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22 septembre 2020 2 22 /09 /septembre /2020 08:26

   Le bisannuel Travail, Genre et Sociétés propose des études sur les relations et les différences entre hommes et femmes dans le monde du travail, et plus largement sur le rôle de la femme en société. Récente, puisque créée en 1999, publiée par les Éditions La Découverte, dans le dynamique lancée par la création en 1995 au CNRS, du groupement de recherche "Marché du travail et genre" (Mage), la revue "s'inscrit dans une double volonté : poser la question de la différence des sexes dans les sciences sociales du travail et inviter à la réflexion sur le travail dans le champ des recherches sur le genre ; décrypter les hiérarchies, divisions et segmentations qui parcourent le monde du travail et poser la question de l'égalité entre hommes et femmes".

    Pour ses animateurs, la revue est "un lieu qui vise à valoriser la recherche en suscitant des confrontations entre chercheurs et chercheuses qui ont des options différentes, voire opposées, mais qui partagent la conviction qu'une lecture sexuée du monde social - et, en particulier, des mondes du travail - a des vertus heuristiques. Cette confrontation repose sur une constante volonté de pluridisciplinarité, comme l'attestent la diversité des appartenances disciplinaires des auteurs ayant publié dans la revue (sociologues, économistes, historiens et historiennes, juristes, philosophes, politologues, psychologues, anthropologues, chercheurs et chercheuses en sciences de l'éducation, musicologues) et sur le recours systématique aux ouvertures internationales. La comparaison internationale permet de resituer les inégalités de sexe dans des configurations sociétales diverses et de repérer des récurrences et des clivages qui réinterrogent les concepts et problématiques. L'Europe occupe une place centrale dans les sommaires de la revue mais, au-delà, des chercheurs et chercheuses de la Chine, de l'Inde, du Brésil, des pays de l'Est, des États-Unis, de Turquie et d'Argentine sont présent." Depuis 2014, une sélection d'articles de la revue est traduite en anglais et accessible sur le site de Cairn international.

   Dans chaque numéro, de plus de 250 pages, aux rubriques habituelles (mutations, critiques, ouvrages reçus, présentation des auteurs, résumés en français et en plusieurs langues) s'ajoutent des dossiers thématiques. Ainsi le numéro 2020/1 (n°43) porte sur le thème Sales boulots, évoquant la condition des travailleurs et travailleuses de secteurs souvent oubliés.

La revue a fêté ses 20 ans le 14 novembre 2019, en Sorbonne. 

   Hyacinthe RAVET est la directrice et Clothilde LEMARCHANT, la directrice adjointe de Travail, genre et sociétés, coordonnant un comité de rédaction d'une vingtaine de personnes (bien étoffé depuis les 7 personnes initiales), et appuyé par un comité scientifique fourni.

Travail, genre et sociétés, Université de Paris - Cerlis, 45, rue des Saints-Pères, 75270 Paris. Site Internet : travail-genre-societes.com

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17 septembre 2020 4 17 /09 /septembre /2020 09:03

   Depuis quelques années l'engouement dans le grand public émerge sur les événements de la Grande Guerre, engouement qui rencontre justement l'ouverture de certaines archives publiques à l'investigation des historiens. Malgré la création tardive pour certains pays, des équipes cinématographiques ont été très tôt dépêchées sur les différents fronts, alors même que se perdure une tradition de reconstitutions après-coup des combats. C'est bien entendu dans l'après-guerre que se multiplient les oeuvres cinématographiques de fiction, une grande partie d'entre elles ayant une tonalité franchement pacifiste ou/et antimilitariste.

   Comme pour la seconde guerre mondiale, nous proposons de dérouler les thèmes majeurs de cette guerre, batailles, arrières, aspects politiques, économiques et sociaux, même si, en fin de compte, la cinématographie, toutes techniques confondues, est moins riche pour la première que pour la seconde guerre mondiale. Comme l'abondance filmique est moindre, Comment voir la première guerre mondiale, la série d'articles, se déroulera au gré des recherches, notamment dans les archives, et pour l'instant sera moins systématique que pour Comment voir la seconde guerre mondiale.

 

Proposons donc d'abord deux grands documentaires, qui couvrent l'ensemble de la première guerre mondiale; de son prologue à ses conséquences : Apocalypse, la première guerre mondiale et La grande guerre.

Le premier est une production française, dans le sillage du succès de l'opus consacré à la seconde guerre mondiale, avec le même principe : archives colorisées et sonorisées et intervention de nombreux intervenants, présentation d'une famille et de son vécu tout au long de la guerre, récit clair ne voulant négliger aucun aspect, avec éventuellement des prises de position sur certains points historiographiques.

Le deuxième est un point de vue états-unien, sous la bannière des AAA, où intervient souvent l'historien Gary RHAY, diffusé sous l'égide  du marathon Music and Video (MM & V)Production, en 1998. Il met bien en perspective les évolutions technologiques, industrielles et politiques du début du siècle et fait bien comprendre les "hésitations" des États-Unis pour s'engager dans la Première Guerre mondiale. Archives en noir et blanc, aux images assez peu courantes en Europe.

Les deux documentaires possèdent leur propre dramaturgie et ont un rythme propre à retenir constamment l'attention.

Chacun est divisé en plusieurs parties : 1- La furie, d'Apocalypse montre la complexité des rivalités européennes et le déclenchement de la guerre ; 1 - Prélude à la bataille, insiste sur la situation des États-Unis et ses engagements internationaux à l'orée du conflit (tout à la fin, on se trouve assez bizarrement plongé aux conséquences de la guerre, mais il ne faut pas oublier que le documentaire semble d'abord destiné aux institutions scolaires et universitaires (aux programmes  audio-visuels bien plus élaborés qu'en France) et présentable partie par partie - parfois d'ailleurs une seule partie est présentée  aux élèves...).

Ne pas omettre de visionner le bonus, qui constitue un véritable complément, pour comprendre la manière dont est conçue cette série documentaire, et in fine, cette manière de voir la première guerre mondiale...

   Réalisée antérieurement  à plusieurs décades d'Apocalypse, cette série américaine est très centrée non seulement sur les États-Unis, mais sur l'armée américaine. Avec l'appui certainement des services de "communication" de l'armée, ce documentaire, surtout dans ses parties 3 et 4 (Commandement et L'éveil de l'Amérique), a des accents hagiographique (oh, ces glorieux chefs!) et patriotiques (ce long chant à plusieurs de la fin), ce qui en fait une véritable apologie de l'armée, avec ce complaisant historien... Il vaut le visionnage, témoignage d'une manière de voir la première guerre mondiale pas si lointaine et aussi pour ses images montrant des aspects peu montrés à l'écran (sur le plan technique des armements notamment)...

 

   Comme pour la seconde guerre mondiale, on peut mieux comprendre la première, vue à travers les images, qu'à travers la lecture qu'en proposent les historiens. On ne saurait trop recommander à ce point de vue la lecture du livre somme de François COCHET, agrégé et docteur en histoire, professeur émérite à l'université de Lorraine-Metz, La Grande Guerre, paru en janvier 2018 aux éditions Perrin.

 

 

   Signalons, pour suivre l'historiographie et s'informer de maints aspects de la première guerre mondiale, la revue 14-18, qui, si elle aborde cette guerre principalement sous l'angle des opérations militaires, peut être très utile.

FILMUS

 

Complété le 11 novembre 2020

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11 septembre 2020 5 11 /09 /septembre /2020 11:31

  Le magazine mensuel britannique Prospect couvre un large spectre de sujets, mais met l'accent sur la politique et l'actualité. Classé au centre gauche de l'échiquier politique, il propose des sujets sur la politique britannique, la politique internationale, la psychologie, l'art, la culture, la littérature, la musique, le cinéma et publie des essais sur l'économie, les questions sociales, l'architecture, les médias, la science et les technologies. Le mensuel a également une rubrique "opinions" qui propose des contributions provenant d'un large spectre politique.

