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28 octobre 2014 2 28 /10 /octobre /2014 13:24

      Les conclusions des recherches d'Elto MAYO, de ses collaborateurs ou de ses disciples se trouvent nettement changées, à partir des méthodes mêmes qu'il a énoncées pour une sociologie du travail. Successivement, des chercheurs comme Georges FRIEDMANN (1902-1977), Pierre NAVILLE, Alain TOURAINE, John GOLDTHORPE (né en 1935) et son école de Cambridge, Louis E DAVIS et le Tavistok Institute, précisent un certain nombre d'éléments qui dessinent les contours entre des approches différents, voire conflictuelles de cette sociologie en devenir. 

 

     Georges FRIEDMANN estime les expériences de Hawthorne bien trop réductrices, réduisant l'univers humain à son univers de travail. Dans problèmes humains du machinisme industriel (1946, réédité chez Gallimarrd en 1965), il écrit qu'"En adossant ces recherches pratiques à la notion d'une "structure sociale" de "l'entreprise", considérée comme une unité séparée, en s'efforçant de préserver celle-ci contre les causes de désagrégation ou de division, l'équipe des chercheurs de Hawthorne rencontrait les préoccupations intimes des leadres de l'industrie. Ils servaient ainsi toutes les mesures par lesquelles un patronat novateur cherche, depuis des décennies, à combattre et neutraliser (...) les courants centrifuges (...) qui écartent de l'entreprise l'intérêt, la sympathie, l'intelligence de l'ouvrier et la polarisent sur d'autres centres, hors de l'atelier. (...) Mais la complexité de la sociologie de l'entreprise provient principalement du fait que chaque ouvrier, en même temps qu'il est membre des diverses collectivités intérieures à l'usine l'est aussi de collectivités extérieures, plus vastes, telles que syndicat, classe sociale, nation, où interviennent des différenciations individuelles selon la nature du syndicat, la qualification professionnelle, l'origine ethnique et le degré d'assimilation nationale (...) ; groupes qui exercent chacun leur action sur la conscience ouvrière et dont les influences se rencontrent et se composent avec celle de la compagnie qui, après tout, n'est qu'un groupe entre autres." (cité par Pierre TRIPIER).

     Cette critique est un appel pressant à utiliser les méthodes de Hawthborne en leut appliquant une explication moins unidimensionnelle. Mais aussi elle rappelle que les relations sociales entre syndicats et patronats, notamment aux Etats-Unis, sont parfois très conflictuelles, souvent violentes, et qu'une sociologie du travail ne saurait être mise sans discussions tout simplement au service du patronat. A cet égard, seule la lecture marxiste d'une sociologie générale permet une intégration des diverses problématiques, au prix sans doute d'une méconnaissance des différenciations nationales, encore que, en sortant des interprétations purement orthodoxes, on y parvient. 

    Cette étude intégrative de l'ouvrier dans ses différents milieux, dans le champ d'une sous-discipline en formation, deux courants le tentent : le premier représenté par Alain TOURAINE, le second par l'Ecole de Cambridge. 

 

   Georges FRIEDMANN énonce une sorte de programme d'études indiquées par le titre même de ses ouvrages : La crise du progrès. Où va le travail humain? (1963) (à sa perte écrit-il dans la préface à la troisième édition), Le travail en miettes (1964), Le milieu technique : nouveaux modes de sentir et de penser, Le loisir et la civilisation technicienne. 

Cette orientation conduit aussi bien à étudier les pathologies liées à l'appauvrissement et à la répétitivité des tâches que les phénomènes d'utilisation du temps libéré pour les loisirs. Il s'agit de comprendre les conséquences du plus grand nombre d'ouvrier et de l'apparition de techniciens fortement instruits. Le sociologue s'interroge sur la place de l'ouvrier dans la société industrielle et sur son avenir. Il ne retient pas de Hawthorne sa méthodologie alors que ses disciples l'appliquent. Il réfléchit à partir des monographies des autres sans en produire lui-même, laissant le soin à ses élèves de lui apporter les éléments concrets d'une réflexion plus théorique.

   Alain TOURAINE reprend le programme de Georges FRIEDMANN, autour du concept de "situation de travail". Il définit cette notion avec Bernard MOTTEZ (dans une contribution au Traité de sociologie du travail de FREIDMANN et NAVILLE : "Classe ouvrière et société globale") : "Le travail mécanisé, le niveau et la forme des salaires, les méthodes d'organisation et de gestion des entreprises, définissent une situation de travail et permettent d'analyser les attitudes et l'action ouvrières. Mais celles-ci ne s'expliquent pas seulement par (la situation de travail), elles dépendent aussi des caractères de la société considérée dans son ensemble et de la place qu'y occupe la classe ouvrière". Il suppose, pour que les relations entre classe ouvrière et société soient intelligibles, que les individus urbanisés ont très peu de repères sociaux antérieurs. Les individus sont forgés par cette situation de travail. Pour comprendre comment cette situation agit, Alain TOURAINE distingue trois moments différents dans l'histoire de l'industrialisation, les phases A, B et C, qui correspondent à des qualités de travail différents, des relations différentes entretenues à la direction de l'entreprise et de différentes volontés de contrôler les fruits du travail. La situation du travail ferait naitre, sous certaines conditions, un type de conscience du travailleur. La conscience ouvrière est l'expression de la volonté pour chacun, de participer à cet acte créatif, le "système d'exigences défini par le travail lui-même, double valorisation de la créativité et du contrôle du travailleur sur ses oeuvres. (La conscience ouvrière, 1966, Le Seuil).

 

    L'Ecole de Cambridge, Johan H GOLTHORPE (né en 1935) en tête, se questionne sur les changements de la classe oucrière, et sur son possible embourgeoisement. Alors qu'Alain TOURAINE définit ses recherches autour de la notion de "situation de travail", l'équipe de Cambridge part su principe d'une "définition de la situation" par le travailleur : elle donne moins d'importance à l'expérience du travail qu'à l'attente qu'il suscite. Dans leur enquête à Luton auprès de plus de 200 ouvriers, leur définition de la situation correspond à une transaction muette passée avec eux-mêmes : accepter un travail peu impliquant contre un bon salaire. Leur comportement est en harmonie avec cette vision instrumentale du travail. Pour les chercheurs de Cambridge, ce n'est pas la situation de travail qui détermine le comportement, c'est l'itinéraire familial et professionnel vécu avant d'entrer dans l'usine. Du coup, c'est la vie privée des travailleurs, qui avait été exclue des précédentes recherches, qui est réintroduite dans une sociologie du travail assez différente.

 

  Se fait jour dans les années 1960, dans la continuité des préoccupations de FRIEDMANN et du Tavistock Institute, un mouvement d'opinion plaidant pour l'enrichissement des tâches. Aux campagnes menées par A H MASLOW (1908-1970) en 1954 et Frederic HERZBERG (1923-2000) en 1966, deux psychosociologues, se rattachent avec plus d'ampleur en milieu industriel celles de Louis E DAVIS et du Tavistock Institute. En décomposant très finement les postes de travail en "unités d'opération", ils ont pu les recomposer en leur attribuant une plus large marge d'incertitude qu'auparavant ; les opérateurs y ont une marge d'autonomie et des responsabilités dans l'organisation du travail plus grandes que dans l'ancien système. Les tâches sont donc "enrichies", les gains pour l'entreprise se situent moins dans la sphère de la productivité que dans celle de l'absentéisme, qui régresse radicalement. Ces expériences permettent en outre de distinguer à un niveau beaucoup plus fin qu'auparavant ce qui doit être atrribué à la contrainte technologique, difficile à surmonter, et ce qui revient à l'organisation qui accompagne le procédé technique.

Ainsi, dans l'histoire de cette tendance dans l'industrie depuis les années 1930, il apparait que les sociologues ont inventé des outils de plus en plus perfectionnés pour saisir ce qui, dans le mélange de technologie et d'organisation, est effectivement imposé par la contrainte technique. La part de cette dernière est toujours moins importante que ce que les acteurs sociaux ne présupposent. . Ainsi, l'autonomie ouvrière se maintient dans le travail des ouvriers spécialisés, comme l'attestent les études de Donald ROY (1909-1980) (par exemple dans l'American Journal of Sociology n°60, 1954) Tom LUPTON (On the shopfloor, London, Pergamon Press, 1963) Philippe BERNOUX (avec ses collaborateurs : Trois ateliers d'OS, Editions ouvrières, 1969), Robert LINHART (né en 1944) (L'Etabli, Editions de Minuit, 1978) et de Michael BURAWOY (Manufacturing consent, University of Chicago Press, 1979). Des enquêtes le vérifient, comme celle de Pierre DUBOIS (Les ouvriers divisés, Presse de la Fondation nationale des sciences politiques, 1981), Claude DURAND (Le travail enchaîné, Le Seuil, 1978), Daniel CHAVE (Dix années de sociologie du travail. Les titres du Bulletin signalétique recensé en 1972 et 1982, dans Le travail et sa sociologie) par exemple. 

Les OS se créeraient, écrit Pierre TRIPIER, "des espaces d'autonomie en réponse aux injonctions patronales. Ces espaces d'autonomie ne sont pas "irrationnels" par rapport aux buts de l'entreprise, bien au contraire. Ils visent à ce que ces buts soient atteints mais, pour y parvenir, ils doivent "tricher" avec la direction de l'entreprise. Donald ROY (1954) montre comment, quand le chronométreur vient mesurer les temps d'un ouvrier, celui-ci accomplira des gestes apparemment fonctionnels qu'il n'utilisera plus, le chronométreur parti ; le groupe ouvrier réussit à créer un réseau horizontal de complicités pour éviter d'avoir à appliquer les injonctions de la direction, cette pratique est mieux adaptée au type de production (séries courtes) que le système "rationnel" imposé par la direction. Mais, comme le souligne Jean Daniel REYNAUD (Les régulations dans les organisations, dans Revue française de sociologie, n°1, 1988) on ne saurait tirer la conclusion que le groupe ouvrier peut créer ses propres normes, dans un mouvement d'auto-organisation : ni, non plus, comme le croient les propagandistes des cercles de qualité, que la direction peut absorber la mine des gains de productivité que cette autonomie recèle."

 

    Dans la sociologie dominante, suivant le programme et les orientations de Georges FRIEDMANN,se développent plusieurs approches et en définitive plusieurs sociologies, allant dans le sens d'une parcellisation grandissante de la sociologie, éloignant les perspectives globales et centrées sur le monde du travail. Seules les approches marxistes, qui ne veulent pas justement tomber dans cette sorte de piège, même si par ailleurs de nombreux éléments d'analyses sont dégagés dans ce mouvement de parcellisation, gardent la pespective globale, en vue de la transformation de la société, considération qu'ont abandonnés les sociologues en général à l'heure actuelle...

   Ainsi, Georges FRIEDMANN contribue, dans son oeuvre foisonnante à une sociologie des techniques de production et du travail, à une psycho-sociologie de l'entreprise, à une sociologie du syndicalisme, de l'autogestion ouvrière et des conflits du travail, à l'étude de vie de travail et de la vie hors travail, faisant dériver de la sociologie du travail une sociologie des loisirs...

 

Georges FRIEDMANN et collaborateurs, Sociologie...., dans Traité de sociologie, sous la direction de Georges GURVITCH, PUF, 2007. Pierre TRIPIER, Sociologie du travail, dans Sociologie contemporaine, sous la direction de Jean-pierre DURAND et Robert WEIL, Vigot, 2002.

 

SOCIUS

 

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23 octobre 2014 4 23 /10 /octobre /2014 08:50

        La sociologie du travail, qui est loin d'épuiser toutes les formes de conflit sur ce sujet, parait au début du XXe siècle aux Etats-Unis sous la forme d'une discipline enseignées dans des écoles d'ingénieur. Elle se manifeste aussi dans la première grande recherche systématique sur le travail dans les grands magasins, les mines et les aciéries, le "Pittsburg Survey" (1907). Cette étude porte sur la sélection à l'entrée du marché du travail, le contenu des tâches, les conditions de travail, le niveau de revenu, le genre de vie des différentes catégories de salariés. Le rôle des syndicats et des contremaîtres dans la distribution des tâches et la régulation du marché du travail est également analysée. De plus, la recherche porte également sur la relation qu'entretiennent la localité, les familles et le travail, une problématique assez large. Mais cette perspective, réformatrice, est peu à peu abandonnée et se substitue à elle une sociologie du travail plus "professionnelle", entendre plus à l'écoute des propriétaires et des dirigeants d'entreprise, s'impliquant nettement moins dans un débat politique et davantage préoccupée des méthodes de recueil de données et de la validité de ses comparaisons et de ses descriptions. 

 

   La recherche menée à Hawthorne, dans une usine de la Western Electric Company entre 1924 et 1932 est présentée par beaucoup d'auteurs comme le moment fondateur de la sociologie du travail. Cette recherche fixe ses principaux éléments, l'objet préférentiel d'étude, les méthodes d'approche, les interrogations... Beaucoup de sociologues du travail continuent de suivre la tradition que cette recherche institue sur plusieurs plans :

- les méthodes quantitatives et qualitatives ;

- l'objet principal, collectif, groupe de travail ou entreprise dans lesquels le sociologue recherche la nature des relations : systèmes formels et informels, significations manifestes et latentes, organisation technique et organisation sociale, nombre d'éléments des coopération et conflit en entreprise ;

- la définition du "système social". Celle de CUVIER : "composition d'éléments interreliés de telle façon que, si l'on change un élément, c'est le système tout entier qui change" est prise comme référence forte. Pour Elton MAYO (1880-1949) et ses collaborateurs, chaque atelier, chaque unsine, chaque entreprise est un système social, lequel est en relation avec un environnement, mais dans la dynamique d'ensemble se trouve déterminée par les interrelations internes. Le système social est adaptatif, transformable, et du point de vue des dirigeants d'entreprise, la sociologie "sert" à améliorer les rendements, les performances, de ce système. A l'intérieur de ce système existe une culture dont la nature est propre, suivant les cas, à freiner ou à accélérer ces rendements ou performances. Une véritable discipline est née à Hawthorne, avec ses ramifications : sociologie ou psycho-sociologie du travail, des organisations, activité d'expert dont le travail consiste à améliorer les systèmes sociaux, suivant d'ailleurs des finalités qui séparent plusieurs écoles de sociologues, suivant des frontières parfois difficiles à définir, mouvantes et souvent tributaires des évolutions globales de la société. 

 

    Pierre TRIPIER distingue quatre problèmes pour le "mouvement des relations humaines" né à partir des travaux de Elton MAYO et de ses disciples :

- le pouvoir de négociation des agents de maitrise, avec les travaux, à la suite directement de Elton MAYER, de Rensis LIKERT (1903-1981) et des chercheurs du "Survey Research Center" de l'Université du Michigan (1947-1956), puis de ceux de Donald C PELTZ et de Flory MANN dès 1952 ;

- la différence entre groupes cohésifs et groupes coopératifs, avec, s'inspirant de Max WEBER (1864-1920) (Études sur le freinage), les travaux de Stanley E SEASHORE, dont Ph SELZNICK (1919-2010) généralise les enseignements (Etude de la "Tennessee Valley Authority' de 1949) ;

- les contradictions entre système technique et système social, avecles recherches effectuées en Angleterre par le Tavistock Institute et par Joan WOODWARD (1916-1971) et son équipe, en France par Georges FRIEDMANN (1902-1977) et ses collègues de l'Institut des sciences sociales du travail, aux Etats-Unis par Leonard SAYLES d'une part, Charles R WALKER et Robert H GUEST (1956), de l'autre ;

- la dérive de la sociologie vers l'activité de consultant des dirigeants d'entreprise, mise en évidence par l'anthropologue Lloyd WARNER (1898-1970).

