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5 septembre 2012 3 05 /09 /septembre /2012 13:12

        Pour Edward LUTTWAK, on peut distinguer trois systèmes impériaux de sécurité du Ie siècle au IIIe siécle, selon une analyse systématique des données littéraires et archéologiques, données que ne possédaient pas forcément de nombreux auteurs antérieurs, comme GIBBON, pour son étude sur les causes de la chute de l'Empire Romain.

 

   Le système julio-claudien, le premier système impérial de sécurité, "était essentiellement celui de la république finissante, encore en vigueur au cours du Ier siècle de notre ère, sous cette forme particulière d'autocratie qu'est le principat". "Sous la république, les Romains résolvaient habituellement les problèmes de sécurité de leur empire en pleine croissance par l'expansion, mais celle-ci était hégémonique plus que territoriale. Les guerres et les victoires aboutissaient habituellement à un faible agrandissement territorial et en même temps à une extension encore plus lointaine de l'action diplomatique de Rome par le moyen de la clientèle. A la fin de la république cependant, une nouvelle politique fut élaborée par de nouvelles forces au pouvoir à Rome, et le rythme de l'expansion territoriale s'accéléra manifestement, atteignant son apogée sous Auguste. Auguste, de toute évidence, ne mit pas en pratique au cours de son règne ce qu'il prôna dans sa célèbre mise en garde posthume contre de nouvelles conquêtes, texte que Tacite rapporte (et contre lequel il s'élève vigoureusement). Sous ses ordres, des guerres de conquête furent menées dans toutes les directions ; elles se terminèrent par l'annexion de vastes territoires : les futures provinces de Mésie, de Pannonie, de Norique et de Rhétie ainsi que les Alpes cottiennes et maritimes. Ces deux dernières annexions étaient des mesures de sécurité sans cesses reportées contre des pillards, les Salasses qui s'attaquaient au trafic transalpin ; ailleurs, l'argument invoquant la sécurité n'était pas aussi valable. Cependant, l'annexion d'Etats-clients dociles et efficaces n'étaient pas dans les vues d'Auguste, sauf en dernier ressort : la Judée fut annexée en 6, mais uniquement parce qu'on n'avait pas trouvé dans la famille d'Hérode de successeurs valables - la Judée n'était pas une province qu'on pouvait confier à la légère à un de ces princes entreprenants d'Asie mineure.

Du fait de l'économie des forces du système, l'effectif des forces militaires d'Auguste était suffisant non seulement pour défendre l'empire, mais aussi pour permettre l'expansion ; à n'importe quel moment, on pouvait procéder à de grandes concentrations de troupes pour des guerres de conquête, en prélevant des forces habituellement déployées sur la frontière, même au prix de quelques risques. En 6, par exemple, sur un effectif légionnaire total de seulement vingt-huit légions, par moins de douze purent purent être rassemblées pour l'offensive en Bohême qui devait amener la puissance romaine sur les bords de l'Elbe. De l'avis général, cette disproportion s'est avérée trop grande et a entrainé de grands risques, mais indubitablement le système était très souple. On admet que le but d'Auguste, même avant les grandes crises de 6 à 9 en Illyricum et en Germanie, s'était limité à l'établissement d'une frontière "scientifique" sur l'Elbe - une sorte de ligne "Hambourg-Prague-Vienne". Plus récemment, on a soutenu d'une manière convaincante qu'Auguste n'a personnellement jamais fixé cette limite, car il était toujours à la poursuite du rêve d'Alexandre - et de Rome : la conquête du monde . On a également souligné que les connaissances géographiques des Romains (et les connaissances démographiques) étaient encore si peu développées que même la conquête de la Chine leur semble possible. En tout cas, le système était parfaitement adapté à la poursuite de la politique d'expansion, et Claude dans la conquête de la Bretagne l'employa comme tel. Une nouvelle expansion était du domaine du possible tant qu'il y aurait des peuples et des cultures susceptibles d'être influencés par la "discussion armée" émanant de la puissance militaire romaine ; Rome en fit des clients sûrs, prenant à leur charge les problèmes de sécurité soulevés par l'expansion passée."

     Ce premier système, considéré comme plus appartenant à la période républicaine est de caractère hégémonique. "Autour de ses provinces centrales, l'empire était de caractère hégémonique, avec des Etats-clients autonomes, responsables de l'exécution des desiderata de Rome et dont les ressources propres et l'obéissance pourvoyaient à la sécurité territoriale des provinces centrales. Aucune force militaire romaine n'est habituellement stationnée dans les Etats-clients ou les tribus clientes. Mais la stabilité du système exige un effort diplomatique constant, à la fois pour s'assurer que chaque client est toujours conscient de l'intégralité de la puissance romaine (alors qu'il est lui-même politiquement isolé) et aussi pour maintenir l'équilibre du système de la clientèle au plan interne (c'est-à-dire dynastique) et régional (c'est-à-dire entre clients). Les Etats-clients, grands et petits, sont maintenus en sujétion par l'idée qu'ils se font de la puissance de Rome, et cette force persuasive était complétée par des encouragements bénéfiques, en particulier des subsides. Avec ce système, les forces armées, que les clients perçoivent comme un bloc d'une puissance écrasante, sont effectivement réparties sur un vaste cercle autour de Rome. Mais ces troupes sont encore concentrées en armées comportant de nombreuses légions et ne sont pas affectées à la défense territoriale ; aussi, elles sont essentiellement mobiles et facilement redéployables. la souplesse de L'organisation est telle que presque la moitié de l'armée peut être envoyée vers une seule province en rebellions (...) sans mettre en péril la sécurité du reste de l'empire. En l'absence de tels soulèvements, la souplesse se manifeste par l'existence d'une immense force militaire "disponible" qui peut être utilisée pour une expansion ultérieure là où le front reste "ouvert" comme en Germanie avant 9 ou en Bretagne sous Claude. A cause de son caractère hégémonique, la sphère de l'autorité impériale n'est limitée que par la distance à partir de laquelle les autres perçoivent la puissance romaine contraignant à l'obéissance. La portée de la puissance romaine, par conséquent, n'a pas besoin d'être proportionnelle aux dépenses militaires. L'extension ultérieure de l'empire, sous forme hégémonique, ne nécessite pas un accroissement des forces militaires en place. les nouveaux clients répondront à la même contrainte comme l'ont fait les autres avant eux, en entrant dans la sphère d'influence de l'empire. D'où l'économie des forces du système julio-claudien et aussi son efficacité. Mais c'était un système dont le but était d'accroître la sûreté de l'autorité de Rome plutôt que la sécurité du territoire impérial et celui des populations."

 

    Le système qui se met en place et qui perdure des Flaviens aux Sévères, résulte en grande partie des conséquences de la guerre civile. "Les forces expéditionnaires tirées de l'armée romaine, partout basées sur des positions fixes aux frontières, pouvaient avoir autant de puissance que les armées stratégiquement mobiles du commencement du principat. Une stratégie étudiée en vue d'une défense dissuasive - même si elle n'est en aucune façon une stratégie de "cordon" - ne pouvait bénéficier du très haut niveau de la puissance militaires "disponible" dans le système antérieur d'autorité hégémonique et d'armées mobiles. Tandis que, sous Néron, trois légions pouvaient être déployées en Judée, en 66, sans que cela entame le dispositif, l'armée de Trajan fut étirée presque jusqu'à la cassure en 116, et celle de Marc-Aurèle, encore plus, en 166. Plus tard, le manque de souplesse du système dut être compensé par le recrutement de deux nouvelles légions (...). la marge de sécurité du système était devenue dangereusement étroite." 'Tandis que les provinces formant le noyau de l'empire étaient fermement tenues par une poignée de légions, celles situées à la périphérie exigeaient un renforcement de leur défense (...) cela indiquait un changement dans les instruments de la politique de sécurité, qui passait du système de la clientèle à un autre apparemment plus sûr, mais en fin de compte plus fragile, celui qui reposait sur l'emploi direct de la force militaire".  Edward LUTTWAK indique que la carte des trouvailles archéologiques monde que les différences individuelles de tempérament et de conception des empereurs, différences sur lesquelles insistent beaucoup d'autres auteurs, et pour lui de manière excessive, "n'ont nullement affecté la continuité de la politique impériale". Par déduction, il fait des hypothèses "sur l'influence qu'ont eues les idées politico-économiques de la romanisation sur le choix du tracé de la frontière". Assurer la protection contre les menaces d'invasion permet la formation d'une région prospère. le développement d'une agriculture productive amène la prospérité, laquelle sert de base à une urbanisation, cette dernière permettant la romanisation. "Précisément, parce qu'il laisse de côté l'avantage, évident sur un plan militaire, qui est celui des frontières rectilignes, ce tronçon particulier du limes, plus que la plupart, démontre le caractère que possède la politique de Rome aux frontières : la création d'une société. Il existe donc un type cohérent de politique frontalière de Rome et une hiérarchie des priorités : d'abord la frontière doit permettre une mobilité stratégique entre les parties continentales de l'empire ; ensuite, on ne doit pas inclure des zones dont la nature ne se prête pas à une installation et à l'urbanisation et par conséquent à la Romanisation (telle l'Ecosse) ; enfin, on doit donc inclure des terres qui sont favorables à un établissement et par conséquent qui permettent d'accroître la puissance de l'empire en hommes et en ressources. Finalement, en tant que priorité secondaire, le tracé de la frontière doit, dans la mesure du possible, être court afin de réduire le personnel destiné à la surveillance patrouilles et avant-postes (...)". 

      Ce deuxième système n'est déjà plus hégémonique. "Le système d'Antonin, en vigueur sous une forme ou une autre depuis l'époque flavienne, après 69 jusqu'à la crise du milieu du IIIe siècle, est caractérisé par la territorialisation de l'empire et la réorientation de ses priorités. Des forces armées sont maintenant déployées partout pour assurer la tranquillité et par conséquent la prospérité des territoires proches des frontières et a fortiori de ceux de l'intérieur. La force militaire de l'empire et sa puissance sont désormais strictement proportionnels, puisque cette force est maintenant largement utilisée directement et non comme un instrument de persuasion politique. Les clients subsistent, mais ils sont beaucoup moins utiles que par le passé : la tâche de maintenir la sécurité territoriale a passé des clients faibles à des forces largement distribuées sur les frontières, tandis que les clients puissants ne peuvent plus être tolérés, puisque leur force peut maintenant dépasser dangereusement celles des armées impériales proches. Néanmoins, l'empire reste fort et l'essentiel de sa force est politique. Une réelle et croissante prospérité et ne volonté de romanisation éliminent les dernières traces de l'indifférence  des indigènes et créent un appui solide à l'unité du régime. Face à des ennemis largement séparés les uns des autres à la périphérie, l'empire est toujours capable d'envoyer des forces écrasantes contre eux , puisque la tranquillité des provinces - et en certains endroits des infrastructures efficaces de frontières - permettent de maintenir une paix temporaire mêmes avec des forces aux frontières très réduites. Cette capacité offensive est d'abord utilisée comme instrument diplomatique : la menace de son emploi sert à garder les voisins de l'empire divisés - sinon forcément obéissante. Néanmoins, l'influence culturelle et économique de Rome sur l'existence des voisins de l'empire est elle-même créatrice d'une assise culturelle et politique commune susceptible de s'opposer à elle. Des hommes qui n'avaient rien en commun acquièrent maintenant les éléments d'une culture partagée par tous mais n'appartenant à personne. Au-delà du Rhin se constitue une fédération des peuples frontaliers qui va les souder en un redoutable conglomérat multi-tribal. Contrée sans répit par la force résultant des transformations culturelles, la diplomatie romaine, qui cherche à maintenir divisés les ennemis de l'empire, devient de moins en moins efficace et le système de défense des frontières, conçu en fonction de menaces de faible ampleur, ne peut lutter avec succès contre cette coalition."

 

 

    Le système de la défense en profondeur dans la période de la crise générale de l'Empire, découle de plusieurs facteurs au premier rang duquel l'auteur place la conjonction de désordres internes et des attaques d'ennemis (Sassanides qui se forment à ce moment-là, par exemple) à plusieurs frontières. "Il est évident que les réductions daites dans les forces provinciales qui gardaient les frontières afin de renforcer les forces armées centrales devaient toujours servir à assurer la sécurité politique à la puissance impériale. Mais elles ont inévitablement dégradé la sécurité quotidienne des populations. Aux derniers stades de l'effondrement de l'empire en Occident, il n'est pas rare de trouvers des frontières entièrement dégarnies de leurs défenseurs pour augmenter les forces de combat centrales, comme cela arriva en 406 sous Stilicon, qui était engagé dans un conflit interne. dans de tels cas, on laissait vraisemblablement le soin aux Barbares alliés de "défendre" la frontière ; c'était une réédition  négative des relations de clientèle du Ie siècle. De telles alliances étaient louées mais non achetées ; les représailles ne suffisaient pas à apporter la sécurité une fois que le facteur indispensable de dissuasion avait disparu. Les listes de la Notita, quelles que soient leurs dates exactes, donnent quelques indications sur la répartition des forces entre les secteurs de frontière et les forces de combat ; on a fait de nombreuses tentatives pour chiffrer cette répartition en s'appuyant sur des estimations variables touchant l'importance des unités. Ces estimations, provenant de sources et de méthodes très différentes (...) ont un point commun ; dans chaque cas, le pourcentage de limitanei est nettement plus fort en Orient, qui survécut à la crise du Ve siècle, qu'en Occident qui en souffrit. La conséquence est claire, de même que son lien avec la démonstration (...) de l'importance stratégique des forces de réserve dans un contexte de mobilité très lente. Le fait que la mobilité des ennemis de l'empire n'était manifestement pas plus grandes est hors de propos. puisque la menace extérieure manquait de coordination, la mobilité relative n'avait pas d'importance. ce qui comptait, c'était la mobilité absolue des forces romaines déployées à l'arrière ; elle était beaucoup trop lente pour justifier le système dualiste pour des raisons militaires. Septime Sévère, devenu empereur, commanda ses armées contre des ennemis intérieurs et extérieurs, en occident ou en Orient, alors qu'il n'avait aucune expérience du service actif avant de régner. (...) Les forces de combat du bas empire étaient bien plus importantes que celles du principat, mais même quand le comitatenses étaient répartis dans les réserves régionales, il ne leur était pas possible d'avoir la mobilité stratégique convenable pour défendre par la dissuasion le territoire impérial : l'ennemi pouvait être intercepté et souvent vaincu, mais seulement après qu'il avait fait les pires destructions. D'un autre côté, les forces de combat centralisées pouvaient servir pour protéger la puissance des empereurs-soldats qui les commandaient ; c'est la seule missions que ces forces de combats continuèrent d'accomplir vraiment jusqu'à l'ultime fin. Mais les dommages infligés aux terres impériales, à la population et à la propriété privée s'accumulaient ; ils minèrent sans relâche la base logistique de l'empire et, sans relâche, ils rabaissèrent dans l'opinion publique la valeur du régime impérial". Edward LUTTWAK met finalement l'accent sur le fait que cette défense en profondeur fonctionnaient, mais que la mobilité faible des troupes dans l'immensité de l'empire, ne permettait plus une véritable protection des populations. 

      Ce troisième système semble vouloir parer au plus pressé.  "Le troisième système naît pour répondre à cette inextricable combinaison de problèmes diplomatiques et militaires dont les conséquences devinrent manifestes dans la grande crise du IIIe siècle. Sous Dioclétien, une défense en profondeur mince mais structurée remplace la "défense élastique" de Gallien et le système précédent dans lequel des forces de combat ad hoc avaient combattu les coalitions de Barbares jusqu'à très loin à l'intérieur du territoire impérial. Comme celui d'Antonin, le nouveau système ne fournit par un volant disponible de puissance militaire, soit pour l'offensive, soit pour la coercition diplomatique, dissuasive ou contraignante. La différence est que le troisième système ne possède plus de capacité de "sursaut", puisque les ennemis de l'empire ne sont plus contraint à la défense par une tactique de défense en avant ; au lieu de cela, ils ne sont que contenus. Quand les forces destinées à contenir l'ennemi sont réduites à faire appel à des forces de combat ad hoc, le front est percé et ce qui reste du système d'Antonin, la capacité d'engendrer des symboles de puissance en vue d'xercer une pression politique, est perdue sans retour. Les relations diplomatiques avec des puissances extérieurs doivent donc maintenant traduire le rapport local des forces - qui ne peuvent pas toujours favoriser  l'empire dans tous les secteurs de ses frontières."

 

     Malgré des limites méthodologiques et l'argumentation d'un mirage d'une stratégie romaine (émise notamment par WHITTAKER - Les frontières de l'empire romain, 1989 et ISAAC - The limits of Empire. The Roamn Army in the East, 1990) qui obligent tout de même à préciser certains aspects tels que l'appellation de frontière et la conception centralisée des conceptions stratégiques par un état-major (dont LUTTWAK ne prétend jamais qu'il existe réellement, du moins dans l'acception moderne), la conception de trois ou de plusieurs systèmes à vocation défensive est partagée par de nombreux autres auteurs.

Yvon GARLAN (La guerre dans l'Antiquité, 1972), P LE ROUX (L'armée romaine et l'organisation des provinces ibériques (1982), partagent cette conception de la stratégie de l'empire romain. LUTTWAK systématise ces vues en s'appuyant sur de nouvelles données (archéologiques, épigraphiques...). Yann LE BOHEC met bien en évidence l'importance énorme de la logistique romaine durant les opérations, où rien n'est laissé au hasard. Ce dernier auteur indique que, tout au long des quatre siècles de notre ère considéré, "l'Etat romain a souvent agi à son gré, car il disposait de moyens importants. En premier lieu vient l'aspect psychologique : tout le monde sait ce que Rome veut, car sa politique est claire. En second lieu, il faut évoquer l'activité diplomatique ; les conférences et discussions jouent un grand rôle, mais secondaire par rapport à ce que peut la force de l'argent (Domitien avait préféré acheter les Daces, pour obtenir la paix, que combattre). De plus, les traités contiennent très souvent des clauses mentionnant des otages (ne point n'a d'ailleurs pas été très bien étudié) : les souverains qui veulent prouver leur bonne foi envoient quelques-uns de leurs parents à la cour impériale. Mais l'essentiel, pour assurer la sécurité de l'empire, ce sont les forces militaires, l'armée et les fortifications qu'elle a élevées." Ce dernier auteur expose région par région les dispositifs mis en oeuvre, face à des ennemis variés, surtout entre le Nord (Bretagne), l'Est (la Germanie), le Sud-est (face aux Parthes, puis aux Sassanides), le Sud (Afrique).

 

Yann LE BOHEC, L'armée romaine, Picard, 2005 ; Edward LUTTWAK, La grande stratégie de l'empire romain, Economica/ISC, 2009. On trouve dans ce dernier ouvrage un état des arguments opposés à LUTTWAK  (et de leurs faiblesses...) d'Everett L WHEELER.

 

STRATEGUS

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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30 août 2012 4 30 /08 /août /2012 16:34

                Les sources écrites sur la stratégie ou les stratégies de l'Empire romain sont plutôt éparses, lorsqu'on considère la longueur de l'existence de la Rome antique.

Nous pouvons en faire une présentation de manière chronologique, de POLYBE à FLAVIUS VÉGÈCE :

 

- POLYBE (vers 202-120 av JC), Grec mis au service de Rome, participa à l'expédition de SCIPION en Espagne, dans la cadre des guerres entre Rome et Carthage. Grand voyageur, documenté, précis, POLYBE est considéré comme le grand historien de l'impérialisme romain. Il relate et analyse par exemple l'histoire du triomphe de Rome sur Carthage et l'expansion romaine dans l'Orient grec et hellénisé. La bataille de Cannes (216 av JC), relatée aussi par APPIEN et TITE-LIVE, est la plus belle victoire d'Hannibal. Elle est un classique, souvent médité, d'enveloppement par les ailes, et ceci malgré l'infériorité numérique des Carthaginois. 

Il a écrit un Eloge de Philopoemen (3 livre), un Traité de tactique, un Traité sur les régions équatoriales et une Guerre de numance, ouvrages perdus. D'Histoires (écrit pour la période entre 220 et 146, écrit en Grèce après146), de quarante volumes, seuls cinq volumes nous sont parvenus en totalité.

(Le site www.mediterranee.org/histoire_romaine, met en ligne progressivement des extraits de cette  Histoire, rarement accessible, ici présentés dans la traduction de JAC Buchon de 1836. Ce site met en ligne de nombreux textes de différents auteurs cités dans ce post ; On peut aussi consulter ces textes dans une traduction de Dom THUILLIER, Polybe, Histoires, Liskenne et Sauvan, Bibliothèque historique et militaire, 1836)

 

- JULES CÉSAR (vers 101-44 av JC) joue un rôle ambigu dans la conjuration de CATILINA. Triumvir avec POMPÉE et CRASSUS, Consul en 59, il mena entre 57 et 50, campagne en Belgique, en Gaule, en Angleterre et passa le Rhin et triompha en Gaule. Après la mort de CRASSUS, la guerre civile éclate entre les tenants de CÉSAR et POMPÉE (49 à 45). Avant de combattre POMPÉE, qui dispose de la maitrise de la mer, CESAR s'attaque aux légions pompéiennes d'Espagne (siège de Marseille). Il remporte en 48 la victoire décisive de Pharsale. En 47-46, il mène contre les Pompéiens la guerre en Afrique puis en Espagne. Il est le seul maître lorsqu'il est assassiné en 44. Homme politique à la tête stratégique, CESAR est célèbre en partie à cause de ses Commentaires. Mais La Guerre civile, dont il est soit l'auteur soit l'inspirateur direct, est également un ouvrage de valeur d'un point de vue militaire.

De ses divers écrits, seuls ses Commentaires nous sont parvenus. Les Commentaires sur la Guerre des Gaules relate la campagne de César en Gaule. Les Commentaires sur la Guerre civile relate la guerre entre lui et Pompée. Ces oeuvres constituent le modèle du genre des mémoires historiques, même si leur objectivité est très discutée par les historiens. Ils ont servi à la propagande politique de César. On lui attribue (mais ils ont été probablement été rédigés par Aulus HIRTIUS) : Sur la guerre d'Alexandrie, relatant sa campagne à Alexandrie, Sur la guerre d'Afrique, celle en Afrique du Nord ; Sur la guerre d'Hispanie, sa campagne dans la péninsule.

(De nombreux textes de Jules César sont disponibles aux Editions Les Belles Lettres, notamment La guerre civile, 1987 et La guerre des Gaules, 1984.)

 

- SALLUSTRE (vers 86-35 av JC), avec TACITE et CÉSAR, est un des grands historiens romains dont la Conjuration de Catilina a quelque peu laissé dans l'ombre son remarquable récit de La guerre de Jugurtha (vers 40), modèle des écrits sur la guerre de guérilla, des tactiques du faible au fort et l'usage de la guerre d'usure et de harcèlement. Cette guerre dura de 110 à 104 av JV. SALLUSTRE se trouvait dans le camp de CÉSAR lorsque éclata la guerre civile au début de 49. Il accompagna celui-ci en Afrique et devint, en 46, le premier gouverneur de la nouvelle province d'Afrique créée par CÉSAR. Après la mort de son protecteur, il s'éloigna de la politique et se consacra à ses écrits. La plus grande partie de ses Histoires est perdue, au moins avant nous connaissance de leur existence. Premier en date des historiens latins - du moins en regard des écrits qui nous restent - SALLUSTRE se situe d'emblée, avec La guerre de Jugurtha, comme l'un des plus importants.

La Conjuration de Catilina (-41) est le récit du complot de Catilina visant la prise du pouvoir, dénoncé par Cidéron. La guerre de Jugurtha rapporte cette guerre d'Afrique du Nord, entre 112 et 105 av JC. Les Histoires, qui nous sont parvenues incomplètes, traitent de l'histoire de Rome entre Sylla (-78) et la victoire de Pompée contre les pirates (-67). Elles ont toutefois fait l'objet d'un très important travail de reconstitution de la part de Charles de Brosses, premier président du parlement de Bourgogne, publié en 1777 chez Frantin à Dijon.

