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9 février 2018 5 09 /02 /février /2018 16:28

    Dans l'historiographie moderne, l'Empire suédois se situe entre 1611 et 1718, période dans laquelle la Suède est l'une des grandes puissances de l'Europe. caractérisée par une croissance du pouvoir politique du royaume en devenant l'un des deux puissance, avec la France, garantissant la paix de Westphalia. et par un élargissement du territoire national qui permet presque d'atteindre le vieux rêve du pays de faire de la mer Baltique une mer intérieure. 

   Il s'agit là du résultat d'une véritable stratégie, celle menée par Gustave II Adolf, qui débute en 1611. Handicapé par une faible population et une industrie limitées, le pays s'est créé de nombreux ennemis en même temps qu'il prenait possession des territoires voisins. La Suède profite là d'une faiblesse passagère de ses voisins, à commencer par la Russie qui n'entame sa modernisation que sous Pierre le Grand. Lorsque Charles VII est tué en 1718, les caisses du royaume sont vides et la grande armée, celle qui a permis l'édification de l'Empire est dissoute. Après une courte et intense guerre de succession, et des accords avec ces différents ennemis, le temps de l'Empire est terminé. Et surtout, la monarchie suédoise n'a plus ni projet ni stratégie d'Empire. Il reste un modèle suédois sur le plan social et institutionnel, car pendant cette période d'un peu plus d'un siècle, sur la lancée Gustave II Adolf d'autres relations sont tissées entre les diverses forces du pays, d'autant plus que la Suède est sortie des conflits en sauvegardant la liberté spirituelle protestante et acquis une solide expérience diplomatique. 

   La modification de l'ordre institutionnel se réalise en même temps que l'expansion du royaume. Alors que l'outil militaire devient l'un des plus performants d'Europe, la monarchie n'y concentre pas tous ses efforts, même si dans l'ensemble Gustave II Adolf est un guerrier (qui se fait tuer sur le champ de bataille d'ailleurs). Toute l'autorité passe du Conseil royal, reste de l'ancienne organisation féodale, à la Couronne, le premier devenant une bureaucratie détenant au bon plaisir du roi les offices principaux. Son rôle, alors que dans tous les autres pays européens, à l'exception du Royaume de Pologne-Lituanie et de l'Angleterre rabaissent leur Parlement, se modifie, s'inscrit dans la Constitution. L'ordonnance de 1617 transforme une assemblée turbulente et brouillonne en une véritable assemblée nationale, ses membres se rencontrant et délibérant régulièrement selon les règles précises. L'une des charges nobiliaires (maréchal de la Diète) est désormais attribuée régulièrement et son titulaire devient le porte-parole de la Chambre des Nobles, alors que le primat assuma la présidence des trois autres chambres, celles du clergé, de la bourgeoisie et des paysans. La classe marchande pèse d'un point suffisamment fort, ayant par exemple un grand rôle dans l'alliance (même si elle est changeante et versatile) avec les autres puissances maritimes de la région, pour avoir déjà voix officiellement au chapitre. Un fonctionnement, qu'on ne peut appeler toutefois démocratique, s'expérimente. La consultation la plus large, suivant le type de décisions à prendre, devient une habitude, le rôle d'arbitre en cas d'impasse étant dévolu au Roi.

Durant le règne de CHRISTINE (1632-1654) et des rois de la dynastie palatine (1654-1718), ces instances assurent une réelle continuité, malgré l'instabilité dynastique et la guerre avec le Danemark, la Pologne et la Russie (les vingt dernières années : la Grande guerre du Nord). D'ailleurs, après l'Empire, on entre au XVIIIe siècle dans ce qu'on appelle l'ère de la liberté (1719-1772) où le Parlement, toutefois dominé par la haute noblesse, prend l'essentiel des pouvoirs. 

      La réforme en profondeur de l'armée par Gustave II Adolf permet à la Suède de conserver une puissance hors de proportion avec sa force économique. Elle constitue d'ailleurs un modèle que suivent plus ou moins ensuite les autres puissances.

    La situation géopolitique de la Suède permet à ses dirigeants de concevoir le projet de mer suédoise. Articulée sur les détroits qui permettent le passage de la Baltique à la mer du Nord, la Suède débute son expansion territoriale lorsqu'elle sort de l'hégémonie danoise imposée par l'Union de Calmar. Aspirant à devenir la grande puissance de la Baltique, la Suède dirige d'abord son expansion vers les régions finnoises à l'Est du bassin de la mer Baltique : la Carélie, dont la Suède se sert comme base de conquête, et dont le territoire correspond à la Finlande méridionale actuelle ; l'Ingrie, base de la future Estonie ; la Pivoine, partie anciennement finnoise de l'actuelle Lettonie. Cette poussée orientale se heurte cependant rapidement à la puissance russe, dont l'un des objectifs repose sur la volonté d'accéder à la mer baltique. Les Etats baltes sont d'ailleurs une manière plus tard pour la Russie de placer des Etats tampons entre elle et la Suède.

C'est par un second axe que la Suède s'étend au XVIIe siècle. Sa stratégie a pour objet de désenclaver le pays de la mer Baltique en trouvant un débouché sur le mer du Nord. Pour parvenir à cet objectif, la Suède doit annexer la Scanie danoise, ce qui lui permet de devenir riveraine des détroits du Sund.

Le dispositif stratégique de la Suède est alors posé :son caractère fondamentalement anti-russe et anti-danois, explique les affinités qui perdurent entre la Russie et le Danemark au moins jusqu'en 1917. 

Soucieuse de compléter ce dispositif en Baltique, la Suède s'empare de régions côtières situées dans l'actuelle Pologne. Au XVIIe siècle, s'est mis en place un Empire de la Baltique recouvrant l'Estonie, la Carélie, la Pivoine, la Poméranie occidentale, la ville de Wismar ainsi que les évêchés de Brême et de Verden.

Au XVIIIe siècle cependant, le renforcement de la puissance de l'Empire russe sonne le repli de la Suède, qui est progressivement refoulée vers l'ouest de la mer Baltique. La phase finale de la contraction suédoise est réalisée en 1809 par la perte de la Finlande, annexée par la Russie. La tradition de neutralité ou de non-engagement se met en place plus tard, sous la nouvelle dynastie inaugurée par le général français BERNADOTTE, devenu roi sous le nom de Charles XIV (1815). Tout le savoir-faire de l'appareil diplomatique suédois est alors mis en pratique  désormais dans le cadre d'une politique de neutralité, dans un cadre géopolitique d'insularité, dans de nouvelles relations avec les pays voisins, la Norvège notamment.

Aymeric CHAPRADE et François THUAL, Dictionnaire de géopolitique, Ellipses, 1999.

 

STRATEGUS

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9 février 2018 5 09 /02 /février /2018 12:23

    Durant la longue période en France, qui va de la fin des guerres de religion à la fronde pendant la minorité du roi Louis XIV, mature le modèle français, celui d'un Empire, dans le sens que le Roi est maître dans son royaume, c'est-à-dire d'un ensemble cohérent d'institutions, de fiscalités, de mentalités... S'il existe une stratégie d'Empire, c'est plus par les buts d'une monarchie que par ses actions. En effet, l'activité des ministres du Roi ou/et du Roi relève plus du combat au jour le jour, pour faire face aux ennemis de la Monarchie. Le fait est que, même si le résultat à long terme dénote bien une certaine constance stratégique, les préoccupations sont parfois inversées : ainsi la stratégie interne d'Empire est souvent au service des guerres extérieures, et le poids des impôts, leur impopularité et leur impact négatif sur l'activité économique peuvent avoir l'effet inverse que celui désiré. Les frondes, puis la Révolution sont aussi le produit de ces guerres incessantes au XVIIe siècle. On voit à chaque fois la noblesse tenter de profiter des révoltes parlementaires et/ou populaires pour contrer la Monarchie, de manière très maladroite (et brouillonne, de par ses rivalités internes réciproques) d'ailleurs... 

    Avant cette période, ce qu'on appelle la France n'est pas réellement le pays qu'elle va devenir, malgré toutes les reconstitutions téléologiques (dont Jeanne d'Arc constitue une figure emblématique) ultérieures. Les peuples ne se disent pas encore Français, à part sans doute une partie de ceux d'Ile de France : Bretons, Normands, Aquitains, Occitans par exemple, ne se pensent pas encore comme faisant partie d'un même ensemble et ne le sont pas effectivement. Après cette période, on rentre dans un renforcement continu de l'empire-emprise de la monarchie capétienne sur un ensemble de plus en plus vaste, quitte à être obligée souvent de reculer, sur des sujets de plus en plus nombreux et de plus en plus assujettis physiquement, mentalement et moralement, établissant une homogénéité catholique officielle (même si elle peut être largement fictive dans certaines régions). Administrativement, économiquement, politiquement, culturellement, avec notamment le renforcement des appareils religieux, judiciaires, policiers et militaires, la France devient et ses habitants se conçoivent de plus en plus fidèles à une monarchie pourtant parfois comme venant de l'étranger. Tout ceci au détriment des divers centres de pouvoir pré-existants et encore puissants avant la fronde : Parlements, Villes, Comtés... Bien entendu, toute chronologie de la naissance d'un pays peut-être vue de bien de diverses façons, mais dans cette période, on voit bien se mettre en place un État centralisé sur lequel il sera par la suite de plus en plus difficile de revenir. Toute une mythologie, aux diverses éclosions intellectuelles et de diffusion des écrits, nait, se développe, s'édifie en une véritable toile d'araignée idéologique qui fait penser à la France éternelle. Des doutes quant à ces mythes surgissent aux moments de révolutions, qu'elles soient politiques, culturelles ou idéologiques. Et lorsque le mouvement de régionalisation comme aujourd'hui se développe et se justifie, les recherches historiques peuvent permettre de briser ces images qui ont fait cette France éternelle, jusqu'aux aspects les plus absurdes historiquement de celles-ci, comme celles de "nos ancêtres les Gaulois"...

   Même si c'est tout un ensemble de forces, économiques, politiques et religieuses pour tirent dans le même sens, on ne peut que constater l'action perçante de toute une administration, portée par un projet - souvent celui d'une pacification - emmenée par des serviteurs d'un Etat à construire, dont RICHELIEU et MAZARIN. Mais la stratégie d'Empire va au-delà d'eux. On peut considérer que les quatre Louis (de Louis XIII à Louis XVI), qui se suivent dans une stabilité dynastique, poursuivent cette même lancée, sans compter bien entendu un approfondissement lors de la Révolution, du Premier Empire, et même sous les monarchies et les républiques suivantes, jusqu'à l'orée de la seconde guerre mondiale. Mais déjà à ces époques, il ne s'agit plus de la même histoire.

Une stratégie de pouvoir intérieur

    On peut considérer que l'ensemble de la dynamique amorcée sous RICHELIEU trouve sa source surtout sur le plan intérieur, tant les bases de la monarchie semble encore fragiles au début de son action de "principal ministre". Fragiles sur plusieurs plans : par rapport aux Parlements, par rapport aux Villes, par rapport aux autres familles nobles qui peuvent prétendre à l'hégémonie elles aussi, se fondant sur une histoire politique parfois presque aussi riche que celle de l'ile-de-France et de Paris. Car si le territoire français est pratiquement déjà bien "constitué" dans des frontières qui ne vont plus beaucoup varié vers le milieu du XVIe siècle, par vassalisations successives et agglomérations de duchés et de comtés qui se déclarent régulièrement fidèle à la Couronne (suivant d'ailleurs des modalités hétéroclites) ayant établi sa capitale à Paris, il reste à effectuer une homogénéisation loin d'être acquise, tant les particularismes régionaux et même locaux peuvent mettre à mal, sous une crise ou une autre (notamment religieuse) le royaume dans sa substance. Aussi la stratégie d'Empire dont on parle ici n'est pas une stratégie de conquête militaire territoriale (militairement, on en est plutôt à la défense d'un vaste territoire), mais une stratégie de conquête intérieure, qui permet à terme de dire que réellement on a affaire à des Français loyaux,... qui paient impôts, qui acceptent de servir, qui prêtent régulièrement allégeance (surtout sous forme de fêtes d'ailleurs), qui ne se détournent pas du pouvoir royal ni de la religion officielle au gré des tentations extérieures ou régionales...

Par conquête ici, il faut entendre celle des coeurs et des esprits, ce qui sont encore loin d'être acquis aux Capétiens. Loin de se satisfaire d'une adhésion par défaut, car on meurt beaucoup dans les généalogies princières des provinces, mais une adhésion réelle. Et pour cela, il faut que l'Etat réalise (et apparaisse comme le faisant) la paix et la tranquillité partout sur le territoire royal. Les conflits d'allégeance (français et anglais par exemple), les conflits religieux et également les conflits commerciaux ont mis à mal jusque là, malgré la mise en place d'armées permanentes (un temps) et d'une fiscalité royale, cette capacité. La lassitude des peuples devant les ravages des guerres et l'insécurité endémique sur de nombreuses routes, qui n'a d'égale d'ailleurs que l'insécurité des mers, la volonté de puissance d'une dynastie millénaire ou presque, le désir d'autorités religieuses de régner sur les âmes sans partage, la diffusion d'une culture et d'un parler commun sont parmi les facteurs les plus sûrs pour qu'une autorité dotée d'une force militaire et de finances sûres s'affirme.

Si l'intention et la stratégie d'Empire existent, ses résultats restent mitigés : à l'homogénéisation culturelle (effet de cours, développement du théâtre et de la création artistique en général, propagande royale) ne correspondent pas encore le décloisonnement économique (existence persistante des douanes intérieures, des péages, des droits d'entrée dans les villes...), l'unification politique (résistance encore des Parlements, résistance des noblesses dont la fronde est une manifestation paroxysmique et... brève), judiciaire, fiscale (droits particuliers suivant les localités), sans compter les actions ambiguës de la Couronne elle-même : distribution des privilèges de toute sorte, distributions de terres et de titres ou carrément contre-productives (exclusion des protestants, qui conduit à des rebellions ouvertes ou larvées). Tant que la famine ou les épidémies ne guettent pas, le processus suit toutefois son cours, mais précisément, il suffit de plusieurs années de disettes (comme celles qui précèdent la révolution de 1789) pour que (au moins) les luttes politiques redistribuent toutes les cartes et de manière radicale.

   Cette stratégie de pouvoir intérieur, appuyée sur l'idéologie de la Raison d'Etat est donc menée de manière ferme dans ses débuts par RICHELIEU et MAZARIN sur plusieurs plans :

- Abaissement de la noblesse au profit du pouvoir royal : RICHELIEU estimant que les Grands abusent des biens et les utilisent de manière criminelle, notamment par ses prises d'armes régulières, supprime les hautes charges de seigneurs auprès du roi et fait raser plus de 2 000 châteaux forts qui ne sont plus utiles à la défense du royaume.

Il donne d'avantage de pouvoir aux Intendants nommées directement par la Couronne pour faire appliquer les décisions royales dans les provinces. Les assemblées provinciales (les Etats) sont parfois supprimées. L'institution de cette intendance de police, justice et finance, permet d'imposer à partir de 1635 le "tour de vis fiscal" qui suit l'entrée de la guerre de la France. Même si celui-ci est considéré comme abusif (et il est considéré comme abusif parce qu'il est effectif!) accroît l'impopularité de RICHELIEU à cette époque. Pendant de ces nouveaux pouvoirs de Intendants, les gouverneurs de province, parfois de puissants notables, sont surveillés et réprimés si besoin est. Il n'hésite pas à se servir de réseaux d'alliances et de factions locales à cette fin, même si en agissant ainsi, il provoque une redistribution de pouvoirs locaux qu'il ne peut contrôler.

Un jeu complexe s'instaure entre parlements, noblesse de robe, noblesse d'épée et pouvoir royal. RICHELIEU passe une grande partie de son temps à déjouer de nombreuses intrigues organisées par tous ceux que son action gène. Il lui faut agir également sur les moyens de violence (armes diverses et très variées) qui circulent sur l'ensemble du territoire royal. Il prend prétexte de la mort de son frère Henri lors d'un duel pour les interdire. Alexandre Dumas en fait plus tard un enjeu-prétexte des "barrages" entre mousquetaires du Cardinal et mousquetaires du Roi...

MAZARIN doit poursuivre les efforts de son prédécesseurs, notamment déjouer tous les complots. Contre les nobles, animant une brillante opération de communication politique, les mazarinades (cardinal de Retz et parti aristocratique), il combat les frondes (parlementaire et parisienne) et, par ricochet pourrait-on dire, rétablissant la paix civile en donnant encore plus de pouvoir au Roi. MAZARIN est considéré comme l'accoucheur de l'absolutisme. Dans ce combat, il n'oublie pas l'Église dont la haute hiérarchie joue un rôle trouble. Le contrôle qu'il instaure se dirige plus qu'avant sur ces évêques qui possèdent parfois de grandes richesses et des moyens militaires. Avec les règnes de Louis XIV à Louis XVI, le rôle des Intendants s'accroit et la bureaucratie parisienne s'améliore notablement (ce qui n'exclut pas les corruptions au passage) pour exploiter les ressources des provinces. 

- Abaissement de la maison d'Autriche (les Habsbourg qui règnent sur de nombreux Etats aux frontières communes avec la France) : RICHELIEU entreprend de rabaisser les prétentions de la maison d'Autriche en Europe, pas seulement dans le cadre de sa politique internationale, mais aussi parce qu'elle intervient souvent dans les affaires franco-françaises. Provocation de sécession (Catalogne, Portugal) ravage de certains territoires, exploitation des divisions au sein de la monarchie espagnole, grignotage de territoires avoisinant le royaume : Alsace, Artois, Roussillon... Il est difficile à RICHELIEU de mener de front les deux facettes de son entreprise stratégique, car pour affaiblir le maison d'Autriche, il faut constamment payer des troupes, augmenter les impôts, ce qui peut détruire la popularité acquise par ailleurs... Malgré la fin de la guerre de trente Ans (traité de Wesphalie de 1648), les difficultés financière s'aggravent, rendant les lourdes mesures fiscales de plus en plus impopulaires.  C'est l'une d'elles qui déclenche le première fronde, la Fronde parlementaire (1648-1649). 

- Contrôle des pouvoirs des Villes. Robert DESCIMON fait une lecture sociologique des changements opérés. 