   Les études  menées à Hawthorne, leurs enseignements, se voient corrigées dans les recherches postérieures :

- C'est moins le style de commandement du contremaître que le genre d'organisation dans laquelle l'ensemble des salariés sont insérés qui est susceptible de créer les conditions d'une satisfaction élevée.

- L'évolution même des systèmes techniques enlève de plus en plus à l'ouvrier la possibilité de s'identifier à son travail, d'y trouver des satisfactions.

- Parce que les sociologues du travail sont aussi des consultants, ils enferment l'explication sociologique dans les murs de l'usine et les variables individuelles antérieures à l'embauche, les considérations privées, d'ordre familial, ainsi que les différenciations de sexe et de culture nationale ont tendance à être évacuées du système d'explication de la sociologie du travail.

 

    Marcelle STROOBANTS s'étend longuement sur l'effet Hawthorne, à l'origine de la sociologie du travail "Comment interpréter ces augmentations de productivité (dans la première expérience de sociologie industrielle : The relay Assembly Test Room - Atelier expérimental d'assemblage de relais téléphoniques) (alors que varient des éléments du montage de relais, du nombre des pauses aux salaires)? Le salaire aux pièces à l'échelle d'un petit groupe est certainement un meilleur incitant au rendement que la prime collective à l'échelle de l'atelier. Mais les conditions expérimentales modifient complètement la situation des ouvrières, leurs attitudes et leurs relations interpersonnelles. Autrement dit, les conditions physiques et matérielles du travail n'agissent pas telles quelles sur l'individu, mais telles qu'il les ressent."
Ces chercheurs, ceux désignés par la suite comme le mouvement des "relations humaines" (Elton MAYO, F.J. ROETHLISBERGER, T.N. WHITEHEAD et W.J. DICKSON...), "ont mis en évidence un phénomène qui sera largement exploré par les psychologues du travail et exploité par les dirctions : l'observation et l'enquête contribuent à "valoriser" les sujets observés, à augmenter leur satisfaction au travail et leur rendement. Ainsi donc, les circonstances de l'étude suffisent à affecter ce qu'il s'agissait précisément d'étudier. Dès qu'on s'intéresse aux travailleurs, leur travail leur semble plus "intéressant". Dans une certaine mesure, les conditions objectives - négatives ou positives - de travail importent moins que cette valorisation. (...)." Le travail empirique du groupe, affiné plus tard, interrompu par les suites de la grande crise de 1929, s'inscrit dans une perspective psychosociologique, dans un contexte marqué par le développement du taylorisme, et c'est d'ailleurs à cause de ce contexte que l'on peut appeler ces chercheurs, un mouvement des "relations humaines", tant les modalités de ce travail en usine apparaissent, et il n'est pas besoin de'études très poussées pour le constater, assez déshumanisantes. Les actions informelles décelées mettent directement en cause les certitudes de la rationnalisation taylorienne, et tout particulièrement l'idée que le salaire constitue l'incitant principal au rendement. La logique des travailleurs de base apparait bien différente de celles des ingénieurs qui mettent en place et qui entretiennent les chaînes de travail. De fait, d'ailleurs, les membres de l'équipe de Harvard ne se présentent pas comme des sociologues. Sans refuser l'expertise, ils se posent surtout en chercheurs qui élaborent des méthodes et un cadre d'analyse. Ils généralisent l'opposition entre organisation formelle et fonctionnement informel : le système social ainsi pensé se constitue en une double facette technique/humaine. 

Pendant leurs études, ils amassent une quantité impressionnante de données mais ne tirent que des conclusions assez limitées :

- le travail est une activité collective qui organise l'univers social ;

- l'identification au groupe est plus importante que les aspects matériels du travail ;

- les revendications ne sont que les indices de la situation d'un individu dans l'entreprise ;

- les attitudes et l'efficacité des travailleurs trouvent leur origine dans et hors de l'entreprise. Dans l'entreprise, chaque groupe informel s'exerce un fort contrôle social, mais la coopération entre les groupes n'est pas spontanée, il faut l'organiser. Au-delà de l'entreprise, le changement social déstabilise l'organisation de l'entreprise. 

  Malgré des critiques et des remises en cause, l'influence de ces travaux perdurent longtemps, notamment sous la forme de multiplication de groupes-experts au service du management. La gestion des ressources humaines constitue par la suite un enjeu important dans les relations entre personnels, notamment ceux qui sont organisés en syndicats, et directions. A partir de ces travaux, plusieurs lignées de la sociologie du travail se forment. 

La sociologie du travail trouvre son origine dans deux courants qui peuvent coexister, se rencontrer ou se faire concurrence :

- l'un tente de replacer le travail et la condition des travailleurs dans une vue globale de la société ;

- l'autre se focalise sur l'acte du travail, dans l'atelier ou l'entreprise. 

Marcelle STROOBANTS estime qu'il faut se garder de transformer ces deux courants en sociologies opposées, l'une sensible à la cause des travailleurs, l'autre plutôt d'orientation managériale. Les enquêtes sur la condition prolétarienne au XIXe siècle peuvent répondre à des préoccupations conservatrices, à des fins de contrôle social. Celles effectuées en entreprise ne sont pas forcément assujetties aux finalités de la direction. Dans l'étude des faits sociologiques, les intentions se frottent à des réalités plutôt têtues, que leurs objectifs initiaux soient réformistes, révolutionnaire sou conservateurs... En tout cas, les réalités du travail à la chaîne, tel qu'il se généralise dans les manufactures, toute l'industrie de transformation et de l'équipement, la gestion scientifique mise surtout au point à partir des travaux de l'ingénieur Frédéric Winslow RAYLOR (1856-1915) dans les années 1880 à 1910, sucite des réactions dont l'une, finalement très forte, est la formation d'une sociologie qui ne peut pas examiner la condition des travailleurs, comme le rappelleSabine ERBÈS-SEGUIN. Aux Etats-Unis et en France, la postérité des études de l'équipe d'Elton MAYO est portée jusque dans les conflits sociaux, à travers les préoccupations souvent antagonistes des syndicats et des patronats. D'une certaine manière, d'un côté comme de l'autre, elle alimente à la fois les développements du management industriel et les développements des luttes syndicales...

 

Sabine ERBÈS-SEGUIN, La sociologie du travail, La Découverte, collection Repères, 2010. Marcelle STROOBANTS, Sociologie du travail, Nathan Université, 1993. Pierre TRIPIER, Sociologie du travail, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

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21 octobre 2014 2 21 /10 /octobre /2014 13:57

       Voilà un ouvrage qui à notre avis marque d'une pierre blanche la réflexion de fond sur l'Empire. L'étude des conditions de leur surgissement, de leur maintien et de leur effondrement dans l'Histoire permet de dégager des constantes qui nous éclairent sur leur nature et leur apport à la civilisation. Le professeur d'histoire médiévale du monde musulman à l'université Paris Ouest Nanterre La Défense, spécialiste de l'Islam classique nous propose un essai à la fois de philosophie de l'histoire et de synthèse historique. Sa lecture originale place au coeur les questions de la violence et de la paix et oppose le centre pacifique de l'empire et ses marges violentes. Inspirée du grand théoricien siècle Ibn KHALDÛN (1332-1406), cette brève histoire des empires a le grand mérite de nous faire sortir d'une vision trop étatique moderne et occidentale de l'histoire, qui nous fait trop oublier ce qu'elle a de trop récent pour fonder une analyse de longue ampleur. Le système né au XVIIIe siècle surtout n'est qu'une construction bien précise née dans une région du monde (l'Extrême Occident) qui précisément n'a pas connu véritablement d'Empire centré sur elle. L'auteur indique bien que cet Occident échappe à la théorie d'Ibn KHALDÛN, qui connait surtout de grands empires dont il tente de comprendre le fonctionnement et de prédire - pour ce qui est de son époque - leur destin. 

      Pour comprendre comment se forment et s'écroulent les empires, il faut d'abord se départir de la vision d'un monde partagé en Etats-nations. Les empires (d'avant le XIXe siècle en tout cas), et là on utilise une sorte d'anachronisme, sont par essence multinationaux, en fait pour être plus historiquement exact, formés de multiples ethnies et tribus qui peuvent être, d'un bout à l'autre de leurs territoires, être très différents, ce qui se reflète d'ailleurs dans la composition que nous pouvons juger hétéroclite de leurs armées.

 

     L'auteur prend en compte deux mille ans d'empires - au Proche ou en Extrême Orient, soit ceux formés en Chine, en Mongolie, dans l'ancienne Mésopotamie, en Afrique du Nord (Égypte), On y retrouve les empires assyrien, perse, grec, romain, byzantin, chinois (des Han par exemple), mongol, indien... jusqu'à l'Angleterre impériale.

Se dégagent des caractéristiques communes dont l'évolution fonde précisément le destin des empirs :

- des bassins de populations sédentaires, relativement denses, qui concentrent d'ailleurs une grande partie de la population mondiale d'alors ;

- le lien entre une 'asabiya tribale aux pratiques violentes et un bassin de sédentarité. Les empires naissent aux marges immédiates des grandes concentrations productives et des provinces les plus brillantes ;

- l'étendue sur lequel s'exerce une même autorité politique et fiscale, la religion n'étant pas selon l'auteur un éléments déterminant.

    Il s'agit essentiellement de l'exercice d'une violence sur des population pacifiées, sur lesquels on exerce une fiscalité, tout juste suffisante pour entretenir les armées et ne pas tarir la source des richesses, tout un équilibre dont dépend la vie et la survie des empires. Trop de pression fiscale épuise la puissance que l'on en tire. Les empires qui durent les moins longtemps sont, à l'image de l'empire mongol, ceux qui se contentent de piller et détruite ce qu'ils ne peuvent emporter dans leur capitale... Éminemment destructeurs, ils ne survivent pas à l'émiettement... Une évolution remarquable, toujours selon l'auteur, est la tendance à une pacification des populations auparavant conquérantes, qui s'acclimatent la plupart du temps à une culture bien plus florissante que la leur (Rome et les Mandchous en sont des exemples frappants). Cette pacification tarit l'agressivité des marges conquérantes et affaiblit la résistance aux agressions d'autres ensembles impériaux... qui les remplacent et subissent à leur tour la même évolution...

  "S'il fait n'assigner qu'une seule conclusion à cette courte histoire des empires, c'est sans aucun doute l'expulsion de la violence par le mécanisme impérial qu'il faut en retenir. Tout empire se compose d'une masse sédentaire et productive centrale et d'une marge bédouine - laquelle, surtout au début de l'histoire du processus impérial, peut être abritée par le territoire même de l'empire. Mais dès le Ier siècle à Rome, dès le IIe siècle avant notre ère en Chine, cette marge, aussi nécessaire pourtant à l'équilibre de l'empire que son coeur productif, est solennellement répudiée au-delà d'un limes ou d'une muraille. L'empire n'attaque pas, il défend la prospérité et la civilisation contre les barbares - du moins s'en persuade t-il. L'échange nécessaire qu'il entretient avec le monde barbare, richesse contre violence, est furtif, masqué de bulletins de victoire et maquillé de rituels augustes. (...) L'exaspération du mécanisme d'aliénation de la violence, quand il confine à la ségrégation ethnique, sert l'équilibre de l'empire (...). La séparation des sédentaires et des tribus qui les gardent ralentit ou empêche l'affaiblissement des violences tribales et conserve à leur 'asabiya un tranchant qui prolonge la vie d'une dynastie au-delà des cent à cent cinquante ans qu'Ibn Khaldûn lui assigne." Gabriel MARTINEZ-GROS effectue des comparaisons entre empires sur cette règle d'aliénation de la violence, qui vaut pour l'Islam comme pour la Chine, même si sa manifestation est un peu plus complexe. L'Islam précisément, là où éclot la théorie d'Ibn Khadûn, constitue une sorte de perfection impériale dans la subtilité de son fonctionnement, ce qui se confirme par la faiblesse des effectifs de la société militaire chargée de contrôler la masse sédentaire.

   L'Europe ne participe pas du système impérial et de cela, selon l'auteur, naît l'extrême originalité de son histoire. Si la Chrétienté européenne, prise globalement, est un empire, qui naît d'ailleurs de l'Empire romain, la réalité des rapports de force donne aux villes un pouvoir bien plus grand que les villes secondaires des empires. La désintégration du pouvoir central se prolonge dans la constitution de puissances rivales, où des dynasties mènent une longue pluriséculaire pour, sans le pouvoir, reconstituer à leur profit, précisément une dynamique d'empire. L'extrême division du pouvoir, l'émergence de sociétés productives, bien au-delà de la simple subsistance, puis la fin de cette règle immuable selon laquelle il faut séparer les fonctions productrices et guerrières, donnent à l'Europe les formes étatiques que nous connaissons. "L'État européen, national, "démocratique" et populaire - dont le modèle s'étend désormais sur toute la terre - a aussi paradoxalement tiré de la modestie de ses origines et des limites autrefois posées à ses pouvoirs une puissance qu'aucun empire n'avait jamais atteinte - et que les totalitarismes du XXe siècle manifestent pleinement. Les révolutions techniques et l'énorme accumulation de richesse et de population ont ajouté leurs effets à l'armement des peuples et à l'éradication des poches tribales pour accroître la place de l'État dans nos sociétés dans des proportions impensables voici seulement deux siècles."  

    La mondialisation semble, pour l'auteur, revitaliser les théories d'Ibn Khaldûn sur les empires, avec d'immenses espaces sédentaires aux marges desquelles s'agitent de "nouveaux barbares". C'est même à l'intérieur même des pays industrialisés en crise constante que se créent des 'asabiya modernes, poches de pauvreté ou de misère dans lesquelles peuvent encore puiser des États, éléments violents qui peuvent les aider à conquérir, maintenir des positions bien au-delà de leurs frontières légales, dans un monde qui recrée d'une certaine manière la distinction entre producteurs et guerriers (avec notamment l'abandon quasi général de la conscription). Par là les réflexions de Gabriel MARTINEZ-GROS peuvent être rapprochées de celles, différentes sans doute mais à bien des égards complémentaires, d'Alain JOXE sur la persistance de l'existence d'empires (à propos de l'empire américain notamment).

 

 

Gabriel MARTINEZ-GROS, professeur d'histoire médiévale du monde musulman à l'Université Paris Ouest Nanterre La Défense, est l'un des meilleurs spécialistes de l'Islam classique. Directeur avec Lucette VALENSI de l'Institut d'études de l'Islam et des sociétés du monde musulman (IISMM/EHESS) jusqu'en 2002, il a plublié notamment Ibn Khaldun et les sept vies de l'Islam (Sindbad, 2006) et L'Islam en dissidence (Seuil, 2004, avec Lucette VALENSI) réédité sous le titre L'Islam, l'islamisme et l'Occident en "Points Histoire" en 2013.

Gabriel MARTINEZ-GROS, Brève histoire des empires, Comment ils surgissent, comment ils s'effondrent, Seuil, collection La couleur des idées, 2014, 220 pages.

