Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
27 mars 2014 4 27 /03 /mars /2014 11:16

   La série télévisée danoise Borgen de 3 saisons et 30 épisodes de 58 minutes, diffusée en 2010-2013, nous fait entrer dans les méandres de la démocratie parlementaire d'un pays européen de moins de six millions d'habitants.

 

   Située au Danemark, et principalement au Château (borgen), siège du Parlement et des bureaux du Premier ministre et aux sièges des deux grandes rédactions des médias, la série met en scène "une femme au pouvoir", du parti du Centre, parvenue au sommet de l'Etat bien que minoritaire. Birgitte concilie tant bien que mal (et souvent plutôt mal) vie privée et vie politique, idéaux politiques et décisions difficiles. A travers l'actrice principale, que l'on voit autant dans son milieu familial que sur la scène politique, c'est tout le fonctionnement d'un système parlementaire au demeurant assez compliqué comme il est coutume de le rencontrer dans les pays du Nord de l'Europe, qui est décortiqué, vu de manière très franche et très... pédagogique.

L'action très lisible, malgré la multiplicité des groupes mis aux prises, permet de voir ce système confronté à des problèmes économiques (l'action se situe dans le temps même de la diffusion de la série), sociaux et politiques (intérieurs et internationaux).

   Loin de se limiter à l'activité des protagonistes, il s'agit bien d'une réflexion souvent subtile sur de nombreux enjeux de société qui sont autant de conflits souvent ardents. Le rôle des médias, dont le travail a tendance à rivaliser avec celui des élus eux-mêmes, est très bien mis en évidence, jusqu'à la possible corruption du système. On peut comprendre dans les débats au sommet du pouvoir quels sont les tenants et aboutissants des décisions, ainsi que souvent le décalage qui existe entre les vraies raisons de celles-ci et leur présentation au grand public. Se posent pour la Premier ministre constamment les questions de comment utiliser au mieux la majorité péniblement rassemblée autour de son nom et jusqu'où peut-on aller pour garder le pouvoir...

 

  Les scénaristes nous gratifient de polémiques (assez réjouissantes il faut dire) entre pratagonistes où se mêlent arguments politiques, rivalités professionnelles et chassé-croisés sentimentaux. Ils savent comment soutenir le suspence de la série et à aucun moment on a l'impression d'assister à des cours de démocratie politique (et pourtant!). Bien que nos sympathies n'aillent pas à la coloration politiques de l'actrice principale (qui n'est pas présentée comme une héroïne, qualité supplémentaire...), on ne peut que louer le réalisme de la présentation qui est faite de la vie politique danoise. La présentation des idées d'extrême droite est faite de manière assez savoureuse...

   Loin aussi d'une présentation hollywoodienne, même si le tempo musical très discret est suffisamment prenant, les histoires présentées brillent par leur sobriété et leur franchise. Il est relativement rare de voir abordés, autrement que sous l'angle apologétique ou humoristique, la vie parlementaire pour qu'on le signale ici. Sont abordés souvent crûment, entre autres, les questions du racisme, de l'immigration, de l'agriculture industrielle, de la pollution, de la prostitution, de la drogue, des relations entre hommes et femmes, de l'indépendance des médias et du pouvoir politique, de l'influence des milieux bancaires et industriels sur le travail législatif...

Dans la troisième saison, on assiste, Birgitte ayant été écartée du pouvoir, à la naissance d'un nouveau parti, avec un sens de la description assez remarquable...

    Son succès au Danemark (ensuite étendu aux autres pays européens et aux Etats-Unis), est tel que l'on s'est demandé dans le pays si elle avait eu une influence sur les élections législatives de 2011... Le réseau américain NBC envisageait en 2012 d'en faire un remake.

 

 

Borgen, créé par Adam PRICE, produite par Camilla HAMMERICH, 30 x 58 minutes, chaine télévisée danoise DR1, 2010-1013. Une présentation existe en DVD - coffret des trois saisons, avec des bonus assez intéressants - diffusée par ARTE.

Site : www.dr.dk/dr1/borgen.

Partager cet article
Repost0
26 mars 2014 3 26 /03 /mars /2014 17:44

    La démocratie constitue un concept, une idée, un ensemble de normes, dont la signification est de nos jours diluée dans un électoralisme qui fait office de valise idéologique, sans pour autant que ceux qui s'en réclament se donnent la peine d'expliciter ce qu'ils entendent par un régime démocratique, un fonctionnement démocratique, une société démocratie, un Etat démocratique... Tout un ensemble de critères existe sur la scène internationale, pour qu'on puisse qualifier un Etat de démocratique : des formes institutionnelles surtout, des processus électoraux, une certaine transparence dans le fonctions de la vie politique, l'existence de droits fondamentaux pour tout citoyen de cet Etat... Pourtant, au moment, où le statut de démocratie constitue une idéalité normative, cette notion recouvre une vérité d'usages et de théories politiques, référence commune aux projets politiques les plus divers. (Jean-François KERBÉGAN).

 

    La multiplicité de projets politiques, qui tous ce réclament au moins d'un idéal démocratique, va des conceptions libérales aux conceptions marxistes, les unes et les autres se définissant, de manière variable dans le temps et l'espace comme dans les intentions et les actions des différents acteurs : démocratie libérale, démocratie socialiste, démocratie populaire, démocratie directe, démocratie représentative, démocratie nouvelle, démocratie avancée sont autant de formes politiques aux visées parfois antagonistes. Les auteurs clés de la théorie politique font tous référence à la démocratie antique comme d'un précédent prestigieux à la démocratie moderne, alors sans doute que pour les contemporains respectifs, les valeurs sociales ne sont pas du tout les mêmes. Par ailleurs, la démocratie est souvent perçue comme une notion politique plus ou moins détachée d'une sphère sociale et économique, avec à la chef une séparation entre secteur de la vie privée et secteur de la vie publique, avec de plus des distinctions fortes entre différents civils et politiques. Dans tous les cas le passage d'une société d'un autre "régime" à un "régime" démocratique est le fruit de (parfois très longs) conflits et le fonctionnement démocratique est lui-même en relation directe avec une manière pour les différentes fractions de la société de gérer ou de résoudre des conflits de toutes sortes, qui ne sont pas tous uniquement institutionnels-politiques, loin de là.

 

   Comme le rappelle Thierry MÉNISSIER, ce terme possède une signification issue de son étymologie grecque "qui interfère souvent avec sa signification moderne". La première signifie le "pouvoir du peuple", et correspond à l'expérience politique des cités grecques, en particulier Athènes. On entend par démocratie un système dans lequel les citoyens décident des lois et prennent les décisions au sein de l'Assemblée en votant à la majorité, mais aussi en tirant au sort lesquels d'entre eux seront plus précisément chargés de tel ou tel office pour une période déterminée. La possibilité de changer la loi en la regardant comme l'oeuvre de la communauté, la participation directe, l'égalité civique absolue (sans distinction du rang ou de la richesse) et la rotation des offices sont donc des caractères distinctifs de ce système."

Il faut ici s'arrêter avant de poursuivre avec l'auteur en précisant que le concept de citoyen comme de celui du peuple est extrêmement variable suivant la société antique (le système démocratique n'existe pas toujours seulement à Athènes et par ailleurs, il est limité dans le temps historique), caractérisée par une floraison de statuts sociaux très contrastés, d'où se distinguent notamment des hommes libres de l'ensemble des habitants d'une cité. Ces hommes libres peuvent ne constituer qu'une fraction minime (mais pas toujours...) de la population et de plus ils peuvent devenir ou rester libres suivant les circonstances économiques  : la masse des serviteurs et des esclaves est toujours considérable et l'existence du système de la dette généralisée fait fluctuer énormement le statut personnel du citoyen.

Souvent dans les théories politiques, nonobstant d'ailleurs les écrits des auteurs grecs de référénce, PLATON et ARISTOTE, les commentaires contemporains ne se situent qu'un niveau politique alors que des éléments sociaux et économiques forment la dynamique même du fonctionnement de la société politique dans leurs écrits. La manière même dont continue notre auteur tranche avec cette présentation des choses. Il faut remarquer enfin que la manière de prendre référence aux deux auteurs antiques varient suivant les époques : elle n'est pas la même au XVIIe, au XVIIIe, au XIXe ou au XXe siècles. Si avant et pendant le XIXe siècle (et auparavant), on ne prend guère de précautions pour stigmatiser les populations pauvres qui sont parfois considérées comme de nature différente de celle des hommes libres, au XXe siècle, période d'intenses luttes sociales et de conquêtes démocratiques, il est plus avantageux pour les tenants du système capitaliste de présenter les choses de manière plus froide, en discutant de mécanismes, de dynamismes (parfois "darwiniens"),  (présentés sous forme mathématique...), comme si les hommes ne pouvaient de toute manière enfeindre certains lois d'airain économiques... Et en tout cas en dissociant soigneusement (chez les auteurs libéraux par exemple) les sphères politiques des autres sphères, notamment économiques. Encore aujourd'hui dans le monde, le statut de citoyen n'est pas entièrement reconnu partout (même sur le plan institutionnel). Il y a loin de la distinction courante dans l'Antiquité entre barbares et hommes libres, mais la mentalité constatée dans certaines classes sociales au sujet de populations de leurs propre pays laisse songeur...

"Or les excès démagogiques de la démocratie athénienne conduisirent les fondateurs de la philosophie politique, Platon et Aristote à considérer ce système comme l'un des pires qui soient (notons nous-mêmes qu'ils appartiennent, tous les deux, à la classe aristocratique...) (avec la tyrannie), à savoir comme le système où les pauvres dirigent en fonction de leur rancoeur et s'approprient collectivement le bien des gens aisés et de tout l'Etat ; derrière la participation civique élargie, l'égalitarisme forcené serait la réalité de la démocratie (La République de PLATON et La Politique d'ARISTOTE)."

"La signification moderne de la notion se confond avec l'évolution historique de nos régimes occidentaux. Les théories philosophiques inspirées par le droit naturel, la construction de relations sociales basées sur l'économie de marché et l'émergence de la classe bourgeoise, l'indépendance des Etats-Unis à l'égard de la puissance coloniale britannique, sont autant de facteurs (l'auteur ne cite pas tous les facteurs parmi les principaux d'ailleurs) de nature différente qui permirent la constitution de la notion moderne de démocratie, fort éloignée du "pouvoir du peuple" des Athéniens, bien que l'idée selon laquelle la souveraineté appartient à l'ensemble des cityens lui a été reprise. Ce régime est caractérisé par le caractère constitutionnel des lois et des décisions prises par le gouvernement (la Constitution domine de son autorité toute autre norme ou acte), par la séparation des pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire), et par son caractère représentatif (mise en oeuvre par l'élection, la plupart du temps au suffrage universel)."

 

   Daniel GAXIE définit la démocratie comme "une forme d'organisation politique traditionnellement définie, selon la formule d'Abraham Lincoln, comme le "gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple". Comme dans tout système politique, "le peuple", c'est-à-dire la population des citoyens regroupés dans le cadre d'un territoire, y est gouverné. La spécificité d'un système démocratique est que les gouvernés sont censés être en même temps des gouvernants, associés aux principales décisions engageant la vie de la cité. Et c'est parce que le peuple est à la fois sujet (c'est-à-dire soumis au pouvoir politique) et souverain (détenteur de ce pouvoir) que les systèmes démocratiques sont supposés agir dans l'intérêt du peuple.

La question de savoir comment et dans quelle mesure le "peuple" est associé à son propre gouvernement est évidemment centrale en ce qui concerne le caractère démocratique des systèmes politiques. De l'Antiquité grecque jusqu'au XIXe siècle, seul un régime que nous appelons aujourd'hui démocratie directe, où les lois sont débattues et votées par l'assemblée (ekklésia) des citoyens, pouvait être qualifié de démocratique." Ouvrons ici encore une parenthèse pour signaler que des procédés "démocratiques" pouvaient exister et ne pas être qualifiés de tels dans des congrégations religieuses par exemple ou même au sein des Eglises chrétiennes naissantes... "La désignation des gouvernants par l'élection, en réservant le pouvoir à "quelques-uns" et non "à tous" étaient considérée comme un procédé aristocratique. Progressivement, le gouvernement représentatif (c'est-à-dire le gouvernement exercé par les représentants du "peuple", élus par les citoyens) va être reconnu comme une forme particulière, puis comme la seule forme de démocratie. Les formes contemporaines de représentation élective sont considérées comme démocratiques et, à l'exception de quelques cantons suisses, toutes les démocraties sont, aujourd'hui, représentatives.

