Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
3 janvier 2021 7 03 /01 /janvier /2021 08:25

     Comme le rappellent David HIEZ, professeur de droit civil à l'Université du Luxembourg et Bruno VALLALBA, maitre de conférences en sciences politiques à l'Institut d'Études Politiques de Lille, on attribue traditionnellement à Étienne de La BOÉTIE d'avoir posé les bases d'une réflexion sur les conditions d'existence de la double contrainte de l'obéissance et du commandement. Notamment dans son célèbre Discours de la servitude volontaire, son analyse repose sur une caractéristique fondamentale de l'acte d'obéissance : la capacité du sujet à participer à son propre asservissement. Même si d'autres avant lui avaient écrit sur la complexité des relations entre acteurs participant à cette réflexion; le contexte socio-politique et juridique de ces analyses sont marquée par la primauté des relations de commandement, où la figure de l'autorité s'impose comme une évidence face au Sujet ; dans ces conditions, n'ayant que peu de choses à voir avec une quelconque distribution égalitaire dans l'accès et l'exercice du pouvoir, la relation d'obéissance trouve sa légitimité dans la nécessité d'organiser une vie collective plus ou moins pacifiée.

Si en Occident, la philosophie des lumières contribue pleinement à modifier une telle relation, suivant en cela bien des traditions minoritaires de contestation de l'autorité (qui existent au moins depuis les démêlés entre peuple et royauté depuis le Moyen-Âge, en témoignent les différentes "chartes" arrachées relativement tôt au pouvoir royal en Angleterre par exemple), de par le monde ces relations d'autorité perdurent et parfois de manière solides. Les classes intellectuelles européennes et états-uniennes par exemple ont de la difficulté de se représenter la prégnance dans le monde de telles relations.

En fait, il faut se souvenir que très tôt, la notion d'injustice légitime, donc le droit de désobéir à certaines lois, centrale chez les théoriciens de la désobéissance civile, est héritée de la doctrine jurisnaturaliste. En distinguant le droit positif du droit naturel, et en définissant ce dernier comme étant conforme à la justice, ARISTOTE a donné naissance à la notion de "loi injuste" (Politiques, III), définie comme une loi positive dont la finalité est contraire au droit naturel. (Manuel CERVERA-MARZAL)

 

Le scandale de l'obéissance

     Pour en revenir à Étienne de la BOÉTIE, qui pense alors sur un terreau déjà bien exploré, la désobéissance civile, qui n'est réellement théorisée qu'avec THOREAU, puis GANDHI, c'est d'abord le scandale de l'obéissance injustifiée qui provoque la réflexion contestatrice.

Comme l'écrit Hourya BENTOUHAMI-MOLINO, " que ce soit chez La Boétie ou chez Thoreau cet appel (à une loi supérieure pour définir la désobéissance civile) est de part en part structuré par l'ébahissement devant un scandale, celui de l'obéissance injustifiée. Il semble que l'indignation soit proprement l'émotion qui constitue la structure de leurs textes. Cet aspect affectif est d'une importance capitale puisqu'il met la logique des affects au centre de la critique de l'économie du pouvoir : c'est la capacité d'indignation face à l'aliénation (à la passivité des dominés) plus que la capacité juridique ou la reconnaissance de droits qui permet de procéder à une critique de la domination. Certes, l'une des manifestations du scandale pour La Boétie aussi bien que pour Thoreau concerne le fonctionnement discrétionnaire du pouvoir qui consiste à travers l'exercice monopolistique d'une minorité à prendre des décisions contraires au bien de la majorité et ce, dans le plus grand secret, contredisant ainsi les règles de la civilité de tout bon gouvernement. Mais plus fondamentalement, tout pouvoir qui repose sur la division entre gouvernants et gouvernés est mauvais. Ce qui est scandaleux, ce n'est pas tant le dysfonctionnement du pouvoir (ses activités discrétionnaires) que son fonctionnement même. Si La Boétie tout comme Thoreau recherchent un critère à partir duquel il puisse être possible de parler de violence d'État, ils refusent catégoriquement de se préoccuper de la thématique traditionnelle en théorie politique (inaugurée par PLATON et ARISTOTE, du point de vue académique) concernant la typologie des meilleures formes de gouvernement. S'ils tiennent ainsi le registre des méfaits de l'État, ce n'est pas pour en penser la résolution et en améliorer le fonctionnement, mais pour réhabiliter le peuple dans sa dignité."

