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18 avril 2018 3 18 /04 /avril /2018 11:38

            A la longévité remarquable, l'Empire Romain d'Orient fondé en 330, comme entité administrative distincte de l'Empire Romain d'Occident, survit un millénaire après la chute de Rome (476), jusqu'à la prise de la ville de Constantinople, la capitale, par les Ottomans. S'il n'a pas reçu la même attention que l'Empire Romain lui-même, de la part des historiens, son influence, entre Orient et Occident, perdure même après la défaite de l'Empire. Héritier de Rome sur le plan administratif et juridique, l'Empire byzantin est un État où le grec l'emporte très rapidement sur le latin au point de vue linguistique et culturel. Cet Empire constitue un cas important sur le plan de la stratégie, élaborée et mise en oeuvre par tout un ensemble de dynasties, qui, au gré des circonstances, garde une même tradition de gouvernement intérieur et de diplomatie extérieure. Alors que militairement parlant, l'Empire se trouve souvent en état d'infériorité, les différents empereurs usent principalement de la ruse pour s'imposer à leurs adversaires, dressant "barbares" contre "barbares".

S'instaurent des relations bien définies entre les diverses populations et l'appareil administivo-judickaire, un système fiscal et un modèle d'armée et de marine précis qui les servent de siècles et siècles, quel que soient d'ailleurs les fortunes ou infortunes qui changent le tracé des frontières avec ses voisins.

C'est une stratégie défensive qui se met en oeuvre, soutenue par des réflexions menée par des stratèges de grande valeur, issus des diverses nationalités qui peuplent l'Empire, qui doivent lutter à la fois contre des ennemis extérieurs plus ou moins bien organisés, Avars, Sassanides, Goths, Turcs, Bugares, Slaves, Arabes, Mongols et contre des ennemis intérieurs. L'Empire doit face face autant à de nombreuses guerres qu'à des séditions internes. L'Empire byzantin - contrairement à la Chine qui grâce au nombre réussit à phagocyter ses conquérants - du fait de sa faiblesse démographique, joint à un affaiblissement monétaire et commercial (notamment face à Venise),  finit submergé par ses multiples ennemis (y compris les Croisés d'Occident...). 

Un Empire qui se restructure sur de nouvelles bases

      Rappelons que l'Empire byzantin est issu d'abord du partage du pouvoir impérial dans l'Empire Romain au IVe siècle entre deux empereurs, l'un régent désormais sur l'Orient (capitale Constantinople, anciennement Byzance), l'autre sur la partie occidentale (capitale Milan, puis Ravenne). C'est seulement plus tard que l'appellation "byzantin" se généralise pour l'Empire romain d'Orient. Les habitants de la partie orientale de l'Empire Romain se sente d'abord Romains comme ceux d'Occidentaux, avant que peu à peu les institutions, la nature des menaces, les différentes successions, la religion changent et se séparent de l'autre partie à l'Ouest. Cette séparation est déjà effective lorsque l'Empire Romain d'Occident cesse d'exister. Et même à ce moment, les empereurs en Orient, comme JUSTINIEN se considère toujours dépositaire de l'autorité à l'Ouest et tentent de reprendre aux différentes tribus germaniques les territoires perdus (en y parvenant seulement partiellement). Peu à peu, ces territoires là sont abandonnés ou reperdus, vues les différentes attaques subies sur les frontières, notamment à l'Est et au Sud. Les historiens établissent une coupure franche dans la périodicité, mais ce n'est que pure convention, les choses se dégradant constamment et progressivement pour l'Empire Romain. Pour faire face à ces menaces et au déclin territorial, les empereurs facilitent ou impulsent plusieurs grandes réformes militaires, politico-administratives, socio-culturelles et religieuses.

Ainsi, sur le plan militaire, la disparition de la partie occidentale de l'Empire romain (476-480) et celle des légions romaines, ainsi que les menaces permanentes sur leurs foncières amènent les Byzantins à se doter d'une armée et d'une marine puissantes, dont la tactique s'élabore de manière autonome dès le VIe siècle, ce qui leur permet de dominer la région jusqu'au XIIIe siècle.

Sur les plans politico-administratif et socio-culturel, le rapide retrait territorial sur l'Anatolie, largement hellénisé, durant le VIIe siècle opère de profonds changements au sein de l'Empire. Au début du VIIIe siècle, l'avènement de la dynastie isaurienne marque l'aboutissement de cette profonde mutation. Désormais, l'Etat romain passe, dans les faits comme dans les mentalités, d'un Empire universel à caractère latin à un Empire régional à caractère grec.

Sur le plan religieux, l'avènement des Isauriens marque la la fin des grandes querelles christologiques qui marquent l'Antiquité tardive. Le processus de "byzantinisation" de l'administration et de la société romaines se déroule par le biais d'une hellénisation et d'une christianisation des valeurs au sein de l'Empire. A l'époque des Isauriens éclate la première crise iconoclaste (737-787), plus une querelle politique que religieuse. La question des relations entre Empereur et l'Église est définitivement tranchées en 879 avec la distinction stricte entre le pouvoir temporel et spirituel, bien que l'empereur conserve un certain pouvoir de nomination dans la haute hiérarchie ecclésiastique.

 

Une ou plusieurs stratégies successives, ou des variantes de la même stratégie...

   Des deux parties de l'Empire Romain, la partie orientale est certainement la plus vulnérable. C'est pourtant l'Empire d'Occident qui dépérit et disparut durant le Ve siècle. La raison essentielle, si l'on suit Edward LUTTWAK par exemple, pour laquelle l'Empire d'orient survécut si longtemps à l'Empire d'Occident tient à la capacité d'adaptation stratégique de ses gouvernants : leur puissance diminuée, ils surent inventer de nouvelles manières de tenir tête à leurs ennemis, anciens comme nouveaux. L'armée et la marine, ainsi que la bureaucratie chargée du recouvrement des impôts, qui jouait un rôle de premier plan en leur apportant à tous les deux les ressources nécessaires ainsi qu'à l'empereur et à tous les personnels officiels - sans compter son rôle de renseignement et de contrôle (même imparfait) des populations - ont sans doute connu de considérables changements au cours des siècles, mais la conduite globale des affaires stratégiques révèle une continuité bien déterminée ; à la différence de l'ancien Empire romain avant sa division, l'Empire byzantin s'appuyait moins sur la force militaire et davantage sur toutes les dormes imaginables de persuasion - qu'il s'agît de recruter des alliés, de dissuader des ennemis ou encore d'amener des ennemis potentiels à s'attaquer entre eux. De plus, quand ils devaient combattre, les Byzantins étaient moins enclins à détruire leurs ennemis qu'à les contenir, pour conserver leur propre  force intacte, mais aussi parce qu'ils savaient que leur ennemi d'aujourd'hui pourrait être leur allié de demain.

Il en alla ainsi, nous explique l'un des spécialistes les plus respectés à l'échelle internationale de la stratégie de l'Empire romain, au début du Ve siècle, lorsque le flot dévastateur des Huns conduit par Attila fut détourné avec un recours minimal à la force et maximal à la persuasion ; les Huns tournèrent leur offensive vers l'Ouest. Il en alla encore de même 800 ans plus tard : en 1282, lorsque le puissant Charles d'Anjou préparait une invasion, depuis l'Italie avec la claire intention de conquérir Constantinople, il se trouva soudain immobilisé par l'explosion d'une révolte qui embrasa la Sicile ; c'était le résultat heureux d'une conspiration impliquant l'empereur MICHEL VIII PALÉOLOGUE (1259-1282), le roi PIERRE III du lointain Aragon et le maître comploteur GIOVANNI DA PROCIDA. 

L'Empire romain parvient ainsi à s'assurer sa survie, épique (et parfois scabreuse...) grâce à un succès sans équivalent dans le domaine de la stratégie. Cela ne peut être du seul ressort de batailles remportées sur le terrain - aucune suite de victoires heureuses ne peut en effet durer 8 siècles. En réalité, l'Empire subit de nombreuses défaites, certaines en apparence catastrophiques tout au long de son existence. Une très grande partie du territoire impérial se trouva plus d'une fois envahie. Constantinople elle-même dut subir plusieurs sièges depuis sa fondation en 330 jusqu'à sa prise désastreuse, en 1204, par les catholiques durant la quatrième croisade ; après quoi l'Empire se réduit au seul royaume des Grecs, qui expire sous les coups des Ottomans finalement en 1453. 

Le succès de l'Empire byzantin dans le domaine de la stratégie est d'un autre ordre que n'importe quelle série de victoires ou de défaites tactiques : l'Empire se montre capable, en toutes circonstances, siècle après siècle, de se doter d'une capacité d'action hors de proportion avec sa seule force militaire, même en réunissant toutes ses troupes disponibles ; pour accroitre cette capacité, il mobilise l'ensemble des artifices de la persuasion et de sa supériorité dans le domaine de l'information. L'équilibre et la synergie entre la diplomatie et la force militaire est rendu possible par une certaine capacité à traiter les informations sur la présence d'ennemis sur des routes bien surveillées. Pas de bureaucratie de renseignement, inconcevable à l'époque, pas de traitement systématique de dossiers, que l'Empire ne sait d'ailleurs pas conserver de manière systématique, pas de cartes précises du monde connu non plus, car le monde romain n'est pas en mesure de concevoir l'espace sous une forme cartographique, mais un sens de l'observation supérieur à celui de ses ennemis, et une capacité de manipuler des étrangers bien moins informés.

L'entretien d'une force militaire régulière, et d'un réseau d'espions fidélisés n'est possible que par le maintien de deux dispositifs d'une importance essentielle issus d'ailleurs de l'Empire romain avant sa division : un système de collecte d'impôts d'une efficacité sans équivalent pour l'époque, doublé de méthodes de comptabilisation et de budgétisation efficientes et une instruction militaire systématique, permettant de former chaque nouvelle recrue et d'entretenir régulièrement les unités par l'exercice et les manoeuvres tactiques. 

La stratégie byzantine ne s'invente pas dans toutes ses composantes dès le début. Ses éléments se constituent progressivement, sous la pression d'ennemis différents : les empereurs DÈCE (249-251), THÉDOSE II (408-150), JUSTINIEN (527-565), HÉRACLIUS, entre autres, savent utiliser le savoir militaire de leurs ennemis au profit de l'Empire. Cette stratégie peut remporter les succès que l'on connait grâce également à une révolution tactique : la cavalerie remplace l'infanterie comme pièce maitresse des forces terrestres, plus précisément, l'infanterie lourde des légions classiques sont remplacées par des unités mobiles de fantassins, tandis que la cavalerie est renforcée. Les cavaliers portent des armures renforcées, plus ou moins importantes et son capables aussi de se muer en archers montés. Les armes de jet sont favorisées et les corps à corps en bataille rangée souvent évités. Seul élément conservé de l'ancienne armée romaine, tout l'ensemble qui sert à la guerre de siège, d'ailleurs perfectionné de siècle en siècle. Tant la guerre de siège que la guerre à distance (maniement des armes de jet, des flèches aux lances) exigent toutefois un entrainement constant et des troupes aguerries. L'archerie montée est un art très exigeant et aussi très périssable, aussi les périodes qui voient l'armée byzantine incapable d'assurer un entrainement régulier et intensif sont des périodes de recul de l'Empire. Et comme l'Empire se réduit peu à peu territorialement, de moins en moins de ressources humaines peuvent être captées pour l'enrôlement et l'entrainement. Il arrive à un moment où il perd cet avantage tactique.

On ne peut dresser un tableau d'ensemble de l'Empire sans discuter aussi de l'impact important de la Grande Peste, qui frappe de plein fouet, plus que les autres contrées, ses territoires, en plein développement stratégique de l'empereur JUSTINIEN, qui non seulement met fin à son espoir de reconstitution de l'Empire romain dans son ensemble, mais obère grandement toutes ses capacités économiques pour un temps long. (LUTTWAK)

 

Une série de penseurs stratégiques

 Contrairement, semble-t-il, aux Romains d'Occident, les Byzantins ont écrit de nombreux traités sur les institutions militaires, dans lesquels la dimension stratégique est parfois effleurée, même si la conduite du combat est le souci prédominant. Les premiers recueils notables datent du Ve siècle. Le Pero strategikes (De re strategica) anonyme "offre un plan complet, quoique très schématique, de la science militaire. Si le premier écrit rencontré se rattache à la tradition des tacticiens antérieurs, les oeuvres qui suivent dégagent quelques nouveautés, montrent un travail qui ne se limite pas à copier ou à adapter" (Alphonse DAIN, Les stratégistes byzantins).

Malheureusement, les pertes sont considérables. Parmi des références multiples, on relève des traités d'ingénieurs et d'innombrables paraphrases et adaptations. Le genre est suffisamment noble pour que même des empereurs s'y adonnent, ou plutôt qu'on leur attribue la paternité de traités célèbres : l'empereur MAURICE patronne ainsi le Strategicon (qui fait de larges emprunts à ONOSANDER) au début du VIIe siècle. Les philologues discutent furieusement entre eux sur les attribution de tels ou tels écrits. L'empereur LÉON LE PHILOSOPHE des Constitutions tactiques (qui incluent une Naumachie) au début du Xe siècle précède l'empereur NICÉPHORE PHOKAS qui inspire un traité de tactique (De re militari) et un traité sur la guérilla (De Validations) vers la même époque. 

C'est à cette époque que s'arrête la lignée des tacticiens "au moment où se confirme l'apparition d'une aristocratie militaire, comme si les problèmes de la guerre étaient devenus des problèmes familiaux, moraux, à traiter entre soi" (Gilbert DRAGON, "Ceux d'en face", Les peuples étrangers dans les traités militaires byzantins, Travaux et mémoires, 1980). Les travaux qui suivent ne sont plus que des compilations. La principale est celle de NICÉPHORE OURANOS, dont la Tactique comporte 178 chapitres.

Toute cette littérature, à laquelle travaille sans doute au long des siècles de multiples copistes à l'intention des divers chefs militaire, n'est aujourd'hui étudiée que par des philologues, uniquement soucieux de la reconstitution des textes, leurs exégèse reste à faire. La collection de stratagèmes reste le genre dominant. La Tactique de NICÉPHORE OURANOS insiste sur l'usage des espions, le choix du terrain, les ordres de marche et de combat... Les auteurs recommandent de s'adapter à l'ennemi, sur lequel les commentaires ne sont toujours flatteurs. NICÉPHORE PHOKAS se moque des Occidentaux, notamment des Francs : "Leur dieu, c'est leur ventre, leur audace la goinfrerie, leur courage la soûlerie" (voir les travaux de J.A. de FOUCAULT). 

La littérature est sans doute à l'époque autant abondante en matière de forces terrestres que de pensée navale. BYZANCE est à cet égard l'héritière à la fois des Romains et des Grecs. Ses tacticiens, actifs du Ve au Xe siècle, consacrent une partie de leurs écrits à l'art naval, à la naumachie. La première Naumachia date du Ve ou Vie siècle, l'exégèse contemporaine l'attribue à SYRIANOS, auteur qui semble avoir été assez connu ; il traite tant des préparatifs que des dispositions en vue de l'ordre de bataille. L'empereur LÉON VI a écrit (inspiré), au début du Xe siècle, un volumineux traité, les Constitutions tactiques (également connues sous le titre d'Institutions militaires), dont la dernière (ou l'avant-dernière selon les éditions) partie est consacrée au combat sur mer. Tous les textes navals byzantins sont ensuite réunis dans un corpus, dit ambrosien (Alphonse DAIN). (COUTEAU-BÉGARIE)

 

Le "code opérationnel" byzantin

   Reprenant leur forme d'expression favorite, vives injonctions et conseils avunculaires assez directifs, Edward LUTTWAK, au bout de son étude sur La grande stratégie des Byzantins, décrit en 7 points le "code opérationnel" de l'Empire Romain d'Orient.

1 - Évitez la guerre par tous les moyens possibles dans touts les circonstances possibles, mais agissez toujours comme si elle pouvait commencer à tout moment. Entrainez à la fois les recrues individuelles et les formations complètes d'une manière intense, exercez les unités les unes contre les autres, préparez les armes et les approvisionnements pour être en situation de pouvoir livrer bataille à tout moment - mais ne vous précipitez pas au combat. Le but ultime que l'on doit se fixer en se préparant du mieux possible au combat est de renforcer la probabilité de ne pas être content de combattre du tout.

2 - Rassemblez toute l'information possible sur l'ennemi et sa mentalité, et ne cessez jamais de surveiller ses mouvements. Patrouiller et sonder l'ennemi par des actions de reconnaissance menées avec des unités de cavalerie légère constituent toujours des opérations nécessaires, mais non suffisantes. Vous devez disposer d'espions à l'intérieur du territoire ennemi pour qu'ils vous avertissent très tôt des menaces de guerre, ou tout au moins vous informent de préparatifs de guerre et vous aident ainsi à deviner les intentions de l'ennemi. Entre la reconnaissance menée par des unités de combat et l'espionnage en tenue civile, l'approche moyenne de la collecte du renseignement est souvent la plus productives : les éclaireurs clandestins (c'est-à-dire dissimulés dans la nature), chargés d'observer de manière passive et de revenir au rapport. Les efforts déployés pour surveiller l'ennemi par des éclaireurs et interdire à l'ennemi l'utilisation de ses propres éclaireurs sont rarement des efforts gaspillés.

3 - Faites campagne avec vigueur, à l'offensive comme à la défensive, mais attaquez, surtout, avec de petites unités ; mettez l'accent sur les patrouilles, les raids et les escarmouches plutôt que sur les attaques mobilisant tous vos moyens. Évitez la bataille, et tout particulièrement la bataille sur grande échelle, sauf circonstances très favorables - et même en ces circonstances, évitez-la si possible, à moins que l'ennemi ne soit d'une manière ou une d'autre tombé dans une situation d'infériorité complète ou que sa flotte n'ait été sérieusement endommagée par des tempêtes.

4 - Remplacez la bataille d'attrition par la "non-bataille" de la manoeuvre. Sur la défensive ; au lieu de les affronter, conservez une distance rapprochée avec les armées d'invasion,  rester juste au-delà de la portée de leurs armes pour fondre aussi vite que possible en situation de supériorité numérique sur les détachements, les trains de bagages et les bandes isolées occupées au pillage. Préparez des embuscades sur grande et petite échelle le long du chemin emprunté par les forces ennemies et attirez-les dans des embuscades par des retraites simulées. A l"offensive, montez des opérations de raid ou, mieux encore, de test pour sonder l'ennemi avec retraite immédiate si elles rencontrent une solide résistance. Appuyez-vous sur une activité constante, même si chacune de vos actions se déroule sur petite échelle, pour démoraliser et affaiblir matériellement l'ennemi avec le temps.

5 - Efforcez-vous de terminer les guerres avec succès en recrutant des alliés dont l'intervention puisse modifier en votre faveur la balance globale de la puissance entre les parties. La diplomatie est par conséquent encore plus importante pendant la guerre qu'en période de paix - les Byzantins n'auraient jamais fait leur aphorisme absurde disant que "lorsque les canons parlent, les diplomates doivent se taire", et d'ailleurs, dans les faits, la diplomatie continue toujours pendant la guerre. Dans le recrutement d'alliés pour attaquer l'ennemi, les recrues les plus utiles sont ses propres alliés, parce qu'ils offrent l'avantage de leur proximité et de leur connaissance sans égale des manières de combattre les forces de l'ennemi. les commandements ennemis que l'on a réussi à faire cha,fer de camp par des opérations de subversion, pour qu'ils servent les intérêts de l'Empire, sont des alliés encore meilleurs, et l'on trouverait les meilleurs de tous à la cour même de l'ennemi, voire au sein de sa famille. Mais il faut recruter même des alliés périphériques dont l'aide potentielle reste limitée, même si cela se révèle possible.

6 - La subversion est la meilleure voie vers la victoire. Son coût est tellement faible, en comparaison des coûts et des risques d'une bataille, qu'il est indispensable de toujours la tenter, même avec des cibles les moins prometteuses en raison de leur profonde hostilité ou de leur ardeur religieuse. Quand il fait face à une offensive du jihad imminente, il est conseillé au strategos  de se comporter en ami des émirs qui tiennent les châteurs forts des frontières, en leur envoyant des "paniers de cadeaux". Nulle exception à prévoir pour les fanatiques bien connus : dès le Xe siècle, les Byzantins s'étaient rendus compte que les fanatiques religieux peuvent aussi se laisser corrompre, et souvent même avec davantage de facilité que les autres - ils ne manquent pas de créativité, en effet, quand il s'agit d'inventer des justifications religieuses pour se laisser corrompre...

7 - Lorsque la diplomatie et la subversion ne suffisent pas et que le combat est inévitable, on doit le livrer avec des tactiques et méthodes opérationnelles "relationnelles" qui contournent les points forts les plus marqués de l'ennemi et exploitent ses faiblesses. Pour éviter de consumer les principales forces de combat, il peut se révéler nécessaire d'éroder patiemment le moral et les capacités matérielles de l'ennemi. Cela peut exiger un temps très long. Mais il n'y a aucune urgence : dès qu'un ennemi disparait, en effet, on peut être certain qu'un autre prendra sa place car tout est soumis à un changement continuel avec la grandeur et la décadence des souverain et des nations. Seul l'Empire est éternel.

  Ce qu'il fait avoir en tête, c'est que les armées d'alors ne sont pas uniformes comme celles des temps contemporains, l'addition d'éléments hétéroclites sur le terrain, provenant de nations différentes est chose courante, ce qui fait que le ralliement d'ennemis peut se traduire assez vite par l'accroissement des forces à disposition... Seul un "noyau dur" des armées de l'Empire, celui qui provient d'un entrainement et d'une expérience constante, reste nécessaire pour l'emporter, car il est à la fois pour les nouvelles forces gage de puissance et de prestige et pour l'ensemble de l'armée une garantie d'efficacité. Par ailleurs, ce code impérial, et LUTTWAK en convient dans une note, s'élabore peu à peu et n'existe pas entièrement dès l'avènement de l'Empire. Mais les Byzantins apprennent et apprennent relativement vite, guerre après guerre (ils en ont de tellement nombreuses...) et des générations d'ingénieurs et de chefs militaires, surtout à partir du moment où se forme une aristocratie militaire, accumulent ces expériences, dotés de plus de systèmes de conservation des savoirs, bien supérieur - bien qu'ils ne puissent évidemment pas rivaliser avec nos moyens modernes - à celui de leurs voisins, alliés ou ennemis... 

 

Un code civilo-militaire efficace et pourtant à l'origine de la fin de l'Empire byzantin

   Que ce soit dans l'ère protobyzantine (365-610) d'un Empire très menacé et soumis à bien des vicissitudes (ravages par des peuplades nomades barbares, tentatives de restaurations), sous les dynasties isaurienne et amorienne (717-867), sous la dynastie macédonienne et l'apogée de Byzance (867-1081) ou encore dans la période de la noblesse militaire au pouvoir (Commènes et Anges, de 1081 à 1204) et sous l'Empire de Nicée (1204-1261) ou encore sous les Paléologues (1261-1453), il existe un certain nombre de constances institutionnelles et de mentalités collectives qui forme, avec de considérables variantes, un code impérial civil-militaire efficace. Entre la formation et la continuité de corps de percepteurs des impôts (fin du règne de JUSTINIEN), la persistance de l'activité de générations d'érudits, d'écrivains (scribes) et d'administrateurs, la stimulation de l'économie urbaine, la recherche jamais abandonnée d'un équilibre entre autorités religieuses et autorités politiques, des pratiques de recrutement, d'entrainement et de paiement des armées, l'Empire est très souvent sous l'effet de rénovations profondes, malgré les aspects extérieurs persistants de décadence.  

