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19 janvier 2014 7 19 /01 /janvier /2014 14:14

               Dissuader les fraudeurs pourrait être la formule courte qualifiant la volonté de nombreux acteurs d'Internet, devant la croissance précisément d'attaques diverses et variées contre des sites, marchands ou non, officiels ou non, pour les  piller, les affaiblir ou les rendre inopérants. Outre le fait que ces attaques ne sont pas tous, très loin de là,  le fait d'acteurs non officiels, ou d'acteurs malhonnêtes au point de vue légal ou moral, il s'agit là d'une sorte de guerre (pour l'instant sans victimes humaines) à laquelle se livre de plus en plus de personnes morales et physiques. La littérature concernant les mille et unes manières de se prémunir de telles attaques connait une croissance encore plus exponetielle que lesdites attaques. Outre les désagréments dus aux multiples dysfonctionnements causés par les virus et compagnie, co-existent les piratages de données, de plus en plus extensifs, qu'ils s'agissent de données privées ou publiques, les opérations d'extorsion monétaire et diverses filouteries financières non autorisées par la loi, et demain peut-être les destructions pures et simples de données ou de matériels. 

    Il va s'en dire que la meilleure manière de détruire le fonctionnement de tout ou partie d'Internet est tout simplement de lui couper l'énergie qui lui permet de fonctionner. S'attaquer aux serveurs d'une entreprise, d'un Etat, voire de gros fournisseurs d'accès devient affaire de spécialistes informatiques à moins de viser tout simplement les moyens de produire des ordinateurs, de les alimenter en énergie.  Bien entendu, les acteurs d'Internet ne sont pas partisans d'une solution, même dans l'énervement le plus extrême, qui signifierait sinon sa mort ou au moins sa paralysie. Une paranthèse pour dire que l'accroissement des flux d'informations, via notamment la publicité-vidéo pourrait en fin de compte avoir le même effet que des activités intentionnelles, tant le ressort de beaucoup d'attaques de sites ou de serveurs consiste tout simplement à les bombarder d'informations... Bien entendu, les intentions des acteurs du cyber-espace ne sont pas de détruire Internet ni même de détruire les moyens d'utiliser Internet des concurrents ou adversaires. Internet est une poule aux oeufs d'or, qui permet d'espionner, d'arnaquer, de surveiller, de pirater, de voler, de violer, dans le monde virtuel, avec des effets... réels sur les finances ou la vie privée...

 

     Mais la réflexion n'en est pas là (sur l'opportunité même de detruire les moyens d'information...) : il s'agit tout simplement de délimiter les actions et les dissuasions possibles dans un champ de bataille - le cyberespace - supposé resté en place, de la même manière qu'une parcelle de mer ou un morceau de terrain servant... de champ de bataille réel. Notons que nous sommes dans le domaine de la guerre de l'information, où se croisent et se combattent des milliards de signes, et dans une guerre de conquête de territoire maritime ou terrestes ou même spatial (le réel, pas le virtuel). 

 

    Le modèle d'une dissuasion contre des attaques informatiques se cherche encore, et de nombreux spécialistes - mais là on conviendra que c'était facile de l'imaginer - prennent en référence la dissuasion nucléaire, comme Alain ESTERLE, polytechnicien et longtemps en responsabilité sur la cybersécurité à l'ENISA et au SGDN.

Lui comme d'autres de ses collègues (pas forcément du même bord...) réfléchissent sur les analogies possibles mais en viennent vite à conclure que décidément la dissuasion nucléaire est trop spécifique, pour constituer un modèle pour une cyber-dissuasion, et qu'il faut tout simplement probablement en inventer les concepts. Après avoir tiré de la dissuasion nucléaire tout ce qui peut-être utilisé pour cela...

 

   C'est d'abord une préoccupation économique plus qu'une préocupation stratégique qui amène à se forger les outils d'une cyber-défense. C'est d'ailleurs ainsi que commence Alain ESTERLE : "Le coût des incidents et attaques affectant les systèmes d'information est bien sûr difficile à évaluer faute d'une méthode uniforme d'analyse et du fait d'une forte incertitude sur le taux des incidents déclarés au regars des incidents reconnus. Sans compter les attaques, certainement les plus nuisibles, qui sont masquées ou restent ignorées par négligence. 

Il est donc difficile d'établir une mesure absolue des pertes financières résultant des cyberattaques, mais l'estimation la plus couramment admise est que le cout des dommages affactant les systèmes d'information est comparable au chiffre d'affaires mondial du crime organisé et supérieur à celui du trafic de stupéfiants." Bien entendu, l'auteur n'en a aucune idée et une partie de ce chiffre d'affaires du crime ou du trafic des stupédiants... passent par Internet! Mais il lui faut délimiter un territoire d'intervention, pour lui et pour sa profession, le plus large possible, dans une sorte de marché de la sécurité, même si cela doit passer par l'alimentation de nombreuses peurs... alimentation analogue d'ailleurs, c'est intéressant, à celle de la peur nucléaire durant presque un demi-siècle par des adversaires qui, de toute façon, notamment après la crise des missiles de Cuba en 1962, n'avaient nullement envie de recourir aux armements atomiques pour atteindre des objectifs politiques, idéologiques et économiques parfois subtils.

 

   Dans ce marché de la sécurité, il est important d'abord de définir des acteurs, d'en dresser la typologie. Ainsi, Alain ESTERLE distingue :

- les cyberactivistes, qui utilisent Internet pour faire valoir leurs positions idéologiques, religieuses, politiques ou éthiques, aux modes d'action légaux (blogs, forums), mais pouvant inclure l'usage de moyens illégaux (défiguration de sites, dénis de service). Wikileaks, Anonymous (lesquels peuvent tout ou n'importe quoi...), et autres dévelopent des campagne de hacking de sites officiels, souvent pour s'opposer à des activités portant atteintes à des libertés politiques.

- les cybercriminels exploitent les réseaux et systèmes informatiques pour développer sur Internet les acticités qu'ils déploient habituellement dans l'univers réel : vols de données, espionnage industriel (là, des entreprises aux façades légales, multinationales souvent s'y investissent beaucoup, en direction de la concurrence), sabotage, contrefaçons...

- les cyberterroristes utilisent le réseau pour recruter, préparer des actions spécifiques ou encore communiquer entre eux à des fins opérationnelles. La menace à venir, précise l'auteur, réside dans leur capacité afin, par exemple, de mener une actions de sabotage avec des effets de grande ampleur (système financiers, réseaux critiques publics ou privés),

- les cyberguerriers, membres des services mis en place par des Etats pour conduire des actions offensives (espionnage, sabotage, neutralisation de systèmes informatiques) contre des cibles désignées par leur gouvernement (comme ennemi extérieur ou intérieur devons-nous préciser).

 

    "La tentation d'établir une analogie entre la dissuasion nucléaire et une dissuasion fondée sur la maitrise de l'information est apparue dès les années 1990 avec l'apparition simultanée d'un questionnement sur le deveni des arsenaux nucléaires consécutifs à la fin de la guerre froide et d'une diffusion massive de réseaux de communication de plus en plus interconnectés."  écrit Alain ESTERLE. Si dans l'actualité surgit de temps en temps des informations sur l'activité de grandes systèmes d'espionnage (par exemple la NSA) visant à collecter et à stocker à des fins ultérieures d'analyse et de classification pratiquement toutes les informations qui circulent sur Internet, c'est parce qu'il n'est pas possible tout simplement d'avoir une stratégie d'action ou de dissuasion sans connaitre les contours de ces circulations d'informations. 

"Sous sa forme initiale, cette analogie partait d'une vision simple (document non publié utilisé lors d'un stage de formation de "responsible senior en sécurité nationale et international" au Kennedy School of Governement - Harvard university, 1998) : une maitrise totale de l'information doit permettre de connaitre les actions préparées par les adversaires et de les dissuader de les entreprendre en leur faisant valoir queleurs intentions sont connues et les parades et représailles prêtes ; de leur côté, les pays "amis" auront besoin de solliciter les confirmations et compléments d'informations nécessaires à la réalisation de leurs objectifs de sécurité, qu'ils soient partagés ou en propre. S'instareraient ainsi un contrôle des pays hostiles et une dépendance des pays alliés de la même nature que ceux fondés au cours de la guerre froide sur la puissance de l'arsenal nucléaire américain. Il faut bien sûr replacer ces idées dans le contexte de l'époque : la fin des années 1980 avait vu l'émergence de la RBA (Révolution in Business Affairs) fondée sur l'emploi massif des technologies de l'oinformation, suivie de la RGA (Révolution on Government Affairs) et de la RMA (Révolution in Military Affairs). Ces idées ont aussi précédé de peu l'explosion de la bulle Internet sur les marchés à l'échelle mondiale."

Des auteurs comme Joseph NYE (Cyber Power, Kennedy School of Government, Harvard University, Belfer Center for Science and International Affairs, mais 2010, voir le site http://belfercenter.ksg.), conscients que les choses sont plus complexes, indiquent, comme la plupart des experts dans ce domaine le constatent, que "à mesure que fleurissent les communautés virtuelles sur Internet, elles s'entrecroisent avec les juridictions nationales et développent leurs propres modes de gouvernance. Les Etats resteront les acteurs dominants sur la scène mondiale, mais ils trouveront cette scène de plus en plus encombrée et difficile à contrôler".

C'est pourquoi nous ne pouvons nous départir d'une impression de "panique" de la part d'organisation du renseignements comme la NSA, qui entend stoker toutes les informations, avec des problèmes de plus en plus évident d'analyses des données, lesquelles, sans doute, induiront la tentation de recourir de plus en plus à des robots informatiques d'analyses, qui, une fois paramétré, complexifieront (formule en forme de litote, nous en convenons...) davantage les modalités d'interventions humaines sur l'information...

 

     Le nivellement de l'importance d'acteurs disparates, sur un même plan, du fait des mêmes modalités et facilités d'action sur Internet, ressemble à s' méprendre au pouvoir égalisateur de l'atome cher à la théorie de dissuasion nucléaire française, et si la dissuasion est une forme particulière du pouvoir, la cristallisation et l'affichage d'un rapport de force à un moment donné, la compétence d'un informaticien isolé peut être mise en balance avec celle d'un autre au service d'un Etat... 

 

          Pour reprendre l'analogie Nucléaire/internet, des auteurs (comme Harry D RADUEGE, Global Cyber Deterrence, Est-West institute, April 2010)  mettent en avant, dans le "dialogue dissuasif" :

- une capacité défensive : se protéger au mieux conte les attaques potentielles ;

- une capacité d'attribution : savoir identifier l'origine d'une attaque dans un délai bref avec une axactitude raisonnable ;

- une capacité offensive, disposer de moyens de représailles ;

- une capacité crédible de communication : faire connaitre à l'agresseur potentiel l'existence et la disponibilité de ces capacités de protection, d'attribution et de représailles de façon à le dissuader d'agir.

 

        Les composantes d'une cyberdissuasion se déclineraient alors :

- Sur la capacité défensive, dans la mise en place des mesures techniques et non techniques permettant d'assurer la sécurité des systèmes d'information. Pour être efficace, ces mesures doivent concerner toutes les vulnérabilités possibles, alors qu'une seule faille correctement exploitée peut suffire à assurer le seccès d'un attaque. En fait, aujourd'hui, l'expérience quotidienne montre que le coût de telles mesures est bien supérirur au coûr d'une attaque réussie. Il faudrait pour parvenir à cette capacité défensive notamment soutenir une politique nationale coodonnée, ambitieuse et cohérente qui couvre non seulement le réseau pour aussi tout son environnement. On en est loin du compte, et ceci pour tous les Etats.

- Sur la capacité d'attribution, même si une attaque a pu être clairement reconnue comme telle, des obstacles majeurs entravent son attribution à un acteur ou un groupe d'acteurs précis, vu les rebonds des messages d'une adresse à l'autre et la multiplicité des chemins d'attaque. Pour parvenir à le faire, il faut collecter et trier toutes les informations...

Pour collecter massivement des données (comme le fait la NSA), deux axes peuvent être suivis : l'axe spatial avec les satellites de renseignement et le piégeage de satellites civils de communication et l'axe maritime avec le piégeage des câbles sous-marins. Ce qui demande sur un temps long la mise en oeuvre de moyens considérable. 

Pour trier les données collectées, il faut discriminer par étape les informations intéressantes. Ce tri peut demander un temps plus ou moins long... Or le délai d'attribution de l'attaque joue un rôle capital. Du coup, cette difficulté de l'attribution (même pour la NSA, faut-il le répéter, malgré toutes les rodomontades de l'administration américaine... qui préfère endurer les accusations de profanation des libertés publiques et privées que d'avouer qu'elle est très loin du compte d'une capacité d'attribution à la hauteur des enjeux supposés...) rend non applicable le modèle de dissuasion nucléaire au cyberespace.

- Sur les capacités offensives, sur le plan des logiciels et sur le plan des matériels, il existe une grande diparité mondiale dans la distribution des câbles sous-marins par lesquelles passent à l'heure actuelle 99% du trafic Internet., comme dans la disponibilité des satellites. Cette disparité profite aux grands pays et l'Europe et les Etats-Unis sont, de loin les moins vulnérables à des ruptures de câble (redondance de multiples câbles transtalantiques) que la région du Moyen-Orient (seulement trois câbles majeurs). Mais la situation peut évoluer, car les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) tentent de construction un réseau contournant les Etats-Unis. la mondialisation du marché des composants électroniques rend de plus en plus difficile l'organisation d'attaques ciblées efficaces. Aucune cartographie des réseaux constamment remis à jour n'existe, et comme pour la stratégie terrestre ou maritime, la cartographie est le premier élément d'une géographie (qui sert d'abord à la guerre...). Dans une phrase prudente, l'auteur écrit "Tous (les) facteurs rendent les conditions d'emploi des cybercapacités offensives très différentes de celles des armes nucléaires".

Le coût peu élevé, comparativement au nucléaire, du développement des capacités offensives fait que même les grandes puissances doivent se livrer à une course fatigante face aux cyberacteurs individuels compétents, l'évaluation des capacités était quasiment impossible, tant l'évolution des matériels et des procédures ne connait pas de limite visible.

- Sur la crédibilité dissuasive, "les conditions de développement de capacités défensives et offensives sont tteès différentes pour le cyberespace et les forces nucléaires, alors que l'incertitude dans l'attribution des attaques reste un obstacle permanent dans le cyberespace. (...). Les difficultés majeures apparaissent, liées aux spécificités du cyberespace.

Par exemple, si on lancer ouvertement une attaque contre un système d'information particulier on peut peut-être apporter des preuves convaincantes de sa capacité de destruction mais on risque des dommages collatéraux importants (...). Si on fait une démonstration en réseau fermé, on n'évitera pas un doute sur l'efficacité en réseau ouvert. Si on revendique une capacité d'attaque sans apporter de preuve, on reste peu crédible, et si on apporte des preuves précises et détaillées, on dévoile son savoir-faire et on risque d'être systématiquement suspecté pour toutes les attaques à venir. (...)

A l'inverse, la crédibilité dissuasive est aussi limitée par la confrontation des déclarations à des faits avérés, avec des effets potentiellements dévastateurs." Une grande partie du jeu stratégique dans le cyberespace est qu'à une déclaration d'infiltration peut répondre une dénonciation de "sale campagne" de désinformation et de dévoilement de la véritable identité des "défenseurs", avec tous les risques de dénonciation des techniques d'infiltration elle-mêmes, peu précises et peu fiables en même temps. 

 

    "Au total, conclue notre auteur, l'application au cybespace d'une logique de dissuasion prenant pour modèle la dissuasion nucléaire se heurte à de multiples obstacles sur les plans formel et pratique, qu'il s'agisse du caractère asymétrique du rapport défense/attaque, de la difficulté majeure d'attribution des attaques, ou de l'absence de régime de contrôle des technologies sensibles concernant le développement de capacités offensives. Enfin, l'exercice de capacités offensives dans une perspective de dialogue dissuasif se heurte aussi à des difficultés de principe." Si le modèle nucléaire n'est pas une piste sérieuse pour un schéma de cyberdissuasion, existe-t-il d'autres voies qui permette de construire un modèle de dissuasion spécifique au cyberespace?

Dans ce domaine, on en est sans doute aux tâtonnements et aux Etats-Unis comme en France (inutile de discuter de la Russie et de la Chine dans ce domaine : soit la notion de dissuasion n'est pas mise en avant, soit ces pays informent peu sur la question). 

  Aux Etats-Unis, on peut évoquer le texte La Stratégie internationale pour le cyberespace (White House, 2011). Il s'appuie sur une vision du cyberespace à venir, ouvert et interopérable, sûr et fiable, stabilisé par des normes de comportements fondées sur des proncipes reconnus par tous : libertés fondamentales, respect de la propriété, valeur de la vie privée, protection contre le crime et droit à l'auto-défense. Mais peut-on considéré un tel texte comme base d'opérabilité pour un organisme comme le NSA? Il s'agit en fait de développer des coopérations avec les alliés, coopérations formelles et informelles, pour une auto-défense collective et une dissuasion collective, sans "préjudice" comme on dit en langage joliment juridique des principes constitutionnels, selon des formules à double sens dont sont coutumières les différentes diplomaties américaines...

   En France, il s'agirait, suivant les "conseils" de l'allié américain de :

- être exemplaire en matière de sécurité des systèmes d'information (SSI), avec une définition claire et une application rigoureuse de politique en SSI, tant pour les actions de sensibilisation que pour la mise en oeuvre et la maintenance des outils de sécurité classiques (ant-virus, chiffreurs, pare-feux...) ;

- établir et maintenir les bases d'une cyberdéfense efficace et l'appliquer à un champ de souveraineté englobant les réseaux très sensinles, notamment en matière d'agréments de produits, d'analyses d'attaques, de continuité d'activité en modes dégradés et de retour à la normale ;

- développer des collaborations avec les partenaires étrangers en matière d'échange de données, d'alerte, d'analyse des attaques, d'exercices et d'actions opérationnelles pour répondre à des attaques à plus ou moins grande échelle.

Tout cela ne fait forcément une doctrine de dissuasion, mais est tout à fait en ligne avec les objectifs stratégiques en SSI tels que récemment définis par le SGDN (ANSSI, 2011). 

     Malgré l'optimisme affiché par Alain ESTERLE dans ces objectifs, le contrôle des matériels et logiciels demeurent tout de même difficile dans un environnement mondialisé d'échanges de procédés et de matériels informatiques, qui ne connait que les lois de rentabilité à court terme...

 

   Dans la "blogosphère", puisque l'on discute ici du cybespace, on reste au minimum dubidatif, souvent très septique, sur les possibilités de dissuasion (Cidris - cyberwarfare, dans www.cidris.fr ; Thomas RID, dans Slate.fr, Cyber-defense.fr...). Certains même estiment que tout le battage médiatique autour de la cyberguerre fait surestimer cette dimension des affaires stratégiques.

 

Bruno GRUSELLE, Bruno TERTAIS, Alain ESTERLE, Cuber Dissuasion, Fondation pour la Recherche Stratégique, Recherches et documents, n°03/2012, mars 2012, www.frstrategie.org. Alain ESTERLE, La dissuasion nucléaire est-elle un modèle stratégique transposable au cyberspace?, dans Le Cyberespace, Nouveau domaine de la pensée stratégique, Sous la direction de Stéphane DOSSÉ, Olivier KEMPF, Christian MALIS, Economica, collection cyberstratégie, 2013.

 

STRATEGUS

 

 

 

 

 

 

 

 

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16 janvier 2014 4 16 /01 /janvier /2014 13:14

    Décrire et expliquer la place et le rôle du Sacrifice dans l'Hindouisme demeure une difficulté, pour les indianistes comme pour les autres spécialistes en science humaine, car l'Hindouisme forme une mosaïque changeante suivant les époques et suivant les régions. Pour y voir clair, on peut se référer d'abord aux textes sacrés, qui justement servent toujours de guide pour les pratiquants, puis étudier la pratique collective et individuelle contemporaines, en sachant que partout et toujours il y a une certaine distance entre la prescription des textes et la réalité sociale. Que ce soit dans le brahmanisme, le védisme, l'hindouisme récent (appelé parfois simplement hindousime) ou les formes populaires d'hindousime, le sacrifice occupe une grande place, même si les conditions de vie moderne et les distanciations successives d'avec la tradition réduisent de fait le temps que les fidèles lui consacre. 

