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20 octobre 2021 3 20 /10 /octobre /2021 13:06

    Le propos du livre du docteur en sciences politiques et enseignant à Sciences Po Paris, déjà auteur d'importants ouvrages, est tout simplement de savoir si l'on peut aujourd'hui encore gagner une guerre. Mettant en scène (fictivement) dans son Introduction Achille (la force), Ulysse (la ruse) et Hector (le témoin), dans un dialogue lors de la guerre de Troie, Gaïz MINASSIAN commence par indiquer pourquoi ce récit autour de cette guerre marque encore les esprits : parce que tout simplement ce récit parle de la guerre à un moment où précisément, le monde achéen est en train de changer. Le récit mobilise, aussi, les éléments essentiels de LA guerre en général, depuis 3 000 ans, autour des ressources qu'elle mobilise, autour des conditions de la Victoire, autour de ce qui est vécu par les combattants, autour des déconvenues de toutes les opérations militaires.

La "victoire", au-delà des chants autour des héros est un caméléon, une notion bien difficile à maitriser, tant les acteurs d'une guerre, de ses prémisses à ses conséquences, ont des perceptions bien différentes.

L'auteur se situe dans tout un courant récent qui prend pour objet cette victoire, sa conception, véritable défi théorique aux conséquences pratiques encore indiscernables. Dans l'histoire militaire, selon le professeur américain J. Boone BARTHOLOMEES, c'est le plus grand défi théorique pour les spécialistes de la guerre qui ne parviennent pas à la doter d'un cadre normatif universel.  (Theory of victory, dans Parameters, 38/2, été 2008). Remontant pourtant à l'Antiquité, cette expression atavique peine à convaincre encore plus aujourd'hui qu'hier. Si tant est qu'il y ait eu une guerre à bataille décisive, une guerre au vainqueur indéniable, à partir du sentiment de chacun des adversaires... rares sont ceux qui parviennent à rendre objective une victoire. Même chez les militaires, on a plutôt l'impression que la victoire est acquise... jusqu'à la prochaine guerre!  Mais le propos de MINASSIAN se focalise à notre époque contemporaine, époque qui selon lui et de nombreux autres auteurs, est marquée par un tournant civilisationnel, à l'image de celle des Achéens évoqués à l'ouverture. Il évoque dans sa longue introduction cette victoire dont les modalités semble de plus en plus échapper aux armées modernes.

   Il part de la définition donnée par Gabriella BLUM, en la complétant de considérations non militaires, pour mieux en cerner ses problématiques dans le monde actuel. En pratique, les "vainqueurs" de la seconde guerre mondiale s'inspirent du fait qu'une "victoire" précisément n'est acquise qu'avec le consentement inclusif des "vaincus"(et en préparant l'avenir avec eux), à l'inverse du sentiment de la "victoire", habituel de l'Antiquité à nos jours, lequel n'existe que par la négation de l'adversaire (cette "victoire totale", notamment après la première guerre mondiale, qui prépare la seconde...). Pour notre auteur, la pensée stratégique n'est plus vraiment sortie de cette double acception de la victoire, où gagner la guerre n'est possible qu'en gagnant la paix. Pour le colonel et professeur Richard HOBBS, il est normal que "gagner la paix" est très aléatoire, car "la victoire n'est qu'un mythe, elle ne peut être que relative" (The myth of victory : What is victory, Boulder, Colorado, Westview Press, 1979). Mythique, la victoire n'existe que si ce sentiment se prolonge dans la postérité.     

Pour le politologue Bertrand BADIE, la victoire soulève un problème nodal qui n'a pas été apprécié à sa juste valeur. La proclamation de la victoire militaire déjà n'est presque jamais partagée chez tous les acteurs d'un conflit armé. Si elle fait l'objet de liesses populaires puis de commémorations, elle est toujours contestée de manière interne (chez le vainqueur) par les rivaux et de manière externe (chez le vaincu) par les adversaires, même si elle se solde immédiatement par des cessions de territoires et des acceptations de tributs. Autant dire qu'il ne s'agit pas simplement d'un flou sémantique ; les faits tordent souvent les représentations, surtout immédiates. Pire, de nos jours, le question "peut-on gagner la guerre?" "se glisse dans (une) nouvelle configuration des rapports de force  et prend un sens encore plus aigu en raison de deux facteurs d'explication complémentaires."

Ces deux facteurs d'explication, et laissons-là l'auteur s'exprimer, sont d'ordre l'un structuraliste et l'autre fonctionnaliste. "Le premier, d'approche structuraliste, se fonde sur une lente rupture de l'histoire d'un monde passé de la confrontation entre les nations à la coexistence entre les sociétés, selon l'expression de Bertrand Badie. L'ensemble des concepts et des domaines d'activité, à commencer par le système inter-étatique, les relations internationales et donc la guerre, subit ces bouleversements dans lesquels la conflictualité change de nature. Sous le poids des normes internationales toujours plus contestées, d'un monde décloisonné toujours plus fuyant, d'une coopération économique internationale toujours plus fluide et d'une impuissance des États toujours plus frappante face aux nouveaux enjeux globaux, les conflits interétatiques se réduisent et cèdent leur place aux "conflits extractions sociales". Ce passage de l'international à l'intersocial enrichit la grammaire de la violence, relativise la puissance, procure de nouveaux moyens aux plus faibles et revisite les notions de victoire militaire et politique. Cette expansion de la sphère publique internationale, explique le politologue Guillaume Devin, a acquis une place plus grande encore. Tout cet appareil qui consiste à être évalué sur la sphère mondiale, à être mis en demeure de se justifier et à être plus ou moins contrôlé, pèse sur le dénouement des crises et des guerres. Par ailleurs, la puissance étant désormais plus dispersée, éclatée ou affaiblie, même les petits ont des capacités de nuisance telles qu'une victoire militaire sur eux se révèle très coûteuse politiquement. Ainsi, si les guerres interétatiques sont en net recul - cela ne signifie pas qu'elles ne peuvent plus resurgir - elles n'ont pas automatiquement entrainé une progression de la paix ou favorisé la création d'un monde moins violent. Au contraire, la prolifération des guerres infraétatiques, notamment dans les États faillis, a déplacé le centre de gravité des conflits. D'espaces pauvres, marginalisés et ruraux, les théâtres de feu et de sang gagnent désormais les pays riches et les milieux urbains. Ceci accélère la bellicisation des sociétés, la contagion de guerres sans front et la planétarisation de la violence."

"Cet affolement du monde renvoie à un second facteur, d'approche fonctionnaliste cette fois-ci, mais résultant du premier. Parce qu'elle concerne toute l'humanité, la question "gagner une guerre" ne connait ni hymne ni frontière. Elle investit l'ensemble du système international, s'installe dans tous les creux de l'espace mondial et le bouscule jusqu'aux entrailles, comme si dans ce monde multidimensionnel et interconnecté, l'idée de gagner une guerre pouvait se poser comme un référendum local, national, régional ou mondial dont l'intitulé serait de nature à avoir un effet préventif, répulsif ou dissuasif pour la paix. Dans ce monde ouvert, où les progrès de la mondialisation ont remis en question la centralité de l'État, l'histoire ne s'écrit plus avec la plume de la souveraineté trempée dans l'encrier de la puissance. L'humanité s'émancipe du poids des États sans s'en libérer totalement. Elle trouve dans l'autonomisation individuelle et des sociétés civiles mises en réseau de nouvelles sources de jouvence, sans atteindre encore pour autant un épanouissement absolu. De ces phénomènes d'attractions mondiales émergent de nouvelles solidarités sans frontières, mais aussi des préoccupations universelles, qui entrent en résonance de façon instantanée et renversent les symboles de l'ordre établi. Ainsi, dans ce monde globalisé, l'État est une enveloppe mais n'est plus le seul acteur de nos destinées? Chaque sujet d'actualité devient une forme de sondage à l'échelle mondiale, où l'individu, riche ou pauvre, urbain ou rural, du Nord comme du Sud, pianoté, navigue et "like" comme s'il fallait sans cesse convaincre, obtenir le plus de suffrages pour légitimer sa voie et se faire reconnaître en tant que tel. Le monde devient une vaste caisse de résonance, à l'image de l'icône de connexion du signal wifi Internet, où tous les entrepreneurs de paix comme de violence tentent leur chance de légitimation. Parmi ces compétitions, celle sous-tendue par la question "peut-on gagner une guerre" provoque le plus d'irritation, car la guerre est un prurit. Dès qu'on prononce son nom, chacun se met en branle. L'irruption devenant plus vigoureuse comme si depuis que l'humanité s'est autonomisée de l'État et l'individu de la norme, on prenait peu à peu nos distances avec ce qui nous façonnait jusque là : hiérarchies, valeurs, État."

   Dans d'épais chapitres faisant beaucoup appel à l'Histoire, MINASSIAN propose une autre grille de lecture des événements, bien éloignée de celle clamée à longueur de médias par des autorités officielles, et qui rejoint notre propre manière de penser.

 

   Gaïdz MINASSIAN, journaliste au journal Le Monde, expert international associé au CERI-Sciences Po, est aussi l'auteur d'autres ouvrages : L'Eurasie, au coeur de la sécurité mondiale, Rêve brisé des Arméniens, Zones Grises, Quand les États perdent le contrôle.

 

Gaïdz MINASSIAN, Les sentiers de la victoire, Peut-on encore gagner une guerre?, Passés/composés, 2020, 715 pages

 

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13 octobre 2021 3 13 /10 /octobre /2021 13:33

  Cette autre histoire de la stratégie, écrite par le docteur de l'EHESS Jean-Vincent HOLEINDRE, professeur de science politique à l'université de Poitiers et directeur scientifique de l'IRSEM (Institut de Recherche Stratégique de l'École Militaire), président par ailleurs de l'Association pour les études sur la guerre et la stratégie (AEGES), se situe dans un courant critique de la stratégie qui entend approcher celle-ci sur l'histoire longue et multiculturelle.

