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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 12:32

   La République de PLATON (427-347 av JC), philosophe grec à la renommée (déjà à son époque) internationale, est l'auteur de nombreux ouvrages, dont seulement une partie est parvenue jusqu'à nous et rien ne dit que ce soit la partie la plus intéressante (pour nous et pour ses contemporains). Toutefois, l'ensemble de ses écrits ayant fait, dans l'Antiquité et plus tard, l'objet de copies en grand nombre, la plupart des auteurs considèrent que l'essentiel de sa philosophie nous est parvenue. En tout cas, c'est à partir d'elle que s'élaborent de nombreuses doctrines métaphysiques, morales, pédagogiques, esthétiques, religieuses et politiques. Le corpus de connaissance de PLATON, loin de se confondre avec celui légué par ARISTOTE, constitée avec celui de ce dernier, la base intellectuelle de référence de pratiquement toute la pensée occidentale jusqu'à nos jours, soit que ses thèmes de prédilection soient toujours les nôtres, soit encore que les logiques qu'ils ont mis à jour constituent encore de précieux guides. Cela tient sans doute à la forme de leur enseignement, à la fois oral et écrit, dans leur volonté d'éducation clairement affirmée, et au fait que leur réflexion ne soit pas toujours un point d'arrivée mais aussi le produit d'une accumulation de connaissances bien antérieures à leur existence. Ils mettent d'ailleurs souvent, mais surtout PLATON, en avant les pensées de leurs prédécesseurs, même s'ils les déforment sans doute parfois.

   La République de PLATON fait partie d'un ensemble d'oeuvres de cet auteur qui comprend également d'autres monuments littéraires, dont pour s'en tenir au domaine de la philosophie politique, tels que Les Lois et La Politique, et on peut difficilement, surtout en regard de la forme par laquelle ils sont parvenus jusqu'à nous, se livrer à l'analyse de La République sans tenir compte des autres écrits. Partie prenante de la politique athénienne de son temps, fondateurs de l'Académie, communauté amicale, centre d'enseignement et de recherche, institut de hautes études théoriques et pépinière pour futurs intellectuels engagés, PLATON écrit sur la politique, et notamment sur les institutions politiques, sans détachement (même s'il s'efforce de toujours garder une certaine honnêteté voulant approcher le non mensonge dans la présentation des opinions) avec une intention forte, celle de faire pénétrer tout homme politique de la philosophie. Même si, concrètement, notamment dans les affaires de Sicile vers la fin de sa vie, les résultats de son action furent désastreux.

    Il faut noter, pour ceux qui ne le savent pas, que le regroupement des textes en Les Lois, La République etc, est une "oeuvre" relativement récent, et résulte notamment d'un grand travail assidu au tournant du XXe siècle... En effet, l'oeuvre de PLATON est dans son intégralité, révéle à l'europe occidentale par la traduction latine qu'en donne Marsile FICIN en 1483-1484). La première édition moderne du texte grec date de 1534 et Henri ESTIENNE lors de son exil à Genève fait paraitre l'édition de référence actuelle en 1578. Le texte, cette édition complète des Oeuvres de PLATON, comprend alors trois tomes affectés d'une pagination continue. C'est par la suite, l'habitude prise de tronçonner ce (très) long texte, en plus présenté sur deux colonnes en grec et en latin, en République, Politique, Lois donnent les présentations contemporaines... 

On peut dire également que la transmission du texte fait de celui-ci le plus clair de toute l'Antiquité...

 

    La République se compose de 5 grandes parties (il s'agit bien entendu d'une présentation moderne) : 

- Ouverture de La République (Livre I) : 1 - Les conceptions traditionnelles de la justice ; 2 - La poésie et la justice ; 3 - La thèse sophistique : Thrasimaque (Entretien sur la définition "la justice est l'intérêt du plus fort" .

- Vers une définition de la justice (À partir du Livre II) : 4 - Méthode psychopolitique et poléogonie ; 5 - Mythologie, musique et gymnastique : l'éducation des gardiens dans la cité juste ; 6 (Livre III) - Les qualités des gardiens ; 7 - (Livre III et IV) Les mandats des gardiens ; 8 (Livre IV) - Règles diverses de la cité juste ; 9 - Dialectique de la justice.

- Les conditions de la réalisation de la cité juste (A partir du Livre V) : 10 - La communauté des femmes ; 11 - La communauté des gardiens ; 12 - (Livre V et VI) Le naturel philosophe ; 13 -  (Livre VI et VII) L'éducation des rois philosophes : sciences et dialectique.

- Les formes de l'injustice dans la cité et dans l'âme individuelle (A partir du Livre VIII) : 14 - (Livre VIII et IX) Généalogie des systèmes politiques ; 15 (Livre IX) - La thèse socratique : seul le juste est heureux ; 16 (Livre X) - Bannissement de la poésie.

- Conclusion de La République : 17 (Livre X) - Eschatologie et mythe de la rétribution.

 

    Pour Georges LEROUX, qui effectue ce découpage, "on peut juger que la cité idéale représente une fantaisie dépourvue d'intérêt et une réponse inadéquate aux aléas de la démocratie. On peut aussi juger que la métaphysique des formes intelligibles et le privilège accordé à la philosophie constituent des thèses exorbitantes, qu'il ne vaut plus la peine de discuter. Si on ne cesse de revenir à La République, si tout le canon occidental la considère comme un chef-d'oeuvre, c'est que sa valeur réside dans la force et la complexité de la recherche qui met en branle le dialogue : l'essence de la justice. (...) Le contexte historique constitue l'arrière-plan essentiel de La République, dans la mesure où le dialogue est non seulement une réflexion sur la justice de l'âme individuelle et le bonheur qui lui est associé, mais aussi sur la justice de la cité et la possibilité d'une réponse philosophique aux tourments de la stasis, de la discorde politique" PLATON tente, à partir de son expérience et probablement de sources maintenant perdues, une recherche générale sur la nature de la justice en dépassant le seul cadre d'Athènes, même si il évoque son histoire, en termes parfois très voilés (pour nous en tout cas...). Il veut tenir les deux facetttes essentielles pour une réflexion sur la justice, l'individuel (l'âme) et le collectif (la cité). PLATON diffuse son enseignement dans un contexte de guerre presque continuelle (de 490 à 338, Athènes fut en guerre une année sur trois). Pour Georges LEROUX, "La République est l'enxemple le plus clair d'une oeuvre remplie à la fois de l'horreur de la guerre et du désir de la mener de manière victorieuse." Si la fortune de La République traverse les siècles c'est parce que "le platonisme a définitivement lié la théorie politique à la recherche des fondements de l'ordre politique, créant par là un langage et une problématique politique de type métaphysique. L'Etat moderne n'est pas la cité, le droit moderne a peu en commun avec la loi grecque et cependant les formulations modernes de ces questions de fondement sont coulées dans le moule même qu'avait forge Platon."

 

  La voûte majeure de La République, selon Jacques BRUNSCHWIG, "qui s'étend du "prélude" que constitue le livre I jusqu'au mythe du jugement des âmes qui termine le livre X, n'a pas de signification politique ; elle concerne un problème de morale individuelle. Qu'est-ce que c'est, pour un homme que d'être juste? La justice est-elle un bien, et quelle sorte de bien? Faut-il être juste, et pourquoi? Telles sont les questions que lance le "prélude", qui ressemble à beaucoup d'égards aux "dialogues sociratiques" antérieurement composés par Platon. Même démarrage à partir d'une conversation familière (ici entre socrate et le riche vieillard Céphale, elle tourne tout naturellement sur la valeur de la vieillesse et de la richesse). Même passage à la question de savoir quelle est la nature d'une vertu morale particulière (ici la justice, dont Socrate feint de croire que Céphale a prétendu la définir). Même entreprise de réfutation dialectique de diverses opinions courantes (conventionnelle et traditionnelles comme celles de Céphale et de Polémarque, ou au contraire choquantes et provocatrices comme celle de Thrasymaque). Même conclusion "aporétique" aveu d'échec que Socrate attribue à une erreur classique de méthode (on s'est top vite interrogé sur la valeur de la justice, sur ses avantages ou inconvénients comparés à ceux de l'injustice, sans se demander quelle est sa nature). Les interlocuteurs divergent profondément dans l'appréciation qu'ils portent sur la justice : Céphale et Polémarque ratifient l'approbation sociale qu'elle recueille ; Thrasymarque la rejette avec violence, et veut montrer que la justice n'est qu'une contrainte mystifiée, exercée par les détenteurs du pouvoir, dans leur propre intérêt, sur leurs sujets, contre leur propre intérêt. En dépit de la dimansion politique qu'il introduit ainsi dans la discussion, la notion de justice, au cours de ces premières approches, reste celle d'une disposition de l'individu à se comporter d'une certaine manière (qu'on la juge louable ou stupide) dans ses rapports avec les autres."

Plus sans doute que le contenu même de la discussion, qui ne varie guère d'ailleurs siècle après siècle, qu'il soit emprunté directement des sources "Platon", c'est sa forme même, celle du dialogue contradictoire, qui amène la tonalité en fin de compte "démocratique" de l'oeuvre. Il n'y a pas ici l'aspect péremptoire et légèrement menaçant de nombreux autres textes de l'Antiquité, à la limite du droit et de la rhétorique politique. Il s'agit bien d'une discussion pratiquemenrt entre égaux, égaux parce que philosophes, philosophes parce que égaux.... Comme le fait remarquer le même auteur, "on a dit souvent que La République présente une "cité idéale", parfaite et parfaitement juste", ce qui est vrai d'une certaine manière lorsque lit les prescriptions à suivre pour y parvenir, mais "les choses sont un peu plus compliquées. Dans ce long détour, écrit-il,  par les "gros caractères", il est bien question, fondamentalement, de chercher ce qu'est la justice dans la cité ; mais deux précisions s'imposent. D'une part, cette recherche se décompose en deux moments ; d'abord, on va "considéreer en théorie la genèse d'une cité", en pren ant en compte les hommes tels qu'ils sont, avec leurs besoins et leurs désirs ; on verra alors, mais très postérieurement quand, où et comment la justice s'y forme et y réside. D'autre part, l'étude de le cité juste appelle, comme son complément nécessaire, celle des diverses formes de cités injustes. Disons donc, en termes anachroniques, que l'auteur d'une utopie (le terme, parfois discuté, parait légitimé par (certains) passages.), mais aussi d'une sociologie de la formation et dudeveloppement des entités politiques, et un théoricien de la pathologie des constitutions politiques."

Dans cette pathologie, la question du luxe, en fin de compte de la richesse, semble centrale, évoquée par plusieurs protagonistes de la discussion et à plusieurs reprises dans La République. La possibilité de la formation d'une cité juste est directement reliée à la place de la philosophie dans la culture des dirigeants, jusqu'à ce que le souverain idéal soit conçu comme un roi-philosophe. Et cette place ne peut être assurée que par l'application d'un long programme pédagogique en direction du plus grand nombre de citoyens possibles, la cité achevée devant comporter trois classes, producteurs économiques, auxiliaires armés, gouvernants-gardiens. PLATON est en fin de compte indifférent à la forme monarchique ou aristocratique du régime, du moment que celui-ci assure la formation des guerriers, des producteurs et des gardiens. 

Cette division n'est-elle pas grosse de conflits? reprend Jacques BRUNSWIG en suivant la logique du texte. "On y veiller de diverses manières. D'une part, on diffusera dans la cité "de beaux mensonges" : tous les citoyens sont des frères, fils de la même terre ; leur statut social est déterminé par le "métal" dont est faite leur âme, normalement identique à celui de leurs parents, mais exceptionnellement différent de lui (ce qui légitime à la fois la stabilité des classes et la mobilité éventuelle des individus, sous le contrôle des gouvernants-éducateurs). D'autres part, on imposera aux gardiens et à leurs auxiliaires un mode de vie communautaire, sans propriété ni vie privée, qui les délivrera de tout intérêt, individuel ou de classe, distinct de l'intérêt de la cité, et qui les empêchera d'exploiter ceux qui les nourrissent, qu'ils protègent et qu'ils gouvernent. L'unité de la cité, loin d'être menacée par sa division en classes, est assurée par cette division même ; s'appuyant (dans les cas où cela convient) sur l'idée que tel attribut appartient à la cité quand il appartient à chacun de ses membres, Platon pense que "si chacun, occupé à l'unique emploi qui lui est propre, reste un au lieu de se diviser en plusieurs", par là la cité tout entière reste une aussi, au lieu de devenir multiple". Et c'est en cela même que la cité parfaitement bonne se découvrira comme juste : alors que, de toutes ses vertus, les unes tiennent à celle de l'une de ces classes (elle est sage parce que ses gouvernants le sont, courageuse parce que ses guerriers le sont), et d'autres au contenu des rapports entre ces classes (elle est tempérance parce que les meilleurs y gouvernent les moins bons, avec l'assentiment des uns et des autres), sa justice tient à la seule existence de ces classes et à la séparation de leurs fonctions : que chacune fasse respectivement son office avec la perfection qui lui est propre, sans se mêler de celui des autres, c'est en cela que la cité sera juste. Platon effleure à peine la question de savoir si chacune reçoit à juste proportion de ce qu'elle donne ; l'essentiel n'est pas dans l'équilibre des échanges de biens et des services entre les diverses classes, mais dans la production par chacune, sans interfèrence avec les autres, des biens et services du type spécifique qui est de sa compétence."

Si des développements importants sont accordés dans le texte à la classe des guerriers et à la classe de gardiens (jusqu'à provoquer des interrogations profondes sur la condition des gardiens, lorsque dans sa description, les interlocuteurs de Socrate veulent en savoir plus sur la possession des femmes, le mariage, la procréation des enfants...), il faut bien se rendre compte que la classe des producteurs constitue bien un point aveugle de La République. Se centrant sur les dangers de la corruption politique dont il faut absolument sortir pour parvenir à cette cité idéale, PLATON parle très des conditions économiques qui la rendent possible. A un point tel que la caractérisation des quatre constitutions possibles, la timocratie (dominée par l'amour des honneurs et la préséance laissée à la partie "irascible" de l'âme), l'oligarchie (gouvernement des riches, où le désir de l'argent l'emporte sur tout autre), la démocratie (où la liberté se confond avec la licence et où toutes les concupiscences s'abattent anarchiquement) et la tyrannie (le tyran étant l'antithèse du roi-philosophe) s'effectuent sur les tendances individuelles des gardiens (et accessoirement des guerriers) et que l'évolution de la classe des producteurs est parfaitement indifférente. 

 

    Luc BRISSON et Jean-François PRADEAU indiquent que dans l'ensemble de l'oeuvre de PLATON, la Cité est l'objection de préoccupation majeure de sa philosophie. "Si la conception platonicienne de la cité subit un certain nombre de changements dans les dialogues, la question politique à laquelle ces approches successives cherchent à répondre reste toujours identique : comme unifier une multiplicité? Le multiple en question est celui des éléments qui composent la cité et des fonctions et forces diverses qui s'y rencontrent. Il ne s'agit toutefois pas seulement d'une multiplicité d'hommes ; en effet - c'est l'un des traits caractéristiques de la pensée politique platonicienne - la cité est aussi bien composée d'hommes, que de ressources naturelles, de biens et d'objets techniques. Dans les limites d'un territoire, ce sont des éléments hétérogènes qu'il convient donc de rassembler, de manière à produire une vie commune. A cet objet complexe qu'est la cité correspond une activité particulière de production et de soin, la politique. La technique politique doit réaliser l'unité de la cité, en lui donnant une "constitution" (politeria, qu'on peut encore rendre par "régime" politique). Les recherches sur les différents types de constitutions politiques (...) sont un genre d'écrits bien défini et représente en Grèce, aux Ve et IVe siècles. C'est à ce genre que Platon rattache ses deux grands traités politiques, La Républiques et Les Lois. Mais il en modifie considérablement l'orientation et le statut, en s'intéressant non plus seulement à la répartition souhaitable des pouvoirs dans la cité, mais aux conditions d'existence même d'une cité une et vertueuse, en subordonnant la question de la répartition des groupes sociaux à l'intérêt de la cité dans son ensemble. Une telle recherche suppose un savoir adéquat de ce qu'est la nature de la cité et de ce qui lui convient, exactement comme si l'on devait rechercher les conditions de l'excellence d'un individu, celles qui lui permettent d'avoir une vie heureuse (d'où la comparaison entre l'ême individuelle et la cité, qui occupent les livres II à IV de La République).

Qu'est-ce alors qu'une cité? C'est l'unité d'une multiplicité de natures, de puissances et de fonctions disinctes vivant une vie commune. Pour la favoriser, il convient de disposer ensemble ces fonctions, en empêchant qu'elles se confondent (...) et qu'elles se contrarient (...). Cela suppose une technique politique, qui est une technique d'un genre particulier, dans la mesure où elle n'a pas pour tâche de produire ou de soigner un objet spécifique, mais plutôt de permettre l'unité de tous les objets.

Dans La Politique, Platon conçoit la cité comme un ouvrage technique, dont le paradigme est un tissu. De même qu'on doit entrecroiser la chaine et la trame pour fabriquer un tissu, de même on doit entrecroiser dans la cité des citoyens aux tempéramements différents. La cité sera ainsi le résultat, via les deux moyens privilégiés que sont la législation et la production d'opinions communes, de l'appariement de caractères différents et de corps hétérogènes. C'est ce qui confère à la science politique le statutu d'une science des corps et de leurs mouvements : gouverner, c'est distribuer citoyens et objets sur un territoire limité, afin que chacun d'entre eux accomplisse les mouvements et les fonctions qui conviennent à sa nature. De la sorte, le partage des fonctions doit être accompagné d'une certaine répartition de l'habitat et des lieux fonctionnels sur un plan urbain précis.

C'est ce que s'attachent à montrer les derniers textes politiques platoniciens (Le Criteas et surtout Les Lois), qui décrivent les cités fictives, en montrant comment la conception de leur espace territorial ou urbain doit être conçu de manière à rendre possible la mobilité et la rencontre des citoyens, de manière à faire de la cité un véritable vivant : un corps équilibré et une âme, dont l'intellect est un gouvernement savant (...). La politique devient ainsi une activité 'démiurgique" que Platon conçoit de façon semblable à la fabrication démiurgique du monde. A cette réserve décisive près que, là où la fabrication du monde rste une fiction, celle de la mise en ordre de la cité est au contraire une réalité à l'urgence de laquelle Platon ne cesse d'appeler.

Si la réflexion politique a une telle importance dans la philosophie platonienne, c'est bien parce que la cité s'y trouve définie à la fois comme la condition et l'objet de la philosophie qui, si elle est bien le désir d'une intelligence de la totalité du réel, ne peut s'exercer qu'à travers une communauté de citoyens, de savoirs et d'oeuvres. La philosophie est une pensée de la cité."

 

     Après les commentaires du néo-platonicien PROCLUS (412-485) (car aucune autre ne nous a été transmis auparavant), les philosophes de l'Ecole ont coutume de commenter la République de manière détaillée. ORIGÈNE, LONGIN, JAMBLIQUE, PROPHYRE et plusieurs autres sont cités comme ayant tenu des interprétations divergentes sur plusieurs points, et en particulier sur le rapport entre la doctrine de la constitution politique, comme universel, et la philosophie de la nature (voir DH DÖRNE et M BALTES, 1993). 

La coexistence de La République et des Lois dans l'héritage laissé par PLATON à la postérité a sans doute fortement contribué à repousser le premier des deux ouvrages vers le pôle de l'utopie au sens contemporain du mot. CICÉRON estimait la cité de La République comme plus désirable que réalisable. Aussi La République a plus marqué la pensée politique que l'action politique, les échecs de PLATON vers la fin de sa vie n'y étant sans doute pas pour rien. S'il s'agit dans la pratique de créer une cité platonicienne, il est d'abord nécessaire de s'exiler pour fonder une colonie s'inspirant de ses principes, tant la distance est énorme entre la nature de philosophie politique dans l'empire romain par exemple et celle de PLATON, même si PLOTIN lui-même est fortement séduit par sa pensée. Il en est d'ailleurs de même au long des siècles... Ce statut d'utopie a fortement contribué à la survie du texte au milieu de tant d'autodafés, qui visaient de multiples écrits à influence directement visible.

C'est finalement surtout vers l'époque moderne (à partir de NIETZSCHE par exemple) que La République est prise au sérieux, autant d'ailleurs que comme référence à une sorte de société égalitaire qu'à une forme de totalitarisme.  

Jacques BRUNSHWIG estime que la nouvelle fortune du texte provient de l'émergence de régimes politiques entièrement nouveau, auxquels ont tente de rapprocher une expérience historique tangible. L'auteur pose la question de savoir si PLATON était totalitaire : "Si l'on admet que le totalitarisme, sous ses différentes formes, vise à supprimer les conflits internes d'une société au lieu de négocier leur solution, il n'est pas surprenant que l'on ait pu relever de multiples coïncidences, superficielles ou profondes, entre d'une part les structures et les actes d'un tel régime, et d'autre part la descritption platonicienne d'une cité qui ignire les conflits et qui a pour fonction expresse d'en prévenir l'apparition ; la panoplie des mesures disponibles n'est, après tout, par illimitée. Concentration du pouvoir,  soit entre les mains d'une élite supposée détenir la science des lois de l'histoire, soit entre celles d'un dirigeant censé disposer d'une intuition infaillible, subordination absolue de l'individu à l'Etat, suppression de la barrière entre vie privée et vie publique, racisme et eugénisme, dirigisme éducatif, endoctrinement et militarisation de la jeunesse, censure et asservissement de la production intellectuelle et artistique, répression de l'innovation et de la critique, recours à la violence policière contre les opposants et les réfractaires, tendances à l'autarcie et à la suppression des contacts, de quelque nature qu'ils soient, avec l'étranger : voilà quelques-uns des traits communs que, parfois pour s'en réjouir et plus souvent pour s'en indigner, l'on a cru pouvoir repérer entre La République platonicienne et les Etats totalitaires modernes". Notre auteur indique qu'à part quelques propagandistes (lesquels?) sans grande importance, "on peut constater que Platon n'est généralement mis en cause que par les adversairs des régimes auxquels sa politique est suspecte de ressembler ; cela est vrai des critiques marxistes qui le classent comme un idéologue réactionnaire, comme des critiques libéraux qui voient en lui l'un des ennemis les plus influents de la "société ouverte" (K POPPER, La société ouverte et ses ennemis I L'ascendant de PLATON, Seuil, 1979)." Le débat, constate-il, n'est pas près d'être tranché entre une vraie comparaison el l'anachronisme patent de cette comparaison, les conditions (et même les mentalités) de l'Antiquité n'ayant que peu à voir avec les nôtres...

En fin de compte, il semble bien qu'elle soit rendue difficile par le simple fait que PLATON ne nous laisse même pas entrevoir la réalité économique de son époque (existe-t-il des esclaves à Athènes?) et que la forme même du texte ouvre toutes les hypothèses possibles : le dialogue est la meilleure condition, surtout que souvent PLATON ne conclue même pas la conversation, passant facilement d'un objet à un autre, pour que soient mises en valeur toutes les vertus et tous les défauts. Bien entendu, PLATON tranche souvent, mais pas forcément directement à la fin d'une conversation... La République permet, force même, réflexion et discussion, et ne les ferme jamais.

 

PLATON, La République, Traduction et présentation par Georges LEROUX, GF Flammarion, 2002. 

Jacques BRUNSCHWIG, La République de Platon, dans dictionnaire des Oeuvres politiques, PUF, 1986. Luc BRISSON et Jean-françois PRADEAU, Platon, dans Le Vocabulaire des Philosophes, Ellipses, 2002.

 

 

 

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31 mars 2014 1 31 /03 /mars /2014 09:46

  Système politique à influence très réduite dans le temps et l'espace de l'Antiquité, oublié pendant bien vingt siècles au moins (le système politique grec qui porte ce nom remonte au Ve siècle avant JC), la démocratie antique fait l'objet depuis le XIXe siècle d'études considérables. Reprenant les textes (souvent défavorables à celle-ci) des auteurs antiques (surtout PLATON et ARISTOTE, mais aussi XENOPHON et HERODOTE, ISOCRATE,  THUCYDIDE, POLYBE...), analysant la pensée grecque dans son ensemble (travaux de J-P VERNANT, de C MEIER, de C CASTORIADIS...), un ensemble d'études sur la démocratie, vivfié déjà par les essais des Lumières du XVIIIe siècle constitue encore de nos jours le corpus commun de nombreux acteurs de la vie politique.

 

   Jean-François KERVÉGAN résume bien ce que nous en savons de cette démocratie antique et ce que nous en retenons pour notre expérience propre : "La démocratie, c'est-à-dire le "régne du peuple" au double sens que le terme demos semble avoir comporté très tôt (la communauté politique entière, mais aussi le petit peuple), s'est développée en Grèce à partir de la fin du VIe siècle av JC et s'est imposé dans le courant du Ve ; elle fut la réponse à une crise de l'ordre traditionnel, aristocratique et tribal. A Arhènes, cité "qui grandit en même temps que la démocratie" (ARISTOTE, Constitution d'Athènes), les réformes de Solon, vers 595 av JC ouvrirent la voie à la "démocratie traditionnelle" que les auteurs du IVe siècle opposent volontiers aux formes plus radicales qui sont ensuite apparues. (...). Ces réformes, en aménageant les institutions traditionnelles et en introduisant un Conseil des quatre cents membres aux pouvoirs étendus, visaient à définir un régime acceptable à la fois par l'aristocratie, jusqu'alors entièrement maitresse du destin collectif, et par ce nouvel acteur politique que devenait le "peuple", alors formé principalement de petits agriculteurs (artisans et ouvriers demeurant exclus de la vie politique).

Mais elles préparèrent une inflexion autrement profonde, qui, si les s'imposa grâce à l'action des grands politiciens démocrates du Ve siècle, dont le plus illustre est Périclès, vit son cadre institutionnel fixé par les réforme de Clisthène (507 av.JC). celles)ci remplacèrent l'idéal aristocratique d'eunomie par celui d'isonomie, impliquant l'égalité non seulement civile mais surtout politique de tous les ciyoyens. En substituant aux structures gentilices jusqu'alors prédominantes une répartition des citoyens en unités géographiquement définies (...), Cliethène introduisit une nouvelle vision de l'être politique. Non seulement sa réforme élargissait le droit de cité à tous les autochtones ayant satisfait aux formalités requises, mais elle instaurait un espace public doté d'une consistance et de règles propres ; l'Agora, devenu le centre de la vie politique en lieu et place des édifices religieux et de l'Aéropage aristocratique, en est la matérialisation (...) . Désormais, le pouvoir est exercé par l'Assemblée du peuple (Ecclesia) dont le Conseil, héritage solonien, n'est qu'une large commission permanene, et par laquelle sont choisis les magistrats. La participation des citoyens aux institutions, Assemblée, tribunaux, magistratures, est massive et active. Pour la première fois dans l'histoire, l'identité personnelle et collective se constitue dans l'espace public, et ne dépend plus essentiellement des appartenances familiales ou tribales : la naissance de la démocratie est celle d'un nouveau mode du vivre ensemble, elle accompagne l'"invention de la politique (C Meier, Introduction à l'anthropologie politique de la Grèce antique, Editions de la MSH, 1986). Certes, la démocratie demeure une option partisane, ponstuée d'épisodes tyranniques et toujours contestée par les partisans de l'oligarchie (...). Mais dans son substrat, l'autonomie et la suprématie du champ politique, théâtre de la parole et de l'action (...) s'est imposée même à ses adversaires. La démocratie révèle l'essence de la polis, et il n'est pas fortuit que ce qu'Aristote nomme politiea, c'est-à-dire "gouvernement constitutionnel", mais aussi "constitution" tout court, ne soit rien d'autre qu'une "démocratie de bonne qualité, épurée des traits partisans qui font d'elle le règne d'une faction, un régime comme les autres.