C'est surtout pendant la fronde que changent les rapports de force entre le Roi et les villes. Alors que l'idée de royauté absorbait l'idée de bien public, alors que leur union consubstantielle avait constitué le mystère de la monarchie tempérée et de l'alliance des "bonnes villes" et de la royauté, les désordres compromettent ce système de ville ancienne, laissant la place au système de la monarchie en mal d'absolutisme. L'ancien équilibre se rétablit en faveur de la maison royale. Les barricades se situent à l'origine du processus d'engouement qui se termine en septembre 1652, et plus encore, en 1661, par la victoire de "Fronde royale". Durant la Pré-Fondre, le conflit s'était fixé sur la confrontation entre le fisc et le privilège. Les barricades faisaient apparaitre les persistances de l'ordre ancien où les cohésions communales, n'ayant pas besoin de l'État, s'affirmaient pour combattre ses intrusions. La guerre de Paris scelle l'accaparement parlementaire du mouvement, tandis que l'arrestation des princes fit rentrer cette "révolution manquée" dans la logique de la politique courtisane, puisque, dés l'hiver 1649, la guerre civile avait donné la parole aux professionnels des armes. Ce mouvement s'accompagne de l'exacerbation des conflits sociaux à l'intérieur de la population parisienne. La récupération sociale de la Fronde tend à lui faire perdre toute signification politique. C'est sans doute que si le peuple "donne le plus grand branle à tout ce qui se fait dans l'État", il faut entendre que (sous la monarchie absolue), "la force gît toujours de son côté" à la façon de cette souveraineté du peuple que (dans la République) il n'exerce que par ses représentants : les représentants de la force populaire, ce sont les Grands. Cette vision des choses rejoint celle de Bertrand de JOUVENEL (Du pouvoir) pour lequel la monarchie française a toujours "jouer" le "peuple" contre les seigneurs...  A ce jeu, les magistrats eux-mêmes sont le peuple, donnant raison à un postulat provocateur cher aux libertins érudits. "Le peuple se définit d'abord comme une catégorie intellectuelle, celle des esprits faibles". La "théorie baroque" peut passer à bon droit pour le fer de lance de la pensée absolutiste en ce qu'elle répudie l'idéal communautaire urbain et congédie les privilèges fondant l'essence corporative de la société. Dès lors, on laisse jouer des fractures purement sociales. (...).

Ce sont en apparence succédé, toujours pour Robert DESCIMON, une Fronde bourgeoise, une Fronde parlementaire et une Fronde princière que vient terminer la "Fronde royale". Structurellement, la crise recouvre trois enjeux : le premier regarde le maintien de la communauté bourgeoise face à l'affirmation des luttes de corps et de classes qu'encourageait la monarchie pour achever sa quête d'un absolutisme. Le second concerne la pratique monarchique à travers le combat entre le Parlement de Paris et le Conseil. Le troisième révèle la compétition entre deux modèles générateurs de sens politique, dans l'histoire, en raison du mouvement de récupération, et dans l'historiographie, en raison de la tradition parlementaire, qu'ont retrouvée les penseurs libéraux du XIXe siècle. le premier enjeu, instrumental, forme le levier grâce auquel la monarchie intervient sur le cours des événements. L'armature initiale du conflit, telle qu'elle apparait encore lors du tumulte de la rue Saint-Denis en janvier, est bâtie sur le troisième enjeu, la compétition entre le système central de l'Etat courtisan et le système local du corps de ville parisien, synthèse et expression des structures corporatives et confraternelles. Au moment des barricades, après l'arrêt d'Union et les propositions de la chambre de Saint-Louis, le second enjeu, celui de la pratique monarchique, a rejoint le troisième qui se perd alors durant la guerre de Paris, comme finit par le faire le deuxième enjeu, après l'arrestation des princes. 

On touche le concret de ces enjeux en regardant comment fonctionnait avant la Fronde la ville de Paris, les autres villes suivant grosso modo le même schéma. Ce fonctionnement qui influe sur la formation même de la ville est basé - lieux de vie et lieux de circulation, différents types de quartiers parfois très délimité par fonction (marchands, justice, entrepôts, ateliers, universités, églises...mais aussi par affinités territoriales et "ethniques", juif, anglais, breton...) - sur une triple ligne de défense. Car la ville s'est construit beaucoup autour de l'idée de sécurité et de commerce... La maison est fermée par ses portes et gardées par ses habitants. la rue est fermée par ses chaînes et gardée par ses bourgeois, la cité est fermée par ses remparts gardés par les mêmes. Cette structure constitue autant une défense contre les maraudeurs et les pilleurs que contre les autorités extérieures, y compris les seigneurs et la royauté. Il est difficile pour la monarchie de faire appliquer ses lois ou même de garder des alliances sans conférer d'importants privilèges à telle ou telle ville. Il est difficile pour elle de faire entrer des impôts dans ses caisses sans l'assentiment des autorités bourgeoises... Et il faut un "bout" de guerre civile pour changer cette situation. Les "tours de vis fiscaux" ne peuvent être effectifs sans la mise au pas d'une ville organisée ainsi... En voulant faire entrer l'argent pour financer les guerres, il faut briser cette organisation coutumière et la remplacer par un tout autre ordre... Si le pouvoir royal gagne la "guerre" des frondes, il ne s'impose jamais totalement, mais il suffit d'un changement de rapports de force, surtout symbolique, mais aussi terriblement pratico-pratique pour que l'objectif qu'il se fixe, financer son train de vie et ses guerres, soit atteint. Pour cela, il faut et il suffit d'avoir la main sur l'organisation de tout le système sécuritaire de la Ville, d'une manière ou d'une autre, soit la police, la justice, le guet, la lutte contre les incendies et la luttes contre les épidémies et c'est essentiel le contrôle des approvisionnements de la ville. C'est fait sous Louis XIV avec des intendants qui contrôlent non seulement l'activité des milices urbaines mais également leur recrutement. C'est fait toujours partiellement, mais le pouvoir royal n'ira jamais plus loin que l'affirmation de sa suprématie, que l'acquiescement affiché et célébré de la loyauté entre le Roi. 

- Consensus idéologique autour du Roi, selon deux modalités : censure des oeuvres "inconvenantes" et "troublant l'ordre public" ; Développement des activités artistiques et littéraires en faveur de la bonne image du Roi. RICHELIEU met en place tout un système de libelles et de journaux officieux, destiné entre autres à contrecarrer la prolifération, notamment dans les grandes villes de feuilles contestataires de toute sorte.

C'est pendant le "Grand Siècle" du roi Louis XIV que se développe tous les progrès en la matière. Progrès poursuivi jusqu'au coeur des Lumières auxquelles adhèrent, on l'oublie parfois, les monarques eux-mêmes. Quitte à ce que cette floraison de talents leur échappe. Ces développements, sous les trois derniers Louis notamment, déteignent sur l'ensemble de l'Europe, jusqu'à établir dans les cercles intellectuels la suprématie du Français.

La machine judiciaire est mise au service de la stratégie d'information du pouvoir royal. 

- Mercantilisme et dirigisme économiques (COLBERT entre autres)

- Un système fiscal qui cherche sa cohérence. Malgré la création de nouveaux impôts, malgré une amélioration des rentrées et un progrès réel dans leur effectivité, effectivité freinée par l'existence de foyers de révoltes et de résistances, les masses nécessaires d'argent obligent le roi à recourir à des expédients. Parmi ces expédients, la vente des charges officielles finit par occuper une grande place. Elle réintroduit une grande partie de la noblesse dans l'appareil d'État, même si cela se paie (à commencer par la petite noblesse rurale) par un appauvrissement de celle-ci. Alors que RICHELIEU et MAZARIN oeuvrent pour que ces charges (civiles et militaires) ne soient plus aux mains des Grands, elles peuvent dans les années qui suivent repasser dans la classe des nobles qui, conjointement avec leur action dans les Parlements, freinent plus tard, notamment sous Louis XV et Louis XVI, toutes les réformes qui permettraient une meilleure répartition des richesses et des pouvoirs, notamment celles qui touchent à... l'impôt. Malgré tout l'apparat idéologique dont s'entoure l'absolutisme du Roi, apparat d'ailleurs de plus en plus coûteux, le pouvoir absolu tant désiré par ses initiateurs (voir le Testament de RICHELIEU, désirant de mettre en place une politique de salut public) a tendance à se déliter...

 

Une stratégie de pouvoir extérieur

Tous les éléments cités auparavant sont dans l'esprit de ceux qui la pensent et la pratiquent  au service de la puissance du royaume de France en Europe, même si les effets majeurs sur la suite de l'Histoire se situent plus à l'intérieur des frontières. L'issue de la guerre de Trente Ans, la paix de Westphalia, qui ne clôt pas pour autant le cycle des guerres en Europe, conforte la France dans un rôle européen majeur. Cette stratégie est permise par tout un ensemble de réformes dans les armées et dans la tactique, conduites entre autres par TURENNE et CONDÉ (voir à ces noms dans le blog). Les grands capitaines peuvent compter sur le fait que leurs adversaires sont souvent dans des alliances intermittentes et mal coordonnées.  

 

   La combinaison, même si cela relève d'une analyse après-coup, des deux stratégies donnent un modèle français de monarchie absolue, qui fait contraste avec de nombreux pays protestants. Si ce modèle est tant admiré par ailleurs, c'est parce qu'il assure un temps la paix civile à l'intérieur des frontières, même si en fin de compte le système économique, même supporté par de bonnes conjonctures, ne parvient à compenser les effets des ponctions fiscales royales. Et surtout le poids démographique d'un ensemble si vaste, par rapport à ses voisins, constitue un atout tant civil que militaire.

Mais c'est un modèle sous pression et de plus en plus fragile, qui ne se maintient que parce que l'accroissement des doléances, des impopularités - causé par des pauvretés et des misères sociales et des injustices flagrantes - est en partie contenue à la fois par l'espoir du peuple dans son ensemble envers le Roi (notamment grâce à une Eglise gallicane forte) et une censure impitoyable, même si elle se délite et se contourne, de toutes les expressions contestataires.

Robert DESCIMON, Les barricades de la Fronde parisienne, Une lecture sociologique, dans Annales, Economies, Sociétés, Cvilisations, 45ème année, n°2, 1990, www.persee.fr. Christian JOUHAUD, Les libelles en France au XVIIe siècle : action et publication, Cahiers d'histoire, Revue d'histoire critique, n°90-91, 2003, www.revues.org.

 

STRATEGUS

 

 

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15 janvier 2018 1 15 /01 /janvier /2018 09:10

   L'épaisseur historique de l'empire interdit de voir dans l'ensemble des moyens de conquête et de conservation des territoires et des sociétés une seule stratégie. Il existe une stratégie employée par Jules CÉSAR qui sert de modèle au développement de l'Empire pour plusieurs décennies de règnes d'Empereur, mais surtout à partir du IIIe siècle trop de choses changent pour considérer qu'il s'agit de la même stratégie, ou même du même esprit stratégique, et encore plus lorsque l'Empire Romain se scinde en Empire d'Occident et en Empire d'Orient. 

    En revanche il existe des différences fondamentales entre les stratégies de la Réplique et celle mise en oeuvre par Jules CÉSAR, si bien que l'on peut discuter d'une stratégie césarienne même si celle-ci est amorcée bien avant lui.

    Dans sa réflexion sur les formes de conquête et sur le "azimuts politiques symboliques", Alain JOXE visite les "itinéraires fondateurs est-ouest et ouest-est de l'Empire romain".

Alors qu'Alexandre le Grand "partait de Macédoine et de Grèce pour fonder un Empire en envahissant l'Orient, mais il s'agissait finalement de reproduire l'empire perse sous forme d'empire grec, les romains partent d'Italie, cette réserve de semi-barbarie qu'alcibiades avait voulu sans doute annexer à l'hellénisme par l'expédition de Sicile pour l'utiliser comme masse de manoeuvre à l'assaut de l'Asie", pour s'étendre tout autour de la Méditerranée. Atout premier de Rome, "la supériorité militaire (...) reconnue à tel point que l'Orient se donne à Rome au moins autant que Rome s'en empare". "Mais la supériorité économique, poursuit-il de l'Orient est non moins visible. (...) On ne peut s'empêcher de penser (vu l'accueil réservé aux invasions romaines) que la prise de l'Asie est le résultat d'un équilibre militaire en faveur de Rome, usine à citoyens-soldats, mais aussi d'un accords profonds des élites asiatiques avec Rome, matrice de l'esclavage latifundaire."

La manière d'interpréter d'Alain JOXE, si particulière et très érudite, puisant sur ses sources en latin notamment, et surtout parce qu'il veut réaliser une analyse pas seulement de stratégie militaire, vaut qu'on reproduise largement ce qu'il en écrit. Bien entendu, avec lui, il vaut mieux posséder pleinement l'histoire, celle de Rome dans ce cas.

"C'est bien entre la paix d'Empamée et le testament d'Attaque qu'a lieu la première guerre servile (136-132 avec J.C.), soulèvement de 200 000 esclaves des latifundia de Sicile, ex-mêmes "produits" non seulement des victoires, mais des achats romains sur les marchés orientaux. Ces 200 000 soulevés peuvent être matés par des troupes suffisantes et la crucifixion pour l'exemple de 20 000 esclaves est la cérémonie d'ouverture du nouveau système de production "esclavagiste en grand" proposé à l'économie-monde." (au sens de BRAUDEL). La République romaine, avant de se transformer en Empire possède une technologie de la répression et de la servitude renommée dans tout le monde connu, véritable élément d'attraction pour des élites orientales soucieux d'exploiter avec tranquillité les ressources de leurs domaines. 

"L'Orient,et son or, poursuit-il, est partie prenante du projet romain. Mais qui sera maître d'oeuvre? On voir s'esquisser en plus grand le paradigme relationnel du couple Véies-Rome. Véies, payant tribut à Rome, la transformait en agent mercenaire de sa défense contre les tribus montagnardes. La Rome archaïque a dû détruire Véies pour affirmer sa souveraineté. Au IIIe siècle, elle cherche à affirmer aussi par sa victoire militaire et le pillage, équivalent du siège de Véies, que l'Orient, malgré son or, n'est pas le pouvoir vainqueur mais le vaincu. La "conquête" de l'Orient des temples par l'Occident esclavagiste est un "résultat instable" dont la structure doit être reproduite par des opérations militaires répétées. Pour rester vainqueurs de l'Orient et non pas glisser insensiblement au rang de "mercenaires" du vieux monde, les Romains doivent accumuler des forces militaires autonomes en s'assurant la gestion de gisements de recrutement barbares et en augmentant même cette assiette par des conquêtes occidentales nouvelles.

Dès lors, tout conquête de l'Orient par un Romain, même si elle correspond à un "appel des Orientaux", doit commencer par la conquête du bassin occidental de la Méditerranée. Les conquêtes purement orientale ont ceci de particulier qu'elles entraînent un risque "d'orientalisation" de leur conquérant." Risque et tentation dans lesquels est tombé d'ailleurs Alexandre le Grand et a failli tomber César, après avoir fait tomber Marc Antoine (voir l'épisode de Cléopâtre). Voilà des régions dont la bonne administration est réglée par des rois qui sont bien autre chose que des chefs tribaux ou des chefs de lignées, ou des chefs de guerre, et si l'on voulait y détruire la royauté, on détruirait également le système de production. Il faut donc devenir roi pour les conquérir sans trop d'efforts et recevoir l'agrément des temples. Tous les imperatores qui n'auraient pas mobilisé à partir de l'Occident une puissance militaire telle qu'ils puissent apparaître comme conquérant violemment l'Orient et le pillant sans compromis, pourraient, au contraire, paraitre vouloir reconquérir l'Occident à partir de la puissance économique de l'Orient dont ils seraient devenus rois. Ce seraient de "mauvais empereurs" pour l'aristocratie sénatoriale."

"Le descriptif de quelques-uns de ces itinéraires Est-Ouest ou Ouest-Est permet de qualifier stratégiquement les moments tournants de l'Empire.

Le code des itinéraires impériaux romains est, en effet, assez simple : plus simple que ceux de l'espace alexandrin. Il se met en place dès l'époque de Sylla, dictateur précurseur du régime impérial, par l'homogénéisation politique de la pénincule, point de départ de la conquête. C'est Sylla qui a unifié le statut des Italiens (Gaule cisalpine exclue), en accordant la citoyenneté romaine à tous ces peuples naguère hétéroclites (Grecs, Ombriens, Étrusques). Ni Athènes, ni Alexandre n'avaient opérer une telle homogénéisation de la Grèce. En tout cas, ce noyau énorme de "citoyens d'une même ville" structure le code de la prise de pouvoir militaire en Méditerranée en le simplifiant ; la fondation du code de la prise de pouvoir politique, par ajouts et corrections successives avec Pompée, César et Auguste, prend la forme de guerres civiles autant que de guerres de conquêtes ; il est en parce dès le premier triumvirat (Pompée, César, Crassus). Il oppose de manière stéréotypée l'itinéraire Ouest-Est (légitime) à l'itinéraire Est-Ouest (illégitime) ; la reproduction sans heurt du code est institutionnalisée par l'épreuve de la crise de 68-69, à la mort de Néron, qui rend légitime l'itinéraire Est-Ouest dans certaines conditions. Après les invasions du IIIe siècle, il y aura refondait sur des bases entièrement nouvelles par la conversion de Constantin au christianisme. Dans ses conditions, l'histoire romaine paraît parfois bégayer. C'est visiblement le cas de l'opposition entre Pompée (et Cléopâtre) en Orient et César en Occident, dont le doublet surgit une génération plus tard quand Antoine (et toujours Cléopâtre) en Orient, s'oppose à César en Occident."

Dans cette dynamique, la conquête de la Gaule par CÉSAR est décisive. Elle permet de fonder ce qu'Alain JOXE appelle le code fondateur, un des "pôles possibles de surgissement du pouvoir impérial autonome en Occident" étant que pour être empereur en occident, et donc en Orient, il faut d'abord que l'Empereur soit empereur en Gaule. Octave qui devient ensuite Auguste, devenu personnage à la fois religieux et politique, institue, à la suite directement de l'action de César, le code reproductible de domination de l'Occident sur l'Orient. 

Pour Alain JOXE toujours, ce code marque aussi les limites de l'Empire Romain. "Pompée, César, Antoine et Auguste ont parcouru les mêmes routes. On peut dire que l'espace romain a été piétiné par leurs légions, et si l'on voit ces grands conquérants renoncer successivement à la conquête de l'Orient perse, ce n'est certes pas faute d'avoir essayé. le système qui s'instaure à partir du noyau conquérant italien ne parviendra jamais à dépasser durablement la Syrie et à reprendre la Babylonie et l'ensemble des conquêtes d'Alexandre, sans prendre le risque d'une rupture interne invitant aux invasions. 