Scindé en trois grandes partie, Formation, Modernité et Devenir, l'ouvrage est écrit pour renouveler précisément l'histoire de la  stratégie, et pas seulement vue du côté occidental. L'auteur part, au-delà de leurs modalités pratiques, d'un modèle occidental de la guerre, façon HANSON (d'après son livre de la même expression, qu'il juge d'ailleurs contestable) et de  l'usage des ruses qui défient la volonté de trouver la "bataille décisive". Pour en contester la représentation de l'une comme de d'autre.

Dans l'historiographie occidentale, l'orientalisme militaire "relève d'une propagande politique dont les origines remontent à l'Antiquité. Lorsqu'il oppose la force "vertueuse" des Occidentaux et la ruse "perfide" des "Barbares", Hanson reproduit une opposition élaborée par les anciens Grecs, et surtout, par les Romains. Leur rejet déclaré de la ruse est le pendant d'une glorification de la force qui constitue un élément essentiel du discours de la "guerre juste" forgé au IIe siècle avant notre ère pour nourrir une ambition expansionniste. La dénonciation de la ruse ennemie apparaît comme un élément de ce discours, qui agit comme un puissant instrument de légitimation de la force (nous dirions de la violence)." L'auteur veut mettre en lumière les origines et les implications de ce discours afin de mettre en perspective la situation stratégique contemporaine, marquée par des guerres dites asymétriques opposant des armées "régulières" à des groupes armés "insurgés, "terroristes" ou "rebelles". En fait, les armées nationales développent, à travers l'histoire, des cultures militaires diverses liant plusieurs paramètres politiques, sociaux et géographiques. Qui mêlent la ruse et la force. Tout en voulant détailler ce qui relève de la force et de la ruse dans les pratiques militaires, il fait apparaitre que l'Orient "si tant que cette notion ait un sens", n'est pas plus une civilisation de la ruse que l'Occident n'est une civilisation de la force. Il convient d'identifier historiquement et conceptuellement ces problèmes plutôt que de postuler d'emblée des différences culturelles conduisant invariablement les armées à choisir la force contre la ruse (ou l'inverse). Il s'agit de saisir la circulation complexe des concepts et des questionnements dans l'histoire, selon des logiques de situations et d'opportunités qui orientent les choix stratégiques. Tout en refusant de partir d'abord d'une logique de la force (et inversement).

l'auteur veut suivre une généalogie - tout en analysant les sources - qui permette de comprendre ces logiques et leur circulation. Aussi la première partie porte sur la formation de la stratégie dans le contexte antique (Rome et le monde judéo-chrétien), la deuxième sur la modernité (à partir de MACHIAVEL jusqu'à CLAUSEWITZ, et la troisième sur le devenir de la ruse et de la force dans les conflits contemporains.

   La plus forte originalité de l'ouvrage se concentre - préparée par les deux premières parties - sur ce devenir. "L'enjeu n'est plus seulement de confronter les sources théoriques à la réalité historique, il est d'interpréter l'histoire contemporaine de la guerre au regard des schémas stratégiques dont les chefs de guerre héritent ou qu'ils élaborent, et en fonction de la grille d'analyse qui a été forgée. L'histoire récente est divisée en trois séquences : les deux guerres mondiales, qui voient la ruse et la force se combiner dans une logique de guerre totale et d'ascension aux extrêmes ; la guerre froide où plane l'ombre d'Achille à travers la bomba atomique et où la ruse prend la forme du bluff et de l'espionnage, dans le contexte de la dissuasion nucléaire ; la période actuelle marquée, depuis les attentats du 11 septembre 2001, par le regain des conflits asymétriques et du terrorisme, où la ruse du faible vient mettre en échec la force des grandes puissances occidentales. L'auteur propose donc une grille de lectures où peut-être le récent échec des États-Unis en Afghanistan (mais sans est-elle plus générale dans tout le Moyen-Orient) peut devenir intelligible.

Sans doute (en regard de l'ouvrage et de notre point de vue) la meilleure ruse du terrorisme est-elle de se faire passer pour une menace de type militaire. Il aurait sans doute été plus avisé de le prendre pour une entreprise criminelle, de le détacher de sa phraséologie combattante religieuse et de le traiter d'une manière policière. Le prendre au mot, tiré d'une ruse calculée, était peut-être de tomber dans un piège.

   En tout cas, voilà un ouvrage qui permet de prendre les questions de guerre et de paix sous un autre angle que celui présenté par les médias de manière générale, et singulièrement les questions bien actuelles des conflits asymétriques. Son propos rejoint celui d'une autre ouvrage, plus global, sur la possibilité de gagner les guerres, que nous présentons ensuite...

 

Jean-Vincent HOLEINDRE, La ruse et la force, Une autre histoire de la stratégie, Perrin, 2017, 465 pages

 

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14 septembre 2021 2 14 /09 /septembre /2021 16:49

    Jeremy KUZMAROV, spécialiste de la politique étrangère et de l'histoire contemporaine des États-Unis et John MARCIANO, professeur émérite de la State University of New York à Cortland entendent ici écrire une contre-histoire de la guerre froide, loin de l'hystérisation médiatique des relations Etats-Unis-Russie. Rompant avec une historiographie trop répandue, ils prennent une certaine hauteur pour livrer, comme le sous-titre de leur livre l'indique, une histoire des États-Unis face à la Russie de 1917 à nos jours. S'ils partent de manière générale de la naissance de l'URSS, ils évoquent leurs relations bien avant, aux différentes tentatives des États-Unis de s'accaparer des territoires auparavant sous l'influence russe.

  Plutôt qu'une histoire de la guerre froide à la manière de celle d'André FONTAINE, les auteurs préfèrent l'aborder par thème, après un chapitre consacré à "l'hystérie antirusse dans la propagande et dans les faits" en examinant pour commencer des accusations contre la Russie de Vladimir POUTINE, parues dans le New York Times, alléguant en 2016, des menées d'un impérialisme russe. L'historiographie, comme la presse aux États-Unis  fourmille de fausses informations, souvent alarmistes, qui opèrent un double effet : l'occultation des véritables opérations américaines et la vision déformée de ce qui se passe en Russie. La propagande russe n'arrange rien, souvent très maladroite. De la chute de l'URSS à aujourd'hui, les deux auteurs estiment rien de moins que les États-Unis ont refusé un consensus bipartite et provoqué la nouvelle guerre froide.

Précisément dans le deuxième chapitre de leur livre qui en compte en tout 6, ils exhument les agissements des Américains à l'origine de la guerre froide, dès la fin des années 1910. Au fil des chapitres - Provoquer la confrontation. Les États-Unis et les origines de la guerre froide (années 1940, Seconde guerre mondiale) - La guerre froide et les coups portés à la démocratie états-unienne (complexe militaro-industriel - Truman, le maccarthysme et la répression intérieure - Une guerre menée contre les pays du Sud : La guerre froide dans le Tiers monde (guerre de Corée, guerre du Vietnam, Rambo Ragan), on assiste à un procès à charge, qui aurait au minimum été plus crédible si l'on avait mis en regard les manoeuvres soviétiques puis russes.

  Avec les notes abondantes qui couvrent presque le tiers du livre, le lecteur pourra se faire une meilleure idée des faits et des représentations courantes aux États-Unis. Les auteurs ont au moins le mérite d'éveiller le lecteur sur le gouffre qui sépare les réalités aux justifications de nombreuses entreprises militaires ou civiles, à l'intérieur ou à l'extérieur des administrations successives des États-Unis. Et sur la nature de l'impérialisme américain. Souvent, ces administrations ont agi plus à partir de représentations erronées des intentions et des réalisations soviétiques. Dans le monde soviétique, puis russe, comme dans le monde américain, on continue à agir selon des rumeurs. Et les services de "renseignement", dans l'un et l'autre camp alimentent (ne serait-ce que par la volonté de rendre opaques bien des agissements et des réalités) des paranoïa collectives.

On pourra regretter que les événements commentés fassent surtout partie des décennies 1950-1990, et que les auteurs n'approfondissent pas au-delà. En se centrant complètement sur les États-Unis, ils n'évitent pas le reproche d'avoir élaboré un ouvrage, certes critique, mais à sens unique, le faisant du coup apparaître, à l'inverse de nombreux ouvrages qui renouvellent profondément toute l'historiographie des relations internationales, comme un livre engagé, trop engagé, à la limite d'une certaine propagande.

Restituons l'esprit des auteurs en reproduisant ici une partie de leur conclusion, Éviter une troisième guerre mondiale : "Aujourd'hui comme durant la guerre froide, la campagne de calomnie contre la Russie convient très bien au programme politique de l'élite. Elle est conçue pour détourner l'attention du public de tous nos problèmes nationaux  en faisant d'un pays étrangers notre bouc émissaire, suscitant la perspective d'une menace militaire et sécuritaire qui peut servir à mobiliser le soutien public en faveur de budgets et d'interventions militaires accrus. Des stratèges impérialistes comme le défunt Zbigniew Brzezinski ont longtemps soutenu que le contrôle de l'Eurasie et ses riches ressources en pétrole et en gaz était capital pour la domination mondiale. L'histoire de la guerre froide nous montre les terribles conséquences qu'il y a à tenter de diriger le monde par la force, et toute l'arrogance aux coeur de l'affirmation "le monde nous appartient". Nous pensons qu'il est désormais impératif de tirer les leçons de l'histoire que nous avons racontée dans ce livre, et de résister à la propagande nous conduisant à une nouvelle confrontation dangereuse qui menace à la sécurité et la paix mondiales. Nous devons nous éduquer et engager nos concitoyens, particulièrement les jeunes, et développer des programmes alternatifs qui peuvent nous aider à préserver l'avenir de ces derniers, alors que les États-Unis commencent à craquer après toutes ces années de conquêtes impériales. (...)".

