouvoir civil et pouvoir militaire. 

 

Pouvoir civil et pouvoir militaire

   Singulièrement, nombre de ces génies guerriers et de ces grands capitaines ne sont pas sans avoir causé de nombreux torts à leurs propres sociétés, en y imposant une dictature ou un régime autoritaire, interrogeant en celui les relations entre ces héros et leur culte et l'existence d'une militarisation de la société, voire de la domination sur la société civile d'un pouvoir militaire. Si la question ne s'impose évidemment pas pour les sociétés où la population est de toute façon plus ou moins entièrement guerrière, elle se pose pour celles qui sont traversées d'idées ou d'idéal démocratique, comme se targue de l'être une partie de l'Occident puis de plus en plus de pays... Singulièrement, on devrait sans doute moins célébrer les héros sanglants lorsqu'on entend élaborer une société pacifiée ou/et pacifique. Or l'attitude des appareils militaires dans les sociétés d'aujourd'hui est autant liée aux appétits de puissances de nombreux éléments des premiers qu'aux images positives et magnifiées présentes dans les populations des grands militaires passés ou présents. Sans doute, le cas des États-Unis par exemple est-il différent : voilà une démocratie, aux acteurs nombreux dont les pouvoirs s'équilibrent souvent, en tout cas dans le long terme, qui tient les génies et grands capitaines à distance, se méfiant par avance de tout imperium guerrier. Ce qui n'enlève rien au fait que, si forte et et si grande soit cette démocratie de quelques 50 États, elle est travaillée, à l'époque contemporaine, par des forces économiques (complet militaro-industriel puissant) qui la mettent  constamment en danger... Et les événements récents ont montré des tentatives inquiétudes de contournement du système démocratique par l'institution militaire...

 

STRATEGUS

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Élie BARANETS, Comment perdre une guerre, Une théorie du contournement démocratique, CNRS Éditions, 2017.

 

 

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22 septembre 2018 6 22 /09 /septembre /2018 14:05

    L'Histoire est emplie d'Empires nomades éphémères et avant que n'émergent les civilisations sédentaires, les guerres opposent souvent plusieurs grandes tribus nomades, qui, une fois pillées les terres conquises, s'en vont chercher ailleurs les richesses à prendre. Sans doute, les guerres entre Empires nomades et Empires sédentaires ne sont-ils qu'un cas minoritaire de l'ensemble des guerres depuis les débuts de l'humanité et rien ne dit qu'on ne retombera pas dans la tradition d'avant les civilisations sédentaires... En tout cas, l'histoire de ces Empires nomades, ne serait-ce que parce que la vie sédentaire exige une bien plus grande permanence des ressources et des connaissances, ne nous est connue que par le biais de leurs adversaires sédentaires qui, souvent les assimilent culturellement et politiquement. C'est le cas de l'Empire mongol, qui est à notre connaissance l'Empire nomade le plus "stable" et le plus important que le monde (sédentaire) ait connu. C'est souvent la montée fortuite, aidée par de fortes contingences (au bon moment, au bon endroit), d'une de ces tribus nomades et d'un chef conscient de la nécessité d'assurer la discipline et la stabilité nécessaires à l'a durée de son pouvoir. C'est précisément la montée au pouvoir de GENGIS KGAN, privé très jeune de protection et ne pouvant donc pas s'appuyer sur une chefferie, vers 1197, dans les steppes de Haute Asie.

 

Le chef de tribu GENGIS KHAN

   Né entre 1155 et 1167 (1165 pour son meilleur biographe, P. RATCHNEVSKY), il lui faut une dizaine d'années de dures luttes politiques et de guerres (1196-1206) pour soumettre les confédérations tribales qui composent ceux que l'on nomme Mongols (Tartares pour l'histoire européenne à l'époque médiévale : NaÏmans, chrétiens nestoriens, Kéraïtes, christianisés depuis peu, Merkites; Tatars et Oïrats  pratiquant le chamanisme).

Traditionnellement, les associations de tribus plus ou moins nombreuses rassemblés pour une entreprise guerrière sont peu structurées, peu stables, et se désintègrent rapidement, une fois les rapines partagées, chaque tribu restant attachée d'abord à ses intérêts propres. 

Ce n'est qu'à la quarantaine passée au moins du GENGIS - TEMOUDJIN comme il est nommé jusque là - devient le chef "des peuples qui vivent sous la tente". La grande assemblée des notables qui prend les décisions importantes - le Kurultay, le proclame chef suprême : khan. (BLIN et CHALIAND).

La logique tribale veut que si l'on veut maintenir le rassemblement des tribus sous une autorité, il est nécessaire d'entreprendre des conquêtes continuelles et fructueuses. 

 

Les éléments d'un empire nomade qui puisse durer

   Jusqu'au XIIIe siècle, les Mongols avait - comparativement aux peuples turcophones - joué un rôle secondaire en Haute-Asie. Au cours des deux siècles précédents, ils avaient repoussé hors de Mongolie les Kirghiz, mais faute d'unité, n'avaient pas encore créé d'empire. le pouvoir était partagé entre les familles aristocratiques, avec toute une hiérarchie. Les guerriers (nokürs) sont des hommes libres et les sers sont les vaincus. Entre les Mongols, comme chez tous les peuples nomades qui les précèdent, régnait la désunion, et les tribus étaient perpétuellement en conflit larvé ou n guerre ouverte jusqu'à ce que GENGIS KHAN les soumette à une discipline commune.

Selon le même principe décimal qui était employé pour l'armée, les Mongols, en tant que peuple, sont alors divisés par GENGIS en unités familiales (dix, cent, mille familles). Une fois agrégé à une telle unité, un individu qui la quittait encourait la peine de mort.

En ce XIIIe siècle, la Mongolie est prospère. Contrairement à de nombreux peuples nomades, les Mongols ne sont pas poussés par d'autres groupes qui les obligent à se déplacer, mais constituent une puissance montante en quête d'expansion. Au début, les Mongols ne disposent d'aucun service administratif, et GENGIS apporte un génie en la matière, permettant notamment l'organisation d'un réseau assurant la disponibilité des chevaux pour les entreprises militaires. 

Les Mongols peuvent profiter de la division de leur grande voisins : la Chine, qui bien que divisée en deux (Nord et Sud), reste l'adversaire le plus coriace, l'Islam désuni depuis de nombreux siècles, le monde chrétien, orthodoxe ou catholique, avec une papauté qui ne parvient pas à assurer son hégémonie. 

   Le souci premier de GENGIS KHAN est d'éviter les cabales tribales pouvant miner son pouvoir. Il cherche à se gagner des fidèles en favorisant la promotion de chefs de guerre aux origine humbles et qui lui doivent tout. Il crée des unités territoriales liées par une discipline extrêmement stricte et le éloigne les combattants de leur terroir. Il institue, en s'appuyant sur les traditions de la steppe, un code pénal en partie existant, en partie nouveau, le Yassa. L'administration qu'il met en place reste le modèle de toutes les sociétés nomades pour les siècles suivants. Il parvient à créer des troupes d'une discipline inconnue dans la steppe et sans équivalent dans l'histoire médiévale. Pour sa chancellerie, ce nomade illettré fait utiliser l'écriture ouïghour. Très vite, il apprend à tirer parti du savoir des Chinois et des Persans.

Afin de limiter les solidarités tribales, il crée une garde impériale qui se monte à 10 000 hommes ; elle regroupe à la fois des éléments d'élite, quelle que soit leur origine sociale, et des membres des familles nobles, comme otages. Cette garde constitue le noyau des fidèles du régime institué par GHENGIS KHAN. La mobilisation est générale pour tous les hommes valides jusqu'à soixante ans. 

Les conquêtes des mongols sous GENGIS KHAN se font graduellement. d'abord le contrôle de la steppe et des zones forestières voisines ; puis soumission des peuples du haut lénissei et du lac Baikal (1207). Deux ans plus tard, les Ouïgours se reconnaissent vassaux de GENGIS HKAN ; sur l'Ordos, l'État xia xia est occupé. Tout pousse les Mongols vers la conquête de la Chine : la géographie, l'immémoriale fascination des nomades pour le riche et prestigieux État sédentaire dont le souverain décerne les autres honorifiques aux nomades. C'est sans difficulté que les Mongols passent ou contournent les murailles et ravagent l'État de Chin, tenu par les Djurcens. Mais ils ne peuvent s'emparer des villes, manquant de matériel de siège (1211). La révolte des Khitais, naguère maîtres de la Chine du nord, contre leurs maitres china, et leur ralliement aux Mongols, change tout. Grâce aux ingénieurs civils ou militaires khitaïs, les mongols peuvent acquérir le savoir qui leur faisait défaut. La première campagne en Chine (1212) s'apparente à un raid. Un armistice est négocié avec les Chines, GENGIS épouse une des filles de l'empereur. Mais les Chins, par prudence, évacuent leur capitale, Pékin, et se replient sur Kaï-Feng. Du coup, les Mongols s'emparent de Pékin et la mettent à sac. GENGIS se retire de Chine : la conquête, inachevée en 1216, est confiée à l'un de ses généraux, sorti du rang, des plus remarquables : MUKALI. Au début, le clivage entre nomades conquérants et sédentaires subjugués reste total, à l'exception de ceux des sédentaires dont les nomades utilisent le savoir.

L'offensive suivante concerne le Khorezn. Elle est précédée par l'annexion de l'empire des Kara-Khitaï (1217). Au Kurultay (Grande Assemblée) de 1218, la décision est prise d'attaquer le Khorezm en réponse à l'exécution d'ambassadeurs mongols. 

La campagne de GENGIS KHAN est menée après une solide préparation. Des espions sont chargés de recueillir des informations, de répandre des rumeurs, de rassurer la population en matière de liberté religieuse, de reconnaitre le terrain. Ces aspects ne sont jamais négligés par les Mongols sous GENGIS KHAN. En quatre mois, celui-ci défait les forces sans doute supérieures du shah ALLA ALDIN MOHAMED II du Khorezm (sans doute 150 000 contre 100 000 Mongols), par une campagne remarquable. face à un adversaire qui a dispersé ses troupes sur la ligne défensive du Syr-Daria, GENGIS KHAN leurre celui-ci par une offensive combinée dont le shah ignore où se situe le centre de gravité. Tandis que deux armées mongoles avancent, l'une vers Samarcande, la deuxième vers Tachkent, une troisième menée par GENGIS lui-même et son général SUBOTAÏ, traversent le désert du Kizil Koum, fond de façon imprévisible sur Boukhara et les arrières des forces du shah. L'effet de surprise est tel que le shah se retire plutôt que d'affronter les Mongols. Boukhara se rend (mars 1220) et les trois armées convergent vers Sarabande qui tombe après un siège de dix jours.

Mobilité, surprise, capacité de concentration au terme d'une manoeuvre sur une longue distance, la campagne du Khozerm est un modèle du genre. Les ennemis défaits, lorsqu'ils ne sont pas massacrés (la décision est faite selon leur résistance, plus ils résistent, plus les Mongols sont impitoyables) et distribués aux chefs militaires qui les utilisent comme auxiliaires.

L'année suivante, après un très dur siège, les Mongols prennent la ville d'Ourgendj, dont tous les habitants sont passés au fil de l'épée. Pendant ce temps, GENGIS a lancé ses généraux SUBOTAÏ ET DJEBÉ à la poursuite du shah. Celui-ci, traqué, finit par mourir sans avoir été rejoint. Le fils du shah se révèle autrement pugnace. Mais GENGIS le poursuit ; il franchit le Khossaran oriental qu'il ravage. L'armée du fils du shah est écrasée sur les bords de l'Indus (novembre 1221), mais son chef, après un combat intrépide, parvient à prendre la fuite. Sur le chemin du retour, les Mongols ravagent l'Afghanistan occidental (Hérat, Ghazni) et l'Iran oriental. GENGIS retourne en Mongolie par le Kazakhstan actuel (1225).

Entre temps, un extraordinaire raid de reconnaissance est effectué vers le Caucase, la Russie méridionale, par SUBOTAÏ et DJEBÉ. Ceux-ci ravagent l'Azerbaïdjan, la Géorgie, l'Arménie, se heurtent victorieusement aux nomades kipchaks qui appellent à la rescousse les princes russes. Russes et Kipchaks, après une retraite feinte des Mongols qui permet de les séparer en plusieurs tronçons, sont vaincus à la bataille de la rivière Kalka (1222). 

La dernière campagne de GENGIS KHAN est dirigée contre les Tanguts (Chine du Nord-Ouest), mal soumis (1227). Nul doute qu'il ait eu le sentiment et la conscience d'ériger un empire qu'il voulait durable. GENGIS KHAN, avant sa mort (1227), a lui-même désigné son successeur. En effet, la question de la descendance dynastique, compte tenu de l'absence du droit de progéniture, reste un problème hautement conflictuel parmi les nomades. Oncles ou frères du défunt khan pouvaient traditionnellement prétendre à la succession. Les fils, légitimement, le pouvaient également : aussi bien l'aîné que le cadet qui recevait en héritage les femmes et les servantes de son père (à l'exception de sa propre mère). A la mort de GENGIS, l'Empire mongol couvre toute la Haute-Asie, le nord de l'Iran et de l'Afghanistan ainsi que le nord de la Chine. Son empire, selon sa volonté, dépend nominalement du grand khan, son fils OGÖDAÏ, mais il est divisé à la façon traditionnelle entre ses fils. Si l'empire est ainsi partagé, les différentes zones sont soumises (un temps) au même code, le passa, qui renforce la coutume, un même service postal, avec des relais de chevaux et en nourriture tous les cinquante kilomètres, permettant au courrier de parcourir 200 à 300 km par jour, un même service de taxes... Ainsi l'empire mongol parvient à conserver son unité jusqu'à la mort d'un des fils, MÖNGKE (1259).... (BLIN et CHALIAND).

Il convient de préciser que quand on écrit que les Mongols ravagent, occupent un pays, il s'agit de ses routes et voies de communications, ainsi que des villes et villages pas trop éloignés, utiles et non d'un quelconque recouvrement de territoires dont les nomades, d'ailleurs, n'ont que faire, du moment qu'ils perçoivent ensuite tributs et gardent otages... 

Et cela d'autant plus qu'ils bougent constamment, ne se reconnaissent pas du tout dans les valeurs des empires sédentaires (que la majorité des Mongols méprisent par ailleurs). L'opposition d'une partie de l'aristocratie nomade est à la mesure de la fascination que peut exercer le style de vie sédentaire sur une grande proportion des Mongols en général. D'ailleurs, on peut constater que tant en Chine qu'en Iran ou ailleurs, de nombreuses partis de ces peuples conquérants assimilent ce style de vie et sont en quelque sorte phagocytés par les valeurs sédentaires. Le même phénomène a déjà été observé dans l'Histoire à propos de l'Empire Romain. 

 

Un instrument militaire de premier plan

   L'instrument majeur de la conquête est l'outil militaire remarquable qu'a façonné GENGIS KHAN - et qui n'a pas connu à ses débuts que des succès. Les Mongols, comme les autres nomades, exterminent ceux qui leur résistent et leur causent des pertes. Ceux qui se rendent sont épargnés, mais réduits en esclavage et souvent utilisés en première ligne au cours de sièges ultérieurs. Seules catégories systématiquement épargnées : les artisans, et parfois les ministres de la foi. Pas d'innovations chez les Mongols sur le plan tactique : fuite simulée, manoeuvres de flancs, usure et dislocation par l'effet des flèches. Au XIIIe siècle, leur supériorité tient aux innovations instituées : briser les autres chefs tribaux au terme d'une longue et dure lutte, enlever aux chefs traditionnels leurs clientèles, promouvoir aux postes de responsabilité des gens issus du rang et qui lui doivent tout. Cette sélection ouverte amène au sommet non seulement les meilleurs, mais aussi, en principe, les plus loyaux des lieutenants. Enfin, la discipline instituée par le Yassa et la poigne de fer de GENGIS donnaient certainement aux troupes mongoles un esprit de corps et une cohésion sana égale. Cette discipline concerne tout le monde, et permet également d'instaurer une limite franche entre temps de guerre et temps de paix ; dans ces temps de paix, vol et pillage étant interdit et punis de mort pour éviter les vendettas intertidales et protéger le commerce. Avant toute campagne, les Mongols prennent soin à une préparation psychologique : pas seulement l'usage de la terreur (jusqu'à exagérer les exactions commises et encourues), mais la présentation d'une libération éventuelle (liberté religieuse notamment). Ils utilisent pleinement les services qu'ils rendent aux musulmans ou aux chrétiens en leur débarrassant de leurs rivaux les plus efficaces (secte des Assassins pour le califat abaisse par exemple). Tour à tour, ils se présentent comme des alliés permettant leur élimination, et en retour, exigent biens et services - ce qui leur est souvent refusés, d'où leur déprédations successives (contre ces alliés tout temporaires)...  

Jean du PLAN CARPIN, moine franciscain italien envoyé comme ambassadeur extraordinaire par le pape Innocent IV et qui séjourna à Karakorum en 1246 écrit : Pendant une bataille, si, dans un groupe de dix, un ou deux ou trois, ou même davantage, prennent la fuite, tous ceux qui restent sur les dix sont mis à mort, et si tout un groupe de dix prend la fuite, ceux qui restent du groupe des cent dont ils faisaient partie sont mis à mort, s'ils n'ont pu prendre eux aussi la fuite." Bon moyen de maintenir une discipline collective dans l'armée... Il cite également la manière dont les Mongols décochent leurs flèches et la manière de garder près des combattants des chevaux immédiatement utilisables pour lancer une attaque.