 

Relu le 2 mars 2021

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17 octobre 2014 5 17 /10 /octobre /2014 12:52

   Très tôt les premiers sociologues ont identifié l'un des plus grands éléments de conflit entre les hommes et les communautés humaines : la division du travail détermine en grande partie comment les hommes se combattent et coopèrent. Qui travaille, comment le travail se réalise-t-il, dans quel cadre juridique ou sociétal a t-il lieu, qui tire profit de ce travail... Voilà un certain nombre de questions dont l'importance remonte à bien antérieurement l'existence d'une sociologie du travail en bonne et due forme. Elles gisent au coeur du fonctionnement de la société, que le statut du travailleur soit l'esclavage, le servage ou le salariat, que le produit du travail soit agricole, minier ou industriel, que la matière travaillée soit la terre, les métaux ou des produits déjà très élaborés. On remarque d'ailleurs qu'aucune branche d'activité humaine n'échappe a priori à cette problématique, même le guerrier ou le soldat peut être considérer comme un travailleur et il existe dans bien des sociétés des guerriers-esclaves. Pour autant, on trouve rarement dans les écrits de manière générale mention de la condition du travailleur tout simplement parce que, dans toute l'épaisseur des civilisations, le travail est considéré - souvent fort mal d'ailleurs - comme dû à des citoyens en tant que tels, dont une caractéristique parfois, est que précisément il ne travaille pas, ou en tout cas ne considère pas qu'il travaille, qu'il soit sénateur romain ou soldat grec. Il faut attendre les débuts de la révolution industrielle, voire les urbanisations importantes pour voir éclore en temps que tel des conflits liés au travail, souvent sous forme de grèves des travailleurs, dont l'efficacité indique tout-à-fait la centralité de leur position, même si leur statut social est déconsidéré, voire méprisé. Même les grèves d'esclaves dans l'Antiquité, dont on peut retrouver la trace, tellement elles ont perturbé le cours "normal" de certains empires, qui se transforment souvent en révoltés violentes ouvertes (ou pas...) indiquent cette position centrale dans la vie sociale. Sans travail, c'est très simple, la société n'existe pas. Si ce n'est qu'avec l'industrialisation, et tous les conflits qui l'accompagnent, qui provoque l'éclosion de très nombreuses études sur le travail, et que d'ailleurs nait une sociologie du travail, celui-ci a toujours été accompagné de toute une littérature, notamment utilitaire pour les bénéficiaires du travail, à savoir les maitres d'esclaves, les propriétaires de domaines agricoles, les gestionnaires des mines... La bonne utilisation du travailleur, de ses moyens de travail, de son cadre de travail... a toujours été au centre de la préoccupation de ceux qui ont eu la charge d'organiser, de protéger, de répartir les fruits du travail... au profit très souvent de membres de classes sociales "débarrassées" de l'obligation de travailler eux-mêmes. Il semble bien que le noeud des conflits liés au travail soit toujours là : il y a une distance entre le travailleur et le produit de son propre travail, plus ou moins considérable suivant les époques. Et nombre de doctrines sociales, réformistes ou révolutionnaires, se donne pour but de réduire ou d'abolir cette distance. Même dans les sociétés qui se disent "post-industrielles", la question demeure, même si l'ampleur des productions déplace quelque peu le problème : les richesses produites semblent si considérables que la question devient de plus en plus, non le partage du travail, mais le partage des richesses. Dans l'évolution technologique qui, de l'acitivté purement manuelle à la robotisation de vestes ensembles de production (et de distribution) des biens et des services, amène cette véritable prolifération de richesses, où il apparait évident que de moins en moins de personnes sont nécessaires à la production des biens élémentaires (et même superflus...), les conflits de réparation des richesses devient de plus en plus importants, même si les idées, les idéologies peinent à prendre la mesure de cette évolution globale. D'ailleurs, au coeur des conflits liés au travail, la question du chômage de masse semble être une question sur laquelle buttent à la fois les responsables politiques et les responsables des organisations de travailleurs pour ne parler que d'eux. Peu de chercheurs ont pris la mesure du changement de paradigme de ces conflits vieux comme l'humanité.

    La valorisation du travail - sans discuter de la qualité de valeur attachée au travail, notion très contestable - est très récente. Dans toute l'épaisseur de l'Antiquité, le travail est réservé aux serviteurs du prêtre, du prince ou du guerrier et dans la vision indo-européenne en particulier des trois classes, le servile arrive toujours en dernier... lorsqu'il est mentionné! En tout cas, le travailleur n'est pas un citoyen, et souvent le citoyen n'est pas considéré pour son travail, même s'il, à l'image des guerriers-agriculteurs grecs, contribue beaucoup par ce travail à la vie de sa communauté. La qualité de citoyen, contrairement aux époques moderne et contemporaine (en Occident), est rattachée beaucoup plus au statut de propriétaire, qui confère la liberté, qu'à la quantité ou la qualité de son travail, qu'il soit manuel ou intellectuel. On peut sans doute écrire, mais il faudrait des études sur la question, que la valorisation massive du travail - en dehors de la sphère des monastères qui très tôt érige éffectivement le travail obligatoire en valeur - nait avec l'ère industrielle, et constitue sans doute une forme d'idéologie à sens unique en direction... des travailleurs. Dans le discours des "pères" de l'industrie, ce n'est pas le travail qui est valorisé mais la gestion habile et rasonnée de ses propriétés. On pourrait sans doute écrire aussi, mais là encore des études seraient utiles pour l'appuyer - que cette valorisation - qui fait oublier le caractère de contrainte du travail bien mis en avant dans la Bible dans la Genèse - est aussi l'oeuvre de tout un courant socialiste ou/et communiste tendant à mettre au premier rang des classes sociales, les classes de travailleur et notamment la classe ouvrière. Cette valorisation est d'ailleurs contradictoire avec tout l'ensemble des progrès techniques visant à remplacer le travail humain par un travail mécanique, afin de dégager précisément l'homme de plus en plus du travail le plus difficile et le plus dangereux, puis progressivement sans doute de tout travail...

 

    C'est véritablement à partir de l'ère industrielle que prend une place de plus en plus importante dans l'analyse de la société la question du travail. Karl MARX pense l'évolution du travail comme étant au centre du processus du capitalisme. Emile DURKHEIM lui donne une place prépondérante dans les mécanismes conduisant à remplacer la solidarité mécanique par la solidarité organique. Claude-Henri de SAINT-SIMON plaide avant eux pour un ordre juste, où les producteurs gouverneraient la société en "découvrant" que, quelle que soit la position occupée par les chefs d'entreprise, les ouvriers et les savants sur l'échelle du prestige, du pouvoir ou de revenus, leurs intérêts sont communs... L'acte productif, écrit Pierre TRIPIER, vient au centre de "l'explication de la société et conforte l'idée que le travailleur se fait de lui-même, et souligne la capacité politique et économique de tous ceux qui contribuent à la prospérité de la nation". C'est ce discours qui inaugure une tradition "industrialiste" qui se poursuit chez les disciples de Claude Henri de SAINT-SIMON : BAZARD (1791-1831), ENFANTIN (1796-1864), COMTE (1798-1857), et de développe avec des accents ouvriéristes chez PROUDHON (1809-1865) et FOURIER (1772-1837).

 Ces auteurs, remarque toujours Pierre TRIPIER, "mettent en scène le travail et le travailleur, mais ne l'étudient pas ; ils l'exaltent, lui attribuent des qualités, indiquent son rôle primordial dans l'évolution de l'humanité, mais n'en font pas un objet de recherche." A l'inverse, LE PLAY (1806-1882) et VILLERMÉ (1782-1863) observent les conditions de travail et d'existence des ouvriers, recueillent des indications sur leurs façons de vivre, les idées qu'ils se font d'eux-mêmes et de la société dans son ensemble. Ils proposent des remèdes pour tirer les ouvriers de leur situation, pauvre et marginale. Ils accumulent tout un ensemble de données et d'observations qui sont ensuite largement utilisées et approfondies par tout un ensemble d'auteurs à leur suite.

  "Cette tradition (consistant à articuler dans une même explication condition de travail, mode de vie et vision du monde) se poursuivra notamment chez Halbwachs (1877-1945), qui interprète les comportements ouvriers à partir de leur situation dans la société. Davantage confrontés à la matière que les autres membres de la société, les ouvriers s'en verraient exclus. Ceci expliquerait la force des liens qu'ils tissent entre eux, le caractère particulier de leur mode de vie, leur façon de vivre en marge de la société. Ainsi Halbwachs nous présente la vision d'une communauté fermée sur elle-même, une classe sociale.

une sociologie du travail aurait pu de développer dans cette direction, mais des énoncés ne deviennent une discipline ou une sous-discipline scientifique qu'à partir du moment où une communauté de savants les portent et les font avancer. Pour des raisons (diverses), mais qui tiennent probablement au développement des fondations scientifiques américaines et à l'explosion démographique des universitaires de ces pays au retour de la guerre, c'est aux Etats-Unis, et sur des vues plus circonscrites, que la sociologie du travail s'est développée."

 

   Après avoir évoqué très brièvement l'origine étymologique du mot travail, entre le latin (à la lointaine filiation d'un instrument de torture...) et la Bible (le fameux "tu gagneras ta vie à la sueur de tont front" suite à l'expulsion d'un paradis terrestre, où le travail a priori n'existe pas...), Marcelle STROOBANTS évoque les différentes étapes de la construction d'une sociologie du travail (dans une approche très centre sur la France).

Du premier Traité de sociologie du travail français (Georges FRIEDMANN et Pierre NAVILLE) aux diverses conceptions où système social et système technique s'interpénètrent, le travail ne cesse pas d'être un enjeu de connaissance et de... pouvoir. "Dès l'origine, entrent en scène les machines et un personnage central, l'ouvrier de l'industrie. Ainsi , la sociologie du travail se présente en même temps comme une sociologie industrielle et comme une sociologie des techniques. D'emblée, les pionniers se sont interrogés sur la finalité de leurs enquêtes. La science qui entre dans l'atelier n'est-elle pas réduite à l'expertise? Et où s'arrêtent les limites de cette entreprise? Un dédoublement des recherches s'annoncent déjà entre celles qui se concentrent sur l'acte de travail et celles qui s'étendent à la condition des travailleurs. 

Sur le terrain, le travail se divise, se recompose, et les savoirs et les pouvoirs se redistribuent. Malgré leur diversité, les techniques d'organisation du travail poursuivent une même finalité, l'économie des temps. La polyvalence, autre point commun, déconnecte la main-d'oeuvre d'une tâche particulière et tend donc à la rendre plus mobile.

De plus en plus d'actifs sont salairés, mais tous les travaux ne méritent pas le même salaire. Qu'est-ce qui fait la différence? A quel titre un travail serait-il trois fois plus qualifié qu'un autre et deux fois moins qu'auparavant? Les récentes tentatives d'évaluer la qualité des tâches perdent beaucoup de leur consistance face aux débats traditionnels.

De même, une bonne part des controverses sur les changements de la société industrielle tiennent à la manière de caractériser le travail et les travailleurs. la transformation de la matière fournit une définition à la fois trop large et trop restrictive. Trop large, parce qu'elle ne permet pas de distinguer le salarié de l'artisan ; trop restrictive parce qu'elle limite les fonctions ouvrières au seul travail manuel. Les formes et les contenus de l'activité professionnelle n'ont pas cessé de se modifier depuis l'industrialisation. Les relations industrielles et les mécanismes du marché du travail, caractéristiques de l'après-guerre, tendent à se désorganiser. En accusant les différences dans la population active, la crise révèle aussi, rétrospectivement, l'hétérogénéité de la classe des travailleurs. Tous ne sont pas salariés, mais tous sont touchés par les structures du salariat."

 

  Plus naturellement centré sur les Etats-unis, Georges FRIEDMANN, J-D. REYNAUD et J-R. TRÉANTON, présentent la sociologie du travail sous les auspices de Georges GURVITCH. 

"La phase expérimentale de la sociologie industrielle est née modestement d'un incident scientifique à l'usine Hawthorne de la Western Electric. On y étudiait les effets de l'éclairage sur la productivité du travail. Ayant expliqué aux ouvriers le but de leur étude (...) des ingénieurs faisaient varier systématiquement l'éclairage des locaux et mesuraients la production." Comme, contrairement aux effets attendus, le rendement augmentait encore quand la lumière baissait, on est passé d'une explication technique à une explication sociologique. On dû se rendre à l'évidence que quelque chose dans les relations entre travailleurs détermine aussi la qualité et la quantité de la production. Le facteur social, sa "découverte", provoque la naissance d'une sociologie industrielle. Dès qu'on veut analyser le comportement humain dans une situation complexe comme la vie d'une entreprise, on est obligatoirement confronté aux conflits multiples. Et comme il est difficile de raisonner seulement à l'intérieur d'une entreprise, on en vient à réfléchir au fonctionnement et à l'évolution de toute une société industrielle. Un vaste programme qui tend à embrasser toutes les relations sociales ayant un sens pour le fonctionnement des entreprises est entrevu mais très partiellement réalisé, ne serait-ce que parce que précisément les conflits s'insinuent obligatoirement dans le contenu et le résultat des enquêtes. Entre les études de sociologues désireux de se situer dans le prolongement des réflexions des auteurs précédemment cités et les enquêtes gestionnaires au service direct des directions d'entreprise, il y a effectivement tout un ensemble de sociologies. "Comme toute science de l'homme, elle a elle-même (la sociologie du travail) une fonction sociale : posant avec rigueur les grands problèmes devant l'opinion, elle appartient au "contrôle social" et contribue, parce qu'elle est scientifique, à cette objectivation des rapports sociaux qui caractérise le monde contemporain. En un sens, elle renverse le rêve de Comte : elle n'est pas un élément d'un dictature scientifique appuyée sur une religion du progrès. Mais, en étendant la connaissance et en établissant un terrain d'objectivité pour l'accord des esprits, elle doit contribuer à éclairer les décisions et à étendre le champ de ceux qui y participent. Encore faut-il qu'elle pose ses problèmes dans leur véritable perspective, c'est-à-dire non comme des problèmes techniques, mais comme des problèmes sociologiques."

 

   Les situations dans l'entreprise ou dans le monde du travail en général peuvent être analysées comme autant de rapports de force entre employeurs et employés et entre employés. Si les plus fortes oppositions entre intérêts économiques et idéologiques ont lieu entre employeurs et employés, il ne faut pas oublier ceux, suscités ou réels, entre employés. Nicolas FRIZE aborde ces deux types d'oppositions en établissant bien les hiérarchies entre celles-ci. "Du fait que l'emploi est donné à l'un par l'autre, naît un rapport de force structurel, qu'alimente la pression sociale du chômage. L'un et l'autre sont en capacité de partager le plaisir du travail, l'émancipation, l'invention technologique ou humaine, les règles de l'art, l'amour du matériau ou de l'objet, les relations humaines... mais ce partage est aussi un lieu de division, car il fait conflit dans sa traduction économique. L'argent peut-il tout acheter ou taire? Peut-on tout acheter avec sa force de travail? Quelle place pour ma motivation, mes exigences et mes attentes professionnelles, dans ce "commerce de mon activité"?"

   "Le rapport de force, dans la masse de ses espaces et de ses temps d'expression, est susceptible d'échapper à l'ordre du droit, à l'ordre éthique, moral. Il est potentiellement violent, en de multiples occasions : le chantage à l'embauche, le bizutage, le déclassement, l'abus de la hiérarchie, le non-respect du droit du travail, le rendement inhumain, l'absence de tâche, la discrimination "raciale", religieuse, sexuelle, générationnelle, l'obligation de saborder, de stopper ou de refaire sans motif, le déni des règles de l'art (l'indifférence au travail mal fait), la surveillance abusive, le licenciement..."  Après avoir évoqué également les accidents de travail plus ou moins lié à des incompétences ou à des non respect de règles de sécurité, Nicolas FRIZE série les formes explicites de la violence en trois ordres :

- la contrainte par corps (la mainmise) : la maltraitance (insulte directe, mise au placard, harcèlement moral ou/et sexuel...)  et la dévalorisation des outils, des conditions de vie, des tâches, des environnements. Egalement les violences physiques qui l'ouvrier s'inflige à son insu ;

- la contrainte psychologique : l'évaluation permanente conduisant à l'individualisation obsessionnelle, la rigidité et le décorticage des prodécudres, la responsabilisation à outrance...

