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18 novembre 2017 6 18 /11 /novembre /2017 12:54

   Si on peut discuter d'un modèle bolivarien d'Empire, c'est autant à travers les écrits de Simon BOLIVAR sur l'organisation politique de l'Amérique Latine ou d'une partie de celle-ci que par ses tentatives de l'établir. Il s'agit d'un échec - et d'un échec assez cuisant - qui ouvre tout de même, avec d'autres libertador dans d'autres régions de cette moitié de continent, une nouvelle période dans l'histoire de toute l'Amérique Latine. Alors qu'il vivait sous la dynamique des empires portugais et espagnols, cette partie du monde, sous le coup de plusieurs révolutions et guerres civiles (dites de libération), passe dans une période où l'empire britannique et les nouveaux Etats-Unis vont devenir les "partenaires" privilégiés de nouveaux Etats.

    Proclamée  par le Venezuelien Simon BOLIVAR en septembre 1819 à Angostura, la République de Grande-Colombie est une invention politique qui découle des révolutions d'indépendance hispano-américaine du début du XXe siècle. Regroupant le Venezuela et la Colombie, puis l'Equateur en 1822, cette entité illustre les rêves d'unification des anciennes colonies espagnoles qu'entretenait le Libertador. Elu président de la Grande-Colombie, BOLIVAR tente d'y mettre en oeuvre ses principes de gouvernement inspirés du césarisme démocratique, tout en continuant à combattre les armées espagnoles en vue d'une indépendance complète de l'Amérique hispanique. Lors du Congrès panaméricain de Panama en 1826, il ne parvient pas à imposer son rêve d'union continentale aux élites politiques des pays émancipés. Témoignant du pouvoir des caudillos locaux, cet échec est annonciateur de la désintégration de la Grande-Colombie, qui survient l'année même de la mort de BOLIVAR en 1830. (Olivier COMPAGNON)

 

 Francisco de MIRANDA.

Même s'il n'a pas les mêmes visions d'Empire, le général de la Révolution française, vénézuélien lui aussi, Francisco de MIRANDA (1750-1816) est le véritable précurseur des indépendances latino-américaines.  D'abord capitaine dans les troupes espagnoles, durant la guerre d'indépendance des Etats-Unis, il quitte lieutenant-colonel en 1783 l'armée de ce pays pour accomplir deux objectifs lié à son désir de combattre pour l'indépendance des colonies espagnoles d'Amérique du Sud : assurer sa formation de révolutionnaire et rechercher une puissance européenne susceptible de l'aider dans cette entreprise. C'est dans ce but qu'il passe 6 ans entre les Etats-unis, l'Angleterre et le continent européen. A Paris où il fréquent les salons les plus fréquentés il se fait l'ami de BRISSOT et de Jérôme PÉTION de VILLENEUVE et est un temps général dans l'armée de DUMOURIEZ en 1792 (maréchal de camp) et participe à la bataille de Valmy. Pris dans les conflits entre montagnards et girondins, il doit en 1797 se réfugier en Angleterre. De retour au Venezuela, il participe aux soulèvements de 1806 et de 1810, mais doit s'avouer vaincu (armistice de 1812) face aux troupes espagnoles, ce que Simon BOLIVAR considère d'ailleurs comme une trahison.

 

Le Manifeste de Carthagène.

Le Manifeste de Carthagène rédigé dans la foulée de cette armistice, le 15 décembre 1812, revient sur les cause de la cause de cette Première république vénézuélienne. Rédigé en Colombie, il est considéré comme le premier document important rédigé par Simon BOLIVAR. Il y expose de nombreuses causes politiques, économiques, sociales et naturelles, sur lequel il reviendra plus tard d'ailleurs après l'échec consommé définitivement en 1830, les mêmes causes produisant les mêmes effets, malgré le volontarisme politique dont il fait preuve. Il en ressort surtout 5 causes :

- L'adoption du système fédéral, que BOLIVAR trouve trop faible pour l'époque, car il accroit les divisions naturelles des provinces du Venezuela, certaines n'étant pas initialement favorables à l'indépendance ;

- Une mauvaise administration des rentes publiques ;

- Le séisme de Caracas de 1812, lequel est suivi d'épidémies ;

- L'impossibilité d'établir une armée régulière ;

- L'influence de l'Eglise catholique, contre l'indépendance.

 

 La Lettre de Jamaïque 

Dans la Lettre de Jamaïque du 6 septembre 1815, Simon BOLIVAR expose les raisons ayant provoqué la chute de la Deuxième République du Venezuela, dans le contexte de la guerre d'indépendance de ce pays, à la tête de quelle il est depuis 1812, depuis son Manifeste de Carthagène. 

Cette Lettre montre clairement l'influence du siècle européen des Lumières, lorsque BOLIVAR décrit l'Empire espagnol comme un "despotisme oriental". Tout comme MIRANDA, il fait partie de cette classe créole (espagnole métisse) qui aspire à dominer la société sud-américaine et conçoit sa propre théorie de libération nationale, qui est très loin d'une imitation des idées des Lumières. C'est surtout MONTESQUIEU qui l'inspire dans sa définition des institutions politiques qui doivent présider aux destinées de la Grande-Colombie. 

Il y décrit sa "vision prophétique" : "Je désire que se forme en Amérique la nation la plus grande du monde, moins par son étendue et ses richesses que par sa liberté et sa gloire. Bien que j'aspire à la perfection du gouvernement de rapatrie, je ne puis me persuader que le Nouveau Monde doive être régi pour le moment par une grande république ; et, comme c'est un régime impossible, je n'ose le désirer.

Mais je souhaite, poursuit-il, encore moins un royaume comprenant toute l'Amérique, car ce projet, d'ailleurs inutile, est irréalisable : la monarchie ne corrigerait pas les abus dont nous souffrons à l'heure actuelle, et notre renaissance demeurerait infructueuse. Or ce que réclament les Etats américains, ce sont les soins de gouvernements paternels capables de guérir les plaies et blessures que leur ont infligée le despotisme et la guerre. Et, d'ailleurs, quelle serait la métropole? Sans doute le Mexique, le seul Etat qui puisse jouer ce rôle en raison de sa puissance intrinsèque, essentielle pour une métropole. Supposons qu'on choisisse l'isthme de Panama, qui jouit d'une position centrale par rapport à toutes les extrémités de ce vaste continent. Les provinces éloignées ne demeureraient-elles pas, dès lors, dans le même état de prostration et même de désordre qu'aujourd'hui? Pour qu'un seul gouvernement crée, anime, mette en branle tous les ressorts de la prospérité publique, corrige, éduque, perfectionne le Nouveau Monde, il lui faudrait les pouvoirs d'un Dieu, et tout au moins les lumières et les vertus de tous les hommes. (...)".

BOLIVAR, conscient des difficultés de la tâche d'émancipation, prône une union où en fait, puisqu'il est opposé à la forme fédérative, concentre dans l'exécutif bien plus de pouvoirs que le Parlement. Et il compte bien plus sur l'élan de la libération qu'autre chose pour réaliser une République unie. Dans cette Lettre ne se dessine pas réellement les contours de cette union, et sans doute, n'en avait-il pas les moyens de l'instaurer. Par contre, dans plusieurs autres écrits, il expose plus fortement la nature du pouvoir politique qui pourrait réaliser cette union. 

 

     Charles-V AUBRUN, dans un texte de 1936, dresse un tableau d'ensemble de la situation, notamment sur le plan politique, qui permet de comprendre l'ensemble du projet bolivarien.Par ailleurs, la connaissance de la situation socio-économique aide à comprendre l'échec de ce projet et enfin une vue sur la situation stratégique de la Grande-Colombie permet de voir que ce projet n'était pas complètement vain (sinon d'ailleurs, il n'aurait pas pu dominer le passage politique pendant près d'une vingtaine d'années en Amérique Latine). 

 

L'ensemble de la situation et le projet bolivarien.

AUBRUN écrit dans son texte sur Bolivar et la révolution américaine que "les idées nouvelles  (des Lumières et de la Révolution française) trouvent vite un écho dans les classes éclairées de l'Amérique. la jeunesse en particulier s'éprend du credo en vogue : il vient à point satisfaire sa soif d'idéal que la malheureuse tentative aristocratique et cléricale de l'Espagne décevait chaque jour davantage.

Cependant en Europe les événements se précipitent. L'attrait en est puissant. Miranda va faire de l'histoire en France : il est même persécuté pour n'avoir pas consentis aux déviations autoritaires de la Révolution. Il ramènera en Amérique, avec des idées arrêtées, des émules de Rochambeau et de La Fayette : Châtillon, du Cayla, Schombourg. Narino non plus ne se départit pas un instant des théories qui furent à la source de ses malheurs et, partant, de sa renommée. L'Histoire de l'Assemblée Constituante, par Salart de Montjoie, demeure son livre de chevet, la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, son bréviaire. (...) l'acte d'émancipation surprend la société américaine politiquement divisée : les partisans du régime antérieur, auquel leurs intérêts sont liés, appuient de bonne foi la Révolution dans ses premières étapes ; les partisans d'un régime nouveau, dont l'information est surtout livresque, se révèlent fédéralistes, libéraux ; enfin les masses paysanne illettrées, les Nègres et les Indiens rompent leurs chaînes au maillon le plus faible.

Or Bolivar, s'il participa aux deux première républiques (venezualiennes), n'y apporta qu'un consentement de tête. Plutôt que d'y jouer un rôle trop grand, il se fait confier une mission auprès de Lord Wellesley pour obtenir de l'Angleterre son appui (contre l'Espagne), sa bienveillance ou sa neutralité. Le diplomate rapportera à sa jeune nation un bien maigre butin. Mais de quelle expérience politique s'est enrichi le futur homme d'Etat! Il a vu enfin fonctionner cette machinerie complexe dont Montesquieu avait relevé le plan. C'est justement l'époque où les gouvernements autoritaires de Pitt et de Canning, au demeurant respectueux des lois constitutionnelles, cédaient enfin le pas aux jeunes avocats groupés autour de l'Edinburgh Review, aux whigs qui engageaient la lutte pour la Réforme Parlementaire et l'émancipation des Catholiques. La spéculation politique revivait avec Jeremy Benthan. Bref l'Angleterre apportait à Bolivar la preuve que les principes démocratiques peuvent sans péril informer le gouvernement d'une nation - république ou royaume - sans que l'ordre et la discipline sociale en soient troublés.

Le futur Libérateur, riche de l'expérience française, de l'expérience anglaise et de la connaissance très précise de Montesquieu, son guide, affronte les problèmes américains avec une formation que seule en Amérique celle de Miranda peut égaler. Et c'est une vaste, profonde révolution politique qu'il médite sur le Sapphire (navire) avant d'aborder aux rivages de la patrie.

Or, que trouva-t-il à Caracas? Les luttes intestines, mettant le feu aux poudres, faisant éclater la révolution sociale. (...) Le triumvirat échoue, Miranda échoue, Monteverde échoue et Boves triomphe. Un avatar surprenant fait alors de l'élégant gentilhomme un chef de bandes, un caudillo, et pour reprendre la comparaison si juste de Sarmineto, le Charrette de l'Amérique.

Et quand ses "chouans", les populations exploitées eurent acquis le triomphe à leurs maitres, au Christ et à la civilisation européenne, Bolivar peut redevenir l'apôtre de la révolution politique, l'homme d'Etat anxieux d'offrir à la Colombie une et indivisible les bienfaits d'une législation rationnelle formée au moule de la nature américaine"

Malgré cette description légèrement magnifiée, on peut distinguer avec notre auteur 4 "monuments législatifs qui jalonnent la carrière législative de BOLIVAR :

- Une partie de la Lettre prophétique, adressée à un habitant de la Jamaïque, date de l'exil le 6 septembre 1815 ;

- Le discours prononcé le 15 février 1819 à Angustura pour l'inauguration du Second Congrès National Vénézuélien ;

- Le discours sur la Constitution de la Bolivie, composé à la fin de 1826 ;

- Le Message du Libérateur à la Grande Convention d'Ocana qui date du début de l'année 1828.

   Dans la lettre prophétique de 1815, BOLIVAR livre une longue méditation, dans la foulée de la philosophie politique européenne, sur la forme du régime la plus adaptée. Il veut une autorité centrale bien assise, avec une division du continent en républiques centralisées. Même s'il critique le fédéralisme de bien de ses alliés (et de MIRANDA), il opte pour une fédération d'Etats libérés, Panama semblant bien convenir pour en être la capitale. Dans son esprit, il s'agit plutôt d'un Congrès de type européen, d'une Société des Nations. 

  Dans le discours de 1819, alors que BOLIVAR est à la tête d'une sorte de coalition de caudillos menant une guerre terrible contre les Espagnols, il veut affermir l'Etat, lui donner des assises légales solides, avant que les complots incessants n'ébranlent un instable édifice, avec une Constitution en bonne et due forme. S'il renonce à une Dictature, il hérite d'une Présidence qui renforce son autorité. Ce qu'il faudrait pour légitimer le tout, ce sont des élections,un corps électoral, mais la conjoncture ne s'y prête guère. En dépit de ses dénégations, souhaitant sur le fond la souveraineté du "peuple", une Chambre Basse, un Sénat... il s'avère que le Sénat péniblement mis sur pied institue une noblesse héréditaire et investie de privilèges. On sera loin de son souhait d'instaurer une république de clercs, de philosophes élus par la masse pour lui servir de mentors. S'il obtient l'inscription dans la loi de la libération des esclaves et la distribution des biens nationaux aux soldats vétérans, BOLIVAR n'obtient que cela...

  L'unité du pays ne tient que par la force militaire et l'instauration en 1826, par la Constitution bolivienne de la République de Trois Chambres se partageant le pouvoir législatifs ne tient que parce qu'il détient une Présidence forte qui concentre toutes les prérogatives de l'Exécutif. Et encore, le discours l'emporte souvent sur la réalité. Et les structures institutionnelles... existent sans réellement fonctionner, à l'image de ce feront souvent les Parlements d'Amérique Latine. Comme les promesses de changements ne se concrétisent pas dans les faits, la rébellion gagne souvent jusqu'au coeur de l'armée et le paysage de ce qui devrait être la Grande Colombie ressemble plutôt à des champs de guerres civiles juxtaposées... Le congrès de Panama est un échec, et même le verbe BOLIVAR ne peut empêcher la déroute. le Message d'Ocana est plus une lamentation et un constat d'écho qu'autre chose...

 

 Les ressorts de la sécession.

     Louis BERGERON, dans son histoire du monde non-européen au XIXe siècle, quand il décrit la situation de l'Amérique dite Latine, s'inspirant beaucoup des études d'Alexandre de HUMBOLT, "le plus grand savant de l'Europe des années 1800", tente d'interpréter la sécession des colonies hispano-portugaises.

"La meilleure clé de la situation, c'est le rôle dirigeant qu'entendent assumer de plus en plus complètement les crioles, c'est-à-dire le groupe des immigrants espagnols ayant fait souche dans les colonies espagnoles.  Les effets combinés de l'immigration, de l'accroissement naturel et du recul de la population indienne ont porté les créoles de moins de 1% de la population totale à la fin du XVIe siècle à environ 20%, soit plus de 3 millions d'habitants. Ces créoles constituent une aristocratie de fait : celle de la peau claire, au sang hispanique pur ou faiblement mêlé. Mais ils comprennent des éléments extrêmement divers : des descendants des premiers pobladores, hacendalos ou estancieros propriétaires de grands domaines miniers, agricoles ou pastoraux, petits propriétaires, petits trafiquants, négociants des ports ouverts au commerce atlantique... C'est sans doute au Mexique (...) que se conserve le mieux une sorte de société seigneuriale analogue à celle de l'Europe médiévale. François Chevaler a décrit la vie de ces grands propriétaires, partageant l'année entre leur hacienda et la ville, se déplaçant avec tout un équipage militaire, toujours prêts à sauter à cheval - armés et en uniforme espagnol - exerçant sur leur domaine droit de justice et fonction de protection comme de vrais féodaux. (...) tous les créoles, exception faite d'une étroite minorité, tenaient avant tout à préserver leur position de prééminence sociale, ainsi que leurs libertés locales, à l'égard desquelles l'attachement des Espagnols d'Amérique atteignait parfois l'intensité d'une sorte de patriotisme américain. 

Or les créoles se sentaient sur ces points, menacés sur deux fronts. Et d'abord, minorité eux-mêmes, ils s'irritaient de la concurrence d'une autre minorité blanche, infiniment plus restreinte, celle des Espagnols d'Espagne, des "péninsulaires". Leur premier tort aux yeux des créoles était sans doute  - même si ce grief ne s'exprimait pas ouvertement - d'avoir la peau incontestablement plus blanche (...). D'autre part, la tension entre créoles et péninsulaires s'aggravait, depuis 1770 environ, du fait que l'immigration avait connu depuis lors une brusque accélération : quatre à cinq fois plus forte qu'au début du XVIIIe siècle, elle donnait aux colons anciennement installés l'impression d'une sorte d'invasion, d'autant que cette immigration provenait désormais des provinces septentrionales de l'Espagne et, se juxtaposant à un fonds de population créole issu principalement du Sud, redonnait vie outre-atlantique aux classiques antagonismes provinciaux de la métropole. Enfin, les rapports entre les deux minorités blanches se détérioraient parce que le plus important pouvait avoir l'impression de passer sous l'autorité de la moins nombreuse d'une façon effective et jusqu'alors inconnue. Il était de tradition, certes, que les péninsulaires peuplassent les rangs de l'administration, comme d'ailleurs du clergé, tandis que les créoles tenaient la terre et les activités de production ; cette répartition des tâches sociales était pour une part l'effet du très médiocre niveau culturel des Espagnols d'Amérique. Mais à la fin du XVIIIe siècle, le recrutement de l'administration devient de plus en plus strictement péninsulaire, et surtout ses membres paraissent détenir une autorité toute nouvelle parce qu'ils sont à cette date devenus les instruments d'une politique espagnole de réaction impériale. L'Espagne de Charles III, Etat en voie de modernisation, introduit dans ses colonies, jusque-là administrées de façon fort lointaine, le système français des intendants (...). Les ministres des Bourbons, conscients du mécontentement suscité par ces mesures, ont envisagé d'en neutraliser l'effet par l'adoption d'une structure confédérale de l'Empire, qui accueillerait des royaumes américaines autonomes sous le gouvernement de princes de sang ; mais ni le plan d'Aranda (1783), ni celui de Godoy (1804) n'ont reçu d'exécution. Tels paraissent avoir été les véritables points de friction entre l'Espagne et ses colonies. Il semble que les autres facteurs de la formation d'un séparatisme hispano-américain, invoqués de façon classique, aient joué de façon plutôt mineure. Il existait, certes, un problème du monopole commercial espagnol, que son évolution récente empêchait toutefois d'être véritablement aigu. Progressivement, de 1765 à 1778 et à 1789, une série de mesures libérales avait ouvert au trafic ibéro-américain de nombreux ports tant coloniaux que métropolitains, et pour finir supprimé les compagnies à monopole. (...) Dans les ports américains, une extraordinaire période de prospérité (...) s'en était suivie, au bénéfice essentiellement d'une nouvelle classe de marchands créoles, capitalistes plus audacieux que les vieilles maisons. (...) Mais (...) (avec le Brésil et le Mexique), le Venezuela, pays de riches plantations de cacao, de tabac, de coton, d'indigo, avait été la dernière colonie à bénéficier de l'ouverture, le gouvernement ayant tenu à contrôler de près l'exportation de biens si profitables à ses finances. De plus, il restait un problème non résolu, un droit non acquis : celui des relations commerciales directes entre mes colonies et les puissances étrangères, auxquelles l'Espagne persistait à se refuser. Ainsi, le sentiment d'une exploitation économique, d'autant plus vif qu'il s'agissait de survivances, pouvait-il s'ajouter à celui de l'oppression politique, dont les mécanismes nouveaux venaient bousculer les habitudes séculaires et prétendaient abolir les protections naturelles d'une structure géographique hostile à la centralisation. Dans quelle mesure ces tendances au séparatisme étaient-elles nourries par des influences idéologiques ou des exemples politiques extérieurs? Un renouvellement limité de l'enseignement des universités et des collèges, la multiplication à la fin du XVIIIe siècle des imprimeries, des sociétés littéraires, scientifiques, économiques (et politiques, n'oublions pas le développement des franc-maçonneries...), évoquent certes un mouvement analogue à celui de l'illustration espagnole ; mais avec un décalage chronologique, et une puissance de diffusion encore plus faible qu'en Espagne ; les cas individuels d'un Miranda et d'un Bolivar ne doivent pas faire illusion sur l'étroitesse de la clientèle - créole et urbaine - du rationalisme philosophique. Quant aux révolution américaine et française, l'Amérique latine imprégnée de tradition catholique n'a jamais eu que peu de contacts et d'affinités avec la première, et peu de sympathies à l'égard de la seconde."

C'est là un fait essentiel qui explique l'échec du bolivarisme : l'étroitesse de sa base sociale et politique, ajoutée au morcellement et des "territoires" des propriétaires et des régions. 

"De toute façon, les craintes de la société créole ne pouvaient demeurer univoques. Société dominatrice d'implantation européenne, elle avait davantage à redouter de l'énorme base de la pyramide sociale qu'elle entendait contrôler à jamais." On assiste d'ailleurs à une revitalisation des Indiens après les grandes épidémies de la colonisation, qui rend de plus en plus compliqué la poursuite au XVIIIe siècle de la destruction du système économique et social de l'Amérique pré-colombienne. En dépit des interdictions de la monarchie espagnole, "la grande propriété créole poursuit ses empiètements sur la propriété collective des terres par les communautés indiennes, et continue à asservir le travail des Indiens. Parfois, les auteurs des confiscations en obtiennent la légalisation en passant une "composition" à la couronne ; mais parfois aussi les Indiens réussissent à trouver une protection dans les jugements du Consejo de Indias, qui défend l'intérêt de l'Etat en faisant respecter la législation tutélaire de la propriété et du travail des autochtones. Sur le grand domaine, l'exercice des pouvoirs administratifs, judiciairs, militaires... par le maître blanc confirme le caractère féodal des relations humaines qui s'y établissent. Cependant un retour offensif des communautés agraires spoliées est toujours possible ; l'Indien dépossédé se sent un homme mutilé et humilié : rien n'a plus d'importance pour lui que la terre, et parfois il cherche à la récupérer. Le point de vue des victimes est d'ailleurs soutenu à la fin du XVIIIe siècle par certaines tendances critiques de l'hacienda : des évêques, des religieux, des intendants, des vice-rois, sans oser vraiment poser le problème de la réforme agraire, indiquent la nécessité de développer la petite colonisation agricole, de créer des paroisses et des villages hors des grands domaines - au nom du progrès économique et social, de la lutte contre le nomadisme et l'insécurité. (...) De (cette) insécurité ressentie (c'est dure la fréquence et l'intensité des révoltes...) nait chez les créoles un réflexe loyaliste sans doute aussi puissant au total que les inclinations à la sécession : car l'aide des troupes espagnoles est indispensable au maintien de leur domination. Du moins perçoit-on l'existence de ce que Pierre Chaunu appelle "l'axe loyaliste" de l'Amérique andine, celle des hauts-plateaux où les Blancs sont particulièrement minoritaires : Pérou, Mexique ; en revanche, au Venezuela ou autour du Roi de la Plata, les Blancs sont plus forts, plus ouverts aux idées nouvelles, partant plus frondeurs."