    L'Empire jouit d'une double chance, alors que vu de l'extérieur l'histoire byzantine apparait comme un "tissu de révoltes, de séditions et de perfidies" (MONTESQUIEU), cette vision donnant même un nom commun (querelles byzantines) :

- d'ordre géographique, les attaques ennemies survenant les unes après les autres et non de manière coordonnée, les ennemis en question étant bien moins organisés de l'Empire, même s'ils gagnent bataille sur bataille et territoire sur territoire ;

- d'ordre mental de la part des dirigeants : après JUSTINIEN, à commencer par les Héraclites, les autorités politiques et religieuses renoncent au rêve universaliste de reconstitution de l'Empire Romain maitre de la Méditerranée. 

A chaque phase de reconquête de territoires perdues, notamment sous les Macédoniens, qui progressent dans l'organisation du système administratif et surtout de la gestion des pouvoirs que peuvent acquérir des percepteurs aux activités, vu les distances, difficilement contrôlables, le développement économique se double constamment d'un développement culturel, à un point où même lors des rétrécissements politiques de l'Empire les activités culturelles perdurent, malgré la perte de positions économiques. L'Empire sait compenser des pertes de provinces par un développement de l'activité industrielle et commerciale, par un contrôle étroit des corporations dont les chefs sont nommés par l'administration. La nécessité de protéger des routes commerciales entraine des guerres continuelles qui ne sont pas des guerres de conquête de territoires et c'est un élément essentiel. Les campagnes militaires de PHOCAS par exemple font parfois de Byzance la première puissance d'Europe et d'Asie antérieure, mais le double mouvement du renchérissement de ces campagnes et de l'accroissement du pouvoir des chefs militaires menacent l'équilibre interne, à un point qu'on peut parfois se permettre une comparaison avec les causes de la décadence de la partie occidentale de l'Empire, perclus de guerres civiles, les chefs militaires, là aussi, prenant le pouvoir impérial au grès de leurs succès. 

Ce dernier phénomène pourrait ne pas mettre complètement en danger l'existence même de l'Empire si une cause structurelle (mentale) de décadence ne s'y ajoutait pas. Les prodigalités des souverains au pouvoir mal assuré, contraints de satisfaire la cupidité de leurs partisans demeurent la règle en dépit de l'état des finances de l'État. Lorsque des poussées permettent de récupérer territoires et routes commerciales, ces finances se maintiennent, et cela encourage d'ailleurs encore plus les souverains de garder par leurs prodigalités leurs alliances internes, mais lors du rétrécissement continuel et séculaire de l'Empire, cette propension, plus cette méthode de gouvernement, précipite la survenue de désastres majeurs. Au point où les alliés extérieurs intermittents de l'Empire (Vénitiens, Normands) en viennent à lorgner vers les richesses insolentes des pouvoirs civils et religieux de Byzance. Dans la course à la puissance, surtout après 1081 où la noblesse militaire se maintient au pouvoir, la charge des impôts qui permettent le maintien de son train de vie prestigieux sur la paysannerie s'accroit et en vient à menacer la base même de recrutement des armées. Alors qu'auparavant, la sécurisation des campagnes et des routes commerciales permettait à l'autorité centrale de bénéficier de maintes manières de sa popularité, le poids des impôts et les pillages se conjuguent, dans un déséquilibre social de plus en plus marqué entre riches et pauvres, visible dans les provinces et pas seulement dans la capitale, pour désolidariser de plus en plus les populations des destinées de l'Empire.

Byzance, à un moment donné (dans les années 1400 notamment) ne peut plus jouer stratégiquement sur le double front européen et asiatique, à la fois par ses alliés de plus en plus défaillants et par ses propres populations laissées démunies devant l'avidité des nobles de province. Le double ressort d'une administration solide, de prospérité bon an mal an sauvegardée et de succès militaires synonymes d'afflux de richesses agit alors comme un ciseau : l'administration aux mains des nobles devient un facteur d'appauvrissement général et les reculs territoriaux (et le système de tributs qui de créditeur devient débiteur pour l'Empire) amenuisent toutes les ressources à la fois morales et économiques. Le système féodal qui s'installe peu à peu produit ses effets, les mêmes qu'en Occident : l'émiettement de l'Empire, où de nouvelles entités surgissent, reprenant souvent d'ailleurs à leur compte les héritages économiques et culturels, est constant. L'Empire devient simplement principauté..., même si, à l'image du Saint Empire Romain Germanique longtemps cher aux dynasties européennes, son prestige survit à son déclin...

Edward LUTTWAK, La grande stratégie de l'empire byzantin, Odile Jacob, 2010. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. José GROSDIDIER DE MATONS, L'Empire byzantin, Encyclopedia Universalis, 2014. 

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14 avril 2018 6 14 /04 /avril /2018 11:28

   Bien qu'ils apparaissent comme des superlatifs comme les aiment bien les stratèges et les stratégistes, ces dénominations différentes, stratégie, stratégie intégrale, stratégie élargie, stratégie globale, Grande stratégie constituent des notions différentes qui interviennent à différents moment dans l'Histoire. 

   Comme on l'a écrit ailleurs, aucune définition de la stratégie n'est universellement reconnue. Il s'agit toujours d'organiser l'action humaine, en conjuguant des voies et des moyens, mais en l'organisant à un certain niveau, en vue d'un certain type de finalité. 

 

Stratégie, Stratège...

    "Stratégie" vient du grec stratos agein, l'armée que l'on pousse en avant, qui conduit  à stratèges, le général : la fonction de "stratégie" apparait à Athènes, au Vé siècle avant JC. Les Romains latinisent le concept et parlent de strategus. le chef d'armée, tandis que les Byzantins reprennent le terme de strategos.

En Occident, les termes de "stratège" et de "stratégie" vont disparaitre plusieurs siècles pour ne réapparaitre qu'à l'époque moderne; En dehors du monde gréco-romain, on ne trouve pas e concept équivalent, même dans les sociétés ayant élaboré un art de la guerre perfectionné, sauf en Chine avec SUN TZU. 

C'est au XVIIIe siècle que renaissent les termes de stratégie (MAIZEIROY, 1777) et de stratège, qui s'accompagne vite au XIXe siècle de celui de stratégiste, celui-ci pensant la guerre tandis que le stratège la conduit.

     La renaissance du concept de stratégie correspond à la fois à l'esprit des Lumières - qui pousse à la réflexion sur la guerre afin d'en maitriser les ravages et les règles - et à la complexité croissante de l'art militaire, les armées devenant plus nombreuses, plus techniques, plus diversifiées, dont plus difficile à manier. L'articulation divisionnaire qui à partir du XVIIIe siècle, dissocie progressivement les masses de manoeuvre uniques en divisions autonomes d'armée, entraine l'apparition d'une dimension supérieure de l'art de la guerre. Le MARÉCHAL DE SAXE parle des "grandes parties de la guerre", les auteurs parlant plus volontiers de "grande tactique". Le concept de stratégie ne s'impose véritablement qu'avec la diffusion des travaux de JOMINI et de CLAUSEWITZ, au début du XIXe siècle.

Dès lors, par un glissement vers l'art opératoire, au-delà de la controverse jamais éteinte d'ailleurs sur la nature de la stratégie - art ou science? -, la stratégie est progressivement considérée comme d'ordre militaire et relative au commandement en temps de guerre, même si cette conception méconnaît l'enseignement des fondateurs, sur sa dimension fondamentalement politiques. Ce n'est qu'avec les travaux du britannique Julien CORBETT - qui définit en 1911 la stratégie commme "l'art de diriger la force vers les fins à atteindre" - pour retrouver un dépassement de la sphère militaire.

 

Des déclinaisons au gré des évolutions de la guerre

   Les espérances (officielles) d'une guerre courte ayant été déçues lors de la Première Guerre Mondiale, l'un des soucis primordiaux des belligérants est la mobilisation économique, cette évolution conduisant à l'émergence de stratégies non militaires et donc au concept de "grande stratégie" qui prévaut alors sous diverses appellations.

Au milieu des années 1920, le Russe SVETCHINE (1927) parle de "stratégie intégrale". Par la suite, les Russes n'entrent pas dans le jeu des termes différents. Leur terminologie, très précise et structurée, dans les périodes soviétiques et en partie jusqu'à aujourd'hui, continue de distinguer la politique militaire et la stratégie militaire. La première correspond à la "préparation et l'emploi des moyens de la force armée en vue d'atteindre les objectifs politiques" ; la deuxième est "partie constitutive et domaine supérieur de l'art militaire englobant la théorie et la pratique de la préparation des forces armées et du pays à la guerre, la planification et la conduite des opérations stratégiques et de la guerre en général". Ces deux notions renvoient à la dimension proprement militaire, considérée dans le cas de la première dans ses finalités, dans le cas de la seconde dans son emploi. Le refus d'une grande stratégie témoignait du refus du Parti communiste de subordonner les fins politiques aux moyens, en clair de partager son pouvoir absolu avec les spécialistes.

Le britannique LIDDEL HART utilise le terme de "grande stratégie". La "grande stratégie" est une notion anglo-saxonne popularisée dans les années 1950. Dans son oeuvre centrale, Strategy, LIDDEL HART la définit très simplement comme la "politique de guerre" ; elle a pour but de "coordonner et diriger toutes les ressources de la nation ou d'une coalition afin d'atteindre l'objet politique de la guerre". Elle s'apparent à la politique, au point qu'il reconnaît que "si la grande stratégie domine la stratégie, ses principes vont fréquemment à l'encontre de ceux qui prévalent dans le domaine de cette dernière". L'illustration la plus importante est "qu'il est essentiel de conduire la guerre en ne perdant jamais de vue quelle paix vous souhaitez obtenir". C'est la simple reformulait par un Anglo-Saxon de l'axiome clausewitzien de la guerre continuation de la politique par d'autres moyens, sans que l'intérêt théorique du remplacement de la politique par la notion nouvelle de grande stratégie soit explicité. Les Américains préfèrent parler de stratégie nationale, qu'il ont récemment divisé en stratégie nationale de sécurité et stratégie nationale militaire, la première correspondant à la grande stratégie. 

Le général LUDENDORF vulgarise en 1935 le concept de "guerre totale".

En 1937, l'amiral français CASTEX propose le concept de "stratégie générale" pour désigner "art de conduire, en temps de guerre et en temps de paix, l'ensemble des forces et des moyens de lutte : politique, terrestre, maritime, aérien, économique;, colonial, moral...". Il étend l'idée dans la révision du Tome III des Théories stratégiques, préparée en 1939 mais restée inédite, dans laquelle il soutient "qu'il est d'autres stratégies que la stratégie militaire... notamment la stratégie politique." Les Français, dans les années 1950, ont préféré ce concept de stratégie générale, définie dans l'Instruction sur l'emploi des forces armées de 1959 (remplacée en 1984, par l'Instruction générale sur l'emploi des forces armées), comme "l'art de combiner la totalité des moyens dont dispose le pouvoir politique pour atteindre les buts qu'il a définis". L'idée de stratégie globale, totale ou intégrale rend mieux compte de cette combinaison de forces relevant d'ordres différents. 

HITLER explique ses succès initiaux par une "stratégie élargie" définie comme la "coordination de toutes les ressources sous une direction unique des tâches politiques et militaires". Cette coordination stratégique globale ne peut se concevoir qu'à l'échelon politique le plus élevé, rappelle COUTEAU-BÉGARIE, seul capable d'arbitrer entre les exigences contradictoires des différents secteurs de l'État. La fusion du commandement militaire et politique sous l'égide de chefs militaires a été tenté en Allemagne en 1917-1918 avec la dictature de guerre du tandem HINDENBOURG-LUDENDORFF. Elle a abouti à un échec total, par suite d'une méconnaissance grossière des dimensions non militaires de la stratégie contemporaine. A l'inverse, l'immixtion trop poussée du pouvoir civil dans le commandement militaire a engendré bon nombre de mécomptes, aussi bien du fait d'HITLER que de celui de CHURCHILL. La coordination stratégique est un souci permanent qui ne peut fait l'objet d'une formule universelle satisfaisante, tant dans la théorie que dans la pratique. Le facteur décisif reste, en dernière analyse, la capacité de discernement et la souplesse intellectuelle du stratège. 

En 1944, le concept de "stratégie globale" apparait aux Etats-Unis ; elle entend organiser la convergence des moyens de l'État pour la réalisation de ses fins.

Le général français BEAUFRE, estimant que toute guerre est conduite "dans tous les domaines d'action politique, économique, culturel..." adopte l'expression de "stratégie totale".

     Ainsi, progressivement, le lien entre la politique au plus haut niveau et l'emploi de la force militaire comme outil de la politique, lien que CLAUSEWITZ avait postulé mais qu'il n'avait pas encore associé au mot "stratégie", devient progressivement l'objet d'un consensus universel.

    Après la Seconde Guerre Mondiale, une nouvelle évolution fait sortir la stratégie d la sphère étatique et guerrière pour l'appliquer à n'importe quelle activité sociale. Les économistes des années 1950 commencent à parler de "stratégies d'entreprise". La société civile importe ainsi un concept militaire au moment où les militaires adoptent eux-mêmes les concepts civils, la stratégie se trouvant alors concurrencée par le defense management ou la "gestion de crise". 

    Beaucoup d'auteurs estiment que l'élargissement du concept conduit à son affaiblissement, toute approche rationnelle pour résoudre un problème quelconque, tout élément important d'une action devenant stratégique. Certains estiment nécessaire de retrouver l'essence de l'activité stratégique et les éléments consubstantiels de toute stratégie.

Pour Bernard BRODIE, par exemple, la finalité est un de ces deux éléments, entraînant la recherche de l'adéquation entre fins-objectifs et moyens. L'altérité est le deuxième élément fondamental : il s'agit toujours de tenter d'imposer sa volonté à l'autre, par la force, les moyens de celle-ci étant multiples.

 

Vincent DESPORTES, Stratégie, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, Sous la direction de Benoît DURIEUX, Jean-Baptiste Jangêne VILMER et de Frédéric RAMEL, PUF, 2017. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

STRATEGUS

 

     

  

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7 avril 2018 6 07 /04 /avril /2018 07:52

       La diffusion lente de l'esprit national dans diverses contrées de l'Europe, ce qui n'a rien à voir avec le nationalisme en tant que tel, est à la fois une entreprise organisée par les diverses monarchies montantes - d'abord plus importants seigneurs que les autres, seigneur parmi les seigneurs - et une succession/sédimentation de mouvements "spontanés" encouragés souvent par les autorités religieuses, faites de spectacles édifiants, de festivités populaires, que ce soit dans les villes ou dans les campagnes, concrètement menés par des chanteurs, menstruels, artistes de tout genre, tout-à fait parallèlement à la propagande officielle. On peut même écrire que le mouvement qui mêlent sermons à l'église ou lors des cérémonies religieuses ou profanes, en faveur d'un sauveur dans des temps plus que troublés (famines, brigandages, mauvaises récoltes, guerres), à l'image (assez crûment) du Sauveur chrétien, chansons de geste propagés à toute occasion par des troupes itinérantes, aussi mouvantes d'ailleurs que différents membres de certains ordres religieux, est bien plus constant que les actes de propagandes actives venant des grands seigneurs, qui les accueillent d'ailleurs volontiers. C'est un mouvement lent, contrasté, où différentes sympathies (anglaises, françaises, bourguignonnes et autres) se livrent à une concurrence réelle, qui se manifeste de manière différente selon les terroirs et les villes. Le sentiment national français par exemple connait une progression sans doute plus régulière que les grandes entreprises littéraires qui accompagnent les exploits de Bertrand Du GUESCLIN, de Jean de MONTREUIL et de Jeanne d'ARC... Lorsque la Pucelle est censée délivrer le royaume de France, le sentiment national est déjà bien répandu, et se cristallise déjà grandement autour de la grande famille des Valois. De même, en Angleterre, se forme un sentiment national anglais, peu à peu détaché de toute entreprise continentale, qui accompagne la formation de ce qui devient la Grande Bretagne, autour de la famille de Plantagenêts, avec toutefois de grande différence de nature (et de pouvoirs) avec le sentiment national français du continent. Si on parle volontiers de la formation d'un sentiment national en France et en Angleterre, il faut constater qu'en Allemagne, en Italie, en Espagne, les activités des ménestriels et des différents pouvoirs religieux s'exercent dans des conditions très différentes. On parle alors plus volontiers d'allégeances lâches envers de riches familles, entreprenantes commercialement et militairement. Castillans et Aragonais, Vénitiens et Florentins, petits princes allemands se partagent alors les louanges, avec des capacités bien moindres à transformer les sympathies - souvent détruites par leurs propres entreprises militaires - en sentiment "national".

   Pour se rendre compte de cette lente diffusion et de la nature même de ce sentiment nationale, qui ne peut, pour de multiples raisons se confondre avec un quelconque nationalisme, l'esprit de province, le sentiment d'appartenance à une région, à une ville, à un territoire seigneurial, sans compter les multiples obstacles juridiques qui s'opposent à une mobilité de la masse de la population, il faut d'abord rompre avec toute une mythologie autour de la figure de Jeanne d'ARC à ce point magnifiée au XIXe siècle, à un stade quasi caricatural. Cette mise en exergue est d'ailleurs orchestrée, de multiples manières, pour favoriser un nationalisme exarcerbé qui ira jusqu'à faire oublier le passé riche de l'histoire régionale des habitants de la France. Toute une historiographie formée parfois dans le conflit contre ce nationalisme, permet maintenant de replacer cette figure historique dans son contexte. Cela oblige pratiquement à ne pas commencer par le commencement de la formation de ce sentiment national...

 

Le contexte de l'action de Jeanne d'ARC

    Comme l'écrit si bien Gerd KRUMEICH dans sa présentation de Jeanne d'ARC (1412-1431) et de sa vérité, "le récit national français a pour tradition de parler de "l'abîme" au bord duquel se trouvait la France avant l'apparition de la Pucelle. Un gouffre dont elle l'avant sauvée - par la grâce de Dieu. Ainsi les actes héroïques et le sacrifice de Jeanne avaient-ils permis à la France de se constituer en nation. Jules Michelet, l'historien par excellence du récit national, dont les oeuvres ont massivement contribué à populariser la vie de Jeanne d'Arc à partir du milieu du XIXe siècle, l'a (bien) exprimé (...)."

"L'historiographie, poursuit-il, a rectifié depuis longtemps ce topique de l'histoire française et démontré qu'une conscience national était déjà fermement établie avant l'arrivée de la Pucelle." Il fait référence aux travaux de Colette BEAUME et de Philippe CONTAMINE sur les mentalités au XVe siècle. La foi et l'aplomb de Jeanne s'inscrivent pleinement dans son époque. "Le développement de la piété populaire, le nouvel accent mis sur la foi individuelle, l'attente enfin d'un miracle de Dieu qui sauverait le royaume français : toutes ces croyances étaient si répandues que l'affirmation de Jeanne selon laquelle Dieu l'avait élue pour sauver la France ne pouvait qu'apparaître crédible aux yeux de ses contemporains." D'ailleurs MICHELET lui-même montre que la Pucelle a incarné les visions et les espoirs du peuple. Son activité s'inscrit dans une période où se manifeste l'essor de la dynastie des Valois sur le trône de France, un moment contrarié (problème de succession dynastique et éjection d'Ile de France suite à des combats militaires malheureux) et où se déroule la guerre entre plusieurs forces, dont principalement celles de la France, de l'Angleterre et de la Bourgogne. 

 

Une longue maturation du sentiment national

    Nicole GRÉVY-PONS explique une des étapes de la formation de ce sentiment national, au moment du développement de la propagande royale durant le règne de Charles VI, avec l'exemple de l'action de Jean de MONTREUIL (1354-1418). Dans un exposé fait lors de conférences de l'Institut Historique Allemand de Paris, elle écrit notamment : "L'État en France, a-t-on dit, a créé la nation (Bernard GUENÉE, Etat et nation en France au Moyen Âge, dans Revue historique n°237, 1967), les serviteurs de l'État, surtout depuis le XIIIe siècle, ont joué un rôle de premier plan dans l'affirmation d'un certain patriotisme (peut-être le mot est-il anachronique...), convaincus comme ils l'étaient que les habitants du royaume formait une communauté naturelle liée par un passé commun. La grande querelle qui opposa Philippe le Bel à Boniface VIII entre les années 1296 et 1302 suscita toute une série d'oeuvres polémiques défendant face au pouvoir pontifical l'indépendance de la couronne de France, tant au spirituel qu'au temporel, "vient le pape tout d'abord, toutes par la même occasion atteignent l'empereur" en faisant du royaume de France au moins l'égal de l'Empire. Mais ce sont là, peut-on dire, querelles de clercs, querelle d'idées. Quels étaient parallèlement les sentiments des habitants du royaume? Comme évoluèrent-ils au cours de cet immense affrontement de deux pays, la guerre de Cent ans, qui ne pouvaient qu'"amener les hommes à penser en "Français' et en "Anglais" pour créer une apparence de "sentiment national" (Peter LEWIS, La France à la fin du Moyen Age. La société politique, 1977), ce sentiment qui assurément joue un rôle important dans l'existence de l'État. (...) que savons-nous au juste du sentiment national à la fin du Moyen Age?"

   "Pour favoriser le développement de celui-ci auprès des habitants du royaume, le gouvernement depuis Charles V a suscité chez les serviteurs de la monarchie un grand effort de propagande et il est indéniable qu'ainsi "les propagandiste de la cause des Valois ont (...) contribué à la formation d'une conscience nationale au XVe siècle (Peter LEWIS)". Mais si l'affirmation d'un sentiment national a fait l'objet de nombreuses études, il n'en est pas de même de la littérature née de cet effort de propagande qui reste encore mal connue car ce sont surtout les ouvrages nés sous Charles VII qui ont été étudiés. L'humaniste Jean de Montreuil, secrétaire à la chancellerie royale sous Charles VI, appartient à la lignée de ces serviteurs de la monarchie, propagandistes de la cause française ; cependant, si l'on connait désormais assez bien sont activité humaniste, son souci de recourir aux auteurs anciens, sa recherche d'un "beau" latin, en revanche on connaît encore assez mal son activité politique et son oeuvre historique et polémique."

Cette oeuvre, historique et polémique, composée essentiellement par deux traités, retravaillés pendant des années et adressés à la noblesse, A toute la chevalerie et Traité contre les Anglais. Il écrit alternativement en latin et en français, et leurs diverses versions épousent les fluctuations de la situation politique française. Ils sont publiés entre 1406 et 1418 et s'ils mettent l'accent sur la légitimé historique des Valois, quelle que soit leur fortune du moment, jamais d'ailleurs attribuée à un dessin de Dieu, mais toujours rapportée à des questions techniques (mauvaise utilisation des finances, incompétences techniques et stratégiques...).  Elles expriment une foi certaine et exaltée en la destinée des Valois. Cette oeuvre, qui comprend aussi d'autres textes, toujours polémique, s'ajoute à celles d'autres auteurs comme Christine de PIZAN ou Jean GERSON. Mais parmi celles qui circulent dans toutes les parties des deux royaumes de France et d'Angleterre, son oeuvre est véritablement inscrite dans un effort de propagande qui s'efforce de susciter un mouvement d'opinion aussi large que possible en faveur du royaume de France.

