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13 mai 2013 1 13 /05 /mai /2013 12:51

       La réussite de la dynastie Qing est à mettre en regard aux difficultés rencontrées par les dynasties précédentes, alors qu'elle est confrontée, d'une certaine manière aux mêmes situations globales : immensité du territoire, faibles assises idéologiques, divisions persistantes entre ambitions à l'intérieur, menaces extérieures également persistantes, révoltes paysannes fréquents du fait des disettes ou des niveaux trop élevés d'impôts, critiques des lettrés qui "monnayent" fortement leurs soutiens...

 

       La conquête mandchoue de 1644 démontre encore une fois qu'il est plus facile de s'emparer de la Chine que de la contrôler de manière durable. "La raison, écrivent John FAIRBANK et Merle GOLDMAN, en était que l'alliance essentielle du pouvoir militaire et du pouvoir civil, du tou et du wen, réussissait mieux au-delà qu'en deçà de la Grande Muraille. La géographie en était la clé. La Mandchourie n'avait adopté qu'au XVIe siècle le type d'agriculture intensive pratiqué en Chine, et seulement dans ses territoires les plus méridionaux, c'est-à-dire au sud de Moudken (le nom mandchou de Shenyang). Les Ming avaient reconnu le caractère frontalier de cette région en l'organisant en districts militaires plutôt qu'administratifs. En instaurant dans tous les lieux stratégiques des unités militaires héréditaires et dûment recencées, séparées de l'administration civile qui régissait les territoires agricoles, les Ming cherchaient à établir des zones tampons, à la fois pour contrer les incursions nomades et pour contrôler les tendances séparatistes des fonctionnaires chinois locaux ; la richesse de la Mandchourie du Sud dépendait de la Chine du Nord, et elle pouvait par conséquent en être coupée au niveau de la passe de Shanhaiguan, là où les escarpements de la Grande Muraille rejoignent la mer. 

Lors de leur accession au pouvoir, les Mandchous avaient pleinement tiré avantage de la position stratégique qu'ils occupaient à la frontière. Ils avaient pu y apprendre les coutumes des Chinois sans pour autant être soumis à leur joug. Nurhaci (1559-1626), le fondateur de leur Etat, était alors un petit chef de tribu de la frontière orientale du bassin agricole de la Mandchourie du Sud. La population sur laquelle il régnait était de sang mêlé, bien qu'elle descendît principalement des tribus Jürchen semi-nomades qui avaient établi au XIIe siècle la dynastie Jin en Chine du Nord. Tout comme Gengis Khan l'avait fait chez les Mongols, Nurhaci étendit progressivement son règne à d'autres tribus que la sienne, de sorte que dans les premières années du XVIIe siècle il fut en mesure d'instaurer la dynastie des Jin postérieurs, dont il établit la capitale à Moudken. Son fils et successeur, le très capable Hong Taiji (Abahai en mandchou), soumis la Corée à l'est et noua des alliances avec les Mongols à l'Ouest, en Mongolie intérieure. En 1636, il donna le nom de Mandchou à son peuple et celui des Qing à sa dynastie. Entretemps, l'écriture mandchoue s'était développée et un certain nombre des classiques chinois avaient été traduits. En 1644, les Mandchous avaient déjà effectué plusieurs incursions en Chine du Nord, mais ils n'étaient pas encore parvenus à vaincre les Ming. Le régime chinois, en déclin, était de plus en plus faible. L'état de rébellion était devenu endémique. Un rebelle chinois, Li Zicheng, s'était aventuré à coup de grands raids, jusqu'au nord-ouest de la Chine, et même jusqu'au Sichuan et à la vallée du Yangsi. Il avait fini par s'adjoindre les conseils et les services de lettrés et avait commencé à mettre en place une structure de gouvernement dynastique. En 1644, il parvint à s'emparer de Pékin. La succession dynastique était à sa portée. Mais il s'avéra incapable de consolider institutionnellement la position qu'il avait conquise par la force.

Entretemps, en Chine du Nord et du Nord-Ouest, l'armée des Ming nourrissait des sentiments séditieux à l'égard des fonctionnaires lettrés qui se querellaient dans la capitale. Or, ces derniers étaient principalement originaires de la région du Bas-Yangzi. Mais si les familles qui possédaient de la terre dans cette région du Centre-Est étaient fortement représentées au sein du gouvernement de Pékin, elles ne faisaient pas preuve de grandes capacités militaires. Les généraux Ming étaient, eux, parfaitement au fait de la puissance militaire mandchoue, mais les forces chinoises déployées en Chine du nord demeurant supérieures en nombre, certains espéraient pouvoir se servir des Mandchous pour influencer la politique intérieure. C'est ce qui poussa le général Ming, Wu Sangui et plusieurs de ses compagnons à convier en Chine du Nord les Mandchous, qu'ils avaient pourtant combattus, pour les aider à soumettre les rebelles de la capitale. Mais une fous la Grande Muraille passée, les Mandchous commencèrent à prendre le contrôle du pays.

Les études portant sur cette période troublée, menées notamment par Frederic Wakeman Jr et Lynn Struve, ont mis en évidence les intérêts contradictoires qui opposaient les grandes familles du Bas-Yangzi aux généraux Ming de la Chine du Nord. Les Mandchous n'avaient plus qu'à s'engouffrer dans la brèche. Par des campagnes militaires vigoureuses, ils anéantirent la rébellion dans le Nord avant de s'avancer jusqu'au coeur du territoire de la Chine et s'emparer du Bas-Yangzi. Ils s'emparèrent aussi de la tradition et des rituels confucéens et se montrèrent capables d'une grande cruauté dans l'exercice du pouvoir impérial. (...) (Certains fonctionnaires Ming) se hissèrent au sommet de l'Etat pour le compte des Mandchous et aidèrent à adoucir leur prise de pouvoir. Ces derniers s'emparèrent de Pékin en 1644, mais il leur fallut une génération entière avant d'achever leur conquête de la Chine. Trois collaborateurs chinois au nouveau pouvoir, dont le général Wu Sangui; établirent de grandes satrapies en Chine du Sud et du Sud-Ouest et s'y retranchèrent. En 1673, ces Trois Feudataires (...) se rebellèrent et s'emparèrent de la plupart des provinces méridionales de l'empire. Le jeune empereur Kangxi, dont le règne venait de débuter, mit huit années à rétablir l'autorité des Qing. La richesse du Bas-Yangzi, base territoriale de l'empire, l'y aida, ainsi que le sentiment de loyauté qu'inspirait la dynastie. (...).

Le gouvernement sino-barbare fit rapidement la preuve de son efficacité. A la fin de la période Ming, les désordres dans l'empire étaient principalement causés par des rébellions chinoises, en particulier celle menée par Zang Xiangzhong, laquelle entraîna une diminution importante de la population de la province du Sichuan. Zhang et son concurrent, Li, dans le Nord-Ouest, s'efforcèrent d'obtenir l'aide des lettrés et d'établir un régime de type dynastique. Tous deux échouèrent. Le succès des Mandchous là, où les rebelles chinois avaient échoué provenait essentiellement de leur capacité à créer des institutions politiques." (Histoire de la Chine).

 

    Si nous reproduisons ici ce que nous savons de l'histoire de l'établissement de la dynastie Qing, c'est surtout pour indiquer le grand poids des lettrés dans toute stabilisation politique. Vu la grande diversité des forces militaires en présence, s'appuyant l'une l'autre d'une brève façon, qu'elles soient intérieures ou frontalières, et l'équivalence de leur qualité militaire (seul les Mandchous toutefois réussirent à intégrer leurs connaissances en artillerie, provenant des Portugais, à l'ensemble de leur armée, mais leur exemple pu être suivi par la suite...), seul l'appui de fonctionnaires à la loyauté achetable (la plupart des fins de dynastie sont parsemées de corruptions d'ampleur) peut permettre, par une "juste" répartition de la fiscalité et le contrôle des processus policiers et judiciaires pour amener la population à vénérer l'empereur, avec l'apport parfois non négligeable, mais non décisif en Chine, d'autorités religieuses. La connaissance de l'administration des choses (techniques agricoles notamment, mais aussi techniques de construction) et des peuples (connaissance de leurs coutumes, de leurs habitudes, de leurs faiblesses et de leurs forces) est essentielle, notamment dans un si vaste espace, traversé d'obstacles géographiques (montagnes, fleuve au crue difficilement maîtrisable). 

 

    Les connaissances en matière de stratégie sont remarquablement homogènes sous les dynastie des Ming et des Qing, qui elles-mêmes se situent dans la continuité des périodes antérieures. C'est sans doute une des explications d'une certaine symétrie entre les armées qui se combattent, et d'une certaine impossibilité, sauf amélioration technique forte (sous les Quing, artillerie et Bannière), d'emporter des décisions définitives sur le plan strictement militaire. 

C'est cette continuité que met en évidence Valérie NIQUET : "Sous les dynasties des Ming et des Qing, si les écrits militaires se fondent toujours sur l'enseignement des sept classiques et tout particulièrement sur le Sun Zi bing fa, deux thèmes dominent cependant, qui sont d'une part un intérêt particulier porté aux armes à feu de type occidental et par ailleurs le développement d'une stratégie navale en relation avec la multiplication des opérations menées le long des côtes par des "pirates" japonais ou chinois. L'intérêt porté aux armes à feu ne fait qu'enregistrer leur diffusion progressive,et de longs chapitres leur sont consacrés dans la majorité des ouvrages. C'est cependant l'aspect technique de ces nouvelles armes qui domine - il est à noter d'ailleurs qu'elles se surajoutent, sans s'y substituer, à une panoplie existante de lances et d'arbalètes - et leur introduction n'a pas entrainé de véritables révolutions dans la manière de penser la guerre.

De l'ensemble des écrits publiés sous la dynastie des Ming et des Qing, deux dominent : Les 36 stratagèmes, diffusés à cette époque, et les ouvrages de Qi Juguang. L'auteur, ou les auteurs, des 36 stratagèmes est inconnu et les premières mentions du texte datent de la dynastie des Ming. L'ouvrage se présente sous la forme de maximes très brèves qui, à partir des figures du Livre des Mutations, à la fois cosmogonie et ouvrage de divination dont l'origine remonte à la dynastie des Zhou, présentent une série de stratagèmes applicables à l'art militaire. L'influence de la théorie du yin et du yang, qui imprègne l'ensemble de la pensée scientifique - et stratégique - en Chine, se traduit par un mode de raisonnement binaire, qui privilégie la relation dialectique unissant deux pôle d'un  binôme conceptuel, le premier de ces binômes étant l'ombre et la lumière. Dans l'art militaire, ce mode de raisonnement transparaît dans l'importance accordée à la relation dynamique qui est établie entre, par exemple, la force et la souplesse, le courbe et le droit, l'attaque et la défense, les forces ordinaires et les forces extraordinaires, soi et l'autre, le vide et le plein. (...)."

D'autres ouvrages publiés sous la dynastie des Ming traitent de la défense côtière (Zhou hai tu bian, de Jiao RUOCENG, dans la première moitié du XVIe siècle). Le Bing ji yao jue, de Ju BINGSHANG (1562-1633) est un autre manuel destiné à former des troupes d'élite et il développe tout particulièrement des chapitres consacrés aux armes à feu. Le Deng tan bi jiu, de 1599, écrit à la fin de l'ère Wan Li, se présente comme la quintessence de qu'il faut savoir sur le plan militaire, mais ce n'est pas le seul à le faire et sans doute, d'autres documents détruits à ce jour se montraient-ils aussi "importants"...  L'ouvrage est réédité plusieurs fois sous la dynastie de Qing, sur des préoccupations qui ne changent pas : les combats maritimes et fluviaux, la défense des frontières et la répression des rébellions. 

"Sous la dynastie des Qing, outre de nouvelles éditions des sept classiques et du premier d'entre eux, le Sun zi bing fa, ou des ouvrages plus spécifiquement consacrés à des points particuliers comme la défense des villes et tout ce qui concerne les fortifications et la poliorcétique, comme le Cheng shi zhou lüe, les ouvrages de stratégie sont toujours essentiellement consacrés à la diffusion des classiques de l'art militaire, sous forme parfois de "recueils de concepts" comme le Bing jing bai yan (Cent expressions tirées des Classiques de l'art militaire) qui, de "force" à "victoire", en passant par "général" ou "terrain", font chacun l'objet d'un bref commentaire explicatif."

 

     Sans faire l'objet sans doute d'une description ou d'une conceptualisation détaillées sur le moment, une grande partie de la stratégie de la dynastie Qing repose au début sur une organisation féodale et guerrière, ensemble de domaines gouvernés par les chefs de l'aristocratie jürchen et des unités militaires formées sur le modèle des garnisons chinoises. Ces unités, les Bannières (qi) se distinguent par la couleur de leurs drapeaux. Inaugurées en 1601, elles se multiplient au cours des conquêtes mandchoues, grâce au ralliement d'unités mongoles et à l'incorporation de contingents chinois, se dédoublant en Bannières intérieures, formées par les Mandchous et leurs dépendants, et en Bannières extérieures, réservées aux troupes auxiliaires. Elles sont, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, l'une des organisations militaires les plus efficaces qu'ait connue l'Asie orientale. (Jacques GERNET). 

 

Jacques GERNET, Le monde chinois, 2.L'époque moderne, Armand Colin, Pocket, 2006 ; Valérie NIQUET, Théoriciens chinois, dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000 ; John K FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Des origines à nos jours, Tallandier, 2010.

 

STRATEGUS

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 14:14

       L'expression guerre totale, selon Philippe MASSON, peut s'identifier à la mobilisation de toutes les forces vives d'un Etat, à la mise sur pied d'une grande armée, d'une économie de guerre, du contrôle de toutes les activités intellectuelles et spirituelles d'un pays.

Cette conception est influencée fortement par l'exemple de celle menée par le IIIeme Reich allemand pendant la seconde guerre mondiale, laquelle s'inspire des objectifs définis par Erich LUDENDORFF (1865-1937) dans La guerre totale, paru en France en 1936. "Objectif préparé dès le temps de paix par la militarisation des forces morales, par "l'unité psychique du peuple", par la mise en place d'une économie de type autarcique. La guerre totale suppose encore le préambule de la subordination du pouvoir civil au pouvoir militaire." LUDENDORFF procède à une inversion des facteurs entre objectif stratégique et objectif politique. La doctrine de LUDENDORFF, compagnon d'HITLER au parti nazi, n'a pas été prise en compte dès le départ de sa prise au pouvoir. HITLER souhaite d'abord une guerre "courte et vive" par le biais du Blitzkrieg, sa préoccupation essentielle consiste à rechercher la décomposaition de l'adversaire de l'intérieur par une intense préparation psychologique. La guerre totale n'intervient qu'en 1943, au lendemain des premières grandes défaites. Le régime hitlérien impose alors une mobilisation économique complète et place, avec des pouvoirs discrétionnaires, à la tête des industries d'armement, Albert SPEER, ministre de l'Armement et des Munitions depuis 1942. La vision de HITLER est assez différente de celle de LUDENDORFF, pour lequel l'anéantissement de l'ennemi ne peut être obtenu que par la "bataille décisive", suivant un principe hérité de CLAUSEWITZ, mais qui découle en fait d'un modèle occidental de la guerre déjà présent dans l'Antiquité grecque. LUDENDIRFF estime que cette bataille met en oeuvre toutes les armes, infanterie, artillerie, blindés et aviation, bombardement stratégique et guerre sous-marne associée à l'aviation. Pour HITLER, cette stratégie se double d'une préoccupation primordiale idéologique et raciale.

   La guerre totale n'est pas une création du XXeme siècle. De nombreux exemples de guerre totale émaille l'Histoire. Philippe MASSON rappelle les guerres puniques, qui se solde par la destruction de Carthage et la guerre de Sécession américaine où les Etats du Sud sont ravagées par les armées du Nord. Elle n'obéit pas à la préméditation et est mise en oeuvre souvent dans la dynamique de certaines guerres. C'est pendant la seconde guerre mondiale, sur de nombreux fronts, en Europe de l'Est et en Asie notamment, que tous les moyens sont utilisés pour écraser l'adversaire et ruiner son territoire. 

 

       La pensée stratégique ne s'est pas penchée très tôt sur la distinction entre guerre illimitée et guerre limitée, si nous suivons Hervé COUTEAU-BÉGARIE. Hans DELBRUCK (1848-1929), à partir d'un texte inédit de CLAUSEWITZ qu'il publie en 1878 et d'une réévaluation de la stratégie de FRÉDÉRIC II, réfute l'idée, alors commune, du grand roi précurseur de NAPOLÉON et de MOLTKE sur le chemin de la guerre totale : les conditions politiques et sociales du temps, ainsi que le rapport de forces avec l'Autriche, l'incitent à ne pas rechercher la bataille décisive. En développant cette analyse, cet auteur dépasse le problème des fins de la guerre pour s'attacher à celui de sa conduite. Cela le conduit à poser la distinction entre stratégie d'anéantissement et stratégie d'usure. La première est celle de NAPOLÉON, la deuxième celle de FRÉDÉRIC II, incapable de frapper un coup décisif du fait de la faiblesse de ses moyens et donc condamner à fatiguer l'adversaire par une série de coups de détail. "Contrairement à ce que suggéreront plus tard, poursuit le stratégiste, ses critiques, la stratégie d'usure n'exclut pas nécessairement la bataille. Delbruck précise que "la Niederwerfungstrategie (la stratégie d'anéantissement) n'a qu'un pôle, la bataille, tandis que l'Emattungstrategie (la stratégie d'usure) en a deux, la bataille et la manoeuvre, entre lesquels évoluent les décisions du général".

Toute une littérature traite de la question des contradictions ou des complémentarités entre stratégie d'usure et stratégie d'anéantissement. Au delà de tous ces débats, "il semble possible, nous suivons toujours Hervé COUTEAU-BÉGARIE, de dire que la distinction anéantissement-usure est plus pertinente aujourd'hui, avec l'incarnation de l'anéantissement dans la Bombe, que lorsqu'elle a été esquissée par Clausewitz et développés, dans des sens différents par Delbruck et Corbett. L'US Navy a récemment tenté de la dépasser en lui substituant une distinction attrition-manoeuvre. Mais les deux termes ne se situent pas sur le même plan : la manoeuvre n'est qu'un moyen en vue d'une fin militaire qui peut être l'attrition ou l'anéantissement. La manoeuvre n'est pas l'antithèse de l'attrition, elle en est souvent la condition. L'élimination de l'anéantissement, favorisée par le moralisme sous-jacent à la pensée américaine, pose des problèmes insolubles : comment soutenir qu'un échange nucléaire relève de l'attrition ou de la manoeuvre, alors que sa logique est clairement celle de l'anéantissement? Surtout, elle résulte d'un contresens sur la nature même de la stratégie d'anéantissement, que l'on assimile vite à l'extermination, alors que Clausewitz souligne bien que l'objectif d'une telle stratégie est de détruire soit les forces de l'ennemi, soit sa volonté de résistance, ce qui ouvre un large champ d'option." 

 

    Pour comprendre les idées de Eric LUDENDORFF, explique Hans SPEIER, "il ne faut pas perdre de vue la nature du militarisme allemand avant la première Guerre mondiale. Il s'agissait d'un militarisme de classe largement accepté, fondé sur des principes à demi-féodaux, à l'intérieur même d'une société aux structures, par ailleurs, capitalistes. Le conflit entre les traditions militaires de la monarchie et les aspirations de la bourgeoisie industrielle n'était pas résolu mais institutionnalisé. Le pouvoir militaire et le prestige social étaient réparts de manière à favoriser l'aristocratie et les grands et moyens propriétaires fonciers,tandis que la puissance économique était concentrée dans les mains de capitaines d'industrie, de commerce et de finance sans expérience politique." La structure de décision sur les affaires militaires montrent la prédominance des autorités militaires sur les autorités civiles. Le cabinet de Guillaume II traite les affaires militaires avec la hiérarchie militaire, passant outre les ministres chargés de la défense, et encore plus outre le Parlement. A cela, on peut ajouter que la plus jeune branche des forces armées, sous l'influence de Von TIPITZ, avait un sens aigu de la publicité patriotique, et était socialement plus agressive encore que l'armée conservatrice. La Ligue navale, par exemple, fondée en 1898, constituait la première organisation sociale en Allemagne, patronnée par l'industrie lourde. L'élite militaire elle-même n'était pas impérialiste et tout en défendant ses privilèges, elle reste toujours en retrait sur le plan des ambitions territoriales par rapport à la contre-élite économique et aux intellectuels issus de la bourgeoisie qui dirigent et patronnent  les organisations sociales patriotiques. La structure de classe particulière du militarisme allemand à l'époque impériale empêchait une bonne préparation de la guerre ou même le minimum d'efficacité que permettait les progrès de la technologie. Cela affectait la vie militaire essentiellement sur quatre points, relatifs à la composition de l'armée, à l'économie de guerre, au comportement des militaires face à la technologie, et au manque d'intérêt accordé à la propagande en cas de conflit armé, quatre points auxquels s'attaquent tous les écrits de LUDENDORFF. Pour l'ensemble de l'élite militaire, il importait de faire une guerre courte, car la préparation d'une guerre longue entraînerait une diminution du monopole des militaires sur la direction de la guerre, et augmenterait en tout cas l'importance des facteurs économiques et sociaux. 