   Dirigé par Tom CLARK, le magazine, créé en 1995, appartient à un Groupe, Resolution Group, se considérant comme "non-profit and public interest activities".  Prospect est considéré comme une référence par l'ensemble de l'élite britannique, comme par un public cultivé. Depuis 2004, le magazine se signale pur une série d'articles sur la diversité du Royaume Uni, participant ainsi aux débats sur l'autonomie/indépendance réclamée par plusieurs groupes politiques, que ce soit en Écosse, aux Pays de Galles ou en Irlande, posant la question de l'identité britannique, face à certaines réalités politiques, économiques et sociales. Dans son numéro d'avril 2020, le magazine estime dans plusieurs contributions au le paradoxe du réchauffement climatique, que, malgré ceux qui prônent le nationalisme que ce serait "le seul sentiment populaire capable d'inspirer le sacrifice collectif" requis pour l'objectif écologique.

 

 

Prospect, Londres, Site Internet : prospect-magazine.co.uk

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10 septembre 2020 4 10 /09 /septembre /2020 16:38

   L'Action Civique Non-Violente est historiquement un regroupement créé en 1958 en France, pour s'opposer activement aux pratiques de la guerre d'Algérie, telles que les camps d'internement et la torture, et pour soutenir et organiser les réfractaires à l'armée. Dissout en septembre 1965, il se situe dans l'ensemble des forces en métropole notamment opposées à la guerre d'Algérie, pour des raisons multiples et variées. Que ce soit le réseau des porteurs de valises en soutien au FLN (Front de Libération Nationale), la campagne de presse menée notamment par le journal L'express ou l'activité d'une partie des parlementaires français opposée à la poursuite de l'aventure coloniale française, toutes les composantes de cette opposition dans la société civile et politique ont pesé pour l'abandon de "l'Algérie française". Mais les effets de cette opposition ne se limite pas à la guerre d'Algérie, par exemple, l'ACNV est le point de départ de nombreuses activités et actions non-violentes touchant des thèmes plus généraux.

 

Un mouvement historique

   Suite à la visite en 1956 du journaliste Robert BARRAT, qui participe en novembre 1955 à la fondation du Comité d'action des intellectuels contre la guerre d'Algérie, à la Communauté de l'Arche que vient de créer Lanza Del VASTO, à Bollène (Vaucluze), des compagnons de l'Arche (dont Bernard GASCHARD et Pierre PARODI) lancent deux appels, l'un à la conscience des Français, l'autre aux chefs religieux de l'Islam et aux chefs di Front de Libération Nationale de l'Algérie, dans lesquels ils dénoncent la torture pratiquée dans les deux camps. Ils jeûnent pendant 20 jours au Centre d'information et de coordination pour la défense des libertés et de la paix (créé rue du Landy à Clichy en 1957 par Robert BARRAT, Roland MARIN et Maurice PAGAT).

 Nous sommes alors déjà dans une période de contestation active contre l'armement atomique français. Le 11 avril 1958, 82 personnes, dont Lanza de VASTON, André TROCMÉ et Jean-Pierre LANVIN manifestent pour la première en France, en occupant pendant 5 heures l'usine nucléaire de Marcoule qui produit du plutonium pour la bombe atomique. Suite à cela, le Préfet du Gard interdit toute manifestation et réunion de la Communauté de l'Arche jusqu'à nouvel ordre. Néanmoins, en juillet 1958, 18 personnes jeûnent 15 jours, près du site de Marcoule, d'où les gendarmes les délogent, et aux abords du Palais des Nations à Genève, où se tient une conférence préparatoire à la suspension des essais nucléaires.

     Un compagnon de l'Arche, Roland MARIN, qui assure à Bollène le secrétariat de l'Action civique non-violente (ACNV) lance le journal du même nom, qui paraît à un millier d'exemplaires. L'animateur de ce mouvement tout à fait informel est alors Joseph PYRONNET. Très vite, des groupes locaux se constituent, et lancent des actions plus ou moins relayées par la presse.

     Les cibles "favorites" de ces militants non-violents sont les camps d'internement créés dans des sites militaires durant la guerre d'Algérie. Près de 14 000 suspects d'être membres du FNL y sont internés. L'ACNV fait signer un Appel au Président de la République. "Priver des hommes de leur liberté et de leur travail et exposer ainsi leur famille à la misère matérielle et morale, c'est porter atteinte à la justice et à la dignité humaine."

le 28 juin 1959, 60 personnes manifestent devant le camp militaire du Larzac et devant la sous-préfecture de Millau contre ce qu'ils qualifient de camp de concentration. 7 d'entre eux se déclarant suspects, demandent à partager le sort des Algériens internés sans jugement. Selon le journal ACNV ; "il s'agit d'un témoignage de conscience et non d'une manifestation politique."

30 volontaires de l'ACNV, dont Joseph PYRONNET, Jean-Pierre LANVIN et André DUPONT, dit Aguigui Mouna, se déclarent suspects, demander à partager le sort des internés dans les camps, notamment dans le camp du Larzac. Certains des volontaires quittent leur emploi afin d'être disponibles pour cette action. Robert BARRAT, le père dominicain Pie Raymond RÉGAMEY et le pasteur Henri ROSER interviennent lors d'une formation du groupe et de ses amis, du 5 au 10 avril 1960; à Grézieu-la-Varenne, près de Lyon. Le 10 avril, cette session se prolonge par une marche de 200 à 250 personnes de Pont-d'Ain vers le camp de Thol où 30 volontaires demandent leur internement. Les manifestants résistent sans violence à la police qui tente de les bloquer puis les transporte en camion loin de là. Les jours suivants, la manifestation est répétée deux fois. Après une nuit au commissariat, les protestataires sont dispersés dans le Jura, à 100 ou 120 kilomètres du camp.

Le 30 avril, à l'appel lancé par l'ACNV, le Comité Maurice Adin et le Comité de vigilance universitaire et signé par 21 personnalités dont Germaine TILLON, Gabriel MARCEL, Théordore MONOD, Laurent SCHWARTZ et Pierre VIDAL-NAQUET, entre 700 et 1 000 manifestants marchent silencieusement vers le centre de tri de Vincennes. Comme ils opposent une résistance passive à l'ordre de dispersion, la police en enferme dans les sous-sols de la mairie du 11e arrondissement et conduit certaines personnalités devant la tombe d'un gardien de la paix récemment tué par le FLN. Maurice PAPON, préfet de police, a pris cette décision "pour les faire réfléchir", écrit-il dans une note officielle.

Le 28 mai 1960, dans une douzaine de villes, des manifestants rassemblent contre les camps de 15 à 220 personnes. La principale réunit 1 500 non-violents, par principe ou par tactique, qui marchent vers le ministère de l'Intérieur. Selon les autorités judiciaires, 629 personnes sont appréhendées. Elles sont emprisonnées jusqu'au lendemain. Claude BOURDET, dans France-Observateur (2 juin 1960) témoigne : "Nombreux étaient les jeunes gens, chrétiens, membres du PSU, jeunes communistes isolés n'appartenant à aucune organisation, qui nous disaient au cours de ctete nuit : "C'est la première fois que nous avons l'impression de faire quelque chose : ni les partis, ni les syndicats, ni les comités n'avaient su nous donner cet espoir et cette satisfaction"".

      A partir de septembre 1960, sous l'impulsion du parachutiste déserteur Pierre BOISGONTIER, l'ACNV soutient les réfractaires au service militaire.

L'anarchiste André BERNARD est insoumis et exilé à l'étranger depuis 1956 où il a participé au groupe Jeune Résistance. Il rentre en France en 1961 pour lutter avec l'ACNV. Il se laisse arrêter au cours d'une manifestation et subit 21 mois d'incarcération.

L'ACNV réclame pour les réfractaires un service civil en Algérie et, en attendant, organise, avec quelques d'entre eux et des volontaires, des chantiers en Dordogne et en région parisienne. Des déserteurs et des insoumis sont arrêtés sur ces chantiers, ce qui déclenche des manifestations de résistance non-violente. L'ACNV encourage la solidarité avec les réfractaires, notamment par le renvoi de livrets militaires et des décorations.

