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8 mars 2015 7 08 /03 /mars /2015 10:38

   Beaucoup d'études sont consacrées à la situation de l'entreprise et beaucoup également concernent la situation économique générale, sur la division du travail, par exemple, mais peu abordent de front les deux aspects de ce qui est pourtant une même réalité indissociable. Aussi examinons-nous d'abord la caractérisation du conflit en entreprise faite par Christian THUDEROZ, s'appuyant sur de nombreux auteurs et ensuite nous aborderons la question de la conflictualité économique directement liée à la division du travail. Même si ce n'est pas complètement une généralité, les auteurs abordant la question de manière plus globale ont tendance à avoir des approches plus critiques.

   Définir le conflit en entreprise est d'abord une question de délimitation d'un champ d'études. Christian THUDEROZ nomme "conflit en entreprise, "toute situation d'hostilité et d'affrontement intentionnel, ayant pour cadre l'entreprise, affectant son fonctionnement, son organisation et l'activité de l'un ou de l'autre de ses acteurs, ces derniers, interdépendants, percevant une certaine incompatibilité de leurs projets et tentan, par le recours à des moyens contraignants, de faire triompher leur volonté." Du coup, le conflit en entreprise ne se réduit pas, au seul conflit du travail et, en son sein, à la seule grève. Le professeur en sociologie pointe deux réductions habituels chez de nombreux auteurs ont chacune, en France en tout cas, leur histoire et leurs motifs :

- la réduction du conflit en entreprise en conflit du travail entre employés et employeurs traduit la prégnance d'un paradigme marxisme. 

- la réduction du conflit en entreprise en la grève, moment de renversement des pouvoirs et de libération de la parole. La grève constitue depluis longtemps le "meilleur point de mire" pour l'analyse sociologique, comme l'écrit Jean-René TRÉANTON (Traité de sociologie, sous la direction de Friedmann et Naville, 1962).

Tous les autres conflits sont depuis longtemps minorés, non saisies par les statistiques officielles ou d'observation difficile : pétitions, affichettes sauvages, absentéisme, boycott des réunions de service, protestations individuelles, recours au tribunal des Pred'hommes, refus de faire des heures supplémentaires, débrayages intempestifs, grève perlée, grève du zèle, freinage de la production, délégations musclées auprès du chef d'atelier ou du directeur, manifestation dans les ateliers, sabotage des pièces ou des produits, chapardages plus ou plus intermittents... Les conflits, pour ce qui concerne la France toujours, furent enfermés dans une seule de ses formes, mesuré par un inducateur grossier - les JINT (Journées Individuelles Non Travaillées). Leur chute dans les années 1980 et 1990 est souvent considérée comme une baisse de la conflictualité en entreprise. Ce que conteste par exemple Sophie BÉROUD et ses collègues (La lutte continue?, 2008) qui concluent au contraire à une hausse de cette conflictualité, celle-ci se reconfigurant. La chute des recours à la grève camoufle de nouvelles formes de protestation, plus individuelle sans être moins collectives, mobilisant divers registres (dont celui de l'humour), utilisant massivement les technologies d'information et de communication, et épousant les nouveaux contours des organisations socio-productives. Au vu de cette analyse, Christian THUDEROZ se livre à un classement des conflits en entreprise.  

     Avant d'y venir, notons que la conflictualité analysée, vu les containtes de mesures, n'est pas la conflictualité réelle. La non expression du conflit, n'implique pas non plus par ailleurs la disparition du conflit. Si les contraintes pesant sur les salariés, notamment en provenance de la conjoncture économique globale, s'acsroissent, ils auront tendance à opter plus pour des résistances non détectables à priori plutôt que pour des modalités ouvertes d'expression, pour toutes sortes de conflit. Les effets de ces résistances ne sont pas pour autant négligeables pour les entreprises. On peut même dire qu'ils auraient plutôt tendance à peser davantage sur la productivité sur les lieux de travail.

    Entre conflits "de personnes", "d'intérêts", de "pouvoir", de "territoire", ceux-ci sont multiples et interfèrent les uns sur les autres, suivant des variantes infinies. La définition d'Alain TOURAINE dans l'Encyclopedia Universalis constitue une approche féconde à cet égard : "une relation antagonique entre deux ou plusieurs unités d'action dont l'une tend à dominer le champ social de leurs rapports". Ces unités d'action peuvent être de deux types : soit des individus, en relation interpersonnelle, soit des groupes d'inidivus. Ces derniers peuvent être organisés en collectifs : syndicats, comités de direction, membres d'un atelier de production ou d'un bureau d'études. Ce sont des unités d'action délimitées par des frontières (dans le temps et dans l'espace), composée dindividus spécifiés par des rôles et dont l'action est définie par des procédures. Ces groupes, le temps d'une action, forment de coalitions, sur des objectifs précis. 

   Ces conflits peuvent être individuels (entre égaux ou entre un manager et un subordoné), organisationnels (entre groupes d'individus, selon leur place dans la division du travail) ou institutionnels (comme les conflits du travail entre employés et employeurs).

   Dominique PICARD et Edmond MARC (2006, Petit traité des conflits ordinaires, Le Seuil) distinguent les conflits d'intérêts (pour rechercher un avantage personnel et le maximiser), les conflits d'autorité et de pouvoir (qui découlent des précédents, pour influencer l'autre ou échappeer à sa pression), les conflits de personnes (pour harmoniser la manière de définir et de gérer l'interaction), les conflits de valeur (notamment religieuses, mais pas seulement aussi entre valeur sociale et valeur marchande...), les conflits d'opinions ou idéologiques (débats à propos du service public et sur les difficultés économiques). Certains auteurs ajoutent les conflits identitaires (pour obtenir une reconnaissance sociale), les conflits culturels (du fait des divergentces sur les manières jugées légitimes ou appropriées d'agir et de penser) et les conflits affectifs (entre êtres humains jaloux ou mus par des sentiments d'amour et de haine...). D'autres classements sont possibles : outre les conflits relationnels, cela concerne les conflits sur la têche de travail (sa finalité ou sa manière de l'accomplir), les aléas de l'organisation (conflits de compétences) et les aléas de la régulation sociale (conflits salariaux, d'interprétation des conventions collectives, des accords d'entreprise...). Les conflits peuvent se dérouler entre subalternes ou entre managers, peuvent concerner des enjeux d'allocation de rssources et/ou d'enjeux de perspectives. Chaque décision et même chaque ordre peut faire l'objet d'une contestation rampante ou ouverte, dans tous les domaines de la vie en collectivité que constitue l'entreprise, non seulement sur le travail, mais aussi sur la cantine, les transports, les changements techniques, d'horaire, ect...

   Concernant les conflits collectifs de travail, on peut distinguer avec Hubert LANDIER et Daniel LABBÉ (Les relations sociales dans  l'entreprise, Liaisons sociales, 1999) les conflits "classiques" et les conflits "modernes".

Derrière ces qualificatifs se regroupent pour les premiers ceux qui reflètent l'antagonisme d'intérêts entre salariés et employeurs :

- conflits salariaux (la majorité souvent) ;

- conflits de survie (face à une décision du management en cas de fermeture ou de régorganisation)  ;

-  conflits comme mode habituel de régulation sociale (conflit ritualisé, très réactif avec sortie négociée)

- grèves froides, pour reprendre l'idée de Christian MOREL (Stratégies syndical et pouvoir patronal, Octarès, Toulouse, 1994) (sans recours officiel à la grève, différentes manières de contraindre la direction). cet auteur distingue différentes modalités d'expression du conflit, suivant son intensité, de la négociation-contrat à la grève, en passant par la négociation-manifestation et les "armes intermédiaires" que sont diverses méthodes pour rendre difficile la production elle-même).

   Pour les "conflits modernes" qui reflètent les évolutions du monde industriel et les nouveaux modes d'organisation du travail et de gestion de la main-d'oeuvre :

- conflits de dysfonctionnement, naissant du fonctionnement même de l'organisation (conflit sur l'application de nouveaux horaires, comme pour les 35 heures en France) ;

- conflits d'environnement, naissant de la confrontation à un environnement de travail devenu difficile (par exemple par suppression du nombre d'employés pour un même travail) ;

- conflits identitaires, naissant du sentiment de dévalorisation du travail par suite de l'évolution de celui-ci (infirmièrs (ères), chauffeurs-routiers, moniteurs(trices) d'auto-école...) ;

- conflits hiérarchiques, provoqués par l'attitude de certains managers envers les salairés : abus de pouvoir, dénigrement, discrimination, harcèlement moral et/ou sexuel).

     Cette ou ces classifications de conflit sont là pour rappeler leur multiplicité et surtout, au-delà du ressenti des acteurs, leurs objets. Ces conflits interviennent suivant des dynamiques qui ne sont pas propres aux conflits en entreprise mais ils possèdent une histoire très dense : en effet, tant que employeurs (notamment les plus grands) qu'organisations syndicales se sont efforcés de tirer les leçons de ces dynamiques afin de les contrecarrer ou de les amplifier. Les acteurs agissent suivant des systèmes d'action conflictuelle que les sociologues tentent de modéliser, à des fins évidemment diverses et... contradictoires. 

   Christian THUDEROZ s'inspire d'une double tradition sociologique, bien que d'autres traditions existent, notamment chez les marxistes. La première, depuis Talcott PARSONS et les fonctionalistes, met l'accent sur l'interdépendance des éléments du système et ses mécanismes de régulation ; la seconde, issue des travaux de CROZIER et de FRIEDBERG, ajoute une dimension essentielle, celle d'une régulation qui s'opère par une série de jeux, plus ou moins bricolés et maîtrisés, permettant de coordonner des stratégies opposées d'adversaires en relation, et rendant possibles alliances et compromis. "Parler de système d'action conflictuelle (SAC), c'est introduire dans l'analyse la dimension irréductiblement imprévisible du comportement humain : souligner la présence (massive!), dans tout conflit, de jeux de pouvoir ; enfin reconnaitre la possibilité que ces jeux s'imbriquent, que les acteurs changent de place ou de registre, que certains y sont inclus et d'autres exclus. La notion de SAC est heuristique : elle permet de, pour chaque situation conflictuelle, de mener l'enquête et de découvrir, in concreto, les acteurs, les jeux et enjeux, les règles de ces jeux et la régulation de ces jeux conflictuels, dans l'arêne même où tout ceci s'inscrit. La démarche est donc inductive : elle part des individus et de leurs relations et interactions, étudie leurs stratégies (pour convaincre comme pour contraindre), remonte aux dispositifs de régulation et découvre comment ceux-ci structurent l'organisation - et lui permettent de se développer ou de s'adapter, parfois au prix de batailles dont elle se serait (peut-être) passée."

Pour chaque SAC, l'analyse note :

- les acteurs, concernés par le conflit : nombre, statut, histoire (personnelle et collective), compétences, ressources à leur disposition, etc, ainsi que la nature des relation qu'ils entretiennent (hiérarchique ou professionnelle, occasionnelle ou de proximité, coopérative ou compétitive) ;

- le contexte (ou l'arène) - légal, historique, économique, ou organisationnel - dans lequel leurs jeux conflictuels s'inscrivent et dont ils peuvent pâtir ou tirer parti ;

- les enjeux, définis, allégués ou systémiques ; les règles autour de ces enjeux et les jeux sur ces règles ;

- les croyances et représentations (pour chacun : "ce qui doit être", ou "ce qui doit être fait") - et leurs réclamations en justice ;

- les séquences temporelles de ces jeux conflictuels ;

- les stratégies déployées pour atteindre leurs objectifs.