Quels sont les caractères de ce régime? Tout d'abord, la souveraineté de l'assemblée des citoyens, de laquelle relèvent toutes les décisions capitales, notamment dans les domaines diplomatique, fiscal et "religieux" au sens large et éminemment politique qu'à ce terme pour la cité grecque. Fait remarquable : le mot demos signifie le peuple, mais aussi l'assemblée et, finalement, le régime démocratique lui-même. Le pouvoir du peuple assemblé n'est pas sans limites : le respect par l'Ecclésia du droit écrit, de cette loi qui recueille la tradition de la cité avant d'exprimer la volonté du peuple ou d'un législateur, distingue, selon Aristote le "gouvernement constitutionnel" de la démocratie extrême où le peuple est "souverain même des lois". Mais les adversaires de la démocratie, tout comme les partisans de ses formes modérées, constatent que ce pouvoir n'a cessé de grandir ; peu à peu, les décrets de l'assemblée, suspects d'arbitraire et de démesure, l'emportent sur la loi et la tradition." (Remarquons ici que l'auteur suit bien exactement les sentiments aristocratiques de PLATON et d'ARISTOTE...). "Il y a là une tendance caractéristique de la démocratie ; consacrant le primat du politique, elle a contribué à son expansion hors des limites qui lui étaient précédemment assignées. Ce phénomène a été favorisé par les dispositions institutionnelles propres à ce régime : le droit pour chaque citoyen d'évoquer devant l'assemblée toute question de son choix (...), le tirage au sort de la plupart des magistrats (...), la durée et le nombre réduits des mandats, la reddition publique des comptes, l'absence ou le bas niveau des conditions censitaires.

Ce dernier point joue un rôle déterminant dans le classement sociologique qu'Aristote propose des varités de la démocratie, diverse dans la mesure où existent "plusieurs espèces du peuple (voir Politique). Tout en condamnant les formes extrêmes qui conduisent à la transgression du droit et l'oppression des minorités, il n'en juge pas moins, comme le faisait déjà Platon (voir République), qu'elles résultent logiquement de ce régime ; idéalement comprise comme celle de l'ensemble des citoyens, la souveraineté populaire tend par elle-même au règne de la masse. De monarque, le (petit) peuple se fait "despote" et engendre son autre apparent, la tyrannie. Tel est le paradoxe de la démocratie : ce régime, qui exprime l'essence même de la polis, peut entrainer le retour à un mode non politique ou prépolitique de domination. 

Un tel dévoiement du gouvernement populaire, lequel en lui-même peut ne pas être défavorablement jugé (...) a sa possibilité, sinon sa nécessité, inscrite dans les deux "axiomes" (Aristote) de la démocratie, la liberté et l'égalité.

La liberté, "fin de la démocratie" désigne l'indépendance juridique et politique. Au contraire de l'esclave, soumis à la nécessité "économique" et à la violence "despotique", l'homme libre est celui qui est sui juris et qui, de ce fait, peut vivre comme il l'entend. Mais il ne faut pas projeter sur cette dernière locution la notion moderne d'un libre arbitre subjectif. Vivre comme on veut signifie plutôt être indépendant de normes éthiques qui feraient l'objet d'une détermination collective ou politique ; c'est le cas lorsque l'éducation, qui est la condition de l'excellence individuelle, n'est pas prise en charge par la cité. Etre libre, en ce sens, c'est disposer à son gré de la part de son existence qui ne ressortit pas à l'espace public. Mais la liberté comporte aussi un aspect politique, consistant à être tour à tour gouvernant et gouverné, donc à accéder aux magistratures et à prendre part à l'exercice de la souveraineté de la collectivité, présente à elle-même, des hommes libres.

Cela conduit au second "axiome" de la démocratie, l'égalité. La liberté , comprise dans une perspective démocratique, est "fondée" sur l'égalité, tant il est vrai qu'"il n'est de liberté qui ne soit égale" (Cicéron). Cette égalité est, elle aussi, extrêmement politique. Elle ne traduit pas une exigence de justice sociale, n'appelle pas à corriger des inégalités qui sont considérées comme ayant un substrat naturel ; mais dans l'espace public et pour ceux qui y appartiennent, ces inégalités sont mises entre paranthèses (Thucydide, Démosthène). L'égalité démocratique, qui confère sa signification politique à la liberté, est donc la réalisation accomplie de l'isonomie, selon laquelle "pauvres et riches ont une justice égale" (Aristote). Il y a là plus que la proclamation de l'égalité devant la loi, et la démocratie antique est autre chose qu'un Etat de droit. L'égalité est réputée traduire la similitude, voire l'identité "naturelle" des citoyens en tant que cityens (...). Cette présupposition confère un sens raisonnable à une institution aussi étrange pour nous que le tirage au sort ; mais elle fixe aussi la limite de l'égalité telle que la comprenaient les Anciens. S'il convient que l'égal soit également traité, il serait anormal que l'inégal (le non-semblable) le soit. La pratique de l'esclavage ne faisait nuellement question dans la démocratie grecque ; elle la favorisait même en permettant aux égaux" de consacrer une grande partie de leur temps à l'activité politique (C'est ce dont débat C Castoriadis)."

Il faut en profiter pour dire que les considérations proprement politiques quant à la liberté et à l'égalité chez les deux grands auteurs de référence, PLATON et ARISTOTE, sont traitées dans des chapitres distincts de ceux ayant trait aux considérations économiques, mais il s'agit là d'une présentation-réarrangement de textes parfois épars, qui se situent dans le fil droit d'une idéologie qui admet l'inégalité naturelle entre les hommes et qui considère qu'importent avant tout la "nature" de l'être, qui ouvre la voie à sa participation politique à la vie de la Cité et non ses conditions économiques d'existence. Or, l'origine même du système démocratique (Les réformes de SOLON) provient précisément d'une crise d'abord économique entre (très) riches et (très) pauvres dont la situation résulte du fonctionnement d'une économie fondée non seulement sur des liens d'appartenance et d'entraide "obligatoire", mais sur une dynamique de l'endettement (collectif et pas seulement individuel...).

"L'attitude réservée, voire franchement hostile, des auteurs classiques à l'égard de la démocratie se fonde d'abord sur une critique de ses prémisses. La liberté démocratique engendre l'anarchie et détruit la communauté politique : la République développe ce thème de façon très polémique. Ne supportant "ni ordre ni contrainte dans sa vie", l'homme démocratique, dans sa quête effrénée d'une vie de plaisir, est condamné à tomber d'un "excès de liberté" dans un "excès de servitude". Cette crainte que la liberté ne compromette la cohésion de la cité se retrouve, atténuée, chez un démocrate aussi incontestable que Demosthène. Quant à l'égalité, la démocratie en vient à oublier qu'elle ne vaut que pour des égaux, et substitue une égalité arithmétique à l'égalité géométrique ou proportionnelle, principe d'une justice authentique ; cette distinction, d'origine pythagoricienne, appuie chez les auteurs classiques la critique de la démocratique, ou du moins de ses formes extrêmes (Platon, Aristote, Isocrate). La démocratie "nait du fait que des gens égaux dans un domaine estiment être égaux absolument", en ignorant qu'à des individus de mérite différent doivent revenir des pouvoirs différents, elle tombe dans une erreur symétrique de celle que commettent les oligarchies.

Cette critique politique de la démocratie n'est cependant par le dernier mot de la philosophie antique : c'est finalement l'exercice même de la raison spéculative qui condamne un régime où règne "le plus grand sphiste", à savoir le peuple. Pour Platon et Aristote, une hiérarchie doit être établie entre la vie de plaisir, manifestement inférieure, la vie pratique (politique) et la vie théorétique (philosophique). Non que viras activa et vitas complativa soient incompatibles ; des thèmes comme la redescente du philosophe dans la caverne (République) ou la vie mixte (Politique) visent à montrer leur complémentarité. Mais la suprématie intrinsèque de la vie philosophique doit être reconnue et affirmée. C'est ce que compromet une valorisation extrême de la pratique politique. L'antangonisme deu philosophe et de la cité, symbolisé par la condamnation de socrate, atteint donc sa plus grande acuité en démocratie. En fin de compte, l'argument majeur contre celle-ci est que "il est impossible que le peuple soit philosophe" (République). il est de ce fait tenté de rendre impossible l'exercice de la philosophie."

  Sans entrer dans une interprétation difficile, vu l'écart des mentalités entre la nôtre et la leur, il importe de prendre ici philosophie dans son acception la plus ample (qui inclut recherche de la connaissance qui conduise à la sagesse dans la vie publique comme dans la vie privée). Et de considérer qu'il y a là une sorte de justification idéologique pour refuser le système démocratique, refus qui d'ailleurs a la fortune que l'on sait.

Même dans la Grêce antique, pour ne pas parler des autres régions du monde dans cette période historique, la démocratie ne survit pas à la montée des Empires, et d'ailleurs vers la fin de la vie d'Aristote, elle a cessé d'être importante ; le débat politique réel sur les systèmes politiques ne la considère même pas, sauf comme un repoussoir (un danger en quelque sorte de voir les serviles se prendre pour des hommes libres)  chez les puissants du moment.

 

   La naissance et l'existence de la démocratie sont fortement liée à l'écart des conditions de vie et de richesse. Au moins entre membres de la communauté qui se considère peu ou prou de même nature. SOLON (640-558 environ av JC), législateur vénéré de PLATIN et d'ARISTOTE, est souvent considéré comme ayant été le père de la démocratie. Il est en tout cas présenté comme celui qui est à l'origine d'une série de réformes accroissant efficacement le rôle de la "classe populaire" dans la vie politique athénienne. Egalement considéré comme inspirateur d'une vraie constitution dans le monde, il répond à une crise majeure de la Cité. Chef militaire, à la renommée considérable dans son pays, il écrivit des poèmes qui, pour les historiens grecs qui lui sont bien postérieurs, étaient la première source d'informations sur la crise économique et sociale qui traverse alors Athènes.

ARISTOTE, dans un texte intitulé Constitution d'Athènes rédigé vers 330 av JC, écrit : "Comme la Constitution était ainsi organisée, et que la foule était l'esclave de la minorité, le peuple se révolta contre les nobles. Alors que la lutte était violente et que les deux partis étaient depuis longtemps face à face, ils s'accordèrent pour élire Solon comme arbitre et archonte ; et on lui confia le soin d'établir la constitution, quand il eut fait l'élégie qui commence ainsi : Je le sais et, dans ma poitrine, mon coeur est affligé quand je vois assassinée la plus antique terre d'Ionie.".

Cette crise sociale et économique, Athènes la connait comme beaucoup d'autres cités dans l'Antiquité et pas seulement en Grèce. L'explosion du nombre d'esclaves pour dette, distincts de statut des esclaves pour faits de guerre, a lieu aussi bien en egypte qu'en Mésopotamie sur une période d'un millénaire. Et à chaque fois, les sages souverains, souvent fondateurs de dynasties effectuent un effacement solennel des dettes, pour éviter ce qui se passe à chaque fois que l'écart entre riches et pauvres devient insupportable, la sécession d'une grande partie de la population. Ils effectuent souvent la mise au point de lois qui restreignent les possibilités de devenir servle à cause des dettes. Mais la dynamique du commerce, les périodiques mauvaises récoltes rendent toujours vulnérables les agriculteurs et à de nombreuses reprises cet effacement des dettes a lieu. La solution originale qu'effectue alors SOLON, c'est qu'au lien de procéder à un simple effacement de dettes, il change les règles du jeu politique. Prenant acte d'un affaiblissement durable de l'autorité de l'aristocratie, ainsi que de celui - moins évoqué dans la foulée - des autorités religieuses, il instaure un système qui élargit le cercle des décideurs.

Mais la démocratie ne nait pas seulement de cela. Les réformes de CLISTHÈNE, comme l'évoque le philosophe français Jacques RANCIÈRE, constituent une véritable réforme économique de premier plan. "La démocratie, dit-il, est né historiquement comme une limite mise au pouvoir de la propriété. C'est le sens des grandes réformes qui ont institué la démocratie dans la Grèce antique : la réforme de Clisthène qui, au VIe siècle avant notre ère, a institué la communauté politique sur la base d'une redistribution territoiriale abstraite qui cassait le pouvoir local des riches propriétaires ; la réforme de Solon interdisant l'esclavage pour dettes." (cité par David GRAEBER)

   Ce que rappelle Jean-François KERVÉGAN du système démocratique est éclairé par cette mise en perspective socio-économique. Ce que l'on discute autour de la liberté et de l'égalité, parfois en rtermes couverts ou abstraits, constituent tout simplement les conditions d'exercice de la démocratie. Sans propriétaires-agriculteurs (il ne s'agit pas des travailleurs eux-mêmes, ici...) aux moyens suffisamment importants pour dégager du temps ensemble pour discuter des affaires de la Cité, cette manière de vivre ensemble ne peut perdurer.

Ina PIPERAKI et Jean-Michel REYNAUD rappelle que l'effacement des dettes constituent toujours une solution nécessaire face à la dynamique d'un système économique qui creusent l'écart entre riches et pauvres, de ce vivre ensemble, sous peine de devoir certainement replonger dans des systèmes où la démocratie ne constitue plus qu'un vain mot et une façade idéologique.