La démocratie comprend des institutions, des textes juridiques, des pratiques, une culture, mais aussi des représentations diffuses. Ces représentations sont normatives (au sens où elles prescrivent des nromes à respecter ou à atteindre) et légitimatrices (au sens où elle justifie et "sacralise" un ordre politique). C'est en leur nom que diverses luttes politiques sont menées pour conserver ou modifier l'organisation politique existante. Des traditions intellectuelles relevant du droit et de la philosophie son centrées sur le commentaire et souvent la célébration de ces composantes juridiques, institutionnelles et idéologiques. Des traditions critiques recensent les limites ou les insuffisances des démocraties concrètes et proposent divers aménagements pour les rendre plus authentiques. Les sciences sociales (...) ne cherchent pas à juger ou à défendre la démocratie. Elles se proposent plutôt de comprendre et d'expliquer ses modalités de fonctionnement."

Ce qu'elles disent sur la manière dont les processus démocratiques régulent, avivent, révèlent, tentent de résoudre... les conflits, et pas seulement les conflits politiques, nous intéresse ici plus particulièrement.

 

Daniel GAXIE, Démocratie, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Jean-François KERVÉGAN, Démocratie, dans Dictionnaire de philosophie politique, PUF, 2005. Thierry MÉNISSIER, Eléments de philosophie politique, Ellipses, 2005

 

PHILIUS

Partager cet article
Repost0
25 mars 2014 2 25 /03 /mars /2014 08:16

     L'escalade renvoie à tout type de conflit où chacun des adversaires s'efforce de gagner un avantage comparatif quelconque. Ce peut être un processus involontaire, la guerre étant notoirement reconnue pour sa capacité à développer sa propre dynamique, en dehors de tous les plans stratégiques. Ce n'est qu'à la suite de reconstitution de conflit que l'on tente de donner une explication rationnelle à son escalade, mais si les causes et les conséquences d'un conflit sont identifiables, sa dynamique, sur le moment, est difficilement contrôlable. S'agissant de conflits qui peuvent déboucher sur l'utilisation d'armes nucléaires, les analystes de font de plus en plus prudents, au fur et à mesure que l'on s'éloigne du début de l'ère nucléaire, tant les conséquences de cette utilisation risque d'être tout à fait définitives... 

   Dans la littérature nucléaire, rappelle Thérèse DELPECH, "la gestion fes escalades est décrite soit comme la tentative de contrôler les différentes étapes du conflit (c'est-à-dire s'en tenir à une guerre conventionnelle ou tâcher de limiter un conflit nucléaire) ou comme un ensemble de "barreaux" d'échelle, offrant des options différentes à chaque niveau. Le célèbre livre de Herman Kahn De l'escalade (On escalation, Metaphors and Scenarios, Penguin Books, 1968), explore la seconde proposition, bien qu'avec ses 44 échelons - pourquoi diantre 44? - et le recours au nucléaire situé au 15e barreau, on voit mal quelle valeur opérationnelle cela pourrait avoir. Des termes comme "explosion", "expansion" et "éruption" sont fréquemment utilisés en rapport avec l'escalade ; tous ces termes prêtent à confusion." Il est vrai que dès le début de l'utilisation du nucléaire, le ou les champs de bataille et même l'ensemble de la planète, ressembleraient sans doute fort à un chaos... Dèjà, l'utilisation d'armes conventionnelles font ressembler les champs de bataille à un merdier parfois indescriptible où tout se passe, y compris des tirs meurtriers fraticides en série, imaginez l'emploi d'armes nucléaires... Mais la grande majorité de la littérature discute bien entendu d'avant l'utilisation du nucléaire, considérée comme un pallier irréversible vers les extrêmes, en terme d'escalades et de désescalades dans des crises plus ou moins graves.

   "Pendant la crise des missiles de Cuba, deux exemples différents d'escalade se présentèrent, le 24 octobre et le 27 octobre. Le premier fut le résultat de la décision délibérée du président Kennedy d'ordonner un blocus naval ; le second fut la conséquence d'un enchainement de circonstances. Pendant ce second jour, la crise atteignit un tel paroxysme qu'on fut à deux doigts de déclancher la guerre nucléaire, et plus d'une fois.

  Le principal problème provient aujourd'hui de l'existence d'aversaires dénués de toute retenue dans la poursuite d'objectifs absolus. Un processus d'escalade meurtirère pourrait s'enclencher, qu'ils serait bien difficile d'arrêter ensuite. Dans de telles circonstances, une escalade aurait toutes les chances d'aboutir à un résultat différent de celui observé dans les deux cas qui viennent d'être évoqués." L'auteur fait référence ici précisément au cas de la Chine, qui risque d'avoir une vision toute différente de celle de l'URSS à propos de l'escalade (Forrest E MORGAN, Karl P MUELLER, Evan S MEDENOS, Kevin L POLLEPTER et Roger CLIFF, Dangerous Thresholds : Managing Escalation int the 21st century, Rand Coroporation, Santa Monica, Californie, 2008).

 

  Etant donné le fait que la stratégie nucléaire est (jusqu'à présent) surtout une stratégie déclarative, et que cette stratégie déclarative repose sur un déploiement constant de forces matérielles, sous forme de programmes d'armements, d'implantation d'installations nucléaires, de ciblage des missiles, de mise en mouvement de vecteurs d'armements, plus ou moins révélés à l'adversaire selon la logique de la dissuasion, la théorie de l'escalade traite surtout, notamment à travers la théorie des jeux, du déploiement des armements, quantitativement et qualitativement. Et ce depuis l'annonce de mise en oeuvre d'un programme d'armements (qui peut rester complètement virtuel) aux mouvements très concrets des troupes concernés par une mise en oeuvre des armements nucléaires.

 

    Alain JOXE pose la question de savoir si l'escalade, à la suite des travaux théoriques d'Herman KHAN par exemple (mais pas seulement), est un "logiciel de l'intervention ou une logistique de la panoplie?"  

"Il existe plusieurs manières de représenter l'escalade sous une forme réelle. La plus concrète (et la seule qui ait été vécue) est celle qui consiste à institutionnaliser une hiérarchie d'états d'alerte - procédures militaires prévoyant certaines mesures précises. Sur décision du pouvoir politique, l'appareil armé peut prendre une figure de plus en plus menaçante parce que de plus en plus proche de la mise en oeuvre. Cet échelonnement existe dans toutes les institutions militaires. La différence est qu'aux Etats-Unis la mise en état d'alerte en temps de crise comporte des éléments nucléaires. Les Américains distinguent ainsi cinq échelons, créés par le Joint Chiefs of Staff en 1958, et intitulés DEFCON (Defense Conditions). Un ordre émanant du président ou du vice-président descend le long de la chaine de commandement par le secrétaire à la defénse, le joint Chiefs of Staff et les différents commandements (unifiés ou spécifiés) jusqu'aux officiers responsables de chaque arme. C'est le Joint Chiefs of Staff qui a la responsabilité d'aménager le contenu de chacun des états d'alerte. Un système comparable a été mis en place pour l'OTAN, où la chaine de commandement chargée de transmettre l'ordre de mise en état d'alerte descend du Comité des plans de défense (Defense Planning Commitee). L'OTAN intégré compte aussi cinq échelons intitulés LERTCON, et qui son bien évidemment strictement conformes aux degrés DEFCON des Etats-Unis. DEFCON 5 et DEFCON 4 sont les nivaux normaux en temps de paix. DEFCON 3 met les troupes en état d'alerte, en attente d'ordres imminents. DEFCON 2 exige que les troupes soient prêtes au combat et DEFCON 1 que les troupes soient déployés pour le combat. Sur le plan nucléaire, les états d'alerte sont de même nature : DEFCON 3 prévoit que les sous-marins nucléaires qui ne sont pas déjà en patrouille opérationnelle se préparent à quitter les ports. DEFCON 2 les fait sortir des ports. Le SAC est normalement à DEFCON 4, c'est-à-dire qu'il comporte en permanence des avions en vol opérationnels. Lors des crises de 1960, 1962 puis 1973, le degré DEFCON 3 a été atteint, et même le DEFCON 2 au cours de la crise cubaine. 

En stratégie nucléaire, le passage de DEFCON 5 à DEFCON 3 constitue évidemment un "message" dans la métaphore de l'escalade. Mais le contenu réel du message est donné par le type de moyens mis en état d'utilisation immédiate et le type d'opération que ce déploiement rend plausible. L'expérience des guerres classiques permet d'interpréter aisément le déploiement de cinq divisions blindées le long d'une frontère comme une menace d'invasion. Pour le déploiement nucléaire, il faut descendre aux détails du ciblage et en communiquer le contenu à l'ennemi. Mais l'utilisation du nucléaire comporte un risque de riposte catastrophique, la meance ne doit pas être trop alarmante si l'on ne veit pas risquer la "préemption" ou le "lancement sur alerte" de l'ennemi. Il s'ensuit que le smots de l'échelle d'escalade nucléaire ne doivent pas être simplement des capacités opérationnelles, comme dans les menaces et déploiements classiques, mais, d'une manière plus complexe, des déploiements manifestant une capacité crédible de passer à un échelon supérieur." 

  C'est le caractère délicat de l'escalade nucléaire qui rend important toutes les manoeuvres antérieures, et ce jusqu'à l'annonce de programmes d'armements. Cela alimente une spirale du surarmement, sous-tendue ou soutenue par les doctrines stratégiques plus ou moins adaptées. 

 

   Il s'agit d'aller également en avant d'un possible déroulement de la crise - on est toujours dans le cadre de l'imaginaire stratégique - en dressant des stratégies complexes de riposte graduée, de la mise en oeuvre des armements conventionnels au feu nucléaire, avec à chaque niveau possible d'enagegement la vision d'une escalade dont on espère maitriser les termes. C'est en cas d'échec de la dissuasion que sont mises à l'étude des stratégies nucléaires tactiques, puis stratégiques, qui permettraient à chaque barreau d'une escalade, de laisser le temps à l'adversaire de s'arrêter à temps avant le niveau d'engagement suivant, la dissuasion existant alors à chaque niveau de l'escalade... On peut alors mettre sur pied des programmes d'armements permettant l'existence de chaque barreau d'escalades, des roquettes conventionnelles puissances aux armes tactiques de l'ordre de la kilotonne aux vecteurs de missiles à têtes mutliples, eux-mêmes soutenus d'autant de leurres.... La disparition du système des blocs a mis heureusement fait à cette logique, faisant abandonner de nombreux programmes d'armements, faisant mourir de nombreux théories en préparation, sans pour autant que soient abandonnées des perspectives tracées jusqu'alors (déploiement de systèmes électroniques et informatiques, satellites à fonctions mutlipes notamment...). 

 

 

 

Alain JOXE, Le cycle de la dissuasion, La Découverte/FEDN, 1990. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXie siècle, Odile Jacob, 2013.

 

STRATEGUS

Partager cet article
Repost0
23 mars 2014 7 23 /03 /mars /2014 09:11

        La question de la rationalité de la dissuasion nucléaire rejoint bien entendu celle de la guerre proprement dite. Et à cet égard il n'est pas sûr que l'on puisse parler, nonobstant toutes les reconstitutions de l'histoire politico-militaire et toutes les présentations logiques des stratégies, de réelle rationalité, tant les comportements menant à la guerre et lors de la guerre possèdent une grande part d'hubris, mêlant la peur et la colère, la haine et le désir de vengeance. Si la stratégie nucléaire se drape souvent d'une logique implacable, soutenue par des démonstrations mathématiques "supérieures", elle camoufle en fait des émotions relativement primaires. Cette critique est rejointe en partie par Thérèse DELPECH quand elle discute de la rationalité dans la dissuasion.