On voit bien déjà les ferments de divisions et d'ambigüités peu favorable d'une part à une émancipation américaine et d'autre part à une réforme économique et sociale, capable de susciter l'établissement d'une base politique pour asseoir une nouvelle République. De plus, on le sait, BOLIVAR, le plus prestigieux des indépendantistes, appartient à la tendance conservatrice du mouvement sécessionniste...

"l'ensemble de ces problèmes n'aurait sans doute connu qu'une maturation lente, et une crise n'en serait peut-être sortie qu'assez tard dans le XIXe siècle, si les guerres de la Révolution et de l'Empire (français) n'avaient créé une occasion plus proche." A partir de 1797, l'Espagne dut "bon mal gré autoriser ses colonies, pour leur éviter la ruine, à commercer avec l'étranger par l'intermédiaire des neutres. Ainsi s'acheminait-on vers la rupture de la dépendance avec la métropole, rupture sur laquelle il serait impossible de revenir. En revanche, les terribles difficultés de l'Espagne et du Portugal dans les années 1807-1814 n'entraînèrent pas la rupture des liens politiques, malgré de multiples troubles." De multiples circonstances font que même au Venezuela, où le coup de main en 1806 de Miranda est repoussé, les autorités locales, comme l'ensemble de l'aristocratie en Amérique Latine demeurent loyalistes. Même si l'Espagne est bien incapable de résister aux menées anglaises et françaises qui forcent à ouvrir les ports, la tentation de proclamer l'indépendance même si elle s'exprime (comme au Venezuela encore dès juillet 1811, et plus encore au Mexique de 1808 à 1813, ravagé par une guerre civile) ne débouche pas, sauf au Brésil en 1810. Au Venezuela, "les deux républiques successives ne résistent pas à la contre-offensive des loyalistes : le clergé, et surtout les grands propriétaires des hautes plaines de l'intérieur, les llanos, qui réussissent à entrainer, contre l'aristocratie et la bourgeoisie libérales des ports et des régions côtières, une armée de métis et d'Indiens."

"Mais alors que le rétablissement de l'autorité de Ferdinand VII parait confirmer la faiblesse du sécessionniste, la maladresse des vainqueurs lui rend toutes ses chances et presque aussitôt s'ouvre véritablement la phase des luttes pour l'indépendance. D'une part, Ferdinand VII refuse de récompenser (mais en avait-il les moyens?) le loyalisme des chefs créoles par quelques réformes ou concessions (commerciales) ; méfiant même à l'égard des plus influents, il les écarte" et les troupes espagnoles et bandes loyalistes écrasent les révoltes dans un bain de sang. "D'autre part, les conservateurs se rendent compte que, de cette métropole incurablement autoritaire et impérialiste, ils n'ont en fait plus besoin comme gendarme puisqu'ils ont pu, presque par leurs seuls moyens, tenir en respect les populations sujettes : dès lors, les conservateurs deviennent séparatistes et une sorte de coalition de fait s'établit entre les divers courants favorables à l'indépendance"  (Mexique, Venezuela, Chili, Pérou)

Après l'indépendance, s'épanouit la vieille société coloniale. "En effet, le trait le plus frappant des nouveaux Etats issus des guerres de 1817-1826 est l'accentuation des caractères traditionnels de la société. L'indépendance, pour la classe des grands propriétaires, c'est d'abord la liberté d'accaparer les terres ; c'est donc corrélativement, une grande défaite pour la propriété indienne jusqu'alors protégée, même de façon intermittente et plus ou moins efficace, par la Couronne. L'hacienda, née à l'époque coloniale, n'a atteint qu'au XIXe siècle et même au début du XXe siècle sa plaine puissance."

Si nous insistons sur les faits de l'indépendance, due notamment aux entreprises de BOLIVAR, c'est pour souligner qu'indépendance, aux allures sympathiques souvent pour des opinions mal informées, n'est pas toujours synonyme de libération, surtout pour la grande majorité de la population. En l'occurrence pour la Grande-Colombie, l'indépendance est plutôt conservatrice et non progressiste, et n'a rien à avoir avec ce qui s'est passé dans d'autres pays d'Amérique Latine, comme au Mexique par exemple. Si à l'intérieur des pays nouvellement indépendants, le courant qui l'emporte se partage entre conservateurs et progressistes, la ligne dominante est bien libérale, au plus mauvais sens du mot. 

 

La Grande Colombie, un projet stratégique possible.

   La Grande Colombie, de 1821 à 1831, né de l'indépendance d'une partie de l'Amérique Latine, tout au Nord, formant une sorte de cône, bordé par le Panama inclu et les deux Océans Pacifique et Atlantique, regroupait les actuels Colombie, Equateur et Venezuela, Etats dont ils sont issus. Avec pour capitale Bogota, cette République regroupait un peu moins de 2,5 millions d'habitants et une superficie de plus de 3 millions de kilomètres carrés. Proclamée le 17 décembre 1819, la fédération est dissoute le 19 nombre 1831. Cette entité viable géopolitiquement, mais politiquement et socialement fragile, suscite tout au long de son existence les inquiétudes de l'Angleterre, de la France et des Etats-Unis, sans compter l'oeil pas très compatissant (litote) du Mexique. D'ailleurs, les Etats-Unis séparent en 1903 Panama et son canal de l'actuel Colombie.

La formation et la dissolution de cette fédération sont le produit direct de l'émancipation de l'Espagne et des luttes armées internes. Sa Constitution (de Cùcuta) n'emporte que peu l'adhésion à cause de sa tendance au centralisme à une époque où beaucoup considèrent - vus les relations entre grands propriétaires rivaux - qu'il est difficile d'intégrer politiquement et administrativement trois pays possédant des caractéristiques différentes. Les divergences entre partisans de BOLIVAR et partisans de SANTANDER provoquent dès 1827 la formation d'assemblées populaire et/ou militaires qui se joignent aux uns ou aux autres. Un Congrès de la Grande-Colombie est convoqué en mars 1828 pour réformer la constitution de 1821 pour tenter de résoudre les problèmes issus de l'intégration. Ce Congrès d'Ocana se déroule dans une ambiance houleuse où s'affrontent frontalement deux projets de réforme constitutionnelle.

S'affrontent principalement bolivaristes et santanderistes. Les premiers, conservateurs menés par Simon BOLIVAR, sont favorables à un Etat centralisé et s'appuyant sur l'Eglise. Ils proposent des pouvoirs extraordinaires pour le président de la République en temps de guerre, un mandat présidentiel de 8 ans, des droits de co-législateur accordés au Président, une réunion annuelle avec les assemblées départementales, une magistrature à vie pour les magistrats de la Haute Cour de Justice... Les seconds, libéraux menés par Francisco de Paula SANTANDER, sont favorables à un Etat décentralisé, à la prééminence de l'Etats dans l'enseignements et les affaires civiles (ce qui ne fait pas les affaires de l'église...) et un suffrage plus élargi (base électorale notamment). Ils proposent un fédéralisme comme moyen de défense de la liberté du peuple de Nouvelle-Grenade, la défense de la liberté de culte par la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la défense du libre commerce et de la propriété privée, la défense de l'égalité des droits et devoirs de tous les citoyens sans prise en compte du statut social, de la religion, de l'origine ethnique, la promotion de l'éducation publique comme moyen d'élévation dans la société des classes les plus défavorisées, l'abolition de l'esclavage, la défense du gouvernement civil, l'abolition de l'impôt sur le travail, la défense de la social-démocratie... Rappelons simplement que SANTANDER (1792-1840) est également un "héros" de l'indépencance, compagnon de guerre de BOLIVAR, militaire et homme d'Etat, un temps vice-président de la Grande Colombie de 1819 à 1827, avant d'être évincé par BOLIVAR. Les conflits entre SANTANDER et BOLIVAR sont telles qu'ils en viennent à conspirer l'un contre l'autre. Il est devenu par la suite Président de la République de Nouvelle-Grenade de 1832 à 1837.

Le Congrès se dissous le 10 juin 1828, sans accords, BOLIVAR imposant sa dictature. Lorsque le Pérou envahit la Grande-Colombie dans la région de l'Equateur la même année, les troupes de BOLIVAR tentent de le contrer. Mais elles sont défaites en 1829, défaite prélude à la dissolution de la Grande-Colombie. 

La faiblesse politique du bolivarisme constitue la principale cause de la destruction d'une entité géopolitique qui aurait pu mettre en échec l'hégémonie des Etats-Unis sur tout le continent. Mais à cette époque, nombre de conflits armés du sous-continent résultes des rivalités entre les grandes puissances européennes et avec les jeunes Etats-Unis. N'oublions pas que les troupes anglais et françaises interviennent au début des années 1800 et même jusqu'en 1870 pour la France, au coeur même des Etats-Unis, les puissances européennes ne se privant d'ailleurs pas d'intervenir dans la guerre de Sécession nord-américaine, discrètement mais fortement (diplomatie et fournitures d'armements...). Elles le font aussi en Amérique Latine, le fait le plus saillant étant la tentative de constitution d'un Empire français au Mexique. Cette Grande-Colombie est appelée, mais elle s'effondre d'abord sous l'effet des dissensions internes, à devenir un enjeu de ces puissances-là. Sa position géopolitique, possibilités d'actions de tout genre via les deux Océans, possibilités d'intervention vers le Nord et et le Sud de l'Amérique Latine, levier idéologique de révolutions ou de réformes, constituait un fort potentiel de puissance régionale. Mais les rivalités entre grands propriétaires, le refus de la société créole d'amalgamer les autres populations avec un partage de richesses et des allocations de ressources, ont eu raison de ce "rêve". 

 

Olivier COMPAGNON, Fondation de la Grande-Colombie par Bolivar, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Charles-V AUBRUN, Bolivar et la Révolution américaine, dans Bulletin Hispanique, tome 38, n°2, 1936, www.perse.fr. Louis BERGERON, Le monde non-européen au XIXe siècle, dans Le monde et son histoire, Sous la direction de Louis BERGERON et Marcel RONCAYOLO, TOME III, Robert Laffont, collection Bouquins, 1972.

 

STRATEGUS

 

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5 novembre 2017 7 05 /11 /novembre /2017 09:30

  Considéré par BLIN et CHALIAND comme l'équivalent de la conduite d'un siège sur terre, le blocus maritime est avant tout une arme économique de temps de paix ou de guerre. Instrument de guerre économique, le blocus peut être utilisé de manière non officielle, dès le temps de paix, en prévision d'opérations plus "musclées". Le blocus est déjà plus "musclé" qu'un boycott économique et est plutôt utilisé par des Etats, quoique des actions très ponctuelles à but près précis peuvent avoir lieu sous la direction d'associations ou de groupements de population...

    Son champ d'action est beaucoup pulsante que celui d'un siège traditionnel. Il peut être effectué contre un port mais aussi conte un pays entier.

Il existe deux types de blocus : naval/utilitaire et économique/commercial. le blocus naval tactique 'ou fermé) a pour but d'isoler le port et d'empêcher l'ennemi de naviguer. le blocus naval stratégique (ou ouvert) permet une certaine liberté de mouvement à l'adversaire, soit par obligation, soit par choix.

Traditionnellement, le blocus fermé fut la tactique la plus courante, depuis l'Antiquité jusqu'en XIXe siècle et aussi la plus contraignante. L'apparition des mines, des sous-marins, des torpilles, puis des avions a contribué à rendre le blocus naval tactique de plus en plus difficile à organiser. Combiné avec un blocus commercial qui pousse l'adversaire à prendre la mer et à combattre, le blocus naval stratégique permet de garder le contrôle maritime et de vaincre l'adversaire beaucoup plus rapidement s'il décide de sortir du port. C'est pourquoi le blocus stratégique est parfois préféré au blocus tactique qui empêche l'ennemi de sortir et prolonge la décision indéfiniment. L'Angleterre, avec, entre autres, l'amiral NELSON, pratique cette stratégie avec succès. Mais c'est aussi la strige la plus risquée car l'ennemi peut, une fois en mer, gagner la bataille. En tout état de cause, le blocus naval réclame des forces supérieures à celle des assiégés et il n'est pas en soit suffisant pour gagner une guerre. Son objectif est limité, même s'il est essentiel. le blocus naval prépare le terrain pour que soit accomplie la décision finale ayant lieu généralement sur terre et éventuellement sur mer (mais au cours d'un affrontement). Son but est avant tout d'affaiblir l'ennemi et, si possible, de la paralyser, mais non pas de l'anéantir.

Le blocus économique ou commercial a pour but d'isoler économiquement un adversaire de manière à éliminer toutes ses relations commerciales avec l'extérieur. Une nation isolée de cette manière est capable d'importer les denrées dont elle a besoin ou d'exporter celles qu'elle produit ou qu'elle possède (l'exemple classique est le blocus continental imposé par NAPOLÉON BONAPARTE contre la Grande-Bretagne). L'industrialisation du monde moderne, la dépendance en ressources énergétiques et l'internationalisation de l'économie rendent pratiquement impossible l'autosuffisance au niveau national. Le blocus économique est donc un moyen efficace pour isoler et affaiblir une nation. Néanmoins, c'est une stratégie qui est difficile à exercer de manière absolue, et dont, surtout, les effets ne se font ressentir qu'au terme d'une longue période. Le blocus économique est utilisé par temps de paix comme un instrument indirect pour affaiblir l'adversaire économiquement, moyen qui fait partie d'une stratégie globale comprenant aussi les instruments politiques, diplomatiques et militaires (BLIN et CHALIAND).

   Si des doctrines du blocus considèrent la vulnérabilité des nations via leur propre commerce international, cette même internationalisation de l'économie oblige pour l'efficacité du blocus de s'assurer la maitrise des mers proches et même de l'espace aérien proche. De plus, le phénomène déjà constaté lors des mises en place de blocus dans l'histoire d'une montée  du commerce clandestin, s'amplifie considérablement à l'époque moderne et contemporaine. Ces activités de contrebandes (très variées d'ailleurs...) mettent en grand danger toute tentative de blocus et sont même difficiles à démanteler après la fin des hostilités. Déjà le blocus napoléonien avait échoué à cause de cela et le blocus de Berlin à la fin les années 1940 échoua également à cause de la non maitrise de l'espace aérien par les Soviétiques (qui par ailleurs ne désiraient pas transformer la guerre froide en guerre chaude...)

   Claude LACHAUX rappelle que le mot "blocus" vient du néerlandais Blockhuis et qu'il désigne "investissement d'une ville, d'un port, d'une position fortifiée, pour couper toute communication entre le lieu bloqué et le dehors" (Dictionnaire Larousse). Pour les juristes, c'est une "opération de guerre maritime par laquelle les forces navales d'un belligérant interceptent les communications avec une portion de littoral occupé par l'ennemi" (J-P. COT, Encyclopedia Universalis, 1993).

Comme d'autres lois de la guerre, la notion de blocus a fait l'objet de nombreuses interprétations et difficultés juridiques..L'un des problèmes à résoudre est celui de l'"effectivité" du blocus. En l'absence de règles, le risque est qu'une puissance déclare bloquer les ports d'un territoire ennemi par un simple ordre donné à sa marine de guerre, mais sans disposer des moyens requis pour exercer un véritable blocus. De même, liée à cette notion d'effectivité, la publicité apparaît tout autant nécessaire.

Les exemples de blocus sont innombrables et sans doute aussi ancien que la marine. Au cours des deux guerres mondiales, le recours au blocus a joué un rôle non négligeable dans la conduite des hostilités. La France qui avait créé au début de la Première Guerre Mondiale un "ministère du Blocus et des régions libérées", institua de nouveau en 1939 un "ministère du Blocus ". Avec l'Angleterre qui avait elle-même institué un ministère du Blocus, on tenta de coordonner les actions par le truchement  de la "Mission de guerre économique" placé auprès de l'Ambassade de France à Londres. "Avec l'aide de la flotte anglaise, nous faisons le blocus de l'Allemagne, qui, privée de matières premières, de pétrole, etc., va s'asphyxier lentement", espérait Paul REYNAUD. Les mesures de blocus comportaient deux aspects : un aspects "défensif" (arraisonnement de navires et visites de cargaisons) et un aspects "positif" (achats de produits pour que l'Allemagne ne les obtienne pas), mais ce second volet du blocus ne fut abordé qu'avec "hésitation" (J.-B. DUROSELLE, L'Abîme (1939-1945), Imprimerie Nationale, 1982). Plusieurs autres projets furent envisagés, notamment ceux consistant à couper la route du fer et la route du pétrole.

Les moyens utilisés pour tourner les blocus ou les rendre inopérants peuvent faire appel aux techniques les plus modernes. Au pire moment de la guerre froide, les Soviétiques bloquent tout accès à Berlin. En réponse à ce blocus, les Anglo-Américains instituèrent un "pont aérien" qui permit, du 24 juin 1948 au 12 mai 1949,soit pendant 322 jours, de livrer aux Berlinois près de 2 millions et demi de tonnes de marchandises au cours de quelque 275 000 vols. 

Depuis 1945, en plus des blocus décidés par une seule grande puissance contre une plus petite (Etats-Unis contre Cuba) sont apparus des blocus "pacifiques" (J-P. COT) rendus possibles par les dispositions de la Charte (Chapitre VII) des Nations unies. En plusieurs circonstances, le Conseil de sécurité a autorisé le recours au blocus, mais avec des fortunes diverses. Si le long blocus (1966-1975) du port de Beira au Mozambique pour couper la Rhodésie de son approvisionnement en pétrole fut un succès, on ne peut en dire autant du blocus imposé à la Serbie pour la priver de son alimentation en produits de base (1992). L'appréciation de l'efficacité des blocus est plus que délicate, car ceux-ci sont souvent tournés, voire franchement violés. (Claude LACHAUX).

    Une des conséquences du blocus est la tentative du pays privé de ressources importées est de mettre sur pied des alternatives internes. Ainsi, l'Allemagne pendant la Seconde Guerre Mondiale, privée de ses apports extérieurs en caoutchouc, mis sur pied un industrie chimique du caoutchouc synthétique qui lui permit de poursuivre malgré tout ses opérations militaires.

  Dans son exposé sur la stratégie maritime classique, Hervé COUTEAU-BÉGARIE aborde le blocus commercial. La guerre des communications, explique t-il, n'est naturellement pas seulement défensive pour la puissance dominante, elle est agilement offensive avec la mise en oeuvre d'un blocus commercial qui complète le blocus de la force organisée. Les deux sont évidemment liée mais pas au point d'être indiscernables. Le blocus de la force organisée repose sur la concentration de la flotte pour faire face à une sortie de la flotte adverse basée dans quelques grands ports. le trafic commercial est, au contraire, disséminé dans de multiples portes dont la surveillance simultanée est difficile, sinon impossible, ce qui permet au plus faible de faire passer des foreurs de blocus. Jusqu'en 1810 au moins, les ports de commerce français ont connu un trafic résiduel.Durant la guerre de Sécession, les foreurs de blocus confédérés ont contribué, de manière non négligeable, à l'approvisionnement des Etats du Sud. Durant la Seconde Guerre Mondiale, des navires rapides ont assuré la liaison entre l'Allemagne et le Japon jusqu'en 1943. Ces foreurs de blocus ne transportent que des quantités infimes, mais il s'agit de matières stratégiques de valeur très élevée. 

   Hervé COUTEAU-BÉGARIE, encore, décrit le blocus comme forme militaire dans la stratégie maritime classique. 

Lorsque le parti le plus faible refuse la bataille et s'enferme dans ses ports, la puissance navale dominante a le choix entre deux stratégies :

- ne pas l'empêcher de sortir, dans l'espoir de provoquer une bataille décisive (stratégie de NELSON) ;

- le bloquer plus ou moins étroitement de manière qu'il ne puisse s'échapper sans être immédiatement repéré et suivi (stratégie de JERVIS devant Brest).

C'est généralement cette deuxième stratégie qui est adoptée car le risque est grand qu'une force qui s'est échappée ne commette des dégâts considérables avant d'être retrouvée et rattrapée. Le blocus est dit ouvert lorsqu'il est pratiqué à grande distance des côtes adverses ; il est dit fermé lorsqu'il est maintenu à proximité immédiate des ports adverses. L'Angleterre a monté de grands blocus continus contre les ports français durant la guerre de Sept Ans et durant les guerres de la Révolution et de l'Empire, avec des résultats incontestables. Le parti bloqué, constamment surveillé, hésite à sortir car il sait n'avoir que de faibles chances de s'échapper. Son immobilisation entraine un amoindrissement inéluctable de sa capacité combattante : cela s'est vérifié tant pour la marine française après Trafalgar que pour la flotte allemande durant le Première Guerre Mondiale. 

A l'époque moderne, avec le perfectionnement des moyens défensifs (champ de mines, torpilleurs, sous-marins), le blocus fermé a cédé la place au blocus ouvert, le progrès des moyens de détection et de surveillance (radar, avion) permettant de compenser le handicap résultant de l'éloignement. La Royal Navy abandonne officiellement le blocus rapproché dans les années 1895-1900. Cette remise en cause doctrinale entraîne la ruine du plan de Tirpitz entièrement fondé sur l'idée que la flotte britannique viendrait chercher la flotte allemande à proximité immédiate de ses côtes, là où elle pourrait livrer bataille dans les conditions les plus favorables.

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Claude LACHAUX Blocus, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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20 octobre 2017 5 20 /10 /octobre /2017 08:45

     La vision dans les pays francophones de l'Empire de Prusse est affectée d'un certain tropisme centré sur les relations franco-allemandes. Or ni pour l'ensemble allemand et prussien à l'Est, ni pour le royaume de France, dans les XVII-XIXe siècle, la logique des relations européennes se situe entre la France et l'Allemagne. L'ensemble des pays germaniques a les yeux plutôt tournés vers l'Est, tandis que le monde francophone se garde à la fois contre les Anglo-Saxons et contre les Empires portugais et espagnols. Si la fiction du Saint Empire Germanique guide parfois l'imaginaire des stratèges et des classes dirigeantes politiques et économiques, elle ne constitue pas du tout le prisme de leurs actions concrètes, ailleurs que dans une symbolique qui s'épuise dans le temps. La Prusse, de plus, ne se situe pas directement dans l'environnement germanique à proprement parler au début de son histoire, très orientée vers l'Est, par rapport aux développements de la Pologne et de la Russie, voire de la Suède... 

   Ce rappel est sans doute indispensable pour situer les contours de ce fameux modèle prussien, qui après l'éphémère Empire napoléonien français, pénètre dans ce qui deviendra, dans une dénomination tout à fait officielle, l'Empire allemand. 

   

    La Prusse est un Etat à la formation lente, pénible, par le développement parallèle de deux territoires pauvres à l'Est de l'Allemagne. Une dynastie qui réunit ces territoires en 1618 et qui en fait, en près de trois siècles, une grande puissance allemande, européenne, mondiale. Une fin misérable et brutale qui raye de la carte le nom même de cet Etat : telle apparaît l'histoire de la Prusse. Les ambiguïtés ne manquent pas dans cette histoire compliquée. La Prusse, qui a donné son nom à l'Etat, qui ne portera jamais officiellement un nom d'Empire, n'a jamais appartenu au Saint Empire Romain germanique, cet ensemble de petites principautés allemandes (une véritable poussière de princes-électeurs...). Le Brandebourg, au contraire, en était partie intégrante, et ses souverains comptaient parmi les sept princes électeurs possédant le privilège de nommer l'Empereur.

Ce qui nous intéresse dans le modèle prussien est ce qui se passe dans cet ensemble de territoires qui grossit au fil des décennies, le Royaume de Prusse, dans cette période qui ça de 1618 à 1871, moment de la création de l'Empire allemand. Jusqu'en 1815, la Prusse est un Etat d'Europe orientale dont le centre de gravité de situe à l'Est de l'Elbe. Les acquisitions aux dépens de la Pologne, en 1772, 1793 et 1795, ne font qu'accentuer ce caractère et laissent présager la formation d'un grand Etat germano-slave. 

La société et l'économie sont caractéristiques de cette partie de l'Europe : de grands domaines appartenant à une aristocratie de nobles (les junkers), non seulement seigneurs mais possesseurs du sol, dominant une masse de paysans dont la condition est voisine du servage ; des cultures extensives donnant lieu à une exportation par les ports de Königsberg et de Dantzig. Mais à côté de cette société rurale, existe dans la capitale, à Magdeburg, à Breslau, à Königsberg, une bourgeoisie active et une industrie juxtaposant  très tôt l'artisanat traditionnel et la manufacture, ancêtre de l'usine moderne. Des traités de 1815 naît une nouvelle Prusse. Elle perd, au profit de la Russie, une partie de ses provinces polonaises mais acquiert en revanche dans la région du Rhin (ce qui déplace nettement son centre de gravité) un ensemble de villes : Düsseldorf, Cologne, Aix-la-Chapelle, Trèves, Coblence... La diminution de l'étendue (300 000 km2 en 1795, 280 000 en 1815) est largement compensée par l'accroissement de la population (de 8,7 millions à 11 millions) et surtout par la valeur économique des nouveaux territoires (houille notamment, primordial pour le développement du capitalisme industriel). Favorisée par l'union douanière (Zollveirn) qu'elle a créée et qu'elle dirige, la Prusse devient une grande puissance économique, cependant que sa victoire sur l'Autriche en 1866 lui donne l'étendue territoriale (348 000 km2 d'un seul tenant) qu'elle conserve d'ailleurs jusqu'en 1919. Etat disparate et dont la cohésion n'a pu se maintenir qu'au moyen d'une forte centralisation. Les Hollenzollern assurent par leur politique internationale et par la constitution d'une véritable société militaire que devient l'armée prussienne, entre 1815 et 1871, assurent la puissance de la Prusse. (Michel EUDE).

    La formation de cette armée "modèle" en Europe vient de loin, d'abord  terre slave conquise par les chevaliers Teutoniques, puis Etat brandebourgeois-prussien, enfin Royaume de Prusse, la Prusse doit son existence à l'habileté de princes cherchant à réunir des territoires auparavant disparates sous une même autorité royale. La dynastie a poursuivi, malgré les aléas de pertes et de gains de territoire, une oeuvre intérieure forte : une unité administrative (malgré les résistances des Etats provinciaux) par l'institution d'impôts et de fonctionnaires communs, colonisation de terres pauvres et presque vides d'hommes par mouvements de populations ; et ceci en même temps qu'une oeuvre extérieure mue par la même visée stratégique. De Frédéric-Guillaume, Grand Electeur (1640-1688), puis à Frédéric III (1688-1713), puis encore à Frédéric-Guillaume Ier (1713-1740), suivi de Frédéric II (1740-1786) le Grand, suivi lui-même de Frédéric-Guillaume II (1786-1797), de Frédéric-Guillaume III (1797-1840) et enfin Frédéric-Guillaume IV (1840-1861), la dynastie, à force de guerres et de diplomatie, construisent ce qui devient sous le règne de Guillaume Ier (1861-1888, 1871 pour le royaume de Prusse) un domaine doté d'une armée et d'une union douanière qui permettent à la Prusse de réaliser l'unité allemande à son profit. Avec une accélération nette entre 1840 et 1871... La progression n'est pas continue, loin de là, avec des reculades certaines, mais elle est là, avec des caractéristiques sociaux, économiques et politiques très semblables. L'existence de fortes minorités et de fortes principautés au sein du royaume de Prusse ne sont pas pour rien dans la formation d'un véritable Empire de type fédéral. Qu'est-ce qui cimente une société si disparate, traversée par plusieurs révolutions culturels, économiques et politiques : une administration centralisée et une armée cohérente, une politique intérieure qui ménage les susceptibilités et qui répartit l'impôt de manière pragmatique, une religion protestante commune également, même s'il existe des minorités religieuses fortes, l'assimilation de populations d'abord à l'écart, dont la moindre n'est pas la communauté juive la plus forte d'Europe, une certaine discipline sociale (bien plus forte qu'ailleurs dans la future Allemagne...) qui traverse non seulement l'armée, mais aussi l'administration, l'école, ce dernier trait se renforçant nettement pendant la révolution industrielle, et surtout entre 1840 et 1871... Il ne faut pas tomber toutefois dans les clichés, les traits du "caractère prussien" ne se retrouvent pas dans toute la population, mais si un certaine rigorisme, une certaine morale, due à la pratique religieuse luthérienne, imprègne les coeurs et les esprits... De plus, ces traits de caractère, s'ils sont véritablement accentués en Prusse, ils existent également dans d'autres contrées où l'obéissance est une vertu, notamment dans les campagnes...

   

     On peut dater la naissance militaire de cet empire prusse qui n'en porte pas le nom, du règne de Frédéric II Le Grand. Des plus grands Etats d'Europe, la Prusse était à son avènement le pays le plus artificiellement constitué, le plus autocratique, le moins animé par l'ardeur d'un peuple et le plus pauvre en ressources matérielles et humaines. Monarque absolu, stratège et écrivain (son premier ouvrage date de 1746 : Principes généraux de la guerre, son Testament politique est composé en 1752, son testament militaire en 1768, sans compter ses ouvrages destinés à ses généraux comme ses Elément de castramétrie et de tactique), épris d'un esprit "scientifique" (ce qui lui vaut l'admiration de philosophes des Lumières), il fait de son règne le moment de la constitution d'une Prusse puissante. 

L'organisation de l'armée était depuis longtemps une préoccupation des maîtres de la Prusse. Leur souci principal, avec les bonnes rentrées fiscales, était une bonne capacité d'enrôlement dans les armées. Ils devaient partager avec MACHIAVEL leur méfiance du mercenariat, même s'ils n'étaient pas en capacité d'instaurer, à l'image de la France, des armées permanentes en bonne et due forme. Dès le règne du Grand Electeur Frédéric-Guillaume, se fonde une armée, et pour pouvoir l'entretenir, une nouvelle constitution et une nouvelle économie. C'est sous son règne que se dessine déjà les caractères distinctifs de la Prusse. Celle-ci était périodiquement ravagée par des guerres menées surtout par ses puissants voisins, aux destructions qui jettent des populations dans le dénuement et qui constituent de véritables réserves dans lesquelles il suffit de puiser - en faisant miroiter les ressorts habituels du recrutement - pour former une armée. Ce souverain doit son existence et son identité mêmes à son armée. La science militaire, la politique et l'économie fusionnent pour donner une science générale du gouvernement. La Prusse, fondée par les Hohenzollern et gouvernée par eux durant près de trois siècles, est un triomphe d'organisation diligente.

Un roi de Prusse, de l'avis de Frédéric, devait, s'il voulait une armée, maintenir un ferme équilibre entre les diverses classes de l'Etat et entre la production économique et la puissance militaire. Il devait conserver la noblesse en interdisant la vente des terres nobiliaires aux paysans, aux métayers ou aux bourgeois. Les paysans étaient bien trop ignorants pour devenir des officiers, et recourir à des officiers roturiers serait "le premier pas vers la décadence et la chute de l'armée" (Frédéric Le Grand, Exposé du gouvernement prussien, des principes sur lequel il roule, 1775). Une structure de classe rigide - avec des nobles et des terres "nobles" inaliénables - était nécessaire à l'armée et à l'Etat. Le Roi devait s'assurer - même si un colonel courageux peut influer dans les moments de crise sur le destin du royaume - que ces aristocrates avaient l'esprit requis, et développaient un esprit de fidélité au Royaume de Prusse. Pour les simples soldats, Frédéric II se limitait presque exclusivement aux questions matérielles et de discipline. Il entendait protéger les familles paysannes (les serfs à l'Est de l'Elbe), empêcher les bourgeois et les nobles de s'approprier leurs terres, recruter seulement les hommes qui n'étaient pas indispensable à l'agriculture, comme les fils cadets. On pouvait constituer la moitié ou plus de l'armée avec des mercenaires non prussiens, des prisonniers de guerre, des déserteurs des armées étrangères, et, même si cela se disait moins, avec tous les brigands et les déshérités qui encombraient parfois les routes de campagne au gré des accidents de la nature ou des guerres... Frédéric louait le système cantonal prussien qui permettait de répartir la charge du recrutement en assignant les effectifs de chaque district à un régiment spécifique.

En 1768, grâce à ce système envié de toutes les cours d'Europe, insuffisant de lever chaque année 5 000 natifs de Prusse. Au fur et à mesure de son règne, et de ses campagnes militaires, il prenait conscience de la valeur du patriotisme mais ne pu rien faire dans ce sens, par exemple, comme ce sera fait par la suite, augmenter la part des natifs par rapport à celle des mercenaires (mais ce sera toujours limité...). Les soldats de Frédéric II n'éprouvaient en fait aucun attachement réel pour lui et la désertion était le cauchemar des généraux du XVIIIème siècle, notamment dans l'Allemagne désorganisée où les guerres opposaient toujours des hommes parlant la même langue. C'est parce que la fidélité des troupes était douteuse, que régnait dans l'armée une discipline rigoureuse. Mais aussi parce que, en arrière plan idéologique, le Roi entendait faire oeuvre d'éducation : transformer les soldats en êtres rationnels, en les empêchant de commettre des délits (vol, ivrognerie), afin de parvenir à faire de l'armée l'instrument d'un seul esprit et d'une seule volonté. Une fois rendus dociles, il fallait soumettre les troupes à un entrainement consciencieux. La Prusse devint célèbre pour ses terrains d'exercice, où, à l'admiration des observateurs étrangers, bataillons et escadrons exécutaient des manoeuvres compliquées avec grande précision. Ainsi disciplinées et entrainés, les armées dans la bataille pouvaient être dirigées, selon une disposition presque aussi régulières que celle d'un échiquier en début de partie : la cavalerie aux flancs, l'artillerie uniformément à l'arrière, l'infanterie en deux lignes parallèles compactes, placées à quelques centaines de mètres l'un derrière l'autre. En ordre de marche, les troupes pouvaient enchainer sur une formation de bataille et inversement, une fois la bataille gagnée (car si elle perdue, c'est la débandade presque certaine, comme d'habitude...) se replacer en formation de marche ou de cantonnement.

Dans ses Principes généraux de la guerre, Frédéric II réclame une stratégie de la guerre éclair, bien qu'il n'utilise par ce terme. Les généraux doivent prendre des décisions des décisions rapides afin de l'emporter rapidement. Cependant, ce principe qu'il commença à suivre le poussa ensuite à la plus extrême prudence. C'est que les ressources de la Prusse étaient limitées, et que la Royauté alors n'avait pas les moyens de faire de la Prusse un Etat prospère. Ne pouvant compter sur un accueil favorable dans les territoires conquis, l'armée devait se ravitailler de manière autonome (moyen aussi de garder la troupe unie, sans quoi elle irait se disperser pour se ravitailler ailleurs), et les magasins suivaient toujours les troupes, ralentissant parfois le rythme de la marche. Il ne pouvait pas, comme BONAPARTE se le permit avec les troupes de la Révolution française, les faire vivre sur le pays en comptant sur des populations enthousiaste. D'ailleurs plus tard, NAPOLÉON, avec les troupes impériales, suivant le même principe de ravitaillement qui permettait aux troupes d'aller vite, heurta vite des populations devenues hostiles, et accru par cette manière de faire une impopularité massive en Europe... Si l'anéantissement des troupes ennemies était l'objectif des troupes napoléoniennes, comme le théorisa plus tard, entre autres CLAUSEWITZ, donnant du coup à l'artillerie un rôle majeur, ce n'était pas celui de Frédéric II, selon lequel primait la guerre de position. C'est-à-dire une guerre de manoeuvres compliquées et de l'accumulation de petits gains, en laissant les troupes adverses, dont les chefs se rendaient compte qu'ils ne pourraient l'emporter, reculer et se retirer en bon ordre... Toutefois, Frédéric ne répugnait pas aux coups offensifs bien nécessaires pour édifier l'état-major adverse, comme il favorisait la défense agressive et active, en s'appuyant sur des fortifications permanentes.

Stratégiquement, le Roi pensait qu'à la longue, on ne pouvait attendre de la guerre, dans les conditions qui existaient alors, des gains importants. Après avoir accompli, au début de sa carrière, le plus brillant renversement de l'équilibre du pouvoir que connut l'Europe de son époque, il devint, une fois conquise la Silésie, un homme pacifique et finit par croire fermement à l'équilibre européen, maintenant que la Prusse en était un des éléments principaux. Même en envisageant pour son pays une expansion en Pologne, en Saxe et en Poméranie suédoise (la première division de la Pologne étant accomplie sans guerre), il était plutôt disposé à laisser à ses successeurs ce projet de conquêtes. Sa diplomatie devint alors une défense du statu quo militaire. (R. R. PALMER)

      Ce n'est qu'après la défaite militaire totale contre les armées de NAPOLÉON 1er à Iéna et Auerstedt en 1806 que les réformes auparavant avortées peuvent être entreprises, en tenant compte de la réalité nouvelle en Europe, le passage obligatoire sous peine de perdre toutes las batailles prochaines d'un monde aux armées professionnelles mercenariales très diverses d'une monde aux armées nationales, formées en grande majorité de membres du Royaume. A un monde également où la puissance de feu de l'artillerie oblige à organiser autrement les troupes sur le champ de bataille... SHARNHORST, GNEISAU, BOYEN et CLAUSEWITZ propageaient l'idée de la nation armée réunie loyalement autour de la dynastie. Les contemporains de CLAUSEWITZ n'étaient pas préparés à comprendre les nouveaux principes de la guerre. Mais la déroute totale de la Prusse qui se retrouve dans le camp des gagnants au Congrès de Vienne de 1815 constitue le moment où elle capitalise toutes ses expériences antérieures et où elle tire en même temps les leçons des mouvements révolutionnaires. 

La situation de la Prusse demandait plutôt une organisation qu'un philosophe. la révolution d'en haut n'était en quelque sorte que la réforme du système de Frédéric-Guillaume Ier enfin modernisée. Le programme : un service militaire obligatoire pour tous, abolition des exemptions de la bourgeoisie et des privilèges de la noblesse en ce qui concernait les charges d'officiers de l'armée. La lutte populaire contre les armées napoléoniennes fut d'abord favorable aux réformateurs. Les résultats du Congrès de Vienne, la Sainte-Alliance et ensuite le retour au système pré-révolutionnaire constituaient l'échec définitif des idées réformatrices. Le plan d'une armée permanente, secondée par des formations d'une milice bourgeoise ne fut plus suivi, tandis que le service obligatoire pour tous les sujets fut maintenu. Les autres Etats de la confédération germanique comme les royaumes de Saxe, Würtemberg, Bavière, Hanovre et Grand Duché de Bade pratiquaient comme la France le tirage au sort combiné par le remplacement pour les classes bourgeoises. A partir des années 1850, avec une industrialisation croissante, le remplacement fut de plus en plus difficile et le service obligatoire fut instauré dans les Etats allemands. Tandis que la noblesse dominait en Prusse le corps des officiers de l'armée, dans les autres contingents de la Confédération germanique se trouvaient des officiers d'origine bourgeoise qui avaient plus de chance de promotion sociale par une carrière militaire. Le divorce entre armée royale et société bourgeoise se manifesta de nouveau en Prusse et culmina dans les soulèvements de 1848-1849. Quand Guillaume Ier et plus tard BISMARK oeuvrèrent à l'unité de l'Allemagne sous la domination prussienne et la réalisèrent finalement à l'aide de l'armée monarchique lors des guerres de 1866 et 1870, le rêve jusqu'alors inachevé de la bourgeoisie libérale produisit un rapprochement entre le pouvoir militaire et la majorité civile. Mais ce n'était plus comme en 1813 une coalition de partenaires égaux. Le serment du soldat ne fut pas prêté à la Constitution mais au monarque. L'armée resta jusqu'à la fin de la monarchie un instrument du pouvoir royal ou bien impérial. La militarisation de la société allemande avec une intensité différente dans les Etats de l'Empire de 1870, se manifestait dans un sentiment exagéré du prestige de l'officier. Pour la majorité des Allemands, l'Empire dominé par la Prusse était l'oeuvre invincible de celle-ci. Le service obligatoire et l'éducation du soldat appelé avaient implanté un consentement plus répandu parmi les couches sociales moins élevées. Dans les dernières décennies du XIXème siècle, une prussianisation des contingents en ce qui concerne l'exercice, l'armement et les structures de commandement, quoique avoir quelques modifications, fut introduite dans tous les Etats de l'Empire. (B. CROENER)

Mais avec l'Empire allemand de 1871, on entre encore dans une autre époque. L'hétérogénéité socio-économique et politique entre anciens Etats allemands introduit des difficultés de premier plan si l'on veut maintenir telle quelle l'esprit et l'organisation prussienne de la société. L'accélération de l'industrialisation, la montée des revendications non seulement bourgeoises mais aussi ouvrières oblige BISMARK et la classe dirigeante à des réformes importantes, à d'autres alliances intérieures, notamment entre armée, bourgeoisie et prolétariat. L'histoire montrera qu'elles seront insuffisantes puisque l'Empire allemand s'effondre en 1918...

 

   Le modèle prussien est aussi une étape historique dans la stratégie en tant que concept, si on lit bien Hervé COUTEAU-BÉGARIE.  

Alors qu'en France l'Ancien Régime résiste aux tentatives de réformes, l'armée prussienne auréolée des victoire de FREDERIC II ne songe pas à se réformer non plus. Les généraux refusent d'être bridés par un état-major doté de pouvoirs et par des plans d'opérations établis dès le temps de paix. "L'Aufklärung militaire, contre la schlérose du modèle frédéricien reste le fait d'une minorité d'officiers et l'Immédiat-militär-Organisationskommission, créée en 1795, améliore l'équipement et la tactique, mais sans procéder à des modifications structurelles. NAPOLÉON pourrait introduire une mutation organique mais, tant dans le domaine technique que dans les institutions, il ne procède pas à des bouleversements fondamentaux. Son génie et la supériorité tactique du soldat français ne rendent pas nécessaire une organisation nouvelle.

Celle-ci viendra de Prusse, à la suite de la défaite totale de 1806. La rénovation entreprise sous l'égide de SCHARNORST, chef de file des réformateurs regroupés au sein de la Militärische Gesellschaft, et de GNEISENEAU, à partir de 1808, est impressionnante. Dès le lendemain de la défaite, SCHARNORST réorganise le ministère de la Guerre. L'innovation capitale est l'organisation d'une section chargée de l'instruction, de la mobilisation, du renseignement et de la préparation des plans d'opérations. En 1808, la Kriegsakademie (Ecole de Guerre) est créée, avec un mélange d'enseignement général et professionnel. De nouvelles revues apparaissent : les Annalen des Krieges, publiées à Berlin par von BULÖW en 1806 : Pallas, fondée par Rhüle von LILIENSTERN, qui publie dans son premier numéro, en 1808, un article de JOMINI. En 1809, SCHARNORST organise les premières manoeuvres sur le terrain, dans des conditions aussi proches que possible de la réalité. Le général KRAUSENECK organise les voyages d'état-major et les exercices des cadres. En 1810, la Kriegschule für die Offiziere est créée et REISSVITZ imagine un Kriegsspiel facile à manier et pédagogique qui sera perfectionné en 1816 par son fils et adopté en 1824 par l'état-major général. Le général GROLMAN, qui succède à GNEISENEAU à la tête de l'état-major général en 1814, organise la section historique, qui entreprend aussitôt l'histoire officielle des "guerres de libération". En 1816, le Militär Wochenblatt (hebdomadaire militaire) est créé par les futurs généraux Rhüle von LILIENSTERN et von DECKER, pour favoriser la réflexion chez les officiers. La même année, la section cartographique et topographique est constituée. En 1821, l'édifice prend sa forme définitive avec la séparation entre le ministère de la Guerre, chargé des questions administratives, et l'état-major général, dont dépendent toutes les questions opérationnelles. Le système de guerre prussien se trouve ainsi mise en place autour d'une institution centrale et de deux fondements théoriques : la géographie militaire et l'histoire militaire. MOLTKE l'Ancien, le furet vainqueur de Sadowa et de Sedan, est l'incarnation de cette nouvelle organisation ; il commence sa carrière à la section topographique et rédige un manuel de lever de cartes qui fera longtemps autorité, avant de se consacrer à des travaux d'histoire militaire. 

Les autres pays ne suivant qu'avec retard, particulièrement la France."

 

Bernhard KROENER, Allemagne, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, Sous la direction d'André CORVISIER, PUF, 1988. R.R. PALMER, Frédéric Le Grand, Guibert, Bülow : de la guerre dynastique à la guerre nationale, dans Les Maitres de la stratégie, Tome 1, sous la direction de Edward MEAD EARLE, Bibliothèque Berger-Levraut, 1980. Michel EUDE, Prusse, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Le modèle prussien, dans Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

STRATEGUS

 

Complété le 30 octobre 2017

 

      

 

 

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16 octobre 2017 1 16 /10 /octobre /2017 08:06

   On s'attache ici à la situation bien spécifique de l'Empire des Mamelouks qui gouvernèrent l'Egypte l'Egypte entre 1250 et 1517. Les Mamelouks étaient à l'origine d'anciens esclaves rattachés à la dynastie des Ayyoubides (descendant du kurde SALADIN), afin de servir dans l'armée. Une telle coutume existait depuis des siècles en Asie occidentale, et l'esclave militaire, très souvent originaire d'Asie centrale, est une institution instaurée dès le IXe siècle, sous la dynastie des Abbassides à Bagdad. C'est dire que ces esclaves militaires ont eu le temps d'acquérir une compétence technique et militaire importante.

Les Mamelouks finissent par renverser leurs maîtres et établissent une aristocratie militaires qui continue à grossir ses rangs en achetant des esclaves de diverses régions, dont la Russie méridionale et les Balkans. D'autres esclaves militaires parviennent également au XIIIe siècle à établir une dynastie en Inde du Nord. Ce processus d'usurpation du pouvoir était évidemment facilité par le fait que les mamelouks représentaient le bras armé de l'Etat.

    L'histoire de la dynastie des Mamelouks en Egypte est généralement divisée en deux périodes :

- 1250-1382, pendant laquelle ce sont les mamelouks d'origine turcophone qui sont les détenteurs du pouvoir.

- 1382-1517, où les éléments d'origine caucasienne (Tchekesses) sont majoritaires.

La première période est de loin la plus remarquable sur le plan militaire. issus d'une tradition cavalière, les mamelouks continuent de tenir la cavalerie comme essentielle pour le harcèlement et pour le choc.

Ils donnèrent le coup de grâce aux Etats latins créés par les Croisés. Ces derniers, déjà affaiblis et démographiquement pauvres, succombèrent sous leurs coups. Les mamelouks essayèrent aussi d'imposer leur contrôle sur la petite Arménie et sur l'Anatolie orientale. Afin de consolider leur pouvoir et de se garder des arrières, ils s'efforcèrent de renforcer leurs positions en Nubie (sud de l'Egypte).