 

     L'évolution qui mène à l'adoption à Athènes et dans de nombreuses cités grecques du système démocratique se situe sans doute à la confluence d'une crise économique menant à une une guerre "civile" et d'une transformation de l'art militaire (révolution hoplitienne). Après 25 années de recherches et avec beaucoup de précautions, Mogeus Herman HANSEN, longtemps professeur à Cambridge, reconstitue cette évolution. Se centrant sur la démocratie athénienne à l'époque de DÉMOSTHÈNE, il retrace ce processus qui se crise en crise aboutit au système exposé - et critiqué - par PLATON et ARISTOTE. Il remonte à la période dite archaïque, vers 750 av JC pour expliquer comment on en arrive à l'établissement du système démocratique qui perdure jusqu'à l'invasion macédonienne en 322 av JC. Si la démocratie est introduite en 507 av JC, c'est qu'auparavant un certain nombre de crises socio-politiques et économiques ont traversé Athènes. Dans le courant de son explication, nous pouvons lire : "Les Eupatrides (les magistrats qui gouvernement à l'origine la cité) étaient, économiquement aussi, la classe dominante. La plupart étaient de grands propriétaires terriens, qui, en plus de leur propre production, recevaient les contributions annuelles d'un nombre important et croissant de petits fermiers (appelé kektèmori, "sizeniers" parce qu'un hectémore devait reverser un sixième de sa production annuelle au propriétaire dont il dépendatt : s'il manquait à cette obligation, il pouvait être vendu comme esclave). L'abîme qui séparait les riches des pauvres allait s'élargissant, peut-être principalement à cause de la croissance démographique : il se pourrait que la population athénienne ait doublé entre 750 et 600 et, à l'inverse des autres cités grecques, Athènes ne s'est pas débarrassée de son surplus démographique en établissant des colonies. Parmi les plus petits propriétaires, le droit de succession a puavoir pour effet de morceler et diminueer encore les lots individuels, si bien que le propriétaire devait demander assistance ou s'endetter auprès du gros propriétaire terrien de son voisinage ; ou bien quelques uns de ses fils devaient quitter le lopin paternel pour aller cultuver une terre infertile ou se faire métayers. Quoi qu'il en soit, la croissance démographique n'est qu'une des explications possibles à la pauvreté qui conduisit des Athéniens à se faire hectéromores et en définitive à s'endetter auprès des aristocrates. Tout ce qu'on sait, c'est qu'un hecémore pouvait finir dans la servitude, soit en Attique, soit en étant vendu dans quelque autre cité. Les petits fermiers paupérisés finirent par se soulever en réclamant l'abolition de la servitude pour dettes, contre l'endettement des hectémores et pour une redistribution des terres. Dans les cent années qui vont environ de 630 à 530, ces tensions économiques et sociales produisirent une série de crises politiques ; des plus importantes, résultèrent le coup d'Etat avorté de Cylon, les lois de Dracon, les réformes de Solon et la tyrannie de Pisistrate." Malgré entre autres les lois de DRACON (en 621, Athènes reçoit son premier code de lois écrit, qui doit s'imposer aux citoyens), les problèmes socio-économiques ne sont pas résolus et "ce n'est qu'en 594 que riches et pauvres se mirent d'accord : ils donnèrent à Solon les pleins pôuvoirs pour imposer un compromis. Solon était lui-même un Eupatride, et n'avait probablement guère plus de trente ans quand il fut investi du pouvoir de réformeer la société. Il commença par une amnistie générale, puis abolit l'esclavage pour dettes, et libéra ceux qui en avaient été victimes, y compris ceux qui avaient été vendus à l'étranger (on ne sait pas bien comment il régla cela). En suite, il libéra les hectémores de la sisaine et affranchit leurs terres de toute redevance ; mais il s'opposa à une réforme agraire. Par la suite, sans interruption, l'archonte qui entrait en charge dut proclamer qu'il serait le défenseur de la répartition des propriétés telle qu'elle existait." Un élément saillant de la réforme de la "fonction publique" fut que l'élection dépendait de la fortune, et non plus de la naissance. Solon crée les conditions d'un changement dans la société athénienne : le passage d'un gouvernement des aristocrates à celui des riches. "Toutefois, le plus important de l'oeuvre constitutionnelle de Slon, si l'on en croit la tradition, fut d'abord d'avoir créé le Conseil de Quatre Cents (à asvoir 100 représentants pour chaque tribus). Sur ses fonctions, on n'a pas la moindre indication avant Plutarque, qui nous dit qu'il avait la charge de préparer l'ordre du jour de l'Assemblée, exactement comme le Conseil des Cinq Cents par la suite ; il est bien dommage que la première trace de ce Conseil solonien, dans nos sources, coïncide avec la révolution de 411, au moment où les Athéniens passaient à un Conseil "oligarchique" des Quatre Cents et abolissaient le Conseil des Cinq Cents. Il n'y a pas de doute que les oligarques de 411 aient pris ce Conseil allégé de Solon pour modèle, mais ceci rend impossible de dire avec certitude si tout cela n'était qu'une invention propagandiste prise ensuite pour une réalité historique, ou s'il a réellement existé." Mais le plus important est l'édifice de lois qui furent pendant des siècles le fondement juridique de la société athénienne. Cela concernait ce que nous rangeons sous le droit privé, le droit criminel et la procédure légale, ce qui est bien entendu considérable en soi. Après bien des luttes politiques qui aboutissent à des changements à la tête de l'Etat (Pisitrate, Hippias, Isagoras) où alternes "tyrannies" et "aristocraties". Au détour de circonstances militaires (entre Sparte et Athènes), Clisthène tente d'édifier en 507 un nouvel ordre social qui se veut unificateur (entre peuple et aristocrates). Il institue un nouvel organe dans l'Etat, le Conseil des Cinq Cents, fondé sur une nouvelle division de l'Attique en dix tribus, trente circonscriptions et 139 dèmes, un nouveau calendrier et une nouvelle association cultuelle fondée sur les dix tribus. Là, HANSEN effectue une comparaison avec les initiatives analogues de la Révolution Française, où le nouveau découpage territorial exerce ensuite une très grande influence, sans compter a tentative de mettre sur pied une religion civile.

"Cliesthène veilla (pour assurer la jeune démocratie contre ses ennemis de l'intérieur comme de l'extérieur) à ce que nombre de non-Athéniens, et même des esclaves libérés, fussent inscrits dans les nouveaux dèmes ; devenant ainsi des citoyens d'Athènes, ils seraient un ferme soutien pour le nouveau régime. Ce redécoupage dut aussi probablement entrepris, pour une part du moins, en pensant à une armée d'un nouveau type, puisque chacune des dix tribus devait fournir un régiment d'hoplites ; et peu après, en 501, fut créé le collège des généraux (les stratèges), élu chaque année par le peuple et composé de dix membres : ils commandaient l'armée (d'abord conjointement avec le polémarque) et furent tout au long du Ve siècle le plus important des corps de magistrats.". Clisthène instaure également la procédure de l'ostracisme pour exclure de la Cité les citoyens s'attribuant trop de pouvoirs ou déméritant du système démocratique. 

Les réformes de Périclès tendirent ensuite à "corriger" une certaine tendance à attribuer trop "facilement" le statut de cityen, réduisant considérablement la population civique, phènomène amplifié du fait des pertes pendant la Guerre du Poléponnèse et par l'épidémie de 430-426. Notre auteur s'attache ensuite à décrire la démocratie athénienne de 403 à 322, c'est-à-dire essentiellement autour de la carrière de Démosthène (355-322), juste avant la chute d'Athènes qui marque la fin définitive de son indépendance. Cette période est "choisie" notammant à cause d'une abondance relative des sources (surtout Les Lois, La République de Platon et La politique d'Aristote, ces textes étant confrontés à d'autres sources) par rapport aux autres périodes. C'est un fonctionnement au IVe siècle assez différent de celui du Ve, ce qui amène d'ailleurs l'auteur à effectuer une typologie des différentes systèmes institués au gré des luttes politiques : entre oligarchie I, II, III et IV et démocratie I, II, III et IV, typologie tirées des deux principaux auteurs antiques, lesquels en tirent des caractérisation comme "justes milieux" ou "extrêmes", caractérisations corroborrées ou non par d'autres sources. 

 

Morgens Herman HANSEN, La démocratie athénienne, A l'époque de Démosthène, Les Belles Lettres, 2003. Ina PIPERAKI et jean-Michel REYNAUD, l'effacement des dettes, une solution à la crise mondiale. L'exemple de Solon dans la Grèce antique, café république/bruno leprince, 2011. David GRAEBER, dETTE, 5000 ans d'histoire, Les Liens qui Libèrent, 2013. Jean-François KERVÉGAN, Démocratie, dans Dictionnaire de philosophie politique, PUF, 2005.

 

PHILIUS

 

 

 

 

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27 mars 2014 4 27 /03 /mars /2014 11:16

   La série télévisée danoise Borgen de 3 saisons et 30 épisodes de 58 minutes, diffusée en 2010-2013, nous fait entrer dans les méandres de la démocratie parlementaire d'un pays européen de moins de six millions d'habitants.

 

   Située au Danemark, et principalement au Château (borgen), siège du Parlement et des bureaux du Premier ministre et aux sièges des deux grandes rédactions des médias, la série met en scène "une femme au pouvoir", du parti du Centre, parvenue au sommet de l'Etat bien que minoritaire. Birgitte concilie tant bien que mal (et souvent plutôt mal) vie privée et vie politique, idéaux politiques et décisions difficiles. A travers l'actrice principale, que l'on voit autant dans son milieu familial que sur la scène politique, c'est tout le fonctionnement d'un système parlementaire au demeurant assez compliqué comme il est coutume de le rencontrer dans les pays du Nord de l'Europe, qui est décortiqué, vu de manière très franche et très... pédagogique.

L'action très lisible, malgré la multiplicité des groupes mis aux prises, permet de voir ce système confronté à des problèmes économiques (l'action se situe dans le temps même de la diffusion de la série), sociaux et politiques (intérieurs et internationaux).

   Loin de se limiter à l'activité des protagonistes, il s'agit bien d'une réflexion souvent subtile sur de nombreux enjeux de société qui sont autant de conflits souvent ardents. Le rôle des médias, dont le travail a tendance à rivaliser avec celui des élus eux-mêmes, est très bien mis en évidence, jusqu'à la possible corruption du système. On peut comprendre dans les débats au sommet du pouvoir quels sont les tenants et aboutissants des décisions, ainsi que souvent le décalage qui existe entre les vraies raisons de celles-ci et leur présentation au grand public. Se posent pour la Premier ministre constamment les questions de comment utiliser au mieux la majorité péniblement rassemblée autour de son nom et jusqu'où peut-on aller pour garder le pouvoir...

 

  Les scénaristes nous gratifient de polémiques (assez réjouissantes il faut dire) entre pratagonistes où se mêlent arguments politiques, rivalités professionnelles et chassé-croisés sentimentaux. Ils savent comment soutenir le suspence de la série et à aucun moment on a l'impression d'assister à des cours de démocratie politique (et pourtant!). Bien que nos sympathies n'aillent pas à la coloration politiques de l'actrice principale (qui n'est pas présentée comme une héroïne, qualité supplémentaire...), on ne peut que louer le réalisme de la présentation qui est faite de la vie politique danoise. La présentation des idées d'extrême droite est faite de manière assez savoureuse...

   Loin aussi d'une présentation hollywoodienne, même si le tempo musical très discret est suffisamment prenant, les histoires présentées brillent par leur sobriété et leur franchise. Il est relativement rare de voir abordés, autrement que sous l'angle apologétique ou humoristique, la vie parlementaire pour qu'on le signale ici. Sont abordés souvent crûment, entre autres, les questions du racisme, de l'immigration, de l'agriculture industrielle, de la pollution, de la prostitution, de la drogue, des relations entre hommes et femmes, de l'indépendance des médias et du pouvoir politique, de l'influence des milieux bancaires et industriels sur le travail législatif...

Dans la troisième saison, on assiste, Birgitte ayant été écartée du pouvoir, à la naissance d'un nouveau parti, avec un sens de la description assez remarquable...

    Son succès au Danemark (ensuite étendu aux autres pays européens et aux Etats-Unis), est tel que l'on s'est demandé dans le pays si elle avait eu une influence sur les élections législatives de 2011... Le réseau américain NBC envisageait en 2012 d'en faire un remake.

 

 

Borgen, créé par Adam PRICE, produite par Camilla HAMMERICH, 30 x 58 minutes, chaine télévisée danoise DR1, 2010-1013. Une présentation existe en DVD - coffret des trois saisons, avec des bonus assez intéressants - diffusée par ARTE.

Site : www.dr.dk/dr1/borgen.

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26 mars 2014 3 26 /03 /mars /2014 17:44

    La démocratie constitue un concept, une idée, un ensemble de normes, dont la signification est de nos jours diluée dans un électoralisme qui fait office de valise idéologique, sans pour autant que ceux qui s'en réclament se donnent la peine d'expliciter ce qu'ils entendent par un régime démocratique, un fonctionnement démocratique, une société démocratie, un Etat démocratique... Tout un ensemble de critères existe sur la scène internationale, pour qu'on puisse qualifier un Etat de démocratique : des formes institutionnelles surtout, des processus électoraux, une certaine transparence dans le fonctions de la vie politique, l'existence de droits fondamentaux pour tout citoyen de cet Etat... Pourtant, au moment, où le statut de démocratie constitue une idéalité normative, cette notion recouvre une vérité d'usages et de théories politiques, référence commune aux projets politiques les plus divers. (Jean-François KERBÉGAN).

 

    La multiplicité de projets politiques, qui tous ce réclament au moins d'un idéal démocratique, va des conceptions libérales aux conceptions marxistes, les unes et les autres se définissant, de manière variable dans le temps et l'espace comme dans les intentions et les actions des différents acteurs : démocratie libérale, démocratie socialiste, démocratie populaire, démocratie directe, démocratie représentative, démocratie nouvelle, démocratie avancée sont autant de formes politiques aux visées parfois antagonistes. Les auteurs clés de la théorie politique font tous référence à la démocratie antique comme d'un précédent prestigieux à la démocratie moderne, alors sans doute que pour les contemporains respectifs, les valeurs sociales ne sont pas du tout les mêmes. Par ailleurs, la démocratie est souvent perçue comme une notion politique plus ou moins détachée d'une sphère sociale et économique, avec à la chef une séparation entre secteur de la vie privée et secteur de la vie publique, avec de plus des distinctions fortes entre différents civils et politiques. Dans tous les cas le passage d'une société d'un autre "régime" à un "régime" démocratique est le fruit de (parfois très longs) conflits et le fonctionnement démocratique est lui-même en relation directe avec une manière pour les différentes fractions de la société de gérer ou de résoudre des conflits de toutes sortes, qui ne sont pas tous uniquement institutionnels-politiques, loin de là.

 

   Comme le rappelle Thierry MÉNISSIER, ce terme possède une signification issue de son étymologie grecque "qui interfère souvent avec sa signification moderne". La première signifie le "pouvoir du peuple", et correspond à l'expérience politique des cités grecques, en particulier Athènes. On entend par démocratie un système dans lequel les citoyens décident des lois et prennent les décisions au sein de l'Assemblée en votant à la majorité, mais aussi en tirant au sort lesquels d'entre eux seront plus précisément chargés de tel ou tel office pour une période déterminée. La possibilité de changer la loi en la regardant comme l'oeuvre de la communauté, la participation directe, l'égalité civique absolue (sans distinction du rang ou de la richesse) et la rotation des offices sont donc des caractères distinctifs de ce système."

Il faut ici s'arrêter avant de poursuivre avec l'auteur en précisant que le concept de citoyen comme de celui du peuple est extrêmement variable suivant la société antique (le système démocratique n'existe pas toujours seulement à Athènes et par ailleurs, il est limité dans le temps historique), caractérisée par une floraison de statuts sociaux très contrastés, d'où se distinguent notamment des hommes libres de l'ensemble des habitants d'une cité. Ces hommes libres peuvent ne constituer qu'une fraction minime (mais pas toujours...) de la population et de plus ils peuvent devenir ou rester libres suivant les circonstances économiques  : la masse des serviteurs et des esclaves est toujours considérable et l'existence du système de la dette généralisée fait fluctuer énormement le statut personnel du citoyen.

Souvent dans les théories politiques, nonobstant d'ailleurs les écrits des auteurs grecs de référénce, PLATON et ARISTOTE, les commentaires contemporains ne se situent qu'un niveau politique alors que des éléments sociaux et économiques forment la dynamique même du fonctionnement de la société politique dans leurs écrits. La manière même dont continue notre auteur tranche avec cette présentation des choses. Il faut remarquer enfin que la manière de prendre référence aux deux auteurs antiques varient suivant les époques : elle n'est pas la même au XVIIe, au XVIIIe, au XIXe ou au XXe siècles. Si avant et pendant le XIXe siècle (et auparavant), on ne prend guère de précautions pour stigmatiser les populations pauvres qui sont parfois considérées comme de nature différente de celle des hommes libres, au XXe siècle, période d'intenses luttes sociales et de conquêtes démocratiques, il est plus avantageux pour les tenants du système capitaliste de présenter les choses de manière plus froide, en discutant de mécanismes, de dynamismes (parfois "darwiniens"),  (présentés sous forme mathématique...), comme si les hommes ne pouvaient de toute manière enfeindre certains lois d'airain économiques... Et en tout cas en dissociant soigneusement (chez les auteurs libéraux par exemple) les sphères politiques des autres sphères, notamment économiques. Encore aujourd'hui dans le monde, le statut de citoyen n'est pas entièrement reconnu partout (même sur le plan institutionnel). Il y a loin de la distinction courante dans l'Antiquité entre barbares et hommes libres, mais la mentalité constatée dans certaines classes sociales au sujet de populations de leurs propre pays laisse songeur...

"Or les excès démagogiques de la démocratie athénienne conduisirent les fondateurs de la philosophie politique, Platon et Aristote à considérer ce système comme l'un des pires qui soient (notons nous-mêmes qu'ils appartiennent, tous les deux, à la classe aristocratique...) (avec la tyrannie), à savoir comme le système où les pauvres dirigent en fonction de leur rancoeur et s'approprient collectivement le bien des gens aisés et de tout l'Etat ; derrière la participation civique élargie, l'égalitarisme forcené serait la réalité de la démocratie (La République de PLATON et La Politique d'ARISTOTE)."

"La signification moderne de la notion se confond avec l'évolution historique de nos régimes occidentaux. Les théories philosophiques inspirées par le droit naturel, la construction de relations sociales basées sur l'économie de marché et l'émergence de la classe bourgeoise, l'indépendance des Etats-Unis à l'égard de la puissance coloniale britannique, sont autant de facteurs (l'auteur ne cite pas tous les facteurs parmi les principaux d'ailleurs) de nature différente qui permirent la constitution de la notion moderne de démocratie, fort éloignée du "pouvoir du peuple" des Athéniens, bien que l'idée selon laquelle la souveraineté appartient à l'ensemble des cityens lui a été reprise. Ce régime est caractérisé par le caractère constitutionnel des lois et des décisions prises par le gouvernement (la Constitution domine de son autorité toute autre norme ou acte), par la séparation des pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire), et par son caractère représentatif (mise en oeuvre par l'élection, la plupart du temps au suffrage universel)."

 

   Daniel GAXIE définit la démocratie comme "une forme d'organisation politique traditionnellement définie, selon la formule d'Abraham Lincoln, comme le "gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple". Comme dans tout système politique, "le peuple", c'est-à-dire la population des citoyens regroupés dans le cadre d'un territoire, y est gouverné. La spécificité d'un système démocratique est que les gouvernés sont censés être en même temps des gouvernants, associés aux principales décisions engageant la vie de la cité. Et c'est parce que le peuple est à la fois sujet (c'est-à-dire soumis au pouvoir politique) et souverain (détenteur de ce pouvoir) que les systèmes démocratiques sont supposés agir dans l'intérêt du peuple.

La question de savoir comment et dans quelle mesure le "peuple" est associé à son propre gouvernement est évidemment centrale en ce qui concerne le caractère démocratique des systèmes politiques. De l'Antiquité grecque jusqu'au XIXe siècle, seul un régime que nous appelons aujourd'hui démocratie directe, où les lois sont débattues et votées par l'assemblée (ekklésia) des citoyens, pouvait être qualifié de démocratique." Ouvrons ici encore une parenthèse pour signaler que des procédés "démocratiques" pouvaient exister et ne pas être qualifiés de tels dans des congrégations religieuses par exemple ou même au sein des Eglises chrétiennes naissantes... "La désignation des gouvernants par l'élection, en réservant le pouvoir à "quelques-uns" et non "à tous" étaient considérée comme un procédé aristocratique. Progressivement, le gouvernement représentatif (c'est-à-dire le gouvernement exercé par les représentants du "peuple", élus par les citoyens) va être reconnu comme une forme particulière, puis comme la seule forme de démocratie. Les formes contemporaines de représentation élective sont considérées comme démocratiques et, à l'exception de quelques cantons suisses, toutes les démocraties sont, aujourd'hui, représentatives.

La démocratie comprend des institutions, des textes juridiques, des pratiques, une culture, mais aussi des représentations diffuses. Ces représentations sont normatives (au sens où elles prescrivent des nromes à respecter ou à atteindre) et légitimatrices (au sens où elle justifie et "sacralise" un ordre politique). C'est en leur nom que diverses luttes politiques sont menées pour conserver ou modifier l'organisation politique existante. Des traditions intellectuelles relevant du droit et de la philosophie son centrées sur le commentaire et souvent la célébration de ces composantes juridiques, institutionnelles et idéologiques. Des traditions critiques recensent les limites ou les insuffisances des démocraties concrètes et proposent divers aménagements pour les rendre plus authentiques. Les sciences sociales (...) ne cherchent pas à juger ou à défendre la démocratie. Elles se proposent plutôt de comprendre et d'expliquer ses modalités de fonctionnement."

Ce qu'elles disent sur la manière dont les processus démocratiques régulent, avivent, révèlent, tentent de résoudre... les conflits, et pas seulement les conflits politiques, nous intéresse ici plus particulièrement.

 

Daniel GAXIE, Démocratie, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Jean-François KERVÉGAN, Démocratie, dans Dictionnaire de philosophie politique, PUF, 2005. Thierry MÉNISSIER, Eléments de philosophie politique, Ellipses, 2005

 

PHILIUS

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25 mars 2014 2 25 /03 /mars /2014 08:16

     L'escalade renvoie à tout type de conflit où chacun des adversaires s'efforce de gagner un avantage comparatif quelconque. Ce peut être un processus involontaire, la guerre étant notoirement reconnue pour sa capacité à développer sa propre dynamique, en dehors de tous les plans stratégiques. Ce n'est qu'à la suite de reconstitution de conflit que l'on tente de donner une explication rationnelle à son escalade, mais si les causes et les conséquences d'un conflit sont identifiables, sa dynamique, sur le moment, est difficilement contrôlable. S'agissant de conflits qui peuvent déboucher sur l'utilisation d'armes nucléaires, les analystes de font de plus en plus prudents, au fur et à mesure que l'on s'éloigne du début de l'ère nucléaire, tant les conséquences de cette utilisation risque d'être tout à fait définitives... 

   Dans la littérature nucléaire, rappelle Thérèse DELPECH, "la gestion fes escalades est décrite soit comme la tentative de contrôler les différentes étapes du conflit (c'est-à-dire s'en tenir à une guerre conventionnelle ou tâcher de limiter un conflit nucléaire) ou comme un ensemble de "barreaux" d'échelle, offrant des options différentes à chaque niveau. Le célèbre livre de Herman Kahn De l'escalade (On escalation, Metaphors and Scenarios, Penguin Books, 1968), explore la seconde proposition, bien qu'avec ses 44 échelons - pourquoi diantre 44? - et le recours au nucléaire situé au 15e barreau, on voit mal quelle valeur opérationnelle cela pourrait avoir. Des termes comme "explosion", "expansion" et "éruption" sont fréquemment utilisés en rapport avec l'escalade ; tous ces termes prêtent à confusion." Il est vrai que dès le début de l'utilisation du nucléaire, le ou les champs de bataille et même l'ensemble de la planète, ressembleraient sans doute fort à un chaos... Dèjà, l'utilisation d'armes conventionnelles font ressembler les champs de bataille à un merdier parfois indescriptible où tout se passe, y compris des tirs meurtriers fraticides en série, imaginez l'emploi d'armes nucléaires... Mais la grande majorité de la littérature discute bien entendu d'avant l'utilisation du nucléaire, considérée comme un pallier irréversible vers les extrêmes, en terme d'escalades et de désescalades dans des crises plus ou moins graves.

   "Pendant la crise des missiles de Cuba, deux exemples différents d'escalade se présentèrent, le 24 octobre et le 27 octobre. Le premier fut le résultat de la décision délibérée du président Kennedy d'ordonner un blocus naval ; le second fut la conséquence d'un enchainement de circonstances. Pendant ce second jour, la crise atteignit un tel paroxysme qu'on fut à deux doigts de déclancher la guerre nucléaire, et plus d'une fois.

  Le principal problème provient aujourd'hui de l'existence d'aversaires dénués de toute retenue dans la poursuite d'objectifs absolus. Un processus d'escalade meurtirère pourrait s'enclencher, qu'ils serait bien difficile d'arrêter ensuite. Dans de telles circonstances, une escalade aurait toutes les chances d'aboutir à un résultat différent de celui observé dans les deux cas qui viennent d'être évoqués." L'auteur fait référence ici précisément au cas de la Chine, qui risque d'avoir une vision toute différente de celle de l'URSS à propos de l'escalade (Forrest E MORGAN, Karl P MUELLER, Evan S MEDENOS, Kevin L POLLEPTER et Roger CLIFF, Dangerous Thresholds : Managing Escalation int the 21st century, Rand Coroporation, Santa Monica, Californie, 2008).

 

  Etant donné le fait que la stratégie nucléaire est (jusqu'à présent) surtout une stratégie déclarative, et que cette stratégie déclarative repose sur un déploiement constant de forces matérielles, sous forme de programmes d'armements, d'implantation d'installations nucléaires, de ciblage des missiles, de mise en mouvement de vecteurs d'armements, plus ou moins révélés à l'adversaire selon la logique de la dissuasion, la théorie de l'escalade traite surtout, notamment à travers la théorie des jeux, du déploiement des armements, quantitativement et qualitativement. Et ce depuis l'annonce de mise en oeuvre d'un programme d'armements (qui peut rester complètement virtuel) aux mouvements très concrets des troupes concernés par une mise en oeuvre des armements nucléaires.

 

    Alain JOXE pose la question de savoir si l'escalade, à la suite des travaux théoriques d'Herman KHAN par exemple (mais pas seulement), est un "logiciel de l'intervention ou une logistique de la panoplie?"  

"Il existe plusieurs manières de représenter l'escalade sous une forme réelle. La plus concrète (et la seule qui ait été vécue) est celle qui consiste à institutionnaliser une hiérarchie d'états d'alerte - procédures militaires prévoyant certaines mesures précises. Sur décision du pouvoir politique, l'appareil armé peut prendre une figure de plus en plus menaçante parce que de plus en plus proche de la mise en oeuvre. Cet échelonnement existe dans toutes les institutions militaires. La différence est qu'aux Etats-Unis la mise en état d'alerte en temps de crise comporte des éléments nucléaires. Les Américains distinguent ainsi cinq échelons, créés par le Joint Chiefs of Staff en 1958, et intitulés DEFCON (Defense Conditions). Un ordre émanant du président ou du vice-président descend le long de la chaine de commandement par le secrétaire à la defénse, le joint Chiefs of Staff et les différents commandements (unifiés ou spécifiés) jusqu'aux officiers responsables de chaque arme. C'est le Joint Chiefs of Staff qui a la responsabilité d'aménager le contenu de chacun des états d'alerte. Un système comparable a été mis en place pour l'OTAN, où la chaine de commandement chargée de transmettre l'ordre de mise en état d'alerte descend du Comité des plans de défense (Defense Planning Commitee). L'OTAN intégré compte aussi cinq échelons intitulés LERTCON, et qui son bien évidemment strictement conformes aux degrés DEFCON des Etats-Unis. DEFCON 5 et DEFCON 4 sont les nivaux normaux en temps de paix. DEFCON 3 met les troupes en état d'alerte, en attente d'ordres imminents. DEFCON 2 exige que les troupes soient prêtes au combat et DEFCON 1 que les troupes soient déployés pour le combat. Sur le plan nucléaire, les états d'alerte sont de même nature : DEFCON 3 prévoit que les sous-marins nucléaires qui ne sont pas déjà en patrouille opérationnelle se préparent à quitter les ports. DEFCON 2 les fait sortir des ports. Le SAC est normalement à DEFCON 4, c'est-à-dire qu'il comporte en permanence des avions en vol opérationnels. Lors des crises de 1960, 1962 puis 1973, le degré DEFCON 3 a été atteint, et même le DEFCON 2 au cours de la crise cubaine. 

En stratégie nucléaire, le passage de DEFCON 5 à DEFCON 3 constitue évidemment un "message" dans la métaphore de l'escalade. Mais le contenu réel du message est donné par le type de moyens mis en état d'utilisation immédiate et le type d'opération que ce déploiement rend plausible. L'expérience des guerres classiques permet d'interpréter aisément le déploiement de cinq divisions blindées le long d'une frontère comme une menace d'invasion. Pour le déploiement nucléaire, il faut descendre aux détails du ciblage et en communiquer le contenu à l'ennemi. Mais l'utilisation du nucléaire comporte un risque de riposte catastrophique, la meance ne doit pas être trop alarmante si l'on ne veit pas risquer la "préemption" ou le "lancement sur alerte" de l'ennemi. Il s'ensuit que le smots de l'échelle d'escalade nucléaire ne doivent pas être simplement des capacités opérationnelles, comme dans les menaces et déploiements classiques, mais, d'une manière plus complexe, des déploiements manifestant une capacité crédible de passer à un échelon supérieur." 

  C'est le caractère délicat de l'escalade nucléaire qui rend important toutes les manoeuvres antérieures, et ce jusqu'à l'annonce de programmes d'armements. Cela alimente une spirale du surarmement, sous-tendue ou soutenue par les doctrines stratégiques plus ou moins adaptées. 