 

     Dans l'hindouisme, si nous suivons Madeleine BIARDEAU, "il y a toujours un un rite - essentiellement un sacrifice, offrande végétale ou animale à une divinité - pour chaque but visé, y compris pour le but qui préoccupe chaque homme, l'au-delà. A chaque rite son effet, et - corollaire inquiétant qui laisse prise à la réflexion et à la contestation - l'effet comme le rite ne peut être que limité. Les textes ritualistes de la Révélation védique ne donne guère de précision sur le ciel que les rites doivent assurer après la mort, ni sur la durée du séjour dans le ciel. Ils menacent mystérieusement de "re-mort" ceux qui n'exécuteraient pas convenablement les rites. Les religions qui renoncent au monde poussent une telle conception jusqu'à ses ultimes conséquences : l'homme est toujours mû par quelque désir, agir pour le réaliser. L'acte - karman -, et spécialiament l'acte rituel - encore karman -, aboutit toujours à une résultat, et c'est le lien de l'acte et de son "fruit" qui constitue le tissu d'une vie individuelle. Il en est ainsi pour tous les actes, y compris ceux qui doivent assurer le ciel après la mort (renforcés par le culte des ancêtres que rendent ensuite les descendants vivants), et ceux qui ne paraissent pas produire de résultat dans cette vie. C'est ainsi que l'agir, et spécialement l'acte rituel, condamne l'homme (et les autres êtres vivants) à renaitre et à mourrir indéfiniment. La seule façon d'échapper à ce flux perpétuel - samsara - est de sortir de l'engrenage du karman, donc de la société humaine, par un renoncement explicite à tout ce que l'on a été jusque-là. C'est ce renoncement, cette rupture radicale avec ce qui l'a constitué homme qui assurera au religieux la délivrance - moksa. Le non-initié qu'est l'homme individuel dans la société aboutit à vider sa naissance et sa mort de toute signification, au point de les condamner à se répéter indéfiniment. Au moment où l'homme se sépare de son groupe - acte individuel s'il en est -, ce n'est pas pour reconnaitre son individualité, mais au contraire pour l'abolir, pour dégager son atman de tout trait individualisé et le fonde dans le Brahman.

Il apparait immédiatement qu'il est par trop simpliste de mettre sur le compte du renoncement au monde  - sannyasa -, forme hindoue de la poursuite de l'Absolu, l'incapacité présumée des Indiens de se plier à des impératifs économiques de type moderne. Laissons à d'autres la satisfaction d'opposer le spiritualisme hindou au matérialisme occidental, puisque aussi bien il serait injuste d'inverser les données du problème : la forme spécifiquement hindoue de rupture avec le monde et les conceptions qui la sous-tendent sont commandées par la manière spécifiquement hindoue d'être dans le monde. Ce serait donc, en toute hypothèse, dans l'idéologie sous-jacente à l'organisation sociale qu'il faudrait plutôt chercher la source de la résistance à la modernité, ce qui ne fait que reposer le problème sans pour autant le seimplifier. Mais les liens qui subsistent, en vertu de leur opposition même, entre les deux registres du Brahman, permettent certainement un éclairage mutuel.

Cependant, il faut encore compliquer le tableau en faisant entrer en jeu un second nom de l'Absolu qui, lui aussi, est chargé de résonnances sociales. Parmi les récits védiques, c'est certainement celui de l'hymne au Purusa (Rg Veda, X.90) qui était promis à la plus grande destinée : on y apprend que tout le monde organisé, celui dans la société brahmanique occupe le centre, est né du sacrifice d'un Purusa cosmique. Le terme purusa désignera très vite l'homme empirique, mais dans le recueils d'hymnes où se trouve l'hymne au Purusa, l'homme est désigné autrement et le terme purusa n'intervient que dans le contexte de cette cosmogonie. Il signifie plutôt "le Mâle", mais en même temps la description de ses parties, que l'on dépèce dans le sacrifice pour faire naitre les êtres animés, à commencer par les quatre varna humaines, montre que ce Mâle a forme humaine.

C'est donc de quelqu'un qui est un homme sans en être un que naît le cosmos, grâce à un acte sacrificiel. C'est de lui bientôt que tout homme tirera son nom générique, mais il gardera de son origine à la fois une certaine "personnalité" et une transcendance affrimée par rapport à tous les hommes, fussent-ils brahmanes. Lorsqu'il deviendra l'Absolu lui-même, Purusa ou Purusa Narayana, ou Narayana, retiendra ces deux traits. En particulie, sa transcendance par rapport à tous les hommes - que cela ait été conscient ou non à l'origine - contribuera à effacer l'accent qui était mis par le premier nom de l'Absolu sur les brahmanes et les rôle dans la société. Non seulement on nous dit qu'il se manifeste dans le cosmos par un quart de lui-même, tandis que les trois autres quarts sont au-delà, mais les quatre varna naissent de lui." 

     Rappelons ici simplement que ces quatre varna sont les castes elle-mêmes qui forment la structure de la société hindoue. 

     Pour parvenir à la délivrance, il y a cesu deux voies que sont celle de la connaissance et celle du purusa, du yoga. Dans l'évolution de l'hindouisme, les dieux perdent de leur importance, et l'accent est mis sur le seul sacrifice. "le sacrifice est la technique qui assure le bonheur terrestre et céleste, comme le yoga assure la délivrance." Cette évolution se fait dans le cadre d'une religion de dévotion de plus en plus envahissante, où le sacrifice lui-même doit changer de signification pour survivre.

 

     Celui-ci prend des formes de plus en plus simplifiées, sous deux grandes orientations : le sacrifié revêt la forme non plus humaine ni même animale (influence de l'ahimsa) mais végétale et le sacrifice requiert de moins en moins la présence directe d'un brahmane, officiant privilégié, pour pouvoir être réalisé, dans chaque famille et dans chaque caste par des membres de la famille, initiés à cette fin. L'intensité du sacrifice, sa fréquence, varie suivant des modalités très diverses, de sa présence envahissante dans la vie quotidienne à des moments privilégiés répartis presque parcimonieusemlent dans le temps, tout en revêtant la même signific ation multi-séculaire.

 

    C'est cette signification que tente de faire ressortir Ananda K COOMARASWAMY (qui n'est pas forcément dans la même compréhension que Madeleine BIARDEAU), notamment dans la voie des Oeuvres :

"Le Sacrifice reflète le Mythe mais, comme tout reflet, en sens inverse. Ce qui était un processus de génération et de division, devient ici un processus de regénération et d'unification. Les deux "soi" qui habitent ensemble dans le corps et qui y sont leur départ, le premier est né de la femme, et le second du Feu sacrificiel, matrice divine où la semence de l'homme doit naitre de nouveau, autre qu'il n'était. Jusqu'à ce qu'il soit né de nouveau, l'homme n'a que le premier soi, le soi mortel. Offrir un sacrifice, c'est naitre, et l'on peut dire qu'"en vérité, il est encore non-né celui qui n'offre pas de sacrifice". (...).

Le Sacrifice est d'obligation : "Nous devons faire ce que les Dieux firent autrefois". En fait, on en parle souvent comme d'un "travail" (karma). (...) Seul le fait de ne rien faire - et mal faire revient à ne rien faire - est vain et profane. A quel point l'acte sacré est analogue à tout autre travail professionnel, on s'en rendra compte si l'on se souvient que les prêtres ne sont rémunérés que l'orsqu'ils opèrent pour autrui, et que recevoir des cadeaux n'est pas licite lorsque plusieurs hommes sacrifient ensemble pour leur propre compte. Le Roi, comme suprême Patron du Sacrifice pour son Royaume, représente le sacrificateur in divinis, et constitue lui-même le type de tous les autres sacrificateurs.

L'une des plus étranges controverses qu'offre l'histoire de l'orientalisme a tourné autour de l'origine de la bhakti, comme si la dévotion était apparue à un moment donné à la façon d'une innovation, donc d'une mode. (...) Dans les textes anciens, c'est habituellement la Déité qui distribue aux autres des bienfaits tels que la vie ou la lumière, et que l'on appelle pour cela Bhaga ou Bhagavat, Dispensateur, son don étant une "participation" ou une "dispensation". Mais déj) dans le Rig-Vêda, Indra est manifestement le bhakta d'Agni, et c'est là la relation normale du Règne au Sacerdoce ; et dans le Rig-Vêda, ceux d'Agni appelle en disant : "Donnez-moi ma part" seront ses bhaktas." La dévotion (bhakti) est réellement au coeur de tout temps de l'hindouisme, tout comme l'obéissance dans l'Islam, notons-nous. "Tout sacrifice comporte le don de la part due à celui qui le reçoit ; il est dans ce sens un acte de dévotion du sacrificateur lui-même, qui est le dévot. La dévotion implique l'amour, car l'amour est la raison de tout don ; mais il demeure que la traduction littérale de bhakti sera, dans certains textes, "participation", et dans d'autres "dévotion", plutôt qu'"amour", pour lequel le terme est préma.

On a souvent fait remarquer que le Sacrifice était conçu comme un commerce entre les Dieux et les hommes. Mais on s'est rarement rendu compte qu'en introduisant dans la conception traditionnelle du commerce des notions empruntées à nos féroces transcations commerciales, nous avons faussé notre compréhension du sens originel de ce commerce, qui était alors du type potlash, c'est-à-dire bien plus une compétition pour donner qu'une compétition pour prendre, comme fait le nêtre. Celui qui offre le Sacrifice sait, quelle que soit la raison pour laquelle il l'offre, qu'il recevra en retour pleine mesure, ou plutôt mesure supérieure, car si son trésor à lui est limité, celui de l'autre partie est inépuisable. (...)" Là se situe d'ailleurs, notons-nous un trait de la question fondamentale du lieu économique qui lie non seulement les hommes entre eux mais aussi les hommes et les Dieux, dans une problématique où les hommes ont bien plus besoin des Dieux que les Dieux des hommes. Transparaissent dans les textes les questions cruciales de la dette, de l'échange et du don.

"Dieu donne autant que nous pouvons prendre de Lui et la mesure dépend de celle dans laquelle nous nous sommes abandonnés "nous-mêmes". Ces paroles des hymnes sous-entendent une fidélité de féaux plutôt que des obligations d'affairistes : "Tu es nôtre et nous sommes à Toi", "Que nous soyons tes bien-aimés, ô Varuna", "Puission-nous être à Toi pour que Tu nous donnes un trésor". Ce sont là des rapports de baron à comte et de vassal à suzerain, et non pas de ceux de changeurs de monnaie. Le langage du commerce survit encore dans les hymnes aussi tardifs et aussi dévotionnels que celui de Mira Bai (...).

Si l'on se rappelle en outre que la vie sacrificielle est la vie active, on verra que la conception même d'opération implique le lien de l'action et de la dévotion, et que tout acte accompli parfaitement a été nécessairement accompli avec amour, de même que tout acte mal fait l'a été sans "diligence".

Le Sacrifice, de même que les paroles liturgiques qui le rendent valable, doit être compris, si l'on veut qui'l soit pleinement effectif. Les actes physiques peuvent, par eux-mêmes, comme tout autre travail, assurer des avantages temporels. Sa célébration ininterrompue maintien en fait le "courant de prospérité" sans fin qui descend du ciel comme la pluie fertilisante, laquelle, passant dans les plantes et les animaux, devient notre nourriture et retourne au ciel dans la fumée de l'offrande consumée. Cette pluie et cette fumée sont les cadeaux de noces au mariage sacré du Ciel et de la Terre, du Sacerdoce et du Règne, mariage qui est impliqué dans l'opération tout entière. Mais il est demandé plus que des actes purs et simples, si l'on veut réaliser le dessein ultime dont les actes ne sont que les symboles. Il est dit expressément que "ce n'est ni par l'action ni par les sacrifices que l'on peut L'atteindre". Celui dont la connaissance est notre bien suprême. Il est en même temps affirmé sans cesse que le Sacrifice ne s'accomplit pas seulement en mode parlé et visible, mais aussi en mode "intellectuel", silencieusement et invisiblement, à l'intérieur de nous. Autrement dit, la pratique n'est que le support extérieur et la démonstration de théorie. La distinction s'impose donc entre le véritable sacrificateur de soi-même et celui qui se contente simplement d'être présent au sacrifice et d'attendre que la déité fasse tout le travail. Il est même dit bien souvent que "quiconque comprend ces choses et accomplit le bon travail, ou même s'il comprend simplement (sans acccomplir effectivement le rite), restitue la déisté démembrée dans sa totalité et son intégrité ; c'est pas la gnose, et non les oeuvres, que l'on peut atteindre cette réalité. Il ne fait pas non plus perdre de vue que le rite, dans lequel est préfigurée la fin dernière du sacrificateur, est un exercice de mort, et par là une entreprise dangereuse, où il pourrait perdre prématurément la vie. Mais "Celui qui comprend passe d'un devoir à un autre, ou d'un refige à un autre, pour obtenir son bien, le monde céleste."

Nous ne pouvons décrire en détail, poursuit toujours, Ananda COOOMARAMSWAMY, les "déserts et les royaumes" du Sacrifice, et nous considérerons seulement le moment le plus significatif de l'Offrande, celui où le Soma offert en oblation est répandu dans le Feu comme dans la bouche de Dieu. Qu'est-ce que le Soma? Exotériquement, une liqueur enivrante extraite des parties juteuses de plantes variées, mêlée avec du miel et du lait, filtrée, et correspondant à l'hydromel, au vin ou au sang des autres traditions. Ce jus, toutefois, n'est pas le Soma même jusqu'à ce que, "moyennant l'action du prêtre, l'initiation et les formules", et "moyennant la foi", il ait été fait Soma transsubstantiellement ; et, "bien que les hommes, pressant la plante, s'imaginent boire le Soma véritable, aucun des habitants de la terre ne goûte ce que les Brâmanes entendent par Soma". Les plantes utilisées ne sont pas la véritable plante du Soma, qui pousse dans les rochers et les maontagnes, et auxquels il est incorporé. C'est seulement dans le royaume de Yama, dans l'autre monde, le troisième ciel, que l'on peut avoir part au Soma proprement dit ; néanmoins, rituéliquement et analogiquement, le sacrificateur "boit le Soma dans le banquet des Dieux" et peut dire : "Nous avons bu le Soma, nous sommes devenus immortels, nous avons vu la Lumière, nous avons trouvé les Dieux ; qui pourrait contre nous l'inimitié ou ta traîtrise d'un mortel, ô Immortel?" (...)." Il est en fait dommage que l'auteur n'entre pas dans les détails et sa référence à Maitre ECKHART n'est éclairante que pour ceux qui sont versés dans la théologie chétienne...

"Nous ne pouvons faire qu'une très rapide allusion à un autre aspect très significatif du Sacrifice ; la réconciliation que le Sacrifice établit constamment entre les pouvoirs en conflit est aussi leur mariage. Il y a plus d'une manière de "tuer" le Dragon ; la flèche du Tueur du Dragon étant en fait un trait de lumière, et "le pouvoir génésique étant lumière", sa signification n'est pas seulement guerrière mais aussi phallique. C'est la bataille d'amour, qui est gagnée quand le Dragon "expire". En tant que Dragon, le Soma est identifié à la Lune ; en tant qu'Elixir, la Lune devient la nourriture du Soleil, qui l'avale durant les nuits de leur cohabitation : "Ce qui est mangé est nommé du nom du mangeur, et non par son propre nom" ; en d'autres termes, qui dit ingestion dit assimilation. (...). Il n'est pas étonnant alors de lire que "si quelqu"un sacrifie sans connaitre cette offrande intérieure, c'est comme s'il jetait les brandons de côté et faisait l'oblation dans la cendre"; Rien d'étonnant non plus à ce que le rite ne soit pas seulement saisonnier mais qu'il demande à être accompli tous les trente-six mille jours d'une vie de cent ans, et que, pour celui qui comprend cela, tous les pouvoirs de l'âme édifient sans cesse son Feu, même quand il dort.

    Cette conception du Sacrifice comme une opération incessante et comme la somme du devoir humain, trouve son achèvement dans une série de textes où chaque fonction de la vie active, jusqu'aux actes de respirer, de manger, de boire, de s'amuser, est interprétée en mode sacramentel, et où la mort n'est que la catharsis finale. Et c'est là, en définitive, la fameuse "Voie des oeuvres" de la Bhagawad-Gîtâ, où accomplir sa propre vocation, déterminé par sa propre nature, sans mobiles d'ordre individuel, est la route de la perfection.

Nous avons accompli le cycle entier, non d'une pensée en évolution, mais de notre propre compréhension, depuis le point où l'accomplissement parfait de nos travaux, qu'els qu'ils puissent être, est lui-même la célébration du rite. Le Sacrifice, ainsi entendu, ne consiste plus seulement à accomplir en certaines circonstances des actes spécifiquement sacrés, mais à sacrifier (à rendre sacré) tout ce que nous faisons et tout ce que nous sommes, à sanctifier chaque acte naturel par une réduction de toutes les activités à leur principe. Nous disons "naturel" intentionnellement, pour faire entendre que tout ce qui est fait naturellement peut être sacré ou profane selon notre degré de connaissance, mais que tout ce qui n'est pas fait naturellement est essentiellement et irrévocablement profane."

    Ananda COOMARASWAMY se fonde sur une lecture savante de nombreux écrits hindous, notamment le Rig Vêda Smhitâ, le Yajur Vêda noir, les Brahmanas, les Aranyakas, les Upanishads, le Brihad Dêvatâ, le Bhagavad Gîtâ, le Vinaya Pitaka, les Nikâyas, le Sutta Nipâta, le Sumangala Vilâsinî, le Dhamnapada, le Dhammapada Atthakathâ, l'Itivuttaka, le Visuddhi Magga... dont il énumère pour la plupart d'entre eux les différents textes distincts. Toute la tradition hindoue en fait traite du Sacrifice et rares sont les textes qui, au minimum, n'y font pas allusion...

 

    Ralph STEHLY, professeur d'histoire des religions à l'Université de Strasbourg, écrit qu'il existait et qu'il existe encore mais très peu, cinq grands sacrifices, quotidiens, mentionnés pour la première fois en Çatapathabrahmana (un des Brahmana). Ces cinq grands sacrifices sont autant de grandes sessions sacrificielles : 

- le sacrifice aux bhûta-s (aux "êtres", sans doute des créatures inférieures et potentiellement dangereuses). On doit offrir un bali (une offrance jetée sur le sol ou en l'air).

- le sacrifice aux hommes. Au moins une coupe d'eau aux hôtes de passage.

- le sacrifice aux ancêtres. On doit prononcer svadhâ en offrant au moins une coupe d'eau.

- le sacrifice aux dieux. On doit prononcer svâdhâ en offrant au moins dans le feu aux dieux.

- le sacrifice au Bharman. Récitation privée du Veda.

Un ordre rituel doit être scrupuleusement respecté : la nourriture est offerte successivement d'abord aux dieux, puis aux ancêtres, puis aux hôtes.

 A la question Pourquoi sacrifier, il propose trois réponses :

- pour maintenir l'ordre cosmique : la védi (l'aire sacrificielle) étant l'endroit où les hommes et les dieux se rencontrent. Ce sacrifice est un repas partagé entre les hommes et les dieux ;

- parce que nous avons en naissant un quintuple ou une quadruple dette, due aux dieux, aux rishis, aux ancêtres et aux hommes.

- pour expier les meurtres quotidiens. Le texte de référence est alors les Lois de Manou (Manu-smrti).

   En Inde actuelle, précise toujours Ralph STEHLY, "le feu domestique a presque entièrement disparu, mais reste présent sous la forme d'un petite lampe. Le rite se réduit donc à ce que l'on appelle le vaiçvadeva bali, l'offrance lancée à tous les dieux, et ne comporte plus l'offrance initiale dans le feu. Les dieux doivent se contenter d'un bali, comme les êtres et les ancêtres. Et si l'hôte n'est pas présent à tous les repas, il reste que la tradition d'hospitalité dans l'Inde contemporaine est liée à cette obligation rituelle."

 

   Sur les formes sacrificielles dans l'hindouisme populaire, Olivier HERRENSCHMIDT explique que cet hindouisme populaire, "qui se différencie du brahmanisme, tourne autour du sacrifice sanglant et met l'accent sur la nécessité d'accomplir correctement le rite." Ceci est démontré à travers des exemples provenant de deux castes de pêcheurs (kes Palli et les Vada-Balija) d'Andhra Pradesh dans l'Inde du Sud, de langue dravidienne (telugu). Dans le panthéon, le dieu supérieur est végétarien alors que les divinités féminines inférieures sont carnivores. Le premier se voit offrir fruit et légumes, crus ou cuits. Les secondes reçoivent la même chose plus le sacrifice sanglant. Les raisons des formes de sacrifice n'ont aucun intérêt ; l'essentiel est de maintenir, par le respect de ces formes (et, donc, de la tradition) les distinctions qu'elles signifient et qui sont, au fond, celles mêmes de l'ordre du monde. Le sacrifice est l'acte formellement efficace d'avoir été effectué où, quand, et par qui il doit être.