On peut écrire que c'est presque à bon droit que traditionnellement on ne tient pas ces deux auteurs, La Boétie et Thoreau, pour des auteurs majeurs dans la science politique, car ils ne sont pas des penseurs de l'État et des bonnes manières de gouverner. La Boétie, pour autant qu'il émerge de la quantité importante d'auteurs de son époque, de pamphlets divers, et parce qu'effectivement sa postérité va plus loin que celle-ci, pour des raisons d'ailleurs très contingentes, inaugure une tradition de critique de la domination, où il entend la république comme chose publique, exactement d'ailleurs de la même manière que ÉRASME. Sa pensée, qui frôle l'anti-juridisme, s'ajuste surtout pour dénoncer le scandale de la servitude des dominés.

"Ce refus, poursuit Hourya BENTOUHAMI-MOLINO, de traiter de la question de la légitimité à partir des meilleures formes de gouvernement est certainement à mettre sur le compte de ce que nous avons appelé la pensée sauvage dont la caractéristique essentielle est de déconstruire le noeud du récit du pouvoir, à savoir la fascination pour le commandement et ses logiques de légitimation. Certes, le désarroi ou la défaite autour desquels sont constitués les deux discours repose sur une stratégie argumentative puisant quelques-uns de ses points positifs sur le "droit", mais dans les deux cas nous n'avons pas affaire à un type de discours juridique." La formulation d'un droit de résistance se fait beaucoup sur le mode de l'objection de conscience qui se désolidarise du cadre juridique dans lequel la littérature politique et légale a eu tendance à l'enserrer à partir du XVIe siècle. Si THOREAU dénonce les dérives du gouvernement dans des termes apparemment traditionnels du droit de résistance puisqu'il fait appel à la définition de l'oppression comme réduction en esclavage, La BOÉTIE est doublement étranger à ce genre de réflexion : non seulement il fait preuve d'un anti-juridisme mais il ne se conçoit même pas dans le cadre d'un jurisnaturalisme. "Le discours, poursuit notre auteur, de la nature présent chez La Boétie, même s'il en consacre le caractère absolu, est attentif à la manière dont le pouvoir trouve sa raison d'être dans la production d'une seconde nature capable de faire oublier la destinée de tout homme, son être-pour-la-liberté. Le reste de nature, lorsqu'il est dialectisé, n'a donc rien d'un retour aux origines, d'une coïncidence à soi, il ressort plutôt de la  résorption de la division entre gouvernants et gouvernés, du réveil après le sommeil de la domination". On sait que THOREAU, de son côté se laisse aller à ce retour à une "vraie" nature, ou du moins à sa recherche, jusqu'à l'ascétisme. "La Boétie le dit clairement, on ne peut revenir à un état originel dont on ignore comment la "malencontre", "la chute dans la division" a pu se produire. Le recouvrement de la nature n'est possible dans ce cas que si l'on arrache le désir à sa fascination de l'obéissance dont l'envers est le désir de domination. En ce sens, l'extorsion dont est victime le peuple n'est rien d'autre que la réalisation matérielle d'un processus de dénaturation qui devrait conduire à la révolte, si seulement ce désir n'était pas aliéné. En ce sens, le scandale de La Boétie pourrait apparaitre comme un étonnement feint car l'auteur a pleinement conscience que l'axiome selon lequel la résistance est coextensive à la nature (...) est déjoué lorsque le pouvoir ne repose pas seulement sur l'exploitation (...) mais sur la domination. Celle-ci repose sur une logique plus sophistiquée qui vise à commander non pas à partir de l'extérieur de la subjectivité mais à partir de l'intériorité même du désir, évitant ainsi l'usage des armes et de la cruauté, ces dernières n'étant que la surface la plus visible d'une dispositif largement invisible. Nul n'est besoin d'armes ni de violence pour commander, il suffit de se loger au coeur même du désir des gouvernés. La passivité n'est donc pas étonnante en ce sens, elle renvoie tout simplement à un processus d'aliénation."