Le 15 décembre 1960, 11 hommes s'enchaînent aux grilles du jardin des Thermes de Cluny, à Paris, sous la banderole "Pour la paix en Algérie, Jacques Muir va en prison. Nous sommes tous Jack Muir". Selon une technique pratiquée à plusieurs reprises par les non-violents, ils déclarent tous à la police être ce réfractaire. N'étant pas munis de leurs papiers d'identité, ils sont inculpés de vagabondage et de participation à une manifestation non déclarée. Avec un distributeur de tracts, ils sont incarcérés à la prison de la Santé et deux distributrices le sont à la Petite Roquette. Après 10 jours d'interrogatoires et de perquisitions de leurs sympathisants, qui refusent de coopérer, les prisonniers sont identifiés. Ils sont libérés un par un, les derniers après six semaines de détention. Le vrai Jack MUIR est attendu à sa sortie par des gendarmes et emmené dans une caserne, emprisonné à Lille et enfin réformé pour "déséquilibre mental" le 24 mars 1961. En 1962, selon le même scénario; les 5 prétendus insoumis Yves BEL sont incarcérés 52 jours à Nantes.

Le 22 novembre 1961, 4 membres de l'ACNV comparaissent devant le tribunal de grande instance de Carpentras pour provocation de militaires à la désobéissance. De nombreux témoins sont cités, dont Jean-Marie DOMENACH et des réfractaires détenus ou non. Après ces témoignages, dont un d'un réfractaire du FLN, le Procureur de la République prononce un réquisitoire qui, selon le journal Le Monde, peut "apparaître comme une apologie pure et simple des inculpés." Ceux-ci sont néanmoins condamnés à des peines de prison avec sursis. En outre, pour son renvoi de livret militaire, Joseph PYRONNET est condamné à 8 mois d'emprisonnement avec sursis, peine confondue avec la première. Pour ne pas financer la force de frappe nucléaire, il refuse de payer les frais du procès, ce qui lui vaut, en 1963, 20 jours de contrainte par corps.

     A la fin de la guerre d'Algérie, on compte une trentaine de réfractaires au service militaire, soutenus par l'ACNV et condamnés jusqu'à 3 ans de prison. Des procès frappent aussi les renvoyeurs de livrets militaires.

Le 27 avril 1963, à Colombes, 400 manifestants réunis par l'ACNV accompagnent Daniel BEAUVAIS qui se constitue prisonnier comme objecteur de conscience. Parmi eux, Claude BOURDET, Wladimir JANKELEVITCH, Alfred KASTLER et Louis LECOIN.

 

Après la guerre d'Algérie, les prolongements de l'ACNV

   Les méthodes de l'ACNV et parfois à travers celle-ci, la philosophie des Communautés de l'Arche ont une influence importante sur les mouvances non-violente, pacifiste et antimilitariste, sur la lutte pour l'objection de conscience et sur celle des paysans du Larzac (contre l'extension du camp militaire) et sur d'autres actions de désobéissance civile.

 

Une conception de l'action

   Beaucoup de participants à l'ACNV ont participé à toutes une mouvance non-violente et n'ont pas simplement participé à titre provisoire à une lutte comme celle contre la guerre d'Algérie. Style de vie, philosophie politique, attitude au quotidien et dans les circonstances exceptionnelles, actions et réflexions se sont mêlés pour constituer, à travers un réseau de relations souvent informelles mais tenaces, une mouvance qui se veut souvent de contre-société. A de multiples reprises renforcées dans leur conviction, et à travers l'organisation de sessions de formation et d'information plus ou moins structurées, et dans leur action, suivant une dynamique personnelle et collective du type que l'on ne rencontrait alors que dans certains milieux anarchistes et communistes. C'est l'engagement souvent total de nombreuses personnes sur le long terme qui charpentent à termes des réseaux qui, à l'occasion d'actions ponctuelles et souvent locales, mais d'intérêt national (on pense notamment à la lutte contre les centrales nucléaires civiles et contre l'armement atomique), se renforcent en expériences d'action et en conception de l'action, voire en projet de société globale. On y retrouve là les éléments d'une praxis révolutionnaire.

    A l'heure d'Internet, il est difficile d'imaginer les conditions concrètes de la prise de conscience de ce qui se passe de l'autre côté de la Méditerranée. Cette prise de conscience se fait très lentement et les prises de position ont beaucoup de mal à s'exprimer ouvertement et à se manifester publiquement. Les français de l'époque n'ont pas à leur disposition autant de source d'information que maintenant. Même les journalistes doivent faire preuve, s'ils ne sont pas correspondants de guerre de beaucoup de curiosité et d'investigation pour connaitre la réalité en Algérie. Les moyens d'appréhender le présent d'alors (radios, télévision, cinéma) sont pour l'essentiel sous contrôle gouvernemental et la hiérarchie militaire surveille le comportement de la presse sur le terrain. Si la presse écrite d'opposition a parfois réussi à alerter l'opinion publique sur la réalité des choses, le gouvernement a riposté par la saisie des journaux et l'envoi des journalistes devant les tribunaux. C'est dans un véritable désert de la communication que les témoignages directes doivent s'exprimer et il n'était pas évident pour la grande majorité des Français de se rendre compte que cette "pacification" cachait une guerre coloniale bien réelle. C'est dans une certaine clandestinité que les groupes d'ACNV ont dû agir, penser, réfléchir, élaborer une tactique d'action... C'est dans un certain isolement que les militants non-violents, et pas seulement eux d'ailleurs, ont dû se faire une idée de son obligation de témoigner et d'agir pour tenter d'infléchir les choses. C'est ce qui explique ce fameux triptyque intense action-conscientisation (d'eux-même et de leur entourage proche ou lointain)-formation qui forme l'horizon de la réalité alors de beaucoup d'entre eux...

   La campagne de l'ACNV contre les camps d'internement et suite logique, contre la répression des réfractaires, est unique, tant dans son but que dans ses formes. Mus par des valeurs de justice, de dignité de la personne et d'honneur, les membres de l'ACNV considèrent les camps d'assignation à résidence comme un des aspects les plus révoltants de la guerre d'Algérie et un danger majeur pour la démocratie. Ceux-ci; physiquement plus identifiables que les lieux de torture, sont propices aux formes d'action qu'ils préconisent. Par ailleurs, le fait de ne s'intéresser seulement aux camps - du moins en tant que militants de l'ACNV - leur permet de ne pas se situer dans un champ politique et d'échapper à la dichotomie entre le soutien au gouvernement français ou au FLN. Alors même que leur audience s'élargit, surtout lorsqu'il en viennent à s'occuper activement des réfractaires, la répression s'accroit et beaucoup doivent s'arrêter de militer. L'ACNV se situe dans un ensemble de forces qui se politisent de plus en plus au fur et à mesure que se déroule la crise qui met fin à la IVe République. Elle est fortement dépendante de la conjoncture, mais les développements des luttes autour de l'objection de conscience par la suite démontre que le mouvement lui-même, après l'ACNV, est alors loin de s'essouffler.

 

Joseph PYRONNET, Résistances non-violentes, L'Harmattan, 2008. Erica FRATERS, Les réfractaires à la guerre d'Algérie 1959-1962, Éditions Syllepse, 2005. Claude MICHEL, La quête du sens, Fleurus Novalis, 1972. Tramor QUEMENEUR, L'ACNV et la lutte contre les camps, Matériaux pour l'histoire de notre temps n°92, 2008. Jean-Pierre LANCIN, A Dieu vat, Lyon, CDRCP, 1999. Michel AUVRAY, Objecteur, insoumis, déserteurs : histoire des réfractaires en France, Stock, 1983. Michel HANNIET, Insoumission et refus d'obéissance : un ancien réfractaire à la guerre d'Algérie passé à la question cinquante ans plus tard, Éditions Les Tilleuls du Square - Gros textes.