 

Olivier HERRENSCHMIDT, Les formes sacrificielles dans l'hindouisme populaire, dans Système de pensée en Afrique noire, n°3, 1978, Le sacrifice II. Ralph STEHLY, site "L'hindouisme". Ananda COOMARASWAMY, Hindouisme et Bouddhisme, Gallimard, 2010 (texte original de 1949). Dictionnaire de la sagesse orientale, Robert Laffont, 1989. Madeleine BIARDEAU, Clefs pour la pensée hindoue, Seghers, 1972.

 

RELIGIUS

 

 

 

 

 

 

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15 janvier 2014 3 15 /01 /janvier /2014 17:24

   Le concept de seconde frappe a été mis à contribution dans beacoup de discours sur la dissuasion sans que ceux-ci en sortent plus clair. Le terme Second ici prête à confusion : s'agit-il de la seconde frappe après en avoir lancé une première ou de la seconde frappe après après reçu la première? Sa fortune se développe particulièrement lorsque l'on quitte la doctrine de dissuasion nucléaire pure et dure, en une seule frappe précisément : l'échec de la dissuasion se solde par l'envoi massif de bombes nucléaires sur le territoire de l'adversaire, celui-ci s'attaquant aux intérêts vitaux. Mais cette dernière formulation ne clarifie les choses que pour la doctrine nucléaire française. En encore se doter d'une capacité de seconde frappe signifie, qu'après précisément en avoir envoyé une première, toutes nos forces vitales étant détruites par l'adversaire, nous avons avons la possibilité de terroriser par la menace d'en envoyer une seconde... Le fait d'avoir cette possibilité, de détruire l'adversaire même si l'on est détruit, est sensé renforcer la dissuasion...

 

   C'est dans ce sens que le comprend entre autres Philippe WODKA-GALLIEN, chercheur au Centre de recherche en Economie et Statistique (CREST) à l'Ecole polytechnique, dans un Dictionnaire de la Dissuasion (que nous recommandons d'ailleurs) : 

La frappe en second "premet à un pays de lancer des missiles nucléaires, même après avoir été totalement détruit. Ce qui aurait daire dire au président Georges Pompidou, lors d'une entrevue avec le premier dirigeant soviétique Leonid Brejnev : "Moi aussi, j'en ai!" en parlant des sous-marins. C'est désormais le principe de la "frappe en second". Cette nouvelle doctrine, appelée aussi "seconde frappe", clé de voute des dissuasions, va ainsi figer pour longtemps les relations entre les différentes puissances nucléaires. Chaque camp s'observe désormais mais reste à l'affût de la moindre percée technologique de son adversaire qui est alors perçue comme un avantage létal considérable. Les années 1950 voient aussi la dissémination des charges nucléaires. Fini ou presque les deux premiers modèles de bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août 1945. Perçue comme un explosif supuissant, les chercheurs des puissances nucléaires, après un travail acharné, vont parvenir progressivement à miniaturiser l'arme nucléaire pour une utilisation au combat. Ces charges nucléaire de faible puissance - mais nucléaire tout de même ! - sont alors vectorisées dans tous les systèmes d'armes connus : obus pour l'artillerie, mines sous-marines, torpilles, roquettes et missiles en tout genre. Dans les années 1960, les progrès technologiques permettent désormais tout tupe de charge nucléaire. Aussi, afin d'éviter une guerre nucléaire accidentelle, se développe un contrôle gouvernement drastique. C'est ainsi que le monde connait un pic d'arsenaux nucléaires durant ces années pour ensuite décroitre lentement. Mais au début des années 1990, le club nucléaire officiels (Etats-Unis, Chine, France, Royaume Uni et Union Soviétique), s'élargit à l'Inde et au Pakistan, suivi en 2008 oar la Corée du Nord. (...)". 

 

   Mais ce qui parait clair dans la doctrine de défense nucléaire de la France l'est beaucoup moins ailleurs.

Le développement de la doctrine nucléaire américaine introduit au coeur même du dispositif de riposte, la possibilité de manoeuvres nucléaires (réelles) progressives, autrement dit une possible dissuasion à l'intérieur d'une escalade, y compris quand celle-ci a franchi le niveau nucléaire... Des formules absurdes telles que "seconde frappe chirurgicale" sont alors introduite pour mieux brouiller la perception d'une doctrine de riposte flexible, qui, officiellement prend la place, dans la fin des années 1960 et dans les années 1970-1980, de la doctrine de destruction assurée. Ceci est le fruit d'une poussée des stratégistes et stratèges voulant donner, à n'importe quel moment d'une crise, toutes les possibilités d'agir à l'exécutif américain. La possibilité de puiser dans toute la gamme de l'arsenal nucléaire pour infléchir le cours d'une crise, voire d'une guerre, commencée avec des armées conventionnelles. 

 

    Comme l'écrit Thérèse DELPECH, "l'importance de détenir une capacité de seconde frappe s'enracice dans la guerre conventionnelle et a été adaptée à l'ère nucléaire. C'est un concept décisif, notamment lorsque les Soviétiques eurent acquis la capacité de frapper les villes américaines. On l'associe souvent, à tort, (il faut le souligner, pensons-nous), à l'option contre-forces (par opposition à l'option contre-cités), conçue pour offir plus d'alternatives aux dirigeants soviétiques. Une frappe en premier exige de disposer de beaucoup d'armes de contre-forces - entre autres pour détruire les silos souterrains, bien protégés.

Les armes ayant échappé à une première frappe n'auraients pas été assez précises pour lancer des attaques de contre-forces. Le concept de seconde frappe n'excluait donc pas les villes mais il a ajouté une menace sur les cibles militaires ; telle est du moins l'explication fournie par Robert McNamara au Congrès en 1963 : "la planification de notre force de seconde frappe prévoit... la capacité de détruire pratiquement toutes les cibles militaires "douces" ou "semi-dures" en Union Soviétique et un grand nombre de sites de missiles les mieux protégés, que complète notre capacité suplémentaire, c'est-à-dire notre force protégée, à garder en réserve ou à utiliser pour s'attaquer aux centres urbains et industriels."

Notre auteure précise des circonstances historiques importantes : "Quand il était secrétaire à la Défense, McNamara a tenté en vain de convaincre Moscou de souscrire à un pacte d'évitement des villes". Les cIrconstances jouaient à l'époque en faveur des Soviétiques. En 1962, pendant la crise des missiles de Cuba, John Kennedy a menacé les villes soviétiques, pas leurs sites de missiles. En outre, une première frappe de contre-forces était également compatible avec la doctrine, chère à l'OTAN, de la première utilisation (risposte nucléaire à une attaque soviétique conventionnelle majeure). Quoi qu'il en soit, les soviétique semblaient croire que, quelle que soit la capacité de seconde frappe disponible que les Etats-Unis étaient en mesure de déployer, ceux-ci n'avaient cherché de tout temps qu'à acquérir une capacité de frappe en premoer - peut-être parce que c'est précisément ce que les Soviétiques ont eux-mêmes tenté de faire."

  Pour Thérèse DELPECH, qui va là à contre-courant de l'ensemble des autorités institutionnelles en France et aux Etats-Unis, mais qui y est rejointe par nombre d'experts aujourd'hui, "l'idée que des capacités de seconde frappe paralyseraient un ennemi, et que disposer d'une force de rétorsion destructrice exclut de subir une offensive ne tient pas à l'épreuve des faits. En 1962, Fidel Castro a encouragé les Soviétiques à utiliser des armes nucléaires, tout en sachant que cela signifierait inéluctablement la destruction de Cuba. Et en 1981, presque vingt ans plus tard, le même Castro a demandé aux Soviétiques de réintroduire des armes nucléaires à Cuba. Mao, quant à lui, déclarait qu'il était prêt à encaisser des pertes chinoises massives si une guerre nucléaire devait éclater à propos de Taïwan."

Disons plutôt, sans doute, que la dissuasion semble fonctionner - pas de guerre massive directe entre les puissances nucléaires - et ne fonctionnerait que pour eux, au niveau de l'utilisation même des armes nucléaires - mais si ces guerres massives directes n'existent pas, il se peut que cela soit pour des motifs qui n'ont rien à voir avec la dissuasion nucléaire. Du coup, qui peut dire que la dissuasion nucléaire fonctionne ou pas?  En tout cas, cette dissuasion nucléaire fait partie de l'équation dont les dirigeants doivent tenir compte sur la scène internationale. En la matière, comme la manoeuvre nucléaire n'a été jusqu'ici que déclaratoire et continue d'ailleurs de l'être de la part des puissances nucléaires émergentes, seule le déroulement des crises nucléaires comme celle de Cuba peut nous renseigner sur cela - et encore, les circonstances historiques ne sont pas les mêmes.

Mais, en tout état de cause, il semble bien de nos jours que cette dissuasion - et a fortiori ces théories sur la seconde frappe - reste une notion occidentale car elle n'est ni reprise ni acceptée ailleurs, que ce soit en Russie, en Chine ou chez les puissances nucléaires émergentes. Pas de doctrine officielle d'emploi ou de non emploi de leur part, mais bien dans les manuels et les déclarations, des intentions d'emploi comme forces premières ou d'appoint... Les puissances émergentes se font en quelque sorte, pour leur compte, alors même qu'elles n'en ont pas toutes les capacités opérationnelles, l'expérience de la manoeuvre nucléaire déclaratoire sous la forme de menaces plus ou moins bien médiatisées.

   "Aujourd'hui, conclue t-elle sur ce point (la seconde frappe), "l'un des objectifs majeurs de Pékin est d'acquérir une capacité crédible de seconde frappe, incluant des forces disposant des plus grandes chances de survie, des sous-marins nucléaires modernes (de classe Han) et des missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) mobiles à combustible solide. Apparemment, les abolitionnistes occidentaux ne font rien, pas même de grands discours, pour tenter de limiter cet effort de modernisation, et s'arrangent pour trouver une explication valable à cette politique (le déploiement de la défense antimissile américaine) ou prétendre que la modernisation chinoise est très limitées, ce qui est de plus en plus faux."

 

Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013. Philippe WODKA-GALLIEN, Dictionnaire de la dissuasion, Les Éditions Marines, 2011.

 

STRATEGUS

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14 janvier 2014 2 14 /01 /janvier /2014 08:37

          Discuter de la stabilité et de l'instabilité en matière de stratégie nucléaire ne correspond pas tout-à-fait aux débats stratégiques sur l'équilibre des puissances. D'abord parce que la perception de cet équilibre ne se réduit pas au domaine nucléaire ni même nucléaire. Pendant longtemps, la puissance militaire soviétique a pu dissimuler une infériorité économique et technologique, ceci étant aussi contrebalancé par les effets d'une lutte idéologique dans laquelle beaucoup assimilait régime soviétique et socialisme réellement existant. Ensuite parce que cet équilibre vu par le côté déclaratoire nucléaire ne réflète pas les réels rapports de force dans le monde. A la limite, la réussite de la stratégie nucléaire de dissuasion provient du fait qu'elle contribue à un équilibre qui ne concerne que les armements nucléaires et les vélléités de les utiliser... Toutefois, les polarisations, tant des acteurs que des commentateurs, pour ne pas parler du grand public, sur la menace nucléaire a fait concevoir l'équilibre des grandes puissances à travers le prisme de leur arsenal nucléaire. Dans les représentations, l'équilibre s'est parfois réduit à l'équilibre nucléaire. 

 

      Si la presse et les commentateurs politiques ne s'épanchent plus autant qu'auparavant (c'est le moins qu'on puisse dire) sur l'existence des arsenaux nucléaires et les gesticulations stratégiques qui y prennent appui, les faits restent têtus : il existe toujours de par le monde de quoi détruire la surface de la planète plusieurs fois et la course technologique (notamment par le biais de la recherche-développement sur les boucliers anti-missiles) continue de faire évoluer ces arsenaux. Et la vertu de puissance conférée à ces armes imprègne l'esprit de nombreux responsables politiques et militaires qui ne partagent pas forcément le complexe de virginité nucléaire propre à la glose occidentale. 

 

     Durant un bon demi-siècle, tout un paradoxe de la stabilité/instabilité réside dans l'existence de la bombe nucléaire comme facteur de paix globale et de guerre locale. Avec un certain retour du nucléaire dans le grand débat stratégique contemporain (provoqué entre autres par les projets américains de missiles anti-missiles), c'est toute ce paradoxe qui ressurgit avec une forte inquiétude sur la tendance plutôt à l'instabilité. 

 

    Adrien SCHU énonce les différentes facettes de ce paradoxe : "Le paradoxe de la stabilité/instabilité stopule que la possession d'armes nucléaires par deux Etats rend une confrontation militaire directe entre eux improbable, tout en favorisant les guerres limitées ou indirectes. Ce concept fait donc de la bombe nucléaire un facteur de paix systmétique et de violence non-systémique. Il apparait particulièrement pertinent pour expliquer la dualité de la Guerre froide : celle-ci fut caractérisée à la fois par l'absence de guerre directe entre les Etats-Unis et l'Union Soviétique, mais également par la multiplication des guerres "proxy", par lesquelles les deux grands s'affrontaient indirectement.

Depuis la fin de la Guerre froide de nombreux auteurs ont eu recours au paradoxe stabilité/instabilité pour décrire la dynamique indo-pakistanaise. Les deux Etats ont vécu ces dernières décennies une série de crises dont l'initiation fut probablement favorisée par la nucléarisation du Pakistan. Jusqu'à présent, la dissuasion nucléaire a permis à ces crises de ne pas dégénérer en guerre totale, voire nucléaire."

L'auteur cite un certain nombre d' "experts" qui éclairent (pas très médiatiquement) la situation :

Pour John Lewis GADDIS (The king peace, Oxford University Press, 1987), le paradoxe stabilité/instabilité, lequel dérive du paradoxe paix globale/guerre locale mis en avant dès 1954 par l'historien militaire Liddell HART et théorisé par Glenn H SNYDER en 1965, est défini par la stabilité au niveau supérieur qui s'accompagne d'une instabilité au niveau inférieur. Cela rappelle la distinction de la vivacité des conflits au Centre et à la Périphérie du système stratégique international. L'existence de ce paradoxe semble faire consensus parmi les chercheurs en relations internationales, qu'ils soient "optimistes" (la bombe nucléaire étant un facteur de paix, la prolifération est donc souhaitable) ou "pessimistes" (dénonçant le risque d'une guerre nucléaire délibérée ou accidentelle). Kenneth WALTZ (chapitre Toward nuclear peace, dans Realism and internationl politics, London, Routledge, 2008) qui fait figure de chef de file du premier courant, proclame que les armes nucléaires "poussent les Etats à mener des guerres limitées", tandis que Scott SAGAN (avec Kenneth WALTZ, The spread of nuclear weapons. A debate, New Tork, Norton, 1995), chez les "pessimistes", explique que "la stabilité nucléaire (permet) de conduire des actions plus offensives avec impunité".

Adrien SCHU pense que "ce consensus académique s'explique probablement par le fait que les deux camps trouvent dans le paradoxe de la stabilité/instabilité des éléments de satisfaction." Il déduit cela de ce qu'établit Robert RAUCHLAUS (Evaluating the Nuclear Peace Hypothesus. A quantitative Approach, dans Journal of Conflict Resolution, avril 2009, volume 53, n°2) qui démontre statistiquement l'existence du paradoxe. Selon lui, Kennth WALTZ a raison quand il proclame que la bombe nucléaire participe à la "grande paix", mais Scott SAGAN a également raison en insistant sur l'absence d'effet pacificateur de celle--ci. 

    Il s'agit alors de comprendre comment fonctionne ce paradoxe qui repose sur l'improbabilité d'une escalade vers la guerre nucléaire. Cette improbabilité peut résulter de deux facteur :

- l'efficacité de la dissuasion nucléaire ;

- ou en contraire, la faible crédibilité de celle-ci.

   Dans le premier cas, écrit toujours Adrien SCHU, "la théorie de la destruction mutuelle assurée impose aux acteurs de ne pas se livrer de guerre conventionnelle majeure. De même les acteurs sont fortement incités à limiter leur engagement et à éviter toute escalade. En conséquence, la guerre limitée ou indirecte devient sûre ("safe") et donc probable." Selon Charles L GLASER (Analysing strategic nuclear policy, Princeton University Press, 1990), "l'abaissement de la probabilité qu'une guerre conventionnelle dégénérera en une guerre nucléaire réduit le danger de commencer une guerre conventionnelle. Dès lors, cette faible probabilité d'escalade rend la guerre conventionnelle moins dangereuse et en conséquence plus probable".

    Dans le second cas, "le recours à l'arme nucléaire est improbable du fait des enjeux : par exemple, au débit des années 1950, il était peu probable que les Etats-Unis déclechent une guerre nucléaire - qui aurait été suicidaire - pour protéger les pays d'Europe de l'Ouest d'une attaque conventionnelle soviétique. Le jeu n'en aurait probablement pas valu la chandelle. Dès lors, l'adversaire peut s'engouffrer dans la brèche et conduire une action conventionnelle sans crainte d'une réplique nucléaire. La doctrine des représailles massives, initialement conçue comme solution à l'infériorité conventionnelle des Etats-Unis en Europe, ne résout en rien le problème puisqu'elle est elle-même peu crédible." C'es ce que souligne Raymond ARON (Le Grand Débat, Calmann-Lévy, 1963). "Sa doctrine de substitution, la doctrine de la riposte graduée, est riche d'enseignement puisqu'elle ouvre la porte à un affrontement conventionnel : dans certains cas, la dissuasion conventionnelle l'emporte sur la dissuasion nucléaire."

     Cette deuxième approche, portée par S Paul KAPUR (India and Pakistan's unstable peace : Why nuclear South Asia is not like Cold War Europe, dans International Security, 2005, volume 30, n°2), ne s'intéresse qu'à un hypothétique affrontement entre Américains et Soviétiques en Europe de l'Ouest au début des années 1950, et n'est que d'une faible utilité pour comprendre la dualité de la Guerre Froide. Au contraire, la première approche, majoritaire, permet d'expliquer non seulement l'absence d'affrontement directe entre les Grands, mais également la multitude d'affrontements indirects et limités entre eux.

 

    Dans des contributions réalisées avant le 11 septembre 2001, en juillet de cette année, rassemblées par les Cahiers de Chaillot, plusieurs spécialistes exeaminent le retour du grand débat nucléaire. 

Dans une Préface, Nicole GNESOTTO, directrice de l'Institut d'Etudes de Sécurité de l'Union de l'Europe Occidentale, écrit qu' "En matière nucléaire plus qu'en tout autre domaine politique, les percpetions ont force de loi. La plus concrète des technologies nucléaires ne seraient rien sans l'extrême sophistication des théories de l'incertitude qui fondent la valeur dissuasive de toute stratégie nucléaire. Or, depuis quelques années, c'est l'univers aussi bien technologique que mental de la dissuasion, telle que le monde l'a connue depuis 1945, qui est désormais et sur tous les continents en ébulltion." La détermination du Président d'alors, Georges W BUSH pour relancer les défenses antimissiles n'est que la partie visible "d'une nouvelle effervescence".

La prolifération nucléaire, les percées technologiques, les motivations politiques diverses aus Etats-Unis et ailleurs, impulsent un nouveau paysage nucléaire bien incertain.

   Pour Thérèse DELPECH, l'idée d'un deuxième Âge nucléaire apparait depuis la fin des années 1990, suivant plusieurs significations différentes, pas forcément complémentaires :

- la fin de la guerre froide ne coïncide pas avec celle des armes nucléaires, soit parce que l'héritage nucléaire des cinquante dernières années est plus lourd qu'on ne le pensait en 1989, soit parce que de nouveaux pays s'intéressent à ces armes ;

- l'époque qui s'ouvre ne répond pas aux mêmes règles que la précédente. Les relations des armes nucléaires et des moyens conventionnels changent rapidement et de nouvelles formes de dissuasion font leur apparition. De nouvelles combinaisons de moyens offensifs et défensifs apparaissent. "Cette évolution est en partie due à la conviction que les risques d'usage augmentent avec le nombre des acteurs. Cinquante ans de non usage n'ont pas nécessairement consacré un tabou nucléaire : l'expérience passée correspond à des conditions historiques et stratégiques très spécifiques." Les programmes nouveaux en matière d'armes biologiques ou chimiques permettent d'imaginer de nouvelles combinaisons militaires de "terrain"...

- de nouveaux détenteurs apparaissent. "Après avoir été les armes des Top dogs, comme le dit joliment Robert O'Neill ("Weapons of the Underdog", dans Alternatives Nuclear Futures, The Role of Nuclear Weapons in the Post-Cold World, Oxford University Press, 2000), les armes nucléaires deviendraient celles des Underdogs, qui ne peuvent acquérir les armes conventionnelles les plus sophistiquées. La principale caractéristique de cette catégorie d'Etats est leur insatisfaction à l'égard d'un ordre régional ou international dont ils pensent qu'il les défavorise. Les ABM (armes anti-missiles) peuvent jouer un rôle pour modifier cet ordre, soit par la coercition et la menace, soit par l'emploi effectif ou par la simple détention. Elles ont ainsi une fonction de subversion potentielle, tout autant que de dissuasion, s'il s'agit par exemple d'empêcher une intervention extérieure."