        Eric LUDDENDORF qui n'appartient pas à cette élite militaire, énonce une conception de la guerre totale, que l'on peut formuler en cinq propositions fondamentales :

- la guerre est totale parce que le théâtre des opérations s'étend à l'ensemble du territoire des nations belligérantes ;

- l'entière population participe à l'effort de guerre. Il faut adapter donc le système économique à ses objectifs ;

- il devient impératif, par suite de la participation de larges masses à la guerre, de consacrer des efforts particuliers à affermir le moral sur le front intérieur et à affaiblir la cohésion politique de la nation ennemie au moyen de la propagande ;

- il faut commencer la préparation de la guerre totale avant l'ouverture des combats. La guerre militaire, économique et psychologique influence les activités de temps de paix des sociétés modernes ;

- il faut soumettre la conduite de la guerre totale à une autorité suprême, celle du commandant en chef. 

Sa contribution la plus originale à la théorie de la guerre totale ne concerne pas la conduite des opérations militaires, même si dans les faits il occupe une position de premier plan pendant la première guerre mondiale, mais la guerre psychologique. Il recherche la cohésion la plus forte à l'intérieur de la nation, prenant comme modèle le shintoïsme japonais. loin de penser que la source d'une concorde réside dans l'efficacité des services de police, il la voit dans les traditions profondément enracinées dans le peuple. Il ne soutient pas l'usage de la violence à l'intérieur de la nation et lorsqu'il faut le faire, c'est à regret, afin de protéger l'effort de guerre. Produit de l'évolution technologique et démographique, la guerre totale absorbe la politique. S'il plaide vigoureusement pour la préparation de cette forme de guerre, il ne suggère jamais qu'il la préfère à la guerre limitée pour des raisons métaphysiques ou morales. Jamais, il ne justifie explicitement la guerre totale par une doctrine impérialiste ou un système de valeurs dans lequel la pugnacité, l'héroïsme et l'amour du sacrifice seraient tellement essentiels qu'il leur fait la guerre pour être pratiqués et glorifiés, contrairement à ce que font HITLER et ses partisans. Il va jusqu'à soutenir que la guerre totale est fondamentalement défensive. Ainsi le peuple ne coopère à la guerre que s'il sait qu'elle vise à préserver son existence.

    Les nationaux-socialistes ont à la fois organisé la société allemande en vue de la guerre totale et ont consacré à celle-ci une abondante littérature. Leur contribution, nous dit toujours Hans SPEIER, au développement de la théorie de la guerre totale part de l'affirmation fondamentale de CLAUSEWITZ et de LUDENDORFF selon laquelle, dans la guerre moderne, il fait mobiliser toutes les ressources matérielles et morales de la nation. "La principale différence entre les écrits de Ludendorff et la littérature national-socialiste sur cette forme de guerre réside dans le fait que le national-socialisme a essayé de lui donner des justifications idéologique. La supériorité de la race et les lois de la nature, entendues dans le sens darwinien et géopolitique, sont censées fournir une cautions morale à la guerre allemande et au nouveau militarisme. De plus, certains écrivains nationaux-socialistes (voir Guido FISCHER, Rupert Von SCHUMACHER et Hans HUMMEL...) ont poussé la théorie de Ludendorff jusqu'à ses limites extrêmes en niant purement et simplement l'existence de la paix. Ils ne considèrent plus la guerre comme une phase des rapports entre les Etats, précédé et suivie de phases de paix, mais comme "l'expression d'une nouvelle évolution politique et sociale de la vie des peuples". De même, les géopoliticiens ont écrit des livres sur les formes qu'assume la guerre aux époques qualifiées par l'usage d'époques de paix. Au lieu de parler de paix entre deux guerres, ils ont trouvé la formule de "guerre entre les guerres"."  Ajoutons à cela, la disparition totale de toute résistance aux progrès technologiques de la part des officiers de la nouvelle génération, et le rétablissement du service militaire obligatoire, sans exemptions sociales. De plus, "les idées de LUDENDORFF sur la suprématie du général en chef dans la guerre totale disparurent avec lui. Les généraux allemands sont sous la domination du parti national-socialiste, mené par Hitler, caporal charismatique."

 

     Hans DELBRÜCK, historien militaire, dont la vie active correspond presque exactement avec celle du second Empire allemand, est aussi l'interprète des affaires militaires auprès du peuple allemand et critique civil du grand état-major. Son Histoire de l'art de la guerre, écrit Gordon A CRAIG, n'est pas "seulement un monument à la gloire de l'érudition allemande mais aussi une mine de renseignements précieux pour les théoriciens militaires de son époque. Ses commentaires des affaires militaires, publiés dans les pages du Preussische Jahrbücher, contribuèrent à l'éducation du peuple allemand, et, pendant la première guerre mondiale notamment, aidèrent celui-ci à comprendre les problèmes stratégiques fondamentaux auxquels devait faire face le grand état-major. Ses critique du haut commandement, écrites pendant et après la guerre, encouragèrent dans une large mesure à revoir le type de pensée stratégique qui avait prévalu dans l'armée allemande depuis l'époque de Moltke." 

Il revient à la doctrine de CLAUSEWITZ en soutenant que les objectifs politiques doivent conditionner la conduite de la guerre et le choix d'une stratégie et que, lorsque la pensée stratégique devient inflexible et autonome, même les plus brillants succès tactiques peuvent conduire à une catastrophe politique. Il est, en ce sens, le critique le plus convaincant de la stratégie de LUDENDORFF. 

   Les quatre volumes de son Histoire de la guerre renferme à la fois une analyse de la conduite de la guerre depuis l'Antiquité, au niveau tactique notamment, et une théorie des rapports entre évolution politique et évolution militaire. Même s'il n'entreprend pas une analyse générale de la relation entre la politique et la guerre, il montre, en passant d'une époque historique à l'autre, le rapport étroit entre les institutions politiques et militaires. Il explique par exemple, comme se forment la puissance militaire des tribus germaniques, des Suisses au XVe siècle ou de la France révolutionnaire.

Révisant souvent les relations des guerres de l'Antiquité par les auteurs grecs (HÉRODOTE par exemple) ou romains, notamment sur le plan des effectifs engagés (souvent fortement exagérés), des rapports de force numérique et des tactiques employées, en se fondant sur l'étude concrète des terrains de bataille, ses études de l'évolution de la phalange grecque ou des rôles de l'infanterie et de la cavalerie font autorité, même si ces révisions fortes lui attirent à son époque les foudres de la majorité des historiens. 

De toutes ses théories militaires, "la plus remarquable, écrit encore Gordon A CRAIG, était celle qui affirmait qu'on peut diviser l'ensemble de la stratégie militaire en deux formes fondamentales. (...) Sous l'influence du De la guerre de Clausewitz, la grande majorité des penseurs militaires à l'époque de Delbrück croyaient que le but de la guerre était la destruction complète des forces de l'ennemi, et qu'en conséquence la bataille, qui la permettait, faisait l'objet de toute la stratégie." Se référant à une note rédigée par CLAUSEWITZ lui-même, mais qui n'a pas fait l'objet de développements de sa part, il accepte la distinction entre deux méthodes de conduire la guerre :

- l'une vise seulement l'anéantissement de l'ennemi ;

- l'autre, guerre limitée, car cet anéantissement est impossible, pour des motifs politique (jeux des alliances, tensions politique internes ou externes) ou militaire (manque de moyens).

La stratégie de l'anéantissement (Niederwerfungstrategie) s'oppose plus ou moins alors à la stratégie de l'usure (Ermatungsstrategie). Pour Gordon A CRAIG, ses contemporains responsables militaires ne comprirent pas le "sens profond de la théorie stratégique de Delbrück.". Pour lui, ce n'est pas le sens tactique qui fait gagner la guerre, mais les manoeuvres politiques qui l'accompagnent et la soutiennent. Sa description de la première guerre mondiale, vue du côté allemand, l'amène à cette conclusion. Convaincu que c'était la Russie qui avait causé la guerre, il pensait qu'une entente était possible avec la France et la Grande Bretagne, et qu'il fallait sauvegarder tout au long de la guerre, surtout lorsqu'elle s'enlise dans les tranchées, toute possibilité de s'entendre avec ces deux puissances. Conscient dès le début d'une faiblesse stratégique de l'Allemagne (considérée comme l'agresseur-oppresseur), il fallait donner des gages d'absence d'ambition territoriale, faut de quoi l'entrée en guerre des Etats-Unis submergerait son pays. Ne doutant pas de la supériorité de l'armée allemande en soin il voyait que cela ne suffisait pas. Soutenant la résolution du Parlement en Juillet 1917 en faveur de la paix, il décèle à l'intérieur du gouvernement un manque de direction politique et une tendance croissante de la part des militaires à dicter la politique à suivre. Les militaires, prenant totalement la direction des opérations se lancent alors  dans une offensive en 1918, qui échoue, par manque de préparation réelle des troupes au combat et par infériorité technique des matériels de guerre employés, et aussi par un système d'approvisionnement (en carburants entre autres) défectueux. L'objectif stratégique de la campagne était l'anéantissement de l'ennemi, mais sur le terrain, pour avoir suivi la ligne tactique de la moindre résistance, LUDENDORFF entama une politique d'improvisation désastreuse, violent le premier principe de la stratégie d'anéantissement qu'il prétendait suivre. "L'erreur capitale de l'offensive fut l'incapacité du haut commandement, résume Gordon A CRAIG, de voir clairement ce que l'armée allemande pouvait accomplir en 1918, et d'adapter sa stratégie à ses possibilités. Sur cette question, Delbrück reprit le thème majeur de toute son oeuvre d'historien et de publiciste. La force relative des troupes adverses était telle que le haut commandement aurait dû prendre conscience de l'impossibilité d'anéantir l'ennemi. Au l'offensive de 1918 aurait-elle dû viser à épuiser l'ennemi pour l'amener à accepter une paix négociée. Cela n'aurait été possible que si le gouvernement allemand lui-même s'était montré disposé à l'accepter. Une fois cette déclaration faite, l'armée allemande, en ouvrant l'offensive, se serait gagné un grand avantage stratégique. Elle aurait pu adapter celle-ci à la force dont elle disposait. Elle aurait pu, en toute sécurité, attaquer aux points tactiquement avantageux, c'est-à-dire là où le succès était le plus facile, puisque même des victoires mineures auraient alors eu un effet moral accru dans les capitales des pays ennemis." 

Cette vision de la guerre mondiale, passé la génération d'Hans DELBRÜCK, ne lui survit pas et l'ensemble des forces politico-sociales préfèrent alors répandre la légende du soldat allemand poignardé dans le dos, légende propre à entretenir le désir de revanche.

 

    Issues du bouillonnement intellectuel consécutif à la première guerre mondiale, parfois théorisée, le plus souvent pas, les pratiques de guerre totale de l'Allemagne nazie, sont l'objet de la réflexion en forme d'épilogue d'Edward Mead EARLE, à ses deux ouvrages sur les "Maitres de la stratégie". Pour le stratégiste, "les succès allemands en Pologne, en Norvège, aux Pays-Bas et en France résultèrent largement de la combinaison extraordinairement efficace d'une stratégie militaire et d'une stratégie politique également imaginatives et audacieuses. En d'autres termes, les nouvelles techniques militaires s'unirent à l'audace révolutionnaire pour produire une force dévastatrice qui écrasa les défenses de l'Europe occidentale presque aussi facilement que Josué avait fait s'écrouler les murailles de Jéricho" Il indique la difficulté pour HITLER de parvenir à un modus operandi entre le conservatisme fondamental du corps des officiers et le radicalisme des extrémistes et "parvenus" nazis. Cette coordination entre l'armée et le parti se fit en fait au moyen d'une purge sanglante en 1934, et d'une acrobatie politique interne. "Hitler réussit à imposer une discipline militaire de fer, sans étiendre dans la jeunesse nazie ce fanatisme qui eut une influence considérable sur le moral de l'armée allemande. L'esprit de croisade du nazisme, associé à la compétence technique de la Wehrmacht, anéantit tout (à l'exception de la Royal Air Force) jusqu'au moment où il dut affronter l'Armée rouge que le communisme avait conditionnée de façon similaire."  L'unité d'intention depuis ses années d'opposition à la République de Weimar, exprimée dès son Mein Kampf (1925) (l'acquisition pour la race germanique débarrassée du poison juif d'une espace vital à l'Est, conquis avec l'aide plus ou moins volontaire des anglo-saxons), ne se retrouve que chez STALINE, selon notre auteur. Balayer la France, (prendre la revanche sur le Traité de Versailles), seul ennemi à l'Ouest, et ensuite allié à l'Angleterre et à l'Italie écraser le bolchévisme à l'Est, était cette intention stratégique. Après les succès stratégiques obtenus par la terreur (notamment de revoir les destructions de la première guerre mondiale) "la bataille devint largement l'affaire des militaires, et il n'y a guère de preuves que la stratégie militaire du Führer puisse égaler ses triomphes dans le domaine de la guerre psychologique et politique." 

Si, dans les faits, la guerre totale est mise en oeuvre sur beaucoup de front pendant la seconde guerre mondiale (que l'on songe aux fronts chinois, sino-japonais, américano-japonais, russo-allemand...) elle n'est justifiée voire théorisée pleinement que du côté nazi. "La stratégie nazie, en effet, n'avait tracé aucune ligne de démarcation clairement définie entre la guerre et la paix et considérait la guerre, et non la paix, comme l'état normal d'une société. Pour les nazis, la guerre ne consistant pas seulement ou même principalement en opérations militaires, la politique de l'Etat en temps de soit-disant pais était donc une "stratégie élargie", utilisant des armes économiques, psychologiques et d'autres instruments non-militaires. L'Allemagne recourut constamment à la guerre politique, écrit un ancien membre de l'entourage de Hitler, "non seulement pour rendre la situation tactique favorable à une série de victoires pacifiques, mais aussi pour déterminer ces problèmes spécifiques que la situations politique générale a suffisamment fait mûrir pour que la solution à y apporter s'accorde avec les buts du national-socialisme. Ces activités politiques trouvent leur explication dans le caractère nouveau des importantes opérations futures - un état de tension associé à des menaces soudaines, tantôt ici, tantôt là, dans une action ininterrompue qui fatigue l'adversaire, permettant d'isoler certaines questions particulières, de créer des divisions dans le camp ennemi et de simplifier les problèmes jusqu'à ce qu'on puisse les résoudre sans complication (c'est-à-dire sans guerre)" (Hermann RAUSCHNING, The voice of destruction, New York, 1940). Les préparatifs militaires de Allemagne nazie ne furent qu'un aspect de ses activités révolutionnaires qui visaient à rendre l'agression armée inutile ou si elle était nécessaire, à en garantir le succès."

 

    Les réflexions sur la guerre totale ne s'arrête pas à la fin de la Seconde guerre mondiale et même s'intensifient sous la réalité de l'émergence des armements nucléaires, mais sous une autre forme. 

 

 

Gordon A. CRAIG, Delbrück : l'historien militaire, dans Les Maitres de la stratégie, tome 1, Sous la direction de Edward Mead EARLE, Bibliothèque Berger-Levrault, 1980 ; Hans SPEIER, Ludendorff : la conception de la guerre totale, dans Les Maitres de la stratégie, tome 2, 1982 ; Edward mead EARLE, Hitler : la guerre selon les nazis, dans Les maitres de la stratégie, 1982 ; Philippe MASSON, Guerre totale, dans Dictionnaire de la stratégie, PUD, 2000 ; Hervé COUTEAU-BÉGARIE, traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

STRATEGUS

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29 avril 2013 1 29 /04 /avril /2013 09:52

      L'histoire des entreprises indique que la guerre économique est plus appliquée que raisonnée, tant dans ses présupposés que dans ses conséquences. Elle est parfois génératrice de guerre tout court, parfois en constitue un substitut sans doute moins violent mais aux conséquences à moyen et long terme néfastes (sur le plan du bien être des populations). Si à un moment ou à un autre, par suite de collusion/fusion momentanée d'objectifs d'entreprise et d'Etat, la guerre économique est entreprise, il faut néanmoins avoir à l'esprit deux éléments très importants : du fait d'une certaine instabilité dans les instances dirigeantes ou dans les systèmes d'alliance entre entreprises, celle-ci peut être appliquée de manière décousue et contradictoire, dont les résultats bénéfiques ne sont pas évidents mais dont les répercussions sur les populations sont généralement dramatiques (au mieux chômage massif, au pire famine) ; du fait de la nature compétitive des relations entre entreprises ou groupes d'entreprises, la marge entre pratiques commerciales couramment déloyales et entre pratiques volontairement destinées à nuire est plus ou moins importantes. Avec la dominance actuelle des marchés financiers sur l'économie toutefois, les activités des traders et autres acteurs financiers sont relativement destructrices d'éléments de l'économie réelle, tant et si bien que dans certaines circonstances, la prospérité de la sphère financière dépend de destructions dans la sphère matérielle productive (envolée boursière se confond parfois avec suppression d'emplois..). La pratique dans les salles de marché les fait ressembler à des champs de bataille, à coup de fausses rumeurs et de vraies OPA agressives, tout cela étant tendu vers l'accroissement de valeurs nominales de titres financiers, sans "préjudice", comme on dit dans le droit des affaires, des conséquences sur la production, l'emploi et les services publics. 

    De nombreux stratégistes en herbe ou confirmés proposent couramment leurs services aux entreprises, pour mener des batailles économiques, comme l'indique l'ouvrage de Dominique FONVIELLE. Un ensemble de réflexions sur la finance internationale, par ailleurs, tend à faire voir l'acitivité des milieux financiers comme une guerre économique contre les peuples.

 

    Dominique FONVIELLE, dirigeant d'un cabinet de conseil et d'information stratégiques, ancien officier de renseignement propose aux entreprises, comme tant d'autres l'ont fait avant lui et après aux Etats-Unis, en Europe ou en Asie, d'appliquer une méthode de raisonnement tactique de l'Ecole supérieure de guerre au processus de décision de l'entreprise. 

"Au-delà de la stratégie "normale" de l'entreprise, les actes hostiles, l'exaspération de la concurrence, les pratiques concurrentielles déloyales, l'espionnage industriel, la désinformation mettent les dirigeants dans une situation de conflit permanent. Le plus grand danger serait de ne pas en tenir compte. Il s'agit donc de "mettre l'entreprise en dispositions de combat" et de tenir compte de l'environnement et des conditions de sa survie. (...) Nous sommes en guerre économique, et de nombreuses affirmations tendent à le prouver. Les meilleurs auteurs désignent l'Amérique hégémonique comme l'adversaire (l'ennemi) de la France et de l'Europe. (Nous remarquerons simplement ici que la Chine a déployé tout un arsenal économique bien plus agressif que celui des Etats-Unis...). La mondialisation est à l'origine de tous les maux de la planète et doit être combattue. Par leurs rejets, les entreprises des pays industrialisés accentuent l'effet de serre et favorisent le réchauffement de la planète. Une firme comme Monsanto aurait voulu gérer l'ensemble des ressources mondiales à partir de manipulations génétiques. A qui profitent ces accusations, ces actions sont-elles réellement menaçantes pour l'ensemble de la communauté mondiale ou ne servent-elles que des intérêts particuliers, politiques ou partisans? 

Pour y voir clair, il faut une méthode d'analyse. Pour apprécier le danger, et donc mettre en place les moyens de défense, il faut comprendre buts et moyens d'action adverses. Puisque nous sommes en guerre économique, appliquons à l'économie les principes de la guerre et de la tactique. Analysons la situation à la lumière de la "Méthode de raisonnement tactique" de l'Ecole supérieure de guerre, et nous pourrons apprécier les tenants et aboutissants des actions qui nous menacent, et donc évaluer les moyens et les méthodes à mettre en oeuvre pour survivre dans ce monde peuplé d'ennemis." L'auteur s'appuie donc sur cette fameuse "Méthode" (TTA 152) éditée en 1977. Ce document représente un corpus doctrinal intéressant dans la mesure où il vise à remettre en ordre les principes tactiques de l'engagement conventionnel des forces après les expériences de l'Indochine et de l'Algérie et fait appel à la réflexion sur les risques nouveaux que l'arme nucléaire a introduits dans l'art militaire. Il suit  la même démarche que de nombreux analystes employés par le Pentagone des Etats-Unis d'Amérique durant la guerre du VietNam, déploient dans l'administration fédérale ou dans les nombreuses entreprises (souvent elles-mêmes stratégiques) où ils ont essaimés ensuite. Comme la méthode TTA 152 française, les multiples projets de recherche américains développent une méthode de raisonnement tactique intégrée dans la stratégie de nombreuses grandes entreprises.                

        Comme tout document concernant la défense, il procès d'abord à une catégorisation des ennemis de l'entreprise. Suivant cette catégorie, une analyse du milieu et des circonstance de leur rencontre et des possibilités d'action sont définies.

Ainsi, en ce qui concerne les multinationales et la concurrence, pour la conquête des marchés émergents et la constitution du développement économique, sont mises en action des investissements étrangers en France. Comme actions légales, nous comptons la concurrence dans le cadre des lois existantes, l'action sur les marchés par OPA ou partenariats. Comme actions illégales peut être conduit un espionnage industriel avec ou sans appui de l'Etat. En ce qui concerne les stratégies économiques nationales et dans le cadre d'un perte de pouvoir des Etats, avec la mondialisation des échanges économiques et les luttes pour l'hégémonie mondiale, sont mises en oeuvre des réglementations restrictives, des embargos par l'Etat, gestionnaire de l'économie nationale (cas-type des clauses secrètes ou non de nations favorisées des Etats-Unis), des politiques d'influence sur les Organisations internationales, dont l'OMC ou la Banque mondiale ; un appui également aux entreprises nationales. Face aux nouvelles menaces économiques, provenant directement de la globalisation des échanges (finances, information, revendications, éco-terrorisme...), sont mises en oeuvre des techniques de blanchiment d'argent par le crime organisé, de communications, d'attaque des systèmes informatiques, jusqu'aux atteintes aux biens et aux personnes (enlèvements, sabotage...  Une grande place est accordée ici également à la guerre de l'information et à l'espionnage électronique. 

Le document permet l'examen également des divers cas de figures conflictuelles, où se jouent la mobilité des personnels, la fragilité du système d'information et l'Image :

- Etat contre firme. Personnels : Expulsions de personnels, droit au travail restrictif pour les expatriés, obligation d'embauche des personnels locaux ; Manipulation des recrutements pour prendre des parts de marchés. Fragilité du système : Ecoutes (Système Echelon), communication défavorable à l'entreprise, mise en place de réglementations défavorables en réaction, pour provoquer l'éviction des marchés au profit des entreprises nationales concurrentes. Image : Accusation d'exploiter des ressources locales sans contrepartie, d'ingérence politique pour des raisons économiques ou marcantilistes pour créer les conditions juridiques et économiques défavorables et la provoquer la perte de confiance des actionnaires, des salariés, des consommateurs...

- Firme contre firme. Personnels : Débauchage de cadres, diminution du patrimoine de compétences, retard technologique, perte de marchés, tout cela provoquant l'aggravation du risque de fusion et d'acquisition. Fragilité : Pénétration, désinformation, pillage technologique et commercial, détournement de clientèle, provoquant la diminution du chiffre d'affaires, la perte de parts de marchés, la fragilisation globale de l'entreprise. Image : Désinformation et atteinte à l'image pour provoquer le départ des cadres et des salariés, la diminution des performances, l'arbitrage négatif des marchés financiers...

- Criminalité, sectes et mafias. Personnels : Corruption, menaces, manipulation de cadres et de salariés, restrictions à la mobilité et l'indépendance des personnes, pour provoquer la perte d'autonomie de l'entreprise progressivement vidée de sa substance et l'amenant à disparaître. Fragilité : Utilisation de l'entreprise comme vecteur de blanchiment ou de prosélytisme, accroissant les risques juridiques et financiers. Image : création d'une image d'entreprise sectaire, corrompue, ou vecteur d'actes de blanchiment, pour parvenir à terme à la disparition de l'entreprise.

- Guérillas et preneurs d'otages. Personnels : Enlèvements, demandes de rançon, attentats, pour provoquer l'abandon du territoire, la perte de marchés, un traumatisme pour les salariés. Fragilité : Identification des cadres-clés, des implantations géographiques de l'entreprise et de ses vulnérabilités, pour provoquer l'impossibilité de travailler avec des expatriés, et l'obligation de se fier uniquement à des cadres locaux. Image : création d'une entreprise incapable de se défendre ou d'entreprise victime, pour provoquer les arbitrages négatifs des clients, des investisseurs, des actionnaires...

- ONG, syndicats et associations diverses. Personnels : Manipulation tendant à entraîner la perte de confiance des personnels dans leur firme. Fragilité : Communication défavorable, orientée vers le boycott. Image : Accusation d'atteinte aux droits de l'homme, à l'environnement, vers également l'appel au boycott...

   Tout le monde remarque que pour le regard distancié de l'analyste, les entreprises légales et illégales, les Etats effectifs ou non effectifs, les entreprises humanitaires ou criminelles peuvent être entraîné dans la guerre économique, de son propre fait ou du fait de l'environnement global...

  Les différents choix qui s'offrent à ces acteurs dépendent des critères d'évaluation interne et des "images de soi". Le document TT 152 toujours, permet de dégager 4 critères de choix :

- Surprise stratégique : En principe, c'est un critère prépondérant, surtout si des créations concurrentielles ou financières sont à attendre. A l'inverse, l'éducation du marché peut imposer de distiller progressivement les informations concernant la mise en place prochaine d'un produit, avec ses caractéristiques. la condition sina qua none de réussite est évidemment l'absence certaine de produits concurrents susceptible de faire échouer l'opération.

- Création de valeur : C'est un point important, dans la mesure où l'annonce de nouvelles acquisitions dans le cadre d'une opération de croissance externe a généralement tendance à faire peur aux marchés qui n'aiment pas le changement; La démonstration d'un bénéfice rapide est alors indispensable. A l'inverse, certains investissements peuvent avoir tendance à détruire de la valeur et à faire baisser le niveau des dividendes distribués. Une bonne communication doit permettre alors de justifier cette mesure et de rassurer les investisseurs.

- Respect du code d'éthique : Il est très délicat de passer outre les valeurs que l'entreprise s'est elle-même données. La tentation de sous-traiter des "affaires sales" est évidemment forte, mais il faut se souvenir qu'un jour ou l'autre ce type d'expédient sera connu et sera désastreux, car il sera évidemment exploité au mieux des intérêts concurrentiels.

- Conformité aux orientations politiques nationales : C'est une question de positionnement de l'entreprise et d'arbitrage entre diverses obligations en situation de force, il est toujours possible de passer outre. L'action de lobbying qui doit soutenir cette action doit prendre en compte le fait que les hommes sont plus sensibles aux politiques que les Etats, et que les carrières sont mobiles. Les mêmes hommes ne prennent pas toujours les mêmes décisions.

   Tout réside alors dans l'évaluation interne des avantages et des inconvénients d'appliquer ces critères... Mais souvent la décision est faite dans le but de gagner à court terme une guerre économique. 

 

   En termes très globaux, qui mettent face à face cette fois les peuples et les firmes, les Etats étant considérés comme inféodés à ces firmes, même si les personnels publics et privés n'ayant pas tous les mêmes préoccupations, de nombreux auteurs, qui sympathisent ou qui se veulent partie prenant d'un altermondialisme, partisans d'un autre mondialisation à laquelle nous assistons depuis près d'un quart de siècle, théorisent la résultante du fonctionnement des systèmes économiques dominants actuels. S'appuyant souvent sur des cas précis de fonctionnement d'une entreprise multinationale ou de l'économie de toute une région, ces économistes discutent d'une véritable guerre économique menée par tout un système financier - qu'il est difficile de percevoir entièrement comme la somme de l'agissement de milliers d'individus placés aux sommets des hiérarchies économiques ou à l'envers comme le fonctionnement d'une méga-machine supportée par tout un appareil idéologique et comptable - contre les peuples en général.

Citons simplement ici une dizaine de leurs thèses :

- Depuis les années 1980, on assiste au niveau planétaire à un appauvrissement massif comme résultat de politiques délibérées qui ont pour nom "néolibéralisme" ;

- La mondialisation ou globalisation est inséparable de la dérégulation des marchés des capitaux déidées par les gouvernements des principales puissances économiques et par les institutions financières multilatérales ;

- La mondialisation/globalisation implique une financiarisation croissance de l'économie de tous les pays de la planète au point que certains auteurs parlent d'une "tyrannie" des marchés financiers qui réduit fortement la marge de manoeuvre des politiques gouvernementales, sans pour autant que le point de non retour ait été atteint. Il y a encore et sans doute plus actuellement une lutte à l'intérieur même des institutions financières nationales et internationales dans laquelle des responsables estiment que les marchés financiers doivent être à nouveau régulés ;

- La mondialisation/globalisation n'est pas un processus purement économique. Les politiques menées par un nombre croissant de gouvernants qui ont suivi la voie ouverte par l'administration américaine Reagan et le gouvernement britannique Thatcher, au début des années 1980, l'ont puissamment accélérée. Les gouvernants ont délibérément réduit la possibilité des pouvoir publics.

- Il est nécessaire de prendre un nouveau tournant qui mette la satisfaction des besoins humains au centre des politiques mises en oeuvre. Et sans doute dirions-nous de mettre enfin le, les peuples au centre de la vie politico-économique. Pour atteindre cet objectif, il faut prendre des mesures contraignantes à l'égard des détenteurs de capitaux. Les opprimé(e)s peuvent devenir les acteurs d'un changement révolutionnaire. La mondialisation néo-libérale n'est pas incontournable (et est d'ailleurs de plus en plus contournées actuellement, tant par des acteurs économiques nationaux, que par des populations entières).

- Après plus de vingt ans de politiques néo-libérales, la croissance économique n'a pas retrouvé le niveau des trois décades qui ont suisi la seconde guerre mondiale. Le développement est non seulement ralenti, mais il implique dans le cadre néo-libéral, une augmentation des inégalités à la fois à l'intérieur des pays et entre les pays du Centre et de la Périphérie.

- La mondialisation/globalisation en cours implique un recentrage des investissements, de la production et des échanges sur les trois pôles principaux aux plans industriels financier, commercial et militaire : la Triade Amérique du Nord-Europe-Japon.

- La mondialisation/globalisation implique dans la phase actuelle à la fois une ouverture des frontières aux mouvements des capitaux et une fermeture des frontières des pays industrialisés aux populations du Tiers-Monde et de l'ex-bloc dit "socialiste.

- La richesse est produite par le travail humaine et la nature. Une partie croissante du surproduit du travail humain est déviée vers la sphère financière par les détenteurs de capitaux. Ils investissent une fraction décroissante de ce surproduit dans la sphère productive. Ce processus n'est pas sans fin mais, si un virage n'est pas pris grâce à l'action de ceux et de celles d'en bas, il risque de durer et d'aboutir à des crises financières de plus en plus fréquentes et d'une ampleur croissante. 

Même si depuis 2004, date à laquelle ont été émises ces thèses, la situation a évolué (les régions changent de dimension économique, les notions de Centre et de Périphérie ont perdu de leur pertinence au profit d'un monde plus multi-polaire, sans que celui-ci gagne en stabilité d'ailleurs), et parfois a empiré (changements climatiques accrus, multiplication exponentielle des fraudes fiscales...), il reste une analyse Peuples/Fiance mondiale qui reste selon leurs auteurs plus que jamais d'actualité. La lecture attentive de la presse financière elle-même donne des signes d'accélération d'une certaine décroissance dans certaines parties du monde. Une inquiétude se manifeste de plus en plus des milieux financiers eux-mêmes quant à l'évolution d'un système qui semble échapper à leurs analyses les plus fines.

 

Eric TOUSSAINT, La finance contre les peuples, La Bourse ou la vie, Editions Syllepse/CETIM/CADTM, 2004 ; Dominique FONVIELLE, De la guerre... économique, PUF, collection Défense et défis nouveaux, 2002.

 

STRATEGUS

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27 avril 2013 6 27 /04 /avril /2013 13:40

  Fanny COULOMB met en avant dans son essai de nouvelle conceptualisation de la guerre économique, l'élément essentiel de la volonté de nuire. Dans ce cadre, à première vue, on ne peut discuter de guerre économique que dans le cas d'Etats mettant en oeuvre une stratégie précise, élaborée et mise en oeuvre, par exemple sous la seconde guerre mondiale par le IIIe Reich, comme élément d'une guerre totale. Mais sans examiner cette stratégie de guerre économique qui ravagea notamment l'Europe, elle effectue un examen des théories de guerre économique en passant directement des réflexions de Friedrich LIST à celles de A O HIRSCHMAN, pour aboutir à une vision non de guerre économique à proprement parler, mais plutôt d'armes économiques utilisées par les Etats.

 

    Friedrich LIST, notamment dans son Système national d'économie politique (Paris, Capelle Editeur, 1857), est le premier économiste à insister sur l'importance de la dimension économique de la sécurité nationale. L'ensemble de la production nationale, et non uniquement, celle de caractère stratégique (armements, métallurgie, carburants), participe à la défense nationale, et ce d'autant plus efficacement que les forces productives sont pleinement employées, ce qui ne peut être que le résultat d'une volonté politique, et non du libre jeu des marchés, et d'une union collective forte. Il en appelle également à la conduite par le pays d'une politique commerciale et de puissance, pour dégager un excédent commercial, passant sans transition du domaine économique au domaine militaire, des problèmes de défense à ceux de sécurité économique.

 

  La logique néo-mercantiliste développée récemment par les Etats, nonobstant une mondialisation qui devient moins globale qu'il le parait, conduit à élargir l'analyse de la sécurité nationale à la sphère économique. Le lien entre le potentiel industriel d'un pays et sa capacité à peser sur les normes du système international et à élargir sa sphère d'influence, notamment par les politiques d'assistance commerciale et technique est mis en évidence par exemple par M BORRUS et J ZYSMAN (Industrial compettitiveness and American national security, dans l'ouvrage de W SANDHOLTZ et ses collaborateurs, The Highest States - The Economi Foundations of the Next Security System, Oxford University Press, 1992). D'un autre côté, cette perspective conduit à s'interroger sur les problèmes de dépendance et de vulnérabilité des économies nationales. Albert Otto HIRSCHMAN (1915-2012) (National power and the structure of Foreign Trade, University of California Press, 1980, réédition), dans une étude de 1945, se démarque des analyses libérales et impérialistes des relations internationales et se réfère fréquemment à la théorie mercantiliste. Sa théorie est centrée sur les relations entre le commerce extérieur et la puissance d'une nation. Présenté aujourd'hui couramment comme un "économiste politique", il développe dans son ouvrage fondateur une analyse de la vulnérabilité des économies nationales à l'utilisation de l'arme économique par un ou plusieurs pays (quotas, contrôle des échanges, investissements de capitaux et autres instruments). La question n'est pas de s'interroger sur la validité des théories de l'impérialisme. Il se contente de revendiquer son appartenance à un courant général qui accepte l'idée selon laquelle les nations mènent une politique de puissance, quelles que puissent être leurs origines économiques, politiques ou idéologiques. Il montre d'abord que les questions relatives aux stratégies économiques des Etats n'ont pas toujours été bien posées (notamment par MACHIAVEL et ses continuateurs). L'enjeu qu'il se donne est de démontrer les possibilités d'utilisation du commerce extérieur (aide extérieure, flux de capitaux ou négociations commerciales) comme instrument de de pression politique. Véritable auteur du "coefficient de Gini", HIRSCHMAN a mis au point une mesure de la concentration du commerce qui lui permettait de mesurer la dépendance d'un pays vis-à-vis de l'extérieur, et par là sa vulnérabilité. Ce coefficient est beaucoup utilisé dans les études économétriques, notamment celles qui traitent des questions de défense (pénétration des secteurs stratégiques d'un pays, projection de puissance par des pénétrations). Il met en évidence l'indice de préférence des grands pays pour les pays les plus petits et les plus faibles en matière d'importation. Cette analyse montre que le laissez-faire est une exception ; les contrôles, les protections et les échanges inégaux étant la règle, même de la part des chantres idéologiques de la mondialisation et de l'ouverture des frontières (les Etats-Unis ou... la Chine). Dans ces conditions, les Etats jouent de leur influence pour modifier les flux commerciaux à leur profit. Il rejoint les analyses de Friedrich LIST dans son opposition à une concurrence internationale généralisée dans une situation caractérisée par des Etats aux niveaux de développement inégaux. 

Plusieurs auteurs suivent également cette tendance. Thomas Crombie SCHELLING (né en 1921) souligne en 1958 (international Economics, Boston, Allyn and Bacon) la nécessité d'étudier les différents aspects de la politique économique internationale, et notamment la liaison entre les objectifs politiques poursuivis par une nation et les instruments de sa politique économique extérieure (protectionnisme, sanctions économiques, contrôle des produits stratégiques...), ces pratiques étant appelées à se développer. David BALDWIN (Economic Statecraft, Princeotn University Press, 1985) s'intéresse aux techniques économiques variées pouvant être employées comme instrument de politique extérieure. Son étude sur "l'art de la politique" ou "l'art de conduire les affaires de l'Etat" ou la "diplomatie économique" se centre sur les instruments utilisés par les politiques dans leurs tentatives d'exercice du pouvoir. Au service du "prince", il s'agit de développer une nouvelle perspective de l'intérêt national "qui prenne en compte le chevauchement entre les intérêts nationaux". La théorie de la globalisation et la théorie marxiste adoptent toutes les deux, selon lui, une conception erronée du rôle de l'Etat. La première ne lui accorde pas assez d'importance, tandis que la seconde le réduit à n'être que le reflet des intérêts des classes dominantes, sans objectif collectif d'amélioration de la situation nationale.

Pour Fanny COULOMB, "on touche ici à la véritable signification de la guerre économique ; la puissance ou la vulnérabilité économique influe directement sur le niveau de sécurité nationale.". Le problème est qu'elle recherche surtout les éléments d'une guerre économique menée par des Etats, impulsant des stratégies d'entreprise, ce qui peut être pertinent dans le cas d'entreprises publiques ; et du coup ne voit pas, ou la minore, la perspective inverse, une guerre économique menée par des méga-entreprises, utilisant des ressources étatiques pour mener leurs propres stratégies. A ne voir que des aspects intentionnels déclarés et des armes économiques aux services des Etats, elle passe sans doute à côté de grandes questions concernant les activités des grands groupes internationaux privés. 

 

   Adoptant la même posture et se plaçant du point de vue des intérêts nationaux français, Frédéric CHARPIER se pose la question de l'identité des "combattants de cette guerre économique, si silencieuse qu'elle en serait presque indécelable". "Sur quel front mènent-ils leurs actions et à quelles armes ont-ils recours?

"Cette guerre singulière, écrit le journaliste d'investigation, se déroule sur de multiples champs de bataille aux lignes de front mouvantes et souvent invisibles : exploration minière, laboratoires de recherche, coulisses de l'ONU ou de l'OMC ou encore intrigues au sein des institutions financières et bancaires. Les Etats y engagent des moyens considérables - services secrets, réseaux d'influence, cabinets d'enquête privés ou encore centre de recherches... et soutiennent des fondations elles aussi largement mises à contribution. Ils recourent aux ONG qu'ils peuvent manipuler ou instrumentaliser, ainsi qu'aux chambres de commerce, aux cabinets d'avocats d'affaires, aux sociétés militaires privées ou encore au fonds d'investissement, véritables et modernes chevaux de Troie (sur le rôle des fonds d'investissement, voir Alexandra GUY et Xavier BASHER, Capitalisme financier et sécurité économique, Editions Vuibert-Institut national des hauts études de la sécurité et de la justice, 2011). (...) Enfin, les Etats n'hésitent pas à instrumentaliser la lutte contre la corruption et les offres publiques d'achats (OPA) ou encore à recourir à la guerre des monnaies. (...) Dans le même esprit de compétition, certains pays subventionnent parfois de façon discrète des laboratoires universitaires, des agences gouvernementales ou des sociétés privées afin de financer des programmes de recherche dans des domaines stratégiques tels que les nanotechnologies, la biométrie, la robotique, la lutte contre les armes bactériologiques, les nouvelles ressources énergétiques ou encore l'exploitation des ondes terahertziennes (ondes qui permettent de "voir à travers les murs", de détecter des explosifs et des mines). Tout aussi effrénée est la course pour le contrôle de l'information et des nouveaux réseaux de communications, qu'il s'agisse de la bataille qui se joue à l'Internet ou de l'appropriation méthodes des banques de données."  Dans une conclusion provisoire, nous pouvons lire : "L'avenir de la France tout comme celui des grandes nations qui aspirent dans le futur à jouer les premiers rôles ne dépend que de la volonté et des choix avisés de ses dirigeants ainsi que d'une perception lucide des véritables enjeux. (...) ... l'on peut, au terme de cette enquête, tirer de celle-ci de précieux renseignements.

- Tout d'abord, il semble établi que la compétition économique s'apparente bien et sans excès de la,gage à une véritable guerre. Cette guerre économique (ou guerre des économies) alterne même les guerres chaudes comme en Irak ou en Lybie et d'innombrables formes d'action plus ou moins clandestines et parfois même invisibles. Sur ce champ de bataille où le combat parât souvent indécelable se déploient des forces insoupçonnées qui utilisent des "armes" aussi bien conventionnelles qu'inédites et sophistiquées. La ligne de front qui oscille entre un cabinet d'affaires de Wal Street et une opération de maintien de la paix en Afghanistan décide ainsi du choix des armes.

- Ensuite, les Etats qui disposent d'un véritable arsenal semblent recourir avec prédilection aux réseaux d'influence le plus souvent invisibles ou du moins habilement camouflés. Ces réseaux, qui sont autant de petites armées de guérilleros en col blanc (avocats, hommes d'affaires, hauts fonctionnaires, agents secrets), oeuvrent dans les coulisses de l'OMC ou celles de l'Union Européenne, ou encore en Afghanistan, sous le paravent d'ONG ou de services humanitaires de pacification.

- Enfin, les Etats peuvent à l'occasion instrumentaliser des institutions financières de haut niveau ou manipuler des agences de notation qui, non sans arrière-pensée, ont par exemple manifestement attisé, au début de l'année 2012, la crise de la dette européenne.

- Toutefois, un des enseignements majeurs de cette enquête réside dans l'importance si ce n'est la primauté de la "guerre de l'information" à laquelle se livrent avec une virulence sans cesse accrue les grands Etats. Cette guerre de l'information constitue à l'évidence un des enjeux cruciaux de la guerre commerciale et industrielle. Les Etats ne lésinent en effet sur aucun moyen, usant de tous ceux qu'ils jugent nécessaires à la lutte impitoyable qu'ils mènent sous les auspices de la guerre du renseignement dont l'action s'étend de la censure au contrôle des populations en passant par l'espionnage industriel, économique ou diplomatique."

   Cette enquête, même si celle-ci bénéficie d'un large esprit de synthèse plus que certaines autres, reste au niveau de la guerre économique entre Etats. Nous pouvons remarquer que, dans la production éditoriale, bien plus de textes sont consacrés à cette guerre économique interétatique qu'à celle, plus difficile à cerner, car plus éparse, même si elle est autant systématique, entre entreprises utilisant de manières croisées services publics et services privés.

 

 

Frédéric CHARPIER, L'économie, c'est la guerre! Les agents secrets au service du big business (sous titre assez trompeur en fait), Seuil, 2012 ; Fanny COULOMB, Pour une nouvelle conceptualisation de la guerre économique, dans Guerre et Economie, Ellipses, 2003

 

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26 avril 2013 5 26 /04 /avril /2013 09:59

     La guerre économique est assez répandue dans le temps et dans l'espace avant même d'avoir été pensée (il n'est qu'à regarder par exemple la "technique" des sièges des villes de l'Antiquité à la Renaissance : nombre d'entre elles sont prises en affamant la population, et en détruisant ses ressources). La guerre économique en tant que telle n'a jamais constitué un sujet d'étude ni pour les économistes, ni pour les stratégistes ou les stratèges, comme le rappelle Ali LAÏDI. "Seuls les penseurs marxistes (mais pas Marx lui-même) s'intéressent à la question." Au début du XXe siècle, Nikolaï BOUKHARINE présente la guerre économique comme la faiblesse du capitalisme. Mais ses analyses, même si elles sont utilisées sous la seconde guerre mondiale par l'état-major soviétique (et d'ailleurs comme une "réponse" à la stratégie de la faim nazie), sont vite oubliées. Une partie d'entre elles refont surface dans les années 1970, avec l'école de l'Économie Politique Internationale (EPI). Ses chercheurs reconnaissent alors l'existence de rapports de force économiques entre les nations et s'intéressent aux logiques d'affrontement entre les marchés et les Etats. Ils ne font pas pour autant l'analyse que nous appellerons pour l'instant triangulaire États/Peuples/Marchés.

 

   Dans un premier temps, limitons-nous à la guerre économique entre Etats.

 

   Plusieurs auteurs abordent des éléments de la guerre économique, au long des siècles, sans approfondie la question de manière globale :

 

- SUN TZU (de manière alors très indirecte, même s'il est cité beaucoup par les chercheurs) fait de l'espionage des rssources de l'ennemi un élément capital de la stratégie. Afin d'être certain de gagner la guerre si possible sans mener bataille. 

 

- Thomas HOBBES, dans le Léviathan propose également de faire des espions des agents très importants, mais il s'intéresse beaucoup plus à la guerre, comme beaucoup de stratégistes, qu'à la guerre économique. Pourtant dans sa théorie de la "guerre de tous contre tous" ne peut que renfermer des éléments économiques capitaux.

 

- Jean-Jacques ROUSSEAU propose (Que l'état de guerre nait de l'état social, dans Oeuvres complètes, Gallimard, collection de la Pléiade, 1964) une définition très large qui ne se limite pas à l'affrontement armé : "j'appelle guerre de puissance à puissance l'effet d'une disposition mutuelle, constante et manifestée de détruire l'Etat ennemi, ou de l'affaiblir au moins par tous les moyens qu'on le peut. Cette disposition réduite en acte est la guerre proprement dit : tant qu'elle reste sans effet, elle n'est que l'état de guerre". Il distingue donc la guerre effective de l'état de guerre, dans lequel tous les moyens, y compris économiques, sont utilisés. 

 

- Les penseurs libéraux Adam SMITH et David RICARDO aborde les relations économiques internationales comme objet d'étude, alors que jusque là était confondus l'Etat, le marché et l'international, lorsqu'on étudiait le phénomène guerre. Mais l'on reste toujours dans le cadre de la guerre interétatique.

 

- Si la guerre économique n'est pas pensée, malgré l'émergence des marchés à partir du XVIIIe siècle, c'est aussi selon Ali LAÏDI, "parce que le libéralisme a imposé le récit d'un commerce pacifique" porté notamment par MONTESQUIEU dans l'Esprit des lois : l'effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent mutuellement dépendantes : si l'une a intérêt d'acheter, l'autre a intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des besoins naturels." Il distingue toutefois, toujours au niveau des relations internationales, le commerce entre les Etats, le bon commerce non belliqueux, et le commerce entre les particuliers, lourd de menaces sur la stabilité et la tranquillité des nations. 

 

- L'Abbé Gabriel Bonnet de MABLY (principes de négociations, pour servir d'introduction au droit public de l'europe fondé sur les traités, La Haye, 1767) d'une part et Benjamin CONSTANT (De l'esprit de conquête, 1814, réédité par l'Imprimerie nationale en 1992) d'autre part, estiment toutefois qu'il n'y a pas de différence entre l'esprit guerrier et l'esprit du commerce.

- La plupart des auteurs traitent des relations internationales, comme Raymond ARON, strictement ou principalement comme des relations de paix ou de guerre, dans l'exercice de leur monopole de la violence. Dans la guerre économique, la violence n'est pas physique, mais surtout sociale, et ne peut donc pas entrer dans le cadre des relations entre Etats. Raymond ARON écrit notamment, dans Paix et Guerre entre les nations (Calmann Lévy, 1984) : "A divers égards, le système économique échappe au système interétatique ; pour mieux dire, les Etats, par leurs politiques, contribuent à former le système économique, mais celui-ci, inégalement déterminé par les Etats selon les pesanteurs de chacun d'eux, constitue un système différent du système interétatique, qu'on devrait plutôt qualifier de transnational que d'interétatique ou même d'international". Il exclut "a priori la prédominance du système économique", et induit, chez ses continuateurs et ceux qui s'inspirent de ses écrits une tendance à considérer que seuls importent en dernier ressort les rapports de force militaires, même s'ils reconnaissent que les guerres peuvent avoir des motivations économiques et des conséquences économiques. Seul domaine où l'économie joue un rôle fort : le domaine de l'économie militaire ou des armements. 

 

- A l'inverse, après les soubresauts géopolitiques des années 1960, des auteurs, qualifiés de transnationalistes, ne mettent plus l'Etat au centre du monde. Par exemple, Robert KEOHANE et Joseph NYE (Transnational Relations and World politics, dans international Organisations, été 1971) montrent que les gouvernements ne maîtrisent pas l'ensemble des relations internationales et que les relations entre les acteurs non étatiques ont un impact important sur les sociétés. Nous passons alors d'un modèle à un autre, du modèle interétatique au modèle transnational sans qu'aient été analyses les différentes guerres économiques menées par les Etats, et sans non plus que soient analysés plus tard réellement les différents élément de guerre économique mises en oeuvres par les acteurs transnationaux. 

 

- Seul économiste non marxiste à approcher l'analyse des guerres économiques, et ce de manière indirecte, Friedrich LIST (1789-1846) examine, comme par ailleurs Adam SMITH et Alexander HAMILTON, mais de manière beaucoup plus appuyée, les fondements économiques de la puissance militaire. L'objet essentiel de ses théories, nous dit Edward Mead EARLE, est la puissance, associé au bien-être. Il veut montrer (Das nationale System der politischen Okonomie, Stuttgart, 1841, dans Schriffen, Reden, Briefe, Berlin, 1930-1935, 10 volume, sous la direction d'Artur SOMMER, Berlin, 1930) que la capacité d'une nation à faire la guerre se mesure en fonction de sa capacité à produire la richesse, et c'est le développement maximal de s puissance productive qui constitue le but de l'unification nationale et du protectionnisme. Une politique protectionniste peut pour un temps - et seulement pour un temps - conduire à un niveau de vie plus faible, parce que les droits de douane impliquent nécessairement des prix plus élevés. Mais ceux qui prétendent que le faible coût des biens de consommation est le critère principal d'évaluation des avantages du commerce extérieur se préoccupent peu de la puissance, de l'honneur ou de la gloire de leur nation. Ils doivent prendre conscience que les industries protégées sont une partie organique du peuple allemand. Plus la capacité de production d'une nation est élevés, plus sa position dans ses relations extérieures est forte et grande son indépendance en temps de guerre. Par conséquent, on ne peut séparer les principes économiques de leurs implications militaires : "A une époque où la science technique et mécanique exerce une si grande influence sur les méthodes militaire, où toutes les opérations de guerre dépendent, dans une si large mesure, du revenu national, où l'efficacité de la défense tient beaucoup au fait que la masse de la nation est riche ou pauvre, intelligente ou stupide, énergique ou noyée dans l'apathie ; que ses sympathies sont exclusivement tournées vers la patrie ou partiellement vers les pays étrangers, qu'elle peut rassembler une foule ou un petit nombre d'individus pour la défendre, à une telle époque, plus que jamais, il convient de mesurer la valeur des manufactures d'un point de vue politique". Comme Hamilton, écrit Edward Mead EARLE, qui ne cache pas ses sympathies pour la conception libérale classique de l'économie, "List fut l'un des principaux acteurs du renouveau mercantiliste dans le monde moderne. Quelles aient pu être les vertus du mercantilisme au XVIIe et au XVIIIe siècle, sa contrepartie moderne a été une force incendiaire dans un monde terriblement inflammable et explosif. Le néo-mercantilisme est d'autant plus dangereux qu'il opère dans notre société hautement organisés et intégrée. Il a partie liée avec le système de guerre. A un degré qui aurait fait honte aux mercantilistes de jadis, il a utilisé le pouvoir de l'Etat pour rehausser le pouvoir d'Etat. Tous les vieux expédients ont été renforcés par une foule de nouvelles mesures sous forme de quotas, boycotts, contrôle des échanges, rationnement, constitution de stocks et subventions. Le nationalisme économique pratique dans le demi-siècle qui suivit 1870 a engendré l'économie, l'état et la guerre totalitaire, si inextricablement liés qu'il est devenu impossible de dire lequel en est la cause et lequel la conséquence. Au nom de la sécurité nationale, l'autorité politique s'est étendue à presque tous les domaines de l'activité humaine." 

 

- Ce sont les auteurs marxistes qui ont le plus parlé de la guerre économique, plus d'ailleurs en tant que rapports entre Etats, qu'entre rapports entre agents économiques, si l'on excepte la période la plus récente, où à travers les effets négatifs de la mondialisation, on discute de véritable guerre économique entre peuples et firmes. Pour ce qui concerne les auteurs marxistes au XIXe au XXème siècles, la guerre économique entre les grandes puissances capitalistes est une réalité. C'est d'ailleurs elle qui doit favoriser ou induire l'échec économique de tout le système capitaliste. Bien que Karl MARX ait beaucoup écrit en tant que journaliste sur les révolutions en Europe, ni lui, ni ENGELS, ni même LÉNINE ne proposent une théorie d'ensemble des relations internationales. Leurs réflexions se concentrent essentiellement sur le fonctionnement du capitalisme et son impact sur les peuples. Nicolas BOUKHARINE (1888-1938) présente la guerre comme la mort du système capitaliste, rejoignant sur ce point de nombreux auteurs non-marxistes sur la structure anarchique de l'économie mondiale. Notamment dans son ouvrage de 1915, l'économie mondiale et l'impérialisme, le compagnon de LÉNINE, considère que guerre et concurrence sont les deux faces de la même pièce capitaliste. Il n'évoque pas explicitement le concept de guerre économique, mais pourtant c'est bien ce qu'il décrit de long en large. Le développement de l'échange international, loin de favoriser l'installation d'une économie pacifiée, un accroissement de la solidarité, est accompagné d'un accroissement de la concurrence la plus âpre et d'une lutte à mort. Dans son observation des marchés, BOUKHARINE remarque que les entreprises américaines de son époque n'ont pas de limite éthique, et qu'elles utilisent les procédés de lutte les plus âpres : recrutement de bandes de brigands détruisant les chemins de fer, sabotant et ruinant les canalisations de pétrole, incendies et assassinats, corruption sur une immense échelle, espionnage industriel, procédés d'abord utilisés à l'intérieur des Etats-Unis, puis à l'extérieur, notamment dans la zone "réservée" du continent américain. 

- Ces approches transnationales et marxistes des rapports de force économique inspirent dans les années 1970, les chercheurs de l'EPI qui constatent que les rapports économiques entre les Etats se radicalisent. Ils croisent, comme aux origines de l'économie politique, laquelle ne se focalisait pas sur les données quantitatives, mais tentait également des véritables analyses qualitatives, les questions politiques et économiques. Ils analysent les interactions entre les marchés et les Etats, n'ayant pas peur des foudres de l'establishment économique libéral qui les accuse de politiser l'économie. L'EPI ne parle pas, elle non plus à proprement parler de guerre économique, mais toute sa démarche finit par admettre son existence. Susan STRANGE (International Economics and international Relations, A Case of Mutual Neglect, dans International Affairs n°46, 1970) refuse la dissociation des problématiques politique et économique. La liaison entre ces problématiques doit permettre aux politiques de voir le monde autrement que par le seul prisme binaire paix/guerre, et aux économistes de cesser de faire de l'angélisme avec des chiffres. L'establishment politique américain ne s'y trompe pas et s'inspire de leurs analyses pour maintenir l'hégémonie sur la planète, mais Susan STRANGE, par exemple, estime que pour l'instant la bataille des Etats qu'elle analyse est perdue et que les marchés ont pris le dessus ("Who or what is responsable for change? Who or what exercises authority - the power to alter outcomes and redefine options for the others - in the world economy or world society?" The Retreate of the State. The Diffusion of Power in the world Economy, Cambridge University Press, 1996). En cause dans le grignotage de la prépondérance des Etats, pas seulement les multinationales, mais aussi les mafis, les bandes armées et les groupes terroristes qui occupent des "zones grises" dont les Etats sont exclus. Elle pose, avec ses collaborateurs, les bonnes question concernant la guerre économique. Ses acteurs sont autant les firmes que les Etats.

 

Ali LAÏDI, Aux sources de la guerre économique, Armand Colin 2012 ; Edward Mead EARLE, les maîtres de la stratégie, Bibliothèques Berger-Levrault, collection Stratégies, 1980.

 

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9 avril 2013 2 09 /04 /avril /2013 18:13

   Si les persécutions et les politiques d'extermination légales et progressives contre les Juifs constituent un élément original du régime national-socialiste allemand, dans les années 1930 et 1940, une sorte d'apogée dans l'horreur, qui fait parfois douter de la viabilité de l'espèce humaine, élément ensuite diffusé depuis les années trente à l'ensemble de l'Europe, la Shoah n'est pas réductible à cela. La shoah par balles et la shoah par gaz dans les camps de concentration, notamment dans les pays de l'Est, forme un ensemble qui tua plusieurs millions de personnes, et fut le fait également du régime soviétique et d'autres armées.

Comprendre comment ces persécutions et ces politiques d'extermination purent avoir lieu, ce n'est pas seulement comprendre comment la tradition antisémite se précipite dans les années de crise économique mondiale, c'est aussi comprendre comment des politiques de persécutions et d'exterminations légales se sont mises en place, dans des sociétés tout de même très divisées, au point de constituer un élément essentiel dans des rassemblements populaires nationalistes, un élément constitutif de renouveaux de nations.

Egalement, il est nécessaire de faire une distinction entre temps de paix et temps de guerre. Sans la Seconde guerre mondiale, la solution finale n'aurait sans doute pas été mise en oeuvre, même si celle-ci a pu être pensée, de manière très minoritaire, auparavant. 

Enfin, ces politiques d'Etat de persécutions et d'exterminations constituent une systématisation de pratiques très anciennes qui allient massacres et pillages, ceux-ci se produisant le plus souvent alors dans un grand désordre. Ce qui frappe dans leur mise en oeuvre, c'est la recherche d'une efficacité dans la discipline, et une systématisation dans le but poursuivi (la destruction de l'influence juive) et dans les méthodes adoptées (mises à l'ecart, expulsions, exterminations).

Mais du fait de l'intrication, depuis l'Emancipation juive, des activités et des familles "juives" et "non-juives" - ce qui suit une très longue période de croisement de populations malgré tout en contact, notamment en Allemagne mais pas seulement, les conséquences de leur exclusion de la vie politique, économique, scientifique... se retournent contre leurs promoteurs, car l'exil forcé des élites et des peuples alimente les forces économiques extérieures, et singulièrement, ennemies. Dans le détail de l'étude des politiques nazie, les historiens constatent que les responsables politiques et administratifs avaient bien conscience - mais insuffisamment il semble, car la doctrine nazie elle-même est très bornée, malgré sa cohérence apparente - des effets négatifs de leurs propres agissements, même s'ils étaient plutôt obnubilés par la possibilité de la création d'une puissance juive extérieure, singulièrement en Palestine...

 

    Saul FRIEDLÄNDER montre bien les difficultés pour le régime nazi de mettre en oeuvre des persécutions inscrites dans son programme depuis 1920. Il indique que cette mise en oeuvre ressemble plus à un ensemble de tactiques, parfois avec succès, mais aussi parfois rencontrant des résistances, qu'à une stratégie d'ensemble pensée de bout en bout des premières persécutions systématiques de 1933 à l'extermination décidée en 1942.

Une double difficulté, qui tient à la racine même de leur idéologie, demeure tout au long de ce processus qui ressemble à un glissement progressif vers l'horreur :

- d'abord dans la définition du Juif. Si bien que pour contourner la difficulté de déterminer un "gène juif" (auquel les connaissances scientifiques du moment ne donne bien entendu pas accès, méconnaissance du substrat matériel génétique), une "caractéristique biologique juive", chez des individus pris dans la dynamique de l'intégration à la nation allemande et de l'émancipation par rapport à la culture juive ancestrale, l'administration nazie se rabat sur la preuve de l'appartenance à la "race aryenne". Lorsque s'abattent sur la société les directives visant à exclure les Juifs de la fonction publique, de la presse, du milieu artistique ou des professions médicale et d'avocat, chacun est tenu de prouver, papiers familiaux à l'appui son ascendance "germanique". L'ambition de remonter jusqu'en 1650 fut vite rabattue à prouver cette appartenance familiale à partie de 1800 ou de 1850... A travers l'étude de l'arbre généalogique de chacun, l'administration définit l'aryen, le demi-juif, le quart juif... jusqu'au huitième de juif, ce qui lui permet de moduler ensuite les interdictions professionnelles de manière progressive. Les Juifs "étrangers" sont d'abord touchés, puis les Juifs "nationaux" n'y échappent pas ; les demi-Juifs sont épargnés pour la plupart des activités jusqu'à tardivement en 1938, ou plus aucune différence n'est faite entre les portions de juifs.

- l'imbrication des sociétés aux propriétaires juifs et des sociétés "aryenne" dans l'économie allemande rend difficile leur exclusion de leurs activités économiques. Passé le cap de l'exclusion des parties les plus visibles de la société (activités artistiques et dans la presse), il devient de plus en plus difficile de pratique cette exclusion. Partie constitutive de l'économie allemande, les entreprises des propriétaires juifs bénéficient longtemps d'une solidarité de fait, malgré la propagande antisémite et les mesures administratives, de leurs clients et de leurs fournisseurs, au moins jusqu'en automne 1937. Le boycottage de ces entreprises "juives" est rendu compliqué, non par des violations voulues de la légalité, mais par l'indifférence de la population en général vis-à-vis de l'idéologie pure et dure nazie, indifférence qui a son pendant vis-à-vis du sort de la population juive visée. Cette imbrication économique explique un certain pragmatisme d'Hitler, soucieux de remilitariser l'Allemagne et de remettre sur pied un complexe militaro-industriel efficace et dimensionné par rapport à des ambitions territoriales importantes. Très longtemps, les milieux d'affaires, même Juifs, participèrent à cet effort de préparation à la guerre, et ce n'est qu'à l'approche de la guerre, et l'expression de plus en plus agressive des revendications à partir de 1938, qu'Hitler fait mettre en oeuvre l'exclusion totale des dirigeants économiques juifs - dans l'industrie et la finance - avec toutefois des exceptions notables que l'on retrouve d'ailleurs dans le domaine scientifique. 