 

L'impossible pérennité de l'Empire mongol

  Non seulement, les civilisations sédentaires qu'ils attaquent - par leurs richesses et leur organisation social - attirent l'admiration des Mongols, mais au fur et à mesure que le temps passe, surtout après GENGIS KHAN, les éléments traditionnels des peuples nomades prennent le dessus : divisions entre tribus, entretenues par les sentiment d'injustes partages et les vengeances, abandon de l'organisation décimale de l'armée, reprise du pouvoir politique par les élites aristocratiques... En deux générations, l'Empire mongol n'existe pratiquement plus, même si nominalement, à l'image de ce que fut le Saint Empire Romain Germanique en Occident, les déclarations d'allégeance se poursuivent, ce qui permet d'ailleurs un quart de siècle de paix (1280-1307).  Les Mongols se font assimiler culturellement par les populations des territoires conquis : en Chine ou en Iran, comme ailleurs, notamment via des conversions religieuses de ces contrées. De façon logique, l'empire ne se maintient que dans la steppe eurasiatique, de la Mongolie à la Russie méridionale en passant par le Turkestan. Les descendants de des maîtres de l'Asie Centrale et de la Russie conservent leur puissance le plus longtemps possible. Réellement, chaque partie de l'Empire mongol connait un destin différent, se maintenant en tant que tel de manière différente. Ainsi, les Mongols marquent le destin des peuples conquis, tout en s'y assimilant plus ou moins complète. Ainsi en Russie et en Europe orientale, les Russes ne remporte une victoire décisive contre les Mongols seulement en 1380 (bataille de Koulikovo). 

Non seulement la fascination est continue - sauf aux yeux d'une partie de l'aristocratie qui combat d'ailleurs longtemps GENGIS KHAN - mais le facteur religieux jouent un rôle essentiel aux yeux des sédentaires dans la transformation du nomade de barbare en civilisé, et toutes les associations religieuses se livrent au même prosélytisme envers eux qu'envers leurs proches. La conversion au christianisme, à l'islam, au manichéisme, au bouddhisme confère au nomade ébloui un statut auquel il ne peut prétendre auparavant.

 

Des relations entre nomades et sédentaires 

S'installe souvent, au moment une sorte de relation entre sédentaires et nomades, à la limite des zones d'influence et de circulation. Cette relation peut être fondée sur des échanges effectués dans les marchés frontaliers, des tributs versés par l'Etat aux nomades, des mariages symbolisant une alliance très souvent passagère, parfois dirigée contre un autre groupe nomade. La modification de ce statu quo - où, à Byzance comme en Chine, le commerce des armes et des techniques militaires reste interdit avec les nomades - intervient lorsque l'une des parties s'estime être devenue plus puissante. S'il s'agit des nomades, ils peuvent alors exiger un tribut plus élevé pour rester tranquille, ou des avantages plus grands. L'Etat cède le plus souvent, n'ayant pas d'autres choix. La montée des extrêmes, conséquence de cette perpétuelle torsion de bras pour arracher davantage ou donner moins, se manifeste par un assaut généralisé des nomades s'ils se sentent assez forts. Souvent, ces ruées se produisent lorsqu'une dynastie s'affaiblit. En revanche, avec un souverain énergique, au moment où l'Etat est propre, les sédentaires cherchent à refouler les nomades le plus loin possible, en usant de leurs dissensions  tribales ou en s'efforçant de les priver de leurs points d'appui les plus favorables. L'État ne cesse de passer de l'usage de la diplomatie à celui de la force ; les nomades de celui du voisinage menaçant au raid meurtrier, voire à l'assaut généralisé. 

Le monde nomade est démographiquement limité, car la chasse ne peut nourrir une population dense. A l'inverse d'un État qui mobilise toutes les ressources de l'agriculture et de l'élevage. Ce n'est pas le nombre qui permet aux nomades de l'emporter mais la concentration de l'attaque, la surprise et une supériorité militaire souvent très nette ; avec, en face, des dynasties souvent affaiblies, des populations mal préparées au combat sans merci livré par leurs adversaires nomades.

Des relations mutuellement profitables se tissent généralement entre nomades et sédentaires durant les périodes pacifiques, qui restent toujours dangereuses. L'histoire écrite par les sédentaires - les seuls en fait qui l'écrivent... - insiste toujours sur la sauvagerie des agressions nomades. Mais les contre-offensives, qu'il s'agisse de la Chine ou de Byzance, ont été nombreuses et très meurtrières. Dans ce rapport perpétuellement conflictuel de façon ouverte ou masquée, les nomades ont souvent triomphé. Mais toujours et l'Empire mongol ne fait pas exception, de façon relativement éphémère. Pour que la victoire revienne aux nomades de façon pérenne, il leur faut adopter les formes de gestion des sédentaires, notamment sur le plan étatique... Et même si leurs leaders occupent les postes centraux et les plus importants dans les terres conquises (établissant des dynasties mongoles, comme en Chine), leurs populations, progressivement, sont assimilées de manière plus ou moins complètes et deviennent... sédentaires!

 

F.W. GLEEVES, Secret History of the Mongols, Cambridge, 1982. Marie-Dominique EVEN et Rodica POP, Histoire secrète des mongols, Paris, 1994. Paul RATCHNEWSKY, Gengis Khan, his Life and Legacy, Oxford, 1992.

Extraits de Grande histoire, IBN AL-ATHIR, L'irruption des mongols, dans Edward G. BROWN, A Literary History of Persia, Cambridge University Press, 1902, Traduction de Cathrine TER SARKISSIAN et de Mission to Asia, de Jean du PLAN CARPIN, Comment combattent les Mongols, ibid traduction, dans Anthologie mondiale de la stratégie, par Gérard CHALIAND, Robert Laffont, Bouquins, 1990.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Gérard CHALIAND, Les empires nomades, de la Mongolie au Danube, Ve siècle avant JC-XIVe siècle, tempus, 2006. 

 

STRATEGUS     

 

    

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5 juillet 2018 4 05 /07 /juillet /2018 12:34

    On pourrait intellectuellement faire table rase de tout ce qu'a accompli l'Union Soviétique en dressant par exemple comme certains l'ont fait un "tableau noir du communisme", ce qui évite de considérer l'héritage de plus de soixante ans de "socialisme réel" dans ce grand pays, et qui permet de penser la politique russe actuelle comme neuve et par surcroit dénuée d'"idéologie"... C'est d'autant plus vrai pour la politique de défense et la pensée stratégique soviétiques.

Toutefois, de nombreuses études depuis le début du XXIe siècle, surtout vu la déconfiture d'un certain capitalisme toujours en crise (mais pas pour tout le monde...), examinent de près le bilan économique, politique et social de l'URSS, dans bien de ses aspects, et ici, ce qui nous intéresse, le bilan en matière de défense. 

 

Entre principes politiques et réalités stratégiques

   Ce moment de la stratégie de l'URSS nous intéresse au moins doublement ici : il se situe au milieu d'une confrontation de bellicismes, de pacifismes et d'antimilitaristes, surtout au tout début, et il montre l'évolution d'un système qui se met en place, entre inspirations marxistes révolutionnaires et dures réalités stratégiques. 

    Edward Mead EARLE, analysant toute cette première période, rappelle comment dans ce bouleversement social violent de la Révolution d'octobre 1917 en Russie, les organisations militaires et les concepts stratégiques sont balayés "aussi implacablement que les institutions politiques et les classes sociales, car l'armée est étroitement associée à l'ancienne structure sociale comme l'est la stratégie nationale aux ambitions politiques de l'ancien régime." "De même, poursuit-il, que la Révolution française supprima l'armée aristocratique des Bourbons, lui substitua la levée en masse et utilisa la guerre comme moyen de promouvoir la Liberté, l'Égalité et la Fraternité, de même les bolcheviks se débarrassèrent de l'armée démoralisée et délaissée des tsars et constituèrent une armée de paysans et de prolétaires, l'Armée Rouge, créée le 23 février 1918.

A l'origine, cette nouvelle armée devait l'arme dont disposeraient les "masses laborieuses et exploitées" pour défendre la Révolution contre les ennemis intérieurs et extérieurs. Mais le temps et les besoins de la politique intérieure et internationale obligèrent à en réévaluer la nature et les objectifs, si bien qu'elle se transforma peu à peu en une véritable institution nationale. Si elle demeure l'enfant de la Révolution, elle est également l'idole de la patrie. Après vingt-cinq ans d'expérience à la tête d'une grande puissances, les dirigeants de l'Union Soviétique se soucient moins aujourd'hui (l'auteur écrit en 1943) des dogmes et formules des premiers jours que des dures réalités de la guerre qui régissent les armées modernes, quel qu'en soit le contexte idéologique. Il faut peu de doute qu'on doit, dans une certaine mesure, attribuer le moral remarquable de l'Armée Rouge dans cette guerre contre l'Allemagne nazie à l'idéologie communiste et à la "société sans classes" de la nation soviétique, ainsi qu'à la renaissance du patriotisme russe. Mais, aussi fort qu'il pèse dans la balance, le moral ne peut suffire à expliquer le succès dans la guerre. Aux victoires contribuent également le matériel, la discipline et la supériorité tactique des troupes, la compétence professionnel des officiers de haut rang et l'adoption de principes stratégiques justes. Il faut donc rechercher l'explication de la résistance soviétique à l'invasion allemande dans le coeur de la terre russe et ses traditions historiques autant que dans la dynamique de la révolution bolchevique."

Tout en suivant le stratégiste dans son analyse, nous ne pouvons nous empêcher, dans toute guerre, il y a au moins deux adversaires, de nous étonner de la présentation parfois univoque de la supériorité d'une armée sur l'autre. Si les adversaires savent vanter leur prestige, leur habileté et leur capacité, nous ne pouvons pas ne pas penser qu'il existe aussi d'autres explications de la tenue des armées au combat. Il existe une foncière inégalité entre deux armées face à face, et il n'est pas doive être mise en valeur les mérites de l'une ; il se peut tout simplement que dans une armée face à l'autre, elle fasse preuve tout simplement de l'incompétence des officiers qui la commande, de la détérioration plus grande que celle de l'adversaire de son matériel, d'une étourderie plus grande dans la tactique utilisée, ou d'une méconnaissance plus forte de bons principes tactiques et stratégiques... Au moment où Edward Mead EARLE écrit les lignes qui précèdent, l'armée allemande reproduit les erreurs commises plus d'un siècle plus tôt par NAPOLÉON en Russie, avec tant d'étourderies que rétrospectivement, maints historiens en soient pantois... Et ceci d'autant plus que le corps des officiers allemands de l'époque connait sur le bout des doigts les campagnes napoléoniennes... Mais c'est parfois dans la structure du commandement qu'il faut chercher les erreurs, d'un commandement qui ne tient pas en compte les informations dont pourtant il dispose souvent...

   Quoi qu'il en soit, les différents dirigeants de la jeune Union Soviétique sont aux prises avec des problèmes dont les éléments se retrouvent souvent dans la foulée de la naissance dans la violence d'un régime entièrement nouveau. Tour à tour, suivant les vicissitudes des événements provoqués et subis, LÉNINE, TROTSKI, STALINE, mais surtout les membres du groupe qui crée l'Armée Rouge, des civils, avec TROTSKI et STALINE, FROUNZE, TIMOCHENKI, VOROCHILOV   et avec nombre d'"adjoints", de "complices" ou de "comparses", parfois civils, souvent de plus en plus au fur et à mesure qu'on avance dans le temps, militaires, ont dû affronter (et s'affronter) en même temps principes théoriques révolutions et terribles réalités pratiques. A la recherche d'une doctrine marxiste de défense et en même temps des moyens de gagner des guerres civiles qui se succèdent sur le sol russe, des choix sont faits qui donnent à l'Armée Rouge une coloration  qui dévie plus ou moins de principes réaffirmés dans un flot de propagande. Que ce soit avec TOUKHATCHEVSKI ou plus tard SOUVOROV et KOUTOUZOV, l'appareil militaire soviétique ne cesse pas d'être traversé par des considérations contradictoires. Et même après ces lignes d'Edward Mead EARLE, après la seconde guerre mondiale, se heurtent en pratique ou dans un combat d'idées qui peut paraitre avec le recul du temps surréaliste, cet appareil ne cesse de l'être également, même si l'armée soviétique ressemble de plus en plus à n'importe quelle armée "capitaliste". Et ceci au rythme d'un régime qui apparait de moins en moins comme l'émanation de principes marxistes...

   On peut distinguer deux fils rouges dans ces évolutions : le poids des commissaires politiques nommés en face des responsables militaires dans les commandements, du haut en bas de l'échelle et la réintégration ou non des cadres militaires issus de l'armée russe tsariste. 

    Pour Edward Mead EARLE, "les doutes et les controverses qui caractérisent les affaires militaires soviétiques, pendant les années 1918-1924 étaient attribuables à trois facteurs fondamentaux.

En premier lieu, ils étaient presque inhérents à l'état de chaos de la révolution qui désorganisa tous les services de l'administration et catapulta des civils sans expérience à des postes de grande responsabilité dans la conduite de la guerre. Que Lénine, Trotski et les autres aient accompli autant de choses est remarquable, car les qualités qui font un agitateur révolutionnaire et celles qui font un stratège militaire capable ne sont pas nécessairement les mêmes.

En second lieu, le débat sur la politique militaire fur mené en termes abstrait et en dehors du cadre essentiel de la politique étrangère soviétique. Par exemple, les protagonistes ne surent jamais clairement si le premier souci du gouvernement était de promouvoir la révolution internationale ou de garantir le succès du communisme dans un seul pays. Dans la première phase des pourparlers de Brest-Litovsk, l'intention de Lénine était apparemment de provoquer une guerre civile européenne, mais, par la suite, la politique varia avec le temps et les hommes. Tant que cette question fondamentale n'était pas résolue, il était vain de discuter les mérites de la défensive par rapport à l'offensive, de la manoeuvre et de la mobilité par rapports aux positions et aux fortifications. L'importance de la corrélation entre la politique étrangère et la politique militaire est un problème sur lequel il est nécessaire d'insister constamment dans toutes les nations du monde ; il ne fallait donc pas s'attendre à ce que les bolcheviks le comprissent dès le début.

Troisièmement (...), une grande part du débat sur les affaires militaires n'était que la rationalisation d'ambitions individuelles, manteau masquant à peine la lutte fondamentale pour s'assurer le contrôle du parti et du gouvernement. Pendant près de deux ans avant sa mort, en janvier 1924, Lénine fut malade et son état ne cessa d'empirer. Pendant cette période, la question de sa succession revient dans tous les débats politiques et affecta l'opinion individuelle ainsi que la politique nationale.

Staline, en assumant le pouvoir et en répriment impitoyablement toute dissidence dans les rangs communistes, contribua grandement à clarifier les problèmes. Quoique, à l'exception de la récente dissolution du Komintern, il n'ait jamais complètement désavoué le caractère international du mouvement communiste, sa politique a pris une orientation générale de plus en plus nationaliste. Dans le domaine des affaires étrangères, sa principale préoccupation semble bien avoir été d'assurer la sécurité de l'Union Soviétique plutôt que de porter (...) la révolution au-delà des frontières. Si l'on veut en partie expliquer les objectifs de Staline par sa propre vie et par son caractère, ils furent cependant déterminés aussi par l'évolution des événements en dehors de la Russie, notamment la montée de l'Allemagne nazie et l'intention clairement avouée d'Hitler de s'emparer du territoire soviétique. Il y eut certainement des déviations par rapport à l'orientation générale de la politique de Staline, mais les forces les plus puissantes de cette politique ont été centripètes."  

Sans doute Edward Mead EARLE, dans l'appréciation qu'il fait de la politique de STALINE, est-il très influencé par la capacité de l'Armée soviétique, au moment où il écrit, en matière de sursaut devant l'ennemi nazi, lui attribuant peut-être plus de mérites, surtout dans les années 1940, qu'il en a. D'autant que c'est bien sa politique qui décapita littéralement l'armée, sur des motifs de maintien au pouvoir de sa faction, et son incapacité à percevoir les logiques politiques et militaires, notamment la suprématie étendue des commissaires politiques sur les commandements militaires, explique une certaine difficulté à mener une politique étrangère constante face à l'Allemagne nazie, et du coup, des possibles alliés "capitalistes". Il est évidemment difficile pour quelqu'un qui a passé la majeure partie de son existence politique au plus haut niveau à lutter contre des armées alimentées, financées, recrutées par les puissances que sont la France et l'Angleterre entre autres, de concevoir des alliances réellement du "troisième type" par rapport aux conflits idéologiques intenses des années 1920 et 1930... L'aspect autoritaire de son régime n'est pas négligeable dans son appréciation de différences de conception de la société entre celle établie par les nazis et celle défendue par les "démocraties" occidentales d'alors... Une certaine admiration et une certain envie aussi envers le système si efficace industriellement, socialement et militairement mis en place par le Parti nazi a pu obscurcir son jugement.