   "Dans ces différentes acceptions, le "nouvel âge nucléaire" a des raisons d'inquiéter, surtout à un moment où la mondialisation favorise la circulation de l'information et des technologies et où la généralisation du phénomène du "double usage" (civil et militaire) comlique les contrôles à l'exportation. (...).

S'il s'agit de tirer les conséquences pour la "stabilité stratégique" d'un deuxième âge nucléaire, il faut sortir de l'univers mental de la guerre froide. La notion elle-même appartient en effet au vocabulaire de ce affrontement. La stabilité stratégique n'est pas l'équilibre des puissances au sens Wesphalien du terme. C'est la relation étrange mais relativement stable qui s'est progressivement construite entre les Etats-unis et l'URSS avec la participation décisive des armes nucléaires. L'expression qui la résume le moeix est la destruction mutuelle assurée qui supposait une parité des moyens offensifs (et donc aussi de la vulnérabilité) et une limitation des moyens défensifs dans un monde où tout avantage comparatif était perçu comme déstabilisant." Thérèse DELPECH signale que John Lewis GADDIS (The long Peace. Elements of Stability int the Post War International System, MIT, Cambridge, MA, 1991) soutient la thèse classique du rôle central de la parité nucléaire et que John MUELLER (The Essential Irrelevance of Nuclear Weapons. Stability in the Post Cold War World, dans International Security Magazine, 1998) soutien la thèse inverse.

"Le concept désigne donc le plus souvent un "statu quo ante", où deux adversaires de même puissance consacraient un niveau comparable de ressources à la compétition militaire. En théorie, tout avancée de l'un des partenaires pouvait être suivie par l'autre. La seule annonce d'une "guerre des étoiles" (par le Président REAGAN dans les années 1980) a contribué à dissoudre cette fiction que des experts américains comme Andrew Marshall avait déjà dénoncée.

Aujourd'hui, l'équilibre a disparu dans tous les domaines, y compris dans le secteur nucléaire, même si le processus START maintient des niveaux quantitatifs comparables (environ 6 500 têtes nucléaires stratégiques en janvier 2001) entre les deux principaux détenteurs. (...)".

  La vraie question, pour l'auteure, "qui se pose aujourd'hui n'est pas celle de la préservation d'un ordre qui a disparu, mais des formes de stabilité qui peuvent être recherchées dans le nouveau contexte international. Certains voient dans un "monde multipolaire" une ambition de ce type avec l'apparition progressive de pôles de povoir de moins en moins inégaux. Mais ce monde a autant de chances d'être un univers d'affrontement que de stabilité comme l'a parfaitement montré l'expérience européenne des trois derniers siècles, qui reposait sur l'équilibre des puissances. Dans le domaine nucléaire en tout cas, quels que soient ses avantages, la multipolarité est loin d'être stabilisante. Elle est à présent caractérisée par deux phénomènes :

- l'interaction de trois acteurs majeurs (les Etats-Unis, la Russie et la Chine) 

- et l'apparition, au-delà de ce triangle, de pays détenteurs (ou candidats à la détention) de l'arme nucléaire 

qui compliquent considérablement l'échiquier stratégique et qui multiplient les risques. (...)".

     La recherche d'une autre stabilité nucléaire implique que les trois acteurs les plus important instaurent des modu vivendus à deux, l'ensemble étant à peu près équilibré. Le problème est que la Chine reste, dans les négociations internationales, la "puissance nucléaire oubliée" soit de son fait, ne participant pas du tout au même esprit de dissuasion, soit du fait que la réflexion reste maigre en Russie et aux Etats-Unis vis-à-vis d'elle. La question d'un nouvel accord bilatéral entre les Etats-Unis et la Russie reste ouverte, car ni dans l'un, ni dans l'autre Etats, les positions sont claires quant au devenir du nucléaire. Créer les conditions, par ailleurs, nécessaires à la préservation de la paix nucléaire implique à la fois de réduire les chances de conflits dans les zones où existent les armes nucléaires et de rendre impossible la montée aux extrêmes si de tels conflits éclataient. Cela suppose des conditions dont le moins qu'on puisse dire qu'elles ne constituent pas des priorités de politiques étrangères de chacun des pays intéressés :

- une volonté commune de trouver des solutions pacifiques aux questions de sécurité régionale les plus menaçantes (Moyen-Orient, Cachemire, pénisule coréenne et TaIwan) ;

- le maintien de doctrines de dissuasion aussi longtemps que les armes nucléaires existent ;

- la limitation de la sphère d'action des armes nucléaires à des menaces de type existentiel ; les notions d'intérêts vitaux sont pour le moins très élastiques suivant les pays considérés ;

- le soutien à des politiques multilatérales de contrôle des armements, qui manquent souvent de moyens même lorsque les accords ont été conclus ;

- la maitrise coordonné de la prolifération, ce qui ne peut être que le fait des Etats faisant partie du club nucléaire originel (Russie, Etats-Unis, France, Royaume-Uni, plus la Chine) ; la moindre des choses est que ces puissances n'y contribuent pas, mais les rivalités régionales par pays interposés demeurent et l'ampleur des réseaux privés de transferts de technologie freinent tout effort dans ce sens ;

- le renforcement des capacités de prévision des Etats ; ceci étant freiné par des possibilités d'erreurs d'interprétation entre des pays de culture différente et de faibles efforts d'échanges d'information et de transparence réciproque.

   "En conclusion, la situation actuelle est caractérisée par un dynamisme des relations internationales qui semble échapper à tout contrôle, tout particulièrement dans les régions de plus grande tension : le Moyen-Orient et l'Extrême-Orient. C'est la conscience de ces deux phénomènes, fort dynamisme et absence de contrôle, qui conduit les principaux Etats, et tout particulièrement les Etats-Unis, à adopter des stratégies qui reposent sur la "flexibilité". Ce concept ne signifie rien d'autre qu'une ignorance des paramètres de la sécurité internationale dans les prochaines décennies, comme si les acteurs avaient renoncé à les définir par leur action. De fait, c'est plutôt en spectateurs que les Etats, petits et grands, assistent aux évolutions en cours. Les institutions internationales ne jouent pas davantage leur rôle. (...)". 

  Ce qui devrait être souligné, pensons-nous, ici, c'est le rôle le plus important joué par des évolutions technologiques impulsés pricipalement par des acteurs privés qui en attendent des résultats financiers de plus en plus à court terme et qui ne se soucient pas du tout d'une stabilité nucléaire à moyen ou à long terme.

 

    Dans son livre de 2013, Thérèse DELPECH, met l'accent plutôt sur une aggravation de cette situation. "On peut débattre, écrit-elle, à l'infini du fait de savoir si la guerre froide a permis l'existence d'un ordre stable, pas seulement en termes stratégiques (les crises ont démontré les limites des stabilités engendrées par la guerre froide) mais en prenant en compte également les fondements même de cette "stabilité", avec les pays d'Europe de l'Est par exemple qui ne furent jamsi autorisés à prendre des décisions sur leur propre sort ."  En fait, écrit-elle aussi, mais cela on l'a compris, "les Etats-unis et l'URSS ne sont jamais parvenus à un accord sur le sens de la stabilité stratégique. En outre le concept a toujours été en quelque sorte insaisissable en raison de la relation dynamique entre les deux superpuissances." 

"Mais personne ne contesterait l'instabilité intrinsèque de notre temps, avec ses multiples foyers de crise et les difficultés croissantes qu'ont les grandes puissance à les circonscrire. On multiplie encore les déclarations publiques sur la nécessité de préserver la éstabilité stratégique", voire de la renforcer, généralement pour rassurer la Russie et la Chine, mais la signification de ces deux mots est de plus en plus confuse. En fait, depuis la NPR de 2010, le Pentagone a cherché à discuter avec la Chine de cette question, mais Pékin a toujours refusé jusqu'à présent."

 

Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013. Nicole GNESOTTO et Thérèse DELPECH, dans Nucléaire : le retour d'un Grand Débat, Cahiers de Chaillot, numéro 48, juillet 2001. Adrien SCHU, Le paradoxe de la stabilité/instabilité : la bombe nucléaire comme facteur de paix globale et de guerre locale, Fiche de l'IRSEM (Institut de Recherche Stratégique de l'Ecole Militaire) n°25, Mars 2013.

 

STRATEGUS

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12 janvier 2014 7 12 /01 /janvier /2014 10:30

  Cet important ouvrage sur la guerre thermonucléaire, écrit par Herman KAHN (1922-1983), parmi d'autres sur sa plume, comme Thinking about the Unthinkable (1962, avec une introduction de Raymond ARON dans la traduction française), publié en 1960, est un traité controversé sur les doctrines stratégiques de la guerre nucléaire. Beaucoup lu aux Etats-Unis comme en Union Soviétique d'alors, cet ouvrage discute des possibilités de gagner une guerre nucléaire. Ecrit contre la Doctrine de Destruction Mutuelle Assurée (MAD) avant d'être adoptée par les Etats-Unis, le titre du livre s'inspire de Sur la guerre, de CLAUSEWITZ.

 

   Herman KAHN, qui écrit ce livre juste avant de quitter la Rand Corporation, pour créer avec Max SINGER et Oscar RUEBBAUSEN l'Institut Hudson, considère, en s'appuyant sur la théorie des jeux, la stratégie des "représailles massives" comme intenable, car simliste et potentiellement instable. Alors qu'en 1960, les tensions de la Guerre froide sont à leurs paroxysme, il expose deux hypothèses :

- une guerre nucléaire est plausible, puisque les deux "grands" disposent désormais d'arsenaux nucléaires massifs ;

- comme toute guerre, la guerre nucléaire aura un vainqueur.

Même si cette guerre thermonucléaire fait des millions de victimes, cela n'empêchera par la vie humaine de subsister, (l'auteur fait une comparaison avec la Peste Noire de l'Europe du XVIe siècle ou le Japon qui survécut en 1945), il faut se préparer pour éviter le pire et faire en sorte de gagner cette guerre. Il considère que pour que la dissuasion ait des effets, il faudrait une capacité de seconde frappe, afin de convaincre Moscou de la détermination américaine. S'il donne l'impression d'envisager le désastre, pourvu que ce soit les Etats-Unis qui gagne, il est toujours prêt à envisager toutes les possibilités. Critiquant les responsables politiques et militaires sur leur refus de penser l'impensable, il minore les effets des retombées radioactive qu'une telle guerre causerait, en suggérant des programmes massifs d'abris anti-atomiques (au moment où effectivement l'industrie d'abris est en plein essor aux Etats-Unis), la création d'un système d'assurance pour tous contre les dégâts nucléaires, d'une intense propagande visant à insuffler à la population l'esprit de reconstruction...

  Son livre, souvent considéré comme une incitation à préparer une guerre nucléaire, dans l'éventualité d'un échec de la dissuasion, et même une justification des situations post-atomiques, est cependant une argumentation souvent serrée sur la disuassion qui inspire (souvent contre ses conclusions) les responsables politiques et militaires occidentaux. A contrario, une lecture pacifiste peut se servir de ce livre pour montrer l'inéluctabilité d'une guerre nucléaire, donc rendre évidente la nécessaire d'un désarmements nucléaire total et général.

 

           Ce livre suscite à l'époque un tel tollé que, alors qu'il a fondé en 1961 dans la région de New York, avec Max SINGER et Oscar RUEBHAUSEN, l'Institut Hudson, laboratoire d'idées politiques axé sur la futorologie des relations internationales, qu'il fait publier l'année suivante, en 1962, un nouvel essai, Thinking About the Unthinkable et un traité de géostratégie, De l'escalade (1965) pour préciser sa pensée (et persister dans les conclusions de On the Thermonuclear War). De 1966 à 1968, Herman KAHN, consultant au Department of Defense, s'oppose aux partisans d'une négociation direste avec le Nord-VietNam et prône l'escalade militaire directe, en dehors de tout projet d'un "vietnamisation", voué à l'échec selon lui et ses collaborateurs à l'Institut. Pour lui, l'examen des guerres contre-révolutionnaires dans l'histoire contemporaine montre une corrélation entre la victoire (du pouvoir officiel) et un appui policier important, dans les administrations locales. Vu l'évolution de la stratégie américaine au VietNam, au risque de paraitre un traître à l'administration des Etats-Unis, il estime que son pays fonce droit dans la défaite. 

     Ses travaux, après la guerre du VietNam s'axe sur l'étude des évolutions futures globales du monde. Dans un livre publié en 1967, écrit avec Anthony J WIENER, L'an 2000, sous-titré pompeusement en français, la Biblie des 30 prochaines années, avec de multiples rééditions complétées, il "prédit" des évolutions politiques, stratégique, technologiques et économiques. Dans lequel figure d'ailleurs Quelques possibilités de guerre nucléaire (Marabout Université, 1972).

 

     Dans Sur la guerre thermonucléaire, l'auteur décrit les diverses stratégies nationales possibles :

"Le 16 juillet 1960, le monde est entré dans la seizième année de l'ère nucléaire. Et cependant, nous sommes de plus en plus conscients qu'après avoir vécu quinze ans avec les bombes nucléaires, il nous reste encore beaucoup à apprendre sur les effets possibles d'un conflit atomique. Et nous avons encore plus à apprendre sur la conduite des relations internationales dans un monde où la force tend à devenir de plus en plus disponible et d'un emploi de plus en plus dangereux, et par conséquent pratiquement de plus en plus inépuisable. Du changement continu que notre siècle connait dans la structure fondamentale de la situation internationale, il résulte que les politiques étrangères et de défense formulées au début de l'ère nucléaire ont grand besoin d'être révisées et modifiées.

En considérant ces politiques fondamentales, il convient de distinguer différentes conceptions militaires et les stratégies correspondantes possibles, tant pour les Etats-Unis que pour l'Union soviétique. cet examen de la guerre thermonucléaire portera essentiellement sur quatre types possibles de conceptions, que j'appelerai respectivement "dissuasion finie", "contre-force comme garantie", "base de mobilisation pour préattaque" et "capacité crédible de frapper le permier.

J'examinerai les possibilités et les implications de ces positions du point de vue de l'Union soviétique et des Etats-Unis. Bien qu'il n'y ait aucune raison pour que les deux pays les plus puissants aient des approches identiques, je ne m'étendrai pas d'abord sur de possibles assymétries, et n'examinerai pas tout de suite les problèmes nationaux respectifs. 

Un certain nombre de conceptions fondamentales (...) sont énumérées dans le tableau I, en gros en ordre de capacité croissante à mener une guerre générale."

  Dans ce tableau 1, nous pouvons lire les diverses conceptions possibles :

1- Force interne de police plus "gouvernement mondial".

2- Dissuasion minimum plus guerre limitée plus contrôle des armements.

3- Ajouter la garantie à la dissuasion minimum :

a) pour le fiabilité (dissuasion finie),

b) contre la non fiabilité (contreforce comme garantie),

c) contre un changement de politique (base de mobilisation pour pré-attaque.

4- Ajouter capacité crédible de frapper les premiers.

5- Première attaque "pleinement réussie" sans capacité de guerre limitée.

6- Rêves.

   L'auteur suit alors son tableau pour exposer ses points de vue les plus saillants :

1- Sur la Force interne de poline, plus un "gouvernement mondial", "il ne semble pas utile d'examiner une solution qui serait un désarmement total dans le monde. Ni nos propres désirs sentimentaux ni le fait que beauocup de gens sérieux préconisent cette politique, ne sauraients nous porter vers une position qui ignore certaines des réalités fondamentales. Il a probablement toujours été irréaliste d'imaginer un monde complètement désarmé, et l'introduction de la bombe thermonucléaire a ajouté une dimension particulière à ce caractère irréaliste. (...)."

2- Sur cette dissuasion minimum plus une guerre limitée plus  encore un contrôle des armements, "ce point de vue, ou sa modeste variante qu'on appelle dissuasion finie est probablement la conception la plus répandue à l'Ouest de l'attitude stratégique désirable et possible. Parmi les tenants de cette conception figurent la plupart des intellectuels intéressés aux affaires militaires, les milieux dirigeants des administrations, les civils qui cherchent à se qualifier comme "spécialistes des questions militaires" (...), ceux qui élaborent les plans dans les trois armes, et la plupart des analystes profanes, étrangers et américains. 

Qu'entend-t-on par dissuasion minimum? Il y a une idée essentielle : c'est qu'aucun pays dont les dirigeants sont sains d'esprit n'en attaquera un autre qui possède un bombre assez considérable de bombes thermonucléaires. Par conséquent, tout pays ainsi armé n'a à craindre que la folie, l'irresponsabilité, l'accident et les erreurs de calcul.(...)."

3- Sur les trois catégories de garantie :  "Le point de vue qui suit quant aux possibilités offertes par une capacité stratégique satisfaisante ajoute plusieurs  sortes de "garanties" à la simple position de la dissuasion minimum. Il y a trois catégories de garantie que celui qui veut survivre peut souhaiter voir adoptées. La première étant la garantie de fiabilité. Nous donnerons à la conception qui s'inquiète des détails permettant d'obtenir des représailles "punitives", mais qui ne recherche pas de capacité stratégique allant au-delà, le nom de stratégie de la dissuasion finie. A bien des égards, et avec quelques inconséquences, c'est là le point de vue officile américain. (...)."

Sur la garantie de la fiabilité, "Certains partisans de la dissuasion finie ne sont pas hostiles à toutes les formes de contreforces. Ils tiennent à s'assurer contre l'absence de fiabilité, c'est-à-dire que même si la dissuasion est aussi fiable qu'ils le croient possible, ils se rendent bien compte qu'elle risque encore d'échouer ; par exemple, du fait d'un accident, de l'absurdité humaine, de mauvais calculs ou d'un comportement irresponsable. Dans l'éventualité d'une guerre, ils trouvent difficile qu'on ne fasse pas "quelque chose" pour en atténuer les effets. Même parfaitement convaincus de l'"anéantissement mutuel", les dirigeants pourront se refuser à reconnaitre ouvertement qu'on ne fait aucun préparatif pour atténuer les conséquences d'une guerre. (...)" Dans sa discussion sur les dommages, Herman KHAN expose dans un tableau des situations d'après-guerre tragiques mais différenciées : de 2 000 000 de morts et un rétablissement en 1 an à 160 000 000 de morts et un rétablissement en 100 ans. Beaucoup de choses peuvent être faite pour diminuer le nombre des morts et réduire ces délais de rétablissement économique. Il série les différents composantes d'une guerre thermonucléaire auxquelles les dirigeants doivent s'atteler : Divers programmes chronologiques pour la dissuasion et la défense, et leur impact éventuel sur nous, les alliés et les autres, les performances en temps de guerre selon les différentes conditions de préattaque et d'attaque, les problèmes des retombées radioactives graves, la survie et les répérations, le maintien de l'impulsion économique, le relèvement à long terme, les problèmes médicaux et les problèmes génétiques...

Sur la garantie contre un changement politique : "Une des choses qui je vais essayer de montrer (...), c'est que le problème militaire est réellement compliqué, et il est impossible pour les êtres humains faillibles de prédire exactement quels sont les moyens qu'ils souhaiteront ou dont ils auront besoin. Cela ,e signifie pas pour autant, bien entendu, qu'il faut tout acquérir. Les ressources ne sont peut-être pas aussi faibles que des gens préoccupés du budget le pensent, mais ils restent fort modérés. En tout cas, cela signifie que chaque fois qu'il est peu couteux de le faire (...), nous devrions être disposés à nous prémunir contre des changements dans nos désirs. Le fait qu'il soit coûteux d'acquérir et d'entretenir un arsenal complet des moyens militaires ne signifie pas que ne nous ne devrions pas avoir ce que l'on pourrait qualifier de "bases de mobilisation" pour un arsenal complet de moyens adéquats. Le gouvernement, s'en tenant à la doctrine en vigueur, aux moyens militaires existants, à ses estimations quant aux possibilités et aux intentions d'ennemis potentiels ou à certains aspects de la situation politique pourrait se contenter de ce qui est actuellement alloué pour la défense nationale. Mais il pourrait aussi désirer se prémunir pour le cas où les circonstances changeraient à ce point que la répugnance à dépenser de l'argent changerait elle aussi, soit pour croître, soit pour décroître. Cela peut se faire en consacrant des sommes relativement modestes à une planifications et à des préparatifs matériels. Nous serions alors dans une position où nous pourrions faire l'usage le plus rapide et le plus efficace de fonds plus importants s'ils devenaient disponibles, ou bien nous serions en mesure de tirer le maximum d'un budget militaire réduit s'il semble désirable de réduire les dépenses. (...)" La tonalité de l'argumentation ne doit pas tromper : les Etats-Unis ne sont pas un Etat planificateur et ce qu'il y derrière le mot "programme" consistitue tout un programme qui peut avoir des répercussions importantes sur ce que les Américains considèrent comme libertés garanties par la Constitution...