- la contrainte nerveuse ou pulmonaire (la force motrice prise), issue du rendement, de la cadence, du comptage, de la répétition virtuose et sidérante, de l'enchaînement, du rythme figé sans fin ni finalité.

  "Les auteurs de ces violences peuvent être les travailleurs eux-mêmes, transfirmés parfois en agents de la maltraitance, contre les collègues, contre les matériels et les installations. Dans sa quête de réponse, de défense, le travailleur, un jour, se retourne : on voit ainsi les suicides au travail proliférer, des êtres mourir d'eux-mêmes, mourir par asphyxie ou enfermement, et aussi d'amour : car le travail est aussi un lieu amoureux! (...)."

 

         D'autres auteurs discutent des violences structurelles (économiques et sociales) distinguées parfois, même si elles s'y entrechevêtrent, des violences interpersonnelles dans le lieu de travail.

 

Nicolas FRIZE, article Travail, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011. Pierre TRIPIER, Sociologie du travail, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Marcelle STROOBANTS, Sociologie du travail, Nathan Université, 1997. Georges FRIEDMANN, J-D. REYNAUD et J-R. TRÉANTON, Problèmes de sociologie industrielle, dans Traité de sociologie, PUF, 2007.

 

 

 

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12 octobre 2014 7 12 /10 /octobre /2014 08:53

    La politique de développement séparé adoptée par le gouvernement blanc de l'Afrique du Sud, suite assez directe de l'entreprise coloniale, suscite une opposition nationale et internationale de grande ampleur qui aboutit à son abolition et à l'instauration d'un régime démocratique (au sens classique du terme, en terme de droit électoral). Les moyens utilisés par les opposants intérieurs ont été alternativement dans le temps et dans l'espace violents et non-violents. La principale organisation elle-même a adopté des formes de luttes très diverses avant, dans la phase définitive où la pression internationale a porté ses fruits, de mettre en avant le caractère non-violent de sa lutte. Si l'aspect non-violent de la grande majorité des moyens employés doit être souligné (et cela est couronné par une politique de réconciliation nationale à la fin), on ne peut en aucun cas, et c'est vrai même dans les circonstances et les territoires des luttes à caractère majoritairement et massivement non-violent, assimiler toute la lutte contre l'apartheid à une lutte non-violente. Ceci dit, et particulièrement à cause de l'échec d'une lutte armée interne (répression massive, qui perdure d'ailleurs tout le long de la lutte), c'est bien le caractère non-violent de la stratégie adoptée par la principale organisation, l'ANC, qui emporte la décision du rapport de forces, autant sur le plan intérieur que sur le plan international. C'est la capacité à mobiliser massivement des populations locales de manière non-violente, conjointement à une action diplomatique et culturelle internationale, qui permet en fin de compte le triomphe de la cause des Noirs.

  De manière générale, c'est aussi l'exemple d'usage des tactiques et stratégies non-violentes contre un régime oppressif.

 

   L'apartheid (mot afrikaans partiellement dérivé du français signifiant "séparation, mise à part") est une politique dite de "développement séparé", mise en oeuvre selon des critères raciaux ou ethniques dans des zones géographiques déterminées. Conceptualisé et mis en place à partir de 1948 en Afrique du Sud, ce "développement séparé" concerne non seulement les Blancs et les Noirs, mais également des groupes ethniques, notamment dans des provinces et les bantoustans dans les années 1981-1994. Il se veut l'aboutissement institutionnel d'une politique et d'une pratique jusque-là empirique de ségrégation raciale, élaborée en Afrique du Sud depuis la fondation par la compagnie néerlandaise des Indes orientales de la colonie du Cap en 1652. Lorsque la Grande Bretagne remplace les Pays-Bas dans la domination et l'exploitation de cette vaste région, les responsables de la métropole, au nom du respect de la culture des autochtones, n'interviennent pas dans ce système social. Avec l'apartheid, le rattachement territorial, puis la nationalité et le statut social dépendent du statut racial de l'individu : Blanc, Noir, Indien, Coloured (métis)... Résultats de l'anxiété historique des colons Afrikaners obsédés par leur peur d'être engloutis par la masse des peuples noirs, des lois rigident sont appliquées à partir de 1950 afin de séparer, sur une même aire géographique, une société sur-développée, intégrée dans l'ensemble mondial occidental et une société de subsistance. 

    Dès les années 1910, des organisations (notamment l'ANC en 1912) se créent pour lutter contre l'apartheid, et restent celles qui le combattront jusqu'au bout. L'exemple de GANDHI qui organise avec succès de 1893 à 1914 la résistance indienne par l'action non-violente est suivi par l'ANC pendant 50 ans. Les actions les plus significatives ont lieu sous l'autorité du chef Albert LUTHULI. Notamment à partir de 1949, un programme d'action prévoit une campagne de masse préconisant l'emploi du boycott, de la résistance passive et de la grève. Ainsi, en 1956, vingt mille femmes marchent victorieusement sur les bureaux du gouvernement à Pretoria pour protester contre l'extension aux femmes du passeport intérieur obligatoire. C'est cette question du passeport, qui vaut à la fois pour la circulation et pour l'emploi, qui focalise de nombreuses luttes. Il est essentiel pour le pouvoir, afin de mener sa politique de développement séparé de façon efficace, d'identifier et de contrôler les déplacements, et tout un système de contrôle administratif et policier est mis en place dans tout le pays. 

Un tournant de la lutte anti-apartheid est pris en 1955, quand l'ANC convoque un congrès des peuples à Kliptown pour adopter (3 000 délégués des congrès africains, métis, indiens et démocrates blancs) une charte des Libertés, qui lie dans le même combat des ethnies qui avaient tendance à lutter séparément contre l'apartheid. Avec à sa tête des leaders comme Nelson MANDELA, l'ANC mène le combat dans un cycle de répression et de non-collaboration, avec une période d'abandon de la non-violence dans les années 1960 où des sabotages sont organisés. A partir de 1968 nait le mouvement de la "conscience noire" conduit par une nouvelle génération de leaders, dont Steve BIKO. Ce dernier, proposant une véritable révolution culturelle, reprend les actions non-violentes qui n'aboutissent qu'après de longues années, en 1990, à l'abolition de l'apartheid. Pendant toute cette longue période, le pouvoir blanc tente de jouer la carte de la division et avive les rivalités entre Noirs, jusquà affiner sa politique de développement séparé, suivant les "mérites" d'une ethnie ou d'une autre. La jonction d'une activité internationale de boycott économie et d'une série presque discontinue malgré la répression de grèves et de blocages administratifs a raison des résistances du pouvoir blanc qui ne peut compter que sur de moins en moins de soutiens nationaux ou internationaux. 

  Dans la montée des luttes internationales contre l'apartheid, plusieurs étapes sont franchies les unes après les autres, de la notion juridique internationale de crime pour apartheid définie par le résolution de l'Assemblée Générale de l'ONU du 30 novembre 1973 (3068 XXVIII), catégorie juridique reconnue par le statut de Rome de 2002 instituant une cour pénale internationale, à la dénonciation dans l'opinion publique internationale des actes ou de projets criminels du gouvernement sud-africain, puis aux campagnes de boycott (contre les oranges Outspan par exemple) où sont mises à contribution de puissantes organisations de consommateurs américains et européens. 

 

    Le conflit en Afrique du Sud autour du système de l'apartheid n'est pas pour autant un conflit où tous les acteurs se trouvent d'un côté ou de l'autre de barricades (pro ou anti) dont les frontières du reste évoluent avec le temps. Loin de constituer une rupture franche, l'abolition de l'apartheid en 1991 résulte d'un abandon progressif et de plus en plus important de ce système. C'est au tournant de la décennie 1980 et sous l'impulsion de P W BOTHA que s'est amorcée très progressivement la période de l'après-apartheid. C'est progressivement, et les stratéges de la non-violente disent toujours que ces pratiques de lutte ne gagnent souvent que sur le long terme. Il s'agit pas seulement d'un combat institutionnel, mais également culturel, où tant dans les classes blanches que dans les classes noires, de nombreux agrégats idéologiques demeurent difficiles à "éradiquer" pour faire place à une vie démocratique. Progressivement, dans une sorte de va-et-vient entre entreprises politiques, voire politiciennes et pressions sociétales et économiques à l'intérieur comme à l'extérieur du pays, des pans entiers de l'aprtheid sont abandonnés : mariages mixets et immoralité ; contatcs sociaux et petty apartheid ; régime des laissez-passer ou pass-books remplacé par la classique carte d'identité ; suppression du Job Reservation dans le domaine de l'emploi et du travail à la suite des rapports de commissions parlementaires, ouverture au syndicalisme multiracial... Dès 1983-1984, une nouvelle constitution est adoptée, qui réinsère dans le circuit politique national les communautés métisse et asiatique qui en avaient été définitivement exclues dans les années 1959-1960. Même si la majorité noire (bantoue) n'est pas concerné par ce changement constitutionnel, les réformes en cours suscitent des réactions qui sont la preuve la plus tangible de leur importance. Tandis que les adversaires de l'apartheid minimisent la portée de ces entorses à l'apartheid, les Afrikaners les plus endurcis accusent le gouvernement d'en faire trop pour les Noirs. Une rupture s'effectue d'ailleurs dans le grand parti blanc (Parti national), prélude à une fragmentation de l'opposition à l'évolution vers l'abandon de l'apartheid. 

   Les péripéties diverses après 1990 du démantèlement de l'apartheid montrent qu'au stade institutionnel doit faire pendant un stade culturel pour aboutir à une complète égalité de droits, qui n'est pas encore, à l'heure actuelle, une égalité, même partielle, de conditions de vie... Toute une politique de rééquilibrage en profondeur est mise en place, en faveur des populations noires (loi sur l'équité de l'emploi de 1998 par exemple), notamment sur le plan économique. Un vaste programme de logement pour les déshérités est lancé, de même qu'une politique de redistribution des terres. L refondation des institutions, indispensable pour la délivrance partout et pour tous d'un service public de qualité (à commencer par un service de santé et d'éducation...) réussit peu à peu à intégrer dans une nouvelle culture démocratique des fonctionnaires et des administrations ou organisations provenant d'horizons différents. 

Restent à tenter de démanteler l'apartheid dans les esprits des Sud-Africains. La Commission Vérité et Réconciliation, présidée par Desmond TUTU, est chargée, de 1996 à 1998, d'exhumer les horreurs du passé pour canaliser les peurs, les frustrations et les émotions accumulées pendant des décennies. Mais cela ne suffit pas à effacer des réflexes de méfiance et une méconnaissance globale des communautés entre elles que la persistance d'habitats séparés et de niveaux de vie différents ne semblent pas remettre en cause dans l'immédiat. Le pays est toujours constituée de deux nations, l'une blanche et riche, l'autre noire et pauvre. L'aprtheid légal est mort, mais il s'est en partie mué en une ségrégation économique à forte connotation raciale.

 

   Le Mouvement Anti-Apartheid, initialement connu comme le Mouvement de Boycott, est d'abord une organisation britannique qui a été au centre du mouvement international s'opposant à l'Afrique du Sud. Organisation de boycott de consommateurs fondé à londre en 1959, le MAA marque sa première grande victoire lorsque l'Afrique du Sud est contrainte de quitter le Commenwealth en 1961. Suspension de l'Afrique du Sud au Jeux Olympiques de Tokyo en 1964, Expulsion du mouvement olympique en 1970, Campagne de sanctions économiques menée dès 1964, en direction des gouvernements comme des populations... Une grande réussite du mouvement britannique est de faire de ces sanctions économiques un enjeu électorale. Mais devant l'échec de persuader les pays occidentaux à mettre en oeuvre des sanctions économiques, le MAA déplace en 1966 la stratégie vers les Nations Unies, où l'Assemblée Générale devient le forum d'un mouvement international contre l'Apartheid. L'isolement diplonatique est réussi, mais l'isolement économique ne se fait que partiellement. Il ne constitue de toute façon qu'un appui au mouvement intérieur contre le système de "développement séparé", et constitue surtout une pression culturelle permanente particulièrement efficace.

 

Vincent ROUSSEL, La lutte contre l'apartheid en Afrique du Sud, dans Alternatives non violentes, n°119-120, Les luttes non-violentes au XXe siècle, Eté-Automne 2001. Charles CADOUX et Benoit DUPIN, Apartheid, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

On lira avec profit les ouvrages suivants : Albert LUTHULI, Liberté de mon peuple, Buchet-Castel, 1963 ; Philippe SALAZAR, Afrique du Sud : la révolution fraternelle, Hermann, 1998 ; Desmond TUTU, Il n'y a pas d'avenir sans pardon, Albin michel, 2000 ; Sous la direction de D. DARBON, Afrique du Sud : les enjeux de l'après Mandela, Karthala, 1999... Sans oublier l'archi abondante documentation disponible auprès de l'UNESCO.

 

PAXUS

 

 

 

 

 

 

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9 octobre 2014 4 09 /10 /octobre /2014 14:59

     La constitution de 1947 institue un pacifisme d'Etat qui, loin d'être artificiel car soutenu par une très large partie encore maintenant de l'opinion publique, ne transforme pas pour autant les pratiques du pouvoir d'Etat, que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur du pays, en pratiques pacifistes tous azimuts. La défaite met un coup d'arrêt au militarisme sans que pour autant l'épuration qui l'a suivie n'ait été importante. L'ensemble des cadres gouvernementaux et économiques est resté grosso modo en place ; c'est surtout dans le domaine culturel et de l'éducation qu'un changement fondamental apparait. Il n'est plus question de valoriser ni l'esprit guerrier ni la violence dans les relations entre enfants ; une forme d'éducation à la paix est même perceptible à tous les niveaux, que ce soit dans les manuels scolaires ou dans les méthodes d'enseignement. Plus qu'un pacifisme d'Etat qui s'exprime surtout à l'extérieur par l'abstention et la retenue dans les commentaires aux événements internationaux, même lorsque la question des territoires maritimes avec la Chine est plus ou moins ouvertement évoquée par les officiels des deux rives. Il s'axprime aussi par l'existence et le fonctionnement d'une force d'auto-défense minimale, qui tend à exercer des fonctions de police plus que de réaliser des activités proprement militaires, même dans le soutien des forces américaines censées protéger la zone proche du Pacifique. La participation à la défense de la zone Pacifique revêt surtout la forme de contributions financières plus ou moins ponctuelles et de facilités de circulation des forces alliées. Ce n'est que récemment, mais l'évolution commence peutêtre depuis les années 1980, qu'est remise en cause par une fraction politique - d'ailleurs encore minoritaire - ce pacifisme d'Etat. 

 

   La Constitution du Japon du 3 novembre 1946, entrée en vigueur le 3 mai 1947, a été élaborée comme toutes les constitutions édictées dans des pays sous occupation étrangère. Si des équipes de japonais - comme M SUZUKI, premier prisonnier suite aux lois d'exception pendant la guerre - ont soumis des propositions aux instances officielles, comme rapporté par exemple dans le film japonais Le Ciel du Japon (2007), les décisions définitives ont été prises par les autorités américaines. Ainsi le style de la Constitution de 1947 est-il très voisin du style de la Constitution américaine, ce qui tranche bien évidemment avec la tradition - même non despotique - du Japon. Le préambule se présente de cette manière :

    "Nous, le peuple japonais, agissant par l'intermédiaire de nos représentants dûment élus à la Diète nationale, résolus à nous assurer, à nous et à nos descendants, les bienfaits de la coopération pacifique avec toutes les nations et les fruits de la liberté dans tout ce pays, décisés à ne jamais plus être les témoins des horreurs de la guerre du fait de l'action du gouvernement, proclamons que le pouvoir souverain appartient au peuple et établissons fermement cette Constitution. Le gouvernement est le mandat sacré du peuple, dont l'autorité vient du peuple, dont les pouvoirs sont exercés par les représentants du peuple et dont les bénéfices sont à la jouissance du peuple. Telle est la loi universelle à la base de la présente Constitution. Nous rejetons et déclarons nulle et non avenus toutes autres constitutions, lois, ordonnances et rescrits impériaux y contrevenant.

    Nous, le peuple japonais, désirons la paix éternelle et sommes profondément emprunts des idéaux élevés présidant aux relations humaines ; nous sommes résolus à préserver notre sécurité et notre existence, confiants en la justice et en la foi des peuples du monde épris de paix. Nous désirons occuper une place d'honneur dans une société internationale luttant pour le maintien de la paix et l'élimination de la face de la terre, sous espoir de retour, de la tyrannie et de l'esclavage, de l'oppression et de l'intolérance. Nous reconnaissons à tous les peuples du monde le droit de vivre en paix, à l'abri de la peur et du besoin.

   Nous croyons qu'aucune nation n'est responsable uniquement envers elle-même, qu'au contraire les lois de la moralité politique sont universelles et que le respect de ces lois incombe à toutes les nations arguant de leur propre souveraineté et justifiant de leurs relations souveraines avec les autres nations.

    Nous, le peuple japonais, nous engageons, sur notre honneur de nation, à servir ces grands idéaux et ces nobles desseins par tous nos moyens."

  Après un premier chapitre (en 8 articles) resituant (et recadrant) le rôle de l'Empereur, le second (l'article 9 de la Constitution) concerne la Renonciation à la guerre :

     "Aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l'ordre, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ainsi qu'à la menace ou à l'usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaix. Pour atteindre le but fixé au paragraphe précédent, il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. le droit de belligérance de l'Etat ne sera pas reconnu."

 

   Jean ESMEIN considère que "ce qui paraît le plus important de dire du pacifisme japonais de nos jours ne concerne pas autant les organisations que les mentalités. L'adieu aux armes a bien paru jouer le rôle d'un thème politique, à un certain moment : pacifisme aurait pu être le nom d'un courant embrassant l'action, fabriquant une doctrine étendue à de nombreux problèmes, générant des mouvement en lutte avec les partis - absorbant même ceux-ci dans certains cas - pour monter au pouvoir. On se demanda bien sûr, après la guerre, si les grands rassemblements d'Hiroshima, visant à conjurer la politique d'armement nucléaire des puissances, n'y conduisaient pas. Ils n'allèrent pas jusque là. Ces rassemblements mobilisèrent une population importante mais diaparate, puis ils cessèrent de croître. Ils restèrent conformes à un type de mouvements populaires que l'on connait bien au Japon, géants mais attachés à leur unique objet, horizontaux mais spécifiques ; des mouvements dont l'existence en tout cas fait bien voir que la tendance à l'organisation verticale n'est pas la seule importante au Japon car ils peuvent même courber des politiques que les institutions voudraient faire adopter."

l'auteur rappelle la vigueur des sentiments antinucléaires renfocée après l'incident du chalutier Fukuryû Maru en 1954 et une certaine sincérité devant les événements de la vie "y compris à l'égard de ceux qui se sont dévoués jusqu'au bout (...) à mettre en pendant de celui (...) vu pour la mort des soldats mobilisés." Cette sincérité donne à penser à Jean ESMAIN qu'il pourrait y avoir au Japon une sorte de pacifisme natif. "Paradoxalement, dans l'immédiat après-guerre, les autorités américaines d'occupation n'en avaient pas idée. Elles s'affairaient au recencement des crimes de guerre des Japonais", influencés par les conceptions de Ruth BENEDICT à propos de la mentalité japonaise. 

  "Jusqu'à présent, les diplomates et les stratèges japonais ont pu regarder la zone stratégique dont le Japon dait partie, l'Asie Orientale, comme assez différente de l'Europe parce que les adversaires de l'Est et de l'Ouest ne se font pas face sur un front continu. Les heurts ont été intermittents, plus fréquents qu'en Europe, mais locaux (guerre de Corée, guerre du Vietnam en particulier). Sauf dans le cas de la Chine, les progrès dans la tactique d'emploi des armes nucléaires ont été inventés ailleurs. Le risque de guerre étendue a été ressenti par les populations à l'occasion de quelques crises graves, mais généralement sans débats sur les implications que pourraient avoir des programmes d'armes nouvelles. Toutefois, au début des années 80, les diplomates et les stratèges japonais - une partie des intellectuels à leur tour au bout de peu de temps - se sont rendus compte que la mise en ordre de bataille d'armes nucléaires par la flotte américaine dans le Pacifique nord-ouest et le resserrement des réseaux de commande de ces armes rendaient anachronique le régime de sanctuaire que les Japonais continuaient à vouloir conserver pour leur pays.

Le Ministère des Affairs Etrangères, le premier, se prépara à changer de point de vue sur la politique de défense du Japon en 1980. Il observa que les alliés des Etats-Unis faisaient un effort supplémentaire, que les Soviétiques renforçaient leurs bases dans les îles Kouriles - alors que ses tentatives pour contribuer à l'apaisement en Indochine étaient vaines - et que les Etats-Unis ne pouvaient faire autrement que de transférer une partie de leurs forces dans l'Océan Indien. Surtout, le Japon allait bientôt être regardé comme une nation riche, enrichie aux dépens des Etats-Unis, et les Américains allaient avoir de grosses dépenses pour le renouvellement de leurs armes nucléaires, proches de leur limite d'âge, alors que ces armes constituaient le parapluie nucléaire dont les alliés profitaient. Le Gaimushô (ce Ministère) admit qu'une meilleure préparation des forces armées japonaises aux missions dont les Américains avaient le souci fidéliserait ceux-ci mieux que l'indigence militaire sur llaquelle on avait jusqu'alors compté pour obtenir l'entrée en ligne des Etats-Unis dès la première menace. Cependant, Reagan fut élu aux Etats-Unis et la détermination des Américains ne parut plus douteuse.

Au contraire, la marge d'initiative de l'escadre aéronavale brandissant l'arme nucléaire au voisinage des eaux japonaises et les réclamations des Américains pour une plus grande contribution des forces japonaises à sa protection devinrent trop accusées pour le pacifisme du peuple japonais. (...)

  Le débat le plus sérieux se déroule entre les adversaires de l'arme nucléaire et les partisans d'une réforme de la défense japonaise qui s'étendrait jusqu'à l'emprunt de la force nucléaire américaines. (...). Même des intellectuels japonais ont pris en considération cette possibilité, l'un d'eux déclarant il y a huit ans que le japon ne serait pas un Etat s'il ne contrôlait pas lui-même l'emploi d'une arme nucléaire. Pourtant, le pacifisme règne et on pouvait voir alors son effet jusque dans le sein des forces armées. En avril 1972, des militaires japonais ont pétitionné leur ministre contre l'élargissement à Okinawa du stattionnement des forces auxquels ils appartiennent et il ne parait pas douteurs qu'ils jugeaient que la cohabitation avec des armées équipées de l'arme nucléaire serait pire pour leur défense nationale que le maintien dans une trop étroite garnison.

   De tous les obstacles qui empêchent d'établir la défense du Japon à un niveau peu en rapport avec la force du pays, le plus important vient sans doute de l'esprit du peuple japonais. Dans leur majorité, les Japonais continuent à penser sans doute qu'ils en ont fini avec la guerre. La leçon américaine a suffi. Que les Américains montent la garde et renforcent leurs armes autour du Japon s'ils pensens que la situation stratégique l'exige! Le Japon peut même leur donner de l'argent pour cela s'ils en demandent. L'expérience d'un gouvernement qui a été subverti par l'armée, laquelle a mené le peuple dans la pire guerre, est encore aujourd'hui stérilisante.

En fin de compte, l'imprégantion du pacifisme a pénétré jusqu'à la conscience sociale. Elle a fini par transformer l'éthique au point que certaines valeurs s'en trouvent contaminées. En particulieer, les hommes qui servent la nation dans l'armée mériteraient un traitement plus juste que celui qui leur est fait."

   L'auteur, déplorant de manière évidente cet état de fait, indique bien l'imprégnation pacifiste du pays tout entier qui laisse en définitive de très faibles marges de manoeuvres à des hommes politiques soucieux de sortir le Japon d'une période constitutionnelle pour entrer de plain pied dans un concert "classique" d'Etats. C'est pourquoi, malgré un certain battage médiatique, il n'est pas certain que les récentes activités gouvernementales aient un impact sérieux sur l'ensemble de la politique de défense.

 

    Toutefois, et en se basant beaucoup précisément sur les langages du politique, certains auteurs se demandent s'il n'y a pas en cours un changement (potentiel) de paradigme. Eric SEIZELET écrit que "le débat sur la révision de la Constitution de 1947 a connu un regain d'actualité avec le retour au pouvoir du Parti Libéral-Démocrate lors des élections générales de décembre 2012." Il explore l'avant-projet de révision constitutionnelle (qui veut opérer une autre interprétation de cette Constitution) (adopté en Conseil des ministres en juillet 2014) que ce parti a mis au point en avril (2014), l'un des points en discussion étant la réécriture de l'article 9 et du "pacifisme constitutionnel". Tout en soulignant que le PLD ne souhaite pas abandonner la posture pacifiste qui a été celle du Japon depuis 1945, il souligne que le parti majoritaire souhaite néanmoins en infléchir la portée en transformant les Forces d'autodéfense en "Armée de défense nationale". Compte-tenu de la complexité du processus de révision, il sera toutefois difficile pour le PLD de réunir un véritable consensus sur ce sujet, mais cet avant-projet en dit long sur l'évolution d'une politique de défense qui cherche à s'affranchir progressivement des tabous de l'après-guerre.

 

Eric SEIZELET, Japon : des Forces d'autodéfense à l'Aréme de défense nationale. Autopsie d'un changement potentiel de paradigme, dans Mots, les langages du politique, n°104/2014. Jean ESMEIN, L'imprégnation pacifiste, dans Civilisations, Revue internationale d'anthropologie et de sciences humaines, n°39, 1991, numéro sur le Japon - enjeux du futur. 

 

PHILIUS

 

 

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7 octobre 2014 2 07 /10 /octobre /2014 16:48

    La résistance possède des sens multiples mais en psychanalyse elle a une signification bien particulière, et très importante. Résistance du patient à l'analyse, résistance à la psychanalyse et ses concepts...

 

      Sur le plan de l'histoire de la psychanalyse, Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS rappelle que le concept de résistance a été introduit tôt par Sigmund FREUD et "on peut dire qu'il a exercé un rôle décisif dans l'avènement de la psychanalyse."

"En effet, écrivent-ils, Freud a renoncé à l'hypnose et à la suggestion essentiellement parce que la résistance massive qu'y opposaient certains patients lui paraissait d'une part être légitime, d'autre part ne pouvoir être ni surmontée ni interprétée, ce que la méthode psychanalytique rend au contraire possible dans la mesure où elle permet la mise à jour progressive des résistances qui se traduiront notamment par les différentes manières dont le patient enfreint la règle fondamentale." C'est dans les Etudes sur l'hystérie (1895) que l'on trouve une première énumération de divers phénomènes cliniques, évidents ou discrets, de résistance.

C'est comme obstacle à l'élucidation des symptômes et à la progression de la cure que la résistance est découverte. "La résistance, écrit FREUD, constitue, en fin de compte, ce qui entrave le travail (thérapeutique)". Cet obstacle, FREUD cherche d'abord à le vaincre par l'insistance - force de sens contraire à la résistance - et à la persuasion, avant d'y reconnaitre un moyen d'accès au refoulé et au secret de la névrose ; en effet ce sont les mêmes forces qu'on voit à l'oeuvre dans la résistance et le refoulement. 

"En ce sens, comme Freud y insiste dans ses écrits tecniques, tout le progrès de la technique analytique a consisté en une plus juste appréciation de la résistance, à savoir de cette donnée clinique qu'il ne suffisait pas de communiquer aux patients le sens de leurs symptômes pour que le refoulement soit levé. On sait que Freud n'a cessé de considéré l'interprétation de la résistance, avec celle du transfert, comme les caractères spécifiques de sa technique. Bien plus, le transfert doit être tenu partiellement pour une résistance, dans la mesure où ils substitue la répétition agie à la remémorisation parlée ; encore faut-il ajouter que la résistance l'utiliser mais ne le constitue pas." 

   Sigmund FREUD tente d'approter, soit dans Etudes sur l'hystérie que dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926), il tente de faire une classification, notamment à travers sa provenance, de l'inconscient ou de la conscience, du Çà, du SurMoi ou du Moi, sans qu'il en soit satisfait. Dans L'interprétation du rêve (1900), il définit la résistance comme "Tout ce qui perturbe la continuation du travail"...

     Ses continuateurs après lui s'y essaient, mais de manière peu insistante sauf notamment Anna FREUD, Mélanie KLEIN ou Jacques LACAN..

    "Freud, écrivent encore nos auteurs, a du moins le mérite de souligner (dans sa tentative de classification métapsychologique) qu'il s'est toujours refusé à assimiler le phénomène inter- et intrapersonnel de la résistance aux mécanismes de défense inhérents à la structure du moi. La question : qui résiste? reste pour lui ouverte et problématique. Au delà du moi "... qui se cramponne à ses contre-investissements", il fait reconnaitre comme obstacle dernier au travail analytique une résistance radicale, sur la nature de laquelle les hypothèses freudiennes ont varié, mais de façon de toute façon irréductible aux opérations défensives". 

      Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS conseillent de se reporter à l'ouvrage de E GLOVER, Technique de la psychanalyse (The technique of Psycho-Analysis, 1955, traduit en français en 1958 et disponible aux PUF).

Après avoir fait un relevé méthodique des résistances en tant que manifestations, évoquées par l'analyse, des défenses permanentes de l'appareil mental, il reconnait l'existence d'un résidu: "Ayant épuisé la liste possible des résistances qui pourraient provenir du moi ou du surmoi, nous restons avec ce fait nu qu'on se livre devant nous à une répétition ininterrompue du même ensemble de représentations (...). Nous espérions qu'en écartant les résistances du moi et du surmoi nous amènerions quelque chose comme une libération automatique de pression et qu'une autre manifestation de défense s'empresserait de lier cette énergie libérée, comme il arrive dans les symptômes transitoires. Au lieu de cela, il semble que nous ayons donné un coup de fouet à la compulsion de répétition et que le ça ait profité de l'affaiblissement des défense du moi pour exercer une attraction grandissante sur les représentations préconscientes."

   Même présentation de la part de Michèle POLLAK CORNILLOT : "Si Freud est resté hésitant sur la nature propre des résistances et a souligné au contraire leur variabilité, leur richesse et leur solidité, il a toujours considéré que le travail du patient sur ses propres résistances était essentiel pour le succès de la cure, considérant même dans ses derniers textes que seuls ce travail porte en lui la possibilité d'un véritable et durable changement du Moi.

Les psychanalystes après Freud ont relativement peu élaboré les manifestations de la résistance dans la cure. Cependant, Mélanie Klein, en considérant la résistance essentiellement comme une manifestation de transfert négatif, a ouvert la voie à un certain nombre d'autres travaux, notamment ceux de Bion qui a décrit la résistance psychotique comme "attaque des liens"."

 

   La résistance entre de manière relativement importante (mais sans en faire un objet principal d'investigation) dans les élaborations théoriques de Karl JUNG. En tant que concept propre à la psychologie analytique (jungienne), la résistance désigne le fait de ne pas être ouvert à soi, à sa réalité et à la réalité extérieure. Et finalement de rester en lutte d'abord contre soi-même mais aussi finalement contre le reste du monde. Il s'agit, pour le sujet, de rester dans une forme d'aliénation, même légère, à l'exemple de la névrose. Ancré dans la pensée freudienne, il illustre ce concept notamment dans L'homme et ses symboles (1964). Dans sa perspective, la résistance renvoie à un conflit intérieur qui n'a pu être assumé et dépassé par de la construction mais qui donne plus qu'à voir dans cette perspective qu'en entrechevêtrement de positions ou de postures intellectuelles renvoyant à un conflit. Il nomme certe résistance à toute innovation qui menace cet encryptement, misonéisme (ou néophobie). Il donne un double exemple dans son ouvrage : une résistance à la théorie jungienne elle-même et une résistance au concept d'évolution. Ses réflexions ouvrent des perspectives qui dépassent le cadre de la relation entre l'analyste et l'analysé pour entrer dans le domaine des relations sociales au sens large. Il donne une explication psychanalytique au conservatisme, entendu comme le conservatisme en soi, sans connotation politique précise.

 

   Les résistance en psychanalyse concernent surtout le manque à l'être et l'impossibilité de voir dans la vie un sens positif qui se démarque de la souffrance, de la dépendance, de la fusion et de l'attente de s'identifier à une image préfabriquée, "idéalisée", qui nie la vie réelle. C'est en tout cas la présentation de Maryse TOUBOUL : "Nous sommes tous inscrits dans un langage destructeur, de non-vie qui résiste à l'Espace-Temps Réel de Vie et donne priorité à l'Espace-Temps Symbolique de l'esprit. Du "Tu" au Langage Parental, qui "tue" "Je" ; au Langage Vivant, qui Fait un sujet "Je" : C'est le passage d'un envers qui nous exprime à un endroit qui s'exprime, ce qui est l'objectif de la technique, que j'ai appelé Psy life : Apprendre à se faire un langage nouveau et à passer des Lois de l'Autre aux Lois de Vie, pour que se constitut un sujet crau, qui apprenne à donner un sens à sa vie. le Désir Conscient désire la paix et l'amour ; la violence et la haine sont des effets du Langage Symbolique d'un Inconscient qui fait de chancun un assujetti."

 

    Les résistances au changement, que ce soit au but thérapeutique ou au but analytique, sont l'objet de réflexions de Pascal NEVEU, du Conseil supérieur de la psychanalyse active.

Il écrit que "le but d'une analyse est sans contestation possible tant la levée du symptôme exprimé par le patient en devenir de sujet/analysant, que le changement structurel de sa personnalié.

Dans un premier temps, après avoir pris rendez-vous, et surtout lorsque enfin il sonne à la porte de notre cabinet, le futur analysant exprime déjà un désir de changement, et manifeste un premier passage à l'action. Passage à l'action qui était déjà fortement marqué par de nombreuses résistances inconscientes (prise de rendez-vous, choix de l'analyste, du lieu d'analyse, de l'heure du rendez-vous...). Autant de manifestations de résistances qui se traduiront sous d'autres formes durant toute la cure analytique.

Mais avant de développer ce qui concourt à atteindre ce but de l'analyse, il me semble crucial d'insister sur le fait que le "succès" d'une analyse repose sur le travail des résistances au changement.

Lorsque Freud énonce son "Wo Es war, soll ich werden" (Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse, 1932), il sous-tend que le psychisme est animé par des aspects et courants économique, topique et dynamique. C'est la métapsychologie.

L'individu est donc un sujet en devenir. Son Moi advient au fil du temps, et comme l'appuiera plus tard Lacan, il prend conscience de son Moi dans la relation avec l'Autre, le premier Autre étant la mère.

Certainement aussi parce que notre corps lui-même évolue, change, se transforme, notre psychisme vit des transformations permanentes, en passant des caps symboliques importants.

Tout comme nos cellules, avant de mourir, étaient à la base totipotentes avant de se spécialiser, le nourrisson devient enfant, puis adolescent (phase de la vie extrêmement changée en changements), puis adulte, parent, grand-parent...

Toutes ces étapes de transformation, plus ou moins réussies s'accomplissent en parallèle de l'évolution d'une identité en partie statique, tout en étant dans la nécessité d'une incarnation certes vivante mais muable.

Corps et psychisme ne sont pas dissociables. Toute souffrance psychique s'exprime par une douleur manifeste ou sous-jacente, diffuse, dans le corps, ne serait-ce que l'angoisse.

Toute fixation à un stade antérieur de celui qui nous aurions du atteindre demande à être interrogée durant la cure analytique.

Mais toute résistance manifeste en séance, qui est issue de cette fixation, du schème névrotique ou traumatique, peut s'exprimer à travers la relation analyste-analysant.

Aussi travailler les résistances au changement, c'est travailler les résistances au but thérapeutique d'une part, au but analytique d'autre part."

 

   De leur côté, Bernard CHERVET (président de la SPP) et Adanan HOUBBALLAH analysent les résistances culturelles à la psychanalyse.

Bernard CHERVET, notamment en plein dans le conflit d'idées entre psychanalyse et (certaines) neurosciences, estime qu'"espérer être psychanalyste et faire évoluer cette discipline aujourd'hui semble être un défi digne de la plus grande des naïvetés te témoigner d'un grave trouble du jugement portant sur l'évaluation des raisons qui s'y opposent." Dans sa réflexion sur la résistance contre les résistances, il pense que "ce serait oublier que les hommes rêvent et qu'il n'y a pas un seul être humain qui ne soit le sujet d'une vie psychique, même gravement distordue ou réduite à quelques linéaments rudimentaires. Les attaques dont est l'objet actuellement l'objet la psychanalyse à propos de tableaux cliniques atteignant des enfants en très grande souffrance, trouvenet une de leurs sources dans ce rappel. La psychanalyse est messagère, par son essence même, de l'existence de la vie psychique. Les buts de celle-ci ne peuvent être réduits à l'acquisition de bonnes mabnières et de comportements jugés corrects par le groupe social ambiant, ni le développement psychique à une affaire d'éducation, d'apprentissage et d'opérations intellectuelles.

La psychanalyse est habituée aux attaques et aux résistances. Celles-ci sont à son principe même et font partie de son histoire. la psychanalyse se doit d'en tirer enseignement sur le fonctionnement psychique. régulièrement confronté à des tendances désorganisatrices, d'origine tant interne qu'externes, le fonctionnement mental ne peut certes se passer d'une capacité d'endurance, cette résistance propre aux matériaux qui leur confère souplesse et consistance ; le chêne et le roseau.

Depuis longtemps, la sexualité infantile a entouré la psychanalyse d'une odeur de soufre et de réactions scandalisées. Toute la catégorie de l'infantile fut jugée choquante.

La révélation d'investissements incestieux au coeur des humains légitime en partie ces réactions, sans expliquer toutefois l'intensité du refus de reconnaitre une présence pulsionnelle active dès l'origine de la vie, et vouée à nourrir l'inconscient et sa formation la plus précieuse pour la vie elle-même, le rêve.

la résistance contre cette reconnaissance peut prendre des allures plus secondarisées de remise en cause de l'existence même de l'inconscient, dans la mesure où celui-ci échappe à toute démonstration immédiatement tangible par le biais d'une répétition à l'identique de son expérience. L'inconscient est en fait à déduire, et relève de l'inférence. Une pensée strictement rationnelle peut le considérer comme une simple hypothèse, et par le jeu de cette intellectualisation, lui enlever toute valeur de réalité, alors que celle-ci est perceptible à travers ses effets symptomatiques. De nombreux faits sont alors dévalués. Tout d'abord, la dimension heuristique que la notion d'inconscient permet envers toutes les formations et productions psychiques ; mais aussi l'effet thérapeutique produit par son interprétation au sein du protocole analytique. Cet effet ne cesse de surprendre les détracteurs de la psychanalyse, mais aussi les analystes eux-mêmes. Une telle résistance à la reconnaissance de cet effet favorise la régression vers la simple catharsis connue depuis longtemps. (...).

Mais le refus de prendre en considération la place et la valeur de la vie psychique fait aussi appel à d'autres méthodes centrées sur la répression et la contetion des forces psychiques. La force prime alors le sens. Qui veut peut. Au nom de buts secondaires, ces méthodes participent à l'apauvrissement du psychisme. (...)".

Adanan HOUBDALLAH, dans la revue Topique, discute de cette résistance  culturelle : "Lorsque l'on parle de résistance, on évoque souvent le côté individuel où les bénéfices narcissiques secondaires de la névrose finissent par renforcer les résistances à la transmission de la psychanalyse.

Parallèlement à cette résistance individuelle, il y a aussi la résistance naturelle due à l'attraction toujours à l'oeuvre du noyau "du refoulement originaire". Freud parle aussi dans son livre, Psychopathologie de la vie quotidienne, d'une résistance d'ordre social. Rien n'a été préparé à l'origine pour accueillir le discours psychanalytique ; celui-ci a surpris la société culturelle, d'autant plus qu'il a remis en question les fondements de certaines valeurs et transgressé certains tabous qui, jusqu'à présent, sont demeurés interdits à toute forme de pensée. Le scandale au début de l'entrée de la psychanalyse, a été provoqué par ce côté "flagrant délit", de ce que la psychanalyse a surpris la société par la révélation de l'inconscient comme pensée qui sous-tend tout discours culturel, manifeste ou conscient. Autement dit, s'il y a un scandale public depuis l'entrée en jeu de la psychanalyse dans la culture, c'est la révélation par Freud de la division du sujet parlant, chaque discours est régi par une division entre sujet de l'énoncé et sujet de l'énonciation tout en étant solidaire." L'auteur évoque ce renouveau religieux, notamment dans les ex-pays de l'Est, qui s'oppose aux éléments de la psychanalyse, les promesses religieuses se trouvant très souvent en porte-à- faux par rapport aux découvertes de la psychanalyse, qui, elle-même, se permet de discuter des religions et de leurs ressorts. Il n'est pas anodin que dans la résonance médiatique (et souvent purement médiatique) d'intégrismes religieux, agissent de grandes résistances à la psychanalyse, la vérité ne pouvant se trouver en dehors des Livres sacrés. "Dans l'état actuel où le discours religieux, écrit-il, est dominant, la confrontation est perdue d'avance, car rien dans la psychanalyse ne peut se substituer aux promesses religieuses."

 

   Jacques DERRIDA consacre tout un livre aux Résistance de la psychanalyse : "Trois essais sur la spychanalyse, certes, mais d'abord trois essais sur la logique d'un singulier accouplement : deux résistances s'pousent en effet, telle est au moins l'hypothèse, elles s'appuient peut-être de nos jours, elles se relaient ou s'allient, elles passent entre elles un obscur contrat.

C'est d'une part le retour, une fois encore, d'une résistance à la psychanalyse. Résistance croissante et souvent nouvelle dans ses formes sociales ou institutionnelles. On a mille signes. Tout se passe comme si, une fois assimilée ou domestiquée, la psychanalyse pouvait être oubliée. Elle deviendrait une sorte de médicament périmé au fond d'une pharmacie. Ca peut toujours servir en cas d'urgence et de manque, mais on a fait mieux depuis! Qui ne voit se déployer aujourd'hui une résistance parfois subtile et raffinée, une dénégation inventive ou arrogante, souvent directe et massive, à la mesure de toute une culture européenne, la seule au fond qu'ait jamais marquée la psychanalyse et qui semble la rejeter, redouter, méconnaitre encore aujourd'hui, passé un temps de mode en somme assez bref? On pourrait sans doute étudier le retour de cette résistance-à-l'analyse". Ce n'est pas la voie privilégiée par ces trois essais. 

Car une autre résistance, d'autre part, s'est peut-être installée dès l'origine,  comme un processus auto-immunitaire, au coeur de la psychanalyse, et déjà dans le concept freudien de la "résistance-à-l'analyse" : une résistance de la psychanalyse, telle que nous la connaissons, une résistance à elle-même, en somme, tout aussi inventive que l'autre. En lui portant secours malgré elle, elle constitue peut-être une donne de notre temps."

 

Jacques DERRIDA, Résistances de la psychanalyse, Galilée, 1996. Adanan HOUBDALLAH, Résistance culturelle à la psychanalyse, Topique n°1, 2007. Bernard CHERVET, La résistance contre les résistances, site de la Société Psychanalytique de Paris, 2013. Pascal NEVEU, Les résistance au changement, site du CSDPA, 2011. Maryse TOUBOUL, Résistance et négativité en psychanalyse. Un lieu de pensée unique qui a pour non : L'inconscient, Etats généraux de la psychanalyse. Seconde rencontre mondiale, Rio de Janeiro, 2003. Michèle POLLAK CORNILLOT, article Résistance, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2005. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976.

 

PSYCHUS

 

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1 octobre 2014 3 01 /10 /octobre /2014 17:11

  L'un des facteurs principaux de la montée du militarisme et de l'utra-nationalisme au Japon et ce depuis la période du Meiji, et qui va crescendo dans les années 1930, est l'absence de contrôle civil dont jouissent les forces armées japonaises. Depuis qu'en 1878, l'état-major est refondu sur le modèle prussien, les bureaux qui en dépendent, par-dessus les ministres du gouvernement, planifient la réorganisation de l'armée et de la marine, veillent à la "bonne" propagande dans toute la société.

   Le Fukoku Kyôhei, "Enrichir le pays, renforcer l'armée" est le slogan majeur de l'ère Meiji. Concrètement, il s'agit de rattraper le retard pris par la société japonaise sur l'Occident, d'effectuer une industrialisation, d'accompagner bien plus étroitement l'urbanisation, l'éducation et le système de sanrté. La politique industrielle, avec cinq composantes bien dirigées, donnent des résultats impressionnants mais surtout dans le domaine où le japon excelle déjà depuis de nombreuses décennies, la construction navale et les programmes d'armements. Ce programme tourne le dos aux idées de libre-échange :

- rôle actif de l'Etat dans le développement de l'économie ;

- substitutions d'importation pour les industries en concurrence avec les importations - les biens les plus important étant le coton et le textile ;

- adoption de la technologie occidentale pour augmenter la production des produits sophistiqués ;

- exportation du développement de l'artisanan, du thé et de la soie mais aussi des produits à valeur ajoutée ;

- abstention de recours à des prêts étrangers. 

  Les projets de l'Etat pour réellement industrialisé le Japon, avec toutes les chânes de production, n'est pas réalisé, même dans les années 1930. Mais, les mêmes principes sont repris, sous l'occupation américaine et le japon devient un temps la troisième puissance économique mondiale (après les Etats-Unis et l'Europe occidentale). 

   Ce Fukoku Kyôhei est l'objet de controverses dès 1882, de contestations de la part d'hommes politiques et d'écrivains qui considèrent qu'il y a opposition entre les deux termes fukoku et kyôhei, l'un ne pouvant se réaliser qu'aux dépens de l'autre. On retrouve là le grand débat sur l'antagonisme entre progrès socio-économique et dépenses militaires. Malgré ces oppositions, le gouvernement continue son programme de rénovation militaire, notamment après le quasi-retrait des troupes japonaises de Corée en 1884. Les divers partis comme le Jiyû-tô (qui étaient auparavant antigouvernementaux) proclament alors la nécessité de ce kyôhei et de conduire des actions militaires en Chine et en Corée, celles-ci ne pouvant, selon eux, qu'enrichir le pays (fukoku).

 

   Pour l'un des principaux cercles intellectuels fondé au début de la troisième décennie du Meiji, Seikyôsha, il s'agit à la fois de garder les techniques occidentales et de défendre le "génie national" ou "l'excellence nationale". Il est le meilleur exemple d'une réaction à l'occidentalisme des années 1880. Ce groupe est associé au quotidien Nihon, que Kuga Katsuman (1857-1907) crée en 1889, avec lequel il forme le courant "nipponisme". Perroncel MORVAN écrit que "Qu'on y discerne les prémices de l'ultranationalisme des années 1930 ou qu'on y voie avec Maruyama Masao, la formulation d'un "nationalisme sain" attaché à la défense des droits du peuple, c'est toujours sur cet aspect du discours qu'on met l'accent, sans constater que les articles ou déditoriaux de Nihonjin n'ont finalement que peu traité de la doctrine à laquelle le nom de Seikyoska reste lié, ou que la plupart des contributeurs n'ont même jamais précisé leur position sur le kokusuishugi. (...) Le seul du groupe qui ait tenté de prolonger ou reprendre la réflexion à partir de cette idée de kokuski est Kikuchi Kamutaro (1860-1904) qui s'efforça justement de faire le lien avec les institutions politiques. Selon lui, le génie japonais tenait essentiellement dans les sentiments de la nation pour la Maison impériale. L'histoire montrait cependant que l'implication de la Maison impériale dans le gouvernement du pays mettait en péril cet attachement, de sorte qu'il valait mieux la décharger de toute responsabilité dans les décisions de l'exécutif, comme l'avait autrefois permis l'institution du bakufu. L'idée, faut-il remarquer, n'était pas nouvelle. Fukuzawa Yurichi avait écrit à peu près la même chose au milieu des années 1870. Kikuchi ne faisait en vériter que l'adapter au thème du génie national. (...) Au delà de(s) divergences, on peut caractériser le discours de Seikyosha dans son ensemble en disant qu'il a consisté à affirmer que le Japon et les Japonais avaient un destin original et que cela ne tenait pas essentiellement au fait que le Japon était un Etat. Dans toutes ses variantes (Shiga, Kikuchi ou Miyake), on retrouve bien ce trait caractéristique du nationalisme, au sens le plus étroit, l'idée selon laquelle l'indépendance politique est fondée sur une particularité culturelle. Le destin d'une nation n'est pas seulement l'indépendance, c'est aussi l'expression, le déploiement de cette originalité qui la fonde."

 

   La militarisation de la société japonaise se développe sur plusieurs plans surtout dans les années 1930 mais il s'agit d'un processus bien antérieur qui débute dès les premières années du XXe siècle. Sabine FRÜHSTÜCK, de l'Université de Californie à Santa Barbara, détaille ce processus, qui se retrouve également dans maintes autres contrées, mais sans doute pas de manière aussi tranchée et ouverte qu'au Japon. Les seuls parallèles possibles sont surtout l'Allemagne et de manière moindre l'Italie, et ce processus n'est pas seulement l'affectation de ressources à des fins principalement militaires, mais, avec des effets à long terme qui perdurent bien après la seconde guerre mondiale, est un processus culturel profond. "Les hommes, mais aussi les femmes et les enfants, sont entraînés à manier le fusil, que ce soit pour attaquer l'ennemi ou pour se défendre. la culture visuelle (...) devient un des principaux médias de cette entreprise de militarisation. Les journaux illustrés, les magazines et les livres insistent sur le rôle des valeurs, des lois et des idéaux des forces armées impériales dans la vie des femmes, des enfants, voire même des animaux."

Elle met bien en relief les aspects contradictoires de cette militarisation :

"Ironiquement, la militarisation toujours croissante des femmes entreprise pour soutenir les hommes combattant sur le front, a fait progressivement apparaitre la vulnérabilité du soldat en tant qu'icône de la modernité, précisément parce qu'il doit être sans cesse nourri, et sa valeur iconique soigneusement entretenue, par les femmes. Jusqu'alors, le gouvernement du Japon impérial (avant les années 1935) avait cherché à mener ses guerres en établissant et renfoçant une dichotomie sexuelle qui réservait aux seuls hommes le rôle de guerriers sur les champs de bataille, confinant les femmes aux rôles de supporters et de pourvoyeuses de réconfort à l'arrière. Pourtant, au fur et à mesure que les hostilités se prolongent, le même personnel politique s'aperçoit qu'il est nécessaire d'employer des femmes là où elles ne sont pas censées avoir leur place. Par conséquent, il faut procéder à toute une série de manipulations des constructions de genre concernant les femmes et la féminité pour renforcer davantage le parallélisme entre leur rôle à l'arrière et celui des soldats sur les champs de bataille, afin d'établir, sinon la réalité, tout au moins la possibilité de femmes se battant sur le front tout en conservant leur altérité en tant que telles." Si les autorités tirent tout le parti possible du potentiel féminin, il n'en est pas moins que ces activités mettent en cause des séculaires séparations entre genre, et peuvent avoir à terme des effets tout à fait contraires, vers au moins la pensée de l'émancipation féminine...

De même, la militarisation des enfants tranchent avec la séparation des activités enfantines et des activités adultes, les premières étant souvent subordonnées aux secondes, sans égard avec leurs besoins spécifiques. En effet, cette militarisation intervient alors que tout un processus culturel en marche dès les premièrs années du XXe siècle favorise le développement d'une pédiatrie et d'autres formes d'éducation. "Avec la guerre sino-japonaise de 1894-1895, la qualité de la condition physique des jeunes gens était devenue cruciale pour les forces de la nation ; aussi les exercices paramilitaires réclamés depuis le début par l'armée et la marine impériales, commencèrent à être pratiqués dans les écoles secondaires. Tout particulièrement en période de guerre, l'idéal non seulement d'une armée forte, mais aussi d'une armée d'hommes forts se répand. La taille réduite et les faiblesses physiques des troupes japonaises en 1894 étaient une préoccupation majeure des responsables, qui furent nombreux à penser que le système scolaire était le plus à même d'y remédier. les ministres de l'Education prirent sur eux de demander davantage d'éducation physique pour les écoliers de l'école élémentaure, ainsi que des exercices paramilitaires accomplis au rythme des chants martiaux pour les degrés supérieurs. Les enfants étaient aussi encouragés à mener une vie saine et ceux des villes, qui avaient l'habitude de prendre un moyen de transport pour aller à l'école, de s'y rendre à pied. 

Manifestement, les autorités ont trouvé dans l'éducation des enfants un bon moyen pour orienter et contrôler la société, et les manuels scolaires font désormais preuve d'une nouvelle tolérance, voire même d'encouragements envers les jeux dangereux pratiqués par les garçons dans l'espoir que de telles activités les rapprochent encore davantage des soldats et renforcent leur admiration pour la vie militaire. Tout particulière à partir de la seconde moitié des années 1930, les établissements scolaires se mettent à insister toujours davantage sur les valeurs martiales, incitant les élèves à "jouer au soltdat" et à vivre à la dure, une leçon que martèlent également les publications destinées aux enfants.(...)

La militarisation pénètre alors fortement le monde en pleine croissance de l'édition et de l'illustration pour enfants, le conduisant à transgresser de façon spectaculaire l'idée traditionnelle que les enfants sont, et doivent être tenus à l'écart des dangers, de la violence et de la guerre."

 

     Les effets de cette militarisation sont particulièrement sensibles à l'âge adulte sous forme d'une discipline sociale que l'on peut retrouver ensuite dans le monde du travail, selon un schéma connu. Si l'idéologie nationaliste n'est plus de mise après la défaite, la manière dont elle a été inculquée ne reste pas sans effet sur les mentalités pendant au moins une ou deux générations. Même lorsque, la démoralisation nationale aidant, la vie s'américanise, au moins dans les villes, les esprits restent marqués par cette période. Il n'est donc pas étonnant que les débats autour de la Constitution de 1947, bien après qu'elle été à demi imposée par les autorités américaines, notamment sur la question de l'armée et de la guerre, perdurent longtemps. Des résurgences nationalistes, bien actuelles, ne sont pourtant que des réminiscences bien affadies de l'enthousiasme guerrier d'antan, et de plus, elles ne touchent qu'une proportion très minoritaire de la vie politique et encore plus de la vue sociale et culturelle, malgré une médiatisation à l'extérieur du Japon qui a tendance à déformer bien des perceptions de l'Archipel.

 

   Il ne faut jamais oublier, non plus, que même en pleine période de militarisation et d'ultranationalisme - et cela devient un cas de figure qui se vérifie ailleurs dans le temps et dans l'espace - des voix minoritaires, clandestines surtout après les années 1920, et parfois même au coeur de l'appareil militaire, s'élèvent toujours (et agissent parfois... avec une certaine violence) s'expriment contre ce processus. Avec des résultats qui ne se font ressentir qu'après la défaite, moment où souvent celles-ci se multilient pour dénoncer les situations d'hier. Que ce soit des militaires conscients, souvent très tôt, de l'impossiblité de gagner la guerre ou des intellectuels depuis toujours opposés au Fukoku kyôhei, ils participent à des mouvements d'idées à influence persistante. On prendra seulement ici le cas de Jogorô Kanô (1860-1938), créateur du judo et fondateur du système éducatif moderne, memebre du Comité olympique du Japon et ministre des affaires étrangères de fait du Japon, qui, adversaire féroce du militarisme, a obtenu la promesse de l'empereur que son école, le Kôdôkan, ne soit pas employé comme centre d'entrainement militaire.

 

Louis FRÉDÉRIC, Le Japon, Robert Laffont, 2002. Sabine FRÜHSTÜCK, De la militarisation de la culture impériale, dans La société japonaise devant la montée du militarisme, Culture populaire et contrôle social dans les années 1930, Sous la direction de Jean-Jacques TSCHUDIN et Claude HAMON, Editions Philippe Picquier, 2007. Perroncel MORVAN, Nationalisme culturel et mouvement démocratique : Discours et participations politiques du Seikyösha (1887-1898), dans Cipango, Cahiers d'études japonaises, n°15, 2008.

 

PHILIUS

 

 

 

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29 septembre 2014 1 29 /09 /septembre /2014 17:06

   Ce n'est que pendant la période Meiji que se forme une véritable stratégie japonaise. Encore faut-il préciser qu'il ne s'agit pas d'une stratégie aux contours faciles à saisir : derrière la façade d'un discours occidentalisé tenu par des personnalités qui se plient volontiers aux règles des conférences internationales et aux canons de la Stratégie, existe une sorte de praxis sans manuel stratégique que l'on peut cerner, à travers les tactiques et plans stratégiques adoptés lors des guerres qui impliquent le japon, des années 1860 aux années 1940, reconstitués parfois à grand frais à partir de notes d'état-major, de spécifications techniques d'engins de guerre, de compte-rendus d'activités militaires...

    C'est à partir de leur position dominante dans l'appareil d'Etat réorganisé autour d'un cabinet (de militaires surtout) officiellement placé sous la direction de l'empereur, d'où d'ailleurs ils ne subissent jamais de réels contrôles civils (et ce n'est pas l'exeixtence d'un Parlement très divisé qui permet un tel contrôle...), des membres de clans d'ex samourais et de descendants de samourais, prennent d'abord leurs leçons de stratégie en Occident. Et modèle ensuite les leçons qu'ils tirent suivant leurs propres traditions nationales, acquises pendante toute la période des shoguns, dans des attitudes non exemptes d'une forte tendance au secret, ce qui rend d'ailleurs difficile pour les rares historiens militaires qui s'y intéressent - notamment après la seconde guerre mondiale - la définition d'une stratégie impériale japonaise...

 

    Cette stratégie impériale japonaise, pour autant qu'on parvienne à l'identifier, pour peu qu'elle reste un temps stable provient de la conjonction de pratiques navales anciennes et de l'importation d'idées européennes et américaines.

 

    Ces pratiques navales anciennes, que l'on peut retrouver dans des écrits japonais - plutôt tous partiels et parsemés le long des siècles - plutôt que dans les ouvrages de penseurs non japonais, sont exposées par des professeurs ou des responsables militaires, parfois dans les universités à l'extérieur du Japon. C'est surtout à travers des comptes-rendus de bataille ou de manoeuvres dans les guerres entre le Japon, la Corée et la Chine depuis des centaines d'années que l'on peut comprendre une certaine permanence dans ces pratiques. Ainsi, les tentatives d'invasion du Japon par le Mongol Koubilaï Khan, en 1274 et 1281, affectent profondéement la pensée navale japonaise. L'accumulation des expériences militaires, notamment au XVIe siècle (Hideyoshi dotant à cette époque le japon d'une nouvelle marine, indique que les objectifs des moyens navals ne sont jamais de combattre les navires ou la flotte de l'adversaire, mais de soutenir, en attaque ou en défense, les forces terrestres. Même lorsque la Marine, pendant la guerre du pacifique des années 1940, détenait les leviers du pouvoir de décision militaire, il s'agitssait toujours de soutenir les offensives ou les défensives terrestres.

Alexandre KIRALFY explique que "le Japon se retira de la société internationale au moment où les galères sillonnaient la Méditerranée et avant qu'aux lours galions n'aient succédé les vaisseaux de ligne et les frégates qui allaient s'imposer pendant les XVIIe, XVIIIe et une bonne partie du XIXe siècles. Il se réveilla à l'époque de la navigation à vapeur et des cuirassés. ce réveil fut marqué par des conflits avec les puissances étrangères et le bombardement de Kogoshima et Shimonoseki. Les Japonais ne perdirent pas de temps pour adapter  les nouveaux instruments occidentaux à leurs besoins spécifiques. Ces progrès renforcèrent plutôt qu'ils n'entamèrent les vieilles théories navales assoupies. Si, par le passé, les Japonais avaient constamment veillé à ne pas risquer leur snavires de guerre, ils se rendirent alors bien compte que toute victoire coûteuse les affaiblirait face à des puissances qui pourraient en profiter. Les navires de combat ne se chiffraient plus par centaines (Hideyoshi s'était embarqué pour la Corée avec 700). Une demi-douzaine de cuirassés ou de croiseurs, une vingtaine de torpilleurs représentaient désormais une force imposante. A partir de ce moment, on peut juger de la théorie navale japonaise, non seulement d'après la répartition stratégique des escadres et leur utilisation spécifique, mais aussi d'après les formations tactiques complexes qu'ils adoptèrent. Sur ce dernier point, on est obligé d'aller du général au particulieer, de la stratégie à la tactique. La complexité du combat naval le plus simple est telle qu'il est souvent imprudent de sélectionner certains détails des opérations pour en déduire de grandes théories. Une grosse mer et une visibilité insuffisante déjouent les plans les mieux établis, de même que la pénurie de munitions. Un amiral peut interrompre l'action temporairement, non seulement pour préserver ses navires de représailles, mais aussi tout simplement pour réajuster sa ligne de conduite ou reconsidérer la situation. (...). Tactiquement, l'objectif japonais était d'endommager une partie de la flotte ennemie au point qu'elle doive s'éloigner de ces eaux interdites. Lui porter un coup plus sérieux n'était envisageable que si le risque pris était minime." Il s'agit d'abord de frapper vite et au plus près des forces navales ennemies, et de se retirer, en observant si la manoeuvre a permis de donner aux forces terrestres toute l'efficacité maximum. (...)