Le patriotisme de MONTREUIL s'exprime dans une véritable haine des Anglais, coupables d'avoir voulu conquérir la couronne de France, et pour ce faire, d'avoir porté la guerre en France. Il leur souhaite les pires tourments, mais ils ne sont pas les seuls à subir les foudres de l'écrivain : les moeurs barbares des Allemands, la fourberie des Italiens... Comme les juristes du XIVe et XVe siècles, qui plus tard seulement élaboreront de véritables codes français, il tend à formuler d'une manière nouvelle la vassalité et tend à substituer la notion de sujet à la notion de vassal, faisant disparaitre de possibles équivalences de seigneur à seigneur au profit d'une provenance divine de la couronne. Ayant accès aux archives du Royaume, il sait se servir des différents anciens traités d'allégeance à l'appui de son argumentation. Ses textes sont déjà imprégnés d'une conscience de la nation qu'il veut communiquer le plus largement possible. C'est dans les régions frontalières que la force du sentiment national est la plus vivace, par exemple en Lorraine dont il est issu, ainsi que d'ailleurs plus tard Jeanne d'ARC. C'est dans des contrées où les violences des guerres sont répétitives que l'appel à un sauveur fait l'objet de prières et de sermons réguliers. Si l'oeuvre de MONTREUIL s'avère si importante, de par sa vocation propagandiste, c'est qu'il annonce les "Rhétoriqueurs", ces écrivains qui exercent dès le XIVe siècle, et qui, polyvalent universitaire et littéraire, étudiant l'art et les techniques, sans être autant "homme de gouvernement" et qui, dans les villes notamment et surtout largement au-delà de la noblesse, relaient la propagande royale. 

 

Le rôle éminent de la religion

  Colette BEAUME insiste sur le double mouvement qui caractérise la naissance du sentiment national français, un mouvement d'adhésion (plus ou moins enthousiaste, entre exaltation et consentement, selon les classes sociales) à la monarchie de Valois et un mouvement de piété envers les saints protecteurs des hommes sur une terre meurtrie par les épidémies et la guerre. A la dévotion qui remonte loin envers les saints dont bénéficièrent l'élan des Croisades, succède une nouvelle dévotion bien plus orientée vers la construction d'une nation. Pour elle, "la religion conforte l'unité nationale. Elle contribue à rendre cette abstraction sensible à tout un chacun. Valeur nouvelle, la nation ne cherche pas encore à être une valeur laïque mais au contraire à s'inscrire dans le sacré et à participer à son prestige." Pour les hommes du Moyen Age, dont la précarité et la vie courte sont le lot quotidien, le sacré fait partie du sensible et de l'expérimental. Tout le monde croit à l'intervention directe de Dieu dans les affaires des hommes, soit directe soit indirecte, selon les sensibilités, et cela tant chez les hommes du commun que chez les multiples religieux, fixes et itinérants, qui poursuivent inlassablement la prêche de la parole de Dieu. Les miracles, qu'ils émanent de Jeanne d'ARC à un moment donné, ou de la personne même du Roi, n'étonne personne.  

La construction abstraite "nation" s'insère dans toutes ces croyances pour être reçue. les pratiques lithurgiques diffusent, voire engendrent la conscience de l'unité nationale. On prie pour le roi dans des assemblées plus ou moins larges. D'aucun fidèle n'est le bénéficiaire d'une solidarité chrétienne aussi générale. Et dans le même élan spirituel, on prie pour le roi, pour la paix, pour le royaume, pour de bonnes récoltes, pour de bonnes nuits sans brigands, pour soi-même comme participant à la nation chrétienne. 

Cette construction n'est pas seulement une construction mystique telle qu'elle peut être propagée et entretenir par ces multiples Frères des différents ordres (plus ou moins reconnus) qui se multiplient d'ailleurs à cette époque et qui existe dans les villes et dans les campagnes.  Elle s'arbore souvent dans un esprit festif, et s'exprime véritablement lors des multiples fêtes du calendrier, joie et espérance sont réellement contées, chantées, dansées, avec force intervention des troupes itinérantes de musiciens et de poètes. Elle est aussi construction intellectuelle, rationnelle dans les universités, dans les abbayes. De multiples textes savants élaborent de nouvelles théories de gouvernement et de souveraineté... Lente et s'étendant sur plusieurs siècles, cette période du Moyen Âge central et tardif, cette naissance d'un sentiment national a des moments forts, d'accélération dans la conscience collective, et un moment décisif intervient sans doute, lors de l'invasion anglaise de 1415-1416, où la valeur nation revêt un caractère subitement d'urgence. Et c'est sans doute pour cela, bien au-delà des utilisations idéologiques très postérieures, que l'action de Jeanne d'Arc a tant marqué les esprits. Elle constitue une sorte de catalyseur, inespéré de la part de l'entourage il faut le dire, qui précipite toutes les constructions, mystiques et intellectuelles, vers la consolidation in fine de la monarchie des Capétiens. 

   A noter que les mêmes procédés sont à l'oeuvre en Angleterre, constructions mystique et intellectuelle de la nation anglaise, sans doute mal détaché de l'espoir longtemps vivace de la doubles monarchie en France et en Angleterre (animé par les serviteurs de la dynastie des Lancastres par exemple). La formation d'un sentiment national est un fait sociologique de première ampleur des deux côtés de la Manche, et si en Allemagne et en Italie, comme en Espagne, la "sauce" ne prend décidément que très tardivement, on observe, et une certaine historiographie devrait nous y aider, les mêmes phénomènes à la fois chez le peuple, dans la noblesse et dans les milieux ecclésiastiques.

Certainement que les guerres de religion, qui retardent d'ailleurs le parachèvement du processus en France et en Angleterre, ne sont pas pour rien dans le morcellement observé en Allemagne. Il faut attendre en France les quatre Louis, après Henri IV, pour QUE le sentiment national français soit un sentiment irréversible dans les mentalités... Et sur ce point d'ailleurs, il faudra l'appui de la religion, dont les différentes branches catholiques et protestantes établissent leur hégémonie respective sur des territoires de plus en plus délimités, pour qu'il s'enracine définitivement et trouve ses expressions juridiques et économiques. 

 

Nicole GRÉVY-PONS, propagande et sentiment national pendant le règne de Charles VI : L'exemple de Jean de Montreuil, Francia, volume 8, 1980. Gerd KRUMEICH, Jeanne d'Arc en vérité, Éditions Taillandier, collection Texto,  2012. Colette BEAUME, Naissance de ka nation France, Gallimard, 1985. 

 

STRATEGUS

 

      

 

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4 avril 2018 3 04 /04 /avril /2018 08:32

   Expression fétiche de nombreux stratégistes d'aujourd'hui, l'équilibre des forces, est d'abord une traduction incomplète du concept anglais de balance of power qui désigne l'équilibre des puissances et des pouvoirs ainsi que la politique stratégique et la diplomatie de l'équilibre.

 

Un concept contemporain

Ce concept d'équilibre des forces constitue la base de la théorie des relations internationales, tout au moins pour les adeptes de la Realpolitik. Phénomène aux multiples facettes, l'équilibre des forces désigne aussi bien une réalité historique qu'une stratégie politique.

En tant que terme descriptif, l'équilibre des forces ou des puissances est généralement employé pour désigner le système politique de l'Europe des XVIIe et WVIIIe siècles, période de l'équilibre "classique". Toutefois, le concept d'équilibre existe depuis beaucoup plus longtemps. L'échiquier politique que décrit THUCYDIDE dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse est caractérisé par l'équilibre qui existe entre Athènes et Sparte alors que KAUTYLIA (Ier siècle?) est le premier à formuler une théorie systématique sur le sujet dans son ouvrage remarquable, L'Arthasastra. 

A partir du XIVe siècle, de nombreux textes sont consacrés à ce phénomène, dont la pratique devient courante en Europe. Il faut lire les oeuvres de Lorenzo de MÉDICIS, Giovanni BOTERO, Francis BACON, puis plus tard de David HUME, BOLINBROKE, Friedrich von GENTZ et Antoine PECQUET. Après la Première guerre mondiale, la politique de l'équilibre, jugée en partie responsable de la Grande Guerre, est sévèrement critiquée, et sa pratique est délaissée en faveur de nouveaux moyens d'organisation des pouvoirs politiques internationaux fondés sur le droit : sécurité collective, Société des Nations. Après 1945, c'est le phénomène inverse qui se produit, et la politique de l'équilibre refait surface, tout au moins en théorie, avec le renouveau de la realpolitik sous l'impulsion de penseurs comme Reinhold NIEBURH et Hans MORGENTHAU. La mise en place du système bipolaire de la période de la guerre froide et le développement des armes atomiques provoquent un nouveau genre d'équilibre des forces, appelé par certains "équilibre de la terreur", et une prolifération de textes sur le sujet. 

La politique de la guerre froide, symbolisée par la "théorie des dominos" et par la diplomatie active de KISSINGER, est une version moderne de la stratégie politique de l'équilibre. La chute du mur de Berlin et la fin de la bipolarité ont provoqué l'émergence d'un nouvel échiquier politique qui rappelle à de nombreux observateurs la période "classique" de l'équilibre européen des XVII et XVIIIe siècles.

L'équilibre des forces provient  de la nature des relations internationales, où il n'existe pas d'organisation étatique suffisamment puissante pour pouvoir réguler l'ensemble constitué par la communauté des nations. Etant donné les variations entre les différentes unités politiques, chacun d'entre elles vise à maximiser sa propre puissance. Le résulta est un équilibre presque naturel où le danger le plus sérieux réside dans la concentration d'une puissance telle par un État que celle-ci est plus grande que l'ensemble  de la puissance des autres États réunis. A partir de cette notion élémentaire, les variantes se multiplient presque à l'infini, l'équilibre pouvant être constitué par plusieurs mini-systèmes, par des systèmes bipolaires, pluripolaires ou bi-pluripolaires. L'équilibre peut reposer sur un système de "balancier" où certains pays ou une certaine zone géographique sont utilisés pour maintenir l'équilibre général. La stratégie de l'équilibre est articulée selon cette vision de l'équilibre, considéré comme le meilleur moyen d'assurer la stabilité générale de l'ensemble. Les guerres localisées peuvent faire partie d'un arsenal de moyens destinés à maintenir l'équilibre. En revanche, la guerre généralisée doit être évitée à tout prix car elle représente la plus grande menace pour la survie du système et, par conséquent, de ses diverses composantes. La menace constituée par NAPOLÉON BONAPARTE et Adolf HITLER est précisément de ce type-là. Ce n'est que lorsqu'ils menacèrent l'équilibre général que les autres chefs d'Etat commentèrent à organiser leur défense collective, la perte d'éléments isolés et jugés sans importance pour le maintient de l'équilibre n'étant pas suffisante pour produire une réaction vigoureuse.

Pour le politologue anglais Hedley BULL, les fonctions de l'équilibre des forces sont les suivantes :

1. La prévention de la conquête par un État et la transformation du système politique en un empire universel.

2. La protection de l'indépendance d'États dans des équilibres régionaux.

3. L'aide au maintien d'institution vitales à la survie de l'ordre international (diplomatie, droit international).

      La politique de l'équilibre est définie selon les méthodes employées pour atteindre son objectif principal, c'est-à-dire la survie du système et le maintien de son équilibre, et cela dans tous ses aspects, y compris de celui du contrôle des populations à l'intérieur des frontières d'un État et dans tout le système. Ces méthodes varient selon les époques : par exemple, la division et le morcellement de nations importantes en petites unités, politique que pratique RICHELIEU à l'égard de l'Allemagne ; la création d'États "tampons" ; la formation d'alliances diverses et en flux constant ; l'action diplomatique ; la réduction ou l'augmentation d'arsenaux militaires ; enfin, l'intervention armée et la guerre. Deux éléments sont à la base de la politique de l'équilibre : la puissance politique et la puissance militaire, les deux choses étant souvent confondues. C'est à l'aide de ces deux instruments que sont établies les méthodes utilisées pour le maintien de l'équilibre, le but de chacune étant de réduire ou d'accroitre la masse politique et militaire des unités politiques figurant sur la balance. Une variante du système de l'équilibre consiste à utiliser un "balancier" servant de contrepoids pour faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. le pays qui tient ce rôle se place dans une position privilégiée d'arbitre" de l'équilibre, rôle qui convenait parfaitement au XVIIIe et XIXe siècles à la Grande Bretagne vis-à-vis des puissances européennes sur le continent.

      La politique de l'équilibre repose sur un système précaire qui a démontré ses failles à plusieurs reprises, en particulier lors de la période précédant la Première Guerre Mondiale. Cette politique est modelée par des éléments qu'il est difficile de mesurer, comme la puissance d'un pays. Elle repose sur une culture et des systèmes politiques homogènes qu'il est difficile d'envisager à l'échelle planétaire. Ce sont ces faiblesses qui entraînèrent la recherche d'autres méthodes de gestion politique après 1918. La division de la planète en deux sphères opposées après 1945, et la création d'arsenaux nucléaires capables d'anéantir des sociétés entières furent responsables de la mise en place d'un nouveau type d'équilibre politique, plus simple et plus stable peut-être, mais potentiellement très dangereux, avec ses propres lois et ses propres méthodes. Le système bipolaire de la guerre froide est différent du système européen "classique". Il est dominé par deux États seulement, avec des régimes politiques fondamentalement différents, et son équilibre repose sur la menace de guerre nucléaire qui devient l'instrument principal de celui-ci. Ce système n'utilise pas de "balancier". Sa caractéristique principale réside dans le fait que, même en s'unissant, les "petits" États ne peuvent atteindre une puissance égale ou supérieure à celui de l'un des deux "grands". Toutefois, comme dans l'équilibre classique, la guerre - limitée, non nucléaire, et sur des territoires étrangers - est un instrument important pour le maintien de l'équilibre, tout u moins du point de vue des superpuissances qui s'affrontent, directement ou indirectement, en Corée ou au VietNam, et frôlent la montée des extrêmes à Cuba. L'équilibre est donc atteint et maintenu avec des moyens militaires nucléaires et classiques. La course aux armements et puis son contrôle (arms control) devient la méthode la plus courante de la politique de l'équilibre. La subjectivité qui anime cette politique constitue l'un des problèmes majeurs de l'équilibre par la terreur, cas s'il est déjà difficile de quantifier la puissance militaire classique, il est quasiment impossible de mesurer la puissance militaire atomique, et plus encore la menace qu'elle représente. le bluff et l'espionnage sont autant de moyens utilisés par les superpuissances pour cerner la puissance de l'adversaire et pour projeter une certaine image (vraie ou fausse) de sa propre force. Il semble bien, avec la connaissance rétrospectives des forces nucléaires des USA et de l'URSS, que la dynamique de cette course aux armements se nourrit cumulativement des propagandes des deux camps à la fois.

Le stratégiste américain Albert WOHSLTETTER envisage ainsi les rapports entre les superpuissances comme fondés non plus sur l'équilibre des forces, mais sur l'équilibre de la terreur, terme qu'il contribue à populariser. Le principe de la dissuasion réciproque est à la base de cet équilibre occasionné par l'espoir que la terreur inspirée par les armes nucléaires sera suffisante pour dissuader l'adversaire d'en faire usage. Cet équilibre est extrêmement précaire car il dépend de l'invulnérabilité des forces de représailles de chacun après avoir encaissé une première frappe. De là suit une course aux armements où chacun cherche à préserver une capacité de seconde frappe indiscutable, cette course étant ne elle-même une source d'instabilité.

     De nombreux observateurs décrivent l'équilibre de la guerre froide comme un équilibre en transition qui se transforme peu à peu en système pluripolaire ou bi-pluripolaire avec l'émergence de l'Europe, de la Chine, de l'Inde, du Japon... et d'autres pays ensuite, comme des puissances capables d'influencer la nature d'un équilibre dominé au départ par les États-Unis et l'Union Soviétique. La chute du mur de Berlin a entraîné la fin de cet équilibre bien particulier. La nature du "nouvel ordre international" qui émerge des ruines de l'ancien n'est pas encore tout à fait saisissable. Certains observateurs prévoient un retour à un équilibre des forces semblable aux équilibres européens du passé, avec l'émergence de nombreux équilibres régionaux. La prolifération nucléaire et l'importance attribuée aujourd'hui à la puissance économique sont autant d'éléments capables d'influencer dans l'avenir la nature éventuelle de l'équilibre. (BLIN et CHALIAND)

 

Equilibre des puissances... qui se neutralisent les unes les autres

    le concept d'équilibre peut faire l'objet de réflexions qui ne collent pas nécessairement aux discours officiels. Ainsi, le concept d'équilibre émerge nécessairement dans toute réflexion sur les systèmes d'unités actives autonomes, en concurrence pour la réalisation de leurs objectifs. Dans le cas du système international, les unités actives sont principalement des unités politiques au premier rang, mais elles ne sont pas les seules en jeu, desquelles figurent les États. On rencontre le concept d'équilibre chez THUCYDIDE ou encore chez les penseurs politiques de la Renaissance. L'économiste et philosophe anglais David HUME en donne une formulation abstraite en 1742, dans son essai Of the balance of Power. Le concept d'équilibre est central dans le courant réaliste et néo-réaliste de la théorie des relations internationales auquel se rattachent des auteurs déjà cités tels que Hans J. MORGENTHAU, Raymond ARON ou Kenneth WALTZ. Ces théories se situent entre constat de la réalité et justification politique des manoeuvres des puissances.

   En fait, par équilibre, il faut aussi comprendre une situation où les capacités d'action et les stratégies se neutralisent dans certaines directions, et une politique visant à préserver l'essentiel du statu quo, dans la mesure où cela avantage une partie ou toutes les parties en même temps. le premier cas correspond à la locution anglaise balance of power que l'on peut traduire approximativement, comme dit précédemment, par équilibre des potentiels ou par équilibre des puissances. Le second est bien rendu par l'expression "principe de l'équilibre".

   La traduction "équilibre des potentiels" se fond sur la distinction entre forces ou ressources (composantes primaires de la capacité d'action) ; le pouvoir (capacité de mobiliser effectivement ces ressources) ; le potentiel (ensemble des objectifs accessibles en l'absence de toute opposition stratégique) ; et la puissance entendue comme le passage à l'acte. L'idée centrale de la balance of power est la neutralisation d'une certaine classe d'objectifs (conquêtes territoriales par exemple ou accès à la prépondérance) par les potentiels mutuels des unités concernées. L'équilibre dont il s'agit concerne donc bien les potentiels, et non pas directement les ressources. Thierry de MONTBRIAL insiste sur ce point : il ne faut pas parler d'équilibre des forces, mais on peut dire équilibre des puissances. Si le stratégiste français semble ergoter sur cette distinction, c'est qu'on entre là dans le domaine des virtualités. Et des gesticulations de propagande et de diplomatie. La notion d'équilibre des puissances se réfère aux passages à l'acte et au fait qu'un perturbateur s'expose à un châtiment infligé par une coalition punitive risquant de lui faire effectivement perdre son gain et au-delà. Si les calculs politiques n'étaient pas entachés  par l'incertitude, on pourrait définir l'équilibre par l'unique condition  que chaque unité (ou coalition) se trouve dissuadée par l'ensemble des autres de modifier la situation  (l'état du système) à son avantage. En raison de l'incertitude, la dissuasion peut échouer et l'équilibre ne peut alors être rétabli que par le recours effectif à la force, ou bien alors le perturbateur parvient à ses fins. L'équilibre des potentiels ou des puissances implique la formation de coalitions ou d'alliances de circonstances, qui ne nouent face à une perturbation ou un risque de donné, et se dénouent normalement une fois la crise réglée. L'Alliance atlantique, constituée en 1949 pour équilibrer le potentiel soviétique, que les Américains cherchent à transformer en "régime" pour structurer les relations transatlantiques depuis la chute de l'URSS, constitue une exception notable. En règle générale, le principe de l'équilibre suppose donc une grande fluidité dans la dynamique du système.

    Cette analyse montre que la notion d'équilibre est inséparable de celle de stabilité. Généralement les analystes officiels mettent en avant la stabilité inter-étatique, et ne discutent que très peu de la stabilité à l'intérieur des États eux-mêmes. Pourtant tant en ce qui concerne l'équilibre européen "classique" (XVIIe-XVIIIe siècle) que l'équilibre contemporain de la guerre froide, une grande variable réside sur la situation à l'intérieur de ceux-ci. S'il n'y avait pas eu la Révolution française de 1789, il n'y aurait pas eu rupture du système. De même, s'il n'y avait pas eu de mouvement populaire à l'intérieur de l'ensemble Pacte de Varsovie, qui s'est exprimé à plusieurs reprises (Tchécoslovaquie, Pologne notamment), l'effondrement de l'Union Soviétique n'aurait pas eu lieu et le il n'y aurait pas eu rupture du système des blocs. Le perturbateur principal n'est pas souvent un État, mais existe à l'intérieur d'un État. De plus, à la suite d'une telle perturbation, on revient très rarement à la situation de stabilité antérieure, et lorsque les États s'y essaient lors de la cascade de Restauration du début du XIXe siècle, cela aboutit à de plus grands "désordres" encore. 

Les analystes se concentrent beaucoup actuellement sur les instabilités issues de l'effondrement du bloc de l'Est (Yougoslavie, Crimée...), mais la situation est parfois plus complexe car elle résulte de considérations qui ne sont pas seulement politiques, mais aussi économiques. Si le Moyen-Orient apparait si instable aujourd'hui, c'est parce que dans cette relative fin de cycle de l'économie pétrolière, les monarchies et les républiques dans cette région manifestent une volonté d'instaurer un nouvel équilibre. Avec l'Irak morcelé, les monarchies arabes et Israël ont tendance à vouloir contrecarrer les entreprises hégémoniques de l'Iran. Si les puissances occidentales aide l'Irak dans les années 1980 dans la guerre Iran-Irak, cette aide s'est poursuivie après, sous la pression des intérêts économiques, sans anticiper sur l'usage que serait tenté de faire le maître de Bagdad de sa puissance renouvelée.

     Il arrive souvent que le maintien de l'équilibre repose en fait sur la volonté d'une puissance particulière, pourvue d'un potentiel lui permettant d'exercer la fonction d'équilibreur, ou plus prosaïquement de gendarme. La Grande-Bretagne occupa fréquemment ce rôle sur le continent européen entre le XVIIIe set le début du XXe. A la fin de celui-ci, le grand équilibreur en Europe, au Moyen-Orient ou en Asie est évidemment les États-Unis. On rencontre là une difficulté considérable. Si l'équilibreur est en fait une puissance hégémonique, on aboutit à un paradoxe, puisque l'équilibre consiste alors à perpétuer une situation qui, en vertu précisément du principe de l'équilibre, n'aurait pas dû se produire. D'où, dans le contexte de la guerre froide et au-delà, les débats sur les concepts d'hégémonie ou de leadership. Pour certains, les Etats-Unis est une puissance impériale ; pour d'autres, ils ne sont que le leader éminemment désiré du sous-système international constitué par les "démocraties à économie de marché". En bonne méthode, il convient donc de distinguer entre les états d'équilibre maintenus par une puissance dominante, et ceux qui reposent sur un ensemble d'unités politiques dont les potentiels son comparables, de sorte qu'aucun ne puisse s'imposer aux autres. 