4- Sur la capacité de frapper les premiers : "La position suivante (...) qui fait état de circonstances dans lesquelles un pays peut souhaiter disposer d'une capacité crédible de frppeer le premier peut sembler à de nombreux Américains une possibilité pour les Soviétiques, mais pas pour nous. On a souvent pu entendre et lire des déclarations selon lesquelles "jamais nous ne frapperont les premiers". Compte tenu du contexte dans lequel cela est dit habituellement (une "lâche" attaque surprise contre un ennemi pris au dépourvu), c'est une positiob juste. Une telle capacité n'aurait pas d'attrait pour les Etats-Unis, mais nous avons conclu de nombreux traités et souscrit maintes obligations. IL y a l'obligation de venir à l'aide des pays de l'OTAN s'ils sont attaqués. On suppose généralement que cette aide comporte l'emploi de notre commandement aérien stratégique contre le territoire de l'URSS, même si les Soviétiques attaquent l'Europe sans attaquer les Etats-Unis. D'un point de vue technique, cela signifie qu'en l'occurence, c'est nous qui frapperions les premiers! La décision déchirante de déclencher une guerre thermonucléaire nous appartiendrait. C'est une question sérieuse que de savoir si, dans ces conditions, nous respecterions les obligations que nous imposent les traités. (...)". L'auteur suggère fortement que les Etats-Unis soit en mesure, même à son corps défendant, de mener cette première frappe."Il y a cependant une différence entre la conteforce en tant que garantie et la capacité de frapper les premiers. Dans le cas de cette dernière, nous ne disons pas qu'il est peu probable que la théorie de l'anéantissement mutuel soit erronée ; au contraire nous pensions qu'il y a une très forte probabilité qu'elle le soit. En bref, le temps est venu où nous devons croire que nos progrmmes ont toutes chances d'être efficaces dans les conditions de la guerre et de l'après-guerre. (...)".

5- Sur la capacité "pleinement réussie" de frapper les premiers sans capacité de guerre limitée : "La plupart des  gens ont du mal à croire qu'un pays déclencherait une guerre thermonucléaire contre un adversaire capable de riposter, quelles que soient ses capacités et les provocations subies. Néanmoins, bien des rsponsables militaires sont hostiles à l'idée d'avoir des moyens de guerre limitée pour faire face à de petites provocations. Ils avancent que c'est là un détournement de nos ressources, alors qu'il y a dans ce domaine des capacités qui sont importantes et essentielles. Ils semblent croire que notre puissance stratégique peut être si efficace aux yeux des Soviétiques qu'ils n'oseront pas se livrer à des provocations, même limitées. Ils pensent aussi que, si les Soviétiques nous provoquent, nous les fraperrions "au moment et à l'endroit de notre choix". Telle est en gros, la théorie de la riposte massive énoncées par l'ex-secrétaire d'Etat John Foster Dulles. Une capacité crédible de frapper les premiers afin de réagir à une agression limitée mais majeure implique aussi une riposte massive sur des questions de premier et non de second ordre. Il faut aussi qu'il soit clair que, si dans "l'équilibre de la terreur", la terreur s'intensifie, la ligne séparant les questions de premier ordre de celles du second ordre se déplacera de telle sorte que le niveau de provocation acceptable pour nous sans déclencher l'action du commandement stratégique s'élèvera.

Quiconque étudie, même superficiellement, les effets probables d'une guerre thermomnucléaire parviendra inévitablement à certaines conclusions. Une des principale est l'idée que même si on peut frapper les premiers et avec succès, le dommage net, ne serait-ce que du fait du contre-coup (c'est-à-dire les retombées radioactives sur les Etats-Unis et le monde provoquées par les bombes larguées sur la Russie, sans parler des Russes qui trouveraient la mort), rendrait déraisonnable une attaque de ce genre à propos d'une affaire mineure. N'est-il pas vrai que si nous devons déclancher une telle guerre, ce ne serait pas sur une question mineure qui nous préoccupe, mais en réalité parce que nous aurions résolu de déclencher une guerre préventive? Dans la réalité, nous aurions à nous soucier de beaucoup plus que du simple contre-coup de notre attaque : nous aurions à nous soucier de la risposte soviétique. Ne serait-ce que pour de telles raisons pratiques, sans parler des raisons morales et politiques essentielles, l'idée de détenir la capacité de frapper les premiers de façon "pleinement réussie" est extravagante."

6- Sur les rêves, il écrit : "Si une capacité "pleinement réussie" de frapper les premiers parait, à la lumière des faits et de la raison, absolument extravagante, elle n'en est pas moins étrange que bien des idées qui ciculent à Washington et dans les capitales européennes. On accorde là de l'attention aux notions les moins vraisemblables. L'une de celles-ci concerne un conflit dans lequel une attaque thermonucléaire est suivie de trois ans de guerre de production assortie du genre de mobilisation que nous avons connue dans la Seconde guerre mondiale. Une autre hypothèse est celle où l'ennemi peut se lancer à attaquer le premier mais où, dans ce cas, nos défenses nous mettraient substantiellement à l'abri, et où nous pourrions riposter puis observer la situations. On croit avec ferveur à la possibilité d'un système actif de défense "à l'épreuve des fuites". Et puis il y a l'image d'un conflit trainant en longueur, une "guerre aux reins cassés", menée avec des armes conventionnelles, les deux parties ayant simultanément épuisé tout leur arsenal nucléaire. On faut valoir aussi que dans une guerre thermonucléaire, il importe de maintenir les voies maritimes ouvertes. Et puis, il y a cette idée bizarre que l'objet principal de la défense civile est de soutenir un effort de guerre thermonucléaire avec des hommes et des matériels. Ou encore cette idée aussi étrange qu'après un échange massif de bombes thermonucléaires l'objectif majeur des forces américaines aux Etats-unis ne serait pas d'aider à relever la population civile mais de se porter dans un port (détruit) d'embarquement pour faire mouvement outre-mer. Toutes ces vues sont invraisemblables, mais il n'empêche qu'on peut les trouver dans diverses sortes de déclarations officielles et officieuse. (...)."

Pour Herman KAHN, "C'est l'un de mes principaux arguments, que du moins pour l'avenir immédiat, nous devrions nous trouver quelque part entre la base de mobilisation pour préattaque et la capacité crédible de frapper les premiers."

 

Herman KHAN, On Thermonuclear War, Princeton University Press, 1960. Traduction de Catherine Ter SARKISSIAN, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990.

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10 janvier 2014 5 10 /01 /janvier /2014 13:23

             Une des logiques d'une dissuasion réciproque entre deux super-puissances est que, dans le cas de recours aux armes nucléaires, la destruction de l'une comme de l'autre soit assurée.

Bien entendu, la recherche-développement en armes nucléaires des duellistes tente de briser cette certitude.

Serait-ce aujourdh'ui un concept passé de mode, comme le suggère Thérèse DELPECH, cette recherche-développement n'ayant pas réellement abouti mais le duel stratégique étant terminé?

Avec certains éléments qui lui en fait douter elle-même, sans doute son histoire n'est-elle pas terminée.

Pourtant, la Destruction Mutuelle Assurée est une pièce maitresse dans la confrontation entre deux puissances nucléaires ayant toutes deux comme stratégie une stratégie de dissuasion.

A contrario, la tentative d'y échapper peut aboutir à une stratégie d'action.

Agiter des menaces nucléaires comme le font certains pays dotés récemment d'armes nucléaires (la Coré du Sud et pour des actions futures mais déjà déclarées, l'Iran), constitue pour ceux-ci un moyen d'échapper à une paralysie d'action (la crédibilité d'une destruction totale étant tombée. Du fait non par d'eux... Mais des puissances majeures qui reculent devant la perspective de causer d'immenses destructions qui seraient également des destructions de biens utiles pour leur propre existence (ressources énergétiques notamment)...

 

    Elle fait partie de ce que Lucien POIRIER appelle la pédagogie américaine. 

"La stratégie de limitation des dommages, écrit-il, est donc condamnée (par le développement qualitatif et quantitatif même des armes nucléaires) (dès le début des années 1960). Elle apparait rétrospectivement comme une formule de transition entre la stratégie de contre-forces et celle qui va s'imposer sous les termes de capacité mutuelle de destruction assurée (mutual assured destruction capability). Sans doute le "pouvoir de détruire l'agresseur en tant que société viable, même après une attaque surprise bien préparée et organisée de l'ennemi contre les forces américaines" est-il considéré comme un élément essentiel de la stratégie américaine depuis Wohlstetter. Mais, en févrieer 1965, quand les mots "destruction assurée" apparaissent dans le discours, on passe d'un concept empirique au concept rationnel : McNamara officialise et quantifie cette capacité. C'est donc un retour à la primauté de la dissuasion, bien qu'il faille également prévoir une réaction effective dans l'hypothèse de son échec. On l'imagine encore sous la forme de la limitation des dommages, et si celle-ci perd sa dimension offensive originelle, elle entend cependant maintenir une importante capacité contre-forces. Il s'agit de trouver une formule "pour réduire le poids de l'attaque ennemie par des moyens aussi bien défensifs qu'offensifs et pour assurer un certain degré de protection à la population contre les explosions nucléaires" (McNamara, Statment before House Armed Service Committee, 18 février 1965). C'est explicitement consentir à ce que les Soviétiques soient capables de survivre à une première frappe contre-forces américaine.

Notons que, pour les deux camps, les deux buts stratégiques - destruction assurée et limitation des dommages - se confondent : au problème posé par la capacité de destruction assurée de l'un correspond celui de la limitation des dégâts pour l'autre, et réciproquement. Les voies-et-moyens stratégiques son ambivalents : les forces chargées de limiter les dommages, à finalité défensive, contribuent à la mission des forces de destruction assurée, à finalité offensive, dans la mesure où elles en assurent la sûreté. Les forces offensives peuvent aussi détruire les forces adverses, dont contribuer à la limitation des dommages. Aussi bien les Soviétiques n'ont aucune raison de croire aux bons sentiments des Américains déclarant se refuser à toute initiative nucléaire.

Compte tenu de cette ambiguïté fondamentale, comment définir la capacité de destruction assurée nécessaire et suffisante de telle sorte que l'adversaire ne soit pas induit à croire qu'on vise aussi  à acquérir une capacité de première frappe contre-forces? En outre, quelle que soit la capacité de première frappe adverse, sur quels critères établir un plan de protection civile? le gain marginal d'efficacité des renforcements successifs de la défense est faible. Une protection significative exigerait un effort très onéreux que l'adversaire pourrait toujours déjouer en accroissant modérément sa capacité de frappe offensive. 

Toutes ces antinomies conspirent pour que la notion de limitation des dommages soit dévalorisée, puis abandonnée. En décembre 1966 et janvier 1967, le président Johnson et son secrétaire à la Défense consacrent la prééminence de la dissuasion par la capacité de destruction assurée "qu'il faut absolument remplir sans s'interroger sur son coût". "Des programmes de limitation des dommages... ne peuvent jamais remplacer la capacité de destruction assurée dans la fonction de dissuasion. C'est notre aptitude à détruire l'agresseur en tant que nation viable du XXe siècle qui assure la dissuasion, et non pas notre aptitude à limiter partiellement les dommages qui nous sont causés à nous-mêmes."

La stratégie contre-forces semble donc résolument abandonnée pour une stratégie contre-cités et contre-ressources qui s'identifie pratiquement à la dissuasion minimum rejetée par McNamara, quatre années auparavant, parce qu'offrant d'insuffisantes garanties de sécurité. Solution apparemment plus raisonnable parce que moins onéreuse. Sans doute, la dissuasion minimum se fondait sur un nombre relativement réduit de missiles invulnérables ; nombre constant en dépit des variations quantitatives de la panoplie adverse. La capacité de destruction assurée se veut au contraire une notion plus dynamique puisque fonction de l'arsenal soviétique.

   Après toutes ces variations doctrinales, McNamara précise le 18 septembre 1967 ses concepts stratégiques : "la pierre angulaire de notre politique stratégique consiste toujours à dissuader une attaque nucléaire délibérée sur les Etats-Unis, ou leurs alliés, en maintenant une aptitude hautement plausible d'infliger un degré de dommage inacceptable à tout agresseur isolé ou à un groupe d'agresseurs, et cela en tout instant d'un échange nucléaire stratégique, même après avoir absorbé une première attaque surprise. Cela peut se définir comme notre capacité de destruction assurée. Il faut absolument comprendre que la destruction assurée est l'essence même de tout concept de dissuasion."

 Notons, poursuit Lucien POIRIER, que ce mode dissuasif est associée à la suel menace d'une agression nucléaire : "Si les Etats-Unis doivent dissuader une attaque nucléaire contre eux-mêmes ou contre leurs alliés, ils doivent posséder une capacité de destruction assurée rélle et crédible". Il évoque ensuite la capacité de première frappe, "en soi, une expression ambiguë puisqu'elle pourrait simplement signifier l'aptitude d'une nation à attaquer la première une autre nation avec des forces nucléaires. Mais dans son emploi normal, elle signifie beaucoup plus : l'élimination effective des forces de seconde frappe, de représailles, de la nation attaquée. C'est le sens dans lequel capacité de première frappe devrait être compris... Les Etats-Unis ne peuvent se permettre  et ne se permettront jamais d'être placés dans une position telle qu'une autre nation ou un groupe de nations posséderaient une capacité de première frappe qu'elles pourraients utiliser contre eux.""

   Le concept de destruction assurée marque un progrès dans la définition des conditions de stabilité, remarque Lucin POIRIER, mais il n'est cohérent que dans un spectre de situations conflictuelles beaucoup moins étendu que les stratégies précédentes. Même si les Etats-Unis ne "veulent pas" la supériorité nucléaire sur l'Union Soviétique, ils l'ont de toute manière et les Soviétiques ne peuvent l'accepter. Du coup, la course aux armements nucléaires pour contrer les armements nucléaires de l'adversaire est inéluctable et la desruction assurée ne l'est que dans un progrès soutenu au niveau quantitatif et qualitatif de ces armements. Cette stratégie, en fait, n'empêche (est censée empêché) que la guerre nucléaire et laisse pendante toutes les autres possibilités, notamment dans le cadre des stratégies indirectes (au VietNam par exemple). De plus, pour que cette stratégie d'interdiction fonctionne pleinement, il faut que l'adversaire en ait la même interprétation et soutienne lui aussi une stratégie analogue, d'où la possibilité de parvenir à une véritable Destruction Mutuelle Assurée... 

 

    Mais il faut souligner que tout ce qui précède entre lui-même dans une manoeuvre stratégique d'ensemble et constitue une stratégie déclaratoire plus ou moins liée aux réalités de déploiement et de ciblage des missiles. C'est ce qu'explique Alain JOXE :

"Après l'adoption du SIOP 63 (ce ciblage décidé en 1963) et les discours de Chicago, d'Athènes et d'Ann Arbor, la riposte flexible a pu changer de formulation ; elle a même notoirement évolué au niveau de la verbalisation. Cependant, plusieurs témoignages concordent pour dire que les inflexions sous Kennedy, et plus tard sous Johnson, n'ont été que des nuances ou des modes de présentation destinés à modérer certaines critiques. En fait, dans la mesure où le SIOP ne fut pas modifié dans son principe, la riposte flexible ne varia pas non plus entre 1962 et 1969 et resta essentiellement une doctrine fondée sur un ciblage contre-forces.

L'exposé le plus abouti de la doctrine de McNamara est sans doute celui qu'il fit le 18 septembre 1967 à San Francisco et qu'il reproduit dans son livre The Essence of Security, Reflections in Office (Harper and row, New York, 1968) : "Désormais, dit-il, la destruction assurée est la véritable essence de tout le concept de dissuasion." IL s'agit bien de la capacité de représaille en seconde frappe. Il donne ensuite la définition suivante de la capacité de première frappe : "C'est la capacité d'"éliminer des forces de représailles de seconde frappe de la nation attaquée".". Le concept cesse d'être un concept opérationnel pour devenir une dimension stratégique abstraite : "Il est nécessaire (d'utiliser cette notion de première frappa), dit-il, pour affirmer une stratégie (d'interdiction) : à savoir que les Etats-Unis ne permettront pas qu'une autre nation acquière une capacité de première frappe contre nous." "Nous n'avons pas, nous non plus, ajoute t-il, de capacité de première frappe, mais (avec ce que nous avons) nous pouvons détruire un tiers de la population et la moitié de la puissance industrielle soviétique en première frappe". 

Selon lui, "ni les Etats-Unis ni l'URSS ne pourront plus avoir cette capacité de première frappe". Cette assertion, tout à fait raisonnable, établissait la doctrine MAD (Mutual Assured Destruction) qui fonde la non-guerre sur l'équilibre entre deux forces de seconde frappe invulnérables et suffisantes, et sur l'impossibilité technique de déboucher statistiquement sur une capacité réelle de détruire dans une salve surprise tout le dispositif nucléaire adverse."

  Ce qui frappe Alain JOXE, "c'est que la doctrine stratégique bilatéraliste est contrebalancée, dans ce discours même, par un contre-discours unilatéraliste, absurde mais également fondateur : McNamara est obligé, non pas stratégiquement mais politiquement, de défendre une représentation absurde de la sécurité, qui doit être une représentation unilatérale de la supériorité absolue des Etats-Unis. Il y a deux raisons à cela :

1/ Une supériorité comptable quelconque est une nécessité politique pour le sénateur de base ou le middle man du Middle West.

2/ Par contrainte administrative, le ciblage demeure nécessairement contre-forces puisqu'on a déjà trop de bombes pour détruire en seconde frappe les Soviétiques et qu'il faut bien désigner des cibles aux armes en excès.

La représentation de la supériorité comptable simple tient la place des représentations stratégiques les plus grossière de la géopolitique (population, territoire) dans le nouvel "espace analogique" de la course aux armements : "Malgré l'impossibilité d'une première frappe, dit-il, nous avons une supériorité nucléaire sur l'URSS." Il entre alors dans une explication moderniste sur la supériorité nucléaire : celle-ci, explique t-il, n'est pas une question de mégatonnage, ni même un rapport simple au nombre de fusées ou d'avions, même si, actuellement, les Etats-Unis sont supérieurs à l'URSS quant à ces deux rubriques. Ce qui compte, c'est le bombre de têtes nucléaires. (...).

On est à la veille du "mirvage", et la prolifération des petites têtes autoguidées de puissances kilotonniques dans les ogives de fusées stratégiques constitue, grâce à la miniaturisation de l'électronique, une manoeuvre d'armement par laquelle les Américains ont des chances de mener, dans la course, pour un certain temps. De ce fait, il est habile de désigner cet indice comme le véritable indice de la supériorité. McNamara fait oeuvre de "pédagogue" pour une doctrine intermédiaire. Le nombre de têtes sera pendant quelques années l'iindice de la supériorité techno-stratégique américaine.

Il faut remarquer, poursuit Alain JOXE, que la supériorité des Etats-Unis sur l'URSS, si elle est évaluée en têtes nucléaires, est une supériorité qui n'existe que dans la forme stratégique d'une capacité de première frappe chiruegicale. Si les Soviétiques lancent, eux, une première frappe, ma supériorité numérique disparait par définition. Cette manière de mesurer le rapport de forces est pourtant adoptée partout pour étalon de l'équilibre entre les Etats-Unis et l'URSS, alors qu'elle n'est précisément pas une mesure de la seconde frappe, et donc de la dissuasion. ON finira  par inventer, en l'appuyant sur des scénarios complexes, l'expression absurde "seconde frappe chirurgicale désarmante", pour justifier, en dissuasion, la prolifération des têtes précises du successeur de Mineteman, le MX.

Personne ne se permet de lancer le débat sur cette question. On mesure la décadence conceptuelle du discours doctrinaire, intervenue depuis l'article de Wohlstetter. Il est vrai que ce type de présentation ne s'adresse pas aux stratèges, mais aux bons peuples qui vivent la "sécurité" dans des représentations non stratégiques : le nombre des flèches ou de balles, la modernité des armes. Tout se passe comme si la stratégie était un art qualitatif élitiste qui devait toujours tromper le peuple en vantant l'abondance de l'arsenal, alors que l'abondance d'un arsenal nucléaire n'est que le reflet des erreurs d'appréciation ou de la poussée des lobbies militaires ou industriels.