Jeremy KUZMAROV et John MARCIANO, Guerres froides. Les états-Unis face à la Russie de 1917 à nos jours, Éditions critiques, 2020, 310 pages

 

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10 septembre 2021 5 10 /09 /septembre /2021 12:51

   Le Tour de France, chaque année depuis longtemps s'organise, se déroule, pour donner le résultat à la fois d'un spectacle et d'une compétition sportive. Malgré tous les conflits que cela suppose - et on ne pense pas d'abord à la compétition entre cyclistes - la coopération entre plusieurs types d'acteurs donne toujours ce beau résultat. Aux yeux des spectateurs et des visionneurs (par la télévision ou par Internet), ce n'est que défilé de vélos et de maillots. Pourtant l'histoire du Tour de France montre que bien des conflits s'expriment, mais ces spectateurs n'y voient que du feu, si bien intégrés qu'ils sont dans l'orchestration de cet événement aussi connu que le football en Europe et dans le monde. Après les Jeux Olympiques d'été et la Coupe du monde du football, le Tour de France est l'épreuve sportive la plus connue dans le monde entier.

 

La perception des conflits

    On a déjà évoqué le sport en général comme résultante de bien des conflits - bien loin de cet "esprit sportif" tant vanté. Il est intéressant de détailler le cas de cette épreuve cycliste comme creuset de coopérations/conflits.

    C'est pratiquement à front renversé que le grand public peut avoir conscience de ces conflits, à moins de s'y intéresser sur le fond. Si la compétition entre les cyclistes est si spectaculaire du départ à l'arrivée, sur la route plate (course contre la montre) et sur les cols tourmentés (endurance et esprit d'équipe dans le peloton), (pour prendre un exemple, la rivalité ANQUETIL-POULIDOR des années 1960), focalise l'attention ; c'est pourtant l'aspect le moins important du Tour de France.

Des enjeux idéologiques et économiques bien plus importants s'y jouent, sans compter l'existence d'une véritable lutte des classes à l'intérieur des pelotons, entre leaders et soutiens, sans compter également un véritable rapport de forces entre organisateurs de la course et participants directs, qui rejaillit sur le contenu même de la course.

On a là un faisceau de conflits, qui, des origines jusqu'à aujourd'hui, influe de manière opaque pour le grand public, sur le tracé, la longueur, la durée et sur nature même... des épreuves, bref sur tout ce qui fait le spectacle-Tour de France. En fait, le spectacle lui-même n'intéresse les organisateurs qu'à condition qu'il serve leurs intérêts et cela sur plusieurs plans : financiers, idéologiques, sociétaux...

 

Conflits économiques

- d'abord, aux origines, les aspects économiques qui déterminent la naissance des médias écrits en France. C'est dans un contexte de développement du sport cycliste sous l'impulsion des organes de presse spécialisés  (du Petit journal au Vélo) qu'est créé en 1903 le Tour de France. Suivant plusieurs courses cyclistes plus restreinte, ce tour de France est organisé par le journal L'Auto, dirigé par Henri DESGRANGE, afin de relancer les ventes du quotidien  et affaiblir son concurrent, Le Vélo. Dès sa première édition, l'épreuve connait un certain succès et se voit reconduire l'année suivant. Malgré des accusations de tricherie envers certains coureurs ou des modifications fréquentes du règlement vivement critiquées, comme la mise en place d'un classement par points à défaut d'un classement général au temps (à la guerre comme à la guerre, sur le terrain comme entre rivaux économiques) entre 1905 et 1912, le Tour de France devient peu à peu l'un des événements sportifs les plus populaires en France et dans le monde.

L'opposition entre Pierre GIFFARD et le comte de DION, sur fond de développement de l'industrie du cycle et de l'automobile, qui bataillent à travers leurs clubs et leurs journaux (entre autres Le Vélo et L'Auto-Vélo)  se trouve au coeur de la naissance du Tour de France. Et jusqu'à 1914, celui-ci mobilise tout un petit monde qui le popularise, le prépare chaque année, le suit dans ses péripéties (surtout les accidents...), le vante dans ses performances, au rythme de la croissance des véhicules automobiles et des bicyclettes (et plus, des cycles à plus de deux roues...). La guerre interrompt net cette dynamique, non seulement en faisant des trous dans les pelotons - L'Auto continue de livrer à ce sujet des articles depuis le front - mais aussi de par des destructions multiples.

 

Conflits idéologiques

- aux origines aussi, et avec toute la virulence de ce temps, depuis les dreyfusards et les anti-dreyfusards parmi lesquels se retrouvent les promoteurs du vélo à travers leurs journaux jusqu'à la rengaine nationaliste de tous ceux qui veulent la revanche sur la défaite de 1870. De la "préhistoire" du Tour, où la presse du cycle alimente les tensions pendant l'affaire Dreyfus, aux premières éditions où la lutte autour du règlement de la course et le parcours - qui s'étend de plus en plus - fait rage, jamais les préoccupations idéologiques ne l'ont quitté.

A partir de 1905, à l'initiative d'Alphonse STEINÈS, un collaborateur de DESGRANGE, le Tour se rapproche de ses frontières, jusqu'à former un "chemin de ronde", un "encerclement processionnel du pays qui manifeste ostentatoirement les valeurs de la France moderne et industrielle, le dynamisme et la santé éclatante de la jeunesse. Il devient un symbole de la vitesse et de la modernité et contribue à l'appropriation symbolique du territoire national pour la majorité des Français ruraux qui, confinés dans leurs régions, son "prisonniers de la lenteurs". Le Tour dessine la France et se veut "militant", une attention particulière étant portée à l'Alsace-Lorraine, annexée par l'Empire allemand en 1871. Les escales du Tour en terres allemandes, avec l'assentiment des autorités, sont l'occasion pour les populations locales d'exprimer leur sentiment nationaliste. Lorsque les relations franco-allemandes se dégradent, notamment à partir de 1911, GUILLAUME II empêche le Tour de France de déborder les frontières. La popularité du Tour s'accroît dans cette période, rapidement tant chez les sportifs (aristocrates et bourgeois mécanisés) que chez les passionnés présents au bord de la route. Le public populaire y trouve un prolongement des fêtes du 14 juillet et un bon mobile pour célébrer les valeurs républicaines, l'État soutenant l'organisation du tour (et ce jusqu'aux années 1950).

   Lorsque le Tour reprend en 1919, il s'inscrit dans un mouvement de "cyclisme de commémoration", à l'image d'autres courses organisées en cette année suivant le conflit mondiale. Les constructeurs de cycle, n'étant pas en mesure de mettre sur pied des équipes compétitives face au manque de pneumatiques et d'accessoires, acceptent l'idée d'Alphonse BAUGÉ de se regrouper dans un consortium sous le nom de "La Sportive". Seuls onze concurrents terminent ce Tour rendu difficile par les routes endommagées ou peu entretenues pendant le conflit mondial. Les premières éditions d'après-guerre ne rencontrent pas le même succès que celles d'avant-guerre, les esprits étant plus préoccupés par le redressement du pays. Si avant la Grande Guerre, l'heure était à l'humeur cocardière et nationaliste, les dégâts de la guerre et l'ampleur des destructions morales et physiques font qu'elles ne sont plus de mise.  Et d'ailleurs, d'autres enjeux, sociaux, commencent à pénétrer la réalité du Tour de France, même si c'est pas le biais de rivalités chez les organisateurs...

 

Conflits sociaux.

  L'emprise d'Henri DESGRANGE sur la course n'est pas appréciée de tous, elle est même une cause de la dégradation de l'image du Tour de France à la fin des années 1920. En 1924, les frères Francis et Henri PÉLISSIER abandonnent pour protester contre un règlement jugé trop sévère. Ils se livrent au journaliste Albert LONDRES, qui couvre le Tour pour Le Petit Journal. Ils lui décrivent les difficultés et la souffrance des coureurs du Tours de France, accentuant le côté dramatique de l'épreuve. En titrant son article "Les Forçats de la route", Albert LONDRES rend cette expression qu'elle véhicule durablement populaire et fait découvrir au public une réalité peu connue. Henri PÉLISSIER élargit l'audience de sa protestation contre Henri DESGRANGE et son règlement trop strict en envoyant à différents journaux. L'Humanité s'en saisit et suit pour la première fois le Tour de France. Par quelles voies la lutte des classes ne se fait pas entendre?...

Dans la foulée, DESGRANGE invente une nouvelle formule : lors des étapes de plaine, les équipes s'élancent séparément. Mais le spectateurs ne comprennent pas l'enjeu et le déroulement de cette course.  En 1928, il met en oeuvre une nouvelle idée : chaque équipe est autorisée à faire appel à trois remplaçants après les Pyrénées afin de leur permettre de concurrencer l'équipe Alcyon qui domine la course. En d'autres occasions, DESGRANGE renonce à son idéal sportif pour maintenir l'intérêt de la course. Il paie par exemple des coureurs pour qu'ils accélèrent lorsqu'il estime que le peloton est trop lent.

 

Conflits nationaux

Afin de maintenir l'intérêt du public, Henri DESGRANGE décide de modifieer en profondeur son règlement et bouleverse le mode de participation au Tour de France. Les marques de cycles sont supprimées pour laisser place aux équipes nationales. En contrepartie, L'Auto prend à sa charge les frais d'hébergement, de nourriture, de matériel, de soins et de massages pour les coureurs. Désormais ces derniers contractent directement avec le Tour et sont tenus de signer une convention qui les lie à l'organisation de l'épreuve. Pour l'édition 1930, 5 équipes nationales regroupant 40 coureurs sont présentes : Allemagne, Belgique, Espagne, France et Italie. Les autres coureurs forment la catégorie des "touristes-routiers", qui courent tous à leurs frais et sont désormais sélectionnés... sous la direction d'Henri DESGRANGE, qui intervient ainsi directement dans la composition des pelotons. L'intention d'étendre à la dimension européenne le Tour va transformer peu à peu la tonalité du Tour, non dans l'esprit de la SDN, mais dans la participation du monde cycliste à la montée des nationalismes. L'adhésion du public, pas seulement français, à la formule des équipes nationales. Si en France, les victoires de l'équipe de France enthousiasment les spectateurs français et projettent l'image d'une France unie, les rivalités entre Français et Belges (ces derniers se retirant au cours de l'édition 1937), la propagande de l'Italie de MUSSOLINI, l'orchestration de polémiques (notamment à partir de 1936) par les catholiques et les communistes, la participation de Républicains espagnols (1937-1938), transforment le Tour en arène des conflits entre États et peuples.