Les conflits en entreprise opposent des acteurs rationals, mais complexes car leurs objectifs sont le produit d'influences, d'équilibrages et d'élaborations bricolées. Un conflit en entreprise est surtout un affrontement de rationalités et un conflit de valeurs.

   Il ne faut pas, et ce n'est sans doute pas l'intention de notre auteur ici, de comprendre les conflits en entreprise comme des conflits se déroulant dnas un cadre fermé. Tout l'environnement, à commencer par l'existence d'entreprise d'un même groupe, a une influence. De plus, dans l'entreprise se situe dans un environnement économique parfois vaste qui inclut des acteurs extérieurs à l'entreprise : que l'on songe à l'Etat ou aux consommateurs. Par ailleurs, les mobiles des conflits en entreprise peuvent ne pas être, ou l'être en partie seulement, internes. Des motifs politiques peuvent présider à l'entreprise d'actions collectives, que ce soit de la part des employés et de leurs alliances extérieures, ou de la part des employeurs, soucieux d'opérer une pression économique sur des politiques menées au niveau de l'Etat. Les enjeux de certains conflits en entreprise dépassent souvent son seul cadre. L'issue des conflits en entreprise a des conséquence à l'extérieur, même dans le cas de conflits qui ne portent pas sur le travail proprement. Un conflit sur les valeurs hiérarchiques comme un conflit sur les rémunérations a des incidences, dans les deux sens, sur la vie politique et socio-économique globale. Tout est question de densité dans l'analyse des conflits en entreprise. L'effet de "boule de neige" touche beaucoup d'entreprises dans une société où l'information circule abondamment : même si la conflictualité apparait basse dans l'une, l'existence de conflits durs dans l'autre possède son importance. Il y a d'ailleurs dans la stratégie des acteurs la volonté d'étendre ou au contraire de circonscrire les mobilisations des acteurs autour d'un enjeu. Souvent les acteurs s'illusionnent sur les marges de leur propre pouvoir et sur la capacité d'atteindre leurs objectifs - Clausewitz appelerait cela le "brouillard" de la guerre - qui fait que ces rationalités, avec le recul de l'analyse historique, apparaissent parfois comme irrationnelles... En tout cas, ces mauvaises perceptions chez les uns et chez les autres entrainent souvent des conflits interminables. A contrario, chaque acteur s'efforce de mesurer ses chances de l'emporter, sans que pour autant, les éléments affectifs du comportement humain aident à y contribuer...

 

Christian THUDEROZ, Sociologie du conflit en entreprise, Presses Universitaires de Rennes, 2014.

 

ECONOMICUS

 

 

     

 

   

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4 mars 2015 3 04 /03 /mars /2015 08:22

      Le sociologue allemand, professeur à l'université de Munich, connu surtout pour son ouvrage La société du risque (1986), s'est positionné en faveur d'un Etat supranational et d'un Parlement mondial ; il s'est exprimé dans la presse en faveur de l'approbation de la Constitution européenne proposée au vote des Français en 2005, et surtout, sans s'étendre sur des aspects économiques néo-libéraux,s'est montré favorable à une Europe post-nationale, en participant à la création du Groupe Spinelli au Parlement européen.

Ses écrits indiquent une volonté de dépasser la théorie du conflit de classe, explication sans doute d'une certaine popularité chez les sociologues désireux de se démarquer du marxisme. Il est l'auteur par ailleurs de plusieurs ouvrages plus politiques que sociologiques : Pouvoir et contre-pouvoir à l'ère de la mondialisation (Aubier, 2003 ; Flammarion, 2008), La vérité des autres. Une vision cosmopolitique de l'altérité, dans Cosmopolitiques (Editions de l'Aube, Pratiques cosmopolitiques du droit, décembre 2004), Qu'est-ce que le cosmopolitisme? (Aubier, 2006), Pour un empire européen (Flammarion, 2007), Non à l'Europe allemande, dans Autrement, 2013.

Sociologue parmi les plus connus, Ulrik BECK, collaborateur d'Anthony GIDDENS pendant sa longue direction de la London School of Economics, il a accepté peu avant sa mort de diriger un des premiers programmes du Collège d'études mondiales, aux modestes moyens, fondé avec Alain TOURAINE et Michel WIEVIORKA. Il s'est engagé notamment dans la lutte contre la montée actuelle des nationalismes, du racisme et de l'antisémitisme. Fondamentalement, il s'agit pour lui de penser les nouveaux risques majeurs (liés aux changements climatiques entre autres) dans une société  mondiale caractérisée par une irresponsabilité de plus en plus grande, notamment parmi les élites.

Dans son dernier livre, World at Risk (Policy Press, 2008), il propose l'analyse des trois grands risques contemporains : les changements climatiques, le terrorisme et les crises financières. Dans ce contexte d'inégalité globale et de vulnérabilité locale, le cosmopolitisme n'est plus seulement une notion politique, comme à l'époque des Lumières. Il devient une méthode de travail et d'analyse qui doit permettre de dépasser un nationalisme méthodologique inadapté à ces risques globaux. On pourrait d'ailleurs rapprocher ce nationalisme de l'individualisme méthodologique qui enracine les politiques économiques dans des présupposés néo-libéraux.

 

   Sa thèse exposée dans La Société du risque déclasse de manière radicale la théorie du conflit de classe. On peut au passage regretter que les diverses explications sociologiques ont tendance à se penser comme se subsituant les unes aux autres plus anciennes, alors que les conflits évoqués précédemment perdurent, si les conditions et les rapports de force ne changent pas fondamentalement, et c'est souvent le cas à l'intérieur des entreprises, mais il est vrai que la poussée des techniques et des risques induits par la science sur l'environnement étudiée par Ulrich BECK revêt un caractère d'urgence. Ce n'est plus la seule usine qui expose ses salariés et les populations environnantes, "c'est la vie sur cette terre que les risques menacent, et ce dans toutes ses formes". Se modifient selon lui du coup les situations de classes, elles deviennent des situation de risques. Car il n'y a pas une "classe" des non-exposés au risque, s'opposant à la "classe" des exposés : l'opposition aujourd'hui entre "ceux qui sont exposés aux risques et ceux qui en profitent", mais aussi entre ceux qui les dénoncent et ceux qui les minorent et les occultes. La "société du risque" recèle donc en son sein de nouvelles sources de conflits et de compromis à propos de ces risques, de leur définition et de leur traitement. "L'enjeu de ces conflits est de déterminer si nous pouvons continuer à exploiter abusivement la nature (y compris la nôtre), et si les notions de "progrès" et de "prospérité" et de "rationalité scientifique" ont encore un sens dans ce cadre". Ulrich BECK conclut que "les conflits qui éclatent ici prennent la forme de guerres de religion civilisationnelles dans lesquelles il s'agit d'opter pour le bon chemin vers la modernité."

Ce passage de la société (industrielle) de pénurie (avec sa logique de répartition inégale des richesses) à la société (post-industrielle) du risque (et sa logique de répartition égale du risque - "une entité unique, regroupant bourreaux et victimes") a une conséquence pratique : la modernité devient réflexive, car c'est en son sein - et non contre la tradition, ou du fait de menaces externes (Dieu, la nature) que survient la rupture. La science et la technique, loin de nous protéger, génèrent les risques que nous redoutons ; la frontière entre nature et société s'estompe, et les risques liés à cette modernisation "déploient aujourd'hui une dynamique de conflit qui s'émancipe de l'organisation schématique de la société industrielle". Les priorités s'inversent : si risques et inégalités étaient compatibles dans la société industrielle, les secondes prédominant les premiers, dans la société du risque, répartition des richesses et répartition des risques sont désormais en concurrence - et ce sont les premiers, les risques, qui mènent le jeu. A ce stade, nous devons souligner que dans nombre de régions du monde (Inde, Chine, par exemple) les risques, loin de se substituer aux conflits "classiques" s'y surajoutent. Par ailleurs, l'exemple de nombreux dirigeants soucieux de se préserver des risques indique l'éclosion d'une foule de technologies visant à les isoler des conséquences de leurs propres politiques économiques. Jusque dans les logiques de cette société du risque se mêlent des dynamiques auparavant à l'oeuvre dans les société industrielles occidentales et qui sont le lot de millions de travailleurs dans les pays qualifiés autrefois de Tiers-monde, en Asie notamment. 

  Pour poursuivre ce qu'écrit Ulrich BECK, ce qui était stable devient mouvant, et l'"incertitude s'est immiscée jusque dans les cathédrales des arcles de foi économiques", les entreprises. Il estime que "les analyses fonctionnalistes, la sociologie des organisation et le néomarxisme raisonnent encore sur les "certitudes" de la grande organisation et de la hiérarchie, du taylorisme et de la crise qui sont depuis longtemps minés par les évolutions et les possibilités du monde de l'entreprise". Il en déduit "une surabondance de possibilités de changement structurels" du monde économique et du fonctionnement des entreprises et l'apparition de "nouvelles configurations organisationnelles", moins pensantes, plus petites, aux objectifs "contrôlables" et où les ordres et l'obéissance sont remplacés par "l'auto-coordination" électroniquement contrôlée de "responsables" qui obéissent à des objectifs de rentabilité et d'intensification du travail prédéfinis". Emergeront alors, mais il semble bien que ce soit plus un voeu politique qu'une réalité présente dans l'esprit de la majorité des responsables d'entreprise,  des "entreprises transparentes" emplies "d'autonomie horizontale" et où l'information sera un "médium central de cohérence et de cohésion de l'unité de production". Dans les conflits qui agiteront les entreprises, les luttes de pouvoir pour la répartition et les clés de répartition des flux d'information seront une source d'affrontement essentielle. Conséquence : l'entreprise se "politise". Mais cette politisation n'est pas une réédition des luttes de classes. "Dans les années à venir, les conflits entre management, comité d'entreprise, syndicats et personnes risquent de porter sur les décisions entre "modèles sociaux" internes à l'entreprise." Se propageront et s'expérimenteront, mais là encore il semble s'agir d'un souhait de la part de l'auteur, des modèles différents de production et d'organisation ; les mondes du travail et les formes de travail, plurielles, vont se faire concurrence ; et l'entreprise, plus qu'elle ne l'a jamais été, sera soumise, à "la pression de la légitimation". Pour l'instant, étant donné l'état des luttes "écologiques", il semble bien que cette pression viennent encorre plutôt de l'extérieur que de l'intérieur des entreprises...

 

www.college-etudesmondiales.org

Christian THUDEROZ, sociologie du conflit en entreprise, PUR, 2014.