"L'une des critiques les plus fréquentes de la littérature classique sur la dissuasion nucléaire concerne l'excessive rationalité du raisonnement (ce qui est grotesque, bien que fondé sur l'expérience), surtout au début de l'ère nucléaire. On préfère tojjours les théories réconfortantes à celles qui nous gênent. ces théories n'ont pas été testées à l'épreuve de la vraie guerre et les crises nucléaires n'ont pas été systmatiquement étudiées par la plupart des penseurs. Ces "complications" sont souvent balayées d'un revers de la main pour que la doctrine semble plus élégante. Mais le monde n'est pas gouverné par des stratèges rationalistes ou friands d'élégance, de sorte que tous les efforts de sophistication consentis au cours des années pour élaborer une doctrine de dissuasion plus esthétiquement raffinée n'ont fait qu'introduire inutilement plus de confusion." A cet égard, nous n'avons pas l'impression d'insulter l'intelligence de nos lecteurs, quand nous comparons les efforts (très imaginatifs) d'élaboration de la stratégie nucléaire du XXe siècle à l'effort de théorisation de la "guerre en dentelles" du XVIIe siècle avec ses jolis arrangements de disposition des troupes, expliquant la guerre comme on explique la mécanique.

"On ne dissuade, poursuit Thérèse DELPECH, un politicien qu'avec la perspective indifférenciée d'une guerre nucléaire. C'est ce que pense la France, par exemple, depuis qu'elle a acquis des armes nucléaires, en 1960.

Pour être tout à fait juste, même kes principaux partisans de la stratégie rationalle ont reconnu qu'il y avait plus rationnel que la guerre et que la rationalité ne constitue pas toujours un avantage pendant la guerre. (Thomas SCHELLING par exemple). 

Or la rationalité est souvent décrite en termes étroits, sans aucune référence à d'autres cultures que la seule américaine. On n'a jamais compris les soviétiques. Ni les Européens. Il est vrai qu'à part H Kissinger, peu d'observateurs se sont vraiment intéressé à eux. Une autre limitation fut notre tendance à penser la dissuasion en temps de paix seulement, ce que Herman Kahn avait particulièrement bien compris (...)".

 

    Les livres blancs français de la défense constituent dans cette perspective un exercice de rationalité de la dissuasion. 

 

   Bruno TERTRAIS exprime les mêmes doutes lorsqu'il pose la question de l'universalité de la logique de dissuasion.

La part d'universalité dans la logique de la dissuasion concerne, pour lui, les principes mêmes qui la sous-tendent. "La dissuasion consiste à prévenir un acte en persuadant l'acteir concerné que les coûts d'une telle action excèdent ses bénéfices. Ces coûts peuvent être directs (dissuasion par interdiction) ou indirect (dissuasion par représailles). Or la logique de la dissuasion est à l'oeuvre au sein de la plupart des structures sociétales. Dès l'enfance, l'être humain apprend qu'il peut être puni s'il effectue une action répéhensible. Les fondements de cette logique se trouvent dans l'instinct de survie : elle est ainsi accessible à certains animaux, même relativement bas sur l'échelle de l'évolution.

Les codes pénaux relèvent, pour partie, de la dissuasion, et sont au nombre des modes de régulation les plus anciens de la civilisation (code d'Hammourabi). On peut d'ailleurs faire remonter la conceptualisation de la notion de dissuasion à la naissance de la criminologie moderne, incarnée par les travaux des philosophes Cesare Beccaria (1738-1994) et surtout Jeremy Bentham (1748-1832). Cherchant à définir une doctrine sociale de "l'utilitarisme", la réflexion de ce dernier sur le système pénal le conduisit notamment à proposer le terme de "determent" (la punition comme moyen de décourager le crime), resté en usage courant dans la langue anglaise jusque dans les années 1950.

Les régimes autoritairs ne sont pas moins susceptibles que les autres d'être accessibles à la logique de dissuasion : en effet, la personnalisation du pouvoir qui les caractérise fréquemment signifie que le dialogue dissuasif peut s'en trouve facilité. Il en est de même pour les régimes animés par une forte idéologie nationaliste, pour lesquels la survie, le développement et l'expansion de la nation sont des objectifs primordiaux, qu'il fait donc préserver.

Il semble également possible d'avancer que les acteurs se situant au sommet de la chaîne du pouvoir politique (qui sont ceux que l'on cherche, dans la dissuasion nucléaire, à influencer) sont par définition, susceptibles de savoir procéder à un calcul coûts/bénéfices. Ils sont donc, de ce point de vue, des acteurs fondamentalement rationnels. Sauf cas extrême, même un jeune officier parvenant brutalement au pouvoir à la suite d'un coup d'Etat a dû mettre en oeuvre, pour son ascension au sein du système, des stratégies rationnelles. (...). Certaines décisions stratégiques prises par les dirigeants de puissances régionales, parfois difficiles à comprendre sur le moment, peuvent, rétrospectivement, s'avérer parfaitement rationnelles."  

Après avoir cité de nombreux exedmples historiques, Bruno TERTRAIS poursuit : "Malheureusement, les enseignements de l'histoire sont de nature à susciter des doutes sérieux sur la validité en toute circonstance du pari dissuasif. Pour des raisons qui tiennent à la psychologie humaine, à la sociologie politique, ainsi qu'aux conditions stratégiques très particulières de la dissuasion nucléaire, il n'est pas possible de partir du principe que la dissuasion pourra toujours jouer vis-à-vis des futurs adversaires nucléaires."

La théorie de rationalité des acteurs et précisément la "théorie des choix rationnels" est de plus en plus contestée, notamment depuis les années 1950. "La rationalité est en fait le plus souvent "militée" (bounded), comme l'a démontré le sociologue et économiste Herbert Simon. Les capacités cognitives des acteurs et leur aptitude à intégrer des informations nouvelles dans le processus de décision ont des limites : l'acteur choisit fréquemment la première option qui lui semble aller dans le sens de ses intérêts et tend ensuite à rejeter toute information mettant ce choix en cause.

Ces mécanismes s'activent tout particulièrement en temps de crise, car les processus cognitifs sont alors soumis à des contraintes particulières. le cerveau humain réagit au stress en limitant ses capacités d'absorption et de traitement de l'information. Les décideurs sont alors susceptibles de s'enfermer dans des schémas de pensée rigides. Une fous que la décision d'entrer en conflit est prise, les dirigeant "deviennent insensibles aux informations qui ne vont pas dans leur sens". (Richard Lebow cité dans Daniel Goleman, "Politicals Forces Come Ender New Scurtiny of Psychology", The New York Times, 2 avril 1985).

Etre rationnel ne veut pas nécessairement dire être raisonnable, comme l'ont souligné des théoriciens tels que Raymond Aron et Patrick Morgan. Certains régimes sont fortement enclins à la prise de risques, ce qui les rend difficiles à dissuader. Or ils sont susceptibles de prendre des initiatives conduisant, volens nolens, à l'escalade militaire jusqu'au seuil nucléaire : blocus de Berlin-Ouest (1948), soutien de Staline à Kim Il-sung pour l'invasion de la Corée du Sud (1950), participation soviétique à la guerre de Suez, et menaces nucléaires envers les pays du corps expéditionnaire (1956), encouragement donné par Fidel Castro à l'ouverture du feu nucléaire par l'URSS lors de la crise de Cuba (1962), encouragement soviétique à une guerre contre Israel, et participation directe des Soviétiques au combat (1967), décision éhypto-syrienne d'attaquer Israël (1973), et soutien accordé par moscou aux pays arabes, campagne d'infiltrations pakistanaises au Cachemire (1999), etc. La fréquence de cette "préférence pour le risque" a fait l'objet de travaux approfondés par les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky.

Deux des théoriciens les plus critiques à l'égard de la validité du concept de dissuasion (il s'agit de Richard Ned LEBOW et de Janice Gross STEIN, dans We All Lost the Cold War, Princeton University Press, 1994) en concluent : "La stratégie de dissuasion s'appuie sur des présupposés irréalistes quant à la manière dont les gens raisonnent. (...) Les êtres humains ne sont pas toujours rationnels et ont très peu de chances de l'être lorsque leurs émotions sont suscitées et qu'ils font face à d'intenses conflits de choix. Or c'est précisément la situation dans laquelle la dissuasion est le plus souvent susceptible d'être mise en jeu."

  Bruno TERTRAIS avance quelques cas particulièrement difficiles : dirigeants soufrrant de troubles psychologiques sévères (exemples du président surd-coréen Park Chung-Hee affecté par l'alcool, de Mao Zedong affecté par les barbituriques et de Kennedy affecté par les stéroïdes) et cultures dans lesquelles la dimension idéologique ou sirituelle est dominante (Allemagne nazie, Japon d'avant 1945, Corée du Nord, Iran islamique contemporain.

 

Bruno TERTRAIS, Rapport final : La logique de dissuasion est-elle unierselle?, Fondation pour la Recherche Stratégique, Ministère des affaire étrangères, Centre d'analyse et de Prévision, 22 novembre 2007. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013.

 

STRATEGUS

Partager cet article
Repost0
21 mars 2014 5 21 /03 /mars /2014 16:47

   Dans la période d'incertitude stratégique qui est celle des années 2010, l'hypothèse de la surprise stratégique, fondée ou non, a tendance à resssurgir. C'est pourquoi Thérèse DELPECH y consacre une page dans son livre sur la dissuasion nucléaire d'aujourd'hui.

"Les armes nucléaires, du fait de leur très grande puissance, ont réveillé les vieilles craintes d'une attaque surprise. Des penseurs aussi importants que Bernard Brodie croyaient que l'élément de surprise étant moins important qu'on ne l'admettait généralement, parce que "si l'on doit encaisser des représailles, le prix d'une victoire sera trop élevé" . Pourtant, la crainte d'une attaque surprise resta bien éveillée dans les deux camps pendant la guerre froide, même après la sécurisation des capacités de rétorsion respective des Etats-Unis et de l'Union Soviétique. Car le but principal d'une attaque surprise était précisément de priver l'adversaire des moyens d'exercer des représailles. 

Si certaines craintes étaient réciproques, elles s'ancraient dans des principes différents. Du côté occidental, on pensait que les Soviétiques recherchaient la supériorité et le renforcement de leurs défenses du fait même qu'ils s'étaient préparés à la guerre nucléaire. Du côté soviétique, on jugeait l'alliance capitaliste intréinsèquement agressive, et le caractère défensif des plans prévus par l'Occident n'y pu rien changer. (...) Toute amélioration introduite dans la doctrine américaine au nom de la stabilité et de la dissuasion mutuelle fut rejetée comme vile tromperie (SCHELLING, The strategy of conflict). la crainte mutuelle d'une attaque surprise ne pouvait qu'atteindre des niveaux spectaculaires en cas de crise, où chacune des parties risquait de modifier ses calculs sous la pression des événements. (...)

Ce processus d'escalade psychologique s'applique tout particulièrement entre pays incapables de minimiser les risques d'attaques surprises par le dialogue, par l'alerte avancée et une maitrise des armements portant sur les capacités les plus déstabilisantes.

Un grand nombre de prédictions se sont avérées trop pessimistes en matière nucléaire, mais, dans le cas d'une attaque surprise, comment ne pas avoir immédiatement à l'esprit deux pensées particulières pour en comprendre éventuellement leur pertinence à notre époque? La première est celle de Henry Stimson, dès avril 1945. Il prédit qu'"on risque de voir à l'avenir arriver une arme de ce genre - construite en secret, utilisée sans prévenir, et d'une manière redoutablement efficace" (The atomic bomb and peace with Russia, dans Bulletin of Atomic Scientists, volume 4, n°8, août 1948). La seconde pensée a été exprimée par John Foster Dulles en janvier 1954 : "Nous vivons dans un monde où les urgences sont toujours possibles, et notre survie dépendra de notre capacité à répondre aux situations d'urgence". (The evolution of foreign policy, discours devant le Council on Foreign Relations, New York, Department of State Press Relesase, n°81, 15 janvier 1954). 