     Les mesures nazies furent plus ou moins suivies d'effets selon que les élites étaient consentantes ou inquiètes.

L'arsenal de la propagande s'exerce d'abord pour amplifier l'antisémitisme chrétien séculaire, neutralisant les autorités religieuses, elles-mêmes en grande majorité conservatrices, agite simultanément la menace du communisme pour faire approuver certaines mesures (exclusion de la gauche allemande, emprisonnement des militants socialistes ou communistes, répression des manifestations, peu nombreuses en fait), et s'exerce ensuite pour faire effectuer l'amalgame entre la menace soviétique et la menace juive, jusqu'à son propre point de départ, bien mis en avant dans le Mein Kampf du dirigeant nazi, le "fait" que la "juiverie internationale" veut diriger le monde par son emprise sur le pouvoir soviétique.

Une fois obtenue la méfiance entre les juifs, la crainte de sanctions lourdes en cas d'aide aux juifs, d'emploi de Juifs ou même de voisinage trop proche des Juifs, l'assentiment (il est nécessaire de la faire pour purifier la société allemande d'éléments douteux) de la persécution de plus en plus lourde et de plus en plus systématique de la part du parti nazi qui prend progressivement la place de l'Etat, le pouvoir peut passer à des mesures de regroupement des Juifs, dans des quartiers qui sans constituer pour autant des ghettos fermés (par l'expulsion de logements, "normalement destiné aux vrais allemands"), à des mesures de fichages de la population juive (avec la collaboration des autorités juives constituées, filtrées et surveillées).

Tout cela en même temps que le pouvoir nazi tente d'abord l'émigration des Juifs vers d'autres pays, s'activant diplomatiquement pour l'organiser conjointement avec le reste de la communauté internationale, pour constater que cette politique échoue par rapport à ses attentes : si les autorités de pays voisins expriment leur condamnation de certaines mesures contre les Juifs, ils ne sont pas prêts à les accueillir. 

 Une fois fichées et repérées, identifiées en tant que telles, les Juifs sont l'objet de mesures de regroupement dans des camps de concentration, présentés (ce qu'ils sont parfois) comme des camps de travail pour employé une population complètement paupérisée à causes des persécutions, des camps d'extermination. L'assaut donné contre les populations juives, est alors massif (dès 1938) et brutal, émaillé de brusques flambées de violence (comme la Nuit du Cristal) "spontanées" (en fait approuvées et facilitées par les autorités) et "populaires" (en fait surtout le fait des groupes nazis paramilitaires, sous les yeux d'une population qui préfère détourner le regard). 

 

    Le professeur d'histoire à l'Université de Californie (UCLA) montre bien cette montée en puissance, prudente de la part des dirigeants nazis, le sentiment des Juifs eux-mêmes et de la population allemande en général. "Les persécutions et les exterminations des nazis furent perpétrées par des gens ordinaires qui vécurent et agirent au sein d'une société moderne nullement différente de la nôtre. Cette société dont ils étaient issus a créé les méthodes et instruments nécessaires à leur dessein. Mais le régime, l'idéologie et la culture politique qui définirent les buts de ces entreprises n'avaient, eux, rien d'ordinaire. Ce sont les rapports entre l'exceptionnel et le banal, la fusion des potentialités destructrices largement partagées d'un monde qui est encore le nôtre avec la fureur trè particulière du plan apocalyptique des nazis contre l'ennemi mortel, le juif, qui confèrent à la fois sa signification universelle et sa singularité historique à la Solution finale de la question juive." Sur la progressivité de ces persécutions, il écrit : "Ainsi donc, avant même de promulguer leurs premières mesures d'exclusion systématique contre les juifs, les nouveaux dirigeants de l'Allemagne s'en étaient déjà pris aux représentants les plus visibles de l'"esprit juif", qu'il fallait désormais détruire. En général, le dispositif antijuif adopté tous azimuts par les nazis n'avait pas pour seul but d'instaurer la terreur : il avait une portée emblématique. Cette double fonction traduisait l'omniprésence de l'idéologie au sein du régime. Il fallait en réaffirmer rituellement les principes, la persécution des victimes désignées participant justement de ce rituel. Il y eut plus. Le double objet des initiatives du régime engendra une sorte de "conscience éclatée" dans une grande partie de la population. Si les gens n'approuvaient pas nécessairement la brutalité des expulsions auxquelles étaient soumis les intellectuels juifs, ils se félicitaient que la vie culturelle allemande fût débarrassée de l'"influence excessive" des juifs. Même certains des plus célèbres exilés allemands, comme Thomas Mann, ne furent pas à l'abri, au moins momentanément, de ce double regard porté sur les événements." L'efficacité de la propagande nazie permet d'installer même dans les populations juives l'idée qu'il valait mieux et pour le peuple "aryen" et pour le peuple "juif" de vivre séparément, chacun se renforçant dans ses racines culturelles... Il n'y eut pas, en 1933, et même dans les années suivantes de panique au sein de la population juive, que ce soit dans les élites ou chez le "peuple ordinaire", à l'arrivée de Hitler, notamment parce que son assise politique paraissait au début incertaine, et ensuite parce que toujours ont été touchées en même temps des populations "non aryennes" ou "contaminées" par l'idéologie communiste. "On s'est demandé si les nazis avaient des objectifs concrets et des plans précis. certes, malgré les tensions internes et les modifications du contexte, les buts à court terme, dans la plupart des domaines, furent définis de manière systématique et rapidement atteints. Mais les objectifs ultimes du régime, sa politique à long terme, ne furent qu'esquissés. Pourtant, ces buts à long terme vaguement formulés s'avérèrent essentiels non seulement comme orientations, mais aussi comme indicateurs d'une ambition illimités et d'un espoir : ils fondaient les articles du credo de Hitler et de sa coterie, ils stimulaient les énergies du parti et des divers secteurs de la population et exprimaient la foi dans la justesse de la démarche choisie." "Selon les termes de la théorie raciale nazie, la communauté nationale allemande (Volksgemeinschaft) tirait sa force et de sa pureté de sang et de son enracinement dans le sol sacré de l'Allemagne. Cette pureté raciale garantissait la supériorité de la création culturelle et de la solidité de la construction d'un Etat puissant, elle assurait la victoire dans la lutte pour la survie de la race et sa prééminence. Les lois de 1933 visèrent donc d'emblée à exclure les juifs des domaines servant cette utopie : de l'administration (loi sur la fonction publique), de la santé (loi sur les médecins), du tissu social de la communauté (radiation des avocats), de la culture (lois touchant les écoles, les universités, la presse, les professions culturelles) et, enfin, du sol sacré (loi sur l'agriculture). En fait, seule la loi sur la restauration de la fonction publique fut pleinement mise en application à ce stade initial, mais on ne pouvait se méprendre ni sur les présupposés symboliques qui sous-tendaient ces lois ni sur le message idéologique qu'elles véhiculaient. Très peu de juifs allemands devinèrent la terreur absolue que les lois nazies laissaient augurer à plus longue échéance." Beaucoup, dans les élites, se tranquillisaient en estimant qu'ils s'agissait là de loi-limites et que cela n'irait pas au-delà, tout en se félicitant de politiques d'émigration (soutenues par le produit des exclusions économiques...) dont une partie d'elles-mêmes, acquise aux convictions sionistes, voulaient l'aboutissement. Dans la mise en oeuvre de leur politique, les nazis "exploite(nt) pleinement plusieurs grands dogmes antisémites des conservateurs : la surreprésentation des juifs dans les secteurs clés de la vie socioprofessionnelle ; le fait qu'ils constituent un élément non assimilé, donc étranger, de la société ; l'influence délétère de leurs activités (libérales ou révolutionnaires), en particulier depuis novembre 1918."  Hitler navigue constamment entre une prudence envers les puissances extérieures, dans la crainte d'un boycott économique - lequel ne viendra jamais, la manipulation de réactions provoquées de ses propres troupes fanatiques et l'expression d'une volonté toujours plus forte d'aller de l'avant dans la "purification raciale". Pour ce qui est de la réaction de la population allemande envers la situation des Juifs qui constituaient à peine un dixième de la population générale, mais à la grande visibilité (présence dans la presse, la culture et dans les affaires) "au vu des six premières années du régime, à l'évidence la société allemande ne s'opposa pas, dans l'ensemble, aux initiatives antijuives du régime. Le fait que cette politique fut incarnée  par Hitler lui-même et que la population sentait que, dans ce domaine, les nazis étaient décidés à aller de l'avant renforça peut-être l'inertie de la grande majorité face à une question au demeurant marginale à leurs yeux. Les intérêts économiques et les motifs religieux entraînèrent une certaine opposition, certes, principalement dans la paysannerie et chez les catholique et les membres de l'Eglise confessante. Néanmoins, ces réticences, sauf de rares exceptions strictement individuelles, n'occasionnèrent aucune remise en cause publique de la politique du régime. Toutefois, pendant les années 1930, la population allemande, dont la grande majorité partageait l'antisémitisme traditionnels ambiant sous une forme ou une autre, ne réclama jamais des mesures antijuives ni n'exigea qu'elles fussent brutalement appliquées. En fait les "Allemands ordinaires" manifestèrent surtout de l'indifférence à l'égard de la ségrégation et du renvoi des juifs de la fonction publique ou des activités de services. Certes, il y eut des initiatives individuelles pour tirer parti de leur expropriation ; certes, leur humiliation suscita quelque jubilation. Mais, hors des rangs du parti, on n'observa aucune pressio populaire massive pour les chasser d'Allemagne ou ajouter aux violences. La majorité des Allemands se contenta de souscrire aux dispositions prises par le régime, et (...) de détourner le regard."

 

       Saul FRIEDLÄNDER, toujours, tout en avertissant que l'histoire de l'extermination des Juifs "ne saurait se limiter à rapporter les politiques allemandes", tient à caractériser deux courants de l'historiographie de la Solution Finale du IIIe Reich :

- le premier considère que l'extermination des Juifs représente en soi un objectif majeur des politiques allemandes dont l'étude nécessite cependant de nouvelles approches : les activités des acteurs à l'échelon intermédiaire, l'analyse détaillée des événements dans des régions limitées, la spécificité de la dynamique institutionnelle et bureaucratique sont alors censées éclairer d'un jour nouveau les rouages de tout le système d'extermination (par exemple l'approche de Ulrich HERBERT, edition National Socialitz Extermination Policies : Contemporary German Perspectives and Controversies, New York, 2000) ;

- le second considère que la persécution et l'extermination des Juifs d'Europe n'ont été qu'une conséquence secondaire de grandes politiques allemandes qui poursuivaient des objectifs entièrement différents, notamment un nouvel équilibre économique et démographique dans l'Europe occupée, un remaniement ethnique et une colonisation allemande de l'Est, le pillage systématique des Juifs afin de faciliter la conduite de la guerre sans faire peser un fardeau matériel trop lourd sur la société allemande, ou plus précisément, sur l'Etat national-raciste hitlérien.

L'auteur préfère se situer dans le premier courant, se focalisant sur la place centrale des facteurs idéologiques et culturels comme premiers moteurs de la politique nazie en ce qui concerne le problème juif. 

Revenant sur certains aspects de l'historiographie dont il ne partage pas les prémices, il écrit : "Dans son cadre propre, distinct de l'histoire fouillée des politiques et mesures allemandes ou d'un tableau des attitudes et des réactions des témoins, l'histoire des victimes a été méticuleusement racontée, d'abord au cours des années de guerre et, bien entendu, depuis la fin du conflit. Mais l'exposé des politiques de domination et de meurtre y demeure à l'état d'esquisse. Dès le début, priorité a été donnée à la collecte systématique des traces documentaires et des témoignages concernant la vie et la mort des Juifs : les attitudes et stratégies des dirigeants juifs, l'asservissement et la destruction de la main-d'oeuvre juive, les activités des divers partis et mouvements politiques de jeunesse juifs, la vie quotidienne dans les ghettos, les déportations, la résistance armée et la mort massive sur chacun des centaines de sites de tuerie à travers l'Europe occupée. Même si, peu après la guerre, des débats et des querelles, des interprétations systématiques, parallèlement à la collecte permanente de traces, sont devenus partie intégrante de cette historiographie, l'histoire des Juifs est demeurée un monde autonome, pour l'essentiel le domaine d'historiens juifs. Bien entendu, l'histoire des Juifs durant la Shoah ne saurait être l'histoire de la Shoah ; mais sans elle, on ne saurait écrire l'histoire générale de ces événements. Dans son très controversé Eichamm à Jérusalem, Hannah Arendt rejette carrément une partie de la responsabilité de l'extermination des Juifs d'Europe sur les épaules des divers groupes dirigeants juifs : les conseils juifs. Cette thèse très mal étayée a transformé les Juifs en collaborateurs de leur propre destruction. En vérité, l'influence que des victimes ont pu avoir sur le cours de leur victimisation fut marginale, mais quelques interventions eurent lieu, pour le meilleur et pour le pire, dans un petit nombre de contextes nationaux. Ainsi, dans divers cadres de cet type, des dirigeants juifs ont eu une influence limitée, mais pas entièrement insignifiante, positive ou négative, sur les décisions prises par les autorités nationales. (...) De surcroît, de manière particulièrement tragique, une résistance armée juive (...) a sans doute provoqué une accélération de l'extermination juive asservie qui restait encore (tout au moins jusqu'au milieu de l'année 1944), malgré le besoin aigu de travailleurs dans un Reich de plus en plus assiégé. 

Pour ce qui de sa signification historique fondamentale, l'interaction entre les Juifs d'Europe occupée et satellite, les Allemands et les populations environnantes se situe à un niveau plus profond. Dès l'instant où la politique d'extermination a été lancée (c'est-à-dire surtout à partir de 1942), toutes les mesures prises par des Juifs afin d'entraver l'effort nazi pour éradiquer chacun d'entre eux représentaient une riposte directe, fut-ce à l'échelle individuelle la plus infime. Soudoyer des officiels, des policiers ou des dénonciateurs, payer des familles afin de cacher des enfants ou des adultes, fuir dans les bois ou les montagnes, disparaître dans des petits villages, se convertir, rejoindre la résistance, voler des vivres : tout ce qui venait à l'esprit et pouvait permettre de survivre revenait à mettre un obstacle en travers des visées allemandes. C'est à ce micro-niveau que s'est déroulée l'interaction élémentaire et permanente des Juifs avec les forces contribuant à la mise en oeuvre de la Solution Finale."

 

    Saul FRIEDLÄNDER, tout en ne faisant pas l'impasse sur le rôle des conseils juifs, semble peut-être minorer leurs rôles pendant la période des persécutions et même dans la période d'extermination, même si ces rôles sont très différents.

D'autres auteurs, comme Werner RINGS dans l'examen des résistances et collaborations sous la seconde guerre mondiale, classent le comportement de nombreux Juifs, présents dans des organes administratifs importants, dans la catégorie de la collaboration tactique : "sur le chemin qui les menait à l'extermination, se trouvaient d'autres Juifs, des dizaines de milliers, devenus collaborateurs du national-socialisme, parce qu'ils y étaient contraints ou en espéraient un bénéfice d'une nature ou d'un autre, complices pour le bien comme pour le mal. Il va de soi qu'ils ne pratiquaient et que l'on acceptait et même n'attendait de leur part rien de plus qu'une collaboration tactique - dont les objectifs étaient par conséquent opposés à ceux de l'ennemi. Ce fut dans cet esprit que les Allemands créèrent à partir de février 1941 des organes de collaboration particuliers, les "commissions juives", chargées d'assurer la liaison entre les autorités allemandes et la population juive des territoires occupés des Pays-Bas, de Grèce, de Pologne et d'union Soviétique, ainsi que des ghettos de l'Est, du camp de concentration de Theresienstadt et des camps d'extermination, d'où l'on ne revenait jamais. Des points de jonction donc, par lesquels devaient passer toutes les "communications" entre Juifs et Allemands. Les commissions transmettaient les instructions et ordres de l'occupant et surveillaient leur exécution ; elles organisèrent leur propre service d'ordre, une police juive portant des brassards spéciaux, qui participait aux rafles et aux arrestations et dont les chefs, comme ce fut par exemple le cas dans le ghetto de Lodz (ce qui est rapporté d'ailleurs par Saul FRIEDLÄNDER), devaient décider lesquels de leurs coreligionnaires et compagnons de misère seraient supprimés ou portés sur les listes des "opérations de transfert", euphémisme officiel désignant l'envoi dans les camps d'extermination."

    Au coeur même de l'organisation des camps de concentration, et ce n'est pas propre aux juifs - les diverses nationalités, des divers "criminels" avaient les leurs - existaient tout un système hiérarchique de distribution des ordres et des quémandes des victimes.

 

  Léon POLIAKOV, à qui l'on doit les premières analyses du génocide nazi des Juifs d'Europe, recherche l'origine des persécutions. Pour ce faire, il contribue à la constitution d'une histoire globale et multidimensionnelle de l'antisémitisme, conçue de plus en plus comme une histoire anthropologique des formes de judéophobie. Il ne cesse de rappeler que, "pas loin de nous (est) le temps où de l'avis des populations occidentales ou "blanches", la république des savants et des philosophes non exclues, le genre humain se partageait en races inférieures et races supérieures." On pourrait même pousser plus loin dans le temps, où semblait exister des races de seigneurs, des races de guerriers, des races de prieurs et des races de paysans... il repère dans le temps une démonologie millénariste, des théories du complot, qui se précipitent et se condensent sous le IIIe Reich. Il remonte à la Révolution anglaise, à la Révolution française, à la philosophie allemande (aux Lumières allemandes...) pour comprendre comment la constitution d'une idéologie nazie a pu être facilitée. 

 

Léon POLIAKOV, La causalité diabolique : Essai sur l'origine des persécutions ; Du joug mongol à la victoire de Lénine, Calmann-Lévy, 2006 ; Saul FRIEDLÄNDER, Les années de persécution, L'Allemagne nazie et les Juifs, 1933-1939,  Editions du Seuil, 2008 - Les années d'extermination, L'Allemagne nazie et les Juifs, 1939-1945, Editions du Seuil, 2008 ; Werner RINGS, Vivre avec l'ennemi, Robert Laffont, 1981.

 

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27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 18:21

      Bernard BRUNNETEAU exprime bien l'ambiguïté et du mot et de l'important déploiement intellectuel qui continue autour du Génocide. Parti, après quelques études isolées, de l'examen des massacres commis en Europe sous la Seconde guerre mondiale, et de sa condamnation par la communauté internationale via le Tribunal de Nuremberg, ce déploiement induit des notions et des représentations qui ne sont pas toutes de nature à éclaircir leurs causes, leurs mises en oeuvre et leurs conséquences. "Officialisé dans le vocabulaire international depuis sa définition par la Convention de 1948, écrit le professeur d'histoire contemporaine à l'Université Pierre Mendès France-Grenoble II, le terme de génocide fait l'objet d'une utilisation inflationniste. Confusément associé à toute tuerie ou oppression d'importance, il sert ainsi à qualifier des pratiques observables dans les crises et les conflits les plus divers de ces cinquante dernières années, comme à donner une clé explicative à des événements du plus lointain passé aussi différents que la destruction de Carthage au IIe siècle avant Jésus-Christ, la conquête des Amériques, la guerre de Vendée ou l'exploitation coloniale du Congo. Son emploi apparaît par ailleurs malaisé en raison des multiples enjeux auxquels il est soumis : enjeux de mémoire (l'identification génocidaire de la violence subie dans le passé par un groupe en quête d'identité), enjeux politiques (l'invocation génocidaire pour prévenir ou réduire la menace pesant sur une population), enjeux judiciaires (l'incrimination génocidaire pour faire condamner des responsables et obtenir des réparations). Le risque est donc grand de voir le concept non seulement vidé de sa substance originelle mais aussi de priver le chercheur qui l'utilise de toute autonomie scientifique. Ecrasée entre la norme et l'analyse, le droit et l'histoire, la notion de génocide semble peu opératoire au sein des sciences sociales pour certains qui lui préfèrent les catégories plus neutres de "violence de masse" ou "crime de masse". Mais on peut aussi considérer que le terme de génocide est trop massivement accepté dans l'opinion pour être remplacé et qu'il s'agit d'abord de réintroduire du sens dans le phénomène qu'il entend nommer, à savoir la destruction de masse planifiée de groupes sans défenses, ciblés sur des critères définis unilatéralement par une autorité politique et idéologique. Ce sens peut être retrouvé en rappelant que le concept de génocide, comme celui de crime contre l'humanité dont il est une composante originelle, est né dans l'histoire et de l'histoire, celle du premier XXe siècle. Il peut s'illustrer dans la recherche des facteurs communs qui éclairent le déclenchement des grands événements génocidaires tout en préservant la singularité des méthodes et du degré de destruction. Il doit enfin permettre d'identifier les frontières entres massacres de masse de nature différente."