 

 

 

 

 

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4 mars 2015 3 04 /03 /mars /2015 08:15

       Parmi les approches sociologiques sur le conflit dans l'entreprise, on peut relever celles de Pierre BOURDIEU sur la grève ouvrière et les luttes de classement, de Michel CROZIER et de Erhard FRIEDBERG sur l'entreprise comme univers de conflits et de Jean-Daniel REYNAUD sur le conflit comme poursuite de la négociation par d'autres moyens.

     Pierre BOURDIEU, qui n'écrit directement sur le conflit étudie les "champs sociaux", les "luttes de classement" dans ceux-ci et la "lutte de concurrence" ("une lutte des classes continue et interminable"). A partir de ces notions, Christian THUDEROZ dessine un modèle d'analyse de la conflictualité en entreprise. Les luttes dans l'entreprise n'opposent pas deux classes en concurrence pour l'appropriation de la plus-value comme dans l'analyse marxiste, mais de multiples agents (même s'ils peuvent être rassemblés dans des "classes", objectivées, du fait de l'homogénéité des conditions de vie et de travail, ce qui veut dire que si celles-ci divergent, plusieurs classes de moindre dimension pèsent sur la vie sociale...), au nom de multiples enjeux, propres à des champs différenciés (même s'ils sont régis par des invariants). l'objectif de cette lutte est de transformer (ou conserver) le classement des positions en vigueur dans le champ concerné, en transformant (ou en conservant) la hiérarchie des critères de classement. Ces luttes portent également sur la définition de ce qui est vil ou noble, avec de fortes connotations morales. 

Ce schéma apporte deux éléments pour la compréhension du conflit en entreprise. 

Le premier concerne les enjeux (lesquels sont légitimes?). "Il faut en effet, écrit le professeur de sociologie, qu'il y ait accord entre les protagonistes sur ce qui mérite de faire objet de lutte (complicité objective)", comme l'indique Pierre BOURDIEU dans La grève et l'action politique (1984) : "A tout moment, il y a lutte pour dire s'il est "convenable" ou non de lutter sur tel ou tel point". Comme le souligne également le sociologue anglais Allan FLANDERS (1968) : "face à l'employeur, le syndicat tait les divergences en son sein ; il agit comme s'il n'y avait qu'une seule volonté collective ; il a pourtant dû négocier dans son camp pour établir la liste des priorités ; il est donc intervenu pour indiquer à ses mandants l'idée qu'il se fait du "juste" et du "raisonnable", ou pour trancher entre des aspirations antagoniques. (...) Une même négociation a lieu avec l'employeur, pour définir ce sur quoi portera la négociation." Des convenances collectives s'établissent au cours de la lutte, mettant entre paranthèses des divergences bien réelles, mettant de côté l'impensable et l'impensé. La lutte (c'est le second élément) selon Pierre BOURDIEU oppose dominants et dominés entre eux ; ce qui sert (parfois) les objectifs des dominants : ainsi des oppositions entre syndicats rivaux sur les revendications (quantitatives ou qualitatives?), ou à propos d'augmentations de salaires (uniformes ou en pourcentage?). Il y a donc "une histoire sociale à faire de la discussion sur la lutte des classes légitime". "Question récurrente, écrit encore notre professeur, au vu des formes prises, historiquement, par la grève et son cortège d'armes non diplomatiques : sabotages, portails cadenassés et sequestrations de dirigeants. La question de la légitimité - des revendications, des formes de lutte, des compromis "arrachés" ou "consentis" - prend ici toute son importance. 

 

     Michel CROZIER et Erhard FRIEDBERG produisent une sociologie sur les organisations et l'action collective qui donne d'utiles outils pour penser le conflit en entreprise. C'est ce que pense Christian THUDEROZ, même si, dans l'ensemble, le conflit en lui-même ne constitue pas leur thème de recherches, ce qui est significatif dans L'acteur et le système (1977).

 "Ces auteurs, écrit-il en citant abondamment ces deux auteurs, partent d'une question simple : comment articuler deux réalités contradictoires - la liberté de l'acteur et l'existence de systèmes organisés et cohérents? Réponse : le système n'est cohérent qu'en apparence ; et si l'acteur n'est jamais totalement libre, il est capable d'influencer et corrompre ce système ; c'est "un agent autonome qui est capable de calcul et de manipulation et qui s'adapte et invente en fonction des circonstances et du mouvement de ses partenaires". L'organisation est donc "le royaume des relations de pouvoir, d'influence, du marchandage et du calcul". On ne peut décrire son fonctionnement comme "un ensemble mécanique de rouages agencés et mus par une rationalité unique" (celle des dirigeants), ni comme "l'expression de mécanismes impersonnels et d'impératifs fonctionnels, assurant toujours "spontanément" la satisfaction des "besoins" d'intégration et d'adaptation (du) système". Elle n'est "rien d'autre qu'un univers de conflit, et son fonctionnement le résultat des affrontements entre les rationalités contingentes, multiples et divergentes d'acteurs relativement libres, utilisant les sources de pouvoir à leur disposition". Les conflits d'intérêts ne traduisent pas des dysfonctionnements : ils sont la rançon qu'une organisation doit payer pour exister." Dans l'entreprise comme dans toute organisation, les acteurs se trouvent contraints, s'ils veulent gagner ou minimiser leurs pertes, d'adopter une stratégie appropriée, en se pliant, peu ou prou, aux exigences du jeu organisationnel. Ils contribuent ainsi, avec des distorsions diverses qui peuvent obérer les résultats de l'entreprise, aux buts commus définis officiellement. S'affrontent en fait dans l'entreprise non seulement des solutions possibles aux divers problèmes rencontrés au cours de la production ou lors du travail d'organisation, et aussi la définition même de ces problèmes à résoudre, définition sur laquelle la direction tente de toutes ses forces (légales ou moins légales) de garder le contrôle.

 

    Jean-Daniel REYNAUD estime que dans l'entreprise, la recontre entre employeurs et représentants des salariés n'est pas seulement une opposition d'intérêts, mais aussi un affrontement de rationalités différentes (Conflits du travail et changement social, avec Gérard ADAM, 1978). Il analyse les motifs de la conflictualité en entreprise et consacre de longs commentaires à cette question. Ce ne sont pas de simples systèmes d'utilité différents qui opposent les acteurs en conflit : il s'agit de "systèmes de valeurs hostiles". L'histoire des rapports sociaux dans l'entreprise n'est pas celle d'une conciliation des points de vue, peu à peu réduite par la tolérance et la conciliation : "C'est l'histoire de vues violemment opposés sur ce que doit être le travail, le salaire, les apports de travail, et d'efforts mutuels pour imposer ses vues à l'autre". Ces désaccords, rapporte Christian THUDEROZ, "profonds, ne font pas obstacles à la négociation. le but du conflit n'est pas (seulement) d'établir les règles du partage des ressources mais celles d'une coexistence entre deux rationalités." Dans Les règles du jeu. l'action collective et la régulation sociale (1989), Jean-Daniel REYNAUD construit son raisonnement à partir de la notion de règles. "Si elles sont une contraintes pour l'acteur, elles sont aussi un moyen d'orienter son action : elles sont liées à des convictions, relatives à des projets ; elles ont donc des producteurs, qui instrumentalisent ces règles pour les atteindre." La régulation sociale consiste en un processus qui met à l'épreuve la capacité des individus et des groupes à créer des règles, et la concurrence des régulations la rencontre, difficile, plus ou moins heurtée, entre différentes sources de création de règles. "Il y a conflit dans l'entreprise puisque s'y opposent deux types de régulation (celle du bas, la régulation autonome, produite par les exécutants, cherchant à mettre à distance la domination managériale ; celle du haut, la régulation de contrôle, créée par les dirigeants, pour contrôler l'autonomie des premiers, la canaliser dans le sens productif souhaité)." La régulation conjointe consiste en ce processus mis en oeuvre par les acteurs en conflit pour parvenir à des règles communes, lesquelles peuvent être le résultat d'un compromis ou d'une accomodation entre groupes rivaux. La négociation collective d'entreprise est l'archétype d'une telle élaboration commune de règles. Cette négociation, précédée de débats qui peuvent être vifs et suivie par une application elle-même sujette à des conflits, se situe dans un jeu social collectif indéterminé (car changeant suivant la situation changeante des acteurs, quand ceux-ci ne sont pas tout simplement remplacés par d'autres... de manière volontaire ou pas...) où les enjeux eux-mêmes changent. Les deux auteurs du Conflits du travail et changement social écrivent : "Si le conflit, est un moment (difficile, parfois crucial, ou, en tout cas, révélateur) de la rencontre des groupes sociaux, il y a bien une continuité entre les diverses formes de cette rencontre. Combat et adaptation mutuelle, lutte et accord, opposition profonde de rationalités et compromis de convivance, cette rencontre est finalement, sous toutes ses formes, une négociation. (...) Le conflit est donc la poursuite de la négociation par d'autres moyens." La référence en la célèbre formule de Carl Von CLAUSEWITZ indique bien que ce conflit peut prendre différentes formes, violentes par exemple.

Les auteurs ne parlent jamais de guerre sociale (car là, on entre dans un autre domaine de conflictualité), mais le conflit qui oppose employeurs et employés est bien toujours asymétrique, l'environnement socio-politique et économique étant bien plus favorable aux premiers. Dans un ensemble socio-politique institutionnel favorable aux entreprises, les employés ont bien moins de marge de manoeuvre pour faire valoir leurs points de vues que leurs employeurs, ce qui explique d'ailleurs la forme "rampante" des moyens de pression utilisés par les personnels, Le conflit s'exprime souvent lentement et de manière volontairement camouflée avant d'apparaitre au grand jour, lorsque les aspirations sont trop franchement bridées ou peuvent être élaborées dans un rapport de forces favorable. La négociation dont ces auteurs discutent s'effectue donc dans un environnement où les non-dits ont autant d'importances que les revendications et les désideratas formulés par les uns et par les autres. Elle se déroule de manière extrêmement codée, à l'intérieur d'un cadre collectif plus ou moins sujet à contestation permanente par les parties en présence.

 

Christian THUDEROZ, Sociologie du conflit en entreprise, Presses Universitaires de Rennes, 2014.

 

ECONOMICUS

 

      

 

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2 mars 2015 1 02 /03 /mars /2015 09:55

   Le conflit en entreprise relève à la fois du conflit interindividuel (ou interpersonnel) et du conflit collectif. Malgré un organigramme et une hiérarchie sensés garantir l'activité des salariés et/ou des collaborateurs des entreprises vers l'efficacité optimum, aucune organisation de la production ou des services ne peut prémunir contre l'existence de conflits interpersonnels, qui résulte du face à face de personnalités qui, le plus souvent, ne partagent rien d'autres que l'appartenance à une entreprise ou à un service. Mélange de conflit "de compétence" (même dans les cas où les fonctions sont bien définies) et d'"incompatibilité de caractères", ce conflit interpersonnel interfère avec le travail proprement dit, dans des proportions très variables d'une population à une autre, dans des proportions qui sont liées souvent au type de relations que les individus entretiennent avec l'entreprise, ce qui peut aller de la constante négociation et du constant rapport de force dans des entreprises européennes à une relative discipline rigoureuse faite d'abnégation et de dévouement dans des entreprises japonaises. Ce conflit "subjectif" se mêle plus ou moins à un conflit directement lié aux conditions de travail et à la division du travail, plus "objectif" et sans doute plus quantifiable, où dominent les rapports de classe : ouvriers et contremaitres, ouvriers et patrons mènent une sorte de jeu social où entrent en compte de manière complexe représentation du travail (de sa qualité, de son utilité, pour les uns et pour les autres), conditions matérielles, niveaux de rémunération...

