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14 janvier 2022 5 14 /01 /janvier /2022 08:17

    D'abord expression issue du combat politique, pays réel et pays officiel, elle gagnerait à faire l'objet d'études de philosophie politique et de sociologie.

 

Expression française fétiche de droite et d'extrême droite...

     Expression fétiche d'une droite nationaliste française, elle est devenue un cliché paresseux et peu approfondis,même par ceux qui veulent l'utiliser dans un combat politique. Les expressions n'appartiennent pas à ceux qui les forgent, mais - et nous combattons cet état de fait - et singulièrement la notion de "pays réel". Le terme apparait au XIXe siècle sous la plume de ceux qui dénoncent le suffrage censitaire, puis revient sous celle d'Antoine BLANC DE SAINT-BONNET, un théoricien contre-révolutionnaire (Légitimité, 1873) au moment de l'ultime tentative de restauration de la monarchie : "Ne l'oublions pas, écrit-il, ce que l'on nomme ici (en régime parlementaire) une représentation de la France n'est qu'une représentation de tous les ambitieux de France. Le pays réel disparaît."

Elle connait la célébrité seulement plus tard sous la plume de Charles MAURRAS, théoricien du "nationalisme intégral" devenu une inspiration du régime de Vichy après la "divine surprise" que constitua la débâcle de juin 1940.

Dans son Enquête sur la monarchie (1900) MAURRAS écrit : "Le pays officiel, qui s'identifie au gouvernement parce qu'il en retire l'aliment de sa vie, ce petit pays constitutionnel commence néanmoins à voir et à entendre l'émotion qio gagne le pays vrai qui travaille et qui ne politique pas (...) Nous venons d'assister à des élections dite "républicaines" qui n'ont été que des coalitions d'intérêts organisées par de petits fonctionnaire inquiets. (...) Ce sont (...) 20 000 à 30 000 (citoyens) qui, aux jours d'élection, à la faveur d'occasions fortuites, font embrigader tout le reste. Par rapport à ce clan actif et politiquant, tout le reste des quarante millions d'habitants du pays est passif et politique, naît, vit, meurt, comme s'il était le sujet de ce souverain épars en 20 000 ou 30 000 membres". Sous sa plume, ce "pays légal qui s'identifie au gouvernement" est occupé par "quatre États confédérés" : "juifs, protestants, maçons, métèques". Trois décennies plus tard, l'expression Pays réel allait donner son titre au journal du mouvement rexiste de Léon DEGRELLE; principale figure du fascisme et de la collaboration en Belgique.

Comme l'expliquait en 2013 l'historien Olivier DARD, spécialiste de l'oeuvre de MAURRAS, "une rhétorique typiquement maurrassienne, comme l'opposition entre le "pays légal" et le "pays réel", est aujourd'hui reprise par des acteurs ou des commentateurs politiques qui n'en connaissent manifestement pas l'origine". C'est tout-à-fait vrai, et nous sommes concernés au titre du précédent article écrit l'année dernière (n'est-ce pas Mordicus?). Pour autant, ceux qui sont à l'origine de cette expression ne sont pas forcément les meilleurs connaisseurs de ce pays réel, ni ceux d'ailleurs qui l'utilise au sens maurrassien... On ne peut pas dire, comme certains voudrait le faire accroire que la monarchie telle qu'on l'a connue en France soit représentative ou constitue le "payas réel"... (sinon comment y auraient eu lieu toutes ces révolutions?).

Autre considération : la distinction entre pays légal-officiel et pays réel n'est pas l'apanage de ceux qui ont popularisé cette expression. Les auteurs marxistes en général ont toujours souligné l'écart entre la représentation officielle du pays et sa réalité, ne serait-ce que par la prise en compte, bien plus que les officines officielles, des inégalités économiques et sociales, souvent niées par des pouvoirs publics sous l'emprise de puissances économiques privées. De même que l'expression lutte des classes n'est pas la propriété des marxistes, de même l'expression pays réel n'est pas la propriété des nostalgiques de l'ordre social ancien...

 

Le pays réel non pas distinct, mais plus large que le pays officiel...

   Deux questions fondamentales se posent quand on réfléchit sur la correspondance entre le pays officie relayé par des médias aux mains d'entreprises économiques et/ou financières et le pays réel :

- Quels sont les moyens déployés par les organisations gouvernementales ou les pouvoirs publics pour connaitre les réalités du pays? Les États et les pays sont traversés par l'idéologie néo-libérale. Ils mettent en avant des intérêts économiques puissants et leurs projets industriels et financiers, quitte à nier certaines réalités, pas seulement sociales, mais aussi économiques et physiques. A nier les dynamiques de l'environnement pour imposer des projets à logiques à court terme. Et par-dessus le marché, expression à la mesure de la caricature de la situation dans ce domaine, maints outils de connaissance sont privés de financement, même s'ils ont été créés en d'autres temps par les États... Les atteintes aux instruments de la connaissance de la réalité grèvent les éléments mêmes où s'est assis longtemps le capitalisme industriels ou la politique sociale. Certaines difficultés de la lutte contre l'épidémie du Covid sont directement liées à des politiques de santé guidées uniquement par les aspects financiers (politiques des hôpitaux, politiques d'éducation sur la santé, politiques scientifiques - voir les études brisées sur les virus et lesvaccins avant la crise). De même, des industries ont tenté d'éteindre toute connaissance sur les changements climatiques (industries pétrolières par achats de brevets d'énergie alternative et par dénigrement systématique des recherches sur l'évolution du climat).

- Quelle volonté s'exprime t-elle pour connaitre cette réalité? Et par quels acteurs? Historiquement, c'est du côté de l'émergence de la sociologie (et en même temps du mouvement socialiste) qu'il faut rechercher les acteurs qui tentent, en dehors des traditionnelles évocations de la légitimité royale ou impériale à gouverner les peuples (et qui se retrouve de manière indues à mon avis dans les manuels scolaires et universitaires!), de cerner la réalité du pays - sur le plan des moeurs, sur le plan des causalités et conséquences sociales, économiques, politiques d'un phénomène (par exemple le suicide pour DURKHEIM). C'est à la fois un mouvement d'ensemble de prises de conscience de ces phénomènes et de volontés de réforme et/ou de révolution qui amène en fin de compte la société d'un pays, ou d'un ensemble plus restreint ou plus vaste, à s'interroger elle-même. Et in fine, ce mouvement s'inscrit de manière critique dans le prolongement des contestations religieuses et sociales des périodes précédentes... Et c'est à l'heure où précisément recule cette volonté de connaissance et de changement que précisément les élites (un mélange de bureaucrates et de financiers), on le constate tous les jours, se centrent sur elles-mêmes dans leur action dans une bulle de plus en plus restreinte (nonobstant l'idéologie de la mondialisation), au point que le capitalisme lui-même en est menacé, dans son expression du renouvellement des forces de production - le système financier tourne sur lui-même, à coup de rachats d'actifs et de passifs - sans "trouver" les moyens de s'investir sur un domaine ou un autre (sauf dans le militaire et le spatial...). Avec un mélange de paresse intellectuelle et de morgue sociale, cette élite (mondialisée ou presque...) se tourne vers la réalisation immédiate de profits (financiers et physiques...), sans prendre la peine d'avoir une vues ensemble de la société. Cela ne l'intéresse pas au sens propre de l'expression. Et les médias - Internet compris -, dont ils sont en majorité propriétaires, désignent, commentent leurs activités, en laissant entendre qu'elle façonne elle-même cette vue d'ensemble...

Jean-Marie POTTIER, Le "pays réel" : une expression de la droite nationaliste qui plante le climat;  slate.fr,  24 novembre 2016. P.R., Le parisien.fr., "Pays légal" et "pays réel : Benjamin Grivaux reprend Maurras en pensant citer un résistant, 15 novembre 2018. Chloé LEPRINCE, "Pays réel" : quand le porte-parole du gouvernement cite Maurras, franceculture.fr, 15 novembre 2018

 

GIL

 

 

 

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29 décembre 2021 3 29 /12 /décembre /2021 10:02

   Si l'on savait (même si on faisait croire le contraire) qu'il y a toujours eu une différence entre pays des statistiques et pays réel, peu de commentaires sont émis sur le véritable fossé qui s'établit ente pays officiel et pays réel, et avec l'arrivée puis la domination d'Internet dans le domaine des communications, entre société réelle et société virtuelle.

  Les habituelles "corrections saisonnières" des résultats économiques dans les statistiques avaient habitués à relativiser les présentations du pays réel par les différents gouvernements. Même si les stratégies de communication ont noyé depuis un certain temps les informations diffusées par les médias, les rendant au passage de moins en moins crédibles aux yeux de plus en plus de citoyens, il reste encore beaucoup de monde qui croit aux nouvelles diffusées sur les réseaux sociaux d'Internet, d'autant que c'est souvent à partir des informations et intoxications qui prolifèrent sur ces réseaux virtuels, que s'élaborent des actions de toutes sortes, jusqu'aux médias réputés encore pour être les plus sérieux. Des gouvernements élaborent des actions sur ces modernes rumeurs, qui, parfois, ne reposent que sur les élucubrations de quelques dizaines ou centaines d'internautes...

Des réalités - des activités de très nombreuses personnes qui ignorent jusqu'aux recommandations ou ordres donnés par des gouvernements (aux États-Unis, plus de la moitié de la population avait jusqu'à récemment des doutes sur la réalité de l'épidémie du Covid-19...) sont ignorées des décideurs - publics ou privés - car elles ne sont pas l'objet de commentaires de la part de ces causeurs dans les médias (Internet compris) et beaucoup s'en accommodent, des délinquants ordinaires et spéciaux (suivez mon regard jusqu'aux financiers) et entreprises qui profitent des fraudes fiscales...) aux citoyens grignotant à la petite semaine sur leurs droits et devoirs (officiels).... Face à une société officielle, une société clandestine, sans le dire et souvent sans le savoir vit, tout simplement. Une sorte de désobéissance civile massive "inconsciente" faite de travail clandestin (menus services), de retardement des échéances financières, d'ignorances aux lois dues tout simplement à l'inaction des administration, de refus de déclarer de multiples faits (acquisitions ou cessions de biens, infractions les plus diverses, y compris les vols, par mépris de la police... De multiples activités s'organisent, tout simplement par ignorance des lois...que l'on pense au service uniquement des préviligiés ou des plus riches.... Et l'épidémie du Covid-19 aggrave ce genre de choses.