Ce temps d'arrêt définitif s'explique par la grande faille qui divise l'Empire en deux domaines bien distinctes. Les conquêtes occidentales latinisées, où Rome a réellement créé une civilisation de l'esclavage en grand et de la domination militaire sur les barbares frontaliers. La partie orientale où elle n'a fait que recueillir l'espace méditerranée de l'Empire d'Alexandre, espace plus riche, beaucoup mieux organisé par la production que l'espace occidental, et qui sait se défendre contre les invasions par la corruption et l'assassinat autant et plus que par la guerre. Dans ces conditions, un déficit structurel de l'Occident attire régulièrement les disponibilités monétaires de l'Empire vers l'Orient qui le thésaurise, dans ses temples, de façon récurrente. Ce déséquilibre peut être compensé par la violence : périodiquement, l'Empire doit se "restaurer" par le pillage des temples de l'Orient : c'est l'itinéraire Ouest-Est. Légitime, guerrier, césarien, sénatorial ; dans le cas inverse, l'or peut "faire un empereur" plus pacifique; appuyé sur les légions d'Orient mais surtout ralliant les légions danubiennes, qui se fera propagateur des croyances et des temples orientaux. C'est l'itinéraire Est-Ouest, en principe illégitime, "mou", féminin, non guerrier, non sénatorial, non esclavagiste, qui ne produit en tout pas d'esclaves par la guerre, mais seulement par la traite et qui ne produit pas de soldats par la conquête mais seulement par le mercenaire. Pour se racheter de venir d'Orient, un empereur doit du point de vue du Sénat être en tout cas "généreux" avec le Sénat plutôt qu'avec le peuple, c'est-à-dire redistribuer en Occident ce fruit du pillage, et/ou de la subvention orientale. Dans tous les cas, la capacité financière de Rome de lever des troupes capables de se lancer à l'assaut de la zone perse est insuffisante ou sourdement freinée par les sociétés orientales. Il faut bien en effet que les légions veillent aux frontières gallo-germaniques et conservent des forces pour faire face aux Germains, cet adversaire qu'Auguste a dû renoncer à englober dans l'Empire et qui sont, dès le premier siècle, la "négation concrète" du système esclavagiste romain, mais aussi du système oriental."  Pour Alain JOXE, ce n'est qu'après la crise de 68-69, qu'est évité pour longtemps la décomposition du système occidental. Le règne des Antonins et l'épanouissement de la Paix romaine, qui suit la crise négociante, qu'un équilibre s'établit entre le code de l'itinéraire Ouest-Est et celui de l'itinéraire Est-Ouest, qui "exprime une articulation harmonieuse du critère militaire et du critère économique".

    Si l'on discute d'un modèle césarien, il s'agit, c'est souvent le cas, d'une reconstruction de l'histoire romaine à partir de l'ensemble de son existence, qui explique la longévité et la solidité de l'Empire Romain. Dans l'Empire Romain, qui foisonne d'historiens, il n'y eut guère de stratégiste pour voir la stratégie d'ensemble sans laquelle on ne peut guère se l'expliquer. 

Comme COUTEAU-BÉGARIE le rapporte, les Romains n'ont pas produit, à quelques exceptions près, l'équivalent d'une pensée stratégique. La supériorité tactique et stratégique des légions romaines pendant des siècles n'aurait pas été possible sans une doctrine militaire structurée, mais celle-ci est d'abord le fruit d'une pratique : POLYBE rapporte que les candidats à des fonctions publiques devaient avoir participé à dix campagnes avant de solliciter les suffrages de leurs concitoyens. l'expérience ainsi acquise est restée longtemps informelle et sans doute n'a t-elle été transmise qu'au sein des différentes familles qui dominent l'Empire. Et c'est en ce sens que nous pouvons mieux comprendre cette stratégie : elle n'est pas le fruit, ainsi celle de CÉSAR, de visions à long terme sur l'extension indéfinie de l'autorité de Rome sur de plus en plus de territoires (même si l'accumulation de richesses fait partie de leur "logiciel" d'action), mais surtout sur la délimitation (les Romains sont des maniaques des bornes, des mesures de terrain, indispensables par ailleurs pour leurs réalisations architecturales et routières) de possessions familiales, à l'intérieur d'un système clientéliste dont chacune, ce sui explique l'abondance de guerres civiles, veut en être le centre. 

Plutôt que des traités stratégiques, les Romains accumulent les pensées tactiques adaptées à toute sorte de situation, notamment, il ne faut pas le perdre de vue, que les guerres menées sont plus des guerres de sièges de villes ou de place-fortes que de batailles en rase campagne, lesquels si elles sont recherchées sont plutôt minoritaires. Ce n'est en Occident qu'à partir de la fin du IVe siècle un véritable essai militaire est rédigé, le De Re militari, dit aussi Epitomé Rei militaire, qui est encore une compilation, par Flavius Vegetius Renatus, dit VÉGÈCE. il intervient d'ailleurs, sur commande de l'empereur, à un moment où l'art des légions est largement perdu.

Les transmissions familiales, au sein d'écoles publiques auxquels ont accès surtout les classes dirigeantes, sont surtout le fait d'historiens : POLYBE, CÉSAR, TACITE, TITE LIVE, TRAJAN  en forment une lignée très discontinue. Bien entendu, les destructions de la fin de l'Empire Romain empêche d'avoir réellement une bonne vue d'ensemble de la réalité de cette transmission de principes stratégiques, qui ne sont pas seulement des principes militaires, d'armée, de campagnes, mais surtout des technologies de pouvoir. CÉSAR en tout cas est considéré de la part de bien des auteurs qui le citent et qui citent bien des oeuvres perdues ou dont nous n'avons que des lambeaux, comme un exemple en la matière. Et la lecture des ses Commentaires sur la guerre des Gaules ou sur la guerre civile, mélanges de considérations de tout ordre donne un ordre d'idée de ce qu'a pu être l'enseignement prodigué. Il s'agit non seulement de bien comprendre une situation militaire, mais également une situation politique.    

     Modèle du général romain suivant une stratégie, CÉSAR est aussi le modèle du chef d'Empire. Même s'il s'appuie sur un héritage politico-militaire précis, le système stratégique césarien qu'il amorce perdure longtemps.

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991.

 

STRATEGUS

 

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13 janvier 2018 6 13 /01 /janvier /2018 12:27

     Si les vétérans en tant que tels, et pas seulement officiellement, ont toujours existé au sein d'une armée : soldats ou guerriers ayant une longue (longue étant relatif suivant les époques) expérience de la guerre, ils constituent un atout pour une armée qui a toujours besoin de troupes aguerries et expérimentées. Lorsque les vétérans sont trop âgés pour se battre ou s'ils ont effectué une durée réglementaire dans les armées, chaque régime et chaque époque a une manière particulière de les employer ou pas. Récompensés notamment par l'octroi de terres, ils peuvent poursuivre une activité militaire ou de défense sous une autre forme, notamment lorsqu'ils sont installés dans des territoires conquis ou aux frontières d'un Empire.

Tant que la guerre perdure, les vétérans peuvent souvent s'enrôler jusqu'à usure, mais lorsque la paix s'installe, ils peuvent devenir pour l'Empire ou l'Etat une charge. Un Empire peut y trouver son compte et poursuivre de les utiliser dans sa stratégie d'ensemble, comme l'a fait pendant longtemps d'Empire Romain, ou même les États américains qui favorisent leur installation de manière parfois massive pour la poursuite à l'Ouest de leur expansion (ce qui ne va pas sans quelques inconvénients...).

Un Etat également, mais si celui-ci n'a pas de vocation impériale ou coloniale de quelque manière que ce soit, la présence de vétérans sur son territoire  en temps de paix constitue alors une charge, comme elle l'est pour les Etats-Unis  d'aujourd'hui après les guerres du Golfe. Et une charge dont l'Etat fédéral s'acquitte plus ou moins bien. Plus mal que bien si l'on en croit les divers mouvements de vétérans aux Etats-Unis et au Canada. Leur poids psychologique (leurs problèmes personnels dus directement aux conditions des combats et le "problème" qu'il peut représenter pour des citoyens peu favorables à leur présence) et financier (les pensions et les aides diverses auxquels ils ont normalement et humainement droits) marque l'ensemble d'une nation.

Et sa capacité à s'occuper d'eux, des citoyens en fait tout-à-fait ordinaires, mais "spéciaux", donne un idée du niveau de justice qui y règne. Le sort qui leur est réservé était habituellement en fonction de la victoire ou de la défaite à la guerre à laquelle ils ont participé. Mais pas seulement : lorsqu'un Etat est en difficulté économique, les vétérans font partie des premiers sacrifiés. 

Mais les vétérans ont pour eux (ou contre eux, du coup) de maitriser en partie l'usage de la violence, ce qui en fait réellement des sujets "spéciaux", sujets à suspicion, à surveillance et à méfiance, notamment dans une société qui ne se déclare pas ou plus guerrière, et dont les lois confient à l'Etat le monopole de la violence. La question peut devenir "virale" lorsqu'en vertu de ces même lois (par des dispositions particulières), le port d'arme est très toléré sur un territoire. De nombreux "dérapages" peuvent alors avoir lieu, surtout si les aides et à l'assistance (familiale, locale ou étatique) auxquels ces vétérans peuvent s'attendre au fois "retourner au pays" ne sont pas au rendez-vous... Ces vétérans, auxquels parfois le seul métier est de faire la guerre, faisant encore partie de la culture "pacifique" de leur pays peuvent être amenés à se suicider, et ils le font parfois en série. 

On le voit, la question des vétérans ne se résume pas au fait qu'ils savent "bien" faire la guerre ou qu'ils soient trop usés pour la faire ou à des questions reléguées dans la sphère sociale ou individuelle.  La présence de vétérans sur un territoire peut constituer un problème s'ils n'entrent pas dans une stratégie globale, que celle-ci soit de conquête ou d'expansion, ou qu'elle soit objet et sujet d'une stratégie économique et sociale. Cela va bien plus loin que la problématique du traumatisme individuel subi lors des combats. 

 

       Jean-Pierre BOIS, docteur ès lettres, professeur au lycée Joachim-du-Bellay (Angers) et auteur d'une thèse sur la question (Les anciens soldats dans la société en France au XVIIIe siècle, Paris-Sorbonne, 1986), définit le vétéran comme "un vieux soldat, retiré des armes après avoir obtenu son congé." Mais il indique que "le terme est très général et désigne parfois simplement les corps formés de soldats aguerris par l'âge et la durée de leurs services, ou tout simplement des soldats âgés à condition qu'ils aient fait une ou plusieurs campagnes. Dans tous les cas, le vétéran est un soldat qui a combattu. Dans l'histoire, le mot a également reçu des significations très précises, bien différentes les unes des autres."

     L'auteur s'étend ensuite sur l'époque romaine et à l'époque moderne, sur la révolution française et l'empire français, n'abordant pas l'histoire des Etats-Unis, pourtant très riche en ce domaine. 

     A l'époque romaine, écrit-il "le mot vétéran, employé dans la langue latine (de vetus, veteris, vieux), n'avait qu'un sens vague au temps de la République." "L'armée, composée de citoyens non prolétaires, était convoquée au début de chaque campagne, et les soldats rentraient chez eux après la guerre. Le vétéran apparait vraiment après les réformes de Marius qui étend aux prolétaires le recrutement des légions, et crée ainsi une armée de métier, faite d'une classe d'hommes vivant de la guerre, combattant pour le butin, et dévoués à leurs généraux plus qu'à la République. Au terme des hostilités, le général devait récompenser ses soldats de leur fidélité, et leur donner les moyens de vivre. Il distribuait des terres à ses vétérans, qui devenaient alors des colons. Ainsi agirent Marius, Pompée, César. Organisant l'armée impériale, Auguste s'inspira de ses prédécesseurs et établit un statut officiel de la vétérance. Les vétérans (veterani) devaient avoir servi au moins seize ans pour les soldats des cohortes prétoriennes, vingt ans pour les légions, et 25 ans pour les corps auxiliaires. Ils pouvaient rester à l'armée, servant alors sous le nom de vexerai (porte-étendards), ou rentrer dans la vie civile. Ils recevaient comme retraite une somme d'argent, un certain nombre de privilèges (par exemple, le droit de cité romaine pour les soldats des troupes auxiliaires), mais aussi des terres (un lot) pour leur permettre de vivre. Ils étaient parfois dotés d'une concession individuelle ; on les installait plus souvent en grand nombre sur le territoire d'une ville provinciale. Plus fréquemment encore, ou au moins de manière plus spectaculaire, ils pouvaient être chargés de fonder une colonie nouvelle (par exemple Fréjus au temps d'Auguste), que l'on pris vite l'habitude d'établir aux frontières de l'Empire, autant pour romaniser les régions lointaines que pour en assurer la défense (par exemple Cologne au temps de Claude, ou Trinidad au temps de Trajan). les difficultés de l'Empire à partir du IIIème siècle entraînèrent le déclin puis la disparition de cette institution."

    A l'époque moderne, le vétéran "fait sa réapparition dans l'armée française avec une ordonnance de 1771, qui accorde une haute-paye, un uniforme, et un médaillon honorifique, aux soldats qui ont servi 24 ans (3 engagements), mais sans condition d'âge. C'est donc une retraite, accompagnée d'une distinction (chose que l'on retrouve souvent par la suite dans les armées européennes et états-uniennes). (...) La création de cette retraite mettait un terme aux hésitations de la politique royale en faveur des vieux soldats, mais ne réglait pas la question générale du sort des anciens soldats qui n'avaient pas tous servi aussi longtemps. Au reste, la monarchie n'avait plus les moyens financiers de sa politique. En 1776, sans supprimer le médaillon de vétérance, le comte de Saint-Germain remplace la haute-paye et les autres pensions (soldes et invalidité) par une pension unique de récompense militaire. En 1790, la loi sur les pensions fait disparaitre la vétérance."

     A l'époque que l'auteur appelle "contemporaine", le mot "est repris aussitôt pour désigner les 100 compagnies de 50 hommes (...) créés par la loi de 16 mai 1792 sous le nom de compagnie de vétérans nationaux. Ces compagnies, établies dans les chefs-lieux des départements et sur les côtes, remplacent les anciennes compagnies détachées de l'Hotel royal des Invalides, mais remplissent la même fonction. Plus que d'une activité militaire comme la garde d'une place-forte, il s'agit surtout d'assurer les vieux jours de soldats mutilés ou fatigués, incapables de vivre sans secours, mais que les dimensions exigües de l'Hotel ne permettaient pas d'accueillir, et que la débâcle financière de la République interdisant de pensionner. Les guerres révolutionnaires créèrent de tels besoins que le corps des vétérans nationaux fut porté à 15 000 hommes par une loi de fructidor an V. On songea même à placer un dans chaque commune, avec les fonctions de garde champêtre. Réduit sous le Consulta à 13 680, puis 11 500 hommes, le corps des vétérans subsiste sous l'Empire, sous le nom de vétérans impériaux, et reste formé d'hommes ayant au moins 24 ans de services, ou blessés des suites de leur service ou de la guerre."

"Napoléon, poursuit-il, avait un instant imaginé de restaurer la vétérance antique, et le vieux mythe du mariage de l'ancien soldat et de la terre, en établissant des vieux soldats dans des colonies militaires fondées sur les territoires nouvellement conquis. Ces colonies, appelées camp de vétérans, affermiraient la conquête en affirmant la présence française, et seraient un moyen de récompenser et de rendre utiles ces vieux soldats qui mettraient ces terres en valeur. La terre reviendrait en propriété au vétéran ou à ses héritiers après 25 années d'exploitation. Deux camps ont été effectivement installés (...) Mais ces camps éphémères disparaissent en 1814. Cette institution ne reverra pas le jour en France. Mais l'Empire d'Autriche-Hongrie installait au XIXe siècle des colonies comparables sur ses confins, surtout pour affirmer la présence austro-hongroise parmi les nationalités minoritaires qui constituaient l'Empire.

Les anciennes compagnies de vétérans, réorganisées dès 1814, sont devenues en 1818 des compagnies de canonniers et fusiliers sédentaires. Comme sous l'Ancien Régime, elles tiennent des garnisons sur les frontières. Mais, d'autant plus inutiles qu'existaient alors des pensions de retraite, ces campagnes sont réduites à partir de 1848, puis sous l'Empire, et finalement supprimées par la loi de 1875 relative à la constitution des cadres de l'armée active et de l'armée territoriale. Seule subsiste, jusqu'en 1892, la compagnie de canonniers sédentaires du département du Nord.

La loi Gouvion-Saint-Cyr avait repris le mot vétéran pour qualifier les sous-officiers et soldats ayant achevé leur service, mais astreints à 6 années de service territorial en temps de guerre. Cette appellation disparait en 1824. Au même montant, le service territorial apparaissait sous une forme comparable dans la nouvelle armée prussienne, mais encore sous une autre dénomination. (...).

Vidé de son contenu traditionnel, le mot reçoit maintenant des acceptions civiles dans lesquelles ne subsiste plus que la notion d'ancienneté. Seules, les armées anglo-saxonnes ont conservé le mot avec un sens précis. Dans l'armée des Etats-Unis, le vétéran est un ancien combattant quelle que soit la durée de ses services et qu'il soit mutilé ou non."

 

   En France toujours, les vétérans de l'"ère napoléonienne" ont formé un ensemble de citoyens qui pèsent sur l'opinion publique, défavorables notamment aux diverses tentatives de restauration de la monarchie. Que ce soit pour peser dans un sens militariste ou un sens pacifiste sur les orientations politiques du moment, ils jouent un rôle certain, surtout à l'intérieur de certaines formations politiques. On en voit participer aux événements liés à l'affaire Dreyfus (dans un sens militariste surtout) et plus tard, beaucoup jouent un rôle non négligeable en liaison avec certaines fractions présentes dans les armées. Ils restent jusqu'au abord de la Première Guerre Mondiale, des acteurs de ce qu'on peut appeler une société militaire, active au sein même des institutions politiques, sociales et économiques. A côté d'une fonction de mémoire exercée à propos de la Première puis de la Seconde Guerre mondiale, puis de la guerre d'Indochine, puis de la guerre d'Algérie, ils sont présents bien ailleurs que dans les commémorations militaires. Mais surtout au fur et à mesure qu'on avance dans le temps vers nos jours, ils jouent un rôle de moins en moins actif, leur nombre décroissant, sauf dans le cadre des politique d'Anciens combattants, où il s'agit pour de préserver leurs pensions. 

     Aux Etats-Unis, où le vétéran jouit d'une place particulière dans l'imaginaire collectif, parfois biaisée par une représentation très guerrière (notamment dans le cinéma américain), notamment à partir de la Guerre de Sécession, il participe souvent en tant que tel aux débats sur les opérations militaires ou les guerres en cours et a un point non négligeable dans l'opinion publique. Howard ZINN, dans son Histoire populaire des Etats-Unis, évoque l'activité des vétérans lors de la guerre du VietNam.

De nos jours, ce sont surtout les effets traumatiques des soldats du Moyen-Orient des années 1990-2000 qui sont l'objet d'articles et d'enquêtes récurrentes. Parce qu'ils sont mal pris en compte, parce que les vétérans sont plus que tout autre partie de la population dans le chômage et la misère matérielle, parce que l'armée américaine a longtemps refusé de les prendre en compte, notamment parce que cela révélait l'emploi de matériels (à uranium enrichi ou chimiques) dans les combats, ils se constituent en puissantes associations relayées dans les médias, pour témoigner des réalités de la guerre "moderne". Surtout parce qu'ils sont, soldats aguerris ou non, dans une société très loin d'être guerrière, mal pris en compte, à cause précisément de cette tendance à l'oubli bien ancrée dans celle-ci (que l'on avait déjà constatée lors de la guerre du VietNam), et qu'ils par rapport à leur propre engagement ou "métier" une attitude plutôt critique, notamment à propos des agissements de l'establishment militaire américain, les vétérans se constituent en des associations fédérales relativement influentes. Maintenant, l'on manque d'études sur le temps long sur leur rôle dans la société américaine : l'on trouve tout de même dans plusieurs Etats, de puissantes associations, bien pourvues en vétérans, d'entrainement aux armes, de chasseurs, de défenseurs de la détention d'armes par tout citoyen, utilisées notamment par différents lobbies d'armements. On doit certainement distingués la masse des vétérans présentes dans ces associations de multiples officiers qui se réinvestissent parfois dans des écoles militaires privées.