  Le conflit, remarque Christian THUDEROZ, "loin de disparaitre, comme l'annonce en est souvent faite (rendu obsolète, nous dit-on, par les nouveaux modes de management ou les nouvelles formes d'organisation productive, devenues flexibles et réticulaires), rythme toujours le quotidien des ateliers et des bureaux (...). Un flou sémantique entoure la notion : elle renvoie à des situations différenciées. Un silence assourdissant lors d'une réunion de projet, une hostilité marquée entre deux top managers, une pétition pour demander le renvoi d'un chef d'atelier, une délégation "musclée" à la direction, un portail cadenassé : autant de situations sociales que l'analyste désigne par un même terme : conflit. Ce sont pourtant des intentions et des actions différentes. Le mot, en fait, désigne deux phénomène : une divergence entre des individus - par exemple, l'usage disputé, entre deux collègues, d'une salle de réunion, qu'ils estiment chacun avoir réservée ; le heurt entre un salarié et son manager qui lui annonce qu'il ne fait pas partie de la liste des promus ; le refus de syndicalistes d'avaliser un plan de restructuration - et l'expression, en actes, de cette divergence par divers moyens coercitifs : l'altercation entre deux employés, le départ collectif et bruyant de certains salariés à l'heure habituelle, pour marquer leur refus de faire des heures supplémentaires, ou la grève. Cette dernière action est qualifiée de "conflit du travail" (si sa durée dépasse la journée) ; les analyses comptent ainsi chaque année le nombre de JINT, journées individuelles non travaillées - le terme technocratique et l'outil de mesure de ces grèves -, pour en tirer de savantes leçons sur l'évolution de la conflictualité sociale. Or, tout désaccord ne se transforme pas en grève ; et le nombre de journées de grèves est dérisoire par rapport au nombre de journées où les désaccords ne prennent pas cette forme ouverte... 

Si le désaccord est fréquent (car inhérent à la relation d'emploi, à l'effort de production et aux difficultés de la coordination), mais qu'il débouche rarement sur un conflit ouvert, c'est donc le basculement du sésaccord en conflit qu'il faut expliciter. Il s'agit d'expliquer ce saut, cette rupture, ce recours à la pression directe." Cette manière de comprendre le conflit se rappoche - et ce n'est sans doute pas un hasard à la théorie du passage à l'acte dans la sociologie criminelle. Le conflit et son expression sont deux choses bien différentes et si cette expression est identifiable, le conflit lui-même n'est souvent pas ouvertement exprimé, même s'il préexiste à cette expression...  Pour préciser les choses, le professeur de sociologie (Université de Lyon), chercheur au centre Max Weber, propose pour penser le conflit entreprise de ne retenir que les situations sociales caractérisées par trois éléments :

- la présence d'au moins deux individus, en relation ;

- le fait qu'il oppose des personnes, et non des entités abstraites ;

- le fait qu'ils s'y déroulent dans un lieu spécifique : un espace de travail et de subordination.

Ce qui exclue les conflits moraux (ou de devoirs), les conflits intrapsychiques propres à chaque individu et les conflits d'éléments, comme les conflits d'horaires ou de judiridiction (les fameux conflits de compétence...). Ce qui inclue (et ne les opposent pas) conflits individuels et conflits collectifs dans l'entreprise. le sociologue ne doit pas les confondre mais ne peut négliger l'impact des uns sur les autres.

Mais malgré toutes ces précisions, les sociologues s'opposent fondamentalement sur l'appréciation du conflit : est-ce un accroc, nuisible à la coopération, qu'il faut éviter ou rapidement circonscrire? Ou un révélateur de problèmes, l'occasion de changer l'organisation, de stimuler l'innovation. "Chaque analyste argumente, preuves à l'appui, pour défendre l'une des deux thèses. Celle du dysfonctionnement, un temps dominante aux premières années du XXe siècle taylorien - il en reste encore des traces chez les managers...- a laissé place à la seconde; celle du conflit fonctionnels (en plus d'être naturel), dès les années 1940. ces deux images ne sont pas inconciliables ; saisies simulanément, elles offrent une approche réaliste du conflit." Cette généralité n'est cependant pas partagée par tous les acteurs sociaux... On ne peut oublier de mentionner q'il existe toute une catégorie de "sociologues" d'entreprises qui sont plus au service de ces dernière bien plus qu'elle ne fait avancer les recherches en matière de conflits liés au travail. Recyclés professionnels en conseils des chefs d'entreprise (souvent sous forme d'audits...), ces "sociologues" entendent souvent mettre à profit leur "science" pour faire régner dans les ateliers et dans les bureaux une "paix" plus ou moins profitable car en fin de compte obligeant les acteurs salairiés ou collaborateurs à des stratégies camouflées, où les conflits ne sont pas exprimés mais conduisent toutefois à des résultats en fin de compte dommageables pour l'activité économique.

   En tout cas, en suivant toujours Christian THUDEROZ, nous pouvons distinguer cinq manières de penser le conflit en entreprise :

- une approche historiciste, qui place l'entreprise dans l'Histoire. Deux variantes : tentative d'aménagement des rapports sociaux et effort de révision des règles. Les sociologues de cette manière peignent des acteurs stratèges, en lutte pour des positions de pouvoir, certains s'évadent de l'entreprise et requalifient ces rapports de pouvoir en rapports de classe ;

- une approche stratégique, qui dépasse les contradictions de classe pour raisonner en termes de jeux sur les règles et de jeux de pouvoir et qui localise l'attention dans les seules organisations ;

- une approche, pragmatique, décisionnelle, qui s'attachent aux individus, dans ces organisations, qui ressentent le besoin de prendre des décisions communes (ou à définir des règles communes) mais se heurtent à différentes difficultés, du fait de différence d'objectifs et de perceptions ;

- une approche fonctionnelle où le conflit joue un rôle. C'est la recherche de la description du mécanisme ad hoc pour que les situations s'ajustent, pour que s'inventent des solutions originales aux problèmes, pour que les individus s'unissent, pour que les groupes renforcent leur cohésion ;

- une approche justicielle, qui s'intéresse aux dimensions de justice et de reconnaissance, au coeur des luttes sociales et du conflit d'entreprise.

  Ce découpage reste très théorique, car les sociologues ont l'habitude de butiner dans plusieurs approches. ils le font souvent en référence de réflexions globale sur le conflit. Sur les réflexions globales de Ralf DAHRENDORF et ses continuateurs, de Robert PARK et Ernest BURGESS, ou encore de Georg SIMMEL, de Julien FREUND ou encore de Anatol RAPOPORT.

    Ralf DAHRENDORF (1929-2009), notamment dans son Classes et conflits de classe dans la société industrielle (Mouton, 1972) n'effectue pas de disctinction entre les notions de compétition et de conflit. Dans les deux cas, il y a rivalités de pouvoir et perception d'une incompatibilité d'objectifs. Robert PARK (1864-1944) et Ernest BURGESS (1886-1966), auteurs d'une Introduction to the Science of Sociology (1924) et inspirateurs d'une longue tradition d'études (suivis par Everett HUGHES, Erwing GOFFMAN ou Howard BECKER), préfèrent distinguer les deux concepts. la compétition, pour eux, est un rapport social parallèle (le cadre de l'interaction est défini independamment de la relation) ; le conflit suppose, lui, un contact social et une intervention délibérée sur l'action de l'autre. La condition d'existence du conflit est un face à face où des coups (intellectuels, moraux, physiques)  peuvent être échangés. Julien FREUND (1921-1993), dans sa Sociologie du conflit par exemple (PUF, 1983) insiste sur cette différence : le conflit n'est pas compétition. L'une traduit une rivalité normale, nommée état agonal ; l'autre, un affrontement, un état polémique. L'état agonal est précaire, fragile ; à tous moments il peut basculer en état polémique - et l'adversaire devenir un ennemi. Chez Anatol RAPOPORT (1911-2007), en revanche, dans son Combat, débats et jeux (Dunod, 1960), l'échelle est inversée. Il distingue trois modes conflictuels : le combat (donc une animosité, une volonté mutuelle d'en découdre et le souci des combattants d'être chacun le plus fort), les jeux de stratégie (comme le jeu d'échecs) où chacun maximise son avantage et le débat (conflit de persuasion). 

  De nombreux auteurs abordent le conflit en entreprise, de manière restreinte ou de manière large, leur inspiration chez Max WEBER et chez Emile DURKHEIM est parfois marquée. Ainsi, Alain TOURAINE (né en 1925), Ulrich BECK (1944-2015), Pierre BOURDIEU (1930-2002) ou encore AKROYD et THOMSON (Organisational Misbehaviour (Sage, Londres, 1999) et BÉLANGER et THUDEROZ (Le répertoire de l'opposition au travail, dans Revue française de sociologie, 2010) étudient les différentes facettes du conflit en entreprise, suivant des modalités différentes et des sensibilités idéologiques elles aussi différentes, selon les modalités d'évolution de la division sociale du travail, du salariat et des entreprises elles-mêmes.

A remarquer que des auteurs comme André GORZ ou Michel LALLEMENT ne dissocient pas l'étude  des conflits à l'intérieur des entreprises de celle des conflits sociaux dans la société au sens large. A trop vouloir se limiter au monde interne à l'entreprise, on peut passer à côté d'évolutions majeures. A rebours, faire l'économie de l'étude des conflits (qui peuvent apparaitre comme des micro-conflits) à l'intérieur de l'entreprise, risque de faire passer à côté de constantes et de variables sociales empêchant une claire analyse de la lutte globale de classes. Les conflits en entreprise n'obéissent pas tous à une logique de classe ; les conflits entre classes sociales ne sont pas réductibles à ce qui se passe dans l'arêne politique ou économique globale. La tendance s'observe, de la même manière, à considérer surtout les conflits interpersonnels, l'entreprise n'étant qu'un cadre contraint, et à faire l'impasse sur les rapports de pouvoir résidant dans l'organisation même de la production des biens et des services. Ceci dans le cadre d'une évolution des mentalités vers un individualisme de plus en plus insistant.  Pourtant, un conflit de pouvoir à l'intérieur d'une entreprise industrielle n'est pas de même nature qu'un conflit de pouvoir à l'intérieur de n'importe quelle autre organisation, voire dans le cadre de vie quotidien. Le mérite d'une sociologie des entreprises, même lorsqu'elle reste dans le cadre du respect de l'idéologie dominante (règne du marché, acceptation des principes hiérarchiques, acceptation de niveaux de vie très différents par exemple) est de mettre l'accent précisément sur ces caractères spécifiques. 

 

Christian THUDEROZ, Sociologie du conflit en entreprise, Presses Universitaires de Rennes, 2014.

 

ECONOMICUS

 

 

 

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1 mars 2015 7 01 /03 /mars /2015 14:25

  A l'heure où le capitalisme donne des signes de plus en plus inquiétants de dérives socio-économiques dangereuses (chomage massif, concentration des richesses entre de moins en moins de mains, endettement financier inextricable dont on peine à identifier les acteurs...), le livre de Steve KEEN, professeur australien d'économie et de finance et spécialiste de la modélisation macroéconomique monétaire et dicrecteur du département Economie, Histoire et Politique à l'Université de Kingston (Londres), indique la mesure des fausses routes de la science économique officielle. Celle qui a choisi pour dogme les attendus néo-libéraux d'un certain nombre d'auteurs dont les erreurs mathématico-économiques sont détaillées ici. Se situant dans la lignée montante d'économistes voulant refonder la "science économique" (dont d'ailleurs ils contestent souvent le caractère strictement scientifique s'appuyant en référence en sciences physiques), et rompre avec le néo-libéralisme, autant critiques vis-à-vis des libéraux que des marxistes (notamment sur la notion de valeur...), Steve KEEN reprend à gros frais l'ensemble des théories fondées sr la notion d'équilibre au coeur des théories économiques dominantes. Dans un livre à la lecture dont il averti d'emblée qu'elle exige un certain nombre de volume de café fort. Pédagogique mais n'épargnant pas la démonstration logique et mathématique, le pionnier qui a prévu (avec d'autres) l'effondrement de la finance mondiale des années 2000, livre pas à pas pourquoi l'ensemble des économistes orthodoxes n'ont ni vu ni compris les crises financières contemporaines. 

   Ce livre, qui n'exige pas d'avoir une maitrise en mathématiques, dans lequel d'ailleurs il fait l'économie des formules mathématiques pour s'attacher au sens des équations utilisées usuellement (avec tout de même un certain nombre de pages de logique mathématique...) est écrit, selon l'auteur lui-même "pour des lecteurs enclins à adopter une attitude critique envers l'économie, mais qui sont intimidés par son arsenal intellectuel. Je pars du principe que, bien que vous soyiez sans doute familier des conclusions de la théorie économique, vous n'avez pas connaissance de la manière dont ces conclusions sont obtenues." A fil des chapitres, ce sont tous les principes, soit-disant bien fondés sur des mathématiques solides, qui sont démantelés au sens propre. Toutes les hypothèses de base de l'économie officielle sont exposées, parfois jusqu'à leur absurdité même, alors qu'on passe généralement assez vite dans les manuels pour étudiants, de quelques niveaux que ce soit, aux conséquences de ces hypothèses, alors même que des travaux des économistes de référence eux-mêmes, indiquent la nature erronée de ces hypothèses. La grande majorité des économistes officiels ignore ou fait semblant d'ignorer ces travaux-là, menés par exemple par des sommités comme HICKS ou LUCAS, auto-critiquant leurs propres approches une fois que les faits leur ait donné tort. Une des raisons avancées de l'aveuglement général réside selon Steve KEEN, non dans une sorte de conspiration mais plutôt dans une "vision téléologique que les économistes ont adoptée depuis la première formulation par Adam Smith de l'analogie de la "main invisible", pour expliquer le fonctionnement d'une économie de marché. la vision d'un monde si bien coordonné qu'aucun  pouvoir supérireur n'est nécessaire pour le diriger et qu'aucun pouvoir individuel n'est suffisant pour le corropre, a séduit l'esprit de nombreux jeunes étudiants de la discipline. Je devrais le savoir, car j'ai été l'un  d'entre eux ; si Internet avait existé à l'époque où j'étais étudiant, quelqu'un, quelque part, aurait pu mettre en ligne l'essai que j'avais écrit durant ma dernière années d'université, pronant l'abolition tant des syndicats que des monopoles. Aucune entreprise ne m'avait payé le moindre centime pour écrire ce papier (bien que désormais, si on avait accès à cet article, je serais heureux de payer une entreprise pour le dissimuler). Ce qui m'a permis de rompren avec cette analyse délirante fut ce que les Australiens appellent un "détecteur de foutaises". A un moment, l'absurdité des hypothèses requises pour soutenir la vision de la main invisible m'a conduit à rompre avec cette approche et à devenir l'économiste critique que je suis aujourd'hui." 

L'interprétation sociale, poursuit-il "un peu exagérée des raisons pour lesquelles les économistes néoclassiques ont prospéré constitue une part de l'explication de leur domination. Un grand nombre des chercheurs les plus fameux de l'économie académique américaine ont vécu au croisement entre l'académie, le gouvernement et les milieux d'affaires, la finance en particulier. Bien qu'effectivement à des années-lumière du monde réel, leurs théories ont fourni un écran de fumée derrière lequel a pris place une concentration sans précédent de la richesses et du pouvoir économique. Pourtant, elles sont devenies des outils utiles pour les riches financieers, même si elles sont inutiles - et en fait largement nocives - pour le capitalisme lui-même.(...)".

  L'auteur reste dans le cadre du fonctionnement du capitalisme et attaque autant les théories marxistes que les théories néo-libérales (notamment dans leux explication de l'évolution économique). Il estime que l'économie marxiste est bien plus solide une fois débarrassée de la théorie de valeur travail, et que bien de ses éléments cadrent plus avec le réel que bien d'autres théories. Analysant l'apport de bien de théories alternatives au l'économie néo-libérale (les écoles autrichienne, postkeynésienne, sraffienne, de la complexité et évolutionnaire), partisan plutôt de l'approche postkeynésienne, le professeur d'économie et de la finance estime qu'il existe bien des alternatives à l'économie officielle.

 

Steve KEEN, L'imposture économique, Les éditions de l'atelier, 2014, 520 pages environ.

 

 

 

    

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1 mars 2015 7 01 /03 /mars /2015 13:51

     Série documentaire que l'on peut qualifier de magistrale du réalisateur américain Ilan ZIV, écrite par Bruno MAHAN, diffusée par la chaine de télévision ARTE en 2014, Capitalisme retrace l'histoire des théories et des pratiques économiques en Occident et dans le monde entier, à partir d'une origine qui se trouve bien en-deça des écrits d'Adam SMITH jusqu'aux crises financières des années 2000. En six parties (Adam Smith : à l'origine du libre marché?, "La richesse des nations", nouvel Évangile, Ricardo et Malthus, vous avez dit liberté?, Et si Marx avait raison?, Keynes/Hayek, un combat truqué?, Karl Polanyi, le facteur humain), la série livre une enquête aux quatre coins du monde sur les dynamismes du capitalisme, avec pour guide des économistes renommés comme Robert BOYER et Thomas PIKETTY. D'une tonalité critique sur le seul système économique aujourd'hui en action, dans le fil droit d'une évolution dans la "science économique" vers des approches de plus en plus contestataires des points de vue officiels, elle donne, sur une durée totale de 312 minutes (6 fois 52 minutes) , des éclairages forts instructifs. Il s'agit clairement d'une revisitation de l'histoire économique mondiale qui n'épargne pas les considérations sociales, à l'inverse d'une certaine présentation académique qui sévit dans les écoles et les universités. Anthropologie, sociologie et économie sont mêlés dans une lecture claire. Mise en relief du rôle de la violence dans le fonctionnement du capitalisme, informations sur les structures esclavagistes et coloniales des ressorts du système économique, mise en évidence des conséquences de tout ordre, sociales notamment, de cette marche d'un système qui crée et détruit en même temps d'innombrables richesses, dans un processus de croissance et d'extension géographique, à travers ses innombrables crises. Loin d'être ce système d'équilibre vanté dans les manuels officiels, le capitalisme est foncièrement un système qui vit et génère déséquilibres et destructions. Toutes les leçons de son passé ressurgissent dans les crises financières que nous vivons.

   Ilan ZIV (Israël, 1950), diplomé de la New York University Film School et fondateur en 1978 du Festival du film moyen-oriental de New-yORK, fait figure aux Etats-Unis de pionnier en développant un nouveau genre documentaire télévisés où des gens "ordinaires" travaillant en collaboration avec des professionnels produisent des témoignages sur leur vie. Il a produit et coproduit la série video Diares pour la BBC, ARD (Allemagne), la télévision israélienne, IKON (télévision néerlandaise), PBS (Etats-Unis) et Channel 4 (Royaume Uni). Il est le réalisateur de longs métrages, comme Jésus en politique (2008) et de moyens métrages comme Au nom des victimes (2006).

     Dans la sixième partie (Karl Polaniy, le facteur humain) qui couronne en quelque sorte la série, les auteurs examinent les enseignements de cet auteur qui gagne à être connu, sur Sumer et Babylone où le rôle de la dette est majeur. L'avertissement de Karl POLANYI sur le danger représenté par une société qui devient tributaire de l'économie, et non l'inverse, prend tout son sens dans notre XXIe siècle.

 

Capitalisme, film en six parties de Ilan ZIV, 2 DVD, 312 minutes, Zadig productions, 2014, ARTE.

 

FILMUS

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19 janvier 2015 1 19 /01 /janvier /2015 10:11

La véritable invasion technologique des écrans dans les sociétés du monde entier, invasion voulue et subie par les différents acteurs sociaux, qu'ils soient producteurs d'images ou simples spectateurs passifs, toutes les variantes intermédiaires existantes, n'a pas encore suscité de grandes réflexions globales, ; celles qui les concernent ne se concentrant pour la plupart que sur un seul aspect : télévision, informatique, internet, télécommunications... Avec l'avènement de la télévision, à la fois ouverture au monde et nouvelle représentation de la réalité, une véritable révolution dans la manière de percevoir l'environnement pris au sens large se réalise déjà ; avec la multiplication des "porteurs" d'images, des écrans de toutes tailles, présents dans n'importe quel lieu, des portables aux écrans géants de certains cinémas s'ouvre une nouvelle ère où la perception de l'environnement n'est plus simplement immédiate, à travers les sens de l'être humain, mais médiate, médiatisée par autant d'écrans. Lesquels ouvrent et ferment à la fois tout homme et toute femme aux réalités. Ils ouvrent en ce sens que les images vues, presque vécues, proviennent d'environnements non immédiats, à des réalités qui n'auraient jamais été même imaginées. Ils ferment en ce sens que tout un dispositif technique s'interpose entre l'homme et la femme et son propre environnement immédiat. Une caricature de ce fait existe dans l'activité principale des voyageurs des transports en commun : les yeux rivés sur une petite boite ou les oreilles ouvertes sur des embouts, ces voyageurs ne voient même plus ce qui se passe devant et derrière eux...

Le plus clair des effets de cette invasion technologique est que nous changeons. Elle change notre rapport à la réalité, au temps et à l'espace d'une manière qui ne se percevra sans doute qu'à long terme. Mais, contrairement à certaines déformations, philosophiques ou non, la réalité elle-même ne change pas. Notre perception de la réalité change, mais sans que les aspects de cette réalité change. Avec ou sans nous, cette réalité demeure. C'est peut-être là que notre opinion diverge un peu de celle de certaines réflexions philosophiques qui tendent à faire comprendre que la multiplication des écrans modifie cette réalité. Ce qui change certainement c'est notre vie dans cette réalité, c'est notre capacité à rendre opérationnelles nos activités. Et il faudra un certain temps pour savoir si les multiples intermédiaires qui se mettent en place rendra plus opérationnelle ces activités ou au contraire...