Enfin, reste un problème supplémentaire de nos jours : la possibilité d'une frappe anonyme. Dans ce cas, tous les Etats dotés d'armes nucléaires devront faire preuve de la plus grande transparence. En seront-ils capables? D'expérience, nous savons que la transparence n'est pas aisée à obtenir."

 

    Pour cerner la réalité d'une possible attaque nucléaire surprise de la part des Soviétiques, il faut reprendre les différents textes qui définissent la stratégie nucléaire soviétique, très loin en fait des logiques occidentales. Jusque dans les années 1960, comme le rappelle Alain JOXE, "c'est uniquement la pensée de la guerre en Europe qui continue de représenter la guerre dans les débats théoriques, malgré le début d'une aviation de bombardement à longue portée et le programme des fusées. Autrement dit, ni le concept de stratégie de dissuasion ni celui de dissuasion globale n'apparaissent encore dans les vues soviétiques. (...) Dans son discours de janvier 1960, Khrouchtchev ôtait de l'importance aux gros bataillons, proposait une réduction d'un tiers des efectif, et accordait aux fusées la place du facteur capital dans le rapport de force (...). Khroutchev se posait en moderniste, critiquant certains aspects traditionnalistes des partisans staliniens des "facteurs de victoire à long terme". Une telle thèse "globaliste" prenait nettement le contre-pied des militaires partisans de la guerre éclair, stratégiquement défensive - techniquement offensive -, en Europe. Elle faisait fond, avec un certain retard, sur une "supériorité soviétique" supposée, qui dérivait directement du mythe du missile gap. Mais les estimations excessives des tenants du missile gap étaient déjà contrebattus en Amérique et les thèses optimistes de Khroutchev suscitaient donc des oppositions militaires tout à fait raisonnables. Les militaires étaient payés pour savoir que les Américains n'avaient pas cessé d'être dominants et qu'ils se préparaient à une supériorité écrasante. Tout fonder sur les fusées suscitait des résistances doctrinaires, qui s'ajoutaient aux freinages corporatistes des gros bataillons.

Les thèses principales de Kroutchtchev furent en fait neutralisés par une mise au point du maréchal Malinovskii, en 1961. Celui-ci exprimait une des tendances modernistes, celle qui avait remis en évidence, contre la doctrine de Staline, l'importance de la surprise et du début des hostilités. Contrairement à Kroutchtchev, il estimait que la menace d'attaque nucléaire par surprise, de la part de l'Ouest, était une réelle menace que le potentiel soviétique de riposte ne paralysait pas complètement." 

l'ouvrage collectif publié sous la signature du marécla Sokolovskii (Stratégie militaire, printemps 1962) donne une version mixte entre la conception de Khrouchtchev et de Malinowski. En fait, la stratégie adoptée insiste sur la nécessité à la fois de parer à une attaque surprise et celle d'en préparer une, dans le cadre d'un scénario de guerre mettant en oeuvre autant les moyens conventionnels que les moyens nucléaires. Tout se passe, relève encore Alain JOXE, "comme si le pouvoir cherchait à éviter la construction d'une logique stratégique trop précise d'acquisition des moyens", afin d'éviter une course qualitative aux armements anti-forces. Se protéger de la destruction-suprises des armes est alors une des hantises de l'IRSS, la fusée étant un moyen d'y faire face. 

"En quelques années, entre 1955 et 1966, face à la multiplication des moyens américains invulnérables et imparables, la destruction des forces américaines posait aux Soviétiques un problème insoluble. Récupérer à tout prix une agilité anti-forces était à la fois indispensable doctrinairement et impossible stratégiquement. On en vint donc, entre 1966 et 1972, au raisonnement dissuasif anti-cité (...)." D'où l'accroissement des grosses fusées et des charges mégatonniques du côté soviétique. "C'est ce qui leur permettra, à partir de 1966, de proclamer en même temps que la paralysie au niveau nucléaire le retour aux opérations classiques frontales en Europe, sans que pour autant la programmation du nucléaire stratégiques soit freinée, et sans que le ciblage de l'Europe occidentale par les SS-4 et SS-5 soit éliminé."  Notre auteur se base sur l'analyse de Michael McGWIRE pour comprendre la stratégie théorique des dirigeants soviétiques vers la fin de 1966 : ceux-ci commencent à penser que l'emploi massif des armes nucléaires en cas de guerre n'est pas inéluctable. "Le rôle attribuable aux armes nucléaires au cours d'une guerre cesse à ce moment-là d'apparaitre comme l'emploi dans la bataille pour devenir le moyen de dissuader l'emploi par l'ennemi des armes nucléaires dans la bataille."  Mais les va-et-vient de la pensée stratégique soviétique ne s'arrêtent pas là, au point où Alain JOXE estime que les dirigeants soviétiques "conservèrent sous interruption de 1945 à 1987 deux stratégies de défense fixe contre l'invasion, complètement hétérogènes l'une à l'autre dans leur principe ; la prise en otage de l'Europe continentale er la riposte quantitative dans l'acquisition des moyens nucléaires globaux. Ces deux stratégies, au début complémentaire, sont devenues ensuite redondantes et contradictoires."

Sans entrer encore dans un exposé de la stratégie nucléaire soviétique (nous le ferons ailleurs), on peut constater que l'obsession d'une attaque surprise a toujours été présente et que, par ricochet, dans les plans de bataille, est placée la possibilité d'y avoir recours, ceci dans un profond scepticisme sur la valeur de la dissuasion.

 

Alain JOXE, Le cycle de la dissuasion (1945-1990), La Découverte/FEDN, 1990. Thérèse DELPECH, la dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013.

 

 

 

STRATEGUS

Partager cet article
Repost0
20 mars 2014 4 20 /03 /mars /2014 14:47

    Thérèse DELPECH s'interroge sur la "façon dont les Soviétiques instrumentalisaient la maitrise des armements". Mais si l'on en a beaucoup débattu, comme elle l'écrit, on peut tout à fait se poser égélament la même question côté Américain. D'aucuns, comme Harold BROWN (Department of Defense Anneual Report, Fiscal Year 1979, ministère de la défense, Washington DC, février 1978), estiment que ces accrods n'étaient que de peu d'utilités. D'autres font valoir encore aujourd'hui que cela a permis aux adversaires de mieux se comprendre et de limiter les forces les plus déstabilisantes. On pense surtout aux armes anti-missiles. 

"A l'époque où les Soviétiques croyaient qu'ils ne pouvaient pas rivaliser avec les Etats-Unis, ils ont peut-être tenté, par le biais des négociations, de limiter en fait les capacités américaines. Ce qui ne veut pas dire que la maitrise des armements n'ai joué aucun rôle pour que la guerre froide reste froide.

La plupart des experts, tout en concevant que les accords mal ficelés sont dangereux, ont compris ce qu'est la vraie nature de la maitrise des armements : une contribution à la stabilité qui a aidé les adversaires à garder le contact, les a encouragés à en apprendre davantage sur leurs capacités respectives (disons, entre nous que l'auteur a le sens de l'humour, le déploiement des services de renseignements des grandes puissance ne s'est jamais autant déployé que lors des négociations SALT...), a permis d'entretenir l'intérêt des électeurs pour la limitation de la course bipolaire aux armements (en vendant parfois, par médias médiocres interposés, du "désarmement"), et a favorisé l'abandon des systèmes d'arme les plus déstabilisants, ceux qui risquent de pousser à l'"attaque surprise". 

L'accent a ensuite été mise sur les inspections : des plans d'inspection mutuelle censés renforcer la confiance réciproque et donner l'alerte stratégique. L'objectif le plus important concernait la prévention des attaques surprises (Bernard BRODIE, The anatomy of Deterrence, RAND Corporation, Santa Monica, Californie, 1958, www.rand.org). Plus généralement, on réfélchissait à la maitrise des armements comme un outil visant à augmenter la stabilité lors de situations de crise et à réduire ainsi les risques d'erreurs humaines ou de calcul, aux conséquences meurtrières.

L'histoire de la maitrise des armements, illustre, écrit toujours Thérèse DELPECH, combien le monde occidental, obsédé qu'il était par l'URSS, s'est privé d'une plus large vision du monde. (...) La confrontation bipolaire préoccupait l'esprit des Occidentaux de manière si écrasante qu'ils proposèrent les accords SALT II - si décevants : un traité jamaus ratifié (il fut bloqué par le Congrès après cinq ans de négociations) en raison de "l'état de l'équilibre des forces, des prédictions de tendances, de la pertinence des forces stratégiques au sein de la diplomatie, des superpuissances et des progèrs des hutes technologies" (Colin GRAY; Nuclear strategy : The case for a theory of victory, dans onternational Security, volume 4, n°1, été 1979).

    En quoi ces événements de l'histoire récente sont-ils pertinents pour nous aujourd'hui? La maitrise des armements demeure un outil pour la stabilité, à condition néanmoins de se préparer convenablement à entamer des négociations, de régler les problèmes de détection des tricheries, de réagir efficacement aux violations, de proscrire comme trop dangereux les accords mal ficelés, et de faire en sorte que les négociateurs cherchent à mener à bien une stratégie plutôt que de lancer et de poursuivre un "processus", dans le seul but de le mener à terme. Pour ce qui est des négociations entre les Etats-Unis et la Russie, le ralentissement, voire l'arrêt, du processus de réduction des armes nucléaires est le scénario le plus probable à la date d'aujourd'hui (l'auteur écrit en 2009).

 

   Jean KLEIN expose les conditions dans lesquelles intervient le concept de la maitrise des armements, qui concernent en premier lieu (et au début exclusivement) les armements stratégiques nucléaires. Si l'on peut considérer les efforts de réduction ou de stabilisation des dépenses militaires ou les accord concernant les armements conventionnels comme faisant en fin de compte partie de la maitrise globale des armements, il s'agit surtout celle des armements nucléaires. 

"La limitation des armements stratégiques procède de la volonté des dirigiants américains et soviétiques de prévenir la guerre nucléaire et de maitriser le rythme de la course aux armements dans laquelle ils s'étaient engagés au début de la guerre froide. Cette préoccupation s'est surtout manifestée aux Etats-Unis après le lancement du "Spoutnik" (octobre 1957) qui avait mis en évidence la vulnérabilité (en fait, mentionnon-le ici, il s'agit surtout d'un sentiment, très loin d'une réalité matérielle...) du territoire américain à des frappes nucléaires soviétiques. Pour conjurer cette menace, on ne pouvait escompter un aboutissement rapide des négociations en vue du désarmement général et complet qui étaient dans l'impasse et plutôt que de s'assigner un objectif aussi ambitieux on préféra accorder la priorité à la stabilisation de l'équilibre sur lequel reposait la dissuasion réciproque. Cette pratique était conforme aux prescriptions de la "maitrise des armemes" (arms control) dont la théorie fut élaborée aux Etats-Unis sous les auspices de l'Académie des arts et des sciences et fit l'objet d'un exposés systématique de la revue Daedalus à l'automne 1960."

De cette intention de maitrise des armements nucléaires, bien plus présentes aux Etats-Unis qu'en URSS, proviennent les différents accords SALT I (1972), ABM (1974), SALT II (1979), START, FNI (1987), accords souvent mal ficelés, partiels, conclus souvent sous une contrainte politiquo-diplomatique, voire médiatique qui laisse peu de marges de manoeuvres aux négociateurs directs pour les établir dans des bases juridiques et techniques solides. Toutefois, cela entre dans un bras de fer dioplomatico-stratégique, avec le renforcement de certaines contraintes visant la vérification de la conformité des comportements à ces accords, qui parvient à stabiliser, voire à diminuer, le nombre d'armements nucléaires. Ces accords sont ausi, d'une certaine manière, une sorte de guide pour les différents complexes militaro-industriels afin d'orienter leurs recherches technologiques. Ces accords, parfois soumis à la contrainte de ces derniers, vont de pair avec le développement qualitatif de nombreux armements. 