 

   Il s'agit d'aller également en avant d'un possible déroulement de la crise - on est toujours dans le cadre de l'imaginaire stratégique - en dressant des stratégies complexes de riposte graduée, de la mise en oeuvre des armements conventionnels au feu nucléaire, avec à chaque niveau possible d'enagegement la vision d'une escalade dont on espère maitriser les termes. C'est en cas d'échec de la dissuasion que sont mises à l'étude des stratégies nucléaires tactiques, puis stratégiques, qui permettraient à chaque barreau d'une escalade, de laisser le temps à l'adversaire de s'arrêter à temps avant le niveau d'engagement suivant, la dissuasion existant alors à chaque niveau de l'escalade... On peut alors mettre sur pied des programmes d'armements permettant l'existence de chaque barreau d'escalades, des roquettes conventionnelles puissances aux armes tactiques de l'ordre de la kilotonne aux vecteurs de missiles à têtes mutliples, eux-mêmes soutenus d'autant de leurres.... La disparition du système des blocs a mis heureusement fait à cette logique, faisant abandonner de nombreux programmes d'armements, faisant mourir de nombreux théories en préparation, sans pour autant que soient abandonnées des perspectives tracées jusqu'alors (déploiement de systèmes électroniques et informatiques, satellites à fonctions mutlipes notamment...). 

 

 

 

Alain JOXE, Le cycle de la dissuasion, La Découverte/FEDN, 1990. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXie siècle, Odile Jacob, 2013.

 

STRATEGUS

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23 mars 2014 7 23 /03 /mars /2014 09:11

        La question de la rationalité de la dissuasion nucléaire rejoint bien entendu celle de la guerre proprement dite. Et à cet égard il n'est pas sûr que l'on puisse parler, nonobstant toutes les reconstitutions de l'histoire politico-militaire et toutes les présentations logiques des stratégies, de réelle rationalité, tant les comportements menant à la guerre et lors de la guerre possèdent une grande part d'hubris, mêlant la peur et la colère, la haine et le désir de vengeance. Si la stratégie nucléaire se drape souvent d'une logique implacable, soutenue par des démonstrations mathématiques "supérieures", elle camoufle en fait des émotions relativement primaires. Cette critique est rejointe en partie par Thérèse DELPECH quand elle discute de la rationalité dans la dissuasion.

"L'une des critiques les plus fréquentes de la littérature classique sur la dissuasion nucléaire concerne l'excessive rationalité du raisonnement (ce qui est grotesque, bien que fondé sur l'expérience), surtout au début de l'ère nucléaire. On préfère tojjours les théories réconfortantes à celles qui nous gênent. ces théories n'ont pas été testées à l'épreuve de la vraie guerre et les crises nucléaires n'ont pas été systmatiquement étudiées par la plupart des penseurs. Ces "complications" sont souvent balayées d'un revers de la main pour que la doctrine semble plus élégante. Mais le monde n'est pas gouverné par des stratèges rationalistes ou friands d'élégance, de sorte que tous les efforts de sophistication consentis au cours des années pour élaborer une doctrine de dissuasion plus esthétiquement raffinée n'ont fait qu'introduire inutilement plus de confusion." A cet égard, nous n'avons pas l'impression d'insulter l'intelligence de nos lecteurs, quand nous comparons les efforts (très imaginatifs) d'élaboration de la stratégie nucléaire du XXe siècle à l'effort de théorisation de la "guerre en dentelles" du XVIIe siècle avec ses jolis arrangements de disposition des troupes, expliquant la guerre comme on explique la mécanique.

"On ne dissuade, poursuit Thérèse DELPECH, un politicien qu'avec la perspective indifférenciée d'une guerre nucléaire. C'est ce que pense la France, par exemple, depuis qu'elle a acquis des armes nucléaires, en 1960.

Pour être tout à fait juste, même kes principaux partisans de la stratégie rationalle ont reconnu qu'il y avait plus rationnel que la guerre et que la rationalité ne constitue pas toujours un avantage pendant la guerre. (Thomas SCHELLING par exemple). 

Or la rationalité est souvent décrite en termes étroits, sans aucune référence à d'autres cultures que la seule américaine. On n'a jamais compris les soviétiques. Ni les Européens. Il est vrai qu'à part H Kissinger, peu d'observateurs se sont vraiment intéressé à eux. Une autre limitation fut notre tendance à penser la dissuasion en temps de paix seulement, ce que Herman Kahn avait particulièrement bien compris (...)".

 

    Les livres blancs français de la défense constituent dans cette perspective un exercice de rationalité de la dissuasion. 

 

   Bruno TERTRAIS exprime les mêmes doutes lorsqu'il pose la question de l'universalité de la logique de dissuasion.

La part d'universalité dans la logique de la dissuasion concerne, pour lui, les principes mêmes qui la sous-tendent. "La dissuasion consiste à prévenir un acte en persuadant l'acteir concerné que les coûts d'une telle action excèdent ses bénéfices. Ces coûts peuvent être directs (dissuasion par interdiction) ou indirect (dissuasion par représailles). Or la logique de la dissuasion est à l'oeuvre au sein de la plupart des structures sociétales. Dès l'enfance, l'être humain apprend qu'il peut être puni s'il effectue une action répéhensible. Les fondements de cette logique se trouvent dans l'instinct de survie : elle est ainsi accessible à certains animaux, même relativement bas sur l'échelle de l'évolution.

Les codes pénaux relèvent, pour partie, de la dissuasion, et sont au nombre des modes de régulation les plus anciens de la civilisation (code d'Hammourabi). On peut d'ailleurs faire remonter la conceptualisation de la notion de dissuasion à la naissance de la criminologie moderne, incarnée par les travaux des philosophes Cesare Beccaria (1738-1994) et surtout Jeremy Bentham (1748-1832). Cherchant à définir une doctrine sociale de "l'utilitarisme", la réflexion de ce dernier sur le système pénal le conduisit notamment à proposer le terme de "determent" (la punition comme moyen de décourager le crime), resté en usage courant dans la langue anglaise jusque dans les années 1950.

Les régimes autoritairs ne sont pas moins susceptibles que les autres d'être accessibles à la logique de dissuasion : en effet, la personnalisation du pouvoir qui les caractérise fréquemment signifie que le dialogue dissuasif peut s'en trouve facilité. Il en est de même pour les régimes animés par une forte idéologie nationaliste, pour lesquels la survie, le développement et l'expansion de la nation sont des objectifs primordiaux, qu'il fait donc préserver.

Il semble également possible d'avancer que les acteurs se situant au sommet de la chaîne du pouvoir politique (qui sont ceux que l'on cherche, dans la dissuasion nucléaire, à influencer) sont par définition, susceptibles de savoir procéder à un calcul coûts/bénéfices. Ils sont donc, de ce point de vue, des acteurs fondamentalement rationnels. Sauf cas extrême, même un jeune officier parvenant brutalement au pouvoir à la suite d'un coup d'Etat a dû mettre en oeuvre, pour son ascension au sein du système, des stratégies rationnelles. (...). Certaines décisions stratégiques prises par les dirigeants de puissances régionales, parfois difficiles à comprendre sur le moment, peuvent, rétrospectivement, s'avérer parfaitement rationnelles."  

Après avoir cité de nombreux exedmples historiques, Bruno TERTRAIS poursuit : "Malheureusement, les enseignements de l'histoire sont de nature à susciter des doutes sérieux sur la validité en toute circonstance du pari dissuasif. Pour des raisons qui tiennent à la psychologie humaine, à la sociologie politique, ainsi qu'aux conditions stratégiques très particulières de la dissuasion nucléaire, il n'est pas possible de partir du principe que la dissuasion pourra toujours jouer vis-à-vis des futurs adversaires nucléaires."

La théorie de rationalité des acteurs et précisément la "théorie des choix rationnels" est de plus en plus contestée, notamment depuis les années 1950. "La rationalité est en fait le plus souvent "militée" (bounded), comme l'a démontré le sociologue et économiste Herbert Simon. Les capacités cognitives des acteurs et leur aptitude à intégrer des informations nouvelles dans le processus de décision ont des limites : l'acteur choisit fréquemment la première option qui lui semble aller dans le sens de ses intérêts et tend ensuite à rejeter toute information mettant ce choix en cause.

Ces mécanismes s'activent tout particulièrement en temps de crise, car les processus cognitifs sont alors soumis à des contraintes particulières. le cerveau humain réagit au stress en limitant ses capacités d'absorption et de traitement de l'information. Les décideurs sont alors susceptibles de s'enfermer dans des schémas de pensée rigides. Une fous que la décision d'entrer en conflit est prise, les dirigeant "deviennent insensibles aux informations qui ne vont pas dans leur sens". (Richard Lebow cité dans Daniel Goleman, "Politicals Forces Come Ender New Scurtiny of Psychology", The New York Times, 2 avril 1985).

Etre rationnel ne veut pas nécessairement dire être raisonnable, comme l'ont souligné des théoriciens tels que Raymond Aron et Patrick Morgan. Certains régimes sont fortement enclins à la prise de risques, ce qui les rend difficiles à dissuader. Or ils sont susceptibles de prendre des initiatives conduisant, volens nolens, à l'escalade militaire jusqu'au seuil nucléaire : blocus de Berlin-Ouest (1948), soutien de Staline à Kim Il-sung pour l'invasion de la Corée du Sud (1950), participation soviétique à la guerre de Suez, et menaces nucléaires envers les pays du corps expéditionnaire (1956), encouragement donné par Fidel Castro à l'ouverture du feu nucléaire par l'URSS lors de la crise de Cuba (1962), encouragement soviétique à une guerre contre Israel, et participation directe des Soviétiques au combat (1967), décision éhypto-syrienne d'attaquer Israël (1973), et soutien accordé par moscou aux pays arabes, campagne d'infiltrations pakistanaises au Cachemire (1999), etc. La fréquence de cette "préférence pour le risque" a fait l'objet de travaux approfondés par les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky.

Deux des théoriciens les plus critiques à l'égard de la validité du concept de dissuasion (il s'agit de Richard Ned LEBOW et de Janice Gross STEIN, dans We All Lost the Cold War, Princeton University Press, 1994) en concluent : "La stratégie de dissuasion s'appuie sur des présupposés irréalistes quant à la manière dont les gens raisonnent. (...) Les êtres humains ne sont pas toujours rationnels et ont très peu de chances de l'être lorsque leurs émotions sont suscitées et qu'ils font face à d'intenses conflits de choix. Or c'est précisément la situation dans laquelle la dissuasion est le plus souvent susceptible d'être mise en jeu."

  Bruno TERTRAIS avance quelques cas particulièrement difficiles : dirigeants soufrrant de troubles psychologiques sévères (exemples du président surd-coréen Park Chung-Hee affecté par l'alcool, de Mao Zedong affecté par les barbituriques et de Kennedy affecté par les stéroïdes) et cultures dans lesquelles la dimension idéologique ou sirituelle est dominante (Allemagne nazie, Japon d'avant 1945, Corée du Nord, Iran islamique contemporain.

 

Bruno TERTRAIS, Rapport final : La logique de dissuasion est-elle unierselle?, Fondation pour la Recherche Stratégique, Ministère des affaire étrangères, Centre d'analyse et de Prévision, 22 novembre 2007. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013.

 

STRATEGUS

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21 mars 2014 5 21 /03 /mars /2014 16:47

   Dans la période d'incertitude stratégique qui est celle des années 2010, l'hypothèse de la surprise stratégique, fondée ou non, a tendance à resssurgir. C'est pourquoi Thérèse DELPECH y consacre une page dans son livre sur la dissuasion nucléaire d'aujourd'hui.

"Les armes nucléaires, du fait de leur très grande puissance, ont réveillé les vieilles craintes d'une attaque surprise. Des penseurs aussi importants que Bernard Brodie croyaient que l'élément de surprise étant moins important qu'on ne l'admettait généralement, parce que "si l'on doit encaisser des représailles, le prix d'une victoire sera trop élevé" . Pourtant, la crainte d'une attaque surprise resta bien éveillée dans les deux camps pendant la guerre froide, même après la sécurisation des capacités de rétorsion respective des Etats-Unis et de l'Union Soviétique. Car le but principal d'une attaque surprise était précisément de priver l'adversaire des moyens d'exercer des représailles. 

Si certaines craintes étaient réciproques, elles s'ancraient dans des principes différents. Du côté occidental, on pensait que les Soviétiques recherchaient la supériorité et le renforcement de leurs défenses du fait même qu'ils s'étaient préparés à la guerre nucléaire. Du côté soviétique, on jugeait l'alliance capitaliste intréinsèquement agressive, et le caractère défensif des plans prévus par l'Occident n'y pu rien changer. (...) Toute amélioration introduite dans la doctrine américaine au nom de la stabilité et de la dissuasion mutuelle fut rejetée comme vile tromperie (SCHELLING, The strategy of conflict). la crainte mutuelle d'une attaque surprise ne pouvait qu'atteindre des niveaux spectaculaires en cas de crise, où chacune des parties risquait de modifier ses calculs sous la pression des événements. (...)

Ce processus d'escalade psychologique s'applique tout particulièrement entre pays incapables de minimiser les risques d'attaques surprises par le dialogue, par l'alerte avancée et une maitrise des armements portant sur les capacités les plus déstabilisantes.

Un grand nombre de prédictions se sont avérées trop pessimistes en matière nucléaire, mais, dans le cas d'une attaque surprise, comment ne pas avoir immédiatement à l'esprit deux pensées particulières pour en comprendre éventuellement leur pertinence à notre époque? La première est celle de Henry Stimson, dès avril 1945. Il prédit qu'"on risque de voir à l'avenir arriver une arme de ce genre - construite en secret, utilisée sans prévenir, et d'une manière redoutablement efficace" (The atomic bomb and peace with Russia, dans Bulletin of Atomic Scientists, volume 4, n°8, août 1948). La seconde pensée a été exprimée par John Foster Dulles en janvier 1954 : "Nous vivons dans un monde où les urgences sont toujours possibles, et notre survie dépendra de notre capacité à répondre aux situations d'urgence". (The evolution of foreign policy, discours devant le Council on Foreign Relations, New York, Department of State Press Relesase, n°81, 15 janvier 1954). 

Enfin, reste un problème supplémentaire de nos jours : la possibilité d'une frappe anonyme. Dans ce cas, tous les Etats dotés d'armes nucléaires devront faire preuve de la plus grande transparence. En seront-ils capables? D'expérience, nous savons que la transparence n'est pas aisée à obtenir."