 

      Nous pensons qu'il n'est jamais vain d'indiquer, avant de poursuivre plus avant, qu'admettre certains termes ou certaines conceptions, comme l'existence de plusieurs races humaines, ou de pool génétiques différents et identifiables à partir de déterminations sociales (en l'occurrence pour les Juifs, la circoncision et un gêne ou ensemble génétique juif...), qu'admettre des termes tels que la race dans des énoncés scientifiques, recèlent bien des dangers de dérives sémantiques. De même qu'il est établi scientifiquement qu'il n'existe qu'une race ou espèce humaine qui peuple actuellement la planète, il est difficile admissible de parler de génocide, sans préciser qu'il s'agit là d'une terminologie juridique de recherche de responsabilités de massacres commis au nom précisément de la race... Pour en terminer avec cette mise en garde, discuter du génocide, comme d'homicide ou de régicide, c'est discuter de la mort d'un ensemble génétique, comme de la mort d'un être humain ou d'un roi. Or, s'il y a bien eu, de la part de leurs ordonnateurs, tentative de génocide, de leur point de vue même, il a largement échoué, donc il n'a pas eu lieu en tant que tel, à l'instar d'un être humain sauvé in extrémis ou d'un roi ayant échappé à l'attentat. La politique d'extermination repose largement sur le mythe et la croyance de l'existence de plusieurs races distinctes dans l'humanité. Elle est bien spécifique d'une période et d'une idéologie. Elle a contribué à la chute même de ceux qui l'ont promue, en ce sens qu'elle a provoqué l'exode ou la mort d'une grande partie de son élite politique, sociale, scientifique, artistique...sans laquelle l'Allemagne n'aurait jamais été ce qu'elle est devenue au XIXe siècle et au début du XXe...

En fin de compte, l'usage sans explicitation, courante, du mot génocide tend à accréditer l'idée de la possibilité d'élimination génétique d'une partie seulement de l'humanité. Ceci dit, il appartient à l'histoire des idées et à l'histoire tout court, devenu par ce fait incontournable.

 

    Le terme génocide est un néologisme formé en 1944 par Raphaël LEMKIN (1900-1959), professeur de droit américain d'origine juive polonaise, à partir de la racine grecque genos, "naissance", "genre, "espèce", et du suffixe cide, du latin caedere, "tuer", "massacrer". Le terme est appru pour la première fois dans son étude Axis Rule in Occupied Europe (au chapitre IX, Génocide), publiée par la Fondation Carnegie pour la paix internationale, pour tenter de définir les crimes perpétrés par les nazis à l'encontre des peuples juifs, slaves et tziganes durant la seconde guerre mondiale, ceux commis également par le gouvernement des Jeunes-Turcs de l'Empire ottoman à l'encontre des Arméniens pendant la première guerre mondiale et ceux dont furent victimes les Assyriens en Irak en 1933. Pour lui, "de nouveaux concepts nécessitent de nouveaux mots. Par génocide, nous entendons la destruction d'une nation ou d'un groupe ethnique."

Ses premiers travaux remontent à 1933, alors qu'il est procureur à Varsovie. Il participe aux efforts de la Société Des Nations pour développer un droit international humanitaire. Il établit un lien entre deux pratiques qu'il propose d'introduire dans le droit international : celle de "barbarie" et de "vandalisme". Il poursuit ensuite ses travaux lors de l'invasion de son pays en s'exilant aux Etats-Unis, dans le cadre de la nouvelle Organisation des Nations Unies où il forge en 1943 le terme de génocide. Ce néologisme entre directement dans le droit positif lors du jugement de Nuremberg pour qualifier la tentative d'extermination menée contre les Juifs et s'impose dans le droit international avec le vote le 9 décembre 1948, la veille de la déclaration universelle des droits de l'homme, par les 58 Etats membres qui constituent alors l'Assemblée générale de l'ONU, réunis à Paris, de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, dont Raphaël LEMKIN est le principal rédacteur. 

  A partir de là, est qualifié de génocide un ensemble de massacres de masse, qualification qui ouvre la voie judiciaire pour la condamnation des coupables et l'indemnisation des victimes. "On peut ainsi voir, écrit Bernard BRUNETEAU, le concept de génocide (et celui de crime contre l'humanité qui l'englobe), comme résultant d'une double conscience développée à partir de la fin du XIXe siècle et au cours du premier XXe siècle : celle que l'humanité est confrontée à un nouveau type de crime et qu'un nouveau qualificatif s'impose ; celle qu'une incrimination nouvelle doit être un instrument des droits internationaux de l'homme, même face à des crimes de type ancien. Et cette conscience conflue déjà sur une avancée conceptuelle juridique polymorphe : le droit des minorités, le droit humain, l'intervention d'humanité, la criminalité des Etats, la justice pénale internationale. Si elle est contrariée et niée par les événements de l'entre-deux-guerres, elle est à la base de l'institutionnalisation des années 1944-1948 et des textes de l'Organisation des Nations unies (ONU). De façon très caractéristique, René Cassin a une fois qualifié la Convention sur la prévention et la répression du crime de génocide d'application spécifique de la Déclaration universelle des droits de l'homme. La sociogenèse du concept de génocide est indissociable de l'histoire de l'idéalisme juridique accoucheur d'un droit international pacificateur, de celle des pratiques émergentes de l'"intervention d'humanité", du mouvement en faveur d'un tribunal pénal international (évoqué dès 1919), des aspirations à une protection internationale des minorités, ainsi que des massacres et exterminations de la "seconde guerre de trente ans"."

   Mais une fois qu'il a rappelé cela, le même auteur questionne : "Comment faire coïncider la définition juridique avec la réalité, c'est-à-dire fonder une définition historique et sociologique du génocide? " Comme toujours le droit a sa dynamique propre et partir d'un concept juridique n'est pas la meilleure manière de bâtir une sociologie. Jacques SÉMELIN le constate bien : "On sait bien les difficultés épineuses que pose l'adoption de cette notion juridique en sciences sociales. C'est pourquoi j'ai préféré prendre (dans son étude sur les massacres et génocides) comme unité de référence celle de "massacre", sans préjuger de ce qu'est ou n'est pas un génocide. Mais dans la mesure où la notion de massacre renvoie encore à une multiplicité de cas hétérogènes, la recherche s'est limitée à examiner une même classe d'événements : ceux relevant d'une dynamique d'éradication. reste alors le plus délicat et le plus périlleux : construire la procédure concrète de leur comparaison". Il fait alors réérence aux études du politiste Robert MELSON (Revolution and Genocide. on the Origins of the Armenian Genocide and the Holocaust, Chicago, University of Chicago Press, 1992), dans la comparaison des génocides juif et arménien, à ceux de Norman NAIMARK (Fires of Hatred,) et d'Eric WEITZ (a century of Genocide,), dans des monographies historiques qu'ils soumettent ensuite à un examen comparé.

 

      Rudolph J RUMMEL (), en réfléchissant sur les sens différents de génocide (il en distingue trois), invente un autre terme, celui de Démocide pour disposer d'un concept plus large que la seule définition légale de génocide. Même s'il permet d'étendre sa réflexion à toutes les victimes (directes et collatérales, incluant les morts par épidémies par exemple), et du coup de ne pas se limiter aux décomptes stricts officiels et ainsi de mesurer l'impact global de politique de destruction, il n'est pas sûr qu'on y gagne en clarté. Il définit le démocide comme "le meurtre d'une personne ou d'une population par un gouvernement, y compris le génocide, le politicide, et les exécutions des masse." Il utilise la définition civile du meurtre, "qui dit que quelqu'un peut être coupable de meurtre s'il est responsable de la perte d'une vie à cause d'un irrespect conscient pour cette vie, comme lors de l'enfermement de gens dans des camps où ils meurent rapidement de malnutrition, de maladies non soignées, et d'épuisement dans des travaux forcés, ou par la déportation vers des terres désolées où ils risquent de mourir rapidement d'exposition aux intempéries et de maladie". Ce qui l'amène à évoquer pratiquement tous les grands massacres et toutes les grandes conséquences (notamment les épidémies) de guerres, avant ou pendant le XXe siècle. La famine est classée comme démocide si elle remplit la définition ci-dessus. Cette définition est tellement large que l'on peut se demander, outre à établir des listes de guerres et d'exactions, parfois reposant sur des évaluations pas forcément fiables du nombre de victimes, si la notion de démocide est réellement opératoire. La recherche de Rudoph RUMMEL montre toutefois, mais il n'est pas le seul auteur à le faire, que le nombre de morts par démocide est bien plus important que le nombre de morts dues aux guerres. Après avoir analysé 8 000 rapports de morts causées par des gouvernements, il estime qu'il y a eu 262 millions de victimes de démocide au cours du XXe siècle. D'après ces chiffre, six fois plus de gens sont morts de causes dues aux actions des personnes travaillant pour un gouvernement que n'en sont morts lors des batailles... Les exemples récents de démocide (le Grand bond en avant chinois sous MAO, les Grandes Purges perpétrées par Joseph STALINE et les morts dues aux politiques coloniales dans l'Etat indépendant du Congo)  renforcent pour lui la conclusion  que les démocraties libérales ont causé moins de démocides que les régimes autoritaires. La concentration des pouvoirs politiques est la plus grande cause de meurtre sur Terre. (Death by government, 1997, lire dans le site www.hawaii.edu, lire aussi dans le site freedomsnest.com)

Nous ne sommes pas certains qu'il n'ai pas oublié certaines démocides causés tout simplement par l'existence de systèmes économiques conduisant à la faim et à la misère de populations entières. Nous ne sommes pas certains non plus que ses travaux sont exonérés du soupçon de s'inspirer de l'air idéologique libéral du temps, cette vaste offensive idéologique rendant responsables les pouvoirs publics de tant de malheurs, laissant croire que les pouvoirs privés n'y participent pas...

 

    En dépit de la difficulté de s'appuyer sur le droit international pour élaborer une sociologie du génocide, plusieurs générations d'auteurs s'y sont essayer. Ben KIERNAN, d'une part, professeur à l'Université Yale, fondateur du Programme international sur le génocide du Cambodge et Bernard BRUNETEAU (Le siècle des génocides, Armand Colin, 2004) d'autre part, indiquent certaines des études les plus fructueuses ou les plus marquantes, souvent le fait d'auteurs dérireux de soutenir l'effort de dénonciation des responsables de grands massacres.

- L'intentionalité a mobilisé historiens et sociologues qui tentent d'en définir la nature dans le cadre de typologies élaborées. Helen FEIN (Genocide, a sociological perspective, dans Current Sociology, n°38, 1990) différencie "génocide de développement" (destruction des groupes faisant obstacle à un projet économique), "génocide despotique" (élémination d'une opposition réelle ou potentielle) et "génocide idéologique" (destruction d'un groupe diabolisé et présenté comme ennemi total). Les auteurs du Livre noir de l'humanité, réunis autour d'Israël CHARNY, distinguent le "génocide utilitaire" (les massacres de conquête) du "génocide idéologique" (extermination pour imposer une croyance ou pour satisfaire une idéologie). Ben KIERNAN (Blood and Soil, A world History of Genocide and Extermination from Sparta to Darfur, New Haven-Londres, Yale University Press, 2007) balaie, parfois avec des anachronismes presque toute l'histoire du monde, de manière parfois douteuse. Nous recommandons, face à ces études, celle de Jacques SÉMELIN, aux arguments plus simples et plus rigoureux où apparaît la différenciation entre une logique meurtrière et terroriste visant à soumettre une population (l'échelle du massacre "ordinaire") et une logique d'exermination visant à éradiquer une population d'un territoire (le "vrai" génocide). 

- La possibilité d'un génocide relevant d'une destruction "partielle" et pas seulement totale est vue à traveers deux tendances de réflexions : celle qui vise à regrouper dans un même continuum, politiques de destruction partielle et politiques de destruction totale, au risque de considérer tout massacre comme un génocide (CHARNY). Leo KUPER introduisant un correctif en discutant de "massacres génocidaires" (tueries à grande échelle non planifiées) ; celle qui différencie un premier type de criminalité (le génocide) qui entend réaliser un massacre de masse sélectif, à des fins de dénationalisations ou de mises en esclavage et un deuxième type qui cherche à mettre en pratique une annihilation physique planifée de tous les membres d'un groupe (Yehuda BAUER, Rethinking the Holocaust, Yale University Press, 2001). 

LEo KUPER établit des catégories distinctes selon que les génocides sont religieux, raciaux et ethniques - les génocides des conquêtes coloniales - ou commandés par une idéologie politique. 

- Roger SMITH suggère une typologie qui inclut le génocide "par vengeance", au cours duquel les massacres de masse sont perpétrés au titre de la revanche ; le génocide "institutionnel" qui accompagne la conquête militaire au cours de l'histoire avant l'époque contemporaine ; le génocide "utilitaire" lié à l'expansion coloniale et à l'exploitation économique ; le génocide " monopoliestique" visant à transformer les sociétés plurielles ; enfin le génocide "idéologique". Frank CHALK et Kurt JONASSEN distinguent pour leur part les génocides selon les motivations des perpétrateurs : "éliminer une menace réelle ou potentielle", "répandre la terreur parmi des ennemis réels ou potentiels", "acquérir la richesse économique" et "imposer une croyance, une théorie ou une idéologie". Ces deux derniers auteurs plaident pour une "archéologie du génocide", car ils suspectent que c'était "un événement relativement commun", même dans l'Antiquité. 

- La tendance la plus récente des Genocide Studies tente de mettre en valeur des facteurs unifiants dans une perspective globale visant à dépasser le débat sans issue entre incomparabilité et mise en équivalence de la Shoah avec d'autres génocides. Des auteurs comme Manus I MIDLARSKY (The Killing Trap : Genocide in the Twentieth Century, Cambridge University Press, 2005), Marc LEVENE (Genocide in the Age of the Nation-State, 2 volumes, B Tauris, 2005) et Eric WEITZ (A Century of Genocide. Utopias of Race and Nation, Princeton University Press, 2003) sont représentatifs de cette tendance.

Intégrée dans tous les travaux présents, la notion de processus génocidaire a l'avantage de prendre en compte la phase d'incubation dans ses dimensions sociales, culturelles et idéologiques, tout en gardant une place centrale à la pahse d'accélération où jouent les incitations du pouvoir et le poids du contexte.

 

Ben KIERNAN, Sur la notion de génocide, Le Débat, mars-avril 1999 (www.yal.edu) ; Bernard BRUNETTEAU, Génocide, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011 ; Jacques SÉMELIN, Purifier et détruire, Seuil, 2005.

 

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27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 14:10

    Contrairement à la politique d'extermination de tout ce qui n'était pas, selon leurs organisateurs, aryens et de race pure, des Tsiganes aux Juifs, en passant par les Handicapés et les Homosexuels, politique d'extermination pure et simple, les stratégies de massacres, dans l'Histoire, obéissent souvent à des ressorts qui se font pas des massacres pour des massacres, mais qui insèrent dans un ensemble bien plus vaste, soit comme méthode de "pacification", soit comme élément de terreur d'Etat ou d'Empire, soit encore comme passage obligé pour l'obtention de victoires militaires.

     Si c'est par le génocide sous la Seconde guerre mondiale que le massacre devient objet d'histoire et de sociologie, les massacres, pour les historiens de l'Europe médiévale et moderne se déroulent à des moments d'affaiblissement étatique. Mais leurs collègues spécialistes du XXe siècle constatent, au contraire, que les Etats-nations, contemporains sont les auteurs pleinement responsables des massacres les plus importants. Dans une synthèse sur les violences d'Etat au XXe siècle, Mark MAZOVER (né en 1958) (par exemple dans La violence et l'Etat au XXe siècle, ouvrage sous la direction de Pietro CAUSARANO et de ses collaborateurs, Le XXe siècle des guerres), met en cause toutefois la pertinence du paradigme de la destruction des Juifs quand il s'agit d'étudier les génocides arménien et rwandais, ceux des régimes communistes et a fortuori les massacres réduits. Ce qui renforce la spécificité des entreprises nazies, même si celles-ci se situent dans le prolongement de politiques d'exclusions et de persécutions des Juifs dans toute l'Europe. Pour les génocides arméniens arménien et rwandais, par exemple, l'Etat est particulièrement fragile alors que, dans l'Allemagne nazie, il est à l'apogée de sa puissance. Pour les génocides et les massacres communistes, la violence étatique demeure discontinue et non pas systématique ; elle est fortement liée à la peur et/ou aux réalités d'une guerre civile ou internationale. Pour les massacres non génocidaires, les tueries résultent souvent de groupes autonomes militaires et paramilitaires, comme en Indonésie en 1965, en Amérique Latine dans les années de guerre froide ou en Algérie dans les années 1990. Bien qu'instrumentalisés par les autorités officielles, les auteurs des massacres bénéficient d'une large autonomie, propre à entretenir un climat de terreur. En contrepoint, le terrorisme révolutionnaire et religieux, dirigé par nature contre l'Etat, est également l'expression d'une violence qui cible expressément les civils.

En outre, le modèle de la violence d'extermination demeure insuffisant pour expliquer les déportations et les épurations ethniques, phénomène pourtant plus fréquents que le génocide, au XXe siècle. Il s'agit d'une violence de moyenne amplitude, caractérisée par un mélange de massacres et d'expulsion, d'actes délibérés de terreur et de pillage, d'humiliations sociales et de viols collectifs. Elles appartiennent à l'arsenal classique des moyens de domination territoriale. (David El KENZ)

  Il s'agit, si l'on veut comprendre les ressorts et les enchaînements des massacre, de ne pas tomber dans les pièges de l'anachronisme, dont peuvent être victimes de nombreux auteurs, par ailleurs bien intentionnés (De contributeurs de l'Histoire inhumaine : massacres et génocides des origines à nos jours, Armand Colin, 1992, Sous la direction de Guy RICHARD à ceux du Livre noir de l'humanité, Encyclopédie mondiale des génocides, Privat, 2001, Sous la direction de Israël W CHARNY).

 

    Parmi les nombreux auteurs qui étudient actuellement les stratégies de massacres, citons-en un certain nombre :

 

    Pascal BUTTERLI, maître de conférences en histoire et archéologie des mondes anciens à l'Université de Versailles Sant-Quentin-en-Yvelines, auteur notamment des Proto-urbains de Mésopotamie (CNRS Editions, 2003) étudie l'usage du massacre dans le royaume assyrien, abondamment illustré sur des monuments. Pour l'historiographie occidentale, cette exposition des massacres fut longtemps une preuve de la cruauté des civilisations occidentales. Il écrit notamment que les scènes de massacre "participent toutes d'une rhétorique commune. (...). On distinguera trois étapes majeures du développement de l'art néo-assyrien : une phase héroïque (IXe siècle), une phase d'intégration (deuxième moiti du VIIIe siècle), la phase universaliste (VIe siècle). Les scènes de massacre proprement dites sont surtout présentes dans les deux premières phases, elles ne disparaissent pas, loin s'en faut, au cours de la troisième phase, mais elles évoluent dans une grammaire complètement nouvelle." Dans la première phase, le massacre est d'abord et avant tout une tactique de terreur - il s'agit de faire payer les Etats araméens ; dans la deuxième, les scènes de massacre se multiplient et se systématisent de concert avec des scènes de déportation - il s'agit d'éliminer les élites de Samarie et le massacre est l'expression de l'intégration territoriale (l'ordre assyrien) ou de l'échec ; dans la troisième, où les massacres occupent une place marginale, les représentations mettent en scène un roi maître du monde qui reçoit la soumission des vaincus. 

 

     Bernard ECK, maître de conférence en histoire ancienne à l'Université de Bourgogne, dresse une typologie des massacres en Grèce classique et souligne que le meurtre de masse demeure un procédé exceptionnel utilisé pour asseoir une domination politique. il distingue successivement les conflits de voisinage entre Grecs, les guerres entre Grecs et Barbares, l'utilisation du massacre comme arme politique, les guerres civiles et les cas pathologiques. "le massacre, qui est presque toujours un fait lié à la guerre, n'est pas une norme ; l'art militaire, la morale respectueuse de certaines règles ou l'intérêt du vainqueur font que le massacre demeure une pratique exceptionnelle. Quand il y a massacre, le responsable est à chaque fois un Etat, une partie d'une communauté ou un individu représentant à lui seul l'autorité (tyran, Lysandre) ; en ce sens, le massacre, comme la guerre, est une forme particulièrement dépravée de l'action politique." 

 

    Agnès BÉRENGER-BADEL, maître de conférences en histoire romaine à l'Université de Paris IV-Sorbonne, étudie la fonction du massacre à travers la dénonciation de l'empereur Caracalla (211-217) par les historiens latins. Elle signale que les massacres dans le monde rmain n'ont pas fait jusqu'ici l'objet d'un ouvrage de synthèse. Sur les causes elle questionne des motivations mesquines selon les auteurs antiques, ou la réponse à une émeute. Sur le déroulement des faits, les données demeurent contradictoire, leur localisation est imprécise et leur chronologie flottante. S'agit-il de roman ou d'histoire? Elle conclut à une grande relativisation de l'ampleur des massacres.

 

    François BÉRENGER, auteur d'une thèse sur l'économie en Campanie sous les premiers rois angevins (1266-1343), présente l'historiographie sicilienne et examine comment le massacre des Vêpres de Sicile du 30 mars 1282 a ordonné un lieu de mémoire fondateur de cette communauté. Il s'agit d'un soulèvement antifrançais, un acte de libération où les Siciliens ont tué tous les agents de l'Etat et tous ceux qui parlaient la même langue, qui incarnaient d'une certaine façon l'autorité.

 

    Elena BENZONI, auteure d'une thèse sur la cruauté en Italie au XVIe siècle,  s'interroge sur la pertinence de la césure académique de la Renaissance. Les témoignages des guerres d'Italie font du massacre commis par les armées étrangères le symbole d'une rupture irrémédiable entre un âge d'or, celui des cités-Etats du Qauttrocento, et l'ère des hégémonies française et espagnole au XVIe siècle. Durant les guerres d'Italie, il semble selon l'auteur qu'il y ait une progression de la violence, depuis les premiers massacres ponctuels dans des villages et dans des bourgs, puis des sacs meurtriers dans les grandes cités jusqu'à l'interminable occupation de Rome. Le viol et le sacrilège surtout semblent la clé du seuil de tolérance face au massacre. "On remarque en effet que souvent même les massacreurs, dans leurs récits de prise de ville, assument les tueries de civils, regardées comme une continuation du combat mais, en revanche, cachent les viols et les sacrilèges, ou alors, ils les renvoient à quelques soudards promptement sanctionnés par l'autorité.". "En ce qui concerne les explications des massacres, si le sac de Rome semble demander aux yeux des contemporains une explication d'ordre transcendant, les autres sacs s'expliquent par des causes contingentes, tel un accident qui provoque la colère des soldats, et par des causes générales, telle la mauvaise nature des soldats, notamment étrangers, qui "sont payés pour faire le mal et font le pire". Mais si l'avidité et la cruauté des soldats sont inhérentes au métier des armes, elles sont aussi le résultat des nouvelles façons de guerroyer : des campagnes interminables menées sur un sol étranger par des armées immenses et mal payées. Le regard que les contemporains portent sur les massacres et les violences des guerres hésite alors entre la reconnaissance d'un élément constant dans les guerres de tout temps et la dénonciation d'une cruauté nouvelle et inouïe".

 

     Benjamin LELLOUCH, maître de conférence en histoire moderne à l'Université Paris VIII, auteur des Ottomans en Egypte. Historiens et conquérants au XVIe siècle (le Caire, IFAO) analyse, à partir de l'exemple du massacre des Mamlouks et des Têtes-Rouges par les armées ottomanes, au début du XVIe siècle, la place des massacres dans l'historiographie d'un Empire alors en pleine expansion. Il montre comment l'exécution en chaîne des prisonniers de guerre constitue une cérémonie d'Etat où le sultan peut exercer sa justice retenue. cette violence d'Etat fait écho, sans continuité historique pour autant, à celle de l'Etat assyrien d'antant. Nous pouvons lire à un moment que les massacres des prisonniers représentent la réalisation d'un idéal politique : "Les chroniqueurs ottomans unanimes présentent les campagnes contre les Têtes-Rouges et les Mamelouks comme des guerres d'extermination. Quand ils donnent la parole à Selim, celui-ci ne parle jamais de conquêtes territoriales, mais dit à peu près toujours sont intention d'"éradiquer" ou d'"exterminer" les Têtes-Rouges et les Mamlouks, sans perdre de temps à mentionner les Bédouins, collection inhérente de troupes sans Etat. A en croire l'historiographie ottomane, la politique extérieure du sultan est donc guidée par l'impérieuse nécessité de massacrer l'ennemi.." le massacre est ainsi un acte de puissance souveraine, un acte de justice aussi, exactement au même titre que son contraire, la clémence envers la population des villes. 

    Il est intéressant d'analyser, dans un propos plus large que celui de Benjamin LELLOUCH, certaines composantes de la stratégie de l'Empire ottoman à cet égard.

 

    David EL KENZ, maître de conférences en histoire ancienne à l'Université de Bourgogne, auteur des Bûchers du roi. La culture protestante des martyrs (1523-1572) (Champ Vallon, 1997), discute de la pertinence du modèle historiographique de la civilisation des moeurs, établi par Norbert ELIAS, pour traiter des réactions des contemporains devant les massacres des guerres de Religion. Il montre comment la promotion d'un espace public centré sur l'autorité royale aboutit à la formation d'un seuil de tolérance face aux violences extrêmes. La répulsion à l'égard des massacres religieux, selon lui "ne peut être réduite au seul processus de la civilisation des moeurs".

 

      Claire GANTET, maître de conférences en histoire moderne à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne, auteure entre autres de La paix de Westphalie (1648). Une histoire sociale (XVIIe-XVIIIe siècle (Belin, 2001), à partir des massacres de la guerre de Trente Ans (1618-1648) analyse l'élaboration historique allemande de la "catastrophe nationale" d'un pays divisé et impuissant. 

 

      Hervé GUINERET, maître de conférences en philosophie politique et sociale à l'IUFM de Bourgogne, auteur de livre sur les oeuvres de Clausewitz, de Machiavel et de Rousseau, examine l'histoire des idées pour observer la rationalisation de la guerre chez le polémologue Adam Von BÜLOW, qui dénonça l'idée, chère à Carl Von CLAUSEWITZ, selon laquelle guerre et violence extrême irait de pair. Pour lui, les violences extrêmes ne relèvent pas à proprement parler d'une logique militaire. L'étude critique de ces liens l'amène à dresser un bilan et des souligner des limites :

"Le massacre est un objet ambigu qui outrepasse le fait guerrier, même s'il peut en faire partie. Un individu peut se livrer à un massacre,un gouvernement peut massacrer son propre peuple, à plus forte raison quand il se sait à l'abri de toute mesure de rétorsion. Von Bülow tente de montrer que ce même massacre se retire progressivement de l'activité où on l'attend le plus, en raison même des progrès de la science de la guerre. Nous comprenons que la question essentielle de la politique moderne est celle de la puissance ; cette dernière va au-delà de la stratégie et de la guerre. Or le rapport de puissance est objet de comparaisons et de mesures, définit les actions possibles ainsi que celles qui ne peuvent aboutir.

- Les conditions de la stratégie sont celles de la visibilité et de la surveillance. Une armée moderne se caractérise par sa capacité à voir, en temps réel, avant toute décision. Il s'agit de voir pour mieux agir mais tous les terrains ne permettent pas la même visibilité. Plus "crûment", on peut dire que le massacre est également le résultat d'une action qui échappe à la visibilité, d'une impulsion due à la peur, telle qu'on en rencontre souvent dans les conflits entre une armée et des partisans.

- Ces remarques valent de plein droit pour les stratégies entre Etats, ce qui n'est plus le cas lorsque nous essayons d'analyser le terrorisme. ce dernier est comme le symbole récent du massacre, si ce n'est son principe même. Cette idée apparaît lorsque nous affirmons que cette logique terroriste s'attaque souvent à des victimes innocentes, ce qui est d'ailleurs tout à fait exact. Cependant, la difficulté majeure est ailleurs : le terrorisme est un combat sans champ de bataille déterminé, sans unique Etat dans lequel il trouverait refuge. Il ne se cartographie pas si facilement et ne connaît nulle frontière. Il déploie pourtant un plan et une stratégie avec des terrains et des objectifs presque infinis. D'où les difficultés réelles qui se posent à une stratégie antiterroriste."

 

      Thomas BOUCHET, maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université de bourgogne, auteur de Le roi et les barricades (Seli Arslan, 2000), pointe les difficultés à s'imaginer le massacre dans la culture romantique, issue du traumatisme de l'ère révolutionnaire.

 

      Olivier LE COUR GRANDMAISON, maître de conférences en sciences politiques à l'Université d'Evry-Val-d'Essonne, auteur de Haine(s), Philosophie et politique (PUF, 2002), montre comment, au XIXe siècle, les massacres de la guerre d'Algérie ont été occultés au nom de l'exaltation de l'expansion coloniales et des impératifs militaires.

 

     Elise MARIENSTRAS, professeur émérite d'histoire américaine à l'Université Paris VII-Denis Diderot, questionne la validité du concept de génocide dans les massacres des Amérindiens en Amérique du Nord. Elle récuse une histoire génocidaire dans la mesure où les massacres coloniaux ont obéi à une volonté délibérée de destruction des populations, mais de manière locale, sans préparation d'ensemble à l'échelle fédérale.

 

    Taline TER MILNASSIAN, maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université Jean Monnet-Saint-Etinenne, auteur de Copolteurs du Kominitern. L'union soviétique et les minorités au moyen-Orient (Presses de Science-Po, 1997),  expose comment le massacre peut être une notion centrale chez des historiens qui, paradoxalement, nient le génocide arménien. Alors que la comparaison historique entre les génocides devrait souligner leur singularité, elle met en lumière la forte charge polémique historiographique et politique qui a poussé à une surenchère entre les victimes.

 

     Nicolas BEAUPRÉ, membre du Centre interdisciplinaire de recherches sur l'Allemagne, observe les difficultés de monter l'horreur de la Grande Guerre de la part des auteurs participants, même si ceux-ci adoptent des stratégies pour dévoiler les atrocités militaires.

 

     Alain DELISSEN, maitre de conférences à l'EHESS, auteur de L'Asie orientale aux XIXe et XXe siècles (PUF, 1999),  examine le récit du massacre dans les cultures du Japon et de la Corée, à partir de la turie des émigrés coréens au Japon, lors du tremblement de terre de Kantô, en 1923. Il établit un lien entre le massacre et l'historiographie néo-orientaliste, laquelle reproduit paradoxalement une vision de la cruauté asiatique, propre aux Occidentaux.

 

   Christian INGRAO, chercheur associé à l'Institut d'histoire du temps présent et au Hamburger Stiftung zur Förderung von Wisenscaft und Kultur,  fait appel à l'anthropologie historique pour deiscerner l'intention massacreuse des Eisatzgruppen, unités de l'armée allenades, en 1941. Il présent la manière dont les victimes sont animalisées, de l'image de la proie du chasseur à celle de la bête. 

 

    Fabrice d'ALMEIDA, maître de conférrences en histoire contemporaine à l'Université de Paris X-Nanterre, auteur d'Images et propagande (Casterman, 1995), insiste sur les déformations de la perception chronologique et géographique du massacre, à partir des sources iconographiques répertoriées par les agences de presse sur Internet.

 

 

      Jacques SÉMELIN, (né en 1951), professeur à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris et directeur de recherches au CNRS, affecté au Centre d'Etudes sur les Relations Internationales (CERI), dans sa "somme" sur les usages politiques des massacres et des génocides, analyse à un moment les dynamiques repérables du meurtre de masse, par-delà les différences dans le temps et dans l'espace, en restant toutefois dans le cadre de l'époque contemporaine. 

"Ainsi le massacre, écrit-il, résulte-t-il à la fois de l'évlution interne d'un pays et d'un contexte régional et international. Mais comment concrètement peut-il prendre de l'ampleur? Comment devient-il un véritable meurtre de masse, constitué de dizaines, de centaines, voire de milliers de massacres plus ou moins importants? Le doute n'est plus possible : une véritable politique de destruction organisée d'un groupe particulier s'est mise en place. ce processus de destruction, notons-le, est souvent associé au mouvement concomitant d'appropriation des richesses de ce groupe : meurtre de masse et vol de masse vont souvent de pair. Nous entrons alors dans l'oeil du cyclone qui est en train de ravager un pays, sinon de toute une région. Nous sommes dans cette période, plus ou moins brève, qui à travers le passage à l'acte collectif, évolue vers le massacre de masse. Les dynamiques collectives de ce processus d'extrême violence sont assurément multiples : chacune possède une histoire particulière, selon les pays. A priori, tout sépare la grande Allemagne déjà fortement industrialisée du petit Rwanda largement rural. La diversité des parcours historiques n'empêche pourtant pas de repérer des problématiques communes très éclairantes, qui permettent de construire une sociologie politique du meurtre de masse. (...) :

- L'impulsion centrale : dans les cas étudiés, on remarque que la multiplication des massacres ne procède évidemment pas du hasard, d'on ne sait quelle haine tribale ou ethnique ancestrale, mais bien d'une volonté délibérée de mettre en oeuvre une politique de destruction. Se pose donc la question de l'identification de cette volonté centrale, qui produit un changement d'échelle dans le massacre : d'épisodique il devient systématique. Dans les cas étudiés, cette impulsion provient de ceux-là mêmes qui sont au sommet du pouvoir.

- Les acteurs étatiques et paraétatiques : de là provient la mobilisation des principaux opérateurs de la violence de l'Etat (armée et police), voire la constitution d'acteurs spécifiques, créés pour impulser et perpétrer les massacres (milices et autres groupes de tueurs spécialisés). Les premiers se trouvent détournés de leurs fonctions premières, les seconds sont spécialement formés pour ce genre de missions. Les unes et les autres vont avoir en charge d'organiser et d'exécuter l'essentiel des massacres.

- L'opinion publique et la participation populaire : les massacres sont-ils connus du public? Obtiennent-ils son adhésion? (...). Dans la période d'exécution des massacres, il est essentiel d'y revenir pour savoir dans quelle mesure cette opinion y adhère ou non, ferme les yeux, ou bien montre des signes de désapprobation. car une chose est d'initier au meutre de masse, une autre est de parvenir à susciter l'adhésion de la société à ce processus de violence.

- Les morphologies de la violence extrême : la convergence de ces trois facteurs aboutit à des formes d'extrême violence. Ces "morphologies" du massacre prennent des formes diverses (tuerie sur place ou après déportation) et varient selon les procédés de meurtre utilisés (feu, fusillade, gaz, etc.); D'autres variables sont encore à prendre en compte; telle que la géographie des territoires où les masscres sont commis, les initatives que peuvent prendre des acteurs locaux, l'ampleur de la guerre, etc. 

Ces scénarios ne sont pas écrits à l'avance. Au niveau de l'impulsion donnée par ceux qui décident et organisent le massacre, il peut y avoir du "jeu" - répits ou soudaines accélérations - en fonction de l'évolution de la guerre et du contexte international. Il peut y avoir encore du "jeu" chez les acteurs désignés, certains pouvant refuser de participer aux tueries ou au contraire anticiper les ordres, du "jeu" aussi du côté de l'opinion publique qui peut finir par manifester sa réprobation, du "jeu" encore sur le terrain parce que rien ne se passe comme prévu et que les réactions des victimes ne sont pas celles qui étaient attendues. Bref, si le processus de destruction monte en puissance, il n'est pas totalement détermin. Il n'est véritablement achevé qu'au moment de la mort des victimes désignées. Mais plus ce processus progresse sans rencontrer de freins, plus il devient difficile de l'enrayer."

 

Jacques SÉMELIN, Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides, Editions du Seuil, 2005 ; Sous la direction de David EL KENZ, Le massacre, objet d'histoire, Gallimard, 2005.

 

STRATEGUS

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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23 mars 2013 6 23 /03 /mars /2013 14:42

        Les massacres - définis à l'heure actuelle par beaucoup comme destruction brutale et délibérée de civils sans défense en grand nombre, ce qui laisse de côté les destruction d'homme de guerre sur les champs de bataille comme les erreurs ou les dommages collatéraux résultant d'actes de guerre - constituent un objet relativement nouveau de la recherche historique et sociologique. 

Le terme de massacre forgé en français vers 1100, ne devient courant qu'au XVIe siècle en Occident. Il remonte à l'ancien picard machecler qui désigne la massue ou masse, un mot dérivé du latin populaire matteuca. Lié à la technique d'un instrument grossier, il signifie une opération maladroite, caractérisée par sa nature dévastatrice.

Le sens de ce mot connaît deux évolutions : d'une part, il désigne un "abattoir" (et la boucherie) et, au XIVe siècle, il entre dans le vocabulaire de la vénerie pour définir par métonymie la tête du cerf que l'on conserve comme trophée ; d'autre part dès le XIIe siècle (dans le Roman de Thèbes, marçacre signifie la mise à mort de nombreux individus), il prend le sens de "mise à mort d'un grand nombre d'individus". La banalisation du terme au XVIe isècle, liée aux guerres de religions entre protestants et catholiques, infléchit le sens vers l'acception moderne. En 1556, il apparaît dans le pamphlet Histoire mémorable de la persécution et saccagement du peuple de Mérindol et Cabrières et autres circonvoisins appelez Vaudois, qui relate les tueries en 1545, des vaudois de Provence, chrétiens issus d'une hérésie médiévale et ralliés à la réforme calvaniste. Il signifie alors le meurtre en grand nombre de personnes sans défense. Il implique une dissymétrie entre des bourreaux et des victimes. Durant la Saint-Barthélémy, en août 1572, les pamphlets hugunots contre la reine Catherine de Médicis, dénoncée comme une nouvelle Jézabel, responsable de l'assassinat de ses sujets, popularisent le terme : les néologismes massacreur et massacrement apparaissent dans son sillage. Son succès s'explique donc par l'émergence du combat religieux. Cette acception empirique est retenue aujourd'hui : en effet, si les techniques de destruction à distance ne cessent d'être de plus en plus sophistiquées, les massacres en "face à face" restent des pratiques courantes dans les guerres actuelles, interétatiques ou civiles (David EL KENZ, Claudine VIDAL). 

 

    Avant même la formulation de ce terme, et le jugement porté qui rend son expression courante, le massacre, comme le rappelle Pierre VIDAL-NAQUET, est tristement banal. De l'époque du mésolithique à l'Antiquité, en passant par des passages célèbres de la Bible hébraïque ou des textes fondateurs hindous, le massacre peut être décliné en types, comme le fait Jacques SÉMELIN (Du massacre au processus génocidaire, dans Revue internationale des sciences sociales, n°174, 2002) :

- massacre de proximité (corps à corps) ;

- massacre à distance (armes de jet, armes à feu, bombes...) ;

- massacre bilatéral (guerre civile) ;

- massacre unilatéral (un Etat contre son peuple) ;

- massacre de masse, contraire au massacre réduit ;

- génocide qui vise à l'éradication totale d'une collectivité selon des critères définis par le persécuteur ;

On peut compléter cette typologie en distinguant massacre exhibé et massacre occulté. A partir du XIXe siècle, les progrès technologiques de la guerre transforment les soldats en masse à détruire, par la recherche des points de concentration des troupes (des guerres de Napoléon à la guerre de Sécession, puis aux deux guerres mondiales). Il y a bien alors massacre de soldats pris dans des bombardements contre lesquelles ils n'ont aucune possibilité de se défendre. Ces progrès ramènent d'une certaine façon aux pratiques avant et pendant l'Antiquité, où des villes entières se déplacent (notamment dans l'empire perse) avec les combattants, et constituent les "cibles" de chaque armée : dans ces cas-là, il n'y a pas de distinctions entre les guerriers et leurs soutiens : tout ce qui ne peut pas être utilisé à court terme par l'armée en marche est détruit, même après la victoire.

 

     C'est surtout depuis la fin du XIXe siècle que le massacre acquiert une dimension juridique, avant d'être, en 1944, intégré par l'avocat polonais Raphael LEMKIN dans une définition du génocide, entérinée par la suite par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide et adoptée par l'ONU en 1948. 

 

     Le regard diachronique sur une série de massacres n'induit pas, insiste David EL KENZ, un sens de l'histoire, du moindre massacre à l'époque des Grecs, au XXe siècle génocidaire. Avec de nombreux auteurs, il veut distinguer chaque massacre en mettant en oeuvre trois problématiques communes :

- "Le massacre est un évènement qui suscite différentes méthodes historiques et surperposent diverses traditions historiographiques et mémorielles. L'occultation des violences extrêmes dans le camp des bourreaux et la demande de reconnaissance dans celi des victimes renforcent la complexité de son appréhension. Le régionalisme sicilien, la guerre de Trente Anas dans le prisme de l'historiographie nationaliste allemande, la conquête de l'Algérie ou la controverse historiographique sur la conquête de l'Amérique du Nord et le négationisme du génocide arménien offrent des exemples d'instrumentalisation de l'événement du massacre." Nous pouvons ajouter que la grande instrumentalisation de la Shoah par l'Etat d'Irsaël, pour justifier d'autres exactions, introduit une difficulté supplémentaire dans l'appréciation du phénomène. 

- "La condamnation des massacres religieux au XIVe siècle, l'utopie d'une guerre civilisée au XVIIIe siècle, les massacres orientaux, de l'Assyrie à l'Empire ottoma et au Japon contemporain, agissant comme repoussoirs pour les Européens, constituent des exemples significatifs de la croyance en un progrès propre à ladite modernité occidentale. Cependant, le massacre demeure un fait récurrent dans l'histoire de l'humanité. Le recours à l'anthropologie historique, à condition qu'elle soit fortement contextualisée, semble préserver de tout paradoxe entre modernité civilisée et retour des crimes de masse."

- "La question des sources est, enfin, au coeur de l'étude sur les massacres. Bien que le travail de l'historien ne se réduise pas à un recensement et un classement des sources, celles-ci guident cependant l'appréhension première d'un civilisation confrontée à ses massacres. Chaque discours révèle une sensibilité à la cruauté. S'il est construit chez les historiens grecs et latins, les critères politiques et religieux sont décelables dans le témoignages des guerres d'Italie ou des guerres de Religion. Les littératures du romantisme et de l'après-Première guerre mondiale présentent des témoignages autocensurés sur les horreurs de la guerre, tandis que les sites Internet, au contraire, sont prolixes en images brutales, mais déforment la réalité chronologique du massacre."