 

Élaboration d'un discours stratégique

     C'est entre le milieu des années 1920 et la fin des années 1930 que s'élabore, laborieusement, mais de façon pérenne, un discours stratégique soviétique.

Jacques SAPIR, spécialiste de l'économie et du système militaire soviétiques, décrit celui-ci et comment il s'élabore, des concepts de ce discours ayant été reprise ensuite dans le... discours militaro-professionnel américain dans les années 1960 et 1970. 

"L'idée de constituer l'expérience immémoriale des combattants en une science de la guerre n'est pas chose nouvelle. Par ailleurs la fin du XIXe siècle et le début du XXe ont été fertiles en tentatives scientifiques, mais aussi parfois scientistes. (...). Le contexte de (la) naissance (de la pensée stratégique soviétique), la conjonction de travaux antérieurs entamés pendant la période tsariste avec le discours marxiste, a certainement été décisif. Pour autant, il serait trompeur de réduire la pensée militaire soviétique à la simple addition d'une tradition et d'un discours. Les conditions de rencontre entre les deux, les interprétations du discours par des opérateurs qui n'en étaient pas nécessairement familiers, ont donné une épaisseur particulières à ce processus. Celui-ci renvoie tout autant à un problème de réception (la réception du marxisme dans l'élite militaire russe ralliée au pouvoir soviétique) qu'à un problème de traduction, de double traduction en fait, du marxisme vers le discours opérationnel militaire, de ce discours vers le marxisme stalinien en train de se constituer." 

Jacques SAPIR estime que "le discours soviétique trouve sa plus grande richesse et sa dimension réellement scientifique, dans une articulation entre une science militaire et un art de la guerre." Cette articulation n'est soulignée, et très largement, que dans les années 1960 en Occident. Mais elle se trouve déjà dans les écrits des auteurs soviétiques dès la fin des années 1940. 

"Il faut savoir et prévoir, mais on ne saurait tout savoir ni tout prévoir. De manière significative, le discours stratégique soviétique a distingué la prévision, qui implique une probabilité à un événement, la prédiction qui relève de l'art du jugement subjectif à partir d'éléments quantifiables et qualitatifs, enfin le pronostic qui est une conjecture établie dans des conditions où les éléments de connaissance ne sont pas quantifiables et ne peuvent être testables antérieurement à l'expérience. En cela, ils se détournent des autres discours stratégiques qui soit mettent l'accent sur la dimension scientifique, soit au contraire estiment que tout se réduit en un art d'application.

Dans sa forme la plus achevée, la pense soviétique a distingué les lois du conflit armé des lois de la guerre. Les premières renvoient directement aux invariants que l'on peut retrouver à travers l'analyse historique des combats. Ces lois permettent d'introduire un minimum de prévisibilité dans le chaos de la bataille ; elles concernent les relations entre les méthodes et formes de combat et la nature de la guerre, son contenu socio-politique, ainsi que l'articulation entre les différents niveaux d'opération, et elles se manifestent à travers les formes de structuration et d'organisation des forces comme dans les principes guidant les plans formulés par les commandants." On profitera de ce passage pour bien faire comprendre le caractère non évident, contrairement à ce que l'on pourrait croire, de ce qui précède. Toute une tradition en Russie, mais aussi ailleurs, dénie la possibilité de distinguer de telles lois dans les chaos de la guerre. Cette tradition se retrouve dans une partie du pacifisme russe (TOLSTOÏ), mais aussi dans une grande partie de la littérature russe. Une étude plus fouillée de cette littérature permettrait de savoir jusqu'où va ce déni de l'existence de ces lois, qui met en avant le caractère complètement accidentel de telle victoire ou de telle défaite. 

"Ces lois sont liées et interdépendantes avec celles de l'économie politique, dans la mesure où les bases économiques et sociales d'un pays exercent une influence fondamentale sur sa manière de gérer un conflit armé. Cette interdépendance va nettement plus loin, aux yeux d'un auteur soviétique, que les simples capacités de production (...) ou que les ressources budgétaires. Elle inclut le fait que le moral des troupes et de la population, les formes sociales d'organisation, interviennent directement dans la manière de se battre.

Les lois de la guerre ont un sens bien plus large que les précédentes. Leur statut provient de l'analyse par les soviétiques de la guerre comme une activité totale, dont le contenu englobe mais dépasse la seule conduite des opérations. Ces lois régissent les déterminants de la corrélation globale des forces entre les belligérants. Cette notion de corrélation des forces est particulière au discours militaire soviétique et ne doit pas être réduite à celle d'équilibre. En effet (...) la corrélation des forces signifie que la puissance de chaque adversaire est la résultante de facteurs séparés mais liés entre eux par des interactions de type causal ou des rétroactions. L'évaluation des relations entre l'Union Soviétique et un adversaire potentiel faisait donc intervenir le jeu possible de ces interactions et rétroactions dans unes perspective qui n'était donc pas statique, comme dans une simple comptabilité des moyens, mais dynamique. Les lois de la guerre interviennent alors pour donner un sens à ces relations entre des facteurs séparés, qui peuvent appartenir à des domaines différents comme l'économie, la démographie, la géographie ou la psychologie. On comprend, alors, que de ce point de vue, elles aient une supériorité logique sur les lois du conflit armé.

L'existence de lois scientifiques, qu'elles concernent la guerre en général ou le conflit armé, n'entraine pas une capacité, réelle ou potentielle, à tout mesurer ou à tout savoir. L'une des affirmations majeures du discours soviétique est justement que la guerre est, simultanément un phénomène chaotique et marqué par des régularités (SAVKIN). La dimension chaotique provient de la part irréductible que joue la décision humaine, avec sa dimension subjective. Les régularités, qui expriment tout autant des lois fondamentales que des principes d'application subordonnés à des contextes particuliers, ne sauraient donc résumer la totalité du phénomène. Qui plus est, les lois fondamentales qui concernent le conflit armé sont multiples et relèvent de domaines différents (de l'économie à la physique, en passant par la statistique). Leur combinaison ne saurait être stable dans le temps, et leurs formes d'expression nécessite une interprétation, c'est-à-dire un retour de la subjectivité de l'acteur. L'art militaire apparait donc comme une partie intégrante de la science militaire, conçue comme un système de connaissances à la fois exhaustif dans ses domaines et incomplet dans sa nature. La nécessité d'interpréter ouvre alors la porte à la créativité du commandant, cette créativité qui lui permet de ne pas être l'esclave du contexte objectif mais de l'utiliser de la manière la plus appropriée. Mais cette interprétation créative est aussi susceptible de faire apparaitre des lois jusqu'alors inconnues ou négligées, de mettre en évidence les limites de la connaissance antérieure, initiant alors de nouveaux programmes de recherche. C'est pourquoi l'opposition entre l'art et la science dans le domaine militaire ne renvoie nullement à l'opposition traditionnelle entre théorie et pratique. Il s'agit pour les pensées stratégiques russes d'un véritable couple dialectique, dont la mise en oeuvre engendre un bouleversement perpétuel des formes du conflit armé."  Le thème de l'opposition entre art et science militaires est un thème relativement rebattu en Occident, et les soviétiques estiment y avoir trouve une solution originale.

"Ce que les théoriciens soviétiques appelaient la doctrine militaire correspond à l'ensemble du contexte socio-politique dans lequel se déroule un affrontement armé ; cette doctrine militaire consiste en réalité en l'élaboration de scénarios probables de conflit, l'identification des adversaires et la description des moyens par lesquels l'État se prépare à la conduite d'un conflit. Ce que nous appelons usuellement la doctrine militaire, c'est-à-dire l'ensemble des règles qui sont censées guider la composition et l'usage des forces, correspond dans le lexique soviétique à l'art militaire. Quant à la doctrine opérationnelle (au sens occidental), elle se traduit alors par la notion de conceptions opérationnelles." Il faut bien entendu comprendre, que pas plus qu'antérieurement au marxisme, il ne s'agit de guider l'emploi des forces au-delà de la victoire militaire. Sous couvert d'une certaine phraséologie, on aurait pu comprendre une réflexion qui aille au-delà. Mais l'ennemi identifié et la stratégie énoncée et suivie, on est toujours dans le cadre clauweitzien de forces contre forces. Une fois l'ennemi vaincu et cela à tout prix, pas de perspectives tracées sur les conséquences des moyens de la victoire... Et dans beaucoup de cas, à l'Est comme à l'Ouest, ce qui en résulte, c'est un accroissement important de l'influence des valeurs d'autorité, du poids de l'appareil militaire dans l'économie et la société et de conceptions centralisatrices du pouvoir... C'est si vrai que les réflexions soviétiques aboutissent à la notion d'art opérationnel, l'essentiel est d'obtenir la victoire militaire. Nulle inclusion de problématique de classes là dedans, le jeu des étiquettes faisant le reste. Et logiquement tout ce que cet art opérationnel soviétique peut être repris par un État et un gouvernement qui méconnaissent jusqu'au premier terme ce marxisme si proclamé et en même temps si peu présent... Le discours scientifique soviétique prépare, rétrospectivement parlant, le renouveau actuel de la puissance militaire russe. C'est dans les années 1960 en URSS que l'articulation fondamentale entre science et art militaires  est largement soulignée. C'est à partir de leurs propres problématiques, à l'écart de ce qui se pense en Occident dès le début de la Seconde Guerre Mondiale, que les Soviétiques élaborent leurs concepts clés. 

Pour Jacques SAPIR, "dans la pensée soviétique, les évolutions de l'art militaire ont toujours étroitement liées aux transformations de la production, des techniques et des relations de la société à ces dernières, y compris dans leurs structures. On retrouve ici une thèse que l'on peut qualifier de marxiste, si l'on s'en tient, mais qui est, en réalité, une simple leçon d'histoire matérialiste, soit que la manière dont une société fait la guerre ne saurait être indépendante de la manière dont cette société s'est organisée en un ensemble d'institutions et d'organisations, de pratiques et de représentations politiques comme symboliques. Cette thèse conduit à un autre concept clé du discours militaire soviétique, celui de révolution dans les affaires militaires. Une telle révolution signifie que les interactions entre le progrès scientifique, sa diffusion dans le monde de la production et ses conséquences dans l'organisation des sociétés sont en train de provoquer des changements non plus quantitatifs mais qualitatifs."

En ce sens, les Soviétiques ont considéré l'existence de trois révolutions de ce type depuis deux siècles :

- l'union entre la naissance des armées de masse, à la suite des changements politiques et sociaux induits par la Révolution française et la diffusion massive des moyens mécaniques. C'est l'émergence de la guerre à l'âge industriel, ou à celui de la machine ;

- l'invention et la diffusion des armes nucléaires ;

- l'émergence et la diffusion des méthodes de collecte et de traitement quasi instantané de l'information sous ses différentes formes.

Les textes soviétiques vont plus loin que la simple constatation de l'adaptation des armées aux évolutions techniques. "Si l'innovation prend un aspect révolutionnaire, poursuit, Jacques SAPIR, c'est à travers sa diffusion massive et à sa capacité de déstabiliser les anciennes relations entre l'individu - le monde matériel - la société, et à en faire émerger de nouvelles."

"Si l'on procède à une récapitulation des différentes conséquences dans l'art et la science militaire que les Soviétiques en tirent), il est alors clair que la stratégie est le domaine du choix du théâtre des opérations et de la posture que l'on y adopte. Doit-on y rechercher un résultat définitif, comme la destruction de la totalité des moyens adverses ou l'effondrement de sa capacité politique d'action (entrainant sa capitulation), ou doit-on au contraire y adopter une posture d'économie des forces, dont l'application la plus efficace est évidemment la dissuasion de l'adversaire potentiel de recourir au conflit armé sur ce théâtre? La définition de l'objectif stratégique est donc avant tout politique : elle peut et doit se faire en collaboration avec les autorités militaires qui sont en mesure de dire ce qu'il est possible d'obtenir et à quel coût. En cas de décision d'action, il convient de désigner un commandant ayant la responsabilité de l'ensemble du théâtre. Durant la guerre contre l'Allemagne et se alliés, les envoyés spéciaux du haut commandement jouaient ce rôle."

 

La continuité d'une pensée stratégique qui remonte loin.

  "Une des leçons que l'on peut tirer de l'examen des termes employés par les théoriciens militaires soviétique, poursuit plus loin Jacques SAPIR après avoir précisé la distinction entre  niveau de décision stratégique et niveau d'opérationalité, qui se retrouve dans l'organigramme  des directions de l'armée soviétique, est l'importance des distinctions entre des niveaux différenciés au sein d'un ensemble global, le théâtre d'action. Ce vocabulaire a été constamment amélioré et n'a trouvé sa forme définitive que dans les années soixante. Cependant, les notions qu'il décrit sont bien présentes dès le début des années vingt. Cette capacité à penser la profondeur, et en même temps les différents échelons intermédiaires, est une caractéristique fondamentale de la pensée militaire soviétique. Il est probable qu'elle constitue un héritage de la guerre civile, voire même de la théorisation de conflits antérieurs, comme la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Les militaires russes et soviétiques ont eu d'emblée à penser la manoeuvre sur des espaces immenses." Ils l'ont fait dans des conditions difficiles et malgré les purges la connaissance théorique est parvenue à être transmise... Ils ont eu à mesurer rapidement les interactions possibles entre les actions militaires et les répercussions politiques. 

"La notion d'art opérationnel, explique toujours Jacques SAPIR, est ainsi née en URSS dans les années 1920, même si elle est enracinée sur des intuitions antérieures. Cette période fut marquée par une étonnante inventivité dans le domaine de la théorie militaire et les politiques économiques."  Elle voit le jour notamment avec les écrits de Vladimir Kiriakovitch TRIANDAFILLOW (1894-1931) et Alexander SVETCHINE (1878-1938). Ce dernier décrit la tactique comme le matériau de base de l'art opérationnel, lui-même destiné à être la base de la stratégie. L'art opérationnel se construit comme une théorisation d'expériences et dans une perception des guerres futures. L'art opérationnel est ainsi largement déterminé par les deux types de posture stratégiques : l'annihilation et l'attrition. Le concept d'attrition est utilisé dans la littérature militaire pour définir des situations où les moyens adverses sont détruits en une succession d'opérations répétées relativement rapidement et n'entrainant, à chaque, que des pertes limitées. Ce concept diffère de celui de la guerre d'usure en ceci qu'il ne fait nullement référence à l'affaiblissement de la volonté adverse. Si une guerre d'usure implique des stratégies d'attrition, ces dernières peuvent être mises en oeuvre dans d'autres contextes. C'est Nikolai Efimovich VARFOLOMEEV (1890-1939) qui se penche de manière systématique sur le concept stratégique d'annihilation. Il met l'accent sur la nécessité de combiner la rupture et l'exploitation, en portant le combat dans la profondeur du dispositif ennemi. Une telle combinaison implique une succession d'opérations qui, à leur tour, mettent l'accent sur la dimension logistique, qui devient alors partie intégrante de l'art opérationnel. Dans les années 1920, une telle conception conduit à mettre l'accent sur les contraintes issues de l'état de l'économie russe, et en particulier de la domination de l'agriculture. Ceci est d'autant plus important que l'URSS doit s'attendre à un conflit avec des pays à économie industrielle. Dans ces conditions, en attendant que l'industrialisation porte ses fruits, le maintien de "l'alliance ouvrière et paysanne" est un facteur stratégique critique. V.K. TRIANDAFILLOW cherche à produire la théorie de la structure des forces adaptée à ces conditions. Il préconise un mélange de forces massives et faiblement équipées et d'unités de choc très mobiles et fortement mécanisées. Il espère ainsi réduire le fardeau militaire et aboutir à une logique de développement des forces armées compatibles avec la Nouvelle Économie Politique préconisée par LÉNINE. Dès le départ en outre, dans l'esprit de ces théoriciens, les forces aériennes et terrestres sont intégrées, à des lieux d'une réflexion menée en Occident par DOUHET. La suprématie aérienne est recherchée par la frappe d'objectifs stratégiques militaires et non par la recherche de destruction des centres urbains. Si lors de la Grande Guerre Patriotique, comme la nomme les Soviétiques la Seconde Guerre Mondiale, l'aviation de bombardement est sur-développée, c'est pour couvrir une surface de combat sans équivalent à l'Ouest. Jonctions ferroviaires, aérodromes, noeuds routiers, trains et navires sont les objectifs d'une aviation de bombardement, appuyée par une aviation d'assaut pour assurer la maitrise du ciel. La notion d'engagement aéroterrestre soviétique a près de quarante ans d'avance sur l'Airland Battle de l'OTAN. C'est que les rivalités entre armes jouent moins fortement qu'en Occident, entrainant leur coopération plus étroite, aidée par une structure de commandement bien plus centralisée qu'à l'Ouest. 

En même temps qu'il se constitue, le discours stratégique soviétique s'intègre dans un contexte extrêmement changeant. "Les différents concepts et notions élaborées durant les années vingt durent être traduits en des formes organisationnelles bien réelles au fur et à mesure du réarmement de l'URSS. Ce fut loin de se faire de manière aisée ou linéaire, et les débats furent importants, que ce soit pour les priorités ou pour les formes que devait prendre l'Armée Rouge modernisée." Notamment pour le problème de la mécanisation. 

S'appuyant sur les conceptions de TRIANDAFILLOW, père des futurs corps mécanisés, le développement du concept des opérations en profondeurs est impulsé surtout par VARFOLOMEEV et TOUKHATCHEVSKY. Partisan d'une industrialisation accélérée comme d'une forme d'armée communiste (sans apport des anciens cadres russes et avec surveillance des conseillers politiques), ce dernier voit ses thèses écartées, mais pas pour des raisons logiques militaires mais dans les méandres des ambitions personnelles à la tête du jeune État. L'abandon de la NEP, la collectivisation forcée des terres, qui rendent peu crédible l'alliance paysans-ouvriers d'une Armée Rouge moderne, conduisent dès la fin des années 1920, à rechercher des scénarios de guerre courte, offensifs, avec frappe des objectifs le plus vite possible. L'arme de choc à privilégié est donc alors une combinaison d'unités blindées, mécanisées et aéroportées, peu nombreuse certes, mais capable de frapper des points essentiels à la machine de guerre ennemie. Le tournant est rendu explicite par le glissement du concept de bataille en profondeur à celui d'opération en profondeur. Ce changement peut se lire quand on campe les Règlements de 1929 et de 1933. "Ainsi s'accomplit une évolution paradoxale ; le mouvement qui conduisit les penseurs soviétiques à exploiter pleinement le concept d'art opérationnel mis à jour par A. Svetchine, fut celui-là même qui les conduisit à un fétichisme de l'offensive produisant l'oblitération de certains des enseignements de ce même Svetchine sur le rôle des opérations défensives et de la guerre d'attrition."

En se focalisant, et cela de plus en plus quand on se rapproche des années 1940, sur l'offensive, et en se positionnant donc comme la force d'initiative dans la guerre, l'Armée Rouge abandonne les projets de mobilisation massive. Une offensive réussie doit faire l'économie de cette mobilisation. TOUKHATCHEVSKY, qui connait bien les auteurs occidentaux, de FULLER à DE GAULLE, introduit dans la culture militaire la notion d'opérations combinée aéroterrestre. Ses idées et de celles du groupe d'officiers qui l'entourait sont dignes d'admiration, comme l'écrit Jacques SAPIR, qui périrent dans les purges de 1937, mises en oeuvre bon an mal an, impliquent une industrialisation à marche forcée pour équiper l'Armée Rouge de ces engins mécanisés indispensables à l'offensive, avec un arbitrage sur la quantité au détriment de la qualité des armements. Et ce faisceau d'évolution, ainsi que la position de forces suprises par la l'ennemi, conduit à la débâcle du début des années 1940, débâcle que l'URSS ne réussit à surmonter, il faut le noter, que grâce en partie aux prêts et aux dons massifs de matériels américains envoyés par dessus le Pacifique pour soutenir son effort de guerre...

 

Jacques SAPIR, Le discours stratégique. élaboration et pertinence d'un langage stratégique, dans Mots, n°51, juin 1997, www.perse.fr. Edward Mead EARLE, Lénine, Trotsky, Staline, La guerre selon les Soviétiques, dans Les maitres de la stratégie, tome 2, Bibliothèque Berger-Levrault, 1982.

 

STRATEGUS

 

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13 juin 2018 3 13 /06 /juin /2018 09:11

     Le mot frontière vient directement de front, notion toute militaire, et après un demi-siècle marque par des rivalités d'ordre idéologique entre des États regroupés en alliance - séparés par des fronts froids stratégiques - ou à l'intérieur des États - divisés entre des espace utiles sous contrôle des centres politiques et des sanctuaires propices aux guérillas -, les tensions présentes (après la longue guerre froide), liés aux choc des affirmations et des ambitions nationales, imposent un renouveau de la réflexion stratégique sur la problématique des frontières. C'est en tout cas le problème que se pose Michel FOUCHER. Au moment où ce renouveau des ambitions nationales se heurtent aux plus grands mouvements migratoires depuis au moins deux siècles, qui plus est semblent devoir durer longtemps vu les guerres et les changements climatiques, la question, apparemment archaïque des tracés frontaliers et du cadre territorial où s'inscrit le fait national, reste vive et, paradoxalement, les réponses ouvrant des voies d'apaisement difficiles à formuler. C'est que les voies faciles du regain des tensions, alimentées par un certain échec de la construction européenne, ouvrent au contraire des problématiques de fragmentations où les revendications frontalières peuvent reprendre le devant de la scène. 

   Alors que de nouveau, des conflits territoriaux se prolongent en Europe balkanique comme dans le Caucase et aux confins indopakistanais, que des menaces planent autour d'une Chine soucieuse de réunifier les territoires perdus, la question des frontières garde, pour l'analyse stratégique, toute sa pertinence. On aurait pu penser qu'avec l'heure des grands réseaux financiers, informatiques et informatifs, était venue celle de la fin des territoires, versant spatial du diagnostic (faux) de la fin de l'Histoire, provoqué, selon certains auteurs par le triomphe de la démocratie (mais de quelle démocratie?) libérale. La conjonction entre la question mal liquidée de l'Empire russe (soviétique) et la déception des peuples devant l'entreprise libérale européenne, ouvre sans doute une nouvelle période historique, où la question nationale redevient première. 

L'utilité des frontières...

   C'est ce constat qui amène Michel FOUCHER (né en 1946), géographe, diplomate et essayiste français, fondateur de l'Observatoire européen de géopolitique de Lyon, et depuis 2007, membre du Conseil des Affaires étrangères et expert auprès du Conseil économique d la défense, à reprendre l'histoire de la formation des territoires nationaux et à remettre à jour l'archéologie des savoirs dans ce domaine.

Les frontières sont des structures spatiales élémentaires, de forme linéaire, à fonction de discontinuité géopolitique et de marquage ou de repères, au triple registre du réel, du symbolique et de l'imaginaire. La discontinuité se joue entre des souverainetés, entre des pouvoirs qui ont la réalité du contrôle sur un espace borné. Le registre symbolique renvoie à l'identité du groupe national situé à l'intérieur d'un périmètre frontalier donné, ou le plus souvent construit. Lorsque des monuments aux morts des villages français rendent hommage aux soldats tombés au front, ils entretiennent la mémoire civique et en appellent à la patrie éternelle. IL y a donc bien évocation de la survie collective, seule justification du sacrifice du sang versé, et dont la maitrise d'un territoire aux frontières sûres et reconnues, aptes à la défense, serait en quelque sorte le garant. Quant à l'imaginaire associé à la frontière, il connote le rapport à l'autre, voisin ou ennemi historique, mais aussi à soi-même et aux mythes fondateurs d'une nation particulières.

Autant la ligne de front, frontière chaude et mobile, renvoie au réel, comme lieu d'affrontement où,pour l'une des deux parties au moins, se joue la survie, autant une frontière pacifiée, froide, évoque les questions relatives à l'être national, à l'identité et à la pérennité d'un particularisme qui,n dans le discours singulier d'une nation, prend valeur d'absolu. La frontière est donc le plus souvent perçue comme une discontinuité entre deux histoires et deux systèmes de représentations, soutenues par des langues officielles distinctes dans la majeure partie des cas.

Les frontière peuvent perte définies comme l'enveloppe continue d'un ensemble spatial, d'une entité étatique, assez cohérente au plan intérieur pour que les clivages principaux ne traversent plus l'intérieur du territoire mais soient reportés sur le périmètre externes. l'évolution administrative a progressivement conduit à regrouper sur ce périmètre l'exercice d'une série d'attributs de souveraineté : prélèvements discaux, barrière sanitaire, contrôle migratoire et une partie des dispositifs de défense? Quand la cohésion interne vient à faire défaut, peuvent se faire jour des tensions de type séparatiste, visant à établir de nouvelles frontières. Les mutations territoriales postérieures à la fin de la guerre froide en Europe sont pour l'essentiel d'origine interne, provoquées par des remises en cause des assemblages multinationaux plus ou moins imposés. 

Notons tout de suite que les considérations réelles, symboliques et imaginaires ne se recouvrent que lorsque l'efficiencité du pouvoir qui définit officiellement ses limites géopolitiques est confirmée. Une chose est l'arpentage des terrains, une autre est l'application d'un réel pouvoir, une autre encore est la permanence d'un pouvoir d'État, face à des pouvoirs qui exercent sur lui - lieu des mouvements centripètes - des contraintes centrifuges. Le modèle français de la frontière, s'il est reconnu par tous les États ne suffit pas à définir cette réalité du pouvoir. Les difficultés de relief, les zones mal explorées ou mal accessibles, les applications plus ou moins script du droit national sur le territoire, la volonté même du pouvoir central - dans ses définitions comme dans ses moyens matériels régaliens, tout cela peut relativiser une frontière...

  Les frontières d'État, nous dit encore Michel FOUCHER, sont en même temps, à une autre échelle, un plan de séparation-contact, de différenciation des rapports de continuité avec d'autres États, d'autres systèmes politiques. Là se joue le rapport à l'Autre, fondement des relations dites internationales qui sont plus nettement inter-étatiques. En effet, les configurations nationales peuvent, selon les hasards de l'Histoire, transgresser les limites inter-étatiques, et, selon les intérêts des groupes dirigeants des majorités et des minorités concernées, ces distorsions présentent un degré variable d'instabilité. Là encore, il s'agit moins de foncières stricto sensu que de jeux de pouvoir, mais ceux-ci débouchent le plus souvent sur des revendications de modifications des tracés. 

Pour une analyse efficace des faits frontaliers, dont la variété est infinie, il importe de distinguer entre plusieurs échelles. L'enveloppe définit la limite extérieure totale d'un État. Cette enveloppe définit la limite extérieure totale d'un État. Cette enveloppe se subdivise à son tour en dyades, frontière commune à deux États, et chaque dyade est composée de segments, de taille régionale. Le tracé désigne la localisation précise d'une dyade donnée sur le terrain, au regard des diverses configurations de la géographie physique, humaine et historique. Analyser un tracé frontalier, c'est donc d'abord décrire ces recoupements entre des dyades et des espace concrets. C'est aussi rappeler les circonstances et les raisons des tracés, puisque le plus souvent plusieurs options étaient possibles ; cela revient à exhumer les aspirations satisfaites par les tracés, au temps des négociations qui les ont produits. Recherche difficile, les textes dont souvent défaut, surtout lorsque les tracés les plus récents reprennent en fait, et plus souvent qu'on ne le croit, y compris en Afrique, des "traces" antérieures, bref, des proto-frontières. Les opérations de tracés sont elles-mêmes complexes, comme le rappellent les complexes et âpres débats sur les cartes successive de la partition yougoslave où parfois l'affectation d'un puits, d'une colline ou d'un segment de route montagnarde fait problème. Alors que les traités procèdent à l'allocation des territoires à grands traits, la délimitation est conduite à des échelles moyennes tandis que la démarcation préalable au bornage, se réalise sur le terrain, avec des commissions ad hoc, dont les travaux durent plusieurs années.

  C'est dire que les frontières sont des objets historiques, propre à une technologie plus ou moins aboutie, existante surtout dans l'Histoire depuis peu (en gros surtout depuis le XIXe siècle). Parler de frontières pour des époques antérieures est une commodité d'historien ou même tout simplement de représentation scolaire de l'évolution des puissances dans le temps. Il ne viendrait pas à un sénateur romain, même avec les outillages bien complexes de l'époque, l'idée de discuter des "frontières" de l'empire Romain. Il s'agit de marches, c'est-à-dire d'espaces plus ou moins flous et épousant la plupart du temps des reliefs plus ou moins changeants, ou de routes, c'est-à-dire d'un ensemble de constructions qui facilitent à la fois le transport de marchandises et de personnes, qui permettent la défense des villes, ou l'accès à des endroits stratégiques pour leur contenu ou pour leur position. De même, l'existence d'un espace contrôlé, doté d'un maillage de reconnaissance à plusieurs échelles, où puisse s'exercer un pouvoir d'État, est elle aussi récente. Même un Monarque du Moyen-Âge ou de la Renaissance ne pense qu'aux ressources qu'il peut se procurer, aux populations sur lesquelles il peut compter pour recruter les éléments de ses armées et aux lieux dotés de significations religieuses, voire et cela constitue déjà un raffinement les délimitations sur un plan géographique des villes (et partant des villages) soumises à son pouvoir... Tout dépend des progrès de sa cartographie et l'histoire des fronts, des marches et des frontières est très liée au progrès de la cartographie...

 

Des types différents de frontières

Michel FOUCHER distingue cinq types de frontière. Il calcule que de nos jours le monde politique est divisé en plus de 250 000 km de frontières terrestres, se décomposant en enviant 280 dyades. La tendance générale est à l'augmentation du nombre de dyades du fait des successions d'Etat en Europe et en Afrique. Et parmi ces frontières, on peut selon lui esquisser une typologie des réalités frontalières contemporaines.

- Un premier type de frontière met en situation de séparation-contact des entités à économies fortes et des aires en voie de développement et à croissance démographique encore forte. Il songe ici à la très longue dyade américano-mexicaines, ligne ponctuée de villes jumelles très actives et à l'économie intégrée ; c'est le contraste de développement qui fonde ici le fait régional articulé autour des villes frontières. Dans une large mesure, ce phénomène se trouve entre les deux rives de la Méditerranée, mais la discontinuité maritime permet des contrôles plus efficaces, qui n'effacent pourtant ni l'histoire coloniale - domination de la rive Nord sur la rive Sud - ni les flux idéologiques (et religieux d'ailleurs...). Les relations entre sociétés des deux rives restent durablement marquées du sceau du malentendu. Les politiques de fermeture migratoire pratiquées par l'Union Européenne ne peuvent qu'accentuer les frustrations dans les sociétés en crise de la rive Sud et entretenir des tensions politiques durables.

- Un deuxième type de frontière correspond aux fronts ethniques actifs, notamment aux confins serbo-croates et à l'intérieur de la Bosnie, ainsi que dans le Caucase, pour les États successeurs de l'Union Soviétique. Le fait majeur tient à ce que le but de guerre central est la modification des frontières démographiques par des pratiques de transferts forcés de populations. On doit constater que depuis le début de ces guerres - 1989 dans le Caucase, 1991 pour l'ex-Yougoslavie - cet objectif a été largement atteint. Les puissances extérieures n'ont fait qu'assister passivement à ces pratiques, espérant sans doute qu'elles permettraient ensuite d'obtenir des accords de paix, transformant les fronts militaires en frontières de régions autonomes ou même d'États. En tout état de cause, le principe de non-changement des frontières par la force est bafoué, puisque la plupart des parties en conflit visent à construire un État national à base mono-ethnique.

- Un troisième type désigne les frontières incertaines, dont le cas de la Russie, la plus longue enveloppe frontalière du monde, est le plus marquant. L'incertitude, liée à l'histoire de la formation de l'empire russe, concerne d'abord les limites avec la Biélorussie, à l'identité floue et l'Ukraine, à l'identité trop complexe pour être pleinement assurée. Les frontières actuelles entre ces 3 États combinent des héritages administratifs, des conquêtes, des modifications de limites liées à des considérations de géographie électorale ou simplement de l'arbitraire. IL faudrait sans doute ajouter à cette description de Michel FOUCHER des influences culturelles et religieuses croisées difficilement traduisibles en séparations franches.

- Un quatrième type, d'importance croissante, concerne les frontières contestées ouvertement ou considérées comme injustes par l'imaginaire collectif, même si cela reste masqué par la diplomatie. Le conflit armé récent entre l'Équateur et le Pérou, à l'initiative de ce premier État, semble t-il est venu rappeler le refus à Quito, notamment dans l'armée, des conséquences territoriales de la défaite de 1924 sur le piémont amazonien équatorien. La guerre du Cachemire combine à la fois l'action d'un mouvement séparatiste cachemire opposé à la mainmise indienne et le jeu d'influence du Pakistant, lui-même en recherche constante, depuis 1947, d'une reconnaissance définitive de son indépendance par le pouvoir de Delhi. Michel FOUCHER classe aussi dans cette catégorie les frontières chinoises du Nord, qui continuent d'être perçues comme issues des traités inégaux avec la Russie, lorsque la Chine était en position de faiblesse. Cette représentation est d'autant plus vive que les vastes régions non Han de la Chine, celles situées hors de la Chine des dix-huit provinces, restent une préoccupation majeure de Pékin, qui pratique, tant aux confins de l'Inde au Tibet qu'à ceux de la Russie et du Kazakhstan dans le Xinjiang, ou de la Mongolie en Mongolie intérieure, une véritable stratégie de colonisation ethnique pour modifier le rapport de forces démographiques. Une semblable stratégie d'influence s'exerce à propos des frontières maritimes en mer de Chine méridionale.

- Le cinquième type est celui de frontières en suspens. Ces tracés provisoires ont en commun d'être issus de lignes de front : ligne Attila à Chypre depuis 1974 entre Grecs chypriotes et Turcs chypriotes, ligne de démarcation (zone démilitarisée) longeant à peu près le 38e parallèle dans la péninsule de Corée, ligne verte séparant la Cisjordanie d'Israël et frontière militarisée du plateau du Golan et de la vallée du Jourdain.

- On pourrait, toujours selon Michel FOUCHER, ajouter un sixième type de frontière, frontière entrouverte, qui s'est mis en place depuis le début des années 1990 au contact de l'Europe centrale et des confins de la Russie : on circule sans visa entre Russie et Biélorussie, Ukraine d'une part et Pologne d'autre part... La question de l'étendue de l'Union Européenne modifie de manière importante la perception des frontières, non seulement entre États membres, mais aussi avec les États immédiatement à proximité. Il faut dire que c'est moins à l'issue d'accords conclus en bonne et due forme, établissant des frontières fixes que le manque de moyens et le manque de volonté politique de la part des pays les plus importants de l'Union de mettre en place les contrôle aux frontières de l'Union Européenne. Il ne sert pas à grand chose de clamer l'opposition aux mouvements migratoires qui traversent l'Union, si par ailleurs ne se met pas en place une véritable politique commune de contrôle des frontières (notamment à cause de politiques économiques affaiblissant les États membres...).

Le modèle ouest-européen de frontières dévaluées, où les principes de libre circulation des biens et des personnes sont appliqués de manière extensive, peine à s'établir de manière définitive, non seulement à cause des traditions multiséculaires des États qui composent l'Union Européenne, mais également parce cette Union peine, à l'inverse d'un État fédéral comme les États-Unis d'Amérique, à trouver les ressources suffisantes à des politiques internes et extérieures cohérentes. L'exemple du Brexit, séparation attendue soumise à versatilités politiques de la Grande Bretagne, est là pour rappeler que les frontières de l'Union Européenne sont loin de représenter une réalité pérenne, notamment parce qu'il existe par ailleurs des configurations économiques et politiques particulières entre certains États de l'Union.

 

Une nouvelle problématique frontalière historique

      Michel FOUCHER constate la montée d'une nouvelle problématique frontalière, issue directement de la fin de la guerre froide. 

L'effacement de la frontière inter-allemande, pourtant internationalement reconnue, a ouvert la voie à d'autres mutations. Certaines ont été conduites de manière négociée bien que sans consultation des populations concernées, comme lors de la séparation entre tchèques et Slovaques. D'autres sont plus incertaines, même si la majorité des États successeurs de l'Union Soviétique ont été assez raisonnables pour suspendre toute remise en cause des tracés issus des limites inter-républicaines antérieures (on songe aux États baltes notamment...).

L'attitude générale des pays membres du Groupe de contact sur l'ex-Yougoslavie reflète une ambiguïté : ils considèrent les limites des ex-républiques comme des frontières d'État mais constatent que cette position ne correspond pas aux réalités militaires et que des fronts s'y sont substitués en Bosnie. Les formules de reconnaissance croisée des nouveaux États entre eux, complétées de l'acceptation implicite de formes confédérales permettant à des minorités de choisir, à terme, des apparences différentes, fournissent sans doute l'habillage diplomatique apte à concilier le droit international classique et la réalité. On doit en tout cas noter que la transformation de limites administratives internes en frontière d'État n'est pas acceptée par les minorités les plus radicales. Faute d'voir reconnu ces faits, les transferts forcés de population ont eu lieu, avec tous les drames humains et les crimes que l'on sait. L'intangibilité des nouvelles frontières est donc parfois une fiction.

Le paradoxe est que ce retour des ambitions nationales laisse les États influents au plan international dépourvus de moyens d'action, soit que les outils stratégiques de la guerre froide, comme le nucléaire, mode de gestion de frontières fixes, restent ici vains, soit que la pratique de frontières ouvertes et dévaluées par le jeu de grands réseaux d'échanges entre pays développés rendent ceux-ci incapables de gérer ce type de crise. Il importe pourtant, d'abord en Europe, que le processus de reconnaissance mutuelle des frontières, assortie d'une réaffirmation par les majorités du respect du droit des minorités, se poursuive, après les premières avancées obtenues lors des deux conférences de Paris de 1994 et 1995 ayant abouti à la signature du Pacte de Stabilité. Mais cette détente dans les relations de voisinage n'est possible que si des perspectives d'intégration dans un Europe ouverte et démocratique sont bientôt suivies d'effet. Il faut également rappeler que si l'installation de régimes démocratiques favorise la pacification des rapports de contiguïté, celle-ci reste difficile dans des États dont les cadres territoriaux ne sont pas légitimement fixés. Si l'absence de transition démocratique est le premier facteur des guerres yougoslaves, il reste aussi que l'avènement démocratique  sera postérieur à la fin de l'état de guerre. Il y a en effet une corrélation étroite entre identité nationale et expérience démocratique, et celle-ci implique l'existence d'un cadre territorial accepté. 

Bref, malgré les apparences, il n'y a pas en soi de problèmes de frontières. Il n'y a que des questions relatives au rapport que les groupes nationaux et leurs dirigeants entretiennent acec ces limites de l'imaginaire collectif. Il faut donc beaucoup de vertu civique et de courage politique pour accepter de "spiritualiser" les frontières. L'expérience ouest-européenne d'une Europe aux frontières acceptées et dévaluées après des siècles de luttes frontales ouvre une voie inédite. 

 

Des contradictions qui rendent insolubles la question de frontières

On peut, au terme de cette analyse de Michel FOUCHER poser un certain nombre de questions non résolues et pourtant abordées dans les différentes commissions post guerre. La question des disséminations d'armements de toute sorte, la question de la viabilité économique des entités que l'on tente de construire, la question également des différences culturelles et religieuses, demeurent des écueils non seulement pour l'établissement de frontières, aussi poreuses qu'elles soient aux échanges de toute nature, sûres et reconnues, mais également à la stabilité des délimitations des zones de front... Tant que l'on a affaire à des acteurs déterminés à se tailler leur territoire, sur fond de trafics d'armes, de drogue et d'hommes, femmes et enfants, en dignes féodaux, non contrebalancés par des autorités culturelles, religieuses ou simplement militaires, il est impossible d'établir ces frontières sûres et reconnues. Tant que des chaînes souvent occultes de solidarité existent entre des intérêts puissants, économiques et politiques extérieurs et des intérêts locaux, les négociations dans les instances internationales restent vaines. Des États qui auparavant se pensaient (au temps de la guerre froide par exemple) en gendarmes du monde, États-Unis en tête, non plus les moyens des pressions sur des acteurs locaux déterminés. Les principes mêmes qui guident l'action économique de classes dirigeantes libérales (un peu naïves au demeurant) s'opposent directement à l'établissement d'une pacification véritable des territoires. On peut même penser que sachant qu'ils n'ont plus ces moyens (idéologiques ou/et matériels), nombre d'États se contentent de maintenir dans maintes régions une situation chaotique, des désordres permanents, pour tout simplement laisser ouverts à l'action de grandes firmes (minières, énergétiques...) de petites fractions réservées et sécurisées de territoire. La question de frontières sûres et reconnues, pourtant garante d'un développement économique favorable aux populations, n'est pas dans l'agenda prioritaire de ces États-là.

Pour rester à un niveau de conflictualité le moins élevé, il suffit d'examiner les questions relatives au Brexit, pour se rendre compte des possibles désordres (graves sans doute et mal évalués aujourd'hui) de toute sorte qui peuvent survenir... Sans doute sommes-nous à une sorte de croisée des chemins où la question des frontières va se poser de manière radicalement différente entre montée de féodalités (qui ne disent bien entendu pas leur nom) et échanges économiques et culturels généralisés. L'existence même de ces entités États est peut-être à plus ou moins long terme en question. 

 

 

Michel FOUCHER, Fronts et frontières. Un tour du monde géopolitique, Fayard, 1989, réédition 1991. 

Michel FOUCHER, Fronts et frontières, dans Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

STRATEGUS 

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30 mai 2018 3 30 /05 /mai /2018 11:07

    Si les coups d'Etats pullulent dans l'Histoire sur tous les continents, c'est qu'il fait appel à un ressort particulier : le pouvoir y est tellement concentré à la tête de l'Etat, que la tentation est grande, quelle que soit idéologie invoquée, de le remplacer.

Exploiter cette conquête de pouvoir est toujours une autre affaire et doivent intervenir des changements significatifs dans l'exercice du pouvoir, changements d'autant plus grands que l'assise de ce pouvoir est traditionnellement large. Une dictature peut en remplacer une autre, seule change l'étiquette du pouvoir pour tous les sujets. Un coup d'Etat, par contre, est bien plus délicat dans une démocratie (ou même dans une féodalité ramifiée, ou une république), où, même si officiellement les sujets ne bougent pas, ils risquent de ne pas participer à la consolidation ou au maintien de ce nouveau pouvoir, par toute une panoplie extensive de moyens, du refus de payer l'impôt à la constitution d'institutions parallèles...

    Comme souvent, la chose existait avant qu'on la nomme... Le terme "coup d'État", fait référence au coup d'État du 18 brumaire, et est repris ensuite tel quel en anglais, sans la majuscule au mot "Etat" de rigueur en français. Le mot putsch, d'origine suisse allemande, est équivalent et communément utilisée en français, plus rarement par les  anglophones, qui utilise la formule ou sa version abrégée, coup. Le terme putsch est popularisé par les coups d'État manqué de 1920 et 1923 en Allemagne (putsch de Kapp à Berlin et putsch de la Brasserie à Munich). L'expression "coup d'État" est passée notamment en indonésien (kudeta) et en japonais. Le terme pronunciamiento, repris de l'espagnol, désigne lui des soulèvements militaires d'une typologie différente. 

 

Le coup d'Etat : une quasi habitude historique.

    Qu'il soit ouvertement pratiqué, avec tambours et trompettes, ou qu'il soit dissimulé, par une succession arrangée, le coup d'Etat vise à anéantir puis à remplacer la tête d'un régime politique. L'organisateur du coup d'Etat cherche à obtenir le contrôle politique de l'État, sans nécessairement vouloir en changer la nature et ne prétend avoir d'autre objectif, dans la plupart des cas, que de s'emparer du pouvoir.

Toutefois, le coup d'Etat peut être l'aboutissement d'un conflit armé ou de libération nationale) de plus ou moins longue durée dont la nature et les objectifs vont au-delà de la simple prise du pouvoir politique (coup d'État bolchevique, par exemple). Le coup d'Etat, ou la tentative de coup d'Etat, peut également avoir pour effet de déclencher un conflit armé de grande envergure, généralement une guerre civile (Guerre d'Espagne en 1936).

Le coup d'État n'est pas forcément vient. Idéalement, la prise du pouvoir s'opère sans bain de sang, bien qu'en pratique le coup d'État engendre fréquemment la violence. Le coup d'Etat, acte essentiellement politique, ne fait pas non plus obligatoirement usage de la force militaire. Mais, dans certaines régions comme l'Amérique Latine, où jusqu'à récemment le pouvoir politique reposait souvent, directement ou indirectement, sur les forces armées, toute tentative de coup d'État impliquait généralement l'usage de la force militaire.

Néanmoins, si l'instrument militaire peut être exploité lors d'une tentative de coup d'État, il n'est pas indispensable. Et les organisateurs d'un coup d'Etat n'ont pas toujours l'appui de l'armée régulière (ou même d'un noyau), ni les moyens physiques de combattre. Sans l'instrument militaire, l'infiltration politique au sein au sein de l'Etat est le moyen principal pour s'emparer du pouvoir, avec la création d'un noyau politique suffisamment puissant pour arracher le contrôle des secteurs clés de l'Etat des mains du gouvernement.

Lorsque l'instrument militaire est employé, la supériorité militaire est obtenue grâce au soutien de l'armée régulière (général Pinochet au Chili) ou avec l'aide d'une armée parallèle, généralement composée de troupes de mercenaires (Comores) ou de troupes étrangères, capable de renverser l'armée régulière (Laurent Kabila dans l'ex-Zaïre). Le financement de telles opérations provient de fonds privés ou de gouvernements extérieurs impatients d'assister à un changement de régime. La guerre froide est, à cet égard, propice aux coups d'États soutenus, plus ou moins activement, par l'une ou l'autre des superpuissances ou par leurs alliés.

Le coup d'Etat réclame une préparation minutieuse même si l'acte en lui-même est très limité dans le temps, son exécution ayant pour but d'enrayer immédiatement toute tentative de riposte en neutralisant l'adversaire, si possible avant même qu'il ait eu le temps de réagir. L'organisateur du coup d'État décide du lieu et surtout du moment de l'action, choisis en fonction de l'effet de surprise et du degré de confusion qu'il compte provoquer chez l'adversaire, et de la situation des forces gouvernementales en place (chef d'État en voyage, dissensions au sein du gouvernement, crises politiques, menaces extérieures...). La première offensive est vitale et, contrairement au conflit armé classique, le plan d'attaque ne peut être modifié une fois qu'il est mis en action : la première "bataille" décide presque toujours de l'issue du combat. En effet, toutes les forces à la disposition des organisateurs du coup d'État sont employées lors de son exécution - l'usage de réserves n'a pas lieu d'être -, et l'effet de surprise ne joue qu'une fois. L'échec débouche généralement sur l'anéantissement physique des responsables du complot.

La stratégie du coup d'État est fondée sur une bonne préparation, sur la concentration des efforts et la surprise. Les alliances et les appuis, politiques ou militaires, à l'extérieur et au sein même de l'État assurent le succès du coup d'État. Le renseignement est important. L'usage d'une "cinquième colonne" est fondamental pour s'infiltrer au sein du gouvernement. Les risques de friction doivent être réduits au minimum car le moindre obstacle imprévu peut être fatal au déroulement des opérations. (BLIN et CHALIAND)

 

L'exploitation d'un coup d'État et l'art aussi difficile d'en profiter lorsqu'il est réussi...

  C'est que une fois le coup d'État réussi, il faut l'annoncer en suscitant l'adhésion ou au mieux la résignation, c'est pourquoi la main-mise sur les procédures d'information et les organes de communication est essentielle. Parfois, il arrive qu'une annonce mal faite ou une mauvaise maîtrise de ces organes provoquent finalement l'échec du coup d'État lui-même. Le tout n'est pas de les prendre, mais il faut aussi les conserver....

Il faut s'emparer des organes centraux de l'État ou les neutraliser selon le cas. De même que les lieux symboliques d'expression du pouvoir. Il faut aussi s'assurer de la personne des gouvernants et de leurs fidèles. Dans les pays dotés de Parlements, il faut s'assurer de leur soutien ou de leur neutralité. La fidélité impersonnelle de tous les échelons administratifs supérieurs est un élément cruciale de la réussite d'un coup d'État. Beaucoup d'acteurs de coups d'État réussis veulent s'assurer un peu vite de la fidélité personnelle de tous les citoyens, mais cela n'est pas toujours possible, sauf après une préparation idéologique profonde antérieure.

Très souvent, les acteurs d'un coup d'État soit sont des militaires ou d'anciens militaires ou possèdent une connaissance solide de l'institution militaire. Mais cette connaissance ne suffit pas : il faut s'assurer du soutien du peuple en général, sinon même après la proclamation, ses auteurs courent à l'échec. Ainsi le coup d'État des généraux d'avril 1961, perpétré par quatre généraux connus bénéficiait de l'opinion locale mais pas de celle de la population en métropole. Une contradiction provoque alors scissions, annulations de ralliement, résistances... 

Le succès du coup d'État, enfin, dépend du contexte international. Leurs auteurs doivent s'assurer de forts soutiens ou de bienveillances a minima, surtout lorsque l'opinion publique leur est hostile. Souvent ils prennent la précaution pour rassurer l'opinion publique internationale et les autres États que tous les accords internationaux seront respectés.

Dans tous les cas, pour réussir un coup d'État, il faut s'assurer de la neutralité des fractions ou à défaut de soutiens, de la population en général. C'est facile lorsque seule la tête de l'Etat change, ce qui se traduit par très peu de changements pour la population (hormis surtout dans les royautés le portrait figurant sur les pièces de monnaie...). mais lorsqu'il s'agit d'un véritable changement de régime, avec changements institutionnels et économiques à la clef, c'est une autre histoire et généralement dans ce cas, le coup d'État est suivi d'une guerre civile plus ou moins longue, ou dans certains cas, au XXe siècle, d'une résistance et d'une désobéissance civile massive particulièrement difficile à maîtriser... Et l'épuration qui suit le coup d'État s'avère plus ou moins ample et... réussie. 

Seule l'Histoire nous apprend que l'exploitation d'un coup d'État a réellement réussit. Dans la longue liste des coups d'État dans le monde depuis qu'on les recense (on peut remonter à l'Antiquité romaine et même avant), peu en définitive ont rencontré les succès attendus. Le plus souvent, le coup d'État est une péripétie de plus dans les longs conflits, mais parfois il représente un tournant dans ceux-ci. 

 

Edward LUTTWAK, Coup d'État, mode d'emploi, Paris, Robert Laffont, 1969. Curzio MALAPARTE, Technique du coup d'État, Édition 10/18, Paris, 1964 (premier édition en 1931).

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016. 

 

STRATEGUS

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22 mai 2018 2 22 /05 /mai /2018 12:17

    Containment ou Endiguement appartient au langage largement utilisé juste après la fin de la Seconde Guerre Mondiale notamment par les Etats-Unis et la Grande Bretagne, et ce jusqu'à la fin de la guerre froide avec l'URSS, pour signifier la nécessité de contenir l'avancée de la puissance des pays dit "communistes", Chine et Union Soviétique, et ce du niveau militaire au niveau culturel. Il constitue, outre son usage intensif en matière stratégique, une sorte de sous-vocabulaire à sous-entendu idéologique fort. Rappelant la hantise des classes possédantes de contenir les poussées des classes ouvrières et paysannes pour plus de justice sociale, l'endiguement est conçu de la même façon que le "cordon sanitaire" établi par nombre de pays occidentaux contre la Russie Soviétique après la Première Guerre Mondiale. 