Lorsque les Mongols se rendirent maîtres de Bagdad (1258), ce furent les Mamelouks qui devinrent les champions de l'Islam en installant le calife - privé de pouvoir - au Caire. En 1260, à la bataille d'Ain Jalut, une armée mamelouk remporte une victoire contre un contingent de Mongols jusque là invaincus. Cette bataille est considérée comme marquant un coup d'arrêt à l'expansion mongole au proche Orient. Bien que le contingent mongol fû seulement une unité réduire en nombre, l'impact de la bataille est considérable, et il est intéressant de noter que les Mongols rencontraient une troupe hautement disciplinées et fondée sur des traditions nomades similaires. Comme à d'autres moments dans l'Histoire, des troupes auparavant inférieures se mettent à se battre selon les méthodes de leurs adversaires et l'emportent, c'est le cas des Mamelouks qui se battent "à la mongole", comme cela avait été le cas auparavant des troupes barbares qui se mirent à se battre "à la romaine". 

Les plus glorieux des sultans mamelouks sont BAYBARS (1260-1277), qui est l'objet d'une geste célèbres écrite au XVe siècle, et ALI-MALIK-AN-NASIR (1293-1341). Par la suite, les conditions économiques de l'Egypte, les factions entre mamelouks et les épidémies concourent à l'affaiblissement de la dynastie, marquée par la montée au pouvoir des Circassiens. 

Les mamelouks, comme tant d'autres, sont défaits par TAMERLAN (1400). Mais le sultan BARSBAY (1422-1438) restaure la stabilité du pays et entreprend une politique d'expansion. Chypre est conquise en 1426. A cette date, l'Empire mamelouk continue d'englober, outre l'Egypte, la Palestine et la Syrie. Partiellement ruinés par le commerce aux mains des Portugais en mer Rouge, les mamelouks subissent d'abord la pressions de Ottomans en Syrie avant d'être définitivement vaincus en 1517 par l'artillerie ottomane, arme dont ils méprisaient l'usage et à laquelle ils ne peuvent opposer que leur traditionnelle cavalerie. Le sultanat mamelouk est aboli, mais les mamelouks continuent d'exercer une influence importante comme force militaire. Peu à peu, ils pénètrent la caste dirigeante ottomane et la dominent. Avec la période ottomane, une importante rupture apparait dans l'institution mamelouk. Celle-ci, contrairement à la période de la dynastie mamelouk, devient héréditaire. Par voie de conséquence, les différentes grandes maisons se concurrencent pour essayer de dominer le pays, provoquant ainsi une instabilité politique supplémentaire. Néanmoins, les mamelouks, bien que coiffés par une gouverneur ottoman, détiennent encore aux XVIIe-XVIIIe siècles la réalité du pouvoir. Ce qui tend à montrer qu'il faut toujours distinguer la forme officielle des Empires de leur réalité effective. Si les Mamelouks détiennent la réalité du pouvoir jusqu'à très tardivement, la façon dont fonctionne l'Etat-Empire se distingue nettement du reste de l'Empire ottoman qui, du reste, ne fonctionne pas comme un Empire unifié politiquement, mais assure néanmoins l'essentiel de ce qu'en attendent les forces économiques, la circulation sécurisée des marchandises et des esclaves... 

   Lorsque BONAPARTE entreprend son expédition d'Egypte, il rencontre la cavalerie mamelouk (1798) qui, certaine de l'emporter, livre une bataille frontale mais est décimée par le feu nourri des carrés français. C'est que l'ensemble de l'organisation militaires des Mamelouk méprise toujours l'artillerie, alors que, précisément, les troupes napoléoniennes en font un usage décisif. 

Quelques années plus tard, cette caste militaire dépassée est, de façon classique, massacrée par le nouveau maître de l'Egypte, Mohamed ALI, en 1811. (BLIN et CHALIAND)

   Ce rappel historique, utile pour les Occidentaux peu familiarisés avec les chronologies des empires orientaux de ces siècles-là, n'épuise pas bien entendu l'explication des fondements de l'Empire Mamelouk.

Bien entendu, les périodes de calme sont d'une longueur toute relative dans cet Empire, et cela commence par les conditions mêmes de leur accession au pouvoir. Grisés par leurs victoires (sur les Francs et sur les Mongols) ces spécialistes militaires, au recrutement bien spécifique, les dirigeants Mamelouks se fondent sur leur prestige militaire pour prendre le pouvoir et ce qui se passe au tout début - AY BEG, le prince Lune, renverse son souverain en 1250 - se renouvelle à chaque fois qu'une victoire militaire porte aux nues un chef militaire. Le prince Panthère, BAY BARS assassine son prédécesseur pour régner de 1260 à 1277. 

BAY BARS (OU BAIBARS) est l'une des grandes figures du Moyen Âge musulman et un vaste cycle épique populaire, le Roman de Baïbars, s'est constitué autour de lui. De toutes ses actions politiques, économiques et militaires couronnées de succès, la plus importante est, en 1261, l'intronisation comme calife d'un transfuge de la famille abaisse échappé aux Mongols. Le califat, malgré ses échecs et sa faiblesse, conserve un immense prestige, notamment dans les populations des grandes villes, et l'Egypte en bénéficie. C'est pour elle un troisième triomphe. Elle va en connaitre un quatrième en canalisant l'essentiel du commerce avec l'Inde et la chine d'une part, l'Europe de l'autre, renouant ainsi avec le bénéfice - quand c'est relativement calme - de sa position toute stratégique au Moyen-Orient. Les circonstances le permettent car l'empire Mongol ne tarde pas à se diviser en Etats souvent rivaux. L'Egypte noue des relations avec la Horde d'or, le khanat mongol de Russie qui lui fournit ses mamelouks, lesquels ne vont pas tarder à remplacer leur "confrères" d'origine turcophone, et prend à revers ses ennemies le Ilkans ou Mongols d'Orient, avec Byzance et le Saint Empire, et surtout avec Venise dont la marine lui est indispensable en Méditerranée pour écouler les marchandises. Elle tente même, cette Egypte mamelouk, d'établir des relations commerciales avec la Chine... Durant son règne, il met en place - de manière un peu défectueuse il est vrai - des postes frontières, mais c'est difficile avec des foncières aussi grandes...) et un système d'information (un service postal qui fonctionne plus ou moins bien) qui permet au souverain d'avoir connaissance de renseignements de toutes les parties de l'empire et d'y envoyer si nécessaires des troupes. Il constitue un gouvernement fort par la suppression des derniers restes des principaux ayyubides et annihile toutes les vélites d'indépendance et consolide son pouvoir dans le versant religieux islamique en restaurant le mosquée de Médine, avec des a-côtés commerciaux : il s'octroie ainsi le monopole de l'envoi annuel du voile qui recouvre le Temple de la vieille ville. Il joue sur la symbolique, intitulant son Empire dans les pièces officielles d'"empire islamique". 

Mais dans la seconde moitié du XIIIe siècle, l'Egypte doit fournit un grand effort militaire. Après avoir assuré ses frontières en Nubie et en Libye, elle doit reconquérir la Syrie. Elle doit aussi repousser les assauts mongoles. Au XIVe siècle, malgré la Grande Peste de 1348, elle connait une période de paix et d'extraordinaire prospérité. Les Mamelouks, venus de tous les horizons - on voit même à leur tête un Allemand en 1296 - n'ont pas entre eux ce lien tribal qui ailleurs, fait la cohésion des Turcs en terres d'Islam, et ne peuvent établir une véritable dynastie. Les violences qui ont marqué l'avènement des premiers souverains ne cessent guère et le sabre tient lieu de droit. Même si cela n'empêche pas le règne de quelques grands princes, QALAWUN entre 1279 et 1290, Nasir IBN QALAWUN entre 1293 et 1340), la plupart des souverains n'ont qu'une compétence militaire et sont incapables, eux et leur entourage, d'organiser véritablement l'Empire. 

Le changement de dynastie, en 1382, est concomitant avec une nouvelle stabilité. L'Empire domine la Syrie, l'Arabie, toute la mer Rouge et continue de drainer les richesses. Le Caire est alors une ville énorme, avec son demi-million d'habitants et est la première du monde musulman. Des monuments, des temples, des mosquées s'y multiplient, ainsi que des couvents et des mausolées. Un artisanat puissant se développe au Caire et dans les villes moyennes (verreries à l'origine des ateliers de Venise, dinanderies...). Cette longue période de paix, celle qui laisse les plus grandes traces par la suite, est interrompue par les troupes de TAMERLAN qui ravagent et occupent la Syrie en 1400. Et c'est le début d'un long déclin, d'autant que cette perte de territoires, perte de routes commerciales donc, s'accompagne d'une crise économique interne. On assiste à une inflation, à des dévaluations et à l'intervention de plus en plus marquée de l'Etat dans les affaires commerciales, qui s'octroie monopole sur monopole. Le commerce des épices est soumis à des impératifs stratégiques de plus en plus pressants, restreignants du coup les débouchés commerciaux. Et ceci à un moment où de nouvelles routes maritimes (1496 : route des Indes en doublant le Cap de Bonne-Espérance) créant de nouvelles concurrence, renchérissant les prix des épices (égyptiennes ou transitant par l'Egypte), au profit notamment des produits indiens. Les Portugais préfèrent par exemple faire un long détour plutôt que de risquer les navires en Méditerranée orientale ou sur le mer Rouge de moins en moins sécurisés... (Jean-Paul ROUX) D'autant, mais il faudrait vérifier dans les Histoires de piraterie, que les navires pirates écument dans la grande Mer intérieure depuis la fin des Empires romains... 

   Une des raisons politiques de l'instabilité de l'Empire Mamelouk réside dans les tentatives avortées d'établir des fonctions héréditaires à la tête de l'Etat. En fait, cela va à l'encontre d'un des principe mamelouk du primat de la compétence militaire sur toute autre considération. Même si le souverain est loué pour ses réalisations administratives, économiques, politiques, c'est en dernier lieu la victoire militaire qui légitime l'arrive à la tête de l'Empire, ce qui n'est pas le propre de l'Empire Mamelouk, mais du fait des hostilités autour de l'Egypte à l'origine de nombreuses batailles le marque tout-à-fait. L'origine sociale (l'esclavage) de chaque Mamelouk en fait l'égal des autres et du coup il est difficile d'établir des dynasties à fondement héréditaire...

    

     Une des forces de l'Empire Mamelouks réside dans l'existence d'une classe de fonctionnaires très ouverte sur le monde extérieur, dévouées au souverain du moment, à l'écart souvent des luttes entre factions armées qui déclenchent souvent des révolutions de palais. Ce qui ne les empêche de subir, à l'instar des proches des souverains successifs, ascensions et chutes rapides...  Parmi eux, IBN FADL ALLAH AL'UMARI (1301-1349) est l'un des écrivain arabe et et l'un des plus importants représentants de l'encyclopédisme qui se développe dans le cadre de l'Etat et du domaine mamelouk. Il représente le type de ces grands commis du pouvoir mamelouk, qui reprennent à des siècles de distance, la tradition des scribes du califat abbasides de Bagdad. Soucieux de la formation technique du fonctionnaire, ils prétendent aussi à celle, plus générale, de l'honnête homme. Dans l'un et l'autre cas, le souci du langage, de la connaissance parfaite de l'arabe et de ses moyens d'expression va de pair avec leurs préoccupations. Langue des actes administratifs ou langue de l'encyclopédie, l'arabe se doit, à leurs yeux, d'allier la clarté à la rhétorique, la nécessité de traduire un contenu à la forme même de l'exposition de ce contenu. Connu par une sorte de manuel descriptif de l'administration mamelouk, par une histoire consacrée à sa famille, qu'il fait remonter - mais c'est une tradition de faire remonter sa famille aux temps prestigieux... - au second calife musulman, UMAR, et par quelques essais en vers, UMARI est surtout, pour la postérité, l'auteur d'une vaste encyclopédie de plus de 20 volumes, intitulée Voies des regards sur les royaumes des grandes villes (traduction Le Caire en 1924, traduction partielle par M; GODEFROY-DEMOMBYNES, Paris, 1927). Bien informé, le fonctionnaire rassemble pendant toute sa carrière, d'immenses lectures, puisant aux pièces d'archives. Non dépourvu d'esprit critique, il effectue là une synthèse bien présentée, source d'informations pour les historiens contemporains. (André MIQUEL)

    Julien LOISEAU parcourt bien les divers aspects de l'Empire Mamelouk : l'organisation économique et géographique du circuit d'esclaves, la question de la transmission du pouvoir politique, les spécificités d'un système d'exploitation foncière sans vassalisait nu aliénation des terres, l'obsession des guerriers pour les fondations pieuses et mémorielles, tout cela entre en jeu dans l'explication de son fonctionnement, de son instabilité et aussi de la pérennité d'une façon de vivre et d'exister. Après tout, cet Empire a duré quand même trois bons siècles, ce qui est à comparer avec la longévité de bien de califats arabo-musulmans... 

Les Mamelouks ont gouverné un territoire important, des Cataractes du Nil aux contreforts de l'Anatolie (dans sa plus grande extension), pendant 267 ans. Le plus remarquable, alors que le pouvoir politique change souvent de mains, au gré des victoires des chefs militaires, est que le mécanisme d'élévation sociale et militaire qui a produit cette caste de cavaliers a perduré, au moins dans ses grands traits, non seulement à travers ces trois siècles d'histoire, mais également après, même si la réalité du pouvoir lui échappe peu à peu. S'appuyant symboliquement sur les Califes, rapatriés au Caire dans les années 1260 et privé de tous leurs pouvoirs politiques, les sultans mamelouks ont constitué la principale force de l'islam arabe oriental des XIIIe, XIVe et XVe siècles. Dans cette période, le passage des Bahrites (Turcs Coumans) aux Burjites (Circassiens venus du Caucase et d'Anatolie) constitue moins une rupture qu'une continuation, sous des formes légèrement dissemblables, d'une même pratique du pouvoir. Elite militaire continuellement renouvelée par de jeunes esclaves achetés dans des zones périphériques et peu civilisés, les Mamelouks ont su garder le pouvoir sans renoncer à leur caractère premier, celui d'une caste de carrière, où le pouvoir se détient à titre viager. Il n'y a pas, malgré quelques transmissions héréditaires du pouvoir du sultan ou de ses émirs vers leurs descendances, de véritable "succession mamelouk". C'est-à-dire qu'un chef militaire se voit accorder par le sultan des fonctions et des revenus - par le biais d'exploitations foncières dispersées - mais uniquement à titre viager. A sa mort, une partie de sa fortune fiduciaire va à ses enfants, ou à des fondations pieuses, mais le pouvoir, ainsi que l'essentiel des revenus fiscaux, sont, eux, remis à d'autres Mamelouks. La documentation écrite qui nous est parvenu, dans le domaine des successions et des inventaires de biens, est relativement abondante, sans doute parce que la très grande majorité des écrits d'alors concernent le commerce, la fiscalité et la propriété.

Par ce mécanisme (viager), les Mamelouks ont trouvé, sans le savoir, une formule permettant de lutter contre ce que IBN KHALDÛN identifie comme la tendance première du pouvoir en terre d'Islam, ce cycle continuel de conquêtes puis d'épuisement inter et rapide des dynasties, dévirilisées par leur assimilation dans un monde urbain. Les descendants des conquérants mamelouks ne peuvent gâcher les conquêtes de leurs aïeux, puisqu'elles ne leur sont jamais confiées. Le pouvoir est donc, en principe, attribué par décision collégiale des principaux émirs à celui qui présente le plus de garanties pour maintenir l'Etat (au plus fort...). fréquemment renouvelée, la strate dirigeante vit à part dans des quartiers cairotes bien délimités, et ne peut donc, comme les élites conquérantes traditionnelles dépeintes par KHALDÛN, s'amollir au contact prolongé de la civilisation urbaine. En réalité, des successions dynastiques se sont bien produites à de multiples reprises, comme pour les 71 années consécutives de règne des sultans Qalahunides au XIVe siècle. Toutefois, n'étant ni systématiques  ni légitimes par principe, elles n'ont pu déboucher que sur des luttes récurrentes et violentes pour le pouvoir. la plupart du temps, dans des cas de transmission familiale du pouvoir d'état, l'héritier dynastique n'était qu'un prête-nom, sans pouvoir effectif, contrôlé par un puissant émir et supprimé s'il cherchait à s'émancipé. Seules quelques figures peuvent alors se maintenir, celles qui possèdent un très grand sens des opportunités... 

Les avantages d'un tel système de renouvellement sont nombreux : l'élite, composée d'étrangers nés ailleurs, pratiquant mal l'arabe, ne peut jamais s'assimiler culturellement et se dissoudre dans l'émolliente urbanité cairote, elle reste donc très cohérente, à moitié extérieure à la société qu'elle domine par la force, ce qui garantit son esprit de corps ; étant néanmoins convertie et musulmane, elle se plie au pouvoir coranique, dont elle respecte l'essentiel des préconisations, garantie de paix sociale et civile (notamment le système de charité publique...) ; le pouvoir va, dans une forme de compétition presque méritocratique, au meilleur ; le pouvoir est de ce fait, toujours détenu par des soldats, sans qu'aucune aristocratie puisse émerger. C'est la valeur militaire qui a permis l'ascension des Mamelouks, c'est elle qui permet leur maintien, et c'est son érosion que le leur a fait perdre.

Les défauts, cependant, d'un tel système de compétition militaire permanente pour le pouvoir sont nombreux. Pendant ces 257 ans, 51 sultans se sont succédés. L'instabilité du sultanat mamelouk, à part quelques années magnifiées par les chroniques, le dessert en définitive sur le long terme. La plupart des sultans ont fini renversés, vaincus, assassinés, par leurs propres émirs, leurs propres troupes. La dureté du pouvoir mamelouk, sa brutalité, sa violence, découlent aussi des origines de ces hommes. A peine achetés, les esclaves sont formés militairement et jetés dans les batailles, et ne connaissent d'autres comportements que ceux auxquels ils ont été soumis. Le Mamelouk, fondamentalement, est un être arraché et transplanté, sans possibilité d'affranchissement. Transposés dans une société étrangère, qu'ils dominaient par la force sans pouvoir la gouverner par l'esprit, ne possédant pas les capacités culturelles et intellectuelles de la plupart des classes possédantes d'alors, ils se voyaient maintenus dans une étrange et définitive position de sujétion spirituelle et de domination culturelle. de là vient probablement leur décalage permanent avec la société égyptienne, et plus largement arabe, ainsi que leur relative détestation par l'historiographie locale ultérieure.

Cette position explique aussi leur posture pieuse et leur obsession des mausolées et des fondations religieuses, seuls éléments capables à leurs yeux de s'ancrer dans le continuum de la société arabe. A un tel point que les dépenses consacrées à l'entretien de leur mémoire mettent plus d'une fois les finances de l'Empire en péril, ce qui est sans doute résorbables de par les bénéfices du commerce permis par son existence, mais dans les cas d'épidémies ou de défaites militaires sur des points stratégiques économiquement, impossibles à redresser. L'étude de l'urbanisme de cette époque au Caire montre comment, pour se prémunir des visées des émirs, les sultans mamelouks, tous installés avec leurs hommes dans la capitale, ont fini par nourrir, dans leurs propres maisons, des troupes plus nombreuses et donc potentiellement dangereuses en cas de défaite ou d'affaissement économique brutal. Excepté les gouverneurs de province, les Mamelouks demeuraient à la capitale et se contentaient des revenus fiscaux, sans porter le moindre intérêt à l'exploitation des terres. Comme partout dans le monde médiéval, ils manifestaient, par leur prédation fiscale, une complète incompréhension devant des baisses de revenus subites, conséquences de moindres rendements, de dépopulations lente ou rapide ou encore de sécheresses. Le déclin et la disparition (politique) des Mamelouks ont probablement des raisons structurelles plus économiques que politiques. tenant un pays éprouvé fréquemment par la peste, affaibli par la lutte perpétuelle entre les émirs et le sultan, fragilisé par les révoltes des jeunes affranchis mal rétribués, rendu moins indispensable par l'effacement des menaces païennes (les Mongols se sont islamisés) et chrétiennes (il n'y a plus de Croisades), le pouvoir mamelouk s'effondra en quelques années sous les coups d'une force plus moderne, plus jeune, plus puissante, au fond plus adaptée : les Ottomans. (LOISEAU). Même si cette vision des choses est un peu trop tributaire des visions d'IBN KHALÛN (virilité...), elle constitue une explication raisonnée de la situation de l'Empire Mamelouk, qui fait tout de même la part belle aux problématiques sociologiques et économiques.

 

      Du XIIIe au XVIe siècle, l'Egypte des Mamelouks produit de nombreux traités d'armurerie, qui touchent à la tactique et parfois à la stratégie, comme les Instructions officielles pour la mobilisation militaire d'IBN AL-MANQUALI (MANGLI) (XIVe siècle), qui traite de tous les aspects de la campagne terrestre et aborde brièvement la guerre navale. (COUTEAU-BÉGARIE)

 

André CLOT, L'Egypte des Mamelouks (1250-1517), L'empire des esclaves, tempus, Perrin, 2009. Julien LOISEAU, Les Mamelouks : XIIIe-XIVe siècle, Seuil, 2014. Arnaud BLIN et Gérard chaland, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2001. André MIQUEL, Ibn Fadl Allah Al-Umari, Encyclopedia Universalis, 2014. Jean-Paul ROUX, Clio, mai 2002.

https://brumes.worldpress.com.

 

STRATEGUS

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11 octobre 2017 3 11 /10 /octobre /2017 05:46

   Discuter de l'Empire moghol (et non mongol, donc de celui qui domine l'Inde de 1526 à 1858 enfin réellement jusqu'en 1756...), revient sans doute à discuter d'un anti-modèle si l'on considère les instabilités violentes d'un empereur à un autre ainsi que les changements de configuration de la domination des territoires, de même que les pertes puis les regains de portions importantes des terres, sauf à considérer que l'on a plutôt affaire à une succession d'empires moghols, chacun d'entre eux pouvant être considérés comme un modèle...  Toutefois, vu les changement fréquents de stratégie religieuse, notamement sur le plan fiscal, on peut se le demander. Notamment parce que précisément la question des relations entre populations islamisées et populations à autres religions n'a jamais trouvé de solution satisfaisante, à tel point que la fin de l'Empire moghol provient précisément des révoltes permanentes des ensembles non islamiques, ce qui laisse le champ libre aux colonisateurs occidentaux.

    Difficile de parler d'organisation politico-juridique continue de l'empire, même s'il est à dominance islamique, l'essentiel de son fonctionnement dans la guerre, la politique, l'administration agraire, la justice criminelle et même civile, reposent sur des notions extra-islamiques, iraniennes, mongoles et hindoues (Marc GABORIEAU, Les oulémas/soufis dans l'Inde moghole : anthropologie historique de religieux musulmans, dans Annales. Economies, sociétés, Civilisations, 1989, n°5, voir également à www.persee.fr).

      Il faut réellement prendre en compte des fondements politiques, économiques, notamment fiscaux fluctuant suivant les dirigeants successifs de la dynastie. En fait, le rôle des oulémas/soufis, recrutés parmi les classes supérieures musulmanes reste limité : leur fonction étatique se restreint à l'administration des cultes et de ce domaine limité de la justice qui était régi par la Loi islamique. De classe noble, ils s'intéressent peu aux basses castes. Ainsi, nous avons affaire à des types de stratégie d'Empire différents suivant que l'on considère le fondateur BABUR (1526-1530), HUMAYUM (1530-1540 et 1555-1556), AKBAR (1556-1605), JAHANGIR (1605-1627), SHAH JAHAN (1927-1658), AURANGZEB (1658-1707), les autres souverains étant considérés comme régnant dans un Empire entré en décadence et en déclin. Si l'on regarde l'ensemble de l'histoire de l'Empire moghol, on ne peut s'empêcher de penser que s'il se "maintient" ainsi pendant 250 ans environ, c'est surtout à cause de la faiblesse des diverses principautés concurrentes.