 

Le Tour pris dans la Collaboration...

   Henri DESGRANDE envisageait dans l'atmosphère de la "drôle de guerre", une édition 1940. Mais il y renonce en raison des zones militaires inaccessibles à la course qui en réduisent le parcours et de la mise au service de l'effort de guerre de l'industrie du cycle. Son successeur à la direction de L'Auto, en août, Jacques GODDET, fuit à Lyon dans l'exode, tandis que Albert LEJEUNE, collaborateur convaincu, une fois l'armistice signé, vent le journal à Gerhard HIBBELEN, un proche de l'ambassade allemande à Paris, déjà propriétaire de nombreux journaux parisiens.

Pendant l'Occupation, les Allemands souhaitent que le Tour de France soit de nouveau organisé, afin de "rallier tout le peuple français" et de "légitimer leur pouvoir en autorisant à nouveau une grande manifestation publique, ce que Jacques GODDET refuse. Ce projet est confié au journal collaborationniste La France socialiste et à son chef des sports, Jean LEULLIOT, ancien journaliste de L'Auto et directeur de l'équipe de France pendant le Tour 1937. Jacques GODDET étant parvenue à interdire l'usage du nom "Tour de France",une course soutenue par le gouvernement de Vichy et appelée "Circuit de France" est disputée en septembre-octobre 1942, en sept étapes. Les industriels, déjà réticents avant, n'apportent pas leur soutien à La France socialiste et le Circuit de France n'est plus organisé. Pendant ce temps, Jacques GODDET entretient le souvenir du Tour de France (il crée en 1943 le Grand Prix du Tour de France )

A la Libération, L'Auto cesse de paraître (août 1944). Jacues GODDET, indirectement mis en cause  dans la raffle du Vel'd'Hiv car propriétaire de ce vélodrome, se voit reprocher d'avoir la parution de son journal, qui était retourné à Paris pour fonctionner sous contrôle allemand et de s'être montré passif à l'égard de l'occupant. On l'accuse également d'avoir inclus dans la rubrique "Savoir vite" de son quotidien des communiqués de propagande allemande.

Ceci raconté pour montrer que le sport - même de la part de ses dirigeants les moins en prise avec l'actualité des conflits, ne peut rester neutre. Si l'on magnifie le corps des coureurs et leurs performances, on ne saurait fermer les yeux sur ce qu'implique son fonctionnement dans la vie politique et idéologique du pays. A vouloir maintenir à tout prix un fonctionnement "normal" dans une période qui ne l'est pas, en regard du spectre collaboration-résistance, les membres des organisations sportives, ici le vélo, se prête à toutes les manoeuvres idéologiques.

 

Après la Libération

  La collaboration de toute une presse à l'occupant nazi, fait que de nombreux titres ne sont autorisés à paraitre de nouveau que courant 1946, Les journaux sportifs sont de nouveau autorisés à paraitre, mais Jacques GODDET lance un nouveau journal, L'Équipe, qui se veut à l'écart de la politique - entendre alors des conséquences de la collaboration. Même si des efforts veulent se concentrer sur ce pour beaucoup doit être un sport pour le sport, l'organisation du Tour de France fait l'objet d'une lutte intense entre les organes de presse proches des résistants communistes et des gaullistes.

Chacun, Sports, Miroir Sprint, Ce soire, Le Parisien libéré, l'Équipe, à coup d'organisations de sa propre épreuve cycliste, seul ou en collaboration, entend représenter un nouvel esprit sportif, celui-là même que Jacques GODDET présente dans ses colonne, quand en juin 1947 le Tour renaît : "Alors que notre pays, brisé par tant de dures années, supportant les convulsions qui le secouent, le Tour de France, cette grand fête populaire reprend sa place (...). Son existence même évoque intensément l'idée de de paix."

 

Pendant les Trente Glorieuse (1950-1970), un effort constant pour maintenir le Tour de France dans une situation "irréprochable" et dépourvue d'aspects conflictuels... même si les conflits politiques, économiques, idéologiques... sont toujours là!

     C'est pour contrer la concurrence d'autres courses (Course de la Paix d'Europe de l'Est notamment) que les organisateurs élargissent le territoire du Tour de France lors de l'édition 1954, où le Tour prend son départ d'Amsterdam. Avec le développement de la télévision qui arrive sur le Tour en 1948 et les transmissions en direct et retransmissions que ce dernier connait une popularisation durable. Cette diffusion du Tour à la télévision offre un nouveau support publicitaire (d'abord sur les maillots et les véhicules de la caravane) pour les produits dont la consommation se développe à cette époque. Le tour de France participe à l'évolution même des industries du cycle (qui décline), automobile et du cyclomoteur. Il constitue une sorte de résistance à l'invasion automobile, chose que les spectateurs du Tour ne perçoivent que peu.

La régularité des éditions, la multiplication des références culturelles au Tour, alors même que la situation financière des sociétés qui l'organise ou le supporte directement se dégrade, le Tour devient une vitrine mobile de cette société de consommation dans les années 1960. Pourtant, les loisirs faciles, les vacances, la société de consommation elle-même éloignent de plus en plus le public des courses cyclistes, pour lui de plus en plus synonymes d'un passé tourné vers l'effort. Le peloton français, qui subit la concurrence forte des autres équipes nationales qui se développent, est en difficulté. Des sponsors se retirent, au point qu'il ne reste plus que quatre équipes professionnels françaises en 1974 et que l'Union nationale des cyclistes professionnels crée un équipe de cyclistes ch^meurs afin que ceux-ci puissent continuer de courir.

Malgré sa situation d'idiot utile (promouvoir la société de consommation aux dépens de ses propres valeurs...), le tour de France parvient tout de même à se relancer au milieu des années 1970. Alors que les industries subissent la crise pétrolière, celle du cycle connait un nouvel essor. En partie grâce à une nouvelle mode partie de Californie au milieu des années 1960 et à l'émergence du mouvement écologique dans le monde occidental. En s'éloignant des grands axes de circulation pour aller à la rencontre de la France paysanne, le monde urbain étant couvert par le biais de la radio et de la télévision, le Tour de France suscite l'intérêt du secteur agricole en 1974. Le Tour, spectacle gratuit (en apparence, car il faut bien payer la publicité, la caravane, les aménagements nécessaires et les frais de circulation) et fête populaire, attire de nouveau la foule, par son côté fédérateur face à la crise économique et au changement de société. A la recherche de recettes supplémentaire, les organisateurs font sponsoriser le maillot pour la première fois en 1969 par les sociétés Le coq sportif et Virlux. Toute une dynamique s'instaure alors : sponsorisation (qui s'élargit à d'autres sociétés), popularisation (le tour devient l'événement indépassable de chaque été), commercialisation et sponsorisation...où les médias tiennent le plus grand rôle actif. Jusqu'à susciter l'attention du monde politique : Le président de la République Valéry Giscard D'ESTAING remet son maillot jaune. Toute une bataille souterraine dans l'organisation du Tour devient la règle : le tracé du parcours, l'équilibre entre traversée montante et traversée descendante du pays, la détermination des étapes-vitrines (stations balnéaires)... Le tournant commercial pris par le Tour est critiqué, mais il prend de plus en plus d'ampleur.

 

  Les années 1980 et 1990 : période d'internationalisation du Tour de France

La dynamique commerciale, certains diraient capitaliste, du Tour, au début des années 1980, amène à multiplier le nombre des coureurs (alors réduit à 7 équipes de l'Europe de l'Ouest) et celui des équipes nationales, pour faire participer les Américains, les Colombiens, les Européens de l'Est, malgré le regain de la guerre froide. Il faut attendre la chute du mur de Berlin, puis la fin du Pacte de Varsovie pour voir participer en nombre des coureurs de l'Europe de l'Est et durant les années 1990, des coureurs formés à l'Est qui brillent régulièrement dans le Tour. Parallèlement à la diversification significative des nationalités des coureurs, les nationalités des médias qui couvrent le Tour, l'internationalisent véritablement.

Cette période voit le Tour de France devenir une gigantesque machine économique. Son suivi médiatique, ses recettes et son budget croissent et sa place dans le cyclisme devient hégémonique. La stratégie des organisateurs, sous sa présentation de "modernisation" (très à la mode...) est de débarrasser le Tour de son image de "foire commerciale" et de s'appuyer sur un nombre restreint de sponsors plus importants, formant un "club de partenaires". Leur politique permet au Tour de tripler son budget  entre 1983 et 2003, grâce à une forte augmentation des droits télévisés et des recettes publicitaires. La Société du Tour de France devient en 1993, une filiale d'Amaury Sport Organisation, société qui entend monopoliser une grande partie des médias. Un Tour de France féminin est créé en 1984 dans cette stratégie d'ensemble, un surf sur les "conquêtes féminismes", une récupération commerciale de la libération des femmes... Mais celui n'est pas suffisamment rentable ; il disparait en 1989, faute de sponsors et de couverture médiatique.

  Le Tour de France devient si hégémonique, captant prestige et finances, faisant tomber toute concurrence de la part des Tour de Lombardie, d'Italie, d'Espagne. Tout ou presque - exit les valeurs sportives - est pensé, organisé en fonction du profit pour les organisateurs, l'État laissant bien entendu faire dans l'esprit libéral et néo-libéral. La grande masse des spectateurs et téléspectateurs ne s'y trompe pas : ce qui l'attire dans les transmissions et retransmissions, ce sont les paysages et les belles images. Ceux qui s'intéressent aux exploits des coureurs et au palmarès se réduisent peu à peu, aux imitateurs et aux suiveurs (sur la route) plus soucieux d'endurance que de performance et aux spectateurs sur le bord du parcours (si le beau temps est là...). Dans les années 2000, plusieurs affaires de dopage et plusieurs systèmes de triche mettent à jour la dérive du Tour de France, révèlent au grand public sa véritable nature.