 

PAXUS

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8 septembre 2020 2 08 /09 /septembre /2020 12:42

  Le mensuel L'Émancipation syndicale et pédagogique, se présente comme une revue ancienne, parce que, dans la continuité des pionniers du syndicalisme enseignant du début du XXe siècle, il entend poursuivre l'oeuvre de leur revue L'École émancipée, née en 1910. L'équipe de ce magazine entend donc animer une revue de tribune libre et de débat, au service du syndicalisme de lutte de classe, une outil pour les mobilisations et les luttes.

  Il faut préciser que l'École émancipée a été traversée depuis ses origines par d'importantes divisions, dont la dernière la plus remarquable eut lien en 2002, où une nouvelle scission a abouti à la création de l'Émancipation - tendance intersyndicale, suite à un désaccord sur la participation aux exécutifs dans la FSU, elle-même issue de la FEN, où une tendance minoritaire décide de la quitter en 1992.

Au-delà de ces divisions, se perpétue la tradition d'un syndicalisme très offensif sur toutes les questions de l'éducation. Changer l'école, changer la société demeure toujours l'objectif de cette partie des militants dans l'enseignement, très attachée à la laïcité et opposée à toute influence marchande ou religieuse sur l'école. Présents dans l'ensemble des hiérarchies du syndicalisme enseignant, ces militants de l'École émancipée, qui dirige maintenant le mensuel débattent dans un monde en transformation.

   Diffusée notamment, comme l'écrit l'équipe de la revue dans un millier de boites à lettres, L'Émancipation syndicale et pédagogique demeure une revue vivante, agréable à lire, dans une grande diversité d'exposition des points de vue.

Le numéro 6 de février 2020 de l'Émancipation syndicales et pédagogique est largement consacré à la question de la laïcité et à la place des femmes dans les luttes politiques.

 

L'Émancipation syndicale et pédagogique, Colette Mallet, le Stang, 29710 Plogastel-St-Germain. Site Internet ; cnt-f.org

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7 septembre 2020 1 07 /09 /septembre /2020 14:29

    Antimilitariste et pacifiste libertaire néerlandais, Barthélemy ou Barholomeus ou encore Bart de LIGT est un théoricien reconnu à son époque de la résistance non-violente.

Un activisme au sein de l'Église

   Pasteur protestant, fils de pasteur calviniste, il évolue du christianisme à l'athéisme, et parallèlement du socialisme à l'anarchisme. C'est ainsi que suivant l'exemple de son père Nicolaas Maringue de LIGT, il étudie la théologie à l'université d'Utrecht de 1903 à 1910 et qu'en 1909 ou 1910, il adhère à la Ligue des socialistes chrétiens (Bond van Christen-Socialisten, BCS). Lorsqu'en 1910, il est nommé pasteur protestant à Nuenen, près de Eindhoven en Brabant hollandais, il déploie une intense activité sociale et diffuse de la littérature socialiste. Il dénonce dans ses textes les positions réactionnaires des églises sur la question sociale (notamment le concept de charité chrétienne) et leur soutien aux classes sociales dominantes (Profeet en volksfeet, Amsterdam; 1913), la guerre et l'impérialisme (Profeet en volsnood, Amsterdam, 1914).

 

Pacifiste et Antimilitariste pendant et après la Première Guerre mondiale

     Il déploie, pendant et après Première Guerre mondiale une intense activité de soutien aux réfractaires et aux insoumis qui lui vaut plusieurs séjours en prison.

Dès 1914, il manifeste sa foi et ses convictions pacifistes dans ses sermons contre la mobilisation et la Première Guerre mondiale. Progressivement, il se sépare de l'Église et évolue du pacifisme chrétien à l'antimilitarisme et le socialisme libertaire. Sa rencontre avec Clara WICHMANN joue un rôle important dans cette évolution.

En 1915, il est le co-auteur d'une brochure, De Schuld der Kerben (La dette des Églises) où il affirme que la plupart des dirigeants de l'Église et les pasteurs sont en partie responsable de la guerre en raison de leur glorification du nationalisme et du militarisme, ce qui lui vaut d'être désavoué par la hiérarchie de l'Église réformée néerlandaise et banni de son domicile, de sa paroisse et d'une partie du territoire des Pays-Bas.

En septembre 1915, il signe le Dienstweigeringsmanifest (Manifeste contre le service militaire) en soutien aux réfractaires et aux insoumis. En mars 1916, il est condamné à 15 jours de prison. En juin 1915, il avait déjà prononcé un sermon radicalement antimilitariste lors de l'office de la Pentecôte.

Au printemps 1917, il est expulsé des provinces d'Overijessel et Gueldre. Il donne de nombreuses conférences, y compris à la Internationale School voor Wiljsbegeerte (École internationale de philosophie) de Amersfoort.

En 1919, il rompt définitivement avec les socialistes chrétiens du BCS.

 

Activisme anarchiste

    Comme bon nombre de libertaire de l'époque, il accueille avec enthousiasme la révolution russe d'octobre 1917, avant de prendre assez rapidement conscience (l'information circulait alors très bien en Europe, de Paris à Moscou) de la brutalité et de l'oppression du nouveau pouvoir bolchevique : l'État "communiste" a la même nature coercitive et violente que les autres États. La conférence anarchiste de Berlin du 25 au 31 décembre 1921 confirme ses intuitions et informations.

Dans la brochure Anarchisme et révolution (Baarn, 1922), il rappelle l'importance dans une situation révolutionnaire, de mettre en accords les buts et les moyens. Contre la centralisation et la "dictature du prolétariat", il réaffirme les principes anti-autoritaires d'autogestion, d'autonomie et de fédéralisme libertaire qu'il considère fondamentalement supérieurs au marxisme.

En 1921, suite à un meeting de soutien à la grève de la faim de l'objecteur de conscience Herman GROENENDAAL, il est poursuivi et condamnée à 26 jours de prison avec Albert de JONG pour "appel à la révolte".

 

Il participe alors à l'Association Internationale Antimilitariste (AIA) fondée le 28 juin 1904 à la suite du Congrès antimilitariste d'Amsterdam, et en 1921 dès sa fondation lors des rencontres de Bilthoven (Pays-Bas) à l'Internationale des Résistants à la Guerre (IRG). Les deux organisations fonctionnent en parallèle et le 27 juillet 1924, à la Maison du Peuple de La Haye, il est l'un des orateurs aux côtés de Rudolf ROCKER, Emma GOLDMAN et Pierre RAMUS, lors du meeting d'anniversaire des 20 ans de la création de AIA.

En 1924, il figure parmi les fondateurs de la Social-Anarchistisch Verbond (Fédération anarchiste sociale) et prend en charge la rédaction du journal De Vrije Samenleving (La société libre).

 

Exil en Suisse et théories de la résistance non violence

     En 1925, il quitte les Pays-Bas pour s'installer en Suisse, près de Genève. Il y nous des correspondances avec GANDHI, NEHRU, Albert EINSTEIN et Aldous HUXLEY. Ses échanges avec eux nourrissent en partie son travail éditorial : la renaissance de Marie (Arhnem, 1926), sur l'émancipation des femmes ; la paix et l'action (Arhnem, 1931-1932), sur l'histoire du mouvement pacifiste radical ; Érasme considéré comme l'une des figures majeures de la culture européenne (Arhnem, 1936). Rédacteur à partir de 1930 de Bevrijding (Libération), il publie en 1934 à Neue Niedorp, la brochure Religion et athéisme.

Il est également le fondateur de l'Association des intellectuels révolutionnaires (1919-1922) ainsi que du Bureau international Antimilitariste, qui propose en 1934 un "Paln de mobilisation contre toute guerre".

Dans la brochure de 1937, Le problème de la guerre civile, il exprime publiquement ses critiques sur les choix militaires des anarcho-syndicalistes de la Confédération Nationale du Travail pendant la guerre d'Espagne.

     En 1929, son Manuel de résistance passive, traduit et publié en 1936 en français (Pour vaincre sans violence- et en anglais en 1937 (The Conquest of Violence), préfacé par Aldous HUXLEY, a une grande influence sur les pacifistes anglais et américains.

 

 

  Sa vie durant, il récuse toutes les formes de guerre et de recours à la violence, qu'elle soit horizontale (entre les nations et les peuples) ou verticale (entre les classes sociales). De tous les penseurs anti-autoritaires non violents, il est celui qui parvient à définir et à organiser sur un plan théorique les nouvelles méthodes de lutte non-violente. Son "Plan de Mobilisation contre la Guerre", en 1934, développe de façon radicalement novatrice pour l'époque la "stratégie et la tactique antimilitariste", en période de paix ou de guerre. Cet ouvrage reste un guide pratique, très souvent imité, de l'action directe contre la guerre.

 

Barthélemy de LIGT, Contre la guerre nouvelle, Paris, Marcel Rivière, 1928 ; La paix créatrice : histoire des principes et des tactiques de l'action directe contre la guerre, Marcel Rivière, 1934 ; Mobilisation contre toute guerre, Bruxelles, Pensée et action, 1934 ; Pour vaincre sans violence : réflexions sur la guerre et la révolution, Paris, G. Mignolet et Storz, 1935 ; le problème de la guerre civile, Bruxelles, Pensée et action, 1937 (disponible sur Internet à kropot.free.fr).

Hem DAY, Barthélemy de LIGT, l'homme et son oeuvre, Bruxelles, Pensée et action, 1960.

 

Rectifié suite à remarque de lecteur ce 18 février 2021

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7 septembre 2020 1 07 /09 /septembre /2020 09:44

   Jean-Marie MULLER résume dans une forme très laïcisée un principe très ancien dans les milieux non-violents :

"La recherche de l'efficacité dans l'action nous amène à considérer la non-violence comme un ensemble de moyens, non comme une fin en soi. Ces moyens doivent être jugés non pas seulement en fonction des mérites que leur attribuent la morale, la philosophie ou la spiritualité, mais également en fonction de leur efficacité, c'est-à-dire, de leur capacité à atteindre la fin recherchée.

Le choix des moyens n'est pas plus important que le choix de la fin. Au contraire, il importe que la fin poursuivie par l'action soit juste. Le choix des moyens n'est que second par rapport au choix de la fin : il est second, mais il n'est pas secondaire. Les idéologies dominantes tentent de légitimer la violence en affirmant que "la fin justifie les moyens", c'est-à-dire qu'un fin juste légitime des moyens injustes. Dire cela, c'est s'enfermer dans une contradiction intrinsèquement perverse. Qui veut la fin ne doit pas vouloir n'importe quels moyens, mais des moyens qui lui permettent d'atteindre effectivement la fin poursuivie. C'est précisément l'importance accordée à la fin d'une action qui amène à considérer comme essentiel le choix des moyens".

L'auteur et militant de la non-violence s'appuie bien entendu sur GANDHI : "les moyens, affirme-t-il, sont comme la graine et la fin comme l'arbre. Le rapport est aussi inéluctable entre la fin et les moyens qu'entre l'arbre et la semence". "En mettant ainsi en évidence, poursuit Jean-Marie MULLER, la cohérence entre la fin et les moyens, Gandhi n'affirme pas seulement un principe moral et philosophique ; il énonce en même temps un principe stratégique sur lequel il entend fonder l'efficacité de son action politique. C'est un fait d'expérience que la perversion des moyens entraîne inéluctablement la perversion de la fin poursuivie. Dans le moment présent, nous ne sommes pas maîtres de la fin que nous recherchons, nous ne sommes maîtres que des moyens que nous utilisons - ou, plus exactement, nous ne sommes maîtres de la fin que par l'intermédiaire des moyens. La fin est encore abstraite, tandis que les moyens sont immédiatement concrets. La fin concerne l'avenir, tandis que les moyens concernent le présent. Or nous sommes toujours tentés de sacrifier le présent à l'avenir en préférant l'abstraction de la fin à la réalité des moyens. En acceptant de recourir à des moyens qui contredisent dans les faits la fin que nous prétendons poursuivre, nous rejetons sa réalisation vers des lendemains hypothétiques qui ne nous appartiennent point. le risque est grand alors que la justice soit toujours repoussée à demain, que la violence soit toujours imposée aux hommes comme une fatalité." (Lexique de la non-violence, 1988).

    On retrouve le même ton chez Christian MELLON et Jacques SÉMELIN : après avoir discuté des liens entre violence et politique, ils se demandent comment la visée non-violente du politique peut-elle se traduire dans le choix des moyens concrets de l'action politique au jour le jour. "Telle est la question à laquelle les traditions non-violentes prétendent apporter ne réponse spécifique, comme l'a bien vu Paul Ricoeur (Histoire et vérité, Seuil, 1955). Évoquant les campagnes de Gandhi, il précise en quoi elles ont une "portée exemplaire" : "Elles réalisent non seulement la présence symbolique des fins humanistes, mais leur réconciliation effective avec des moyens qui leur ressemblent : loin donc que le non-violent exile les fins hors de l'histoire et déserte le plan des moyens qu'il laisserait à leur impureté, il s'exerce à les joindre dans une action qui serait intimement une spiritualité et une technique."

"Dans cette perspectives, poursuivent les deux auteurs, le refus de la violence se fonde sur la conviction éthique que le recours à des moyens violents - quelles que soient les "bonnes intentions" des acteurs - pervertit les fins poursuivies. C'est une illusion que de prétendre construire la paix, promouvoir la justice ou défendre la démocratie par des moyens qui leur sont si évidemment contraires. En témoignent les dérives totalitaires des révolutions violentes, le militarisme de maints régimes issu des luttes de décolonisation, ou encore la course aux armements qu'a engendrée la priorité donnée aux moyens militaires dans la défense des causes les plus justes."

Grande référence aussi, la lutte pour obtenir l'égalité raciale aux États-Unis, menée par Martin LUTHER-KING. Celui-ci disait dans un discours à la Mutualité, à Paris, en octobre 1965 : "l'emploi de la violence pour obtenir l'égalité raciale est à la fois inefficace et immoral. Je sais très bien que la violence amène souvent des résultats provisoires. Bien des pays ont obtenu leur indépendance par la guerre. cependant, malgré ces victoires temporaires, la violence ne peut amener une paix durable... La violence finit par se vaincre elle-même. Elle fait naître l'amertume chez les survivants et la brutalité chez les vainqueurs". Oscar TEMARU déclarait dans une interview à Non-violence Actualité en septembre 1993 : "Justifier la violence pour reconquérir la liberté, c'est courir le risque de la justifier dans la future société, même une fois l'indépendance acquise. L'exemple de l'Algérie est à prendre en considération." (La non-violence, PUF, 1994)

   

   Barthélemy de LIGT (1883-1938), antimilitariste et pacifiste libertaire néerlandais, pasteur protestant, écrivait déjà en 1935 sur la violence et les masses opprimées, qu'"on ne se résout pas à renoncer à la violence parce qu'il faudrait, croit-on, renoncer du même coup à ses résultats."

"Que faire, si nous ne répondons pas par la violence ) la violence des réactionnaires? Les moyens de lutte de la défense ne sont-ils pas déterminés par ceux de l'agresseur? Ne doit-on pas convaincre les classes dominantes par leurs propres arguments? Dans une conférence contradictoire, un ouvrier hollandais m'a jeté cette phrase : - On ne peut pas chasser la bourgeoisie avec un éventail. On ne se met pas en guerre contre Hitler avec un cure-dents. Contre la violence réactionnaire, il nous faut opposer des moyens de lutte efficaces.

Eh bien oui!, il nous faut des moyens efficaces. Il n'existe cependant pas une fiction plus grande que le dogme, universellement accepté sous la suggestion féodalo-bourgeoise que, pour la défense d'une cause juste, la violence serait le moyen approprié, et que la guerre rendrait ses arrêts comme une ordalie infaillible. Depuis que les hommes guerroient, dans toute guerre, il y a toujours eu au fond deux guerres menées chacune par l'une des parties contre l'autre. Un grand nombre de ces entreprises armées ont eu une issue indécise ; et pour ce qui est de la victoire, elle n'appartient jamais, aurait affirmé le véridique M. de la Palice, qu'à un seul des belligérants. Il s'ensuit donc que de toutes les guerres faites dans l'univers, il y en a eu davantage d'indécises ou perdues que de gagnées. Et parmi ces dernières, très peu de celles entreprises pour défendre une cause juste entrent en ligne de compte. La plupart des guerres qui se sont terminées par une victoire furent plutôt menées au service d'une cause injuste que juste. La cause juste pèse de moins en moins dans la balance. Napoléon avait déjà déclaré que Dieu est toujours du côté des canons les plus forts. Une chose que l'on put constater, c'est qu'au commencement de ce siècle, les Boers qui luttaient d'une manière héroïque pour une "cause juste", la Bible dans une main et le fusil dans l'autre, ont perdu la partie, malgré leur Dieu et leurs moyens de lutte violents, contre la "perfide Albion". La bourgeoisie moderne a même édifié tout un univers d'injustices et d'oppressions par ses violences horizontale et verticale. Jusqu'à présent, une cause juste n'a certainement jamais eu, dans le monde, un dixième de chance de vaincre par la violence. Et de nos jours, une telle cause aurait-elle encore un centième de chance de l'emporter par la violence? De chance, elle n'aurait aucune, car, ainsi que nous venons de le démontrer, l'emploi des moyens de guerre moderne rend injuste la cause la plus juste, puisque ceux qui s'y laissent entrainer ne peuvent faire autrement que de descendre au même niveau de violence brutale que ceux qu'ils combattent. Même s'ils vainquaient, en fait, ils seraient condamnés fatalement à garantir les fruits de leur victoire par un système de défense violent toujours plus perfectionné, donc plus inhumain, et de s'embourber au point de n'en pouvoir sortir, dans le chemin de la destruction. Les moralistes catholiques commencent aujourd'hui à reconnaître que par suite du développement de la technique scientifique, et vu le caractère de la politique moderne, une "guerre juste" ne peut même pas se produire.

En tout cas, c'est une fiction de croire que pour une cause juste, la violence serait l'unique moyen approprié. Pour les masses blanches exploitées et les races de couleur opprimées, la violence guerrière n'est déjà plis une chose praticable, étant donné que les moyens scientifiques de destruction sont dorénavant entre les mains de spécialistes bien rémunérés, ayant un général une mentalité profondément réactionnaire, et que les prolétaires ne disposent ni d'avions de combat, ni de gaz asphyxiants, ni de rayons électriques, ni de bactéries de guerre. Tout cela est devenu  le monopole d'un groupe de professionnels, dénués de tous scrupules et de tout sentiment d'humaine responsabilité. Et même si les masses pouvaient réellement disposer de tous ces moyens, elles ne pourraient par les employer sans commettre, comme nous l'avons déjà constaté, un attentat immense contre elles-mêmes, parce que les conséquences d'une guerre chimique, bactériologique, électronique, stratosphérique, etc, ne peuvent plus être contrôlées. Comme l'apprenti sorcier, les masses déchaineraient ainsi une tempête de violences indomptables, dont elles seraient elles-mêmes les principales victimes." On reconnait bien dans cette argumentation, même si se mélange quel que peu luttes des classes et conflits armés entre États, l'argument qui dénie la formule : le pouvoir est au bout du fusil, car en fait, tous les fusils sont entre les mains de l'ennemi.

"En attendant, du côté révolutionnaire, on reproche en termes véhéments à ses adversaires l'emploi de moyens dont on se réserve de faire l'emploi soi-même. (...). Des socialistes français, suisses, belges, danois néerlandais, anglais, tchèques, etc, se préparent tout comme Albert Einstein et Emile Ludwig, à s'opposer à la violence des nazis par une violence "démocratique". Comme si une guerre moderne ne réserverait pas, même aux pays soit-disant démocrates et éventuellement vainqueurs, une ère de fascisme et de dictature d'une rigueur inconnue!

Celui qui veut le but doit vouloir les moyens, nous répète-t-on de toutes parts. Oui, mais les moyens qui répondent au but. Et pour de véritables révolutionnaires, ces moyens ne peuvent jamais être : "tous les moyens", parce que la majorité des méthodes de lutte, bourgeoises, féodales et barbares jurent avec le socialisme et l'humanité. Il est de la plus haute importance de pouvoir constater que dans les milieux néo-marxistes, on commence enfin à comprendre quelle faute ont commise Marx et Engels en acceptant automatiquement la violence verticale et horizontales, comme moyens de lutte pour la révolution sociale." Mention directe des critiques émises par exemple par Simone WEIL dans La Crique sociale (novembre 1933), de l'exercice violent du pouvoir en Union Soviétique. Même si par la suite, toute une critique marxiste se déploie contre précisément cette machine bureaucratique née directement de la révolution russe et de la guerre civile, même si Marx et Engels ont eu, notamment après La Commune de 1870-1871, une attitude bien plus nuancées quant aux tactiques violentes révolutionnaires, il faut bien constater que la seconde guerre mondiale, puis la guerre froide ensuite, a comme occulté toute réflexion sur la violence utilisée pour la cause des ouvriers et des paysans et sur les liens avec cette violence des structures politiques installées en URSS et en Chine notamment.

     Les réflexions des actuels militants de la non-violence sur les relations entre les fins et les moyens d'une action ou d'une révolution, sont contenues en germe dans ces propos d'avant la seconde guerre mondiale. Les actions non-violentes entre autres de Gandhi en Afrique du Sud et en Inde ont inspirés ces réflexions portées alors par toute une partie du mouvement anarchiste. Cette logique de l'action non-violente parcourt toute la réflexion et l'action de nombreux militants et organisations de par le monde.

 

Barthélemy de LIGT, Pour vaincre sans violence, réflexions sur la guerre et la révolution, Éditions Mignolet & Storz, Paris, 1935. Christian MELLON et Jacques SÉMELIN, La non-violence, PUF, collection Que sais-je?, 1994. Jean-Marie MULLER, lexique de la non-violence, Alternatives non violentes/Institut de Recherche sur la Résolution non-violente des conflits, n°68 numéro spécial, 1988.

 

PAXUS

 

 

 

 

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5 septembre 2020 6 05 /09 /septembre /2020 16:40

      Projet de revue, dont le numéro 1 est sorti en avril 2020, dont on se demandait s'il allait survivre à la brusque pandémie du coronavirus, lancé par le groupe L'Humanité, se déclinait en un "triptyque interactif" : une revue trimestrielle, une plateforme numérique coopérative et la tenue de colloques. Doté d'un Conseil scientifique auxquels s'associaient dès le début, entre autres, Dominique MÉDA, Bernard THIBAULT et Alain OBADIA, qui veut assurer la liaison entre les travaux de sociologues et les interventions politiques, TAF se proposait de passer au crible le travail et ses réalités, ses mutations et ses permanences, avec l'ambition d'offrir au monde du travail, au mouvement social comme au monde académique, un contenu original et navoteur sur cet enjeu à la fois central et transversal.

Appuyé par une démarche collaborative avec des acteurs syndicaux, associatifs, politiques, avec des intellectuels qui ont fait du travail leur sujet de recherche, ce projet au long court vise à soulever les multiples enjeu du travail, parfois cachés, tout en oeuvrant à son émancipation des logiques aliénantes.

    Le premier numéro de la revue TAF analyse le travail "dans tous ses états", en offrant une large palette d'angles pour donner à voir les réalités du monde du travail, des métiers, et les problématiques générales auxquelles il fait face, comme une première réflexion menée sur un sujet aux infinies potentialités. Disponible en kiosque, la revue est également proposée par abonnement.