Le discours de 1967 contient d'ailleur, sur ce dernier point, un aveu candide, qui, lui, n'est nullement mystificateur : à savoir que cette supériorité (assez illusoire) en nombre de têtes n'a pas été réellement recherchée par les Américains mais qu'elle est le résultat de l'erreur de calcul du missile gap. McNamara démontre avec une certaine transparence le mécanismes d'entrainement de la course aux armements du début des années soixante (...). 

Le Secrétaire à la Défense de Kennedy admet donc une responsabilité écrasante des Etats-Unis dans l'origine de la course "folle" aux fusées nucléaires qu'il a déclenchée par erreur. Sur un point, il parait toutefois manquer de mémoire ou d'honnêteté : il avait mis l'accent explicietement sur la contre-forces au début de la nouvelle doctrine, alors qu'il ne croyait pas lui-même au missile gap ; il recherchait donc bien une première frappe désarmante.

Mais ce qui est frappant pour l'historien de la stratégie, et ouvre sur des problèmes dondamentaix, c'est que cette erreur qui conduit à l'overkill et au culte irrépressible de la contre-forces serait due à une erreur véritablement stupide des analystes de l'économie soviétique, et non pas des observateurs militaires du dispositif, qui connaissaient secrètement l'indigence des déploiements d'ICBM russes. Si l'on tente de déchiffrer ce lapsus de l'histoire, on arrive à penser au fond qu'il n'en est pas un. McNamara, comme ancien gestionnaire de l'industrie, a dit lui-même, dans un autre discours, que la course aux armements où s'étaient lancés les Américains et où les Soviétiques s'engouffraient à leur suite, épuiserait l'URSS avant les Etats-Unis. Comme nous avons assisté, à la fin des années quatre-vingt, au plein succès de cette stratégie, nous pouvons, en tout cas, apprécier la stratégie de guerre économique du secrétaire à la Défense de Kennedy menée indirectement contre l'URSS par la médiation des représentations les plus équivoques de la défense."

   L'auteur évoque dans cette analyse sur le MAD la profonde nature déclaratoire de la dissuasion, dans au moins les deux aspects des discours, interne et externe. S'adresser dans le même discours (celui de McNamara de 1967) à la fois aux électeurs et citoyens américains et aux stratégistes des deux camps est un exercice d'où la logique ou la cohérence ne ressortent pas forcément renforcées. De façon générale, il faut faire comprendre au public américain que les Etats-Unis sont les plus forts (capacité de première frappe) et aux autorités soviétiques qu'ils ne recherchent par la supériorité mais qu'ils n'hésiteront pas à utiliser les armes nucléaires (en seconde frappe) assurant ainsi les deux publics très différents de la détermination de stratégie de disuassion américaine. En même temps, comme il s'agit tout de même de discours fondant la doctrine officielle de défense, on ne peut pas ne pas tenir compte de l'évolution technologique des armements sans pour autant l'avouer complètement..... C'est ce qui donne cet aspect alambiqué aux multiples discours sur la dissuasion nucléaire. Là où on relèvera pas trop d'ambiguïté, c'est lorsque les organismes officiels sont beaucoup bavards, comme les stratégistes et les stratèges soviétiques. Lesquels, on le verra à l'ouverture de nombreuses archives après la fin de l'Union Soviétique, ne croyaient pas réellement au bien fondé de la théorie de la dissuasion tout en prenant complètement en compte la doctrine déclaratoire de l'adversaire idéologique, et finalement, dans les relations entre les deux super-puissance, tout se passe comme si la doctrine de Destruction Mutuelle Assurée fonctionne.

 

    Thérèse DELPECH effectue un retour historique sur la destruction mutuelle assurée et marquant la différence d'interprétation entre les deux camps :

"Dans les années 1950, la formule magique était l'"équilibre de la terreur". Le concept de MAD apparut pour la première fois en 1964, après la crise des missiles cubains". L'auteure mentionne tout de même que le concept MAD est formulé bien plus tôt, par Robert OPPENHEIMER : "Nous pouvons anticiper des cisconstances dans lesquelles les deux grandes puissances seraient chacune en mesure de mettre un terme à la civilisation et à l'existence même de l'autre, non sans risquer la sienne. On pourrait nous comparer à deux scorpions prisonniers dans une bouteille : chacun est capable de tuer l'autre, mais seulement au risque de sa propre vie (Atomic weapons and American policy, dans Foreign Affairs, Washington DC, 1974).

"Ce concept, poursuit-elle, décrivait une situation selon laquelle toute attaque par l'un ou l'autre se traduirait pas l'annihilation mutuelle, du fait des capacités de représailles de chacun des adversaires." Elle mentionne les positions critiques de nombreux auteurs quant à cet acronyme MAD (y compris de la part de McNamara lui-même, qui discute uniquement de possibledestruction assurée de l'adversaire...), qui il est vrai suppose une acceptation réelle de la part des deux camps. Quoi qu'il en soit, "sous l'administration Johnson, le concept d'une dissuasion "contenue" sonna le glas de MAD. L'idée que les Etats-Unis devraient répondre avec des armes atomiques à toute agression et partout n'était plus tenable (Notons qu'on en est ici à la critique du discours officiel ou même de la perception, d'une perception du discours officiel...). La volonté d'épargner les centres urbains germa dans les années 1960 ; la capacité d'obtenir des systèmes d'armes de contre-forces, par opposition à ceux de contre-cités, joua un rôle décisif dans l'affaiblissement de MAD. Mais comme il coûtait beaucoup plus cher d'attaquer des forces que des villes, cette évolution américaine ne fut pas suivie par d'autres Etats nucléaires, à l'exception de l'URSS. 

Non seulement moscou ne pouvait accepter l'idée, présente dans la dissuasion mutuelle, d'être elle-même dissuadée, mais l'URSS pensait aussi que Washington prenait le prétecte du MAD pour accumuler toujours plus de moyens, au nom de la stabilité. (...). Les différences de point de vue sur MAD entre Washington et Moscou furent encore plus surprenantes après la fin de la guerre froide. Au cours des discussions qui ont conduit les Etats-Unis à se retirer du traité sur les missiles antibalisiques (ABM), l'absence d'utilité du MAD par rapport à l'URSS aurait été la raison pour laquelle Washington mit fin à un accord basé sur la préservation d'une capacité de destruction mutuelle assurée. Mais les Soviétiques ne considéraient pas les choses sous le même angle : ils y voyaient une excuse, plus qu'une justification. Vingt ans après la fin de la confrontation avec les Etats-Unis, Moscou présente encore le dépassement du MAD américano-russe comme protégeant l'un des intérêts vitaux des Etats-Unis, tandis que la Russie accorde toujours la priorité absolue à la préservation du statu quo. Moscou semble avoir fait du MAD une affaire de statut.

La Chine n'est pas loin d'exprimer le même point de vue. Elle semble prête à obtenir cette "reconnaissance" de la part des Etats-Unis, chose que Washington souhaite éviter pour ne pas tomber dans le même genre de relations avec Pékin au XXIe siècl que celles que les Américains entretenaient avec Moscou au XXe. Cela pourrait également encourager la Chine à développer considérablement son arsenal nucléaire, option qui reste ouverte du fait des stocks actuels de matières fissiles de Pékin, nonobstant sa politique de "dissuasion minimale". L'argument de la Chine consiste en effet à dire que si c'était bon pour la stabilité pendant la guerre froide, pourquoi aurait-il un effet déstabilisateur à présent (M S KAPITSA, Memoirs, Kniga I Bizness, Moscou, 1996).

Dans d'autres parties du monde, en raison de la faible taille des arsenaux, d'armes imprécises, et des grandes concentrations urbaines, MAD pourrait apparaitre comme la seule doctrine possible. La croissance des villes contemporaines et l'éventualité d'une attaque ou de représailles massives contre les concenctrations urbaines rendent ce concept, tout démodé qu'il soit à l'Ouest, très tentant aux yeux des nouvelles puissances nucléaires. Quels seraient les objectifs choisis par la Chine, le Pakistan, l'Inde, l'Iran, ou la Corée du nord? Les villes, sans doute.

Enfin, comme le nombre d'ogives nucléaires et de missiles se réduit au fur et à mesure du processus de désarmement, il arrivera un moment où les villes deviendront les seules cibles possibles. Mad n'est peut-être pas aussi démodé que cela, après tout, même si Washington refuge d'envisager une vulnérabilité mutuelle des Etats-Unis vis-à-vis des anciens et nouveaux Etats nucléaires - mais est-ce bien vrai?"

 

Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013. Alain JOXE, Le cycle de la dissuasion (1945-1990), La Découverte/Fondation pour les études de la défense nationale, 1990. Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Editions Complexe, 1988.

 

STRATEGUS

 

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9 janvier 2014 4 09 /01 /janvier /2014 10:18

     Thérèse DELPECH, introduisant par là une expression peu usitée dans le petit monde des stratégistes de la défense nucléaire, constate que "du temps de la confrontation avec l'Union soviétique, l'intérêt de l'autodissuasion provenait en partie d'un manque de crédibilité des menaces de représailles américaines dès lors qu'elles feraient encourir des risques à la survie des Etats-unis. Toutefois, ce risque était bien réel, des deux côtés ; il s'ensuivit donc une situation au cours de laquelle les deux adversaires reconnurent qu'une guerre nucléaire constituerait le pire scénario catastrophe en cas de confrontation. L'autodissuasion dans les deux camps est très proche d'une dissasion bilatérale réussie. Chacune des parties fait preuve de prudence, de maturité et de responsabilité, afin d'éviter toute escalade de la crise risquant de déboucher sur un échange nucléaire." L'auteur de l'étude soutenue par la Rand Corporation fait bien évidemment référence à la période de la détention, qui, suivant la périodisation d'André FONTAINE, démare quelques temps après la grande crise de Cuba de 1962 et constitue l'état d'équilibre des relations internationales des années 1970 et même 1980, nonobstant la crise des euromissiles. Ladite crise d'ailleurs concerne bien plus la dissuasion élargie que la dissuasion centrale. 

 

   "Une version très différente de l'autodissuasion émergea après la fin de la guerre froide. Avec le spectre de plus en plus réel d'adversairs-voyous détenteurs de la bombe atomique, il est apparu de façon de plus en plus évidente que les pays occidentaux seraient les victimes désignées de l'autodissuasion, nonbstant leur supériorité militaire. On s'interroge souvent sur le fait de savoir si la coalition aurait mené l'opération Tempête du désert (1991) ou Iraqi Freedom (2003), dans le cas où Saddam Hussein avait disposé d'une capacité nucléaire? Le plus souvent, la réponse est vraisemblablement non, ce qui signifie que même les arsenaux les plus impressionnants risquant d'être rendus impuissants face à des dictateurs ne disposant que d'une poignée d'armes nucléaires. Si tel est le cas, il s'agit de la plus forte incitation pour les adversaires potentiels à en acquérir. Cela devrait donc nous motiver fortement à combattre l'arrivée de nouvelles puissances nucléaires sur la scène mondiale, en mettant en oeuvre tous les moyens disponibles, diplomatie, sanctions, opérations spéciales et action militaire.

L'un des sens encore plus inquiétants de l'autodissuasion est la réticence, ou le refus, de recourir au nucléaire quel que soit le cas, par crainte des conséquences ou parce que l'aversion de tout recours au nucléaire serait devenue plus forte que la perception de la nécessité d'exercer des représailles en cas d'attaque. Ce serait une position des plus dangereuses. Sans cette menace, le risque de voir l'adversaire, lui, y recourir devient encore plus probable." L'auteure reprend ici les réflexions de Lawrence FREEDMAN (The Evolution of Nuclear Strategy, Palmgrave Macmilla, New York, 2003), actuellement une des références aux Etats-Unis concernant ces questions nucléaires. 

"En principe, même les partisans de l'abolition reconnaissent majoritairement la nécessité d'une riposte en cas d'attaque nucléaire contre leur territoire (dissuasion centrale) ou sur le territoire d'un allié (dissuasion élargie). Rares sont ceux qui suggèrent que l'Occident doive renoncer unilatéralement à ses arsenaux quand d'autres conserveraient les leurs ) heureux changement par rapport à l'unilatéralisme qui régnait dans certains milieux occidentaux pendant la guerre froide. On croit que la seule utilisation durable des armes nucléaires, c'est d'empêcher que d'autres les utilisent. Dans les sociétés où les débats intérieurs font partie intégrante de la vie politique, il serait extrêmement difficile de soutenir une autre position. Mais des zones grises subsistent : quid des dommages réels? D'une attribution ambigüe? Des cas où des citoyens servent d'otages à un régime dictatorial? Tout ce qui pourrait être facilement exploité dans le contexte actuel par un adversaire astucieux? L'autodissuasion favorise la prolifération des armes de destruction massive (elle entend sûrement les armes non nucléaires...). Elle peut égaleent se muer en une invitation à s'en servir."

 

   On conçoit que dans une nouvelle configuration, on aurait plus affaire à des super-puissances nucléaires et à des "simples" puissances nucléaires, comme la France, mais à trois catégories d'acteurs ont le jeu deviendrait de plus en plus complexe, parllèlement peut-être à une minoration des effets d'un "petit échange" nucléaire... La confrontation entre des Etats exerçant une dissuasion centrale, ceux exerçant une dissuasion élargie et d'autres tentant de "dépasser" le cadre de la dissuasion promet d'être "excitante" par des stratégistes en chambre et effrayante pour de nombreux responsables politiques et des populations... 

 

   Dans un tout autre registre de réflexion, puisque l'autodissuasion consiste en un équilibre qui fait que le recours aux armes nucléaires n'est plus crédible, laissant libre le choix du recours à d'autres moyens - non nucléaires - de faire la guerre, peut se trouver renouvelée toute une problématique sur l'inutilité et la dangerosité des arsenaux nucléaires, problématique bien présente dans les années précédant la chute de l'Empire soviétique. Soit l'autodissuasion paralyse l'emploi des armes nucléaires, soit la dégradation de cette autodissuasion rend caduque toute stratégie de dissuasion.

   Dans un autre temps, celui de l'équilibre et de la "détente", de nombreuses voix s'élevaient, notamment en Europe, contre une dissuasion inutile. Vu l'état des désastres futurs résultant de la mise en oeuvre d'un scénario nucléaire, qui frapperaient surtout le sol européen, la contestation de la stratégie de la dissuasion s'axait en partie sur la perception d'une dissuasion de dissuasion!

Jean-Marie MULLER, entre autres, s'exprimant  à partir du seul Etat européen doté d'un arsenal nucléaire autonome avec une doctrine de dissuasion du faible au fort, mettait en balance la disproportion entre les arsenaux. La disproportion quantitative et qualitative entre l'arsenal français et l'arsenal soviétique, en prenant au mot les logiques tels qu'on les retrouve dans les différents Livre Blanc de la Défense, fait que des représailles ou des frappes en premier (d'avertissement en cas de menaces des intérêts vitaux) auraient toutes les chances d'avoir pour résultat la destruction totale de la France contre des dommages (dont l'évaluation est aléatoire et apparait finalement "supportable") sur le sol soviétique. D'où dans des crises,  la dissuasion de dissuader du petit pays nucléaire.

Reprenant la "meilleure hypothèse" où les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins français peuvent encore envoyer des missiles sur le territoire soviétique (nous sommes en pleine crise des euromissiles lorsque l'auteur s'exprime), Jean-Marie MULLER écrit :

"La question centrale qui se pose face à une éventuelle agression de l'Union soviétique, qu'il s'agisse d'une offensive conventionnelle massive ou d'une attaque nucléaire limitée, est de savoir quelle est la probabilité selon laquelle le décideur français actualiserait la menace de la ripostes de nos armes stratégiques. Dans quelle situation réelle se trouverait alors le chef d'Etats français? A partir du moment où notre dissuasion a échoué, où notre sanctuaire national a été violé, où le chaos s'est établi sur l'ensemble de notre territoire, quel objectif rationnel et raisonnable pourrait-il prétendre atteindre en mettant à exécution la menace qu'il brandissait tout à l'heure mais que l'adversaire n'a pas jugé bon de prendre au sérieux? Le décideur français n'aurait alors qu'une certitude : la riposte de nos armes stratégiques déclencherait automatiquement les représailles massives de l'Union soviétique et la nation toute entière serait vouée à la destruction. La seule raison de notre menace nucléaire était de décourager l'attaque de notre adversaire ; à partir du moment où celui-ci a décidé de la contourner, il n'y a plus aucune raison de l'exécuter. Plus que cela : il y a une raison impérieuse de ne pas l'exécuter, c'est d'éviter la vitrification de la France et des Français. Si le Président français décidait malgré tout de donner l'ordre de détruire des villes soviétiques sur lesquelles nos missiles sont pointés en permanence, il ne s'agirait plus que d'une vengeance désespérée qui serait véritablement suicidaire."

   L'auteur se place bien entendu dans le cadre où la dissuasion élargie exercée par les Etats-Unis dans le cadre de l'OTAN n'est pas crédible, et dans une configuration qui, à l'époque de l'installation des euromissiles américains sur le sol européen, ne plaide pas en faveur de la conception française pure de dissuasion du faible au fort. Ce qui fait que cette théorie de la dissuasion de la dissuasion n'est pas à l'époque reprise par la majorité du mouvement de paix européen, même si en définitive il faut bien constater que tant pour la dissuasion centrale que pour la dissuasion élargie, les alliances et les Etats concernés sont effectivement dans une situation d'auto-dissuasion qui les empêchent d'utiliser non seulement les armes nucléaires mais aussi de s'attaquer avec des armes conventionnelles aux sanctuaires nationaux. En fait, ce que vise alors le mouvement de paix européen, c'est bien l'éventualité de l'utilisation des armes nucléaires dans le cadre d'escalades non contrôlées, dans un contexte de relance de la guerre froide (l'époque reaganienne), exclusivement à partir du sol européen, d'Europe de l'Est ou d'Europe de l'Ouest, qui sembleraient , dans un premier temps, ne pas concerner directement les sanctuaires des Etats-Unis et de l'Union Soviétique.

Toutefois, dans le débat franco-français, qui tourne précisément dans une sorte de dissuasion "centrale" de petit pays à grand pays, en prenant acte à l'avance de l'échec précisément de la dissuasion élargie des Etats-Unis, il s'agit bien, pour une partie du mouvement de paix français, de montrer qu'il y a bien dissuasion de dissuasion, dans le sens france vers Union Soviétique... Cet état du début nucléaire se retrouve dans les positions de personnalités, extérieure à la mouvance pacifiste ou de paix français, dans le écrits par exemple de Pierre SUDREAU (La stratégie de l'absurde ou de Ryamond ARON (le Grand débat, 1963), ce dernier voyant (encore en 1982 dans sa préface au livre de Michel MANEL, L'Europe sans défense, Berger-Levrault) dans la stratégie du faible au fort, une "contradiction intrinsèque". 

"Car, enfin, écrit encore Jean-Marie MULLER, à quoi peut bien servir la volonté affichée par le ministre de la Défense de "se servir des armes nucléaire", dès lors que nous avons l'assurance que nous devrions subir en retour les représailles massives de notre adversaire? L'illusion - ou, en d'autres termes, l'imposture -, c'est précisément de croire et de faire croire que si notre stratégie de dissuasion échoue, nous pourrions effectivement recourir à nos armes nucléaires, alors que précisément nous serions conduits à y renoncer. Toute la logique de notre disuuasion repose sur cette contradiction. Et celle-ci est incontournable."

 

Jean-Marie MULLER, Vous avez dit "pacifisme"?, de la menace nucléaire à la défense civile non-violente, Cerf, 1984. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle. Comment aborder une nouvelle ère de piraterie stratégique, Odile Jacob, 2013.

 

STRATEGUS

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8 janvier 2014 3 08 /01 /janvier /2014 13:21

    Le stratège américain (et pas seulement stratégiste), conseiller direct des trois armées (air, terre, mer) des Etats-Unis en matière de stratégie nucléaire, qui a pratiquement établi les bases de sa doctrine de défense, n'a cessé d'être l'un des auteurs les plus lucides et les plus pénétrants de la pensée stratégique américaine. Stratège car dans ce domaine (défense nucléaire), l'élaboration d'une doctrine de dissuasion a autant d'impact que la préparation et l'éxécution d'une stratégie classique. On sait la valeur déclaratoire, leur impact direct sur les relations internationales, des stratégies officielles en matière de défense nucléaire. Son influence a été profonde et se concrétise encore aujourd'hui. Qualifié parfois de "Clausewitz américain", il est l'un des fondateurs de la stratégie de Destruction Mutuelle Assurée (MAD) et s'opposa tout au long de sa carrière aux tenants d'une possible guerre nucléaire gagnable, comme Herman KAHN, partisan d'une véritable stratégie de guerre nucléaire.