Comme la stratégie et la tactique navale des Japonais sont le reflet de considérations géographiques et politiques, on peut s'attendre à ce qu'en se transformant, celles-ci modifient les premières. Dans le passé, la marine nippone a constitué principalement un bouclier assurant la protection de la patrie et des transports de troupes. Les territoires insulaires occupés par les Japonais réclament des communications maritimes permanentes, pour soutenir un long siège, aidées du trasport aérien. Il serait possible de fermer à l'ennemi les passes étroites entre ces îles et presqu'îles au moyen d'une puissance aérienne suffisante, du point de vue qualitatif comme quantitatif - en raison, pour ce dernier point, de la vaste étendue des régions placées sous la domination japonaise. En conclusion, on peut dire que la marine impériale a assentiellement servi de soutien aux armées terrestres. Dans la mesure où d'autres instruments, telle l'aviation, pourraient rendre le même service, à un coût moindre, l'importance de l'arme navale diminuerait pour la défense de la patrie et des territoires conquis, et il serait donc possible de lui faire prendre de plus gros risques. La puissance maritime japonaise conserverait toujours son ancienne valeur pour les actions côtières.

Pour le Japon, la perte de positions stratégiques et la présence d'importantes forces ennemis à proximité de son territoire - comme le fait que ses adversaires sont animés d'un esprit offensif en contraste avec l'attitude défenseive historique de la plupoart de ses ennemis précédents - pourraient bien influer sur ses concepts de la guerre navale. Cependant il n'existe aucun exemple de l'emploi des forces navales nippones dans des opérations décisives en haute meer, il n'est pas possible de déterminer la position de la marine japonaise sur ce sujet. Le passage d'une défensive plus ou moins nécessaire, dans le sens souligné plus haut, à une véritable offensive représenterait un changement radical en théorie, mais, à la lumière des événements de l'histoire, il n'est guère possible que les Japonaus entreprennent une offensive tant qu'ils auront besoin de la puissance maritime pour défendre leurs territoires." L'auteur, qui constate surtout cet état de fait d'après les opérations de la Seconde guerre mondiale, écrit également qu'il convient d'être prudent dans les conclusions, car on souffre ici d'un manque de rensignements précis disponibles...

 

    L'importation des idées européennes et américaines peut être étudiée avec précision à partir des importantes missions militaires et diplomatiques de tous les pays au Japon et inversement, mais l'influence la plus importante, s'est fait sous l'entremise surtout de Aritomo Yamagata, qui introduisit la conscription en 1873 et permis, avec la proclamation du Rescrit impérial aux soldats et aux marins de 1882 d'endoctriner des milliers d'hommes de tous les milieux aux valeur militaro-patriotiques et au concept de la fidélité inconditionnelle à l'empereur. C'est après la victoire allemande dans la guerre franco-prussienne de 1870-1871 que les "échanges" d'informations en matière de techniques d'armements et de tactiques militires se sont accrus. L'état-major japonais accorde la plus grande attention aux vues du commandant Jacob MECKEL (1842-1905), général de l'armée prusienne, conseiller allemand au Japon pendant l'ère Meiji. L'un des décideurs les plus importants de l'armée impériale japonaise, le général Kawakami SÔROKU (1848-1899), qui la conduisit lors de la première guerre sino-japonaise, prend de nombreux éléments ainsi communiqués pour modeler les contours d'un militarisme conquérant.

Katsuro HARA (Histoire du Japon, 1926), de l'Université impériale de Kyoto écrit que l'art militaire, le seul que le Japon ait pratiqué depuis l'Antiquité fut le plus honorable de tous, exercé aux dépens d'autres disciplines. Le Japon adopta les instruments militaires de l'Occident - et il semble bien qu'il le fait encore aujourd'hui dans des liens toujours étroits avec les Etats-Unis - et les mit au service d'un domaine déjà bien exploré. Selon lui, "que son évolution plaise ou non aux autres nations, le Japon ne peut fixer des limites au progrès qu'il lui reste à faire, car, là où il n'y a pas progrès, il y a stagnation". En 1926, le mot "progrès" pouvait avoir une signification purement abstraite, en dépit du contexte, mais, lorsqu'on le considère à la lumière de l'histoire japonaise, il est impossible de la dissocier de la notion d'extension territoriale par des moyens militaires. C'est vrai jusque dans les années 1940, mais depuis le double choc de la défaite et de la destruction atomique de deux villes, toutes les données ont encore changés, comme elles avaient changé avec l'irruption de l'Occident dans les années 1850-1860. Ce qui reste permanent en revanche, c'est bien à la fois l'extrême plasticité aux idées économiques et sociales venues d'Occident et l'existence de ce face à face géopolitique Chine-Corée-Japon-Etats-Unis. 

 

     Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND confirment que "contrairement à ce que l'on pourrait supposer, il n'y a pas de pensée stratégique japonaise à l'âge classique" et encore moins de pensée stratégique d'Empire, vu la situation politique féodale de l'ensemble de l'archipel. Ils rappellent que le seul ouvrage militaire, le Traité des cinq roues; dû au samouraï Miyamoto MASASHI, rédigé au XVIe siècle, concerne le guerrier individuel et sa discipline, non l'organisation collective de la violence.

"Même si les classiques chinois de la stratégie, poursuivent-ils, et tout particulièrement Sun Tzu sont traduits en japonais dès le Xe siècle, le bushido, ou code de comportement individuel des samouraïs, prévaut. Lorsque, par deux fois, les Mongols (en 1274 et en 1281) cherchent, en vain, à envahir le Japon, ils ne sont pas vaincus par les exploits individuels des combattants japonais mais par les conditions atmosphériques. La tempête sauve, chaque fois, le Japon dont l'unique chance de tenir tête aux armées mongoles eût été non la bataille rangée mais la guérilla, comme au Viet-Nam, où les forces mongoles piétinèrent avant de se retirer.

il est également pertinent de relever que, si les Japonais s'adaptèrent très rapidement au maniement du mousquet introduit par les Portugais (XVIe siècle), l'usage des armes à feu fut interdit durant plus d'un siècle (...). La bravoure et l'expertise individuelle du samouraï ne pouvaient supporter le feu - éventuellement manipulé par des manants mettant hors de combat une élite guerrière au code rigoureux.

Cependant, l'importance militaire d'Oda Nobunaga, de Toyotomi Hideyoshi et de Tokugawa Ieyaesu aux XVIe et XVIIe siècles ne peut être négligée. ce sont ces trois guerriers qui sont à l'origine de l'unification du Japon, et leur rôle militaire et politique fut considérable. Précisions qu'avec l'ère du Meiji une pensée stratégique japonaise soucieuse d'assimiler les avancées occidentales se fait rapidement jour.

A l'époque du shogunat des Ashikaga (1336-1568), le Japon fut constamment morcelé, aucun des shogoun n'étant suffisamment puissant pour imposer son contrôle sur l'ensemble du pays. A Kyoto, la capitale, le shogoun menait une vie raffinée, entouré d'une cour nombreuses, et les arts étaient florissants.

Cependant, dès 1467, le shogunat est en déclin, et la guerre civile ravage non seulement le pays pendant dix ans, mais atteint même Kyoto. Les conditions économiques se détériorent, et les révoltes paysannes se multiplient et sont systématiquement écrasées. Afin d'échapper aux impôts et aux exactions, nombre de paysans s'enrôlent comme soldats. Au XIVe siècle, la coupure rigide entre samouraïs et paysans n'existait pas encore. Les guerriers de cette époque étaient des cavaliers et les paysans constituaient l'infanterie. Loin de prendre fin, la guerre civile est suivie par une longue période de conflits internes entre Daimyos (Grandes Maisons). Cette période, qui est dénommée par les historiens japonais "L'ère du pays en guerre" s'étend sur un siècle. Ce chaos féodal prit fin avec la montée au pouvoir de trois guerriers aux origines modestes mais qui surent imposer au pays une unité. Celle-ci fut forgée par Oda Nobunaga, Toyotomi Hideyoshi et Tokugawa Ieyaesu, ce dernier étant le créateur du Shogunat qui porte son nom et qui dura jusqu'à la révolution du Meiji (1868). Le XVIe siècle, marqué par ces trois grandes figures, est le grand siècle du féodalisme japonais."

Alexander KIRALFY, La stratégie navale japonaise, dans Les maitres de la stratégie, tome 2, Sous la direction de Edward Mead EARLE, Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1982.Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Bâtisseurs du Japon, dans Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

STRATEGUS

Complété le 15 octobre 2017

 

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28 septembre 2014 7 28 /09 /septembre /2014 16:41

    Les arts martiaux japonais sont d'abord et historiquement des arts guerriers, même si par la suite nombre des déclinaisons des techniques d'origine subissent, notamment en Occident, d'autres orientations avec d'autres philosophies morales.

     Connus depuis au moins la période de KAMUKURA, le butjutsu, le budô et le bugei pratiqués par les guerriers (buke, bushi, samuraï) sont classés à l'origine sous la dénomination générale de "Voie de l'arc et du cheval" (Kyûba no Michi). A l'époque d'Edo, ils sont englobés dans les arts guerriers appelés bushidô, et sous leur forme alors ils conquiert au XXe siècle une audience internationale et ont été imités ou ont inspirés le développement de nombreux autres arts du même type en Corée, Chine, Viet-Nam, Inde et Indonésie notamment, provoquant dans ces pays une résurgence d'arts, anciens non codifiés se rapportant aux technique de défense et d'attaque, avec ou sans arme.

Ces arts martian, destinés à l'origine à parfaire l'éducation militaire des guerriers, sont transformés au XIXe siècle au Japon en sports, et de bujutsu ou "techniques guerrières" deviennent budô ou "Voie (spirituelle) de combat". A l'époque du Meiji, les samouraï ayant perdu leur statut de guerriers professionnels, certains d'entre eux transforment leurs arts de la guerre appris au sein des diverses écoles, en techniques corporelles destinées à permettre aux jeunes gens de s'aguerrir et de pouvoir se défendre efficacement, tout en leur inculquant une éthique particulière directement issue de celle du bushidô. Les buggei ou "arts martiaux" connaissent alors une évolution rapide et comportent bientôt à la fois un entrainement physique (waza) et une discipline morale (dô, michi), qui, ensemble, constituent une sorte de recherche d'un esprit noble combinant les arts de défense contre un agresseur et les sentiments de non-peur, de maîtrise de soi, de fermeté de caractère et de bienveillance (kokoro, shin). 

De nombreux professionnels créent alors des arts martiaux particuliers pour, à partir des arts traditionnels guerriers, développer une éthique de comportement chez ceux qui les pratiquent. Enseignant l'art de se défendre, ils invoquent en même temps, la non-violence et la non-agressivité. Progressivement codifiés, les sports martiaux se répandent alors rapidement, réglementés de manière à les rendre inoffensifs pour les pratiquants : sports sans armes (budô) comme l'Aïkido, le Jûdo, le Karaté et arts de défense avec armes comme le Kyûdô (arc et flèches) ou l'entrainement au naginata... Le Karate est d'ailleurs un ensemble de techniques adapté des méthodes utilisées par les paysans d'Okinawa pour se protéger des bandits et des samuraï, fait également usage d'armes particulières comme les nunchaku, sai ou tonfa. Des écoles transforment de même l'ancienJûtjutsu en Jûdô qui devient une "voie de la souplesse" sous l'impulsion de Kanô Jigorô qui établit la première école d'enseignement de ce type de sport, le Kôdôtan, en 1882 à Tokyo.

Par la suite, d'innombrable autres écoles d'arts martiaux se créent, utilisant des noms différents pour se distinguer les unes des autres et enseignant des techniques diverses, toutes cependant fondées sur celles d'écoles anciennes.

     En Occident, et notamment aux Etats-Unis, certaines de ces écoles, se réclamant des arts martiaux japonais, se transforment, le long du XXe siècle, pour devenir , à l'encontre des véritables budô, des écoles de combat à but offensif et non plus seulement défensif, comme par exemple certaines formes de Karate et le "full-contact". D'autres écoles mettent au contraire plus l'accent sur la mystique et l'acquisition d'une certaine discipline corporelle que sur des techniques défensives, comme celles se réclamant (sans appelations contrôlées...) des pratiques du Shugendô. Il existe actuellement dans le monde des centaines de ces écoles dites d'arts martiaux, qui comptent plusieurs dizaines de millions de pratiquants, certaines prenant parfois des allures de sectes. (Louis FRÉDÉRIC, Dictionnaire des arts martiaux, Le félin, 1988, réédition en 1993).

 

    Le Kendô (Voie du sabre), art du maniement du sabre autrefois appelé Ken-Jutsu, se transforme en sport de combat lors de son interdiction en 1876. Cette transformation, menée par Sakakibara KENCHIKI (1830-1894) pour l'entrainement physique et mental des jeunes gens, fait de cet art martial le plus populaire des sports de combat au Japon. Codifié de façon stricte, comportant six grades d'élèves et dix rangs (dan) de maîtres, le Kendô rassemble des milliers d'adeptes de part le monde et une fédération internationale organise depuis 1970 des rencontres de haut niveau. Comme les autres arts martiaux transformés, le Kendô a un certain nombre de penseurs de référence, comme Jôchô YAMAMOTO du clan Nabeshima qui est à l'origine d'un ouvrage pratique et moral, le Hagakuré, longtemps gardé secret par le clan. Utilisé à des fins idéologiques et politiques, et surtout pour aider la détermination des pilotes-kamigkazes, cet ouvrage est interdit en 1945 par les Américains, de même d'ailleurs que sa pratique, jugée très dangereuses. Ce n'est que lorsque de grands maitres japonais communiquent entre eux les techniques de leur dojo, pour étendre leur enseignement au japon, en Europe et aux Etats-Unis que la pratique du Kendô est de nouveau admise, avec des aménagements qui lui enlèvent une grande partie de sa personnalité guerrière d'origine. Le Kendô fait partie de ces arts martiaux qui peuvent très bien, car les traditions sont conservées au sein des écoles, qui peuvent revenir à un usage militaire.

 

 Robert CALVET rapporte l'origine controversé des arts martiaux. D'après la tradition bouddhique, cette origine se trouve ni au Japon, ni en Chine, mais plutôt en Inde. Des sources prétendent que même la boxe chinoise est originaire de Turquie, avant de se diffuser lentement vers l'Inde et la Chine. "C'est pourtant un monastère chinoise, celui de Shaolin, qui leur a donné leurs lettres de noblesse. Des pratiques martiales étaient par ailleurs amplement développées en Chine avant la visite de Bodhidharma et les moines de Shaolin se sont également inspirés de ces techniques, comme l'art du poing (quanfa ou chuan fa), noté par Sunzi dans son Art de la guerre écrit au quatrième siècle avant notre ère. La boxe chinoise est censée exister depuis l'époque de la dynastie Kou, qui édifia une grande civilisation le long de la vallé du fleuve Jaune voilà quelques 5000 ans. Le taiji quan (tai chi chuan), le bagua zhang (pa kua tchang), le xingyi quan (hsing i chuan), issus du courant taoïste, sont des exemples de l'ancienneté de ces techniques en Chine, que l'on fait remonter à un ancêtre commun, le daoyin."  

Ce serait à part de cette forme antique d'art martial que ce serait développé, sous de très multiples variantes, ces arts martiaux japonais, d'abord guerriers, puis "civilisés". 

 

Robert CALVET, Une histoire des samouraïs, Larousse, 2012. Louis FRÉDÉRIC, Le Japon, Dictionnaire et civilisation, Robert Laffont, 2002. 

 

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