C'est pourquoi nous prenons avec précaution la réflexion d'une philosophe comme Valérie CHAROLLES, même si nous la trouvons particulièrement vivifiante.

"Avec le cinéma, l'ordinateur et enfin les réseaux, écrit-elle, une part de plus en plus grande de notre rapport à la réalité passe par la représentation, en l'occurrence la représentation visuelle. Notre mode d'accès à la réalité a été reconfiguré mais peut-être aussi la réalité elle-même."

L'entrée dans ce qu'on appelle l'ère du silicium recombine en effet l'espace et le temps dans lesquels nous évoluons : elle nous donne une capacité de projection spatiale sans précédent à une telle vitesse. C'est une mutation technique comparable à celle qui nous a fait passer de l'âge du bronze à celui du fer. La reconfiguration de la réalité qui en résulte repose sur des mécanismes d'écho et de miroitement. Ces mécanismes sont au coeur de la manière dont fonctionnent tant les médias que les réseaux ou encore les places boursières. C'est là un phénomène significatif à l'échelle de l'histoire des civilisations : il nous fait passer de l'univers infini, du monde naturel tel que l'on décrit philosophes et physiciens à partir du XVIIe siècle, à un système réfléchi. La vision d'un monde que nous n'aurions pas fabriqué y est radicalement dépassée. Ce faisant, les modes de résolution des problèmes dont la philosophie des Lumières constitue en quelque sorte l'aboutissement pour l'ère de civilisation précédente deviennent, pour une large part, inopérants ; et les questions philosophiques sont déplacées.

Il y a en particulier deux questions essentielles sur lesquelles on pouvait estimer que la modernité avait apportés des réponses presque définitives, en termes de principes du moins : celle de la régulation de ;la sphère marchande et celle de la distinction entre espace public et espace privé. Or, sur ces deux points, l'avènement d'une civilisation d'écrans apparait à ce point important qu'il remet en cause ce qui a pu être pensé avant. Sur ces deux terrains (...), on voit bien en effet que les solutions que nous avons forgées au cours de l'histoire en sont pas aujourd'hui d'un secours suffisant pour aboutir à des modes de régulation des conflits apaisés."

L'écran joue un rôle accélérateur des actes et des actions et la rationalité des activités humaines change. "Pour savoir comment manipuler sur le plan logique ce qui se présente à nous, on se trouve alors face à une série de questions assez simples, mais aussi assez différentes de celles auxquelles l'histoire nous a habitués et qui résultent de la topographie du monde d'aujourd'hui et du type de connaissance qui nous est utile. Elles tournent autour des modalités ou catégories suivantes : durable/non durable, nécessaire/contingent, réversible/irréversible."

Valérie CHAROLLES, Philosophie de l'écran. Dans le monde de la caverne, Fayard, 2013.

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7 janvier 2015 3 07 /01 /janvier /2015 14:12

    L'homme de télévision Jean-Louis MISSIKA (né en 1951), rédacteur en chef de la revue MédiasPouvoirs et enseignant de la sociologie des médias à l'Institut d'Etudes Politique de Paris, traite dans ce petit livre de la fin des chaïnes de télévision, et de la télévision telle que nous l'avons connue jusqu'ici. Le flot d'images et de sons va s'accroitre mais les télévisions n'en seront plus les principaux producteurs, et même pourraient-elles disparaitre tout à fait. Dans une époque (le livre date de 2006) où Internet bouleverse tout le paysage audio-visuel en France, dans une direction déjà prise aux Etats-Unis, le sociologue français décrit d'abord les étapes de l'histoire de la télévision, s'inscrivant dans la même démarche que Umberto ECCO (La Guerre du faux, Grasset, 1985). Pour ensuite se livre à une réflexion assez profonde, reliée à celle sur l'évolution de la société en général, pour indiquer des lignes de force qui préfigurent l'univers sonore et vosuel de demain. Il réfléchit également sur l'évolution concomittente - tant la télévision et la politique paraissent liées - du système politique, via la représentation que se fait l'opinion publique, les citoyens, de la politique telle qu'elle se présente dans les médias. Il sort de cette manière d'un débat qui oppose les analyses de la diffusion des analyses de la réception qui dominent encore la sociologie des médias. Il opère en tout cas, sans trancher, une mise en perspective très intéressante. La perception des conflits véhiculée par la télévision change et celle des "téléspectateurs" aussi, qui eux-mêmes changent de mentalité (vers un individualisme marqué entre autres. Son analyse se situe bien entendu dans le cadre d'une société où les aspirations à des changements radicaux, voire révolutionnaires, sont plus que jamais éloignées, où la véritable chute des idéologies "communistes" et socialistes induit une certaine vacuité politique. Il n'y a plus de débats fondamentaux mobilisateurs et porteurs, pour la très grande majorité des citoyens.

 

  On retient de ce livre à la fois une rare analyse historique de l'histoire de la télévision en général, entre paléo-télévision, néo-télévision et post-télévision qui tient à la fois des éléments de la production des émissions et de leur programmation par les chaînes de télévision et de la réception, changeante, de ces émissions. Le téléspectateur comme le producteur d'émission change d'une époque à l'autre, dans le choix des oeuvres comme dans leur visualisation. La disparition de la télévision, au sens d'émissions de toutes sortes programmées, avec leurs horaires et leur habillage, par des chaînes bien personnalisées pour faire place à des flots d'images, éclatés entre des producteurs et distributeurs toujours plus nombreux et plus spécialisés, et répartis sur quantité de supports, du plus grand au plus petit format. La consommation télévisuelle devient éclatée, défidélisée dans beaucoup de sens du teme, individualisée au sens où sont prévélégiés de plus en plus la proximité psychologique, l'empathie affective, l'immédiateté et l'éphémère, tout cela dans une parcellisation croissante des centres d'intérêts, dans le temps comme dans l'espace. A des périodes où la télévision pouvait être source de savoirs et d'éveil au monde succèdent des périodes sans doute au contraire de rétrécissement des intérêts. l'auteur se livre à une analyse sociale de l'audiovisuel, parallèlement à son évolution économique, dans une présentation assez fine du destin des chaînes d'une époque à l'autre. Internet prend une place centrale dans cette évolution, le nouveau paysage audiovisuel étant économiquement celui des diffuseurs des télécommunications. Les nouveaux assoiffé d'images (plus nombreux et plus "éparpillés" niveau attention qu'avant) se veulent souvent eux-mêmes producteurs, inondant l'espace des images de leur image et de leurs images, dans une convivialité qui vire souvent à la banalité ennuyeuse...

 

   C'est surtout sur le volet politique, de l'évolution de la télévision par rapport aux luttes politiques et de l'évolution des luttes politiques sous l'effet de l'omniprésence de la télévision, et aujourd'hui, de l'omniprésence d'un flot d'images, très redondantes par ailleurs, que ce petit livre nous donne des clés pour comprendre ses évolutions, notamment institutionnelles, entendons ici les scènes électorales et les présentations publiques. C'est d'ailleurs sur l'évolution de nos démocraties que l'auteur termine son ouvrage. 

"Un jour ou l'autre, écrit-il, Internet deviendra le média dominant, celui auquel la télévision sera asservie en termes de ressources politiques, comme la presse a été asservie par la télévision à la fin du XXe siècle. 

Alors, on pourra mesurer les conséquences de la marginalisation de cet outil de synchronisation et de condensation du débat, pour l'espace public et la vie politique. Pour le moment, nons vivons une sorte de période de transition où les initiatives se multiplient sur Internet et ailleurs pour expérimenter les possibilités nouvelles d'organisation du débat politique et de production d'une information d'intérêt général. Des idées intéressantes, originales, sont mises en oeuvre et explorées. Aucune pensée conceptuelle, semblable, à l'invention de la penny press au début du XIXe siècle, ne pointe à l'horizon - mais quel visionnaire aurait pu percevoir, lors de la parution du premier numéro du New York Sun, en 1830, le potentiel révolutionnaire qu'il véhiculait?

On sent bien que ces nouveaux mégamédias mondiaux qui s'appelles MSM, Google ou Yahoo devraient jouer un rôle éminent ; mais lequel? Sommes-nous face à des institutions politiques privées dont la mission sera de fournir l'information politique de base et d'organiser la délibération dans tous les pays? Auront-elles la légitimité pour le faire? Comment seront-elles régulées? Comment s'articuleront le global et le local? Quelle forme prendra le repréofessionnalisation de l'information dans le nouvel espace public? Comment se construiront les réputations? Toutes ces questions sont encore en gestation parce que la deuxième révolution Internet est en cours, et qu'elle n'a pas encore connu son événement fondateur, révélant sa puissance politique, comme le face-à-face Kennedy-Nixon a révélé, en 1960, celle de la télévision. Dans cet océan d'incertitudes, quelques intuitions semblent tenir à titre provisoire : la télévision, telle que nous l'avons connue, s'éteint doucement, l'information d'intérêt général n'est plus rentable, et de jeunes entrepreneurs s'emparent des technologies pour expérimenter de nouveaux services. On doit espérer que les citoyens auront encore assez de ressources et de vertu pour reconstruire l'espace public dont ils auront besoin. Un espace public décloisonné où information, délibération et mobilisation politiques pourront à nouveau nourrir la vie démocratique.

 

Jean-Louis MISSIKA, La fin de la télévision, Seuil, Collection La République des idées, 2006, 110 pages.

 

 

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25 décembre 2014 4 25 /12 /décembre /2014 09:56

   Associer le brave barbu blanc Père Noël et le conflit pourrait relever de l'attaque malhonnête et un brin d'une acrimonie mal placée si précisément la question du Père Noël n'était pas l'objet de... conflits de représentations! Entre les diatribes provenant plus ou moins des millieux religieux chrétiens et les irritations d'une logorrhée commerciale un peu dégoütante survenant tous les ans à la même époque, il y a bien des occasions de mésententes, très loin de l'image un peu lénifiante du Père Noël, prodige du bonheur des enfants. En effet, il y a depuis bien longtemps que le refrain de la paganisation de ce jour est chanté, de la part même des autorités qui ont tout fait pour faire du jour dit de la Nativité, une référence dans les fêtes chrétiennes obligatoires. Il y a un certain temps également que ce jour n'est plus tant à connotation religieuse que commerciale, le Père Noël étant mis à toutes les sauces... de biens et de services!

 

      Fait qui remonte bien avant l'industrialisation, bien avant l'installation de la Chrétienté de l'éternel rite de passage de fin d'année, ce jour de Noël constitue une vraie journée rituelle comme le rappelle Claude LÉVI-STRAUSS, qi indique bien au passage combien ce fait est enraciné dans la chaïne des conflits interpersonnels et intergénérationnels, et au coeur de la conflictualité sociale.

   Dans un article paru en 1952, l'anthropologue français, intervenant dans une polémique qui mêle une "paganisation" à une "américanisation", rappelle, au-delà de la banalité ou de la banalisation de cette fête, qu'elle constutie bel et bien un fait social de première importance, et pour nous un événement annuel majeur dans la trame des conflits-ccopérations sociaux. 