    En tout cas, partout dans le monde, le vétéran n'est guère pensé en matière de stratégie, comme il a pu l'être sous l'Empire romain ou sous Napoléon. Il est présent plutôt sous une double forme, souvent individualisée, de charges (pensions diverses, aides multiples) pour les Etats, et c'est très variable et parfois très diffus, d'influences dans un sens ou dans un autre à propos de la politique étrangère. 

 

Jean-Pierre BOIS, Vétéran, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988

 

STRATEGUS

 

 

 

 

 

 

     

 

 

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7 janvier 2018 7 07 /01 /janvier /2018 16:23

    L'expression "Jeune École" désigne un groupe de théoriciens navals français qui, sous l'autorité de l'amiral Hyacinthe Laurent Théophile AUBE (1826-1890) s'oppose aux doctrines officielles à la fin du XIXe siècle. Ce groupe se donne lui-même ce nom, ce qui donne l'idée qu'il y aurait sans doute à faire une étude sociologique sur un genre des conflits internes aux armées (parmi d'autres) entre conflits de génération et tensions hiérarchiques. Comment des conflits directement liés aux objectifs et aux buts des armées peuvent-elles naître et s'exprimer dans un corps d'une institution où la discipline hiérarchique est érigée en dogme, avec tout son réseau de conditionnements et de punitions en cas de transgression. Suggestion aussi valable pour d'autres corps dont les membres sont soumis à un strict "devoir de réserve" (police, gendarmerie, voire pompier). Une des explications de cette possibilité d'éclosion de débats au sein d'une institution où ce terme signifie séditions, est représentée par l'environnement social global, où varie les possibilités d'expression des citoyens sur toutes sortes de sujet. Précisément, la société française est alors traversée par toute une série de conflits concernant notamment l'armée et pour tout un mouvement favorable à la liberté de la presse. 

     Compte tenu des difficultés budgétaires de la marine, sacrifiée au réarmement terrestre après 1870, ce groupe juge irréaliste le maintien d'une stratégie du fort face à la Royal Navy. Il propose une stratégie du faible au fort compensant l'infériorité numérique de la flotte par l'adoption d'armes révolutionnaires censées assurer la victoire à moindre frais. Formé à l'école des guerres coloniales - ce qui éclaire son engouement pour les petites unités et le facteur technologique - AUBE critique dès 1874 le primat des bâtiments de ligne, trop coûteux et trop vulnérables aux torpilles, puis développe une vision trifonctionnelle de la marine future :

- les torpilleurs assureraient la défense rapprochée du littoral et disloqueraient les forces de blocus ;

- les bâtiments de ligne parachèveraient au large la destruction des escadres adversaires ; 

- les croiseurs, attaquant sur toutes les mers du globe,saturerait la défense et anéantiraient le commerce anglais.

Entièrement dépendante du large depuis son industrialisation massive (au détriment d'ailleurs de son agriculture), la Grande Bretagne ne résisterait pas à cette saignée. Ainsi, les nouvelles données matérielles déclasseraient les enseignements de l'Histoire et inverseraient la hiérarchie traditionnelle de la stratégie navale au bénéfice de la guerre de course : simple expédient des marines inférieures à l'ère classique,celle-ci primerait désormais la guerre d'escadres et annulerait la matrice du large.

Pour doter les corsaires français d'un réseau mondial de base-relais, AUBE plaide l'expansion coloniale à outrance ; réfutant les considérations humanitaires, il prône le torpillage des paquebots et le bombardement des villes côtières comme les plus sûrs moyens de dissuader les agresseurs potentiels et de conclure rapidement les guerres (perspective terroriste qui annonce les théories de DOUHET pour l'armée de l'air). Aussi son passage au ministère de la Marine (1886-1887) contribue-t-il à la dégradation du climat international. AUBE durcit sa doctrine en prêtant au torpilleur une capacité océanique dont il est dépourvu et en réduisant le trinôme initial torpilleur/cuirassé/croiseur au binôme torpilleur/croiseur, alors même que la Royal Navy se dote de contre-torpilleurs lourds, puis reprend la course aux cuirassés.Mais ses "torpilleurs autonomes" et "bateaux canons" manquent de rayon d'action, d'endurance et de stabilité, sont des échecs, si bien qu'AUBE admet que les bâtiments lourds conservent leur légitimité.

Contre le dogmatisme de l'école historique, AUBE fonde son analyse (La guerre maritime et les ports français, 1882 ; De la guerre navale, 1885) sur le caractère changeant di contexte international et surtout des instruments disponibles. Il estime que les enseignements des grandes batailles du passé sont rendus caducs par l'apparition de moyens nouveaux comme la mine ou la torpille, qui fonctionnent comme des égalisateurs de puissance, comme le figure beaucoup plus tard, l'arme atomique. Il propose d'en tirer parti dans le cadre de stratégies nationales adaptées à chaque pays et à chaque situation. Il situe sa réflexion pour la France bien entendu, mais également bien au-delà, ce qui explique les nombreuses traductions étrangères de ses ouvrages (Autriche, Italie, Japon, Allemagne, et même Grande Bretagne...). Malgré l'échec de sa politique au Ministère de la marine, ses principes trouvent bien des oreilles attentives. 

Ses disciples continuent d'ailleurs à proclamer "la mort du cuirassé" jusqu'aux début du XXe siècle. Ses successeurs directs, notamment le journaliste Gabriel CHARMES et le commandant Z et Henri Montéchant (Les guerres navales de demain, 1891 ; Essai de stratégie navale, 1893), donnent à ses idées une tournure dogmatique, encore aggravé par des choix techniques défectueux, dont AUBE lui-même est en partie responsable. Les thèses plus mesurées de l'amiral BOURGEOIS (Les Torpilleurs, 1888) et de l'amiral FOURNIER (La Marine nécessaire, 1899) ne pourront prévaloir contre cette tendance. Il en résulte des errements qui discréditent plus tard le Jeune Ecole de façon durable.

De puissants mobiles extra-stratégiques contribuent à cette hérésie : la Jeune Ecole traduit les rancoeurs des officiers-mécaniciens contre une amirauté plus ou moins verrouillée par les élites traditionnelles, d'où la politisation croissante de la rivalité entre le torpilleur "démocratique" et le cuirassé "réactionnaire". L'état désastreux de la marine française au moment de Fadocha sanctionne ce débat surréaliste, mais les radicaux ramènent la Jeune École rue Royale (au Ministère de la Marine) en 1902-1905, période pendant laquelle le ministre PELLETAN mise sur le sous-marin. Il faut attendre le triomphe de l'école machinante, après 1905, pour que la marine revienne à des vues plus classiques.

En dépit des aberrations dans lesquelles elle finit par sombrer, la Jeune École a le mérite en fin de compte de chercher à définir une stratégie adaptée aux marines des puissances continentales, ce qui explique qu'elle ait fait de nombreux émules hors de France (notamment en Allemagne). Si les idées d'AUBE sont finalement invalidées au plan stratégique par l'issue de la Grande Guerre - les Alliés réussissant in extremis à garder la maîtrise de la mer -, elles s'avèrent prophétiques au plan tactique et opérationnel : les escadres cuirassées sont paralysées par la menace sous-marine dès 1914 et les U-Boots portent des coups terribles au commerce de l'Entente en 1917-1918. D'où la résurgence ultérieure des tendances technicises, que CASTEX ne réfute qu'au prix d'amendements considérables à l'orthodoxie Mahanienne. (Martin MOTTE, Hervé COUTEAU-BÉGARIE).

   Les différentes influences qui donnent à la Jeune Ecole toute son importance, outre la diffusion de ses idées, non seulement au sein de l'institution militaire mais également dans l'opinion publique, s'expliquent également par deux problématiques majeures : l'économie des industries militaires navales, notamment les programmes lancés dans les chantiers navals, ensemble de dynamiques industrielles et d'intérêts qui peuvent être très contrariés et le balancement constant, qui se retrouve dans les budgets militaires et les commandes d'armements, entre des impératifs de défense territoriale terrestre et des impératifs coloniaux. 

 

Théophile AUBE, A terre et à bord : notes d'un marin, 1884 ; De la Marine française, Rochefort, 1874 ; Un nouveau droit maritime international, 1875 ; Entre deux campagnes, 1881 ; La guerre maritime et les ports militaires de la France, Berger-Levrault, 1882 ; Italie et Levant, 1884. 

P. MASSON, Histoire de la marine, Paris/Limoges, Lavauzelle, tome II, 1983. T. ROPP, The Making of a Modern Navy, Annapolis, Naval Institute Press, 1987.

Martin MOTTE, Jeune École, dans Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et Jean KLEIN, PUF, 2000 ; Une éducation géostratégique : la pensée navale française de la Jeune École à 1914, Economica, 2004.  Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

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4 janvier 2018 4 04 /01 /janvier /2018 08:54

       Reprenant l'appellation de l'amiral CASTEX sur la guerre entre forces organisées que constitue la guerre d'escadres, Hervé COUTEAU-BÉGARIE détaille cette dimension militaire de la stratégie navale, qu'il distingue de la dimension économique qui serait incarnée par la guerre de course. 

        La modalité la plus fréquente, la plus recherchée en tout cas de cette guerre d'escadres est la bataille. Mais celle-ci n'est véritablement souhaitée, bien plus que sur terre, que par le parti qui dispose d'une supériorité, quantitative ou qualitative. Car si sur terre on peut user en état de faiblesse de stratagèmes pour l'emporter, en jouant sur de nombreux facteurs (relief, communications, état des troupes...), c'est nettement plus difficile sur mer. Même s'il y existe de tels stratagèmes en mer (offensives mineures et flotte en vie), les chances de l'emporter, surtout quand la puissance de feu l'emporte sur la puissance du choc restent faibles. Cela se traduit souvent par un refus de la bataille par le plus faible et conduit le plus fort à une stratégie du blocus, alternative à la bataille pour acquérir et conserver la maîtrise de la mer. 

      Ce paradigme de la bataille, comme paroxysme de la guerre est le but, selon MAHAN et presque tous les auteurs après lui, vers lequel doivent tendre toutes les énergies. L'idée central et simple, basique et même un peu brute : la bataille doit permettre l'écrasement de l'adversaire, la destruction de sa force militaire et donc l'acquisition immédiate de la maîtrise de la mer. Pourtant, la validité de ce modèle est sujette à caution, même si officiellement (car officieusement dans toutes les marines du monde, d'autres options sont toujours possibles) il est souvent érigé en doctrine. De fait, au temps des galères, les batailles décisives sont fort rares. La fixation sur un certain nombre de batailles navales, les mêmes d'un auteur à l'autre (Salamine, Actium,Lépante, La Fougue, Trafalgar...) occulte une réalité fondamentalement différente : les batailles de galères ont été rares dans l'histoire et elles n'ont eu qu'exceptionnellement des résultats décisifs. La bataille de Lépante par exemple a certes brisé la puissance offensive de la marine turque, mais seulement pour la campagne en cours. Deux ans plus tard, la flotte turque reconstituée ravage de nouveau les côtes italiennes. A cela une raison essentielle : la construction de galères est très rapide, une flotte perdue dans la tempête (cas bien plus fréquent) et au combat peut être reconstituée en quelques mois.

Même plus tard dans l'Histoire cela se vérifie. Ainsi après la bataille de La Fougue présentée par MAHAN comme le coup d'arrêt décisif à la puissance navale française, la France met en ligne la plus forte flotte qu'elle ait jamais eue et remporte un succès éclatant à Lagos, contre le convoi de Smyrne. Le tournant se situe plus tard, durant la guerre de Succession de l'Espagne, quand l'invasion et la crise budgétaire obligent à sacrifier la marine pour sauver l'armée. (voir notamment l'article de Jean MEYER : "Pourquoi et comment une histoire des batailles navales?; dans Chronique d'histoire maritime, n°44, septembre 2000).

     La critique de CASTEX, premier stratégie à faire ce travail d'histoire, conduit à relativiser le modèle de la bataille. Il fait une démonstration en trois temps que Hervé COUTEAU-BÉGARIE présente de la manière suivante :

- Les missions de la force organisée ne peuvent se réduire à la seule recherche de la bataille. "La bataille navale n'est pas isolée, elle doit intégrer les missions qui lui sont assignées dans le cadre d'une stratégie générale : la protection des communications est une nécessité impérative, des considérations diplomatiques ou de soutien aux opérations terrestres peuvent conduire à donner la priorité à un objectif géographique au détriment de la recherche de la flotte ennemie.

- Il n'est pas toujours nécessaire de provoquer la bataille : la recherche de la flotte ennemi dans l'immensité de l'océan est souvent vaine. D'ailleurs la majeure partie du temps et du travail de deux flottes ennemies est souvent consacrée à se... trouver l'une en face de l'autre... C'était encore plus vrai du temps où les systèmes de détection à distance n'existait pas.

- La bataille ne produit pas toujours des effets décisifs, et les exemples sont réellement à foison.

Bien entendu, la bataille peut être recherchée et aboutir à des résultats même partiels. Il faut pour qu'elle soit décisive réunir plusieurs conditions :

- un adversaire plus faible qui accepte la bataille ou y est contraint ;

- des pertes suffisamment importantes pour que le vaincu soit durablement mis hors de combat. Cette condition n'est vraiment réalisée qu'à l'époque contemporaine, lorsque la construction des grands bâtiments exige plusieurs années ;

- une exploitation rapide et intelligente de la victoire qui peut prendre plusieurs formes : blocus, harcèlement côtier, opérations combinées ;

- l'absence de stratégies alternatives, ce qui est sur mer essentiel.

     De fait la bataille entre flottes ne constitue qu'une part de la guerre navale. Il existe plusieurs formes militaires qui possèdent la même importance : le blocus, les offensives mineures, la flotte en vie, la guerre côtière. 

Le blocus, les offensives mineures et la guerre côtière (mer-terre) sont assez bien connues généralement, mais la flotte en vie peut apparaitre comme assez mystérieuse. 

"Les offensives mineurs, écrit Hervé COUTEAU-BÉGARIE, supposent une certaine audace de la part du parti le plus faible qui se sait en position d'infériorité. Souvent, il hésite à monter des opérations qui sont très risquées et ils se cantonne dans une attitude passive en partant du principe qu'une flotte inactive vaut mieux qu'une flotte coulée, dès lors que sa seule présence constitue une menace pour le parti dominant. C'est la théorie de la flotte en vie suggérée par l'amiral HERBERT en 1690 pour justifier sa passivité après sa défaite à Béveziers, et systématisée, à la fin du XIXe siècle par l'amiral Philip COLOMB.

Cette théorie a donné lieu à des controverses très vives. Tandis que les auteurs du camp le plus faible la défendaient (Friedrich RUGE, Puissance maritime et sécurité, Presses de la Cité, 1969), les auteurs classiques, à la suite de MAHAN, l'ont généralement condamnée comme étant synonyme de facilité, sinon de lâcheté. Il existe cependant des cas où la disproportion ds forces est telle que le plus faible n'a guère de possibilité d'agir utilement : toute sortie entrainerait, pratiquement à coup sûr, la destruction sans profit notable. La conservation d'une force réduite à l'impuissance présente un double intérêt. Sur un plan politique, elle reste un symbole et un instrument de puissance qui comptera dans le règlement final. Sur un plan militaire, la flotte la plus inactive peut toujours redevenir active ; elle reste donc une menace et limite la liberté d'action du plus fort, dont la maîtrise de la mer reste imparfaite. Il suffit de songer aux efforts coûteux que les britanniques ont déployé de 1942 à 1944 pour surveiller et pour détruire le cuirassé allemand Tirpitz, réfugié dans un fjord norvégien et qui n'avait jamais étiré un coup de canon au combat, mais dont la sortie a suffit à provoquer la dispersion d'un convoi en 1942. Bernard BRODIE (La stratégie navale et son application dans la guerre 1939-1945, Payot, 1947), au lieu de reprendre la condamnation sommaire de MAHAN, estime que "dans la guerre intéressant le monde entier, une flotte inférieure, même totalement inactive, peut affecter considérablement les opérations dans les autres parties du monde, en retenant (...) un nombre considérable de navires ennemis qui auraient été plus utiles ailleurs". Application classique du principe de sûreté de la part du plus fort.

   Sans doute par habitude des découpages académiques, Hervé COUTEAU-BÉGARIE classe la guerre de course dans la dimension économique de la stratégie navale. En fait, et ce qu'il écrit le vérifie, cette guerre de course ne fait qu'appliquer directement sur le plan économique les stratégies d'appropriation des richesses que la guerre entre forces organisées n'effectue que de manière indirecte. Cette dimension "économique" est très ancienne et a précédé la dimension "militaire". Il s'agit à la fois de parcourir la distance entre la métropole et les colonies le plus rapidement possible, plus vite que ses adversaires pour le transport des marchandises (y compris ce pudiquement appelé bois d'ébène, en fait les esclaves), de l'empêcher d'aller plus vite que soi et de s'approprier, de manière ouverte ou camouflée, les biens et personnes présentes sur les navires ennemis. Au contraire de la guerre entre forces organisées, l'objectif n'est pas de détruire les vaisseaux ennemis, mais au contraire de se les approprier aussi sauvegardés que possible. Vus les difficultés de tirer en mer les vaisseaux capturés, ceux-ci étaient souvent coulés, en partie pour dissimuler la rapide effectuée.

La guerre de course, menée d'abord par des pirates, dès la plus haute Antiquité (voir Sous la direction de Gérard JAEGER, Vues sur la piraterie, Taillandier, 1992), a été progressivement investie par les Etats et par des entreprises privées agrémentés par eux (les fameux corsaires). Les premières tentatives des Etats pour répondre aux menaces des prédateurs marins qui gênaient et parfois empêchaient leur commerce, ont d'abord revêtu la forme de l'armement des navires de commerce. Et ce n'est qu'après une très longue maturation que l'on a assisté à l'apparition de flottes militaires spécialisées. Si l'on écarte les thalassocratie crétoises et phéniciennes, dont la réalité a donné lieu à des controverses (Jean PAGÈS, Recherches sur les thalassocratie antiques, CFHM-ISC-Economica, dans Hautes Études maritimes n°16, 2001), il semble que les premières escadres permanentes apparaissent en Grèce au Ve siècle avant JC. Elles perdurent durant l'époque de la Grêce classique, puis durant la période hellénistique, enfin durant la paix romaine. Si cette dernière ne connait plus de véritables batailles navales du fait de la conquête de toutes les rives de la Méditerranée par Rome, les flottes conservent leur raison d'être, principalement pour protéger le commerce contre les agissements des pirates. Au Moyen-Âge, cette tradition se perd, en dehors de quelques tentatives isolées de courte durée. Les flottes permanentes, et la lutte efficace contre les pirates, ne reparaissent vraiment qu'à l'extrême fin du Moyen Âge. Une des motivations des conquêtes des côtes, que ce soit par Rome ou par les Arabes musulmans se situe certainement dans l'insécurité permanente qui guette, à partir des ports de la Méditerranée, n'importe quelle embarcation de commerce... 