 

Faillite de la volonté, servitude volontaire...

   Si c'est au coeur de la volonté que le problème de la servitude se pose, on comprend pourquoi La Boétie ne prend même pas la peine d'élaborer une théorie de la volonté ou de la conscience. Dans un monde où la tyrannie est dénoncée tantôt chez les catholiques, tantôt chez les protestants, avec la même virulence, le lettré empli de connaissances du droit met le doigt plutôt sur le ressort même de la soumission, plutôt que sur une origine religieuse ou sur la pratique d'un monarque.

La Boétie trouve les ressorts de cette tendance à la soumission même dans les aspects extérieurs de la domination, il la trouve autant chez les gouvernants que chez les gouvernés, en une sorte de cascade hiérarchique qui n'en finit pas de se renouveler, dans l'interchangeabilité des rôles, dans le temps et/ou dans l'espace. La soumission n'est même pas le reflet de notre nature, et cela, il l'affirme d'autant plus que même chez ses contemporains, on recherche souvent qui est du côté du divin et qui est du côté du diable, on recherche les indices, les marquages de notre nature vers le Bien ou vers le Mal et toujours on revient à cette problématique de la Chute, venue tout droit des "enseignements" de la Bible, qui reste le livre le plus lu et le plus étudié alors... La Boétie met en garde contre toute analyse psychologique (obstination ou défaillance naturelle de "l"âme humaine") pour s'atteler à l'étude de l'absence de résistance à la tyrannie, au pouvoir. Il n'est pas loin d'écrire que c'est d'abord l'absence de volonté, de désir, tous deux piégés dans un dispositif d'aliénation. Il faut une époque particulièrement troublée où précisément ce dispositif n'a plus la légitimité de garantir une certaine paix sociale pour que ce type de réflexions émerge. Il n'est pas fortuit que ce soit des suites des guerres de religion interminables que surgissent ces réflexions sur les ressorts de la soumission.

Si clairement apparaissent les raisons de ne plus se soumettre, il est toujours difficile de garantir l'efficacité d'un refus de la domination, et de La BOÉTIE à GANDHI, inlassablement sont mis à jour les différents moyens de rejeter le piège dont on parle, sans que cet effort soit jamais définitif.

     En tout cas, les uns et les autres évitent le piège de définir le meilleur gouvernement - et d'ailleurs ils sont bien occupés à résister! - ne proposent guère de programme politique, social, économique global, et se refusent à trop proclamer de principes politiques arrêtés (à part bien entendu sur les moyens de cette résistance), et leurs contemporains d'ailleurs tireront de leurs réflexions d'abord une pensée sur les conditions matérielles de leur propre existence d'hommes libres.

C'est sans doute ce qui fait, qu'aux yeux de précisément tous les penseurs de programmes politiques, économiques et sociaux, que ces érudits de la domination apparaissent comme a-politiques ou impolitiques... Cette réputation non fondée en réalité, sauf chez Étienne de la BOÉTIE précisément (mais la brièveté de sa carrière littéraire interdit d'être réellement catégorique), passe sous silence nombre de propositions programmatiques...

 

Hourya BENTOUHAMI-MOLINO, Le dépôt des armes. Non-violence et désobéissance civile, PUF, Pratiques théoriques, 2015. David HIEZ et Bruno VILLALBA, Réinterroger la désobéissance civile, dans La désobéissance civile, Approches politique et juridique, Septentrion, 2008. Manuel CERVERA-MARZAL, Désobéir en démocratie, Aux forges de Vulcain, 2013.

 

PAXUS

Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens