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13 octobre 2021 3 13 /10 /octobre /2021 13:33

  Cette autre histoire de la stratégie, écrite par le docteur de l'EHESS Jean-Vincent HOLEINDRE, professeur de science politique à l'université de Poitiers et directeur scientifique de l'IRSEM (Institut de Recherche Stratégique de l'École Militaire), président par ailleurs de l'Association pour les études sur la guerre et la stratégie (AEGES), se situe dans un courant critique de la stratégie qui entend approcher celle-ci sur l'histoire longue et multiculturelle.

Scindé en trois grandes partie, Formation, Modernité et Devenir, l'ouvrage est écrit pour renouveler précisément l'histoire de la  stratégie, et pas seulement vue du côté occidental. L'auteur part, au-delà de leurs modalités pratiques, d'un modèle occidental de la guerre, façon HANSON (d'après son livre de la même expression, qu'il juge d'ailleurs contestable) et de  l'usage des ruses qui défient la volonté de trouver la "bataille décisive". Pour en contester la représentation de l'une comme de d'autre.

Dans l'historiographie occidentale, l'orientalisme militaire "relève d'une propagande politique dont les origines remontent à l'Antiquité. Lorsqu'il oppose la force "vertueuse" des Occidentaux et la ruse "perfide" des "Barbares", Hanson reproduit une opposition élaborée par les anciens Grecs, et surtout, par les Romains. Leur rejet déclaré de la ruse est le pendant d'une glorification de la force qui constitue un élément essentiel du discours de la "guerre juste" forgé au IIe siècle avant notre ère pour nourrir une ambition expansionniste. La dénonciation de la ruse ennemie apparaît comme un élément de ce discours, qui agit comme un puissant instrument de légitimation de la force (nous dirions de la violence)." L'auteur veut mettre en lumière les origines et les implications de ce discours afin de mettre en perspective la situation stratégique contemporaine, marquée par des guerres dites asymétriques opposant des armées "régulières" à des groupes armés "insurgés, "terroristes" ou "rebelles". En fait, les armées nationales développent, à travers l'histoire, des cultures militaires diverses liant plusieurs paramètres politiques, sociaux et géographiques. Qui mêlent la ruse et la force. Tout en voulant détailler ce qui relève de la force et de la ruse dans les pratiques militaires, il fait apparaitre que l'Orient "si tant que cette notion ait un sens", n'est pas plus une civilisation de la ruse que l'Occident n'est une civilisation de la force. Il convient d'identifier historiquement et conceptuellement ces problèmes plutôt que de postuler d'emblée des différences culturelles conduisant invariablement les armées à choisir la force contre la ruse (ou l'inverse). Il s'agit de saisir la circulation complexe des concepts et des questionnements dans l'histoire, selon des logiques de situations et d'opportunités qui orientent les choix stratégiques. Tout en refusant de partir d'abord d'une logique de la force (et inversement).

l'auteur veut suivre une généalogie - tout en analysant les sources - qui permette de comprendre ces logiques et leur circulation. Aussi la première partie porte sur la formation de la stratégie dans le contexte antique (Rome et le monde judéo-chrétien), la deuxième sur la modernité (à partir de MACHIAVEL jusqu'à CLAUSEWITZ, et la troisième sur le devenir de la ruse et de la force dans les conflits contemporains.

   La plus forte originalité de l'ouvrage se concentre - préparée par les deux premières parties - sur ce devenir. "L'enjeu n'est plus seulement de confronter les sources théoriques à la réalité historique, il est d'interpréter l'histoire contemporaine de la guerre au regard des schémas stratégiques dont les chefs de guerre héritent ou qu'ils élaborent, et en fonction de la grille d'analyse qui a été forgée. L'histoire récente est divisée en trois séquences : les deux guerres mondiales, qui voient la ruse et la force se combiner dans une logique de guerre totale et d'ascension aux extrêmes ; la guerre froide où plane l'ombre d'Achille à travers la bomba atomique et où la ruse prend la forme du bluff et de l'espionnage, dans le contexte de la dissuasion nucléaire ; la période actuelle marquée, depuis les attentats du 11 septembre 2001, par le regain des conflits asymétriques et du terrorisme, où la ruse du faible vient mettre en échec la force des grandes puissances occidentales. L'auteur propose donc une grille de lectures où peut-être le récent échec des États-Unis en Afghanistan (mais sans est-elle plus générale dans tout le Moyen-Orient) peut devenir intelligible.

Sans doute (en regard de l'ouvrage et de notre point de vue) la meilleure ruse du terrorisme est-elle de se faire passer pour une menace de type militaire. Il aurait sans doute été plus avisé de le prendre pour une entreprise criminelle, de le détacher de sa phraséologie combattante religieuse et de le traiter d'une manière policière. Le prendre au mot, tiré d'une ruse calculée, était peut-être de tomber dans un piège.

   En tout cas, voilà un ouvrage qui permet de prendre les questions de guerre et de paix sous un autre angle que celui présenté par les médias de manière générale, et singulièrement les questions bien actuelles des conflits asymétriques. Son propos rejoint celui d'une autre ouvrage, plus global, sur la possibilité de gagner les guerres, que nous présentons ensuite...

 

Jean-Vincent HOLEINDRE, La ruse et la force, Une autre histoire de la stratégie, Perrin, 2017, 465 pages

 

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