     Par la suite, on a réinterprété cette guerre de course par rapport à la guerre entre forces organisées, en écrivant comme d'ailleurs Hervé COUTEAU-BÉGARIE le fait, que "l'idée fondamentale de la guerre de course traditionnelle est de renoncer à disputer au tenant de la puissance maritime sa suprématie en raison d'un rapport de force trop inégale." Pour les Etats, la guerre de course procède alors uniquement d'une stratégie d'usure dont le but est d'empêcher la puissance dominante de profiter sans trouble de sa suprématie et de lui faire éprouver des pertes économiques qui, tout en restant limitant en chiffres absolus, se révèlent finalement pesantes, voire insupportables. 

Pour défendre le trafic de leur commerce, le procédé de la formation de convois réapparait à la fin du Moyen-Âge et est employé jusqu'au XIXe siècle. Difficiles à imposer au début d'un conflit, à cause de l'individualisme des gens de mer, (qui ne le cède en rien à celui des gens de l'air), et de la répugnance des maisons de commerce de se soumettre à une discipline qui réduit le système des rotations, mais qui surtout s'accompagne souvent du contrôle des marchandises en prévention du "commerce clandestin". Ce procédé, devant un danger très grand, est relativement efficace et la majorité des convois passent sans encombre. Bien entendu, cela donne lieu à des situation cocasses : des entreprises concurrentes sont obligées de voyager ensemble. Chaque convoi bénéficie d'une protection fournie par des bâtiments de guerre, qui forment une escorte suffisante pour repousser les pirates ou les corsaires isolés. Durant la guerre d'Indépendance des Etats-Unis, par exemple, les convois français à destination des insurgés sont accompagnés dans l'Atlantique par des escadres parfois importantes, à la mesure de la valeur des convois. Ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle que ce procédé devient décrié, en Grande-Bretagne comme en Allemagne, en raison des inconvénients qu'il engendre et parce que la généralisation de la vapeur et de la radio semblent permettre une chasse aux corsaires directe sans qu'il soit nécessaire d'assurer une protection rapprochées. le résultat en est des pertes très lourdes durant les trois premières années de guerre face à un nouveau type de guerre des communications qui se substitue à l'ancienne guerre de course.

      La raison majeure du changement, avant d'être technique, est géopolitique : la révolution industrielle du XIXe siècle entraine une croissance très rapide du trafic maritime et de la dépendance des Etats à l'égard du commerce international. La menace du blocus revêt une plus grande importance, surtout en matière d'approvisionnement en charbon ou en pétrole. La guerre de course prend une importance presque décisive avec l'apparition du sous-marin, mais ses termes changent : il n'est plus question de s'approprier les biens à bord des navires. Il s'agit de les couler. Durant la Première Guerre Mondiale, les sous-marins se soustraient facilement à la chasse des bâtiments de surface, eux-même devenus vulnérables. Pendant la Deuxième Guerre Mondiale, la guerre de course, devenu encore plus destructive, met également aux prises sous-marins et moyens de guerre sous-marine. Alors que les convois sont dénigrés dans l'entre-deux-guerres, ils sont rétablis au milieu de cette guerre mondiale. Ils sont désormais très protégés, les bâtiments de guerre étant parfois plus nombreux que les navires à protéger, parfois pour piéger les sous-marins. La guerre sous-marine devient beaucoup plus une question de course à la production des bâtiments qu'une course navale, les compétences des équipages et les performances des sous-marins comptant moins que leur nombre en présence. Les escadres sous-marines deviennent de plus en plus utilisées, dirigées à la fois contre les bâtiments de surface ennemis et contre les sous-marins de l'adversaire. 

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

STRATEGUS

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2 janvier 2018 2 02 /01 /janvier /2018 08:48

  Parce que tout simplement l'espèce humaine n'est pas une espèce aquatique, que les mers et océans occupent une majeure partie de la surface de la planète, et que pour y évoluer, il est nécessaire d'avoir une certaine technologie et une certaine connaissance des courants marins. La marine dépend plus que l'armée de terre de ses matériels et on ne peut trouver un équivalent récent de cette dépendance que pour l'air et encore plus pour l'espace.

   Le milieu maritime est le domaine d'élection, explique Hervé COUTEAU-BÉGARIE, des révolutions militaires. L'innovation ne s'impose pas automatiquement (les résistances y sont autant politiques, sociales, q'économiques...), mais lorsqu'une puissance l'adopte, les autres doivent suivre sous peine d'être surclassés. Le passage de la galère au vaisseau est très rapide (en quelques décennies) alors que la diffusion de l'artillerie ne modifie la physionomie de la bataille qu'au bout de plusieurs siècles. de même le cuirassé monoculaire se généralise en quelques années, entre 1905 et 1914, alors que la mitrailleuses, qui existe déjà durant la guerre franco-allemande de 1870, est encore largement sous-estimée en 1914.

Ce primat apprend du matériel entraine, en fait, celui des idées, les navires étant construits en fonction de doctrines stratégiques et une erreur fondamentale de conception ne se rattrape pas. La formation des hommes, leur entraînement et leur qualification aussi. 

      L'évolution technique va de la galère au sous-marin

Hervé COUTEAU-BÉGARIE toujours présente cinq grandes étapes de l'évolution technique des navires de guerre.

- Dès le second millénaire av JC, les Egyptiens et les Crétois entretiennent des marines de guerre avec des navires spécialisés. Ils demeurent légers et peu nombreux. L'une des premières batailles navales connues, au VIIIe siècle av JC n'oppose que 12 avirons syriens à 18  navires assyriens. Ce qui n'empêchent pas dans des chroniques la magnification à titre de propagande à la gloire du souverain vainqueur (et parfois vaincu!, tant la propagande est ce qu'elle est à cette époque...) de ces pauvres batailles. Ce n'est qu'au VIIe siècle av JC qu'apparait la trière, premier navire exclusivement conçu pour le combat et qu'au Ve siècle que les cités grecques disposent de flottes constituées, nombreuses (50 trières athéniennes avant la Première Guerre médique, 200 avant la Deuxième) et capables de conduire des opérations stratégiques.

- Dès l'Antiquité, on assiste à une spécialisation des navires : liburnes légères pour la reconnaissance et la chasse aux pirates et, pour le combat, des navires moyens (trirèmes puis quinquérème à l'époque hellénistique) et lourds (polyènes).

- Au temps de la marine à voiles, les vaisseaux sont divisés en cinq rangs (selon le nombre de canons qu'ils embarquent) et accompagnés de frégates et de corvettes, qui sont affectées à la course, à la reconnaissance, à l'escorte...

- A l'ère de la vapeur, la diversification s'accentue : les capital ships sont cuirassés, lourdement armés et protégés, conçus pour la bataille ; les croiseurs de bataille, plus rapides et moins protégés, précèdent la flotte, les croiseurs sont affectés à la lutte anti-surface, contre les corsaires ou les bâtiments plus petits ; les torpilleurs et les destroyers protègent les capital ships et le trafic contre les dangers sans-marin et aérien.

- La Seconde guerre mondiale, confirmant et amplifiant la Première, entraine une nouvelle mutation qui consomme la décadence du cuirassé, déclassé face à ses adversaires sous-marin et aérien. Il est progressivement relégué au rang de batterie flottante, d'ailleurs extrêmement précieux lors des débarquement. 

Il faut sûrement ajouter à cela l'apparition juste avant la Seconde guerre mondiale des porte-avions, véritables bases aériennes sur mer, qui constituent encore maintenant une pièce maîtresse dans la stratégie navale.

      L'évolution tactique du choc, de la manoeuvre, du feu

Hervé COUTEAU-BÉGARIE distingue là deux grandes périodes.

- La trière permet de concevoir des tactiques élaborées, dont on trouve la première trace certaine à la bataille de Ladé (494 av JC). Elle combine la manoeuvre (avec ses rameurs, elle peut fournir des vitesses de combat élevées) qui peut être enveloppante ou frontale, le choc (elle dispose d'un éperon et de grappins pour l'abordage et les Romains y ajoutent le corvus, la passerelle amovible) et le feu (avec des armes de jet très diverses : balistes, pierriers, pots enflammés). La nature du navire de guerre ne varie guère pendant plus de deux millénaires. A Lépante (1571) a lieu la dernière bataille de galères. Surclassés par les vaisseaux de haut bord, les galères ne se maintiennent que dans des mers étroites et parsemées de hauts fonds : on en  trouve encore en Baltique au début du XIXe siècle.

- A partir du XVIe siècle, l'apparition de ce vaisseau de haut bord armé de canons entraine une mutation décisive : le choc code la place au feu : les vaisseaux ne sont que des batteries flottantes à la mobilité très réduites, condamnant les combats navals à n'être plus que des duels d'artillerie (relativement inefficaces par suite de la résistance des vaisseaux) entre flottes dispersées en lignes de file, seule formation adaptée à un tel instrument, du moins tant que les adversaires sont de force comparable. Le passage du vaisseau à voiles au cuirassé à vapeur, si important sur le plan de la manoeuvre, ne remet pas en cause le primat de la puissance de feu. Le choc ne fait plus que des apparitions intermittentes. Tous les bâtiments de ligne sont pourvus  d'un éperon jusqu'au début du XXe siècle, mais l'expérience des guerres chicano-péruvienne (1881), sino-japonaise (1894) et russo-japonaise (1904-1905) confirme la restauration du feu. Simplement, celui-ci ne s'incarne plus dans la seule artillerie, il devient polymorphe, avec la mine, la torpille, la bombe, le missile...

    L'évolution stratégique

Suivant toujours le même toujours, la guerre sur mer a, dès l'origine, revêtu des formes diverses. le combat entre flottes constituées n'en a été qu'une modalité parmi d'autres. Dans l'Antiquité, la flotte athénienne avait trois missions fondamentales : la protection des côtes de l'Attique, la destruction des forces navales ennemies pour assurer la maitrise de la mer et l'attaque des côtes ennemies. Donc une dimension défensive et deux missions offensives. A côté de la guerre d'escadres, dimensions purement militaire de la guerre navale, on voit très vite se développer une guerre de course à finalité économique et qui relève principalement de l'initiative privée, sanctionnée par l'Etat, qui délivre des lettres de marque (autorisation d'opérer). Il s'agit tout simplement d'acheminer des marchandises le plus vite possible et de couler ou de s'approprier de celles des concurrents ou adversaires). Ces deux guerres ont coexisté, comme sur terre la grande guerre et la guérilla, mais avec deux différences :

- sur mer, la guerre d'escadres n'est pas exclusive de la guerre de course, les deux peuvent se dérouler simultanément sur le même théâtre, à la différence de ce qui se passe sur terre où la grande guerre refoula la guérilla sur les arrières ou dans des zones peu accessibles ;

- la guerre de course a jusqu'à son abolition au XIXe siècle toujours été regardée comme un genre licite pour un Etat, alors que la guérilla terrestre est généralement le fait de combattants irréguliers, non investis d'une autorité ou d'une délégation étatique.

   La bipolarité de la stratégie maritime est l'une des caractéristiques les plus remarquable de la guerre sur mer. La plupart des auteurs ne l'ont cependant guère soulignée, tant ils se focalisent sur l'étage noble, la guerre d'escadres, avec son point culminant : la bataille décisive ou plutôt supposée telle, car, dès le XVIIIe siècle, beaucoup ont souligné qu'en mer il n'y en a pas. Cette bipolarité est surtout théorisée au XXe siècle par l'amiral CASTEX et Bernard BRODIE.    

  L'existence d'une stratégie navale est longtemps déniée et parfois surgissent à la fin du XIXe siècle, des plaidoyers en sa faveur. Ainsi (voir Wikisource) l'article La stratégie navale, anonyme écrit dans la Revue des Deux Mondes, tome 94, en 1889. Si aujourd'hui aucun auteur sérieux ne nie sa réalité, beaucoup estiment, à l'instar d'ailleurs de ceux qui contestent l'autonomie de la stratégie aérienne, qu'il n'y a pas de stratégie navale dissociée d'opérations terrestres et aériennes. Une bonne partie de l'argumentation des auteurs reste orientée par la défense d'intérêts "professionnels" au sein des armées, vivace lors des multiples arbitrages budgétaires entre l'Air, la Mer, la Terre, et maintenant l'Espace. Des amiraux montent au créneau pour valoriser les marines et leur rôle, des généraux défendent la suprématie multiséculaire des armées de terre et d'autres élaborent des scénarios d'usage de l'aviation militaire... Autant dire que lorsqu'on discute stratégie navale, il ne s'agit pas seulement d'une vision théorique indépendant des conflits inter-armes, même si, avec le temps, de plus en plus d'auteurs entendent discuter de stratégie globale, et, de plus en plus, on évite chez ces amiraux, généraux et aviateurs des envolées verbales trop limitées et trop exclusives... 

    Quand on discute stratégie navale, on ne prend souvent en compte que les luttes inter-étatiques. Or, la piraterie a longtemps eu une très grande importance, tant dans les mers que dans les océans, et il faut même attendre le XVIIIe siècle pour voir les vaisseaux pirates (les vrais, non accrédités...) disparaitre peu à peu. Longtemps, par exemple, la mer Méditerranée a été peu sûre pour le commerce et les navires pirates formaient des acteurs économiques (très agressifs) à part entière, au moins pendant deux grandes périodes, dans l'Antiquité, jusqu'à la "pacification maritime" romaine, et lors du "partage" des eaux entre Chrétiens et Maures, les uns et les autres considérant les autres comme des pirates... Encore aujourd'hui, avec l'affaiblissement des Etats, ressurgissent de temps à autres de véritables compagnies maritimes pirates qui écument notamment les mers asiatiques. Lesquelles mêlent à leurs activités de transport de marchandises illégales (biens et humains...), des contrats clandestins avec des Etats soucieux de contourner des embargos et des activités de racket visant notamment les touristes en navigation de plaisance... Une stratégie navale doit se préoccuper encore aujourd'hui de la sécurité maritime (contre ces pirates), et des moyens de guerre doivent très souvent y être utilisé. S'ils n'ont plus la même importance qu'auparavant ( comme notamment lors de l'ère des galères), des moyens financiers considérables étant requis pour la construction et l'entretien des navires, et si la piraterie ne peut plus rivaliser avec les puissances étatiques, elle conserve parfois une activité de nuisance indirecte sur les aspects militaires de la stratégie maritime (que l'on songe simplement au transport des armements faisant l'objet du commerce clandestin). 

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Le directeur d'études à l'Ecole Pratique des Hautes Études et directeur du cours d'introduction à la stratégie au Collège Interarmées de Défense est l'auteur d'une (monumentale) étude sur l'Evolution de la pensée navale (en 8 tomes), parue aux éditions Economica entre 1999 et 2007.

 

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20 décembre 2017 3 20 /12 /décembre /2017 10:04

      L'expression "stratégie maritime" met l'accent sur le milieu marin plus que sur les flottes ; aussi désigne-t-elle, pour Martin MOTTE par exemple, la recherche des avantages procurés par la mer entamée de paix comme en temps de guerre, par opposition à l'expression "stratégie navale" qui renvoie plus particulièrement à la conduite de la guerre sur mer. La stratégie navale n'est donc qu'une sous-catégorie violente de la stratégie maritime, mais le lien de l'un à l'autre est fort étroit, car entre autres des compétences et des infrastructures leur sont communes. 

Il est vrai que dans la littérature, la guerre étant largement son thème, les deux termes maritime et naval sont employés de façon indifférenciés. Pourtant, surtout à l'époque contemporaine, les stratégies non guerrières, diplomatiques par exemple, prennent de plus en plus d'importance. 

     La conduite de la guerre sur mer pose des problèmes particuliers, elle ne peut être la simple prolongation de celle conduite sur terre. La mer, pour nombre d'auteurs, connus ou méconnus, peut fournir un point de départ valable à une réflexion sur la stratégie au niveau le plus élevé. Parmi eux figures MAHAN, considéré aujourd'hui comme le père fondateur de la stratégie navale contemporaine : il propose une véritable vision de l'histoire, d'une ampleur impressionnante et rarement égalée. L'affrontement mer contre terre est, sinon une constante, du moins une régularité dans la réflexion politico-stratégique, voire philosophico-stratégique. La stratégie navale (ou maritime) ne prétend pas se constituer en discipline indépendante de la stratégie générale, mais elle peut apporter sa contribution à la stratégie théorique. Il y a peu d'auteurs, qui, à l'instar de la stratégie aérienne, la mette au sommet de la stratégie, comme prépondérante sur toutes les autres. Avec MAHAN, parmi les plus grands stratégistes et/ou stratèges, on peut citer CORBETT, CASTEX, ROSINSKI, CABLE... Derrière ces auteurs de référence, il existe une pléiade d'écrivains plus ou moins talentueux, plus ou moins influents, qui ont, à toutes les époques entendu ajouter leur opinion, plus ou moins intéressante (et intéressée!), aux débats du moment et apporter leur contribution, plus ou moins originale, à la construction intemporelle d'un édifice théorique. Le corpus est immense mais, plus encore que pour la pensée stratégique "générale" (terrestre), il reste méconnu, sinon inconnu. Il n'existe aucune histoire de la pensée stratégique et tactique navale et l'on ne dispose que de quelques esquisses sommaires. (Hervé COUTEAU-BÉGARIE, qui entreprend de son côté l'étude, publiée en 8 volumes chez Economica en 1991-2002 : L'Évolution de la pensée navale).

Il existe par contre une multitude d'études éparses sur les stratégies navales de différentes époques, depuis l'Antiquité. L'évolution des enjeux et des techniques relatifs à la mer donne bien entendu des couleurs bien différentes à ces stratégies navales.

 

Des évolutions techniques en forme de sauts

     Dès le second millénaire avant notre ère, les Égyptiens et les Crétois, et sans doute d'autres avant eux, ont entretenu des marines de guerre avec des navires spécialisés. Mais ce n'est qu'au VIIe siècle av JC, quapparait la trière, premier navire exclusivement conçu pour le combat. Elle permet de combiner la manoeuvre (avec ses rameurs elle peut fournir des vitesses élevées) et le choc (elle dispose d'un éperon). Avec le trière, "le combat cesse d'opposer des hommes à des hommes pour devenir le combat entre ces êtres animés que sont les navires" (J. TAILLARDAT). Les Romains ajouteront le corvus, dispositif qui permet l'abordage et les armes de jet. La physionomie des navires de guerre ne va guère varier pendant près de deux millénaires : Lépante (1571) sera la dernière grande bataille de galères.

A partir du XVIe siècle, l'apparition du vaisseau de haut bord armé de canons entraine une mutation décisive : le choc cède la place au feu, il ne fera qu'une réapparition sans lendemain à la fin du XIXe siècle (après la bataille de Lissa, en 1866, tous les cuirassés sont pourvus d'un éperon). le passage du vaisseau à voiles au cuirassé à vapeur, si important sur le plan de la manoeuvre (les navires échappent enfin à l'implacable contrainte du vent et au risque de rester encalminés pendant des jours, voire des semaines) ne remet pas en cause le primat de la puissance de feu. 

      Dès l'Antiquité, on assiste également à une spécialisation des navires : libyens légères pour la reconnaissance et la chasse aux pirates et, pour le combat, des navires moyens (trirèmes puis quinquérème) et lourds (jusqu'à la monstrueuse tessaracontère de PTOLÉMÉE PHILADELPHIE à quatre rangs de rames : 4 000 rameurs et 2 000 soldats et marins ; ce monstre n'a jamais navigué).

Au temps de la marine à voile, les vaisseaux sont divisés en 5 rangs (selon le nombre de canons qu'ils embarquent), et accompagnés de frégates et de corvettes qui sont affectés à la course, à la reconnaissance et à l'escorte.

A l'ère de la vapeur, la diversification s'accentue : les capital ships sont cuirassés, lourdement armés et protégés, conçus pour la bataille ; les croiseurs de bataille, plus rapides et moins protégés, précèdent la flotte, et sont affectés à la lutte antisurface, contre les corsaires ou les bâtiments plus petits ; les torpilleurs et les destroyers protègent les capital ships et le trafic contre les dangers sous-marin et aérien.

La Deuxième Guerre Mondiale, confirmant et amplifiant la première, entraine une nouvelle mutation qui consomme la ruine du cuirassé, déclassé face à ses adversaires sous-marins et aériens. Il est progressivement relégué au rang de batterie flottante, d'ailleurs extrêmement précieux lors des débarquements. Les flottes se déploient désormais dans trois dimensions : à la surface, au-dessus de la surface, eu-dessous de la surface. (Hervé COUTEAU-BÉGARIE)

 

    Cette évolution technique qui amène la stratégie à opérer suivant les matériels existants, joue un rôle bien plus important que sur terre. Alors que le relief se constitue de multiples obstacles qui font perdurer certains principes-clés de la tactique et de la stratégie, influençant même jusqu'à la géopolitique, les matériels sur mer les font évoluer de manière décisive. Seuls les découpages des terres sur les mers peuvent représenter sur mer des obstacles ou des opportunités aussi importants. A tel point, bien plus rapidement qu'en surface, d'un type de matériel à un autre, que se pose à chaque fois l'obsolescence des matériels existants pourtant en grand nombre dans les marines de tous les pays... Les moyens de surface apparaissent parfois déclassés par rapport aux moyens sous-marins et l'apparition de la bombe atomique rend la situation encore plus compliquées. 

 

Des stratégies tardives après des tactiques diverses et variées

      Alors que la guerre sur terre a été pensée très tôle, dès la plus haute Antiquité, la guerre sur mer est longtemps restée empirique. On ne trouve chez les auteurs anciens et médiévaux que quelques allusions au combat naval. Une pensée navale constituée ne commence à se développer qu'au XVIe siècle en Europe avec de nombreux auteurs, français, anglais, italiens et espagnols, qui, à côté d'amples développements tactiques, esquissent une stratégie qui ne sera pas reprise par les penseurs des XVIIe et XVIIIe siècles. Le premier traité naval moderne, L'Art des armées navales du père HOSTE (1697), est entièrement consacré à la conduite du combat, et il en ira de même pour ses successeurs du XVIIIe siècle, pour la plupart français (Bigot de MOROGUES, Bourdé de LA VILLEHUET, GRENIER) jusqu'à l'Essay on Naval Tactics de l'Écossais CLERK of ELDIN (1791) qui marque l'apogée de la réflexion relative à la marine à voile. Jusqu'à l'époque de NELSON, le problème fondamental est purement tactique : comment surmonter le blocage né de la ligne de bataille, qui favorise les combats indécis, pour parvenir à des résultats décisifs? NELSON, pourtant grande lecteur de CLERK, donnera une réponse qui devra plus à son énergie et à sa farouche volonté de vaincre qu'à une intense maturation intellectuelle.

Cette stagnation perdure après l'avènement de la vapeur. Le problème fondamental est alors celui du maniement de cet instrument radicalement nouveau qui affranchit de l'immémoriale contrainte des vents. Les auteurs sont très nombreux, encore une fois français pour la plupart (PENHOAT, BOUET-WILLAUMEZ...), mais ils ne s'intéressent  qu'aux ordre de marche et de combat, selon les dispositifs les plus variés : en ligne, en triangle, en cercle, en carré, en losange, en quinconce... Rares sont ceux qui, comme l'italien Giulio ROCCO (1816) ou le français Jean GRIVEL (1832), entrevoient la dimension stratégique. Celle-ci n'apparait que dans les années 1860 avec le Britannique John COLOMB (The Protection of our Commerce Considered, 1867) et le Français Richid GRIVEL, fils du précédent (De la guerre maritime, 1869). (COUTEAU-BÉGARIE)

 

Deux écoles stratégiques dominantes

    Le développement sera ensuite très rapide. Il se fera autour de deux méthodes qui vont fonder les écoles dont l'affrontement va rythmer toute l'évolution de la pensée navale durant son âge d'or qui va des années 1870 aux années 1940, celle de Alfred T. MAHAN (1840-1914) et celle de l'amiral AUBE (1826-1890). 

La méthode historique caractérise l'école de la maîtrise de la mer, dont la figure emblématique est le contre-amiral américain Alfred MAHAN. Son livre, The Influence of Sea Power upon History, 1660-1783, tiré de son enseignement au Collège de guerre naval de Newport et paru en 1890, connait immédiatement un succès universel. Traduit dans 17 langues, il éclipse durablement l'oeuvre de son concurrent britannique Philip COLOMB, qui publie en 1891 Naval Warfare. En affirmant la supériorité des empires maritimes sur les empires continentaux, il fournit une base historique au nataliste, cet élément essentiel du grand mouvement d'expansion qui caractérise les principales puissances européennes à la Belle Époque et que l'on appelle, selon les pays, l'impérialisme, le pangermanisme, le panslavisme. MAHAN en est par ailleurs, l'analyste souvent avisé dans plusieurs essais moins connus que ses grandes fresques historiques. Surtout, en proclamant la nécessité d'obtenir la maîtrise de la mer par la recherche de la bataille décisive, il donne une base doctrinale sûre et cohérente aux marins qui en étaient jusqu'alors démunis. Son oeuvre, dispersée entre une vingtaine de livres et de très nombreux articles, est touffue. Elle prête le flanc à la critique par le manque de rigueur dans la définition des concepts et dans le traitement des données historiques, ainsi que par l'insuffisante prise en compte du progrès technique (il s'intéresse d'abord à la marine à voile), mais, et c'est ce qui explique son succès, elle se signale par une incontestable puissance d'expression au service d'idées-forces faciles à assimiler et affirmées de manière péremptoire. MAHAN proclame l'existence de principes universellement valables : l'offensive, la concentration, l'économie des forces en vue de la bataille décisive. Pour la première fous, la stratégie navale est intégrée dans une stratégie globale qui n'est plus limitée à la conduite de la guerre : MAHAN popularise l'idée de stratégie du temps de paix. Son concept central, la puissance maritime (Sea Power), devient le point de ralliement de générations de marins. Aucun auteur naval n'aura une influence comparable, qui perdure encore aujourd'hui, à travers les vicissitudes du XXe siècle, même s'il est plus souvent cité que sérieusement étudié.

A l'opposé de l'école de MAHAN, celle de l'amiral AUBE suscite, dans les années 1870, un courant qui se qualifie lui-même de Jeune École. Contre le dogmatisme de l'école historique, il fonde son analyse sur le caractère changeant du contexte international et surtout des instruments disponibles. AUBE estime que les enseignements des grandes batailles du passé sont rendus largement caducs par l'apparition de moyens nouveaux comme la mine ou la torpille, qui fonctionnent comme des égalisateurs de puissance. Il propose d'en tirer parti dans le cadre de stratégies nationales adaptées à chaque pays et à chaque situation. Pour la France, irrémédiablement surclassée par la puissance maritime britannique, il suggère ainsi de recourir à la guerre des côtes - au moyen de torpilleurs pour empêcher la répétition des blocus rapprochés du passé - et à la guerre des croiseurs pour obliger la flotte britannique à défendre son trafic et donc à disperser ses forces, de manière à aboutir à un amoindrissement du corps de bataille britannique  qui rendrait une bataille en ligne envisageable. Ses successeurs, notamment le journaliste Gabriel CHARMES, donnent à ses idées une tournure dogmatique, encore aggravée par des choix techniques défectueux dont AUBE lui-même est partiellement responsable, lors de son bref passage à la tête du Ministère de la Marine, en 1886 (torpilleurs trop petits, incapables de tenir la mer). Il en résulte des errements qui discréditent la Jeune École de façon durable, alors que l'idée initiale était loin d'être absurde. La Jeune École a un retentissement international, de la Suède au Japon, et suscite même des émules en Grande-Bretagne (la cruiser school, la brick and mortar school). Elle ressurgit périodiquement, reprise avec d'infinies variantes par les champions de la guerre sous-marine, puis de la guerre aérienne.

Les années précédant 1914 marquent l'apogée de la pensée navale. L'École historique triomphe partout après la guerre russo-japonaise conclue par la grande bataille de Tsushima (1905). L'influence de MAHAN est relayée par une pléiade d'auteurs : les Français DAVELUY et DARRIEUS, le Russe KLADO, les Italiens SECCHI et BERNOTTI, le Japonais Akyiama SANEIJUKI. En même temps commencent à apparaître des théories critiques qui proposent une vision moins unilatérale de la guerre navale. Fred JANE, fondateur d'un annuaire naval qui devient plus tard la référence universelle, publie en 1906 une critique du mahanisme, sous un titre expressif : Hérésies of Sea Power. Le plus grand de ces auteurs critiques est l'Anglais Julian CORBETT (1854-1922) qui collabore à l'oeuvre de réforme entreprise par sir John FISCHER, Premier Lord naval de 1904 à 1910 en tant que propagandiste quasi officiel de l'Amirauté et professeur au War Course. Il publie en 1911 Some Principles Strategy, où il explique que la bataille n'est pas une fin en soi, que les batailles décisives navales ont été très rares dans l'Histoire, que la maîtrise des mers n'est rien d'autre que le contrôle des communications d'où l'importance de leur protection. Cette première transposition à la stratégie maritime de l'enseignement de CLAUSEWITZ reste longtemps incomprise en raison de sa complexité. (COUTEAU-BÉGARIE)

 

La Première et Deuxième Guerres Mondiales, puis le saut nucléaire

    La Première Guerre mondiale déçoit les attentes des états-majors. Les flottes cuirassés ne se rencontrent guère qu'une seule fois au Jutland (1916), et le problème central, que personne n'avait prévu, est celui de la protection du trafic contre le danger sous-marin. Il en résulte, dans les années d'après-guerre, une grave crise qui ne se résout que dans les années 1930, par la restauration de l'orthodoxie, avec des auteurs comme les Britanniques RICHMOND et GRENFELL, l'Allemand Otto GROSS, les Italiens BERNOTTI et DI GIAMBERARDINO et, surtout le Français CASTEX.

L'amiral Raoul CASTEX (1878-1968), qui achève sa carrière en 1939 comme chef des forces maritimes du Nord avant d'être éliminé par DARLAN, publie entre 1929 et 1935 les Théories stratégiques en cinq parties, qui constituent le plus ample volume de stratégie maritime jamais écrit. Dans le climat de l'époque, on y voit surtout la réaffirmation de la doctrine de la maîtrise de la mer par la recherche de la bataille décisive et son adaptation au cas français, c'est-à-dire à une stratégie nationale nécessairement dominée par le danger continental. En fait, la synthèse castexienne va beaucoup plus loin : il est pratiquement le seul à tenter la fusion de la méthode historique de MAHAN et de la méthode matérielle de la Jeune École, ce qui lui permet de substituer à l'approche unilatérale de ses prédécesseurs une vision dualiste de la guerre navale : la guerre entre forces organisées, nouveau nom de l'ancienne "guerre d'escadres", coexiste avec la guerre des communications, qui l'on réduisait auparavant à la guerre de course. La maîtrise de la mer n'est complète que si le succès dans l'une est transposée dans l'autre. Le plus fort peut bloquer la flotte de bataille plus faible dans ses ports, comme la Royal Navy l'avait fait en 1914-1918, mais cela ne règle pas le problème des communications. En sens inverse, le plus faible, s'il ne peut espérer obtenir la maîtrise de la mer, peut, par la guerre sous-marine et aérienne, interdire au plus fort de profiter pleinement des avantages que confère celle-ci. CASTEX transpose ainsi à la guerre sur mer, sans en tirer pleinement les conséquences, la distinction de CLAUSEWITZ entre stratégie d'anéantissement et stratégie d'usure : la guerre entre forces organisées met en oeuvre une stratégie d'anéantissement, elle recherche le coup décisif ; la guerre des communications met en oeuvre une stratégie d'usure, elle vise à affaiblir et à paralyser celui qui veut se servir de la mer comme moyen de communication. CASTEX consacre également de long développement à la géographie, fondant véritablement , même s'il n'emploie pas les mots, une géopolitique et une géostratégie évolutives, non dogmatiques, dont les idées centrales sont, d'une part l'absence de loi unique de l'Histoire (la mer ne l'emporte pas toujours sur la terre, tout est affaire de "cas concrets"", la puissance maritime ne peut rien contre un bloc continental comme la Russie) et, d'autre part, l'interdépendance, à l'époque contemporaine, des stratégies aéroterrestre et aériomaritime qu'il systématise dans ses derniers écrits. Son oeuvre a un grand rayonnement international, mais celui-ci est contrarié par le déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale, et, surtout, son adhésion de principe à la doctrine de la maîtrise de la mer occulte largement la complexité et la richesse de son analyse.

C'est à un auteur américain, Bernard BRODIE (1912-1978), que revient le mérite de poser clairement la distinction entre les deux branches de la maîtrise de la mer à l'époque contemporaine avec l'opposition, qui devient vite classique, entre le Sea Control et le Sea Denial. Les analyses très riches mais fragmentaires de Herbert ROSINKI, qui esquisse, dans une série d'articles parue entre 1939 et 1947, une synthèse de MAHAN, de CORBETT et de CASTEX, passent, en revanche, inaperçues. Même eux, esprits éminents, ne saisissent pas correctement l'avènement du porte-avions comme capital ship à la place du cuirassé. A partir de 1945, on assiste à une crise de la stratégie navale théorique : un auteur comme BRODIE abandonne le secteur naval pour se consacrer désormais à la stratégie nucléaire. La littérature reste abondante, mais il s'agit d'analyses plus que de théories véritablement originales. Les écrits de l'amiral GORCHKOV, chef de la flotte soviétique pendant trente ans, sont amplifiés par les Américains, dans un but évident : grossir la menace pour valoriser la marine américaine, mais leur valeur théorique est assez faible. Les nouvelles dimensions de la stratégie maritime sont analysées par l'amiral Stansfield TURNER aux Etats-Unis, l'amiral Marcel DUVAL en France, Laurence MARTIN, Geoffrey TILL et Peter GROVE en Grande-Bretagne. La diplomatie navale suscite de nombreux travaux à partir des années 1970, en premier lieu l'oeuvre magistrale de sir James CABLE. Mais il n'y a plus de grandes synthèses stratégiques comparables aux "classiques", de MAHAN à CASTEX, alors que les recherches des historiens navals incitent à un réexamen des principes posés par eux. Ce déclin relatif de la théorie est assez paradoxal alors que, après les incertitudes consécutives à l'apparition de la bombe atomique, le rôle des flottes dans la stratégie global ne cesse de se renforcer. (COUTEAU-BÉGARIE)

 

Des stratégies de temps de paix diversifiées elles aussi...

        Différents traits caractérisent la stratégie maritime contemporaine :

- L'accélération de la maritimisation économique : les échanges maritimes se sont multipliés entre 1950 et 1990, et tant que la "mondialisation" continue, ils devraient augmenter encore. L'évolution dans les chantiers navals est assez spectaculaire et la part des coûts des transports par mer s'accroit dans tous les biens et services, même si le transport aérien bénéficie lui aussi d'un accroissement spectaculaire. Ce phénomène est indissociable des nouvelles techniques de transport, la conteneurisation et le roll on-roll, qui offrent des solutions de continuité entre la mer et la terre.

Outre leur fonction traditionnelle d'espaces de transit, les océans ont acquis une valeur intrinsèque avec le développement des pêcheries industrielles et du forage pétrolier et gazier off-shore, qui pousse les Etats à élargir leurs eaux territoriales à 12 milles nautiques et à créer des zones économiques exclusives de 200 miles (cela ne va pas évidemment sans soulever de graves litiges régionaux). Cette maritimisation, par ailleurs, bénéficie plus au Pacifique qu'à l'Atlantique, faisant déplacer le principal axe géopolitique du monde au détriment de l'Europe. Le statut économique de la mer prend le pas sur son statut militaire, centré sur la protection des voies de communication.

- Les mutations des flottes de guerre, notamment avec la propulsion nucléaire. Les sous-marins ont acquis une autonomie comparable à celle des voiliers d'antan ; le rayon d'action de l'aviation s'est largement dilaté grâce aux porte-avions. La guerre navale en trois dimensions s'est systématisée, ce qui implique une redéfinition des catégories traditionnelles des navires ; on ne parle plus de guerre d'escadres, mais de guerre entre forces organisées, où bâtiments de surface, sous-marins et aéronefs opèrent en étroite liaison grâce à la radio. De même, à l'ancienne guerre de course menée par des bâtiments isolés succède une guerre au commerce, aussi articulée que la guerre entre forces organisées. Quant à la guerre des littoraux, elle devient plus généralement une guerre contre la terre ; tirés indifféremment depuis la surface, les profondeurs ou les airs, les missiles de croisière permettent en effet à des forces situées en haute mer de frapper au coeur du hinterland, mission jusque là réservée à l'aéronavale - mais les missiles et les aéronefs basés au sol peuvent atteindre le large. Les progrès technologiques amène donc à décloisonner le s différentes dormes de guerre navale, en même temps qu'un décloisonnement plus global entre la terre et la mer qui rappelle celui que la conteneurisation a opéré dans le domaine commercial.

Non seulement ces glottes se modifient, mais les missions de guerre et de paix peuvent être menées par les mêmes forces. Leurs missions de temps de paix se sont diversifiées. Le rôle dissuasif des forces navals s'est considérablement accru avec les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins, mais cette promotion a un coût, car la protection des SNLE durant leur phase d'appareillage et de retour accapare une bonne partie des bâtiments conventionnels ; pour une flotte de petit volume comme celle de la France, cette tâche n'est pas sans obérer des missions plus traditionnelles. En créant une insularité stratégique d'un nouveau genre, la sanctuarisation nucléaire a d'autre part déplacé les tensions Est-Ouest vers les zones périphériques, où les marines occidentales, avantagées par la géographie, étaient bien plus à même de "montrer le pavillon" que la flotte soviétique écartelée entre Baltique, mer Noire, Pacifique et mers arctiques, situation qui changent notamment avec les techniques anti-brise-glaces mais surtout avec le réchauffement climatique global qui fait beaucoup plus qu'auparavant communiquer mers arctiques et Océans. Outre la protection des nouvelles zones économiques, ces flottes sont appelées également à participer plus qu'auparavant à la gesticulation diplomatique et aux initiatives humanitaires des Etats. (Martin MOTTE)

 

Bernard BRODIE, La stratégie navale et son application dans la guerre, 1947. Julian CORBETT, Principes de stratégie maritime, 1993. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, La puissance maritime,  Fayard, 1985 ; L'Évolution de la pensée navale, Paris, 1990. S. LANDERSMAN, Principles of Naval Warfare, 1982. Alfred MAHAN, The influence of Sea Power upon History, Boston, 1890. Philippe MASSON, De la mer et de sa stratégie, Tallandier, 1986. Herbert RICHMOND, Sea Power in the Modern Woirld, Londres, 1934. Geoffrey TILL, Maritime Strategy and the Nuclear Age, New York, 1984. Herbert ROSINSKI, The Development of Naval Thought, Newport, RI, 1977. A. VIGARIÉ, Géostratégie des océans, Paradigme, 1990.

 

Martin MOTTE, Stratégie maritime, dans Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et de Jean KLEIN, PUF, 2000. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Stratégie maritime et stratégie navale théorique, dans Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Arnaud BLIN et de Gérard CHALIAND, éditions Perrin,  tempus, 2016.

 

STRATEGUS

 

    

 

 

 

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12 décembre 2017 2 12 /12 /décembre /2017 08:57

   Il est en fait difficile de faire une coupure nette entre les entreprises militaires et du coup la stratégie mise en oeuvre lors des guerres révolutionnaires et lors des guerres d'Empire.

Un mouvement d'ensemble européen

      Outre le fait que l'histoire de France la montre acquérir des frontières aux obstacles naturels et de plus ceci de manière consciente de la part de nombreux hommes d'Etat au long des siècles, la révolution sociale, politique, idéologique et militaire qui marque en France la fin du XVIIIème siècle provoque contre elle les mêmes alliances, dresse les mêmes ennemis lors des guerres révolutionnaires et des guerres d'Empire. Tout en se gardant d'une vision téléologique de la formation de la France, qui fait partie parfois de l'idéologie même de sa formation, on doit bien constater que le modèle napoléonien d'Empire est présent déjà avant la proclamation officielle d'un Empire français. Outre un certain caractère défensif de sa constitution, qui n'est pas sans rappeler le modèle romain antique, le Premier Empire français, au-delà de son aspect éphémère sur le plan géopolitique, marque la consolidation (libérale) d'idéaux et de structures républicains opposés (c'est pour cela qu'on parle de tentatives de Restauration en France) aux formes d'organisation sociale dans les contrées voisines, formes d'organisation de plus en plus différentes au fur et à mesure que l'on s'éloigne du territoire français. Le legs de l'Empire à l'Europe est important sur le plan militaire bien sûr, mais aussi politique et administratif. Cela est facilité par le legs de la Royauté en France, une centralisation administrative, économique et sociale qui en fait déjà un modèle très différent régionalement.

    Avant même la formation de l'Empire français, les principes stratégiques et surtout tactiques napoléoniens sont de plus déjà à l'oeuvre. Sans clore un certain débat entre historiens, il faut dire qu'il existe un doute quant à l'existence d'une "stratégie napoléonienne", d'autant que les talents de NAPOLÉON BONAPARTE sont bien plus tactiques que stratégiques. Mais, malgré le caractère certain de dictature centralisée militaire de l'Empire français, ce serait compter sans la myriade de talents dont s'entoure l'Empereur et qui confèrent à l'Empire une dimension politique, juridique, diplomatique, administrative, économique et même sociale (notamment par l'intermédiaire d'un complexe militaro-industriel et d'une société militaire en formation) qui dépasse les aspects purement militaires et qui perdure d'ailleurs bien après l'Empire officiel. Ces aspects marquent également les Etats à la périphérie de la France, et il ne faut pas oublier que le phénomène révolutionnaire secoue l'ensemble de l'Europe continentale et pas seulement la France. 

   L'Empire tel qu'il se construit, au moment où la France passe de la défensive à l'offensive conquérante, n'est pas seulement le fait d'une stratégie militaire, mais aussi d'une stratégie politique, avec la tentative d'instauration dans les pays occupés selon des modalités diverses (de l'accroissement du territoire français lui-même à l'installation de nouvelles dynasties) d'un régime semblable à celui de la France d'alors. Aidé en cela par tous les éléments (populations, classes, individus...) sympathisants de la Révolution dans pratiquement tous les pays traversés, et par des éléments (moins sympathiques avec un jeu de mot il est vrai) voulant profiter de la machine militaire française, en termes économiques. Les sociétés traversées sont travaillées comme la France depuis le début des Lumières par des forces réformatrices très fortes qui peuvent voir - même si c'est un peu à tort - dans les armées et l'administration impériales les forces dont ils ont besoin pour faire avancer leurs conceptions. Et longtemps après le départ des troupes françaises, des aspects de l'Empire perdureront, notamment sur le plan juridique et d'organisation de l'économie (notamment la fiscalité...). 

   Comme tout Empire, l'Empire français n'a de chance de rester que si la société civile prend le relais de l'occupation militaire, et si se mettent en place des structures économiques, politiques, juridiques, idéologiques (propagande et culture) qui s'appuient sur des forces vives déjà en place. Il se peut que, précisément, l'imposition de composants napoléoniens à des populations occupées produisent l'effet inverse de celui attendu, et provoquent des résistances de la part de populations fidèles à l'Ancien Régime ou considérant que la situation avec la présence des troupes aggravent leurs conditions de vie ou finissent par entraver leurs propres buts politiques (désordres, exactions, massacres, pillages...). 

    Le moteur de l'Empire français est malgré tout militaire et à de nombreux problèmes qu'ils rencontrent les autorités françaises utilisent la violence. Du coup, alors que des stratégies politiques et économiques sont pourtant mises en même temps en oeuvre, ce sont les stratégies militaires qui donnent le la de la situation générale. D'autant qu'une partie de l'économie est, vu l'ampleur des opérations militaires, tournée plus qu'auparavant vers le soutien aux forces armées, non seulement bien sûr dans l'armement et les équipements militaires, mais aussi dans l'approvisionnement des troupes en choses de toutes sortes (des vêtements aux... prostituées!), les transports et l'entretien des relais des chevaux et des courriers. Et si l'économie n'y va pas "naturellement" guidée par les profits de la guerre, le recours à la violence vient y pallier...

   

Le versant militaire boursouflé de la stratégie

   Dans le domaine militaire, la fin du XVIIIe siècle est marquée par la supériorité de l'armée prussienne. Sous l'impulsion de FRÉDÉRIC LE GRAND, la Prusse s'est dotée d'une armée qui exploite au mieux les données stratégiques et technologiques du moment. Ses institutions militaires marquent l'apogée de l'armée de type Ancien Régime dont l'origine remonte au XVIe siècle. Jugée invincible quelques années plus tôt, l'armée prussienne sera anéantie par la Grande Armée en 1806, à la bataille d'Iéna, symbole de la confrontation entre deux époques.

Le succès de la stratégie napoléonienne doit être attribué au génie guerrier de NAPOLÉON tout autant qu'aux changements sociaux provoqués par la révolution de 1789. D'autres facteurs, tels que le système divisionnaire et les progrès en matière d'armement (fusil de 1777 et artillerie Gribeauval) contribuèrent également à la révolution militaire provoquée par la France. N'oublions pas non plus l'essor démographique plus présent en France qu'ailleurs, qui permet de multiplier le nombre de soldats. Dans la plupart des cas, c'est dans la défaite que les stratèges puisent leur inspiration et l'humiliation subie par la France au cours de la guerre de Sept Ans (1756-1763) avait contribué de manière significative un renouveau stratégique chez les Français qui s'étaient mis à réfléchir sérieusement sur la guerre. Les techniciens, comme GRIBEAUVAL, perfectionnaient les pièces d'artillerie au moment même où les stratèges prenait conscience de la supériorité du feu. Parmi les nombreux penseurs militaires français qui émergent au cours de cette époque, deux personnages exerceront une influence considérable sur NAPOLÉON BONAPARTE : Jacques de GUIBERT et Pierre de BOURCET, deux innovateurs en matière de stratégie et de tactique.

Un certain nombre des thèmes développés par GUIBERT seront repris par NAPOLÉON et constitueront le fondement de sa stratégie. S'il n'anticipe pas encore l'armée de masse, GUIBERT préconise toutefois une armée de citoyens qui rétablit le lien entre la population et son armée et lui insuffle une énergie morale fondée sur un sentiment patriotique vivace, sentiment que saura bien exploiter BONAPARTE, à renforts de propagande et de mise en scène des revues militaires. GUIBERT est aussi à l'origine du système divisionnaire qui permet d'obtenir à la fois une grande indépendance d'action, une bonne souplesse dans le mouvement et une puissance supérieure dans la concentration des forces. Adepte de l'offensive, GUIBERT perçoit la supériorité du feu, principalement des tirs d'artillerie, et défend l'ordre mince par rapport à l'ordre profond. Le principe de ravitaillement sur le terrain et la nécessité de ses nourrir de ses conquêtes sont autant d'éléments, dans le domaine de la logistique, que NAPOLÉON BONAPARTE retient de ses lectures de GUIBERT. Ainsi, dans ses grandes lignes, la stratégie du général de la Révolution apparait déjà dans les pages de l'Essai général de tactique, publié par GUIBERT en 1772.

Chez BOURCET, il puise des aspects pratiques de la conduite de la guerre. Soldat expérimenté, BOURCET fournit à NAPOLÉON une étude approfondie sur la tactique, dans un texte modestement intitulé Principes de la guerre de montagne, écrit en 1775. Dans les pages de ce traité qui va beaucoup plus loin que la montagne, BOURCET fait la distinction entre attaque et défense, et formule en détail le rôle de la défense active. Partisan convaincu, comme GUIBEERT, du système divisionnaire; il souligne l'importance des communications et de la mobilité. Surtout, il met en relief le rôle de la surprise dans la guerre.

Lors du siège de Toulon, face à l'insurrection à Paris, et surtout lorsqu'il part en campagne à la tête de l'armée d'Italie (1796), BONAPARTE a déjà assimilé les enseignements militaires qu'il a tirés de ses lectures. Lors de son passage à Auxonne, il a également profité de son contact avec les frères DU TEIL, alors à la pointe du progrès dans le domaine de l'artillerie. Les circonstances politiques vont favoriser l'application de ces principes. La décision de loin la plus importante en matière de réorganisation militaire est la levée en masse de 1793. D'un seul trait de plume, toute la stratégie qui était pratiquée jusqu'alors est rendue caduque. Brusquement, l'armée devient massive, les effectifs gigantesques. La participation active des populations transforme la guerre en une entreprise nationale que nourrissent des sentiments patriotiques très intenses. Le génie de NAPOLÉON sais l'occasion qui s'offre à lui. Fort des principes de GUIBERT et de BOURCET, disposant de ressources qui iront grandissantes, soutenu par la ferveur nationale qui anime ses soldats, équipés d'une artillerie efficace, et motivé par sa fougue et son ambition, BONAPARTE est rapidement victorieux d'adversaires désormais dépassés. La révolution stratégique que réalise NAPOLÉON est facilitée par le fait qu'il peut s'entourer d'un corps d'officiers jeunes, enthousiastes, et qui ne se rattachent plus aux valeurs ou aux principes de l'Ancien Régime. Surtout, il va devenir le chef suprême qui aura entre ses mains tous les pouvoirs de décision, dans le domaine politique tout autant que militaire. 

Désormais, le but de la campagne  est l'anéantissement de l'adversaire. La bataille décisive est le moyen principal pour accomplir cette destruction totale des forces organisées de l'ennemi. La stratégie doit donc être orientée vers l'offensive. Offensive à outrance et défense active s'allient pour canaliser un effort optimal en un endroit déterminé, généralement le point le plus sensible de l'adversaire, celui dont la perte doit le déséquilibrer physiquement et moralement. Grâce au système divisionnaire, NAPOLÉON BONAPARTE parviendra à allier la rapidité du mouvement avec la concentration des forces. Cet énorme avantage qu'il possède par rapport à des adversaires plus lents et moins puissants lui laisse l'initiative et lui permet de choisir les théâtres d'opérations. Cela lui permet d'engager ses forces dans les meilleures conditions possibles e, surtout, de pouvoir surprendre son adversaire au moment où celui-ci s'y attend le moins. L'armée se ravitaillant en partie sur le terrain et les lignes de communication étant bien protégées, il peut faire avancer rapidement son armée de masse.

NAPOLÉON se déplace avec toutes ses forces réunies. Cependant, il donne l'illusion d'avancer de manière dispersée et peut ainsi tromper l'ennemi sur ses desseins. Le principe général qui guide toutes ses manoeuvres consiste à prendre l'ennemi sur ses flancs ou, mieux encore, sur ses arrières, tout en menaçant de couper sa ligne de retraite. La souplesse dans l'organisation de ses troupes lui laisse un choix presque inépuisable pour combiner ses forces de diverses manières. La rapidité avec laquelle il peut changer ces combinaisons lui permet de répondre aux manoeuvres de l'ennemi. On a souvent reproché à NAPOLÉON d'avoir uniformément sous-estimé ses adversaires. Néanmoins, il comprenait parfaitement la relation entre les fins et les moyens et, sur le terrain, il était généralement conscient du rapport des forces engagées. Lorsqu'il se sentait en état d'infériorité numérique, il savait se montrer prudent. Il employait alors une tactique particulière où il s'engageait directement contre le front ennemi tout en plaçant le gros de ses troupes en position défensive. Dans la mesure du possible, il tentait cette opération sur un terrain défavorable au mouvement des troupes ennemies. Lorsque l'adversaire s'était engagé sur le front, il lançait une seconde vague sur un point sensible du front, puis il envoyait ses troupes sur les flancs et l'arrière de l'ennemi.

Plusieurs facteurs contribuèrent à la chute de NAPOLÉON et à la fin de l'Empire. Tout d'abord, ses adversaires s'organisèrent et purent, ensemble, faire face à la Grande Armée avec des effectifs aussi nombreux, voire supérieurs. Ensuite, ils apprirent, dans la défaite et parfois dans l'humiliation, à comprendre la stratégie de l'empereur français puis à la combattre. Peu à peu, l'énorme avantage que possédait au départ la France par rapport aux autres armées européennes fut éliminé. Par ailleurs, certains des facteurs qui firent la force de BONAPARTE lors de sa longue série de victoires contribuèrent plus tard à son affaiblissement. Le fait qu'il cumulait les pouvoirs politiques et militaires lui avait permis d'entreprendre une série de campagnes audacieuses qui réclamaient un pouvoir de décision unitaire. A partir d'un certain moment, cette autorité devint un handicap car, d'une part, il était engagé sur divers fronts, et, d'autre part, il n'existait plus dans son entourage de contrepoids capable de critiquer une mauvaise décision. NAPOLÉON avait toujours recherché la bataille décisive où l'issue des combats devait être déterminée par la puissance des forces engagées a point culminant de l'effort et sur le centre de gravité de l'adversaire qui s'écroulait ensuite de lui-même. A force de rechercher ce centre de gravité de l'adversaire, il limita son champ d'action, et toute sa stratégie fut tributaire des ressources dont il disposait. Lors de la campagne de Russie, cette stratégie se retourna contre lui. Il s'acharna à rester à Moscou, même lorsque la ville fut incendiée et permit ainsi aux Russes de se réorganiser. Habitué à mener une stratégie d'anéantissement, NAPOLÉON était beaucoup mois à l'aise dans une guerre d'usure où son armée souffrir énormément du harcèlement perpétuel mené par l'adversaire et où elle fut trop affaiblie par les difficultés croissantes qu'elle rencontra au niveau du ravitaillement et des communications. Diminué physiquement mais néanmoins galvanisé par toutes ses victoires, il ne sur pas distinguer les limites de ses propres capacités stratégiques, lui qui avait si bien compris les rapports de forces au niveau de la tactique. Il ne comprit pas davantage la dimension économique et politique de certaines de ses stratégies, notamment en Espagne et au Portugal où il ne put imposer le blocus continental face à l'Angleterre et où il sous-estima la force de l'insurrection espagnole. (BLIN et CHALIAND).

 

Des stratégies économiques et politiques difficiles à mettre en place ou incomplètes. 

    L'Empire, dans une acception extensive il est vrai pas courante, qui entende la France révolutionnaire (1789-1804) qui mène à la République puis celle de l'Empire officiel (1804-1814/1815) représente, l'extension maximum du territoire français et une exception dans son Histoire. Si l'amalgame de territoires de plus en plus importants autour de l'Ile de France d'origine (l'ancien Royaume de France, féodal) constitue une dynamique réelle, l'acquisition de territoire aussi important au Sud et à l'Est (hormis bien entendu les conquêtes coloniales outre-mer), n'entre pas réellement dans une tradition multi-séculaire. Si chez les Capétiens surtout existe cette volonté de trouver des frontières "naturelles" sûres, l'entreprise napoléonienne va beaucoup plus loin, pour toutes sortes de raisons, au début défensives, ensuite plus conquérantes.

En plus de se distinguer des autres régimes politiques de l'Histoire de France d'abord par son originalité (il inaugure un système politique alors inédit en France, l'Empire), ensuite par sa belligérance (les guerres napoléoniennes voient la France affronter successivement cinq alliances), le Premier Empire reconfigure l'Europe non seulement politiquement, mais également idéologiquement. Il ne sera plus guère question par la suite de l'opposition dynastique entre Anglo-Protestants et Catholiques et les conflits politiques traversent de plus en plus tous les pays européens eux-mêmes traversés d'une idéologie nationaliste dont la France est en grande partie responsable (à son corps défendant parfois). Ces conflits permettent à NAPOLÉON de conquérir la majeure partie de l'Europe continentale, hors Scandinavie et Balkans ottomans, contrôlant à son apogée en 1812 un territoire s'étendant de Lisbonne à Moscou. Portée à son extension continentale maximale (860 000 km2), la France compte alors 135 départements, des villes comme Rome, Hambour, Barcelone, Amsterdam ou Raguse devenant chefs-lieux de départements français. 

L'Empire se veut, au moins à ses débuts, l'héritier du Consulat et de la République. Les victoires de son armée exportent dans les pays conquis nombre d'acquis de la Révolution. La justice et la solde seigneuriales sont abolies partout où passe l'armée française, lui valant une certaine popularité. Les privilèges aristocratiques sont éliminés, sauf en Pologne. Le Code napoléonien est introduit dans de nombreux pays, en particulier aux Pays-Bas, en Allemagne, et en Italie, rendant tout un chacun égal devant la loi. Il établit le système du jury et légalise le divorce. L'Empire se veut le creuset d'une nouvelle noblesse héréditaire. A l'occasion du redécoupage de la carte en Europe auquel se livre NAPOLÉON, sa famille et ses proches reçoivent les trônes de différents pays d'Europe tandis que ses principaux collaborateurs sont dotés de titres copiés sur ceux de l'Ancien Régime. Même après la défaite de l'Europe, tous ces essais de dynasties pèseront sur les systèmes d'accession au pouvoir en Europe. 

Les guerres continuelles empêchent l'administration française de s'établir durablement dans les pays occupés et l'exportation du système français dans de nombreux domaines (parfois inattendus comme le système métrique...) sera partielle et incomplète. L'établissement de nouvelles règles administratives et juridiques n'est possible qu'en temps de paix, et ces périodes de relatif calme sont inégalement répartis dans le temps et l'espace européens. Si en France sous le consulat qui constitue une période de pacification et de stabilisation après la décennie révolutionnaire, de nombreuses institutions sont fondées, et si sous l'Empire surtout en 1812-1813, ces institutions sont effectivement en train de s'installer, les périodes de guerre, les diverses insurrections (Bretagne, Espagne...), elles ne le sont que très incomplètement et diversement. Après l'Empire, les régimes politiques en France et en Europe se réapproprient certaines réalisations de l'Empire (des travaux entrepris seront poursuivis, le Code civil sera appliqué avec plus moins grande ampleur, le système fiscal sera utilisé à leur profit...).

   Alain JOXE, ne se limitant pas bien sûr ici au modèle napoléonien décrit bien l'épuisement d'un code de conquête politico-religieux, ici politico-idéologique, et la tentative de l'imposer par la violence, notamment par la destruction violente des codes locaux antérieurs. "Un code, écrit-il, qui sert trop bien à affirmer la conquête par la répression, s'affirmant comme détaillant des compétences répressives, - et se défendant déjà dans l'attaque - devient incompétent pour agglomérer des forces par la libération des forces locales et son extension est rapidement limitée dans l'espace et le temps. L'excès de compétence répressive dans la pratique de la conquête est bien l'équivalent d'une fortification prématurée autolimitatrice. 

Le code d'action politico-militaire français, cette religion anti-monarchique et anti-féodale, de la raison triomphante par la bataille décisive et la loi, ne peut engranger les systèmes de solidarité archaïques, les noblesses pauvres, les paysanneries libres, les Russes et leur tsar/ Il échoue en Vendée, en Espagne, en Russie. Napoléon échoue comme conquérant militaire, en quinze ans, mais il a répandu le Code civil."    

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre; PUF, 1991.

 

STRATEGUS

 

 

     

      

 

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27 novembre 2017 1 27 /11 /novembre /2017 12:23

     Le culte de l'offensive résulte d'un dilemme stratégique : les grands chefs militaires croient que les avantages de l'offensive sont si grands qu'aucune force défensive ne peut la repousser. Le premier qui attaquerait serait celui qui remporterait la victoire, si possible en une seule bataille décisive. Le culte de l'offensive, parfois issu d'une lecture partielle de grands auteurs comme CLAUSEWITZ, est surtout répandu dans les états-majors français et allemands aux débuts de la Première Guerre Mondiale. Il est souvent invoqué, à raison d'ailleurs, pour expliquer les causes et aussi les pertes dans la guerre européenne. 

   Il existe néanmoins des références à l'offensive à outrance avant la Première Guerre Mondiale. Il faut rappeler l'"audace celtique" décrite par Jules César (La guerre des Gaules), la furia francese, cette intrépidité des chevaliers coûteuse pour le royaume de France à Crécy, les propos de SAINT-JUST, partisan de l'offensive à tout prix en 1794... et bien d'autres... Il existe dans la littérature militaire et la littérature en général une sympathie certaine pour l'attaque par rapport à la défense...  C'est cependant dans le premier entre-deux-guerres franco-allemandes (1870-1871 et 1914-1918) que fleurissent les doctrines de l'offensive à outrance, que ce soit à l'Ecole de guerre française (conférences de FOCH), rendues en partie responsable des hécatombes de la Grande guerre. Cependant, même tardivement, les auteurs des livres aux publics plus ou moins restreints et des manuels officiels qui traitent de stratégie  prônent plutôt des offensives prudentes qui tiennent compte de la puissance de feu de l'artillerie, et intègrent bien offensive et défensive. Parce que ces manuels qui introduisent ces notions d'offensives mesurées sont tardifs, ils n'influencent que très peu l'attitude des officiers et sous-officiers. De plus, des oppositions (Général Charles LANREZAC, par exemple), qui deviennent majoritaires après la Grande guerre, s'expriment au sein même des états-majors. FOCH lui-même, dès septembre 1914 (bataille de la Marne, course à la mer) recherche une meilleure coordination de l'artillerie et de l'infanterie. Mais cette recherche n'est pas à la mesure de la destructivité des nouveaux moyens de l'artillerie. C'est que les moyens de protection contre les effets de l'artillerie sont assez pitoyables, avant l'apparition tardive dans la guerre des chars d'assaut.

Globalement, le culte de l'offensive est l'une des pensées dominantes chez beaucoup de chefs politiques et militaires (JOFFRE, GRANDMAISON, CARDOT du côté français) dans la Première Guerre Mondiale. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, les états-majors tentent d'éviter les offensives à tout prix, attitude directement la cause de l'immobilisme du début de la guerre (Drôle de guerre) sur le front franco-allemand. 

   

      Jean-Marc MARRIL, ancien chef de corps du 21e Régiment d'infanterie de marine et ancien attaché de défense au Tchad, chef du département des études et de l'enseignement au SDH en 2012 et chef du Centre historique des archives l'année suivante, expose dans un article mesuré cette doctrine et ses conséquences dans les grandes puissances militaires en 1914. 

"Au cours des premiers mois de la guerre, écrit-il, les combattants français firent preuve d'un courage et d'un sens du sacrifice qui permirent de surmonter les échecs initiaux de la bataille des frontières et, finalement, de remporter une bataille décisive sur la Marne au début du mois de septembre 1914. Cette victoire française marquait l'échec définitif du plan inspiré par Schlieffen dont l'application avait entrainé la Grande-Bretagne dans la guerre. Si la bataille de la Marne avait ainsi sauvé du désastre les armées françaises, elle avait toutefois été gagnée au prix de lourdes pertes humaines qui venaient s'ajouter à celles de la bataille des frontières. L'étendue des pertes consenties, imputable en partie à l'étonnant esprit offensif des unités françaises, conduisit à mettre en cause le corps de doctrine français et l'enseignement dispensé par l'Ecole supérieure de la guerre avant les hostilités. Ce primat de l'offensive apparait pourtant comme largement partagé par les grandes puissances militaires du début du XXe siècle. Les Allemands n'échappaient pas à ce courants de pensée et les Britanniques eux-mêmes, malgré leur tradition militaire et les déboires de leurs récentes opérations en Afrique du Sud, y avaient souscrit. Cependant, ces derniers restaient plus réalistes et avaient mieux intégré, après leurs revers pendant la guerre du Transvaal, la notion de combat défensif dans le cours général des opérations.

Dans les marines de combat occidentales se retrouvaient le même primat de l'offensive. Clausewitz avait trouvé un héritier pour la guerre sur mer en la personne de l'amiral américain Mahan dont la pensée irriguait alors les grands états-majors occidentaux. La composition de leurs flottes de guerre traduisait en définitive ce concept de guerre offensive et la recherche de la bataille d'anéantissement. Les cuirassés constituaient la pièce maitresse de ces flottes et la cours à l'armement, au tonnage et à la protection faisait rage entre les grandes puissances maritimes. La marine française à l'école de la pensée stratégique du général Mahan prônait également l'offensive et la guerre d'escadre. Le capitaine de frégate Daveluy traduit bien l'état d'esprit ambiant lorsqu'il écrit "Les uns prétendent que la marine a pour but d'assurer l'inviolabilité des côtes et d'attaquer celles de l'adversaire ; d'autres assurent que son rôle est de détruire le commerce ; d'autres enfin veulent la consacrer à la réussite d'une invasion. Eh bien! Détruisez l'ennemi et vous aurez tous ces résultats à la fois". La bataille de Tsushima remporté par l'amiral Tojo en 1905 sur la flotte russe confirmait bien cette conception de la guerre sur mer.

Ainsi, à la veille de la Grande Guerre, au sein des armées de mer ou de terre qui allaient s'affronter sur les champs de bataille, l'esprit du temps était-il à l'offensive. Dans la doctrine terrestre française, cependant, un souci certain de la sûreté et du renseignement venaient tempérer ce que les idées en vogue, telles celles du lieutenant-colonel de GrandMaison, pouvait avoir d'excessif. Les échec initiaux étaient semble-t-il davantage liés à cette "mode de l'offensive" que traduisait le plan XVII, qu'aux règlements d'emploi des différentes armes qui, cependant, n'avaient pas échappé complètement à l'influence des idées offensives d'alors. Les armées avaient ainsi perdu leur avant-garde. Leur absence se révéla tragique lors de la bataille des frontières, notamment pour le corps colonial qui, à Rossignol, fut surpris dans un combat de rencontre en colonne de marche. Au combat, la mise en application des doctrines élaborées par des états-majors assoupis par de longues périodes de paix et devenues des sortes de "modes" non remises en cause, se paie parfois d'un prix élevé en vie humaine. "La guerre est le meilleur professeur mais ses leçons coûtent chères" aurait déclaré le célèbre général Moltke." 

      Notre auteur fait reposer sur l'influence "décisive" du lieutenant-colonel de GRANDMAISON l'adoption du primat de la doctrine offensive à l'état-major français. François Jules Louis Loyzeau de GRANDMAISON  (1861-1915), par ailleurs très apprécié de ses camarades officiers, est nommé chef du 3ème bureau du ministère de la guerre en 1908 et c'est dans ce poste qu'il fait connaitre cette doctrine de l'offensive à outrance. Même si effectivement, comme le rappelle Jean-Marc MARRIL, le lieutenant-général combat avec efficacité les principes du règlement de 1895 qui prévoyait une stratégie plus complexe, basé entre autre sur une grande importance du renseignement, même si également il fait adopter une stratégie qui selon lui redonne la liberté d'action à l'armée, à travers notamment la diffusion de son Dressage de l'infanterie (1909),  il n'est pas isolé. Il est partie-prenante dans une véritable bataille de générations dans l'état-major, via un système d'avancement qui cloisonne d'ailleurs fortement plusieurs éléments du corps des officiers. Il fait partie ainsi d'un groupe d'officiers, les "Jeunes Turcs", féru de de spiritualisme et de tout ce qui exalte le courage et l'audace, pour qui les aspects moraux priment sur les aspects techniques de la guerre. Se focaliser sur lui revient sans doute à exonérer les officiers qui peuplent l'état-major qui ont laissé faire ou favoriser ce nouvel état d'esprit. Dans une caste imbue d'elle-même il faut le dire, où l'on regarde parfois avec mépris les autres classes, notamment celle montante des ouvriers de l'industrie, on ne recule pas devant la perspective de sacrifier de nombreux hommes pour la victoire. Précisément se développe tout un courant sacrificiel qui développent des idées que l'on qualifierait aujourd'hui très facilement sans se faire incendier de réactionnaires, avec en arrière plan les idées de Gustave Le Bon et d'un darwinisme très mal compris. Dans Vaincre par exemple, de 1913, le Lieutenant-colonel MONTAIGNE proclame que "le salut est dans la révolte de la volonté contre la raison. Le lieutenant LAURE rejette de son côté "le progrès de la science et des idées qui développe au sein des nations les plus civilisées le microbe des utopies et le germe de la défaillance des caractères"... Cet état d'esprit se reflète dans la rareté dans les manuels ou les ouvrages qui circulent à l'Ecole supérieure de Guerre de références aux progrès techniques dans l'artillerie et même de tout ce qui touche l'automobile (alors que les ouvrages sur la cavalerie foisonnent), et encore plus l'aviation... Il faut dire que l'armée est prise alors dans les années 1899-1910 dans les remous de l''affaire Dreyfus, étant attaquée par un antimilitarisme virulent et influent et obligée de s'impliquer dans la répression de grèves ouvrières. Les évolutions de la pensée militaire française à la veille de la guerre de 1914-1918 sont à évalués aussi en fonction de ce contexte. 

Même pour les historiens qui se penchent sur les "responsabilités" du lieutenant-colonel GRANDMAISON et qui pensent à une hypothétique "réhabilitation", constatant qu'effectivement il fait office de bouc émissaire de toute une évolution, il est difficile de ne pas constater également que le contenu de ses conférences a de quoi, rétrospectivement, "surprendre". On peut les résumer en 4 points :

- la sûreté est réalisée par la vitesse de l'attaque ;

- la liaison entre les unités partant au combat est inutile par leur progression même ;

- il faut prendre l'offensive à outrance et simultanément sur tout le front ;

- le combat en retraite n'est pas possible.

Selon les tenants de "l'école de l'offensive à outrance", la volonté et son corollaire, la liberté d'action, se trouvaient au coeur de l'action et la Tactique Générale en tire les conclusions pratiques.

    Cette mystique de l'offensive est partagée chez les Allemands et chez les Anglo-Saxons. 

"En pleine Première Guerre mondiale, écrit Jean-Marc MARRIL, sur le front occidental, des officiers de haut rang prussien ou bavarois affirmaient que l'aune de la combativité de leurs unités se mesurait au sang versé. (...) En 1915, certains chefs de corps étaient encore de l'avis que le "mérite" d'une unité se reflétait dans les pertes subies (Christian STACHELBECK, revue historique des armées, n°256.). (...) De même, l'idée d'une guerre courte était partagée par l'état-major impérial. La doctrine allemand, en effet, exprimait à travers le plan Shlieffen cette conception offensive de la guerre, brève et brutale. (...) Leur plan d'opération traduisait bien ce primat de l'offensive, voire de démesure opérative, puisque l'état-major impérial avait pris le risque pour une idée de manoeuvre de provoquer l'entrée en guerre de la Grande-Bretagne. La puissance aile marchante des armées allemandes, après avoir contourné le dispositif défensif français et débordé son aile ouest, devait terminer rapidement la compagne de France pour permettre aux forces du Kaiser de se retourner à l'est contre l'ennemi russe. (...)"

"Le manuel anglais du service de campagne de 1909 apparaissait comme plus pragmatique et faisait preuve d'un souci du détail prononcé. Cependant, il n'échappait pas à l'esprit offensif de l'époque et affirmait aussi : "dans le combat, le succès décisif ne peut être obtenu que par une offensive vigoureuse. Tout chef qui offre le combat doit donc être résolu à prendre l'offensive tôt ou tard" (Eugène CARRIAS, La Pensée militaire allemande, PUF, 1948). Toutefois ce règlement était toujours marqué par les échecs de la guerre des Boers et il reflétait une prudence certaine pour tempérer le dogme de l'offensive. (...). Cette conception de la guerre se retrouvait d'ailleurs de l'autre côté de l'Atlantique dans le règlement du service en campagne de l'armée des Etats-Unis du 21 février 1910. (...) Toutefois, le règlement américain accordait une plus grande importance à la sûreté liée essentiellement aux avant-gardes dont les effectifs devaient varier du neuvième au tiers de la colonne, interarmes lorsqu'il s'agissait de grandes unités. (...). 

   Que ce soit du côté allié ou du côté allemand, la prise en compte des réalités du combat, met le holà à l'esprit d'offensive à tout prix, replace les avant-gardes sur le devant de la marche des combats et renforce le rôle du renseignement préalable à tout engagement. On pense beaucoup plus aux coordinations artillerie-infanterie, le feu devant ouvrir la voie au choc. Et pratiquement à l'inverse de cet esprit d'offensive, dans une certaine précipitation, on opte des deux côtés par le développement de tactiques défensives (guerre des tranchées). Il faut dire que cette volte-face chez les états-majors étaient préparées par l'existence de nombreux manuels sur la défensive et sur la défensive-offensive, bien plus dans l'esprit de CLAUSEWITZ qu'auparavant. Les règlements français de 1913 prévoyaient déjà ce changement, avant même le développement désastreux des opérations, mais ils n'étaient encore que médiocrement assimilés dans l'état-major générale comme dans les troupes. La phraséologie offensive de ces manuels, même si dans le détail ils détaillaient des tactiques plus complexes, la présence forte de considérations morales également, l'encore rare prise en compte des techniques d'armements, surtout les plus avancées, ne faisaient rien pour la rapide application de nouvelles tactiques. 

Notre auteur conclut : "Ce règlement sur la conduite des grandes unités de 1913 montrait ainsi, par l'importance qu'il donnait à la sûreté, au renseignement et à la manoeuvre enveloppante, le peu de portée des conférences du lieutenant-colonel de Grandmaison dans la réalité des règlements français à la veille de la Grande Guerre. Paradoxalement certains de ces règlements auraient pu d'ailleurs être rédigés à la fin des hostilités. Face à une phraséologie offensive qui inonda un temps le corps des officiers, la rigueur sèche des règlements d'infanterie ou du génie aurait dû contrebalancer dans les esprits le dérapage offensif d'un certain discours officiel (lequel, il faut compléter était destiné autant à l'arrière civil qu'aux troupes), bien éloigné de l'enseignement de l'Ecole supérieur de guerre (sous l'égide de FOCH notamment). En 1909, dans son cours d'infanterie, le futur général de Maud'huy y professait et prophétisait que "l'assaut n'(avait) de chance de réussir que si l'assaillant (avait) une supériorité momentanée de feu d'attaque. Les outils feront rapidement de toute position où l'on s'arrêtera une position fortifiée et cela des deux côtés ; d'où s'ensuivra une guerre de siège avec utilisation de parallèles. L'union des armes est indispensable." Ce discours annonçait clairement la réalité que les armées allaient vivre durant la Grande Guerre. Mais l'abandon du principe des avant-gardes d'armée au moment de l'entrée en campagne de 1914, et les pertes inutiles qu'engendrèrent les surprises tactiques constituèrent l'hideux héritage des idées offensives à tout prix du lieutenant-colonel de Grandmaison et des choix du général Joffre d'avoir suivi les "jeunes turcs" de son état-major. Ainsi, le choix initial de l'offensive sur la défensive, autrement dit la primauté du choix sur le feu avait déterminé l'organisation générale des forces armées et le plan XVII."

 

 

Jean-Marc MARRIL, L'offensive à outrance : une doctrine unanimement partagée par les grandes puissances militaires en 1914, Revue historique les armées, Dossier Avant la guerre, n° 274, 2014. Lieutenant-colonel Michel GOYA, La pensée militaire française de 1871 à 1914, Pensées mili-Terre; CDEC (https://penseemilitaire.fr).

 

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