     Un équilibre peut être rompu autrement que par un perturbateur (étatique). La structure du système international se modifie constamment, en fonction de l'environnement technologique, économique ou social, ou encore à la suite d'une guerre destinée à résorber une perturbation. En définitive tout équilibre international est par nature instable et il s'agit surtout, lorsqu'on discute d'équilibre des puissances, d'intention stratégique exprimé sur la scène diplomatique.  

    C'est si vrai qu'en cas de modification de la structure du système international, un équilibre potentiellement radicalement différent ne peut se former qu'après une longue période plus ou moins chaotique, ou alors par la volonté conjointe des parties ou par celle d'un équilibreur suffisamment puissant - s'il en existe un - pour rechercher un nouvel équilibre aussi voisin que possible du précédent, et n'incorporant donc en quelque sorte que le minimum d'adaptations nécessaires, les plus forts s'abstenant d'exploiter les circonstances à leur profit. C'est là qu'intervient, dans toute sa substance, le principe d'équilibre en tant que ligne directrice pour la conduite des relations inter-étatiques. Mais ce principe ne peut être efficace que si le système international est suffisamment homogène, c'est-à-dire si un nombre suffisant d'unités politiques réunissent un potentiel adéquat s'accordant sur le primat de la stabilité structurelle. Celle-ci revient à combiner changement et continuité. Les unit"s politiques doivent alors s'accorder également sur la nécessité d'agir avec la modération que cette forme de stabilité exige. Par exemple, il n'est nullement évident, à la fin du XXe siècle, que les modifications induites par la combinaison de la révolution des sciences et technologies de l'information et par la chute de l'URSS puisent être stabilisées par le seul potentiel américain, alors que les Etats-Unis sont tentés par l'abus de puissance, que l'Europe reste au contraire allergique à la puissance et qu'une vaste partie du monde ne partage pas nécessairement le souci de maintenir la stabilité structurelle d'un système international très marqué par l'"impérialisme occidental".

    Thierry de MONTBRIAL note encore que la stabilité, au sens premier du concept (annulation des perturbations ou atténuation de leurs effets), et la stabilité structurelle sont liées. Une perturbation, même résorbée, peut être la cause de l'apparition ou de l'accélération d'un changement structurel. Réciproquement, l'ampleur de certains changements structurels, comme la chute de l'URSS, peut favoriser l'émergence de perturbations, comme l'éclatement de la Yougoslavie.

    Dans la pensée politique du XXe siècle, on a souvent opposé le concept d'équilibre des puissances et celui de sécurité collective. Le premier serait associé à une vision purement "réaliste" et donc cynique des relations internationales, caractérisées par l'état hobbésien de nature, chaque Etat poursuivant l'accumulation indéfinie de puissance aux dépend des autres. Le second, dans la tradition de Rousseau et de Kant, traduit l'idée, qui serait radicalement différente, selon laquelle, pour réaliser la paix universelle, il faut bannir le recours individuel de la force par les États - toute la question étant de savoir comme atteindre un pareil objectif. Ainsi l'"idéalisme wilsonien" reposait-il sur le rejet du principe de l'équilibre. Mais avec l'échec de la SDN et les avatars de l'ONU, les points de vue se sont lentement rapprochés. Les courants néo-réalistes et fonctionnalistes, dans l'analyse des relations internationales, sont devenus plus complémentaires que concurrents. On peut interpréter la sécurité collective, à la fin du XXe siècle, comme la mise en oeuvre concertée du principe de l'équilibre. (Thierry de MONTBRIAL).

   Cette position relativement optimiste au demeurant ne tient sans doute pas suffisamment compte de certains moyens utilisés en vue de rétablir des équilibres. On peut voir l'émergence de "stratégie de chaos", appliquées par certains États, qui, à défaut de stabiliser une région, à l'aide par exemple d'États tampons, y mettent précisément en place tous les éléments de désordre, afin d'empêcher des rivaux (potentiels Etats équilibreurs) d'acquérir des positions incontournables. Ces stratégies, théorisées par exemple par Alain JOXE en France et par certains auteurs aux Etats-Unis, ne sont bien entendus pas officielles, quoique il faut lire parfois entre les lignes de certains rapports du Congrès des États-Unis ou du Pentagone. Entre stratégies élaborées et appliquées et situations incontrôlables sur le terrain, ces chaos gagnent de plus en plus de régions où n'existent plus ni volonté ni capacité d'équilibre.

 

Une valeur explicative remise en question

      KISSINGER comme MORGENTHAU reprennent la définition classique inchangée de l'équilibre des forces. Dans la doctrine réaliste classique, l'équilibre des puissances est considérée comme l'instrument privilégié de pacification d'un environnement anarchique. Cet équilibre se présente comme un mécanisme d'intervention par lequel les nations non impliquées dans un conflit doivent prendre parti pour le côté le plus faible. Cette intervention répond à la nécessité de se prémunir contre la menace à venir que ne manquera pas de faire peser la nation la plus forte sur la communauté des États. Le soutien apporté à la nation la plus faible ne s'explique donc pas par des considérations morales ou par le sens de la justice. L'équilibre a seulement pour objet de préserver le statu quo, en veillant à ce qu'aucune nation ne soit en mesure d'imposer son hégémonie. Il rend "illusoire l'espoir qu'un camp puisse tirer parti d'une victoire totale (MORGENTHAU). Sa finalité est de convaincre un État prêt à recourir à la force qu'il sera dans l'incapacité de profiter des avantages de la victoire attendue. Un égoïsme intelligent permet donc de résorber l'état de nature par des associations d'intérêts toujours réversibles, destinés à éviter qu'une nation soit en position de dominer une région.

La balance of power ainsi comprise présente 4 caractéristiques :

- C'est un mécanisme conservateur, destiné à préserver le statu quo. Si des aménagements à l'ordre établi doivent être envisagés, ceux-ci ne peuvent être obtenus que par voie de négociation.

- C'est un mécanisme défensif et préventif. Une nation menant une politique d'équilibre ne doit pas seulement s'abstenir de déclencher une guerre offensive ; elle doit également développer ses capacités militaires de façon à être en mesure d'influencer efficacement les rapports de force en période critique. La dissuasion est à ce titre l'un des moyens de l'équilibre.

- C'est un mécanisme automatique : les relations d'amitié ou d'hostilité ne jouent aucun rôle dans la détermination des choix diplomatiques et militaires. On ne soutient pas un État dont on se sent proche. On se place du côté du plus faible pour contrecarrer les ambitions du plus fort. La balance of power suppose donc, en préalable, une homogénéisation idéologique du champ diplomatique. Cette nécessité expliqua la Restaurant, imposée à la France en 1815 par le Congrès de Vienne pour prix de sa participation dans le concert européen.

- C'est un mécanisme instable, sans cesse renégocié. IL impose une intense activité diplomatique parce les ententes constituées à un moment donné sont obligatoirement éphémères. Il ne peut fonctionner qu'à l'aide des compensations qui instrumentait les plus petites nations dans les transactions des plus grandes.

   L'équilibre des pouvoirs a bien été l'instrument diplomatique privilégié du concert européen, jusqu'au début de la Seconde Guerre Mondiale, même si sur le plan des principes, le Président WILSON, au lendemain de la fin de la Première, condamnait les pratiques diplomatiques secrètes. De toute manière, comme les Etats-Unis n'entrèrent pas à la SDN, les puissances européennes continuèrent leurs manoeuvres habituelles. Ce n'est qu'après 1945 que cette pratique connait une théorisation renouvelée, sans d'ailleurs que les mêmes pratiques soient mises en oeuvre pour les mêmes résultat. La recherche de l'équilibre des puissances se poursuit, seuls les acteurs changent du tout au tout : les deux grands USA et URSS mènent la danse pendant toute la guerre froide, jusque dans les années 1980-1990. En dehors des relations directes entre les deux blocs, la coexistence pacifique se transforma en véritable condominium américano-soviétique, qui prit en charge l'ensemble des affaires du monde. Les dirigeants américains et soviétiques (notamment à partir de Nikita KHROUTCHEV en URSS) considèrent cet équilibre comme primordial pour la sécurité internationale, quitte à laisser libre les activités respectives à l'intérieur de chaque camp, à ne pas intervenir parmi les nations faisant partie de l'autre bloc.

Par delà les nombreux instruments juridiques communs, à commencer à l'intérieur de l'ONU, mais aussi à travers d'instance de négociations permanentes générales ou spécialisées (CSCE par exemple), la notion de sécurité caractérise aussi les liens informels qui unissent les États. Les complexes de sécurité permettent ainsi de prendre la mesure d'une scène international moins anarchique que ne le supposaient les réalistes classiques.

   L'équilibre des puissance avait focalisé par défaut l'attention des premiers théoriciens réalistes. La puissance avait en effet été choisie comme la pierre angulaire de l'approche théorique qui se proposait d'étudier les problèmes de cohabitation entre des souverainetés rivales, non pas du fait de son caractère universel, mais pour cause d'impossibilité de définir le seul objectif communément partagé par tous les États sur la scène internationale, à savoir la sécurité. Il était difficile de toujours suivre MORGENTHAU, quand il affirmait que toute politique est toujours politique de puissance. Cependant, faute de pouvoir définir la sécurité - qui était bien sûr perçue comme le plus petit dénominateur commun des États - les premiers réalistes avaient donc privilégié un critère emprunté à l'histoire, laquelle était à l'époque l'oeuvre des grandes puissances.

La situation évolue quand en 1979 Kenneth WALTZ publie Theory of International Politics, ouvrage dans lequel est posée pour la première fois l'idée que la sécurité était le critère commun à tous les États. Le programme de recherches est alors de mieux comprendre ce que le terme "sécurité" signifie. Ceux qui s'y attelent se qualifient alors de réalistes néo-classique, comme ULLMAN ou BUZAN. En substituant la sécurité à la puissance comme principe organisationnel des relations internationale étatiques, WALTZ contribue non seulement à fournir un nouveau prisme d'approche, mais également une nouvelle représentation du monde. La balance of threat se substitue alors à la balance of power. 

Exposé à un danger extérieur, un État est toujours en droit de se défendre, mais, en l'absence de menaces extérieures, la balance of threat recommande aux États de ne pas déstabiliser à leur tour leurs voisins, lesquels seraient dans l'obligation de réagir et de menacer l'équilibre antérieur. Alors que la balance of power était la cause de l'anarchie internationale, du fait de l'instabilité chronique du système induit, la balance of threat contribue à pacifier les relations entre États pour lesquels la sécurité devient un bien commun et la coopération, le moyen de satisfaire leurs intérêts égoïstes (cooperation as self help, GLASER, 1995). Critiquée par les réalistes offensifs, pour lesquels la sécurité garantie par la balance of threat peut toujours être remise en cause par des conduites rationnelles à l'intérieur, mais irrationnelles vis-à-vis de l'extérieur, cette manière d'aborder l'équilibre est désormais concurrente de la trop  classique balance of power.

Les capacités explicatives de cette dernière sont d'ailleurs d'autant plus diminuées que nous nous trouvons dans une phase où la configuration de pouvoir est si difficile à percevoir que certains considèrent que nous vivons dans un monde "polaire". Comme le rappelle Stephen WALT (2014, la politique des grandes puissances continue portant de compter et il est illusoire d'envisager des relations intermétalliques sans rapports de puissance. Sur une base régionale, le domaine d'expression privilégiée de la balance of power, les relations entre nations restent marquées par les rapports de puissance, lesquels peuvent être perçus comme des facteurs d'instabilité quand il s'agit de revendications ou comme des facteurs de stabilité dès lors qu'ils permettent de faire cohabiter pacifiquement des adversaires potentiels. Cependant, l'équilibre des puissances se justifiait pleinement dans un monde anarchique, caractérisé par "la légalité et la légitimité du recours à la force armée" (comme l'écrit Raymond ARON),  ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. L'absence de guerres inter-étatiques (à ce jour) impose en effet d'offrir une grille d'analyse adaptée aux préoccupations du moment, et il est clair à ce point de vue que l'équilibre des puissances est désormais inadapté pour rendre compte de relations inter-étatiques où la guerre n'est plus la règle. En substituant à la balance of power, la balance of threat, la doctrine réaliste est ainsi parvenir à s'adapter à un monde marqué par la paix des États et où la puissance ne peut plus être considérée comme le moyen privilégié d'éradication de l'anarchie qui perdure. (Jean-Jacques ROCHE)

 

Raymond ARON, Paix et guerre entre les nations, réédition 1984. Inis CLAUDE, Power and International Relations, New York, 1962. David HUME, "Of the Balance of Power", Essays, Moral, Political, and Literary, Liberty Classics, Indianapolis, 1777, réédition 1987. KAUTILYA, Arthasastra, Delhi, 1963. Albert WOHLSTETER, "The Delicate Balance of Terror", Foreign Affairs, 1959. S. HOFFMANN, "Balance of Power", dans international Encyclopedia of Social Sciences, New York/Londres, MacMillan, 1968. H.J. MORGENTHAU, Politics Among Nations : The struggle for Power and Peace,1948, New York, Knopf, 1973. S. J. KAUFMAN, R. LITTLE et W. WOHLFORTH, The balance of Power in World Politics, Basingtoke, Palsgrave Macmillan, 2007. T. PAUL, J. WIRTZ et M. FORTMANN, Balance of power : Theory and Practice in the 21st century, Palo Alto, Stanford University Press, 2004. S. WALT, The top five foreign policy lessons of the past twenty years, Foreign Policy, 18 novembre 2014. 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Thierry de MONTBRIAL, Equilibre des puissances, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000. Jean-Jacques ROCHE, Equilibre des puissances et des menaces, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, Sous la direction de Benoît DURIEUX, Jean-Baptiste Jangêne VILMER et Frédéric RAMEL, PUF, 2017. 

 

STRATEGUS

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30 mars 2018 5 30 /03 /mars /2018 09:49

     Le rapprochement entre le Moyen-Âge et l'époque contemporaine à propos du mercenaire n'est ni une provocation ni une spéculalation. Dans les deux cas d'expansion des entreprises militaires privées, c'est à une même dynamique de conflit entre État et mercenaires à quoi nous avons affaire. Dans les deux cas cette expansion nuit à l'État tel qu'il soit présent dans le monde féodal ou post-féodal ou dans des guerres qui opposent des État occidentaux à des pseudos-Etats ou des groupes terroristes ou toujours dans ce dernier cas dans maints coopérations militaires entre États. L'expansion moderne des compagnies privées militaires, qui mêlent compétences en armement et en tactique s'inscrit dans ce que nous appelons une (tentative ou réalisation) reféodalisation du monde.

Corollaire de l'accroissement du rôle des entreprises militaires privées, parallèlement à la dissémination de quantités d'armes de tout genre, la difficulté d'établir ou de rétablir une relative paix sur des territoires de plus en plus étendus. Qu'ils participent directement ou qu'ils soient seulement conseillers, ces entreprises vivent de la guerre, que de la guerre, que de la préparation de la guerre, à l'image de ces grandes compagnies qui ont sévi, en Europe de l'effondrement de l'Empire Romain à la Renaissance ou bien ailleurs, qui entretenaient un désordre violent autant en période de guerre qu'en période de trêves...

        Pascal LE PAUTREMAT, géopolitologue français, chargé de cours dans l'Enseignement supérieur et Conférencier, fondateur et président de la société Actiongeos, spécialisée sur les questions géopolitiques et géoéconomiques, fait bien ce rapprochement. Après avoir défini le mercenariat comme "une fonction militaire ou paramilitaire assurée en contrepartie d'un salaire (au sens latin de merces, salaire)", lequel salaire peut prendre bien des formes, il date son apparition dès l'Antiquité, pour connaitre son âge d'or en Occident, de la fin du Moyen-Âge jusqu'au XVIIe siècle, même si d'autres auteurs indiquent d'autres époques. En tout cas, "à cette époque, les mercenaires, souvent issus de pays relativement pauvre ou morcelés, représentent la principale force armée pour le pouvoir politique. Ces professionnels de la guerre lui sont indispensables lorsque de véritables armées permanentes font défaut. Leur fidélité repose essentiellement sur un contrat par lequel un salaire leur est versé en échange de leurs services. Leur rôle est par conséquent d'une importance capitale avant la consolidation des États-nations et la constitution d'armées nationales qui ont entrainé leur quasi-disparition à la fin de l'époque moderne. En effet, la conscription et le développement de l'idéal patriotique, à partir des révolutions américaine et française, ont permis de recourir à des effectifs militaires de plus en plus importants. La formation de contingents, le maintien de conscrits sous les drapeaux offrent, en permanence, les éléments armés destinés à la protection du territoire national et des intérêts de l'État."

"Pourtant, ajoute-il, après une éclipse de près de deux siècles, le mercenaire reparait dans la seconde moitié du XXe siècle sous une forme entrepreneuriale, par le biais des sociétés militaires privées (SMP). il devient récurrent dans les crises inter- ou intra-étatiques, dans un monde où les frontières entre guerre ouverte et guerre secrète sont de plus en plus floues. cette résurgence invite à porter sur le phénomène un regard historique large, des âges antiques jusqu'à l'actualité tumultueuse du début du XXIe siècle."

 

Les grandes compagnies

    Pascal LE PAUTRENAT toujours, indique que "les grands empires, tout au long de l'Antiquité, ont recours aux services de mercenaires qui sont plus ou moins confondus avec les troupes auxiliaires. On leur reconnaît compétences techniques et prouesses dans le maniement des armes les plus récentes. Souvent, ils deviennent indispensable pour les souverains soucieux d'asseoir leur puissance."

Employés au gré des guerres de conquêtes par différents Empires, les mercenaires remplacent ou complètent les troupes, par exemple de Carthage pendant les guerres puniques (264-238 av JC), de Rome (avec des troupes composées majoritairement de Gaulois et de Germains à la fin de l'Empire), de Byzance qui fait appel de manière répétée à des Nordiques, des Germains, des Francs et des Normands d'Italie... A l'époque médiévale féodale, les forces mercenaires se mettent fréquemment au service des puissances qui se veulent souveraines. Les rois capétiens ont recours à des chefs mercenaires renommés, par exemple le Brabançon Lambert CADOC, LUPICARE ou BRANDIMER, tout comme leurs rivaux les rois plantagenêts. 

Pendant la guerre de Cent ans (1337-1453), le recours au mercenaires s'intensifie tant du côté anglais que du côté français. Faute de finances suffisantes pour constituer une armée nationale, le roi Charles VII (1422-1461) ne peut éviter l'emploi d'un nombre croissant de mercenaires. Qui devant l'abondance des rapines possibles ou des rémunérations de plus en plus fortes (rendues possibles par le commerce des otages nobles capturés...), se structurent en véritables unités, dénommées Grandes Compagnies, représentées par leurs capitaines qui louent leurs services aux princes d'Europe. Sans autres critères de fidélité que l'importance des profits à en tirer. 

      Ces grandes compagnies deviennent puissantes, en temps de guerre comme en temps de paix où elles se transforment en bandes redoutables de brillants. Ces mercenaires sont désignées comme "routiers" (routes, troupes à l'époque).

On peut repérer plusieurs vagues de compagnies de routiers qui apparaissent dès le XIIe siècle.  Une première vague apparait au XII et XIIe siècles. Ils participent à la guerre civile en Angleterre avant d'être intégrés de façon permanente à l'armée du roi Henri II à partir de 1159. Dans les années 1180, on constate le même phénomène en France dans les troupes du roi Philippe Auguste. Mais cette intégration restent soumises aux conditions favorables pour l'entretien des troupes et la fidélité va surtout aux grands capitaines, parfois en conflit direct avec les représentants du roi notamment après la réussite du siège d'une ville. Si le capitaine entend récompenser ses troupes avec le fruit du sac de la ville, la royauté ne peut espérer tirer profit d'un cité en ruine... La fidélité volatile des troupes de mercenaire par rapport à la royauté trouve sa parfaite réciprocité dans la mauvaise habitude que certains souverains ont de ne pas payer ces troupes après victoire. C'est ainsi que Jean sans Terre, le plus riche et les puissant roi, même devant le roi de France ne paye plus à un moment donné ses mercenaires : ceux-ci passent alors à l'ennemi...

Au XIIe et XIIIe siècles, les routiers proviennent de nombreuses régions et se situent souvent, et parfois très précisément dans la transmission des capacités de capitaine à fils ou neveu de capitaine, dans la continuité des générations précédentes. Ils sont désignés suivant leurs origines géographiques, puisqu'ils ont tendance à se regrouper entre Allemands, Aragonais, Breton, Catalans, Navarrais, et parfois suivant des signes distinctifs, Paillers par exemple, ou une certaine réputation, comme les Ravisseurs.

Au XIVe siècle, les grandes compagnies sont des troupes d'aventuriers, qui, financés par les princes en temps de guerre, vivent de pillage et de rançons en temps de paix ou de trêves. Les royautés comprennent alors que loin de pourvoir à leurs appêtits de puissance, les grandes compagnies sont plutôt source de multiples désordres, allant jusqu'à contrecarrer leurs efforts pour constituer un sentiment national. Tendant à veiller à ce que les grandes compagnies restent contrôlables, payées pour se faire, les rois les rapatrient et les déplacent à leur gré, surtout après le traité de Brétigny de 1360 qui suscite alors bien des espoirs. Régulièrement après des traités conclus en bonne et due forme (par exemple celui plus tard d'Arras de 1435), les grandes compagnies constituent un réel problème pour les monarchies. 

   C'est un jeu complexe qui souvent alors se met en place, mettant aux prises non seulement les troupes royales contrôlées entre elles, mais également les grandes compagnies, qui peuvent passer d'un camp à l'autre.

Dès 1364 en France, à l'avènement de Charles V, il devient évident que le rétablissement de l'autorité royale et de l'économie passe par l'éradication de ces grandes compagnies. Ce souverain refuse de négocier (notamment les otages...) avec les capitaines, réorganise l'armée en déléguant à ses frères l'organisation de la réponse militaire au sein de chaque principauté. Et rapidement, avec notamment l'appui des Villes et d'une grande partie de la paysannerie, les chevaliers du roi combattent avec de plus en plus de vigueur et de persévérance les routiers. En dehors des possessions royales, les ducs et les troupes d'autorités religieuses (en Lorraine et sur les bords du Rhin par exemple) s'organisent elles-mêmes pour les combattre et cessent de faire de ces bandes armées des auxiliaires de leur troupe, sauf à les y intégrer complètement.

Il faut de nombreuses péripéties et diverses trahisons avant que l'emporte ce grand mouvement européen d'expulsion des grandes compagnies, parfois à coup d'opérations militaires contre elles. Certains éléments alimentent plus tard cette nouvelle génération de mercenaires que sont les condottiere dans la péninsule italienne du cours des XIVe et XVe siècles si décriés par MACHIAVEL. 

Ces troupes aguerries, en roue libre ou rattachée aux armées royales, bien organisées et très mobiles pour l'époque constituent un élément décisif de bien des batailles. C'est pourquoi les différents monarques hésitent longtemps avant de s'employer à les disperser, à les détruire ou à les mettre hors de leur territoire. 

 

Un mercenariat persistant

    Mais comme le rappelle d'ailleurs Pascal LE PAUTREMAT, l'appel aux mercenaires perdure très longtemps après la constitution des armées nationales permanentes. La transformation progressive de l'armée féodale en armée de métier se fait souvent par apport d'éléments mercenaires "nationalisés", et parfois, à côté du principal corps armé subsiste des éléments mercenaires, mais qui n'ont rien à voir avec leurs lointains ancêtres. Ils sont eux disciplinés, régulièrement payés, et parfois mis à la disposition, de manière quasi permanente, du roi par des alliés (les fameux gardes suisses de l'armée française par exemple). Mais cette transformation est lente, même si elle aidée par un certain nombre d'applications techniques (armes à feu, fortifications méthodiques...), et subsiste longtemps l'emploi de formations mercenaires ad hoc, comme lors de la guerre de Trente Ans (1618-1648) ou encore au XVIIIe siècle (Maurice de Saxe (1696-1750) avec son armée offre ses services... appréciés).

C'est surtout au XIXe siècle que les activités des mercenaires déclinent, ceux-ci étant dévalorisés sur le plan de la technique (les armées mettent plus en avant la maitrise du feu et du fer que le courage) et des valeurs (le  nationalisme et le patriotisme prime sur la vie apatride). Si les armées ont toujours besoin de soldats faisant de la vie militaire leur manière d'être, à l'inverse des conscrits qui offrent à la Nation plusieurs années de leur existence par devoir et par obligation, ce ne sont plus des groupes qu'elles recherchent, mais des individus volontaires, tant elles se méfient de ce qui peut ressembler à une allégeance extérieure à la leur. Des officiers ou des soldats volontaires servent dans les différentes armées européennes, souvent sous des contrats très longs et surtout sur des théâtres d'opération extérieur aux territoires métropolitains, dans les guerres de conquête coloniale notamment.

Il est difficile de trouver la filiation mercenaire au XXe siècle - mais elle peut exister - dans les différentes brigades internationales comme celles qui combattirent lors de la guerre civile espagnole de 1936-1939. Pour des raisons idéologiques opposées, divers volontaires européens rejoignent alors, pendant la seconde guerre mondiale, les rangs de l'armée allemande du IIIe Reich pour combattre le bolchévisme sur le front de l'Est.

Dans la seconde moitié du XXème siècle, la guerre froide constitue le cadre pour des activités de volontariat et de mercenaires, notamment à travers les guerres et crises de la décolonisation. D'anciens militaires, issus souvent de troupes d'élites des guerres d'Indochine  (Français et Américains) et d'Algérie (Français) se retrouvent officiellement ou très souvent clandestinement dans des opérations sur tous les continents, en liaison avec des services discrets ou secrets, souvent comme conseillers militaires. On retrouve le phénomène des deux côtés du "rideau de fer".

 

Des sociétés militaires privées.

   C'est surtout à partir des années 1980, si l'on excepte le cas particulier de l'Amérique Latine et Centrale, que le milieu du mercenariat ou des professionnels de la guerre connaît une nouvelle mutation. Avec la fin de la guerre froide, les restrictions budgétaires dans les armées, les diminutions d'effectifs, de nombreux soldats, proprement démobilisés alors que la vie est surtout militaire pour eux, se trouvent dispersés dans le monde; Souvent, dans les conflits limités qui se multiplient alors, des sociétés militaires se constituent, attirant une nouvelle génération d'hommes prêts à louer leurs services. Issus de divers milieux, anciens militaires en fin de contrat, aventuriers ou idéalistes, amateurs ou individus en déshérence, ils intègrent divers département de ces sociétés, entre démonstrateurs d'armement, conseillers militaires ou supplétifs de division d'armée. 

Dans les années 1990, c'est en ex-Yougoslavie qu'on mesure le mieux la pérennité du phénomène d'attraction exercé par les conflits armés. Dans un territoire où pénètrent plusieurs marchés d'armements divers, où plusieurs groupes militaires, issus souvent des rangs de l'Armée Populaire Yougoslave, "choisissent" un camp ou un autre, chez les Bosniaques ou les Croates ou encore chez les Serbes. 

Au sein des SMP, les actifs mobilisables se répartissent en deux catégories, si l'on suit notre auteur : ceux qui sont en mesure d'effectuer une opération armée et ceux qui accomplissent des missions de formation, d'instruction et d'encadrement au profit d'États demandeurs; Souvent en liaison, non officielle, avec différentes filières du commerce des armements, ces SMP interviennent de plus en plus souvent dans des conflits dites de "basse intensité". Certaines SMP y interviennent de manière à peine voilée pour des entreprises de lobbying, d'extraction minière, diamantifère ou pétrolière, dans des pays instables, comme le Sierra Leone, l'Angola ou la République démocratique du Congo (ex-Zaïre) et la liste de ces pays a plutôt tendance à s'allonger à l'orée du XXIe siècle. Ce sont surtout les SMP américaines qui dominent ce qui constitue maintenant de véritables marchés, véritables multinationales de la sécurité - lesquelles peuvent parfois intervenir aussi, directement ou par l'intermédiaire de filiales, sur des territoires européens ou états-uniens. L'activité de ces SMP explose littéralement pendant les interventions américaines des années 2000 dans le Golfe et en Irak.

Si dans de nombreuses contrées et dans de nombreux pays, où le libéralisme touche - ils ne verraient d'ailleurs pas pourquoi il en serait autrement - les problématiques militaires, comme aux Etats-Unis ou au Royaume Uni, l'attitude officielle est plutôt bienveillance envers le développement de ces SMP, d'autres pays, au sein de l'Union Européenne notamment, en France particulièrement, manifestent une approche plutôt réservée. Pour des raisons éthiques et culturelles surtout, pas encore pour des problèmes de pouvoir économique ou politique. Plusieurs Etats, de la France à l'Afrique du Sud mettent en place une législation qui interdit ou restreint la pratique du mercenaires et l'activité de ces SMP. L'inquiétude grandit d'ailleurs dans certains milieux politiques et militaires, sans compter l'opinion publique, sur l'ampleur de leurs activités, qui croisent souvent entre le légal, le non-contrôlé et l'illégal, via des réseaux parfois opaque où la grande criminalité n'est jamais absente. 

      L'ONU concrétise cette inquiétude en condamnant le mercenaires par diverses résolutions, dont la première date du 29 novembre 1968 (assez tôt donc). D'autres instruments juridiques prohibant le mercenaires sont l'article 47 du premier protocole additionnel (1977) aux conventions de Genève, la convention de l'OUA pour l'élimination du mercenaires en Afrique (1977) et la convention international contre le recrutement, l'utilisation, le financement et l'entraînement de mercenaires (1989). Pour l'instant, les législations ne sont pas parvenues à freiner le développement des SMP, qui ne sont souvent pas l'objet précis de celles-ci.

   En dépit d'une condamnation de principe, et surtout face à la multiplication d'abandon progressif de la part des États de fractions de leurs pouvoirs régaliens en matière de sécurité, les soldats privés, qui ne relèvent pas du mercenaires dans son expression traditionnelle, trouvent encore facilement des emplois attractifs et variés. Ils représentent un outil militaire fiable pour nombre de services spéciaux des grandes puissances guidées par leurs intérêts géopolitiques. Les SMP constituent de véritables outils géostratégiques, qui s'immiscent dans les crises et conflits armés. Plus de 15 000 de leurs employés opèrent ainsi en Irak en 2005. Les Etats membres de l'ONU se montrant de plus en plus réticents à fournir des unités par ses multiples opérations, l'organisation étudie sérieusement la possibilité de courir à de telles entreprises. 

   Comme l'écrit Pascal LE PAUTREMAT, "il reste que la frontière pluriséculaire entre soldat, au sens strict, et mercenaire est remise en cause : le mercenariat et le service armée sont devenus les expressions d'un milieu paramilitaire particulièrement complexe".

   Plus les Etats obéiront à des impératifs financiers qu'ils se refusent en définitive à maitriser - voulant laisser faire les marchés - plus ils sont soumis à des impératifs budgétaires de réduction du format de leurs armées, alors même que les dangers peuvent se multiplier dans diverses régions du monde, plus ils laisseront à des entreprises militaires privées entamer leurs pouvoirs régaliens et par là, une grande partie de leur légitimité même. La mémoire historique devrait pourtant leur indiquer que cette évolution est des plus dangereuses. 

 

Pascal LE PAUTRAMAT, Mercenaires, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

STRATEGUS

    

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15 mars 2018 4 15 /03 /mars /2018 08:25

       De la fin de l'Empire Romain d'Occident à la fin du Moyen-Âge, si on peut encore se permettre ce genre de découpage historique commode, soit du début du fractionnement du pouvoir politique au commencement de la fin de l'ordre féodal, c'est en France que se réalise, bien plus qu'Italie ou en Espagne, en encore plus qu'en Allemagne et en Grande-Bretagne le rassemblement de territoires sous une autorité consentie, à défaut d'être encore stable et centralisée (ce qui n'est le cas que plus tard sous les quatre Louis). Si le rassemblement de ces terres ne relève pas complètement (ou seulement en pointillé suivant les règnes et la volonté des responsables d"une Église soucieuse de son autonomie) d'une stratégie mise en oeuvre tout au long de ces siècles, la maison capétienne est mue, par nécessité ou par ambition, dans il faut le dire une sorte de chaos qui mêle guerres, épidémies et famines endémiques, par un mouvement d'expansion qui ne se dément pas. Face à ses rivales, elle manifeste non seulement une ambition tenace, mais également une croyance en sa destinée, soutenue par tout un ensemble de groupes culturels très divers, soucieux à la fois de stabilité (qui permet le commerce) et las d'autorités éclatées incapables d'assurer à la fois paix et prospérité. Le souvenir de l'Empire Romain, perpétué sur le plan politique par la fiction relative du Saint Empire Romain Germanique, l'unification progressive de populations sous la même foi catholique, d'heureuses conjonctures militaires, la position géographique centrale de l'Ile de France, une terre propice à toutes sortes d'agricultures, sont quelques éléments qui permettent à des familles ambitieuses, possédées parfois par la foi de leur destin, regroupées sous une même généalogie de coeur et d'esprit, celle des Capétiens, d'amalgamer au fil des siècles allégeances et propriétés.

 

Une même hantise au long des siècles : accroitre les territoires et affermir l'autorité

      La dénomination de dynastie capétienne, des Capétiens directs, puis des Valois et enfin des Bourbons est une commodité d'historiens, mais pas seulement. L'emblème de la fleur de lys est le ralliement de toutes ces lignées, dominées et dominantes, et elle est la marque d'une véritable famille royale. Sans pour autant décrire les différentes luttes politiques et militaires comme des conflits, armés souvent, entre frères, cousins et atterra (sans compter les soeurs et les cousines...), il existe entre tous ces personnages aux moyens légaux et financiers qui s'accumulent au cours des siècles de véritables accointances qui les distingue définitivement d'autres lignées, comme celles de Plantagenêts ou des Hohenzollern. Il n'y a pas pour autant identité parfaite entre ces lignées capétiennes et le sentiment protonational français partagé par tant de féodaux, d'ecclésiastiques, d'artistes, de nobles. Des Bourbons pourront au fil des siècles s'opposer à d'autres lignées capétiennes, de même que les Valois. Il existe toutefois une véritable durée sur le long terme, et après les Mérovingiens et les Carolingiens, du règne de cette dynastie, dont on a pu écrire qu'elle était la plus longue du monde, d'Hugues Capet (987) à Louis XVI (1793), prolongée par intermittences ensuite avec Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe Ier (1814-1848). Non seulement, cela fait plus de 35 têtes couronnées (37), mais nombreux ont en tête d'accroitre de manière ferme leurs possessions, avec atout idéologique majeur qui importe à ces époques, d'être sacré, oint du Seigneur, reconnu par l'Église, garants de l'extension et de la sauvegarde de la Chrétienté en Occident. La hantise des souverains les plus en pointe dans cette lignée qui ne compte pas que des lumières (!), et ils furent assez nombreux, les familles étant capables se se repassés le flambeau soit directement soit dans un premier temps par l'intermédiaire de conseillers privés du Roi inamovibles la plupart du temps, est de notre vassal de personne et d'accumuler en revanche les allégeances féodales, dans le cadre d'un ordre féodal qu'ils ne contestent d'abord pas (ils le confortent plutôt) avant de le transformer en monarchie directement responsable devant Dieu. Le grand problème de cette dynastie, dynastie d'abord militaire, qui finira d'ailleurs de la faire tomber au XVIIIe siècle, est d'être obligée de s'endetter de plus en plus pour soutenir ses guerres, et d'être obligé soit de ne plus les payer (en s'en prenant physiquement aux finances, Juifs, Templiers, Italiens...), soit de recourir à des assemblées plutôt turbulantes, parfois en États-généraux décisifs pour l'avenir de la monarchie. 

     On peut constater deux phénomènes majeurs qui contribuent à conforter les acquisitions territoriales directes et indirectes au fil du temps : l'organisation d'une fiscalité efficace supportée par une organisation administrative (avec un monopole de la frappe de la monnaie) (chapeautée par des responsables directement auprès du Roi) et la constitution progressive d'une armée permanente qui permet - sans que l'analyse en soit faite sur le moment - de rejeter des territoires les mercenaires de tout type, parallèlement d'ailleurs à l'établissement d'un monopole royal (personnel) sur des fabrications d'armes et sur les mines). De plus le sentiment national, à coup de propagandes, religieuses ou non, se diffuse dans des parties des populations, notamment urbaines (parallèlement au progrès de l'intruction scolaire) qui au départ ne reconnaisse comme autorité que celle des princes, comtes, barons, à la tête d'un système féodal ou post-féodal (féodalité bâtarde)... Les gens d'armes clament pour exécuter les sentences de justice, progressivement, Au nom du Roi! alors qu'auparavant résonnaient au nom du Prince!, au nom du Comte!, voire au nom de Dieu!

     Ce qui tranche progressivement le caractère de cette dynastie capétienne d'avec celles qui l'ont précédée, c'est une sorte de déplacement (déjà amorcée au cours de l'héritage de Charlemagne) de l'attention et des énergies de ses rois et reines, du Saint Empire Romain Germanique vers le territoire devenu français. La polarisation du conflit avec l'Angleterre s'opère de l'intérieur même de la dynastie. Si après 1066, le duc de Normandie devient roi d'Angleterre, certains rois d'Angleterre parlant un français plus "correct" que ceux qui règnent en Ile de France, c'est dans la foulée des rivalités qui s'expriment durant les Croisades que s'affirment les allégeances différentes entre ceux-ci. Philippe AUGUSTE qui se sert encore du prestige de la Rome antique pour se faire acclamer à Paris, Louis IX (Saint Louis) qui intervient sur les conflits entre Papauté et Empereur germanique et Philippe IV le Bel qui organise  le domaine royal jusqu'aux parlements des régions ont tous cette hantise d'accroitre et leur territoire et leur pouvoir à l'intérieur de ce territoire, et même sur ceux de leurs vassaux. C'est à l'occasion de la jonction, à la suite des conflits intérieurs aux Capétiens directs, dans une conjoncture qui rend difficile la succession directe, seul mode reconnu de transmission du pouvoir royal, entre Capétiens Directs et Valois, en 1328, que s'affirme de manière un peu définitive la ligne de fracture entre prétendants aux deux Couronnes (de France et d'Angleterre) et prétendants de la Couronne de France. L'avènement de Philippe VI de Valois en mai 1328 signe le début des hostilités, les membres mêmes de la famille des Capétiens (celle des Bourbons contre les Valois par exemple), répartissant leur préférence entre les deux sortes de prétendants.

Même si par la suite l'historiographie favorise la vision d'un conflit entre la France et l'Angleterre, durant la guerre de Cent Ans par exemple, il faut bien voir, et quand on raconte l'histoire d'Angleterre aux Anglais, on s'en aperçoit bien, que s'opposent réellement barons, princes... en faveur d'un Royaume qui unissent le Continent aux grandes iles contre illustres chefs de contrées en faveur d'un seul Royaume de France. C'est en cela, même si l'on a la vision d'une dynastie qui construit peu à peu un sorte de France aux frontières "naturelles" comme on l'écrira beaucoup plus tard, rien n'est réellement joué à cette période de l'histoire. On parle, on pense en Français des deux côtés de la Manche, dans une même culture globale, avant cette séparation définitive issue de la guerre de Cent Ans précisément, qui se double plus tard encore d'une fracture religieuse. Et que s'établit, au XVIe siècle, une séparation proprement linguistique aux redoutables conséquences...

     La stratégie des Capétiens Valois dont on parle n'est pas d'une même nature, car ce ne sont pas les mêmes branches de la famille qui pilote versant français, entre les deux branches qui se succèdent, mais on voit bien, que, parce que les souverains Anglais d'une part sont aux prises avec des problèmes féodaux d'une autre nature dans les îles (Angleterre-Ecosse-Pays de Galle-Irlande...), que les souverains d'Ile de France, qui parfois sont éjectés d'ailleurs de ce domaine, qui sont aux prises avec des rivalités normandes, bretonnes, aquitaines, provençale, qui s'additionnent ou se conjuguent dans le temps... Entre 1328 et 1589, cette maison des Valois, avec leurs branches (Valois direct, rameau d'Orléans, Rameau d'Orléans d'Angoulême), met en oeuvre les mêmes moyens en vue des mêmes fins, dans des conflits divers dont la matrice est constitué par la rivalité entre une maison qui se veut de plus en plus anglaise plutôt que française et une maison française qui se revendique seule la possession de territoires de plus en plus étendu autour de l'ile-de-France. Le grand jeu s'opère à trois au minimum, Bourguignons, Armagnacs et Plantagenêts se heurtent tour à tour ou en même temps dans des réseaux d'alliance où leurs vassaux peuvent faire parfois la différence. Chaque protagoniste emploie pro domo les mêmes expédients dans leurs guerres : impôt, frappe de monnaie, manipulation de leur valeur, emploi de mercenaires. On peut en venir à opposer plus des troupes 'françaises" entre elles que des troupes issues des deux rives de la Manche, étant donné que les ravages stratégiquement opérés en temps de guerre continuent en temps de paix. Les mercenaires n'arrêtent pas leurs déprédations et les souverains emploient beaucoup d'énergie à lutter autant contre ceux-ci que les uns contre les autres... La guerre de Cent Ans, baptisée ainsi très tardivement (1337-1453) constitue une suite de guerres interrompues de trêves, dans une conjoncture économique obérée par la Grande Peste (1347-1352), ses effets qui semblent faibles sur le déroulement de la guerre, opèrent une saignée sans équivalent du haut en bas de l'échelle sociale des populations, ce qui montre le caractère terriblement contingent (ces contingences, sans jeux de mots, sont au sens propre terribles) des péripéties successorales. 

  La stratégie des Bourbons enchaine sur celle de la branche dynastique précédente, au hasard des successions, dans un contexte nouveau, celui de guerres de religions qui sont également une conséquence à moyen terme de la Grande Peste avec la remise en cause de l'ordre religieux établi. Le règne de ses Rois correspond à l'apogée de la monarchie absolue et la prépondérance française en Europe. L'ensemble des moyens revendiqués et mis en oeuvre de manière intermittente les siècles d'avant constitué les bases matérielles et morales solides de la monarchie : fiscalité régulière, armée permanente avec recrutement contrôlé, même si des éléments non français peuvent en constituer une partie, contrôle de l'instrument monétaire, monopole sur les mines et les fabrications d'armement, contrôle des arts et des métiers (sous forme de privilège sur territoire étendu souvent), mise à la disposition de la monarchie d'un ensemble de moyens d'information et de divertissement, alliance forte avec l'Église gallicane, sentiment national et d'allegeance à la monarchie... Avant les quatre Louis qui allient,  par leurs conseillers, pensée stratégique globale et mise en oeuvre de la défense d'un territoire, Henri IV met en place le système de consensus entre protestants et catholiques, entre les nobles et entre l'Eglise et l'Etat, qui fonde les conditions de l'existence d'une monarchie puissante et stable. 

Parmi tous ces moyens, la manière dont cette dynastie s'efforce de rendre la justice, sur le fond et en pratique, constitue une sorte de fil rouge qui compte beaucoup dans le ralliement des nobles et des populations, tant urbaines que rurales. Cet élément compense dans l'esprit de beaucoup le poids de l'impôt toujours plus important demandé. Dans la démarche idéologique, il s'agit - ce qui est théorisé assez tôt au XVe siècle, notamment dans les milieux religieux - d'un contrat qui lie sécurité, prospérité et soutien (moral et matériel) à la monarchie. 

   Tant dans la guerre de Cent Ans qu'auparavant se forge le sentiment national français, où l'activité des menestriels et des prêcheurs de toute sorte joue un très grand rôle. Le développement des foires commerciales va de pair avec le développement d'une activité artistique, cette dernière exaltant souvent les espoirs de paix et de prospérité porté sur la monarchie proto-française puis française. Les épopée de DU GUESCLIN et de JEANNE D'ARC constituent, mais il y en d'autres moins connues, deux pôles culturels qui cimentent ce sentiment national, en dépit de toutes les infortunes militaires. C'est d'ailleurs par l'étude de ces épopées comme des faits historiquement établis qui les ont fait naître que l'on perçoit le mieux le plus important ciment du pouvoir royal : l'adhésion de multiples pouvoirs politiques au départ pourtant fortement antagonistes et de multiples éléments des populations en général. Jusqu'à la fin toutefois, révoltes (urbaines, rurales, provinciales) et menaces de révolution parsèment la vie de cette monarchie, qui n'assure parfois son pouvoir qu'au prix de terribles répressions qui marquent d'ailleurs plus tard populations et pouvoirs locaux, dont la mémoire est utilisée, et ce jusqu'à l'époque moderne, pour d'autres combats. 

   Il n'empêche que la stratégie capétienne, avec cette transmission remarquable des connaissances (civiles et militaires) et de la culture d'une génération à l'autre, d'une branche dynastique à l'autre, dans laquelle l'Eglise catholique joue d'ailleurs un grand rôle, parvient à faire considérer ses membres comme les maître en leur Empire, les opérations de police étant là pour maintenir leur ordre chez eux, à l'intérieur de frontières de plus en plus garanties par des traités entre Royaumes et/ou Républiques. 

 

Une transformation progressive qui traverse toute l'Europe

     Jean-Philippe GENÊT décrit bien cette évolution multi-séculaire dont le pivot se situe lors de la transformation entre 1270 et 1360 de la monarchie féodale. C'est en France plus qu'ailleurs que cette évolution donne ses fruits les plus féconds. Pour une raison un peu simple, voire primaire : elle se situe à l'extrémité d'un continent où nombre de populations s'entassent après s'être déplacées d'Est en Ouest, sans pouvoir aller plus loin... Ces peuples n'ont pas grand choix, soit ils s'entendent ou meurent, sous le coup des guerres, des épidémies et des famines.

Entre 1270 et 1360, "la monarchie féodale, écrit-il, se transforme. Ce n'est pas une révolution ; mais une série d'évolutions, amorcée depuis longtemps, souvent dans l'Eglise ou les villes plus que dans les États, se cristallise pour donner naissance à une structure politique nouvelle : dans ses caractéristiques essentielles, elle préfigure l'Etat moderne. En quelques années, la fiscalité féodale (fondé sur l'aide du vassal au seigneur) devient une fiscalité consentie, une contribution. Ce consentement est, selon des modalités variables, exprimée par des assemblées représentatives (...) plus ou moins issues de la curie féodale. Du gouvernement effectué par un petit groupe de fidèles, on passe à des administrations de fonctionnaires et d'officiers ; de même, les armées constituées par la levée féodale des vassaux deviennent des armées professionnelles contractuelles, puis permanentes. L'espace imprécis dominé par les personnes se mue en un territoire, espace circonscrit et défini par des frontières. Le concept d'État (le mot apparait dans son acception moderne au XVe siècle) s'approfondit au plan juridique et théorique, avec des notions comme celles de des publics et de Couronne distincte de la personne du roi, avec la généralisation des raisonnements dérivés du droit romain, et l'idée que le roi est à la fois source de la loi et soumis à la loi. Enfin, la notion de sujet se superpose peu à peu à celle de vassal.

D'autres changements, poursuit-il, sans être d'ordre strictement politique, sont étroitement liés à cette évolution : ainsi la "naissance de l'esprit laïc", mais aussi ces hérésies qui, cherchant à circonscrire précisémennt le rôle de l'Eglise, sont en fait les premières manifestations de la réforme (...) et surtout - sans doute l'aspect le plus difficile à mettre en lumière - le développement du concept d'individu-ujet, qui, au-delà du politique, se traduit sur les plans de la littérature (avec la généralisation de la notion d'auteur), de la religion (avec la valorisation de l'expérience individuelle du chrétien, autre racine de la réforme) ou de l'art (idée d'artiste). Les historiens résument souvent ce bouleversement de la civilisation occidentale par le nom de Renaissance, associée plus précisément à l'Italie du Trecento et du Qattrocento, mais le phénomène culturel ne peut être coupé de la société dans laquelle il se produit : le substrat politique et social de la Renaissance est précisément cette genèse de l'État moderne, ou plutôt ses contrecoups, qui affectent toute l'Europe. les formes les plus achevées de la culture de la Renaissance se développement en effet hors des monarchies d'Occident, dans les cité de Flandre et d'Italie.

Le moteur de la genèse de l'État moderne est le couple infernal formé par l'impôt et la guerre : non la guerre féodale, limitée par la nature même des forces en présence, mais la guerre d'État à État, impliquant non seulement des armées et des financements d'une ampleur nouvelle (qui par exemple dépassent le fruit des prises et libérations d'otages...), mais aussi des ravages et des destructions à une échelle encore jamais vue. La guerre, qui permet d'exiger l'impôt, est à la fois cause et conséquence du développement de ce type d'État. Car, car l'effort d'organisation et de mobilisation rend l'appareil d'État de plus en plus efficace ; conséquence, car elle est l'instrument de la concurrence entre les États, départagés non par leur richesse ou leur puissance intrinsèques, mais par leur capacité à mobiliser des ressources toujours plus grandes pour la guerre. Les XIVe et XVe siècles sont des siècles de guerre permanente (...). Un cortège ininterrompu de conflits menés par les grands royaumes d'Occident, France, Angleterre, Aragon et Castille finalement unis : États héritiers des monarchies féodales qui se disputent les régions où celles-ci n'ont pu s'imposer, comme l'Italie et les Pays-Bas, où l'État bourguignon s'effondre à la fin du XVe siècle. La guerre n'est plus un événement, elle est une structure."

Mais comment les sociétés politiques des royaumes d'Occident ont-elles pu accepter cela? se demande Jean-Philippe GENÊT, car les conjonctures militaires ne peuvent réellement expliquer cette évolution générale. "L'arrière-plan économique fournit un commencement d'explication : la croissance pluriséculaire qui soutient l'affirmation politique de l'Occident de la fin du Xe au XIIIe siècle (et qui supporte les autorités féodales), s'essouffle dans la seconde moitié du XIIIe siècle : bientôt, la famine reparaît, la population stagne. En 1348, la Peste Noire fauche au moins le tiers de la population européenne (40% en France, 60% en Angleterre..). Les classes dirigeantes sont durement frappées ; les terres restent souvent incultes ; la noblesse féodale, dont largesse, générosité et munificence marquent le statut, voit son genre de vie et son existence même menacée par la baisse du prélèvement seigneurial. L'État, s'il menace l'indépendance nobiliaire par le monopole de la guerre et de l'ordre public qu'il s'arroge, apparaît comme un recours : sa justice impose le respect de l'ordre seigneurial, sa fiscalité crée un prélèvement supplémentaire. Prélèvement certes concurrent de celui du seigneur, mais dont celui-ci tire profit s'il bénéficie de sa redistribution. Les aristocraties féodales tolèrent donc, mais non sans conflits, la genèse de l'État moderne. Les bourgeoisies, grandes pourvoyeuses de fonds, ont elles-aussi leur mot à dire : leur rôle déterminant dans la gestion des finances et du crédit de l'État, les opportunités offertes par les services de l'État et qui leur ouvre la noblesse de robe ou la gentry, comptent autant que la reconnaissance de leur légitimité politique dans le cadre des institutions représentatives. Mêmes les paysanneries, principales victimes du surélevèrent d'État et exclues en général des institutions représentatives, sont sensibles à leur intégration dans le corps politique ; mais la révolte reste leur principal mode d'expression." On conçoit que dans les appels aux ralliements des Capétiens et des Plantagenêts par exemple, mélanges de menaces et de séductions, se trouve des capacités différentes de mobilisation des énergies morales et financières pour l'offre des situations dans les royaumes en gestation. Il s'avère que les Capétiens ont pu concentrer un "capital culturel" plus fort que leurs adversaires ou partenaires dans ces appels. La transmission héréditaire directe, et pas seulement des attributs familiaux, mais des connaissances sous la vigilance souvent de membres d'Église, qui à ces époques concentrent entre leurs mains l'essentiel du capital intellectuel bénéficie plus aux Capétiens qu'aux autres prétendants. 

"le processus de genèse de l'Etat moderne, écrit-il encore, ne s'enclenche donc que là où apparait un consensus social entre aristocratie féodale, bourgeoisie et monarchie : et il se dégage à travers une structure sociale nouvelle que les historiens anglais (puisque c'est là qu'elle se manifeste avec le plus de clarté) appellent la féodalité bâtarde. le système des liens d'homme à homme et les valeurs de fidélité, de service et de protection caractéristiques de la féodalité subsistent : mais la terre n'occupe qu'une place marginale dans la structure, remplacée par l'argent et surtout le patronage qu'offre dans ce cadre le seigneur à son retainer (celui qui retient par un contrat : cas anglais) ou son "allié (avec lequel il a conclu une alliance : cas français) et qui inclut l'accès au service du prince, à la redistribution de la levée fiscale et la protection contre l'ordre d'État (justice, etc). Ce patronage ne fonctionne donc que si le seigneur a accès, soit directement, soit indirectement (en étant à son tour retenu par plus puissant que lui) au lieu de la redistribution de l'impôt et du patronage suprême (celui du roi), en l'occurrence le conseil royal. D'où la constitution de factions et de partis aristocratiques qui se déchaînent dans une concurrence sauvage pour se réserver la part du lion dans la redistribution. Lorsque la structure se bloque, il y a rupture et tendance au fractionnement en unités plus petites : des principautés essaient ainsi de se dégager du carcan monarchique pour accéder à leur tour à l'autonomie. Temps de la guerre entre États, la fin du Moyen-Age est aussi le temps de la guerre civile."

Le passage de cette féodalité bâtarde à une monarchie qui n'est en définitive plus féodale, se réalise surtout sur la ténacité de la dynastie capétienne, dont les membres refusent précisément cette écheveau d'allégeance pour une autorité sans partage, sous l'égide de l'Eglise, elle aussi tenace, mais d'une Église qui devient gallicane, et qui refuse la perspective d'ensemble de Rome. Il se trouve que la conjoncture a aidé grandement les Capétiens dans leur visée stratégique à long terme.

 

Jean-Philippe GENÊT, Le monde au Moyen Âge, Hachette, 1991.

 

STRATEGUS

 

 

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6 mars 2018 2 06 /03 /mars /2018 10:10

   Les activités humaines sont emplies d'erreurs stratégiques et tactiques dans tous les domaines. Pourtant c'est peut-être dans le domaine de la guerre qu'ils portent le plus à conséquence, qu'elles soient issues de défaites ou de victoires armées. S'il est notoire pur l'historiographie, notamment l'historiographie étatique, qu'à une défaite militaire correspond des reculs sur bien des domaines, toutes les défaites n'ont pas la même portée et de plus toutes les victoires ne sont pas porteuses de lendemains qui chantent, et même parfois, ils chantent faux, c'est-à-dire que les espoirs fondés sur une victoire militaire ne se réalisent pas toujours, et parfois même apportent plus de conséquences négatives que positives... Si l'activité militaire porte plus à conséquence, c'est que la violence exercée à l'occasion d'une guerre - civile ou pas, étatique ou non - entraine des destructions à la mesure des moyens employés.

De plus, l'armée étant un système hiérarchique fermé (même si des évolutions la forcent à s'ouvrir), où l'expérience compte moins que le respect aux règlements, elle est plus sujette à des erreurs. Parmi celles-ci, celles causées par la préparation à des guerres passées sont les pires. Et même à notre époque. Il existe encore des officiers supérieurs et des spécialistes qui préparent encore les armées à refaire la Seconde guerre mondiale... Des spécialistes, il est vrai aiguillés par des firmes d'armement, s'acharnent à préparer des guerres en batailles rangées, à force de manoeuvres de chars ou de porte avions...

   De manière générale, le discours voulant préserver des désastres stratégiques se focalise sur les possibilités de défaite militaire. 

Une défaite militaire (ou politico-militaire, ce qui n'est pas la même chose d'ailleurs) est généralement qualifiée de désastre lorsqu'elle prend des proportions démesurées ou lorsque les combats produisent un résultat disproportionné et inattendu. La notion de désastre implique donc souvent la surprise. Un désastre stratégique provoque un choc psychologique important, et dont il est difficile de se relever à court terme, sur l'armée ou sur la nation qui le subit. En revanche, l'humiliation nationale qui résulte d'un désastre stratégique produit souvent des effets à long terme : soif de revanche (France après 1870, Allemagne après 1918), effort de reconstruction militaire (Prusse après Iéna) et économique (Allemagne et Japon après 1945), refus de s'engager (Etats-Unis et le "syndrome du VietNam").

Une défaite militaire apparemment sans grande importance peut se transformer en un désastre politique car les effets d'une telle défaite sont parfois multipliés, notamment dans les sociétés où l'opinion publique et les médias occupent une place de choix.

Désormais, les historiens et les spécialistes de stratégie se penchent sur ce phénomène et tentent d'en comprendre les causes et les conséquences. Les désastres stratégiques sont provoqués par une incapacité à prévoir (souvent) par sous-estimation de l'adversaire, à s'adapter (par manque de souplesse stratégique) ou à apprendre (erreurs répétées). L'arrogance militaire, culturelle ou raciales, qui empêche une évaluation correcte de l'adversaire est souvent cause de déboires sérieux, depuis les Romains qui succombent aux troupes parties, qu'ils méprisent, à la bataille de Carrhes jusqu'aux soldats français qui se laissent enfermer dans la cuvette de Diên Bièn Phû lors de la guerre d'Indochine. Les désastres politiques sont souvent disproportionnés par rapport aux défaites tactiques qui sont leurs causes. Toujours au Viêt-Nâm, l'offensive du Têt (1968) contre les Américains cause de grosses pertes parmi les forces insurrectionnelles pour un résultat tactique pratiquement insignifiant. En revanche, les effets politiques en seront désastreux pour les Américains qui, sûrs de leur supériorité militaire et technologique, comprendront trop tard les effets que provoque la stratégie de leur adversaire sur l'opinion publique américaine. Erreur fatale : les Américains se sont laissés entrainer dans une guerre sans avoir su tirer les leçons de la défaite des Français dans des circonstances analogues, face au même adversaire, peu d'années auparavant.

Les exemples d'armées incapables d'apprendre et de s'adapter ont été de tout temps la cause de désastres militaires retentissants. A Crécy en 1346, face aux archers gallois, les cavaliers français subissent l'humiliation contre un adversaire théoriquement plus faible. Ils sont défaits de la même manière à Agincourt (1415) par une armée de taille inférieure alors qu'ils persistent à combattre selon des principes de guerre désormais dépassés. Sans l'adaptation rapide aux nouveaux modes de guerre et sans l'assimilation de nouvelles techniques, une armée est vouée à l'échec. Ainsi, l'armée de Prusse, pourtant la meilleure d'Europe avant 1789, est anéantie à Iéna en 1806 par la Grande Armée. L'adhésion origine à une doctrine de guerre particulière est souvent cause de déboires sérieux, à l'image de la France de 1940, dont les autorités politiques et militaires avaient tout misé sur une doctrine de guerre reposant de manière disproportionnée sur la défensive.

L'explication théorique du désastre stratégique est complexe. Son laboratoire expérimental réside dans l'étude de cas historiques, mais la compréhension des relations de cause à effet nécessite une connaissance parfaite des faits que l'historien ne possède que rarement. De plus, l'interprétation de ces faits est rendue difficile par la nature compliquée de la guerre et par son évolution permanente. La multiplication des types de conflits risquant de survenir au présent accroît cette difficulté. L'utilisation de cas historiques est donc à double tranchant : asseoir sa stratégie sur un exemple antérieur sans aucune flexibilité peut mener une armée au désastre. Pour les stratèges et les théoriciens de la guerre, l'étude des désastres stratégiques est importante dans un but préventif. Malgré les progrès techniques en matière de renseignement et la prolifération d'analystes de plus en plus spécialisés (et parfois auto-proclamés avec la bénédiction des médias), la prévention du désastre stratégique reste toujours aléatoire, même pour les plus forts et les plus riches. la capacité à anticiper, à apprendre et à s'adapter relève du jugement humain, qu'il soit individuel ou collectif, et reste la meilleure arme pour éviter la catastrophe. Ceux qui prônent l'usage intensif de moyens informatiques de déduction à partir d'accumulation de données devrait s'en souvenir. 

La menace nucléaire donne une dimension nouvelle à la notion de désastre stratégique, dans des proportions et dans ses conséquences, qui demeurent hypothétiques. Le désastre nucléaire ne concerne pas seulement les cibles militaires mais la population civile tout entière. Surtout, les causes d'un tel désastre peuvent être accidentelles. La prolifération nucléaire peut théoriquement permettre à une nation de puissance plus que modeste de s'attaquer à une nation beaucoup plus forte. Les conséquences sont hypothétiques, mais le danger est réel. La prévention du désastre nucléaire requiert donc une approche nouvelle étant donné l'absence de précédent historique. L'outillage technique afférent à cette prévention ne relèvent plus des sciences techniques mais plutôt des science sociales comme l'économie ou le management. (BLIN et CHALIAND)

Il est frappant de constater qu'on en reste souvent face à ces possibilités de désastres à une pensée toujours confiante de résolutions des problèmes par la violence armée. En plus de rester cantonner à un raisonnement militaire, la réflexion ne s'étend que rarement aux conséquences désastreuses sur le long terme de certaines victoires. On reste très souvent sur une échelle de temps très courte, poussé par la certitude de l'accélération de l'Histoire, qui, chez certains, confine à la panique intellectuelle.

       D'autres approches depuis un moment font l'objet de travaux sur différents aspects. A côté d'études sur l'histoire comme celles de Charles-Théodore BEAUBAIS, sur Victoires, conquêtes, Revers et Guerres Civiles des Français de 1792 à 1815 (Classic Reprint Series, Forgotten Books) ou de Michael HASKEW (Les plus grands désastres militaires, Parragon, 2012), figurent des études plus théoriques comme celles d'Elie BARANETS (Comment perdre une guerre, CNRS Editions, 2017). Cette dernière étude porte sur une théorie du contournement démocratique : les responsables politiques et militaires qui accroissent leur pouvoir au dépend des peuples voient leurs pratiques se retourner contre eux. Alors qu'il est courant d'affirmer que la démocratie nuit à la conduite des opérations militaires et les conduit au désastre, l'auteur démontre au contraire qu'à terme son déni conduit à la défaite. 

Pour comprendre les désastres stratégiques, il ne faut pas s'arrêter au caractère de l'aboutissement à court terme d'une guerre, défaite ou victoire. Ainsi la constitution d'un immense Empire espagnol, initié au départ par la Couronne finit par nuire à toutes la gestion d'un royaume dont les ressources et les investissements se trouvent trop excentrés par rapport à la métropole, même si les classes dirigeantes politique et économiques y trouvent leur profit. Cela rappelle le grand débat sur les colonies françaises, où Raymond CARTIER, entre autres, et d'autres avant lui, soutiennent pendant de longues années que l'existence d'un Empire français en Asie et en Afrique nuit aux intérêts généraux de la métropole. Les victoires incessantes des armées françaises sur les royaumes rencontrés dans ces continents aboutissent ainsi à un désastre proprement stratégique, où les ressources manquent pour la défense nationale pendant la colonisation, et  ce qui est plus apparent, pendant les guerres de décolonisation.  

 

 

Gérard CHALIAND, Miroir d'un désastre : chronique de la conquête espagnole d'Amérique, Paris, 1990. Carl Von CLAUSEWITZ, De la guerre, Paris, 1955. Eliot COHEN et John GOOCH, Military Misfortunes : The History of Failure in War, New York, 1990. John KEEGAN, Anatomie de la bataille, Paris, 1993. 

Arnaud BLIN et gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

STRATÉGUS

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20 février 2018 2 20 /02 /février /2018 10:51

   S'il existe bien un corpus de connaissance en matière de stratégie et de tactique acquis et utilisés de manière adroite par les Conquistadors qui fondent la Nouvelle-Espagne en Amérique qui s'appelle du coup latine, leurs entreprises résultent souvent d'ambitions souvent à court terme, sauf pour les plus importants d'entre eux (CORTÈS...). Aventuriers, mercenaires, voire hors-la-lois (d'ailleurs dans la marine de ces temps, l'engagement vaut souvent absolution...) débarquent sur des territoires pleins de surprises sur de nombreux plans.

Pour survivre et vivre, beaucoup de nobles, notamment parmi les malchanceux des luttes autour de la Couronne espagnole, fondent véritablement un Empire. Il ne faut pas longtemps pour les plus expérimentés d'entre eux pour organiser des territoires riches à plusieurs égards, malgré les ravages des épidémies qui vident ces même territoires de la majeure partie de leurs habitants. Par de nombreux aspects, cette stratégie d'Empire réunit beaucoup d'éléments de l'expérience européenne, d'ailleurs véritablement mis en oeuvre après la fin des Conquistadores, même si des projets en ce sens existent déjà dans la tête des plus prestigieux d'entre eux : organisation des pouvoirs, contrôle des mouvements de population, établissement d'un partage des richesses puis d'une fiscalité, formation d'une armée fidèle, élaboration d'un tissu d'institutions éducatives qui va de pair avec "l'action missionnaire" de l'Eglise catholique, homogénéisation culturelle favorisée par l'importation contrôlée de nouveaux immigrants et de main d'oeuvre servile...

Plus que dans d'autres processus de colonisation, les conquêtes des territoires soumis aux empires aztèque, inca et de l'aire de civilisation maya (au système politique des cités-Etats déjà entrés dans une profonde décadence), sont brutales et rapides. C'est qu'il existe des asymétries profondes entre les sociétés qui entrent alors en contact, tant sur le plan social, militaire que religieux. Les conquistadores débarquent dans des terres où les conflits politiques souvent violents mettent en danger les Empires péniblement construits. De plus, cette conquête met en contact des populations aux hygiènes très différentes, porteurs de systèmes immunitaires différents : l'hécatombe des populations indigènes constitue une des plus impressionnantes de l'Histoire. On a pu parlé de génocide tant la variole et autres maladies infectieuses trouve sur ce continent les moyens de se développer de manière foudroyante. Les tactiques militaires ibériques font le reste : les sièges des villes sont l'occasion de massacres par la faim, la soif et la maladie. De plus, les conquistadores, véritables bandits armés issus d'un petite noblesse n'ayant pu s'enrichir dans la Reconquista, recherchent des trésors "immenses" (les récits et les rumeurs ont stimulé l'imagination) tout en étant guidés par la volonté d'évangélisation propre à leur foi et à la puissante Eglise catholique.  Les chefs des expéditions ont autant de conflits à régler avec leurs propres troupes qu'avec les indigènes qu'ils rencontrent, sans compter les rivalités entre diverses familles ayant réussi à s'installer d'abord dans les îles plus ou moins grandes, des Antilles, du Golfe du Mexique ou à Cuba. 

 

Une asymétrie militaire marquée.

L'asymétrie militaire entre Conquistadores et Indigènes est double, technique et stratégique : technique de par les armements des deux côtés et côté des buts stratégiques, car si pour les Européens, il s'agit de conquérir en tuant, violant et détruisant, pour les Indigènes, il s'agit de neutraliser, et capturer (à plusieurs fins diverses...). Très inférieurs numériquement (pas plus d'un millier, souvent la centaine de combattants espagnols contre des dizaines de milliers de guerriers indigènes), les Conquistadores possèdent l'avantage (non recherché d'ailleurs dans un premier temps) de l'armement et de la (toute petite) cavalerie. 

Les batailles des Conquistadores ont été peu étudiées, et pourtant elles constituent tout un type, sous-type des batailles coloniales, qui mettent aux prises des combattants armés et dotés d'une tactique asymétriques. Les troupes coloniales s'efforcent de manière générale de garder cette asymétrie d'armement et de tactique afin d'être toujours assurée plus ou moins d'être victorieuse. De manière générale aussi, pour tout un tas de raisons (financières, d'approvisionnements...), les théoriciens cherchent à tirer le maximum d'effet du minimum de troupes.

La conquête de Mexico (1521), emblématique mais aussi rare bataille.

Il est d'ailleurs étonnant, comme le constatent CHALIAND et BLIN, que dans la conception de la bataille, qu'on dénomme "décisive" chez les historiens des XIXe-XXe siècles, aucun, ni le Français COLIN au tournant du siècle, ni, plus récemment FULLER, ne mentionne, parmi ce qu'ils considèrent comme des "batailles décisives", la conquête de Mexico-Tenochtitlan. Pourtant, la chute de l'empire aztèque dont triomphent les Espagnols est un événement historique considérable et, de surcroit, sur le plan militaire, une très remarquable victoire. Celle-ci a été sous-estimée parce que CORTÈS disposait d'une petite troupe, comme si seuls les gros bataillons dans l'Histoire avaient mené des campagnes conséquentes -, et sans considérer que celui-ci avait été diplomatiquement capable de trouver des alliés locaux nombreux : environ 75 000 hommes d'après les évaluations, pour 925 Espagnols (en fait pas seulement Espagnols, mais de différentes nationalités européennes), dont 90 cavaliers et 118 arbalétriers et arquebusiers, plus trois gros canons, quinze petites pièces et dix quintaux de poudre. 

La conquête de Mexico est également sous-estimée parce qu'on n'a généralement pas remarqué à quel point la stratégie utilisée et la logistique, répondaient aux conditions du siège. En effet, celui-ci est une opération combinée terrestre et navale. Mexico-Tenochtitlan était une cité lacustre aux dimensions importantes et fort peuplée (peut-être le demi-million d'habitants). Même après la grave épidémie de variole de 1520, il est probable que la cité avait au moins 300 000 habitants.