 

Conflits économico-sportifs et... sociaux

    Le dopage est apparu dans le cyclisme dès la fin du XIXe siècle, surtout lors des courses de six jours et autres compétitions sur piste très populaires à l'époque. Jusqu'aux années 1950, il n'est pas un sujet d'inquiétude majeur et est traité de façon cursive ou humoristique, sur le même plan que d'autres triches (drôlatique, comme des raccourcis ou des empêchements de poursuivre la course). Les autorités médicales, sportives commencent à donner de la voix sur le dopage - malgré bien des tentatives de censure, envers les coureurs entre autres - durant les années 1950, lorsque plusieurs incidents (malaises, chutes) révèlent  la généralisation de pratiques dopantes. Il faut une loi votée en juin 1965 pour contraindre les autorités sportives - entendre les organisateurs du Tour pour réaliser des efforts de contrôle de l'usage des stimulants. Des contrôles systématiques sont mis en place à partir de 1968, ce qui entraine une véritable course entre usage de substances interdites et leur répression, tant les pressions économiques sont fortes. Au détriment souvent des coureurs eux-mêmes et de leur santé. Du coup, le Tour de France est régulièrement perturbé par un ou plusieurs cas de dopage, rendus visible par les contrôles, impliquant des substance interdites ou ne figurant pas sur la liste de l'Union cycliste international (alors qu'ils sont dans celle du Comité olympique international...), et des coureurs en tête du palmarès (le cas de Lance ARMSTRONG, remportant le Tour de 1999 à 2005 étant emblématique). Face au rythme de forçat imposé aux coureurs, dénoncé en d'autres temps, nombre de coureurs parlent, (notamment contre l'US Postal qui a mis en place un système de dopage sophistiqué permettant à ses coureurs de remporter les étapes, malgré les contrôles) mettant en relief nombre de conflits entre équipes, qui n'utilisent pas seulement l'entrainement sportif pour l'emporter.

  La crédibilité du Tour de France est constamment menacée, provoquant un renforcement de la lutte contre le dopage, mais laissant encore dans l'ombre la véritable exploitation des coureurs par les directions des équipes, ce capitalisme spécifique que l'on rencontre aussi par ailleurs dans le monde sportif.

Dans sa lutte contre les différentes formes de dopage, le Tour de France met en place dès 2016 un dispositif contre le dopage mécanique, système adapté aux montées et aux descentes du parcours. Mais la sophistication mise en place contre la sophistication du dopage indique bien que des responsables, poussés par la dynamique de compétition économique plus que sportive, n'abandonnent pas des méthodes qui vont à l'encontre des principes des fondateurs du Tour, auxquels il restait tout de même cet esprit qui l'a quitté. Le conflit économique entre organisateurs du Tour de France est bien plus important que le conflit-compétition entre équipes, qu'elles soient nationales ou privées (marques).

 

Roland BARTHES, Mythologies, Seuil, 1957. Fabien WILLE, Le Tour de France : Un modèle médiatique,  Villeneuve-d'Asq, Presses universitaires du Septentrion, 2003. Pierre LAGRUE, Le Tour de France : Reflet de l'histoire et de la société, L'Harmattan, 2004. Pierre CHANY et Thierry CAZENEUVE, La fabuleuse histoire du Tour de France, La Matinière, 2011. Jean-François MIGNOT, Histoire du Tour de France, La Découverte, 2014. Jean-Pierre de MONDENARD. Dopage : L'imposture des performances, Paris, Chiron, juin 2006. Albert LONDRES, Les forçats de la route et Tour de France, tour de souffrance, Paris, Le Serpent à plumes, réédition 1996.

 

 

 

 

 

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30 août 2021 1 30 /08 /août /2021 08:54

  Sous-titré L'écologie de Marx dans sa critique inachevée du capital, l'ouvrage de Kohei SAÏTO, maitre de conférences en économie politique à l'Université d'Osaka au Japon, fait partie de l'édition d'un ensemble d'ouvrages réévaluant l'apport du marxisme, sous l'éclairage de nombreux écrits jusqu'à notre période inédits. L'auteur entend évaluer une "écologie de Marx", perçue pendant des décennies comme un oxymore, tant l'approche productiviste a été dominante de la part des continuateurs du co-fondateur du marxisme.

"Tant, écrit-il, l'hypothèse maxienne d'une croissance économique et technologique illimitée que le prosélytisme en faveur d'une maîtrise absolue de la nature paraissaient strictement antagoniques à toute discussion sérieuse concernant le stock limité des ressources naturelles et les sollicitations excessives subies par l'écosphère. Dans les années 1970, alors que les sociétés occidentales commençaient à se rendre compte que divers problèmes écologiques faisaient courir des risques sérieux à la civilisation humaines, Horst Kurnitzky reprochait à Marx de "refuser de voir le caractère destructeur présent dès les origines dans les sciences de la nature et l'industrie", le fondateur du socialisme se situant encore "dans la continuité de l'entreprise bourgeoise visant à une domination achevée de la nature" (1970, Versuch über Gebrauchsvert : Zut Kultur des Imperialismus, Berlin, Klaus Wagenbach). John Passmore souscrivait à la critique et affirmait même dans Man's Responsability for Nature : "Rien, dans le domaine de l'éconologie ne pourrait être plus pernicieux que la doctrine hégéliano-marxiste" (1974, Londres, Argument).

    Reprenant à grand frais une partie importante de l'oeuvre de Karl MARX et Friedrich ENGELS, notamment les cahiers publiés pour la première fois de lecture de Marx consacrés aux sciences de la nature, Kohei SAÏTO entend éclairer leur véritable démarche. Sa contribution a pour but essentiel de présenter systématiquement la critique écologique de MARX comme un moment indispensable de son système économique. Il défend l'idée que le vrai but de la critique marxienne de l'économie politique ne peut être correctement et véritablement compris si on néglige l'aspect écologique. L'analyse écologique de MARX n'est pas seulement de sa manière de voir le socialisme, elle propose aussi un solide point d'appui pour la critique de la destruction capitaliste de l'environnement à l'échelle mondiales. C'est là qu'apparait, selon l'auteur, une actualité de la théorie de MARX. S'il a été plutôt "prométhéen" au début, dans le développement de sa pensée, après l'étude d'ouvrages portant sur les sciences de la nature, tend vers la compréhension du problème de la destruction de la nature en tant qu'elle constitue une limite à la valorisation capitaliste. Il y a dans le troisième Livre du Capital, reconstitué par ENGELS,  un certain nombre d'éléments dans ce sens. Et d'un autre côté, un certain nombre de motifs importants de sa théorie écologique sont déjà présents dans les Manuscrits de Paris, où dès 1844, MARX voit dans la relation entre l'être humain et la nature une question centrale de sa théorie de l'aliénation. Pour lui, la rupture radicale de l'unité primitive entre l'être humain et la nature est à l'origine de la vie aliénée moderne, et il lui opposer l'idée émancipatrice de la réunification de l'humanité et de la nature sous la formule "humanisme = naturalisme.

Dans L'idéologie allemande, comme l'écrit notre auteur dans son Introduction à l'ouvrage, Marx reconnut cependant qu'il ne suffisait pas d'opposer simplement une "idée" philosophique à la réalité aliénée. "Ayant, écrit-il toujours,  dans la foulée pris congé de la philosophie feuerbachienne, Marx a alors de plus en plus tendance à définir la relation entre humanité et nature en recourant à un concept physiologique, celui de "métabolisme", et il commence à critiquer "le trouble" de ce métabolisme comme contradiction du capitalisme. Le concept de métabolisme livre donc un fil conducteur pour toute la recherche concernant son écologie. Il retrace l'histoire du concept et montre comment il apparait pour la première fois chez Marx dans les Cahiers londoniens - auxquels on a prêté peu d'attention - et s'approfondit dans les Manuscrits de 1857-1858 (Grundrisse). Avec ce concept de métabolisme, Marx appréhende une condition naturelle générale et transhistorique de la production humaine, mais à laquelle, dans le système moderne, l'élargissement de la sphère de production capitaliste et l'augmentation de la productivité font subir des modifications qui sont plus radicales qu'elles ne l'ont jamais été. Mars analyse de quelle manière la dynamique spécifiquement capitaliste de la production au service de l'accumulation du capital construit un rapport très spécial entre les êtres humains à leur environnement et entraîne toute une série de dysharmonies et de décalages dans la nature elle-même. La contribution historique de Marx à la question de l'"écologie", c'est l'appréhension de cette spécifité historique du rapport humanité-nature sous le capitalisme."

   Se situant dans le courant de l'édition MEGA 2 des oeuvres de Marx, livrée depuis 2012, que l'on peut retrouver sur Internet, Kohei SAÏTO recherche dans son travail inachevé les éléments d'une véritable critique écologique du système capitaliste. Ce n'est sans doute pas la seule étude sur une écologie marxiste ou marxienne, mais ce livre, rédigé en allemand et traduit par Gérard BILLY, qui a valu à son auteur le prix en mémoire d'Isaac et Tamara DEUTSCHER en 2018, en est une réalisation des plus récentes et des plus complètes.

Kohei SAÏTO, La nature contre le capital, L'écologie de Marx dans sa critique inachevée du capital, M/page2/Syllepse, 2021, 350 pages.

 

 

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12 juillet 2021 1 12 /07 /juillet /2021 11:26

  La série norvégienne de 2015 en 3 saisons, dont 2 accessibles en Français, est un thriller politique imaginé par le maitre du polar norvégien Jo NESSO. Elle se veut une relation des réactions - collaborations et résistances - suscitées dans une société moderne par l'invasion venue d'un pays plus puissant.

    Ayant décidé de stopper l'exploitation de son pétrole, la Norvège est envahie "pacifiquement" par la Russie, avec la bénédiction de l'Union européenne. Dans le pays occupé, le chaos menace. La population est dévorée par la peur de la guerre. Collaboration aveugle (de la part des dirigeants) ou résistance sanglante (notamment par des éléments de l'armée) sont les deux extrêmes dans une zone grise ou chacun cherche des marques. Comment faire confiance et à qui? Les scénaristes et les réalisateurs de cette fiction explorent les convulsions d'un nation européenne en crise et bousculent toutes les conventions du genre.

