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12 juillet 2021 1 12 /07 /juillet /2021 11:26

  La série norvégienne de 2015 en 3 saisons, dont 2 accessibles en Français, est un thriller politique imaginé par le maitre du polar norvégien Jo NESSO. Elle se veut une relation des réactions - collaborations et résistances - suscitées dans une société moderne par l'invasion venue d'un pays plus puissant.

    Ayant décidé de stopper l'exploitation de son pétrole, la Norvège est envahie "pacifiquement" par la Russie, avec la bénédiction de l'Union européenne. Dans le pays occupé, le chaos menace. La population est dévorée par la peur de la guerre. Collaboration aveugle (de la part des dirigeants) ou résistance sanglante (notamment par des éléments de l'armée) sont les deux extrêmes dans une zone grise ou chacun cherche des marques. Comment faire confiance et à qui? Les scénaristes et les réalisateurs de cette fiction explorent les convulsions d'un nation européenne en crise et bousculent toutes les conventions du genre.

   Bien entendu, l'ambassade de Russie en Norvège a protesté contre la diffusion de la série, même si ses auteurs disent avoir choisi ce contexte seulement en fonction de l'actualité : l'invasion de la Crimée par la Russie, possible prélude d'une nouvelle guerre froide. C'est surtout l'arrière fond de la crise climatique qui les intéresse en même temps que cette interrogation sur les réactions d'une population en arrière-fond. C'est parce que les dirigeants danois remettent en cause le modèle pétrolier que les oligarques russes et européens réagissent en laissant faire la Russie. Si la première saison met bien en relief ce contexte (centrale au thorium contre pétrole), la deuxième met plutôt en avant les méandres politiciennes de la situation. Nous n'avons pas visionné la troisième saison, pour donner un sentiment définitif sur la série.

   La série n'a pas connu un énorme succès à l'audience, alors qu'elle est une des séries norvégiennes les plus coûteuses produites ces dernières années, et en novembre 2017, la chaîne de télévision TV2 hésitait à donner son feu vert pour une troisième saison.

   Diffusée tout de même dans une dizaine de pays (sur ARTE en France), renouvelé en février 2018 pour cette troisième saison, elle figure parmi les séries nordiques n'hésitant pas à s'attaquer à des problèmes contemporains avec une vision critique du monde politique.

 

Occupied (Okkupert), réalisation Erik SKJOLDBJAERG, John Andreas ANDERSON, Pâl SLETAUNE, Erik Richter STRAND et Eva SORHAUG, Production Yellow Bird Norway, Gétévé Productions, épisodes de 45 minutes, 18 épisodes pour les deux premières saisons, diffusion en 2015.

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11 juillet 2021 7 11 /07 /juillet /2021 12:11

   L'homme politique et théoricien marxiste allemand Karl KAUTSKY, prolifique écrivain, est considéré comme faisant partie des marxistes plutôt réformistes.

   Acquis au socialisme durant ses années d'étude, il entre en contact avec Karl MARX et Friedrich ENGELS. Devenu rapidement le secrétaire d'ENGELS, dont il est un des exécuteurs testamentaires, sa proximité avec les fondateurs du marxisme en fait un gardien rigoureux de la doctrine, attaché à lutter aussi bien contre les dérives qu'il juge droitières, comme le révisionnisme d'Eduard BERNSTEIN, que celles qu'il juge gauchistes comme le bolchevisme de LÉNINE. En fait, sous une phraséologie marxiste, son discours plaide plutôt pour des avancées progressives vers le socialisme que pour la révolution.

 

   Né à Prague, KAUTSKY milite tout d'abord au sein de la social-démocratie : exilé à Zurich, il devient marxiste sous l'influence de BERNSTEIN avec lequel il anime Der Sozial-Demokrat (1880-1881). Pendant deux ans, il est à Londres le secrétaire d'ENGELS, puis il adhère au Parti social-démocrate allemand et fonde à Stuttgart Le Temps nouveau (Die neue Zeit) qui devient très vite la revue théorique du parti. Après un nouvel exil à Londres (1885-1888), KAUTSKY est l'artisan de la défaite de BERNSTEIN au Congrès d'Erfurt (1891) : il dénonce en particulier les thèses révisionnistes sur la paupérisation et la question agraire. Il est un des premiers marxistes à définir une théorie de l'impérialisme. Cependant, en 1902, dans Die soziale revolution, KAUTSKY estime que la démocratie rend la révolution superflue et il montre la nécessité d'un passage graduel au socialisme. Il est alors à l'apogée de son influence politique et est considéré comme le "pape" du socialisme. Plus que tout autre, il contribue à masquer la pratique réformiste de la social-démocratie sous une phraséologie marxiste.

Pendant la Première guerre mondiale, KAUTSKY adopte une attitude pacifiste, à mi-distance des socialistes de gouvernement ralliés à l'Union sacrée et de la gauche radicale (de Rosa LUXEMBURG et Karl LIEBKNECHT). C'est pourtant avec cette dernière qu'il fonde en 1917 le parti social-démocrate indépendant (USPD), scission de la vieille social-démocratie allemande. Mais, dès 1918, il se rapproche de l'aile droite du parti, laissant les radicaux fonder le Parti communiste allemand : il est alors sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères et dénonce vigoureusement le pouvoir soviétique. Qualifié de "renégat" par LÉNINE et TROTSKI, il répond en 1919 par son livre Terrorisme et Communisme. En 1922, il publie La Révolution prolétarienne et son programme, ouvrage dans lequel il définit la dictature du prolétariat comme gouvernement de coalition. En 1927, il fait paraître La Conception matérialiste de l'histoire, dénoncée par les marxistes russes comme une trahison de la philosophie marxiste. En 1934, KAUTSKY doit fuir le nazisme et meurt en exil à Amsterdam. (Paul CLAUDEL)

   L'oeuvre de KAUTSKY ne laisse pas de surprendre plus d'un étudiant du marxisme, comme il l'a fait pour beaucoup de... marxistes! Non seulement par la multiplicité des thèmes qui s'y trouvent abordés, mais aussi par son étendue. Une bibliographie de guide de sa pensée doit se limiter au grand minimum, car sinon - même choisie - il couvrirait des pages et des pages? Tout ce qui eut quelque importance dans le mouvement socialiste, au cours de ces soixante dernières années, tout ce qui semblait en avoir aussi, trouve un écho dans son oeuvre... D'ailleurs, on peut conseiller à tout étudiant de l'oeuvre de MARX de prendre les livres importants de KAUTSKY, de les placer sur une ligne (pour chacun), de placer à gauche les ouvrages correspondant de MARX et ENGELS et à droite les ouvrages (pour ou contre) de tous les auteurs marxistes que l'on peut trouver... Cette oeuvre révèle que KAUTSKY est essentiellement un professeur et que, considérant la société du point de vue du maitre d'école, il est parfaitement qualifié pour le rôle d'inspirateur qui est le sien dans un mouvement dont le grand souci est toujours d'éduquer les ouvriers, KAUTSKY peut sembler plus révolutionnaire qu'il ne convient au mouvement qu'il sert. Il passe de son vivant pour un marxiste "orthodoxe" et s'efforce de sauvegarder l'héritage de MARX. Cependant, le côté "révolutionnaire" de son enseignement ne parait tel que dans la mesure où il fait contraste avec l'idéologie bourgeoise généralement professée avant la guerre. En revanche, par rapport aux thèses révolutionnaires élaborées par MARX et ENGELS, ses théories ne sont ni plus ni moins qu'un retour à des formes de pensée moins élaborées ainsi qu'à une conception moins nette du système capitaliste et de ses implications. Gardien du trésor marxiste, il n'en comprend pas toutefois tout ce qu'il contient. (Paul MATTICK)

 

Karl KAUTSKY, La révolution sociale, Paris, 1921 ; Programmes socialistes, Paris, 1947 ; Terrorisme et communisme. Contribution à l'Histoire des Révolutions, éditions Jacque Povolozky et Cie.

Paul MATTICK, Karl Kautsky : De Marx à Hitler, 1939, voir le site Internet left-dis.nl. Paul CLAUDEL, Karl Kautsky, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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10 juillet 2021 6 10 /07 /juillet /2021 13:17

   Le révolutionnaire russe Mikhaïl Aleksandrovitch BAKOUNINE, francisé en Michel BAKOUNINE, est reconnu comme le théoricien de l'anarchisme. Le philosophe a particulièrement écrit sur l'État et a posé dans ses écrits les fondements du socialisme libertaire.

   On peut écrire aussi qu'il est un révolutionnaire européen et à l'image de ses idées, il a parcouru le territoire de nombreux États pour en faire la subversion. Grand voyageur, en parti forcé par la répression de nombreuses polices, il occupe une place de premier plan dans le monde ouvrier, de la Première internationale au Congrès de La Haye.