   La plateforme numérique (travailleraufutur.fr) a pour vocation, toujours selon les promoteurs du projet, d'accueillir les contributions des syndicalistes, des salariés, des paysans ou des cadres ; de chercheurs, de responsables de "ressources humaines", d'élus comme d'entrepreneurs, ainsi que des dossiers juridiques et des enquêtes, interactive, cette plateforme réclame la participation active de toutes celles et de tous ceux qui désirent s'investir dans cette large réflexion, à partir de leurs propres expériences.

   Il semble, même si sur Internet il y ait encore peu d'interventions, que le projet se maintienne, notamment avec la parution en juin 2020 d'un numéro entièrement consacré au travail des femmes. Et pour la rentrée, un numéro 3 est paru sur Prendre soin au travail, thème brûlant d'actualité à l'heure où, comme l'écrit la rédaction les personnels de santé notamment ont été soumis à de rudes épreuves; alors que les dirigeants du pays discouraient sur leur inutilité sociale et leur individualisme irrépressible : quand la crise sanitaire révèle le travail....

Mené dans des circonstances difficiles, dans un environnement économique tout sauf favorable, TAF,  notamment avec Patrick LE HYARIC (directeur de la publication) et Valère STARASELSKI (coordinateur éditorial) ainsi qu'avec Fabrice SAVEL (coordinateur de la plateforme coopérative), est à l'origine une réponse directe à la disparition possible du journal L'Humanité. Misant sur la qualité et sa police d'écriture confortable, assumant une surcharge d'informations par une présentation relativement claire, TAF veut donner envie de découvrir une par une les différentes données. L'équipe de TAF donne une grande place à la culture et à l'expérience concrète des intervenants (les pages centrales sont entièrement consacrées à des portraits de salariés).

 

TAF, SNH 5, rue Pleyel, immeuble Calliope, 93528 Saint-Denis.

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1 septembre 2020 2 01 /09 /septembre /2020 11:54

   Le magazine trimestriel Finances & Développement, en support papier et dans Internet - est diffusé en plusieurs langues (anglais, français, russe...) par le Fonds Monétaire International. Même si l'on critique vivement les politiques du FMI, il faut reconnaitre que les chiffres et les contributions qui paraissent dans cette revue constituent des sources importances de connaissance de l'économie sur le plan mondial. D'autant que les opinions exprimées dans Finances & Développement ne sont pas forcément représentatives de ces politiques et le FMI s'en distancie constamment.

  Avec une dizaine de rédacteur, Camille Lund ANDERSEN, Rédacteur en chef, et de nombreux conseillers de rédaction, le magazine constitue une référence de nombreux spécialistes en économie, et nombre de revues spécialisées y piochent bien des données.

   Chaque numéro porte sur un thème, par exemple celui de mars 2020 comporte un dossier sur Vivre bien et longtemps : Démographie et bien-être économique. Le numéro porte notamment sur les retombées économiques des tendances démographiques mondiales en pleine évolution. Celui de décembre 2019 portait sur l'économie face au climat. A noter que celui de juin 2019 portait sur le 75e anniversaire du FMI, occasion de faire le point sur l'organisation.

   Rappelons ici simplement que le Fonds Monétaire International est une institution internationale regroupant 189 pays, dont le but est de "promouvoir la coopération monétaire internationale, garantir la stabilité financière, faciliter les échanges internationaux, contribuer à un niveau élevé d'emploi, à la stabilité économique et faire reculer la pauvreté". Fondée en décembre 1945, institution spécialisée de l'ONU, il est en ce moment intéressant de savoir comment le FMI agit/réagit aux effets financiers de la pandémie du Covid-19. Le FMI fait et a fait l'objet de nombreuses critiques, ses plans financiers d'aide étant accusé d'aller à l'encontre des objectifs affichés.

 

 

 

Finances & Développement, IMF Publication Services, Box FD-101, 700 19th street, N.W., Washington, DC 20431 USA. Site Internet : imf.org

 

 

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31 août 2020 1 31 /08 /août /2020 13:48

  L'opinion publique - qui désigne communément l'ensemble des convictions et des valeurs, des jugements et préjugés et des croyances plus ou moins partagées par la population d'une société donnée - est à la fois un acteur majeur de la vie publique, composite et fluctuant, d'où proviennent bien des initiatives et enjeu de pouvoir pour des acteurs précis, et ici nous la considérons du point de vue d'acteurs de campagnes non-violentes. Tout en nous référant au débat général sur l'opinion publique, nous nous intéressons particulièrement à l'enjeu qu'elle constitue pour les différents acteurs, notamment par rapport aux moyens employés pour attirés son attention, activités violentes ou non-violentes, sur un sujet précis de société, sujet qui peut aller de préoccupations morales (avortement, mariage...) à des revendications sociales, en passant par des impératifs écologiques.

 

L'opinion publique : débats généraux

    De même qu'une opinion se caractérise par son aspect normatif et se différencie de l'esprit critique (marqué par le questionnement, l'argumentation, l'approche contradictoire et le souci d'approcher une certaine vérité), l'opinion publique peut parfois être construite sur des avis tranchés, des informations non-vérifiées pouvant se révéler fausses, qu'elles soient véhiculées intentionnellement ou non.

L'ensemble des sociologues s'accordent sur l'idée que ce n'est qu'au XXe siècle, avec l'apparition des médias de masse, qu'il est légitime de parler de "société de masse" et d'"opinion publique". Ils démontrent également combien celle-ci est manipulable par des techniques de propagande, ce qui explique l'apparition des grands régimes totalitaires. Dans les démocraties, la propagande vise essentiellement à influer sur les choix politiques. Plus largement, et dès lors que le système dominant est le capitalisme, la publicité est considérée comme une forme de propagande visant à façonner les comportement et les styles de vie dans le sens du consumérisme.

Sur les choix politiques, la force de l'opinion publique repose sur le consensus sur son rôle. En effet, pouvoirs publics et populations s'accordent sur le fait qu'elle doit influer sur les décisions des gouvernements, et les membres (notamment la bureaucratie) du pouvoir considèrent ce rôle comme légitime. Mais l'apparition au sein du pouvoir d'élites qui méprisent en fin de compte les "élans populaires" et mettent en avant des principes technocratiques de fonctionnement de la société, affaiblit cette force. Des techniques de pouvoir (influence sur les mas-médias, capacités réduites de la mémoire politique de certaines populations) sont mises à profit de préférence à la recherche de l'assentiment de l'opinion publique à leurs politiques. Force de l'opinion publique et sens commun et partagé de l'intérêt général sont fortement liés.

     Par ailleurs, à la fin du XXe siècle, le débat confronte essentiellement deux tendances :

- la première (et la plus importante majoritairement) de sensibilité post-marxiste, selon laquelle l'opinion publique est façonnée par les propriétaires des grands médias et l'ensemble de leurs soutiens, les acteurs principaux du capitalisme. On peut trouver ce genre d'analyse chez Pierre BOURDIEU, Noam CHOMSKY, Edward S. HERMAN, Alain ACCARDO (Introduction à une sociologie critique. Lire Pire Bourdieu, Agone, 2006)...

- la seconde, minoritaire, de sensibilité techno-critique, évoque l'évolution des moyens de communication et le fait qu'ils sont de plus en plus accessible à un grand nombre, conditionnent les individus au point que la frontière entre "propagandistes" et "propagandés" devient extrêmement relative. Certains auteurs ont développé cette analyse, comme William ALBIG, KATZ et LAZERSFELD

Ce débat est relancé au XXIe siècle, quand, avec Internet, les individus ne sont plus seulement "consommateurs" mais "producteurs" de médias et que, n'étant soumis à aucune déontologie, à la différence des journalistes (lesquels sont influencés à la tour par cette absence...), un certain nombre d'entre eux en viennent à répandre des quantités de fausses nouvelles sur les réseaux sociaux.

 

L'opinion publique : les théories et pratiques des courants non-violents.

   Pour de nombreux auteurs, militants ou proches des courants non-violents, "toute action collective développe des formes d'expression et de représentation dans l'espace public." Les leaders non violents ont découvert des principes, et nombre d'entre eux tendent l'objectif de s'acquérir la sympathie et le soutien de l'opinion publique. Souvent les militants non-violents sont d'abord minoritaires et doivent acquérir (certains écrivent conquérir) l'opinion publique à leurs vues. Pour cela, tout en trouvant les ressources de l'affirmation du sujet résistant, il faut choisir un objectif atteignable et établir une sorte de contrat de non-violence, tant dans l'utilisation des moyens que dans le maintien d'un objectif clair et connu.

L'action non-violente est parfois présentée comme une sorte de "troisième voie", expliquent par exemple Christian MELLON et Jacques SÉMELIN, entre le combat électoral et la lutte armée. "Présentation trompeuse, dans la mesure où elle laisserait croire que la non-violence récuserait l'une autant que l'autre. On constate plutôt que les acteurs non-violents rejettent et combattent la violence politique et considèrent les élections libres comme le seul fondement légitime d'un pouvoir politique. Mais ils estiment justifié, au nom même de l'idée démocratique, de critiquer certaines des limites des systèmes électifs et de viser, par l'action non-violente revendicative, des changements d'ordre social ou politique. Bon nom de leurs luttes s'inscrivent ainsi dans la tradition de "l'action directe", avec son large éventail de procédés d'intervention dans l'espace public, distincts des mécanismes traditionnelles de la représentation.

Loin de contester le principe de représentation, l'action non-violente cherche à en étendre le champ d'application. Car, d'une certaine manières, en présentant une injustice à l'attention publique, elle la "re-présente", la "met en scène". Une action non-violente, quand elle est bien menée, se présente comme une démarche de communication de l'espace public. Elle vise à "faire éclater l'injustice" en la dénonçant ouvertement. Pour rendre publique l'injustice - pour en faire la "publicité" 'au sens originel du mot) - il existe diverses méthodes de communication par le verbe ou par l'acte".

Il s'agit, d'une certaine manière, de représenter une partie même de l'opinion publique.

    Jean-Marie MULLER présente la lutte non-violente comme ayant une structure tri-polaire. "Elle ne se réduit pas à l'affrontement entre, d'une part, les résistants et, d'autre part, ceux qui ont le pouvoir de décision, les décideurs. La stratégie de l'action non-violente intègre un troisième pôle dans le conflit : l'opinion publique. Il se crée ce qu'on peut appeler un "triangularisation" du conflit. Il y a donc trois acteurs : les résistants, les décideurs et l'opinion publique. Et la "bataille décisive" est précisément celle qui vise à conquérir l'opinion publique. Convaincre les décideurs est toujours très difficile, surtout lorsqu'il s'agit des pouvoirs publics. Certes, les décideurs sont des femmes et des hommes qui, comme tout un chacun, sont capables de comprendre les exigences de la justice. Mais, en même temps, ils risquent fort de se trouver prisonniers de leur propre pouvoir, d'être les otages du système qu'ils ont pour fonction de défendre. S'ils ne se laissent pas convaincre par la justesse de la cause des acteurs, peut-être se laisseront-ils contraindre par la pression de l'opinion publique. Bien sûr, la force de l'opinion publique sera d'autant plus grande que la société sera plus démocratique.

Ainsi l'un des objectifs prioritaires de l'action non-violente est de convaincre l'opinion publique - c'est-à-dire, non pas peut-être de la majorité des citoyens, mais du moins une forte minorité d'entre eux - du bien-fondé de la lutte engagée. Les décideurs adverses doivent alors tenir compte de l'arbitrage rendu par l'opinion publique afin de ne pas se discréditer auprès d'elle. Il est de leurs propre intérêt d'apparaitre conciliants et d'accepter de négocier avec le mouvement de résistance. En revanche, si le mouvement de résistance perd la bataille de l'opinion publique, si celle-ci prend fait et cause pour le pouvoir établi, alors celui-ci pourra ignorer les revendications qui sont présentées et mettre en oeuvre tous les moyens de répression à sa disposition. L'échec de la résistance est pratiquement certain."

    A ce stade de raisonnement, il faut souligner un phénomène qui parcourt l'ensemble des pays occidentaux ou occidentalisés : la perte de légitimité des élites au pouvoir, soupçonné, souvent à bon droit, de mener des politiques favorisant des intérêts particuliers et non l'intérêt général. Ce phénomène tient à une certain démission des pouvoirs politiques face aux pouvoirs économiques et financiers dominants, via un certain détricotage de tous les systèmes publics. Cette démission, que l'on traduit souvent par impuissance des pouvoirs publics, induite d'ailleurs par un certain mépris d'élites technocratiques envers les populations, conduit tout droit à une défiance généralisée (qui se traduit à un détachement de plus en plus de gens du système électoral), détachant peu à peu l'opinion publique des pouvoirs publics. Dans ce contexte, l'action non-violente se retrouve dans des difficultés d'obtenir l'attention des pouvoirs publics, et elle doit en quelque sorte souvent se durcir pour parvenir à convaincre l'opinion publique qu'un changement de politique est possible (passer des manifestations - même de masse - que la technocratie ignore et fait passer pour manipulées et violentes à des campagnes de désobéissance civile). En fait ce désintérêt d'une part pour l'intérêt général et cette défiance d'autre part pour les pouvoirs publics est tout simplement un affaiblissement de la démocratie. Et l'on revient à ce qu'écrivait Jean-Marie MULLER, "la force de l'opinion publique est d'autant plus grande que la société est plus démocratique", moins cette société l'est, moins le levier de l'opinion publique est efficient...

   "L'action non-violente, poursuit notre auteur, par la pédagogie qu'elle implique, a toute chance de se montrer beaucoup plus efficace que la violence pour gagner la bataille de l'opinion publique. Le recours à la violence risque fort de discréditer les résistants auprès de l'homme de la rue. La violence isole les protestataires et marginalise la protestation. Tout particulièrement, la violence écarte de toute manifestation de rue une large part de la population, toutes celles et tous ceux qui ont peur de la violence ou qui la récusent par principe.

Si nous utilisons la violence, nous ne créons pas un débat public sur l'injustice que nous combattons, mais sur la violence que nous commettons? Nous pouvons en être sûrs, ce sont les images de nos violences qui feront la une des médias. Celles-ci indisposeront l'opinion publique et susciteront en son sein des réactions de rejet. La violence constitue un écran entre les acteurs de la résistance et l'opinion publique, et celui-ci cache à ses yeux le bien-fondé de la cause pour laquelle la bataille est livrée. La violence fait passer les résistants pour des casseurs et elle justifie la répression à leur encontre, car il est logique que les casseurs soient les payeurs. La violence permet aux pouvoirs établis de "criminaliser" la protestation citoyenne. (...)".

   On retrouve là l'éternel débat des moyens et des fins de toute action contre une injustice. Et il faut reconnaître que les pouvoirs publics ne manquent pas une occasion de déplacer dans l'opinion publique le débat des objets-objectifs de ces manifestations à leurs modalités, en cas de manifestations violentes. L'actualité récente en France en fournit une forte illustration. Il faut noter un double phénomène d'ailleurs : d'une part, une partie de la force mobilisable pour ces manifestations disparait et d'autre part, l'opinion publique elle-même peut faire la part des choses entre l'activité des casseurs et les marcheurs pacifiques. L'erreur commise par les pouvoirs publics (à la fois structurelle, en pleine application d'une politique de réduction des moyens policiers de l'État, et tactique, rechercher le combat) lors des manifestations des Gilets Jaunes de 2018-1019, est d'avoir développer, pratiquement par mimétisme, l'arsenal et les techniques de répression, jusqu'à transformer les manifestations en batailles rangées d'un grande violence, de se retrouver finalement dans l'incapacité de maintenir l'ordre et de plutôt participer au désordre dans la rue. Si l'objet-objectif des manifestations est effectivement devenu flou, la défiance de l'opinion publique s'est accrue.

Jean-Marie MULLER, Le Dictionnaire de la non-violence, Les Éditions du Relié, 2014. Christian MELLON et Jacques SÉMELIN, La non-violence, PUF, collection Que sais-je?, 1994. 

 

SOCIUS

 

 

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