 

    Pour cerner la réalité d'une possible attaque nucléaire surprise de la part des Soviétiques, il faut reprendre les différents textes qui définissent la stratégie nucléaire soviétique, très loin en fait des logiques occidentales. Jusque dans les années 1960, comme le rappelle Alain JOXE, "c'est uniquement la pensée de la guerre en Europe qui continue de représenter la guerre dans les débats théoriques, malgré le début d'une aviation de bombardement à longue portée et le programme des fusées. Autrement dit, ni le concept de stratégie de dissuasion ni celui de dissuasion globale n'apparaissent encore dans les vues soviétiques. (...) Dans son discours de janvier 1960, Khrouchtchev ôtait de l'importance aux gros bataillons, proposait une réduction d'un tiers des efectif, et accordait aux fusées la place du facteur capital dans le rapport de force (...). Khroutchev se posait en moderniste, critiquant certains aspects traditionnalistes des partisans staliniens des "facteurs de victoire à long terme". Une telle thèse "globaliste" prenait nettement le contre-pied des militaires partisans de la guerre éclair, stratégiquement défensive - techniquement offensive -, en Europe. Elle faisait fond, avec un certain retard, sur une "supériorité soviétique" supposée, qui dérivait directement du mythe du missile gap. Mais les estimations excessives des tenants du missile gap étaient déjà contrebattus en Amérique et les thèses optimistes de Khroutchev suscitaient donc des oppositions militaires tout à fait raisonnables. Les militaires étaient payés pour savoir que les Américains n'avaient pas cessé d'être dominants et qu'ils se préparaient à une supériorité écrasante. Tout fonder sur les fusées suscitait des résistances doctrinaires, qui s'ajoutaient aux freinages corporatistes des gros bataillons.

Les thèses principales de Kroutchtchev furent en fait neutralisés par une mise au point du maréchal Malinovskii, en 1961. Celui-ci exprimait une des tendances modernistes, celle qui avait remis en évidence, contre la doctrine de Staline, l'importance de la surprise et du début des hostilités. Contrairement à Kroutchtchev, il estimait que la menace d'attaque nucléaire par surprise, de la part de l'Ouest, était une réelle menace que le potentiel soviétique de riposte ne paralysait pas complètement." 

l'ouvrage collectif publié sous la signature du marécla Sokolovskii (Stratégie militaire, printemps 1962) donne une version mixte entre la conception de Khrouchtchev et de Malinowski. En fait, la stratégie adoptée insiste sur la nécessité à la fois de parer à une attaque surprise et celle d'en préparer une, dans le cadre d'un scénario de guerre mettant en oeuvre autant les moyens conventionnels que les moyens nucléaires. Tout se passe, relève encore Alain JOXE, "comme si le pouvoir cherchait à éviter la construction d'une logique stratégique trop précise d'acquisition des moyens", afin d'éviter une course qualitative aux armements anti-forces. Se protéger de la destruction-suprises des armes est alors une des hantises de l'IRSS, la fusée étant un moyen d'y faire face. 

"En quelques années, entre 1955 et 1966, face à la multiplication des moyens américains invulnérables et imparables, la destruction des forces américaines posait aux Soviétiques un problème insoluble. Récupérer à tout prix une agilité anti-forces était à la fois indispensable doctrinairement et impossible stratégiquement. On en vint donc, entre 1966 et 1972, au raisonnement dissuasif anti-cité (...)." D'où l'accroissement des grosses fusées et des charges mégatonniques du côté soviétique. "C'est ce qui leur permettra, à partir de 1966, de proclamer en même temps que la paralysie au niveau nucléaire le retour aux opérations classiques frontales en Europe, sans que pour autant la programmation du nucléaire stratégiques soit freinée, et sans que le ciblage de l'Europe occidentale par les SS-4 et SS-5 soit éliminé."  Notre auteur se base sur l'analyse de Michael McGWIRE pour comprendre la stratégie théorique des dirigeants soviétiques vers la fin de 1966 : ceux-ci commencent à penser que l'emploi massif des armes nucléaires en cas de guerre n'est pas inéluctable. "Le rôle attribuable aux armes nucléaires au cours d'une guerre cesse à ce moment-là d'apparaitre comme l'emploi dans la bataille pour devenir le moyen de dissuader l'emploi par l'ennemi des armes nucléaires dans la bataille."  Mais les va-et-vient de la pensée stratégique soviétique ne s'arrêtent pas là, au point où Alain JOXE estime que les dirigeants soviétiques "conservèrent sous interruption de 1945 à 1987 deux stratégies de défense fixe contre l'invasion, complètement hétérogènes l'une à l'autre dans leur principe ; la prise en otage de l'Europe continentale er la riposte quantitative dans l'acquisition des moyens nucléaires globaux. Ces deux stratégies, au début complémentaire, sont devenues ensuite redondantes et contradictoires."

Sans entrer encore dans un exposé de la stratégie nucléaire soviétique (nous le ferons ailleurs), on peut constater que l'obsession d'une attaque surprise a toujours été présente et que, par ricochet, dans les plans de bataille, est placée la possibilité d'y avoir recours, ceci dans un profond scepticisme sur la valeur de la dissuasion.

 

Alain JOXE, Le cycle de la dissuasion (1945-1990), La Découverte/FEDN, 1990. Thérèse DELPECH, la dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013.

 

 

 

STRATEGUS

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20 mars 2014 4 20 /03 /mars /2014 14:47

    Thérèse DELPECH s'interroge sur la "façon dont les Soviétiques instrumentalisaient la maitrise des armements". Mais si l'on en a beaucoup débattu, comme elle l'écrit, on peut tout à fait se poser égélament la même question côté Américain. D'aucuns, comme Harold BROWN (Department of Defense Anneual Report, Fiscal Year 1979, ministère de la défense, Washington DC, février 1978), estiment que ces accrods n'étaient que de peu d'utilités. D'autres font valoir encore aujourd'hui que cela a permis aux adversaires de mieux se comprendre et de limiter les forces les plus déstabilisantes. On pense surtout aux armes anti-missiles. 

"A l'époque où les Soviétiques croyaient qu'ils ne pouvaient pas rivaliser avec les Etats-Unis, ils ont peut-être tenté, par le biais des négociations, de limiter en fait les capacités américaines. Ce qui ne veut pas dire que la maitrise des armements n'ai joué aucun rôle pour que la guerre froide reste froide.

La plupart des experts, tout en concevant que les accords mal ficelés sont dangereux, ont compris ce qu'est la vraie nature de la maitrise des armements : une contribution à la stabilité qui a aidé les adversaires à garder le contact, les a encouragés à en apprendre davantage sur leurs capacités respectives (disons, entre nous que l'auteur a le sens de l'humour, le déploiement des services de renseignements des grandes puissance ne s'est jamais autant déployé que lors des négociations SALT...), a permis d'entretenir l'intérêt des électeurs pour la limitation de la course bipolaire aux armements (en vendant parfois, par médias médiocres interposés, du "désarmement"), et a favorisé l'abandon des systèmes d'arme les plus déstabilisants, ceux qui risquent de pousser à l'"attaque surprise". 

L'accent a ensuite été mise sur les inspections : des plans d'inspection mutuelle censés renforcer la confiance réciproque et donner l'alerte stratégique. L'objectif le plus important concernait la prévention des attaques surprises (Bernard BRODIE, The anatomy of Deterrence, RAND Corporation, Santa Monica, Californie, 1958, www.rand.org). Plus généralement, on réfélchissait à la maitrise des armements comme un outil visant à augmenter la stabilité lors de situations de crise et à réduire ainsi les risques d'erreurs humaines ou de calcul, aux conséquences meurtrières.

L'histoire de la maitrise des armements, illustre, écrit toujours Thérèse DELPECH, combien le monde occidental, obsédé qu'il était par l'URSS, s'est privé d'une plus large vision du monde. (...) La confrontation bipolaire préoccupait l'esprit des Occidentaux de manière si écrasante qu'ils proposèrent les accords SALT II - si décevants : un traité jamaus ratifié (il fut bloqué par le Congrès après cinq ans de négociations) en raison de "l'état de l'équilibre des forces, des prédictions de tendances, de la pertinence des forces stratégiques au sein de la diplomatie, des superpuissances et des progèrs des hutes technologies" (Colin GRAY; Nuclear strategy : The case for a theory of victory, dans onternational Security, volume 4, n°1, été 1979).

    En quoi ces événements de l'histoire récente sont-ils pertinents pour nous aujourd'hui? La maitrise des armements demeure un outil pour la stabilité, à condition néanmoins de se préparer convenablement à entamer des négociations, de régler les problèmes de détection des tricheries, de réagir efficacement aux violations, de proscrire comme trop dangereux les accords mal ficelés, et de faire en sorte que les négociateurs cherchent à mener à bien une stratégie plutôt que de lancer et de poursuivre un "processus", dans le seul but de le mener à terme. Pour ce qui est des négociations entre les Etats-Unis et la Russie, le ralentissement, voire l'arrêt, du processus de réduction des armes nucléaires est le scénario le plus probable à la date d'aujourd'hui (l'auteur écrit en 2009).

 

   Jean KLEIN expose les conditions dans lesquelles intervient le concept de la maitrise des armements, qui concernent en premier lieu (et au début exclusivement) les armements stratégiques nucléaires. Si l'on peut considérer les efforts de réduction ou de stabilisation des dépenses militaires ou les accord concernant les armements conventionnels comme faisant en fin de compte partie de la maitrise globale des armements, il s'agit surtout celle des armements nucléaires. 

"La limitation des armements stratégiques procède de la volonté des dirigiants américains et soviétiques de prévenir la guerre nucléaire et de maitriser le rythme de la course aux armements dans laquelle ils s'étaient engagés au début de la guerre froide. Cette préoccupation s'est surtout manifestée aux Etats-Unis après le lancement du "Spoutnik" (octobre 1957) qui avait mis en évidence la vulnérabilité (en fait, mentionnon-le ici, il s'agit surtout d'un sentiment, très loin d'une réalité matérielle...) du territoire américain à des frappes nucléaires soviétiques. Pour conjurer cette menace, on ne pouvait escompter un aboutissement rapide des négociations en vue du désarmement général et complet qui étaient dans l'impasse et plutôt que de s'assigner un objectif aussi ambitieux on préféra accorder la priorité à la stabilisation de l'équilibre sur lequel reposait la dissuasion réciproque. Cette pratique était conforme aux prescriptions de la "maitrise des armemes" (arms control) dont la théorie fut élaborée aux Etats-Unis sous les auspices de l'Académie des arts et des sciences et fit l'objet d'un exposés systématique de la revue Daedalus à l'automne 1960."

De cette intention de maitrise des armements nucléaires, bien plus présentes aux Etats-Unis qu'en URSS, proviennent les différents accords SALT I (1972), ABM (1974), SALT II (1979), START, FNI (1987), accords souvent mal ficelés, partiels, conclus souvent sous une contrainte politiquo-diplomatique, voire médiatique qui laisse peu de marges de manoeuvres aux négociateurs directs pour les établir dans des bases juridiques et techniques solides. Toutefois, cela entre dans un bras de fer dioplomatico-stratégique, avec le renforcement de certaines contraintes visant la vérification de la conformité des comportements à ces accords, qui parvient à stabiliser, voire à diminuer, le nombre d'armements nucléaires. Ces accords sont ausi, d'une certaine manière, une sorte de guide pour les différents complexes militaro-industriels afin d'orienter leurs recherches technologiques. Ces accords, parfois soumis à la contrainte de ces derniers, vont de pair avec le développement qualitatif de nombreux armements. 

Jean KLEIN, malgré les imperfections de ces accords, par rapport à un désarmement effectif, estime que "les Etats-Unis et la russie continuent d'y voir un moyen privilégié pour cérer un environnement stratégique "stable et prévisible". En revanche, il ne semble pas que (les négociations) puissent déboucher sur l'élimination des armes nucléaires, même si de nombreuses voix s'élèvent pour contester leur léicité et rêvent d'un monde dont elles seraient bannies. Dans l'immédiat, il s'agit de surmonter les obstacles qui empêchent l'entrée en vigueur du traité START II et de créer les conditions favorables à l'exécution des obligations souscrites, ce qui ne sera pas chose facile eu égard de la situation chaotique qui règne en Russie, au coût élevé de l'élimination des systèmes d'armes et aux risques de dissémination des matières fissiles extraits des munitions nucléaires (l'auteur écrit en 2000). Cette étape une fois franchie, il n'est pas exclu que l'on parvienne à stabiliser les rapports de dissuasion réciproque entre les deux protagonistes à des niveaux d'armement "raisonnables". Ce serait le triomphe de l'arms control tel que le concenvaient kes théoriciens américains des années 1960."

 

   D'une certaine manière, le premier véritable accord de désarmement nucléaire est le traité FNI signé en décembre 1987 prévoyant le retrait d'Europe des missiles nucléaires à moyenne portée, enjeu de la lutte bataille des "euromissiles". Il faut noter que ce seul véritable accord de désarmement est en partie le fruit d'une mobilisation antinucléaire militaire sans précédent en Europe et aux Etats-Unis comme d'ailleurs en URSS et dans les pays de l'Est.

 Il ne faut pas oublier non plus que le Traité de dénucléarisation de l'Antartique de 1959, le traité de l'interdiction des explosions nucléaires dans l'espace, l'atmosphère de 1963, suivi du traité de 1967 sur l'utilisation pacifique de l'espace, incluant la Lune et les autres corps célestes, et le traité de non prolifération de 1968 font partie également de l'ensemble des accords, sans proprement entrer dans le champ de l'arms control, permis par l'environnement diplomatique de la matrise des armements nucléaires.

 

Jean KLEIN, Maitrise des armemes stratégiques nucléaires, dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXi e siècle, Odile Jacob, 2013.

 

 

 

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16 mars 2014 7 16 /03 /mars /2014 12:52

         Le concept de non emploi en premier, pourtant expression que l'on retrouvait couramment dans la presse, notamment occidentale dans le débat stratégique des années 1980, conçu pour apaiser la crainte mutuelle d'une première frappe, fut défendu par les Soviétiques, notamment sous Brejenv, n'a jamais été adopté par le camp occidental. Thérèse DELPECH explique les deux raisons pour lesquelles il a refusé d'entrer dans un débat à ce propos :

- la nécessité de dissuader une attaque conventionnelle massive contre l'Europe ;

- l'impossibilité de vérifier la détermination de l'ennemi.

   Dans les archives allemandes (de l'Est) maintenant ouvertes, on a constaté que les Soviétiques avaient élaboré des plans mettant en jeu des opérations de frappe en premier, et énvisageaient l'utilisation d'armes nucléaires et chimiques, dès le premier jour d'un conflit éventuel avec les forces de l'OTAN. Il s'agirait ainsi d'une grande manoeuvre idéologique gesticulatoire, dans le cadre de la campagne soviétique de désarmement, relayée par de nombreux organisations pacifistes en Europe (mais pas toutes...).