  Le développement des jeux-vidéos sur Internet et des loteries (aux enjeux faramineux) sont sans doute le symptôme d'une fuite devant les réalités de plus en plus de citoyens sans repères.Cela me rappelle la thèse de LABORIT sur le comportement devant les conflits, soit la lutte soit la fuite... Le fossé entre société réelle et société virtuelle n'est pas seulement le résultat de comportements d'administration et des médias... Il est le résultat également du développement de l'ignorance et du désintérêt aux autres. Et ce qui suit ne va pas plaire aux fidèles de bien des religions... Ce développement de l'ignorance et de l'incapacité à faire face aux évolutions globales du monde (de la situation personnelle au travail aux changements climatiques), favorise l'éclosion de toutes sortes de croyances religieuses ou mystiques, autant de fuites devant les réalités bien terrestres et concrètes...

   Et comme il n'est pas de l'intérêt des puissances dominantes publiques et privées de favoriser l'éducation des divers populations, à une époque marquée fortement par des mouvements migratoires de plus en plus importants (à cause notamment des guerres civiles et des changements climatiques), le fossé entre pays officiel et pays réel, entre société réelle et société virtuelles va s'accentuer...

 

MORDICUS

Article appelé à se poursuivre...

 

Gil : dis-dont Mordicus, tu as fait fort là!  Je sais bien que cette rubrique Mots conflictuels est complètement libre - exercice de ses humeurs par exemple - et n'exige pas de références, même si sa rédaction a exigé quelques bonnes lectures complétées de bonnes observations, mais tout de même... Placer dans un même souffle critique de la pratique in addictum des jeux videos, approche des conséquences de l'abus de réseaux sociaux, attaque des religions...

Mordicus : C'est voulu!  Inciter à la réflexion exige parfois des excès... Mais attention, je ne critique pas là Internet globalement mais le fait d'apprécier les opinions qui circulent sur certains réseaux sociaux à des savoirs quasi universitaires... Mais le fait que se développent surtout des religions fort syncrétiques qui réduisent celles-ci à des extériorisations chantées et dansées, sans véritable fonds ni de connaissances spirituels ni de convictions réelles et des mysticismes syncrétiques très connotées de morales régressives et répressives... Mais encore le fait que de puissantes ignorances de le réalité, la fuite devant ces réalités vont dans le sens de détériorations de la biosphère...

Gil : Pourquoi évoquer les migrations?

Mordicus : Parce que d'énormes mouvements de populations ont lieu actuellement et qu'elles vont s'amplifier... Et ce qui n'est pas conséquence sur les possibilités pour les populations d'intégrer dans leurs nouvel environnement, qu'il soit temporaire ou pérenne. Nous ne devons pas laisser cette réalité au mains d'intellectuels d'extrême droite ou de droit obsédés par l'identité!

Gil : Je te vois venir... Dis donc, t'aurais pas oublier un élément de la charte de ce blog?  La distance par rapport à l'événement, l'étude qui peut être longue des phénomènes de conflits...

Mordicus : Désolé chef! Mais l'histoire s'accélère et si les jeux videos, les nouvelles religions, les migrations à grande échelle sont relativement récentes face à l'Histoire, on est obligé de les intégrer dans l'étude des conflits, à un moment où les médias sont plus guidés par la soif de l'argent que par le partage des connaissances...

Gil : Ok, et cette rubrique est faite pour ça... Et puis, encore une fois Mordicus, les jeux videos, les nouvelles religions, ça ne te rappelle rien personnellement..

Mordicus : Oh, oh oh, attaques personnelles?  Non je plaisante, tu as parfaitement raison. J'ai longtemps été accroc à des jeux videos de stratégie (Civilzation pour préciser, jusqu'à leur version 3, car après ça devient de la mauvaise tactique... et injouable par-dessus le marché! Et faite pour le marché justement...) et j'ai louvoyé un certain temps dans les milieux religieux nouvelles manières d'exprimer sa foi.... Et écrire sur cela est une manière de repentir...

Gil : Bien, je conclue cela en encourageant ces exercices dont cet article est peut-être un modèle.... Par ailleurs ces amalgames entre pays réel et pays officiel faits par des médias et ces confusions entre société virtuelle qui s'exprimerait dans les réseaux sociaux conformément à une réalité, et société réelle méritent des articles plus précis...

 

 

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5 décembre 2021 7 05 /12 /décembre /2021 11:13

    Philosophe français, professeur de pensée politique à l'Institut d'études politiques de Paris et chercheur au CEVIPOF, Frédéric GROS, parfois présenté comme un spécialiste de Michel FOUCAULT, est l'auteur d'ouvrages sur la violence, la désobéissance civile...

   Il faut retenir ses trois ouvrages sur Michel FOUCAULT (Michel Foucault, PUF, 1996, dans la collection Que sais-je? ; Foucault et la folie, PUF, 1997 ; Foucault, Le courage de la vérité, PUF; 2002, ouvrage collectif qu'il dirige), États de violence : essai sur la fin de la guerre, Gallimard, 2006, Le Principe sécurité, Gallimard, 2012, Désobéir, Albin Michel, 2017 et La honte est un sentiment révolutionnaire, Albin Michel, 2021.

   Ancien élève de l'École Normale Supérieure de la rue d'Ulm, il enseigne à Science-Po les humanités politiques en tant que professeur des Universités en première année de Collège. Ses recherches portent sur la philosophie politique contemporaine, les fondements du droit du punir, les problématiques de la guerre et de la sécurité, l'éthique du sujet politique (à travers notamment le problème obéir/désobéir.

 

États de violence - essai sur la fin de la guerre

     La philosophie occidentale a longtemps pensé la guerre  dans une formulation fameuse, comme "conflit armé, public et juste". 

Elle a tendu à définir l'identité de la guerre et à la distinguer de la violence informe. Trois critères - éthique, politique et juridique - ont permis de qualifier l'échange de mort comme guerre et de lui conférer une consistance conceptuelle et un horizon de sens. De la circonscrire aussi en la codifiant et en l'ordonnant à des fins qu'elle doit servir. La guerre ainsi définie par Alberico GENTILIS en 1597 comme un "conflit armé, public et juste", est légitimée en ce qu'elle est un moyen d'assurer la consistance de l'unité politique, Cité, État, Empire.., et de poursuivre la justice. Cette mort échangée, cet État soutenu, cette justice visée constituent les trois foyers d'une conception de la guerre qui s'est progressivement élaborée au sein de la pensée politique et de la pensée religieuse de telle manière que la violence pure puisse faire place à une expérience intelligible, source de perfectionnement éthique, où la mort est ordonnée à une vie plus haute...

Mais la médiatisation en temps réel des malheurs qu'elle entraine, le scandale du malheur nu et les critiques qu'elle engendre sur elle-même quant à sa capacité à "résoudre" des conflits de toute nature, effectuent une radicale transformation qui exige de la philosophie de grandes vigilances et forcent à inventer de nouvelles espérances...

Le concept de guerre échoue aujourd'hui à penser les nouvelles formes de violence. L'auteur évoque les attentats terroristes, les factions armées sillonnant des pays ravagés, les envois de missiles intelligents pour les conflits à "zéro mort", pour entamer ou poursuivre une réflexion sur le sens (perdu) de la guerre... On pourrait ajouter la liste de plus en plus longue de régions où les États n'exercent plus qu'une autorité nominale.  La fin proclamée d'une guerre n'est plus la fin des violences... A un âge des violences "légitimes" succède peut-être, selon Frédéric GROS, un autre âge...

Depuis la publication de ce livre, la réflexion va beaucoup plus loin, de manière accélérée si l'on en juge l'explosion éditoriale visible aux États-Unis, mais encore peu visible en France. La remise en cause de la guerre comme autre moyen de faire de la politique est de plus en plus vivace...

   

 

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1 décembre 2021 3 01 /12 /décembre /2021 16:30

     Stéphane TAILLAT, docteur en histoire militaire et études de défense (université Montpellier III) et chercheur au Centre de recherche des écoles de Coëtquidan, écrit sur les acteurs du processus stratégique, que les études stratégiques sont confrontées au double défi de rendre compte des postures adoptées par eux dans un environnement conflictuel et de déterminer les choix préférables dans un contexte précis. Disons entre parenthèses que cette problématique n'est que peu explorée, et que l'on préfère très souvent raisonner en termes de systèmes stratégiques, suivant le temps et l'espace (voir par exemple le Traité de Stratégie d'Hervé COUTEAU-BÉGARIE).

 

   Notre auteur distingue trois questionnements, sur les variables qui vont orienter les choix et les actions d'une part, sur le processus de prise de décision d'autre part, au sujet des dynamiques pesant sur l'évolution de la stratégie enfin.

- La première problématique renvoie au débat sur l'influence respective des facteurs liés à la structure ou aux caractéristiques des acteurs. La stratégie s'explique t-elle mieux par les contraintes systémiques, culturelles ou matérielles pesant sur les agents, ou par leurs logiques intrinsèques?

- La seconde concerne le choix et l'articulation entre les différents nivaux d'analyse. L'élaboration et la mise en oeuvre d'une stratégie donnée dépendent-elles plutôt de facteurs propres aux régimes politiques, de rivalités bureaucratique, de dynamiques organisationnelles, de relations politico-militaires ou bien encore de la personnalité des décideurs? Comment ces différents niveaux s'articulent-ils?