Jean KLEIN, malgré les imperfections de ces accords, par rapport à un désarmement effectif, estime que "les Etats-Unis et la russie continuent d'y voir un moyen privilégié pour cérer un environnement stratégique "stable et prévisible". En revanche, il ne semble pas que (les négociations) puissent déboucher sur l'élimination des armes nucléaires, même si de nombreuses voix s'élèvent pour contester leur léicité et rêvent d'un monde dont elles seraient bannies. Dans l'immédiat, il s'agit de surmonter les obstacles qui empêchent l'entrée en vigueur du traité START II et de créer les conditions favorables à l'exécution des obligations souscrites, ce qui ne sera pas chose facile eu égard de la situation chaotique qui règne en Russie, au coût élevé de l'élimination des systèmes d'armes et aux risques de dissémination des matières fissiles extraits des munitions nucléaires (l'auteur écrit en 2000). Cette étape une fois franchie, il n'est pas exclu que l'on parvienne à stabiliser les rapports de dissuasion réciproque entre les deux protagonistes à des niveaux d'armement "raisonnables". Ce serait le triomphe de l'arms control tel que le concenvaient kes théoriciens américains des années 1960."

 

   D'une certaine manière, le premier véritable accord de désarmement nucléaire est le traité FNI signé en décembre 1987 prévoyant le retrait d'Europe des missiles nucléaires à moyenne portée, enjeu de la lutte bataille des "euromissiles". Il faut noter que ce seul véritable accord de désarmement est en partie le fruit d'une mobilisation antinucléaire militaire sans précédent en Europe et aux Etats-Unis comme d'ailleurs en URSS et dans les pays de l'Est.

 Il ne faut pas oublier non plus que le Traité de dénucléarisation de l'Antartique de 1959, le traité de l'interdiction des explosions nucléaires dans l'espace, l'atmosphère de 1963, suivi du traité de 1967 sur l'utilisation pacifique de l'espace, incluant la Lune et les autres corps célestes, et le traité de non prolifération de 1968 font partie également de l'ensemble des accords, sans proprement entrer dans le champ de l'arms control, permis par l'environnement diplomatique de la matrise des armements nucléaires.

 

Jean KLEIN, Maitrise des armemes stratégiques nucléaires, dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXi e siècle, Odile Jacob, 2013.

 

 

 

STRATEGUS

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
16 mars 2014 7 16 /03 /mars /2014 12:52

         Le concept de non emploi en premier, pourtant expression que l'on retrouvait couramment dans la presse, notamment occidentale dans le débat stratégique des années 1980, conçu pour apaiser la crainte mutuelle d'une première frappe, fut défendu par les Soviétiques, notamment sous Brejenv, n'a jamais été adopté par le camp occidental. Thérèse DELPECH explique les deux raisons pour lesquelles il a refusé d'entrer dans un débat à ce propos :

- la nécessité de dissuader une attaque conventionnelle massive contre l'Europe ;

- l'impossibilité de vérifier la détermination de l'ennemi.

   Dans les archives allemandes (de l'Est) maintenant ouvertes, on a constaté que les Soviétiques avaient élaboré des plans mettant en jeu des opérations de frappe en premier, et énvisageaient l'utilisation d'armes nucléaires et chimiques, dès le premier jour d'un conflit éventuel avec les forces de l'OTAN. Il s'agirait ainsi d'une grande manoeuvre idéologique gesticulatoire, dans le cadre de la campagne soviétique de désarmement, relayée par de nombreux organisations pacifistes en Europe (mais pas toutes...).

    Aujourd'hui, précise-elle, "Moscou a certes abandonné le non-emploi en premier, mais ce p^rincipe demeure encore la pierre angulaire de la doctrine nucléaire chinoise. (...) Ce concept convient aux intérêts chinois parce que Pékin ne dispose pas de capacité de seconde frappe et ne détient toujours qu'une force nucléaire plutôt limitée. Mais ceci est en train de changer : avec les capacités toujours plus grandes de la Chine en sous-marins et en missiles tirés en mer (...), outre son arsenal en expansion permanente, les promesses des Chinois de ne pas recourir à la première frappe risquent de n'avoir de valeur que diplomatique, à l'image de l'Union Soviétique pendant la guerre froide."

    Se pose, selon elle, "une question question spécifique : quelle réaction adopter en réponse à une attaque à l'arme chimique ou biologique, à un moment où les puissances occidentales ont cessé d'entretenir leurs propres programmes d'armes chimiques et biologiques offensives? Cette question a donné naissance au concept d'interdiction de recourir aux armes de destruction massive, réduisant ainsi l'ampleur de l'engagement. Dans le cas de la NRP 2010, il semblerait que, si Washington refuse d'adopter la politique du non-emploi en premier, c'est en raison de la menace biologique.

La question prend un intérêt tout particulier dans le contexte du Moyen-Orient, où un certain nombre d'Etats continuent de développer des capacités chimiques et biologique. Israël a produit un certain nombre d'études relatives à la dissuasion vis-à-vis des attaques aux produits chimiques, nucléaires ou biologiques. Les attaques chimiques mal exécutées posent un problème particulièrement délicat. Il vaut la peine de rappeler que, pendant l'opération Tempête du désert, l'Irak a été dissuadé de déployer à grande échelle des armes de destruction massive (...) mais pas de lancer des missiles Scud sur Israël, initiative risquée, sur tous les plans.

On pense également que l'Inde envisage une option nucléaire pour parer à des attaques chimiques ou biologiques massives."

 

     Ce concept de Non emploi en premier vient en fait de loin, car il est issu de celui de Non emploi tout court des armes nucléaires, à l'origine de tout l'édifice de la doctrine de dissuasion. Element clé des doctrines nucléaires, le non emploi (no first use en anglais, ce qui peut prêter à confusion), désigne une posture qui consiste pour un pays à ne pas utiliser en premier ses armes nucléaire, stratégiques comme tactiques. La stratégie dite de non emploi interdirait donc aussi l'emploi de l'arme nucléaire en frappe préventive face à une menace. Par effet de miroir, elle implique une capacité de riposte proportionnelle à l'agression, jusqu'aux représailles massives.

Le débat sur le "non emploi" apparait dès juillet 1945, lancé par une partie des scientifiques participant au Projet Manhattan, qui suggèrent de faire la démonstration aux Japonais de la puissance de cette nouvelle arme au lieu de l'utiliser militairement. Au temps de la guerre froide, la stratégie de non-emploi est un des thèmes du dialogue entre blocs. Côté Soviétique, il s'agit de masquer la menace exercée sur les forces de l'OTAN par des forces conventionnelles très supérieures en nombre (notons que cette supériorité faisait déjà débat à l'époque, surtout dans les années 1980...). Cet atout serait contrebalancé par la présence d'armes nucléaires tactiques sur le sol européen, puis par des armes nucléaires continentales, ce qui implique bien entendu pour les Américains de ne pas souscrire à cette doctrine de non-emploi. En fait, la dissuasion repose sur le fait que ces armes nucléaires ne serait jamais utilisées, sauf si... un emploi pourrait être décidé... Si sur le fond, l'idée de non emploi appelle l'idée de dissuasion, il n'est pas certain qu'une stratégie déclaratoire de non emploi des armes nucléaires en premier soit réellement opératoire dans la manoeuvre stratégique entre deux puissances nucléaires.

Si en 1995, les cinq puissance nucléaires se sont engagées devant l'ONU à ne pas recourir à l'arme nucléaire contre une puissance qui n'en est pas dotée, il n'est pas certain que les doctrines de ces puissances soient très claires à ce propos, notamment vu la présence d'autres armements de destruction massive...

Contrairement à la présentation qui est faite par Philippe WODKA-GALLIEN, nous ne sommes pas certain de la filiation réelle entre la demande de non emploi des scientifiques du Projet Manhattan et le déploiement diplomatique du concept de non emploi en premier...

 

 

Philippe WODKA-GALLIEN, Dictionnaire de la dissuasion, Editions Marines, 2011. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013.

 

 

 

STRATEGUS

 

Partager cet article
Repost0
15 mars 2014 6 15 /03 /mars /2014 13:44

      L'ouvrage de l'économiste et professeur américain de politique étrangère, de sécurité nationale, de stratégie nucléaire et de contrôle des armements à la School of Public Policy de l'université du Mariland à College Park Tomas SCHELLING (né en 1921), publié en 1960, ouvre la voie à l'étude des paris et comportements stratégiques. Il constitue un ouvrage de référence sur la théorie du conflit international. Considérant le retard à l'époque pris en matière d'études de stratégie internationale, notamment sur le plan universitaire, retard qui se traduit dans la direction de la défense des Etats-Unis, l'auteur s'appuie notamment sur la théorie des jeux pour analyser tous les éléments d'une théorie de la stratégie. Parfois, l'on sent bien en arrière plan (comme d'ailleurs beaucoup d'oeuvre de stratégie), la logique de l'oeuvre de CLAUSEWITZ, même si évidemment ici il ne s'agit pas de faire la guerre, mais de l'éviter.

 

     Thomas SCHELLING voulait d'abord et avant tout contribuer à la limitation des armements stratégies, par une étude serrée des tenants et aboutissants de la négociation. Mais son étude va plus loin, abordant nombre d'aspects de conflits de tout ordre.

Pour lui, la notion de conflit est intimement liée à celle de négociation entre les individus ainsi qu'entre les groupes. Rares sont les cas de "purs conflits", c'est-à-dire ceux où la guerre à outrance devient inévitable. Même dans les pires situations où les protagonistes veulent gagner à tout prix, ceux-ci essaient de conduire la guerre de manière à minimiser les destructions. Ils essaient d'abord de faire pression sur l'adversaire par une menace de recours aux armes non suivie d'exécution, la recherche d'un éventuel accord devenant l'élément majeur du conflit. Les concepts de dissuasion, de guerre limitée et de négaociation sont liés à l'existence d'intérêts communs aux adversaires et reflètent leur dépendance commune.

Selon l'auteur, la stratégie ne vise pas à l'exercice de la force, mais son utilisation potentielle. Elle ne concerne pas seulement les adversaires qui se détestent, mais également les partenaires qui se méfient les uns des autres ou qui sont en désaccord. Elle recouvre tout aussi bien la répartition des gains et des pertes entre adversaires que l'obtention de résultats particuliers qui peuvent, suivant les circonstances, se révéler meilleurs ou pires pour l'ensemble des deux parties en présence.

Il s'intéresse particulièrement à la contribution que peut apporter la théorie des jeux à la compréhension des conflits internationaux. Au départ, cependant, il reconnait que cette théorie est surtout utile pour expliquer les situations de "pur conflit", illustrées par des jeux dits "à somme nulle" ou "à somme constante". Par contre, lorsque le conflit implique des belligérants ayant une certaine dépendance mutuelle comme c'est le cas de la plupart des conflits internationaux mais aussi des grèves, des négociations de prix..., on se retrouve en présence de jeux dits "à somme non nulle" ou "à somme variable". Le professeur américain s'intéresse donc aux jeux dans lesquels, bien que l'élément de conflit soit à l'origine de l'intérêt dramatique, l'interdépendance des protagonistes est partie intégrante de la structure logique du jeu et impose une certaine forme de coopération ou de tolérance, même si cette coopération se limite en fin de compte à parer au srisque de destruction mutuelle. Il propose donc de faire évoluer la théorie des jeux vers ce qu'il appelle une "théorie de la décision interdépendante".

    Cette théorie associe la négociation à un jeu de stratégie ou un jeu de comportement dans lequel la meilleure décision de chacun des joueurs dépend de l'idée qu'il se fair du choix éventuel de son vis-à-vis, chacun étant conditionné par l'appréciation de l'influence du résultat potentiel sur les attentes de l'autre. La négociation, pour SCHELLING, est donc un exercice de coordination des attentes réciproques des parties.