Le terme "cordon sanitaire" est utilisé dès 1917 par le ministre français des Affaires étrangères, contre la possible extension de l'idéologie marxiste, plus précisément bolchévique. Alors que les troupes russes sont en pleine débandade, l'apparition d'une régime ouvertement et pratiquement anti-capitaliste (non paiement des intérêts de l'emprunt russe...) à l'Est provoque la panique d'une partie des investisseurs et des entreprises européennes, qui font pression sur leurs gouvernements pour intervenir militairement en Russie, en appui aux armées (dites blanches) et autorités fidèles au régime impérial déchu.

Le père de la doctrine de l'endiguement, adoptée dès 1947, est George F. KENNAN, spécialiste des affaires soviétiques, qui l'explicite le 22 février 1946 dans le "Long Télégramme" à destination du Secrétaire d'Etat d'alors, James F. BYRNES. Avec le Discours de Fulton dans lequel Winston CHURCHILL intime aux démocraties de réagir contre l'expansionnisme soviétique, ou encore l'affaire Igor GOUZENKO au Canada, l'endiguement marque le début de la guerre froide. L'article non signé "The Sources of Soviet Conduct" qui formule ce qui devient plus tard la politique de l'endiguement parait au mois de juillet 1947 dans la revue Foreign Affairs.

 

Une stratégie mise en oeuvre par les Etats-Unis malgré de nombreuses critiques

   Dans ce texte célèbre, KENNAN suggère au gouvernement de faire contrepoids aux Soviétiques partout où leurs actions menaceraient l'ordre et la paix dans le monde. Cette stratégie serait une stratégie à long terme, exigeant à la fois beaucoup de patience et une vigilance permanente. Dans sa vision qualifiée de prophétique par certains, il envisage une dégradation progressive du système soviétique aboutissant à la libération de l'Europe de l'Est de l'emprise communiste et à la "victoire" de l'Amérique et de la démocratie occidentale. Stratégie principalement défensive, la politique d'endiguement table sur l'effondrement naturel de l'Union Soviétique par l'intérieur sans nécessité pour les Etats-Unis d'exercer une pression extérieure trop forte, car celle-ci pourrait avoir des conséquences négatives. L'Amérique doit tout simplement assurer le maintien de l'équilibre mondial et contenir toute expansion soviétique. Une stratégie plus agressive de la part des Américains est dangereuse et peut se retourner contre eux.

Au moment même où KENNAN définit sa stratégie d'endiguement, le président des Etats-Unis, Harry TRUMAN, lance une campagne destinée à faire face à la menace communiste en Grèce et en Turquie. Cette campagne devient le symbole de sa présidence sous l'appellation de Truman Doctrine. La stratégie politique de KENNAN et la doctrine de TRUMAN sont, par la force des choses, associées l'une à l'autre, la première étant interprétée comme une stratégie militaire plutôt que politique, contrairement au sens originel que lui donne son créateur. Alors que le Plan MARSHALL déverse de l'aide économique en Europe, en partie destinée à repousser le communisme dans les pays d'Europe occidentale, d'autres moyens sont mis en place par les Américains pour mettre en action la nouvelle stratégie, particulèrement l'espionnage et les opérations clandestines (incluant des menées "subversives" y compris pour contrer les syndicats pro-communistes en Europe). Toutefois, alors que les Américains  développent activement leur dispositif, les limites d'une telle politique apparaissent au grand jour. La prise du pouvoir par MAO ZEDONG en Chine révèle la nécessité de définir les moyens disponibles en fonction des fins politiques. Le gouvernement américain doit alors se résoudre à abandonner la Chine aux communistes et se voit dans l'obligation d'établir une politique d'endiguement fondée sur des choix géopolitiques sélectifs. La manière dont ces choix sont fait au cours des décennies suivantes est déterminée par la nature des gouvernements en place, depuis TRUMAN jusqu'à REAGAN et BUSH.

Deux grandes lignes stratégiques se dessinent pour contenir la menace soviétique. La première, celle de KENNAN, préfère concentrer les efforts sur une poignée de points stratégiques jugés importants. La deuxième est appliquée pour la première fois lors de la guerre de Corée, après avoir été formulée dans un document officiel, le NSC 68, commandité par TRUMAN. C'est une stratégie plus égale, définie selon un périmètre géopolitique au-delà duquel toute agression de la part des Soviétiques, qu'elle soit faible ou importante, doit être maîtrisée. Il s'agit d'une approche moins souple que celle de KENNAN, mais plus directe, qui permet un meilleur contrôle tout en réclamant des moyens, financiers et militaires, plus conséquent. Mais c'est aussi une stratégie plus agressive, et plus dangereuse, comme en témoigne l'épisode de la crise de Cuba en 1962. 

Les stratégies d'endiguement qui sont appliquées entre 1948 et la fin des années 1980 suivent l'une ou l'autre de ces deux directions, souvent en alternance. Ce choix stratégique est déterminé plus fréquemment par des facteurs internes que par des actions quelconques de la part des Soviétiques, facteurs internes liés aux agissements d'un complexe militaro-industriel particulièrement pugnace. KENNEDY et JOHNSON, puis REAGAN sont les adeptes d'une stratégie plutôt directe, alors que la stratégie politique et diplomatique subtile que mènent NIXON et KISSINGER est plus proche des idées de KENNAN. EISENHOWER préfère lui aussi adopter une stratégie sélective, mais surtout pour des raisons budgétaires. 

Après la chute de l'Empire soviétique, certains commentateurs - dont le président George BUSH pendant sa campagne présidentielle en 1992 - attribuent cet effondrement à l'action vigoureuse et constante menée par les Américains depuis quatre décennies, et culminant avec Ronald REAGAN et son projet de "guerre des Étoiles", largement propagandiste - on le sait aujourd'hui. George KENNAN, témoin des événements qu'il avait prédit quarante ans auparavant, est plus circonspect et déclare que, au contraire, la politique trop agressive des Etats-Unis à l'égard de l'Union Soviétique a contribué à prolonger la durée d'un régime qui, selon lui, aurait dû s'écrouler bien plus tôt. (BLIN et CHALIAND)

   Cette stratégie d'endiguement, dans sa version soft comme dans sa version hard, est critiquée aussi bien par les partisans d'une confrontation ferme comme CHURCHILL, que par les partisans d'un apaisement avec l'URSS. 

 

John Lewis GADDIS, Strategies of Containment : A Critical Appraisal of Postwar American Security Policy, Oxford, 1982. Georges KENNAN, Memoirs, Boston, 1967, réédition 1972. Voir également les Mémoires d'Henry Kissinger. Jean-Baptiste DUROSELLE, Histoire diplomatique de 1919 à nos jours, Dalloz. André FONTAINE, Histoire de la guerre froide. 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. 

 

    

 

      

     

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15 mai 2018 2 15 /05 /mai /2018 07:03

     Bien qu'il n'y a pas véritablement de continuité historique dans le formation, le développement et l'affermissement de l'Empire chinois sur plusieurs millénaires, on peut distinguer deux éléments, géopolitique et psychologique, qui font son originalité et qui le caractérise, au-delà des fluctuations territoriales et la discontinuité réelle entre le Nord et le Sud : une masse centrale réceptacle d'une population nombreuse et difficilement assimilable par tout envahisseur, à tel point que c'est lui qui finit pas être assimilé... et une mentalité religieuse respectueuse des hiérarchies de manière plus ou moins rigide, à tel point que la vie culturelle et intellectuelle est empreinte d'une certaine fixité.

On entend ici l'Empire chinois l'entité qui de l'Antiquité à 1911 domine l'ensemble de la Chine. Ensuite, c'est une autre histoire réellement qui s'ouvre et ni les principes stratégiques ni les socles culturels et idéologiques ne demeurent plus ce qu'ils avaient été auparavant, tant sur le fond que sur la forme. 

 

Une réduction progressive du nombre d'entités politico-militaires

     Militairement, la quelque centaine de petits Etats qui composent la Chine du Nord, celle du Yang Tsé, à l'époque dite 'Printemps et Automne" (-722 à -481), se réduit, par élimination, à travers une série de guerres fondés sur l'usage du chariot, appuyé par l'infanterie, à une douzaine, puis à une demi-douzaine , à l'époque des "Royaumes combattants" (-403 à -221).

A l'époque des Royaumes combattants, la guerre cesse d'être ritualisée, les guerres deviennent plus âpres, l'armée plus nombreuse, mieux organisée. Le chariot fait place progressivement à la cavalerie, la pensée stratégique chinoise dont SUN TZU est le plus beau fleuron, mais non le seul, de très loin, connaît un remarquable développement.

 

Une configuration géopolitique immuable.

    Tout au long de son histoire, durant plus de deux millénaires, du Ive siècle avant notre ère au milieu du XVIIIe siècle, la Chine doit se garder au Nord contre les insurrections nomades, lancer, lorsqu'elle en a les moyens, de vastes contre-offensives pour s'assurer le contrôle des steppes le long des oasis d'Asie centrale sous peine de subir l'occupation partielle, et à deux reprises, totale, des nomades. Il y a là une lutte permanente et assez longue entre des civilisations nomades et une civilisation sédentaire qui entend le rester. Les contre-offensives chinoises ont lieu soue la dynastie des Hans (206-220), sous celle des Tang (618-907) et dans la première partie de la dynastie des Ming (1368-milieu du XVe siècle). 

Entre-temps, la Chine septentrionale est maintes fois occupée par des vagues nomades qu'elle réussit à chaque fois à siniser. la Chine toute entière est subjuguée deux fois : par les Mongols (dynastie Yuan, 1279-1368) et par les Mandchous (1644-1911).

 Dès l'ère des Royaumes Combattants (au IVe siècle avant JC), les chroniques mentionnent des incursions nomades. Sous la dynastie des Ch'ins (-221 à -207), un système de murailles est érigé au septentrion. De la fin du IIIe siècle avant notre ère jusqu'au IIe siècle, les nomades Hiong Nou (turco-mongols) apparaissent comme une puissance redoutable faisant peser une menace quasi permanente, sauf aux périodes où la dynastie des Hans (-206 à 220) prend l'offensive et se rend maitresse de l'Asie centrale jusqu'à l'Ouzbékistan actuel.

   Selon le grand historien chinois Szu ma Chien (145-87 av JC), c'est durant le règne de Wu Ling (-325 à -298), souverain de l'Etat chinois septentrional du Chao, que les Chinois, pour s'opposer aux incursions des Hiong Nou, transforment leur charrerie en cavalerie afin de gagner en mobilité. Ils abandonnent également la robe pour le pantalon nomade plus propre à l'équitation et forment des archers montés. Sous le même empereur, de nouveaux murs sont érigés au Nord pour faire obstacle aux points les plus vulnérables. D'autres États chinois septentrionaux, ceux du Yen et du Ch'in, bâtissent également dès le début du IIIe siècle des murs en Mandchourie méridionale. Il s'git, en fait, d'une première ébauche de la longue série de murailles. 

   Même si les histoires politico-militaires insistent surtout sur la situation au Nord, il ne faut pas oublier les problèmes propres à la Chine méridionale, avec les tentatives d'incursions ou d'invasions de la part des royaumes Coréen et des principautés japonaises. C'est surtout une situation endémique de piraterie qui sévit dans le Mer de Chine, piraterie qui n'a jamais réellement pris fin, bien plus que les tentatives avortées d'invasion par la mer (aux courants très dangereux), qui constitue la menace principale au Sud. 

 

La formation ramassée d'une longue tradition stratégique

   Le corpus à partir duquel les stratèges ou le manuels de stratégie chinois pensent la guerre est confucéen. Dès le moment où les lettrés confucéens ont pu exercer une influence - et celle-ci commence dès le IIe siècle avant notre ère -, la guerre est une activité considérée avec dédain par ceux-ci. La concept du monde élaborée en Chine parait moins belliqueuse que celle de l'Occident ou de l'Islam. Et c'est un fait que jamais les militaires ne pensent se développer en une caste ou même une profession ayant une quelconque autonomie ou légitimité propre. Les généraux étaient généralement des civils désignés par le pouvoir. Seul, en fait, un coup d'Etat ou l'usurpation pouvait mener au pouvoir un militaire. Le modèle valorisé chez les Chinois n'est pas le guerrier mais le lettré. L'empereur d'ailleurs ne combat guère à la tête de ses troupes.

     Les classiques militaires chinois apparaissent à l'époque des Royaumes Combattants (Ve-IIIe siècles avant JC). Et presque toute la littérature stratégique chinoise que nous connaissons date de cette période dont l'écho est rapporté par le grand historien SEU MA CHIEN au IIe siècle av. JC. Cette période produit un foisonnement remarquable : SUN TZU, WU TZU, SUN BIN, SU-MA FA, TAÏ KUNG, tous cinq datant du IVe siècle selon toute probabilité. Il faut signaler également des auteurs d'ouvrages politico-militaires de première importance comme le principe SHANG, MO TZU, particulièrement intéressant pour sa stratégie défensive ainsi que HAN FEI-TZU, légiste et disciple de HSAN TZU. D'autres théoriciens sont à peine plus tardifs (IIe siècle av JC) tels WEI LAO-TZU et le traité dit de HUANG SHIH-KUNG dénommé "Trois stratégies". Ces classiques ont été en grande partie réunis sous la dynastie des Song. On y a ah-jouté un traité beaucoup plus tardif, datant des Tang (VIIe-X siècles), et ce corpus, consigné dans la bibliothèque impériale, constitue ce qu'on appelle "les Sept classiques", soit :

- L'art de la guerre (IVe siècle av JC), de SUN TZU ;

- Traité (IVe siècle av JC), de WU TZU ;

- Méthodes (Ive siècle av JC, de SU-MA FA ;

- Questions et réponses (Dialogues rédigés sous les Tang), de TANG T'AI-TSUNG et de LI WEI-KUNG ;

- Traité (IIIe siècle av JC), de WEI LAO-TZU ;

- Trois stratégies (IIIe siècle av JC), de HUANG SHIH-KUNG ;

- Six enseignements (IVe siècle av JC, de TAI KUNG.

     Ces textes véhiculent d'abord une culture confucéenne aussi prégnante que le christianisme chez les auteurs médiévaux d'Occident. Presque tous prétendent s'y référer afin de fonder leur autorité sur une période antérieure (la dynastie des Chou et même celle des Shang). 

   Les Six enseignements, traité qui se réfère au XIe siècle av JC, alors qu'il n'est écrit qu'au IVe, est le seul de 7 qui soit écrit dans une perspective révolutionnaire : dans le récit du traité, les Chou sont dans une situation d'infériorité, ils doivent partir d'une stratégie du faible au fort et envisager les voies et les moyens de se renforcer. Les enseignements de TAÏ KUNG, abondamment cité par l'historien SU-MA CHIEN, proposent, de façon classique chez les confucéens - c'est le cas des autres traités -, d'établir un gouvernement bienveillant et vertueux, soucieux des besoins du peuple et de l'amélioration de l'agriculture afin que la prospérité provoque une adhésion de la population aux buts poursuivis par le souverain. De surcroit, une fois la guerre entamée, on s'efforce d'épargner les biens et les personnes chez la population adverse, du moins en théorie. 

Cette vision est partagée par SU-MA FA, WU TZU, WEI LAO-TSU (qui propose mêmes une croissance démographique et l'installation des paysans/migrants sur de nouvelles terres, pour accroître la puissance de l'État), par HUANG SHIH-KUNG (qui insiste sur l'importance de donner aux sujets les plus méritants les offices suprêmes). SUN TZU ne raisonne pas autrement même s'il est plus bref sur ces aspects.

Ces Six enseignement de TAÏ KUNG comme les autres traités insistent sur l'importance d'une bureaucratie solide et d'un système tant politique que militaire de récompense et de châtiments justement dosés, enfin, sur le plan stratégique, sur l'importance fondamentale des moyens indirects pour affaiblir l'adversaire (semer la discorde, corrompre, intoxiquer) avant l'utilisation de la violence armée.

Pour TAÏ KUNG, le général doit être judicieusement choisi mais, une fois investi de l'autorité militaire, il décide, en campagne, souverainement, de ce qu'il doit faire sans interférence du pouvoir civil. Cependant, l'unité doit être maintenue entre les buts poursuivis par les civils et les militaires, et ce sont les civils qui ont le dernier mot. Le souverain reste le maître de la stratégie globale. En matière tactique : renseignement, ruses et stratagèmes, surprise, mobilité, concentration des forces, vitesse d'exécution et ne pas malmener les prisonniers pour inciter d'autres soldats à se rendre.

      Dans Méthodes, SU-MA PING FA insiste, à l'exception des trois derniers chapitres, sur l'administration, l'organisation et la discipline davantage que sur les problèmes stratégiques. C'est le seul traité qui ne soit pas étroitement confucéen : "l'usage conscient de la force est le fondement du pouvoir politique" ; "l'autorité naît de la violence, non de l'harmonie entre les hommes". Le traité parait appartenir à une tradition réaliste qui pose que "ceux qui oublient la violence seront en danger". Par ailleurs, le traité insiste sur l'importance de la motivation des troupes, la nécessité d'apprivoiser la peur, de dominer celle-ci par un entrainement prolongé.