L'année précédente, CORTÈS, bien qu'ayant un moment pénétré la cité sans coup férir - les étrangers venus de la mer ayant sans doute été considérés comme divins -, a subi un désastre. Au cours de la noche triste (retraite) du 30 juin 1520, en quittant la ville insurgée, les Espagnols ont perdu une importante partie de leurs effectifs. loin de se décourager, CORTÈS, après avoir reçu des renforts, prépare son retour, et neuf mois plus tard après la désastreuse retraité, reprend la route de Mexico à partir de sa base de Tlaxcala. Treize petits navires ou brigantins sont construits par les Espagnols avec du matériel souvent trainé à dos d'homme depuis Tlaxcala. Un canal de deux km est creusé et les brigantins sont mis à flot avec pour mission d'imposer un blocus total. CORTÈS prend le commandement de cette flottille qui comprend 325 hommes. Trois routes terrestres qui relient par des chaussées la cité lacustre à la terre ferme sont investies par trois détachements espagnols qui s'efforcent de prendre la ville en tenaille. En face de ces détachements, dont chacun est soutenu par 25 000 Tlaxcalans environ, sous les ordres du nouveau souverain aztèque, CUAUHTEMOC, peut-être 100 000 hommes. Une quatrième issue vers Telpeyal est volontairement laissée libre afin que les assiégés puissent fuir. Le siège commence par la destruction de l'aqueduc principal qui alimente la ville en eau potable le 26 mai 1521. Au cours du mois de juin, le blocus commence à porter ses fruits tandis que l'étau se resserre. Cependant, pendant le siège, CORTÈS doit faire face à une conspiration (chaque chef conquistadore conspire alors contre l'autre, gênant souvent la manoeuvre militaire...) des partisans du gouverneur VELASQUEZ qu'il déjoue et à une défection en masse des auxiliaires indiens découragés (ce qui est encore plus fréquent!). Mais les Espagnols, malgré les pertes, tiennent bon (de toute façon ils n'ont pas trop le choix, les vaisseaux sont hors d'usage et le sacrifice humain les guette...) ; la famine s'étend dans la cité et les auxiliaires, un moment ébranlés, reviennent à la charge. Le 25 juillet, la partie sud de la ville est conquise. Trois jours plus tard, la colonne de l'un de ses lieutenants le rejoint et le 13 aout, l'ultime assaut est donné : la défense aztèque s'effondre. Après un peu plus de deux mois et demi de siège, la capitale est réduite et l'Empire aztèque s'écroule. 

Malgré leur supériorité numérique, et le scénario se renouvelle grosso modo dans tous les territoires conquis par les Conquistadores, les Aztèques ont été vaincus pour plusieurs raisons. Leur handicap ne se réduit pas à une infériorité dans l'armement. Il provient de causes conceptuelles. Leur univers est menacé de destruction (d'où leur course effrénée aux sacrifices...). Autre mondes, d'après la cosmogonie aztèque, avaient précédé le leur et avaient été détruits de façon violente. L'arrivée des Espagnols semble avoir été interprétée comme celle d'une immense catastrophe, ce qui explique pourquoi ces derniers ont pu, une première fois, pénétrer dans Tenochtitland sans coup férir. Par ailleurs, la guerre pratiquée par les Aztèques reste essentiellement rituelle. Il s'agit de faire le maximum de prisonniers afin d'immoler ceux-ci en offrande au Soleil pour que ce sacrifice nourrisse l'astre solaire. Les Espagnols, au contraire sont détenteurs d'une foi conquérante et mènent une guerre à mort. Les chevaux, inconnus dans le Nouveau Monde, leur confèrent une agressivité certaine dans les chocs, et leurs armes d'acier sont infiniment plus robustes que les lames d'obsidienne qu'utilisent les Aztèques, dont la cohésion et la discipline sont loin d'égaler celles des Espagnols. Sans compter les cuirasses, même si elles ne couvrent pas tout leur corps, des soldats espagnols qui brillent et réfléchissent la lumière... Enfin, ces derniers, grâce au génie politique de CORTÈS qui dispose d'interprètes, font alliance avec tous les peuples opprimés par les Aztèques qui se rangent volontiers du côté des nouveaux venus afin de mettre fin au joug. (BLIN et CHALIAND)

 

Une asymétrie culturelle.

Du côté Espagnols, la cohésion culturelle et politique reste forte tant que l'on reste avec un seul leader en pays hostile, avec des habitus vestimentaires et comportementaux très précis et une volonté d'évangélisation aiguillonnée par la présence de prêtres dans les corps expéditionnaires. La condition sociale des Espagnols entre eux, du fait de leur faible nombre, est relativement homogène.

Du côté inca et aztèque, les inégalités sociales sont bien plus fortes. Les rivalités politiques sont toujours au niveau des luttes violentes pour le pouvoir. Les habitudes vestimentaires tranchent par une attitude complètement différente par rapport au corps (nudité fréquente). Les attitudes sont dictées par des superstitions fortes, jusqu'à faire apparaitre les envahisseurs blancs comme les demi-dieux des légendes. Cette asymétrie culturelle provoque une véritable aversion des Espagnols devant ces "Sauvages incroyants", qui se double d'un mépris réel.

D'autres éléments différencient les indigènes et les espagnols, des pratiques agricoles aux habitude alimentaires. Des découvertes techniques appuient la supérieures des seconds sur les premiers, des techniques de transports aux pratiques de l'écriture. Que ce soit pour l'absence de roue chez les aztèques ou un système d'écriture bien plus efficace chez les espagnols, cela joue dans l'emprise d'une culture sur l'autre... 

 

 

Les Conquistadores face à des civilisations déclinantes.

Même si cela fait partie aussi de la propagande monarchique espagnole plus tard pour justifier la conquête des Amériques, il faut constater que les Empires aztèque et inca étaient déjà entrés en décomposition politique et que la civilisation maya n'est plus que l'ombre de puissantes cités-Etats alors presque disparues. Les Conquitadores se trouvent alors dans une conjoncture extrêmement favorables : ils peuvent jouer pratiquement sur tous les tableaux pour diviser les populations rencontrées : rivalités ethniques fortes, conflits politiques violents, vulnérabilités socio-politiques (il suffit de tuer l'Empereur pour que l'Empire tombe...). 

 

La renommée des Conquistadores....

    Les Conquistadores n'ont pas usurpés leur renommée, pourtant multipliée dans les récits faits sur eux en Europe. Ils donnent à la Couronne espagnole (mais donner est peut-être un trop grand mot pour ce qui s'est passé...) son empire américain. Avec quelques milliers d'hommes agissant souvent de manière dispersées et même parfois antagonistes, ils amorcent les fondation d'un Empire qui apparait avant même la conquête tellement grand qu'en Europe il faut l'intervention du Pape en 1494 pour départager Espagnols et Portugais (sur la base de mauvaises cartes d'ailleurs. Sans doute confond-t-on les distances, certains ne voyant pas que les Indes sont vraiment beaucoup plus loin...) afin d'éviter de graves conflits et de coordonner son évangélisation. Entre la découverte du Pacifique par BALBOA (1513) et le triomphe de PIZARRO au Mexique (1535), il ne leur faut pas plus d'un quart de siècle pour accomplir les conquêtes décisives. Avec les moyens singulièrement limités de leur époque - des navires de faible tonnage, quelques chevaux, de rares canons et plus d'armes blanches que d'arquebuses -, des bandes d'aventuriers opérant pour leur compte ont vaincu et détruit des empires indigènes parvenus à un très haut degré d'organisation (même s'ils sont tout de même sur le déclin) et de puissance et surmonté de formidables obstacles naturels (qui ont coûté d'ailleurs plus d'hommes que les combats). 

     Les Conquistadores sont peut-être plus célèbres que connus, comme le fait remarquer Jean-Pierre BERTHE, en dépit, ou à cause, de quatre siècles de polémiques. L'historiographie conservatrice espagnole les idéalise en paladins de la croisade outre-mer tandis que les pamphlets des adversaires de l'Espagne en font des soudards assoiffés de sang et de pillage. Il convient de tenir compte des réalités sociales du XVIe siècle pour ramener aux dimensions du réel une image déformée par les mythes antagonistes de l'épopée chevaleresque et de la légende noire. Il ne faut pas non plus que le destin exceptionnel des chefs fasse oublier le plus grand nombre : pour quelques capitaines heureux à qui l'aventure rapporte des titres de noblesse et de grasses seigneuries, les malchanceux sont légion qui moururent de faim ou d'épuisement dans la steppe et la forêt ou périrent sous les flèches des Indiens de Floride et du Venezuela, ou sous le couteau d'obsidienne des sacrificateurs aztèques. D'autres se retrouvent les mains vides après dix ou vingt ans de campagnes. C'est pourtant cette piétaille qui porte le poids de l'entreprise, comme le rappelle Bernal Diaz del Castillo, un de ces soldat du rang (Histoire véridique de la Conquête de la Nouvelle-Espagne) qui répond à la chronique de Gomara, qui exalte avant tout le rôle personnel de Cortes.

 

Des entreprises individuelles qui permettent plus tard de véritables stratégies impériales.

L'action des conquérants n'obéit pas à un dessein de l'Etat. Elle est le fait de multiples initiatives particulières aux formes très variées, initiatives toutefois surveillées de près ou de loin par la Monarchie espagnole (dont d'ailleurs l'aide ou la bénédiction est souvent sollicitée...), tout de même déjà avertie depuis les entreprises de Christophe COLOMB (dans les années 1480) du potentiel fabuleux que recèle ces expéditions. 

Une bande d'aventuriers peut ainsi mettre en commun de maigres ressources, en s'endettant pour l'achat d'un navire, dans l'espoir d'aller razzier de l'or et des esclaves : ces entradas (pénétrations) ou cabalgadas (chevauchées), fréquentes dans l'isthme de Panama et sur les côtes de Terre-Ferme, ont donné lieu à des terribles excès envers les populations indigènes. De plus amples entreprises visant à conquérir et à coloniser une province : l'ambitieux qui en prend l'initiative est titulaire d'une capitulation royale qui lui en assure l'exclusivité. Mais c'est à lui de financer l'expédition : bien qu'il y engage sa propre fortune et y associe ses hommes, qui servent sans solde et s'équipent à leurs frais, il lui faut faire appelà un riche bailleur de fonds, banquier italien ou sévissent, haut fonctionnaire des Indes. Diego VELASQUEZ et Pedraria DAVILA ont ainsi financé la conquête du Mexique et du Nicaragua, et le licencié Gaspar de ESPINOSA, à la fois magistrat, commerçant et grand propriétaire, l'expédition de PIZARRO et d'ALMAGRO au Pérou. Le cas limite est celui du Venezuela, dont la conquête et l'exploitation sont concédées à la firme allemande des WELSER.

Bien des épisodes de la conquête trouvent leur origine dans son caractère d'entreprise privée. Associés plus que subordonnés à leur chef au sein de la bande, les hommes d'armes dont preuve d'un redoutable esprit d'indiscipline. L'autorité d'un capitaine tient à son prestige personnel, à son habileté, à sa chance aussi et au succès de ses entreprises. Chaque lieutenant est tenté de se rendre indépendant et les rebellions sont nombreuses. Elles interfèrent d'ailleurs dans les opérations militaires, même si sur le terrain pendant la bataille, ces soldats savent faire preuve d'un esprit de coordination redoutable pour leurs adversaires. Cette indiscipline existe aussi envers la Couronne, malgré leurs protestations de loyalisme. S'il n'y avait pas parmi eux un représentant direct de l'Eglise ou de l'Etat (il n'y est pas toujours!), sans doute celle-ci se serait-elle manifestée avec plus de flagornerie et d'intensité... C'est seulement une fois la conquête acquise que la Couronne se décide à intervenir. Et lorsque CHARLES QUINT, de sa volonté même ou parce que les financiers s'inquiètent, décide d'intervenir, les Conquistadores montrent des oppositions vigoureuses, d'où l'envoi parfois nécessaire de corps expéditionnaires punitifs. Ainsi, lorsqu'il ordonne la suppression progressive des encomiendas, ces Leyes Nuevas sont accueillies en Amérique (1543-1544) par de violentes protestations qui dégénèrent au Pérou en insurrection ouverte, les révoltés prétendant ériger un royaume indépendant.

 

Un enracinement du pouvoir des Espagnols avant même la fin des Conquistadores.

Si les conquistadores sont autant attaché à la possession des encomiendas, c'est parce qu'elles sont le seul véritable bénéfice qu'ils aient tiré de la conquête. Leur part de butin a toujours été au-dessous de leurs espérances (sans compter les autres profits, autant de mirages colportés déjà en métropole avant leur départ, comme la fontaine de jouvence...), ou dilapidée (ce ne sont pas des gestionnaires!) rapidement. Ce sont les plus avisés d'entre eux qui se glissent dans les conditions nouvelles imposées par la Couronne. Sans doute heureusement pour les Espagnols en général, car aussitôt une ville construite, elle est parfois abandonnée pour de nouvelles conquêtes... L'obligation de résidence faite aux encomenderos et le contrôle de plus en plus étroit de l'administration royale sur les expéditions contribuent à fixer peu à peu les conquistadores dans les nouvelles villes d'Amérique. Ceux qui possèdent quelques notions de gestion de domaine, à l'exemple de CORTÈS, emploient "leurs" indiens à de fructueuses affaires : mines, élevages, commerce des produits du tribut ou obtiennent de la Couronne des charges publiques et des pensions. Maris à des Espagnoles ou à des femmes du pays, ils se transforment progressivement en colons (probladores) et, s'ils gardent leur prestige au sein d'une population blanche toujours plus nombreuse, ils perdent leur primauté politique initiale au profit de la bureaucratie royale. Mais s'ils sont définitivement enracinés dans les terres conquises, on les considère comme les fondateurs de nouvelles sociétés créoles et métisses des Indes de Castille. (Jean-Pierre BERTHE)

Pour les autres conquistadores qui refusent les contraintes de la Couronne, leurs aventures se concluent souvent dans des épisodes sanglants, les uns contre les autres, occasionnant des désordres auxquels ceux qui se fixent et les administrateurs royaux veulent remédier. Non seulement, aucune capitulatione n'est plus délivré par la Monarchie, mais ceux qui ne se plient pas aux nouvelles règles sont considérés comme des rebelles et pourchassés. 

La formation d'un nouveau tissu économique, ouvert sur l'extérieur, par les nouveaux arrivants européens, transforme profondément la physionomie du pays où ils s'installent. Et, de fil en aiguille pour protéger ou pour étendre leur emprise, ils organisent sur place toute une administration, une police, un tissu d'institutions religieuses et éducatives (souvent les mêmes...), une fiscalité, des douanes, des tribunaux, bref tout ce qui fait un Etat d'allure européenne. Va de pair avec cette modification, la formation d'une société aux caractères racistes marqués, où seuls chrétiens catholiques confirmés et blancs bénéficient de tous les privilèges.

     Les conquistadores, en dépit des agissements uniquement kleptocrates de la majorité d'entre eux, ont amorcé le système de colonisation espagnole en vigueur ensuite pendant près de trois siècles.

Le système de l'encomendia, regroupement sur un territoire de centaines d'indigènes à des fins d'exploitation économique et d'évangélisation, est une forme rajeunie du régime seigneurial bien familier aux aristocrates espagnols. Les propriétaires confient à des colons espagnols la gestion d'ensemble plus ou moins vaste, plus ou moins riche, en terme agricole ou minier. Ce système se met en place dans les territoires découverts pratiquement juste après l'installation des premiers Européens, en 1492, avec la bénédiction de la Couronne. Les indigènes ne sont pas réduits en esclavage, ce qui sera réservé plus tard aux populations noires importées, mais au travail forcé. Comme la discipline et les conditions de travail y étaient dures, beaucoup d'indigènes cherchent à fuir, et diverses réformes appuyées par la Couronne et l'Eglise mais combattues par les colons, établissent un équilibre en faveur des indigènes plus protégés socialement mais restant sous l'autorité des propriétaires.

Tout le système administratif, politique, fiscal, social, juridique, militaire, bref tout ce qui fait un Empire qui garantit la sécurité et les profits à une minorité politique héréditaire s'établit dans la foulée, avec des variantes différentes suivant les pays, au Pérou et au Mexique par exemple, autour du système de l'encomendia. Ce qui motive la Couronne, c'est principalement l'approvisionnement du pays en or, en argent, en minerais des colonies. Et après l'épuisement des ressources minières, l'encomienda se transforme peu à peu en hacienda, via une concentration des propriétés, qui ne repose plus que sur l'agriculture. Et s'établit un autre équilibre des pouvoirs entre les différents éléments de la population. Mais déjà, il s'agit d'une autre histoire et pratiquement, d'un autre Empire. 

 

 

Bernard DIAZ DEL CASTILLO, La conquête du Mexique, Arles, 1996 ; Histoire véridique de la conquête de la nouvelle-Espagne, deux volumes, La Découverte, 2003. Jacques SOUSTELLE, La Vie quotidienne des Aztèques à la veille de la conquête espagnole, Paris, 1996. Gérard CHALIAND, Miroir d'un désastre, La conquête espagnole de l'Amérique, Paris, 1990. M.H. FRAISSE, Aux commencement de l'Amérique (1497-1803), Actes Sud, 1999.

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jean-Pierre BERTHE, Conquistadores, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

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14 février 2018 3 14 /02 /février /2018 09:47

    On ne peut discuter de l'insurrection avant de faire d'abord une mise au point de vocabulaire. Les révoltes serviles, rurales ou urbaines, les émeutes de la faim, bref tous ces mouvements de rejet d'injustices et/ou de systèmes, ont depuis la nuit des temps préoccupés les pouvoirs politiques, économiques, religieux... Ces insurgés inquiètent tellement les classes sociales au pouvoir qu'elle leur ont accolé des hypothèques censées péjoratives et stigmatisantes.

Traiter des insurrections, mot attrape-tout en vérité, est devenu au fil du temps une compétence requise à des troupes, toujours armées, plus ou moins spécialisées dans la répression de ce genre de manifestations populaires. Au point, dans les temps modernes de donner un statut quasi scientifique aux tactiques ou/et aux stratégies anti-insurrectionnelles, en tout cas un statut technique très élevé, censé éloigné de toutes préoccupations idéologiques. Depuis que les classes possédantes savent qu'une révolte peut déboucher sur un changement voire une révolution, elles accordent à celles-ci une attention toute particulière. Il n'est pas anodin de remarquer que le regain d'intérêt dont elles bénéficient, ces tactique et stratégies, intervient au moment des guerres de décolonisation entre les années 1950 et 1970. Les différentes manifestations presque simultanées dans le monde, dans les années 1960, de la jeunesse ont même donné à celles-ci un statut entre techniques de police et techniques militaires. 

    Soulèvement armé ou révolte contre le pouvoir en place, une insurrection est menée par des insurgés, peut-on lire en guise de définition dans maints dictionnaires. Souvent, Histoire oblige, elle est accompagnée d'une considération sur le fait que le droit à l'insurrection figure dans certaines Constitutions ou Déclarations. Ainsi dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, on peut citer l'article 35 : "Quand le gouvernement viole les droits des peuples, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs", notion qui disparait dans la Déclaration des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen de 1795, qui n'est la référence en droit français. L'insurrection en France est un crime sanctionné par les articles 412-3 à 412-6 du Code Pénal, et puni de 15 ans d'emprisonnement jusqu'à perpétuité. Heureusement pour les insurgés de tout bord, ces articles ne sont guère appliqués, sinon gare aux insurgés de la Libération de Paris en août 1944... Qu'entend la loi par insurrection : coup d'Etat, Désobéissance civile, Émeute, Guérilla, Mutinerie, Révolte? Elle ne le précise pas, tant la gamme est large... et de tout bord politique. L'usage de la légalité en cas d'"insurrection" est très délicate car il faut remonter  aux différentes révoltes nobiliaires de l'Ancien Régime (en Angleterre notamment), pour y découvrir des justifications morales, lesquelles d'ailleurs sont supportées par des considérations tangibles et matérielles particulièrement puissantes. 

   C'est du côté du déploiement des théories anti-insurrectionnelles que l'on peut bien discerner ce qui relève réellement du possible légal (en matière d'insurrection) et ce qui relève du conflit politico-militaire. Tant que l'on reste dans le domaine de conflits inter-étatiques (entre Etat établi et Etat futur), des révolutions et luttes de libération nationale, les statuts de l'insurrection et la contre-insurrection s'éclairent, mais tout redevient flou dès que l'on se situe dans le contexte d'un conflit à l'intérieur d'un Etat, notamment lorsque s'expriment des insurrections régionalistes, ouvrières, paysannes... Même dans le cadre de la guerre de Sécession des Etats-Unis d'Amérique, surtout après la victoire militaire du Nord sur le Sud, le terme d'insurrection (pourtant bien mis en évidence lors de la guerre) fait partie des langages tabous, obstacles des réconciliations et des reconstructions.

     La contre-insurrection, aussi appelée par certains auteurs guerre contre-subversive, guerre contre-révolutionnaire, guerre anti-insurrectionnelle, contre guérilla ou COIN (de l'anglais Counteo-Insurgency) - le tout amalgamé révélant fortement des acteurs sociaux, souvent conservateurs de l'ordre établi, mélangeant insurrection et subversion - est essentiellement une doctrine militaire gouvernementale visant à la fois à réprimer les insurgés et à obtenir le soutien de la population, objectifs parfois assez contradictoires. Elle se base sur des actions civils-militaires ou civils-policières ou encore militaro-policières, des activités de renseignement, de guerre psychologique et parfois mais pas toujours sur le quadrillage par des patrouilles mobiles afin de mailler le territoire (encore faut-il en avoir les moyens...).

 

Des théories de contre-insurrection souvent a posteriori toujours difficiles à mettre en pratique.

      Dans tous les cas, la contre-insurrection n'a d'abord pas l'initiative. Toute l'intelligence de la contre-insurrection consiste à ravir l'initiative à l'adversaire.

Il s'agit d'abord de le comprendre, de comprendre la nature de la lutte, la stratégie de l'insurrection. Ces questions peuvent paraitre des évidences, mais elles rebutent souvent les responsables des armées régulières. La faiblesse de certains dirigeants, comme Tchang Kaï-Chek (Jiang Jieshi) dans la guerre civile chinoise par exemple, est une incapacité à comprendre la nature du défi posé par l'adversaire, là les communistes. Au moins avait-il l'excuse de la surprise historique. Mais après lui, la guerre d'Indochine, menée par la France, n'a pas été, par sous-estimation de l'adversaire, comprise par l'état-major français. Le leçons de la guerre d'Indochine ont été tirées a posteriori.

Malgré l'absence d'initiative, l'Etat, au début, a nombre d'avantages : armée, police, administration, aide extérieure, ressources financières, contrôle de l'information. Et, par dessus tout, il bénéficie presque toujours de la passivité de la majorité de la population. Une fois déterminée la nature de l'insurrection et connues ses structures, ses méthodes, l'Etat lutte contre la subversion politique au moins autant que contre les insurgés en armes. 

La mise en place d'une contre-insurrection adéquat requiert une stratégie, une coordination politique, militaire, policière et administrative, qui fait défaut souvent dans les colonies des Etats impliqués. Deux facteurs sont capitaux : la détermination, la vigueur et le savoir-faire de l'Etat d'une part, et, d'autre part, un minimum de base sociales.

C'est une erreurs de croire que l'Etat doit forcément avoir le soutien de la population pour gagner. Tant que la guérilla n'a pas le contrôle d'une partie de la population, l'Etat peut, à condition de mener la contre-insurrection avec énergie, comme l'a fait la plupart des dictatures latino-américaines des années 1960 à aujourd'hui. Il peut s'appuyer sur une base sociale relativement réduite, comme c'est le cas souvent dans les dictatures et l'emporter militairement. Cependant, d'une manière générale, l'Etat a intérêt à apporter aux secteurs sociaux défavorisés qu'il veut gagner des améliorations concrètes, même si elles sont limitées (dispensaires, écoles, programme alimentaire). Mais parfois, c'est la nature même de ces dictatures ou de l'action des métropoles coloniales qui s'y opposent, soit mentalement (populations jugées inférieures), soit matériellement (problème de ressources).