  "Le Père Noël est vêtu d'écarlate : c'est un roi. sa barbe blanche, ses fourrures et ses bottes, le traîneau dans lequel il voyage, évoquent l'hiver. On l'appelle "Père" et c'est un vieillard, donc il incarne la forme bienveillante de l'autorité des anciens. Tout cela est assez clair, mais dans quelle catégorie convient-il de le ranger, du point de vue de la typologie religieuse? Ce n'est pas un être mythique car il n'y a pas de mythe qui rende compte de son origine et de ses fonctions, et ce n'est pas non plus un personnage de légende puisqu'aucun récit semi-historique ne lui est attaché. En fait, cet être surnaturel et immuable, éternellement fixé dans sa forme et défini par une fonction exclusive et un retour périodique, relève plutôt de la famille des divinités ; il reçoit d'ailleurs un culte de la part des enfants, à certaines époques de l'année, sous forme de lettres et de prières ; il récompense les bons et prive les méchants. C'est la divinité d'une classe d'âge de notre société (classe d'âge que la croyance au Père Noël suffit d'ailleurs à caractériser), et la seule différence entre le Père Noël et une divinité véritable est que les adultes ne croient pas en lui, bien qu'ils encouragent leurs enfants à y croire et qu'ils entretiennent cette croyance par un grand nombre de mystifications.

Le Père Noël est donc, d'abord, l'expression d'un statut différentiel entre les petits enfants d'une part, les adolescents et les adultes de l'autre. A cet égard, il se rattache à un vaste ensemble de croyances et de pratiques que les ethnologues ont étudiées dans la plupart des sociétés, à savoir les rites de passage et d'initiation. Il y a peu de groupement humains, en effet, où, sous une forme ou une autre, les enfants (parfois aussi les femmes) ne soient exclus de la société des hommes par l'ignorance de certains mystères ou la croyance  - soigneusement entretenue - en quelque illusion que les adultes se réservent de dévoiler au moment opportun, consacrant ainsi l'agrégation des jeunes générations à la leur. Parfois, ces rites ressemblent de façon surprenante à ceux que nous examinons en ce moment. Comment, par exemple, ne pas être frappé de l'analogie qui existe entre le Père Noël et les katchina des Indiens du Sud-Ouest des Etats-Unis? Ces personnages costumés et masqués incarnent des dieux et des ancêtres, ils reviennent périodiquement visiter leur village pour y danser, et pour punir ou récompenser les enfants, car on s'arrange pour que ceux-ci ne reconnaissent pas leurs parents ou familiers sous le déguisement traditionnel. Le Père Noël appartient certainement à la même famille, avec d'autres comparses maintenant rejetés à l'arrière-plan : Croquemitaine, Père Fouettard, etc. Il est extrêmement significatif que les mêmes tendances éducationnelles qui proscrivent aujourd'hui l'appel à des "katchina" punitives aient abouti à exalter le personnage bienveillant du Père Noël, au lieu - comme le développement de l'esprit positif et rationaliste aurait pu le faire supposer - de l'englober dans la même condamnation. il n'y a pas eu à cet égard de rationalisation des méthodes d'éducation, car le Père Noël n'est pas plus "rationel" que le Père Fouettard (l'Eglise a raison sur ce point) : nous assistons plutôt à un déplacement mythique, et c'est celui-ci qu'il s'agit d'expliquer.

Il est bien certain que rites et mythes d'initiation ont, dans les sociétés humaines, une fonction pratique : ils aident les aînés à maintenir leurs cadets dans l'ordre et l'obéissance. Pendant toute l'année, nous invoquons la visite du Père Noël pour rappeler à nos enfants que sa générosité se mesurera à leur sagesse; et le caractère périodique de la distribution des cadeaux sert utilement à discipliner les renvendications enfantines, à réduire à une courte période le moment où ils ont vraiment droit à exiger des cadeaux. Mais ce simple énoncé suffit à faire éclater les cadres de l'explication utilitaire. Car d'où vient que les enfants aient des droits, et que ces droits s'imposent si impérieusement aux adultes que ceux-ci soient obligés d'élaborer une mythologie et un rituel coûteux et compliqué pour parvenir à les contenir et à les limiter? On voit tout de suite que la croyance au Père Noël n'est pas seulement une mystification infligée plaisamment par les adultes aux enfants, c'est, dans une très large mesure, le résultat d'une transaction fort onéreuse entre les deux générations. Il en est du rituel entier comme des plantes vertes - sapin, houx, lierre, gui - dont nous décorons nos maisons. Aujourd'hui luxe gratuit, elles furent jadis, dans quelques régions au moins, l'objet d'un échange entre deux classes de la population : à la veille de Noël, en Angleterre, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle encore, les femmes allaient a gooding c'est-à-dire quêtaient de maison en maison, et elles fournissaient les donateurs de rameuax verts en retour. Nous retrouvons les enfants dans la même position de marchandage, et il est bon de noter ici que pour quêter à la Saint Nicolas, les enfants se déguisaient parfois en femmes : femmes, enfants, c'est-à-dire, dans les deux cas, non-initiés.

Or, il est un aspect fort important des rituels d'initiation auquel on n'a pas toujours prêté une attention suffisante, mais qui éclaire plus profondéement leur nature que les considérations utilitaires évoquées au paragraphe précédent. Prenons pas exemple le rituel des katchina propre aux Indiens Pueblo (...). Si les enfants sont tenus dans l'ignorance de la nature humaine des personnages incarnant les katchina, est-ce seulement pour qu'ils les craignent ou les respectent, et se conduisent en conséquence? Oui, sans doute, mais cela n'est que la fonction secondaire du rituel ; car il y a une autre explication, que le mythe d'origine met parfaitement en lumière. Ce mythe explique que les katchina sont les âmes des premiers enfants indigènes, dramatiquement noyés dans une rivière à l'époque des migrations ancestrales. Les katchina sont donc, à la fois, preuve de la mort et témoignage de la vie après la mort. Mais il y a plus : quand les ancêtres des Indiens actuels se furent enfin fixés dans leur village, le mythe rapporte que les katchina venaient chaque années leur rendre visite et qu'en partant elles emportaient les enfants. Les indigènes, désespérés de perdre leur progéniture, obtinrent des katchina qu'elles restassent dans l'au-delà, en échange de la promesse de les représenter chaque année au moyen de masques et de danses. Si les enfants sont exclus du mystère des katchina, ce n'est donc pas, d'abord ni surtout, pour les intimider. Je dirais volontiers que c'est pour la raison inverse : c'est parce qu'ils sont les katchina. Ils sont tenus en dehors de la mystification, parce qu'ils représentent la réalité avec laquelle la mystification consiste en une sorte de compromis. Leur place est ailleurs : non pas avec les masques et avec les vivants, mais avec les Dieux et avec les morts ; avec les Dieux qui sont morts. Et les morts sont les enfants.

Nous croyons que cette interprétation peut être étendue à tous les rites d'initiation et même à toutes les occasions iù la société se divise en deux groupes. La "non-initiation" n'est pas purement un état de privation, défini par l'ignorance, l'illusion, ou autres connotations négatives. Le rapport entre initiés et non-initiés a un contenu posifit. C'est un rapports complémentaire entre deux groupes dont l'un représente les morts et l'autre les vivants. Au cours même di rituel, les rôles sont d'ailleurs souvent intervertis, et à plusieurs reprises, car la dualité engendre la réciprocité de perspectives qui, comme dans le cas de miroirs se faisant face, peut se répéter à l'infini : si les non-initiés sont les morts, ce sont aussi des super-initiés ; et si, comme cela arrive souvent aussi, ce sont les initiés qui personnifient les fantômes des morts pour épouvanter les novices, c'est à ceux-ci qu'il appartiendra, dans un stade ultérieur du rituel, de les disperser et de prévenir leur retour. Sans pousser plus avant ces considérations (...) il suffira de se rappeler que, dans la mesure où les rites et les croyances liés au Père Noël relèvent d'une sociologie initiatique (et cela n'est pas douteux), ils mettent en évidence, derrière l'opposition entre enfants et adultes, une opposition plus profonde entre morts et vivants."

"Quand on analyse les faits de plus près, certaines analogies de structure également frappantes apparaissent. Comme les Saturnales romaines, la Noël médiévale offre deux caractères syncrétiques et opposés : c'est d'abord un rassemblement et une communion : la distinction entre les classes et les états est temporairement abolie, esclaves ou serviteurs, s'asseyent à la table des maîtres et ceux-ci deviennent leurs domestiques ; les tables, richement garnies, sont ouvertes à tous ; les sexes échangent les vêtements. Mais, en même temps, le groupe social se scinde en deux : la jeunesse se constitue en corps autonome, elle élit son souverain, abbé de la jeunesse, ou, comme en Ecosse, abbot of unreason ; et, comme ce titre l'indique, elle se livre à une conduite déraisonnable se traduisant par des abus commis au préjudice du reste de la populations et dont nous savons que, jusqu'à la Renaissance, ils prenaient les formes les plus extrêmes : blasphème, vol, viol et même meurtre. Pendant la Noël comme pendant les saturnales, la société fonctionne selon un ddouble rythme de solidarité accrue et d'antagonisme exacerbé et ces deux caractères sont donnés comme un couple d'oppositions corrélatives. Le personnage de l'Abbé de Liesse effectue une sorte de médiation entre ces deux aspects. Il est reconnu et même intronisé par les autorité régulières ; sa mission est de commander les excès tout en les contenant dans certaines limites."  Claude LÉVI-STRAUSS examine ensuite le rapport entre ce personnage et cette fonction et le personnage et la fonction du Père Noël, "son lointain descendant".  Ce Père Noël est l'héritier et l'antithèse de l'Abbé de Déraison. Il s'est opéré une transformation, indice de l'évolution de la civilisation. C'est d'abord l'indice d'une amélioration de nos rapports avec la mort. Alors que nous lui permettions périodiquement de subvertir l'ordre et les lois, nous en restons à un esprit de bienveillance un peu dédaigneuse. Les cadeaux de noël restent un sacrifice véritable à la douceur de vivre, laquelle consiste... d'abord à ne pas mourir!

 

  Comme on le voit le gentillet et débonnaire Père Noël demeure le lointain souvenir d'un état social traversé par des antagonismes et des craintes bien plus importants qu'aujourd'hui. Nonobstant les demandes pressantes de certaines prélats catholiques de garder à l'esprit que Noël, c'est d'abord, pour faire court, mais c'est présenté encore comme cela, la venue du Christ sur Terre, la filiation est bien plus profonde entre les traditions ancestrales et aujourd'hui (malgré toutes les manipulations lithurgiques et toutes les récupérations...). Et derrière cette tradition gît une réalité qui n'est pas très souriante, car il s'agit ni plus ni moins que la gestion de la crainte de la mort, et d'abord, faut-il rappeler que la mortalité infantile était il y a seulement deux siècles, la première cause de mortalité, de la mort des enfants... En fin de compte, même si la formulation de ces prélats est imbibée de la crainte du paganisme, ceux-ci, de manière paradoxale, sont poussés pour s'exprimer ainsi, par tout ce poids-là... Après tout, cette venue du Seigneur, n'est-elle pas la promesse de la vie éternelle? Et le Père noël, malgré toutes leurs inquiétudes sur le détournement de sens d'une fête religieuse (instituée d'ailleurs sur les vestiges de la fête païenne, quitte à déplacer pour cela la date de la venue du Sauveur...) est le lointain souvenir de leurs propres préoccupations de pasteurs....