 

     Loin de certains décomptes qui foisonnent précisément sur internet, sans références aux contextes ni aux jeux des acteurs concernés, seule la recherche de la logique des massacres (en tant que enchaînements de faits dans des contextes) peut permettre ce qu'ils veulent éviter. La reconnaissance juridique du massacre est une chose, notamment envers la mémoire des victimes et l'indemnisation des survivants. La compréhension de la manière d'où il se déroule est une autre chose, qui exige autant, sinon plus d'efforts. La recherche de la justice, car c'est cela qui est mis souvent en avant comme moteurs des entreprises juridiques, ne peut se résumer dans l'examen d'une comptabilité, de l'action de bourreaux et des torts faits aux victimes. Les premiers pas, qui permettent que des massacres ne se reproduisent plus, résident dans l'établissement des logiques qui les ont permis.

Aussi faut-il distinguer différentes logiques à l'oeuvre :

- logique d'extermination ;

- logique de punition (représailles) ;

- logique de terreur.

Ces trois logiques peuvent se retrouver dans des guerres ou des gestions d'Empire. Si les massacres sont sans doute perpétrés le plus souvent dans le cadre de guerres, sans que celles-ci soient à proprement parler des guerres d'anéantissement, et notamment lorsqu'ils ne rentrent pas forcément dans le cadre d'une stratégie (cas de débordement des armées après une victoire, comme dans le cas du pillage des villes dans les guerres d'Italie), ils existent également dans le cadre de la gestion d'un Empire (déplacements de populations jugées menaçantes ou surnuméraires, obtention d'un exploitation des ressources du pays). Ce qui amène à proposer d'examiner successivement différentes formes de massacres :

- Massacres d'intention stratégique, qu'ils soient à objectifs économiques, politiques, ou religieux ;

- Massacres dûs à la dynamique même de la guerre, avec ses aspects irrationnels ;

- Massacres induits par les haines religieuses, présents souvent dans les guerres civiles longues, mais n'entrant pas dans le cadre d'une stratégie.

    Pour l'examen de ces différents massacres, il importe de ce concentrer successivement sur leurs causes, sur leurs déroulements, mais également sur leurs conséquences. Dans l'étude de ces massacres - les études de cas se prêtant mieux aux décorticages des faits - il convient également de distinguer les massacres directs et les massacres indirects (qui obéissent à des logiques bien différentes) . Il faut qu'on s'en explique : le décompte des victimes d'une guerre n'est pas seulement celui des corps retrouvés sur les champs de bataille et qui servent souvent de référent unique ; il faut inclure également les victimes sur une durée plus longue (questions de démographie) et les victimes strictement collatérales, dues aux diverses épidémies qui suivent souvent les guerres (la première guerre mondiale a fait moins de mort que les différentes épidémies qui la suivirent). 

   Enfin, les comparaisons entre massacres contemporains et massacres anciens sont faussées au moins sur deux plans : d'une part, l'évaluation des victimes est beaucoup sûre pour la période récente, et d'autre part la valeur de la vie n'est pas considérée de la même façon. Quoi de commun entre le technicien qui manipule des commandes électriques à des centaines des kilomètres du champ de bataille, le technocrate aveugle obéissant aux ordres, le fanatique soldat aux premières lignes, et le guerrier - à la durée de vie courte - soucieux de la victoire et de sa récompense (matérielle et/ou spirituelle) ignorant de toutes notions d'économie ou de stratégie ?  Quoi de commun entre un stratège militaire soucieux surtout de ses troupes qui doit avancer coûte que coûte dans un pays qui résiste et un politique fanatique croyant à la supériorité de sa race (et partant à l'existence même d'une race...) ?

 

    Les massacres sont à considérer en définitive comme éléments des conflits, à la fois résultats et aliments dans une série de causes et de conséquences de nouveaux enchaînements dont le caractère violent peut parfois s'atténuer mais redevenir massif. Entrant dans des cycles de vengeances très souvent, visant des populations pas forcément à l'origine des torts causés (massif bouc émissaire), les massacres ne peuvent s'arrêter justement qu'à l'extinction de ses causes. Les efforts mémoriels sont nécessaires pour supporter les études historiques, mais le risque de contamination (l'origine de cet effort de mémoire étant très souvent partisan) est toujours là. Plus que ces efforts mémoriels, c'est la compréhension des événements qui peut couper les racines de ces cycles, à la condition que la valeur de la vie en soi soit partagée (et que les conditions de ce partage soient réunies). On ne peut en rester à une attitude morale ou juridique, il faut plonger au coeur des conditions sociales et économiques qui alimentent des politiques d'extermination plus ou moins avouées. On ne le répétera ensuite sans doute jamais assez : si la conscience de ces massacres, en tant que atteinte à la vie et injustices radicales, est partagée - relativement - en Occident, il n'en est pas de même partout. Cela va de pair avec une certaine inconscience politique qui croit et fait croire que l'ensemble des valeurs occidentales, y compris l'aspiration démocratique, est partagé dans le monde avec la même appréciation. On commence à entendre ici et là d'ailleurs des voix - pas toujours bien intentionnées, faisant sauter le pas d'une certaine délégitimation de l'effort mémoriel, sur le génocide des Juifs par exemple mais pas seulement - qui pointent le fait que la dénonciation des massacres soit le fait d'une petite partie seulement de l'humanité. A sein des institutions internationales (notamment à l'UNESCO), on est bien conscient de ce fait, la vigilance ne devant jamais se relâcher pour promouvoir un droit international qui bannisse les massacres de la pratique hélas répandue.

 

    Claudine VIDAL, évoquant tour à tour les études pour la période contemporaine, sur les massacres sous la Seconde Guerre mondiale, d'Indonésie, du VietNam, du Rwanda, résume bien l'état actuel des recherches : "Il existe une série de massacres célèbres. Leur mémorisation est souvent liée à la volonté de dénonciation rétrospective et au désir d'honorer les victimes. Ces massacres sont alors représentés comme des événements à part, isolés, exceptionnels. Il est vrai qu'il s'agit de massacres restés longtemps stupéfiants et qui le furent aussi pour certains de leurs contemporains. Aujourd'hui, les organisations internationales, des journalistes mettent en lumière et relatent une multiplicité de massacres perpétrés sur tous les continents, des chercheurs les analysent dans leur spécificité. Tous relèvent des continuités entre ces épisodes de massacres et les formes ordinaires de la violence, les historiens actuels de massacres anciens le font aussi."

 

Claudine VIDAL, Massacre, dans Dictionnaire de la violence, Sous la direction de Michela MARZANO, PUF, 2011 ; Sous la direction de David El KENZ, Le massacre, objet d'histoire, Gallimard, 2005.

 

STRATEGUS

 

 

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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4 janvier 2013 5 04 /01 /janvier /2013 13:41

    Si des bouleversements affectent la stratégie, ne serait-ce que par les multiples combats armés qui traversent le territoire chinois du XIe au XVIe siècles, la pensée militaire chinoise ne semblerait pas faire de progrès majeurs depuis la formation d'une culture stratégique avec SUN ZI (Treize articles sur l'art de la guerre, Ve siècle avant JC). 

 

      C'est en tout cas la présentation effectuée par Hervé COUTEAU-BEGARIE qui sous-estime sans doute l'ampleur des destructions des lieux où s'élaboraient et se recopiaient, voire se stockaient, les textes militaires. Après SUN ZI, SUN BIN (son petit-fils?) se montre plus attentif aux aspects opérationnels et témoigne des progrès de l'art de la guerre depuis le siècle précédent. Il accorde une grande importance à la cavalerie, dont SUN ZI ne parle pas, il s'intéresse aux sièges, que les perfectionnements de la poliorcétique rendent possibles. Son insistance sur la logistique résulte de l'accroissement des effectifs et de l'allongement des campagnes (Le traité militaire, présenté par Valérie NIQUET). 

   SUN ZI a fondé, toujours suivant Hervé COUTEAU-BEGARIE, qui liste plus loin différentes sources référencées officiellement, "une pensée stratégique qui a essentiellement été une glose. On compte plusieurs dizaines de commentaires de son livre. Les compilations réalisées tardivement en comptent dix ou onze. Les plus importantes sont ceux de CAO CAO, général célèbre de l'époque Han (IIe siècle avant JC), de LI QUAN sous la dynastie des Tang (VIIe-VIIIe siècles), de HE YANSHI et ZHANG YU sous la dynastie des Song. Mais on trouve aussi des auteurs de traités originaux."

Le plupart des traités datent de l'époque des Royaumes Combattants, avant l'unification de l'empire, à l'époque où domine le légisme et le mohisme. Hervé COUTEAU-BÉGARIE cite trois courants :

- un courant traite en profondeur de l'articulation entre la guerre et la politique (SUN ZI, GUANG ZI - Les sept méthodes du gouvernement cité dans XU ZHEN ZHOU, L'art de la politique chez les légistes chinois, Economica, 1995) ;

- un courant d'inspiration antimilitariste, qui contribue paradoxalement au développement d'une branche particulière de la pensée militaire : s'il rejette la guerre, il admet la légitime défense et, à ce titre, est à l'origine de plusieurs traités consacrés à la fortification ;

- le taoïsme, lui aussi fondamentalement anti-militariste, apporte sa contribution, dominée par ZHUGE LIANG, chef militaire et politique du débat du IIIe siècle, qui recommande de ne recourir à la guerre que lorsqu'elle est inévitable et demande aux généraux d'être l'incarnation des vertus et de l'harmonie... (Thomas CLEARY, Mastering the Art of War. Zhuge Liang's and Liu Ji's Commentaries on the Classic by Sun Tzu, Boston-Londres, Shambala, 1989).

    A la fin du XIe siècle, l'empereur SHEN ZONG arrête la liste des sept classiques inscrits au programme des examens. SUN BIN, déjà perdu depuis plusieurs siècles, n'en fait pas partie :

- Le Sun Zi bingfa (l'Art de la guerre de SUN ZI) ;

- Le Wu Zi bingfa, ouvrage d'un général du IVe siècle av JC (WU QI - 440-361 avant JC), dont l'existence est historiquement attestée. Dans son état conservé, son livre se compose de six chapitres assez brefs dans lesquels il essaie de concilier la morale confucéenne et les affaires militaires. Les principes principes légistes sont présents pour tout ce qui touche à l'organisation de l'Etat et des troupes, particulièrement la mise en place d'un système de récompenses et de punitions strictement appliquées. Tous les aspects de la guerre sont pris en considération, dans une sorte de manuel qui tente de répondre à des situations précises mais qui n'est sans doute qu'une partie d'un ouvrage beaucoup plus important ;

- le Sima fa, texte bref et énigmatique de la même époque, dont le titre pourrait être traduit par : le livre du maître de la cavalerie (haut dignitaire de l'Etat ministre de la guerre) insiste sur l'administration de l'armée. Il est composé sans doute d'éléments beaucoup plus ancien et son auteur reste inconnu, malgré la mention du nom du général TIAN RANGJU, auquel le roi de Jing aurait conféré le titre de "sima" en récompense de ses services. Le texte possédé aujourd'hui se compose de 5 chapitres, qui ne constituent, là encore, qu'un extrait d'un ouvrage beaucoup plus vaste. Il traite surtout des lois et règles nécessaires au bon gouvernement, autre facteur de puissance de l'Etat, la guerre ne constituant qu'un des moyens de "redresser les torts" et de rétablir l'ordre du monde.

- Le Tang Li wendui (questions et réponses entre TANG TAIZONG et LI WEIGONG) de l'époque Tang (VIIe siècle). Valérie NIQUET, à qui l'on doit les nombreuses précisions sur ces 7 textes, indique qu'il date toutefois d'une époque plus récente (entre le VIIIe et le Xe siècle, et qu'il suit le modèle souvent dialogué de conseil aux princes de ses prédécesseurs. Deuxième fils du fondateur de la dynastie des Tang, TANG TAIZONG avait une grande expérience des choses de la guerre et a participé à la conquête du pouvoir aux côtés de son père à la tête de troupes d'élites qu'il a formées. Le général LI JING (571-649) s'est rallié aux tang après la chute de la capitale, Changan. Le dialogue retranscrit dans le Tang Li wendui est censé être un échange entre deux hommes très au fait des choses militaires : leur discours se présente comme une réévaluation ds enseignements anciens à la lumière de leur expérience commune. Une continuité certaine est toutefois décelable avec les textes des périodes précédentes : les armes utilisées ont peu évolué, on retrouve l'arbalète, les fantassins et la cavalerie ; les chars en revanche ont quasiment disparu. Le même accent que dans les ouvrages anciens est par ailleurs mis sur la mobilité, la vitesse et les manoeuvres indirectes. 

- Le Wei Liao Zi, ouvrage d'un légiste de la fin du IVe siècle avant JC, à la solide expérience militaire, qui prolonge SUN ZI et SUN BIN, avec des préoccupations très concrètes ;

- Les San lüe (Trois stratégies) de HUANG SHEGONG, insiste sur le contrôle du gouvernement. Composé sous la dynastie des Han, au cours du Ier siècle avant JC, il s'inspire fortement des ouvrages précédents, en particulier le Wei liao zi et le Sun Zi bing fa, tout en développant des parties plus spécifiques consacrées au choix du général et à la motivation des soldats. Il insiste également sur le jeu complémentaire, que l'on retrouve dans d'autres textes, des paires dur-mou, fort-faible, qui correspondent à la complémentarité de l'Etat entre la "vertu" et le "militaire" ; 

- Le Tai Gong liutao (les Six enseignements secrets de TAIGONG), ouvrage ésotérique, assez subversif, serait le plus ancien de ces textes, puisqu'on le fait remonter au XIe siècle avant JC. Sa possession serait punie de mort. TAI GONG, personnage en grande partie légendaire, aurait conseillé les rois "vertueux" WEN et WU de Zhou avant qu'ils ne renversent la dynastie "corrompue" des Shang, établissant ainsi le principes idéologique de la succession dynastique et justifiant le recours à la guerre et à la rébellion pour que la "vertu" puisse triompher. TAI GONG a été considéré comme le sage fondateur de la pensée stratégique chinoise et un temple lui a été par la suite consacré au même titre  qu'à CONFUCIUS. L'ouvrage du Tai Gong regroupe des éléments de stratégie militaire et civile, dans une complémentarité que l'on retrouve dans tous les textes. La stratégie du Tai Gong est donc une stratégie de conquête du pouvoir, qui suppose le soutien du peuple, des ressources suffisantes et la mise en place préalable d'une structure administrative de remplacement. Par ailleurs, dans cet objectif de conquête du pouvoir, le Tai Gong recommande l'usage de tous les moyens, militaires, diplomatiques, ruses et stratagèmes, nécessaires pour subvertir l'ennemi. Les parties les plus strictement consacrées aux moyens militaires traitent de la sélection des soldats et de l'entraînement des troupes, du choix du général et de l'usage des armes.

  "Tous ces auteurs ont forgé une culture stratégique, poursuit notre auteur, qui a été vulgarisée par la littérature et le théâtre populaires, à un degré qu'on ne retrouve pas en Occident : SUN BIN est le héros d'un roman de l'époque Ming, Sun Bin contre Puang Juan, CAO CAO et ZHUGE LIANG sont des personnages centraux du Roman des Trois Royaumes ; les stratagèmes sont présentés dans des brochures populaires, comme le Traité des 36 stratagèmes, probablement tardif, mais qui reprend une formule de l'époque Song..."

Toujours selon Hervé COUTEAU-BÉGARIE, "ce début très brillant ne reçoit pas de descendance théorique à sa mesure. Alors que l'on trouve chez Sun Zi les idées maîtresses d'une théorie stratégique architecturée, avec la distinction entre la victoire de l'armée et la victoire du pays, la dialectique de l'attaque et de la défense... leurs successeurs n'approfondissent pas la voie ainsi tracée et s'en tiennent à des gloses répétitives. L'empereur SHEN ZONG, de la dynastie Song, est l'un des rares à critiquer cette décadence (...)" (Valérie NIQUET, Les fondements de la stratégie chinoise, Paris, ISC-Economica, 1997). 

"Il faut sans doute, incriminer la pensée confucéenne qui a triomphé de ses rivales après l'unification de l'empire : fondée sur la vertu, elle tend à disqualifier la guerre, reléguée parmi les tâches inférieures. Des réflexions originales n'apparaissent que durant des périodes exceptionnelles : sous la dynastie mongole des Yuan, au XIVe siècle, Liu JI compose plusieurs écrits sur la guerre, dans lesquelles il indique les différentes manières de vaincre. Au XVIe siècle, Qi Jiguang tire de son expérience de commandant en chef contre les pirates, puis contre les envahisseurs nomades, des écrits novateurs : le Ji Xiao Xin Shu (nouveaux écrits, 1562) traite de la défense côtière et des opérations amphibies ; le Lian Bing Shiji (de la formation des troupes, 1571) essaie de rénover la tactique et prend en compte l'introduction des armes à feu. resté inconnu en Occident, il a eu une grande influence en Chine, avec 14 éditions au temps des Ming et a été traduit en coréen et en japonais. Tant les nationalistes que les communistes le rééditeront à cinq reprises dans les années 1930, lorsque la Chine sera confrontée à l'invasion japonaise."

 

   Cette impression d'une sclérose de la pensée militaire chinoise se retrouve dans l'Anthologie Mondiale de la Stratégie, sous la direction de Gérard CHALIAND, dans laquelle le Roman des Trois Royaumes (XIVe siècle) se trouve entre plusieurs textes de SHANG YANG (IVe siècle avant JC) et des textes de Mao TSÉ-TOUNG (1893-1976)...

 

    Mais au lieu de se concentrer sur un renouvellement de la pensée stratégique, convient-il, pensons-nous de jeter un regard sur l'évolution pratique de l'art militaire. Si effectivement, le confucianisme ne considère par l'activité militaire comme déterminante, la présence d'ambitions politiques, d'ennemis non chinois... s'exprime en grande partie par la violence armée. C'est ce que Jacques GERNET veut rendre compte.

"S'il porte un intérêt capital à sa défense, écrit-il, inventant de nouvelles machines, accroissant les effectifs de ses armées, créant une flotte de guerre au moment de l'invasion jürchen et consacrant la plus grande partie de ses ressources à la guerre de la fin du Xe siècle à la fin du XIIIe, l'empire des Song n'a en revanche jamais cessé de maintenir et d'affirmer la suprématie incontestée du pouvoir civil sur le pouvoir militaire. L'esprit qui l'anime est d'ailleurs à l'opposé de celui de ses ennemis du Nord : l'exaltation de la violence brute, la soif de conquête et de domination par lesquelles se signale le vrai guerrier lui font entièrement défaut, alors qu'elles sont caractéristiques de ses plus redoutables adversaires, Jürchen et Mongols. Mais ce manque de combativité qui a été souvent reproché à la Chine des Song s'explique fort bien sans qu'il soit nécessaire de faire appel à on ne sait quelles qualités innées et intemporelles."

Plusieurs évolutions caractérisent cette période :

- Le système de mercenariat hérité et adopté par le nouvelle empire des Song tend à faire du métier des armes non plus l'affaire de tous, mais une activité spécialisée, remplie par des hommes déracinés pour toutes sortes de raisons. Le pouvoir civil fractionne les unités, divise les responsabilités et multiplie les contrôles qui enlèvent aux chefs d'armée toute initiative. Des habitudes bureaucratiques contribuent à affaiblir le système de défense ;

- Des progrès techniques militaires importants interviennent, qui modifient le caractère même des guerres et ont à longue échéance de profondes répercussions sur l'histoire mondiale. Un esprit de recherche, d'invention et d'expérimentation met en marche des innovations telles que les principes objectifs de sélection des soldats et la multiplication des corps spécialisés. La théorie et les techniques de la guerre de siège se développent en même temps que se manifeste un vif intérêt pour de nouveaux types d'armes, notamment d'armes qui utilisent le feu (lance-flammes à pétrole...) ou la poudre. La découverte, suite à des travaux d'alchimie dans les milieux taoïstes, de la poudre, est suivie par une application militaire dans les années 904-906. Alors qu'il faut attendre 1295 en Europe pour la première mention de la formule de la  poudre (Roger BACON en 1267), dès l'époque de Wujing zongyao, les armes à feu se diversifient.

 

     Valérie NIQUET indique que sous les dynasties des Ming et des Qing, si les écrits militaires se fondent toujours sur l'enseignement des 7 classiques, et particulièrement sur le Sun Zi bing fa, deux thèmes dominent :

- un intérêt porté aux armes à feu de type occidental :

- le développement d'une stratégie navale en relation avec la multiplication des opérations menées le long des côtes par des "pirates" japonais ou chinois.

 

Valérie NIQUET, Théoriciens chinois, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000, sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et de Jean KLEIN ; Jacques GERNET, Le monde chinois, 2 - L'époque moderne, Xe siècle-XIXe siècle, Armand Colin, Pocket, 2006 ; Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, collection Bibliothèque stratégique, 2002.

 

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