(De nombreux textes sont disponibles à Les Belles Lettres ; 2003, pour La conjuration de Catilina, La Guerre de Jugurtha et fragments des histoires. Il existe une édition auparavant de La guerre de Jugurtha, traduction de F RICHARD, éditions Garnier-Flammarion, de 1968)

 

- TITE-LIVE (vers 59 av JC-17) se refusa à suivre une carrière politique et se consacra à une monumentale Histoire romaine qu'il commença sous l'empereur AUGUSTE. Il s'efforce d'y dresser un inventaire et un bilan de sept siècles. Oeuvre très inégale - avec des passages superbes (les guerres puniques se lisent comme un roman d'aventures, sans doute un peu trop...) -, elle s'arrête en l'an 9 av JC. Divisée en quatre décades, l'oeuvre est incomplète, la seconde décade et une moitié de la quatrième ayant été perdues.

Son Histoire de Rome depuis sa fondation couvre 142 livres. Organisé en décades ou groupes de 10 livres, seuls 35 livres nous sont parvenus. 

(Nous pouvons trouver de nombreux textes au site http://remacle.org pour cet auteur et beaucoup d'autres. Histoire est disponible aussi par une traduction de A BOURGERY, aux Editions Hatier, de 1966.)

 

- FLAVIUS JOSÈPHE (vers 37-100) participa à la guerre des Juifs contre Rome (66-70) avant de se rendre à l'ennemi, enfreignant le serment collectif tenu par ses compagnons, ce qui explique sans doute en partie le dénigrement de ses opinions par la communauté juive pendant une très longue durée. Il est un témoin unique des dernières années de l'Etat juif, assistant dans le camp romain à la chute de Jérusalem et à la destruction du temple. La Guerre des Juifs couvre la période qui s'étend de 175 av JV à 73. FALVIUS JOSÈPHE fut nommé gouverneur de Galilée. Outre La Guerre des Juifs (en 7 livres), nous avons encore de lui une Autobiographie, complément de La guerre des Juifs où il justifie son choix d'avoir suivi les Romains et Antiquités judaïques (en 20 livres), inspiré des Antiquités romaines de DENYS d'HALICARNASSE, adaptant l'histoire du peuple juif à la mentalité romaine. Si la première partie n'est qu'une adaptation de la Bible, les dix derniers livres constituent un document historique de tout premier plan. Ces Antiquités Juives sont suivies de Contre Apion (écrit en 95 sans doute), qui est une défense des traditions juives et une réponse aux judéophobes grecs.

(Les traductions des Oeuvres de Flavius Josèphe se trouvent aux Editions de minuit pour la Guerre des Juifs, 1977 (traduction de Pierre SAVINEL), aux Editions du Cerf pour les Antiquités Juives, 1992-2005, en 4 volumes et aux Belles Lettres pour Contre Apion, selon une truction de L BLUM)

 

- ONOSAUDER (Ier siècle), d'origine grecque, vécut sous les Antonin. Son traité Strategikos, est axé sur la science du chef d'armée. L'influence d'ONOSAUDER est sensible chez les stratèges byzantins, notamment dans la Tactica de LEON VI. Il fournit des informations pas couramment disponibles dans d'autres oeuvres anciennes sur les tactiques militaires grecs, notamment concernant l'usage de l'infanterie légère dans la bataille. ONOSANDER parait avoir quelque dette à l'égard de XÉNOPHON.

(Strategikos, selon une traduction de GUICHARDI est disponible chez Liskenne et Sauvan, Bibliothèque historique et militaire, 1840)

 

- SEXTUS JULIUS FRONTIN (40-vers 106) fut prêteur urbain en 70, plusieurs fois Consul, et gouverneur de Bretagne de 75 à 78, années durant lesquelles il mena une campagne victorieuse contre les Silures. Il est l'auteur de Stratagematon, recueil de faits militaires, de notions sur la stratégie, la tactique et l'art des sièges qu'il écrivit en 88. C'est un ouvrage d'un caractère populaire et destiné à compléter un grand ouvrage théorique sur l'art militaire, ouvrage perdu. 

(Les stratagèmes est disponible également chez Liskenne et Sauvan, Bibliothèque historique et militaire, 1840, selon une traduction de Perrot d'ALANCOURT)

 

- PLUTARQUE (vers 46-120), d'origine grecque, vécut sous l'empereur TRAJAN et fut un contemporain de TACITE. Philosophe, historien et moraliste, son oeuvre est inégale mais Des hommes illustres (ou Vies parallèles des hommes illustres) (écrit entre 100 et 110) contient, des épisodes remarquables, comme celui de l'expédition de CRASSUS contre les Parthes (vers 54 av JC) mettant aux prises sur un terrain défavorable une cavalerie d'archers pratiquant le harcèlement et une infanterie lourde recherchant le choc. Jusqu'aux Mongols et au-delà, ce type de rencontre s'est maintes fois produit même si, du côté des sédentaires, on est passé de l'usage de l'infanterie à celui de la cavalerie lourde. CRASSUS (vers 115-53 av JC), l'un des triumvirs avec POMPÉE et CÉSAR, gouverneur de Syrie, fit campagne contre MITHRIDATE, roi du Pont et TIGRANE, roi d'Arménie avant de s'avancer en Mésopotamie septentrionale contre les Parthes.

Les Vies parallèles rassemblent cinquante biographies, dont 46 sont présentées par paire, comparant un Grec et un Romain célèbres (Thésée et Romulus, Alexandre Le Grand et César, Démosthène et Cicéron)

(Vies, est disponible aux Belles Lettres, 1972, selon une traduction de Robert FLACELIÈRE et Emile CHAMBRY)

 

- TACITE (vers 55-vers 120), originaire des Gaules, fut Conseul sous l'empereur NERVA , en 97, puis gouverneur en Asie de 110 à 113. La Vie d'Agricola, écrite en hommage à la mémoire de son beau-père, général de l'empereur DOMITIEN, date de 98. Dans sa Germanie, TACITE fait oeuvre d'ethnologue et décrit avec rigueur les caractéristiques militaires des Germains. Il publie les Annales - oeuvre de très loin supérieure aux Histoires - autour de 117. Malgré un côté volontiers moralisateur, son oeuvre ne manque pas d'aperçus de grande valeur sous l'angle qui nous intéresse.

La Germanie (ou Sur l'origine et le pays des Germains) se présente comme un petit ouvrage d'actualité au moment où TRAJAN fortifiait la frontière du Rhin. Cette description des différentes tribus vivant au nord du Rhin et du Danube, s'inspire nettement d'auteurs antérieurs comme TITE-LIVE ou PLINE l'Ancien. Les Annales (écrite en 110), au titre apocryphe, devait comporter 18 livres sont le contenu s'étend du début du règne de TIBÈRE (14) à la fin du règne de NÉRON (68). Seuls les livres 1 à 4 ont été entièrement conservés. 

(Histoires est disponible, d'après une traduction de P WUILLEUMIER et de H LE BONNIEC, PUF, 1987-1992, Les annales aux Editions Flammarion, 1999.)

 

- FLAVIUS ARRIEN (vers 92-175), grec de l'Empire romain né en Asie Mineure, fut l'élève d'EPITECTE à nicopolis (Epire). Il se mit au service de Rome et sa carrière se déroula essentiellement sous l'empereur HADRIEN (117-132). Proconsul en Espagne, puis représentant de l'empereur en Cappadoce (131-137), il fut aux marches de l'empire où il repoussa une invasion des Alains. L'Anabase (écrite plus de quatre siècles après les événements) relate l'épopée d'ALEXANDRE. celui-ci entre 334 et 323 av JC, conquit l'Asie jusqu'en Inde du Nord. ARRIEN et XÉNOPHON sont deux écrivains militaires exceptionnels. ARRIEN fut également l'auteur d'un Traité de tactique.

(Histoire d'Alexandre, l'anabase d'Alexandre Le Grand, selon une traduction de Pierre SAVINEL est disponible aux Editions de Minuit, 1984)

 

- POLYEN (IIe siècle), historien grec né en Macédoine, vécut à Rome sous le règne de MARC AURÈLE. En 163, il écrit ses Stratagèmes dans lesquels il expose les ruses de guerre les plus célèbres des Grecs, des Romains et des "barbares". Cette compilation très inégale a le mérite de la recension... et d'être parvenue jusqu'à nous. Stratagèmes, adressé à Lucius VERUS lorsqu'il part en campagne contre les Parthes, se présente sous la forme de huit livres qui rassemblent environ 900 récits d'historien perdus, particulièrement Ephore de Cumes et Nicolas de Damas.

(La traduction de son Strategematon est disponible dans le livre Ruses diplomatiques et stratagèmes politiques, publié aux Editions Mille et une nuit, 2011 ; Autrement toujours chez Liskenne et Sauvan, Bibliothèque historique et militaire, 1840, selon une traduction de Dom Gui-Alexis LOBINEAU)

 

- FLAVIUS VÉGÈCE (fin IVe siècle), vécut sans doute à Constantinople. Son Traité sur l'art militaire, dédié probablement à l'empereur THÉODOSE LE GRAND, récapitule l'ensemble du savoir romain et fournit une somme où l'on trouve l'héritage de CATON le censeur, Cornelius CÉLSUS, FRONTIN, Paternus et de bien d'autres. Ces instructions militaires firent autorité en Occident jusqu'au XIVe siècle, bien que parfois, elles manquent d'originalité et soit utilisées sans doute par d'autres auteurs comme... arguments d'autorité. Ainsi, MACHIAVEL, qui puise beaucoup dans le répertoire romain pour soutenir ses idées... Il tenta d'entreprendre une synthèse en matière de stratégie, de tactique et de logistique romaine. Théoricien au style direct sur le champ de bataille, VÉGÈCE préconise pourtant le style indirect pour les manoeuvres préparatoires. A côté de son ouvrage sur la tactique militaire romain, Epitoma rie militaris (ou De re militari), nous connaissons son ouvrage de médecine vétérinaire, Digesta artis mulomedicina (ou Mulomedicina).

De re militari (daté avec beaucoup d'incertitude vers 385-390) se présente comme un manuel pratique d'environ 120 pages réparties en 5 livres traitant respectivement de l'enrôlement et de l'entrainement des recrues, de l'ordonnance générale de la légion et de la discipline des troupes, des manoeuvres tactiques et des batailles, de l'attaque et de la défense des places fortes et de la guerre navale. Parfois la partie navale est considérée comme une simple annexe. Il ne s'agit pas d'une description de l'armée romaine, mais d'une proposition précise et circonstanciée, adressée à l'empereur, sur les mesures à prendre pour sauver l'empire du naufrage. A cette proposition de revenir aux usages de la grande époque, le pouvoir n'a pas donné suite. Il renseigne donc sur une période bien antérieure. La célèbre maxime "Si vis pacem, para bellum" (si tu veux la paix, prépare la guerre) n'est pas réellement de VÉGÈCE, du moins dans ces termes précis. Celui-ci écrit, dans le prologue du livre III, sur la nécessité d'entrainer les troupes aux manoeuvres collectives en préalable de toute guerre et conclut : "... qui désire la paix se prépare donc à la guerre, qui aspire à la victoire s'applique à former ses soldats, qui rechercher le succès du combat selon les règles et non au hasard." La première proposition fut paraphrasée par un commentateur bien intentionné en une maxime percutante qu'il laissa au crédit de VÉGÈCE. 

(Instructions militaires, présenté par NACHIN, est disponible aux Editions Berger-Levrault, 1948 ; Institutions militaires - Rei Militaris Instituta, est disponible chez MacMay, 2010)

 

   Longtemps, la stratégie et l'histoire romaine nous sont connues uniquement par ces sources très éparses. L'ampleur des destructions à la fin de l'Empire romain explique sans doute que seuls des petits morceaux nous sont connus. Depuis le XIXe siècle et de façon accélérée depuis, nous bénéficions de connaissances tirés des fouilles de l'archéologie. Des épigraphies nombreuses peuvent être comparés aux écrits anciens. Et surtout, les découvertes de vestiges de villes romaines permettent de se faire une idée des avancées de la romanisation. Les indices de vie économique florissante indique des zones pacifiées à un siècle ou l'autre, donc l'ampleur véritable des réussites des différentes stratégies mises en oeuvre. 

    De plus, il faut tenir compte de véritables habitudes stratégiques qui se transmettent de génération en génération dans les classes nobles de la société romaine. Les indications rapportés dans les écrits qui nous sont parvenus nous donnent une idée de l'ampleur de la littérature gréco-latine consacrée aux choses militaires. Ce que nous appelons pragmatisme de la stratégie ou des stratégies romaines provient peut-êttre aussi de notre méconnaissance des différents textes importants qui ont disparu.

 

    Joel LE GALL nous indique que "Larmée a toujours joué un rôle primordial dans l'histoire antique de Rome qui commence vers le milieu du VIIIe siècle avant JC et s'achève conventionnellement en 476 après JC, terme ultime de l'empire d'Occident", tandis que l'empire d'Orient se prolonge beaucoup plus. "cette armée ne nous est vraiment connue qu'à partir du IIIe siècle avant JC ; c'est à cette époque que se sont fixées les traditions qui allaient faire d'elle, pendant de longs siècles, un instrument de guerre supérieur à tous les autres. Le corps de bataille était constitué par les légions, grandes unités d'infanterie recrutées uniquement parmi les citoyens romains mais soutenues par des unités de non-citoyens fournissant des effectifs égaux ou supérieurs ; la cavalerie n'a joué qu'un rôle secondaire, jusqu'à la seconde moitié du IIIe siècle après JC."

Aux IIIe et IIe siècles av JC, les citoyens romains devaient le service militaire de 17 à 46 ans ; l'armée n'était pas permanente, mais pendans ces trente années, ils pouvaient être mobilisés pour un nombre de campagnes qui est souvent sujet à discussion (16, 6?). Normalement on mettait sur pied deux armées consulaires de deux légions chacun auxquelles s'ajoutaient des contingents fournis par les (alliés), mais il était possible d'en lever pour la durée de la campagne qui n'était pas fixe : il était décidé par le Sénat pour chaque campagne et parait avoir varié entre 4 200 et 5 000 fantassins auxquels s'ajoutaient 300 cavaliers : ces fantassins étaient répartis entre 30 manipules de deux centuries chacun." 

     Mais le système de recrutement (et de commandement) originel "a cessé de fonctionner normalement au cours du IIe siècle av JC parce que les campagnes devenaient trop longues et que le sort de Rome n'était plus mis en cause mais seulement sa domination sur des payx lointains. A la fin du siècle, le consul Marius se résigna à accepter les engagements volontaires des prolétaires, c'est-à-dire des pauvres qui normalement n'étaient pas appelé jusqu'à cette époque parce qu'ils ne pouvaient pas s'acheter leur équipement. Dès lors, les armées changèrent de caractère : elles devinrent des armées de semi-professionnels qui se souciaient surtout de se faire du butin et d'obtenir, à leur démobilisation, la concession d'un domaine foncier qui leur permettait de mener une vie aisée. Pour obtenir ces avantages, les soldats firent confiance à leurs généraux et les armées n'hésitèrent pas à s'opposer les unes aux autres dans des guerres civiles. (...) Après sa victoire décisive, Auguste réorganisa l'armée sur des bases nouvelles. ce fut désormais une armée permanente de professionels : les légionnaire, tous cityens romains, s'engageraient pour vingt ans ; les pérégrins (non-citoyens) pourraient s'engager dans des corps auxiliaires pour 25 ans. La garde de l'empereur serait assurée par 9 cohortes prétoriennes et la sécurité de la ville de Rome par trois cohortes urbaines formées de citoyens dans lesquelles la dervice serait de 13 ans. La solde serait plus forte pour les prétoriens que pour les légionaires, pour les légionaires que pour les auxiliaires. A leur libération, les soldats bénéficieraient d'avantage divers, en particulier les auxiliaires deviendraient citoyens romains. 

La légion du Haut-Empire comptait 6 000 fantassins et plus de 700 cavaliers ; elle était dotée d'une artillerie, servie par les légionnaires. Elle comptait toujours 30 manipules à 2 centuries, mais l'armement vait été unifié : tous les légionnaires combattaient normalement avec le pilum et le glaive, bien qu'ils eussent été capables d'utiliser aussi d'autres armes, les frondes en particulier ; ils portèrent d'abord des cotes de mailles, plus tard la cuirasse de bandes d'acier et le bouclier rectangulaire de forme de tuile (...). Les manipules étaient groupés par trois en cohortes, à raison d'un manipule de chaque ligne (...)." "Dans la seconde moitié du IIIe siècle, les menaces accrues que les cavaliers barbares faisaient peser sur les frontières européennes de l'empire, particulièrement dans les régions danubiennes, conduisirent l'empereur Gallien (253-268) à donner plus d'importance à la cavalerie ; les détails de cette réforme sont encore peu clairs. En même temps les officiers généraux et supérieurs cessèrent d'être des sénateurs ou des chevaliers, ce furent de plus en plus des soldats de métiers, eux aussi. Bientôt il fallut fortifier les villes de l'intérieur dont la défense fut assurée tant bien que mal par des milices locales. Dioclétien (284-305) augmenta considérablement les effectifs, mais Constantin (306-337) réalisa une réforme plus profonde en distnguant une armée de couverture, statique et une armée de campagne, mobile commandée par des généraux en chef qui portèrent le titre de magistri ; les prétoriens durent supprimés et la garde personnelle de l'empereur fut assurée par de nouvelles unités, les protectores et les scholas. Les unités du Bas-Empire furent à faible effectif : les légions n'avaient plus que la valeur d'un ancienne cohorte, l'armement fut allégé. L'armée fut de plus en plus recrutée chez les barbares, y compris les officiers et les généraux : on vit même des peuples barbares engagés collectivement sous les ordres de leurs chafs nationaux : ces peuples s'installèrent dans l'empire et dvienrent finalement les maitres de l'empire d'Occident qui se trouva divisé entre des royaumes barbares tandis que l'empire d'Orient résistait mieux à cette pénétration et devenait l'Empire byzantin."

 

     Edward LUTTWAK étudie pour sa Grande stratégie de l'Empire romain, surtout la période du premier siècle de notre ère jusqu'au troisième. "On peut distinguer trois systèmes différents concernant la sécurité de l'empire pour (cette) période. Nous pouvons parler de système au sens propre, ca chacun intègre la diplomatie, les forces militaires, le réseau de routes et les fortifications pour un unique objectif." (Précisons nous-mêmes que ces routes ne reliaient pas les villes existantes entre elles, mais des positions stratégiques, en fonction du relief notamment, en dehors de préoccupations commerciales) De plus, le dispositif de chaque élément traduit la logique de l'ensemble. Le but de chaque système était de satisfaire un ensemble distinct de priorités, elles-mêmes le reflet de conceptions conjonctuelles de l'empire : expansion hégémonique pour le premier système, sécurité territoriale pour le deuxième, et finalement, dans des circonstances graves, la simple survie de la puissance impériales elle-même. Chaque système était fondé sur une combinaison différente de diplomatie, de force armée et d'infastructures fixes, et chacun déterminait l'adoption de différentes méthodes opérationnelles, mais, plus fondamentalement, chaque système réflétait une vue du monde différentes et l'aimage que Rome se faisait d'elle-même." Le stratégiste distingue ainsi trois système :

- Les Romains de la République ont beaucoup conquis pour servir les intérêt d'un petit nombre, ceux qui vivaient à Rome - en fait, d'un nombre encore plus faible, ceux qui étaient le mieux placés pour diriger la politique. Pendant le premier siècle de notre ère, les idées romaines évoluèrent vers une conception de l'empire plus vaste et, à tout prendre, plus bienveillante ;

- Les hommes nés dans des contrées éloignées de Rome pouvaient s'appeler Romains et voir ce droit pleinement reconnu : les frontières étaient défendues efficacement pour sauvegarder la prospérité grandissante de tous, et pas uniquement celle des privilégiés ; d'où cet empire de millions d'hommes et non de quelques milliers ;

- Après la grande crise du IIIe siècle, la question de la sécurité devint une contrainte extrêmement lourde pour la société, une charge inégalement répartie, qui pouvait enrichir les nantis et ruiner les pauvres. les rouages de l'empire furent alors de plus en plus au service de l'Etat, avec les collecteurs d'impôts, les administrateurs et les soldats, plus utiles les uns aux autres qu'à la société en général. Même à ce moment-là, l'empire reçut des marques de fidélité de nombreux cityens, car sans lui c'était le chaos. Quand ce ne fut plus ainsi et de que Etats barabares organisés, donc capables de prendre des mesures pour assurer leur sécurité, furent leur apparition sur des terres naguères romaines, alors le dernier système de sécurité impérial perdit son ultime soutien, la peur des hommes pour l'inconnu."

      Cette perspective, tracée volontairement en gros par l'auteur, résultent de la succession des trois systèmes décrits plus précisément :

- le système julio-claudien Etats-clients et armées mobiles d'Auguste à Néron ;

- le système des Flaviens aux Sévères : Frontières "scientifiques" et défense dissuasive de Vespasien à Marc Aurèle ;

- le système de la défense en profondeur avec la grande crise du IIIe siècle et les nouvelles stratégies.

 

Gérard CHALIAND, Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, Bouquins, 1991 ; Joel LE GALL, Rome, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988 ; Edward LUTTWAK, La grande stratégie de l'empire romain, Economica/Institut de Stratégie Comparée, 2009.

 

STRATÉGUS

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27 août 2012 1 27 /08 /août /2012 14:31

        L'épaisseur historique de l'Empire Romain oblige la plupart des auteurs à traiter l'ensemble des stratégies et tactiques militaires mises en oeuvre par les Romains dans un tout global, même s'il existe finalement peu d'écrits théoriques. La longévité de cet Empire peut amener même à parler de "grande stratégie impériale", malgré l'hétérogénéité des situations de sa fondation à sa chute. En fait la richesse d'écrits historiques supplée, la quantité énormes d'actes administratifs concernant les armées, qui restent à notre disposition, le prestige à l'extérieur de ce bloc politique qui semble avoir toujours existé aux yeux de ce contemporain, le jeu original des institutions politiques, sociales, économiques et militaires, légitiment en grande partie cette approche. 

  Néanmoins, pour Hervé COUTEAU-BÉGARIE, "la pensée stratégique suppose une tournure d'esprit tournée vers l'abstraction. Les Grecs et les Byzantins ont fabriqué une littérature stratégique parce qu'ils étaient passionnés de controverses philosophiques ou théologiques. Les romains n'en ont guère écrit parce qu'ils étaient essentiellement pratiques."

 

     Cette approche pragmatique des Romains fait qu'ils n'ont pas produit, à quelques exceptions près, l'équivalent de l'oeuvre stratégique grecque qui les précède. "Certes, la supériorité tactique et stratégique des légions romaines pendant des siècles n'auraient pas été possible sans une doctrine militaire structurée, écrit encore Hervé COUTEAU-BEGARIE sur la pensée stratégique romaine. Mais celle-ci est d'abord le fruit d'une pratique : Polybe rapporte que les candidats à des fonctions publiques devaient avoir participé à dix campagnes avant de solliciter les suffrages de leurs concitoyens. L'expérience ainsi acquise est restée largement informelle et ne semble pas avoir donné lieu à une littérature spécialisée abondante."

   Il décrit ainsi la maigre littérature produite, distinguant nettement une littérature de stratégie opérationnelle d'une littérature historique :

"Il existe cependant quelques traités de tactique et de stratégie. Au IIe siècle av JC, Caton, le célèbre censeur, a rédigé un De Re militari, dont il ne reste rien. Polybe a écrit une Taktika, aujourd'hui perdue comme le traité de Paternus, que Végèce a utilisé, sinon partiellement recopié. L'auteur le plus important du Haut Empire est Frontinus, dit Frontin, gouverneur de Bretagne, auteur d'un commentaire militaire d'Homère et d'un traité militaire qui sont perdus, mais que Végèce a utilisés au IVe siècle. N'a survécu de lui qu'un recueil de Strategemata, rédigé entre 84 et 88, qui constituait un appendice au traité perdu : 583 stratagèmes rigoureusement organisés en sept livres, dans un but pédagogique et pratique, avec une claire distinction entre les stratagèmes et la stratégie ; leur rayonnement sera durable." La maigre matière retrouvée qui a pu traversé les siècles, emplie souvent de références à des ouvrages perdues suggère toutefois sans doute plus de systématisation dans l'art de la stratégie qu'on ne le reconnaît souvent. Il faut compter avec les massives destructions d'écrits sous le Bas Empire et pendant la période des royaumes barbares, dans les désordres violents qui traversent alors tous les mondes connus... Sans oublier une certaine constance dramatique dans la destruction volontaire, hors batailles et hors pillages, des écrits jugés contraires aux croyances de l'époque...

"Arrien est l'héritier, poursuit l'auteur du Traité de stratégie, des tacticiens grecs, "mais aussi consul vers 130 : son Ars Tactica oppose la tactique grecque et macédonienne à la tactique romaine. (...) Après Frontin, Arrien, Polyen et, un peu plus tardif, Jules l'Africain (...) cette tradition gréco-romaine s'interrompt : il va s'écouler trois siècles "pour lesquels nous ne connaissons ni nom, ni oeuvre de stratégistes. Il y a lieu de s'étonner de ce manque total de curiosité à l'égard de la littérature militaire (surtout en cette période de guerres et d'invasions récurrentes!) A moins que, en l'absence de tout progrès de la technique, sinon de tout changement des usages militaires, la littérature ancienne n'ait suffi aux lecteurs. Brian CAMPBELL (auteur de nombreux ouvrages sur l'Empire romain) incrimine la structure du commandement qui faisait obstacle à la constitution d'une caste d'officiers généraux bien préparés : "Les Romains n'avaient pas d'académie militaire, pas de processus institutionnalisé de formation en discipline, en tactique et en stratégie, ni de moyens systématiques d'évaluation des candidats aux hauts grades." Mais, avec Hervé COUTEAU-BÉGARIE, nous doutons de cette explication.

"C'est en Occident qu'on voit apparaître, à la fin du IVe siècle, un véritable essai militaire, le De Re militari, dit aussi Epitoma Rei militariq (abrégé des questions militaires), de Flavius Vegetius Renatus, dit Végèce, compilation consciencieuse de tous ses prédécesseurs qui se propose de remédier à une décadence militaire évidente. (...) Végèce est l'auteur militaire le plus important que nous ait légué l'antiquité occidentale." Il a fondé, selon Bruno COLSON (L'Art de la guerre de Machiavel à Clausewitz, Presses Universitaires de Namur, 1999), "la tradition occidentale des "principes de la guerre"".

La deuxième branche de la théorie militaire romaine est constituée par les historiens, "de loin, la plus abondante en volume, c'est également celle que l'on lit le plus souvent. Le modèle est Polybe, compagnon de Scipion Emilien, vainqueur de Carthage dans la troisième guerre punique. (...) Mais Polybe est d'abord de tradition grecque."

Après lui, Hervé COUTEAU-BÉGARIE cite Jules César, puis dans la période impériale, TACITE, TITE-LIVE, TRAJAN...

    C'est cependant dans toute cette période grecque et gréco-romaine que naît véritablement la stratégie chez les Anciens : "C'est à Athènes qu'apparaît, au Ve siècle avec JC, la fonction de stratège. Les tribus élisent dix stratèges. Ils forment un collège au sein duquel un chef (...) peut s'imposer à ses collègues. Mais tous ont vocation à conduire l'armée, ou une partie de l'armée, même si une spécialisation tend progressivement à s'opérer : le stratège des hoplites commande l'armée en compagne, le stratège du territoire est chargé de la défense de l'Attique, les deux stratèges du Pirée assurent la défense côtière, le stratège des symmories vielle à l'armement de la flotte et les cinq autres sont affectés à des missions ad hoc. Après Alexandre le Grand, l'institution des stratèges subsiste dans les royaumes hellénistiques, mais sous une forme plus territoriale (les stratèges de nommes - de province) et elle perd de son importance, malgré les titres ronflants dont ses titulaires sont affublés : l'un est stratège, épistratège et syngenès, l'autre est stratège et archisomatophylaque."

"Autant la fonction de stratège est bien assurée, autant l'idée de stratégie parait floue et il n'est pas certain que cette ambiguité soit entièrement imputable aux lacunes de notre documentation. Le mot stratagema apparaît dans le deuxième quart du IVe siècle av JC, mais il ne se trouve qu'une seule fois chez Xénophon et la première définition connue est de plusieurs siècles postérieure, on la doit à l'apologiste chrétien Clément d'Alexandrie (IIe siècle). La strategika apparaît à peu près à la même époque, Demetrios de Phalère (fin du ive siècle av JC) compose une Strategika. Les deux termes sont synonymes, sans connotation de tromperie, mais ils semblent restés d'emploi peu courant ; on ne les trouve ni chez Hérodote, ni chez Thucydide. Ils n'en continuent pas moins à cheminer et à s'acarter progressivement l'un de l'autre.

A partir de Polybe et des historiens du Ier siècle av JC, stratagema est lié à l'idée de ruse et de tromperie, tandis que strategika est relatif à l'office du général, même s'ils restent synonymes chez plusieurs auteurs, notamment Onosander. Le verbe strategeo acquiert un sens plus précis qu'être général : chez Onosander, il signifie manoeuvrer.

     Le moment romain est essentiel pour la transmission de tout cet héritage grec. "C'est dans cet état que les Romains latinisent les deux concepts, durant le Ier siècle av JC, Cicéron parle de stratagema dans une lettre datée du 10 mai 51 av JC, le terme va progressivement supplanter ses concurrents latins (solletia, dolus, ars, astutia...). Un siècle plus tard, Frontin distingue, "malgré l'analogie naturelle de ces deux choses, les stratagèmes d'avec la stratégie. Car tout ce que la prévoyance, l'habileté, la grandeur d'âme, la constance, peuvent inspirer à un général, forme la matière de la stratégie en général ; et tout fait particulier qui pourra être rangé sous un des chefs sera un stratagème." Mais cette acception reste exceptionnelle. L'approche dominante est organique et concrète : la strategia est la préfecture militaire, le strategus le chef d'armée. D'un point de vue théorique, les Romains parlent plutôt de science militaire ou science de la chose militaire, qui inclut la stratégie."

 

      La longévité de la ville (fondée vers 750 av JC), entité politique indépendante vers 475 av JC, fondatrice d'un Empire qui homogénéise un ensemble géographique autour de la Méditerranée et bien au-delà, habituellement découpé en Haut Empire (27 av JC-161) et en Bas Empire (284-395) avant sa fin  en une longue crise qui aboutit au Ve siècle, suscite nombre d'interrogations. Y-a-t-il pour autant une grande stratégie romaine qui est appliquée sous la République, ce Haut et ce Bas Empire, malgré la diversité des situations et la variété des protagonistes en présence?

    Edward Nicolae LUTTWAK (né en 1942 en Roumanie), l'un des spécialistes américains de stratégie et de géopolitique les plus réputés dans le monde entier, le pense. "Dans les annales de notre civilisation, la réussite de Rome reste entièrement inégalée dans le domaine de la grande stratégie et même ses leçons ne sont pas rendues caduques par deux millénaires de changements technologiques" (Introduction à La grande stratégie de l'Empire romain, première édition). Il compare le contexte de ces époques à la nôtre, où règne un état de guerre permanente sans conflit décisif, la volonté de conciler au mieux les impératifs de la sécurité et l'économie des forces, pour reprendre les termes de Pierre LAEDERICH. "Pour les Romains, écrit le stratégiste, comme pour nous, le but idéal de la conduite diplomatico-stratégique était d'assurer la survie de la civilisation sans porter atteinte à la vitalité économique et sans compromettre l'évolution de l'ordre politique". Le succès de l'Empire romain est lié à la "constante subordination des priorités tactiques, des idéaux martiaux et des instincts guerriers au but politique (...). Avant tout, les Romains se rendirent compte que l'élément prédominant de la puissance n'était pas matériel mais psychologique - résultant de l'idée que les autres se faisaient de la force romaine plutôt que de l'usage de celle-ci". C'est le manque de légions pour tenir un périmètre impérial immense qui a contraint Rome à définir une "grande stratégie" limitant le recours direct à la force militaire.

Edward LUTTWAK reprend les définition de la grande stratégie émises par Liddell HART : la grande stratégie exprime l'idée de politique en cours d'exécution, la stratégie est l'application est l'application de la grande stratégie à un niveau moins élevé - l'art de distribuer et de mettre en oeuvre les moyens militaires pour accomplir les fins du politique. La tactique est l'application de la stratégie à un niveau inférieur. "Nous pouvons parler, écrit-il, de systèmes au sens propre, car chacun intègre la diplomatie, les forces militaires, le réseau de routes et de fortifications pour un unique objectif. De plus, le dispositif de chaque élément traduit la logique de l'ensemble. le but de chaque système était de satisfaire un ensemble distinct de priorités, elles-mêmes le reflet de conceptions conjoncturelles de l'empire : expansion hégémonique pour le premier système, sécurité territoriale pour le deuxième, et finalement, dans des circonstances graves, la simple survie de la puissance impériale elle-même. Chaque système était fondé sur une combinaison différente de diplomatie, de force armée et d'infrastructures fixes, et chacun déterminait l'adoption de différentes méthodes opérationnelles, mais plus fondamentalement, chaque système reflétait une vue du monde différente et l'image que Rome se faisait d'elle-même." 

Son analyse, proprement révolutionnaire, est la première analyse générale de l'empire romain et nombre d'auteurs spécialistes du monde romain l'ont accusé de forcer la réalité : F MILLAR (Emperors, Frontiers and Foreign Relations, 31 BC to AD 378, Britannia, 1982), C R WHITTAKER (Les Frontières de l'Empire romain, édition française, 1989) et B ISAAC (The limits of Empire. The Roman Army in the East, Oxford, 1990). Les Romains, pensent-ils, ne disposaient pas d'une informtion suffisante, notamment géographique, pour avoir une véritable réflexion stratégique. D'autres spécialistes, par contre, comme C M WELLS (Review of Luttwak, The Grand Strategy of the Roman Empire, Americai Journal of Philology, 1978) ou S L DYSON (the Creation of the Roman Frontier, princeotn, 1985) estiment qu'il peut avoir raison sur certaines périodes de l'Empire

L'argument récurrent des adversaires à la thèse de Edward LUTTWAK est bien entendu l'absence de réflexion stratégique globale dans les sources qui nous sont parvenues. il prend acte de ce fait, mais si la conceptualisation est absente des sources, faut-il enconclure que ce qu'elle aide à décrire n'a jamais existé. il s'attaque à ce qu'il appelle l'analyse systémique moderne : "Les Romains n'avaient apparemment pas besoin d'un Clausewitz pour soumettre leur énergie militaire à l'exigence des buts politiques ; il semble qu'ils n'avaient pas non plus besoin des technique analytiques modernes. Ignorant la nouvelle science de l'analyse systémique, il conçurent et réalisèrent en revanche des dispositifs importants et complexes de sécurité qui alliaient en un tout cohérent et avec succès le déploiement des troupes, les défenses fixes, le réseau routier et les transmissions. Dans le domaine plus abstrait de la stratégie, il est évident que, soit par l'intelligence, soit par l'intuition traditionnelle, les Romains comprirent toutes les subtilités de la dissuasion, mais aussi ses limites." Même pour les stratégies grecques et byzantines, il faut compléter la lecture des "traités de stratégie" par celle des historiens anciens et par une étude des autres sources (épigraphie notamment) pour les approcher réellement. Les écrits qui nous sont parvenus des sources administratives et des débats au Sénat romain constituent aussi une source d'informations précieuses. "Au fond, conclue Pierre LAEDERICH dans la Préface de l'étude de LUTTWAK, "les spécialistes qui accusèrent Luttwak de n'avoir pas lu les sources anciennes les avaient-ils eux-mêmes bien comprises? On peut retrouver chez d'autres historiens de Rome témoignage d'une vision élaborée et cohérente de la stratégie impériale (Dion CASSIUS, Ammien MARCELLIN) (...)". 

 

Edward LUTTWAK, La grande stratégie de l'Empire romain, deuxième édition revue et préfacée par Pierre LAEDERICH, Economica, Bibliothèque stratégique/Institut de Stratégie Comparée, 2009 ; Paul PETIT, Histoire générale de l'Empire romain, en trois volumes, Seuil, 1974 ; Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, 2002.

 

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22 février 2012 3 22 /02 /février /2012 14:06

                   A l'avènement et pendant l'Empire arabo-musulman, une vraie pensée stratégique, qui inspire même les contemporains occidentaux (pas forcément les responsables militaires...), est à l'oeuvre. Par contre, il semble qu'après le long Empire Ottoman (1292-1922), il y ait peu de véritables pensées stratégiques à l'oeuvre à échelle des différents Etats, qui, après les décolonisations, prennent sa place. Si des pensées stratégiques arabes existent, elles ne sont pas le fait d'Etats qui les mettraient en oeuvre, mais de mouvements politico-religieux ou politiques. C'est le constat tiré de la réalité d'Etats qui ne se constituent que rarement autour de nations, mais surtout autour de clans, voire de familles, dans le Maghreb ou en Afrique du Nord, le seul véritable lien fort étant la religion musulmane. Précisons que nous discutons là de stratégies arabes, et non de stratégies musulmanes, à l'heure où l'axe démographique de l'Islam se situe bien plus à l'Est.

Après la période ottomane et les luttes de libération, pour l'indépendance, c'est surtout de la stratégie arabe actuelle que nous volons aborder ici.

 

                     L'absence de stratégie de puissance des pays arabes est un des axes de réflexion de Christian HARBULOT et de ses collaborateurs, lesquelles pensent surtout en terme d'intelligence économique et géostratégique. Malgré toutes les déclarations et proclamations en faveur de l'unité arabe, notamment face à l'Etat d'Israël, ils constatent que ce qui ressort, c'est plutôt l'instrumentalisation par les grandes puissances, au premier rang les Etats-Unis, notamment depuis la disparition du système des deux blocs, des élites dirigeantes de ces différents pays. Étendant leur propos (concernant les 22 pays officiellement arabes, faisant partant de la Ligue Arabe) à des pays non arabes, comme la Turquie, le Pakistan, la Malaisie... les auteurs de cette réflexion (de l'Ecole de guerre électronique), reprennent les propos relativement durs d'Ali LAÏDI : "Même les Chinois ont Lenovo, Haier, China Ins, Baïdu ; même les Indiens ont Tatta, Mittal ; mais les pays arabes? Citez-moi une seule multinationale arabe d'envergure mondiale! Trouvez-moi des signes de puissance arabe! Trouvez-moi un cas, à l'exception d'Al-Zazira, où les Arabes font prévaloir leur point de vue!... Ne cherchez rien de tout cela, il n'y en a pas." A l'origine de ce constat partagé par beaucoup d'auteurs, réside sans doute une perception bien différente de la puissance par les élites et par les peuples arabes.

"La puissance est la "capacité d'une unité politique d'imposer sa volonté aux autres ou la capacité d'une unité de ne pas se laisser imposer la volonté des autres", selon Raymond Aron. A partir de cette seule définition avancée par un occidental, il va sans dire que les pays arabes n'ont pas de stratégie de puissance. Par conséquent, il serait alors intéressant d'aborder le sujet sous l'échiquier des matrices culturelles. Car, parce que la perception des choses est différente selon la société dans laquelle on se situe, la façon de se représenter la puissance est elle aussi modifiée par le prisme d'une civilisation arabe encore à la traîne.(...) (Pour) les pays arabes, la stratégie de puissance repose sur les facteurs traditionnels de puissance, à savoir la détention de ressources naturelles : gaz naturel et pétrole. Deux armes économiques qui ont été utilisées à maintes reprises mais dont les effets escomptés se font encore attendre." Les auteurs pensent sans doute au grand filet d'embargos qui entoure l'Etat d'Israël et qui, même prolongé aux Etats qui le soutiennent trop, est d'ailleurs constitué de mailles plutôt grossières. "Deux armes, qui au fil du temps, ne servent qu'à des stratégie de rente permettant aux pays exportateurs de s'enfermer dans leur "tour d'ivoire". Cette posture attentiste s'accompagne du facteur militaire, facteur encore plus traditionnel que le premier. Pour les pays arabes, la puissance est synonyme de force de frappe militaire, le moyen-Orient est ainsi le premier "consommateur" d'armes dans le monde. A ces facteurs d'ordre économique et militaire s'ajoute le fondamentalisme religieux. De tout temps, et dans toutes les civilisations, la religion, "opium du peuple", a été un vecteur de puissance. N'oublions pas aussi que politique et religion sont indissociables dans les pays arabes. Du temps de la gloire de la civilisation arabe, les projets de puissance politique étant étroitement liés à la religion pour galvaniser les populations. D'autres avanceront que c'est la religion, qui pour se propager, avait recours à l'outil politique. Le résultat de cette manoeuvre (...) a été, pendant des siècles, la suprématie d'un monde arabo-musulman puissant. Puissance qui reste ancrée dans les mémoires et l'imaginaire populaires. Aujourd'hui, le constat est que politique et religion sont unies pour le meilleur ou le pire. Et, souvent pour le pire. L'Islam n'est évoqué par les médis que pour relater des événements souvent tragiques imputés à des terroristes. Terroristes qui véhiculent une image extrémiste d'une religion, qui comme ses consoeurs, peut être une religion moderne. Le débat sur la puissance dans les pays arabes se résume généralement aussi à la puissance interne qui est "la capacité pour l'Etat de modifier la volonté de groupes ou d'individus inclus dans sa sphère" (Les auteurs citent de nouveau Raymond ARON). Comment penser la puissance politique à l'échelle internationale quand les élites et les pouvoirs politiques doivent contenir, pour leur salut, toute contestation au sein du territoire national. Une paix qui n'est que trop peu pertubée par des populations souvent frustrées. Toute manifestation est souvent impossible car la police veille à tout dérapage. Ainsi, des pays se sont dotés d'une police religieuse pour maintenir l'ordre, c'est le cas notamment de l'Arabie Saoudite." Pour le fondateur et directeur de l'Ecole de Guerre Economique à Paris, "la persistance de la division des pays arabes est notamment une des conséquences de la stratégie de Kissinger qui est encore aujourd'hui d'actualité. Cette stratégie est caractérisée (...) par quatre objectifs : l'émiettement du Moyen Orient, l'implication des Etats-Unis dans tous les problèmes de la région, le contrôle des hydrocarbures et des grands marchés de la région (télécommunications, aéronautique, autoroutes de l'information) et l'éradication de toute velléité d'union arabe qui, aux yeux de Washington, ne pourrait qu'être hostile. Les Etats-Unis ont employé trois leviers pour atteindre ces objectifs : l'affablissement et la déstabilisation des régimes hostiles en place, l'instrumentalisation de l'islam et de l'islamisme et l'action diplomatique intensive dans la région (...). Les Etats-Unis ont été l'acteur numéro un dans le monde arabe depuis 1945. Leurs mouvements conditionnent systématiquement le Moyen Orient. Les deux conflits irakiens ont durablement bouleversé la donne politique de la région. En effet, ces conflits ont fait volé en éclat le semblant de solidarité régionale que les pays arabes ont longtemps tenté de mettre en place. Désormais, chacun des pays compte davantage sur des alliances avec des pays tiers.(...) A l'aube du XXIème siècle, le Monde Arabe apparaît encore comme une zone sous tutelle marquée par une présence militaire étrangère finalement tout aussi importante qu'à l'époque coloniale. (...). L'absence de stratégie dans le monde arabe contraste d'autant plus qu'il existe à sa périphérie plusieurs foyers non arabes qui assument et parfois revendiquent leurs ambitions. Le monde arabe, incapable de se réformer, se reconnaît et recherche à travers le lien islamique les pays qui affirment clairement leurs positions (Iran, Turquie, Malaisie)." En fin de compte "les Arabes ont accédé il y a peu à l'indépendance et à la souveraineté : ils sont politiquement neufs. La question de la démocratie est souvent mise en cause pour justifier l'état de léthargie dans laquelle s'enlisent les pays arabes. (...)" Mais de tout façon, pour les auteurs de cette analyse dont nous ne partageons pas forcément tous les termes, "cette question (de la démocratie) n'est pas la raison première du manque de stratégie de puissance dans cette région du monde. En effet, les questions stratégiques relèvent de l'Etat et ne sont pas soumises au jeu de la démocratie.(...), une stratégie de puissance peut exister là où la démocratie fait défaut, l'exemple le plus probant étant la Chine". Si ce n'est pas l'absence de démocratie, quel est l'origine de ce manque de stratégie? "Le problème dans ces pays réside dans son élite politique, parfois illégitime, qui fait passer ses propres intérêts avant ceux de la Nation. L'exemple de l'Arabie Saoudite est criant, l'enjeu essentiel pour ses dirigeants étant de perpétuer la monarchie et de poursuivre la captation des richesses qui sont détenues par un petit nombre. Pour occulter leurs faiblesses et échecs, les dirigeants arabes tirent sur la corde sensible qu'est le sentiment de victimisation afin de galvaniser leurs peuples contre les puissances extérieures hostiles. (...) "... cette posture qui entretient la haine et l'incompréhension empêche les pays arabes de saisir et de penser correctement leur environnement, ce qui limite d'autant les capacités d'influences et d'actions des Etats arabes. De plus, les faiblesses économiques viennent entretenir ce sentiment de victimisation." Cette faiblesse économique réside dans un refus de jouer le jeu de la mondialisation (toujours selon les auteurs) et de rester dans une économie de rente (surtout pétrolière). Cette rente permet surtout des achats dans les domaines du luxe (achats un peu partout de chaînes hôtelières et développement d'un certain tourisme, dont une partie axée sur le pèlerinage...) et de l'armement (dépenses militaires d'équipements sans investissements militaro-industriels). "Un domaine oh combien important et pourtant marginalisé, pourvu d'un budget insignifiant, est la recherche scientifique, un des leviers du décollage économique et stratégique (...). Les pays arabes semblent, ou feignent, ne pas tenir compte des domaines hautement stratégiques dans le monde tel qu'il est aujourdh'ui et s'enlisent dans les domaines qui constituent les puissances d'antan. Sans un tissu économique compétitif et des politiques prêts à créer une dynamique public-privé, un Etat ne peut avoir de stratégie de puissance. (...) Néanmoins, un pays, le Qatar, a été frappé d'une judicieuse idée : une chaîne d'informations continues pour contrebalancer le poids de CNN (El Jazira)". C'est une manifestation d'une stratégie de puissance dans la guerre de l'information, composante maintenant essentielle, car de caractère massif. 

   "On pourrait penser que l'ancrage dans les valeurs traditionnelles de l'islam, y compris voire surtout les plus rétrogrades, soit une posture des pouvoirs publics et des politiques des pays arabes. On pourrait penser que tous les responsables arabes, même les "laïcs" théorisent cette posture politique et intellectuelle. Cependant, même si on le retrouve sous la forme d'un discours, la réalité est celle d'un laxisme généralisé, où l'islam n'est pas pensé au niveau politique, qui lui préfère des problématiques classiques de répression, censure, étouffement de la contestation et de la participation politique, etc (...) Ce que ne manquent pas de critiquer (...) la plupart de ces fondamentalistes et même un certain nombre d'intellectuels islamistes en général. Ces penseurs préconisent, plutôt qu'un discours constant de victimisation et de manichéisme, une stratégie de fermeture aux valeurs de la mondialisation et une nouvelle pensée islamique moderne. Il s'agirait pour les pays arabes, d'adopter un nouveau mode d'existence par rapport au reste du monde, une nouvelle stratégie de fermeture qui devra garantir leur force et leur puissance. Soit beaucoup plus que la "simple" crispation de la religion que l'on observe ces dernières années. Ces penseurs tablent sur la prépondérance de la religion dans les pays arabes. (...) Grâce à (l'enracinement des valeurs religieuses), des penseurs comme Abdessalam Yacine envisagent "d'islamiser la modernité", c'est-à-dire de la conduire dans les pas arabes selon ces valeurs religieuses." Ces penseurs pointent les ravages sociaux de la globalisation économique pour renforcer leur argumentation. "(...) un tel discours trouve un écho incontestable dans les sociétés arabes, car il est en phase avec les problèmes des arabes, surtout les plus modestes (les plus nombreux) (...). Ce grand écart permanent entre valeurs locales et mondiales est au coeur du quotidien arabe (les accords de l'Organisation Mondiale du Commerce obligeant la libéralisation du commerce de l'alcool ; les tabous sociaux et sexuels et la comparaison avec l'Occident...). A tous les niveaux de la société cela s'observe, puisqu'une interprétation intégriste des textes conduit à un problème insoluble vis-à-vis des intérêts bancaires, de la spéculation boursière ou même des assurances-vie. Que ce projet de fermeture à la mondialisation moderne soit voué à l'échec ou non n'est pas l'objet de notre propos ici. Par contre, il faut observer qu'il constitue une alternative, un choix à faire pour les sociétés et les Etats arabes. Cette vision du présent est de plus en plus influente auprès de beaucoup de leaders, qui après avoir cru pouvoir instrumentaliser les deux en parallèle, pensent maintenant à jouer l'islam contre la mondialisation. Il s'agit là d'une première option stratégique.

Face à la vision "islamiser la modernité", il existe tout simplement la vision de "moderniser l'islam". Malgré la trivialité apparente de leur chiasme, ces deux slogans recouvrent des réalités bien réelles qu'ils résument fidèlement. le second est surtout porté par Amr Khaled et Abdullah Gymniastiar (...), (tous deux aussi intellectuels islamiques). On retombe dans l'idée centrale de notre propos ici : ce sont les religieux, les islamistes, des modérés aux intégristes, des anciens Frères mususulmans aux activistes terroristes, qui pensent. Ce sont eux qui pensent l'islam (...). Un tel effort de conceptualisation est quasiment absent chez les laïcs ou les politiques. Cette mouvance modernisatrice soutient notamment une vision du capitalisme et des affaires en accord avec les valeurs religieuses, là où les fondamentalistes condamnent le business de façon générale. (...)" La conciliation entre religion et capitalisme de marché, avec des développements concrets comme la création de Mecca Cola, constitue une tendance lourde à l'oeuvre dans les sociétés arabes, avec au bout peut-être le développement d'une stratégie économique et d'une stratégie (de puissance) tout court. C'est peut-être là un aspect qui n'est pas souligné suffisamment par les auteurs. 

"Une vision plus élitiste se fait également entendre et moins islamiste même s'il faut nuancer cela puisque l'intellectuel en question est aoudien. Il s'agit de Saad Ali el-Hadj Bakri, universitaire à l'audience plus restreinte mais plus influente. Qui écrit beaucoup et se lamente sur le manque de puissance arabe. Il met en accusation tout un système de pensée, une absence de réflexion (encore...) de la part des dirigeants arabes qu'il accuse d'être incapable de gérer tout conflit stratégique, de ne pas faire la disctinction entre une hostilité sans nuance et une divergence légitime. (...)

Le leitmotiv de ces penseurs est bien souvent le même : la "nation arabe" n'a pas la puissance qu'elle devrait avoir au regard de ses héritages et de ses atouts. C'est la frustration suscitant l'action qui est à l'oeuvre chez ces islamistes, mais pour l'instant ce souci de puissance ne semble pas concerner ces dirigeants arabes au-delà du stade du discours. Ce qui est parfaitement logique avec des constats de notre analyse : l'islamisme y compris et surtout intellectuels est un adversaire du pouvoir dans les pays arabes."

   Ce tableau d'ensemble très noir doit sans doute être nuancé mais la réaction actuelle de l'ensemble des dirigeants aux révoltes arabes récentes indique sans doute leur extrême polarisation sur leur puissance intérieure, ce qui peut expliquer une grande négligence sur l'expression autonome d'une volonté de puissance extérieure. Par ailleurs, les élites dirigeantes de nombreux pays arabes sont tout orientés vers l'instrumentalisation de la religion pour conforter leur pouvoir politique ; ainsi l'Arabie Saoudate a pour ennemi principal l'Iran dans le vaste jeu géopolitique de domination du monde musulman et le conflit parvient à un haut niveau dans la mesure où il s'agit aussi d'un combat entre une forme sunnite de l'Islam la plus rigoriste et une forme chiite aussi rigoriste, revivifiant des antagonismes qui remontent à la naissance de cette religion. La stratégie des pays arabes n'est peut-être vue par certains auteurs que trop exclusivement à travers le prisme Orient/Occident ou du conflit israélo-arabe et pas suffisamment en terme de déploiement d'énergie pour la suprématie dans le monde musulman lui-même...

 

      Dans le monde arabe s'expriment des leaders et qui sont en même temps des penseurs en stratégie, soit en lutte pour le pouvoir - notamment sous la colonisation moderne - ou parvenu au pouvoir. Plusieurs de ces stratégies, exprimées à partir d'une base étatique, marquent encore le monde moderne. Jean-Paul CHARNAY, dans son Principes de stratégie arabe, en présente quelques unes de plus importantes.

   La problématique de lutte pour l'indépendance domine longtemps la pensée stratégique, ainsi celle de Gamal Abdel NASSER (Discours d'Alexandrie du 26 juillet 1956 sur la nationalisation du canal de Suez ou celle exprimée dans la Charte de Tripoli de 1962. C'est aussi la Nakba (catastrophe, passion) palestinienne, dès 1948 qui mobilise de nombreux leaders politiques et religieux (Gamal Abdel NASSER, Yasser ARAFAT, Nayef HAWATMEH, Habib CHATTY...), en faveur d'une unité arabe toujours en recherche, notamment à travers la Ligue arabe.

  C'est à la fois ou séparément le dynamisme des masses unies, les contradictions historiques et sociales, le dynamisme entre religion et révolution, les problématiques entre révolution et impérialisme qui motivent de nombreux analyses stratégiques. Citons-en quelques-unes mentionnées par Jean-Paul CHARNAY :

  Sur le dynamisme des masses unies, le spécialiste du monde arabe mentionne :

- L'action révolutionnaire selon la Charte nationale de la République Arabe Unie, présentée par Gamal Abdel NASSER au Congrès national égyptien des forces populaire le 21 mai 1962 et adoptée le 30 juin 1962. Ce texte de référence appelle à la révolution arabe qui progresse dans la démocratie et le socialisme ;

- La révolution démocratique et populaire algérienne selon le FLN en guerre (février 1958) ;

- La même révolution démocratique selon les Chartes de Tripoli (1962) et d'Alger (1964) ;

- Même perspective  selon la Charte de la Révolution agraire (1971, Alger) ;

- Et selon Houari BOUMÉDIENNE (1969) ;

- La perspective révolution selon Mehdi BEN BARKA (1962) ;

- Le parti et les masses, selon le Ba'ath syrien (1965) ;

- La Révolution palestinienne, ou de la guerre organisée à la guerre populaire, selon Al Fath (1968), selon George HABACHE !1969) et selon le Front Populaire de Libération Palestinienne (1972) ;

- Classe sociale, nation, empire selon Muammar KADHAFI (1976) ;  

- "Toute la patrie ou le martyre", selon le Front Polisario (1982).

 Sur les contradictions historique et sociales :

- Bonaparte aux Pyramides et prise du Caire (1798), selon Abderramane GABARTI ;

- La révolution en Egypte depuis Bonaparte, selon Gama Abdel NASSER (1965) ;

- Les révolutions au Proche-Orient, selon Leïla KHALED (1973) ;

- NASSER contre les Frères musulmans (1954) et contre le Pacte islamique (1966) ;

- L'armée et la révolution selon Arabî PACHA (1839-1911), selon Rachîd RIDA (mort en 1935), selon Gamal Abdel NASSER (1956) et selon Mohammed HAYKAL (vers 1957), selon le FLN Algérien (1959), selon la Charte d'Alger (1964), selon la Charte d'action nationale irakienne, présidence du général Hassan al BAKR (1971) ;

- L'armée marocaine, selon Mehdi BEN BARKA (1962) ;

- L'armée jordanienne, selon le Front Démocratique et Populaire de Libération de la Palestine (1970) ;

- La Révolution palestinienne trahie par le Ba'ath, Nasser et Hussein, vision de Leila KHALED (1973) ;

- Les bourgeoisies arabes contre les révolutions, selon Mehdi BEN BARKA (1974), selon la Charte de Tripoli, selon la Charte d'Alger, selon Georges HABACHE et selon le Front National de la République du Sud-Yémen (1969).

Sur les liens entre Révolution et Religion :

- Religion et nationalisme, selon Michel AFLAQ, fondateur du Ba'ath (1969), selon la Plateforme de la  Révolution algérienne (1956), selon Gamal Abdel NASSER (1965), selon Yasser ARAFAT (1974), selon al-Fath (1970), selon Muammar KADHAFI (1973) ;

- Le non-musulman dans l'Etat islamique, selon Sayyid Abdul A'la MAUDUDI (1903-1979) ;

- Le Jihâd comme libération selon MAUDUDI, selon Sayyid QUTB (1906-1966) ;

- "L'autoformation révolutionnaire", selon Ali SHARIATI (mort en 1977) ;

- La revivification éthique et sociale, selon le Mouvement de la Tendance islamique tunisien (1982) ;

- Le Mouvement des déshérités, selon l'iman Moussa SADR (1928-1978) ;

- Des révolutions militaires à l'islam révolutionnaire, selon Hassan HANAFI (1979) ;

- La révolution islamique, selon les ayatollah Euholloh KHOMEINY et Murtez a MUTAHARI (1979), et sa réfutation selon Anouar AL-SADATE (1981) ;

- La Croisade coloniale et le tyrannicide selon les Frères Musulmans égyptiens (vers 1980) et selon les Frères Musulmans syriens (1982) ;

- "L'Obligation absente", selon Mohammed Abd al Salam FARAJ et le groupe "Al-Jihâd" (1982) ;

- Le Front Islamique du Salut (FIS Algérie), selon Hassan El TOURABI (vers 1983) ;

- La lutte contre la corruption occidentale, selon Ousama Ben LADEN (1996-1998) ;

- Sur les stratégies arabo-musulmanes, selon Hassan El TOURABI .

Sur les Révolution et impérialisme :

- Le neutralisme, selon Medhi BEN BARKA (1962) ;

- Révolution arabe et communisme, selon Gamal Abdel NASSER (1956) et selon Muammar KADHAFI (1973) ;

- Révolution palestinienne, masses arabes et révolution mondiale, selon Al-Fath (1969), selon l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP) (1970), selon Yasser ARAFAT (1984) et selon le Front National de la République du Sud-Yémen (1969) ;

- Vers un nouvel ordre mondial, selon la Charte d'Alger, selon Houari BOUMÉDIENNE (1974) et selon mohammed BEDJAOUI (1979).

 

      Cette énumération de contributions indique déjà les centres d'intérêts principaux des pensées stratégiques en confrontation. Leur traduction dans la politique stratégique des Etats n'est pas évidente. Nous survolons seulement ici les cas de l'Algérie et de l'Arabie Saoudite, l'une car elle a toujours été à la pointe - en tout cas dans les textes - d'une révolution, l'autre parce qu'il s'agit de l'Etat gardien des Lieux Saints. 

 

     La stratégie de l'Arabie Saoudite est surdéterminée par deux aspects, l'un intérieur à cause des difficultés persistantes liées aux conditions mêmes de création de l'Etat, l'autre extérieur, par son alliance avec les Etats-Unis, alliance qui l'empêche par ailleurs de jouer un rôle important dans le conflit israélo-arabe et israélo-palestinien. David RIGOULET-ROZE, dans son ouvrage Géopolitique de l'Arabie Saoudite (Armand Colin, 2005) expose cette stratégie. L'Etat, né dans les oasis de Nedj, s'est ensuite formé par conquêtes successives en s'appuyant, avec beaucoup de diffisultés, sur les tribus nomades sédentarisées depuis peu, constituées en Ikhwan dans des colonies militaro-agricoles et religieuses. Il est parachevé par la conquête du 'Assir peu après la découverte du pétrole qui servi d'ailleurs d'instrument d'expansion. Cette genèse porte en elle-même la source de la fragilité de frontières récentes et mal fixées et des conflits récurrents qui ont opposé, jusqu'à une date récente l'Arabie Saoudite aux autres monarchies pétrolières, notamment au Yémen. La stratégie intérieure, initiée par le fondateur Ibn SAOUD, vise à consolider le pouvoir central et ses relais aux dépens de l'ordre tribal : poursuite de la sédentarisation avec passage du droit collectif à la propriété individuelle, urbanisation accélérée en rapport avec la centralisation du pouvoir et le pétrole, maillage administratif moderne qui rompte avec les délémitations territoriales tribales... Les alliances tribales demeurent un fondement du régime saoudien : constitution du gouvernement par un subtil dosage des participations de différentes tribus, réseaux de pouvoirs résultant des multiples alliance matrimoniales tissées avec les grandes familles tribales, loyautés contre subsides...  Partagée entre islamité et arabité, l'Arabie Saoudite est un Etat sans véritable nation au sens occidental du terme, soudé par un réseau solide d'oulémas unis par l'observance stricte du wahhabisme. Périodiquement des révoltes secouent le pays, comme celle des descendants des Ikhwan en décembre 1979 ou celle des émeutiers de la Mecque en 1987, sans compter le réveil persistant des minorités chiites sur les riches marges orientales. Depuis les attentaits du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, qui met au jour une certaine collusion entre milieux terroristes et éléments du pouvoir central, l'alliance avec les Etats-Unis est fragilisée. Les pressions américaines consignées dans le projet du "Grand Moyen-Orient" du président BUSH, convergent avec des revendications internes et la volonté d'élites liées au pouvoir saoudien pour des réformes dans le sens d'une libéralisation des institutions.

Des contradictions profondes traversent le monde des oulémas dont certaines composantes (al-GHAMIDI par exemple) réclament une démoncratisation et une libéralisation, notamment sur le plan des relations entre hommes et femmes, l'ensemble étant travaillé par les informations diffusées par les canaux d'information arabe qui suivent l'exemple de la châine qatar Aljazeera. Le roi FADH (1982-2005) et son successeur veulent faire conserver à l'Arabie Saoudite le leardership de la Commuauté islamique et cela ne peut se faire que si ce pays - seul pays du monde à ne pas avoir de Constitution - se trouve en phase avec les amples mouvements de démocratisation qui traversent cette Communauté.

 

      La stratégie de l'Algérie est guidée en grande partie par l'objectif de l'unité du Maghreb, et cette volonté se heurte à l'ambition analogue qui meut la stratégie de la Lybie, de l'Egypte et du Maroc... Une grande partie de cette stratégie politico-militaire passe par ses frontières avec le Maroc... et par une situation intérieure instable. Tant et si bien que le principal acteur au sein de l'Etat, l'Armée Nationale Populaire (ANP) formule sa stratégie politico-militaire en deux volets : la sécurité ou l'insécurité intérieure et la sécurité extérieure avec sa doctrine militaire. 

L'armée algérienne a acquis un statut historique "légitime" dans l'Etat algérien, directement de sa participation à la guerre d'indépendance contre la France. L'historien Mohamed HARBI estime que l'ANP n'a pas évolué dans son rôle ni dans sa conception du pouvoir et ni dans ses relations avec les institutions dites "civiles" à référence constitutionnelle : la présidence, le Parlement. Que ce soit sous la présidence de Haouari BOUMÉDIENNE, Chadli Ben JEDID, Mohamed BOUDIAF, Liamine ZEROUAI ou Addelaziz BOUTEFLIKA, l'armée demeure la "colonne vertébrale" du pouvoir algérien. Pendant la  guerre civile de 1991une partie de l'armée s'est transformée en un instrument de lutte anti-guerilla, avec les conseils très intéressés d'ailleurs d'un certain nombre de sociétés militaires privées et d'organismes occidentaux. Les stratèges politico-militaires, depuis l'indépendance, estiment que la sécurité de l'Algérie passe par ses frontières avec le Maroc, et la région de Tindouf constitue le noyau principal de la doctrine militaire. Dans leurs calculs stratégiques, les dirigeants algériens s'inquiètent du dessein du "Grand Maroc et observent avec attention ce qui se passe dans le Sahara occidental. Une refonte encore en cours de l'armée ne permet pas de savoir clairement si, après l'effondrement du système pseudo-communiste à l'Est, la doctrine militaire évolue dans le sens des tentatives de leadership au Maghreb ou plutôt dans le sens de se mettre davantage dans les standards de l'OTAN afin de participer à une stratégie méditerranéenne des Etats-Unis. 

La configuration des forces dans ce pays arabe indique bien que l'équilibre des pouvoirs n'inclue que peu la religieux, même si depuis les années 1990, le mouvement d'islamisation de la société s'amplifie.

Le cas de l'Algérie indique bien en tout cas que la stratégie est bien pensée le plus souvent à partir d'un Etat, ce qui donne aux discours religieux tenus par les uns et les autres des colorations bien différentes. Il n'y a pas véritablement de stratégie arabe ; il n'y a que des stratégies d'Etat, même si leur noyau peut être restreint, à partir desquelles s'expriment des visions particulières de l'arabité et de l'islamisme. De plus, les différentes sociétés, et l'émergence actuelle de sociétés civiles le montrent bien, conçoivent la fidélité à l'Islam de manière bien différentes, dans un cocktail entre une vigilance constante sur les prescriptions coranniques et des influences qui ne sont pas seulement occidentales.

 

David RIGOULET-ROZE, Géopolitique de l'Arabie Saoudite, Armand Colin, 2005 ; Politique de défense, l'Algérie devant des choix multiples, El Watan, 11 mai 2006 ; Jean-Paul CHARNAY, Principes de stratégie arabe, L'Herne, 2003 ; Sous la direction de Christian HARBULOT, L'absence de stratégie de puissance des pays arabes, janvier 2007, Ecole de guerre électronique.

 

STRATEGUS

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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14 février 2012 2 14 /02 /février /2012 18:19

          L'étude de l'évolution des sociétés de la péninsule arabique depuis l'avènement de l'Islam à la fondation de l'Empire Ottoman donne l'occasion d'établir les modalités de conflits qui font évoluer une société guerrière tribale en société bien plus complexe et probablement moins belliqueuse et bénéficiant de conditions socio-économiques plus favorables au développement des individus et des groupes. l'Islam change un certain nombre d'habitudes et modifient le rapport que l'état guerrier a avec l'économie.

 

       Nous retrouvons dans le monde arabe nomade bien des caractéristique de la guerre dans les sociétés primitives : le clan constitué par le groupe de tentes d'après la loi de consanguinité, avec son particularisme farouche ; le "tabou" du sang à l'intérieur du clan ; la responsabilité collective ; le droit et le devoir de la vengeance du groupe, dont la propagation "en chaîne" multiplie les conflits de tribu à tribu. L'isolement géographique original du clan est mitigé par l'adoption, au cours de rites symboliques du mélange des sangs, par l'exogamie, par l'hospitalité. La guerre naît fréquemment, dans ces conditions d'isolement et de dispersion dans un espace relativement grand, de la vengeance, mais elle reste aussi une forme de concurrence vitale, qui s'impose en cas de disette ou pour se procurer des épouses autres que les esclaves. Dans tous les cas, elle prend la forme d'une attaque brusquée suivie du massacre et du pillage : la razzia, qui ne met en action que des très faibles effectifs. Les effets de ces guerres endémiques sont tempérées en Arabie par une véritable Trêve de Dieu (on devrait dire trêve des dieux...), établie et respectée, aux rythmes de fêtes échelonnées de manière uniforme sur un assez vaste territoire, bien avant l'arrivée de l'Islam. Ainsi sont suspendues les hostilités, à l'époque des grandes caravanes, pendant plus de deux moins par an, la guerre n'entravant pas complètement l'établissement de véritables routes dans le désert et sur son pourtour. Il n'y a ni armée réelle, ni organisation hiérarchique, ni discipline, ni armement uniforme. Si, dans des cas exceptionnels, des coalitions se forment en vue d'une expédition longue et menant loin, les tribus y restent distinctes, sans commandement unique. L'armement est constitué générale de l'arc et de la flèche, la métallurgie étant minimale, et probablement qu'une grande quantité d'armes proviennent des razzias mêmes. Les Arabes nomades sont tributaires de l'extérieur pour leur armement comme pour leur monture, souvent réduite au chameau, faute d'accès à des territoires à chevaux (avant la conquête de la Perse par les musulmans). Le Bédouin vit dans une alerte perpétuelle : guerrier dans l'âme, sa tactique est à base de surprise, de soudaineté dans l'attaque et le repli, ce qui tend à minimiser les pertes. La vie âpre et misérable du désert l'endurci physiquement et moralement, le rend d'une extrême mobilité et peut franchir de longue distance. Cela le rend bien supérieur au sédentaire agriculteur.

 

      La prédication de Mahomet intervient dans un contexte d'expéditions incessantes, dont peut se lasser une grande partie de la population. Il fonde une nouvelle communauté en créant de nouveaux liens de solidarité, propres à apaiser la situation, en dépassant les relations strictement tribales. Sans être un grand stratège, il réussit à instaurer une certaine discipline parmi ces farouches guerriers individualistes, par des prescriptions qui touchent autant la proscription du vin que les règles de répartition du butin. Participant personnellement à une trentaine de razzias et présidant à une dizaine d'autres (suivant le Coran et la tradition), en véritable "entrepreneur de razzias", le Prophète distingue bien le groupe des "Compagnons, seule élite restreinte fanatisée, de l'ensemble des Bédouins, mûs surtout par l'appât du gain plus que par un esprit religieux, conquis au fur et à mesure, qui fournissent l'essentiel des troupes lancées à la conquête de l'Arabie du Centre et du Sud. Les entreprises en profondeur contre les Empires voisins sont surtout le fait des milices arabes des confins, non converties encore à l'Islam, mais toutes disposées à collaborer à de fructueuses expéditions. Regroupant l'ensemble des règles de la guerre sous la forme du Djhâd, considérant comme les théoriciens après lui que la guerre "est mauvaise en soi", mais un "mal nécessaire", Mahomet transforme le goût de ces hommes à la guerre, en associant à l'appât des récompenses matérielles immédiates, le prosélytisme, la perspective des délices attendant le Croyant tombé en martyr à l'ennemi! Tout se met en place pour opérer un glissement dans les attentes des Bédouins, une fois acquis les bienfaisances matérielles, d'abandonner peu à peu certaines habitudes très meurtrières et très destructrices.

Deux facteurs facilitent la prodigieuse propagation de la nouvelle organisation politique et théocratique :

- la faiblesse de la défense des frontières de l'Empire Perse et de l'Empire Byzantin, par des troupes peu motivées ;

- l'hellénisation du Proche-orient, conséquence la plus directe des conquêtes d'Alexandre, renforcée par l'Empire Romain, qui reste encore un phénomène exclusivement urbain, sans prise sur les populations des campagnes. Or, le gros des troupes est formé par la paysannerie, ces troupes rencontrent des populations "frères" qui connaissent surtout le poids du fisc des Empires. 

D'abord limitée aux nomades primitifs, la guerre s'étend, surtout sous le premier successeur du Prophète, ABOU-BAKR, à l'ensemble de la péninsule arabique, sous forme toujours de razzias aller et retour, dans les districts frontières des grands Etats voisins, les troupes musulmanes subissant d'ailleurs surtout de cuisants échecs. Sous le calife Omar, un changement de tactique s'opère : l'envahisseur arabe se fixe dans les régions conquises et adopte l'organisation administrative qu'il y trouve, en y instaurant des règles fiscales profitables. 

  Emile WANTY décrit ainsi le système militaire arabe aux VIIIème et IXème siècles : "Le système fondé à l'origine sur le droit au butin et sur la priorité des vétérans de l'Islam devait forcément évoluer avec le temps. Les difficultés financières provoquées par la charge des pensions et dotations amenèrent le Califat à créer un service coordinateur, le Diwan. Par la suite, seuls les combattants effectifs d'une expédition participèrent à ses bénéfices. Sous les Ommeyades (dynastie de Califes fondée en 661 par Mu'awiya, éteinte en 750), il n'y eut plus de grandes armée permanente : le système des camps avait vécu. Seule la Garde du Calife fut une troupe régulière et soldée. Suivant les besoins, d'autres unités se constituaient pour des guerres extérieures ou des luttes ontestines, au moyen de volontaires payés en rations. L'ensemble constituait encore une force impressionnante, bien que l'Islam eût atteint les limites de son expansion, qui allaient provoquer la désagrégation de l'Empire arabe. Avec son dynamisme originel, l'Islam avait trouvé l'auxiliaire le plus précieux de ses conquêtes foudroyantes dans la faiblesse et les dissensions de ses adversaires : c'est là une des lois essentielles de toute guerre, même de nos jours. Dès que l'Empire byzantin se fut remis des premiers chocs, il réussit à faire pièce, pendant des siècles, à l'Islam arabique, et même à effectuer des retours offensifs, surtout sous la conduite des Empereurs, chefs de guerre du Xème siècle. Voici comment certains d'entre eux appréciaient leurs adversaires. Léon III l'Isaurien voyait dans les Sarrasins les "Barbares" les mieux avisés et les plus prudents. Un de ses successeurs reconnaît qu'ils sont puissants et aptes à la guerre, tenaces dans la défense. Nicéphore Phocas (963-969) connait leurs faiblesses : ils sont "sensibles aux intempéries, au temps froid et pluvieux" (c'est du reste une des causes de leurs échecs en Asie Mineure) : si leur dispositif est rompu, ils n'ont pas assez de discipline pour le rétablir. Plus aucun écho de la terreur inspirée par l'Islam aux premiers temps! Cette dernière opinion correspond au début du déclin de la puissance militaire et politique arabe des Ommeyades l'influence perse, à la toute relative austérité de l'Islam originel. Avec eux commença le mouvement centrifuge des provinces, facilité par le fait que les armes de plus en plus régionalisées, s'étaient "contaminées" par l'introduction d'éléments non arabes, puis de mercenaires. Exactement le même processus que pour l'Empire romain, mais à un rythme plus rapide."

   Les premiers contacts entre l'Islam et l'Occident, commencées par des razzias sur les côtes d'Andalousie, poursuivie en 711 par l'envoi "massif" d'Arabes et de Berbères en royaume goth (au moyen de navires byzantins!), se prolongent par la conquête de presque toute l'Espagne actuelle. Les Arabes poussent en Aquitaine, mais perdent vite de leur force conquérante : l'Islam se contente d'alimenter son trésor de guerre et de payer ses guerriers au moyen des produits toujours renouvelés de ses déprédations. Alarmés par leurs raids fréquents, les Francs, fidèles à leur tactique, immuable autant que primitive, s'agglomèrent près de Poitiers en gros bataillon, en bandes de front et en profondeur, armés de piques. Les charges (de cavalerie notamment) des Sarrasins, armés de la lance et de l'arc, s'épuisent contre ce roc malgré leur extrême mobilité et les changements de point d'attaque et se replient. Cette bataille, célèbre dans l'Histoire est un coup d'arrêt contre les raids trops audacieux, mais n'a pas l'immense portée qu'on lui prête encore. Car la vaste entreprise qui consisterait pour l'Islam à mettre la main sur l'Occident chrétien est déjà hors de portée d'un Empire arabe affaibli, en proie de plus à des divisions internes doctrinales. De ce bref contact entre la tactique arabe, faite de mobilité et la tactique massive et statique des Francs, il ne résulte rien sur le plan de l'art militaires chez les Francs. De ce fait, plus tard, lors des croisades, les armées royales croisées redécouvrent cette mobilité... L'Occident non plus, à cette époque, est incapable de s'opposer aux multiples raides, moins massifs, qui s'opèrent encore longtemps sur Narbonne

    Plus à l'Est, lorsque l'Islam atteint les frontières du territoire des Turcs, les musulmans arabes les combattent et acquièrent beaucoup d'esclaves qui entrent progressivement dans l'armée, jusque dans la garde prétorienne du Calife, avec tout ce que cela suppose d'influence intérieure. Au Xème siècle, l'importante tribu des Turcs Seldjoukides apparaît dans l'orbite de l'Islam dont il embrasse d'enthousiasme les tendances religieuses et la tradition conquérante. Il s'agit-là d'un Islam non arabe qui reprend nombre de caractéristiques combattantes de l'Islam arabe. C'est un exemple-type d'une transformation interne effectuée aux dépens de forces qui y ont apporté les meilleurs éléments de l'art militaire et de cohésion sociale.... Aux dépens de l'islam arabe, ils gagnent sans cesse du terrain en Perse au XIème siècle : en 1071, ils remportent une victoire contre l'Empereur byzantin romain Doigène à Manzikiert et réussissent du coup là où les Arabes ont toujours échoué depuis des siècles. Ils créent une vaste principauté au coeur même de l'Asie Mineure et entre 1078 et 1084, s'emparent de la Palestine, de la Syrie, de Smyrne... pour occuper stratégiquement la place de l'Empire arabe. Après cela, c'est surtout, en Islam, de stratégie ottomane qu'il s'agit. Seul le Maroc échappe à l'emprise ottomane, ce qui en fait une terre intéressante pour l'analyse d'une stratégie arabe moins influencée par les impératifs impériaux.

 

         L'analyse de Jean-Paul complète bien celle d'Emile WANTY, depuis les premiers temps, jusqu'à l'instauration de l'empire Ottoman, en mettant l'accent sur les conséquences des dissensions internes et les différentes modalités de mise en oeuvre du Jihâd. En raison, écrit-il, de l'ampleur des mouvements économiques et sociaux induits par la proximité de deux Empires, les liens tribaux sont étroits et pour contester efficacement la domination de l'aristocratie de La Mecque, grand centre commercial et principal pôle d'attraction de l'Arabie depuis un moment, Muhammad "s'entoure de partisans issus de tribus ou de clans différents, corps de volontaires qui lui permettent de passer alliance avec les médinois hostiles aux Mecquois. Devenu chef d'une "communauté-cité", à la fois réservoir logistique et base stratégique, il donne une grande amplitude aux raids traditionnels, mais apprend à défendre une ville, reconquiert La Mecque par un subtil mélange de guerre et de diplomatie, lance les premières expéditions contre les deux empires voisins. Les quatre califes légitimes (qui lui succèdent) continuent cette politique sur des populations périphériques en frictions fiscales et théologiques avec les administrations de quelques dizaines de milliers d'hommes : volontaires mais marchant souvent en contingents tribaux, avec si nécessaire transferts de populations. En quelle mesure l'expansion arabe n'a-t-elle pas été autant de nature démographique que militaire? Dès les origines, les mouvements des armées arabes constituent de vastes déplacements-migrations de tribus, et ont réussi à arabiser ethniquement et culturellement l'ensemble des plaines sinon des montagnes, de l'Atlantique au Taurus. Les contre-croisades comme les guerres de libération anticoloniales ont été en partie relancées par la supériorité démographique des sociétés arabes. Parallèlement aux conquêtes (...), se forge l'instrument religieux justificatif de (celles-ci) : le jihad fi sabil Allah, effort orienté dans la bonne direction : dans la voie de Dieu, trop restrictivement traduit par l'expression "guerre sainte". Rituellement, en une société observante refoulant perpétuellement l'impur par l'accomplissement de prescriptions sacrales (prières, ablutions, jeûne...), le juhad rappelle la tension de la foi contre la mécréance, la rébellion, la non-fusion, exige le combat s'il le faut entre la umma (la communauté musulmane) et les peuples infidèles ; il réalise une séparation entre (...) terre d'Islam et territoire de guerre. La poursuite de l'ordonnancement musulman (collectif) sur terre constitue la meilleure entreprise pour que la personne accède à sa récompense céleste finale : le Prardis (...). Mais apparaissent aussi les guerres internes exigées par l'intérêt commun (...) : les guerres contre les apostats, puis contre les schismatiques groupés en partis militaires. Dès les origines de l'histoire musulmane, les révoltes anticalifales légitiment leurs raisons dynastiques, politiques ou économiques par une argumentation théologique, invoquent le juhâd contre le pouvoir injuste, en l'accusant d'avoir laissé se corrompre la loi musulmane (Chari'a). Ainsi de la démocratie primitive totale même au profit des nouveaux convertis par le kharédjisme, ainsi du shi'isme postulant au contraire la valeur charismatique et le droit au pouvoir de la descendance directe du prophète par son gendre 'Ali, et qui se sépare du sunnisme après la bataille de Kerbala (680) où l'armée omeyyade tue les derniers prétendants de la famille du prophète. Les révoltes kharedjites et shi'ites, elles-mêmes divisées en nombreuses sectes et hérésies, se succédèrent au fil des siècles, inspirant par exemple les révoltes égalitaires ismaélites quamartes, l'ésotérisme mystique et combattent les ismaéliens qui luttent contre le sunnisme des dynasties établies (...)". L'Empire arabe est traversé du début à la fin par ces querelles.

"Fait symptomatique, la plupart des grandes dynasties musulmanes, et la relance des armées arabes, ont été créées par un curieux doublet antithétique : le jawâd (noble d'épée) et le chaykh, le chef de tribu guerrière ralliant des milliers de sabres - ou de fusils - et le théologien coagulant une armée de lettrés. Ainsi s'incrne la double réalité du pouvoir musulman : principe logocratique et matérialité de la force. (...). Ce doublet théologico-guerrier s'unifie dans une doctrine rejetée par l'orthodoxie, mais aux puissantes résonnances populaires : la doctrine du mâdhî. Le mâdhî surgit dans l'histoire pour rénover le siècle impur, les armes à la main et la controverse théologique ouverte, il réclame le jihâd. Puissant mode de légitimation, le jîhâd s'enracinait dans la réalité sociale et économique de l'époque. La razzia bédouine se transcendait, dans l'optique islamique, en mode de purification des richesses (passage du non-musulman au musulman par prise de butin) et à leur affectation à la poursuite de l'expansion musulmane. Ainsi les vieux mobiles guerriers de la badâwîya (bédouinité) - gloire et butin - étaient-ils décantés par le but de guerre, dont la morale entrainait la transfiguration éthique du combattant. Mais l'accumulation des territoires et des richesses suscitait la mutation de la communauté des croyants volontaires en des empires organisés. La démocratie guerrière qui règne dans les grandes tribus assure entre elles un relatif équilibre fondé sur des coups de main réciproques. Le défaut de richesses au désert ou sur la steppe interdit la prédominance de l'une d'entre elles, mais la pratique des combats renforce leur cohésion. Mais que, pour une cause quelconque (renouvellement religieux, contrôle d'une région agricole ou d'une rente caravanière...), une famille, un clan dominent une tribu, celle-ci rassembera ses forces en faisceau et, par la guerre, crée une nouvelle dynastie. Ce qui engendre trois conséquences principales. Une mutation sociopolitique : le passage de la démocratie guerrière originaire à un régime d'aristocratie militaire, puis de monarchie centralisée instituant un système fiscal, un système de communication avec les provinces, et une armée institutionnalisant la fonction militaire. (...) Il en résulte un déplacement géostratégique : établissement d'une nouvelle capitale au milieu des territoires d'un nouvel empire, dans un but de centralisation bureaucratique et de défense contre les invasions, donc des transferts démographiques. (...). Mais les villes vidées de leurs notables, lettrés et artisans, abandonnées aux travailleurs journaliers et à la populace, et souvent situées dans les zones excentrées du nouvel empire, doivent être tenues par ds miliciens qu'il faut payer, car divers phénomènes cumulent leurs effets. Rivalités par les parents du souverain et les principaux membres de la tribu, et leur remplacement par des esclaves transformés en grands officiers dotés de domaines fonciers. Affaiblissement de la cohésion native des guerriers de la tribu et de leurs descendants amollis dans le luxe. Augmentation des impôts frappant le commerce pour solder l'armée. D'où un accroissement du mécontentement, donc la nécessité de nouveaux mercenaires : cercle vicieux." L'art militaire peut un temps freiner ce déclin (esprit de corps), mais cela est limité à la longue.

 "Pratiquement s'est toujours posé le problème de l'institutionnalisation de la fonction militaire. De par le milieu humain, les dynasties ont utilisé deux types de structures sociales, donc deux modes de guerre en partie contradictoires. La tribu (ou fraction de tribu) comme entité guerrière déjà constituée, menant sa vie propre et allant au combat sous ses chefs naturels. La bande armée, soldée, le "régiment" susceptible lui-même de diversification : troupe réglée d'esclaves ou de mercenaires pouvant être non arabes, non musulmans ou néo-musulmans, troupes légères, irréguliers et racolés en cas de péril ; contingents de volontaires. Starétgiquement, cette dichotomie s'est reflétée dans les tactiques qui furent reprises par les armées coloniales : le gros des réguliers avance pour les grands chocs, mais est précédé d'une essaim de combattants qui fatiguent l'ennemi, pillent son territoire, inondent le terrain et compensent mutuellement leur propension à la révolte : les goums d'une tribu étant s'il le faut lancé contre la tribu rebelle. D'où des distorsions aussi bien dans les modes stratégiques (pour les bédouins : protection ou attaque des parcours caravaniers ou pastoraux, razzias, expéditions punitives ; pour les troupes réglées : maintien de l'ordre, campagnes organisées), que tactiques (pour les bédouins : combat dispersé dans l'espace géographique, intiative individuelle, action indirecte sur les communications et les ressources adverses, brefs engagements ; pour les troupes réglées : combat groupé, poids de la masse disciplinée en ordre de bataille, intégration des techniques des arts de la guerre byzantine (machines de jet, poliorcétique), sassanide et franque (grosse cavalerie, fortification), turque et mongole (cavalerie légère armée de l'arc, submergeant le théâtre d'opération). 

Mais aussi distorsions éthiques : alors s'établit une hierarchie des maîtres de la violence. En bas, le 'askri, le jundi, soldat enregimenté mainteneur de l'ordre public, mais simple instrument ; puis l'aristocrate guerrier, tribal ou "corporatiste" : noble d'épée (jawâd) ou chef corsaire (raïs) et leur host ou leur équipage dans leurs expéditions ; le ghâzi enfin : le volontaire qui se lève pour le jihâd, (...). Après le Xème siècle, de l'Atlantique à la Transoxine, le limes musulman, frontières et côtes, se couvre de ribât's, couvents-casernes accueillant ceux qui montent la garde contre l'infidèle. Leur zèle est échauffé par de nombreux traités de guerre sainte, qui, à la différence de ceux écrits durant la période précédente, sont moins institutionnels (théorie et pratique de l'organisation politico-administrative des conquêtes), stratégiques (théorie d'une non-stop offensive) et tactiques (archerie, hippiatrie, mangonneaux...) qu'apologétiques et guerriers (doctrine du combat militaire exaltant autant la mission de sacrifice que la victoire terrestre). Mais tous sont des mujâhid-s combattants de guerre sainte qui, s'ils meurent en expédition, seront chahîd-s (martyrs) gagnant directement le paradis (...). 

D'où les réticences politiques et éthiques qui ont entouré les troupes d'abord non-musulmanes tirées de populations non arabes (slave, circassienne, caspienne, tartare, turque, kurde...) lors même qu'elles s'islamisent et, s'emparant du pouvoir, enfantaient la victorieuse cavalerie "sarrazine" de la Contre-croisade, s'incarnaient en certaines des plus prestigieuses figures de l'hagiographie musulmane : le kurde Salah-el Dîn el Ayyubi (Saladin) qui reprit Jérusalem (1187) ou le mamelouk Baïbars qui combattit contre la croisade franque de Saint Louis à Mansourah (1250) et contre l'invasion mongole de Hulagu à 'Ayn Jalut (1260), se sublimaient dans la vertu de futuwwa intégrant la solidarité islamique, le symbolisme mystique des armes, l'élevation spirituelle et l'honneur chevaleresque.

A cette époque aussi l'art de la guerre arabe connaît son apogée : unité de commandement, discipline militaire et union religieuse, mobilité stratégique appuyée sur le réseau de forteresses reprises aux Croisés et un service de renseignement efficace, parc de machines de guerre alimenté par les manufactures d'armes. Seule la marine arabe, lancée dès le troisième calife, Othman, ne parviendra plus à dépasser la guerre de course."

 

   Une des évolutions profondes introduites par l'Islam en Arabie est de rejeter en quelque sorte, du moins théoriquement, vus les grandes querelles entre factions politico-religieuses, les formes les plus violentes des conflits à l'extérieur d'un territoire sacralisé, jusqu'à baptiser le territoire des non-musulmans de territoires de la guerre. L'instauration de l'Empire arabe, notamment par les mouvements démographiques et la fiscalité (différentes entre musulmans et non-musulmans), cette dernière alimentant la machine de guerre... et l'enrichissement de l'aristocratie militaire et religieuse, substitue aux razzias incessantes un mode de transferts de richesses moins brutal. L'attrait de cet Empire, au-delà de l'apologétique visant le paradis, est que ce système fiscal apparaît, surtout dans les premiers temps, bien moins rude que celui en vigueur dans les empires voisins. De plus, une pacification de ces territoires permet l'enrichissement par le commerce, les routes caravanières étant beaucoup plus sûres qu'auparavant. C'est la transformation d'une société guerrière en une société régie par des règles plus complexes, imprégnées dans le temps et dans l'espace par l'observance des prescriptions coraniques, qui bénéficient d'une organisation de plus en plus efficace : les temps de prières, l'obligation de l'aumône et de l'hospitalité, le pélerinage... Un nouvel ordre moral est instauré : si nombre de règles tribales sont sacralisées par la Révélation, elles sont mises au service de la voie qui mène au salut. La loi du talion, par exemple, outre un allègement substantiel, se transforme en obligatoire compensation pécuniaire d'un tort. Le Prophète, même si ses prescriptions sont plus ou moins bien suivies par la suite, "édicta des règles morales qui devaient assurer le vivre ensemble, la cohésion et l'ordre au sein de la nouvelle entité formée" d'abord à Médine et couvrant des territoires de plus en plus vastes. La Constitution de Médine instaure cette entité qui n'est plus fondée sur la tribu, sur le lignage, mais sur le territoire, accompagnant le vaste mouvement socio-économique de nomadisme à la vie sédentaire. "Le but de cette charte était donc d'instituer une unité territoriale se substituant à l'ordre tribal : autant dire, les bases d'un Etat." (Sabrina MERVIN).

 

Sabrina MERVIN, Histoire de l'Islam, Fondements et doctrines, Flammarion, collection Champs, 2010 ; Jean-Paul CHARNAY, article Monde arabe, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988 ; Emile WANTY, L'art de la guerre, tome 1, Marabout Université, 1967.

 

STRATEGUS

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 18:21

            Les éléments de stratégie arabo-musulmane, puisqu'il semble qu'il n'y ait pas de pensée stratégique arabe antérieure à l'Islam, ce qui peut se comprendre par la position de l'Arabie entre des Empires qui l'ignorent sauf pour le commerce, sont relativement dispersés. Probablement que de nombreux textes sont perdus à cause des destructions systématiques monnaie courante entre les différentes tendances en conflit. L'absence ou la rareté de traces écrites ne signifie pas pour autant qu'il n'existait pas de tactique ou de stratégie avant comme après l'avènement de l'Islam. Les historiens s'aident d'autres sources, y compris chez leurs adversaires, pour décrire un certain nombre d'élément de leur art militaire.

           D'autre part, estime Hervé COUTEAU-BÉGARIE, le cadre contraignant de la théologie coranique a gêné l'émergence d'une véritable pensée stratégique arabe constituée, en tout cas avant l'avènement de l'Empire Ottoman. D'autres auteurs estiment au contraire que l'Islam apporte de nouveaux éléments dans la manière de combattre, même si elle ne constitue pas un ensemble homogène comme on peut en rencontrer ailleurs.

         Jean-Paul CHARNAY (Principes de stratégie arabe, L'Herne, Classiques de la stratégie, 1984) a décrypté ces principes, mais il s'agit là d'une reconstitution à partir de fragments hétéroclites.

        Mais le travail - relancé dans de nombreux domaines pour la civilisation arabe en général - de recensement des manuscrits, peut nous faire (re) découvrir des aspects aujourd'hui oubliés.

Une traduction du Résumé de la politique des guerres d'AL-HARTAMI, auteur du Xème siècle (grand traité sur les ruses) est maintenant disponible et des bribes de traité d'un autre auteur du Xème siècle, QUDAMA sont analysé par le professeur Vassilios CHRISTIDES (Two Parallel Guides of the 10th century : Qudama's Document and Leo VI's Naumachica, Graeco-Arabica, 1982). 

Baha ad-Din IBN SHADDAD (1145-1234), au service de SALADIN en 1188, est l'auteur d'une oeuvre historique importante qui offre un portrait vivant du grand combattant kurde et une chronique détaillée de la troisième croisade. Une description de la chute de Saint-Jean d'Acre en 1191 est un exemple de ses écrits (Francesco GABRIELLI, Arab Historians of the Crusades, University of California Press, 1969).

IBN AL-ATHIR (1160-1233), auteur d'une histoire universelle, est lui aussi témoin de la troisième croisade et de son échec. Il décrit également l'irruption des Mongols dans le monde musulman du moyen-Orient (1220-1221). Son oeuvre historique, compilation remontant aux origine de l'histoire, est considérée comme de toute première importance pour la période qui va du Xème au XIIIème siècle et embrasse l'ensemble du monde musulman. (Francesco GABRIELLI, ibid).

AL-TABARI (vers 838-923), connu pour son exégèse de la sunna, retrace l'histoire politique de l'Islam jusqu'en 915 ainsi que l'histoire universelle. (Les Quatre Premiers califes, les Omeyyades, L'Age d'or des Abbassides, en trois volumes, Simbdbad, 1983, réédition par Maisonneuve et Larose, 1977).

AL-BOKHARI (810-870) constitue une source irremplaçable pour connaître l'ensemble des faits et dits du Prophètes, y compris sur le plan militaire. (L'Authentique Tradition musulmane, Fasquelle, 1964 et Les Traditions islamiques, Maisonneuve, réédition 1977).

AL-MUTTAKI'L-HINDI (1477-1567) est l'auteur de commentaires sur les aspects stratégiques du message du Prophète (dans Bernard LEWIS, Islam, From the Prophet Muhammad to the Capture of Constantinople, tome 1 : Politics and War, New York, 1974).

 

       Le grand historien IBN KHALDOUN (1332-1406) décrit, dans ses Discours sur l'histoire universelle (1377), les guerres et les méthodes de combat pratiquées par différents pays. Il note que "il n'y a pas de certitude de la victoire dans la guerre, même s'il existe une supériorité en armement et en effectif. La victoire et la supériorité dans la guerre sont dues à la chance et au hasard". Il insiste sur l'emploi de la ruse et sur les facteurs psychologiques : les victoires initiales des musulmans ont été dues à leur cohésion et à la terreur qu'ils inspiraients. Mais il ne s'agit que d'annotations dispersées dans son oeuvre immense.

Politologue, philosophe de l'histoire et sociologue, il ébauche une anthropologie culturelle de la civilisation musulmane. Dans son Introduction à l'histoire, il décrit les relations entre nomades et sédentaires, les ressorts de la puissance maritime, les guerres et les pratiques de combat pratiqués par les différents pays.

Sur ce dernier point, nous pouvons lire : Les guerres et les différentes manières de combattre ont toujours existé dans le monde depuis que Dieu l'a créé. L'origine de la guerre est le désir de certains êtres humains de prendre leur revanche sur d'autres. Chaque partie est soutenue par le peuple qui, dans son groupe, partage son sentiment. Lorsqu'elles se sont suffisamment excitées mutuellement pour leur dessein et que les deux parties s'affrontent, l'une cherchant à se venger et l'autre cherchant à se défendre, la guerre éclate. C'est quelque chose de naturel chez les êtres humains. Aucun pays ni aucune race (génération) n'y échappe. La raison de cette vengeance est généralement issue soit de la jalousie et de l'envie, soit de l'agressivité, soit de la ferveur pour Dieu et sa religion, soit de la ferveur pour l'autorité royale et la volonté de fonder un royaume. Le premier type de guerre a généralement lieu entre des tribus voisines et des familles concurrentes. Le second type - la guerre provoquée par l'agressivité - se rencontre généralement chez les peuples sauvages vivant dans le désert, tels que les Arabes, les Turcs, les Turcomans, les Kurdes, et les peuples semblables. Ils doivent leur survie à leurs lances et tirent leurs moyens d'existence en privant les autres peuples de leurs biens. Le troisième type est celui que la loi religieuse appelle "la guerre sainte". Le quatrième type, enfin, est la guerre dynastique contre ceux qui veulent faire sécession et refusent d'obéir. Ce sont les quatre types de guerre. Les deux premières sont injustes et sans loi, les deux autres sont des guerres saintes et justes. Depuis que l'homme existe, la guerre a été menée dans le monde de deux façons. L'une consiste à avancer en formation serrée. L'autre est la technique d'attaque et de repli. L'avance en formation serrée a été la technique de tous les peuples non-arabes pendant toute leur existence. La technique d'attaque et de repli a été celle des Arabes et des Berbères du Maghreb." 

 

     Du XIIIème au XVIème siècle, de nombreux traités d'armurerie, qui touchent à la tactique et à la stratégie sont écrits en Egypte sous les Mamelouks. Mentionnons les Instructions officielles pour la mobilisation militaire d'IBN AL-MANQUALI (XIVème siècle), qui traite de tous les aspects de la campagne terrestre et aborde brièvement la guerre navale (analysé là encore par Vassilios CHRISTIDES).

    Au Royaume de Grenade, avant de s'effondrer, des auteurs produisent une littérature militaire qui tente de comprendre les mécanismes de l'art de la guerre des chrétiens. Une compilation effectuée à Madrid par Vicente Garcia de la Huerta (Bibliotheca militar espanola, Antonio Pérez y Soto, 1760) met en évidence plusieurs dizaines de manuscrits qui attendent leurs commentateurs : De l'art militaire de Mohamed Ben Abdallah ; De l'art militaire et équestre de Ali Ben Abdalshaman Ben Hazil, un Traité de la bataille anonyme... 

     IBN HODEÏL EL-ANDALUSY (né en 1329) compose en 1362 une compilation sur l'art de la guerre et de la bataille : il recommande de "préférer la peur à l'espérance aveugle", de ne pas sous-estimer l'ennemi, de différer le combat autant que possible, de chercher plutôt à diviser l'ennemi, de recourir au stratagème plutôt qu'au courage. Nous sommes très loin d'un modèle occidental de la guerre. Dans son ouvrage, intitulé L'Ornement des âmes et la devise des habitants d'El-Andalus, il expose l'expérience d'Omar, second Calife, des principes de guerre, et une conduite de la bataille. A propos de cette conduite, nous pouvons lire : "Il en est de l'hostilité et de l'ennemi ce qu'il en est du feu  : si on s'en rend maître au début, il est facile de l'éteindre, mais si on lui laisse le temps de bien prendre, la chose devient difficile et les dommages causés redoublent. Il appartient au jugement ferme du guerrier de ne mépriser aucun ennemi, même humble, de ne point négliger même s'il est vil. L'on méprise le mal qui, souvent, s'accroît. La sagesse de Salomon fils de David a proclamé que la guerre est douce au début, néfaste pour finir : il en est d'elle comme du feu, ce n'est d'abord qu'une étincelle qui devient foyer intense. Lorsque vous combattez, ne soyez donc pas prodigue de votre sang ni de vos forces dès le début de l'affaire, de crainte que, quand elle en sera au paroxysme, vous ne soyez déjà impuissant et rendu de fatigue. N'engagez pas un combat, même si vous êtes sûr de votre vigueur, avant de connaître le moyen de vous en tirer. Celui qui sous-estime son ennemi s'illusionne sur ses propres forces et c'est déjà une faiblesse. L'homme résolu se garde, dans tous les cas, contre une attaque brusquée de son ennemi, s'il est près ; contre une incursion, s'il est loin ; contre une embuscade, s'il se montre ; contre un retour offensif, s'il fuit. On a dit qu'il faut être d'autant plus sur ses gardes envers l'ennemi que l'on compte soi-même plus de forces et de ressources, car le fait d'être fort n'implique pas que l'on puisse négliger le précipice".

 

    Nous manquons de renseignements sur la stratégie persane. Des traités très tardifs nous sont parvenus (mais là aussi un travail de redécouverte de manuscrits et de traduction est en cours). 

En 1080, Qabus IBN ISKANDAR écrit "le livre des conseils", Qabus nameh, qui édicte de véritables principes de la guerre.

Au XIIIème siècle, Mohamed IBN MANSUR FAKHR AL-DIN MOUBARAKSHA compile les règles de la guerre et de la bravoure, Abab al-Harb wa al-Shodjâa, à partir de sources très diverses, musulmanes, indiennes, chinoises... pour le sultan de Dihli. Il recommande l'usage de la ruse, mais décrit aussi des formations tactiques et abord furtivement la stratégie.

 

      Jean-Paul CHARNAY indique six phases stratégiques dans la stratégie arabo-musulmane. "L'invocation, écrit-il, plus ou moins canonique du jihâd n'a pas toujours assré les mêmes fonctions ni les mêmes résonances." Ces six phases correspondent à des états différents de la conquête et du reflux musulmans :

- Stratégie et tactique offensives : "Dès l'origine, la vertu d'enthousiasme (...) avait poussé les Compagnons du Prophète et leurs descendants au rassemblement d'un monde, des Pyrénées à l'Indus. Elle inspire ensuite la création d'une politique tournée vers la conquête et d'un droit tourné vers l'assimilation des structures sociales étrangères. Elle tend à la construction d'un empire (Maurice LOMBARD, L'Islam dans sa première grandeur (VIII-XIèmes siècles), L'Harmattan, 1970) ;

- Stratégie défensive et tactique offensive : "Dès lors que la fragmentation religieuse en de multiples sectes plus ou moins déviationnistes, le lent déclin du califat abbasside coincé au XIIIème siècle entre les Mongols et les Croisés, l'apparition de plus en plus importante d'éléments non arabes aux postes de direction et dans les armées sont à la fois causes et effets de la stagnation de l'offensive musulmane" ;

- Stratégies impériales et politisation de la guerre : "Certes au Proche-orient les dynasties non arabes (Nubirides, Ayyubides...) ont assuré le succès des Contre-Croisades. Alors l'art de la guerre arabe atteint son apogée : unité de commandement, discipline militaire et religieuse, mobilité stratégique appuyée sur le réseau des forteresses reprises aux Croisés et un service de renseignement efficace, parc de machines de guerre alimenté par les manufactures d'armes. Seule la marine arabe, lancée dès le premier calife, Othman, ne parviendra pas à dépasser la guerre de course" ;

- Stratégie et tactique défensives : Le reflux s'amorce au XVIIème siècle, activé par les Habsbourg à l'Ouest, et par les souverains persans safavides à l'Est. "D'où les caractéristiques du jihâd, lors de (cette) pahse, la période coloniale. Le pouvoir turc ne peut résister aux invasions de l'Algérie, de la Tunisie, de l'Egypte, de la Libyie, puis à la dislocation du proche Orient en 1918 (...). En dépit d'efforts dans le monde musulman tendant à conjuguer l'exaltation religieuse, le combat moderne et le nationalisme, les armées coloniales, occidentales, ne rencontrèrent le plus souvent que des groupes sociaux ennemis dispersés, luttant selon les modes traditionnels de la guerre tribale plus que par la levée en masse révolutionnaire. Elles imposaient un régime politique et poussaient à des compromis radicalement opposés à la notion originelle du jihâd, puisqu'elles instituaient - contrairement à la phase offensive - une domination étrangère, infidèle, sur les terres musulmanes" ;

- Stratégie contre-offensive indirecte et tactique offensive directe : "L'idée de reprise de l'offensive - ou plus exactement, de la libération matérielle et de la purification spitituelle de la terre arabe - demeurait sous-jacente. Les prodromes apparaissent dès la fin de la Première Guerre mondiale, et davantag, semble t-il, par les émeuts urbaines (...) et l'action des militants que par la guerre des paysans (...). Il fallut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que, partie intégrante d'un rééquilibrage planétaire et du jeu politique et économique des grandes puissances, la révolte arabe démontre l'inefficience de la réussite militaires tactique (guerre d'Algérie, expédition de Suez), et que la révolte populaire débouche sur la victoire et l'indépendance des peuples musulmans, de l'Atlantique à l'Indonésie. Mais jamais au cours des guerres d'indépendance, le jihâd ne fut officiellement proclamé." ;

- Phase offensive ? : "Elle résulterait de facteurs complexes et hétérogènes. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'appel au jihâd a été lancé dans un certain nombre de cas (Guerre civile indonésienne, Guerres de 1967 et 1973 contre Israël, invasion soviétique de l'Afghanistan...). Certains groupes extrémistes l'invoquent pour justifier l'exclusion du mauvais gouvernement. Ces appels au jihâd canonique et guerrier rigoureux lancés dans la chaleur et la douleur de l'événement prennent place dans un discours à la fois spirituel et politique, renvoyant au perfectionnement éthique individuel, à l'épaisseur sociologique (mode d'action et de défense) de la notion, et aux politiques et stratégies révolutionnaires."

 

      Jean-Paul CHARNAY toujours, explique que "des siècles durant, les armées arabes durent combiner trois éléments en partie contradictoires : les modes et valeurs de guerre de l'Arabie préislamique, la pulsion justificatrice insufflée par la religion islamique à la guerre des croyants (le jihâd), l'institutionnalisation du soldat." Surtout dans les débuts, mais il reste de ces aspects jusqu'à tardivement, "dans le cadre de structures tribales, dont certaines subsistent aujourd'hui, les sociétés arabes sont des sociétés guerrières à fonction militaire non différenciée. Tout homme capable de porter les armes combat ; les troupes de guerre se constituent selon les clivages entre tribus ou fractions de tribus. En Arabie, les grandes tribus chamelières protègent ou attaquent les caravanes des aristocraties mercantiles dominant les cités-oasis. La razzia bédouine constitue un mode de redistribution des richesses et des femmes, assure la suprématie des nomades sur les cultivateurs. Par la monture (chameaux et chevaux), par la lance, l'arc et l'épée, les partis de guerre pratiquent le grand raid : stratégie de menace lointaine à travers le désert ; surprise tactique ; corps à corps brutal et "poétisé" dans le cambat rapproché des "chevaliers-brigands".

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, Bibliothèque stratégique, 2002 ; Jean-Paul CHARNAY, L'Islam et la guerre, Fayard, 1986 ; Principes de stratégie arabe, L'Herne, Classiques de la stratégie, 1984 ; article Monde arabe, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, sous la direction d'André CORVISIER, PUF, 1988.

On peut trouver dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990, sous la direction de Gérard CHALIAND, un certain nombre d'extraits de textes d'auteurs sur la stratégie arabe (AL-MUTTAKI, AL-BKTARI, AL-TABAÎ, INB AL-ATHIR, BAHA AD-IBN SHADDAD, IBN HODDEIL EL-ANDALUSY, IBN KHALDOUN) traduits par Catherine TER SARKISSIAN.

 

STRATEGUS

 

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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12 mai 2011 4 12 /05 /mai /2011 08:00

                     La dénomination en matière de guerre n'est jamais innocente : guerre insurrectionnelle, guerre révolutionnaire, guerre populaire, guerre irrégulière... Ces termes recouvrent non seulement des analyses mais aussi des jugements.

 

           Pourtant, si nous suivons Pierre DABEZIES, la guerre révolutionnaire "est initialement un simple fait historique : la guerre menée par la Révolution française en Europe durant la dernière décennie du XVIIIème siècle. Guerre de la révolution, disait Jomini, guerre révolutionnaire, écrivait Clausewitz : pour aucun des deux, il ne s'agissait "a priori" d'un nouveau "genre de guerre". Mais, remarque le stratégiste, "la réalité se révèle pourtant, différente. Sans parler même de "l'artillerie Gribeauval" dont les canons, chargés par la culasse, avantagent considérablement les Français, la guerre de la révolution bouleverse à double titre l'art militaire. Par le "nombre" d'abord, par la levée en masse et la proclamation de la patrie en danger, de sorte que le champ de bataille, les évolutions tactiques et les possibilités stratégiques s'en trouvent complètement transformées. Par la "politique" ensuite. Celle-ci, jusque-là, limitait la guerre, réduite, comme le disait le comte de Guibert, à des déploiements lents et solennels, des formations symétriques, des généraux poudrés et des courbettes! Mais voilà qu'elle l'exacerbe désormais!" C'est dire que sans cette Révolution française, la guerre aurait continué d'être une affaire de règlements de compte entre familles royales ou princières. Pour ceux qui perdent de vue l'Histoire et ses leçons, il faut rappeler que sans la philosophie des lumières (pour le meilleur et pour le pire), le peuple ne serait qu'un objet des guerres et non un sujet, et de plus le sujet souvent principal! C'est donc la réalité qui force à comprendre la logique entre cette Révolution-là, bien plus fondatrice à bien des égards que la Révolution anglaise qui la précède, mène tout droit à la possibilité des guerres révolutionnaires, qu'elles soient marxistes ou pas (d'ailleurs, en majorité, elles ne le sont pas!).

plus loin Pierre DABEZIES continue " "Guerre aux châteaux, paix aux chaumières!" Avec le messianisme égalitaire, la guerre dévoile son ressort essentiel que clausewitz traduit ainsi : "Plus la politique est grandiose et puissante, plus la guerre le sera aussi et pourra atteindre les sommets". D'autant que l'idéologie égalitaire se double d'une violence populaire qui ajoute au choc des armes la subversion ambiante, à la "bataille décisive" les actions indirectes, à la force brute, la résistance armée, phénomènes dont l'auteur de Vom Kriege (De la guerre), hobereau traditionnel pourtant, perçoit parfaitement la portée : "Les événements ont montré, écrit-il, quel facteur immense le coeur et le sentiment d'une nation peuvent représenter (...) La participation du peuple fait entrer celle-ci tout entière dans le jeu (...) La violence primitive de la guerre explose alors de toutes ses forces." Nous pouvons évoquer, comme le stratégiste, Bonaparte, Hitler et les "communistes", tout en n'adhérant pas complètement à sa manière de voir les choses (se centrant un peu trop précisément sur les événements politico-militaires et en "oubliant" au passage les causes socio-économiques des guerres), mais il a raison de dire, avec Pierre NAVILLE, que les "bons élèves" de la Révolution française, "seront finalement les "Communistes" qui tireront les leçons des erreurs commises au cours des nombreuses insurrections du XIXème siècle, et notamment par la Commune de Paris : erreur d'analyse consistant à ériger l'émeute en détonateur sans lier suffisamment les agitateurs et le peuple (Che Guevara tombera, lui aussi, dans le piège) ; sous-estimation de la force contre-révolutionnaire de l'armée. Pour Lénine et ses émules (remarquons le terme utilisé...), quel est le problème, en définitive? Afin de renverser par la violence l'ordre social existant, il s'agit de parvenir à cette action de force quasi illimitée, à cette sorte d'absolu que Clausewitz a entrevu. certes, la révolution peut très bien s'en passer, comme la technique du coup d'Etat illustré par Trotski en octobre 1917 l'a montré. il n'en reste pas moins que la guerre peut prolonger la révolution si elle échoue et considérablement la doper. Inversement, l'enracinement et le soutien populaire sont de nature à donner aux combats une ampleur sans pareil. Bref, la "guerre révolutionnaire" c'est l'identification de la guerre et de la révolution, visant, dans une perspective libératrice, la défaite ou la destruction du pouvoir et des forces ennemies par la mobilisation générale des masses et des esprits."

 

      Plus ambiguë, la présentation d'André CORVISIER, a tendance à trop faire de rapprochements entre guerre populaire et guerre révolutionnaire et de ne pas mettre suffisamment l'accent sur l'aspect... révolutionnaire du sens et des modalités de la guerre promus par la Révolution française. Ainsi, pour lui, "la participation active des populations à la guerre est un fait ancien dont on trouve des témoignages à toutes les époques : habitants des villes assiégées, aide féodale. Il fut systématisé pendant la guerre de Cent ans. L'ordonnance de 1357 faisait obligation aux Français (notons le léger anachronisme...) de contribuer à la défense du royaume contre l'envahisseur anglais et les exemples de résistance armée de manquèrent pas (...). la monarchie d'Ancien Régime répéta souvent ses injonctions aux populations à "courir sus" aux envahisseurs, jusqu'au moment où les progrès du droit des gens et ceux de l'art militaire rendirent ces pratiques plus difficiles à admettre et moins efficaces (en Occident vers la fin du XVIIème siècle). Cependant la Révolution devait proclamer avec la levée en masse la mobilisation de toute la population pour la défense du pays (en fait, il s'agissait, rappelons-le de la défense de la Révolution!). A vrai dire c'est surtout contre des armées françaises que s'exercèrent jusqu'au XIXème siècle ces résistances armées en Europe : Shnapans allemands pendant la guerre de Hollande, et surtout guérilleros pendant la guerre d'Espagne et partisans pendant la guerre de Russie. Naturellement on peut trouver une autre source à la guerre populaire dans les guerres civiles, essentiellement les guerres de religion des XVIème-XVIIèmes en Allemagne, en France et dans les Pays-Bas, guerre des Cévennes puis de Vendée, etc., et dans les soulèvements contre un régime jugé étranger et oppressif : Pays-Bas au XVIème siècle, indépendance des Etats-Unis et d'Amérique Latine, en attendant les guerres de décolonisation."

   L'historien militaire explique l'opposition qui existe entre guerre classique et guerre révolutionnaire. La première confronte des armées constituées au service d'Etats. la seconde confronte à ces armées des groupes, "qui tendent à s'affranchir des lois de la guerre" dixit les nombreuses condamnations des autorités...étatiques ou religieuses. Il note l'usage plus courant aujourd'hui de "guerre révolutionnaire" au détriment du terme "guerre populaire". Quoi qu'il en soit de la terminologie, selon lui, l'étude de E MURAISE (introduction à l'histoire militaire, 1964) "peut guider l'analyse".

Selon cet auteur, peu soupçonné de sympathies... révolutionnaires!, la guerre populaire (révolutionnaire) peut employer les procédés de la guerre directe, mais avec peu de succès. La guerre populaire est plus "naturellement" liée à la guerre indirecte. "Celle-ci a besoin de refuges et l'ultime refuge se trouve dans la complicité des populations. A ce moment il devient impossible de savoir "si le civil est neutre, sympathisant ou adversaire; il n'y a plus que des suspects". Les Espagnols faisaient le vide et pratiquant la guérilla contre les Français ont montré le premier exemple systématique des liens entre la guerre populaire et la guerre indirecte. Il n'y a guère d'exemples de guerre révolutionnaire qui ait réussi par elle-même. la clandestinité obligatoire, la formation de réseaux parallèles devant s'ignorer pour échapper à la répression, amène les combattants à de donner des structures quasi féodales qui parfois émiettent leurs efforts. En outre les succès de la guerre populaire ont souvent été dus en définitive à l'intervention décisive de la guerre directe qu'elle avait préparée." Plaçons ici une petite parenthèse : c'est une peu la description de la transformation de la guérilla en guerre de mouvement faite par les révolutionnaires communistes, qu'ils soient russes, chinois ou vietnamiens... "Or, les forces populaires sont incapables de mener une guerre directe par leurs propres moyens. Pour cela, elles doivent généralement faire appel à une aide étrangère (les insurgés marxistes ou non appelleraient cela la base arrière... ), ce qui risque d'infléchir les buts de la guerre (chose partiellement infirmée dans les cas chinois et vietnamiens... ). Il y a rarement accord entre les résistants de l'intérieur et les résistants réfugiés à l'étranger, encore moins avec les Etats qui les soutiennent et qui poursuivent des buts personnels. L'échec du débarquement de Quiberon en est l'illustration. vendéens et émigrés sont incapables de coordonner leur action et les Anglais rembarquent seuls. Pour souder des éléments aussi disparate,  il faut une foi ou une idéologie d'une force exemplaire (exactement ce que nous pensons, que ce soit une idéologie nationaliste ou une idéologie socialiste...).

Il est également nécessaire à un moment ou à un autre d'établir une collaboration étroite entre guerre populaire et guerre directe. E MURAISE, par l'exemple de la guerre révolutionnaire espagnole aidée par l'Angleterre contre les forces impériales françaises, montre que l'occupant se trouve souvent devant un dilemme : soit se concentrer contre l'Etat aidant les insurgés et abandonner le pays à la guérilla, soit quadriller le pays contre la guérilla et se livrer aux forces de l'Etat en question. Cette aide étrangère se manifeste souvent par la constitution de 'sanctuaires" où les clandestins peuvent s'entraîner à l'abri en territoire étranger et refaire leurs forces. "Quoiqu'il en soit, l'enjeu de la guerre populaire est de conquérir le peuple pour conquérir ou libérer le pays. Si le support populaire n'existe pas ou vient à manquer, les résistants doivent vivre d'exaction et tenter par la terreur d'équilibrer le poids des autorités en place. Ainsi la guerre populaire ou révolutionnaire comporte de part et d'autre deux aspects : militaire et politico-administratif. Dans la lutte contre la guerre populaire, il faut distinguer deux aspect ou deux phases : la conquête et la reconquête ou la pacification. Dans le premier cas la population est traitée en ennemie. dans le second, il convient de la diviser par des emsures sévères à l'égard des hommes pris les armes à la main ou clémentes à l'égard de ceux qui se rallient."

André CORVISIER fait la conclusion que "la dimension essentielle de la guerre populaire est le temps d'usure morale autant que physique. il rapporte que E MURAISE croit pouvoir affirmer que la guerre révolutionnaire ne peut durer plus de sept à huit ans. "Acculés au désespoir, il arrive que les partisans tentent une opération directe suicidaire, à moins que leur adversaire se soit fatigué et ait accepté de négocier. cela explique que, dans le cas de succès insuffisant, les états-majors de la guerre révolutionnaire préfèrent abandonner telle région et ouvrir un front ailleurs, ce qui retarde la décision. On en voit des exemples dans des aires géographiques vastes comme en offre les pays du tiers-Monde. Une dernière constatation : la guerre populaire ou révolutionnaire se révèle plus prodigue en vies humaines que la guerre classique." Devant cette affirmation, nous ne pouvons que rappeler les hécatombes des séries de guerres classiques que représentent les deux dernières guerres mondiales... Bien entendu, si nous nous plaçons dans la trame historique prise en compte dans les exemples choisis par E MURAISE et André CORVISIER (guerres avant ou pendant les premères années du XIXème siècle) où le coût en vie humaine des guerres a crû énormément depuis, cette argument se défend.

 

       Claude DELMAS différencie pour commencer son analyse de la guerre révolutionnaire, celle-ci de la guérilla. "Bien que toute conception tactique doive tenir compte des sentiments de la population qu'elle utilise ou qu'elle vise, l'élément psychologique permet de marquer le lien entre la guérilla et la guerre révolutionnaire. Les moyens sont à peu près les mêmes - mais, dans la guerre révolutionnaire, l'élément psychologique est à dominance idéologique."  Il s'agit d'une dialectique des contradictions. "Les conflits modernes ne sont ainsi pas ceux de ce monde "dominé par la technique" que certains décrivent, pour l'exalter ou la condamner. Ils sont ceux d'une monde dominé par les passions, d'un monde auquel une idéologie prétend apporter le bonheur par la révolution.Cette dualité interne des conflits modernes soulève deux séries de problèmes dont on peut, sans exagération, dire qu'ils mettent en jeu l'avenir du monde. Les premiers de ces problèmes concernent le comportement que peuvent adopter les pays démocratiques devant des conflits qui les menacent dans leur existence même puisqu'ils sont, en fait, dirigés contre eux. Ces pays se trouvent dans une situation particulièrement délicate. ils n'ignorent rien des intentions révolutionnaires de ceux des groupements pour qui la référence à l'idéal et aux libertés démocratiques n'est qu'un prétexte à la subversion, mais ils ne peuvent que très difficilement prendre des mesures préventives (...) et ils deviennent ainsi victimes de leur libéralisme, sans pouvoir renoncer à lui. Sauf certaines circonstances, ils doivent attendre le déclenchement des opérations, et lorsque ce déclenchement se produit, ils restent dans un état d'infériorité, d'abord parce qu'il leur est difficile, voire impossible, d'entretenir en temps de paix des formations de partisans préparés à la guerre révolutionnaire, ensuite parce qu'ils ne peuvent riposter efficacement qu'en adoptant certains des procédés de l'adversaire." Contre le soldat-militant, il est difficile de se battre... Nous avons bien entendu reconnu là la présentation de la guerre révolutionnaire de la part d'un stratégiste qui ne possède aucune sympathie pour elle et qui l'assimile purement et simplement à une subversion des valeurs démocratiques... Il a du mal à prendre un certain recul par rapport - c'est vrai qu'il écrit en 1959 - au combat de guerre froide de son époque, et assimile facilement la guerre révolutionnaire de manière générale à une guerre des communistes contre les forces démocratiques...

Toutefois, l'existence même de guérillas et de guerres révolutionnaires non contrôlées par le Komintern (comme celle du Néo-Destour en Tunisie), l'amène à écrire qu' "il y aurait quelque exagération à prétendre que toutes les guerres révolutionnaires sont déclenchées par l'Union Soviétique." même si 'les conditions de réalisation d'une lutte nationale à caractère révolutionnaire, pour la conquête du pouvoir, ont été codifiées par la doctrine marxiste." Il entend donc énoncer les principes de la guerre révolutionnaire en faisant un "compromis" entre la formule de LIDDEL HART et celle des "thèses léninistes", en reprenant les termes du colonel de CREVE-COEUR dans ses Aperçus sur la stratégie du Viet-Minh : "Pour abattre un ennemi, il faut rompre son équilibre en introduisant dans le domaine des opérations un facteur psychologique ou économique, qui le place en position d'infériorité, avant qu'une attaque puisse être lancée contre lui, avec des chances de succès définitif". 

Claude DELMAS analyse la guerre révolutionnaire comme venant des modalités des guerres de religion. Que ce soit dans la justification du combat, dans l'organisation de la terreur, dans la formation du soldat-militant, il retrouve dans les guerres révolutionnaires dont il donne des cas concrets, les ingrédients des sanglantes guerres de religion d'autrefois... Constamment, il y a dans le révolutionnaire, un terroriste - et son discours n'est qu'un discours. Que ce soit en milieu urbain ou en milieu rural, l'existence de ce terrorisme doit inciter l'Occident à trouver une riposte globale. Le livre de Claude DELMAS (la guerre révolutionnaire) a dû sans doute être ressenti plus tard un peu trop franchement comme un livre de combat... contre-révolutionnaire, pour qu'il soit difficile de nos jours d'en trouver une réédition...

 

        Beaucoup plus tard (en 2008) que l'auteur précédent, Gérard CHALIAND, dans son analyse des guerres irrégulières, tire les leçons de la guerre révolutionnaire. Plutôt que de discuter de guerre populaire (trop connoté sans doute) ou de guerre insurrectionnelle (encore plus connoté...), l'auteur cadre le sujet de la guerre révolutionnaire dans l'ensemble plus général des guerres irrégulières, ce qui permet d'aborder dans une continuité spatio-temporelle, à la fois les guérillas, les guerres révolutionnaires et les différents terrorismes. 

   "Les leçons qu'on peut dégager du dernier demi-siècle en en matière de guerre révolutionnaire se ramènent, en définitive, à deux points fondamentaux :

- Les conditions de l'insurrection doivent être aussi mûres que possible; la situation la plus favorable étant la domination ou l'agression étrangère qui permet de mobiliser les couches les plus larges auteur d'un objectif à la fois national et social. dans tous les autres cas, les couches dirigeantes doivent être en crise politique aigüe et le mécontentement vif et profond.

- Le plus important dans une guérilla, c'est son infrastructure politique clandestine au sein de la population, relayée par des cadres moyens. D'où vient la possibilité de se développer; c'est là que résident le recrutement, les renseignements, la logistique intérieure. Enfin, l'existence d'un sanctuaire est très importante.

Certes plusieurs mouvements armés ne doivent pas grand-chose au léninisme, l'OEKA du général Grivas à Chypre, les Mau Mau du Kenya, le FLN algérien. Mais ce serait confondre idéologie et organisation que de ne tenir pour léninistes que les mouvements communistes. Au contraire, très peu de mouvements nationalistes modernes, au cours des trente dernières années, ont pu faire autrement que d'user de l'appareil organisationnel léniniste : organisation politique mobilisatrice, fonction de la propagande dans la lutte, accent porté sur la cohésion à l'échelle nationale, rôle unificateur de l'idéologie, qu'elle soit nationaliste à connotation populiste ou plus radicalement révolutionnaire. Destin imprévu d'une technique forgée pour l'avènement de révolutions prolétariennes internationalistes. En revanche, l'idéologie issue du marxisme révolutionnaire et véhiculée par le léninisme, la lutte des classes, sera rejetée par de nombreux mouvements de libération nationale où cette lutte parait difficilement acceptable dans le cadre d'un combat commun contre un occupant étranger; les élites n'étant pas toutes, il s'en faut, collaborationnistes. De surcroît, hors d'Extrême-orient - où les vietnamiens surent créer des fronts dominés par les communistes -, les tenants du "marxisme-léninisme" comme les mouvements communistes du Moyen-Orient, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans le cadre de la guerre froide sont apparues comme des appendices de l'Union Soviétique."

    C'est ce qui amène le stratégiste à dresser une typologie relativement diversifiée des mouvements armés qui se targuent souvent - dans leur propagande extérieure - d'être des guérillas ou des guerres révolutionnaires populaires.

"Sous le terme de guérilla, commode, mais un peu vague, sont rangées une série d'activités armées très différentes :

- guerres populaires pouvant déboucher sur une victoire populaires;

- luttes armées de libération nationale ramifiées à l'échelle nationale, avec de larges zones contrôlées et organisées, et une articulation ville/campagne;

- guérillas embryonnaires, implantées régionalement et isolées, sans moyen de mettre en crise l'autorité; pouvant se transformer, avec le temps, en semi-banditisme;

- actions de commandos, lancés d'une frontière voisine;

- luttes militairement impotentes, réduites pour l'essentiel à des opérations de terrorisme publicitaire.

Ces formes de lutte, aux niveaux d'action largement différenciés, ne sont en principe l'apanage d'aucun mouvement idéologique. Cependant, le modèle vietnamien de la guerre populaire aura fasciné, sans pouvoir être initié hors d'Extrême-orient, sauf en Erythrée et au Sri Lanka, bien des directions au Proche Orient, en Afrique et en Amérique Latine.

Une typologie sommaire des dernières décennies amène à distinguer trois catégories principales :

- les mouvements de libération nationale combattant une puissance coloniale, un agresseur ou un occupant étranger;

- les luttes révolutionnaires en pays indépendant, fondées sur des revendications sociales;

- les luttes de mouvements minoritaires, ethniques, religieux ou ethnico-religieux à caractère sécessionniste de façon procalmée ou potentielle, ou à revendications moins ambitieuses.

Ces trois catégories sont nettement différenciées au moins pour ce qui est de leurs chances de réussite. La première ayant le plus de chances de susciter un large appui populaire à l'intérieure du pays et, internationalement, de recueillir des soutiens."

Dans la premier catégorie, Gérard CHALIAND place les guerres de libération du Viet-nam jusqu'en 1954, d'Indonésie (1945-1949), de Malaisie, des Mau Mau au Kenya (à direction traditionaliste), de l'Union des populations camerounaises (UPC de 1957 à 1960, de l'EOKA chypriote du général Grivas, de l'Agérie, des anciennes colonies portugaises : Guinée-Bissau, Angola, Mozambique. "Dans un contexte plus particulier, mais où intervient l'occupation/agression étrangère et l'aspect national, on peut ranger : le mouvement sioniste en Palestine (1945-1947), le FNL du Sud Viet-nam à partir de l'américanisation de la guerre, le mouvement national palestinien, les mouvements de libération d'Afrique australe : Rhodésie, Nambie, etc. Enfin le Polisario de l'ex-Sahara espagnol.

Dans la seconde catégorie, il place les luttes d'Amérique Latine, dont les plus importantes ont été : Cuba, Venezuela, Guatemala, Colombie, Uruguay, Salvador, Nicaragua ; en Asie, le Pathet Lao et les Khmers rouges (qui ont suivi des développement liés à la guerre du Viet-Nam)

Dans la dernière catégorie, il range le Biafra (plus proche de la guerre classique que de la guérilla), Kurdes d'Irak 1961-1975, Sud-Soudan depuis 1965, où une minorité non musulmane et noire combat une majorité musulmame et arabe. Ces types de luttes sont aujourdh'ui plus nombreuses (Kurdes de Truquie, Sri Lanka, etc.)."

   Après un survol historique important, Gérard CHALIAND indique que la contre-insurrection et ses techniques se sont largement perfectionnées au cours des trente années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale - notamment grâce aux Britanniques, aux Français et aux Américains.

Il est à noter, que maintenant que la très grande majorité des guérillas ou guerres révolutionnaires n'ont plus pour objectif le renversement d'un système socio-économique en tant que tel et que l'analyse marxiste est très minoritaire, et cela est encore plus patent lorsqu'il traite du terrorisme, l'auteur semble prendre parti pour le développement de cette contre-insurrection, sans pourtant l'affirmer pleinement. Il n'échappe pas à l'ambiance générale, instaurée notamment après les attentats du 11 septembre 2002 aux Etats-Unis. Mais est très loin de se situer dans la même philosophie politique qu'un Claude DELMAS par exemple.

Il dégage les points principaux de ces techniques de contre-insurrection :

- étude de l'organisation des "hiérarchies parallèles" chez l'adversaire; regroupement des populations afin de mieux les contrôler et de les soustraire en tant que bases d'appui des insurgés;

- analyse des données locales et des couches sociales sur lesquelles s'appuyer; constitution de forces spécialisées, mobiles et agressives;

- et surtout, techniques, à travers le renseignement (torture), de démantèlement de l'infrastructure politique clandestine par la liquidation de ce que l'adversaire a de plus précieux et de moins aisément remplaçables : ses cadres.

"Une approche plus fine consisterait à déceler les premiers signes de l'implantation d'une organisation insurrectionnelle alors à son stade le plus fragile. Cela n'est pas le souci, dans de nombreux pays, des couches dirigeantes plus préoccupées de profiter, à court terme, de l'état des choses existant que de préparer l'avenir. En tant que stratégie indirecte et technique du faible contre le fort, les guerres irrégulières - guérillas et terrorismes - joueront, dans l'avenir, un rôle majeur".

 

Gérard CHALIAND, Les guerres irrégulières, XXème-XXIème siècle, Gallimard, folio actuel, 2008 ; Claude DELMAS, La guerre révolutionnaire, PUF, collection Que sais-je?, 1959 ; André CORVISIER, article Guerre populaire, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988 ; Pierre DABEZIES, article Guerre révolutionnaire, dans Dictionnaire de stratégie, sous la direction de Thierry de Montbrial et Jean Klein, PUF, 2000.

 

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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 08:27

               De même que les communistes chinois adoptèrent une stratégie de guerre révolutionnaire propre aux conditions spécifiques de l'immense pays qu'est la Chine, les communistes vietnamiens, HO CHI MINH et VO NGUYEN GIAP à leur tête, menèrent contre le colonialisme français, puis contre l'impérialisme américain, une guerre avec des caractéristiques adaptées à un pays féodal et à la géographie en archipel.  Comme l'écrit le général GIAP, "La guerre populaire de longue durée au VietNam exigeait (...) des formes de combat appropriées : appropriées à la nature révolutionnaire de la guerre comme au rapport des forces d'alors accusant une nette supériorité de l'ennemi, aux bases matérielles et techniques encore très faibles de l'Armée populaire. Cette forme de combat adaptée, c'était la guérilla. On peut dire que la guerre de libération du peuple vietnamien fut une longue et vaste guérilla allant du simple au complexe pour aboutir à la guerre de mouvement dans les dernières années de la Résistance."

  Prenant exemple sur la guerre révolutionnaire chinoise et en liaison avec l'évolution politico-militaire de la révolution chinoise, les communistes vietnamiens appliquent les conceptions de MAO ZEDONG pour la première fois hors de Chine. Les premières insurrections, juste après la fin de la Seconde Guerre mondiale, sont écrasées et les insurgés doivent se replier. Mais les opérations de bouclage et de ratissage de l'armée française ne débouchent sur aucun résultat tangible. L'organisation des populations à la façon chinoise, par constitution de forces armées à "trois étages", locales, régionale et nationales est menée en même temps que la mobilisation. la victoire des communistes chinois en 1949 permet aux insurgés de s'adosser au sanctuaire chinois, le Viet-minh, l'organisation para-militaire vietnamienne, étant alors ravitaillé constamment en matériels et subsistances. Les troupes françaises s'opposent aux forces vietnamiennes composées de manière semi-classique qui s'efforcent prendre le contrôle de zônes fluviales stratégiques. Elles leur font subir de très lourdes pertes, mais les contre-offensives françaises pour réoccuper le territoire conquis par les maquisards échouent également. Pour s'opposer à une tentative de déportation du Viet-minh vers le Laos, les troupes françaises mettent en place un réseau de camps retranchés, mais l'éloignement qui les sépare tous en moyenne de 300 kilomètres les condamne à ne pouvoir être reliés que par voie aérienne. Les forces française, retranchées à Dien Bien Phu, sont finalement étranglées. La première guerre d'Indochine (1946-1954) est la première des grandes guerres de décolonisation. (Gérard CHALIAND).

     Le général GIAP décrit la guérilla qu'il dirige : "La guérilla est la guerre des masses populaires d'un pays économiquement arriéré se dressant contre une armée d'agression puissamment équipée et bien entraînée. L'ennemi est-il fort, on l'évite ; est-il faible, on l'attaque ; à son armement moderne, on oppose un héroïsme sans bornes pour vaincre, soit en harcelant, soit en anéantissant l'adversaire suivant les circonstances et en combinant les opérations militaires avec l'action politique et économique ; pas de ligne de démarcation fixe, le front étant partout où se trouve l'adversaire. Concentration des troupes pour réaliser une supériorité écrasante sur l'ennemi là où il se trouve assez découvert, afin de détruire ses forces vives ; initiative, souplesse, rapidité, surprise, promptitude dans l'attaque et le repli. tant que le rapport stratégique des forces reste défavorable, résolument regrouper les troupes pour obtenir une supériorité absolue dans le combat en un point donné, pendant un temps donné. Par de petites victoires, user peu à peu les forces de l'ennemi, et du même coup, entretenir et accroître les nôtres. Dans ces conditions concrètes, il s'avère absolument nécessaire de ne pas perdre de vue que l'objectif principal des combats est la destruction des forces vives de l'adversaire et qu'il faut en conséquence éviter des pertes en cherchant à conserver à tout prix le terrain. Et cela à seule fin de récupérer par la suite les territoires occupés et de libérer totalement le pays. Dans la guerre de libération du Viet Nam, la guérilla se généralisa dans toutes les régions temporairement occupées par l'ennemi. Chaque habitant fut un soldat, chaque village une forteresse, chaque cellule du Parti, chaque Comité administratif de commune un état-major. Le peuple tout entier participait à la lutte armée, combattant, selon les principes de la guérilla, en petits paquets, mais toujours suivant une seule et même ligne, suivant les mêmes directives, celles du Comité central du Parti et du Gouvernement. A la différence de nombreux autres pays qui menèrent des guerres révolutionnaires, le Viet Nam, dans les premières années de sa lutte, ne livra pas et ne pouvait livrer de bataille rangée. Il dut s'en tenir à la guérilla. Au prix de mille difficultés et de sacrifices sans nombre, cette guérilla alla en se développant progressivement pour aboutir à une forme de guerre de mouvement qui prenait chaque jour plus d'envergure et qui, tout en conservant certaines caractéristiques de la guérilla, comportait déjà des campagnes en règle avec une part de plus en plus grande d'attaques de positions fortifiées. Partant de petits engagements de l'effectif d'une section ou d'une compagnie pour anéantir quelques hommes ou un groupe ennemis, notre armée passa par la suite à des combats plus importants avec le bataillon ou le régiment pour tailler en pièces une ou plusieurs compagnies adverses ; elle en vint finalement à des campagnes toujours plus grandes mettant en oeuvre plusieurs régiment, puis plusieurs divisions, pour aboutir à Dien Bien Phu où le Corps expéditionnaire français perdit 16 000 hommes de ses unités d'élite. C'est ce processus de développement qui a permis à notre armée de progresser d'un pas sûr sur le chemin de la victoire."

 

                    Beaucoup plus que la guerre révolutionnaire chinoise, cette première guerre d'Indochine suscite une considérable littérature d'analyses stratégiques de la part notamment des stratégistes et des responsables militaires des pays occidentaux, et notamment de France et des Etats-Unis. Ainsi Jacques HOGARD en France (La guerre révolutionnaire, revue de défense nationale, décembre 1956-janvier 1957) ou encore le colonel LACHEROY (La campagne d'Indochine, ne leçon de guerre révolutionnaire, CMISOM) et Robert THOMPSON aux Etats-Unis (Defeating Communist Insurgency, London, 1966), se mettent à étudier les théories des leaders et les opérations militaires sur le terrain afin de dégager des principes de contre-insurrection. Nombreuses sont les voix, comme celle de Robert THOMPSON, qui insistent sur le nature politique de l'insurrection, au lieu d'attribuer les troubles à des bandits ou à des terroristes n'ayant d'autre projet que de semer le désordre (dans une perception d'opérations de police dans des territoires considérés comme français...). Leur approche est inspirée non seulement par les événements vietnamiens, mais aussi par d'autres insurrections anti-coloniales qui se multiplient alors.

Cette approche met l'accent bien évidemment sur les côtés peu reluisants des méthodes d'endoctrinement (utilisées par les communistes) des populations et des techniques de renseignement utilisant la délation. Il s'agit, pour les forces occidentales, après avoir bien pris la mesure de la stratégie utilisée de mettre sur pied des méthodes efficaces, par exemple des regroupement de populations en "zones protégées" et d'effectuer un travail de propagande inverse à la hauteur...

Claude DELMAS se fait l'écho de cette manière de percevoir les choses, bien éloignée bien entendu de la présentation des partis communistes : "La guerre révolutionnaire apparaît ainsi dominée par deux facteurs : la conquête de la population et la conviction idéologique. Et elle apparaît par là-même rigoureusement incompatible avec les principes, les formes et les objectifs de la démocratie". Pour de nombreux commentateurs qui s'intéressent particulièrement aux formes de cette guerre révolutionnaire, le "communisme" est bien entendu un adversaire à la fois politique et militaire. 

 

                Dans la première guerre d'Indochine, comme dans la seconde, qui débute avec l'intervention américaine (1954-1973), les tactiques de guérilla furent utilisées de manière méthodique. "Pour nous, écrit NGUYN VAN TIEU, qui a participé aux deux guerres indochinoises, la guerre révolutionnaire, c'est la guerre du peuple, c'est-à-dire que le rôle de la population n'est pas seulement important, il est fondamental." Tout l'effort porte, alors qu'en 1954-1959, le régime de Diem contrôle la ville, sur la connaissance de la mosaïque religieuse et ethnique de la paysannerie, sur son encadrement. "Depuis le 20 décembre 1960, écrit-il plus loin, c'est le Front qui dirige la lutte, mais auparavant ce sont les paysans qui l'ont déclenchée."  (Partisans, Maspéro, numéro spécial sur le Viet-nam, 1968). Pour expliquer pourquoi le Nord-VietNam tient toujours en 1968, Gérard CHALIAND constate l'existence de multiples réseaux de villages autonomes qui s'activent entre autres autour de travaux hydrauliques. "Le régime n'a pas détruit la structure villageoise, sa cohésion, sa solidarité ; il l'a épurée de ses contradictions internes les plus marquées (notables, propriétaires). La commune a servi de point de départ direct à la coopérative ; le parti des travailleurs a eu la clairvoyance de ne pas chercher à créer des coopératives géantes groupant des dizaines de villages, en brisant leur structure, en bouleversant leur cohésion et leur sécurité de groupe. (...) (...) l'autonomie de gestion de la coopérative du village subsiste dans une large mesure et a été renforcée par les conditions imposées pars l'escalade (de la guerre, des bombardements massifs)."  Au Sud-VietNam, malgré l'augmentation des effectifs des forces d'intervention américaine, le FLN continue de s'implanter. Jusqu'à la victoire des forces communistes en 1973, les mêmes tactiques que pendant la première guerre indochinoise font leurs preuves. 

 

Gérard CHALIAND, Guérillas, Du VietNam à l'Irak, Hachette Littératures, 2008 ; Les guerres irrégulières, XX-XXIème siècle, Gallimard, 2008 ; le nouvel art de la guerre, L'Archipel, 2008 ; Général V N GIAP, Guerre du peuple, armée du peuple, François Maspéro, Petite collection maspero, 1972 ; Guerre de libération, politique, stratégie, tactique, Editions sociales, 1970 ; Claude DELMAS, La guerre révolutionnaire, PUF, collection Que sais-je?, 1959.

 

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9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 08:12

       C'est véritablement avec l'action des communistes chinois, MAO ZEDONG en tête, que la guérilla, tactique militaire visant à harceler un adversaire plus puissant, se transforme en guerre révolutionnaire. Une fois la révolution russe achevée et la guerre civile gagnée sur le territoire de l'Union Soviétique, on passe plus ou moins directement de ses tactiques de guérilla à un type d'organisation armée classique, quitte à y revenir si les circonstances l'exigent. Par contre, l'originalité de l'action du Parti Communiste chinois est de se greffer très vite sur le mécontentement puis le mouvement de paysans, en tant que parti de masse et avant-garde politique, pour organiser et entraîner le prolétariat à mobiliser et encadrer la paysannerie. Celui-ci entend porter, après avoir lutter contre un Parti nationaliste pratiquant une lutte armée plus classique, le nationalisme que l'agression et l'occupation japonaises rendent particulièrement vivace dans une paysannerie jusque-là isolée dans son régionalisme. Ce modèle est repris avec succès ensuite par le Viet-minh, qui profite de l'occupation japonaise pour s'organiser, encadrer la paysannerie vietnamienne en mobilisant celle-ci contre le colonialisme français. (Gérard CHALIAND). 

 

        Cette guerre révolutionnaire est une guerre prolongée, une guerre flexible également, capable de s'en prendre, du moins en théorie, aussi bien à un pouvoir honni ou à un occupant détesté qu'à l'échelle globale du monde capitaliste, noyauté, rompu, victime de contradictions exacerbées, soumis à une subversion généralisée. Cette guerre est par essence populaire, menée par le peuple, pour le peuple, puisqu'elle vise moins à écraser l'adversaire qu'à lui enlever son magistère, le priver de ses assises, le vider de sa substance, en dressant contre lui ses propres administrés. Rationalisée, par exemple dans les Ecrits militaires de MAO ZEDONG, la guerre révolutionnaire s'article autour de quelques points forts, l'organisation, l'idéologie et la propagande, enfin le peuple en armes, auxquels s'ajoutent d'autres facteurs, parfois décisifs, comme l'aide matérielle extérieure, et plus largement, le soutien international. De même, joue de manière importante, même si elle apparaît un peu trop magnifiée par la propagande officielle surtout après la prise du pouvoir, la qualité des dirigeants, par exemple celle de MAO ZEDONG ou CHOU ENLAI. 

Pierre DABEZIES résume cette conception et cette pratique : "Le "Parti" maître de la doctrine, de la mobilisation et de l'action est évidemment au centre du dispositif, mais il se démultiplie en donnant naissance, tout d'abord, à une organisation politico-militaire et politico-administrative, qui, à chaque échelon, encadre la lutte : implantation, sûreté, liaison campagnes-villes, surveillance et noyautage de l'ennemi, renseignement, justice... Ces tâches sont par ailleurs, considérablement facilitées par une autre organisation, celle des populations, à la fois géographique (maillage des villes) et sociologique (hiérarchies parallèles) où les individus sont d'office regroupés selon leur sexe, leur âge, leurs appartenances diverses, religieuses, ethniques, professionnelles, cette sorte de comptabilité en partie double accroissant à l'extrême l'efficacité du système. Efficacité de l'endoctrinement et de la propagande, bien plus fondées sur les solidarités profondes et les aspirations populaires que sur l'idéologie - fût-elle marxiste - encore que celle-ci concoure, parfois, à créer un véritable esprit de croisade. Efficacité opérationnelle : "En Chine, dit Mao Zedong, c'est le peuple armé qui se dresse conte l'adversaire (...) sa puissance est comparable à celle des ventes en furie (...) sans l'appui de la population, l'armée est un guerrier manchot." La masse assure le renseignement. La masse le ravitaillement. La masse c'est l'armée elle-même : guérilla de base, au niveau local, vouée à l'autodéfense, à l'alerte et aux embuscades, unités régionales menant le combat contre les postes et les convois à un niveau plus élevé, enfin armée régulière, chargée de la guerre de mouvement. Milicien, partisan, régulier... il n'y a de l'un à l'autre qu'une différence de degré. Chacun tient à son tour la première place dans cette stratégie ondoyante qui, telle la marée, submerge le rocher, l'attaque furieusement à la tête puis le sape lorsque le flot s'est retiré."

 

       MAO ZEDONG, dans ses Ecrits militaires marque les différences entre guerre, guerre révolutionnaire et guerre révolutionnaire en Chine : "La guerre qui a commencé avec l'apparition de la propriété privée et des classes est la forme suprême de lutte pour résoudre, à une étape déterminée de leur développement, les contradictions entre classes, entre nations, entre Etats ou groupes politiques. Si l'on ne comprend pas les conditions de la guerre, son caractère, ses rapports avec les autres phénomènes, on ignore les lois de la guerre, on ne sait comment la conduire, on est incapable de vaincre. La guerre révolutionnaire, qu'elle soir une guerre révolutionnaire de classe ou une guerre révolutionnaire nationale, outre les conditions et le caractère propres à la guerre en général, a ses conditions non seulement aux lois de la guerre en général, mais également à des lois spécifiques. Si l'on ne comprend pas les conditions et le caractère particuliers de cette guerre, si l'on en ignore les lois spécifiques, on ne peut diriger une guerre révolutionnaire, on ne peut y remporter la victoire. La guerre révolutionnaire en Chine, qu'il s'agisse d'une guerre civile ou d'une guerre nationale, se déroule dans les conditions propres à la Chine et se distingue de la guerre en général ou de la guerre révolutionnaire en général, par ses conditions et caractère particuliers. C'est pourquoi elle a, outre les lois de la guerre en général et les lois de la guerre révolutionnaire en général, des lois qui lui sont propres. Si l'on ne connaît pas toutes ces lois, on ne peut remporter la victoire dans une guerre révolutionnaire en Chine."

L'expérience et la synthèse historique (de la guerre révolutionnaire) qu'ont faite LENINE et STALINE servent de boussole à tous les Partis communistes (...). Néanmoins, cela ne signifie pas que le Parti Communiste Chinois doive appliquer cette expérience mécaniquement. C'est une voie originale qui est donc suivie par les communistes chinois, même si dans une "phase supérieure de développement" de l'Armée rouge, l'esprit du partisan doit face place à une organisation disciplinée et unifiée. "La guerre d'anéantissement (nécessaire à un certain moment pour emporter définitivement la décision) suppose la concentration de forces supérieure et l'adoption de la tactique des encerclements et des mouvements tournants ; elle est impossible sans cela. le soutien de la population, un terrain favorable, un adversaire vulnérable, l'attaque par surprise, etc. sont autant de conditions indispensables pour anéantir l'ennemi. Mettre en déroute l'ennemi ou même lui permettre de s'enfuir n'a de sens que si, dans le combat ou la campagne considéré comme un tout, nos forces principales mènent des opérations d'anéantissement contre une autre partie des forces ennemies; sinon, cela n'a aucun sens. Ici, les pertes sont justifiées par les gains. En créant notre propre industrie de défense, nous devons nous garder d'être dépendants d'elle. Notre politique fondamentale est de nous appuyer sur l'industrie de guerre de l'impérialisme et de notre ennemi à l'intérieur du pays. Nous avons droit à la production des arsenaux de Londres et de Hanyang, et les unités de l'ennemi se chargent du transport. Ce n'est pas une plaisanterie, c'est la vérité."

  Toutes les techniques de harcèlement de l'ennemi doivent être utilisées, en utilisant pour cela d'indispensables bases d'appui, à l'arrière en quelque sorte. Le moment crucial, après une guerre des partisans qui a usé l'ennemi, c'est de passer à une guerre de mouvement, afin au bout de la guerre révolutionnaire de parvenir à une victoire définitive. Le choix de ce moment, après une guerre prolongée est le moment non seulement militaire mais surtout politique, est décisif, pour rendre victorieuse la révolution sur tous les plans. Le fait est que cette guerre des partisans a duré fort longtemps en Chine, depuis les années 1920, pour ne s'achever que vers la fin des années 1940, avant de se transformer en guerre "classique" (Tout Etat en définitive pour exister a besoin d'une stabilité et d'une paix relative), selon un modèle occidental de la guerre, que les leaders communistes connaissent très bien.

 

    Dans les années 1970, les deux principes militaires de la Chine communiste sont complètement associés au nom de MAO : ce sont la doctrine officielle pour la défense du territoire continental de la chine et la doctrine de la lutte révolutionnaire de la Chine communiste. Avant que la première prenne le dessus sur la seconde, surtout à partir des années 1980, la doctrine maoiste de la guerre révolutionnaire est valorisée intérieurement pour conforté le nationalisme et la position chinoise dans sa rivalité avec l'Union Soviétique, mais utilisée extérieurement avec modération, surtout passée la guerre du Viet-nam. 

Ralph POWELL estime qu'au delà de la propagande, "en réalité, dans les principes, la stratégie ou la tactique de doctrine militaire maoïste, il a peu de choses originales. Mao fut profondément influencé par la littérature héroïque et les classiques militaires de la vieille Chine. Il doit beaucoup à la tradition marxiste-léniniste militaire et spécialement aux écrits de Lénine. Mais les conceptions militaires de Mao ont surtout subi la forte influence de la longue expérience militaire de son propre Parti communiste. La contribution majeure de Mao a sans doute été le développement éclectique d'une doctrine systématique et globale de la guerre insurrectionnelle prolongée, pouvant être utilisée avec une efficacité considérable contre une puissance coloniale, un envahisseur étranger ou un gouvernement nationaliste indépendant. Quoique les principaux ouvrages militaire de Mao aient été écrits dans les années 1930 ou 1940, ils sont régulièrement cités et réédités car ses fidèles affirment que ses concepts militaires sont "scientifiques", éternels et de large application. En réalité, les récentes éditions (l'article est écrit en 1972) des oeuvres de Mao ont fait l'objet de retouches pour leur donner une plus grande apparence d'infaillibilité, pour les mettre en accord avec le ligne présente du Parti et les rendre applicables à la situation mondiale actuelle. Cependant, pour l'essentiel, la plupart des principes militaires de Mao et de ses conceptions politico-militaires sont restées inchangées pendant ces trente dernières années." 

"Mao et ses fidèles ont longtemps soutenu que quatre éléments de base sont nécessaires à la victoire dans "une guerre du peuple". Le premier est l'organisation d'un parti léniniste. Par parti léniniste, les communistes veulent dire un parti de révolutionnaires fortement organisés, endoctrinés et disciplinés, parti qui doit assumer le rôle principal dans la révolution. Le second élément essentiel du succès est le soutien des masses et un front commun. Le soutien des masses doit venir, à l'origine, des paysans les plus pauvres, qui sont gagnés par des promesses et des encouragements matériels. La doctrine entend aussi unifier, ou du moins neutraliser d'autres classes ou groupes qui, quoique importants, sont moins nombreux, et dont le soutien est recherché au moyen de fronts communs et d'appels adaptés à chaque groupe. Les alliances entre classes différentes et fronts communs jouent un rôle essentiel dans le prototype de la révolution chinoise. Un troisième élément fondamental de la victoire est l'armée du parti. L'armée est organisée par la Parti : elle doit être loyale au Parti, résolue à combattre ses compatriotes dans une guerre civile, et professionnellement capable de remporter la victoire finale pour le Parti. Le dernier élément essentiel est la création de zones de bases rurales révolutionnaires ou de bases stratégiques d'opérations. Ces bases devraient être suffisamment en état de vivre sur elle-mêmes pour entretenir la population locale et pour soutenir le Parti et l'armée du Parti. Elles devraient être des "retraites sûres". L'idéal est d'installer ces bases dans des zones accidentées d'accès difficile ; elles se trouvent fréquemment dans des régions frontalières isolées, à cheval sur différentes juridictions. Elles doivent procurer abri et cachette. Il est préférable que la limite d'une base soit mitoyenne d'un Etat communiste qui peut alors servir de source de ravitaillement et d'asile. On utile ces bases révolutionnaires rurales pour investir, et plus tard, s'emparer des villes fortement tenues."

"La doctrine maoïste du conflit révolutionnaire se fonde sur la conception d'une guerre prolongée : une guerre d'usure et d'anéantissement. A l'origine, la doctrine prévoit que cette guerre d'usure se poursuit à travers trois stades distincts. la conception des stades s'est développés pendant les premières années de la guerre sino-japonaise. On affirmait que le conflit commencerait par une période de défense stratégique et de retraite, suivie par une longue période de stagnation, pendant laquelle les chinois reconstitueraient leurs forces. Finalement, une contre-offensive stratégique aboutirait à la victoire chinoise. Cependant, on n'accorde plus aujourd'hui le même prix à ces trois stades de la guerre d'usure parce que cette conception n'est pas applicable dans toutes les situations révolutionnaires." (...) "La doctrine maoïste de la "guerre du peuple" continue à mettre l'accent sur la mobilisation politique et l'endoctrinement du peuple comme base de la mobilisation militaire. Aussi, la période actuelle est-elle utilisée pour mobiliser la population et pour organiser les forces révolutionnaire armées. Mao Tse-toung a depuis longtemps montré une foi presque mystique dans la puissance des "masses", pourvu qu'on parvienne à les endoctriner complètement et à les doter d'une motivation. Il semble croire que les masses deviennent alors "un bastion imprenable", une force capables d'accomplir des miracles physiques. L'espace - l'utilisation d'un vaste territoire - qui, à l'origine, jouait un rôle majeur dans la doctrine, a diminué d'importance parce que l'on sait maintenant que des guérillas victorieuses peuvent être menées dans de petits pays qui n'ont pas les vastes territoires de la Chine : Cuba, le Vietnam et l'Algérie en sont des exemples. Ceci est un des cas dans lesquels Pékin a admis qu'un élément important de la doctrine maoïste avait été révisé. Comme cette révision semble avantageuse pour la Chine communiste, elles est longtemps expliquée comme ayant été rendue possible par des changements "favorables" dans la situation mondiale."

"Enfin, il y a dans la doctrine insurrectionnelle maoïste (après les offensives tactiques, même dans une période de défense stratégique et l'utilisation de l'intendance de l'ennemi pour son propre transport de subsistances et de matériels militaires) un élément psychologique et propagandiste puissant. Une considération majeure a toujours été le maintien du moral et de la volonté de combat des révolutionnaires. Ceux-ci reçoivent l'assurance que la croissance des forces insurrectionnelles est une "loi universelle" et que la victoire finale de la "guerre du peuple" est inévitable. On affirme que le faible peuvent "toujours" vaincre le puissant et que c'est une "vérité universelle" que des armes primitives "peuvent l'emporter sur les armements modernes"."  

Sur ce dernier point surtout, la doctrine militaire chinoise a considérablement évolué, puisque le primat est donné (parmi à l'origine les fameuse "quatre modernisations") au développement de la technologie militaire tant en quantité qu'en qualité.


 

MAO ZEDONG, Ecrits militaires, Editions en langues étrangères, Pékin, 1964 ; Pierre DABEZIES, article Guerre révolutionnaire, dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000 ; Gérard CHALIAND, Guérillas, Du VietNam à l'Irak, Hachette Littératures, collection Pluriel, 2008 ; Mao Tse-toung, L'Herne, Collection Les cahiers de l'Herne, 1972.

 

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6 mai 2011 5 06 /05 /mai /2011 09:22

           Dès le début de ses activités politiques, LENINE, prenant à son compte les réflexion de MARX et d'ENGELS, considère les techniques de guérilla en tant que constitutifs d'une guerre révolutionnaire du peuple contre le capitalisme. Si nous intitulons cet article sous ce titre qui peut paraître restrictif, c'est parce qu'il y a une réelle continuité entre d'une part, les techniques de la petite guerre, théorisées pendant les guerres napoléoniennes, les entreprises de guérilla telles qu'elles sont conçues par MARX et ENGELS, les théories et pratiques de guerre révolutionnaire de LENINE et TROTSKY et les théories et pratiques de la guerre révolutionnaire ou de la guérilla des écoles marxistes chinois ou vietnamiens et des guérilleros d'Amérique Latine et d'Afrique. Ce qui uni ces différents aspects, c'est surtout l'objectif d'instauration d'une autre société, d'une société communiste. Ce qui différencie les différentes théories, ce sont surtout les conditions socio-économiques et politiques différentes où ils s'inscrivent. 

 

             Des écrits de MARX et d'ENGELS, autre autres, LENINE apprend les réalités de la politique de suprématie. Il a conscience comme eux que la guerre n'a pas seulement un caractère militaire, mais aussi diplomatique, psychologique et économique. il pense qu'il existe une relation fondamentale et continue entre la guerre et la révolution, que la guerre peut enfanter la révolution. Dans le cas de la situation russe sous la première guerre mondiale, après les échecs de la révolution de 1905, est de transformer la guerre impérialiste nationale en une guerre civile qui, non seulement s'étende à toute la Russie, mais franchisse les frontières nationales et précipite une révolution sociale générale. Dans le cours des événements, LENINE se rend bien compte que cela est impossible en Allemagne et qu'il faut effectuer un repli stratégique. La paix n'est pas une fin en soi, mais est au contraire, comme la guerre, un instrument de politique. C'est la raison pour laquelle, il faut obtenir à tout prix l'arrêt de la guerre avec l'Allemagne, afin de conforter la révolution en Russie. En fait, très vite, 'il est temps d'en finir avec les formules révolutionnaires (car en fait nous n'en avons pas les moyens) et de se mettre à l'ouvrage pour de bon". Le répit espéré ne vient pas puisque la guerre civile russe enchaîne immédiatement la guerre interétatique. C'est que les gouvernements "bourgeois" de l'Europe, au-delà du fait que les Alliés ne pardonnent pas la "traîtrise", ont bien conscience du caractère révolutionnaire du gouvernement soviétique, et qu'ils entendent mener, comme les stratèges marxiste, une véritable guerre de classe, tout en ne la nommant pas ainsi bien entendu.

        La guerre civile fait office de grande Ecole de guerre pour l'Union Soviétique, une grande Ecole où il n'y a pas véritablement de batailles décisives, où les mouvements de troupes sont difficiles à suivre, et suivent d'ailleurs des logiques différentes suivant les chefs d'armées qui les commandent, où les techniques de guérilla sont utilisées à grande échelle. Léon TROTSKI, le fondateur et l'organisateur de l'Armée Rouge, reconnaît que la guerre civile est une guerre de modèle réduit, vu la taille des armées engagées. TROTSKI (Ma vie, Gallimard, 1953), écrit que "la petit guerre ne différa d'une grande guerre qu'au niveau de l'échelle... Elle fut comme un modèle vivant de la guerre... La petite guerre fut une grande école."

         Pierre DABEZIES décrit le schéma des "cinq phases" attribué à TROTSKI, qui explicite bien le phénomène de la lutte prolongée du faible contre le fort. Phénomène de pourrissement de l'adversaire qui permet de lui porter au moment opportun "un coup mortel". La première phase est essentiellement clandestine, les conspirateurs créant les premiers noyaux actifs d'agitation et de propagande, et agissant de telle sorte que les autorités ennemies, toujours longues à réagir, du fait de leur juridisme, de leur esprit de routine et de leurs rivalités ne prennent conscience que tardivement de l'ampleur du défi. Au cours de la deuxième phase, le noyautage s'étend, la subversion s'amplifie et déborde au besoin les villes. Des attentats éclatent, des tracts circulent, des grèves frisant l'émeute sont organisées : il s'agit d'intimider la masse, d'impressionner les neutres et d'exciter le pouvoir dans l'espoir d'une répression brutale, que la troisième phase va généraliser. A ce stade, en effet, non seulement des bandes et des maquis s'organisent, mais le terrorisme s'amplifie, propre à créer une complicité populaire devant des réactions militaires souvent peu adaptées. La nuit, le pays rebelle s'anime, fourmillant de cadres, d'agents de renseignement et de propagandistes dont la présence et l'action engagent peu à peu les populations. Les quatrième et cinquième phases tendront, dans la même ligne, à débloquer l'appareil adverse en combinant les opérations souterraines, les opérations psychologiques et les opérations militaires de telle sorte que le support administratif et humain du vieux régime s'effondre, entrainant pour finir l'armée derrière lui.

Il ne faut pas croire qu'il s'agit là seulement de tactiques et de méthodes seulement propres à la période de la révolution proprement dite. Car même après la création officielle de l'Union Soviétique, lors de la guerre civile, quantité de territoires restent acquis à l'ancien régime, avec des tentatives de réinstauration du régime tsariste dans certains endroits. Les opérations militaires de la période qui s'étire jusqu'au début des années 1930 combinent les techniques de guérilla et les manoeuvres plus classiques, sans batailles décisives. Constamment, c'est plus sur le plan politique (adhésion des masses au nouveau régime, notamment la paysannerie, propagande dans les pays belligérants) que militaire que la décision se fait.

       Toutefois, comme Edward Mead EARLE, il faut constater que "Si l'ardeur révolutionnaire des paysans et des ouvriers contribua largement au triomphe final des bolcheviks, la compétence des officiers, sous-officiers, soldats et techniciens venus de l'ancienne armée impériale joua également un rôle considérable. La propagande derrière les lignes des contre-révolutionnaires aida certainement à saper le moral de ceux-ci, mais elle fut sans effet tant que les puissances alliées continuèrent à fournir à Denikine et aux autres du matériel moderne en quantités suffisantes." Il faut, pour les dirigeants soviétiques, corriger les effets de leur propre propagande antérieure dans les armées tsaristes, afin d'empêcher l'anéantissement des cadres militaires et de les utiliser dans leur entreprise révolutionnaire. Les levées en masse d'ouvriers et de paysans doivent fournir au parti les moyens de combattre la contre-révolution, mais il s'agit de les encadrer avec des officiers dont il faut s'assurer également de la fidélité.

      Les bolchevicks "sortirent des dures expériences de la guerre civile avec une conception presque unique du rôle de la guerre dans la société. LENINE, notamment, élabora un système philosophique compliqué sur ce sujet. L'attitude des classes laborieuses vis-à-vis de la guerre, disait-il, ne peut être catégorique : le pacifisme, la soumission, l'opposition au service militaire, la grève générale contre la mobilisation et autres principes du socialisme d'Europe occidentale sont des démonstrations en elles-mêmes vides de sens. Ce sont le type de guerre en jeu et les objectifs qu'elles se propose qui doivent déterminer la réaction des peuples." Bien avant son arrivé au pouvoir, LENINE est déjà convaincu que le prolétariat devait utiliser la guerre, défensive et offensive, pour provoquer une révolution sociale. Sa position devient l'héritage adopté par tous les dirigeants de l'Union Soviétique après lui. Le VIème Congrès mondial de l'Internationale communiste de 1928, sous la domination russe, fait clairement apparaître cela : "la chute du capitalisme est impossible sans violence, c'est-à-dire sans soulèvements armées et sans guerres contre la bourgeoisie. A notre époque des guerres impérialistes et de révolution mondiale, les guerres civiles révolutionnaires de la dictature prolétarienne contre la bourgeoisie, les guerres du prolétariat contre les Etats bourgeois et le capitalisme mondial, ainsi que les guerres nationales révolutionnaires des peuples opprimés contre l'impérialisme sont inévitables, comme l'a montré Lénine." 

         Si sous STALINE, notamment entre 1933 et 1941, les doctrines militaires soviétiques reviennent aux conceptions classiques d'organisation de l'armée, la défaite soviétique au cours de la Seconde Guerre mondiale réactive l'utilisation des techniques de guérilla de manière complémentaire aux mouvements des armées. Comme l'écrit encore Edward Mead EARLE, les Russes devaient garder l'Armée Rouge intacte, quitte à effectuer des replis tactiques. "Ils devaient éviter l'encerclement dans la mesure du possible : les unités qui ne pourraient y échapper devraient résister jusqu'au bout. Il fallait échanger l'espace contre le temps, autrement dit provoquer une guerre prolongée en obligeant les Allemands à s'enfoncer dans le territoire soviétique sans obtenir de décision. Quant au territoire dont la Wehrmacht s'emparerait, il faudrait le rendre pratiquement inutilisable par une dévastation générale et dangereux par des actions de guérilla ininterrompues. la guerre d'usure et l'extension des fronts qui en résulteraient donneraient à l'Armée Rouge cette grande occasion - pour laquelle elle avait été préparée et endoctrinée depuis la guerre civile - de détruire l'ennemi par l'offensive. Selon la nouvelle conception soviétique, la guerre-éclair survient à la fin de la guerre et non au commencement.

 

     Lors de la révolution de 1905, LENINE (Oeuvres choisies, tome VII, Editions en langues étrangères, Moscou, 1941) signale "six (des) points essentiels; appelés à devenir le drapeau politique et le programme immédiat de tout gouvernement révolutionnaire, et qui doivent lui acquérir les sympathies du peuple et concentrer toute l'énergie révolutionnaire du peuples sur les besognes les plus urgentes. Ces six points sont :

- l'Assemblée constituante du peuple tout entier ;

- L'armement du peuple ;

- La liberté politique ;

- L'entière liberté aux nationalités opprimées et frustrées de leurs droits ;

- La journée de travail de huit heures ;

- La formation de comités révolutionnaires paysans.(...)

L'armée révolutionnaire et le gouvernement révolutionnaire sont les deux faces d'une même médaille. Ce sont deux institutions également indispensables au succès de l'insurrection et à l'affermissement de ses conquêtes. ce sont deux mots d'ordre qui doivent nécessairement être formulés et commentés comme les seuls mots d'ordre révolutionnaires conséquents. (...)".

  Dans les tâches des détachements de l'armée révolutionnaire, LENINE écrit en octobre 1905 qu'elles sont de deux sortes : Il y a les actions militaires indépendances et la direction de la foule.

Dans les Lettres de loin, il écrit en octobre 1917, que l'insurrection armée "est une forme particulière de la lutte politique ; elle est soumise à des lois particulières, qu'il importe de méditer attentivement. Karl Marx a exprimé cette pensée avec un relief saisissant quand il écrit : Comme la guerre, l'insurrection armée est un art. Voici quelques règles principales que Marx a données à cet art :

- Ne jamais jouer avec l'insurrection et, quand on la commence, être bien pénétré de l'idée qu'il faut marcher jusqu'au bout ;

- Rassembler, à l'endroit décisif, au moment décisif, des forces de beaucoup supérieures à celle de l'ennemi, sinon ce dernier, mieux préparé et mieux organisé, anéantira les insurgés ;

- L'insurrection une fois commencée, il faut agir avec la plus grandes décision et passer absolument, coûte que coûte, à l'offensive. "La défensive est la mort de l'insurrection armée" ;

- Il faut s'efforcer de prendre l'ennemi au dépourvu, de saisir le moment où ses troupes sont dispersées ;

- Il faut remporter chaque jour des succès, même peu considérables (on peut dire : à chaque heure, quand il s'agit d'une ville), en gardant à tout pris l'avantage moral ;

 Marx a résumé les enseignements de toutes les révolutions sur l'insurrection armée en citant le mot de "Danton, le plus grand maître de la tactique révolutionnaire que l'histoire ait connu : de l'audace, de l'audace, toujours de l'audace." (LENINE, Oeuvres choisies, Tome II, Editions en langue étrangère, Moscou, 1941).

 

Edward Mead EARLE, article LENINE, TROTSKI, STALINE : La guerre selon les Soviétiques dans Les maîtres de la stratégies, Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1982 ; Anthologie Mondiale de la Stratégie, LENINE, extraits : La révolution de 1905, Les tâches des détachements de l'armée révolutionnaire (octobre 1905), Lettres de loin (octobre 1917). (On consultera les Oeuvres choisies, notamment les tomes II, VII et VIII), TROTSKI, extraits : L'organisation de l'armée rouge (Ma vie, chapitres XXXIII, XXXIV et XXXVI, Gallimard, 1953) ; Pierre DABEZIES, article Guerre révolutionnaire, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000.

 

STRATEGUS

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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