    Aujourd'hui, précise-elle, "Moscou a certes abandonné le non-emploi en premier, mais ce p^rincipe demeure encore la pierre angulaire de la doctrine nucléaire chinoise. (...) Ce concept convient aux intérêts chinois parce que Pékin ne dispose pas de capacité de seconde frappe et ne détient toujours qu'une force nucléaire plutôt limitée. Mais ceci est en train de changer : avec les capacités toujours plus grandes de la Chine en sous-marins et en missiles tirés en mer (...), outre son arsenal en expansion permanente, les promesses des Chinois de ne pas recourir à la première frappe risquent de n'avoir de valeur que diplomatique, à l'image de l'Union Soviétique pendant la guerre froide."

    Se pose, selon elle, "une question question spécifique : quelle réaction adopter en réponse à une attaque à l'arme chimique ou biologique, à un moment où les puissances occidentales ont cessé d'entretenir leurs propres programmes d'armes chimiques et biologiques offensives? Cette question a donné naissance au concept d'interdiction de recourir aux armes de destruction massive, réduisant ainsi l'ampleur de l'engagement. Dans le cas de la NRP 2010, il semblerait que, si Washington refuse d'adopter la politique du non-emploi en premier, c'est en raison de la menace biologique.

La question prend un intérêt tout particulier dans le contexte du Moyen-Orient, où un certain nombre d'Etats continuent de développer des capacités chimiques et biologique. Israël a produit un certain nombre d'études relatives à la dissuasion vis-à-vis des attaques aux produits chimiques, nucléaires ou biologiques. Les attaques chimiques mal exécutées posent un problème particulièrement délicat. Il vaut la peine de rappeler que, pendant l'opération Tempête du désert, l'Irak a été dissuadé de déployer à grande échelle des armes de destruction massive (...) mais pas de lancer des missiles Scud sur Israël, initiative risquée, sur tous les plans.

On pense également que l'Inde envisage une option nucléaire pour parer à des attaques chimiques ou biologiques massives."

 

     Ce concept de Non emploi en premier vient en fait de loin, car il est issu de celui de Non emploi tout court des armes nucléaires, à l'origine de tout l'édifice de la doctrine de dissuasion. Element clé des doctrines nucléaires, le non emploi (no first use en anglais, ce qui peut prêter à confusion), désigne une posture qui consiste pour un pays à ne pas utiliser en premier ses armes nucléaire, stratégiques comme tactiques. La stratégie dite de non emploi interdirait donc aussi l'emploi de l'arme nucléaire en frappe préventive face à une menace. Par effet de miroir, elle implique une capacité de riposte proportionnelle à l'agression, jusqu'aux représailles massives.

Le débat sur le "non emploi" apparait dès juillet 1945, lancé par une partie des scientifiques participant au Projet Manhattan, qui suggèrent de faire la démonstration aux Japonais de la puissance de cette nouvelle arme au lieu de l'utiliser militairement. Au temps de la guerre froide, la stratégie de non-emploi est un des thèmes du dialogue entre blocs. Côté Soviétique, il s'agit de masquer la menace exercée sur les forces de l'OTAN par des forces conventionnelles très supérieures en nombre (notons que cette supériorité faisait déjà débat à l'époque, surtout dans les années 1980...). Cet atout serait contrebalancé par la présence d'armes nucléaires tactiques sur le sol européen, puis par des armes nucléaires continentales, ce qui implique bien entendu pour les Américains de ne pas souscrire à cette doctrine de non-emploi. En fait, la dissuasion repose sur le fait que ces armes nucléaires ne serait jamais utilisées, sauf si... un emploi pourrait être décidé... Si sur le fond, l'idée de non emploi appelle l'idée de dissuasion, il n'est pas certain qu'une stratégie déclaratoire de non emploi des armes nucléaires en premier soit réellement opératoire dans la manoeuvre stratégique entre deux puissances nucléaires.

Si en 1995, les cinq puissance nucléaires se sont engagées devant l'ONU à ne pas recourir à l'arme nucléaire contre une puissance qui n'en est pas dotée, il n'est pas certain que les doctrines de ces puissances soient très claires à ce propos, notamment vu la présence d'autres armements de destruction massive...

Contrairement à la présentation qui est faite par Philippe WODKA-GALLIEN, nous ne sommes pas certain de la filiation réelle entre la demande de non emploi des scientifiques du Projet Manhattan et le déploiement diplomatique du concept de non emploi en premier...

 

 

Philippe WODKA-GALLIEN, Dictionnaire de la dissuasion, Editions Marines, 2011. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013.

 

 

 

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15 mars 2014 6 15 /03 /mars /2014 13:44

      L'ouvrage de l'économiste et professeur américain de politique étrangère, de sécurité nationale, de stratégie nucléaire et de contrôle des armements à la School of Public Policy de l'université du Mariland à College Park Thomas SCHELLING (né en 1921), publié en 1960, ouvre la voie à l'étude des paris et comportements stratégiques. Il constitue un ouvrage de référence sur la théorie du conflit international. Considérant le retard à l'époque pris en matière d'études de stratégie internationale, notamment sur le plan universitaire, retard qui se traduit dans la direction de la défense des États-Unis, l'auteur s'appuie notamment sur la théorie des jeux pour analyser tous les éléments d'une théorie de la stratégie. Parfois, l'on sent bien en arrière plan (comme d'ailleurs beaucoup d'oeuvres de stratégie), la logique de l'oeuvre de CLAUSEWITZ, même si évidemment ici il ne s'agit pas de faire la guerre, mais de l'éviter.

 

     Thomas SCHELLING voulait d'abord et avant tout contribuer à la limitation des armements stratégiques, par une étude serrée des tenants et aboutissants de la négociation. Mais son étude va plus loin, abordant nombre d'aspects de conflits de tout ordre.

 

La notion de conflit

Pour lui, la notion de conflit est intimement liée à celle de négociation entre les individus ainsi qu'entre les groupes. Rares sont les cas de "purs conflits", c'est-à-dire ceux où la guerre à outrance devient inévitable. Même dans les pires situations où les protagonistes veulent gagner à tout prix, ceux-ci essaient de conduire la guerre de manière à minimiser les destructions. Ils essaient d'abord de faire pression sur l'adversaire par une menace de recours aux armes non suivie d'exécution, la recherche d'un éventuel accord devenant l'élément majeur du conflit. Les concepts de dissuasion, de guerre limitée et de négociation sont liés à l'existence d'intérêts communs aux adversaires et reflètent leur dépendance commune.

Selon l'auteur, la stratégie ne vise pas à l'exercice de la force, mais son utilisation potentielle. Elle ne concerne pas seulement les adversaires qui se détestent, mais également les partenaires qui se méfient les uns des autres ou qui sont en désaccord. Elle recouvre tout aussi bien la répartition des gains et des pertes entre adversaires que l'obtention de résultats particuliers qui peuvent, suivant les circonstances, se révéler meilleurs ou pires pour l'ensemble des deux parties en présence.

Il s'intéresse particulièrement à la contribution que peut apporter la théorie des jeux à la compréhension des conflits internationaux. Au départ, cependant, il reconnait que cette théorie est surtout utile pour expliquer les situations de "pur conflit", illustrées par des jeux dits "à somme nulle" ou "à somme constante". Par contre, lorsque le conflit implique des belligérants ayant une certaine dépendance mutuelle comme c'est le cas de la plupart des conflits internationaux mais aussi des grèves, des négociations de prix..., on se retrouve en présence de jeux dits "à somme non nulle" ou "à somme variable". Le professeur américain s'intéresse donc aux jeux dans lesquels, bien que l'élément de conflit soit à l'origine de l'intérêt dramatique, l'interdépendance des protagonistes est partie intégrante de la structure logique du jeu et impose une certaine forme de coopération ou de tolérance, même si cette coopération se limite en fin de compte à parer au srisque de destruction mutuelle. Il propose donc de faire évoluer la théorie des jeux vers ce qu'il appelle une "théorie de la décision interdépendante".

    Cette théorie associe la négociation à un jeu de stratégie ou un jeu de comportement dans lequel la meilleure décision de chacun des joueurs dépend de l'idée qu'il se fair du choix éventuel de son vis-à-vis, chacun étant conditionné par l'appréciation de l'influence du résultat potentiel sur les attentes de l'autre. La négociation, pour SCHELLING, est donc un exercice de coordination des attentes réciproques des parties.

 

De la théorie des jeux

      L'auteur tente d'élargir le domaine de la théorie des jeux à des jeux à somme non nulle en introduisant deux dimensions importantes. D'abord, en mettant en évidence des éléments liés à la perception et à la suggestion dans le processus de formation d'attentes réciproques cohérentes. Il insiste aussi sur le rôle important de la communication dans ce processus. Ensuite, en identifiant ce qu'il appelle certains "coups", c'est-à-dire des modes d'action fondamentaux que l'on peut rencontrer dans les jeux de stratégie tels que la négociation ainsi que les structures logiques qui les régissent. Il définit les coups stratégiques comme "les actions visant à influencer le choix de l'adversaire en faveur de soi-même en jouant sur l'attente de ce dernier face au choix que l'on fera". il s'agit de faire peser sur l'adversaire une contrainte qui l'amènera en retour à résoudre le problème de maximisation auquel il se trouve confronté dans un sens favorable à soi-même tout en lui interdisant de procéder de même. Parmi ces "coups" ou modes d'action, on retrouve les concepts clés d'engagement, de menace, de promesse et de contrainte.

Ainsi l'engagement est défini comme une action stratégique utilisée en vue d'amener un autre négociateur à agir dans le sens souhaité. La menace, comme l'engagement, correspond à une restriction volontaire d'autres choix possibles qui aura pour effet de dévaloriser la position de celui qui la formule au cas où la manoeuvre échouerait. Menace et engagement sont donc utilisés "dans la mesure où l'on pense que l'autre partie, si elle est rationnelle, devra dès qu'elle en aura été informée, tenir compte du fait que sont adversaire a altéré l'éventail de ses propres motivations". De plus, la menace, pour être efficace, ne dépend pas du fait que celui qui la formule ait moins à souffriri, en cas de mise en application, que celui qui est menacé, ce qui serait le cas si l'on était en présence d'un jeu à somme nulle. Il en est ainsi "à cause des asymétries entre les joueurs qui dépendent de facteurs tels le système de communication, les moyens de contraindre les joueurs à mettre à exécution promesses et menaces, la rapidité des engagements, la rationalité des réactions prévisibles et, enfin dans certains cas, la relativité des dommages." Il affirme que la formulation d'une menace équivaut à poser la question suivante : "Comment, pour obtenir un effet recherché,peut-on s'obliger à l'avance à exécuter un acte que l'on préférerait ne pas avoir à accomplir?" Cette question met en évidence un paradoxe de la négociation que sans doute SCHELLING a été l'un des premiers chercheurs à mettre en évidence, c'est-à-dire que le pouvoir de contraindre l'adversaire est lié à la capacité de se contraindre soi-même. Quant au résultat d'une négociation, il dépend, selon lui, pour une large part, de la formulation du problème, des analogies ou des précédents que cette formulation évoque dans l'esprit des négociateurs ainsi que des informations disponibles au cours de la discussion.

Tous les manuels ou traités de négociation contemporains considèrent maintenant ces éléments comme allant de soi mais il faut reconnaitre à SCHELLING le mérite d'avoir été un des premiers à les identifier et à les exposer clairement. Il en est de même de la nécessaire coordination des attentes des négociateurs qui progressent vers un point focal permettant d'arriver au dénouement de la négociation.

 

Les aspects de la négociation

Bien que SCHELLING affirme s'intéresser uniquement aux aspects distributifs de la négociation et aux facteurs influençant les concessions réciproques, ces constatations peuvent s'appliquer également aux trois autres sous-processus de la négociation collective identifié par Richard WALTON et Robert McKERSIE (A Behavioral théoery of Labor Negociations, New York, McGraw-Hill, 1965), soit : les aspects intégrateurs de la négociation, la structuration des attitudes et la négociation intra-organisationnelle.

En ce sens, ses travaux de SCHELLING ont sans doute ouvert la voie à cet ouvrage magistral publié quelques années plus tard qui est, selon Jean BOIVIN, de l'Université de Laval au Québec, dont nous tirons l'essentiel de cette présentation, l'un des meilleurs efforts de théorisation réalisé à ce jour à propos de la négociation en relations professionnelles. (www.Cairn.info)

 

Un ouvrage, quatre parties

    Divisé en quatre parties, le livre semble d'une lecture limpide mais requiert en fait une attention soutenue (sans compter qu'on voit poindre parfois la tentation de s'étendre sur la représentation mathématique, surtout dans la quetrième partie) car elles s'enchainent logiquement et chaque chapitre ajoute pratiquement une ramification à l'analyse du conflit conçu comme jeu. 

    La première partie (la plus importante en pagination avec la deuxième partie), Élements pour une théorie de la stratégie, après avoir exposé le "retard des études en matière de stratégie internationale, comprend d'abord un Essai sur la notion de Négociation, à travers le pouvoir de négocier et le pouvoir de contraindre. Sont examinés ensuite la structure et l'environnement de la négociation, soit :

- le recours à un mandataire, qui ouvre d'ailleurs pour beaucoup d'auteurs à une réflexion sur la médiation ;

- secret ou publicité : le compromis ;

- les négociations croisées ;

- les négociations permanentes ;

- la limitation de l'ordre du jour ;

- les compensations ;

- les principes et les précédents ;

- la casuistique ;

- la menace ;

- la promesse

Le tout illustré à la fin par un "jeu". avant d'aborder les relations entre la négociation, les communications et les guerres limitées.

   La deuxième partie se centre sur une réorientation de la théorie des jeux : Vers une théorie de la décision interdépendante ; Les actions stratégiques, les moyens de s'imposer et de communiquer ; la théorie des jeux et la recherche expérimentale.

    La troisième partie examine le hasard et la stratégie. 

    La quatrième partie expose les composantes de l'attaque par surprise, le cas de la méfiance réciproque.

 

Thomas C SCHELLING, Stratégie du conflit, PUF, 1986. Traduction française de The Strategy of conflict, 1960, révisé (faiblement) en 1980. Préface de l'auteur de 1980.

 

Relu le 14 septembre 2021

 

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