      L'auteur tente d'élargir le domaine de la théorie des jeux à des jeux à somme non nulle en introduisant deux dimensions importantes. D'abord, en mettant en évidence des éléments liés à la perspection et à la suggestion dans le processus de formation d'attentes réciproques cohérentes. Il insiste aussi sur le rôle important de la communication dans ce processus. Ensuite, en identifiant ce qu'il appelle certains "coups", c'est-à-dire des modes d'action fondamentaux que l'on peut rencontrer dans les jeux de stratégie tels que la négociation ainsi que les structures logiques qui les régissent. Il définit les coups stratégiques comme "les actions visant à influencer le choix de l'adversaire en faveur de soi-même en jouant sur l'attente de ce dernier face au choix que l'on fera". il s'agit de faire peser sur l'adversaire une contrainte qui l'amènera en retour à résoudre le problème de maximisation auquel il se trouve confronté dans un sens favorable à soi-même tout en lui interdisant de procéder de même. Parmi ces "coups" ou modes d'action, on retrouve les concepts clés d'engangement, de menace, de promesse et de contrante.

Ainsi l'engagement est défini comme une action stratégique utilisée en vue d'amener un autre négociateur à agir dans le sens souhaité. La menace, comme l'engagement, correspond à une restriction volontaire d'autres choix possibles qui aura pour effet de dévaloriser la position de celui qui la formule au cas où la manoeuvre échouerait. Menace et engagement sont donc utilisés "dans la mesure où l'on pense que l'autre partie, si elle est rationnelle, devra dès qu'elle en aura été informée, tenir compte du fait que sont adversaire a altéré l'éventail de ses propres motivations". De plus, la menace, pour être efficace, ne dépend pas du fait que celui qui la formule ait moins à souffriri, en cas de mise en application, que celui qui est menacé, ce qui serait le cas si l'on était en présence d'un jeu à somme nulle. Il en est ainsi "à cause des asymétries entre les joueurs qui dépendent de facteurs tels le système de communication, les moyens de contraindre les joueurs à mettre à exécution promesses et menaces, la rapidité des engagements, la rationalité des réactions prévisibles et, enfin dans certains cas, la relativité des dommages." Il affirme que la formulation d'une menace équivaut à poser la question suivante : "Comment, pour obtenir un effet recherché,peut-on s'obliger à l'avance à excécuter un acte que l'on préférerait ne pas avoir à accomplir?" Cette question met en évidence un paradoxe de la négociation que sans doute SCHELLING a été l'un des premiers chercheurs à mettre en évidence, c'est-à-dire que le pouvoir de contraindre l'adversaire est lié à la capacité de se contraindre soi-même. Quant au résultat d'une négociation, il dépend, selon lui, pour une large part, de la formulation du problème, des analogies ou des précédents que cette formulation évoque dans l'esprit des négociateurs ainsi que des informations disponibles au cours de la discussion.

Tous les manuels ou traités de négociation contemporains considèrent maintenant ces éléments comme allant de soi mais il faut reconnaitre à SCHELLING le mérite d'avoir été un des premiers à les identifier et à les exposer clairement. Il en est de même de la nécessaire coordination des attentes des négociateurs qui progressent vers un point focal permettant d'arriver au dénouement de la négocation.

Bien que SCHELLING affirme s'intéresser uniquement aux aspects distributifs de la négociation et aux facteurs influençant les concessions réciproques, ces constatations peuvent s'appliquer également aux trois autres sous-processus de la négociation collective identifié par Richard WALTON et Robert McKERSIE (A Behavioral théoery of Labor Negociations, New York, McGraw-Hill, 1965), soit : les aspects intégratifs de la négociation, la structuration des attitudes et la négociation intra organisationnelle. En ce sens, ses travaux de SCHELLING ont sans doute ouvert la voie à cet ouvrage magistral publié quelques années plus tard qui est, selon Jean BOIVIN, de l'Université de Laval au Québec, dont nous tirons l'essentiel de cette présentation, l'un des meilleurs efforts de théorisation réalisé à ce jour à propos de la négociation en relations professionnelles. (www.Cairn.info)

 

    Divisé en quatre parties, le livre semble d'une lecture limpide mais requiert en fait une attention soutenue (sans compter qu'on voit poindre parfois la tentation de s'étendre sur la représentation mathématique, surtout dans la quetrième partie) car elles s'enchainent logiquement et chaque chapitre ajoute pratiquement une ramification à l'analyse du conflit conçu comme jeu. 

    La première partie (la plus importante en pagination avec la deuxième partie), Elements pour une théorie de la stratégie, après avoir exposé le "retard des études en matière de stratégie internationale, comprend d'abord un Essai sur la notion de Négociation, à travers le pouvoir de négocier et le pouvoir de contraindre. Sont examinés encuite la structure et l'environnement de la négociation, soit :

- le recours à un mandataire, qui ouvre d'ailleurs pour beaucoup d'auteurs à une réflexion sur la médiation ;

- secret ou publicité : le compromis ;

- les négociations croisées ;

- les négociations permanentes ;

- la limitation de l'ordre du jour ;

- les compensations ;

- les principes et les précédents ;

- la casuistique ;

- la menace ;

- la promesse

le tout illustré à la fin par un "jeu". avant d'aborderles relation entre la négociation, les communications et les guerres limitées.

   La deuxième partie se centre sur une réorientation de la théorie des jeux : Vers une théorie de la décision interdépendante ; Les actions stratégiques, les moyens de s'imposer et de communiquer ; la théorie des jeux et la recherche expérimentale.

    La troisième partie examnine le hasard et la stratégie. 

    La quatrième partie expose les composantes de l'attaque par surprise, le cas de la méfiance réciproque.

 

Thomas C SCHELLING, Stratégie du conflit, PUF, 1986. Traduction française de The Strategy of conflict, 1960, révisé (faiblement) en 1980. Préface de l'auteur de 1980.

 

 

 

Partager cet article
Repost0
14 mars 2014 5 14 /03 /mars /2014 11:37

     Une fois définis la nature de la relation entre guerre et politique, reste à préciser la relation entre fin et moyens dans la guerre, pendant la guerre. C'est ce à quoi s'attache l'auteur de De la guerre dans le Livre 2 de son livre. C'est là qu'il définit plus fortement les qualités respectives de l'offensive et de la défensive. "Si nous nous demandons, tout d'bord, quel est le but vers lequel doit tendre toute la guerre, afin de constituer le meilleur moyen d'atteindre la fin politique de celle-ci, nous trouvons que ce but est tout aussi variable que l'objectif politique et que les conjonctures particulières de la guerre." Fidèle à la logique du premier livre, CLAUSEWITZ s'assigne pour but d'aborder le plan de guerre comme moyen de désarmer un Etat, "toutefois, il faut distinguer tout de suite entre trois choses, qui, comme objets d'ensemble, englobent tout le reste. Ce sont : les forces militaires, le territoire, et la volonté de l'ennemi." Il faut à la fois détruire les forces militaires, conquérir le territoire et annuler la volonté de l'ennemi de ne pas signer la paix.

 

   Or ces trois éléments ont des caractéristiques bien différentes. Les forces militaires sont destinées à défendre le pays. "Suivant l'ordre naturel c'est donc elle qu'il faudrait détruire en premier : ensuite le territoire devra être conquis ; à la suite de ces deux succès, et suivant les forces dont nous disposerons encore à ce moment, l'ennemi serait alors contraint à signer la paix. La destruction des forces militaires ennemies s'opère graduellement, entrainant immédiatement et à un rythme correspondant, la coquête du territoire. En général, les deux choses réagissent l'un sur l'autre, la perte des provinces venant accentuer l'affaiblissement des forces militaires. mais cet ordre de succession ne s'impose nullement ; aussi ne se produit-il pas toujours. Avant même d'être notablement affaiblie, les forces ennemies peuvent se retirer à l'autre extrémité du pays, ou même tout droit en territoire étranger. En ce cas, la majeure partie du pays voire tout le pays tout entier, sera conquise. 

Cependant, cet objectif de la guerre abstraite, cet ultime moyen d'atteindre l'objectif politique, qui englobe tous les autres, à savoir le désarmement de l'ennemi, ne se produit pas toujours dans la pratique, et n'est pas une condition nécessaire de la paix." En fait, l'essentiel réside dans la volonté. La volonté de faire la paix ou de faire la guerre. Et cette volonté réside dans le prix que l'un et l'autre sont prêt à payer pour obtenir la victoire. Quels sont les dommages acceptables de ceux qui poussent à conclure la paix? Quelles sont les dépenses acceptables pour parvenir à l'emporter?  Ce qui retarde souvent dans la décision de faire la paix, c'est l'incertitude sur la probabilité du succès de l'adversaire ou de soi-même. Il s'agit en fin de compte, au-delà de l'inégalité matérielle entre les deux armées, de peser les avantages et les inconvénients, les forces et les faiblesses directement politiques.     Ce moyen "particulier de peser sur la possibilité de succès" va bien au-delà du rapport de forces et même de l'ampleur des victoires ou des défaites militaires. "Si nous pouvons effectuer des opérations particulièrement aptes à rompre les alliances de l'adversaire ou à les rendre inopérantes, à nous faire, à nous, de nouveaux alliés, à susciter des activités politiques en notre faveur et ainsi de suite, on conçoit sans peine combien ces moyens peuvent accroitre la possibilité de succès, et nous mener au but bien plus rapidement que la défaite des forces armées de l'ennemi."

 

        Si l'on en reste au niveau des moyens matériels et de la force morale des troupes, il s'agit de savoir "comment faire pression sur la dépenses de force ennemie, c'est-à-dire sur le prix de son succès." La dépenses de force ennemi "consiste dans l'usure de ses forces, par conséquent dans la destruction que nous lui faisons subir, et dans la perte de provinces, par conséquent dans leur conquête par nous." En plus de moyens directement tactiques, les différences entre les armées étant généralement légères, qui consistent à appliquer les forces au bon endroit au bon moment, il y a trois manières d'accroitre par voie directe les dépenses des forces ennemies :

- l'invasion, l'occupation de territoires ennemis, non dans l'intentio de les conserver, mais pour y lever des impôts ou les dévaster, pour porter un préjudice général ;

- la destruction des poits vulnérables de l'ennemi ;

- l'usure de l'ennemi, de loin le moyen le plus important. 

"L'idée d'usure par le combat implique un épuisement graduel des forces physiques et de la volonté au moyen de la durée de l'action"; Et dans ce cas, "il faudra se contenter de visées aussi modestes que possible, car la nature même de la chose veut qu'un objectif important exige une dépenses de force plus considérable qu'un petit. Or le plus petit objectif qu'il soit possible de se fixer est la pure et simple résistance, c'est-à-dire un combat dépourvu l'intention positivie. En ce cas, si nos moyens sont relativement forts, le résultat sera d'autant plus sûr. Mais jusqu'où peut-on aller dans cette voie purement négative? Certainement pas jusqu'à la passivité absolue, car la pure endurance ne serait plus un combat ; la résistance est une activité destinée à détruire une somme de force ennemie telle que celui-ci devra renoncer à son dessien. Voilà tout ce que nous entendons obtenir par chacun de nos actes, et c'est en quoi consiste le caractère négatif de notre intention." On remarqua au passage, que la théorisation de la résistance ne constitue donc pas une chose nouvelle, et que sans le savoir beaucoup qui s'en tiennent à une lecture militariste ou une lecture proprement guerrière de l'oeuvre de CLAUSEWITZ, ne font que redécouvrir certaines de ses principes...

"Cette intention négative, trduite par un acte unique, est incontestablement moins efficace que ne serait un acte positif dirigé dans le même sens, à condition qu'il réussisse (et précisons-le, qu'il réussisse rapidement...) ; mais la différence consiste précisément en ce qu'elle réussit plus facilement que l'acte positif, et offre donc plus de garantie. Ce qu'il perd en efficacité par l'unicité, cet acte doit le récupérer au moyen du temps, c'est-à-dire grâce à la durée du combat ; ainsi, cette intention négative qui constitue le principe essentiel de la résistance pure est aussi le moyen naturel de persévérer dans la durée du combat plus longtemps que l'ennemi, c'est-à-dire de l'épuiser."

 

   C'est dans cet aspect que CLAUSEWITZ voir l'origine de la différende entre offensive et défensive, "différence qui domine tout ce qui relève de la guerre." Il ajoute : "Cependant nous ne pouvons nous engager plus avant dans cette voie ; contentons-nous d'observer que c'est cette intention négative que découlent tous les avantages et toutes les formes de combat plus sécères qui sont en sa faveur et où, par conséquent, se réalise cette corrélation philosophico-dynamique entre l'ampleur et la garantie du succès."

  "Par conséquent, si l'intention négative, c'est-à-cire la concentration de toutes les ressources en vue d'une pure résistance, confère la supériorité dans le combat, et si celle-ci est assez grande pour contrebalancer la prépondérance éventuelle de l'ennemi, alors la simple durée du combat suffisa peu à peu à amener la dépense de force de l'ennemi, jusqu'au point où son objectif politique ne sera plus un équivalent adéquat ; donc un point où il devra abandonner la lutte. Nous voyons que la méthode qui consiste à épuiser l'ennemi comprend les cas nombreux où le plus faible doit résister au plus fort."

 

  CLAUSEWITZ insiste ensuite sur l'importance première du combat, seul moyen de poursuivre la guerre, quel que soit sa diversité. Quelle que soit sa forme. Et c'est là que l'on trouve toute la subtilité de l'approche du penseur prussien. Si dans la guerre, il ne se passe rien qui ne soit dû aux forces militaires, si "l'idée de combat est nécessairement à la base de tout", tout ce qui a trait aux forces militaires appartient à l'activité guerrière. Il préfère de loin, pour y inclure tous les préparatifs et toutes les gesticulations militaires, même sans tir, le terme d'engagement à celui de combat, trop restreint encore. La création et la conservation de la force armée ne sont évidemment dans son esprit que des moyens, leur emploi étant le but, mais l'engagement désigne bien toute activité guerrière, que ce soit de façon directe ou indirecte. "Le soldat est recruté, vêtu, armé, instruit : il dort, mange, boit et marche uniquement en vue de combattre au bon moment, au bon endroit." "Par conséquent, si tous les fils de l'activité guerrière aboutissent à l'engagement, nous les saisirons tout en procédant à la préparation des engagements. Seuls ces préparatifs et leur exécution déterminent leurs effets ; jamais ces effets ne découlent des conditions immédiates qui les précèdent. Or, dans l'engagement, toute l'activité vise à la destruction de l'ennemi, ou plutôt de sa capacité de combat, car c'est en cela que se résume le concept même de l'engagement. Aussi la destruction des forces armées de l'ennemi est-elle toujours le moyen d'atteindre le but de l'engagement.

  Le penseur prussien décrit alors tout une sorte de continuum de l'engagement entre la simplement destruction des forces armées de l'ennemi et son équivalent, sans qu'il y ait réellement destruction physique des armées ennemies. "Pour maintes raisons, il est donc possible qu'un engagement n'ait pas pour but de détruire les forces ennemies, c'est-à-dire les forces qui nous font face, et que cette destruction apparaisse seulement comme un moyen. Dans tous les cas la réalisation de cette destruction n'a dailleurs plus d'importance, car l'engagement n'est plus qu'une épreuve de force. Il n'a aucune valeur en lui-même, mais seulement celle qui se mesure aux résultats, c'est-à-dire à sa décision."

Plus loin, nous pouvons lire : "En guerre on ne dispose que d'un seul moyen : l'engagement ; mais les multiples manières dont il peut s'éxécuter nous introduisent dans des voies diverses autorisées par la multiplicité de ces buts, si bien qu'il nous semble ne pas avoir avancé d'un pas. Mais il n'en est rien, car cette unicité du moyen constitue un fil que nous suivons des yeux, qui parcourt toute la trame de l'activité militaire et que, de fait, en assure la cohésion." 

  La destruction des forces ennemies apparait toujours comme le moyen supérieur et le plus efficace devant lesquels tous les autres doivent s'effacer. "Toutefois, c'est seulement s'il y a égalité présumée dans tous les autres domaines que l'on attribuera une efficacité maxima à la destruction des forces ennemies." En effet, en dernier ressort, c'est bien, loin de la seule force physique, la force morale, la volonté qui détermine la victoire ou la défaite.  Si la destruction des forces ennemis constitue toujours le moyen supérieur et l'auteur y insiste beaucoup, même si par ailleurs, comme pour tenir de la réalité de la guerre et non seulement de sa théorie, il s'oppose toujours le prix et les risques qu'elle comporte, c'est précisément pour éviter ce prix et ces risques que l'on recourt à d'autres moyens.

CLAUSEWITZ insiste ensuite sur une dissymétrie des objectifs opposés : "lorsque deux objectifs différents ne font pas partie l'un de l'autre, ils s'excluent mutuellement et la foce employée à atteindre l'un ne peut en même temps suivre l'autre. "Par conséquent, si l'un des deux belligérants est décidé à s'engager dans la voie des grandes décisions par les armes, ses chances de succès sont considérables pour peu qu'il soit certain que l'autre ne désire pas s'y engager, mais poursuit au contraire un autre objectif ; et quiconque se propose l'un de ces autres objectifs le fait raisonnablement dans l'idée que l'adversaire a tout aussi peu que lui l'intention de recourir aux grandes décisions par les armes. Toutefois, quand nous parlons des intentions et des forces dirigées dans un autre sens, il s'agit seulement des autrs objectifs positifs susceptibles d'être poursuivis par la guerre, en dehors de la destruction des forces ennemies, et nullement de la pure résistance à laquel on recourt pour épuiser la force de l'ennemi. Dans la résistance pure, l'intention positive fait défaut ; par conséquent, nos forces ne peuvent pas s'orienter vers d'autres objets, elles ne sont pas destinées qu'à faire échec aux intentions de l'ennemi."

 

    On conçoit que la définition de l'engagement de CLAUSEWITZ mène tout droit à la menace d'emploi des forces dans le même but de victoire, qu'un une sorte de guerre réelle, une guerre virtuelle peut obternir celle-ci. Par guerre virtuelle, on peut entendre cette sorte de guerre déclaratoire appuyée sur des forces militairs bien réelles. Cette guerre virtuelle, en tout cas correspond bien à une engagement militaire. Il s'agit toujours d'obtenir de l'adversaire des territoires, la destruction de ses forces militairs (démantèlement des troupes par exemple) et de la disparition de sa volonté. C'est pourquoi, il est difficile de dire que l'ère nucléaire est une ère anti-clausewitzienne : le déploiement des armes et la course aux armements constituent bien l'équivalent, en but politique, d'engagements meurtriers. Dans sa réflexion, la guerre est abordée dans tous ses aspects et il aborde véritablement, avec une grande souplesse, toutes les formes de guerre, jusqu'à celle qui se sont font uniquement sous forme de gesticulations menaçantes.

 

  Raymond ARON qui se penche sur les concepts d'attaque et de défense introduits au Livre I, qui rendent possible, en une conduite de la guerre rationnelle, la suspension des hostilités. Pourquoi les deux adversaires ont-ils intérêts en même temps à attendre? "La polarité (...) parait entrainer logiquement la continuité des opérations. Bien entendu, Clausewitz aurait pu rendre compte de la non-continuité (des opérations) par le frottement, par la faiblesse des hommes, par le manque d'information, par l'une ou l'autre des circonstances concrètes qui différencient la guerre selon sa nature et les guerres réelles. Il a cru trouver une cause, interne à la guerre abstraite, de l'arrêt des opérations, à savoir le fait que "l'activité guerrière se divise en deux formes qui (...) sont très différentes et de force inégale. La polarité existe par rapport à l'objet commun à l'une et à l'autre, à savoir la décision. Mais non en ce qui concerne l'attaque et la défense elles-mêmes." Ces deux phrases, pour le commantateur français, "nous livrent deux des thèmes essentiels : réciprocité d'action entre attaque et défense (si l'un attaque, l'autre se défend) ; d'autre part la dissymétrie (ou non-polarité) entre ces deux formes en raison de la force supérieur'e de la défense." Ce thème se retrouve ailleurs dans De la guerre, comme un fil conducteur explicatif de nombreux aspects de la guerre, notamment dans les deux Livres VI et VII. c'est dans le Livre VI qu'est étayée la thèse de la force supérieure de la défense, établie à la fois dans l'abstrait et par référence à l'expérience historique. Le défenseur bénéficie du double avantage de commencer la guerre - en obligeant l'attaquant à établir son plan d'attaque en fonction des préparatifs antérieurs de son ennemi - et d'abattre ses cartes en dernier, dans la décision ou non d'arrêter de se battre.

Dans le chapitre 7 de De la guerre, CLAUSEWITZ donne deux arguments, de caractère général, qui présentent à ses yeux, le caractère d'évidence :

- il est plus facile de conserver que de prendre ;

- l'histoire montre que le parti le plus faible choisit presque toujours la défensive.

  En fait, CLAUSEWITZ ne se limite à démontrer ce caractère général, il montre que dans la défense et dans l'attaque existe des niveaux secondaires de défense (dans l'attaque) et d'attaque (dans la défense), passant facilement du niveau tactique au niveau stratégique et vice-versa. Surtout, il développe amplement les formes de résistance, qui dont de la défense  un objet privilégié d'analyse, alors que toujours dans son esprit, à condition qu'elle soit rapide, l'attaque conserve son attrait premier, car elle seule permet la destruction des forces de l'ennemi, sans équivoques, ouvrant la voie à la victoire qui ne dépend, encore une fois, pas seulement des réalisations militaires. La stratégie défensive a manifestement sa préférence.

 

     Sandrine PICAUD-MONNERAT, dans un débat sur l'actualité de la pensée de CLAUSEWITZ, analyse ses réflexions sur la petite guerre, au moment où précisément, après la guerre froide, se multiplient les conflits armés "de moyenne ou faible intensité". 

"Ce qu'il est essentiel de retenir selon Clausewitz, c'est que la défensive ne signifie pas la passivité. Se contenter toujours d'une défense passive impliquerait qu'un seul des adversaires donne les coups, tandis que l'autre ne fait que parer : "ce serait une manière de faire la guerre, où seul l'un des deux ferait la guerre". Nous n'avions pas vu en France, dans les traités sur la petite guerre du XVIIIe siècle, une telle profondeur d'analyse, alors même que la nécessité d'une activité perpétuelle des troupes vouées à ce registre d'action avait été perçue par leurs auteurs. Il faut privilégier, du Clausewitzn une "défensive active" ou "défense offensive". 

La défensive, au sens général, comprenant la défensive passive comme la défense active, consisterait à combattre l'ennemi lorsqu'il est entré dans notr théâtre d'opérations, ou au contact de notre position. Soit on laisse l'ennemi approcher contr soi ; soit on recule en laissant l'ennemi avancer jusqu'à un territoire que l'on connait et qui nous donne l'avantage dans le combat. Certes, la défense passive arrive plus souvent à la petite guerre qu'à la grande : dans les cas où l'on doit gagner du temps en défendant un poste seulement pour une durée limitée. D'un autre côté, comme on ne parle de petite guerre que lorsque le retranchement est passager, construit à la hâte, donc facilement attaquable, et qu'il n'est pas souvent de terrain suffisamment petit pour flanqueer de façon naturelle un détachement de l'ordre de 500 hommes, l'on est souvent obligé à la petite guerre de meneer une défense active. Au rste, l'objectif principal des avant-postes et de l'avant-garde dans son ensemble (observer l'ennemi et l'arrêter dans sa progression) exige du commandant des avant-postes beaucoup d'efforts, beaucoup d'attention, et enfin une bien plus grande activité que dans l'armée elle-même. L'attitude proactive est une constante de la pensée de Clausewitz, mise en évidence par Raymond Aron : "Il ne fut pas un doctrinaire de l'offensive - pas plus que de la défensive - il prêcha toujours l'action, l'énergie, l'effort, quelle que soit la forme choisie"." 