- La troisième s'intéresse plutôt aux aspects systémiques et probabilistes. Quelle est la part respective des choix d'un acteur ou de son adversaire, quelles dynamiques s'établissent par leur interaction, comme articuler les stratégies avec les conflits dans lesquels elles s'inscrivent, est-il possible d'élaborer des chaînes de causalité pour fonder une stratégie ou l'analyse rétrospective de celle-ci?

   Ces différents débats théoriques ainsi que leurs questionnements, hypothèses et résultats sont étroitement imbriqués. La combinaison des facteurs et des niveaux d'analyse est ainsi potentiellement plus fertile que les approches unidimensionnelles.

L'auteur suit la pensée de CLAUSEWITZ quant à l'articulation des pouvoirs civils et militaires. Le politique prime sur le militaire, mais le politique tient compte, par le jeu des passions et des probabilités, du terrain dans lequel agit le militaire, sans qu'on assiste - normalement - à une inversion de primauté.

C'est l'ampleur de la littérature qui oblige à un traitement successif de ces trois questionnements, dans le contexte toujours d'un conflit armé effectif ou potentiel. Nous suivons-là la logique du raisonnement tel que le présente Stéphane TAILLAT. Il examine successivement la Stratégie et structure du système international, le Processus de prise de décision et la Boite noire de l'État, et enfin la stratégie en tant que dynamique : contrôler les effets de la force.

A noter que le raisonnement de CROZIER concernant les positions de l'acteur dans un système, surtout utilisé en sociologie des organisations, est très peu utilisé pour comprendre le fonctionnement des organisations internationales (comme nous avons tenter de le faire avec l'ONU et la SDN) et encore moins les relations entre organismes nationaux.

  

Stratégie et structure du système international

   La tension entre les explications valorisant les caractéristiques endogènes des acteurs (visibles beaucoup dans les biographies d'"hommes célèbres"...) et celle insistant sur les contraintes extérieures se manifeste dans le débat agent/structure. Loin de la résumer, la focalisation sur la variable systémique en relations internationales en incarne cependant les principaux enjeux. Il s'agit de caractériser, selon toujours Stéphane TAILLAT, et d'expliquer les choix stratégiques en les déduisant de l'environnement des acteurs dans la mesure où celui-ci fonde en partie leurs attentes... La formulation la plus systématique provient des néoréalistes américains qui, à partir de Kenneth WALTZ, insistent sur la structure anarchique du système international et l'indifférenciation des unités politiques comme conditions premières du comportement des États. L'incertitude absolue née de l'état de nature (au sens de HOBBES) dans l'ordre international, en fixant la sécurité comme objectif commun, conditionne leur stratégie ; et non la pluralité de leurs valeurs et de leurs valeurs et de leurs régimes politiques. Si WALT en déduit que la stratégie par défaut est celle de l'équilibre (balancing), chaque État cherchant à contrebalancer la puissance des autres ou à obtenir des gains relatifs, d'autres (tel que Robert GILPIN ou Stéphane WALT) envisagent que des États choisissent au contraire le ralliement à une lus grande puissance (bandwagoning) sous certaines conditions (hégémonie sécurisante ou équilibre des menaces). Dans une formulation plus récente, John MEARSHEIMER déduit de la structure anarchique du système international le postulat que les États cherchent à maximiser leur puissance. Ceux-ci ne feront cependant le choix de la guerre qu'en dernier recours au bénéfice de stratégies indirectes ou d'usure et, confrontés à de potentiels agresseurs, préféreront toujours détourner la menace sur un autre État (buck-passing) plutôt que de contrebalancer cette dernière. De manière générale, ce qui fonde une autre stratégie, celle de l'offshore balancing par laquelle une grande puissance cherche à conserver l'équilibre entre ses rivaux situés sur un tout autre continent en entretenant leurs rivalités.

Cette dernière approche a dû prendre en compte des évolutions internes à la discipline. D'une part, le retour en grâce de l'approche libérale a mis de nouveau en lumière le caractère institutionnel de la structure (internationale, dans laquelle les acteurs ont des marges de manoeuvre plus ou moins importantes - faibles lors de l'hégémonie américaine pendant la guerre froide). L'irruption du constructivisme, d'autre part, contribue à faire prendre conscience que la structure résulte aussi des intérêts, des interactions et donc, des stratégies des acteurs. Une lecture relationnelle, intersubjective et plus conceptuelle de l'environnement politique international souligne aussi le rôle des identités et des relations d'autorité dans la délimitation des options et la prise de décision stratégique. L'étude des différentes décisions montre la part toujours importante prise par les différentes "boites noires" des États, même si les jeux à l'intérieur des organisations internationales les obligent à des positions de compromis, de collaboration. Faute de quoi, dans ces instances d'où peuvent partir quantité de forces et d'actions (de part leur poids), ces relations peuvent vite virer au conflit. Les différentes instances ont tendance, une fois fixé un objectif, à procéder par élimination des différentes options qui s'offrent à elles, sous la pression précisément des autres acteurs dans les mêmes instances internationales. Si leurs décisions sont constituées d'éléments bureaucratiques suivant une chaîne (quasi de commandement), suivant des intérêts qui se manifestent de bout en bout, maints responsables politiques tentent de contrôler des effets de la force déployée, et ce, de plus en plus. On l'a vu lors du déploiement des efforts, qu'ils soient civils ou militaires, dans les zones d'opérations visant à combattre les forces dites terroristes dans tout le Moyen-Orient, pris dans un sens large, depuis les attentats du 11 septembre 2001 jusqu'à aujourd'hui.

Comme l'écrit Stéphane TAILLAT, "l'analyse des acteurs et des processus stratégiques se trouve en première ligne des changements épistémologiques contemporains. le plus important d'entre eux est la prise de conscience de la prédominance de la corrélation sur la causalité. Alors que les sciences sociales et que la science politique se trouvent  modifiées dans leur rapport à la connaissance par la croissance exponentielle des données à traiter, les études stratégiques doivent nécessairement se tourner vers les probabilités si elles espèrent garder leur double aspect scientifique et prescriptif. Une seconde évolution est la réaffirmation de la primauté des conditions politiques comme moteur principal de la prise de décision et de la mise en oeuvre stratégiques. La tendance qui s'en dégage pour les stratégies contemporaines est le mise en lumière des difficultés du contrôle politique de la force et de ses effets. Toutefois, les obstacles à l'exécution d'une stratégie ne doivent pas être confondues avec le rejet de sa logique propre, ironique et paradoxale certes, mais également fondée sur des principes précis. En ce sens, la lecture et l'usage heuristique de la pensée de Clausewitz restent plus que jamais le point de départ pour envisager l'étude des guerres et l'analyse des stratégies. Enfin, la recherche actuelle trouve ses limites dans sa focalisation presque exclusive sur les États-Unis (ou les États occidentaux) comme sur l'analyse des entités étatiques."

 

Stéphane TAILLAT, Les acteurs du processus stratégique, dans Guerre et stratégie, Approches, concepts, PUF, 2015.

 

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20 octobre 2021 3 20 /10 /octobre /2021 13:06

    Le propos du livre du docteur en sciences politiques et enseignant à Sciences Po Paris, déjà auteur d'importants ouvrages, est tout simplement de savoir si l'on peut aujourd'hui encore gagner une guerre. Mettant en scène (fictivement) dans son Introduction Achille (la force), Ulysse (la ruse) et Hector (le témoin), dans un dialogue lors de la guerre de Troie, Gaïz MINASSIAN commence par indiquer pourquoi ce récit autour de cette guerre marque encore les esprits : parce que tout simplement ce récit parle de la guerre à un moment où précisément, le monde achéen est en train de changer. Le récit mobilise, aussi, les éléments essentiels de LA guerre en général, depuis 3 000 ans, autour des ressources qu'elle mobilise, autour des conditions de la Victoire, autour de ce qui est vécu par les combattants, autour des déconvenues de toutes les opérations militaires.

La "victoire", au-delà des chants autour des héros est un caméléon, une notion bien difficile à maitriser, tant les acteurs d'une guerre, de ses prémisses à ses conséquences, ont des perceptions bien différentes.

L'auteur se situe dans tout un courant récent qui prend pour objet cette victoire, sa conception, véritable défi théorique aux conséquences pratiques encore indiscernables. Dans l'histoire militaire, selon le professeur américain J. Boone BARTHOLOMEES, c'est le plus grand défi théorique pour les spécialistes de la guerre qui ne parviennent pas à la doter d'un cadre normatif universel.  (Theory of victory, dans Parameters, 38/2, été 2008). Remontant pourtant à l'Antiquité, cette expression atavique peine à convaincre encore plus aujourd'hui qu'hier. Si tant est qu'il y ait eu une guerre à bataille décisive, une guerre au vainqueur indéniable, à partir du sentiment de chacun des adversaires... rares sont ceux qui parviennent à rendre objective une victoire. Même chez les militaires, on a plutôt l'impression que la victoire est acquise... jusqu'à la prochaine guerre!  Mais le propos de MINASSIAN se focalise à notre époque contemporaine, époque qui selon lui et de nombreux autres auteurs, est marquée par un tournant civilisationnel, à l'image de celle des Achéens évoqués à l'ouverture. Il évoque dans sa longue introduction cette victoire dont les modalités semble de plus en plus échapper aux armées modernes.