   Aristocrate russe et révolutionnaire de formation hégélienne, Michel BAKOUNINE est le principal adversaire de Karl MARX au sein de la Ière Internationale. Il se pose comme le théoricien du socialisme libertaire opposé à l'autoritarisme marxiste, en défenseur de l'autogestion et de la liberté intérieure des organisations ouvrières. Son sens de l'homme lui fait prévoir les dangers de l'État bureaucratique.

 

Une débordante activité révolutionnaire

    Son activité révolutionnaire répond à un besoin quasi physiologique. Il se sent à l'étroit dans une civilisation qui n'est pas faite à la mesure de son tempérament primitif et brutal. Sa vie se divise en deux périodes, coupées par une longue captivité (de 1849 à 1861).

La première de ces périodes débute avec son arrivée à Berlin, où il poursuit ses études de philosophie commencées à Moscou après qu'il eut démissionné de l'armée. Elle est marquée par son adhésion au mouvement de la gauche hégélienne. Il s'attache surtout à la notion hégélienne de la négativité, qu'il interprète comme la nécessité absolue où se trouve l'humanité de promouvoir son avenir par la destruction totale de l'état des choses existant. Il écrit dans la conclusion de son célèbre essai La Réaction en Allemagne (1842) : "La joie de la destruction est en même temps une joie créatrice".

La seconde période de sa vie se situe après son évasion de Sibérie en 1861. Elle est marquée par son activité proprement anarchiste, tant du point de vue doctrinal que du point de vue de l'action politique.Tenant pour acquise l'idée de la négation totale, BAKOUNINE s'efforce d'explorer les aliénations, c'est-à-dire les multiples oppressions dont l'homme est victime. Dans Dieu et l'État, il écrit que "toute législation, toute autorité et toute influence, privilégiée, patentée, officielle et légale, même sortie du suffrage universel, convaincus qu'elle ne qu'elle ne pourrit jamais tourner qu'au profit d'une minorité dominante et exploitante, contre les intérêts de l'immense majorité asservie. Voilà dans quel sens nous sommes réellement des anarchistes." L'élaboration de la doctrine anarchiste s'accompagne d'une activité conspiratrice qui, si elle n'est pas toujours efficace (c'est le moins qu'on puisse dire), ne manque jamais de pittoresque. En 1868, il fonde l'Alliance internationales de la démocratie socialiste, et à Naples, à l'intérieur même de cette organisation, une société secrète sous le nom de Fraternité internationale, à laquelle il veut donner un rôle de très grande ampleur, la comparant à la Franc-maçonnerie pour la Révolution française. La même année, il adhère à la Ière Internationale, appelée alors Association Internationale des Travailleurs. En 1870, après avoir dirigé une tentative d'émeute communale à Lyon, il cherche refuge en Suisse. S'étant compromis, en 1869, avec le terroriste NETCHAÏEV, il est attaqué violemment par Karl MARX qui, en 1872, au congrès de La Haye, le fait exclure de la Iere Internationale. Mais comme la plupart des fédérations, en particulier, la fédération espagnole, la fédération italienne et la fédération jurassienne, donc les fédérations latines (la fédération française a été interdite après la Commun), demeurent fidèle à BAKOUNINE, MARX se voit contraint de saborder la Première Internationale. En 1874, deux ans avant sa mort à Berne, BAKOUNINE prend encore part aux préparatifs d'une insurrection à Bologne. Mais BAKOUNINE, outre son tempérament anarchiste et sa formation hégélienne, est russe, foncièrement russe. Rien n'est plus probant à ce sujet que son extraordinaire Confession, qui frappe (c'est une adresse au tsar Nicolas Ier) par son goût de la confession publique et du déchirement de soi-même que le roman russe permet d'identifier comme une des caractéristique essentielles de l'âme slave, selon Henri ARVON. (Henri ARVON)

   Il serait intéressant d'analyser cette "âme" russe, et d'abord de circonscrire la population (souvent d'aristocratie) sujette à cette "caractéristique essentielle de l'âme slave, de la relier d'abord certainement à l'éducation orthodoxe (l'Église orthodoxe y a longtemps eu le monopole de l'éducation, surtout de l'instruction primaire...).

 

Une oeuvre tournée entièrement vers l'action

Michel BAKOUNINE, issu d"une ancienne famille d'origine hongroise, a, a surtout subi l'influence juste après 18 ans, s'étant inscrit à l'université de Moscou après avoir refusé une carrière militaire préparée à l'École d'artillerie de Saint-Pétersbourg, de Nokolaï STANKEVITCH, son "créateur". Il y rencontre également Vissarion BELINSKI, sur qui il exerce une grande influence, Alexandre HERZEN et Nicolas OGAREV. Il vit alors en traduisant des philosophes allemands comme FICHTE et HEGEL. C'est par la gauche hégélienne que BAKOUNINE, tout comme MARX et bien d'autres, devient révolutionnaire.

Il devient d'ailleurs bien plus homme d'action, révolutionnaire "professionnel" qu'un homme de cabinet ou un philosophe et même qu'un écrivain. Aussi, il a donné la première place à la lutte, et n'a jamais pris le temps d'écrire une oeuvre. Ses textes sont toujours conçus dans l'urgence, pour répondre aux nécessités politiques du moment. Ils sont écrits au fil de la pensée, et partent au sens propre dans tous les sens, avec énormément de digressions qui prennent finalement plus de place que le propos initial. Et cela n'en fait pas une lecture facile pour le lecteur de nos jours, qui ne connait pas forcément leur contexte. BAKOUNINE n'a pratiquement jamais terminé un texte. Ceux qui ont été publiés ont souvent été remaniés - ajoutez à cela les approximations des traductions... - notamment par James GUILLAUME. Beaucoup d'inédits ont été perdus après son décès. Mais sa pensée politique et philosophique n'en garde pas moins une forte cohérence, notamment parce qu'il n'a pratiquement pas varié dans ses opinions au fil du temps. Il est resté très influencé par la philosophie hégélienne, même si très tôt sont abandonnés les thèmes favoris d'HEGEL. La liberté partagée, l'opposition à l'État, la violence révolutionnaire, l'athéisme radical, le collectivisme, L'égalité des sexes et l'amour libre, la franc-maçonnerie et son rôle... sont des thèmes récurrents de la pensée.

Si des textes, souvent récemment exhumés, montrent des propos controversés, antisémites, d'ailleurs bien moins forcés dans ses textes destinés au grand public, il se fondent dans des polémiques, notamment contre les marxistes. Dans État et Anarchie, publié pour la première fois en russe en 1873, il s'exprime sur l'origine juive de MARX et sur le caractère des Juifs. il faut savoir qu'à cette époque de bouleversements au XIXe siècle des communautés juives en Europe, la littérature abonde de traités contre et pour les Juifs, et il n'est pas étonnant de retrouver des points de vue dans la littérature anarchiste - et d'ailleurs marxiste, - et d'ailleurs dans toute la littérature politique, des commentaires sur la place prise par des Juifs dans l'arène politique et journalistique...

  

Une grande partie de sa pensée politique tourne autour de ces questions :

- La liberté partagée. L'idée centrale chez BAKOUNINE est la liberté, le bien suprême que le révolutionnaire doit rechercher à tout prix. Pour lui, à la différence des penseurs des Lumières et de la Révolution française, la liberté n'est pas une affaire individuelle, mais une question sociale. Dans Dieu et l'État de 1882, il réfute Jean-Jacques ROUSSEAU : le bon sauvage qui aliène sa liberté à partir du moment où il vit en société, n'a jamais existé. Au contraire, c'est le fait social qui créée la liberté.

- Opposition à l'État. L'hostilité de BAKOUNINE et de l'ensemble des anarchistes envers l'État est définitive. Contrairement au communisme de MARX ou de LÉNINE, il ne croit pas qu'il soit possible de se servir de l'État, même temporairement, pour mener à bien la révolution et abolir les classes sociales, et finalement l'État lui-même. Même lorsqu'il s'agit d'un État ouvrier ou d'un gouvernement de savants, comme il l'écrit dans sa polémique avec MAZZINI, l'État ne peut être qu'un système de domination qui crée en permanence élites, privilèges et bureaucratie. Logiquement, BAKOUNINE s'oppose également au patriotisme.