 

     Historien et politiste de formation, il se tourne d'abord vers la stratégie maritime : il écrit deux grands livres de référence : Sea Power in the Machine Age (1941) et A Guide to Naval Strategy (1943). Bien qu'il présente ses deux ouvrages comme une simple mise à jour des théorie de MAHAN, leur portée est beaucoup plus grande. Il s'agit d'une théorie globale qui se signale par des jugements beaucoup moins dogmatiques que ceux de l'amiral américain, sur la place de la guerre sur mer dans la stratégie générale et sur les moyens d'acquérir et de conserver la maitrise de la mer. Bernard BRODIE est le premier à théoriser la disctinction entre les stratégies de maîtrise (ses control) et d'interdiction (sea denial), ces dernières étant mises en oeuvres par la puissance la plus faible.

 

      Dès 1945, il se tourne vers l'étude de la stratégie nucléaire. Avec Arnold WOLFERS et William T R FOX, The Absolute Weapon (1946), il développe l'idée, révolutionnaire et qui mettra quelques années à véritablement s'imposer, que l'objecti de l'appareil militaire n'est plus désormais de gagner la guerre mais de l'empêcher, un échange nucléaire ne pouvant être que catastrophique, aussi bien pour le vainqueur que pour le vaincu. Il travaille en étroites liaisons avec les forces armées américaines, notamment l'Air Force à travers la Rand Corporation, et est associé à la définition des doctrines d'emploi. Certains de ses conférences sont même classifiées au plus haut niveau.

A travers ses nombreux ouvrages, il ne cesse d'exercer son influence, favorisant notamment le passage des représailles massives à la doctrine de riposte graduée et théorisant, avec d'autres, la maîtrise des armements (arms control) :

- Strategy in the Missile Age (1959) ;

- Escalation and Nuclear Option (1966) ;

- From Cossbow to H Bomb (1966) ;

- Bureaucracy, Politics and Strategy (avec Henry KISSINGER) (1968) ;

- The future of Deterrence in US Strategy (1968) ;

- War and Politics (1973).

 

 

   Pour Hervé COUTEAU-BÉGARIE, "A la différence de Thomas C Schelling et, encore plus de Herman KAHN, son immense érudition historique et une longue fréquentation de Clausewitz le préservent du dogmatisme doctrinal dans lequel verseront tant de ses homologues. C'est ce sens de la nuance et cette richesse d'exemples historiques qui ont permis à ses ouvrages de devenir des classiques et d'échapper à la caducité qui a frappé la plus grande partie de la littérature stratégique des années 1960-1970."

 

   Peu traduit en français, on peut trouver toutefois, La guerre nucléaire, Stock, 1965.

 

   Dans The Absolute Weapon, Atomic Power and World order, de 1946, il développe avec ses deux co-auteurs, l'idée que le nucléaire est l'arme absolue et estime qu'il faut en tirer toutes les conséquences sur le plan de la stratégie militaire.

"La plupart de ceux qui ont retenu l'attention du public à propos de la bombe atomique se sont contentés de supposer que la guerre et l'annihilation sont maintenant complètement synonymes, et que l'homme moderne doit par conséquent être considéré comme complètement démodé ou parfaitement mûr pout l'âge d'or. Il ne fait pas de doute que l'annihilation - si cela doit vraiment être le destin à venir de pays qui ne peuvent résoudre leurs conflits - offre peu de perspectives pour l'analyse. Quelques degrés de différence sont de relativement peu d'importance. Mais étant donné la résistance, vérifiée par l'histoire, de l'homme à des changements profonds de comportement - en particulier dans une direction favorable - on a quelque excuse à vouloir examiner les diverses possibilités inhérentes à la situation avant d'en considérer aucune comme assurée.

Nous savons déjà tous qu'une guerre avec emploi de bombe atomique serait incomparablement plus destructrice et horrible que tout ce que le monde a connu jusqu'ici. Voila un fait sinistre et paralysant pour beaucoup de gens. Mais en tant que donnée pour la formulation d'une politique, ce fait est en lui-même de fort peu d'utilité. Il souligne l'urgence qu'il y a à parvenir à des décisions pertinentes, mais il ne nous aide pas à découvrir quelles sont ces décisions. (...). (...) une série de questions se pose. La guerre est-elle plus ou moins probable dans un monde qui contient des bombes atomiques? Dans le deuxième cas, est-elle suffisamment improbable, suffisamment, c'est-à-dire de façon à donner à la société l'occasion dont elle a un besoin pressant d'adapter sa politique à l'état de la physique? Quelles sont les procédures propres à réaliser cette adaptation dans les limites des possibilités qui s'offrent à nous? Et comment pourvons-nous accroitre ces possibilités? Pourvons-nous transformer ce qui semble être une crise immédiate en un problème à long terme, dont il est à supposer qu'il permettrait l'application de correctifs plus variés et mieux pensés que les quelques mesures lamentablement inadéquates qui semblent possibles actuellement?

C'est précisément afin de répondre à ce genre de questions que les effets de la bombe sur le caractère de la guerre retiennent notre attention. Nous savons par avance que la guerre, si elle éclate, sera très différente de ce qu'elle a été par le passé, mais ce que nous voulons savoir, c'est dans quelle mesure et de quelles façons. L'étude de ces questions devrait nous aider à trouver les conditions qui gouverneront la recherche de la sécurité dans l'avenir et la possibilité d'application des emsures proposées pour poursuivre cet objectif. En tout état de cause, nous savons que ce n'est pas la simple existence de l'arme mais plutôt ses effets sur le caractère traditionnel de la guerre qui détermineront les ajustements auxquels les Etats procèderons dans leurs relations réciproques."

Les auteurs exposent en plusieurs points des éléments de la nouvelle situation :

- "La puissance de cette arme est telle que n'importe quelle ville du monde peut être effectivement détruite par des bombes, au nombre de une à dix."

- "Il n'existe pas de moyen efficace de se défendre contre la bombe, et la possibilité qu'il en existe dans l'avenir est extrêmement éloignée."

- "Non seulement la bombe atomique accorde une primauté extraordinaire au développement du nouveau type de vecteurs (les auteurs mentionnent l'avion ou le V-1, l'ancêtre des missiles), mais encore elle étend la portée destructrice de ceux déjà existant."

- "Bien qu'offrant en soi une assurance plus réelle que la supériorité navale ou terrestre, la supériorité aérienne n'en offre pas pour autant une garantie de sécurité totale."

- "Dans la guerre atomique, la supériorité en nombre de bombes ne représente pas en soi une garantie de supériorité stratégique."

- "En dépit des décisions des Etats-Unis sur le maintien des secrets qu'ils détiennent actuellement, d'autres puissances, outre la Grande-Bretagne et le Canada, seont à même de fabriquer des bombes en quantité d'ici cinq ou dix ans."

Bernard BRODIE et ses collègues en tirent les premières conséquences :

Ils reprennent les propos du professeur OPPENHEIMER, responsable du programme nucléaire américain : "(...) Le modèle d'emploi des armes atomiques a été fixé à Hiroshima. Ce sont des armes d'agression, de surprise et de terreur. S'il arrive qu'on les emploi à nouveau, il se peut fort bien que ce soit par milliers ou peut-être par dizaine de milliers. Leur méthode d'envoi peut être différente et refléter de nouvelles possibilités d'interception, la stratégie de leur emploi peut être différente de ce qu'elle fut contre un ennemi en réalité déjà vaincu. Mais c'est une arme d'agression, et les éléments de surprise et de terreur lui sont aussi intrinsèques que la fission nucléaire."

"La vérité contenue dans (cette) déclaration dépend d'un hypothèse essentielle mais inexprimée, à savoir que le pays qui se proposera de lancer l'attaque ne devra pas craindre de représailles. S'il doit craindre des représailles, le fait qu'il détruire les villes de son adversaire quelques heures ou même quelques jours avant que les siennes ne soient détruites offre peu d'intérêts.". Après avoir discuté de la position de l'un et de l'autre adversaire, frappant ou non en premier, ils concluent que "Par conséquent, le première et la plus importante mesure de tout programme américain de sécurité pour l'âge atomique est de prendre les dispositions nécessaires pour nous assurer la faculté, en cas d'attaque, de riposter de la même façon. En disant cela, nous ne nous préoccupons pas pour l'instant de savoir qui gagnera la prochaine guerre dans laquelle on emploiera la bombe atomique. Jusqu'ici, l'objectif essentiel de nos chefs militaires a été de ganer des guerres. A partir de maintenant, leur but principal doit être de les prévenir. Il ne peut guère être de but plus utile."

Dans une discussion sur les modalités d'utilisation des armes nucléaires selon le type de régime politique du pays qui l'emploie, les auteurs écrivent qu'on peut soutenir "qu'un Etat totalitaire sera plus disposé qu'une démocratie à accepter de voir la destruction de ses villes plutôt que de céder sur une question politique essentielle. On peut cependant aisément exagérer les faits politiques réels d'une telle disparité, si toutefois elle existe, ce qui est douteux. Car, en aucun cas, la crainte des conséquences d'une attaque atomique n'a de chances d'être négligeable. Ce qui est important, c'esy qu'il est très vraisemblable que les pays totalitaires puissent imposer à leurs peuples, plus facilement que ne le peuvent les démocraties, les mouvements massifs de populations et d'installations industrielles nécessaires à la dispersion des concentrations urbaines.3 Car dans leur esprit, la seule possibilité de jouer sur les probabilités différentielles de destruction des pays adversaires réside dans la dispersion du tissu urbain, dans la dissémination des cibles. Ceci, joint à la nécessité de garder des forces suffisamment mobiles pour échapper aux frappes de l'adversaire et d'effectuer des ripostes efficaces est de disposer d'un arsenal maritime important. Mais "la question de savoir dans quelle mesure leur propre sécurité (de ces forces maritimes) est en jeu n'est pas le point essentiel. Car il est encore possible que les flottes perdent toute raison d'être même si elles jouissent elles-mêmes d'une immunité complète". Car même si ces forces gardent leur potentiel destructeur, l'essentiel est inchangé : le territoire terrestre constitue la cible te l'enjeu qui compte réellement.

S'appuyant sur la psychologie et la politique constitutionnelle des Etats-Unis, les auteurs estiment qu'il est fort probable "que ce n'est pas nous qui porterons le premier coup, mais c'est nous qui le recevrons. Par conséquent, notre problème militaire le plus urgent est de nous réorganiser pour survivre à un Pearl Harbour autrement destructeur que celui de 1941. A défaut, nous seront bientôt incapables de prendre l'offensive. 

La bombe atomique sera introduite dans le conflit qu'à une échelle gigantesque (...)". Du coup, "la capacité à contre-attaquer après une attaque atomique dépendra de la mesure dans laquelle les forces armées seront rendues indépendants pour leur ravitaillement et leur soutien logistique des communautés urbaines et de leurs industries.". Les auteurs soulignent la grande désorganisation introduite par une attaque atomique et précisent les grandes catégories des forces nécessaires suivant leurs fonctions respectives : la première est prévue pour des attaques de représailles avec bombe atomique, la seconde pour l'invasion et l'occupation du territoire ennemi et la troisième pour la résistance à l'invasion ennemis et l'organisation des secours aux régions dévastées. 

"(...) en fin de compte, on ne peut guère supposer que le monde restera longtemps ni ignorant des accumulations de stocks considérables de bombes atomiques ni disposé à les accepter. Si l'organisation internationale existante s'avérait incapable de régler le problème du contrôle de la fabrication de la bombe - et il serait prématuré de prédire qu'elle en serait incapable, en particulier compte tenu de l'accueil favorable officiel et public, réservé au rapport du Conseil consultatif en date du 16 mars 1946 -, une compétition effrénée dans ce genre de fabrication ferait certainement entrer en scène des forces nouvelles. Dans le présent chapitre et dans le précédent, nous ne nous sommes par fait d'illusion sur la valeur d'une solution purement militaire.

Le souci de l'efficacité de la défense nationale est manifestement insuffisant en lui-même pour aborder le problème de la bombe atomique. Dans la mesure où un tel souci l'emporte sur la nécessité bien plus fondamentale d'éliminer la guerre, ou au moins d'en réduire les risques, il va à l'encontre de son objet. Cela a peut-être été toujours vrai, mais c'est une vérité qui s'impose plus aujourd'hui que jamais auparavant. Les nations peuvent encore, grâce à leurs forces armées, se sauver de l'asservissement, mais pas d'une destruction assez colonssale pour les anéantir. Il n'en reste pas moins vrai également qu'une nation déterminée à se défendre autant que cela est raisonnablement possible, ne constitue pas un objectif tentant pour un agresseur. cette nation est par conséquent mieux à même de prousuivre activement l'amélioration progressive des affaires mondiales qui seule pourra lui offir une véritable sécurité."

 

Bernard BRODIE, the Absolute Weapon. Atomic Power and World Order, New York, 1946. Traduit par Catherine Ter SARKISSIAN, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Sous la direction de Gérard CHALIAND, Robeert Laffont, Collection Bouquins, 1990.

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Article Bernard Brodie, dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000.

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7 janvier 2014 2 07 /01 /janvier /2014 14:47

   Les règles de la dissuasion apparaissent relativement simples - sur le papier et dans les bureux des stratégistes - mais sont déjà compliquées dans la réalité, au vu de l'expérience acquise notamment lors des crises majeures de Suez (1956), Quemoy et Malau (1958), Berlin (1961), Cuba (1962), Proche Orient (1979)... où les possesseurs d'un arsenal nucléaire ont dû apprendre des codes de conduite où la communication prend une grande importance dans la manoeuvre stratégique nucléaire (qui est pour l'instant uniquement déclaratoire...). Elles sont encore plus compliquées     quand ne sont pas face à face seulement deux puissances, dans un duel stratégique.

Dans la réalité, il s'est avéré que l'on avait bien plus affaire à des confrontations entre systèmes d'alliance où la dissuasion élargie aux partenaires-alliés est plus ou moins crédible... Car rares sont les cas de figures, mêmes théoriques, où l'un des adversaire veut s'en prendre directement au territoire de l'autre puissance nucléaire. Et encore ces cas de figures proviennent bien plus d'une perception de l'adversaire auto-entretenue que de la réalité.

 

    la stratégie de dissuasion se définit d'abord par son but, ensuite par ses voies et moyens, classiques et nucléaires que le but détermine. Notons en passant que les choses ne sont pas si simples et que l'évolution technologiques des moyens exercent une forte pression sur les perceptions des menaces. Toujours est-il que se posent tojjours les questions classiques : qui veut dissuader qui?, De quoi veut-on dissuader? Comment dissuader?

Lucien POIRIER, officier général de l'armée de terre, spécialiste des questions nucléaires tentent de définir les contours de ces questions :

 

- Qui veut dissuader qui? "La dissuasion est une modalité du duel et, comme telle, personnalisée. Les antagonistes ne sont pas quelconques : leurs facteurs de puissance et de vulnérabilité, leurs positions géostratégiques relatives, leurs projets politiques, leurs structures sociales, etc, interviennent dans leur stratégie. Il serait surprenant que la dissuasion du faible au fort - d'une puissance moyenne comme la France devant un Grand comme l'URSS (et même de la Russie d'aujourd'hui, ajoutons-nous) - se conçoive comme celle du fort au fort, d'un Frand devant un autre." D'une certaine manière, la Chine, loin d'avoir des capacités équivalentes à celle des Etats-Unis, ne peut qu'adopter une posture du faible au fort, malgré sa stratégie déclaratoire qui s'apparente parfois à celle d'un fort au fort...

 

- De quoi veut-on dissuader? "Quelles initiatives militaires prétend-t-on interdire, pour protéger quels intérêts? Autre formulation : quels buts stratégiques de l'agresseur le dissuaduer estime t-il si dangereux pour son propre projet politique, qu'ils justifieraient l'éxécution de sa menace de représailles? Celle-ci est si démesurée que sa démesure exige des motifs non moins hors du commun : la faiblesse de la dissuasion nucléaire réside paradoxalement dans l'énormité de la punition nucléaire frappant les populations. Cela revient à définir concrètement le seuil de nucléarisation posé comme un concept dans la construction logique du modèle. Seuil résumant deux données : d'une part, l'intérêt national estimé vital par le dissuadeur dans telle conjoncture de politique intérieure et extérieure, c'est-à-dire le "bien" qui mérite à ses yeux qu'il n'hésite pas devant le massacre de populations adversaires et qu'il accepte le risque d'une contre-punition ; d'autre part, la nature des actions adverses qui, par leurs objectifs perçus ou prévisibles et leur forme (nature, volume et tactique des forces assaillantes, niveau de violence atteint), constitueraient une menace non équivoque contre cet enjeu sacralisé.

La combinaison de ces deux facteurs - intérêt vital et types d'agressions capables de le compromettre irrémédiablement - donne ce que je nomme seuil d'agression critique ou ensemble de données de situations dont la gravité, aux yeux du dissuadeur, justifierait l'exécution de ses représailles. Concept fondamental autour duquel s'organise la manoeuvre dissuasive inscrite dans les modèles théoriques : il marque le passage d'une situation encore acceptable à une autre, intolérable pour le dissuadeur. Concept auquel répond, pour l'agresseur, celui de seuil critiue de risque ou de crédibilité de la menace : au moment qu'il le franchirait, d'une manière ne laissant aucun doute sur ses visées politiques, pénétrant dans le domaine sacré du dissuadeur, la probabilité d'actualisation du risque deviendrait maximum. Ces deux seuls sont associés comme l'avers et l'envers d'une pièce de monnaie. C'est le moment crucial pour les deux partis, et que la théorie ne peut évacuer dans la dialectique pari-défi, de décider entre le tout ou rien : pour l'agresseur, soit transgresser l'interdit et lancer ou poursuivre son action parce qu'il estime non prohibitf ou non crédible le risque de punition ; soit s'abstenir d'agir, ou suspendre l'action commencée quand elle bute contre cette soudaine présence de la punition. Pour le dissuadeur, décider ou non l'exécution de sa menace affichée sachant que son intérêt vital est compromis sans équivoquer ; punir ou capituler. 

Toutefois, cette définition se constitue dans l'ordre du pur concept. Il n'est pas possible, pour la théorie, de fixer ne varietur ni le domaine de l'intérêt vital, ni les types d'agression intolérables contre le sacré ; sauf, bien entendu, une initiative nucléaire visant à l'anéantir ou à détruite ses forces de représailles. Dans la réalité d'une situation conflictuelle, le refus du risque nucléaire contraint l'agresseur, qui se veut rationnel, à choisir entre deux types de manoeuvre offensive. Ou bien, doutant que le dissuadeur déclenche un cataclysme qui devrait lui paraitre irrationnel, il peut résolument lancer une attaque classique de grand style. Ou bien il croit en la détermination affochée du dissuadeur ; mais, estimant que ce dernier ne déciderait ses représailles qu'en parfaite connaissance de cause et si son information lui prouvait que l'agression vise sans équivoque son intérêt vital, il s'efforcera de tourner la dissuasion. Il camouflera donc ses intentions réelles par une manoeuvre fournissant au dissuadeur une fausse informations sur ses visées.

D'où l'idée d'une manoeuvre contre-dissuasive permettant à l'agresseur, d'abord, de tâter la résolution de son adversaire ; ensuite de placer ce dernier devant une situation stratégique et politique assez équivoque pour que la décision de représailles se révèle malaisée, voire impossible, faute de justification claire ; ou pour le moins assez différée pour devenir finalement sans objet. L'agresseur procèdera donc progressivement par des opérations aux buts limités et successifs : intrusions, prises de gages, appayant des marchandages diplomatiques, stratégie indirecte, etc. Aucune de ces opérations, prise idolément, ne serait assez significative pour justifer une réplique nucléaire devant les opinions publiques. Elles pourraient donc être répétées avec l'espoir de désamorcer la dissuasion en entamant peu à peu la résolution du dissuadeur. Celui-ci, pour sa part, hésiterait à décider sa riposte avant d'être assuré, par la valeur de son information, que l'assaillant projette effectivement de conquérir l'enjeu vital. Il devra donc acquérir cette information et c'est l'objet de sa manoeuvre dissuasive. Ainsi, en passant de l'ordre du concept à celui du conflit réel, la coupure marquée par le seuil d'agressivité critique dans le développement du conflit perdrait de son caractère absolu : il ne peut être rigoureusement défini et affiché par le modèle théorique de dissuasion, mais formulé grossièrement - par exemple, frontières terrestres et maritimes du territoire national - et seulement localisé à l'intérieur d'un espace d'incertitudes englobant les limites géographiques de l'espace sacralisé. Cela ne manquera pas d'affecter la réponse à la troisième question qui suivra.