   Il part de la définition donnée par Gabriella BLUM, en la complétant de considérations non militaires, pour mieux en cerner ses problématiques dans le monde actuel. En pratique, les "vainqueurs" de la seconde guerre mondiale s'inspirent du fait qu'une "victoire" précisément n'est acquise qu'avec le consentement inclusif des "vaincus"(et en préparant l'avenir avec eux), à l'inverse du sentiment de la "victoire", habituel de l'Antiquité à nos jours, lequel n'existe que par la négation de l'adversaire (cette "victoire totale", notamment après la première guerre mondiale, qui prépare la seconde...). Pour notre auteur, la pensée stratégique n'est plus vraiment sortie de cette double acception de la victoire, où gagner la guerre n'est possible qu'en gagnant la paix. Pour le colonel et professeur Richard HOBBS, il est normal que "gagner la paix" est très aléatoire, car "la victoire n'est qu'un mythe, elle ne peut être que relative" (The myth of victory : What is victory, Boulder, Colorado, Westview Press, 1979). Mythique, la victoire n'existe que si ce sentiment se prolonge dans la postérité.     

Pour le politologue Bertrand BADIE, la victoire soulève un problème nodal qui n'a pas été apprécié à sa juste valeur. La proclamation de la victoire militaire déjà n'est presque jamais partagée chez tous les acteurs d'un conflit armé. Si elle fait l'objet de liesses populaires puis de commémorations, elle est toujours contestée de manière interne (chez le vainqueur) par les rivaux et de manière externe (chez le vaincu) par les adversaires, même si elle se solde immédiatement par des cessions de territoires et des acceptations de tributs. Autant dire qu'il ne s'agit pas simplement d'un flou sémantique ; les faits tordent souvent les représentations, surtout immédiates. Pire, de nos jours, le question "peut-on gagner la guerre?" "se glisse dans (une) nouvelle configuration des rapports de force  et prend un sens encore plus aigu en raison de deux facteurs d'explication complémentaires."

Ces deux facteurs d'explication, et laissons-là l'auteur s'exprimer, sont d'ordre l'un structuraliste et l'autre fonctionnaliste. "Le premier, d'approche structuraliste, se fonde sur une lente rupture de l'histoire d'un monde passé de la confrontation entre les nations à la coexistence entre les sociétés, selon l'expression de Bertrand Badie. L'ensemble des concepts et des domaines d'activité, à commencer par le système inter-étatique, les relations internationales et donc la guerre, subit ces bouleversements dans lesquels la conflictualité change de nature. Sous le poids des normes internationales toujours plus contestées, d'un monde décloisonné toujours plus fuyant, d'une coopération économique internationale toujours plus fluide et d'une impuissance des États toujours plus frappante face aux nouveaux enjeux globaux, les conflits interétatiques se réduisent et cèdent leur place aux "conflits extractions sociales". Ce passage de l'international à l'intersocial enrichit la grammaire de la violence, relativise la puissance, procure de nouveaux moyens aux plus faibles et revisite les notions de victoire militaire et politique. Cette expansion de la sphère publique internationale, explique le politologue Guillaume Devin, a acquis une place plus grande encore. Tout cet appareil qui consiste à être évalué sur la sphère mondiale, à être mis en demeure de se justifier et à être plus ou moins contrôlé, pèse sur le dénouement des crises et des guerres. Par ailleurs, la puissance étant désormais plus dispersée, éclatée ou affaiblie, même les petits ont des capacités de nuisance telles qu'une victoire militaire sur eux se révèle très coûteuse politiquement. Ainsi, si les guerres interétatiques sont en net recul - cela ne signifie pas qu'elles ne peuvent plus resurgir - elles n'ont pas automatiquement entrainé une progression de la paix ou favorisé la création d'un monde moins violent. Au contraire, la prolifération des guerres infraétatiques, notamment dans les États faillis, a déplacé le centre de gravité des conflits. D'espaces pauvres, marginalisés et ruraux, les théâtres de feu et de sang gagnent désormais les pays riches et les milieux urbains. Ceci accélère la bellicisation des sociétés, la contagion de guerres sans front et la planétarisation de la violence."

"Cet affolement du monde renvoie à un second facteur, d'approche fonctionnaliste cette fois-ci, mais résultant du premier. Parce qu'elle concerne toute l'humanité, la question "gagner une guerre" ne connait ni hymne ni frontière. Elle investit l'ensemble du système international, s'installe dans tous les creux de l'espace mondial et le bouscule jusqu'aux entrailles, comme si dans ce monde multidimensionnel et interconnecté, l'idée de gagner une guerre pouvait se poser comme un référendum local, national, régional ou mondial dont l'intitulé serait de nature à avoir un effet préventif, répulsif ou dissuasif pour la paix. Dans ce monde ouvert, où les progrès de la mondialisation ont remis en question la centralité de l'État, l'histoire ne s'écrit plus avec la plume de la souveraineté trempée dans l'encrier de la puissance. L'humanité s'émancipe du poids des États sans s'en libérer totalement. Elle trouve dans l'autonomisation individuelle et des sociétés civiles mises en réseau de nouvelles sources de jouvence, sans atteindre encore pour autant un épanouissement absolu. De ces phénomènes d'attractions mondiales émergent de nouvelles solidarités sans frontières, mais aussi des préoccupations universelles, qui entrent en résonance de façon instantanée et renversent les symboles de l'ordre établi. Ainsi, dans ce monde globalisé, l'État est une enveloppe mais n'est plus le seul acteur de nos destinées? Chaque sujet d'actualité devient une forme de sondage à l'échelle mondiale, où l'individu, riche ou pauvre, urbain ou rural, du Nord comme du Sud, pianoté, navigue et "like" comme s'il fallait sans cesse convaincre, obtenir le plus de suffrages pour légitimer sa voie et se faire reconnaître en tant que tel. Le monde devient une vaste caisse de résonance, à l'image de l'icône de connexion du signal wifi Internet, où tous les entrepreneurs de paix comme de violence tentent leur chance de légitimation. Parmi ces compétitions, celle sous-tendue par la question "peut-on gagner une guerre" provoque le plus d'irritation, car la guerre est un prurit. Dès qu'on prononce son nom, chacun se met en branle. L'irruption devenant plus vigoureuse comme si depuis que l'humanité s'est autonomisée de l'État et l'individu de la norme, on prenait peu à peu nos distances avec ce qui nous façonnait jusque là : hiérarchies, valeurs, État."

   Dans d'épais chapitres faisant beaucoup appel à l'Histoire, MINASSIAN propose une autre grille de lecture des événements, bien éloignée de celle clamée à longueur de médias par des autorités officielles, et qui rejoint notre propre manière de penser.

 

   Gaïdz MINASSIAN, journaliste au journal Le Monde, expert international associé au CERI-Sciences Po, est aussi l'auteur d'autres ouvrages : L'Eurasie, au coeur de la sécurité mondiale, Rêve brisé des Arméniens, Zones Grises, Quand les États perdent le contrôle.

 

Gaïdz MINASSIAN, Les sentiers de la victoire, Peut-on encore gagner une guerre?, Passés/composés, 2020, 715 pages

 

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13 octobre 2021 3 13 /10 /octobre /2021 13:33

  Cette autre histoire de la stratégie, écrite par le docteur de l'EHESS Jean-Vincent HOLEINDRE, professeur de science politique à l'université de Poitiers et directeur scientifique de l'IRSEM (Institut de Recherche Stratégique de l'École Militaire), président par ailleurs de l'Association pour les études sur la guerre et la stratégie (AEGES), se situe dans un courant critique de la stratégie qui entend approcher celle-ci sur l'histoire longue et multiculturelle.

Scindé en trois grandes partie, Formation, Modernité et Devenir, l'ouvrage est écrit pour renouveler précisément l'histoire de la  stratégie, et pas seulement vue du côté occidental. L'auteur part, au-delà de leurs modalités pratiques, d'un modèle occidental de la guerre, façon HANSON (d'après son livre de la même expression, qu'il juge d'ailleurs contestable) et de  l'usage des ruses qui défient la volonté de trouver la "bataille décisive". Pour en contester la représentation de l'une comme de d'autre.

Dans l'historiographie occidentale, l'orientalisme militaire "relève d'une propagande politique dont les origines remontent à l'Antiquité. Lorsqu'il oppose la force "vertueuse" des Occidentaux et la ruse "perfide" des "Barbares", Hanson reproduit une opposition élaborée par les anciens Grecs, et surtout, par les Romains. Leur rejet déclaré de la ruse est le pendant d'une glorification de la force qui constitue un élément essentiel du discours de la "guerre juste" forgé au IIe siècle avant notre ère pour nourrir une ambition expansionniste. La dénonciation de la ruse ennemie apparaît comme un élément de ce discours, qui agit comme un puissant instrument de légitimation de la force (nous dirions de la violence)." L'auteur veut mettre en lumière les origines et les implications de ce discours afin de mettre en perspective la situation stratégique contemporaine, marquée par des guerres dites asymétriques opposant des armées "régulières" à des groupes armés "insurgés, "terroristes" ou "rebelles". En fait, les armées nationales développent, à travers l'histoire, des cultures militaires diverses liant plusieurs paramètres politiques, sociaux et géographiques. Qui mêlent la ruse et la force. Tout en voulant détailler ce qui relève de la force et de la ruse dans les pratiques militaires, il fait apparaitre que l'Orient "si tant que cette notion ait un sens", n'est pas plus une civilisation de la ruse que l'Occident n'est une civilisation de la force. Il convient d'identifier historiquement et conceptuellement ces problèmes plutôt que de postuler d'emblée des différences culturelles conduisant invariablement les armées à choisir la force contre la ruse (ou l'inverse). Il s'agit de saisir la circulation complexe des concepts et des questionnements dans l'histoire, selon des logiques de situations et d'opportunités qui orientent les choix stratégiques. Tout en refusant de partir d'abord d'une logique de la force (et inversement).

l'auteur veut suivre une généalogie - tout en analysant les sources - qui permette de comprendre ces logiques et leur circulation. Aussi la première partie porte sur la formation de la stratégie dans le contexte antique (Rome et le monde judéo-chrétien), la deuxième sur la modernité (à partir de MACHIAVEL jusqu'à CLAUSEWITZ, et la troisième sur le devenir de la ruse et de la force dans les conflits contemporains.

   La plus forte originalité de l'ouvrage se concentre - préparée par les deux premières parties - sur ce devenir. "L'enjeu n'est plus seulement de confronter les sources théoriques à la réalité historique, il est d'interpréter l'histoire contemporaine de la guerre au regard des schémas stratégiques dont les chefs de guerre héritent ou qu'ils élaborent, et en fonction de la grille d'analyse qui a été forgée. L'histoire récente est divisée en trois séquences : les deux guerres mondiales, qui voient la ruse et la force se combiner dans une logique de guerre totale et d'ascension aux extrêmes ; la guerre froide où plane l'ombre d'Achille à travers la bomba atomique et où la ruse prend la forme du bluff et de l'espionnage, dans le contexte de la dissuasion nucléaire ; la période actuelle marquée, depuis les attentats du 11 septembre 2001, par le regain des conflits asymétriques et du terrorisme, où la ruse du faible vient mettre en échec la force des grandes puissances occidentales. L'auteur propose donc une grille de lectures où peut-être le récent échec des États-Unis en Afghanistan (mais sans est-elle plus générale dans tout le Moyen-Orient) peut devenir intelligible.

Sans doute (en regard de l'ouvrage et de notre point de vue) la meilleure ruse du terrorisme est-elle de se faire passer pour une menace de type militaire. Il aurait sans doute été plus avisé de le prendre pour une entreprise criminelle, de le détacher de sa phraséologie combattante religieuse et de le traiter d'une manière policière. Le prendre au mot, tiré d'une ruse calculée, était peut-être de tomber dans un piège.

   En tout cas, voilà un ouvrage qui permet de prendre les questions de guerre et de paix sous un autre angle que celui présenté par les médias de manière générale, et singulièrement les questions bien actuelles des conflits asymétriques. Son propos rejoint celui d'une autre ouvrage, plus global, sur la possibilité de gagner les guerres, que nous présentons ensuite...

 

Jean-Vincent HOLEINDRE, La ruse et la force, Une autre histoire de la stratégie, Perrin, 2017, 465 pages

 

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14 septembre 2021 2 14 /09 /septembre /2021 16:49

    Jeremy KUZMAROV, spécialiste de la politique étrangère et de l'histoire contemporaine des États-Unis et John MARCIANO, professeur émérite de la State University of New York à Cortland entendent ici écrire une contre-histoire de la guerre froide, loin de l'hystérisation médiatique des relations Etats-Unis-Russie. Rompant avec une historiographie trop répandue, ils prennent une certaine hauteur pour livrer, comme le sous-titre de leur livre l'indique, une histoire des États-Unis face à la Russie de 1917 à nos jours. S'ils partent de manière générale de la naissance de l'URSS, ils évoquent leurs relations bien avant, aux différentes tentatives des États-Unis de s'accaparer des territoires auparavant sous l'influence russe.

  Plutôt qu'une histoire de la guerre froide à la manière de celle d'André FONTAINE, les auteurs préfèrent l'aborder par thème, après un chapitre consacré à "l'hystérie antirusse dans la propagande et dans les faits" en examinant pour commencer des accusations contre la Russie de Vladimir POUTINE, parues dans le New York Times, alléguant en 2016, des menées d'un impérialisme russe. L'historiographie, comme la presse aux États-Unis  fourmille de fausses informations, souvent alarmistes, qui opèrent un double effet : l'occultation des véritables opérations américaines et la vision déformée de ce qui se passe en Russie. La propagande russe n'arrange rien, souvent très maladroite. De la chute de l'URSS à aujourd'hui, les deux auteurs estiment rien de moins que les États-Unis ont refusé un consensus bipartite et provoqué la nouvelle guerre froide.

Précisément dans le deuxième chapitre de leur livre qui en compte en tout 6, ils exhument les agissements des Américains à l'origine de la guerre froide, dès la fin des années 1910. Au fil des chapitres - Provoquer la confrontation. Les États-Unis et les origines de la guerre froide (années 1940, Seconde guerre mondiale) - La guerre froide et les coups portés à la démocratie états-unienne (complexe militaro-industriel - Truman, le maccarthysme et la répression intérieure - Une guerre menée contre les pays du Sud : La guerre froide dans le Tiers monde (guerre de Corée, guerre du Vietnam, Rambo Ragan), on assiste à un procès à charge, qui aurait au minimum été plus crédible si l'on avait mis en regard les manoeuvres soviétiques puis russes.

  Avec les notes abondantes qui couvrent presque le tiers du livre, le lecteur pourra se faire une meilleure idée des faits et des représentations courantes aux États-Unis. Les auteurs ont au moins le mérite d'éveiller le lecteur sur le gouffre qui sépare les réalités aux justifications de nombreuses entreprises militaires ou civiles, à l'intérieur ou à l'extérieur des administrations successives des États-Unis. Et sur la nature de l'impérialisme américain. Souvent, ces administrations ont agi plus à partir de représentations erronées des intentions et des réalisations soviétiques. Dans le monde soviétique, puis russe, comme dans le monde américain, on continue à agir selon des rumeurs. Et les services de "renseignement", dans l'un et l'autre camp alimentent (ne serait-ce que par la volonté de rendre opaques bien des agissements et des réalités) des paranoïa collectives.

On pourra regretter que les événements commentés fassent surtout partie des décennies 1950-1990, et que les auteurs n'approfondissent pas au-delà. En se centrant complètement sur les États-Unis, ils n'évitent pas le reproche d'avoir élaboré un ouvrage, certes critique, mais à sens unique, le faisant du coup apparaître, à l'inverse de nombreux ouvrages qui renouvellent profondément toute l'historiographie des relations internationales, comme un livre engagé, trop engagé, à la limite d'une certaine propagande.

Restituons l'esprit des auteurs en reproduisant ici une partie de leur conclusion, Éviter une troisième guerre mondiale : "Aujourd'hui comme durant la guerre froide, la campagne de calomnie contre la Russie convient très bien au programme politique de l'élite. Elle est conçue pour détourner l'attention du public de tous nos problèmes nationaux  en faisant d'un pays étrangers notre bouc émissaire, suscitant la perspective d'une menace militaire et sécuritaire qui peut servir à mobiliser le soutien public en faveur de budgets et d'interventions militaires accrus. Des stratèges impérialistes comme le défunt Zbigniew Brzezinski ont longtemps soutenu que le contrôle de l'Eurasie et ses riches ressources en pétrole et en gaz était capital pour la domination mondiale. L'histoire de la guerre froide nous montre les terribles conséquences qu'il y a à tenter de diriger le monde par la force, et toute l'arrogance aux coeur de l'affirmation "le monde nous appartient". Nous pensons qu'il est désormais impératif de tirer les leçons de l'histoire que nous avons racontée dans ce livre, et de résister à la propagande nous conduisant à une nouvelle confrontation dangereuse qui menace à la sécurité et la paix mondiales. Nous devons nous éduquer et engager nos concitoyens, particulièrement les jeunes, et développer des programmes alternatifs qui peuvent nous aider à préserver l'avenir de ces derniers, alors que les États-Unis commencent à craquer après toutes ces années de conquêtes impériales. (...)".

Jeremy KUZMAROV et John MARCIANO, Guerres froides. Les états-Unis face à la Russie de 1917 à nos jours, Éditions critiques, 2020, 310 pages

 

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10 septembre 2021 5 10 /09 /septembre /2021 12:51

   Le Tour de France, chaque année depuis longtemps s'organise, se déroule, pour donner le résultat à la fois d'un spectacle et d'une compétition sportive. Malgré tous les conflits que cela suppose - et on ne pense pas d'abord à la compétition entre cyclistes - la coopération entre plusieurs types d'acteurs donne toujours ce beau résultat. Aux yeux des spectateurs et des visionneurs (par la télévision ou par Internet), ce n'est que défilé de vélos et de maillots. Pourtant l'histoire du Tour de France montre que bien des conflits s'expriment, mais ces spectateurs n'y voient que du feu, si bien intégrés qu'ils sont dans l'orchestration de cet événement aussi connu que le football en Europe et dans le monde. Après les Jeux Olympiques d'été et la Coupe du monde du football, le Tour de France est l'épreuve sportive la plus connue dans le monde entier.

 

La perception des conflits

    On a déjà évoqué le sport en général comme résultante de bien des conflits - bien loin de cet "esprit sportif" tant vanté. Il est intéressant de détailler le cas de cette épreuve cycliste comme creuset de coopérations/conflits.

    C'est pratiquement à front renversé que le grand public peut avoir conscience de ces conflits, à moins de s'y intéresser sur le fond. Si la compétition entre les cyclistes est si spectaculaire du départ à l'arrivée, sur la route plate (course contre la montre) et sur les cols tourmentés (endurance et esprit d'équipe dans le peloton), (pour prendre un exemple, la rivalité ANQUETIL-POULIDOR des années 1960), focalise l'attention ; c'est pourtant l'aspect le moins important du Tour de France.

Des enjeux idéologiques et économiques bien plus importants s'y jouent, sans compter l'existence d'une véritable lutte des classes à l'intérieur des pelotons, entre leaders et soutiens, sans compter également un véritable rapport de forces entre organisateurs de la course et participants directs, qui rejaillit sur le contenu même de la course.

On a là un faisceau de conflits, qui, des origines jusqu'à aujourd'hui, influe de manière opaque pour le grand public, sur le tracé, la longueur, la durée et sur nature même... des épreuves, bref sur tout ce qui fait le spectacle-Tour de France. En fait, le spectacle lui-même n'intéresse les organisateurs qu'à condition qu'il serve leurs intérêts et cela sur plusieurs plans : financiers, idéologiques, sociétaux...