    Dans son Traité, WU TZU, général qui selon les chroniques ne fut jamais vaincu et vainqueur souvent contre des forces supérieures en nombre, examine, en une demi-douzaine de chapitres, dont une importante partie est perdu de nos jours, la stratégie globale à partir de l'État, de ses intérêts et de ses moyens. Il insiste sur la juste évaluation des forces de l'adversaire et de ses ressources, sur l'importance capitale de la logistique et de l'organisation et de l'appui du peuple.

     L'intérêt du Traité de WEI LAO-TZU vient du fait que l'auteur propose des mesures pour redresser un État vaincu et menacé. WU LIAO TSU propose un accroissement démographique. Sur le plan de l'organisation, l'auteur propose de constituer des unités de cinq ou de dix où tous les membres du groupe sont punis en cas de faute de l'un d'eux (ce système est adopté au XIIIe siècle avec la dernière sévérité par GENGIS KHAN) : "Si la troupe craint ses chefs, elle méprisera l'ennemi ; si la troupe craint l'ennemi, elle méprisera ses chefs". Par ailleurs, ce traité décrète "l'effort humain constitue la seule voie du salut".

   HUANG SHIH-KUNG se centre surtout sur le problèmes d'administration civile et militaire. Les conceptions les plus originales du traité concernent les notions dialectiques de dur et de mou (le mou, le fluide l'emporte sur le dur peu adaptable).

   Le dernier des Set Classiques est une oeuvre attribuée à LI CHING (571-649), général célèbre qui vainquit les Turcs occidentaux (Tou-Kiue) et pacifia le Sud. Il fut l'un des premiers partisans de TANG T'AI-TSUNG, créateur de la dynastie des Tang (618-907). Il s'agit d'une série présumée de Questions et de Réponses entre LI WEI-KUNG et TANG T'AI-TSUNG, deux stratèges célèbres. Ce traité diffère des autres classique et discute des mérites respectifs des textes de l'époque des Royaumes Combattants.

   A moins de découvertes à venir, assez vraisemblables tant l'activité archéologique est encouragé par le gouvernement chinois d'aujourd'hui, il semble que la pensée stratégique chinoise soit pleinement formée dès l'époque des Royaumes Combattants et qu'elle y trouve en même temps son aboutissement. Le paradoxe de la pensée stratégique chinoise tient en fait que celle-ci, pour l'essentiel, est élaborée durant la période des Royaumes Combattants dans le cadre d'une société pratiquent, à partir d'une culture commune, des guerres aux règles partagées. Alors que le défi auquel doit répondre la Chine à partir de la fin du IIIe siècle avant notre ère est celui des nomades du nord, pratiquant une guerre sans merci fondée sur la mobilité et le harcèlement.

On ne dispose pas, malgré le fait que les Chinois aient été les premiers au monde à théoriser la guerre, de traité adapté (comme chez les Byzantins) au type de guerre auquel la Chine doit faire face pendant près de deux mille ans (IIIe siècle av. JC- XVIIe siècle après JC.). En fait la stratégie est plus vécue que pensée et en outre, les penseurs s'attachent à la conception, même si c'est en tranches, d'une stratégie globale et pas seulement militaire de l'État, de l'Empire. 

L'écho des divers enseignements de ces traités se retrouve dans les biographies du grand historien SEU MA CHIEN, puis, beaucoup plus tardivement, au Moyen-Âge, dans des romans très célèbres comme les Trois Royaumes ou Au bord de l'eau, romans souvent adaptés de nos jours au cinéma. Les commentaires et les commentateurs abondent non seulement en Chine, mais également en Corée et au Japon. Alors qu'en Occident, on méconnait largement, malgré les efforts des Jésuites du XVIIIe siècle, cette pensée stratégique jusqu'au succès de la Révolution chinoise de MAO ZEDONG. (BLIN et CHALIAND)

 

Un code impérial de non-bataille

      Deux différences structurelles doivent avant tout être notées avec l'expérience occidentale, de cet ensemble dont l'unité est au cours des siècles trouvée, perdue et retrouvée :

- La Chine reste le Milieu : il n'y a pas d'Empires en écailles de poisson avec migration du centre de gravité, modification de dénomination du noyau central, changement radical de système de croissance ;

- La représentation de l'Etat et de la guerre en Chine ne subit pas les mutations et mutilations suscites en Occident par un aller et un retour entre l'échelle de l'Empire et l'échelle de la cité, aller et retour qui comporte la destruction presque radicale de la mémoire de la paix impériale.  

    Formes de l'espace, formes de l'expansion, moment du verrouillage de l'Empire comme modèle, constituent des éléments-clés pour comprendre comment l'Empire chinois, en tant que représentation a pu perdurer.

Comme pour Sumer et l'Égypte, ces codes s'articulent sur les contraintes spatio-temporelles proposées par les formes fluviales, précisément sur la forme du fleuve Jaune, qui coule d'Ouest en Est, et qui prenant sa source dans des zones montagneuses éloignées, suit un tracé coudé, possède de nombreux affluents et se termine par un delta immense et très instable. Pour être utilisé pour l'agriculture, ce fleuve doit être irriguer et drainer de manière méthodique et contrôlée. Le berceau de la civilisation chinoise paraît bien avoir été le sud du Chan-si, sur les côteaux de les descendant vers le fleuve, entre le début du IIe millénaire et 1540 av. JC. Là, comme à Sumer, la sécheresse saisonnière oblige à de grands travaux et ceux-ci se déroulent dans une grande discipline sociale, produisant un premier verrouillage du pouvoir. 

Les grandes épopées mettent en scène notamment YU LE GRAND, fondateur légendaire de la première dynastie chinoise des Hia (début du IIe millénaire-1520 av JC.), qui affronté aux grands soulèvements des eaux, réalise la mise en place de digues et de canaux. Ce n'est pas un exploit guerrier, mais stratégique, qui fixe les zones et les directions des efforts collectifs, et cela en fonction de la Nature. C'est à partir de ces zones et ces directions qui s'établissent les routes des échanges internes d'un territoire très vaste.

Il y a finalement, partout dans les montagnes et les marais, là où l'agriculture de labour et d'irrigation ne s'est pas développée, des poches résiduelles de barbares avec que les seigneurs ouest des alliances souvent matrimoniales et qui constituent une de leurs ressources en violence incorporable. La forme des extensions le long des fleuves, dans un pays très montagnes, laisse donc subsister des barbaries en taches et la barbarie en taches est aussi une des conditions objectives pour la multiplication des souverainetés étatiques en taches. Toute cette dynamique est présente dans la seconde dynastie chinoise (Shang ou Yin, 1520-1028 av JC).

Laquelle, fondée dans les riches terres du Honan : État, économie, religion tournent autour d'un palais et des maisons territoriales, qui organise l'espace en parcelles, de manière stéréotypée. Le principe unitaire du culte des ancêtres lie alors toute la société en un système de pouvoir assez élémentaire fondé sur les rapports de parenté au souverain et l'allégeance religieuses au représentant de cette unité gentille chargée d'intercéder entre le Ciel et la Terre. Ce modèle est "non conquérant" stratégiquement, dans le sens qu'on pratiquait l'immolation des prisonniers de guerre barbares et qu'on se coupait ainsi la possibilité d'une extension par agrégation des vaincus. Quoique foyer de rayonnement pour le développement de l'agriculture, il touche alors ses limites et on estime que son expansion a provoqué sa chute. L'existence des taches barbares permet le recrutement externe de guerriers, et si la guerre n'a cessé d'être présente dans cette dynamique, elle reste contenue dans des objectifs restreints (défense et destruction de la menace).

La troisième dynastie chinoise, celle de Zhou (1027-256) qui survit à travers plusieurs "moments" successifs, absolument différents, du procès de formation impérial, ne se cantonne plus à l'organisation de la production et à la répartition de richesses constantes. La guerre, en tant que moyen organisé en vue d'objectifs étalés dans le temps, prend beaucoup plus d'importance. Pour des raisons dans doute à la fois démographiques et de changement de régime du fleuve, avec l'usage de moyens de technique de transmission des savoirs de tout genre, des souverains les plus au contact des taches barbares, se lancent dans des opérations de conquêtes. Non seulement, ces souverains font face aux mêmes problèmes récurrents de sécurisation des biens et des populations, mais ils possèdent une volonté unificatrice. 

Cette unification, sous l'impulsion de la zone pionnière, celle des entités côtoyant les taches barbares, produit un effet de rupture, de renouvellement du modèle culturel. La dynastie Zhou gène d'une part, l'ouverture de la société archaïque et la rupture des relations de parentèle au profit de la formation de classes plus différenciées, d'autre part le développement de l'entreprise agricole non étatique. Cette opération se traduit, au niveau des représentations religieuses, par une modification du culte des ancêtres, qui va plus loin d'un changement de généalogie pour une autre. Il y a ouverture du culte des ancêtres à toutes les lignées, hors lignée impériale, et politiquement une semi-provatisation de la souveraineté : le partage de ses conquête en apanage et fiefs.

Le critère militaire de la domination par la force est cantonné dans l'instrumentalisation frontalière, hors souveraineté. Dans la période des printemps et Automnes, où l'échelle militaire de la souveraineté impériale disparait carrément (sans doute par défaut de victoires militaires tangibles des différentes force...), mais où l'échelle religieuse reste, et dans celle des Royaumes Combattants, où la décomposition de la souveraineté étatique centrale va de pair abec le renforcement de l'État dans chacun des royaumes successivement hégémoniques, cette configuration du pouvoir se renforce. Le triomphe des Qin qui fondent véritablement l'Empire en le nommant tel, se réalise, dans une agitation intellectuelle frénétique, toujours par agrégation des bases de départ d'envahisseurs frontaliers successifs, mais avec une représentation du temps, de l'espace et du monde, représentation diffuse un peu partout dans les différentes classes sociales, dans laquelle les hiérarchies se figent et s'entretiennent, avec sans doute un regain de prospérité matérielle due notamment à des conditions d'exercice heureuses de l'agriculture et du commerce. De plus, dans cette représentation, tout se passe si l'affrontement à l'ennemi (qui est le critère du politique au sens de politique-guerre) reste plus spéculatif et cérémoniel que réel et comme si l'objet de la guerre n'était pas la victoire, mais la hiérarchie. 

     Sans doute la conquête de toute la Chine a été réussie par Qin. cet état s'appuyait sur la rationalisation des principes mêmes de l'imposition de la force, fondée sur les préceptes glacés et "pavloviens" de l'école philosophique "des légistes". Ceux-ci pensaient qu'on pouvait dresser le peuple à l'obéissance en le "trompant" par l'application rigide des récompenses et des châtiments. L'école de Qin renvier à une définition autonome et violente du politique. Néanmoins, il s'agit toujours pour l'ensemble des autres philosophes chinois de ramener cette violence à une "étiquette violente", supposant qu'un rapport non génocidaire ait été noué à l'intérieur avec le peuple et à l'extérieur avec l'ennemi, plutôt que d'admettre une mise en oeuvre pure et simple de la guerre de conquête. Amorce une réponse à la question du moment où se verrouille cette représentation, qui résiste même à la mise en oeuvre victorieuse du totalitarisme violent de Qin, c'est vérifier le lieu très archaïque d'une éventuelle divergences, entre deux branches de l'histoire de la guerre.

     En comparant les processus occidentaux et le processus chinois, il devrait être possible de distinguer comment les codes de la guerre à l'Ouest et en Orient ont évolué dans des directions différentes, et du coup, comprendre ce qui fait la spécifique du cas chinois dans les stratégies d'Empire.

    Si à Sumer on peut privilégier trois séries de processus :

- le changement d'échelle socio-démographique et l'extension des cultures (fonction logistique centrale du Temple) avec le rôle catastrophique des dieux (sécheresse et inondation) dans la formation de la discipline et du pouvoir proprement politique ;

- la construction des trois enceintes sécuritaires contre trois niveaux de menaces (prédation interne, compétition hégémonique, prédation externe barbare)

- la topographie des affrontements avec la "barbarie",

en Chine, il y a invention du changement d'échelle en même temps que de l'agriculture planifiée, et ce changement s'effectue mystiquement à partir d'un centre ponctuel : son extension se fait par multiplication d'un modèle stéréotypé d'établissement dont l'arpentage du roi YU rappelle la structure fixe et reproductible (comparable formellement au camp romain reproduisant la cité de ROMULUS). Le maintien de l'unité d'une structure proliférante "clonée" ne peut se fait que par le recours au culte des ancêtres qui hiérarchise le passé (un ancêtre commun commande de façon moins gênante qu'un souverain commun), c'est le culte des ancêtres qui consolide et verrouille en un premier temps le modèle chinois de développement. A Sumer, par comparaison, une aimable anarchie règne. Il existe d'emblée plusieurs points où diverses communautés organisent la production autour d'un temple-silo sans souverain.

En Chine, l'affrontement aux barbares est immédiat et incessant, encore qu'il soit difficile, au départ, de parler de "barbares" puisqu'il s'agit simplement de voisins qui entourent de toutes parts et n'ont pas encore adopté la culture sur irrigation et labour (qui rendent les populations sédentaires) mais pratiquent toujours la cueillette, le ray et la chasse. Il n'y a pas eu protection prolongée du site d'expérimentation sociale par la protection naturelle du désert ou des marais. L'homogénéité lente de Sumer et de l'Égypte prédynastique n'était pas une donnée de départ. La barbarie n'est pas composée d'envahisseurs lointains mais de l'ensemble des tribus non développées. Les dieux à Sumer au contraire, autant que les héros, sont chargés de représenter l'histoire sociale. En Chine ce sont les héros et rois légendaires, mais pas les dieux qui sont fort absents. La genèse est un travail humain. La politique une discipline rationnelle, la guerre le plus mauvais moyen de conquête, le général un personnage de mauvais augure qui ne peut prétendre à aucune apothéose.

La divergence entre la filiation des empires de l'Ouest et celle de la Chine s'esquisse ainsi dès l'aube du système impérial par un recours tout autre au critère du religieux. D'un côté divinisation de l'économie égyptienne soumise à la divinisation du pouvoir militaire mésopotamien, conduisant à l'absolue créativité de la guerre : Mars domine dans le monde romain Vénus. En Chine, humanisation de la légende sociale politique et militaire et relégation de la guerre au rang de recette de cuisine, tragiquement décisive pour la vie et la mort des princes, mais subalterne, pour la voie de la sagesse du non-faire taoïste comme pour le système confucéen des rites. Ces deux filiations se retrouve dans l'opposition subtile qui sépare les deux seuls théoriciens de la guerre (déparés par 25 siècles) SUN ZI et CLAUSEWITZ. (Alain JOXE)  

      On peut opposer l'Occident chrétien, militariste, esclavagiste, spéculatif, aventurier, qui vise à repousser indéfiniment les limites du monde à la Chine dont la compréhension de la formation et de la durée des Empires doit faire référence à d'autres façons de voir le monde. Pour comprendre les stratégies d'Empire chinois, il faut d'abord rompre avec les codes occidentaux et de conquête et de gouvernement. Bien entendre, les logiques de la guerre se ressemblent, mais les logiques de pouvoirs sont très différents. 

Marcel GRANET, La civilisation chinoise, Albin Michel, 1948. René GOUSSET et Sylvie REGNAULT-GATIER, Histoire universelle, Encyclopédie de la Pléiade, Gallimard, 1956. Marc BLOCH, La société féodale, Albin Michel, 1968. GEN YA TIEN, Chinese Military Theory, Stevenage, 1992. Valérie NIQUET, Deux commentaires de Sun Zi, Cao Cao et Li QUAN, 1994 ; Fondements de la stratégie chinoise, 1997. 

Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. 

 

STRATEGUS

 

 

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3 mai 2018 4 03 /05 /mai /2018 07:51

      Les relations entre pouvoir religieux et pouvoir politique dans l'Empire byzantin constitue une sorte de type (et même de prototype, de modèle) suivi ensuite par de nombreuses contrées à l'Est de l'Europe, et singulièrement dans l'Empire russe. Alors que à l'Ouest de l'Europe les conflits entre ces deux pouvoirs conduisent en gros à des séparations et même dans le cas de la France à la laïcité, à l'Est de l'Europe fleurissent de grandes conivences, l'un appuyant l'autre face à leurs adversaires, dans une version forte d'alliance entre sabre et goupillon.

     José GROSDIDIER DE MATONS écrit que la sévérité des historiens des siècles passés à l'égard de l'Empire byzantin tient en grande partie aux querelles religieuses qui s'y sont succédé presque sans interruption jusqu'au milieu du IXe siècle. Ces querelles religieuses paraissent très futiles aux esprits modernes mais des visites dans les vieilles bibliothèques religieuses en Occident indiquent des débats tout aussi absurdes. La violence de ces querelles vient de ce qu'elles mettaient en jeu l'unité de l'Empire, alors que dans l'Occident déjà politiquement morcelé, mais spirituellement uni autour d'un unique patriarche, le pape, elles n'auraient pu être de si grande conséquence. A Byzance, la sujétion du patriarche, et par conséquent de l'Eglise, à l'empereur n'a jamais été contestée. Les souverains en ont trop souvent déduit qu'il en était de même de la doctrine et qu'il leur était permis d'adapter celle-ci à leurs buts politiques. La crise iconoclaste (sous les dynasties isaurienne et amorienne qui régnent de 717 à 867) représente la dernière de ces tentatives, et la seule qui ait eu un résultat positif : elle a fixé pour l'avenir les rapports de l'Eglise et de l'État en des bornes qui ni l'une ni l'autre ne franchiront plus. Désormais le patriarche sera, à de rares exceptions près, le fidèle agent de la politique impériale ; en retour, les empereurs serviront, d'un part, l'ambition des patriarches contre l'autorité romaine, d'autre part, la vaste expansion du christianisme oriental à travers les pays slaves. 