- La violence révolutionnaire. Pour BAKOUNINE, la révolution sociale a un caractère inévitablement violent, et dans sa phase initiale essentiellement destructeur. Il faut se livrer à une pandestruction de tout ce qui existe avant de parvenir au socialisme libertaire. Mais cette violence, il veut la réserver aux positions et aux choses, à l'ensemble des institutions étatiques ainsi qu'à la propriété. Il considère que cela permet d'éviter le massacre des hommes et de devoir recourir à la terreur. La révolution pourra être sanglante et vindicative dans les premiers jours pendant lesquels se fera la justice populaire. Mais elle ne gardera pas ce caractère longtemps. Il faut éviter à tout pris la révolution sanguinaire fondée sur la construction d'un État révolutionnaire puissamment centralisé. Mais si la violence dans le processus révolutionnaire apparait inévitable, elle n'en constitue pas le fondement, et n'est pas souhaitable : "la révolution, c'est la guerre et qui dit guerre dit destruction des hommes et des choses (...)" (voir entre autres, Pierre-Albert TAGUIEFF, Le Sens du progrès : une approche historique et philosophique. Flammarion, 2004).

- Athéisme radical. Son athéisme trouve lui aussi sa base dans la recherche de la liberté pour l'humanité. Elle repose sur une conception matérialiste du monde. Selon lui, l'Homme fait partie d'un univers gouverné par des lois naturelles. Les sociétés et les idées humaines - dont l'idée de Dieu - dépendent des conditions matérielles d'existence de l'Homme.

- Collectivisme. Pour BAKOUNINE, à la différence de certains marxistes, comme LÉNINE et ses successeurs qui préconisent l'intervention d'une avant-garde (le parti...) pour guider la masse populaire sur le chemin de la révolution, l'organisation des révolutionnaires, même si elle est secrète, se donne uniquement le droit de soutenir la révolte, de l'encourager, en favorisant l'auto-organisation à la base. Cette conception n'est pas très différente de celle défendue plus tard par les anarcho-syndicalistes au sein d'organisations de masse. Si les marxistes attribuent au prolétariat le rôle de la seule classes révolutionnaire, lui opposant une paysannerie par essence réactionnaire, BAKOUNINE estime au contraire que seule l'union entre les mondes rural et industriel est riche de potentialités, la révolte anti-étatique de la paysannerie trouve sa complémentarité dans l'esprit de discipline des ouvriers. Il s'oppose également à toute idée de transition, avènement d'un État socialiste temporaire créé en vue d'une société communiste  intégrale, sans classes ni État. (Étatisme et anarchie, 1873).

- Égalité des sexes et amour libre. Pour BAKOUNINE (Dieu et l'État, 1882), il n'y a de liberté pour soi que lorsque tous les êtres humains autour sont également libres. Il s'élève contre le patriarcat et la famille juridique autoritaire. La liberté sexuelle découle naturellement de l'égalité intégrale instaurée entre les hommes et les femmes.

   C'est surtout après la Commune (1871), alors que jusque là, il avait exprimé ses idées dans divers documents programmatiques (pas toujours rendus publics), que BAKOUNINE s'attache à rédiger ses principales contributions théoriques, avec la parution successive de L'Empire knouto-germanique et Étatisme et anarchie (1871-1873). Ce n'est que depuis lors qu'il est considéré comme un des principaux théoriciens du collectivisme anti-étatique. Après avoir été exclu de l'Internationale, il ne croit plus à une possible proche révolution en Europe. Il abandonne toute réelle activité politique pour tenter de s'adonner (sans succès) "aux joies de la vie campagnarde". (Le maitron)

   La postérité de ses idées se réparti chez de nombreux auteurs, chacun reprenant l'une ou l'autre...

 

BAKOUNINE, Oeuvres, P.V. Stock, 1895-1913. La bibliothèque sociologique, en 6 volumes. Les deux premiers ont fait l'objet d'une nouvelle édition en 1983, toujours chez Stock ; Archives Bakounine, publié par Arthur LEHNING (pour le compte de l'Institut international d'Amsterdam) en 1961-1981, en 7 volumes, aux éditions E.J. Brill. Réimpression en 8 volumes reliés sous le titre d'Oeuvres complètes aux éditions Champ libre, le fonds étant repris ensuite par Ivrea, en 1973-1982. Réimpression encore de certains volumes aux éditions Tops/Trinquier en 2003 ; Théorie générale de la Révolution, Les nuits rouges, 2001, réédition en 2008 et 2019 ; Confession, Éditions Rieder,  1932, réédité aux PUF en 1974, avec un avant-propos de Boris SOUVARINE, et par L'Harmattan en 2001 ; De la guerre à la Commune, Anthropos, 1972 ; Dieu et l'État, Éditions Labor, 2006 ; Le sentiment sacré de la révolte, Les nuits rouges, 2004 ; Fédéralisme, socialisme, antithéologisme, L'Âge d'Homme, 1971 ; Catéchisme révolutionnaire, L'Herne, 2009 ; Dans les Griffes de l'Ours!, Lettres de prison et de déportation, Les Nuits rouges, 2010 ; Principes et organisation de la société révolutionnaire, Éditions du Chat ivre, 2013.

Henri ARVON, Bakounine, Encyclopedia Universalis, 2014 ; Bakounine, Éditions Seghers, 1966. Fritz BRUPBACHER, Bakounine ou le Démon de la révolte, Édition du cercle, 1971. Arthur LEHNING, Anarchisme et marxisme dans la révolution russe, Spartacus, 1984.

Le site uqac.ca Les classique en sciences sociales proposent de nombreux textes de et sur BAKOUNINE.

On consultera avec profit le site Internet de Socialisme libertaire (socialisme-libertaire.fr) et celui de Le maitron.

 

 

 

 

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5 juillet 2021 1 05 /07 /juillet /2021 14:07

    L'homme politique prussien Ferdinand LASSALLE est socialiste de premier plan et écrivain. Membre de la Ligue communiste et fondateur en 1863 de l'Association générale des travailleurs allemands, il suit une autre ligne que Karl MARX qui n'y adhère pas. Même si plus tard en 1875, ce même ADAV fusionne avec les marxistes du Parti ouvrier social-démocrate pour former le SPD.

   Il suit des cours à l'Université de Breslau, puis à celle de Berlin, influencé surtout par FICHTE et HEGEL pour la philosophie et par LIST pour l'économie. Il est alors favorable à une sorte de socialisme d'État : c'est à l'État qu'il appartient de faire régner la justice sociale. Agitateur et homme d'action plus que théoricien, il devient célèbre en assurant la défense de la comtesse HATZFELD dans ses long démêlés avec son mari.

Arrêté en novembre 1848 à Düsseldorf et condamné à la prison à la suite de manifestations qu'il a organisées contre la dissolution du Parlement de Francfort, il fait la connaissance de Karl MARX, incarcéré comme lui. Leur amitié dure jusqu'en 1862, et LASSALLE aide matériellement MARX quand celui-ci est dans la misère à Londres. Pourtant, dès 1859, des désaccords naissent entre eux à propos de la politique étrangère de la Prusse. Pendant la guerre des Duchés et la guerre austro-italienne, LASSALLE  soutient la politique de BISMARK au nom des "intérêts nationaux prussiens". De plus, son patriotisme s'alimente d'une conception de l'État comme représentant de la nation toute entière, un État au-dessus des classes sociales. Il entretient d'ailleurs une correspondance avec BISMARK, dont il partage la sympathie pour un certain "sésarisme social".

En 1862, LASSALLE développe à Berlin, a cours d'un meeting, son "programme ouvrier" :il y propose la conquête pacifique du pouvoir d'État par le suffrage universel. Il y définit aussi sa célèbre "loi d'airain" combattue par MARX comme une aberration économique : le salaire perçu par l'ouvrier se borne dans le système capitaliste à ce qui lui est indispensable pour assurer sa subsistance et il décline inexorablement avec le progrès technique.

Il fait de ces idées, des axes politiques de l'Association générale allemande des travailleurs, lorsqu'il la fonde en mai 1863. Il préside alors le premier parti socialiste d'Europe. Son programme affirme donc l'autonomie du prolétariat face à la bourgeoisie, la nécessité du suffrage universel, la création avec l'aide de l'État de coopératives de production. Lorsque LASSALLE disparait à la suite d'un duel provoqué par une rivalité sentimentale, le développement de son parti est encore limité. Mais l'empreinte de ses idées est ensuite profonde sur le mouvement socialiste allemand. Mgr KETTELER, évêque de Mayence et inspirateur du catholicisme social allemand, reprend certaines propositions de LASSALLE. D'autre part, l'organisation centralisée et autoritaire du parti exerce une incontestable influence sur Karl MARX lorsque celui-ci aborde la question de l'organisation du prolétariat. Cependant, les disciples allemands de MARX dénonceront violemment les aspects antidémocratiques et prussophiles du lassallisme. (Paul CLAUDEL)

 

Ferdinand LASSALLE, Discours et pamphlets, Collection XIX, format kindle, 2015 ou broché BnF ; Capital et travail, suivi de Procès de haute trahison intenté à l'auteur (1904), collection Bibliothèque socialiste internationale, BnF ;  Qu'est-ce qu'une constitution? (1900) Éditions Sulliver, 1999 ou dans Marxists.org. La plupart de ses écrits, non traduits en français, sont en polonais ou en allemand.