 

Conflits économiques

- d'abord, aux origines, les aspects économiques qui déterminent la naissance des médias écrits en France. C'est dans un contexte de développement du sport cycliste sous l'impulsion des organes de presse spécialisés  (du Petit journal au Vélo) qu'est créé en 1903 le Tour de France. Suivant plusieurs courses cyclistes plus restreinte, ce tour de France est organisé par le journal L'Auto, dirigé par Henri DESGRANGE, afin de relancer les ventes du quotidien  et affaiblir son concurrent, Le Vélo. Dès sa première édition, l'épreuve connait un certain succès et se voit reconduire l'année suivant. Malgré des accusations de tricherie envers certains coureurs ou des modifications fréquentes du règlement vivement critiquées, comme la mise en place d'un classement par points à défaut d'un classement général au temps (à la guerre comme à la guerre, sur le terrain comme entre rivaux économiques) entre 1905 et 1912, le Tour de France devient peu à peu l'un des événements sportifs les plus populaires en France et dans le monde.

L'opposition entre Pierre GIFFARD et le comte de DION, sur fond de développement de l'industrie du cycle et de l'automobile, qui bataillent à travers leurs clubs et leurs journaux (entre autres Le Vélo et L'Auto-Vélo)  se trouve au coeur de la naissance du Tour de France. Et jusqu'à 1914, celui-ci mobilise tout un petit monde qui le popularise, le prépare chaque année, le suit dans ses péripéties (surtout les accidents...), le vante dans ses performances, au rythme de la croissance des véhicules automobiles et des bicyclettes (et plus, des cycles à plus de deux roues...). La guerre interrompt net cette dynamique, non seulement en faisant des trous dans les pelotons - L'Auto continue de livrer à ce sujet des articles depuis le front - mais aussi de par des destructions multiples.

 

Conflits idéologiques

- aux origines aussi, et avec toute la virulence de ce temps, depuis les dreyfusards et les anti-dreyfusards parmi lesquels se retrouvent les promoteurs du vélo à travers leurs journaux jusqu'à la rengaine nationaliste de tous ceux qui veulent la revanche sur la défaite de 1870. De la "préhistoire" du Tour, où la presse du cycle alimente les tensions pendant l'affaire Dreyfus, aux premières éditions où la lutte autour du règlement de la course et le parcours - qui s'étend de plus en plus - fait rage, jamais les préoccupations idéologiques ne l'ont quitté.

A partir de 1905, à l'initiative d'Alphonse STEINÈS, un collaborateur de DESGRANGE, le Tour se rapproche de ses frontières, jusqu'à former un "chemin de ronde", un "encerclement processionnel du pays qui manifeste ostentatoirement les valeurs de la France moderne et industrielle, le dynamisme et la santé éclatante de la jeunesse. Il devient un symbole de la vitesse et de la modernité et contribue à l'appropriation symbolique du territoire national pour la majorité des Français ruraux qui, confinés dans leurs régions, son "prisonniers de la lenteurs". Le Tour dessine la France et se veut "militant", une attention particulière étant portée à l'Alsace-Lorraine, annexée par l'Empire allemand en 1871. Les escales du Tour en terres allemandes, avec l'assentiment des autorités, sont l'occasion pour les populations locales d'exprimer leur sentiment nationaliste. Lorsque les relations franco-allemandes se dégradent, notamment à partir de 1911, GUILLAUME II empêche le Tour de France de déborder les frontières. La popularité du Tour s'accroît dans cette période, rapidement tant chez les sportifs (aristocrates et bourgeois mécanisés) que chez les passionnés présents au bord de la route. Le public populaire y trouve un prolongement des fêtes du 14 juillet et un bon mobile pour célébrer les valeurs républicaines, l'État soutenant l'organisation du tour (et ce jusqu'aux années 1950).

   Lorsque le Tour reprend en 1919, il s'inscrit dans un mouvement de "cyclisme de commémoration", à l'image d'autres courses organisées en cette année suivant le conflit mondiale. Les constructeurs de cycle, n'étant pas en mesure de mettre sur pied des équipes compétitives face au manque de pneumatiques et d'accessoires, acceptent l'idée d'Alphonse BAUGÉ de se regrouper dans un consortium sous le nom de "La Sportive". Seuls onze concurrents terminent ce Tour rendu difficile par les routes endommagées ou peu entretenues pendant le conflit mondial. Les premières éditions d'après-guerre ne rencontrent pas le même succès que celles d'avant-guerre, les esprits étant plus préoccupés par le redressement du pays. Si avant la Grande Guerre, l'heure était à l'humeur cocardière et nationaliste, les dégâts de la guerre et l'ampleur des destructions morales et physiques font qu'elles ne sont plus de mise.  Et d'ailleurs, d'autres enjeux, sociaux, commencent à pénétrer la réalité du Tour de France, même si c'est pas le biais de rivalités chez les organisateurs...

 

Conflits sociaux.

  L'emprise d'Henri DESGRANGE sur la course n'est pas appréciée de tous, elle est même une cause de la dégradation de l'image du Tour de France à la fin des années 1920. En 1924, les frères Francis et Henri PÉLISSIER abandonnent pour protester contre un règlement jugé trop sévère. Ils se livrent au journaliste Albert LONDRES, qui couvre le Tour pour Le Petit Journal. Ils lui décrivent les difficultés et la souffrance des coureurs du Tours de France, accentuant le côté dramatique de l'épreuve. En titrant son article "Les Forçats de la route", Albert LONDRES rend cette expression qu'elle véhicule durablement populaire et fait découvrir au public une réalité peu connue. Henri PÉLISSIER élargit l'audience de sa protestation contre Henri DESGRANGE et son règlement trop strict en envoyant à différents journaux. L'Humanité s'en saisit et suit pour la première fois le Tour de France. Par quelles voies la lutte des classes ne se fait pas entendre?...

Dans la foulée, DESGRANGE invente une nouvelle formule : lors des étapes de plaine, les équipes s'élancent séparément. Mais le spectateurs ne comprennent pas l'enjeu et le déroulement de cette course.  En 1928, il met en oeuvre une nouvelle idée : chaque équipe est autorisée à faire appel à trois remplaçants après les Pyrénées afin de leur permettre de concurrencer l'équipe Alcyon qui domine la course. En d'autres occasions, DESGRANGE renonce à son idéal sportif pour maintenir l'intérêt de la course. Il paie par exemple des coureurs pour qu'ils accélèrent lorsqu'il estime que le peloton est trop lent.

 

Conflits nationaux

Afin de maintenir l'intérêt du public, Henri DESGRANGE décide de modifieer en profondeur son règlement et bouleverse le mode de participation au Tour de France. Les marques de cycles sont supprimées pour laisser place aux équipes nationales. En contrepartie, L'Auto prend à sa charge les frais d'hébergement, de nourriture, de matériel, de soins et de massages pour les coureurs. Désormais ces derniers contractent directement avec le Tour et sont tenus de signer une convention qui les lie à l'organisation de l'épreuve. Pour l'édition 1930, 5 équipes nationales regroupant 40 coureurs sont présentes : Allemagne, Belgique, Espagne, France et Italie. Les autres coureurs forment la catégorie des "touristes-routiers", qui courent tous à leurs frais et sont désormais sélectionnés... sous la direction d'Henri DESGRANGE, qui intervient ainsi directement dans la composition des pelotons. L'intention d'étendre à la dimension européenne le Tour va transformer peu à peu la tonalité du Tour, non dans l'esprit de la SDN, mais dans la participation du monde cycliste à la montée des nationalismes. L'adhésion du public, pas seulement français, à la formule des équipes nationales. Si en France, les victoires de l'équipe de France enthousiasment les spectateurs français et projettent l'image d'une France unie, les rivalités entre Français et Belges (ces derniers se retirant au cours de l'édition 1937), la propagande de l'Italie de MUSSOLINI, l'orchestration de polémiques (notamment à partir de 1936) par les catholiques et les communistes, la participation de Républicains espagnols (1937-1938), transforment le Tour en arène des conflits entre États et peuples.

 

Le Tour pris dans la Collaboration...

   Henri DESGRANDE envisageait dans l'atmosphère de la "drôle de guerre", une édition 1940. Mais il y renonce en raison des zones militaires inaccessibles à la course qui en réduisent le parcours et de la mise au service de l'effort de guerre de l'industrie du cycle. Son successeur à la direction de L'Auto, en août, Jacques GODDET, fuit à Lyon dans l'exode, tandis que Albert LEJEUNE, collaborateur convaincu, une fois l'armistice signé, vent le journal à Gerhard HIBBELEN, un proche de l'ambassade allemande à Paris, déjà propriétaire de nombreux journaux parisiens.

Pendant l'Occupation, les Allemands souhaitent que le Tour de France soit de nouveau organisé, afin de "rallier tout le peuple français" et de "légitimer leur pouvoir en autorisant à nouveau une grande manifestation publique, ce que Jacques GODDET refuse. Ce projet est confié au journal collaborationniste La France socialiste et à son chef des sports, Jean LEULLIOT, ancien journaliste de L'Auto et directeur de l'équipe de France pendant le Tour 1937. Jacques GODDET étant parvenue à interdire l'usage du nom "Tour de France",une course soutenue par le gouvernement de Vichy et appelée "Circuit de France" est disputée en septembre-octobre 1942, en sept étapes. Les industriels, déjà réticents avant, n'apportent pas leur soutien à La France socialiste et le Circuit de France n'est plus organisé. Pendant ce temps, Jacques GODDET entretient le souvenir du Tour de France (il crée en 1943 le Grand Prix du Tour de France )

A la Libération, L'Auto cesse de paraître (août 1944). Jacues GODDET, indirectement mis en cause  dans la raffle du Vel'd'Hiv car propriétaire de ce vélodrome, se voit reprocher d'avoir la parution de son journal, qui était retourné à Paris pour fonctionner sous contrôle allemand et de s'être montré passif à l'égard de l'occupant. On l'accuse également d'avoir inclus dans la rubrique "Savoir vite" de son quotidien des communiqués de propagande allemande.

Ceci raconté pour montrer que le sport - même de la part de ses dirigeants les moins en prise avec l'actualité des conflits, ne peut rester neutre. Si l'on magnifie le corps des coureurs et leurs performances, on ne saurait fermer les yeux sur ce qu'implique son fonctionnement dans la vie politique et idéologique du pays. A vouloir maintenir à tout prix un fonctionnement "normal" dans une période qui ne l'est pas, en regard du spectre collaboration-résistance, les membres des organisations sportives, ici le vélo, se prête à toutes les manoeuvres idéologiques.

 

Après la Libération

  La collaboration de toute une presse à l'occupant nazi, fait que de nombreux titres ne sont autorisés à paraitre de nouveau que courant 1946, Les journaux sportifs sont de nouveau autorisés à paraitre, mais Jacques GODDET lance un nouveau journal, L'Équipe, qui se veut à l'écart de la politique - entendre alors des conséquences de la collaboration. Même si des efforts veulent se concentrer sur ce pour beaucoup doit être un sport pour le sport, l'organisation du Tour de France fait l'objet d'une lutte intense entre les organes de presse proches des résistants communistes et des gaullistes.

Chacun, Sports, Miroir Sprint, Ce soire, Le Parisien libéré, l'Équipe, à coup d'organisations de sa propre épreuve cycliste, seul ou en collaboration, entend représenter un nouvel esprit sportif, celui-là même que Jacques GODDET présente dans ses colonne, quand en juin 1947 le Tour renaît : "Alors que notre pays, brisé par tant de dures années, supportant les convulsions qui le secouent, le Tour de France, cette grand fête populaire reprend sa place (...). Son existence même évoque intensément l'idée de de paix."

 

Pendant les Trente Glorieuse (1950-1970), un effort constant pour maintenir le Tour de France dans une situation "irréprochable" et dépourvue d'aspects conflictuels... même si les conflits politiques, économiques, idéologiques... sont toujours là!

     C'est pour contrer la concurrence d'autres courses (Course de la Paix d'Europe de l'Est notamment) que les organisateurs élargissent le territoire du Tour de France lors de l'édition 1954, où le Tour prend son départ d'Amsterdam. Avec le développement de la télévision qui arrive sur le Tour en 1948 et les transmissions en direct et retransmissions que ce dernier connait une popularisation durable. Cette diffusion du Tour à la télévision offre un nouveau support publicitaire (d'abord sur les maillots et les véhicules de la caravane) pour les produits dont la consommation se développe à cette époque. Le tour de France participe à l'évolution même des industries du cycle (qui décline), automobile et du cyclomoteur. Il constitue une sorte de résistance à l'invasion automobile, chose que les spectateurs du Tour ne perçoivent que peu.

La régularité des éditions, la multiplication des références culturelles au Tour, alors même que la situation financière des sociétés qui l'organise ou le supporte directement se dégrade, le Tour devient une vitrine mobile de cette société de consommation dans les années 1960. Pourtant, les loisirs faciles, les vacances, la société de consommation elle-même éloignent de plus en plus le public des courses cyclistes, pour lui de plus en plus synonymes d'un passé tourné vers l'effort. Le peloton français, qui subit la concurrence forte des autres équipes nationales qui se développent, est en difficulté. Des sponsors se retirent, au point qu'il ne reste plus que quatre équipes professionnels françaises en 1974 et que l'Union nationale des cyclistes professionnels crée un équipe de cyclistes ch^meurs afin que ceux-ci puissent continuer de courir.

Malgré sa situation d'idiot utile (promouvoir la société de consommation aux dépens de ses propres valeurs...), le tour de France parvient tout de même à se relancer au milieu des années 1970. Alors que les industries subissent la crise pétrolière, celle du cycle connait un nouvel essor. En partie grâce à une nouvelle mode partie de Californie au milieu des années 1960 et à l'émergence du mouvement écologique dans le monde occidental. En s'éloignant des grands axes de circulation pour aller à la rencontre de la France paysanne, le monde urbain étant couvert par le biais de la radio et de la télévision, le Tour de France suscite l'intérêt du secteur agricole en 1974. Le Tour, spectacle gratuit (en apparence, car il faut bien payer la publicité, la caravane, les aménagements nécessaires et les frais de circulation) et fête populaire, attire de nouveau la foule, par son côté fédérateur face à la crise économique et au changement de société. A la recherche de recettes supplémentaire, les organisateurs font sponsoriser le maillot pour la première fois en 1969 par les sociétés Le coq sportif et Virlux. Toute une dynamique s'instaure alors : sponsorisation (qui s'élargit à d'autres sociétés), popularisation (le tour devient l'événement indépassable de chaque été), commercialisation et sponsorisation...où les médias tiennent le plus grand rôle actif. Jusqu'à susciter l'attention du monde politique : Le président de la République Valéry Giscard D'ESTAING remet son maillot jaune. Toute une bataille souterraine dans l'organisation du Tour devient la règle : le tracé du parcours, l'équilibre entre traversée montante et traversée descendante du pays, la détermination des étapes-vitrines (stations balnéaires)... Le tournant commercial pris par le Tour est critiqué, mais il prend de plus en plus d'ampleur.

 

  Les années 1980 et 1990 : période d'internationalisation du Tour de France

La dynamique commerciale, certains diraient capitaliste, du Tour, au début des années 1980, amène à multiplier le nombre des coureurs (alors réduit à 7 équipes de l'Europe de l'Ouest) et celui des équipes nationales, pour faire participer les Américains, les Colombiens, les Européens de l'Est, malgré le regain de la guerre froide. Il faut attendre la chute du mur de Berlin, puis la fin du Pacte de Varsovie pour voir participer en nombre des coureurs de l'Europe de l'Est et durant les années 1990, des coureurs formés à l'Est qui brillent régulièrement dans le Tour. Parallèlement à la diversification significative des nationalités des coureurs, les nationalités des médias qui couvrent le Tour, l'internationalisent véritablement.

Cette période voit le Tour de France devenir une gigantesque machine économique. Son suivi médiatique, ses recettes et son budget croissent et sa place dans le cyclisme devient hégémonique. La stratégie des organisateurs, sous sa présentation de "modernisation" (très à la mode...) est de débarrasser le Tour de son image de "foire commerciale" et de s'appuyer sur un nombre restreint de sponsors plus importants, formant un "club de partenaires". Leur politique permet au Tour de tripler son budget  entre 1983 et 2003, grâce à une forte augmentation des droits télévisés et des recettes publicitaires. La Société du Tour de France devient en 1993, une filiale d'Amaury Sport Organisation, société qui entend monopoliser une grande partie des médias. Un Tour de France féminin est créé en 1984 dans cette stratégie d'ensemble, un surf sur les "conquêtes féminismes", une récupération commerciale de la libération des femmes... Mais celui n'est pas suffisamment rentable ; il disparait en 1989, faute de sponsors et de couverture médiatique.

  Le Tour de France devient si hégémonique, captant prestige et finances, faisant tomber toute concurrence de la part des Tour de Lombardie, d'Italie, d'Espagne. Tout ou presque - exit les valeurs sportives - est pensé, organisé en fonction du profit pour les organisateurs, l'État laissant bien entendu faire dans l'esprit libéral et néo-libéral. La grande masse des spectateurs et téléspectateurs ne s'y trompe pas : ce qui l'attire dans les transmissions et retransmissions, ce sont les paysages et les belles images. Ceux qui s'intéressent aux exploits des coureurs et au palmarès se réduisent peu à peu, aux imitateurs et aux suiveurs (sur la route) plus soucieux d'endurance que de performance et aux spectateurs sur le bord du parcours (si le beau temps est là...). Dans les années 2000, plusieurs affaires de dopage et plusieurs systèmes de triche mettent à jour la dérive du Tour de France, révèlent au grand public sa véritable nature.

 

Conflits économico-sportifs et... sociaux

    Le dopage est apparu dans le cyclisme dès la fin du XIXe siècle, surtout lors des courses de six jours et autres compétitions sur piste très populaires à l'époque. Jusqu'aux années 1950, il n'est pas un sujet d'inquiétude majeur et est traité de façon cursive ou humoristique, sur le même plan que d'autres triches (drôlatique, comme des raccourcis ou des empêchements de poursuivre la course). Les autorités médicales, sportives commencent à donner de la voix sur le dopage - malgré bien des tentatives de censure, envers les coureurs entre autres - durant les années 1950, lorsque plusieurs incidents (malaises, chutes) révèlent  la généralisation de pratiques dopantes. Il faut une loi votée en juin 1965 pour contraindre les autorités sportives - entendre les organisateurs du Tour pour réaliser des efforts de contrôle de l'usage des stimulants. Des contrôles systématiques sont mis en place à partir de 1968, ce qui entraine une véritable course entre usage de substances interdites et leur répression, tant les pressions économiques sont fortes. Au détriment souvent des coureurs eux-mêmes et de leur santé. Du coup, le Tour de France est régulièrement perturbé par un ou plusieurs cas de dopage, rendus visible par les contrôles, impliquant des substance interdites ou ne figurant pas sur la liste de l'Union cycliste international (alors qu'ils sont dans celle du Comité olympique international...), et des coureurs en tête du palmarès (le cas de Lance ARMSTRONG, remportant le Tour de 1999 à 2005 étant emblématique). Face au rythme de forçat imposé aux coureurs, dénoncé en d'autres temps, nombre de coureurs parlent, (notamment contre l'US Postal qui a mis en place un système de dopage sophistiqué permettant à ses coureurs de remporter les étapes, malgré les contrôles) mettant en relief nombre de conflits entre équipes, qui n'utilisent pas seulement l'entrainement sportif pour l'emporter.

  La crédibilité du Tour de France est constamment menacée, provoquant un renforcement de la lutte contre le dopage, mais laissant encore dans l'ombre la véritable exploitation des coureurs par les directions des équipes, ce capitalisme spécifique que l'on rencontre aussi par ailleurs dans le monde sportif.

Dans sa lutte contre les différentes formes de dopage, le Tour de France met en place dès 2016 un dispositif contre le dopage mécanique, système adapté aux montées et aux descentes du parcours. Mais la sophistication mise en place contre la sophistication du dopage indique bien que des responsables, poussés par la dynamique de compétition économique plus que sportive, n'abandonnent pas des méthodes qui vont à l'encontre des principes des fondateurs du Tour, auxquels il restait tout de même cet esprit qui l'a quitté. Le conflit économique entre organisateurs du Tour de France est bien plus important que le conflit-compétition entre équipes, qu'elles soient nationales ou privées (marques).

 

Roland BARTHES, Mythologies, Seuil, 1957. Fabien WILLE, Le Tour de France : Un modèle médiatique,  Villeneuve-d'Asq, Presses universitaires du Septentrion, 2003. Pierre LAGRUE, Le Tour de France : Reflet de l'histoire et de la société, L'Harmattan, 2004. Pierre CHANY et Thierry CAZENEUVE, La fabuleuse histoire du Tour de France, La Matinière, 2011. Jean-François MIGNOT, Histoire du Tour de France, La Découverte, 2014. Jean-Pierre de MONDENARD. Dopage : L'imposture des performances, Paris, Chiron, juin 2006. Albert LONDRES, Les forçats de la route et Tour de France, tour de souffrance, Paris, Le Serpent à plumes, réédition 1996.

 

 

 

 

 

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30 août 2021 1 30 /08 /août /2021 08:54

  Sous-titré L'écologie de Marx dans sa critique inachevée du capital, l'ouvrage de Kohei SAÏTO, maitre de conférences en économie politique à l'Université d'Osaka au Japon, fait partie de l'édition d'un ensemble d'ouvrages réévaluant l'apport du marxisme, sous l'éclairage de nombreux écrits jusqu'à notre période inédits. L'auteur entend évaluer une "écologie de Marx", perçue pendant des décennies comme un oxymore, tant l'approche productiviste a été dominante de la part des continuateurs du co-fondateur du marxisme.

"Tant, écrit-il, l'hypothèse maxienne d'une croissance économique et technologique illimitée que le prosélytisme en faveur d'une maîtrise absolue de la nature paraissaient strictement antagoniques à toute discussion sérieuse concernant le stock limité des ressources naturelles et les sollicitations excessives subies par l'écosphère. Dans les années 1970, alors que les sociétés occidentales commençaient à se rendre compte que divers problèmes écologiques faisaient courir des risques sérieux à la civilisation humaines, Horst Kurnitzky reprochait à Marx de "refuser de voir le caractère destructeur présent dès les origines dans les sciences de la nature et l'industrie", le fondateur du socialisme se situant encore "dans la continuité de l'entreprise bourgeoise visant à une domination achevée de la nature" (1970, Versuch über Gebrauchsvert : Zut Kultur des Imperialismus, Berlin, Klaus Wagenbach). John Passmore souscrivait à la critique et affirmait même dans Man's Responsability for Nature : "Rien, dans le domaine de l'éconologie ne pourrait être plus pernicieux que la doctrine hégéliano-marxiste" (1974, Londres, Argument).

    Reprenant à grand frais une partie importante de l'oeuvre de Karl MARX et Friedrich ENGELS, notamment les cahiers publiés pour la première fois de lecture de Marx consacrés aux sciences de la nature, Kohei SAÏTO entend éclairer leur véritable démarche. Sa contribution a pour but essentiel de présenter systématiquement la critique écologique de MARX comme un moment indispensable de son système économique. Il défend l'idée que le vrai but de la critique marxienne de l'économie politique ne peut être correctement et véritablement compris si on néglige l'aspect écologique. L'analyse écologique de MARX n'est pas seulement de sa manière de voir le socialisme, elle propose aussi un solide point d'appui pour la critique de la destruction capitaliste de l'environnement à l'échelle mondiales. C'est là qu'apparait, selon l'auteur, une actualité de la théorie de MARX. S'il a été plutôt "prométhéen" au début, dans le développement de sa pensée, après l'étude d'ouvrages portant sur les sciences de la nature, tend vers la compréhension du problème de la destruction de la nature en tant qu'elle constitue une limite à la valorisation capitaliste. Il y a dans le troisième Livre du Capital, reconstitué par ENGELS,  un certain nombre d'éléments dans ce sens. Et d'un autre côté, un certain nombre de motifs importants de sa théorie écologique sont déjà présents dans les Manuscrits de Paris, où dès 1844, MARX voit dans la relation entre l'être humain et la nature une question centrale de sa théorie de l'aliénation. Pour lui, la rupture radicale de l'unité primitive entre l'être humain et la nature est à l'origine de la vie aliénée moderne, et il lui opposer l'idée émancipatrice de la réunification de l'humanité et de la nature sous la formule "humanisme = naturalisme.

Dans L'idéologie allemande, comme l'écrit notre auteur dans son Introduction à l'ouvrage, Marx reconnut cependant qu'il ne suffisait pas d'opposer simplement une "idée" philosophique à la réalité aliénée. "Ayant, écrit-il toujours,  dans la foulée pris congé de la philosophie feuerbachienne, Marx a alors de plus en plus tendance à définir la relation entre humanité et nature en recourant à un concept physiologique, celui de "métabolisme", et il commence à critiquer "le trouble" de ce métabolisme comme contradiction du capitalisme. Le concept de métabolisme livre donc un fil conducteur pour toute la recherche concernant son écologie. Il retrace l'histoire du concept et montre comment il apparait pour la première fois chez Marx dans les Cahiers londoniens - auxquels on a prêté peu d'attention - et s'approfondit dans les Manuscrits de 1857-1858 (Grundrisse). Avec ce concept de métabolisme, Marx appréhende une condition naturelle générale et transhistorique de la production humaine, mais à laquelle, dans le système moderne, l'élargissement de la sphère de production capitaliste et l'augmentation de la productivité font subir des modifications qui sont plus radicales qu'elles ne l'ont jamais été. Mars analyse de quelle manière la dynamique spécifiquement capitaliste de la production au service de l'accumulation du capital construit un rapport très spécial entre les êtres humains à leur environnement et entraîne toute une série de dysharmonies et de décalages dans la nature elle-même. La contribution historique de Marx à la question de l'"écologie", c'est l'appréhension de cette spécifité historique du rapport humanité-nature sous le capitalisme."

   Se situant dans le courant de l'édition MEGA 2 des oeuvres de Marx, livrée depuis 2012, que l'on peut retrouver sur Internet, Kohei SAÏTO recherche dans son travail inachevé les éléments d'une véritable critique écologique du système capitaliste. Ce n'est sans doute pas la seule étude sur une écologie marxiste ou marxienne, mais ce livre, rédigé en allemand et traduit par Gérard BILLY, qui a valu à son auteur le prix en mémoire d'Isaac et Tamara DEUTSCHER en 2018, en est une réalisation des plus récentes et des plus complètes.

Kohei SAÏTO, La nature contre le capital, L'écologie de Marx dans sa critique inachevée du capital, M/page2/Syllepse, 2021, 350 pages.

 

 

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12 juillet 2021 1 12 /07 /juillet /2021 11:26

  La série norvégienne de 2015 en 3 saisons, dont 2 accessibles en Français, est un thriller politique imaginé par le maitre du polar norvégien Jo NESSO. Elle se veut une relation des réactions - collaborations et résistances - suscitées dans une société moderne par l'invasion venue d'un pays plus puissant.

    Ayant décidé de stopper l'exploitation de son pétrole, la Norvège est envahie "pacifiquement" par la Russie, avec la bénédiction de l'Union européenne. Dans le pays occupé, le chaos menace. La population est dévorée par la peur de la guerre. Collaboration aveugle (de la part des dirigeants) ou résistance sanglante (notamment par des éléments de l'armée) sont les deux extrêmes dans une zone grise ou chacun cherche des marques. Comment faire confiance et à qui? Les scénaristes et les réalisateurs de cette fiction explorent les convulsions d'un nation européenne en crise et bousculent toutes les conventions du genre.

   Bien entendu, l'ambassade de Russie en Norvège a protesté contre la diffusion de la série, même si ses auteurs disent avoir choisi ce contexte seulement en fonction de l'actualité : l'invasion de la Crimée par la Russie, possible prélude d'une nouvelle guerre froide. C'est surtout l'arrière fond de la crise climatique qui les intéresse en même temps que cette interrogation sur les réactions d'une population en arrière-fond. C'est parce que les dirigeants danois remettent en cause le modèle pétrolier que les oligarques russes et européens réagissent en laissant faire la Russie. Si la première saison met bien en relief ce contexte (centrale au thorium contre pétrole), la deuxième met plutôt en avant les méandres politiciennes de la situation. Nous n'avons pas visionné la troisième saison, pour donner un sentiment définitif sur la série.

   La série n'a pas connu un énorme succès à l'audience, alors qu'elle est une des séries norvégiennes les plus coûteuses produites ces dernières années, et en novembre 2017, la chaîne de télévision TV2 hésitait à donner son feu vert pour une troisième saison.

   Diffusée tout de même dans une dizaine de pays (sur ARTE en France), renouvelé en février 2018 pour cette troisième saison, elle figure parmi les séries nordiques n'hésitant pas à s'attaquer à des problèmes contemporains avec une vision critique du monde politique.

 

Occupied (Okkupert), réalisation Erik SKJOLDBJAERG, John Andreas ANDERSON, Pâl SLETAUNE, Erik Richter STRAND et Eva SORHAUG, Production Yellow Bird Norway, Gétévé Productions, épisodes de 45 minutes, 18 épisodes pour les deux premières saisons, diffusion en 2015.

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