 

     BABOUR (1483-1530), d'origine mongole mais turquoise en Asie centrale, appartient à une famille du clan Djagatai. Par son père, BABOUR est un descendant de TAMERLAN, et par sa mère, un descendant lointain de GENGIS KHAN. Le père de BABOUR est à la tête d'une modeste principauté (dans la région de l'Ouzbékistan actuel). Le père comme le fils cherchèrent en vain à se rendre maitre de Samarcande (1494-1500). L'irruption des Ouzbeks chasse BABOUR de son fief. En 1501, il se replie sur Kaboul (Afghanistan) et cherche sans succès à regagner ses possessions perdues (1511-1512). Il renonce alors à cette reconquête et se tourne vers le sud. Il s'empare alors de Kandahar (1522). Deux ans plus tard, il envahit le Pennjad où règne le sultan Ibrahim Lodi et dont la capitale est Delhi.

Depuis le XIe siècle, un sultanat musulman y avait été imposé. A plusieurs reprises, les tentatives de BABOUR de se rendre maitre du sultanat échouent et il doit même retourner défendre Kaboul conte une incursion des Ouzbeks. Mais il s'obstine et, en 1525, dans la plaine de Delhi, à Panipatn grâce à quelques pièces d'artillerie acquise des Ottomans et à sa cavalerie, il parvient, malgré une infériorité numérique considérable, à défaire le sultan Ibrahim Lodi, ses éléphants et ses troupes nombreuses mais sans cohésion. La victoire est totale et le sultan est tué pendant la bataille. Trois jours plus tard, BABOUR est déjà à Agra. Il parvient, par un mélange de promesses et de menaces, à convaincre ses troupes de rester en Inde du Nord. Celles-ci, compte tenu du climat, d'un environnement hostile, et fort éloignée de leurs bases, souhaitaient en retourner. Voyant qu'il ne s'agit plus d'une incursion, le souverain d'une puissante confédération du Rajasthan décide de marcher sur Agra. Une fois encore, la petite troupe de BABOUR (12 000 hommes environ) est confrontée à un ennemi largement supérieur sur le plan numérique. La rencontre a lieu en 1527, non loin d'Agra, à Khanua.

BABOUR use de sa formation habituelle et des tactiques qui lui sont coutumières : au centre, son train de chariots, entrecoupé par son artillerie et des espaces pour ses sorties de cavalerie ; aux ailes, de la cavalerie encore, utilisant, dans la tradition nomade, une tactique de harcèlement sur les flancs sans rechercher le choc. Effrayés par l'artillerie, les éléphants, comme à Panipat, se retournent contre l'armée dont ils étaient l'élément de choc. Les manoeuvres d'enveloppement et de harcèlement sur les flancs de BABOUR finissent par rompre la cohésion des Rajpouts. Restait un dernier adversaire, une coalition de chefs afghans qui s'étaient rendus maitres de Lucknow. Par une série de marches rapides, BABOUR frappe ses adversaires séparément et parvient à se défaire du frère du sultan, Mahmoud Lodi, à la bataille de Ghaghara, non loin du Gange (1529). Une fois de plus, son artillerie se révèle décisive. En quatre années, BABOUR s'est rendu maitre de l'Inde du Nord, du Sind aux marches du Bengale.

BABOUR (ou BABUR ou BABER) est indiscutablement le fondateur de l'Empire moghol, même si son oeuvre, à sa mort (1530), est encore largement inachevée, le pays conquis devant encore être pacifié, ce à qui s'attelle son petit-fils AKBAR. Il est l'auteur, par ailleurs, de Mémoires, remarquables de sobriété, à une époque où la tradition se complaisait à la rhétorique la plus encombrée d'images. Ecrit en turc djagatai, Le Livre de BABOUR est considéré aujourd'hui comme un classique. (Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND)

   BABOUR insiste bien plus sur son héritage turc que sur la religion, mais n'a de toute façon pas le temps d'organiser l'empire, tout occupé à ses conquêtes, menées de manière méthodique, attaquant ses ennemis séparément.  

 

    HUMAYUN (1508-1556) succède à BABUR et hérite d'un empire pris en tenailles entre deux généraux en pleine ascension. Il doit garder son empire et le regagner après l'avoir perdu et avoir été obligé de s'exiler. S'il rapporte de son exil de perse un art d'essence impériale ainsi que le persan comme langue officielle qui sera parlé à la cour jusqu'en 1857, il ne peut, lui non plus organiser réellement l'Empire et lui donner des bases stables. Ce n'est que sur le plan de la langue qu'il exerce une certaine influence sur l'empire à long terme : le hindî parlé par le peuple se teinte de connotations perso-arabiques, qui apparaissent surtout dans les camps militaires.

Rigoureux musulman, HUMAYUN rétablit la jizya. Mais la tendance de l'Empire est de garder des juridictions hindoue et musulmane selon la nature des territoires conquis. Seul l'élément fiscal varie, avec exemption ou non du service militaire, pour les non-musulmans lorsque l'impôt islamique est appliqué. 

 

    AKBAR, qui succède lui aussi à son père très jeune et son tuteur Bairam HKÂN assure sa régence. En 1560, AKBAR s'empare du Mâlvâ et épouse la princesse hindoue d'Amber en 1562. Par de multiples guerres, il agrandit l'Empire. 

Sous son règne, la jizya, l'impôt sur les non-musulmans, traditionnel dans les pays à dominance islamique, est abandonné, et le calendrier musulman lunaire fait place à un calendrier solaire, plus utiles pour l'agriculture. C'est un signe de détente dans l'Empire - l'instauration ou non de la jizya, suivant que les finances pâtissent ou non du coût de campagnes militaires, d'autant plus que l'usage de l'artillerie est souvent prohibitifs (mais réalisé car essentiel à la manière de se battre des empereurs moghols). Ce signe de détente ne dure guère que le temps du règne d'AKBAR. 

En tout cas, de 1556 à 1605, c'est la seule période "pacifiée" entre hindous et musulmans, quitte à ce que précisément du côté musulman et du côté hindou des oppositions s'affirment. Ses victoires militaires et son prestige empêchent longtemps ces forces centrifuges de l'emporter. En 1581, AKBAR promulgue la Dîn-i-Ilâki, religion des lumières sous entendant une religion universelle et philosophique du Dieu unique, un syncrétisme unifiant le Coran, la Bible et les textes hindous. Un livre, le Granth, livre saint des sikhs est compilé en 1604 par Gûru Arjun Dev. 

"N'ayant, dit-on, rapporte Jean-Paul ROUX, jamais appris à lire, il n'en est pas moins, avec Asoka peut-être, le plus remarquable souverain des Indes. Héritier à treize ans d'un empire encore chancelant, il laissera à sa mort, quarante-neuf ans plus tard, un pays solide. Des Indes, mosaïque de peuples que rien ne rassemblait, il fait l'Inde, pays presque entièrement unifié ; fruit de ses conquêtes du Malvwa, du Gujarat, du Cachemire, du Sind, du Baloutchistan et de ses campagnes au Deccan - la grande affaire de son règne et de ses descendants- un pays de quelques cent à deux cents millions d'âmes, doté d'une industrie et d'un commerce florissants ; tout l'or du monde s'y accumule, les villes sont plus peuplées que Naples et Paris, les hautes classes jouissent de moyens illimités et le peuple, sans être riche, ne souffre pas de la faim. Akbar a d'ailleurs souci d'améliorer les conditions de vie de ses sujets. Il met fin au "règne du cimeterre", abolit l'impôt sur les non-musulmans, essaye d'interdire les mariages précoces et l'immolation de la veuve sur le bûcher. Il a conscience que rien ne peut être construit durablement si la haine perdure entre musulmans et hindous. Il est, comme tous les Turco-Mongols, curieux des choses religieuses, soucieux d'organiser les églises et animé de cette tolérance dont son peuple a donné la preuve, notamment au Xinjiang avec les Ouïdours ou dans les steppes avec les Khasars. Il fait d'ailleurs de la liberté de culte la pierre angulaire de sa politique. Il veille à ce que les conquérants n'imposent pas leur religion. Il accueille et même attire les Jésuites - Jérôme Xavier qui vécut en Inde de 1595 à 1619 en porte témoignage - et organise conformément à la tradition de ses aïeux, des débats théologiques dans la "Maison d'adoration" qu'il fonde en 1575 à Fatehpur Sikri : prêtres hindous, jaïns, parsis, ulémas musulmans, missionnaires chrétiens y son invités à débattre en sa présence de leurs diverses fois. A son entourage musulman, il donne des gages en faisant construire partout des mosquées dont celle, immense, de Fatehpur Siri, à laquelle on n'accède par un véritable arc triomphal, le Béland Darwaza. 

Las des conflits idéologiques et des divergences inconciliables des points de vue, Akbar fait un nouveau pas en proclamant l'extraordinaire dogme de son infaillibilité, puis en fondant la "religion divine", Din-i ilahi, très syncrétique. C'est ajouter à son pouvoir politique absolu un absolu pouvoir religion, réunir dans sa main plus d'autorité qu'un pape ou un calife. Si peu de gens semblent s'y être ralliés, elle devait cependant alimenter les discussions des historiens sur ce qu'ils ont nommé l'apostasie du macula Akbar."

       JAHANGIR succède également à son père et sous son règne, l'empire reste en état de guerre, de façon à continuer son expansion. L'ennemi le plus sérieux est Amar SINGH, le râla du Dewar, qui capitule finalement en 1613 devant les forces de KHURRAM, le futur SHAH JAHAN. Au nord-est, les Moghols affrontent les Âhoms, dont la tactique de guérilla les met en difficulté. En Inde du Nord, sous le commandement de KHURRAM, ils défont le raja de Kângrâ en 1615. Dans le Dekkan, ses victoires permettent le consolider l'empire. L'art, la littérature et l'architecture prospèrent et il commence ses mémoires, le Jahângîr Mâna et fait construire des jardins à Srinagar. 

 

       SHAH JAHAN (1592-1666), succède lui encore à son père en 1627, pour être proclamé empereur l'année suivante. C'est sous son règne (1592-1658) qu'est construit le fameux temple Taj Mahal. Bâtisseur insatiable, il construit mosquée sur mosquée. Les auteurs indiens le décrivent comme l'idéal même du monarque musulman. Bien que la cour mongole, pendant son long règne, que la cour moghole atteigne le sommet de sa magnificence, les expéditions militaires mènent l'Empire au bord de la faillite. Bien qu'on dit souvent que SHAH JAHAN pratique un islam plus orthodoxe que JAHANGIR ou AKBAR, l'existence de l'impôt islamique pour les non-musulmans doit bien plus aux difficultés militaires : il faut financer ces guerres - notamment les fournitures d'armements - qui n'en finissent pas... Il entreprend des guerres de conquête difficile car toujours remise en cause par des raids des différents ennemis.

Entre 1630 et 1632 se produit une des pires famines qu'ait connues l'Inde, dans la région de Deccan et du Gujarat, dû à un retard de mousson et qui aurait entrainé la mort de 2 millions de personnes.

C'est sans doute sous son règne que se précipite l'échec du rassemblement des Indiens dans une même communauté. "Il faut donner, écrit encore Jean-Paul ROUX, de nouveaux gages aux musulmans. Si JAHANGIR continue à converser avec les représentants de toutes les confessions et n'hésite pas à serrer contre son coeur des fakirs pouilleux, SHAH JAHAN, au cours d'une brève crise de fanatisme, amené à sévir contre les Hindous, fait détruire des temples nouvellement édifiés à Bénarès, brûle une église pendant la guerre contre les Portugais et réduit hommes, femmes et enfants en esclavage. le reconquête de l'Asie centrale - de l'héritage de Tamerlan - coûter cher, échoue et s'achève par un désastre, malgré la prise de Bactres et de tenez. La progression dans le Deccan est presque nulle ; tout au plus soumet-on quelques principautés et oblige-ton Bijapur et la fabuleuse Golconda à se reconnaître vaseuse (1635). Enfin, il y a la guerre incessante contre l'Iran, les jalousie et les rivalités des princes impériaux qui annoncent les événements du règne d'AURANGZEB."

      AURANGZEB est nommé vice-roi du Dekkan en 1636 et emprisonne son père SHAH JAHAN, prenant le pouvoir en 1658. Il étend les limites de l'Empire aussi bien à l'Est, en soumettant l'Assam et en s'emparant du port de Chittagong, qu'à l'Ouest, où il exerce un certain contrôle de l'Afghanistan, et au sud du Dekkan, où les Etats de Tanjore et Tiruchirapalli deviennent ses tributaires. Mais l'Empire ainsi étendu ne connait pas la paix ; il n'y a jamais eu d'ailleurs de "paix mongole" comme il y a eu une "paix romaine".

En 1669, AURENGZEB adopte, en rupture avec ses prédécesseurs, une politique de prohibition de la religion hindoue et de destruction des temples hindous, rétablissant le jizya en 1679. Les révoltes dues à cette politique se succèdent alors sans fin... De nombreux Etats tentent de construire un empire marathe, s'opposant au pouvoir moghol. En 1707, avec le décès d'AURENGZEB, disparait le dernier grand Moghol.

 

Jean-Louis BACQUÉ-GRAMMONT, Le Livre de Babur, Publications orientalistes de France, UNESCO, 1980. Louis FRÉDÉRIC, Akbar le Grand Mogohl, Denoël, 1986. 

Jean-Paul ROUX, L'Empire éblouissant des Grands Moghols, Clio Voyages culturels (www.clio.fr), auteur de plusieurs ouvrages de référence : Babur. Histoire des Grands Mogohls (Fayard, 1986), Histoire des Turcs (Fayard, 2000). Babour, dans Dictionnaire de la stratégie, Sous la direction de Arnaud BLIN et de Gérard CHALIAND, tempus, 2016. 

 

    

 

 

 

 

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5 octobre 2017 4 05 /10 /octobre /2017 11:12

   Les récits officiels des Empires, ces Chroniques ou ces Mémoires exhibés et utilisés par les organismes officiels et même officieux (lorsqu'ils ne correspondent pas tout à fait aux canons de la propagande impériale) mettent en relief objectifs de Roi ou d'Empereur, faits glorieux et batailles victorieuses, et ensuite vénération des populations "libérées" qui n'attendaient que cela, réussites administratives, religieuses ou/et politiques... Pourtant d'autres histoires circulent pendant ces campagnes militaires, soit elles-mêmes glorifiées car elles ont le don de semer l'effroi parmi l'ennemi, soit occultées car nuisant à l'image d'armées disciplinées ou tout au service des chefs, soit encore minorées pour servir la pacification qu'attend tout Empire établi en son sein, pour mener à bien tous les travaux utiles et toutes les spoliations nécessaires... Ces histoires, insérées parfois dans les Chroniques car elles servent à l'époque où elles sont écrites - mais pas forcément ensuite - les Empires constitués, racontent des réalités de conquêtes fort peu reluisantes pour la postérité (proche et lointaine) et qui pourtant sont leur lot presque systématique dans l'Antiquité. 

  Il faut toujours, sous peine de ne pas tirer les bonnes leçons de l'Histoire, s'interroger sur les motivations des conquêtes entreprises par Alexandre le Grand par exemple. Il faut distinguer la cause officiellement invoquée par la propagande royale et les motivations réelles. Il faut également examiner les conséquences politiques et sociales engendrées par ici l'expansion macédonienne : l'impact de la conquête sur la fonction royale et les dissensions apparues au sein de l'armée en raison, en particulier, de l'orientalisation du pouvoir d'Alexandre. L'impact des conditions des victoires militaires et de leurs conséquences juste après les combats sur les villes et sur les populations doit être pris en compte pour mesurer par exemple quelle est la réalité de cette hellénisation dont quasiment tous les auteurs admettent comme une réalité (ils donnent même ce nom à la période historique). L'Histoire a des étapes surtout perçue par les différentes élites, religieuses, politiques, économiques... mais les peuples des villes et des villages, et encore plus les populations asservies depuis longtemps, bref l'immense majorité, ont souvent l'impression de simplement changer de maîtres... Toute une discussion sur la diffusion culturelle serait là bienvenue.

   Les extraordinaires succès qui marquèrent la conquête de l'Asie et la découverte par Alexandre des conceptions orientales de la monarchie, en particulier pharaonique et achéménide, eurent un profond impact sur la fonction royale. Le pouvoir d'Alexandre évolua dans un sens toujours plus personnel, autoritaire et surtout théocratique ; le roi finit par exiger qu'on lui rendît des honneurs habituellement réservés aux dieux. Cette nouvelle conception de la monarchie, en contradiction flagrante avec la tradition macédonienne, suscita des tensions et des séditions dans l'armée. Le roi riposta souvent par la terreur et l'élimination physique des opposants. 

   Les questions qui se posent sont donc de plusieurs ordres : les réalités de la conquête d'Alexandre, la propagande autour du panhellénisme et de l'universalisme de l'Empire d'Alexandre, l'impact de la guerre sur la fonction royale macédonienne, l'ampleur des dissensions dans l'armée, les réalités de la diffusion du modèle socio-politico-économique ou sans doute plus modestement, du rayonnement culturel grec culturel, avec tout ce que cela suppose (et ce n'est pas le moindre effet) de transmission de certaines valeurs sur les territoires conquis.

C'est que la vision romanesque de l'expédition d'Alexandre, répandue jusqu'à aujourd'hui dans bien des ouvrages de vulgarisation et même de facture "scientifique", ne permet pas toujours de bien saisir les enjeux. L'effort à cet égard d'auteurs comme Marie-Hélène DELAVAUD-ROUX, maître de conférences à l'université de Bretagne occidentale, Pierre GONTIER ou Anne-Marie LIESENFELT, maître de conférences à l'université de Paris X-Nanterre en sont d'autant plus méritoires. 

   Dans sa réalité quotidienne, la conquête de l'Orient achéménide s'apparente à une vaste entreprise de pillage des peuples vaincus et cela ne constitue pas une marque d'originalité... L'attrait du butin, des trésors perses prestigieux, constitue l'une des principales motivations de la guerre. C'est vers l'or, l'argent et les femmes de l'Asie que "se hâtaient les Macédoniens, comme des chiens", affirme PLUTARQUE dans sa Vie d'Alexandre (voir Les Vies parallèles des hommes illustres, composé entre 100 et 120, série de biographies d'hommes illustres du monde gréco-romain, organisées par paire, chaque paire mettant en parallèle un Grec et un Romain, extrêmement populaire, notamment dans les écoles et universités romaines...). Destructions (y compris des bibliothèques...), massacres, vêtements royaux, vases et statues dépecées à coup de hache sont le lot final de certains sièges de villes. Même si certaines villes sont épargnées, sur ordre (au grand dam des hommes de troupe... et de leurs accompagnateurs de toute sorte...), des grandes cités comme Persépolis n'y échappent pas. Il faut aussi ajouter l'habituelle mise en esclavage (lorsqu'elles ne sont pas encore esclaves...) des populations qui ont opposé une résistance forte. Le bétail humain peut alors être revendu par le commandement militaire au profit des caisses de l'armée. L'argent recueilli sert à couvrir les dépenses de l'armée. Les hommes, femmes et enfants comme les biens sont répartis entre les soldats méritants libres ensuite de les revendre ou de les échanger entre eux... La conquête de l'Orient se traduit sans doute par un regain des marchés d'esclaves, un des ressorts de l'économie antique. Les textes insistent parfois sur la discipline dans les armées, dont un des aspects est précisément une "bonne" répartition du butin parmi les soldats et officiers après la bataille, dans le calme et avec une organisation assez méticuleuse. 

A l'égard des peuples soumis s'exerce toujours le droit du vainqueur, considéré par les Grecs comme le propriétaire légitime des territoires conquis. Une partie de la grogne dans l'armée peut précisément, notamment vers la fin de l'expédition, se manifester à cause d'une certaine remise en cause de ce droit, au nom de l'amalgame socio-culturel voulu par Alexandre.

Le système fiscal achéménide, qui permet l'exploitation des campagnes, demeure inchangé. Alexandre conserve pour l'essentiel les cadres de l'ancienne administration, simplement mis au service du nouvel Empire. Les taxes et impôts payés au Grand Roi perse sont versées ensuite à Alexandre, dont les contrôleurs d'impôts jouent le rôle également de gouverneurs généraux des provinces. 

Selon ARRIEN, les richesses du pays, en particulier les épices et les parfums ont attiré le conquérant. Nourrissait-il également un vaste projet de contrôle du commerce entre l'Inde et la Méditerranée? La conquête de la péninsule arabe, un des derniers projets du roi, semble s'inscrire dans une telle optique commerciale. Qu'Alexandre ait eu ce projet ou non, ses conseillers et toute la floppée des marchands qui suivait les armées dans leur parcours visaient sans doute ce contrôle, une des causes récurrentes des conflits armées en Asie mineure et en Grèce depuis des siècles. 

     La quête du butin, motivation essentielle, ne serait-ce que pour appâter (aux enrôlement notamment) les troupes de l'armée, n'est pas la cause invoquée par le conquérant.

Celui-ci, par une série de mesures de propagande, laissa entendre que sa préoccupation première était la libération des cités grecques d'Asie Mineure du joug perse, le tout emballé dans une sorte de discours nationaliste grec (rappelons que la Grèce est alors très divisée en ces particularistes des cités...). Non sans mal d'ailleurs, car beaucoup d'intérêts grecs et perses s'entrecroisent encore... Alexandre s'investit officiellement d'une mission panhellénique qu'il accomplirait au moyen d'une "guerre de représailles" contre les Perses. Il s'agissait, pour le roi de Macédoine, de venger les Grecs des crimes autrefois commis par les "Barbares", mission ni propre à Alexandre ni très originale. La "croisade panhellénique" était l'objectif fixé par le texte fondateur, pour autant qu'on puisse le connaitre, de la Ligue de Corinthe créée par Philippe II en 337. Le père d'Alexandre projetait déjà la conquête de la Perse afin de "venger les grecs des profanations commises par les Barbares dans les temples de la Grèce", thème religieux qui fonctionne toujours bien dans presque toutes les parties du monde...

Philippe fit voter par la Ligue la "guerre de représailles", dont lui-même devait commander les opérations en tant que "stratège investi des pleins pouvoirs". Par ailleurs l'orateur ISOCRATE s'était déjà fait l'apôtre du panhellénisme au cours du IVème siècle. et avait eu des contacts avec Philippe.

Pour rendre crédible cette guerre de représailles, il fallait que les Grecs y participent tous pleinement. La Ligue de Corinthe mis sur pied une armée gréco-macédonienne par l'incorporation de contingents grecs dans l'armée. Il y eut ainsi 7000 fantassins et 600 cavaliers grecs sur un total d'environ 32 000 hommes, ce qui représente une bonne proportion. Par ailleurs, l'idéologie panhellénique se traduisit par de nombreux actes spectaculaires et de pure propagande : après la victoire du Granique, Alexandre fit triomphalement envoyer à Athènes trois cent tenues militaires perses en trophée ; après Gaugamélès, il proclama la fin de toutes tyrannie et le triomphe des lois "démocratiques". L'incendie de Persepolis, centre religieux des Achéménides, apparait comme l'ultime conséquence et comme le couronnement de cette guerre-là. Alexandre mettait fin symboliquement aux guerres médiques.

Dans l'iconographie officielle, Alexandre apparait comme le nouvel Hercule et le nouveau Achille, les anciens mythes, et l'Iliade et l'Odyssée d'HOMÈRE étant les références littéraires et mêmes populaires les plus répandues en Grèce et même en Asie Mineure. On retrouve d'ailleurs cette "lignée" jusque dans les mythes de la fondation de Rome...

D'innombrables objets sont fabriqués à la gloire de ce nouvel Hercule, fils de Zeus (et Alexandre devient en fait un fils de Zeus...) : statues, peintures, pendentifs... Mais surtout les pièces de monnaie frappée à son effigie (en posture artistique de Zeus) dont la circulation est amplifiée tout le long du parcours de la conquête, constituent des instruments démultipliés de propagande. La monnaie a remplit là sa deuxième fonction (idéologique) pleinement, à côté de sa fonction (marchande). Qui achète et vend avec cette monnaie honore le Souverain dont l'image est frappée sur chaque pièce et chaque lingot...

Quelles réalités se cachent derrière la façade idéologique?

Malgré tout, Alexandre remplit en partie la mission dont il s'était investi, en particulier en Ionie. On peut considérer que le conquérant libère Éphèse des Perses et de la tyrannie puisqu'il assure sous son autorité le rétablissement des institutions démocratiques. Cette "libération" se traduit par l'absence de tribut et de garnison. Mais le cas d'Éphèse ne peut être généralisé, car Alexandre se heurta également à la résistance de certaines cités grecques, en particulier dans le sud de l'Asie Mineure, où il est obligé de mener une dure campagne. Des cités subirent alors l'autorité directe d'un satrape nommé par Alexandre.

L'armée gréco-macédonienne n'était d'autre part pas aussi mixte qu'on pourrait le croire. L'élément macédonien y dominait en nombre mais surtout Grecs et Macédoniens n'étaient pas employés de la même manière. A part la cavalerie thessalienne, les troupes grecques servirent surtout à l'occupation du territoire. Des auteurs se demandent même si l'adhésion des Grecs n'étaient pas "forcées", s'ils ne servaient pas tout simplement d'otages par rapport aux autorités et familles grecques restées au pays... 

L'universalisme déclaré traduit un certain opportunisme. La "croisade contre les Barbares" se serait transformée en "fusion" des élites macédoniennes, grecques et perses? C'est que l'immensité du territoire conquis, le nombre important de points stratégiques... ne pouvaient être gardé uniquement par l'armée conquérante. Il fallait s'assurer, comme dans tous les grands empires, la collaboration des élites conquises, et une collaboration très active, à la mesure cette immensité et des grandes distances. Du coup, Alexandre s'est mis à concevoir une nouvelle idéologie - celle de la "croisade" devenant caduque avec l'anéantissement de la dynastie achéménide. Il se fait l'apôtre du dépassement de l'antagonisme Perse-Grec, ce qui fut d'ailleurs mal perçu par l'élite macédonienne.

C'est dans l'armée que devait commencer cette fusion, par une réforme en 324. Alexandre créa une cinquième hipparchie, ou corps de cavalerie, pour y intégrer essentiellement des Perses armés et entrainés à la macédonienne. A Suze, en 324, il intégra 30 000 jeunes Perses (épigones), dans des phalanges de type macédonien, mais distinctes et commandées par des Perses. Cela provoqua le mécontentement des vétérans qui manifestèrent leur colère lors de la "sédition d'Opis". Alexandre doubla également par l'intégration de troupes iraniennes, le nombre des hypapistes (troupes d'élites) qui constituaient sa garde personnelle. Par ailleurs, des aristocrates perses et indiens reçurent ou conservèrent leurs anciennes charges administratives. Certains se virent confier le gouvernement de provinces ou satrapies. 

Des mariages collectifs furent organisés entre Grecs, Perses et Macédoniens, plus ou moins forcés, tant dans l'élite que dans l'armée...

      Cette entreprise de fusion consolida le pouvoir d'Alexandre, qui se préoccupa aussi des conditions d'exercice de l'activité des nombreux personnels des temples et des lieux culturels, d'où la fondation de multiples Alexandrie dans tout le nouvel Empire.

Et c'est sans doute ce que les historiens retiennent le plus : la culture grecque, via ces nouveaux canaux, peuvent se diffuser sur l'ensemble des territoires conquis. L'hellénisme est d'abord culturel et ce sont, après la mort d'Alexandre, les différents chefs militaires qui se partagent l'Empire - et se font d'ailleurs la guerre pour agrandir chacun leur domaine - qui se chargent de faire perdurer l'activité intellectuelle de ces nouveaux foyers culturels. Malgré les destructions causées par ces guerres-là et les suivantes pendant la conquête romaine par exemple, ces foyers ont été suffisamment nombreux pour que reste cet esprit hellénistique qui finit par donner son nom à une période historique. Du rayonnement de la culture grecque, qui emprunte d'ailleurs plus à l'Ouest d'autre canaux, via notamment les cités marchandes de la Méditerranée, nait l'éclatement du monde grec, la fin de l'antagonisme entre la Grèce et l'Orient (pour faire place à d'autres conflits), de nouvelles conceptions de la monarchie... Le legs d'Alexandre n'est pas seulement la dissociation politique de l'Empire macédonien, celui-ci n'ayant pu assurer sa succession, si brutale et soudaine (effet conjugué des blessures et des épidémies) fut sa fin, mais aussi cette diffusion culturelle assurée par PTOLÉMÉE en Egypte (fondateur de la dynastie Lagide, qui règne jusqu'à l'occupation romaine, vers 30 av JC), ANTIGONE en Phrygie, en Lycie et en Pamphylie (qui étendit l'Empire des Antigonides à une partie de la Grèce, à l'Asie mineure et à la Syrie), SELEUCOS en Babylonie et en Syrie (Séleucides qui ne pourront garder que la Syrie jusqu'à l'occupation romaine en 64 av.JC), et d'autres qui reçoivent en succession de moindres territoires. Tous, entre deux guerres, surtout en Egypte, ont eu à coeur de répandre cette nouvelle culture hellénistique, dont Rome plus tard, à travers l'Empire romain, transmet un certain nombre de traits caractéristiques. 

Sous la direction de DELAVAUD-ROUX, GONTIER et LIESENFELT, Christian BOUCHET, Isabelle PIMOUGUET-PÉDARROS, Christian SCHWENTZEL, Sylvie VILATTE, Guerres et Sociétés, Mondes grecs, Ve-IVe siècles, Atlante, 2000.

STRATEGUS       

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4 octobre 2017 3 04 /10 /octobre /2017 16:06

   L'Empire fondé par Alexandre Le Grand (356-323 av JC), même s'il ne vécu pas longtemps de manière unifiée, constitue une sorte de précipité des configurations socio-politiques nécessaires à la formation et au maintien d'un Empire, même si précisément toutes les conditions n'étaient pas réunies pour qu'il perdure. Cependant, il constitue, de par sa formation et même de par son morcellement rapide, un Empire charnière dans l'histoire de l'Occident qui permet ensuite à l'empire romain d'advenir. C'est toute une époque, avec cet Empire, qui s'ouvre l'époque hellénistique qui propage sur de vastes territoires des manières de penser et de gouverner, avec tous les mouvements culturels que cela représente. Si les histoires du monde se focalisent sur l'"aventure", l'"épopée" de son fondateur, peut-être serait-il intéressant de s'attacher bien plus au devenir des royaumes qui sont issus de l'Empire macédonien. Ajoutons que de macédonien, sans doute cet Empire a une étiquette commode, car l'entreprise d'Alexandre le Grand et de son père avant lui, ne représente pour la Macédoine qu'une parenthèse (de près de cinq siècles tout de même) sans lendemain pour la Macédoine proprement dite. Sans doute doit-on la placer dans l'ensemble de l'histoire grecque (antique) au sens large.

   Comme l'écrivent Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, "la carrière politique et militaire d'Alexandre le Grand est unique dans l'Histoire. A l'exception de la percée mongole du XIIIème siècle, aucune tentative de conquête n'aura couvert un territoire aussi grand ni provoqué un choc aussi puissant en un temps aussi court".

"Alexandre, poursuivent-ils, reçoit son éducation d'Aristote (dont d'ailleurs il ne suivit pas tous les conseils mais dont la présence avec tous ses "collègues" est sans doute plus importante pour l'histoire culturelle qui suit...). Il succède à son père, Philippe de Macédoine (...) et hérite d'une armée puissante. Depuis la guerre du Péloponnèse, l'art de la guerre en Grèce a beaucoup évolué. La guerre s'est transformée en une activité technique et spécialisée. Les soldats sont des professionnels, bien entrainés et expérimentés, mais peu fiables. Philippe de Macédoine est parvenu à surmonter ce handicap en mêlant dans ses armées des troupes de mercenaires chevronnés avec un continent de miliciens attachés à leur patrie. Il a rééquilibré les diverses branches de son armée ; infanterie lourde et légère et cavalerie, et il a adopté les nouvelles techniques d'artillerie (par catapulte) qui se sont développées un peu partout en Grèce. Le choc, qui était réservé à l'infanterie lourde est désormais porté par la cavalerie. Les hoplites (fantassins casqués et cuirassés) macédoniens sont armés de piques qui sont deux fois plus longue que les piques traditionnelles."

Si son armée est un instrument de qualité, la situation politique dont hérite Alexandre est très précaire. Alexandre doit faire face à un grave agitation dans les terres conquises de Grèce et attaque sans tarder les cités les unes après les autres (tout en laissant Sparte...). Une fois la Grèce soumise, Alexandre se dirige vers la Perse en un vaste mouvement inverse de ce qui se passe d'habitude. En effet, l'histoire de l'Asie Mineure est une succession de tentative des empereurs perses d'étendre leur emprise vers l'Ouest. Après avoir battu Darius à Issos, il entreprend le contrôle systématique des ports de mers et des côtes du Levant. Après la prise de Gaza, Alexandre, délivré de l'hypothèque de la supériorité navale de l'Empire perse, peut s'attaquer au coeur de celui-ci. Et c'est à travers une véritable marche, malgré une infériorité numérique patente et avec un grand sens de la tactique tenant compte du relief, qu'il vainc Darius dans une bataille décisive (sur la plaine de Gaugamèles) et investit sans grande difficulté l'ensemble de l'empire perse, jusqu'au Nord-Est de l'Iran où il rencontre des guerriers aux tactiques de guérilla.

Outre les qualités tactiques de son armée, il accorde la plus grande importance à deux disciplines essentielles : la logistique et le renseignement. Suivant l'exemple de son père, il allège considérablement le cortège de chariots qui accompagnent généralement une armée en déplacement et en cantonnement. Il utilise de préférence des animaux de bât (mules, chevaux, chameaux) plus rapides, et contraint du coup le fantassin à porter lui-même sa panoplie et quelques provisions de marche. Il réduit même pour ses officiers le personnel d'accompagnement. Il fait du renseignement un usage constant, tant stratégique (informations sur l'état d'esprit de l'ennemi ou sur les ressources du pays) que tactique (utilisation systématique de cavaliers comme éclaireurs. Alexandre le Grand donne de plus une impulsion vigoureuse à la poliorcétique : tours, balistes deviennent des engins redoutables, servis par des ingénieurs renommés dont il s'entoure constamment tout au long de ses campagnes. (André CORVISIER).

Comme Napoléon loin après lui - qui a lu beaucoup sur lui - il s'entoure d'équipes de techniciens, ingénieurs et scientifiques de toute sorte, qui l'aident dans ses conquêtes, mais qui surtout, après celles-ci, doivent assurer le rayonnement de son pouvoir et des connaissances acquises. Dans le récit des campagnes militaires, on devrait bien plus mettre l'accent sur ce qui fait le succès des armées : la logistique, le renseignement, son accompagnement sur tous les plans, y compris sur des aspects jugés peu reluisants par une certaine morale.

Pour finir, il entreprend la conquête des marches de l'Empire achéménide : le Punjab. Lequel malgré la connaissance du relief - et la présence des éléphants de guerre - des rois rencontrés, il atteint les limites : ses troupes refusent de le suivre davantage. 

Depuis le départ de Macédoine, quelque 25 000 km avaient été couverts. Le retour s'effectue par terre et par mer jusqu'à Babylone, où Alexandre meurt brusquement (323 av JC). Tout au long du parcours et surtout au retour, Alexandre tente de pérenniser son entreprise par une fusion - mal acceptée d'ailleurs - entre les éléments civils et militaires macédoniens et perses, jusqu'à imposer des mariages gréco-perses parmi les supérieurs de l'armée et jusqu'à endosser les caractéristiques d'un roi oriental. Mais, après avoir vaincu tous les ennemies extérieurs, les rivalités internes prennent le plus d'importance dans les événements, et ce sont ces rivalités, après sa mort, qui contribuent à l'éclatement de l'Empire macédonien : les chefs d'armée se partagent les territoires. 

    Dans son enquête sur les sources de la guerre, Alain JOXE qualifie l'action d'Alexandre le Grand de "parcours sans défaut".

"Quand Alexandre, explique-t-il, succède à son père, à l'âge de vingt ans, il doit d'abord conquérir son propre héritage. cet héritage ne consistait pas seulement dans le royaume de Macédoine, mais dans la relation d'hégémonie particulière que Philippe avait imposée à la Grèce tout entière et qui affirme un nouveau critère du politique : les Grecs sont tous amis, leur ennemi est le Perse. C'est la paix générale, grâce à la fédération des cités : son conseil fédéral qui se réunissait à l'époque aux grands jeux (Olympie, Delphes et Némée), et son comité exécutif, siégeant à Corinthe. Le roi de Macédoine ne faisait pas partie de la ligue mais était hêgemôn à vie de la Grèce et, si le conseil fédéral décidait la guerre, il devait en confier la direction à Philippe. Philippe décidait en fait, de bien des choses et en particulier, en 338, il avait entraîné le conseil à déclarer la guerre à la Perse. Nommé autocrate (commandant avec pleins pouvoirs), terme qui servira plus tard à traduire le latin imperator, il interdit à tous les Grecs de servir les Perses, même comme mercenaires, mesure notoirement dirigée contre les Spartiates. C'est au moment où l'avant-garde de l'expédition était en train de franchir les détroits que Philippe est assassiné à l'âge de 46 ans. 

Le programme politique d'Alexandre était donc tout tracé par la définition de la paix et par le commandement de guerre, mis en place par son père. C'est un système qui, comme le pouvoir d'Athènes, jouit d'une "légitimité extérieure" fondée sur l'opposition à l'Empire perse, mais dépassant Athènes et ce que j'ai appelé le "code de Marathon". Le roi de Macédoine avait su imposer aux cités ce que Raymond Aron appelle une "paix d'hégémonie", par opposition à une "paix d'équilibre" et à une "paix d'Empire". Cette paix d'hégémonie définit le nouveau critère du politique en action. Alexandre est prêt à opérer ce bond qui va faire passer les Grecs de l'échelle de l'hégémonie intérieure à celle de l'Empire extérieur.

Le premier soin d'Alexandre est d'assumer entièrement ce code de légitimité politique. Or les cités grecque pensent le moment venu de secouer le joug". On pourrait se demander pourquoi, mais il suffit d'avoir en tête que cette situation politique ne plait pas à tous, et notamment à tous ces marchands qui ont fait auparavant d'une certaine prédominance maritime la base de leurs enrichissements. A tout honneur politique de plus, se rattache toujours des "préférences" économiques, en clair une certaine forme de tributs, même s'ils n'en portent pas le nom (n'oublions pas que la pratique des "otages" est toujours en vigueur ; l'honneur pour des jeunes aristocrates ou des fils et des filles de princes de vivre à la cour de la Macédoine est obligatoire...). "Il faut, poursuit notre auteur, réaffirmer à la fois l'unité-amitié de la Grèce et la dominance macédonienne. Dès la mort de Philippe, Démosthène, à Athènes, avait envoyé un ambassadeur au Grand Roi (de Perse) afin d'appuyer sur les Perses la fin du système macédonien : le "code de Marathon" est bien mort ; Thèbes qui, depuis Epaminondas, avait quelque titre à l'hégémonie, avait prétentieusement proclamé "l'indépendance de la Grèce". Les mouvements centrifuges pro-perses reprennent donc partout. Pour les arrêter, Alexandre se montre très modéré à l'égard d'Athènes qu'il considère comme une alliée qui n'a pas encore compris son dessein. Il se contente d'obtenir l'exil de deux conjurés (ce qui, à l'époque est très, très généreux...). Son propos est, en effet, clairement d'assumer l'héritage économique et politique de la cité attique et de se lancer avec l'approbation d'Aristote, son maître, à la conquête d'un empire dont les limites en Asie Mineure avaient été depuis longtemps proposées par Isocrate : une grèce qui s'arrêtait aux limites du royaume de Sardes et à la Cappadoce. Par contre, il marque durement son irritation contre les Béotiens en faisant raser thèse (plus dans les moeurs de son temps...) (...). Cet acte de terreur assoit son autorité : il établit, contre Thèbes, la hiérarchie, forme de critère d'action militaire. Il peut reprendre le projet d'expédition et se lancer à la conquête de l'Asie."

"Il faut noter qu'il se dote d'un outillage humain particulier aux conquérants : la duplication des logiciels de communication (politique) et de commandement (militaire) par des personnages "fidèles" à l'original. De tels "alter ego stratégiques" sont indispensables dans l'Antiquité et jusqu'à l'invention du télégraphe, étant donné les lenteurs de communication ; tous les conquérants en ont disposé. Mais ce n'est pas la seule raison qui est plus fondamentale et plus abstraitement liée au rôle de la "mémoire" en stratégie des moyens : tout homme politique, sur un itinéraire stratégique, a besoin d'alter ego (...). Ceux-ci sont susceptibles d'être transportés avec le conquérant ou, au contraire, laissés en arrière, fournissant ainsi au conquérant une sorte de don d'ubiquité. L'alter ego, qu'il laisse en arrière pour veiller sur la Grèce est Antidater, un doublet de Philippe, un ancien compagnon de son père qui se chargera fidèlement d'assurer ses arrières et de le représenter comme "toujours présent" en Macédoine et en Grèce, bases de départ de la conquête. Il enmène avec lui un autre alter ego de Philippe, Parménion, vieux guerrier qui représentera l'ancien code politique macédonien à la fois hiérarchique et égalitaire, pendant toute la conquête de l'Empire acheminée." Si Alain JOXE emploie le mot alter ego, expression forte en comparaison de "représentant du roi ou de l'empereur", c'est pour montrer que physiquement, ce personnage est Alexandre personnifié sur place, avec toute son aura et toute son autorité, sa personne étant aussi sacrée que lui, et son action étant quasiment la même, en tout cas présentée comme exactement la même...

"Du point de vue du "critère du religieux", Alexandre est un héros de la pluralité divine (de son vivant, faudrait-il souligner...). C'est avec l'appui de tous les dieux possibles (de toutes les villes hêgémôn) qu'il se prépare à affronter les Perses. Ceux-ci, malgré leur flexibilité administrative, constituaient un système monothéiste militant, marquant, chaque fois que cela paraissait nécessaire, la prééminence absolue du Dieu unique du mazdéisme, et se mettant à dos les temples d'Egypte et de Babylone (seul Yahvé trouvant grâce à leurs yeux). L'unification de la politique d'Empire et de la religion d'Empire, tentation récurrente des empires asiatiques, minait la politique acheminée." Alain JOXE montre bien le contraste entre les deux conceptions du religieux et du politique que cela constitue. C'est pourquoi la conquête d'Alexandre se fait sur tous les points de vue économique, religieux, politique, militaire. Et cela est sans doute le plus essentiel, que de concevoir une invasion globale des territoires et des mentalités. Car cette conquête, dans les faits concrets, n'est jamais qu'un parcours sinueux de lieu en lieu stratégique, à travers des reliefs souvent hostiles. Mais un parcours, même limité géographiquement aux pourtours des villes et des voies terrestres ou maritimes, qui résonne alentours, de proche en proche, dans chaque village, idéologiquement.

La conquête d'Alexandre se fait ensuite en trois étapes très nettes (...). La première est la conquête de la Méditerranée orientale (et ses quatre zones de conquêtes) : des villes d'Ionie, de cette partie de l'Asie Miennes jusqu'à l'Haly, l'ancienne royaume de Crésus, de la côte phénicienne, en particulier de Tyr, de l'Egypte où il est accueilli en libérateur et fait Pharaon (à la suite d'un pèlerinage au temple d'Amon où il se pense investit d'une mission divine - car en fait Alexandre est aussi sujet au mysticisme que ses contemporains...).

"Ces quatre zones de conquête sont précisément celles qu'Athènes n'avait pas réussi à maîtriser ou à détruire. il n'y manque que l'Italie et la Sicile. Jusque là le Macédonien est bien l'héritier du rêve impérial athénien. Mais en restaurant les cités ioniennes et en détruisant la puissance de Tyr (vieux rêve grec), il s'engage à maîtriser la fonction d'échange de l'économie-monde de l'Orient tout entier. Puis, en assumant la royauté pharaonique, il ne cherche pas tant à comprendre les recettes de production planifiée étatique qu'à s'imaginer comme "Dieu" de tout le bassin oriental de la Méditerranée et donc de réarticuler l'un sur l'autre les composants hétéroclites qu'étaient l'Egypte pharaonique, la cavalerie macédonienne et la cité grecque. La fondation d'Alexandrie permet à l'hellénisme de se greffer directement sur le système productif de la grande usine à grains d'Egypte (le grenier du monde antique... très loin des espaces désertiques actuels) et d'en faire les bases arrière du réseau international des cités marchandes. Le projet d'expansion de l'hellénisme cesse de rester tributaire, comme cela avait été le cas d'Athènes, d'une agilité chrématistique marginale (basée sur la bonne gestion d'une petite mine d'argent) d'une flotte dont la valeur repose sur le sens civique du démos et d'un réseau de comptoirs toujours menacés. C'est, avec un changement d'échelle, un nouveau mode d'articulation de la cité sur la paysannerie asiatique. En installant la cité grecque au flanc même du delta du Nil, comme le centre d'un nouveau grand racket, Alexandre va bien au-delà des petites entreprises coloniales des cités grecques, y compris d'Athènes. On peut dire que l'hellénisme a trouvé dans l'Egypte sa banque, mais aussi que l'Egypte a trouvé dans le Macédonien son soldat. La relation de hiérarchisation ambiguë entre pouvoir militaire et pouvoir économique n'est jamais stable, mais c'est une oscillation perpétuelle entre la domination de l'un ou de l'autre."

D'ailleurs, il y a sans doute une autre façon de raconter l'histoire de la Méditerranée en se centrant sur l'Egypte, pivot de puissance romaine plus tard, et pivot de puissance arabe encore plus tard....

"Autrement dit, au terme de cette première tranche de conquêtes, à laquelle sans doute la plupart des Grecs et des Macédoniens auraient souhaité qu'il se limite, Alexandre a fait l'unité politico-militaire du monde de la Méditerranée orientale : il en est devenu l'"empereur" au sens que nous donnons à ce terme. Tout se passe, en outre, comme si par le contact avec le dieu Amon en Egypte, il était aussi chargé d'une mission d'agrégation sans fusion et sans combat de la pluralité divine et agissait en fonction du critère religieux comme Sauveur. Enfin lui-même, en tant que conquérant militaire, découvre qu'il ne peut s'arrêter, n'ayant fait qu'écorner l'ensemble d'une économie-monde dont il pressent les prolongements et l'appel, au-delà des rives de sa mer : c'est le début de la poursuite qui l'amènera au fond de l'Asie.

La deuxième étape commence alors, il entre en Babylonie et, après avoir battu Darius à Gaugamèles, il pénètre en vainqueur à Babylone qui se donne à lui, sans résistance, comme l'Egypte. Alexandre se fait alors consacrer dans l'antique temple de Marduk. Il collectionne les divinités protectrices. Il est le contraire d'un conquérant agissant au nom d'un dieu contre les autres dieux ennemis. Il rejette la confusion du politique et du divin. Le voici donc en possession, sans contestation, des deux noyaux préhistoriques où est apparu l'Etat. Il doit, alors, poursuivre encore le Roi en fuite et détruire le lieu d'origine de la puissance perse, Persepolis, qu'il pille et rase de fond en comble. Puis il se rue à la poursuite de Darius, jusqu'à Esbatane et dans les régions plus lointaines de la Perse profonde, jusqu'en Afghanistan à la conquête des satrapies perses d'Asie centrale qui touchent aux barbares nomades des steppes.

L'itinéraire suivi n'est pas celui qui avait naguère servi à la constitution de l'Empire de Darius (...), la Perse avait conquis les terres hautes de Médie, et l'Anatolie jusqu'à l'Ionise avant de conquérir la Babylonie. Alexandre ne suit pas l'itinéraire inverse des Achéménides : une fois absorbée l'Asie Mineure hellénisée, il s'attaque aux vieux noyaux irrigués, centres de haute productivité de l'économie-monde, nilotiques et mésopotamiens, de la "genèse" de l'Etat, accoutumés depuis des millénaires à vivre par phases sous le joug militaire de quelque peuple marginal conquérant venu du nord. C'est ensuite seulement qu'il se lance à la conquête violente des bases de départ du système achéménide, remontant de la base au sommet de cet organigramme fondamental."

Alain JOXE veut guider le lecteur vers ce qu'il juge important dans les conquêtes : les itinéraires de conquêtes, qui touchent tour à tour les centres importants des royaumes ou empires constitués auparavant, autant de villes, de place-fortes, de centres commerciaux ou même de noeuds de circulation des hommes et des marchandises, des lieux de richesses, qu'elles y soient produites ou qu'elles y circulent obligatoirement, compte tenu des contraintes géographiques et climatiques. Il ne s'agit bien évidemment pas d'investir tout un territoire, mais de se servir de la maîtrise de tous ces lieux pour constituer un Empire, une entité politique - surtout politique, générateur de tributs et d'impôts - reconnue sur l'étendue "utile" de ce territoire. Et pour cela, il faut passer par des chemins, des routes, terrestres ou maritimes, "sécurisés" qui permettent de tout canaliser : marchandises, esclaves, honneurs....

D'ailleurs notre auteur fait une pause dans la description des campagnes d'Alexandre pour l'écrire clairement : "Considérons un instant que l'organigramme fondamental de tout Empire est l'organigramme du racket, c'est-à-dire le parrainage par un groupe violent d'un groupe producteur. Alexandre procède dans un certain ordre : il cherche à retrancher le fondement économique de la puissance acheminée avant d'attaquer son système militaire. Il "libère" les terres basses et les grandes organisations hydrauliques pour conquérir ensuite les plateaux iraniens d'où étaient issues les aristocraties cavalières conquérantes de la nation perse."

Vu l'étendue de ces conquêtes, "il utilise cependant immédiatement la société perse comme pépinière de fonctionnaires et réalise, précisément à l'issue de cette deuxième tranche de conquêtes, la fameuse opération de mariage collectif qui scelle l'unité des Perso-Macédoniens pour la domination de l'Egypte-Babylonie. Mais il agit toujours dans le respect des usages des temples (qui pourtant attirent par leurs richesses, notons-le, les convoitises de ses troupes), ces conservatoires de savoir politique antérieurs à l'invention de la guerre de conquête et qui l'ont coopté comme leur héros (et protecteur...).

En quittant les rives de la Méditerranée, Alexandre fut conduit à "changer de nature", c'est-à-dire à modifier quelque peu son code de conduite politique. Il entre en opposition avec le vieux lieutenant de son père, Parménion, qui non seulement s'est déclaré hostile à la conquête au-delà de l'Hales, et se serait contenté des propositions de Darius, mais encore s'oppose nettement à l'orientalisation du pouvoir du roi qui tente alors d'imposer aux Macédoniens la prosternation rituelle. Alexandre doit (donc) faire exécuter cet anti-héros, dépassé par les dimensions nouvelles de l'entreprise de conquête et dont la critique devient insupportable non pas en en soi, mais dans le lieu où il s'est transporté." Il faut bien voir que les spectateurs de cette querelle ne sont pas seulement les éléments de l'armée et/ou toutes les équipes qui vont avec, mais également - et surtout sans doute - (car enfin, ces hommes grecs sont habitués aux débats, même un peu chauds...) tous les dignitaires et les populations conquis, qui ont, eux, une notion tout autre de l'autorité d'un chef...

"La troisième étape de la conquête est celle qui va le mener en Inde jusqu'à l'Indus et le verra naviguant au retour, par le golfe persique. Sans s'étendre sur cette entreprise étonnante, il faut rappeler que la victoire d'Alexandre en Inde est une demi-victoire seulement, qu'ils se rend si bien compte de la fragilité de son succès qu'il conserve son titre de roi à Porus, le vaincu de la bataille de l'Hydaspe et, finalement renonce à poursuivre au-delà, vers le Gange, sous la pression de ses troupes qui estiment que, cette fois, les limites sont atteintes (et, disons-le, les pertes bien plus importantes...)". Alain JOXE pose bien la question : quelles limites? Car il ne s'agit là pas seulement d'impasses ou de demi-impasses militaires. Il y a aussi chez Alexandre sûrement le sentiment que la retraite risque d'être plus périlleuse que l'avancée. 

"Pour Alexandre, qui plaide sur le front des troupes macédoniennes assemblées sur la rive du fleuve Hyphase, en faveur de la poursuite de l'expédition, ils ont atteint la limite au-delà de laquelle on a intérêt à continuer plutôt qu'à revenir en arrière, parce que, la terre étant entourée par l'océan, on est presque déjà, en allant plus loin, sur le chemin du retour. En outre, un conquérant qui retourne strictement sur ses pas a l'air battu. Alexandre vit dans une géographie fantasmatique, fondée sur les périples phéniciens et déformée par une sorte de besoin maladif de poursuivre indéfiniment, toujours plus avant, l'exploration du monde (...°). Notre auteur est peut-être un peu sévère : le fantasme d'Alexandre est simplement fondée sur les connaissance cartographiques de l'époque (n'a-t-il pas d'ailleurs avec lui les cartographes les plus compétents de son temps, qu'ils soient Grecs ou pas?...), et la lassitude de ses troupes ne provient pas seulement de leur fatigue et de leur vieillesse. C'est que ses chefs sont là de fait qu'ils ne peuvent pas réellement profiter de leurs conquêtes (dont en plus ils sont mis en demeure de partager avec des conquis...). Ils désirent, comme le rappelle d'ailleurs Alain JOXE que la conquête soit réservée à un continent plus frais qu'on va recruter en Grèce au retour.

"La vision de la conquête qu'Alexandre et ses compagnons partagent sans aucun doute, c'est que l'Empire se fabrique par l'expédition, qui prend les peuples comme au lasso dans le cercle de sa marche triomphale. Le seul argument présenté par les militaires, c'est leur fatigue et donc  un doute sur l'espace qu'il reste à parcourir en poursuivant en avant." Après tout, les cartes semblent devoir être modifiées au fur et à mesure qu'on avance. "Doute justifié : le tour de l'Afrique n'est pas aussi court que l'imaginait Alexandre. Il n'est pas possible d'y parvenir en poussant vers le Gange. C'est avec prudence et bon sens (les cartographes devaient sans doute se diviser eux aussi...) que les Macédoniens souhaitent une relève. Mais dans leur contre-argumentation, il y a le rappel de deux directions stratégiques, bien plus efficaces et plus raisonnables pour la constitution d'un Empire hellénique centré sur la Grèce : l'expédition en Mer Noire, l'expédition de Carthage et contre l'Afrique au-delà de Carthage, jusqu'aux colonnes d'Hercule, mais en passant par la Méditerranée. Alexandre furieux s'est retiré sous sa tente. Puis, finalement, il accepte l'opinion du peuple. En renonçant à poursuivre, au-delà de l'Hyphase, toutefois, il ne revient pas sur ses pas mais envoie une partie des troupes longer par le désert la rive du golfe persique, tandis que lui joint par mer l'Inde et la Mésopotamie. Il a touché les limites de son économie-monde : celle qui s'était d'ailleurs organisée dès les premiers empires sumériens. Mais il n'a pas su cependant remplir le contrat divin qui lui avait été suggéré par les prêtres d'Amon et doit renoncer à unifier les trois Temples (Egypte, Mésopotamie et Inde). Dans la tradition arabe et persane, Alexandre est un héros précurseur de l'Islam : il a, en effet, rassemble un instant toutes les terres du califat, et fondé à ce carrefour des trois continents le "Dar" commun des navigateurs, des marchands, des irrigateurs, des montagnards et des nomades, mais sans la révélation du Dieu unique."

 

La bibliographie sur Alexandre le Grand est surabondante.

Pour les sources antiques :

Flavius ARRIEN, historien romain de langue grecque du IIème siècle (95-175), avec L'anabase ou Expédition d'Alexandre qui donne une description fiable et détaillée des campagnes militaires, la source préférée des auteurs contemporains. On trouve des extraits de L'Anabase d'Alexandre le Grand, dans une traduction de Pierre SAVINEL, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990. Ces extraits sont tirés d'un ouvrage, qui reprend aussi le texte "Flavius Arrien : entre deux mondes, de Pierre VIDAL-NAQUET : L'Anaphase d'Alexandre le Grand, éditions de Minuit, 1984.

La Vulgate d'Alexandre Le grand, qui mêle faits tangibles et légende, écrite par CLITARQUE, contemporain de la conquête de l'Asie, est la source commune des historiographies antiques, Didore de Sicile, Trogue-Pompée et QUINCE-CURCE. On l'oppose parfois, même si on en tire souvent des éléments, à l'Anabase d'ARRIEN et des écrits de PLUTARQUE, lesquels s'inspirent des Mémoires d'ARISTOBULE et de PTOLÉMÉE, deux lieutenants d'ALEXANDRE LE GRAND. On peut se référer pour bien s'y retrouver à Historiens d'Alexandre, Les belles lettres, 2001. 

 

Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988, Alexandre le Grand, rédaction de R. LONIS. Pierre BRIANT, Alexandre le Grand, PUF, Que sais-je?, 2005. CLOCHÉ, Alexandre le Grand, 1961. John Frederik Charles FULLER, The Generalship of Alexandre the Great, Londres, 1958.

 

STRATEGUS

 

 

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27 septembre 2017 3 27 /09 /septembre /2017 12:53

    L'Empire assyrien est considéré comme le premier empire militaire qui dépasse les différents systèmes bâtit autour des cités-Etats précédents. 

   Rappelons avec Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND que l'Empire assyrien vient après de "brèves tentatives d'instaurer un Empire tel celui de Sargon, ou celui, plus durable, de Babylone. Quant à l'Egypte, elle ne se militarise qu'à partir du Moyen Empire avec la XVIIIème dynastie, celle des Ramsissides.

"Placée au nord de la Mésopotamie, l'Assyrie se trouve dans une position de grande vulnérabilité vers les XVe-XIVe siècle avant notre ère. Au Sud, Babylone, alors dominée par les Kassites, à l'est, les montagnards agressifs du Zagros, au nord, le royaume de Mitanni.

L'Assyrie se dote, au XIVe siècle (...), d'une armée remarquable, fondée sur une infanterie lourde, disposant d'armes en fer et d'instrument de siège. L'expansion assyrienne connait deux phases bien distinctes : 

- du XIVe au XIIIe siècle ;

- du IXe au VIIe siècle (Nouvel Empire).

Au cours de la première phase, les Assyriens conquièrent le royaume de mitanni, mais au-delà, la puissance hittite reste considérable, et les Assyriens se heurtent au royaume d'Ourartou qui leur tien tête. En revanche au sud, les Assyriens l'emportent sur les Kassites et s'emparent de Babylone. La désagrégation de l'empire hittite au début du XIIIe siècle offre à l'Assyrien la possibilité de s'étendre en direction de la Méditerranée où elle rencontre par ailleurs une vive résistance de la part des Araméens.

La grandeur militaire de l'Empire assyrien est surtout le fait du Nouvel Empire (...), qui perfectionne l'outil militaire unique à l'époque qu'est l'infanterie assyrienne. Une série de grands souverains conquièrent la Syrie, contrôlent à nouveau l'ensemble de la Mésopotamie et s'emparent de l'Egypte, constituant ainsi le plus vaste empire de la région avant celui des Achéménides au Ve siècle avant notre ère.

Tiglathpileser 1er (1115-1077) restaure brièvement la grandeur assyrienne et introduit l'usage systématique de la terreur qui compense l'infériorité numérique des Assyriens, très souvent en lutte sur plusieurs fronts. La guerre devient une activité chronique, saisonnière et rentable, ayant pour but l'appropriation violente des biens et des personnes (esclave).

Tiglathpileser III (745-728) étend encore les régions contrôlées par l'empire jusqu'en Egypte portant la logistique de l'Assure jusqu'à ses limites. Shalmaneser V (126-722) écrase la rébellion des Araméens de Damas et celle de leur allié, le royaume d'Israël, qu'il détruit (722) ; une partie de la population d'Israël est déportée en Mésopotamie. Le royaume de Judée est abattu par Sennacherib (705-682), et Esarhardon (681-670) conquiert la Basse-Egypte, puis Memphis (671). Assurbanipal III (668-625) est le dernier de la grande lignée des souverains assyriens qui, avec ténacité, poursuivent une politique expansive dont l'issue leur sera fatale lorsque leurs lignes de communication s'étendront au-delà de la  capacité de contrôle du pouvoir central.

L'Empire assyrien s'effondrera brusquement en - 612 sous l'offensive conjuguée des Mèdes, des Babyloniens et des Scythes.

Le zénith de l'armée assyrienne se situe entre le VIIIe et le VIIe siècle. Peut-être pouvait-elle compter jusqu'à 150 000 hommes - un chiffre très rarement dépassé avant le XVIIe siècle de notre ère. Elle comprenait, outre l'infanterie et la cavalerie, des corps spécialisés de sapeurs, de génies, d'infanterie de montagne. L'art du siège était déjà pleinement maitrisé. Bien que la cavalerie soit développée, le chariot, pour les dignitaires, reste à l'honneur lorsque le terrain est propice. La logistique assyrienne permettait à l'armée d'opérer jusqu'à 1 500 km de ses bases."

    Ce petit rappel, inutile pour ceux qui connaissent bien l'histoire de l'Antiquité, permet de bien situer dans le contexte spatial et temporel, un certain nombre d'éléments qui expliquent l'expansion et le maintien d'un Empire. Certaines méthodes et réalisations inspirent bien après sa disparition, nombre d'autres empires et font partie d'un "savoir stratégique" plus ou moins bien maitrisé.

   André CORVISIER rappelle que "la stratégie des "Sargonides" consista à implanter des forteresses contrôlant un réseau routier chez les peuples vaincus et à y installer des prisonniers de guerre enrôlés. A partir de ces bases, ils lancèrent des expéditions chez les voisins destinées à lever des tributs, véritable razzias d'Etat qui soutenaient l'économie du royaume. Les résistances étaient réprimées avec férocité et donnaient lieu à de véritables mises en coupe réglée.

La royauté assyrienne faisait du souverain le champion des dieux et lui résister était un péché et un crime. Une organisation commune s'étendait sur militaires et civils et s'appuyaient sur les "fidèles du roi" (ardenes) qui lui devaient obéissance en échange d'aide et protection, obligations établies par un engagement juré lors d'une cérémonie. Les ardenes fournissaient au roi, fonctionnaires, officiers et soldats dévoués. Tous les sujets avaient le droit de renseigner le roi. Les informations étaient recueillies et centralisées par les gardes du roi", sorte de Deuxième Bureau. Les "yeux et les oreilles du roi" utilisaient l'action des Dajjalis ou éclaireurs qui sillonnaient les pays vassaux et le roi entretenait à l'étranger de nombreux espions. Les transmissions étaient assurées par des courriers express et par des signaux de feu.

L'armée assyrienne réalisa une synthèse entre la traditionnelle phalange sumérienne de fantassins lourds et les enseignements des Hittites concernant le cheval, l'usage du fer et les chars. Les troupes étaient organisées suivant le système décimal, avec des cadres très hiérarchisés (...). L'infanterie se composait d'archers et de "boucliers", fantassins lourds armés de piques et d'un grand bouclier. La ligne de combat était composée de binômes archer/bouclier, le bouclier protégeant les deux hommes. Les Assyriens perfectionnèrent les chars, mais ceux-ci devinrent plus lourds, montés par un maitre de char, un cocher et un ou deux "tiers-charristes". On y retrouvait aussi le binôme archer/bouclier. De plus ds chars étaient destinés au transport des hommes et des armes. Ainsi s'étaient constituée une sorte d'infanterie montée."

Après avoir détaillé en quoi consistait leur charrerie et leur corps de génie, André CORVISIER note une caractéristique, réputée parmi les contemporains, de l'Empire des Assyriens. "L'Empire des Assyriens reposait en partie sur la terreur inspirée aux adversaires, dont ils firent une arme de dissuasion. Tandis que les Annales qu'ils ont laissées exaltaient l'invincibilité des rois, les bas-reliefs montraient complaisamment les supplices infligés aux ennemis. Par contre, les correspondances conservées, étudiées par Mme (Florence) MALBRAN-LABAT (L'armée et l'organisation militaire de l'Assyrien d'après les lettres des Sargonides trouvées à Ninive, Genève-Paris, 1982) laissent une image assez différente et beaucoup plus terre à terre de la vie des soldats. Quoi qu'il en soit, les Assyriens suscitèrent beaucoup de haines et succombèrent à une coalition des peuples voisins (prise de Ninive, 612 av JC)." On peut consulter, comme l'auteur, le livre de J. F. ROLLAND, Aristocrates et mercenaires au Moyen-Orient, dans Histoire universelle des armées, tome I, chapitre III.

      Traitant de "l'impasse assyrienne", Alain JOXE décrit les caractéristiques de cet Empire en sociologie de défense. 

"L'Empire militaire de Rome fut capable de "coller" ensemble un Etat logistique ancien, comme l'Egypte, une nébuleuse de cités marchandes ouvertes, comme la Grèce, un conglomérat de tributs comme la Gaule, sans les confondre ni les homogénéiser ni chercher à le faire par la violence au service de l'organisation. Pourquoi? Parce qu'on savait déjà en Orient, stratégiquement parlant, depuis fort longtemps, que quand c'est l'organisation du militaire qui l'emporte sur tout autre facteur, et se mêle d'accompagner dans le détail, de manière totalitaire, chaque relation de production par une relation de menace, il arrive que le système cesse assez rapidement de jouer le rôle "néguentropique" qui est celui de toute organisation politique."

Par néguentropie, notre auteur entend un facteur d'organisation des systèmes sociaux et humains, qui s'oppose à la tendance naturelle à de la désorganisation (entropie), extension de la notion exposée d'abord par  le physicien français Léon BRILLOUIN (La science et la théorie de l'information, 1956) pour les systèmes physiques, reprenant là un concept initialement introduit par le physicien autrichien Erwin SCHRÖDINGER en 1944 dans son ouvrage Qu'est-ce que la vie? Cette notion de néguentropie dans les systèmes sociaux est utilisée entre autres par Edgard MORIN (La nature de la société, 1974).

"L'histoire de l'Empire assyrien est, à cet égard, exemplaire. La production de destruction devenant supérieure à la production de structure organisationnelle, l'Empire assyrien s'est effondré d'un seul coup, cédant la place à une restauration de l'Empire babylonien dans une zone de souveraineté réduite au vieux territoire de "Sumer et Akkad". Celui-ci renoue alors avec de vieilles coutumes sécuritaires bien plus logistiques et pacifiques que "militaristes", l'achat du daprt des barbares ou leur mercenarisation."

"Ce qui s'est passé en Mésopotamie entre 1375 et 1047, puis, surtout, entre 909 et 612 av JC concerne très précisément le rapport entre la technique militaire, sans cesse perfectionnée par les Assyriens et les techniques agricoles; également perfectionnées sous leur Empire, mais insuffisamment. "Colosse aux pieds d'argile", l'Empire assyrien s'est souvent démantibulé, comme aujourd'hui l'Empire soviétique et demain, peut-être, l'Empire américain. Avec les Assyriens, on était sorti du train-train socio-militaire qui entrainaient les peuples du croissant fertile dans des cycles sans fin de prospérité et d'invasion. Les Assyriens sont des volontaristes de l'ordre et de la mise au pas.

C'est sans doute, poursuit-il, sous l'Ancien Empire assyrien que fut mis au point, dès 1800 (...) pour la première fois, une organisation militaire basée sur un recensement général fournissant l'assiette des milices locales et l'incorporation des recrues dans des unités permanentes, jouissant de congés réguliers ; en outre, l'organisation d'une intendance et d'un service de renseignements. Ces principes d'organisation ont peut-être servi de modèle à l'Empire babylonien de Hammurabi qui leur succède. Mais refoulés une première dois dans leurs bases de départ, les Assyriens, entre l'Ancien et le Moyen Empire, paraissent avoir subi une lobotomie (en fait, pensons-nous, la transmission culturelle de génération en génération n'est pas toujours réalisée...) : tout en restant fidèle au système des milices locales rassemblées sous commandement royal pour la guerre, ils ont oublié l'intendance. La "production de milices" est immédiatement vouée non pas tant à la défense ou à la conquête qu'au pillage. Ils commencent leur expansion par des razzias sur les peuples voisins qu'ils ne cherchent pas nécessairement à conquérir. Ils ont inventé dès le Moyen Empire, sous Salmanasur Ier (1273-1244) et Tukulti Ninurta Ier (1243-1207), la pratique du génocide et de la déportation massive destinées à détruire la substance des nations soumises et à les transformer en commandos de travailleurs déracinés. L'extension maximale de l'Empire est atteinte sous Téglath-Phalasar Ier, puis les Assyriens retournent à leur noyau primitif, redevienne un royaume.

Ayant résisté aux Araméens qui bouleversent tout vers 1050, les Assyriens reconstituent encore une fois leur royaume vers 900, puis un Epire conquérant, en se conduisant selon les normes destructrices inventées au Moyen Empire. Evidemment, ils finissent par imposer leur souveraineté sur les provinces ainsi soumises et dépecées. Mais ils continuent à y conserver une mentalité de conquérants pillards. Le pouvoir royale ne se renforce pas au cours de cette expansion rapide mais, au contraire, doit déléguer ses prérogatives locales à une très haute noblesse militaire de cour qui finit par se mettre à dos non seulement les provinces mais la "petite noblesse assyrienne" dépourvue de responsabilités politico-économique. Une première révolte de la petite noblesse d'Assyrien est écrasée en 827 avec l'appui de Babylone (qui préfère le maintien d'un roi affaibli par de grands apanages). Il faut attendre le règne de Téglat-Phalasar III (746-727) pour que triomphe une révolution de la petite noblesse qui s'empare du pouvoir royal et restaure le pouvoir central du roi, éliminant les grands gouvernerais nobles. Le roi organise alors une armée permanente mercenaire d'origine étrangère, qui constitue à la fois sa garde et le noyau du dispositif militaire d'annexion. Mais la stratégie de l'Empire peut se ramener à une tentative constante de s'emparer et de contrôler les centres de production anciens et rationalisés du monde antique, à savoir la Babylonie, l'Elam et l'Egypte.

Cet accès aux sources principales du surplus, ce parasite, sont évidemment rendus nécessaires à l'entretien d'une armée qui devient la spécialité assyrienne et le lieu d'une extraordinaire activité novatrice, mais qui est, par là même, très coûteuse. Par cette définition dans ce qu'elle a de général, c'est-à-dire comme parasite, la stratégie impériale assyrienne est comparable à l'Empire de Rome : le rapport entre l'Occident romain et l'Orient est conforme au rapport entre l'Assyrien et la Babylonie/Elam/Egypte. Un système militaire supérieur domine pendant un cycle un système de production supérieur. Mais la priorité stratégique des Assyriens reste la domination directe des zones de production et non leur "protection" (comme ce fut le cas de Rome, qui fut même "cooptée protectrice" en Asie). Cette tâche de pillage/parasitage détourne les souverains de veiller sur la frontière nord, et c'est de là que viendront les envahisseurs.

L'équilibre social interne, et notamment le triomphe d'une classe de petits notables locaux, ne créa pas les conditions les meilleures pour permettre au roi d'accumuler des ressources, et la vocation militaire du système assyrien est lancée aussi par l'avidité de cette noblesse nombreuse. Jusqu'au bout, les Assyriens organiseront leur expansion et leur défense intérieure sur le mode purement militariste de l'épreuve de force, de la déportation, des tortures et du massacre. Dans le déferlement de l'invasion scythe qui suit la mort d'Assourbanipal en 631, l'Assyrie, battue militairement ne peut pas se protéger. Le pharaon Néchao, qui s'est affranchi des Assyriens, n'a sans doute pas la force de battre les Scythes, mais il achète, sans problème, leur départ d'Egypte.

Cet épisode est exemplaire : en se consacrant à sa machine militaire permanente et à son amélioration des ressources excessives, l'Empire assyrien n'avait-il pas fait courir un risque aux deux grands foyers de civilisation? Celui de voir partout la mort, le génocide, le pillage, l'emporter et détruire au lieu de protéger les techniques néolithiques de l'agriculture communautaire irriguée et de l'économie royale-sacerdotale planifiée, qui sont l'ornement de l'humanité du IVème millénaire au VIIe siècle avant JC? Ne fallait-il pas renouer avec une coutume moins coûteuse, illustrée par Néchao : e défendre des barbares par des dons, les utiliser comme sa propre armée et par là, les civiliser?

Lorsque les Assyriens s'effondrent, battus par les Mèdes (...), c'est sous les coups d'armées ui se sont toutes formées à leur école. Il faut certainement une grande habileté à l'Empire néo-babylonien qui se reconstitue, et à la dynastie saute qui fait renaître l'Egypte, pour remettre en place un système plus traditionnel d'équilibre. Ce qui est visible, c'est que les techniques de production stagnent tandis que les techniques de destruction ont fait un bond en avant. Si un "chercheur" de cette époque avait été conscient de cette tendance, il aurait sans doute cherché à définir quelles étaient les techniques proprement militaires transposables en techniques de production, de telle sorte qu'une partie du progrès des forces destructives soient réinjectées dans l'intensification de la production." Notre auteur consacre par ailleurs dans son étude de sociologie de défense énormément de pages sur le système militaire romain et sans doute considère-t-il que l'Empire a réussi en partie cela, à travers notamment la légion.

"Une des pratiques que la terreur militaire assyrienne avait rendue possible, c'était l'arrachage de populations entières à leur pays d'origine, leur réduction massive en esclavage, leur déportation par le Roi dans le lieu qu'il décidait pour telle tâche productive qu'il envisageait. Le résultat de cette série de brassages (qui, notons-nous est réalisé avec beaucoup moins de violences ailleurs et dans un autre temps...) avait été , paradoxalement, l'homogénéisation de la culture assyrienne autour de la langue araméenne, une langue de "personnes déplacées", appartenant déjà à une culture méditerranéenne et marchande plus ouverte que le militarisme assyrien.

L'esclavage d'Etat relié à l'attachement à la glèbe, constituait en Mésopotamie, en Anatolie et en Egypte, une combinaison de statuts personnels en mosaïque qui mérite sans doute le nom d'"esclavage généralisé". Mais cet esclavage généralisé qui restait dans la main du souverain, en tant que propriétaire éminent de la terre et de l'eau (avec notons-le toute la mythologie qui va avec) ou en tant que chef de l'entreprise royale alimentée par la déportation, était évidemment administré par une hiérarchie de fonctionnaires royaux et ne pouvait atteindre qu'une productivité infime. La privatisation de l'esclavage apparait alors comme le moment d'une invention qui permettait de détourner une partie de la force militaire vers l'acquisition de moyens de production dont la productivité supérieure serait acquise par l'intéressement direct des particuliers, se substituant à l'intérêt général du roi. La sortie en marche arrière de l'impasse assyrienne est pratiquée par les Egyptiens et les Babyloniens, mais la reprise du mouvement en avant, l'intensification de l'intéressement économique dispersé sur des producteurs centrés  se répartissant des esclaves, se produit d'abord en Grèce.

L'esclavagisme des Grecs, puis des Romains, peut donc être considéré comme l'étape de reconversion à la productivité des inventions "destructivistes" des Assyriens. Mais il est clair que l'esclavagisme n'est pas un mode de production supérieur. C'est toujours une mise en tutelle du travail par la violence et donc un parasite du mode de production par le système stratégique dominant, ce n'est pas un progrès des techniques de production, mais un détournement habile des techniques de destruction. Le "mode de production esclavagiste" n'est supérieur aux système de production asiatiques que par le fait qu'il produit, en même temps, des entrepreneurs privés et des soldats meilleurs, au niveau de la société civile, et que l'équilibre production-prédation ne détourne pas toutes les forces de destruction vers la répression interne mais permet d'en détacher suffisamment vers la défense des frontières pendant un cycle bien plus long que celui de l'Assyrien."

   On aimerait voir ce type d'analyse reproduit plus souvent dans les Histoires d'empire; Elle s'efforce de comprendre comment se forment, vivent et se détruisent les Empires et pas seulement d'exposer une succession d'événements avec plus ou moins de bonheur, mettant l'accent plus sur le volet militaire que sur leurs conditions sociales, économiques et politiques. Cela permettrait de mieux expliquer comment fonctionnent, entre autres, les empires contemporains...

 

Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991. André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, Perrin, tempus, 2016.

 

STRATEGUS

 

 

 

  

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13 septembre 2017 3 13 /09 /septembre /2017 09:04

   Avant d'en venir aux dimensions proprement dites de la stratégie aérienne, Hervé COUTEAU-BÉGARIE entend s'élever conte un certain brouillage entre tactique et stratégie, provenant directement de la focalisation des attentions des responsables civils et militaires plus sur les capacités mêmes de leur flotte aérienne que sur les caractéristiques de l'ennemi.

Alors que certains écrits tendent à mélanger précisément tactique et stratégie, il estime que "loin de (l')abolir, (l'avion) lui a donné une nouvelle dimension."

"Les missions tactiques, poursuit-il, sont celles qui participent aux opérations de surface, les missions stratégiques sont celles qui visent les objectifs au-delà du théâtre d'opérations. Il semble n'y avoir là qu'une transposition du critère classique du combat, mais la ligne de distinction entre les deux est ici spatiale et non plus seulement temporelle. Dans les domaines terrestres et navals; stratégie et tactique sont des phases successives d'une même action au lieu d'être définies par leur zone d'application. Mais, pas essence, les forces terrestres et navales sont cantonnées au théâtre d'opérations, alors que les forces aériennes ne sont pas limitées à celui-ci.

Même si cette explication vaut ce qu'elle vaut (la stratégie et la tactique relèverait plutôt  de deux ordres de réflexion sur le combat)...Hervé COUTEAU-BÉGARIE estime que "ce glissement en a entrainé un autre : stratégie et tactique, tout en continuant de caractériser des missions, en sont venues à désigner les moyens eux-mêmes : l'aviation tactique regroupe les avions légers destinés à intervenir dans la bataille, l'aviation stratégique, les avions lourds à grand rayon d'action. Le problème est qu'il n'y a pas d'adéquation entre les deux : des bombardiers "stratégiques" ont pu participer à des missions d'appui au sol, donc "tactiques" (en Normandie, dans le Golfe...) tandis que des avions que leurs caractéristiques feraient qualifier de "tactiques" peuvent revoir des missions "stratégiques" (les Mirage IV des Forces aériennes stratégiques françaises). Ce sens matériel a reçu des prolongements organiques, aussi bien aux Etats-Unis (Strategic Air Command, Tactical Air Force) qu'en France (Forces aériennes stratégiques, Force aérienne tactique)."

Il nous semble qu'il y ait, historiquement, bien plus. Durant la seconde guerre mondiale, le gros problème des bombardiers est leur confrontation avec la chasse ennemie, et le cours de la guerre change lorsque ces bombardiers peuvent être accompagnés d'avions de chasse. L'entrée de l'armée d l'air dans l'ère des missiles laisse entier le problème. Pour que les bombardiers effectuent leurs missions stratégiques, très loin des lignes de fronts terrestres et maritimes, il faut le doter de défense tout le long de leur parcours. Pas de bombardements stratégiques sans supériorité aérienne...

"Une telle approche, poursuite Hervé COUTEAU-BÉGARIE, ne peut qu'engendrer de la confusion en substituant aux effets recherchés les caractéristiques de l'instrument. La doctrine soviétique avait une conception plus équilibrée lorsqu'elle suggérait que "l'usage stratégique des forces aériennes provient de leur capacité à frapper des objectifs dits stratégiques (essentiellement les centres urbains) que de leur intégration dans des opérations qui aboutissent à des résultats stratégiques, par exemple en provoquant l'effondrement des forces averses" (Jacques SAPIR, La Mandchourie oubliée). Cette vérité d'évidence a tout de même fini par émerger chez les autres puissances aériennes. En France, la Force aérienne tactique (FATAC) a cédé la place à la Force aérienne de combat (FAC). Aux Etats-Unis, en 1988, le chef du Strategic Air Command lui-même soulignait que "les terms "tactique" et "stratégique" décrivent des actions, non des armes".(...)"

"Ce brouillage de la distinction entre stratégie et tactique est la conséquence inévitable de la polyvalence et de la mobilité de l'avion, capable de frapper ou d'intervenir vite et loin, dans le cadre de n'importe quel type de stratégie. (...)."

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, toujours, distingue stratégie conventionnelle et stratégie alternative, stratégie de guerre totale et stratégie de conflit limité, stratégie d'anéantissement et stratégie d'usure, stratégie de destruction et stratégie d'interdiction, stratégie offensive et stratégie défensive, stratégie de dissuasion et stratégie d'action....

Pour la stratégie conventionnelle opposée à la stratégie alternative, née surtout avec les guerres de décolonisation, mais présente déjà lors de diverses rebellions dans les colonies, notre auteur écrit que "l'avion est par nature un instrument de stratégie conventionnelle en raison des infrastructures lourdes et impossibles à dissimuler qu'il exige", et dont les partisans ou guérilleros auront du mal à disposer. L'avion n'intervient alors surtout de l'extérieur pour appuyer leur action. "En revanche, l'avion est un excellent instrument d lutte contre des guérilleros ou des partisans." C'est dans l'entre-deux-guerres que l'avion a été un moyen de surveillance et de lutte anti-guérilla dans l'empire britannique, théorisé sous l'appellation d'Air Control (J.E. PETERSON, Defending Arabia, Croom Helm, 1986. David E. OMISSI, Air Power and Colonial Control : the Royal Air Force 1919-1939, New York, St-Martin's Press, 1990). Dans les années 1950-1960, en Corée, en Indochine et en Algérie, la force aérienne rend à la défense conventionnelle sa mobilité face à la guérilla, sous forme d'avions ou d'hélicoptères. Mais l'apparition des missiles sol-air, rend plus tard ceux-ci vulnérables. On dote avions et hélicoptères de meilleurs blindages, mais cela ne suffit pas, face à l'escalade des mesures et des contre-mesures électroniques dont sont dotés les missiles ou l'environnement technique qui les sert.

L'avion est d'abord un instrument de stratégie de guerre totale, mais peut être aussi un instrument de conflit limité. "Pour la première, écrit-il, on songe spontanément au bombardement stratégique anti-cité. Mais dans les faits, celui-ci n'a pas produit d'effets instantanés, contrairement à ce qu'avait rêvé Douhet. Il constitue plutôt une modalité d'une stratégie d'usure, au moins quand il ne met pas en oeuvre l'arme nucléaire. La participation de l'avion à une stratégie d'anéantissement se situe plutôt sur une autre plan, lorsqu'il est associé à l'instrument terrestre dans une bataille décisive ou dans une percée en profondeur qui provoque l'effondrement de l'adversaire." Il s'agit du modèle du couplage char-avion utilisé dans le Blitzkrieg allemand de la Seconde guerre mondiale. "L'appui au sol peut également ressortir à une stratégie d'usure lorsqu'il est impossible d'obtenir la décision sur terre. Il cherche alors l'attrition de l'ennemi ou sa paralysie (...)."

L'avion peut permettre de mettre en oeuvre une stratégie de destruction et une stratégie d'interdiction. La première vise des objectifs aériens (missions de chasse) ou des objectifs terrestres et naval (missions de bombardement, mais aussi de transport de troupes parachutistes ou aéroportées). La seconde, perfectionnée durant les grandes offensives alliées de 1943 à 1945, avec l'impossibilité pour le défenseur de se déplacer librement et en sécurité. 

L'avion est, à la fois, "un instrument de stratégie offensive et de stratégie défensive. Pour la première, il recherche la supériorité aérienne et son exploitation contre la terre par l'appui au sol-interdiction, et/ou le bombardement stratégique. Dans la seconde, il assure des missions de couverture (des objectifs terrestres et navals) ou de protection (d'avions en vol)." Cette dualité a ses défenseurs et ses détracteurs, et cette divergence creuse le fossé entre partisans de l'autonomie de l'aviation et partisans d'une coopération entre les armes. Cette théorisation ne doit pas cacher l'enchaînement des événements durant la seconde guerre mondiale : aux bombardements massifs de villes d'Angleterre répondent souvent, par vengeance, des bombardements massifs de villes allemandes... 

    "Malgré l'aura, écrit encore Hervé COUTEAU-BÉGARIE, des as de la chasse, les fondateurs de la stratégie aérienne n'ont jamais placé au coeur de leur analyse l'acquisition (offensive) et la conservation (défensive) de la maitrise de l'air, mais bien les deux volets de son exploitation, l'appui au sol-interdiction et le bombardement stratégique. C'est là une différence remarquable avec le modèle maritime. La plupart des auteurs navals ont été obsédés par l'acquisition de la maitrise de la mer par la bataille décisive, au point d'y subordonner tout leur édifice théorique. L'exploitation contre la terre n'a généralement été envisagée par eux que comme une étape ultérieure, la bataille étant perçue comme un préalable obligé. A l'inverse, les théoriciens aériens se sont focalisés sur l'utilisation de la puissance aérienne contre la surface, sans trop s'attarder sur l'acquisition de la maitrise du milieu aérien par la bataille aérienne, dont la bataille d'Angleterre constitue l'archétype. Sans doute parce que, plus encore que la maitrise des mers, la maitrise de l'air est précaire et révocable, ce dont la doctrine contemporaine prend acte en parlant plutôt de supériorité aérienne. Celle-ci devient dès lors un problème tactique ou opératif plutôt que stratégique. La bataille d'Angleterre a pourtant démontré qu'il était extrêmement dangereux de prétendre mettre en oeuvre la puissance aérienne sans disposer d'une supériorité au moins temporaire et relative. La maitrise de l'air est susceptible de produire par elle-même des effets stratégiques. C'est une leçon qu'il convient de ne jamais oublier. On peut concevoir des opérations sans maitrise en cas de nécessité, mais avec une très forte prise de risque. La théorie aérienne a eu trop tendance à évacuer ce problème que l'expérience s'est chargée de rappeler."

D'une certaine manière, le développement des engins guidés avec de plus en plus de précisions et franchissant des distances de plus en plus rapidement, est une manière de contourner cette problématique. Au lieu de rechercher cette maitrise de l'air, il faut et il suffit de mettre en oeuvre de tels engins de manière plus efficace que l'adversaire. Cette réflexion vaut d'ailleurs pour tous les types d'opérations sur terre, sur mer, dans les airs ou dans l'espace extra-atmosphérique. L'escalade technologique est là pour obliger les théories stratégiques et tactiques d'évoluer, et c'est au complexe militaro-industriel le plus performant, à l'état-major possédant la maitrise de l'information, et la capacité de synthèse pour l'utiliser, que pourrait revenir la décision dans le futur. D'une certaine façon, tous les découpages de la stratégie aérienne exposés plus haut appartienne déjà à l'Histoire, pour laisser la place à d'autres façons de penser la stratégie aérienne. 

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. 

 

STRATEGUS

 

 

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9 septembre 2017 6 09 /09 /septembre /2017 11:33

    Hervé COUTEAU-BÉGARIE indique combien le milieu aérien (des pilotes jusqu'aux états-majors) est déchiré entre les revendications des différentes armes, notamment aux Etats-Unis, à un tel point que chaque arme possède sa propre aviation. L'aviation doit faire face par ailleurs à des exigences diverses et souvent contradictoires, en partie à cause des conflits entre individualités et entre groupes d'intérêts (convictions et égoïsmes se conjuguent avec un beau dynamisme...) qui se transforment en disputes perpétuelles (qui durent depuis plus d'un siècle...) d'une extrême intensité qui pèsent sur les choix stratégiques. Le tout dans une surestimation constante du rôle de l'aviation dans la stratégie globale, sommet dans la logique de recherches de solution militaires à des problèmes complexes...

Ces conflits, même s'ils sont moins intenses, et accordent moins d'importance à l'aviation, existent également dans les cultures stratégiques des autres pays que les Etats-Unis où ils frisent souvent la caricature...

    "On ne doit donc pas s'étonner, écrit-il, si la pensée aérienne (celle des Etats-Unis domine encore beaucoup et a même contaminé les stratégies chinoises...) a presque toujours eu une tournure polémique (ce qui ne le cède en rien dans les siècles précédents à celles qui existaient  par exemple au sein d l'armée de terre entre les tenants et adversaires de la colonne au XVIIIème siècle...). Celle-ci ne semble pas près de s'éteindre, à en juger les controverses furieuses autour des résultats de la compagne aérienne durant la guerre du Golfe. L'armée de terre a une tendance, sinon spontanée, du moins dominante, à considérer que l'air doit être avant tout être au service de la terre ; c'est ce que l'on appelait, dans l'entre-deux-guerres, l'aviation de coopération, placée dans une situation auxiliaire et subordonnée. l'aviation est conçue comme une arme, au même titre que l'infanterie ou l'artillerie, et non comme une armée. Les partisans de la puissance aérienne revendiquent, au contraire, pour elle, l'indépendance et, souvent, la prééminence ; l'aviation doit pouvoir mener ses missions librement dans être asservie aux exigences du champ de bataille et elle est supposée pouvoir obtenir, à elle seule, des résultats décisifs. (...) Quant aux marins, ils ont toujours argué de leur particularisme pour revendiquer le contrôle de l'aviation maritime. Il est de fait que les aviateurs ont tendance à se focaliser sur les opérations conduites au-dessus de la terre et à placer en second rang les missions au-dessus de la mer."

  Il ne s'agit pas seulement d'un problème interarmées, car au sein même des armées ou armes de l'air, de grandes frictions sont à l'oeuvre depuis le début de l'aviation militaire. Un antagonisme fort oppose aviation de chasses, aviateurs de chasse et tacticiens de la chasse aérienne d'une part et forces de bombardement, pilotes et servants de bombardier, tacticiens du bombardement d'autre part. Une fracture aussi importante oppose stratégistes et stratèges de la supériorité aérienne par la chasse d'une part et stratégistes et stratèges du bombardement.  Si des théoriciens ou commentateurs comme Hervé COUTEAU-BÉGARIE jugent nécessaires de réagir contre les multiples déviations que provoquent ces antagonismes, ils demeurent et n'ont rien perdu de leur intensité. De plus entre stratégie et tactique, il n'est pas toujours facile de démêler les prétentions et les réalités. D'autant que ce sont les caractéristiques des matériels volants qui mènent à chaque étape les débats purement militaires. Cela explique que plus que nulle part ailleurs (dans l'armée de terre ou dans la marine), le complexe militaro-industriel possède une très grande emprise sur les états-majors d'armées de pratiquement tous les pays dotés d'une aviation qui se respecte. A un point tel qu'on peut très bien analyser, à l'instar d'Alain JOXE par exemple, les stratégies aériennes à l'aune des matériels (qu'ils soient classiques ou nucléaires) proposés par les grandes formes de l'armement. Cet état de fait explique également pourquoi c'est dans l'armée de l'air que les coûts de production et d'exploitation (si l'on ose dire) explosent régulièrement bien plus qu'ailleurs...

Hervé COUTEAU-BÉGARIE parle même pour ces aviations de syndrome de Guynemer (chasse) et de syndrome d'Hiroshima (bombardement).... 

      Alain JOXE expose "l'hypothèse d'une rationalité universelle de la production de stratégies et d'armements : "Le système de production de stratégies, écrit-il, est certainement différent selon les pays. cependant, l'objet américain comme l'objet soviétique ou européen, est un agrégat de technologies appliquées à un conglomérat de composants sous-traités. Quant à la stratégie militaire, légitime pour un producteur américain de stratégie, elle est - comme pour l'Européen - un compromis entre un scénario stratégique imaginaire sécurisant et l'agrégation des capacités tactiques réelles. Enfin, l'interface entre l'objet et la stratégie est gérée par une bureaucratie chargée d'articuler des nationalités hétérogènes, c'est-à-dire aboutissant parfois à des non-sens." 

   Les rivalités fortes entre constructeurs et branches de constructeurs qui selon les cas mettent en oeuvre des recherche-développements et des fabrications soit d'avions de combat, soit de bombardiers, accentuent les dérives bureaucratiques dans le domaine de la branche de l'air, par rapport aux autres secteurs (armées de terre et marines), de la stratégie aérienne par rapport à la stratégie terrestre ou maritime. 

    La multitude de "scandales" qui agitent les milieux militaires et industriels au fil du temps, résultant de l'inadéquation des matériels aux situations sur le terrain provient en grande partie de cette logique bureaucratique fortement orientée vers les logiques industrielles. Il est significatif que la majorité de ces "scandales" touchent surtout les matériels volants. 

 

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Alain JOXE, Richard PATRY, Yves PEREZ, Alberto SANTOS, Jacques SAPIR, Fleuve noir, Production de stratégies et production de systèmes d'armes, Cahiers d'études stratégiques n°11, CIRPES, 1987. 

 

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