Paul CLAUDEL, Ferdinand Lassalle, dans Universalis Encyclopedia, 2014. Eduard BERNSTEIN, Ferdinand Lassalle, Le Réformateur social. Sonia DAYAN-HERZBRUN, Mythes et mémoires du mouvement ouvrier, Le cas Ferdinand Lassalle, L'Harmattan, collection Logiques sociales, 2003.

    

Complété le 7 juillet 2021

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5 juillet 2021 1 05 /07 /juillet /2021 12:06

     Parmi une production historiographique très centrée sur le cadre franco-français, le livre de Jacques SEMELIN (né en 1951), historien et politologue, directeur de recherche émérite affecté au Centre d'études et de recherches internationales (CERI), après avoir été un militant actif de la non-violence (un des fondateurs du Mouvement pour une Alternative Non violente), reste une des rares tentatives de comparaison entre divers mouvements de résistance à travers l'Europe. Son étude se rapproche de l'ouvrage de Werner RINGS, Vivre avec l'ennemi, mentionné déjà sur ce blog, et puise, entre autres dans de nombreuses monographies ( certaines publiées dans les Cahiers de la réconciliation). Jacques SEMELIN y propose la notion de "résistance civile" pour qualifier la résistance spontanée de certains acteurs de la société civile et/ou de l'État par des moyens politiques, juridiques, économiques ou culturels. Rompant avec les représentations "héroïsantes", encore très répandues à l'époque de la première parution de ce livre en 1989, de la lutte contre l'occupant nazi, cette notion permet de décrire une résistance au quotidien, "des humbles, des anonymes, qu'elle soit celle d'étudiants, d'ouvrieers ou de fonctionnaires.

L'ouvrage s'appuie sur une quarantaine de cas de résistance civile de masse à travers l'Europe nazie (manifestations, grèves, protestations d'Églises ou de cours de justice, activités de propagande ou sauvetage de Juifs...) dont il raconte des pages peu connues, ainsi ces femmes "aryennes" protestant dans les rues de Berlin en 1943 conte l'arrestation de leurs maris juifs.

   L'auteur travaille sur de longues années cette notion de résistance civile, dans une perspective proche de celle de François BÉDARIDA. Il tente de circonscrire l'unicité et la diversité du phénomène résistant. La révolte, au sens d'Albert CAMUS, la désobéissance (par exemple au Service du Travail Obligatoire - STO), la résistance (opération de communication par l'action), et notamment la résistance civile parfois massive sont des modalités aussi concrètes que l'action armée ou la résistance armée. C'est par l'opposition à la politique d'extermination des Juifs que ces modalités d'opposition au régime nazi s'expriment de la manière la plus diverse, de la plus discrète à la plus spectaculaire; Jean-Pierre AZÉMA, qui introduit l'édition de poche de 1998,  écrit que Jacques SEMELIN sait "qu'il lui faut convaincre des lecteurs souvent prévenus, pour qui ces actions ne sont que bavardage, au mieux exutoire pour rêveries utopistes, au pire paravent derrière lequel sont menées de façon unilatérale des campagnes pacifistes déstabilisatrices. Pour sa part, il est totalement persuadé que ce qu'il convient de dénommer "la résistance civile de masse" est le moyen le plus efficace non seulement pour rendre inopérante toute occupation étrangère mais pour lutter contre l'emprise de tout régime totalitaire. Car à ses yeux c'est la mobilisation qui correspond à l'idéal de la démocratie. Il regrette donc que la classe politique, dans bon nombre de démocraties libérales, tienne encore la résistance civile pour quantité négligeable, alors qu'elle a des effets non seulement préventifs mais dissuasifs. Aux lecteurs de juger. Ajoutons encore (que) Jacques SEMELIN retrouve parfois certaines des analyses faites en son temps par Jean JAURÈS, dans L'Armée nouvelle, un des livres majeurs qui aient été écrits sur ces problèmes."

  C'est un nouveau regard que propose là Jacques SEMELIN, pour qui la résistance s'inscrit dans la durée (ici de l'occupation nazie), et que ne la réduit pas à des actions insurrectionnelles s'appuyant directement sur des perspectives de libération militaire d'un territoire. La question de la légitimité d'une résistance civile, notamment aux yeux de l'opinion publique, est centrale pour son efficacité.

 

Jacques SEMELIN est aussi l'auteur de Pour sortir de la violence (Édition de l'Atelier, 1983), Quand les dictatures se fissurent... Résistances civiles à l'Est et au Sud (sous sa direction) (Éditions Desclée de Brouwer, 1995), La liberté au bout des ondes. Du coup de Prague à la chute du mur de Berlin (Éditions Belfond, 1997), Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides (Seuil, 2005), La survie des juifs en France (1940-1944) (CNRS Editions, 2018).

 

Jacques SEMELIN, Sans armes face à Hitler, La résistance civile en Europe, 1939-1945, Petite Bibliothèque Payot, 1998, 280 pages.

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3 juillet 2021 6 03 /07 /juillet /2021 14:23

     Le philosophe bavarois Johan Kaspar SCHMIDT, dit Max STIRNER, qui se dit égoïste et antilibéral, appartient au groupe des Jeunes Hégéliens. Considéré comme un des précurseurs de l'existentialisme et de l'anarchisme individualiste, il est surtout l'auteur, en 1844, de l'Unique et sa propriété, livre qui connait un grand retentissement à sa sortie, chez Karl MARX par exemple, avant de tomber assez vite dans l'oubli. Certains considèrent que la polémique autour de ce livre permet de mieux comprendre l'oeuvre de... Karl MARX.

   Sa philosophie est un réquisitoire contre le libéralisme et de manière générale, contre toutes les puissances supérieures auxquelles on aliène son "Moi". STIRNER vise principalement l'esprit hégélien, l'Homme feuerbachien et la Révolution socialiste ou bourgeoise. Il exhorte chacun à s'approprier ce qui est en son pouvoir et de refuser d'obéir à une quelconque moral ou idéal.

 

La fin de l'hégélianisme et le début de l'anarchisme individualiste...

   Le renom du philosophe allemand Max STIRNER repose entièrement sur son oeuvre maîtresse L'Unique et sa propriété (alors qu'il a écrit bien d'autres ouvrages). Après avoir démontré que selon lui l'homme est unique, c'est-à-dire rebelle à toute intégration politique et sociale, à l'encontre d'ailleurs de toute une expérience et interprétation historique, il lui reconnaît le droit de tout considérer comme sa propriété. L'actualité intermittente (très intermittente...) de sa pensée s'est trouvée dépendre des différentes interprétations dont elle a été l'objet. Lors de sa parution, L'Unique et sa propriété semble sceller la fin de l'hégélianisme. Avec la notion de l'unicité, en effet, cet ouvrage voulait prouver que la dialectique hégélienne avait épuisé ses possibilités. En faisant dans L'idéologie allemande (1845), la critique détaillée de STIRNER, MARX et ENGELS soutiennent que le moment est venu de passer de la spéculation à la praxis. Un demi-siècle plus tard, L'Unique est glorifié comme le premier avatar du surhomme nietzschéen. Arraché à l'oubli total dans lequel il était tombé, le livre de STIRNER devient le bréviaire des anarchistes individualistes.

Après la seconde guerre mondiale, STIRNER apparait comme un des précurseurs de la philosophie existentielle. L'affirmation de l'unicité est rapprochée de la revalorisation de la personne tentée par l'existentialisme, puisque, chez lui, la particularité, loin de passer pour une tare, est tenue pour la marque la plus sûre de l'éminente dignité de l'homme. En mai 1968, l'oeuvre de STIRNER retrouve une nouvelle audience : par sa notion du néant créateur, il semble avoir frayé le chemin à celle de la créativité. Pour empêcher toute sclérose, il recommande, en effet, à l'Unique une mise en cause perpétuelle, un constant renouvellement, la plongée périodique dans une fontaine de jouvence." (Henri ARVON)

 

Une carrière littéraire perturbée

     Après des études universitaires à Berlin où il étudie la philologie, la philosophie et la théologie, suivant alors les cours de MARHEINEKE, SCHLEIERMARCHER et de HEGEL, il est habilité à enseigner, après des études laborieuses en raison de difficultés familiales, en 1834, les langues anciennes, l'allemand, l'histoire, la philosophie et l'instruction religieuse. En octobre 1838, il entre comme professeur dans une institution de jeunes filles à Berlin, et surtout fréquente à partir de fin 1841 les Freien ou "hommes libres", groupe constitué autour de Bruno BAUER, qui se réunit dans des établissements de boisson (ce qui n'est pas vraiment original en fait à l'époque). Les Freien se distinguent de bien d'autres groupements plus ou moins politisés, par leur critique de la religion révélée et de la politique de l'époque. STIRNER y côtoie Bruno BAUER, Ludwig BUHL, Arnold RUGE, Otto WIGAND, son futur éditeur, et ENGELS. Mais STIRNER participe peu aux échanges et débats, se contentant souvent d'observer avec distance.