 

Claude LÉVI-STRAUSS, "Le Père Noël supplicié", Les Temps modernes, n°77, 1952. Ce texte est disponible sur le site Uqac, sans lequel, rappelons-le se trouve de nombreux textes sur les classiques en sciences sociales en libre accès.

 

ETHNUS

 

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18 décembre 2014 4 18 /12 /décembre /2014 13:16

   Au delà de l'analyse du contenu des séries, réalisées fort complètement par des ouvrages souvent très illustrés, même si elles ne vont pas parfois très au-delà du mode descriptif et... ludique, le mode de production de la série, forme marchande particulière, fait l'objet d'approches qui visent un niveau d'analyse - économique et idéologique - applicable à toutes les séries. C'est en tout cas ce que tente par exemple David BUXTON. Le projet n'est pas sans possibilités d'aboutir. Il existe une véritable capillarité entre intentions des différentes séries et cela va jusqu'à l'emprunt réciproque de morceaux de scénarios d'une série à l'autre, et parfois cela en transcendant les genres.

 

    Il part de leur aspect marchand, à leur origine d'ailleurs, pour parvenir à un niveau d'interprétation de la série, prise comme objet générique, tant dans la forme que dans le contenu, dans ses motivations que dans ses effets. Dépassant les comparaisons entre séries françaises et séries américaines (les deux types de série, avec les séries anglaises, qui comptent longtemps seules et qui servent ensuite de modèles à d'autres séries nationales, chinoises et indiennes par exemple), le professeur en science de l'information et de la communication à l'université de Paris-Ouest Nanterre-La Défense , écrit que "pour les besions de l'analyse, on peut distinguer entre le projet idéologique d'une série (le soubassement largement inconscient de valeurs qui permet aux introgues de faire sens dans un contexte historique donné) et son assemblage (les éléments concrets, notamment les personnages récurrents, qui "traduisent" ce projet. Plus l'assemblage matérialise directement son projet (Le Prisonnier), plus la série est statique, convaincant en ses propres termes mais ne disposant pas de marge de manoeuvre narrative ; dans les meilleures séries, il existe une tension intéressante entre projet idéologique et assemblage qui permet l'exploitation des zones grises du premier. En tant que forme, la série classique se différencie alors de son concurrent, le feuilleton, en ce que son assemblage est toujours immanent et que rien (idéalement) ne se passe dans un épisode qui pourrait le modifier. Le troisième élément formel de la série classique est le récit généré par l'assemblage sous forme d'pisodes autonomes et reconductibles." David BUXTON fait beaucoup appel aux analyses de Pierre MACHEREY (Pour une théorie de la production littéraire, Maspéro, 1966). 

   Sur la forme et la production industrielle des séries, il s'inspire de Karl MARX pour la distinction entre subsomption formelle et subsomption réelle du travail au capital, "l'intégration marchande de la dernière n'intervient plus lors de la vente d'un travail recourant aux méthodes de production artisanales, donc après coup, mais dès la conception du produit tout entier tourné vers le marché dans ses méthodes d'organisation et de l'élaboration." La soumission de la marchandise culturelle, écrit-il, "à la logique du capital comprend aussi la production de l'audience (même si cela se solde souvent par un échec) en même temps que le produit." (Karl MARX, Un chapitre inédit du Capital, 10/18, 1971). 

   La sérialité constitue, poursuit-il, "une des formes de marquage essentielles à la production culturelle à des fins marchandes." Historiquement, le déplacement du centre de gravité de la télévision américaine de New York à Hollywood vers la fin des années 1950 accélère l'emprise de la forme série qui peut utiliser et réutiliser l'infrastructure des studis, à la différences des pièces dramatiques qui exigent la construction de décor ad hoc. Cette forme série permet de résoudre le problème de la régularité de l'audience mise à mal par les spots publicitaires envahissants. Crénaux horaires réguliers, annonces spécifiques au public visé, personnages récurrents à figure paternelle ou maternelle constituent autant de dispositifs qui permet à la fois de marquer le produit et d'assurer un certain niveau de qualité artistique. Dans tout le développement historique jusqu'à nos jours, David BUXTON montre la conception pulsionnelle de la société à l'oeuvre dans les séries télévisées. L'influence puritaine reste longtemps prédominante, avec cette propension à penser les désordres sociaux, non comme le résultat de conflits d'intérêt réels entre catégories sociales, mais comme la résultante de l'incapacité des gens à se maitriser, à se dégager du sexe et de la violence, eux-mêmes de plus en plus complaisamment soulignés. Absence de profondeur psychologique au début dans des épisodes parfois très courts, puis à l'inverse approfondissement des typologies de personnages dans des séries fleuves, le système des séries s'adapte à l'évolution même de la société.    Au delà des stratégies de marketing visant à fidéliser telle ou telle tranche de la population, quelles idéologies sont véhiculées par ces séries? Au lieu de se référer principalement à l'intention des auteurs, souvent en fait porteurs de projets idéologico-culturels, ce que font très bien d'ailleurs les critiques des séries (avec parfois un peu d'emphase...), il est plus intéressant de se pencher sur leur réception. Car il existe bel et bien plusieurs publics plus ou moins critiques, au-delà même des fans, qui, parfois orientent même le propos des séries quand ils n'exercent pas une pression efficace sur les studios pour poursuivre des séries stoppées pour raison économique. L'assujetissement idéologique peut sans doute s'analyser, non comme la simple absorption de ce qui est proposé sur les chaïnes, mais comme une dynamique à la quelle participe des publics spécifiques. Il existe des dynamiques de domination et de résistance bien particulières.

David BUXTON, voulant aller au-delà de l'analyse des Culturals studies, d'ADORNO et d'HORCKHEIMER et de Walter BENJAMIN qui insistent sur l'existence de deux forts pôles au sein de la pensée critique. La détermination de la série par le statut marchand et l'appropriation culturelle de leurs contenus font partie d'un jeu social complexe, avec des conflits non seulement internes à la profession de téléastes et de leurs collaborateurs mais aussi entre elle et les publics qu'elle est censé atteindre, ces conflits - mais sans doute manque t-on d'études suffisamment fines - faisant parfois de luttes idéologiques plus générales. Que ce soit sur la morale sexuelle, les tendances racistes ou l'expression de la violence, les thèmes socio-culturels ne manquent pas. Sans doute, plus une société est conflictuelle, plus cela se reflète-til au niveau des séries, au niveau de leur production comme au niveau de la réception (laquelle, avec l'internationalisation du commerce des séries, peut se trouver aux antipodes des intentions des auteurs...). On pourra se référer aux études de David BUXTON sur des séries tel que X-Files, Les Experts ou 24 heures chrono pour apercevoir divers éléments, qui ne s'y retrouvent pas tous partout, de ces conflits-là.

 

   Sur la quantité d'analyses (sociologiques ou non) sur les séries, assez peu se caractérisent par une approche critique les rendant en fin de compte centrales dans les sociétés et même dans le paysage audiovisuel (Internet compris, car les séries s'y nichent aussi et en quantité...) mondial. Cela tient certes au poids des intérêts commerciaux, mais longtemps, la série télé n'était même pas considérée comme un objet digne d'attention... Pourtant, là où la télévision est émise, les séries constituent le secteur de production le plus prisé, et où en tout cas les réceptions sont les plus effectives. Au-delà en tout cas des émissions politiques et sportives qui s'avèrent bien plus intermittentes qu'elles. Les séries occupent une place centrale dans les programmations (et cela est réalisé par les stratèges publicitaires eux-mêmes depuis les soap opera américaines...) et opèrent sans doute les empreintes idéologiques les plus fortes (ou les moins faibles, c'est selon...).

     Beaucoup plus d'analystes, surtout hors de l'éventail marxiste, même s'ils ont connaissance des approches critiques voire contestataires, émettent des avis plutôt favorables à la série télévisée, surtout depuis que l'intelligentsia intellectuelle dans son ensemble s'est départie de son mépris envers elle. Ainsi Vincent COLONNA, représentatif de ce point de vue, même s'il n'appartient pas au monde des sociologues (étant plutôt romancier), émet t-il l'idée (émise en son temps déjà pour le cinéma) que "la série télé nous rend meilleur". Se référant à William SCHLEGEL (Cours de littérature dramatique, Lacroix, 1865) et étendant son propos sur la poésie à la télévision, il retient le principe, qui fait le succès des séries, du "mélange des choses apparemment incompatibles pour produire du nouveau, l'inférieur avec le supérieur, un contenu et une forme, deux contenus ensemble, un genre avec tous les genres." Les séries effectuant effectivement assez souvent le mélange des genres policier, sentimental, familial, aventure, médical, fantastique..., elles ouvrent de nouveaux territoires à l'imagination. Transcendant une certaine pauvreté du média lui-même (n'oublions que le grand écran plat n'a qu'une quinzaine d'années..), vu les conditions de réception (brouhaha domestique, publicité intempestive), la série offre, à l'intérieur d'un schéma finalement assez répétitif, un accès à un monde impossible à toucher pour le commun des télespectateurs.

"Le temps me manque, écrit-il, pour trouver les phrases qui permettraient de décrire en détail le plaisir unique des bonnes séries télé, qui ont des saisons assez longues pour produire tous les effets évoqués par Proust (voir Contre Sainte-Beuve, Gallimard, 1957). Pour dire le compagnonage qui s'installe entre l'auditeur et les personnages, la richesse de transfert des percepts et des affects que cela autorisé. Il n'y a pas que le remuement de l'existence que la série télé densifie, ce sont tous les contenus et les formes qui prennent une gravité nouvelle. La répétition permet une densification des éléments narratifs dans l'affectivité et l'intelligence de l'auditeur. Cette densification a des conséquences psychique et éthique bénéfiques, nous rend "meilleurs". Mais pour expliquer ce point, je dois faire un détour par l'état mental dans lequel nous place une fiction efficace, un état qui ressemble à l'hypnose.(...). Du fait de son caractère itératif (...), la série télé intensifie les personnages et les actions, leur donne une présence obsédante qu'ils n'auront ni dans un film ni dans un roman." Ces séries ont un fond moral qui rapproche l'esthétique de l'éthique, "comme si un monde magique, réconcilié, pacifié était enfin possible."

  L'ensemble des opinions favorables envers les séries-télé se retrouvent d'ailleurs pour la télévision elle-même (voir l'ouvrage dirigé par Dominique WOLTON, La télévision au pouvoir, Omniprésente, irritante, irremplaçable, Encyclopedia Universalis, 2004).

 

Vincent COLONNA, L'art des séries télé ou comment surpasser les Américains, Payot, 2010. David BUXTON, Les séries télévisées. Forme, idéologie et mode de production, L'Harmattan, 2010.

 

ARTUS

 

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