Les théoriciens estiment de manières générales que les tâches les plus urgentes sont ailleurs. Il faut, d'une part, réduire autant que faire se peut la subversion politique, et cela n'est possible que grâce au renseignement. Le renseignement est vital. Ce qui amène les responsables en charge à souvent agir en dehors de toutes préoccupations de la légalité (ce qui peut choquer les populations des métropoles...). L'Etat cherche à ravir l'initiative aux insurgés en les harcelant avec des forces mobiles, en les forçant à employer leur énergie à se défendre et à survivre : attaquer la guérilla dans les zones où elle est implantée, traquer, dresser des embuscades de nuit grâce à des commandos de chasse. Surtout, d'une part, menacer et détruire - après une longue période de reconnaissance - leur logistique (voies de communication, approvisionnements).

Les offensive contre la guérilla ne peuvent être menées qu'avec des troupes mobiles, spécialisées, motivées et conduites par des officiers compétents et respectés. Il va de soi qu'en pays sous-développé, on touche là une contradiction, l'armée, dans de nombreux pays, étant, pour les officiers, l'occasion d'une promotion sociale ou d'une sinécure fondée sur la corruption et le refus du risque. On ne compte plus les cas où, devant la résistance des insurgés, en milieu hostile, les édifications de fortins ou de place-fortes où les troupes restent la plupart du temps encasernées, et où la sécurité intérieure devient, par habitude, le souci majeur... La police et la justice sont parfois mises au service de la contre-insurrection, au prix d'une modification de la législation et de la réglementation.

Il est vain pour la contre-insurrection de chercher à imiter les méthodes politiques de la guérilla. Mieux vaut user le plus efficacement possible des moyens très supérieurs dont elle dispose. Tenter, par exemple, de faire en partie les réformes préconisées par l'adversaire (ou celles jugées indispensables) pour le priver du soutien de la population, est souvent, pour des raisons politiques et sociales, une impossibilité pratique, sauf... précisément à appliquer la politique de insurgés et à faire admettre du coup (ricochet souvent observé) la justesse des motifs de l'insurrection... Les résultats des tentatives de "pacification", par exemple en Algérie ou en Indochine françaises, sont parfois immédiats, permettant un court instant d'infliger le mouvement insurrectionnel et de renforcer la machine répressive. Mais beaucoup d'obstacles se dressent devant ces tentatives : motivations multiformes des soutiens du mouvement insurrectionnel, coût de plus en plus important de poursuite des amélioration du sort des populations indigènes, pouvant contrarier les calculs économiques de la métropole, barrières entre les mentalités...

L'infiltration est cependant efficace lorsqu'elle est faite au début de la constitution de ce mouvement, alors que celui-ci est encore numériquement faible. Mais elle est infiniment plus facile un peu plus tard, lorsque le recrutement tend à devenir massif,à condition qu'il... se réalise... Car le mouvement insurrectionnel a aussi sa parade dans les méthodes d'infiltration. Même si la contre-insurrection cherche, sur le plan politique, à diviser autant que faire se peut la clientèle de l'adversaire, il existe des constantes religieuses, "ethniques". Il est difficile de faire dans le combat insurrectionnel ce qui a été fait lors des conquêtes coloniales. L'histoire de  cette conquête coloniale est fondée sur l'utilisation d'antagonismes locaux et précisément l'insurrection rassemble parfois des populations locales jusque là divisées. Même si les pays décolonisés doivent à un moment ou à un autre se confronter à ces constantes, dans le temps insurrectionnel, il y a comme une suspension historique de ces antagonismes, au profit d'un idéologie rassembleuse, qui peut être d'ordre religieux (les musulmans contre les chrétiens), social (les ouvriers de toute "nationalité" contre les capitalistes ou encore les paysans opprimés par les féodalité alliées au colonisateur)... Même dans les moments de répression féroce, où la discrimination entre l'ennemi et l'indifférent est difficile à opérer, et où il semble sur le plan militaire que le terrain est "nettoyé", soit l'ampleur des destructions, soit l'horreur suscitée par les massacres entrainent des effets contre-productifs maintes fois vérifiés. Ainsi, les opérations anti-insurrectionnelles réalisées par l'armée française en Algérie ou par les forces marocaines (1978-1984) sont militairement efficaces, mais politiquement ambigües. 

Pour les théoriciens de la contre-insurrection, empêcher l'utilisation du sanctuaire de l'ennemi, ou d'en réduire considérablement l'importance est vital. Des efforts sérieux sont alors entrepris pour localiser les voies d'acheminement habituelles des convois, pour les détruire, pour obliger l'adversaire à chercher d'autres voies accès plus difficiles afin de ralentir ses approvisionnements. Pour la guérilla, toute opération de jour doit être hautement risquée, surtout lorsqu'il s'agit de convois ou groupes importants. La chasse avec des éléments aéroportés chaque fois que cela est possible, telle est la technique de la contre-insurrection sur le plan militaire.

Contrairement à une idée largement répandue, le temps ne travaille pas nécessairement en faveur de la guérilla. S'il est exacts que le facteur temps, en principe, est essentiel pour permettre au faible de progressivement se renforcer, il ne suffit pas de laisser le temps s'écouler. Le temps appartient à ceux qui en font un usage productif. D'ailleurs, la contre-insurrection aussi a besoin de temps : pour organiser l'administration, la police et l'armée en fonction de la guerre, quadriller, obtenir du renseignement, essayer de démanteler l'infrastructure politique clandestine de l'adversaire, saigner les forces des insurgés par des offensives sérieusement préparées.

Une offensive qui s'est rendue maîtresse d'un territoire tenu par l'adversaire et qui lui a coûté des pertes sensibles est en soi pour l'armée un excellent résultat. Mais il est insuffisant. Une fois "nettoyée" la zone, en général l'armée la quitte car il n'est pas toujours possible de tenir toutes les régions du pays. les insurgés peuvent revenir - et reviennent souvent! - et retrouver chez la population un soutien (parfois renforcé à cause de l'étendue des destructions ou des exactions...) qui leur permette de reconstituer plus ou moins (mais parfois plus!) ce qui vient d'être perdu. Dans de nombreuses guérillas, le processus de pourrissement renouvelé de zones pacifiées" est sans doute un des phénomènes les plus débilitants pour l'armée.

La population reste l'enjeu de la lutte, et l'armée cherche sinon à la gagner, du moins à la contrôler. Lorsque cela est possible, elle s'appuie sur une minorité active favorable à l'Etat. Cela implique que l'insécurité ne soit pas trop grande pour ces éléments, sinon ils seraient physiquement éliminés de façon systématique par les insurgés. La terreur marche dans les deux sens...

Si l'Etat estime qu'il peut gagner le soutien de la population - encore qu'il soit toujours possible d'avoir le soutien d'une partie de celle-ci, pour des raisons ethniques, religieuses ou sociales - il peut utiliser d'autres méthodes. Le regroupement forcé en zone rurale par exemple, processus délicat mais qui a fait ses preuves, dans le succès comme dans l'échec (non résultats en Malaisie, beaucoup mois au VietNam). tout dépend de l'organisation du regroupement, du savoir-faire de ceux qui le mettent en place - c'est un dur choc pour une population de quitter son village. Psychologiquement, le nouveau hameau devrait offrir la sécurité et, matériellement, un mieux-être sensible. A condition bien entendu que les ressources utilisées auparavant soient de nouveau disponibles avec les mêmes efficacités du travail, ce qui est loin d'être gagné... Même dans le cas de succès, la production change, la productivité aussi, et il n'est pas sûr, souvent parce que les troupes s'approvisionnent sur place, que même l'armée y trouve son compte... De plus, leur constitution tardive, si l'adversaire y a déjà structuré son organisation politique clandestine, n'a plus de sens (Sud-VietNam). Souvent, si la population est nombreuses, ces regroupements ressemblent surtout à de vastes camps d'internement, dont il faut assurer l'entretien, l'approvisionnement, la sécurité.. (comme en Afrique du Sud sous l'occupation anglaise, en 1899-1902). 

La "production de réfugiés" est une des méthodes classiques et anciennes de la contre-insurrection. Ces réfugiés peuvent être dirigés vers les villes (Saïgon, entre 1965 et 1973, passe en un peu plus d'un million à quatre millions d'habitants). Ils peuvent également être poussés à quitter le pays (réfugiés afghans, surtout du sud-est du pays, au Pakistan : environ 3 millions en 5 ans).

Empêcher ou gêner l'organisation politique est à la base par les insurgés est une des tâches majeures de la contre-insurrection. Parallèlement, l'armée essaie de se gagner ou de neutraliser, la population en introduisant (si cela est jugé utile) des réformes. Les actions politiques sont précédées par des opérations militaires destinées à la fois à évincer les insurgés de la région et à démontrer la puissance de l'armée et sa volonté d'occuper le terrain de façon permanente. Une telle politique n'est possible que dans des zones choisies pour être favorables aux gouvernementaux, soit socialement, soit géographiquement.

L'articulation des diverses phases de la contre-insurrection dépend de facteurs spécifiques à chaque situation. Cependant, d'une manière générale, les tâches les plus importantes consistent a :

- Obtenir du renseignement.

- Harceleer l'adversaire dès qu'il est localisable.

- Briser ou réduire sa logistique.

- Contrôle la population et lui créer des conditions viables.

- Détruire autant que faire se peut l'infrastructure politique clandestine de l'insurrection.

- Concentrer suffisamment de forces pour détruire le gros des forces ennemies.

- Jouer de toutes les divisions possibles, y compris au sein du mouvement insurrectionnel.

La Contre-insurrection peut avoir l'initiative en sélectionnant les régions et le moment où elle veut porter ses coups en bénéficiant de la surprise. C'est le cas, par exemple, pour les opérations aéroportées contre les bases ou les régions tenues par les insurgés, l'important étant de laisser le moins de répit possible à l'adversaire après que l'offensive a été lancée.

Une fois les forces insurgées expulsées d'une zone donnée, des mesure sont prises pour éviter leur retour : établissement des garnisons qui patrouillent et contrôlent la population ; identification et élimination des agents de l'insurrection.

Ce processus est répété dans d'autres zones afin de réduire au maximum les régions tenues par les insurgés. De bout en bout, les efforts seront coordonnés et la primauté du politique sur le militaire maintenue même si des décisions sont prises à l'échelle locale lorsque les circonstance l'exigent. C'est là qu'est le problème principal : cette réduction est un véritable travail de Sisyphe et étant constamment à refaire, le politique est bien oublié par les artisans de ce processus. Sans compter les problèmes d'information entre ces troupes et le commandement central parfois énormément éloigné, le maître mot des soldats engagés, c'est l'urgence, le court terme, l'efficacité immédiate comme prix de la survie... Et cela coûte cher...

Militairement, si on lutte contre une guérilla classique n'ayant pas constitué une véritable armée partisane, les unités mobiles de l'armée régulière n'ont besoin que de forces mobiles et légères soutenues par les hélicoptères. L'armée a, en général, l'avantage de disposer d'un système de télécommunications qui renforce la mobilité et son efficacité. Le plus difficile paraît être l'adaptation à ce type de guerre (ce qui constitue une sorte de litote).

Lorsque les conditions le permettent, l'armée s'attaque aux place fortes des insurgés. Une défaite sur le terrain peut contribuer à démoraliser l'adversaire et surtout montrer aux populations que, militairement, l'armée est la plus forte. Mieux vaut cependant pour l'armée, attaquer une région moins bien tenue que de ne pas l'emporter, un échec ayant le résultat inverse : c'est-à-dire qu'il renforce le moral de l'adversaire et lui attire l'admiration des populations. De toute façon, aucune opération n'est décisive ; ce qui compte, c'est de briser la capacité offensive de la guérilla et de la saigner ; l'obliger à la défensive, ou mieux à la fuite chronique. Chaque région investie par les unités mobiles est ensuite  contrôlée par des unités qui y stationnent. (BLIN et CHALIAND)

 

Des théories au service du prince

     Il n'existe pas de corpus théorique unifié, car les différents auteurs discutent surtout à partir de leurs propres expériences. A l'intérieur des armées, les éléments divers et variés de tactiques sont souvent transmis dans le cadre d'une collaboration officielle entre pays mais également par le travail des "conseillers militaires" détachés par certaines grandes puissances auprès de pays alliés ou amis. Parfois ils circulent à titre officieux et semi-clendestinaux, via des services discrets voire secrets non seulement théoriquement mais pratiquement, la logistique et des matériels étant parfois transmis en même temps. Ce sont les "guerres subversives" qui sont l'occasion de telles transmissions de savoir. On peut citer un certain nombre d'auteurs :

- le colonel Charles LACHEROY contribue à doter l'état-major des armées françaises d'un concept de guerre subversive. Lui-même, Jacques HOGARD et Jean NÉMO élaborent différentes versions de la "doctrine de guerre révolutionnaire" (DGR), mise en oeuvre lors de la guerre d'Algérie, notamment pendant la bataille d'Alger. Cette bataille devient par la suite un cas d'école très étudié dans les écoles de guerre. David GALULA contribue à la conceptualisation de ce domaine de guerre à Harvard en 1964. Grosso modo, ils reprennent les quatre phases de la guerre révolutionnaire de LACHEROY : période de paix apparente, passe de terrorisme, apparition d'une guérilla organisée avec l'appui de populations et mise en place d'une organisation politico-administrative clandestine, et si possible formation de troupes régulières.

- la théorie est enseignée ensuite aux officiers des forces militaires sud-américaines qui en ont été des élèves exemplaires, à l'Ecole nationale militaire de Paris. De nombreux attachés diplomatiques, pour la plupart officiers français ayant participé à la guerre d'Algérie, sont envoyés dans les pays d'Amérique Latine former des troupes contingentes. A l'intérieur de l'armée française, pourtant, la DGR est interdite par De GAULLE en 1961, en partie à la suite de l'intégration dans l'OAS d'un certain nombre d'officiers acquis à la DGR, bien qu'elle continue de garder une certaine influence. En 1960, De GAULLE reprend en main le Centre d'instruction pacification et contre-guérilla (CIPCG) situé à Arzew, qui diffusait ce genre d'enseignement. Il faut dire que nombre d'officiers acquis à la DGR avait un profil anti-communiste et anti-gaulliste marqué, sans compter des affinités avec des forces conservatrices et d'extrême droite. Avec parfois un passé qui remonte pour certains à Vichy (donc contre la Résistance...). 

- le succès des Français en Amérique Latine éveille l'intérêt des Etats-Unis, qui reçoivent peu par§s nombre d'attachés militaires, dont le général AUSSARESSES, à l'Ecole Militaire des Amériques (School of America, SOA, au Panama) (voir Marie-Monique ROBIN, Escadrons de la mort, l'école française, La Découverte, 2004). Le passage à la pratique du renseignement est réalisé dans un premier temps sur des prisonniers de droit commun incarcérés au Panama. AUSSARESSES travail ensuite au Centre d'instruction de la guerre dans la jungle de Manaus au Brésil. Ce centre est créé en 1964 par le maréchal Castelo BRANCO, qui prend le pouvoir la même année par un coup d'état, renversant Joao GOULART. De nombreux officiers latino-américains, notamment chiliens (dont des membres de la DINA, la police politique de PINOCHET), argentins ou uruguayens, se forment à l'école de Manaus.

- de nombreux instructeurs, français puis américains (lesquels vont beaucoup plus loin et sont  très écoutés pendant les guerres du Golfe), produisent des manuels à l'intention de leurs élèves de dictatures diverses et c'est ainsi que la doctrine de guerre révolutionnaire se diffuse dans de très nombreux états-majors. A l'image de ces mercenaires et de ces vendeurs d'armes légères que l'on trouve maintenant un peu partout, ces conseillers militaires, qui n'ont pour la plupart plus de fonctions officielles, propagent les savoir-faire anti-insurrectuels. 

- autant dire que la littérature que l'on retrouve ensuite sous forme parfois de livres tout public ne constitue qu'un faible écho de la masse de documents qui circulent dans les milieux militaires, et dont certains journalistes se procurent parfois. 

 Il faut signaler le théoricien Roger TRINQUIER, pour lequel la stratégie anti-insurrectionnelle repose sur trois principes simples :

- Séparer la guérilla de la population qui la soutient ;

- Occuper les zones d'où la guérilla opérait auparavant, en les rendant dangereuses pour celle-ci et en en retrouvant la populations contre celle-ci ;

- Coordonner  ces actions sur une large étendue géographique et sur une longue durée, afin que la guérilla n'ait plus aucun accès aux centres de population qui la soutiennent.

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Stratégies irrégulières, Paris, 2009. DIXON & HEILBRUNNER, Communist Guerilla Warfare, New York, 1954. David GALULA, Contre-insurrection, Théorie et pratique, Paris, 2007. Frank KITSON, Low Intensité Opérations, Londres, 1971. Julien PAGET, Counter-Insurgency Campaign, Londres, 1963. Robert THOMPSON, Defeatign Communist Insurgent ; Malysa und VietNam, Londres, 1966. Robert TRINQUIER, La Guerre moderne, Paris,  La Table ronde, 1961. Revue militaire d'information, Paris, mars-avril 1957. Sous la direction de Georges-Henri Bricet des Vallons, Faut-il brûler la contre-insurrection? Choiseul éditions, 2010.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

STRATEGUS

 

 

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12 février 2018 1 12 /02 /février /2018 08:45

      Utilisés parfois à tout crin par certains média sur tel ou tel conflit armé, ce terme est d'abord utilisé dans les années 1960, par des stratèges ou stratégistes occidentaux, pour décrire certains types d'opérations spécifiques. Rapidement, ce terme est érigé en concept et remplace progressivement, surtout dans les pays anglo-saxons (Low-Intensité Conflict), puis ailleurs, les doctrines de la "contre-insurrection". Ce nouveau concept ne prétend pas décrire un type de guerre inédit mais sert plutôt de notion fourre-tout, permettant de grouper en une seule catégorie tous les conflits se distinguant des guerres classiques (entre États notamment). Ainsi définie, la guerre peut être interprété en fonction du degré de violence des affrontements.

    Outre une confusion entre conflit, conflit armé et guerre, cette expression comporte une part d'humour noir involontaire, les guerres de faible intensité, notamment pour les populations touchées, ne l'étant pas pour tout le monde. A moins qu'il y ait de morts de basse intensité...

     Il est généralement entendu (si l'on prend pour base les définitions de différents états-majors et spécialistes) qu'un conflit est de faible intensité lorsque ses limites se situent au-delà d'une relation pacifique et en deçà d'une guerre de type classique opposant des armées régulières. Le conflit de faible intensité se définit donc surtout à travers les moyens employés par les pays ou groupes qui s'affrontent, moyens qui sont limités par des contraintes diverses - économiques, sociales ou politiques - dictant les choix stratégiques. Ces moyens comprennent d'abord d'abord la lutte armée, puis tout un arsenal d'instruments destinés à exercer une pression diplomatique, psychologique et politique sur l'adversaire désigné. Les conflits de faible intensité sont généralement des conflits de longue durée. Souvent fondés sur une tactique de harcèlement, ils ont la préférence des groupes qui souffrent d'un rapport de forces défavorable et souhaitent éviter un affrontement direct avec un adversaire militairement supérieur. Les conditions particulières de la guerre froide motivèrent les deux superpuissances, elles aussi, à choisir de s'affronter de manière indirecte, sur des théâtres éloignés, avec des moyens limités, qu'ils soient ou non militaires. Les conflits de faible intensité prennent des formes très variées : guerres révolutionnaire, guérilla, combats insurrectionnels et anti-insurrectionnels, attentats terroristes, opérations clandestines en tout genre. Les moyens varient selon la nature, la volonté et la taille de ceux qui y ont recours, depuis les petits groupes clandestins jusqu'aux superpuissances, en passant par les guérillas urbaines, les armées révolutionnaires ou les Etats de moyenne importance, dont les objectifs sont forcément  distincts les uns des autres. Les guerres d'Indochine, du VietNam et d'Afghanistan ont contribué, généralement après coup, à une meilleure connaissance de ce genre de conflits dans les pays - France, Etats-Unis, Union Soviétique - qui avaient subi des échecs face à des armées révolutionnaires de libération nationale. Les conclusions auxquelles aboutissent les stratèges ne sont pas nouvelles. Dans leurs grandes lignes, elles sont identiques à celles que formulèrent, à travers les siècles, les spécialistes de la "petite guerre" : la stratégie doit être adaptée aux circonstances et user des tactiques et des moyens adéquats, c'est-à-dire semblables à ceux de l'adversaire. 

Ces leçons, apprises à un prix souvent exhortant, ont eu pour effet de transformer les politiques militaire de nombreux pays, notamment ceux-là même qui avaient été naguère paralysés par leur propre puissance. L'approche qui consistait à croire aveuglément en la supériorité numérique et technologique, comme garantie de la victoire, dans n'importe quel type de conflit, est désormais révolue. La distinction entre objectifs politiques et militaires est elle aussi mieux comprise. Il est désormais entendu (pas pour tout le monde toutefois, à en croire maintes déclarations belliqueuses...) qu'une victoire militaire n'assure pas nécessairement une victoire politique et que celle-ci peut être accomplie sans victoire militaire. La fin de la guerre froide a entrainé le recul ou l'élimination des affrontements qui opposaient les deux blocs. Toutefois, d'autres problèmes ont surgi des décombres de la chute de l'Empire Soviétique : recrudescence des conflits de moyenne intensité (guerres classique) et interventions limitées des grands pays industrialisés, soit dans des guerres civiles (Bosnie), soit dans des actions de type humanitaire (Somalie) ou stabilisatrice (Haïti). Dans tous les cas, il est très difficile de résoudre des conflits complexes - et potentiellement dangereux - avec des moyens et des objectifs limités. Il semble que la tendance générale soit, depuis la fin de la guerre froide, à la confrontation directe entre petites et moyennes puissances, et que cette confrontation se situe à un seuil de violence limite entre faible et moyenne intensité. Les conflits de faible intensité continuent d'affecter un certain nombre de pays, principalement dans le cadre de conflits intérieurs (Algérie, Israël-Palestine, Colombie, Irlande du Nord) qui ont parfois une connotation religieuse. (BLIN et CHALIAND)

On voit bien que cette notion de conflit de basse intensité est à échelle variable.  Parfois, l'imprécision des termes utilisés abouti à des confusions. A ce compte, les événements de Mai 1968 en France et dans le monde peuvent être considéré comme des conflits de basse intensité. A ce compte aussi, la guerre contre l'Etat islamique, de même que les divers attentats   revendiqués plus ou moins dérisoires... On peut se poser la question sur l'opérationalité - autre qu'idéologique - de cette expression. La guerre du VietNam, conflit de basse intensité? Les régulières émeutes de la faim?

La question, précisément, est sans doute plus idéologique, avec des messages différenciés suivant les publics, que véritablement stratégique. De plus qu'en est-il des activités plus ou moins violentes de différents groupes sans réelle stratégie?

 Il vaut mieux sans doute revenir à des notions plus manipulables et plus précises : insurrection, contre-insurrection, "petite guerre", c'est-à-dire guérilla, guerre d'usure, guerre psychologique....

 

Michael KLARE et Peter KORNBLUH, Low-Intensity Warfare, New York, 1988. Lowen THOMPSON, Low-Intensity Conflict, Lexington, 1989.

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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