Il commence sa carrière littéraire par des recensions d'ouvrages, notamment ceyx de Bruno BAUER et par des écrits de soutien aux thèses des jeunes hégéliens. Entre 1841 et 1843, il publie divers articles qui le situent dans la droite ligne des jeunes hégéliens, notamment Art et religion, Le faux principe de notre éducation, et un article sur Les Mystères de Paris, d'Eugène SUE.

Il fait publier en 1845 son livre L'Unique et sa propriété, lequel est immédiatement censuré, censure levée au bout de deux jours, le livre étant considéré comme "trop absurde pour être dangereux". L'Unique et sa propriété a un impact important sur la pensée littéraire et politique l'année de sa publication. Il émeut les hommes cultivés (en tout cas plus cultivés que les fonctionnaires des services de la censure...) car il s'attaque aux idoles et aux fondements de la société. Il suscite de vives polémiques et fournit des arguments contre le communisme et PROUDHON ainsi que contre la philosophie de FEUERBACH, à laquelle il participe au déclin. Il contribue à la destruction idéologique de la philosophie quasi-officielle de la Prusse et au-delà à la fin de l'influence de l'idéalisme allemand. Avant de retomber dans l'oubli, même si l'ouvrage circule clandestinement.

Juste avant la sortie de son livre, STIRNER quitte son poste de professeur. En 1845, il répond aux critiques de son livre dans un article du journal de WIGAND, intitulé Les critiques de Stirner. La même année, il écrit une traduction du Dictionnaires d'économie politique de Jean-Baptiste SAY, puis en 1846, une traduction de la Richesse des Nations d'Adam SMITH.

Alors qu'il se lance dans le commerce (crémerie à Berlin), il abandonne à la fois le suivi de la vie politique et sa carrière d'écrivain. Couvert de dettes, il ne publie ensuite qu'une compilation de différents textes, d'Auguste COMTE notamment, intitulée Histoire de la Réaction.

 

Le débat STIRNER-MARX

   Paradoxalement, la polémique engagée par Karl MARX à l'encontre de L'unique et sa propriété en fait une lecture incontournable pour qui veut comprendre les débuts du marxisme. La critique de STIRNER constitue près des trois quart de L'idéologie allemande de MARX. Ce dernier y confirme ses critiques à l'égard de la philosophie humaniste de FEUERBACH, rompt avec les thèses de PROUDHON et élabore la conception matérialiste de l'histoire. MARX critique de façon très serrée STIRNER et son livre. STIRNER est appelé "Saint Max" et "Don Quichotte", et MARX ne cesse de le ridiculiser, n'hésitant pas à utiliser des attaques ad hominen, qui préfigurent les mauvaises habitudes d'une grande partie de la littérature marxiste. L'Unique et sa propriété est critiqué presque page par page et la quasi-totalité des affirmations de STIRNER sont contestées.Entre autres choses, MARX reproche à STIRNER de ne pas critiquer suffisamment HEGEL, et parfois de le plagier. On trouve dans L'idéologie allemande à la fois une polémique très vive contre la personne et le livre de STIRNER, et des textes où sont exposés les bases de ce qui deviendra le matérialisme historique, et donc le marxisme.

Le débat entre MARX et STIRNER, et par voie de conséquence, entre le socialisme scientifique et l'anarchisme individualiste gravite autour des rapports réciproques de la conscience et de l'être. Selon la formule célèbre de MARX, la conscience est incapable de déterminer l'être. Aux yeux de l'auteur du Capital, la glorification par STIRNER de la conscience souveraine provient d'une double inaptitude à saisir le monde concret : STIRNER représenterait, d'une part, l'idéologique pur qui n'a jamais quitté l'univers factice de la philosophie hégélienne, d'autre part, le petit-bourgeois, victime de la vie allemande étriquée, sans ouverture sur les révolutions économiques qui se produisent en France et en Angleterre, condamné ainsi à accepter les illusions de sa classe, sans possibilité d'en entrevoir la base empirique. (Henri ARVON)

 

La postérité de son oeuvre...

   Il est probable que l'oeuvre de STIRNER ait eu une forte influence sur Friedrich NIETZSCHE. La proximité des thèmes et des thèses est assez frappante. Mais ce dernier n'en fait jamais mention ni dans ses livres ni dans sa correspondance.

Albert CAMUS évoque STIRNER dans L'Homme révolté. Pour CAMUS, STIRNER est un penseur nihiliste qui, n'ayant fondé sa cause sur rien, combat toutes les idoles qui aliènent l'unique et déclare en substance que tut est permis, tout est justifié. Il compare son nihilisme avec celui de NIETZSCHE, indiquant qu'au contraire de celui de NIETZSCHE, son nihilisme est satisfait, et que là où s'arrête STIRNER, la quête exténuante de NIETZSCHE commence.

Gilles DELEUZE se réclame de STIRNER lorsqu'il critique l'alternative traditionnelle entre le théocentrisme et l'anthropocentrisme.

Jacques DERRIDA confronte MARX et STIRNER dans Spectres de Marx, et estime que l'oeuvre stirnienne "hante" l'oeuvre marxienne, comme son double caché, son envers rejeté mais toujours présent. STIRNER aurait développé la critique la plus radicale de l'oeuvre de FEUERBACH, en l'accusant d'avoir simplement remplacé Dieu par l'Homme, et ainsi aliéné de nouveau l'homme, critique que reprendrait MARX. On trouve cependant cette critique chez MARX dès 1844. Au contraire, MARX assimile STIRNER à FEUERBACH en l'accusant d'avoir négligé le problème social économique, et d'avoir réintroduit la métaphysique et la religion sous la forme d'un culte du Moi (voir L'idéologie allemande et La Sainte Famille).

 

STIRNER, L'Unique et sa propriété, Paris, 1848 ; Le Faux Principe de notre éducation, Aubier-Montaigne, 1974 (le texte est suivi par Les lois de l'école, introduction de Jean Barrué dans l'édition - De l'Éducation : Le Faux principe de notre éducation, chez Spartacus, René Lefeuvre, 1974) ; Oeuvres complètes : L'Unique et sa propriété et autres essais, Éditions L'Âge d'homme, 2012.

Henri ARVON, Stirner, dans Encyclopedia Universalis, 2014 ; Marx Sirner, ou l'expérience du néant, 1973. Victor BASCH, L'individualisme anarchiste, Marx Stirner, 1904. Sous la direction de Olivier AGARD et de Françoise LARTILLOT, Max Stirner, L'Unique et sa propriété. Lectures critiques, Éditions L'Harmattan, collection De l'Allemand, 2017.

 

 

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3 juillet 2021 6 03 /07 /juillet /2021 13:09

    Voulant combiner dans la forme les avantages du livre et ceux du magazine, Jean LOPEZ et son équipe lancent cette nouvelle revue, aux éditions Perrin, dont le numéro 1 parait en pleine pandémie du coronavirus, en été 2021. Il faut saluer cette nouvelle entreprise dans la réflexion et la publication sur les questions de la guerre, sujet oh combien difficile, dans le grand public. Il s'agit, pour le rédacteur en chef de Science et Vie Junior et chercheur en histoire militaire, déjà auteur de plusieurs ouvrages sur la seconde guerre mondiale, de lancer une véritable encyclopédie sur la guerre, à raison de deux numéros spéciaux (Hors série de Guerres et Histoire) par an, en associant le premier éditeur de livres d'histoire (Perrin) et un magazine de haut niveau (Guerres&Histoire). Chaque partenaire sollicite à chaque fois quelques-uns des "meilleurs" auteurs, dans le monde universitaire et dans celui du journalisme.

    Le menu proposé dans ce premier numéro est déjà copieux, en 165 pages environ, avec un très riche iconographie que permet un grand format et des sources sûres.

D'abord une retranscription d'une interview de 18 heures du devenu commandant, le capitaine Paul-Alain Léger (maître de l'intox), sur son action lors de la guerre d'Algérie, par Guillaume Zeller, réalisée en 1998 au domicile de l'officier. Qui apporte un éclairage sur la bataille d'Alger en 1957, bataille où l'information et l'intox constituent les premières armes. Ensuite une anatomie comparée des trois désastres que furent pour la France les batailles de Crécy, Poitiers et Azincourt, durant la guerre de Cent Ans, sous la responsabilité de Frédéric BAY. Querelles de familles et "enjeux nationaux" y sont très bien précisés. On continue avec une interview (fausse, évidemment, mais appuyée sur de nombreux documents et mémoires, dont certains très récents) du maréchal GROUCHY, rendu responsable par une longue tradition - notamment littéraire - de la défaite de NAPOLÉON et de la Grande Armée lors de la bataille de Waterloo en 1815. Antoine REVERCHON jour le rôle de l'interviewer dans cette entreprise toujours risquée. Suit un port-folio remarquable sur l'affrontement en 1962 entre la Chine et l'Inde dans l'Himalaya. Dans une rubrique portraits croisés, François CADIOU, fait ensuite ceux de Scipion l'Africain et d'Hannibal Barca, décrivant leur rivalité devenue légendaire.

Le dossier central de ce numéro 1 porte sur la seconde guerre mondiale : Hitler a-t-il eu une chance de l'emporter?  Interviews d'historien et analyses denses examinent tour à tour les fondations minées du IIIe Reich, l'irruption de l'imprévisible en 1940, la guerre en Russie, le rôle des États-Unis depuis le début de la guerre... On notera une interview de Richard OVERY, historien britannique, auteur de Why the allies Won (1995).

Après ce dossier vient De la guerre en armure à la guerre en dentelles où Dominique PRÉVÔT détaille le rôle de l'apparition de l'uniforme dans les armées. Il jour un rôle indispensable dans le passage du guerrier au militaire, dans la formation du soldat, dans l'identification des troupes et de l'esprit de corps. Puis est analysé par Benoist BIHAN le concept de brouillard de la guerre : "Par leur interprétation simpliste de la notion de brouillard introduite par Clausewitz au XIXe siècle, les Américains se sont piteusement enlisés dans les sables irakiens. Car il ne suffit pas d'amasser des informations factuelles : il faut aussi prendre en compte la nature de son adversaire ainsi que des facteurs imprévisibles. Mais pour cela, il faut des esprits brillants..." Cette formule assassine envers l'état-major américain des Bush et compagnies est l'occasion de préciser des composantes de ce brouillard de la guerre. Suit une analyse par Clément OURY, en forme de récit, de la bataille de Malphaquet, dont "la défaite - des alliés - sauve le royaume" (de France) en 1709, sous le règne de Louis XIV. Ensuite encore une analyse, en forme d'Uchronie, de la bataille politique et militaire entre la Monarchie et la Fronde, par Emmanuel HETCH. Et si la Fronde avait vaincu les troupes royales? est une hypothèse qu'il en serait fallu de peu, que la France, plutôt que l'Angleterre, inventât la monarchie parlementaire et fit l'économie de 1789. Et le numéro 1 se clôt, avant des actualités littéraires, par un retour à la seconde guerre mondiale, avec un entretien entre Thierry LENTZ, directeur de la Fondation Napoléon et Jean LOPEZ, directeur de la rédaction de Guerres&Histoire sur Napoléon et Hitler face à l'invasion de la Russie. un parallèle est souvent fait entre les tentatives napoléonienne en 1812,  et hitlérienne en 1941 de soumettre la Russie. Les deux spécialistes montrent que presque tout oppose les deux campagnes : objectifs, conduite des opérations, logistique, feuilles de route des commandements... Ils indiquent toute une série d'erreurs évitables, d'apories de buts de guerre et de méconnaissances de l'adversaire.

Le choix éclectique des ouvrages présentés renforce l'impression d'avoir entre les mains plus qu'une revue : un vrai morceau de traité de stratégie. Le numéro 2 promet d'être aussi fourni, avec un dossier central sur Femme de guerre, mythe, tabou et nécessité, avec les mêmes rubriques (grandes archives, infographie, interview posthume, concept, récit, portfolio, armement, interview, portraits croisés, débat).

De la guerre, Hors série de Guerres&Histoire, éditions Perrin, 40, avenue Aristide Briand, 92227 Bagneux.

 

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2 juillet 2021 5 02 /07 /juillet /2021 12:10

     Cet ouvrage de deux spécialistes en la matière, l'un plutôt de la France Libre et de la Seconde guerre mondiale, l'autre de la Résistance, auteur entre autres de La Libération de Paris (Tallandier, 2013) est l'un des derniers d'une longue série qui de traite de la collaboration et/ou de la résistance. Cet ouvrage est doublement intéressant : il tente de dépasser dans un prologue pourtant très court le contexte de la seconde guerre mondiale pour cerner la notion de collaboration, laissant ouverte la question d'une définition, et il se place d'un point de vue d'historien pour déterminer la réalité d'une collaboration dans cette guerre. Les deux auteurs tente de reprendre à grand frais l'histoire de la collaboration, qu'ils estiment propre à la France pendant la deuxième guerre mondiale, en tant que phénomène historique particulier. Alors que nombre d'ouvrages traitent de la Résistance, et dernièrement dans des approches plutôt critiques, celui-ci se centre sur la Collaboration, lui donnant une ampleur qu'on a voulu longtemps cacher.

    Décrivant le point de vue, sans y coller, des acteurs de cette collaboration, dans maints de ses aspects, les deux auteurs décrivent par le menu l'évolution de celle-ci, dans sa chronologie, et pas seulement de ce qu'a pu en vouloir le pouvoir politique de Vichy. Conscients des polémiques encore vives sur la place de la collaboration, ils la décrivent comme recouvrant, en reprenant les approches d'Henri ROUSSO (La collaboration, les noms, les thèmes, les lieux, MA éditions), "un large éventail d'idées et de comportements qui ne se laisse pas facilement cerner, qu'il est impossible d'enserrer dans un cadre rigide".

Les auteurs rappellent la longue tradition d'historiographie militants d'Henri GUILLEMIN à Annie LACROIX-RIZ qui s'est efforcée d'établir des similitudes entre les épisodes de défaite militaire suivis d'une occupation étrangère (1814-1819, 1870-1873 et 1940-1944) pour dénoncer la tendance défaitiste, capitularde, voire purement et simplement "collaboratrice des élites françaises, qui auraient cherché dans les armées étrangères le rempart contre le péril de la subversion intérieure. BROCHE et MURACCIOLE estiment que leurs approches partisanes, leur histoire engagée, n'aide pas vraiment à saisir ce qui se joue en France entre 1940 et 1944. Ils estiment que la première occupation n'a pas réellement généré une collaboration massive des élites, l'attitude de alliés, changeante en 1814-1815 (d'abord très répressive avant le retour de Napoléon puis conciliante après le second retour de Louis XVIII)), l'ensemble de la population étant largement hostile aux troupes étrangères et très peu favorable au rétablissement de la monarchie style Louis XVIII. Non plus en 1870-1873, où l'attitude de l'Allemagne n'a guère suscité d'élans envers l'occupant. Même topo en ce qui concerne l'occupation des dix départements de l'Est et du Sud pendant la première guerre mondiale. Ce qui fait ressortir la grande spécificité de la situation en France pendant la seconde guerre mondiale.

Ils indiquent trois principales causes de la Collaboration (française) : l'héritage dreyfusard et le pacifisme, le discrédit sur le régime parlementaire, le mythe du sauveur, incarné par le "vainqueur de Verdun". Ces trois causes conjuguées, selon eux, entrainent non la défaite militaire, qui était loin d'être inévitable, mais l'acceptation de la défaite. On peut ne pas adhérer à cette explication, développée surtout dans le prologue, et qui s'appuie sur une certaine historiographie, et mettre en avant plutôt la lutte des classes, la peur du bolchévisme ou l'aspiration d'une frange intellectuelle à un ordre nouveau, mais l'ensemble de l'ouvrage permet de comprendre un certain nombre de choses, et plus, de partir de certains faits historiques pour rechercher plus avant.

Dommage sans doute que la discussion théorique sur la Collaboration, qui pourrait faire appréhender des réalités historiques, en-çà et par-delà de la seconde guerre mondiale, n'est-elle qu'ébauchée dans l'ouvrage (dont ce n'est pas le principal objet). toujours est-il que la lecture, fluide et utile, sur les différentes phases apporte des informations essentielles sur cette période de l'Histoire. Le découpage que les deux auteurs font de celle-ci - en cinq parties : Lever de rideau, Juin-décembre 1940 ; Révolution nationale et ordre nouveau, Janvier 1941-avril 1942 ; Au nom de l'Europe, Avril-décembre 1942 ; Illusions et désillusions, janvier 1943-mai 1944 ; Le rideau tombe, Janvier 1944-mai 1945 - éclaire l'évolution de différents acteurs politiques, littéraires, économiques, moins sur celle de certains acteurs sociaux. On peut regretter aussi que les évolutions entre collaboration et résistance (là encore les auteurs n'en font pas le sujet de leur ouvrage) ne soient pas mentionnés. Leur conclusion sur l'Actualité de la Collaboration sonne pour autant assez juste. Il existe un champ permanent de recherche et d'interprétation dont les enjeux sont encore perceptibles aujourd'hui. La résurgence pour certains (notamment dans la presse) de la question nationale et de la question "raciale" (à travers les polémiques sur l'immigration par exemple) le montre bien.

 

François BROCHE est aussi l'auteur de Ils détestaient de Gaulle (Tallandier, 2020), d'un Dictionnaire de la Collaboration (Belin, 2014) et d'un Dictionnaire de la France Libre (Laffont, collection Bouquins, 2010 (avec J-F. MURACCIOLE), ainsi que de L'Armée française sous l'Occupation, Tomes 1,2 et 3, Presses de la Cité, 2001, 2002 et 2003). Jean-François MURACCIOLE est aussi l'auteur de Encyclopédie de la Seconde guerre mondiale (avec Guillaume PIKETTY), Robert Laffont, collection Bouquins, 2015 , d'Histoire de la Résistance en France (PUF, collection Que-sais-je?, 2003 (4e édition)), et de L'ONU et la sécurité collective (Ellipses, 2006).

 

François BROCHE et Jean-François MURACCIOLE, Histoire de la Collaboration, 1940-1945, Éditions Tallandier, 2017 et 2021, 765 pages

 

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26 juin 2021 6 26 /06 /juin /2021 08:39

    L'épidémie de Covid-19 n'a pas supprimé les soulèvements populaires au Sud de notre planète. La démultiplication et simultanéité des celles-ci à l'automne 2019 avaient mis au-devant de la scène ces soulèvements, qui répondaient et répondent encore à l'accroissement des inégalités et aux régressions sociales et économiques de nombreuses régions du monde. Mal renseignées par les statistiques mises en avant par des Instituts économiques parfois tendancieux, leurs renseignements étant par ailleurs biaisée par l'amalgame dans les chiffres de l'économie réelle et de l'économie financière, ces inégalités et pauvretés touchent encore des millions de personnes. Les mouvements massifs de contestation posent nombre de questions quant à leur dynamique, leur temporalité, leur composition et leurs significations, et pas seulement au vu des méthodes d'actions (violentes, parfois exclusivement armées ou de désobéissance civile, parfois ouvertement non-violentes). Ancrés localement, tenant à distance acteurs politiques institutionnels, ouvrent-ils la voie à des transformations en profondeur, voire à un changement de "système"?, questionne par exemple Frédéric THOMAS, docteur en sciences sociales, du Centre tricontinental (www.cetri.be). Cette question est encore d'actualité (même si la presse en Occident ne s'y intéresse que brièvement...) ; l'épidémie ne les a pas mis entre parenthèses.

   Il situe les enjeux des récents soulèvements populaires, après un petit détour sémantique : "Les dictionnaires évoquent un "mouvement collectif et massif de contestation, de révolte", synonyme d'insurrection, de rébellion et d'émeute. Le curseur est donc mis sur l'action, sur l'impulsion et la spontanéité qui l'accompagne. Quant à "populaire", l'adjectif renvoie tout à la fois à la composition sociale des manifestations, au large spectre de catégories de la population y prenant part, et à l'affirmation même des acteurs.

Mais en réalité, chacun des caractéristiques, ainsi que les contours mêmes du populaire font l'objet de débats et soulèvent nombre de questions, tant la définition même de la mobilisation participe du conflit social. De plus, loin de se fondre dans un tout homogène, ces traits spécifiques dessinent des lignes de tension, se déclinent différemment selon les moments et les situations.

La simultanéité des soulèvements populaire à l'automne 2019, ainsi que les modalités de l'action et les symboles communs, y compris les signes que semblent s'échanger entre eux Petrochanllengers haïtiens, "vendredistes" algériens et K-Poppers indonésiens par exemple, ne doivent pas, cependant, nous induire en erreur : les déclencheurs de ces mobilisations sont toujours localisés, spécifiques à des situations nationales particulières (...)."

"Mais, force est aussi de reconnaître (...) que si le ressorts de ces soulèvements sont locaux, les crises dont ils sont le fruit sont, elle, internationalisées. C'est évident dans les cas de Haïti,du Liban et de l'Irak, pays "sous dépendance" économique et politique, où l'ingérence des États-Unis et de puissances régionales pèse lourd. Mais, cela vaut également pour l'Équateur, en raison du rôle joué par le Fonds Monétaire International (FMI) à l'origine de la révolte, de même que pour l'Algérie et l'Iran, du fait de leur positionnement géopolitique. De manière générale, l'imbrication des échanges économiques mondialisés et la médiatisation participent de cette internationalisation, à a laquelle contribue la tendance des gouvernements à discréditer les soulèvements en leur attribuant une source étrangère (au peuple, à la nation), téléguidée par l'international, ainsi que les allers-retours - fussent-ils symboliques - entre manifestant-es d'un pays à l'autre. Reste que ces interdépendances n'effacent pas les configurations nationales, qui demeurent déterminantes." Notre auteur entend mettre en évidence la variété des mouvements de soulèvements, en restant critique envers eux, de façon à ne pas idéaliser les révoltes ni les évaluer par rapports à des processus réformiste ou révolutionnaire tels qu'on peut se les représenter. Car les voies et moyens des révoltes dépassent les catégories, usuelles, notamment dans les milieux militants.

"L'analyse, poursuit-il, du cadrage médiatique des révolutions arabes de 2010-2011, qui a mis en évidence son effet d'amplification, sa logique de spectacularisation et la célébration d'un "idéologie de bons sentiments" (droits humains, pacifisme, émancipation des femmes et de la jeunesse) et de l'"utopie internet", vaut d'ailleurs pour les soulèvements de ces dernières années. Toutes proportions gardées donc, la couverture médiatique reste ce "savant cocktail de clichés (...), d'enthousiasme axiologique (célébration des aspirations démocratiques) et de fascination technologique (la "révolution Facebook" et des blogueurs)" (A. MERCIER, comprendre le traitement médiatique du "printemps arabe" à l'aune de la newsworththiness, dans l'ouvrage sous la direction de Tourya GUAAYBESS, Cadrages journalistiques des "révolutions arabes" dans le monde, L'Harmattan, 2015)."

"Prendre la mesure des soulèvements populaires de 2018-2020 suppose de les appréhender dans leur dynamique, en tension entre choix stratégiques implicites et affirmations radicales, renouvellement de l'action et impensé, potentialités et limites. De les situer au plus près de leur écart avec les manifestations "traditionnelles" mais aussi en fonction et à partir du geste qu'ils inventent et de la nouvelles configuration politique qu'ils créent en retour. IL s'agira en conséquence d'interroger sur un mode critique plutôt que de définir péremptoirement les enjeux et caractéristiques des soulèvements populaires."

  C'est ce que s'efforcent de faire dans des articles qui doivent faire l'objet d'une attention soutenue, les auteurs, répartis comme d'habitude suivant le lieu d'où ils parlent : -

pour la région Asie, SHUDDHABRATA SENGUPTA (Inde : les femmes de Shabeen Bagh au coeur de la contestation), YAFUN SASTRAMIDJAJA (Indonésie : évolution rhizomique d'une nouvelle résistance juvénile)

pour la région du Moyen-Orient, Hajar ALEM et Nicolas DOT-POUILLARD (Liban : la portée et les limites du hirak), Zarah ALI (Irak : le civil et le populaire au coeur de la révolte), Mohammad J. SHAFEI et Ali JAFARI (Iran : révoltes populaires sans lendemain et fragmentation des mouvements)

pour l'Afrique, Entretien avec Louisa DRIS-AÏT HAMADOUCHE (Algérie : le hirak, un soulèvement populaire et pacifique), Magdi EL GIZOULI (Soudan : divisions entre les acteurs du soulèvement de 2019)

pour l'Amérique Latine, Sabine MANIGAT (Haïti : mobilisations antisystème et impasse politique), Luis THIELEMANN HERNANDEZ (Chili : le soulèvement de 2019 au prisme d'un cycle de luttes et de déceptation), Raül ZIBECHI (Amérique Latine : l'année des "peuples en mouvement")

 

Soulèvements populaires, Points de vue du Sud, revue Alternatives Sud, Centre Tricontinental et Éditions Syllepse, 2020, 175 pages

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11 juin 2021 5 11 /06 /juin /2021 09:55

       Le théologien, philosophe et historien allemand Bruno BAUER est le le promoteur de la critique radicale de la Bible. Auteur notamment de la thèse mythiste de Jésus, il construit une vision du christianisme adoptée par tout un courant des hégéliens de droite et à ce titre s'oppose aux hégéliens de gauche et à leurs continuateurs, dont Karl MARX. Avec lequel il polémique et discute sur la "Question Juive". Il regroupe autour de lui le club des docteurs, appelés les freien, et partiellement dans ce cadre, développe des idées fortes en théologie, en histoire moderne et en politique. Ses idées ont beaucoup plus d'importance dans le monde scientifique chrétien (critique de la Bible) que sur le plan politique, par ses relations avec (contre) les marxistes.

     Traditionnellement rangé dans la droite hégélienne, par référence à MARX qui l'accable de railleries dans La Sainte Famille, il se contente de perpétuer la croyance en un devenir de l'Esprit, que MARX, lui matérialise dans la réalité historique du prolétariat dans l'évolution de l'économie qui le produit.

     Élève de HEGEL lui-même jusqu'à la mort de ce dernier en 1831, récompensé par lui par un prix de l'Université pour un essai philosophique où il critique KANT, il commence à enseigner à Berlin en 1834 comme licencié en théologie, avant son transfert à l'université de Bonn. Dans son esprit, toute sa carrière intellectuelle tourne autour de l'oeuvre de HEGEL, auquel il est lié philosophiquement. Ce n'est qu'après 1840 que son cheminement se centre sur les origines du christianisme, à la fois sur les plan des faits que sur les plan des idées.

Dans Zeitschrift für spekulative Theologie (1836-1838), il tente de concilier philosophie et théologie. Mêlé aux polémiques du milieu hégélien, il se livre à une vive critique de La Vie de Jésus de David Friedrich STRAUSS, avant de se lancer dans une approche historique de la Révélation. Il y défend l'idée que l'Ancien et le Nouveau Testament correspondent à deux moments différents de la révélation divine et annonce la thèse des futurs exégètes, pour qui les textes sacrés appartiennent à la constitution du dogme plus qu'à l'histoire.

   Nommé en 1839 maître de conférences à la faculté de théologie de Bonn, il entreprend une critique des Évangiles qui lui vaut rapidement la révocation et l'interdiction d'enseigner (1840). Néanmoins, il récidive avec une Critique de l'histoire évangélique de Saint Jean (1840) et une Critique de l'histoire évangélique des synoptiques (1842). Cela signe l'arrêt définitif de sa carrière universitaire.

Par ailleurs, il fait paraitre anonymement un pamphlet, La Trompette du Jugement dernier, sur HEGEL, les athées et antéchrists, où il s'attache à démontrer comment HEGEL, réduisant Dieu à l'idée absolue, identifie la religion chrétienne à un panthéisme et trace la voie à l'athéisme. Karl MARX faillit participer à sa rédaction, mais l'écart entre ses convictions et celles de BAUER mit fin à toute collaboration par la suite.

Bruno BAUER ne s'est jamais dégagé de l'ambiguïté où le situait un conservatisme spontané, auquel il attribuait, par raison dialectique, une force de négativité qui était l'essence même du progressisme. On comprend que MARX l'ait pris pour cible dans La Sainte Famille, où il ironise sur "saint Bruno" et sa passion d'une liberté exclusivement spirituelle. BAUER ne reconnait, en effet, d'autre réalité que le processus selon lequel toute affirmation philosophique, religieuse, politique ou morale est amenée à se nier et à se dissoudre dans le devenir de la pensée. La conscience de soi s'inscrit comme un élément inéluctable dans le mouvement de l'Esprit décrit par HEGEL. BAUER pose en quelque sorte au prophète, appelé à réaliser le destin intellectuel de l'homme.

La nouvelle critique ou "critique critique" a pour mission de décrire et de parfaire le devenir de l'Esprit s'incarnant dans l'individu. La religion a été ainsi le produit de la conscience de soi jusqu'à un stade où, asservissant l'homme à Dieu, elle perd son rôle positif et devient un obstacle au progrès de la conscience universelle. Rien ne peut désormais incarner une telle conscience : ni religion ni parti. Il appartient seulement à l'Esprit de réaliser l'émancipation de l'homme grâce au combat de la critique. Il n'est pas interdit de pressentir dans une telle attitude l'option de tous les intellectuels qui, par les voies les plus diverses, ont prétendu instaurer le règne de la liberté. Max STIRNER ne s'y trompe pas, qui constate : "Bruno Bauer voit parfaitement que l'attitude religieuse existe non seulement envers Dieu, mais envers le droit, l'État, la loi. Mais ces idées, il veut les dissoudre par la pensée ; et alors, je dis : une seule chose me sauve de la pensée, c'est l'absence de pensée." (Raoul VANEIGEM)

 

    La postérité de l'oeuvre de Bruno BAUER est très importante sur toute une lignée de penseurs et d'exégètes de la Bible, sur tout le XXe siècle, influençant maints débats sur la réalité de l'existence de JÉSUS. 

     La critique de BAUER du Nouveau Testament est d'abord déconstructive. David STRAUSS, dans sa Vie de Jésus, avait expliqué que les récits des Évangiles étaient des produits à moitié inconscients de l'instinct (sic) mythique dans les communautés chrétiennes primitives. BAUER tourne en dérision cette conception et affirme, reprenant une théorie de C. G. WILKE (Der Urevangelist, 1838), que le récit original était l'évangile de Marc. Cet évangile, affirmait-il, avait été achevé sous le règne d'Hadrien (tandis que son prototype, le Ur-Marcus, qu'un analyse critique permettait de retrouver dans l'évangile selon Marc, avait été commencé vers le temps de Flavius Josèphe et des guerres entre Romains et Juifs). BAUER, comme d'autres partisans de cette hypothèse marcienne, est persuadé que tous les autres récits évangéliques avaient puisé dans l'Évangile de Marc, considéré comme un modèle dans les communautés où on les avait écrits.

Albert SCHWEITZER, un de ceux qui ont étudié l'oeuvre de Bruno BAUER, dit de lui qu'il avait commencé par vouloir défendre l'honneur de JÉSUS en défendant sa réputation contre la parodie de biographie inepte selon lui qu'avaient forgée les apologistes chrétiens. Cependant, une étude approfondie du Nouveau Testament l'a fait arriver à cette conclusion qu'il s'agissait d'une fiction complète et il considérait l'évangéliste Marc non seulement comme le premier narrateur, mais même comme celui qui avait inventé toute l'histoire qui n'était plus qu'une fiction, tandis que le christianisme reposait sur les inventions d'une seule personne. (voir Otto PFLEIDERER).

BAUER publia de nombreux articles dans divers journaux, défendant sa critique : critique politique, puis critique critique ou critique pure. En tant qu'hégélien de droite, BAUER a notamment influencé STIRNER.

Bien que BAUER eût examiné le "proto-Marcus", ce sont ses remarques sur la version reçue de l'Évangile de Marc qui attirèrent le public. Surtout, quelques thèmes clés dans l'Évangile de Marc lui paraissaient purement littéraires. Le thème bien connu du secret messianique, selon lequel JÉSUS ne cessait d'opérer des miracles pour dire ensuite à ceux qui en avaient été témoins de ne les raconter à personne, semblait à BAUER un exemple de fait imaginaire. Il partageait de cette manière l'opinion de nombreux autres théologiens, notamment ceux de l'École de Tübingen (tel Ferdinand BAUER). Son dernier livre, Christ et les Césars (1877) offre une analyse pénétrante qui montre que certains thèmes-clés de la pensée de Marc sont communs aux auteurs du Ier siècle, comme le stoïcien SÉNÈQUE. Bruno BAUER est peut-être le premier à avoir voulu - thèse contestée - démontrer que certains auteurs du Nouveau Testament avaient fait librement des emprunts à SÉNÈQUE.

 

Bruno BAUER, La Trompette du Jugement dernier contre Hegel l'athée, Aubier Montaigne, collection Philosophie, 1992 ; La Question juive, Union Générale d'Éditions, 1968 ; Critique de l'histoire évangélique des synoptiques, Ladrange, 1850 ; La Russie et l'Angleterre, E. Bauer, 1854.

Raoul VANEIGEN, Bruno Bauer, dans Encyclopédia Universalis

 

    

 

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