   Bien entendu, l'ambassade de Russie en Norvège a protesté contre la diffusion de la série, même si ses auteurs disent avoir choisi ce contexte seulement en fonction de l'actualité : l'invasion de la Crimée par la Russie, possible prélude d'une nouvelle guerre froide. C'est surtout l'arrière fond de la crise climatique qui les intéresse en même temps que cette interrogation sur les réactions d'une population en arrière-fond. C'est parce que les dirigeants danois remettent en cause le modèle pétrolier que les oligarques russes et européens réagissent en laissant faire la Russie. Si la première saison met bien en relief ce contexte (centrale au thorium contre pétrole), la deuxième met plutôt en avant les méandres politiciennes de la situation. Nous n'avons pas visionné la troisième saison, pour donner un sentiment définitif sur la série.

   La série n'a pas connu un énorme succès à l'audience, alors qu'elle est une des séries norvégiennes les plus coûteuses produites ces dernières années, et en novembre 2017, la chaîne de télévision TV2 hésitait à donner son feu vert pour une troisième saison.

   Diffusée tout de même dans une dizaine de pays (sur ARTE en France), renouvelé en février 2018 pour cette troisième saison, elle figure parmi les séries nordiques n'hésitant pas à s'attaquer à des problèmes contemporains avec une vision critique du monde politique.

 

Occupied (Okkupert), réalisation Erik SKJOLDBJAERG, John Andreas ANDERSON, Pâl SLETAUNE, Erik Richter STRAND et Eva SORHAUG, Production Yellow Bird Norway, Gétévé Productions, épisodes de 45 minutes, 18 épisodes pour les deux premières saisons, diffusion en 2015.

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11 juillet 2021 7 11 /07 /juillet /2021 12:11

   L'homme politique et théoricien marxiste allemand Karl KAUTSKY, prolifique écrivain, est considéré comme faisant partie des marxistes plutôt réformistes.

   Acquis au socialisme durant ses années d'étude, il entre en contact avec Karl MARX et Friedrich ENGELS. Devenu rapidement le secrétaire d'ENGELS, dont il est un des exécuteurs testamentaires, sa proximité avec les fondateurs du marxisme en fait un gardien rigoureux de la doctrine, attaché à lutter aussi bien contre les dérives qu'il juge droitières, comme le révisionnisme d'Eduard BERNSTEIN, que celles qu'il juge gauchistes comme le bolchevisme de LÉNINE. En fait, sous une phraséologie marxiste, son discours plaide plutôt pour des avancées progressives vers le socialisme que pour la révolution.

 

   Né à Prague, KAUTSKY milite tout d'abord au sein de la social-démocratie : exilé à Zurich, il devient marxiste sous l'influence de BERNSTEIN avec lequel il anime Der Sozial-Demokrat (1880-1881). Pendant deux ans, il est à Londres le secrétaire d'ENGELS, puis il adhère au Parti social-démocrate allemand et fonde à Stuttgart Le Temps nouveau (Die neue Zeit) qui devient très vite la revue théorique du parti. Après un nouvel exil à Londres (1885-1888), KAUTSKY est l'artisan de la défaite de BERNSTEIN au Congrès d'Erfurt (1891) : il dénonce en particulier les thèses révisionnistes sur la paupérisation et la question agraire. Il est un des premiers marxistes à définir une théorie de l'impérialisme. Cependant, en 1902, dans Die soziale revolution, KAUTSKY estime que la démocratie rend la révolution superflue et il montre la nécessité d'un passage graduel au socialisme. Il est alors à l'apogée de son influence politique et est considéré comme le "pape" du socialisme. Plus que tout autre, il contribue à masquer la pratique réformiste de la social-démocratie sous une phraséologie marxiste.

Pendant la Première guerre mondiale, KAUTSKY adopte une attitude pacifiste, à mi-distance des socialistes de gouvernement ralliés à l'Union sacrée et de la gauche radicale (de Rosa LUXEMBURG et Karl LIEBKNECHT). C'est pourtant avec cette dernière qu'il fonde en 1917 le parti social-démocrate indépendant (USPD), scission de la vieille social-démocratie allemande. Mais, dès 1918, il se rapproche de l'aile droite du parti, laissant les radicaux fonder le Parti communiste allemand : il est alors sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères et dénonce vigoureusement le pouvoir soviétique. Qualifié de "renégat" par LÉNINE et TROTSKI, il répond en 1919 par son livre Terrorisme et Communisme. En 1922, il publie La Révolution prolétarienne et son programme, ouvrage dans lequel il définit la dictature du prolétariat comme gouvernement de coalition. En 1927, il fait paraître La Conception matérialiste de l'histoire, dénoncée par les marxistes russes comme une trahison de la philosophie marxiste. En 1934, KAUTSKY doit fuir le nazisme et meurt en exil à Amsterdam. (Paul CLAUDEL)

   L'oeuvre de KAUTSKY ne laisse pas de surprendre plus d'un étudiant du marxisme, comme il l'a fait pour beaucoup de... marxistes! Non seulement par la multiplicité des thèmes qui s'y trouvent abordés, mais aussi par son étendue. Une bibliographie de guide de sa pensée doit se limiter au grand minimum, car sinon - même choisie - il couvrirait des pages et des pages? Tout ce qui eut quelque importance dans le mouvement socialiste, au cours de ces soixante dernières années, tout ce qui semblait en avoir aussi, trouve un écho dans son oeuvre... D'ailleurs, on peut conseiller à tout étudiant de l'oeuvre de MARX de prendre les livres importants de KAUTSKY, de les placer sur une ligne (pour chacun), de placer à gauche les ouvrages correspondant de MARX et ENGELS et à droite les ouvrages (pour ou contre) de tous les auteurs marxistes que l'on peut trouver... Cette oeuvre révèle que KAUTSKY est essentiellement un professeur et que, considérant la société du point de vue du maitre d'école, il est parfaitement qualifié pour le rôle d'inspirateur qui est le sien dans un mouvement dont le grand souci est toujours d'éduquer les ouvriers, KAUTSKY peut sembler plus révolutionnaire qu'il ne convient au mouvement qu'il sert. Il passe de son vivant pour un marxiste "orthodoxe" et s'efforce de sauvegarder l'héritage de MARX. Cependant, le côté "révolutionnaire" de son enseignement ne parait tel que dans la mesure où il fait contraste avec l'idéologie bourgeoise généralement professée avant la guerre. En revanche, par rapport aux thèses révolutionnaires élaborées par MARX et ENGELS, ses théories ne sont ni plus ni moins qu'un retour à des formes de pensée moins élaborées ainsi qu'à une conception moins nette du système capitaliste et de ses implications. Gardien du trésor marxiste, il n'en comprend pas toutefois tout ce qu'il contient. (Paul MATTICK)

 

Karl KAUTSKY, La révolution sociale, Paris, 1921 ; Programmes socialistes, Paris, 1947 ; Terrorisme et communisme. Contribution à l'Histoire des Révolutions, éditions Jacque Povolozky et Cie.

Paul MATTICK, Karl Kautsky : De Marx à Hitler, 1939, voir le site Internet left-dis.nl. Paul CLAUDEL, Karl Kautsky, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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10 juillet 2021 6 10 /07 /juillet /2021 13:17

   Le révolutionnaire russe Mikhaïl Aleksandrovitch BAKOUNINE, francisé en Michel BAKOUNINE, est reconnu comme le théoricien de l'anarchisme. Le philosophe a particulièrement écrit sur l'État et a posé dans ses écrits les fondements du socialisme libertaire.

   On peut écrire aussi qu'il est un révolutionnaire européen et à l'image de ses idées, il a parcouru le territoire de nombreux États pour en faire la subversion. Grand voyageur, en parti forcé par la répression de nombreuses polices, il occupe une place de premier plan dans le monde ouvrier, de la Première internationale au Congrès de La Haye.

   Aristocrate russe et révolutionnaire de formation hégélienne, Michel BAKOUNINE est le principal adversaire de Karl MARX au sein de la Ière Internationale. Il se pose comme le théoricien du socialisme libertaire opposé à l'autoritarisme marxiste, en défenseur de l'autogestion et de la liberté intérieure des organisations ouvrières. Son sens de l'homme lui fait prévoir les dangers de l'État bureaucratique.

 

Une débordante activité révolutionnaire

    Son activité révolutionnaire répond à un besoin quasi physiologique. Il se sent à l'étroit dans une civilisation qui n'est pas faite à la mesure de son tempérament primitif et brutal. Sa vie se divise en deux périodes, coupées par une longue captivité (de 1849 à 1861).

La première de ces périodes débute avec son arrivée à Berlin, où il poursuit ses études de philosophie commencées à Moscou après qu'il eut démissionné de l'armée. Elle est marquée par son adhésion au mouvement de la gauche hégélienne. Il s'attache surtout à la notion hégélienne de la négativité, qu'il interprète comme la nécessité absolue où se trouve l'humanité de promouvoir son avenir par la destruction totale de l'état des choses existant. Il écrit dans la conclusion de son célèbre essai La Réaction en Allemagne (1842) : "La joie de la destruction est en même temps une joie créatrice".