     Edward LUTTWAK, dans son étude sur la grande stratégie de l'Empire byzantin, constate qu'il ne fit pas de doute que la quasi-totalité des Byzantins étaient animés d'une sincère ferveur chrétienne. Il est pour lui indiscutable que l'Empire fit un usage constant de la religion comme source d'influence sur les souverains étrangers et leurs nations. Les esprits fervents n'y voyaient ni cynisme ni contradiction - pas même lorsque des renégats opportunistes tels que les pillards turcs capturés ou des Barbares parfaitement incompréhensifs des contenus mêmes de la religion se laissaient bien volontiers baptiser. Si la conversion à la religion byzantine ne leur était d'aucune aide spirituelle, assimilant volontiers les saints et Dieu à leurs propres divinités, elle pouvait au moins apporter à l'Empire une aide matérielle ; ce qui suffisait à défendre la "vraie Église orthodoxe" (celle qui ne dévie pas de la "vraie foi", contrairement à l'Eglise catholique), elle-même ouvrant en retour la seule porte vers la vie éternelle selon sa propre doctrine. Renforcer l'Empire, c'était faire progresser le salut par la religion chrétienne.

   Ce n'est pas tant qu'il y ait plus de volonté de la part du pouvoir politique en Empire d'Orient qu'en Empire d'Occident d'instrumentaliser l'Eglise, et par ailleurs la rupture entre Eglise de Rome et Eglise de Constantinople est relativement tardive (1054, voire plus tard), mais parce que précisément l'Empire à l'Est "tient", contrairement à l'Ouest, et qu'elle constitue, l'Eglise qui ne s'appelle orthodoxe que tardivement également, se trouve lié à l'Empire par maints événements. 

   Avec ses magnifiques églises, précise Edward LUTTWK, ses émouvantes liturgies, ses choeurs mélodieux, ses doctrines aux démonstrations impeccables et son clergé d'une d'une haute culture pour l'époque, l'Eglise byzantine attira des nations entières de convertis - les anciens Russes en tête. Il ne faut pas oublier non plus une organisation pointilleuse de la vénération des reliques comme du pèlerinage à Constantinople, lequel constitue, vu les invasions musulmanes de la Palestine, une obligation spirituelle pour tout chrétien qui en a les moyens. Certains de ces nations converties n'en combattent pas moins l'Empire de toute leur vigueur, mais d'autres étaient prédisposés par la conversion à coopérer, voire à nouer une alliance ; même s'ils ne faisaient aucune concession à l'empereur en tant que chef séculier de l'Eglise, ils éprouvaient plus de difficulté à refuser de reconnaître l'autorité des patriarches de Constantinople, bien qu'ils fussent nommés par l'empereur. La dévotion populaire entretenue par toute la hiérarchie de l'Eglise, comme par toute une classe de moines itinérants jusque dans les campagnes les plus reculées, dévotion partagée en outre par les responsables politiques les plus divers, maintient un ciment de loyauté envers l'Empire, ou tout au moins de modération dans les revendications (quoique pas tout le temps...). Même durant la période crépusculaire de la cité-Etat qui se prolonge jusqu'en 1453, les Russes acceptèrent volontiers la conduite spirituelle d'éminentes patriarches tels que PHILOTHÉE (1346-1376). 

A compter du IX e siècle, des missionnaires byzantins se mirent en route pour convertir les peuples voisins : les Bulgars, les Slaves des Balkans, les Moraves ainsi que les souverains scandinaves de la Rus' de Kiev, étendant considérablement la zone d'influence de Byzance, bien au-delà de ses territoires. Ils y parvinrent avec les meilleurs résultats, et sans doute avec moins de formation d'hérésies que n'en rencontrèrent les Chrétiens plus à l'Ouest. Ces missionnaires, relativement nombreux et bien équipés, étaient convaincus de sauver ainsi les âmes du paganisme - une justification suffisante à tous leurs efforts. Mais en procédant ainsi, par voie de conséquence naturelle, ils recrutaient également des alliés potentiels. Il est vrai, la conversion à la foi orthodoxe n'a pas permis éviter la guerre acharnée contre l'Empire que menèrent les Bulgares christianisés ou la Rus' de Kiev, mais même après la reconnaissance de l'Eglise bulgare comme autocéphale en 927, la diplomatie byzantine put tirer parti, et le fit, de l'autorité du patriarche de Constantinople sur les ecclésiastiques locaux pour trouver de l'aide parmi eux, ou tout au moins pour les dissuader de prendre des mesures hostiles.

Les Byzantins ont sans doute bénéficié, à certaines périodes, d'une forme d'interdit religieux dissuadant d'attaquer leur Empire chrétien. Même les Latins brûlants de haine lors de la quatrième Croisade, sur le point d'attaquer, de prendre d'assaut et de mettre à sac Constantinople connurent pareille inhibition - ou tout au moins leurs chefs éprouvèrent-ils la crainte qu'ils la connussent. 

En tout cas, une grande partie de l'énergie des empereurs et des patriarches fut consacrée à transformer Constantinople en cité chrétienne par excellence, et destination de pèlerinage de la classe de Rome ou Jérusalem, recevant même davantage de visiteurs que l'un ou l'autre pendant de longues périodes. Cela va de pair d'ailleurs avec le développement de la ville comme plaque tournante commerciale et culturelle, avec une organisation quasi industrielle du commerce des objets religieux. Par ses missions d'évangélisation et de diffusion de la culture, la chrétienté orthodoxe, au sein de laquelle l'Empire était au moins assuré d'occuper une position centrale, assure la formation d'une communauté large en étendue et en profondeur. Avec sa doctrine relativement simple par rapport aux circonvolutions occidentales, l'Eglise orthodoxe garde même son influence après la fin de l'Empire byzantin, notamment chez les Slaves, notamment en Russie. Le code du pouvoir russe ressemble beaucoup d'ailleurs au code du pouvoir byzantin par bien des aspects, surtout sur le volet religieux.

 

Edward LUTTWAK, La grande stratégie de l'Empire byzantin, Odile Jacob, 2010. José GROSDIDIER DE MATONS, L'Empire byzantin, dans Encyclopedia Universalis. 

 

STRATEGUS

 

 

 

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1 mai 2018 2 01 /05 /mai /2018 09:16

   Que ce soit en matière militaire ou de vie quotidienne, la confusion entre les niveaux tactique et stratégique d'action est facilitée par le fait que la plupart des hommes n'ont qu'une vue à court des situations, et qu'il est plus facile de calculer le temps court plus que le temps long. 

   L'usage d'ailleurs du mot tactique a beaucoup varié en fonction des époques. Aujourd'hui le terme ne fait plus l'objet de controverses sémantiques. Ce qui n'empêche pas la persistance de nombreuses confusions dans l'activité des armées en campagne, et d'importants problèmes quant aux buts de guerre. 

 

Une définition devenue classique, qui précise la place de la tactique par rapport à celle de la stratégie

Le mot tactique, qui vient du grec, désigne à l'origine l'ordre ou la disposition des troupes en vue de la bataille. La tactique est l'art de combiner l'emploi des diverses armes en présence de l'ennemi. Dans la guerre classique, la tactique est mise en oeuvre sur le champ de bataille ou lors d'un affrontement terrestre, naval, aérien... La tactique n'intéresse pas les effets qui résultent de l'usage de la force mais l'usage qui en est fait dans le contexte du combat réel, jusque dans sa phase préparatoire. Si la tactique opère à un niveau inférieur à la stratégie, elle touche néanmoins au point culminant de la guerre : la bataille. Le tacticien a deux objectifs : protéger ses propres troupes et détruire celles de son adversaire. La tactique est donc une composition d'attaque et de défense. A sa base est la manoeuvre dont le but est d'orienter les troupes contre l'ennemi, soit pour s'en défendre, soit pour l'attaquer, soit pour l'éviter, soit pour l'obliger à se déplacer, souvent pour accomplir plusieurs de ces opérations à la fois. La manoeuvre se caractérise par un certain nombre d'actions : parade, esquive, feinte et aussi attaque, surprise, menace, poursuite. Dans la guerre classique, deux types de manoeuvres dominent les combats : la manoeuvre de rupture, accomplie lors du choc frontal, et la manoeuvre de débordement, dont la forme idéale est l'encerclement complet de l'adversaire. Le style de guerre, direct ou indirect, affecte le choix des tactiques et des manoeuvres. Le style indirect favorise la feinte et la surprise par rapport au style direct dont la force et la puissance sont les principaux moyens pour accomplir avec succès la manoeuvre de rupture. L'approche indirecte permet de déséquilibrer l'adversaire en l'attaquant en son point le plus vulnérable, puis d'exploiter cette faiblesse. Le choc et le feu sont les deux moyens principaux dont dispose le tacticien pour protéger ses troupes et pour attaquer celles de l'adversaire.

A travers les siècles, les tacticiens ont débattu des bienfaits de l'un par rapport à l'autre. Les tacticiens  ont aussi longtemps polémiqué sur les mérites respectifs de l'infanterie et de la cavalerie, et plus tard sur ceux des chars et des avions. Le style de guerre et le choix des manoeuvres déterminent les différentes combinaisons tactiques employées sur le terrain. Cependant, quels que soient les choix et les plans préétablis, plus que tout autre domaine de la guerre, la tactique est le domaine de l'incertitude, du chaos et de la friction. Les qualités de commandement sont ici de première importance car les décisions doivent être prises rapidement alors que la situation fluctue, que l'information est incertaine et que les communications peuvent être"e interrompues à tout moment. Avec l'évolution moderne de la guerre, les temps de réaction sont de plus en plus courts, même si les systèmes de communications et de contrôle suivent aussi une progression rapide. Le tacticien d'autrefois comptait surtout sur son expérience de la bataille. Dorénavant, il doit aussi faire preuve de grandes facultés d'adaptation car les données tactiques sont en progression constante.

La tactique contemporaine est marquée par l'évolution permanente des techniques. C'est pourquoi certains théoriciens envisagent désormais un niveau inférieur à la tactique, celui de la technique. Il a trait à l'interaction des systèmes qui est subordonnée à la tactique. Le problème principal de la technique est de déterminer avec précision l'impact d'une nouvelle technique sur la tactique. L'Histoire démontre souvent que cet impact est soit sous-estimé, soit surestimé, ou alors que ses effets sont tout autres que prévu. La maitrise d'une nouvelle technique se fait par tâtonnements : ainsi l'artillerie à poudre ou encore le char motorisé et l'avion; Au départ ses effets sont souvent négligeables, voire négatifs, mais ils peuvent rapidement jouer un rôle important, comme par exemple les chars motorisés lors de la Première Guerre Mondiale. (BLIN et CHALIAND)

 

La tactique comprise dans une "pyramide des stratégies"...

  La tactique, comme la stratégie, étant l'art de la conception et de la mise en oeuvre d'une action finalisée, la question se pose toujours de la distinction entre la tactique et la stratégie, peu d'auteurs s'accordant sur leur différence, même une fois bien définie la tactique... C'est qu'il s'agit d'une différence de niveau, beaucoup plus que d'une différence de nature, comme l'amiral français CASTEX veut l'établir. Il avance l'idée d'un "spectre de la stratégie" pour marquer son insertion dans un processus dont la politique constituerait l'infrarouge et la tactique, l'ultraviolet. Cette idée, fondamentale, est également exprimée par André BEAUFRE qui évoque une "pyramide des stratégies, la stratégie totale au sommet combinant les diverses stratégies générales propres à chaque domaine, elles-mêmes harmonisant les stratégies opérationnelles de leur ressort".

Historiquement, le concept de stratégie se construit comme un élargissement progressif de la tactique qui commence par utiliser des moyens réduits, pour des objectifs limités, dans des espaces étroits. Il s'agissait donc, et il s'agit toujours, de disposer et de mettre en oeuvre des troupes et des capacités, grâce à des techniques, au cours d'un acte opérationnel constitutif de ou constituant une bataille. Les espaces s'ouvrant  et les moyens augmentant, il a fallu penser "grande tactique", puis "stratégie", puis "stratégie générale", etc., chaque nouveau concept se voulant plus englobant que le précédent. C'est donc ici que réside fondamentalement la différenciation. La tactique relève de la bataille, quand la stratégie relève finalement de la guerre. Pour CLAUSEWITZ, "la tactique est la théorie relative à l'usage des forces armées dans l'engagement, la stratégie est la théorie relative à l'usage des engagements au service de la guerre". C'est un système de poupées russes s'emboîtant les unes dans les autres : la stratégie est l'englobant, la tactique est l'englobé, un moyen pour une fin, celle de l'englobant, l'englobant ultime étant naturellement la finalité politique. BEAUFRE cisèle la distinction : "La stratégie est l'art de faire concourir la force (dans l'esprit du général Beaupré, il s'agit ici de la "force" de l'Etat dans toutes ses dimensions) à atteindre les buts de la politique ; la tactique est l'art d'employer les armes dans le combat pour en obtenir le meilleur rendement."

Cette idée de subordination, de la plus petite à la plus grande de "matriochkas" indique bien la logique hiérarchique des conceptions de l'action, du tactique au stratégique, chaque action de niveau inférieur devant être guidée et contrainte par la finalité et la logique du niveau supérieur. Elle indique aussi leur sensibilité aux circonstances. Ce qui peut relever de la logique formelle ne l'est pas seulement : concrètement, cela met en jeu l'attitude, l'action de chaque acteur à chaque niveau, compte tenu de tous les conflits de compétences, techniques ou politico-militaire que cela peut comporter. Si l'englobant voit logiquement plus loin que l'englobé, rien n'établit dans tous les cas que le tacticien n'ambitionne pas parfois d'avoir une meilleure vue que le stratège...

Et d'ailleurs, loin d'être figée, la stratégie ne doit cependant être affectée que par les événements majeurs et ne doit surtout pas se plier trop étroitement aux circonstances puisqu'elle entend les modeler pour parvenir à son but. A l'inverse, la tactique est essentiellement contingente. Le stratège établit le cap, l'objectif, la stabilité au milieu de l'évolution incessante. A l'adaptabilité tactique s'oppose aussi un certain degré de rigidité stratégique.

Si "normalement", l'esprit stratégique est un esprit visionnaire qui voit loin, un esprit de synthèse qui sait distinguer l'essentiel de l'accessoire, rien ne dit, surtout dans l'Histoire, que le tacticien se plie à la hiérarchie. Car cette logique hiérarchique entre tactique et stratégie, généralement admise dans la théorie, se heurte parfois à deux difficultés.

La première, notée par CLAUSEWITZ, bien au fait de toute l'histoire napoléonienne, dans le "chaudron de la guerre", les "buts dans la guerre", donc les objectifs tactiques, au lieu de rester subordonnées aux "buts de la guerre", donc les finalités politiques, s'en détachent. Alors, dotés de leurs vies propres, subordonnés aux pures logiques d'efficacité technique, ces "buts dans la guerre" finissent souvent par s'imposer aux "buts de la guerre" ; ils contribuent ainsi à donner à la guerre cette "vie propre" qui la conduit régulièrement bien au-delà et bien ailleurs que ce qui avait été initialement voulu.

La deuxième difficulté est que, avant même la guerre, l'obsession de la bataille peut venir subordonner la stratégie à la tactique, voir effacer l'idée stratégique. Cette inversion de la logique fondamentale, la subordination de la stratégie à la tactique, marque le premier conflit mondial, conflit profondément a-stratégique, avec les massacres terribles qui en résulteront. Pour MOLTKE L'ANCIEN, dont la philosophie fonde le style de commandement allemand, "devant la tactique se taisent les prétentions de la stratégie, qui doit savoir s'adapter à la situation nouvellement créée" Du côté Français, rien de bien mieux : le général FOCH estime que "la stratégie n'existe pas par elle-même, elle ne vaut que par la tactique puisque les résultats tact(piques sont tout". Graves errements dont les leçons ne seront pas toujours comprises plus tard, lors de la Seconde Guerre Mondiale, où les conflits de compétence entre militaires et politiques font partie de l'Histoire. Mieux vaut pour l'homme de guerre, en fin de compte, se rappeler le précepte du général MONTGOMERY ("rendre tactiquement possible ce qui est stratégiquement désirable") et admettre avec André BEAUFRE que "la stratégie, c'est le choix des tactiques". (Vincent DESPORTES)

André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette, 1998. Carl Von CLAUSEWITZ, De la guerre, Minuit, 2006. Ferdinand FOCH, Des principes de la guerre, Économica, 2007.

Vincent DESPORTES, Stratégie, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, Sous la direction de Benoît DURIEUX, Jean-Baptiste Jeangène VILMER et de Frédéric RAMEL, PUF, 2017. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, Éditions Perrin, 2016.

 

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