On retrouve, sous une forme plus rigoureuse, la problématique du seuil de nucléarisation. Où le situer? A quel moment la menace de représailles massives se précise t-elle suffisamment pour que l'agresseur doive la prendre au sérieux? Ces questions renvoient, en amont, à la définition de l'intérêt vital, du domaine sacré. Dans l'état actuel des choses et à la lumière des crises ayant opposé Américains et Soviétiques, on admet qu'il s'identifie à la sauvegarde de l'identité et de la souveraineté nationales, à l'immunité de la population et de ses biens, toutes notiopns que résume concrètement l'intégrité du territoire national érigé en sanctuaire inviolable. La plage d'incertitude, dans laquelle s'inscrit le seuil d'agressivité critique du modèle théorique, s'étend de part et d'autre des frontières de cet espace sanctuarisé. L'analyse ne peut en dire plus."

 

- Comment dissuader? "Comment définir les systèmes de forces capables de l'effet dissuasif et leurs concepts d'emploi virtuel? Quels critères de coût et d'efficacité retenir? Comment les optimiser, compte tenu des multiples contraintes? La réponse n'est pas simple. Elle résultera de l'analyse des conditions requises pour que, le seuil critique étant posé dans son halo d'incertitudes, les capacités de l'appareil dissuasif produisent l'effet escompté. Leur calcul suppose d'abord l'inventaire, sous la forme de scénarios, des manoeuvres militaires susceptibles de compromettre les intérêts vitaux du défenseur ; ensuite, l'analyse des facteurs de puissance et de vulnérabilité des éventuels agresseurs, données qui déterminent la sensibilité de leurs populations et de leurs instances politiques à la menace nucléaire. On ne peut les dissocier : la sensibilité globale d'un Etat est liées à son régime politique et l'autonomie de décision d'un gouvernement varie avec l'opinion intérieure. On imagine mal qu'une décision actualisant le risque nucléaire soit prise sans consentement populaire, même si l'état de la technique permet de s'en passer. En bref, il s'git d'établir les conditions requises pour que la menace nucléaire soit prise au sérieux par les candidats agresseurs et les induise à préférer le maintien de l'ordre établi à une aventure aussi risquée qu'aléatoire. Ces facteurs de crédibilité de la menace détermineront les voies-et-moyens de la dissuasion efficace."

 

Le stratégiste s'interroge évidemment sur le sens de la rationnalité et sur la qualité de l'nformation sur la situation, ce qui ouvre immédiatement à la fois sur la problématique politique interne à chaque Etat (Démocratie? Laquelle? Centralisation des décisions? Sensibilité des élites aux sentiments de la population ?) et sur celle de la manoeuvre déclaratoire elle-même, avant et pendant le feu de la crise, à travers le jeu des stratégies de renseignement de chacun des adversaires. 

 

    Si les règles de la dissuasion sont finalement complexes, celle de la dissuasion élargie l'est encore plus. D'une certaine manière, sauf au tout début de la guerre froide, en encore, cette dissuasion élargie s'impose vite à l'esprit des responsables politiques et militaires de l'Europe de l'Ouest et des Etats-Unis. La promesse par Washington de proéger ses alliés contre une attaque conventionnelle de l'Union soviétique est plus exigente que la dissuasion bilatérale américano-soviétique, surtout à partir du moment où la portée des missiles rend les villes américaine vulnérables. Bernard BRODIE pointe dans The Anatomy of Deterrence (Rand Corporation, Californie, 1958) comme Thomas SCHELLING (1966), la difficulté de remplir un engagement juridique d'intervention formel au moment où la situation se présentera, mettant en jeu de nombreuses vies américaines. 

S'ajoute à un certain déficit de crédibilité un problème opérationnel.

Pour Lawrence FREEDMAN, la sécurité de l'Europe et la limitation de la prolifération ont longtemps dépendu de cet engagement et l'Union Soviétique l'a pris au sérieux ; mais "il s'avère qu'il est quasiment impossible de se préparer raisonnablement" en ce sens (The Evolution of Nuclear Strategy, 3ème édition, Palgrave Macmillan, New York, 2003). Le manque de crédibilité de la dissuasion élargie par rapport à la dissuasion centrale est accrue par le feux croisés des perceptions : Kennedy ne croyait pas que les Soviétiques croient l'Amérique prête à entrer en guerre nucléaire pour l'Europe alors qu'en définitive les Soviétiques le croyaient en fin de compte. Henry KISSINGER estimait toujours ce problème d'autant plus préoccupant que la doctrine stratégique américaine avait tendance à transformer toutes les guerres en "guerre totale". Le général De GAULLE, posant le termes du défi, en tire la conclusion que seule une force de dissuasion autonome est capable d'assurer la défense de la France dans l'éventualité d'une attaque soviétique.

Les Soviétiques, de leur côté, dans leur propre système d'alliance, rencontrent des difficultés semblables. Si le problème "Europe de l'Est" n'existe pas, dans la mesure où il s'agit des frontières de son propre Empire, sur les relations entre l'URSS et la Chine d'une part, Cuba d'autre part, la problématique se complique. Si en 1958, lors de la crise du détroit de Taïwan, Nikita KHROUTCHEV fit clairement davoir que Moscou protègerait la Chine, à la même époque, Pékin doute de cet engagement. Ce qui le conduit à développer son propre programme nucléaire militaire... La crise des missiles de Cuba éclata parce que Moscou tenta d'offrir une dissuasion élargie à un allié que les Soviétiques ne pouvaient protéger avec des moyens conventionnels. Faute d'arracher l'engagement de Moscou d'utiliser des armes stratégiques contre les Etats-Unis, Fidel CASTRO avait obtenu l'installation de missiles soviétiques sur le sol cubain.

"Après la fin de la guerre froide, explique Thérèse DELPECH, on s'attendait à des évolutions majeures de la dissuasion nucléaire élargie en Asie. Ce qu'on trouvait difficile à faire avant l'effondrement de l'Union Soviétique semblait dès lors moins nécessaire. On a parfois envisagé que l'"association" des affaires asiatiques combinée à la réduction du rôle actif de l'Amérique dans cette région, pourrait rendre inutile la dissuasion élargie. Mais l'Asie n'est pas l'Europe. Les tensions n'ont pas disparu ; bien au contraire, la modernisation militaire de la Chine et le développement par la Corée du Nord de ses moyens balistiques et nucléaires constituent des menaces nouvelles que la fin de la guerre froide a mises en évidence. Cette partie troublée du monde a encore besoin des engagements américaines, y compris nucléaires, ce que les alliés dans cette région ont exprimé avec force." Elle note d'ailleurs que la dissuasion nucléaire élargie est née pendant la guerre de Corée, même si son centre de gravité se trouvait en Europe. 

La Stratégie Nationale de Sécurité américaine réaffirme en 2006 l'importance de maintenir des forces nuclaires crédibles comme moyen de dissuasion contre les menaces pesant sur les Etats-unis et leurs alliés : un dialogue "nucléaire" s'ouvre d'ailleur en 2010 sur cette question avec le Japon.

Au Moyen-orient, les progrès du programme nucléaire iranien provoquent de la part de certains alliés des Etats-Unis des demandes de garantie, sans que soit réellement fixé, en tout cas officiellement, les moyens d'une dissuasion - conventionnelle ou nucléaire...

"Au cours des prochaines années, écrit encore Thérèse DELPECH, l'un des défis majeurs pour Washington sera d'éviter que ses alliés cherchent à se doter de leurs propres armes nucléaires (c'est fait, notons-le depuis un certain temps pour Israël et le débat est vif là-dessus au Japon, qui possède déjà des compétences nucléaires utilisées pour l'instant de manière restrictive au domaine civil...), ce qui est inévitalbe s'ils estiment que les Etats-Unis sont moins disposés à les protéger à l'avenir, contre les menaces d'Etats dotés de ces mêmes armes."  D'une certaine manière, l'exemple de la France, la première à prendre acte d'un échec, sur le premier plan déclaratoire - de la dissuasion élargie, a été suivi par la Chine et les autres pays, quitte à ce qu'ils adoptent à leur tour une stratégie de dissuasion du faible au fort.... dans le cas où ne pointeraient pas encore les phantasmes d'une guerre nucléaire gagnable...

 

Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2012. Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Editions Complexe, 1988.

 

STRATEGUS

 

 

 

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6 janvier 2014 1 06 /01 /janvier /2014 10:14

    Camille GRAND, à la suite des travaux de Thérèse DELPECH (1948-2012) pointe les raisons pour lesquelles non seulement les problématiques autour de la dissuasion et de la défense demeurent actuelles, mais celles qui obligent à repenser les concepts mêmes de la dissuasion. Le paysage nucléaire dans un environnement stratégique incertain s'est renouvelé et quelques caractéristiques d'un ordre ou d'un désordre nucléaire émergeant sont d'ores et d'ajà présentes :

- La multiplication des acteurs nucléaires, vers un monde proliféré. Cette prolifération s'accélère et pourrait cesser d'être un phénomène contrôlé et contrôlable pour devenir un fait de grande ampleur en raison des "cascades de proliférations" ou des "proliférations en chaînes" qui verraient les programmes iranien ou nord-coréen susciter des aspirations ou donner naissance à des programmes effectifs dans les pays voisins. 

- La pluralité des acteurs nucléaires transforme en profondeur un système nucléaire autrefois essentiellement bipolaire. Les doctrines nucléaires doivent être modifées en conséquence sous peine d'être frappées de caducité.

- La question nucléaire n'est plus de manière centrale un problème européen mais est devenue une question asiatique. C'est l'une des conséquences du déplacement de l'axe stratégique majeur de l'Atlantique au Pacifique (vu des Etats-Unis notamment), dans presque tous les domaines. Les prochaines crises sont devenues beaucoup plus probables dans la péninsule coréenne, en mer de Chine, dans le sous-continent indien ou au Moyen-Orient.

- Le mouvement en faveur de l'abolition ou de l'élimination des armes nucléaires connait un renouveau spectaculaire, notamment sous l'impulsion du président états-unien OBAMA, qui repose les termes du débat sur le désarmement nucléaire, contrastant singulièrement avec la pauvreté relative ou la faible visibilité des réflexions sur la dissuasion au XXIe siècle. S'y ajoute la reprise d'un débat sur les substitut à la dissuasion : bouvlier antimissile, frappes conventionnelle à longue portée... 

- La demande réitérée d'accès à la technologie nucléaire civile par de nombreux pays pose en termes renouvelés une série de questions mises de côté par le passé : robustesse des technologies en matière de non-prolifération, accès à des technologie diverses, banques de combustible et garanties d'approvisionnement, commerce nucléaire...

    "Alors que les dirigeants occidentaux (mais aussi notons-nous les opinions publiques...) ont largement délaissé la réflexion sur la dissuasion, la relecture des classiques de la stratégie nucléaire (...) permet de comprendre à quel point la dissuasion nucléaire ne va pas de soi. En effet, d'autres stratégies reposant sur l'emploi des armes nucléaires ou acceptant une paert de risque élevé ne sont pas exclues et pourraient mettre en cause le fragile équilibre nucléaire des soixante-dix dernières années." Sans doute doit-on relativer cet équilibre de la terreur, qui n'existait que par une course aux armements exponentielle en qualité et en quantité, mais toujours est-il que si les puissances américaine et soviétique avaient acquis en quelque sorte unapprentissage des codes de la dissuasion (notamment suite la crise des missiles de Cuba en 1962), il n'en est pas de même pour une mutltude de candidats au statut de puissance atomique. "En l'absence d'une réflexion rigoureuse sur le fait nucléaire, il n'est nullement garanti que les nouveaux acteurs nucléaires acceptent d'entrer pleinement dans la logique de la dissuasion et n'adoptent pas des postures risquées tant au plan déclaratoire que dans la gestion des crises futures. Un certain nombre de crises passées ou récentes montrent à quel point des pays comme la Corée du Nord, le Pakistant ou la Chine demeurent rétifs à la logique de la dissuasion et ne partagent pas l'aversion au risque des puissances nucléaires occidentales."

    Il ne suffit pas de revisiter les concepts de la guerre froide pour garantir leur validité dans le nouvel environnement. Il faut intégrer le rôle de "nouvelles technologies" comme le cyber, les armes antisatellite, les défenses antimissile ou les nanotechnologies souvent oubliées des analystes. Toutes ces technologies, et d'autres, bousculent l'exercice de la dissuasion.

 

   Dans sa revue des nouvelles menaces, Thérèse DELPECH regrette (et nous avec elle!) que l'attention se focalise (comme le fait par exemple la Nuclear Posture Review, la révision de la posture nucléaire américaine) sur le "terrorisme nucléaire". Sur une question où, dixit Brian JENKINS (2008, Will Terrorists Go Nuclear? Promotheus Books) il est difficle de faire la part du fantasme et de la réalité, de séparer la vérité du mythe, la philosophe et politologue, un moment directeur des affaires stratégiques au CEA estime "qu' anticiper me terrorisme nucléaire ne devrait pas constituer une telle priorité et certainement pas orienter l'ensemble de la défense américaine ou sa politique nucléaire. (...) Nous en arrivons parfois à nous terroriser nous-mêmes".

Il y a d'autres réalités qui méritent bien plus d'attention :

- la modernisation constante des armes nucléaires et des missiles balistiques chinois et le manque de transparence de la Chine en matière de commandement et de contrôle ;

- le faii qu'une confrontation avec ce pays au sujet de Taïwan ou de la mer de Chine méridionale constitue le plus grave danger de guerre nucléaire que nous ayons connu depuis 1962. Ceux qui écrivent ces lignes ont toujours considéré d'ailleurs que la plus forte probabilité de commencement d'une guerre nucléaire résiderait en un affrontement en mer (estimation de dommages collatéraux minimaux...) ;

- la doctrine nucléaire russe (publique et secrète) couplée aux entrainements à l'utilisation des armes nucléaires contre des forces séparatistes (manoeuvres Vostok de 2010) et la violation continuelle présumée de la Convention d'interdiction des armes biologiques par Moscou ;

- la témérité du Pakistan, du point de vue de l'Occident, et son apparente incapacité à faire face à la menace potentiellement mortelle de l'extrémisme de certains groupes dotés de moyens importants ;

- les progrès rapides des programmes de technologie nucléaire et de missiles balistiques réalisés par l'Iran et la Corée du Nord, deux puissances refusant l'une et l'autre le statu quo ;

- le grand nombre de pays potentiellement capables d'exploiter des réacteurs nucléaires d'ici 2030 ;

- l'absence de réflexion approfondie sur les nouveaux contextes dans lesquels les armes nucléaires seront amenées à jouer un rôle au XXIe siècle.

   On aller, sans grand risque de se tromper, dire que nous sommes dans un deuxième âge nucléaire, apparu à la fin des années 1990, à la manière de Keith PAYNE (Deterrence in the Second Nuclear Age, University Press of Kentucky, Lexington, 1996) ou de Colin GRAY (The Second Nuclear Age, Lynn Rienner, Londres, 1999). Les règles, le code nucléaires ne seront pas forcément les mêmes que pour le premier Age. Alors que l'Occident accorde aux armes nucléaires un rôle de plus en plus marginal et restreint, plâne dans d'autres régions du monde une menace de plus en plus perceptible. En terme de puissance et d'apparence de puissance, la possession d'un arsenal nucléaire semble désuète en Europe et aux Etats-Unis ; elle ne l'est pas aux yeux d'autres pays qui veulent garder (Russie) ou obtenir un rang de premier rang dans le monde (Chine), ou s'imposer dans un environnement immédiat menaçant (Israël). Thérèse DELPECH estime même que "nous sommes peut-être à l'aube d'une ère de piraterie stratégique", où la combinaison de compétences en matière de voyages en espace lointain, de cyberstratégie, de comportement criminel et de terrorisme en tout ordre peut servir des objectifs avoués non avoués de puissance. Elle n'aborde pas la zone grise de la privatisation croissante des gestions et des utilisations d'armements de toute sorte, dans un monde où la puissance financière de grands consortiums financiers surpassent celles des Etats.

 

     Thérèse DELPECH multiplie les raisons pour lesquelles repenser la dissuasion est une nécessité aujourd'hui. La politique étrangère, notamment la politique étrangère occidentale, continue, selon elle, de vivre à l'ombre d'une stratégie nucléaire presque oubliée ou vidée de son sens. La perception changeante des menaces, les niveaux des risques encourus en cas d'utilisation d'engins nucléaires, la variabilité des rationnalités des dirigeants d'Etat, une certaine opacité sur les arsenaux existants et même sur les arsenaux faisant l'objet d'accords internationaux, l'extrême rapidité des progrès technologiques sur la miniaturisation et la maniabilité des têtes nucléaires et de leurs vecteurs, la diffusion accélérée de connaissances en matière nucléaire militaire (soit par le jeu du commerce internationa, soit par le raffinement des technologies de renseignement), l'acceptabilité volatile des risques encourus avec l'utilisation d'armes nucléaires dans certains pays, tout cela constitue autant de raisons de réévaluer les concepts de stratégie nucléaire.

 

        Le concept premier de la dissuasion, le fait de dissuader précisément, de savoir qui dissuade et que dissuade t-on. Les scénarios sont relativement faciles à mettre en oeuvre, et beaucoup d'"experts" se sont plus à le faire, gagnant en complication (les scénarios, mais aussi l'exposition de ceux-ci, parfois à grand renfort de mathématiques...) et en notorité (les scénaristes) dans un monde bipolaire où se font face à face deux systèmes d'alliance, malgré des divergences dans chaque camp (surtout côté occidentale en fait) . La situation se complique notablement lorsque plusieurs acteurs s'invitent sur la scène nucléaire. "Cependant, écrit Thérès DELPECH, tant qu'existeront des armes nucléaires, les dirigeants occidentaux reconnaissent qu'entretenir une dissuasion valable (avec des stocks sûrs et efficaces) demeure une entreprise de la plus grande importance et que les adversaires potentiels ne devraient pas être amenés à croire que l'acquisiton d'armes atomiques leur garantirait la victoire lors d'une crise. Ce qui est mons clair, c'est d'ajouter la dissuasion à d'autres concepts (par exemple, assurer, dissuader, contraindre et vaincre), dans la mesure où cela introduit une confusion inutile depuis la NPR de 2002. Le rôle de la dissuasion par la punition (par opposition à la dissuasion par l'interdiction, désignée comme seule forme de dissuasion acceptable depuis la fin de la confrontation Est-Ouest) n'est pas clair et semble ne plus beaucoup intéresser les décideurs américains ni les théoriciens. Ironie du sort, un pays comme l'Iran s'appuiera ouvertement sur la dissuasion par la sanction en cas d'attaque limitée de la part d'Israël ou des Etats-Unis, menaçant ainsi d'infliger des pertes élevées à l'attaquant. C'est aussi vrai de la Corée du Nord.

L'objectif doit donc consister à s'appuyer sur la dissuasion et à l'utiliser avec parcimonie, c'est-à-dire à comprendre que la stablité de crise dans le monde contemporain pourrait être plus complexe qu'au temps de la guerre froide, et que contenir une guerre nucléaire déclarée pose des problèmes d'un autre ordre, dès lors qu'on a affaire à des acteurs déterminés et détenteurs d'arsenaux limités. La dissuasion risque, de nos jours plus qu'au XXe siècle, de s'avérer impuissante à emprêcher l'usage de nucléaire. Et en effet, la dissuasion ne consiste pas seulement à influencer le comportement des adversaires mais aussi à prendre des risques. On peut également se demander si les dirigeants actuels accepteraient de prendre le genre de risques grâce auxquels les crises nucléaires du temps de la guerre froide ont trouvé une issue si heureuse. Ces risques, en particulier à cause de la prolifération des missiles balistiques, entrainent au niveau mondial une forte demande en faveur d'une défense antimissile fondée sur des missiles de nouvelles générations dès qu'ils se révéleront efficaces. Elle ne remplacer pas la dissuasion, mais lui apporte un complément précieux."

   C'est dans cette perspective que sont revivitées par Thérèse DELPECH plusieurs conceptions développées pendant la guerre froide ou pendant la détente.

Dans le désordre :

- la dissuasion élargie ;

- l'autodissuasion ;

- la destruction mutuelle assurée ;

- la stabilité nucléaire ;

- la seconde frappe ;

- la parité ;

- la protection des populations par des armes invulnérables ;

- la crédibilité ;

- le lancement des missiles dès l'alerte ;

- l'incertitude ;

- la théorie des jeux ;

- les guerres nucléaires limitées ;

- le Non-emploi en premier ;

- la maitrise des armements ;

- les attaques surprises ;

- la rationalité dans la dissuasion ;

- l'élimination des armements nucléaires ;

- l'escalade nucléaires ;

- la guerre accidentelle ;

- les armes nucléaires aux mains d'acteurs non étatiques ;

- les adversaires qui ne peuvent s'empêcher de jouer leur va-tout ;

- les erreurs de calcul et perceptions erronées ;

- le chantage.

 

 

Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXie siècle. Comment aborder une nouvelle ère de piraterie stratégique, Odile Jacob, 2013.

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