La seconde période de sa vie se situe après son évasion de Sibérie en 1861. Elle est marquée par son activité proprement anarchiste, tant du point de vue doctrinal que du point de vue de l'action politique.Tenant pour acquise l'idée de la négation totale, BAKOUNINE s'efforce d'explorer les aliénations, c'est-à-dire les multiples oppressions dont l'homme est victime. Dans Dieu et l'État, il écrit que "toute législation, toute autorité et toute influence, privilégiée, patentée, officielle et légale, même sortie du suffrage universel, convaincus qu'elle ne qu'elle ne pourrit jamais tourner qu'au profit d'une minorité dominante et exploitante, contre les intérêts de l'immense majorité asservie. Voilà dans quel sens nous sommes réellement des anarchistes." L'élaboration de la doctrine anarchiste s'accompagne d'une activité conspiratrice qui, si elle n'est pas toujours efficace (c'est le moins qu'on puisse dire), ne manque jamais de pittoresque. En 1868, il fonde l'Alliance internationales de la démocratie socialiste, et à Naples, à l'intérieur même de cette organisation, une société secrète sous le nom de Fraternité internationale, à laquelle il veut donner un rôle de très grande ampleur, la comparant à la Franc-maçonnerie pour la Révolution française. La même année, il adhère à la Ière Internationale, appelée alors Association Internationale des Travailleurs. En 1870, après avoir dirigé une tentative d'émeute communale à Lyon, il cherche refuge en Suisse. S'étant compromis, en 1869, avec le terroriste NETCHAÏEV, il est attaqué violemment par Karl MARX qui, en 1872, au congrès de La Haye, le fait exclure de la Iere Internationale. Mais comme la plupart des fédérations, en particulier, la fédération espagnole, la fédération italienne et la fédération jurassienne, donc les fédérations latines (la fédération française a été interdite après la Commun), demeurent fidèle à BAKOUNINE, MARX se voit contraint de saborder la Première Internationale. En 1874, deux ans avant sa mort à Berne, BAKOUNINE prend encore part aux préparatifs d'une insurrection à Bologne. Mais BAKOUNINE, outre son tempérament anarchiste et sa formation hégélienne, est russe, foncièrement russe. Rien n'est plus probant à ce sujet que son extraordinaire Confession, qui frappe (c'est une adresse au tsar Nicolas Ier) par son goût de la confession publique et du déchirement de soi-même que le roman russe permet d'identifier comme une des caractéristique essentielles de l'âme slave, selon Henri ARVON. (Henri ARVON)

   Il serait intéressant d'analyser cette "âme" russe, et d'abord de circonscrire la population (souvent d'aristocratie) sujette à cette "caractéristique essentielle de l'âme slave, de la relier d'abord certainement à l'éducation orthodoxe (l'Église orthodoxe y a longtemps eu le monopole de l'éducation, surtout de l'instruction primaire...).

 

Une oeuvre tournée entièrement vers l'action

Michel BAKOUNINE, issu d"une ancienne famille d'origine hongroise, a, a surtout subi l'influence juste après 18 ans, s'étant inscrit à l'université de Moscou après avoir refusé une carrière militaire préparée à l'École d'artillerie de Saint-Pétersbourg, de Nokolaï STANKEVITCH, son "créateur". Il y rencontre également Vissarion BELINSKI, sur qui il exerce une grande influence, Alexandre HERZEN et Nicolas OGAREV. Il vit alors en traduisant des philosophes allemands comme FICHTE et HEGEL. C'est par la gauche hégélienne que BAKOUNINE, tout comme MARX et bien d'autres, devient révolutionnaire.

Il devient d'ailleurs bien plus homme d'action, révolutionnaire "professionnel" qu'un homme de cabinet ou un philosophe et même qu'un écrivain. Aussi, il a donné la première place à la lutte, et n'a jamais pris le temps d'écrire une oeuvre. Ses textes sont toujours conçus dans l'urgence, pour répondre aux nécessités politiques du moment. Ils sont écrits au fil de la pensée, et partent au sens propre dans tous les sens, avec énormément de digressions qui prennent finalement plus de place que le propos initial. Et cela n'en fait pas une lecture facile pour le lecteur de nos jours, qui ne connait pas forcément leur contexte. BAKOUNINE n'a pratiquement jamais terminé un texte. Ceux qui ont été publiés ont souvent été remaniés - ajoutez à cela les approximations des traductions... - notamment par James GUILLAUME. Beaucoup d'inédits ont été perdus après son décès. Mais sa pensée politique et philosophique n'en garde pas moins une forte cohérence, notamment parce qu'il n'a pratiquement pas varié dans ses opinions au fil du temps. Il est resté très influencé par la philosophie hégélienne, même si très tôt sont abandonnés les thèmes favoris d'HEGEL. La liberté partagée, l'opposition à l'État, la violence révolutionnaire, l'athéisme radical, le collectivisme, L'égalité des sexes et l'amour libre, la franc-maçonnerie et son rôle... sont des thèmes récurrents de la pensée.

Si des textes, souvent récemment exhumés, montrent des propos controversés, antisémites, d'ailleurs bien moins forcés dans ses textes destinés au grand public, il se fondent dans des polémiques, notamment contre les marxistes. Dans État et Anarchie, publié pour la première fois en russe en 1873, il s'exprime sur l'origine juive de MARX et sur le caractère des Juifs. il faut savoir qu'à cette époque de bouleversements au XIXe siècle des communautés juives en Europe, la littérature abonde de traités contre et pour les Juifs, et il n'est pas étonnant de retrouver des points de vue dans la littérature anarchiste - et d'ailleurs marxiste, - et d'ailleurs dans toute la littérature politique, des commentaires sur la place prise par des Juifs dans l'arène politique et journalistique...

  

Une grande partie de sa pensée politique tourne autour de ces questions :

- La liberté partagée. L'idée centrale chez BAKOUNINE est la liberté, le bien suprême que le révolutionnaire doit rechercher à tout prix. Pour lui, à la différence des penseurs des Lumières et de la Révolution française, la liberté n'est pas une affaire individuelle, mais une question sociale. Dans Dieu et l'État de 1882, il réfute Jean-Jacques ROUSSEAU : le bon sauvage qui aliène sa liberté à partir du moment où il vit en société, n'a jamais existé. Au contraire, c'est le fait social qui créée la liberté.

- Opposition à l'État. L'hostilité de BAKOUNINE et de l'ensemble des anarchistes envers l'État est définitive. Contrairement au communisme de MARX ou de LÉNINE, il ne croit pas qu'il soit possible de se servir de l'État, même temporairement, pour mener à bien la révolution et abolir les classes sociales, et finalement l'État lui-même. Même lorsqu'il s'agit d'un État ouvrier ou d'un gouvernement de savants, comme il l'écrit dans sa polémique avec MAZZINI, l'État ne peut être qu'un système de domination qui crée en permanence élites, privilèges et bureaucratie. Logiquement, BAKOUNINE s'oppose également au patriotisme.

- La violence révolutionnaire. Pour BAKOUNINE, la révolution sociale a un caractère inévitablement violent, et dans sa phase initiale essentiellement destructeur. Il faut se livrer à une pandestruction de tout ce qui existe avant de parvenir au socialisme libertaire. Mais cette violence, il veut la réserver aux positions et aux choses, à l'ensemble des institutions étatiques ainsi qu'à la propriété. Il considère que cela permet d'éviter le massacre des hommes et de devoir recourir à la terreur. La révolution pourra être sanglante et vindicative dans les premiers jours pendant lesquels se fera la justice populaire. Mais elle ne gardera pas ce caractère longtemps. Il faut éviter à tout pris la révolution sanguinaire fondée sur la construction d'un État révolutionnaire puissamment centralisé. Mais si la violence dans le processus révolutionnaire apparait inévitable, elle n'en constitue pas le fondement, et n'est pas souhaitable : "la révolution, c'est la guerre et qui dit guerre dit destruction des hommes et des choses (...)" (voir entre autres, Pierre-Albert TAGUIEFF, Le Sens du progrès : une approche historique et philosophique. Flammarion, 2004).

- Athéisme radical. Son athéisme trouve lui aussi sa base dans la recherche de la liberté pour l'humanité. Elle repose sur une conception matérialiste du monde. Selon lui, l'Homme fait partie d'un univers gouverné par des lois naturelles. Les sociétés et les idées humaines - dont l'idée de Dieu - dépendent des conditions matérielles d'existence de l'Homme.

- Collectivisme. Pour BAKOUNINE, à la différence de certains marxistes, comme LÉNINE et ses successeurs qui préconisent l'intervention d'une avant-garde (le parti...) pour guider la masse populaire sur le chemin de la révolution, l'organisation des révolutionnaires, même si elle est secrète, se donne uniquement le droit de soutenir la révolte, de l'encourager, en favorisant l'auto-organisation à la base. Cette conception n'est pas très différente de celle défendue plus tard par les anarcho-syndicalistes au sein d'organisations de masse. Si les marxistes attribuent au prolétariat le rôle de la seule classes révolutionnaire, lui opposant une paysannerie par essence réactionnaire, BAKOUNINE estime au contraire que seule l'union entre les mondes rural et industriel est riche de potentialités, la révolte anti-étatique de la paysannerie trouve sa complémentarité dans l'esprit de discipline des ouvriers. Il s'oppose également à toute idée de transition, avènement d'un État socialiste temporaire créé en vue d'une société communiste  intégrale, sans classes ni État. (Étatisme et anarchie, 1873).

- Égalité des sexes et amour libre. Pour BAKOUNINE (Dieu et l'État, 1882), il n'y a de liberté pour soi que lorsque tous les êtres humains autour sont également libres. Il s'élève contre le patriarcat et la famille juridique autoritaire. La liberté sexuelle découle naturellement de l'égalité intégrale instaurée entre les hommes et les femmes.

   C'est surtout après la Commune (1871), alors que jusque là, il avait exprimé ses idées dans divers documents programmatiques (pas toujours rendus publics), que BAKOUNINE s'attache à rédiger ses principales contributions théoriques, avec la parution successive de L'Empire knouto-germanique et Étatisme et anarchie (1871-1873). Ce n'est que depuis lors qu'il est considéré comme un des principaux théoriciens du collectivisme anti-étatique. Après avoir été exclu de l'Internationale, il ne croit plus à une possible proche révolution en Europe. Il abandonne toute réelle activité politique pour tenter de s'adonner (sans succès) "aux joies de la vie campagnarde". (Le maitron)

   La postérité de ses idées se réparti chez de nombreux auteurs, chacun reprenant l'une ou l'autre...

 

BAKOUNINE, Oeuvres, P.V. Stock, 1895-1913. La bibliothèque sociologique, en 6 volumes. Les deux premiers ont fait l'objet d'une nouvelle édition en 1983, toujours chez Stock ; Archives Bakounine, publié par Arthur LEHNING (pour le compte de l'Institut international d'Amsterdam) en 1961-1981, en 7 volumes, aux éditions E.J. Brill. Réimpression en 8 volumes reliés sous le titre d'Oeuvres complètes aux éditions Champ libre, le fonds étant repris ensuite par Ivrea, en 1973-1982. Réimpression encore de certains volumes aux éditions Tops/Trinquier en 2003 ; Théorie générale de la Révolution, Les nuits rouges, 2001, réédition en 2008 et 2019 ; Confession, Éditions Rieder,  1932, réédité aux PUF en 1974, avec un avant-propos de Boris SOUVARINE, et par L'Harmattan en 2001 ; De la guerre à la Commune, Anthropos, 1972 ; Dieu et l'État, Éditions Labor, 2006 ; Le sentiment sacré de la révolte, Les nuits rouges, 2004 ; Fédéralisme, socialisme, antithéologisme, L'Âge d'Homme, 1971 ; Catéchisme révolutionnaire, L'Herne, 2009 ; Dans les Griffes de l'Ours!, Lettres de prison et de déportation, Les Nuits rouges, 2010 ; Principes et organisation de la société révolutionnaire, Éditions du Chat ivre, 2013.

Henri ARVON, Bakounine, Encyclopedia Universalis, 2014 ; Bakounine, Éditions Seghers, 1966. Fritz BRUPBACHER, Bakounine ou le Démon de la révolte, Édition du cercle, 1971. Arthur LEHNING, Anarchisme et marxisme dans la révolution russe, Spartacus, 1984.

Le site uqac.ca Les classique en sciences sociales proposent de nombreux textes de et sur BAKOUNINE.

On consultera avec profit le site Internet de Socialisme libertaire (socialisme-libertaire.fr) et celui de Le maitron.

 

 

 

 

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5 juillet 2021 1 05 /07 /juillet /2021 14:07

    L'homme politique prussien Ferdinand LASSALLE est socialiste de premier plan et écrivain. Membre de la Ligue communiste et fondateur en 1863 de l'Association générale des travailleurs allemands, il suit une autre ligne que Karl MARX qui n'y adhère pas. Même si plus tard en 1875, ce même ADAV fusionne avec les marxistes du Parti ouvrier social-démocrate pour former le SPD.

   Il suit des cours à l'Université de Breslau, puis à celle de Berlin, influencé surtout par FICHTE et HEGEL pour la philosophie et par LIST pour l'économie. Il est alors favorable à une sorte de socialisme d'État : c'est à l'État qu'il appartient de faire régner la justice sociale. Agitateur et homme d'action plus que théoricien, il devient célèbre en assurant la défense de la comtesse HATZFELD dans ses long démêlés avec son mari.

Arrêté en novembre 1848 à Düsseldorf et condamné à la prison à la suite de manifestations qu'il a organisées contre la dissolution du Parlement de Francfort, il fait la connaissance de Karl MARX, incarcéré comme lui. Leur amitié dure jusqu'en 1862, et LASSALLE aide matériellement MARX quand celui-ci est dans la misère à Londres. Pourtant, dès 1859, des désaccords naissent entre eux à propos de la politique étrangère de la Prusse. Pendant la guerre des Duchés et la guerre austro-italienne, LASSALLE  soutient la politique de BISMARK au nom des "intérêts nationaux prussiens". De plus, son patriotisme s'alimente d'une conception de l'État comme représentant de la nation toute entière, un État au-dessus des classes sociales. Il entretient d'ailleurs une correspondance avec BISMARK, dont il partage la sympathie pour un certain "sésarisme social".

En 1862, LASSALLE développe à Berlin, a cours d'un meeting, son "programme ouvrier" :il y propose la conquête pacifique du pouvoir d'État par le suffrage universel. Il y définit aussi sa célèbre "loi d'airain" combattue par MARX comme une aberration économique : le salaire perçu par l'ouvrier se borne dans le système capitaliste à ce qui lui est indispensable pour assurer sa subsistance et il décline inexorablement avec le progrès technique.

Il fait de ces idées, des axes politiques de l'Association générale allemande des travailleurs, lorsqu'il la fonde en mai 1863. Il préside alors le premier parti socialiste d'Europe. Son programme affirme donc l'autonomie du prolétariat face à la bourgeoisie, la nécessité du suffrage universel, la création avec l'aide de l'État de coopératives de production. Lorsque LASSALLE disparait à la suite d'un duel provoqué par une rivalité sentimentale, le développement de son parti est encore limité. Mais l'empreinte de ses idées est ensuite profonde sur le mouvement socialiste allemand. Mgr KETTELER, évêque de Mayence et inspirateur du catholicisme social allemand, reprend certaines propositions de LASSALLE. D'autre part, l'organisation centralisée et autoritaire du parti exerce une incontestable influence sur Karl MARX lorsque celui-ci aborde la question de l'organisation du prolétariat. Cependant, les disciples allemands de MARX dénonceront violemment les aspects antidémocratiques et prussophiles du lassallisme. (Paul CLAUDEL)

 

Ferdinand LASSALLE, Discours et pamphlets, Collection XIX, format kindle, 2015 ou broché BnF ; Capital et travail, suivi de Procès de haute trahison intenté à l'auteur (1904), collection Bibliothèque socialiste internationale, BnF ;  Qu'est-ce qu'une constitution? (1900) Éditions Sulliver, 1999 ou dans Marxists.org. La plupart de ses écrits, non traduits en français, sont en polonais ou en allemand.

Paul CLAUDEL, Ferdinand Lassalle, dans Universalis Encyclopedia, 2014. Eduard BERNSTEIN, Ferdinand Lassalle, Le Réformateur social. Sonia DAYAN-HERZBRUN, Mythes et mémoires du mouvement ouvrier, Le cas Ferdinand Lassalle, L'Harmattan, collection Logiques sociales, 2003.

    

Complété le 7 juillet 2021

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5 juillet 2021 1 05 /07 /juillet /2021 12:06

     Parmi une production historiographique très centrée sur le cadre franco-français, le livre de Jacques SEMELIN (né en 1951), historien et politologue, directeur de recherche émérite affecté au Centre d'études et de recherches internationales (CERI), après avoir été un militant actif de la non-violence (un des fondateurs du Mouvement pour une Alternative Non violente), reste une des rares tentatives de comparaison entre divers mouvements de résistance à travers l'Europe. Son étude se rapproche de l'ouvrage de Werner RINGS, Vivre avec l'ennemi, mentionné déjà sur ce blog, et puise, entre autres dans de nombreuses monographies ( certaines publiées dans les Cahiers de la réconciliation). Jacques SEMELIN y propose la notion de "résistance civile" pour qualifier la résistance spontanée de certains acteurs de la société civile et/ou de l'État par des moyens politiques, juridiques, économiques ou culturels. Rompant avec les représentations "héroïsantes", encore très répandues à l'époque de la première parution de ce livre en 1989, de la lutte contre l'occupant nazi, cette notion permet de décrire une résistance au quotidien, "des humbles, des anonymes, qu'elle soit celle d'étudiants, d'ouvrieers ou de fonctionnaires.

L'ouvrage s'appuie sur une quarantaine de cas de résistance civile de masse à travers l'Europe nazie (manifestations, grèves, protestations d'Églises ou de cours de justice, activités de propagande ou sauvetage de Juifs...) dont il raconte des pages peu connues, ainsi ces femmes "aryennes" protestant dans les rues de Berlin en 1943 conte l'arrestation de leurs maris juifs.

   L'auteur travaille sur de longues années cette notion de résistance civile, dans une perspective proche de celle de François BÉDARIDA. Il tente de circonscrire l'unicité et la diversité du phénomène résistant. La révolte, au sens d'Albert CAMUS, la désobéissance (par exemple au Service du Travail Obligatoire - STO), la résistance (opération de communication par l'action), et notamment la résistance civile parfois massive sont des modalités aussi concrètes que l'action armée ou la résistance armée. C'est par l'opposition à la politique d'extermination des Juifs que ces modalités d'opposition au régime nazi s'expriment de la manière la plus diverse, de la plus discrète à la plus spectaculaire; Jean-Pierre AZÉMA, qui introduit l'édition de poche de 1998,  écrit que Jacques SEMELIN sait "qu'il lui faut convaincre des lecteurs souvent prévenus, pour qui ces actions ne sont que bavardage, au mieux exutoire pour rêveries utopistes, au pire paravent derrière lequel sont menées de façon unilatérale des campagnes pacifistes déstabilisatrices. Pour sa part, il est totalement persuadé que ce qu'il convient de dénommer "la résistance civile de masse" est le moyen le plus efficace non seulement pour rendre inopérante toute occupation étrangère mais pour lutter contre l'emprise de tout régime totalitaire. Car à ses yeux c'est la mobilisation qui correspond à l'idéal de la démocratie. Il regrette donc que la classe politique, dans bon nombre de démocraties libérales, tienne encore la résistance civile pour quantité négligeable, alors qu'elle a des effets non seulement préventifs mais dissuasifs. Aux lecteurs de juger. Ajoutons encore (que) Jacques SEMELIN retrouve parfois certaines des analyses faites en son temps par Jean JAURÈS, dans L'Armée nouvelle, un des livres majeurs qui aient été écrits sur ces problèmes."

  C'est un nouveau regard que propose là Jacques SEMELIN, pour qui la résistance s'inscrit dans la durée (ici de l'occupation nazie), et que ne la réduit pas à des actions insurrectionnelles s'appuyant directement sur des perspectives de libération militaire d'un territoire. La question de la légitimité d'une résistance civile, notamment aux yeux de l'opinion publique, est centrale pour son efficacité.

 

Jacques SEMELIN est aussi l'auteur de Pour sortir de la violence (Édition de l'Atelier, 1983), Quand les dictatures se fissurent... Résistances civiles à l'Est et au Sud (sous sa direction) (Éditions Desclée de Brouwer, 1995), La liberté au bout des ondes. Du coup de Prague à la chute du mur de Berlin (Éditions Belfond, 1997), Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides (Seuil, 2005), La survie des juifs en France (1940-1944) (CNRS Editions, 2018).

 

Jacques SEMELIN, Sans armes face à Hitler, La résistance civile en Europe, 1939-1945, Petite Bibliothèque Payot, 1998, 280 pages.

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