L'actualité de CLAUSEWITZ reste grande, selon l'agrégée et docteur en histoire, autour de La petite guerre au XVIIIe siècle (ISC/ECONOMICA, 2008) car les conflits asymétriques constituent de nos jours le défin principal des Etats occidentaux. "La guerilla utilise la tactique de la petite guerre, et le terrorisme est souvent vu comme une modalité contemporaine de la guerilla. L'effet de surprise, socle sur lequel s'appuient les opérations de petite guerre (guerre du faible au fort), mlénage une marge d'incertitude que Clausewitz a fort bien vue (...)."`

 

     La supériorité structurelle de la défense en matière de stratégie nucléaire est affirmée par le général GALLOIS. Pour lui, la défense devient dans ces conditions structurellement supérieure à l'attaque car l'attaquant doit, pour se prémunir contre de possibles représailles, détruire la totalité de points peu étendus et difficiles à localiser avec précision, tandis qu'il suffit au défenseur de s'en prendre à ds villes, objectifs étendus et faciles à localiser. Raymond ARON, de son côté, condamne cette thèse de la supériorité absolue de la défense sur l'attaque, tout en reconnaissant "le caractère plausible, psychologiquement probable, mais non démontré." En fait, au delà de la confrontation d'idées GALLOIS/ARON des années 1960, l'évolution technologique et des stratégies nucléaires elles-mêmes, tendent à accroire deux adéquations des concepts clausewitziens à l'usage stratégique des armes nucléaires:

- la mutation du risque

- la virtualité de l'engegement. (Christian MALIS, chercheur au Centre de recherche des Ecoles militaires de Saint-Cyr Coëtquidam et à l'Institut de stratégie comparée de Paris, autour de Raymond Aron et le débat stratégique français (ISC/Economica, 2005)

Dans la stratégie nucléaire, l'engagement reste toujours virtuel, avec des effets concrets sur les rapports de force politique. Encore de nos jours, l'étalon de la crédibilité nucléaire reste la référence pour définir les grandes, moyennes et faibles puissances dans le monde.

 

Christian MALIS, Sandrine PICAUS-MONNERAT, contributions dans De la Guerre? Clausewitz et la pensée stratégique contemporaine, Economica/ISC/Ecole Militaire, 2008. Raymond ARON, Penser la guerre, Clausewitz, tome 1, L'âge européen, Gallimard, 1976. Carl Von CLAUSEWITZ, De la guerre, Editions de Minuit, 1955.

 

STRATEGUS

Partager cet article
Repost0
12 mars 2014 3 12 /03 /mars /2014 17:08

        Alors que limiter une guerre à l'utilisation d'armes conventionnelles, même en la présence d'armements de destruction massive, comme des gaz toxiques (pendant la seconde guerre mondiale) ou même des armes nucléaires (comme en Corée) se révèle du domaine du possible, contenir une guerre nucléaire apparait aux stratégistes ou aux stratèges du Pentagone une tâche bien plus risquée. C'est par ces points de l'histoire que Thérèse DELPECH commence l'évocation du concept de guerre nucléaire limitée.

L'idée, notamment défendue de manière constante par Henri KISSINGER qu'une guerre entre les adversaires principaux ne peut déboucher que sur une guerre totale provient directement de l'expérience de la Seconde Guerre Mondiale.

Aussi, du côté américain, même Herman KAHN (On Escalation) estime que la guerre limitée n'est pas une alternative à la guerre totale. On risque de perdre le contrôle d'une guerre limitée, vue l'ampleur des destructions sur des villes ou sur des complexes industriels précis, et d'en arriver progressivement à une guerre totale.

Du côté soviétique, Nikita KHROUCHTCHEV suggre que les guerres nucléaires limitées pourraient dégénérer. "Les Soviétiques, écrit-elle, avaient tendance à croire que, si une guerre nucléaire limitée tournait à l'avantage de l'Occident, ce serait forcément mauvais pour Moscou, et qu'une guerre totale conviendrait mieux à un système centralisé. Peut-être les Soviétiques n'avaient-ils pas acquis la maitrise des tactique d'une guerre nucléaire limitée. C'est pourquoi ils ont tenu à se focaliser sur leurs forces de rétorsion et redoutaient tant ce qu'ils pensaient avoir compris de la méthode américaine pour l'emploi des armes nucléaires. De fait, la littérature soviétique ne traitait la plupart du temps que de guerre totale." Avec, dans les manuels publics, l'emploi conjoints d'armes conventionnelles et d'armes nucléaires. "Henry Kissinger pensait que cette réticence à envisager une guerre nucléaire limitée était une forme de guerre psychologique,et que la diplomatie pourrait servir de substitut au manque d'imagination de l'état-major soviétique. L'idée qu'on puisse raisonnablement essayer d'éduquer les Soviétiques semble naïve si tant est que ce soit ce qu'Henry Kissinger a voulu dire". Il faut lire les Mémoires de Kissinger pour se faire une idée de ce raisonnement très présent dans la mentalité du responsable américaine des affaires étrangères, en exercice ou pas d'ailleurs. 

    "On pourrait faire valoir que les guerres s'avèreraient moins désastreuses grâce aux armes atomiques, parce que les dirigeants en deviendraient plus prudents. Or cette proposition n'a jamais été vérifiée. Résultat, la sagesse conseillait aux puissance nucléaires déviter toute forme de guerre, même conventionnelle, entre eux comme le soutenait dans son livre Michael Quinlan (Thinking About Nuclear Weapons, Oxford University Press, NewYork, 2009). Il est certes séduisant d'envisager des guerres limitées sans escalade, mais l'assurance qu'elles resteront ainsi est tout aussi limitée. cela pourrait s'avérer particulièrement utile dans le cas de pays, qui sont, comme la Chine, intellectuellement familiarisée avec l'idée que toute escalade dynamique est susceptible d'être contrôlée."

 

   Il s'agit pour mieux cerner le concept, sans doute de préciser  ce qu'on entend par limitation d'une guerre nucléaire.

Dans les années 1980, lors du développement sur le papier et sur le terrain d'armes nucléaires tactiques ou même continentales, le thème d'une guerre nucléaire limitée au continent européen, est soulevé à la fois par les partisans du déploiement à l'Ouest de missiles américains, devant dissuader les Soviétiques de faire usage de manière continentale de missiles correspondant à l'Est, et par les opposants à l'implantation de ces mêmes missiles européens. Il s'agit là d'une problématique de guerre nucléaire limitée à l'Europe, le parapluie nucléaire de l'OTAN n'étant pas aux yeux de tous crédible. Si cette guerre est limitée à l'Europe, de nombreux stratégistes favorables à l'installation d'armements nucléaires tactiques en quantité dans les unités opérationnelles des armées, pouvaient espérer que l'usage même de ces armes resteraient limités. La guerre nucléaire resterait alors limitée à la fois dans l'espace et dans les moyens employés...

 

   Dans son étude sur la guerre limitée, Philippe MASSON indique que "d'une certaine manière, à l'ombre de la guerre froide, le nucléaire ouvre une nouvelle forme de débat sur la guerre totale et la guerre limitée. la première conception l'emporte virtuellement avec les représailles massives sur les centres de peuplement à une époque où les Etats-Unis ont le monopole de l'arme nucléaire. La seconde finit par l'imposer avec la doctrine de la riposte graduée préconisée par McNamara à partir des années 1960, une fois le monopole américain battu en brèche par les Soviétiques." Effectivement, la doctrine de riposte graduée est une autre manière de discuter des différents échelons d'une guerre limitée, sauf qu'à chaque échelon est brandie la menace de passer à un pallier de destruction supérieur, avec la menace planante d'une guerre totale au bout. Il n'est pas certain que même avec cette doctrine, les autorités politiques et militaires des Etats-Unis ait réellement pensé à la possibilité d'une guerre nucléaire limitée, vu le temps de plus en plus court pour les missiles d'atteindre leur cible. 

  Toutefois, la sophistication croissance des armes nucléaires (variation de leur puissance, de leur portée, de leur maniabilié), cette poussée technologique qui mêle informatique, distribution différentielle de puissance et capacité de superviser un champ de bataille unifié à l'échelle de la planète ou d'une région, rend possible dans les années 1980 l'hypothèse d'une guerre limitée à l'europe. Les révisions au sein de l'OTAN des doctrines d'emploi en faveur des armes nucléaires capables de frapper le dispositif arrière du Pacte de Varsovie tend à faire monter vers le haut le "seuil nucléaire". Walter SCHÜTZE, examinait en 1983, les facteurs alors nouveaux qui faisaient ressurgir les craintes des gouvernements et les peurs des populations. 

"Le premier facteur c'est que le Président américain a lui-même, en été 1981, et sans doute sans se rendre compte des conséquences psychologiques, estimé que l'emploi des armes nucléaires tactiques (en Europe) ne déclencherait pas nécessairement l'échange de coups stratégiques entre les deux superpuissances. Il n'en fallait pas plus pour raviver les craintes des européens sur le fameux "découplage", c'est-à-dire sur la possibilité d'une guerre atomique qui resterait limitée au "théâtre européen", sans pour autant mener à la destruction des "sanctuaires" des Etats-Unis et de l'Union Soviétique. 

Le deuxième facteur est que de telles suspicions ont trouvé une confirmation dans les documents officiels de l'administration, tels que le rapport (...) de M Weinberger sur la "Military posture" pour l'année 1983 et le "guide" pour la politique de défense des Etats-Unis élaboré par le Pentagone en mai 1982. Ce texte de 126 pages devait rester secret, mais ses grandes lignes ont été divulguées par la presse américaine. Il en résulte que M Weinberger et les responsables militaires des Etats-unis considèrent comme nécessaire de pouvoir disposer des moyens pour mener, au cas où la dissuasion viendrait à échouer, une guerre avec des moyens nucléaires et ceci pour une période assez longue, avec l'intetion de l'emporter sur l'adversaire." Une des conclusions de ces dispositions serait d'implanter sur le sol européen des armes conventionnelles en plus grand nombre, ainsi que des armes nucléaires de portée intermédiaire, intentions qui ont déclenché la grande bataille diplomatico-politique en europe, connue sous le nom de "bataille des euro-missiles".

Rick COOLSART explique en 1984 cette nouvelle doctrine des Etat-Unis et de l'OTAN, l'Airland Battle et la FOFA, qui ne sera pas véritablement mis en application, suite aux événements que nous savons dans le bloc de l'Est. "Les théories développées actuellement, écrivait-il, se basent sur le principe qu'un conflit nucléaire peut être limité. Prenant en compte la plus grande précision des armes stratégiques, certains pensent qu'il est possible de mener une guerre nucléaire de manière sélective : ils vont, par exemple, sélectionner et détruire quelques bases de missiles ennemies, en supposant que la cible sera touchée avec certitude et que les défâts collatérauts seront néglogeables. Une telle frappe "chirurgicale" devrait être exécutée très rapidement, avant que l'ennemi n'ait la possibilité d'utiliser ses propres missiles. En terminologie stratégique, cette capacité de détruire des cibles renforcées en un temps réduit est appelée "time urgent (ou prompt) hard target capability". 

 

     Cet "épisode" montre bien que la tentation existe longtemps (et sans doute va exister pour les petites puissances nucléaires) d'imaginer une guerre nucléaire limitée, soit dans le temps, soit dans l'espace (le plus souvent sans doute). 

 

Rick COOLSART, Airland et FOFA : les nouvelles doctrines des Etats-unis et de l'OTAN, dans Dossier "notes et documents" du GRIP (Groupe de Recherche et d'Information sur la Paix), n°77-78, novembre 1984. Walter SCHÜTZE, Vers le recours à l'arme nucléaire : quels champs de bataille en Europe centrale?, dans Cahiers d'etudes Stratégiques (CIRPES) n°1, La nouvelle doctrine américaine et la sécurité de l'Europe, 1983. Philippe MASSON, Guerre limitée, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013.

 

STRATEGUS

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens