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15 juillet 2013 1 15 /07 /juillet /2013 13:41

   Il n'existe d'abord pas de revue indépendante, suivant les critères de la presse courante, sur l'énergie (sur toutes les sources d'énergie) dans ses aspects stratégiques, sociaux, économiques et politiques.

 

Un foisonnement de bulletins professionnels...

     Pas de revue généraliste sur l'énergie qui puisse nous donner des analyses de fond sur tous ces aspects. Par contre il y a pléthore de sources d'information sur toutes les formes d'énergie, pour chaque type d'énergie. Les bulletins sur l'énergie solaire, sur l'énergie électrique, les lettres d'informations sur l'énergie nucléaire ou issue du pétrole ou encore du charbon, sur les énergies renouvelables et toutes les alternatives possibles... émises principalement par les entreprises du secteur, et surtout distribuées aux... abonnés du gaz et de l'électricité ou d'autres formes d'énergie, aux dirigeants d'entreprise, aux ingénieurs et techniciens (une grosse majorité concerne des aspects purement techniques), ou encore aux actionnaires des entreprises pétrolières, nucléaires, solaires, ect... Analyses partielles, et souvent... partiales (notamment celles destinées aux... abonnés) sur une souvent une seule ou deux formes d'énergie.

On retrouve le même phénomène sur Internet, surtout depuis que les enjeux énergétiques se retrouvent au centre de nombreux débats de tous ordres. Par exemple, l'Observatoire du gaz, gasinfocus.com lancé par GRTgaz, Nucléaire et énergies patronée par la SFEN, Société Française de l'Energie Nucléaire, L'Observatoire de l'industeie électrique, lancée par l'Union Française de l'Electricité.

   Plusieurs grands groupes de l'énergie lancent donc des sites ou publient des bulletins et lettres d'information sur l'ensemble des questions énergétiques souvent liées à leur secteur propre d'activité, même si ils se targuent parfois d'une "vision globale". Ils constituent, si l'on met de côté certaines analyses bien orientées et peu objectives, des mines d'information sur des aspects de leurs métiers, sur leur évolution, qui ne sont pas pour autant négligeables. Il existe de plus de la part de ceux qui rédigent ces écrits sur papier ou sur Internet un réel souci de pédagogie et d'exposé des faits, (qui frisent parfois l'adresse à des analphabètes scientifiques ou politiques...) même si leur présentation ne peut aller à l'encontre des intérêts de leurs entreprises. Des enseignants ou des étudiants peuvent y puiser de nombreuses données, qui d'ailleurs d'une feuille ou d'un site à l'autre, dans une même période, présentent une certaine redondance...

   On signalera en tant que source intéressante d'informations le site de l'Association des Économistes de l'Énergie (AEE), laquelle créée en 1986, affiliée à l'International Association fo Energy Economics (IAEE), réunit des économiste de l'énergie, qu'ils appartiennent aux entreprises du secteur, à l'Administration et aux institutions publiques, au milieu de l'enseignement et de la recherche ou aux sociétés de conseil. L'AEE se veut un forum d'échanges, intégrant également des dimensions sociales, environnementales et politiques. Il anime un réseau de 400 participants et membres sélectionnés dans les milieux académiques et industriels, avec une forte représentation des grandes sociétés du secteur. L'AEE fait publier de nombreuses contributions aux Éditions Technip.

 

    Le milieu universitaire ne s'est saisi qu'assez récemment de la question de l'énergie (depuis le milieu des années 1990, grosso modo, à part des disciplines qui la traitaient de manière intégrée à un ensemble plus vaste, comme l'économie ou la géographie, selon une assez ancienne tradition...), et cela de manière macro-économique ou géopolitique.  Ainsi l'ISMEA dans sa section Économie de l'Énergie (série EN), dirigée par Jean-Marie CHEVALIER, de l'Université Paris IX-Dauphine propose des numéros qui datent tout de même de Décembre 1983 (Les prix de l'énergie), un des plus récents (n°12) de Février 2013 traitant de l'Union Européenne et de l'Énergie. 

   Le Centre de géopolitique de l'énergie et des matières premières, fondé en 1982 au sein de l'université Paris Dauphine, à l'initiative d'André GIRAUD, ancien ministre de l'industrie et fondateur du Département d'économétrie de l'École Polytechnique, dirigée depuis 2010 par Patrice GEOFFRON (succédant à Jean-Marie CHEVALIER), émet des analyses globales sur l'énergie.

   Le CREDEN, autre exemple, Centre de Recherche en Économie et Droit de l'Énergie, propose depuis près de 20 ans une expertise économique dans les domaines de l'énergie, de l'environnement et des industries de réseaux. Interlocuteur des pouvoirs publics et des grandes entreprises, partie prenant de l'enseignement technique du secteur, elle veut contribuer, par ses recherches théoriques et ses formations, à "l'un des plus grands défis de ce millénaire qu'est le développement énergétique durable". 

 

Les oppositions aux politiques d'énergie, vecteurs d'études globales...

    Depuis les années 1970, des analyses globales sont produites par un ensemble d'associations, pour la plupart contestant les choix en énergie effectués par les dirigeants de l'État ou des entreprises. Une myriade d'associations écologiques ont publiés et publient encore de nombreuses revues d'informations sur l'énergie, avec une attention particulière accordées aux implications politiques des décisions prises, parfois centrée sur un haut lieu de contestation, notamment de construction de centrales nucléaires, mais aussi de grands projets de barrage hydro-électrique.

Par exemple, le Groupement des scientifiques pour l'information sur l'énergie nucléaire (notamment par La Gazette nucléaire, aux plus de 200 dossiers), association antinucléaire française, diffuse des informations sur un secteur encore opaque (notamment sur les liens entre activités civiles et activités militaires). Sur son site (www.gazettenucleaire.org) se rassemblent de nombreuses informations et analyses, beaucoup demandées d'ailleurs dans les milieux scolaires et journalistiques.

 

Des numéros focalisés sur l'Énergie...

    Autrement, des numéros de revues se centrent sur l'Énergie de temps à autre.

Citons, La revue française de géopolitique, animée un temps (nous ne connaissons que 5 numéros, de 2004 à 2009) par Aymeric CHAUPRADE et ses collaborateurs, consacre sur numéro 2, à la Géopolitique de l'Énergie. Citons également les revues cousines Diplomatie et Moyen Orient qui abordent souvent sur les questions de l'énergie, sous plusieurs aspects, dans des dossiers de haute tenue comme ceux, pour Diplomatie, de Mai-Juin 2013, sur la Géopolitique du Gaz de schiste (La nouvelle révolution énergétique?) et pour Moyen-orient, d'Octobre-Novembre 2012, sur les ambitions mondiales d'un petit émirat arabe, le Qatar. 

 

Une grande quantité de revues sur Internet...

     Enfin, il faut mentionner une source très diverse et variée d'informations sur l'énergie à travers le portail www.revues.org. Plusieurs publications proposent des analyses, souvent sectorielles mais souvent aussi, approfondies, sur une forme ou une autre d'énergie. Ainsi régulièrement, on pourra consulter avec profit le site du Collège de France, comme ceux de VertigO, revue électronique en science de l'environnement, la Revue géographique de l'Est, les Presses Universitaires du Louvain, la Revue internationale de politique de développement, la Revue de géographie alpine, Tréma, La Revue par l'histoire du CNRS, Développement durable et Territoires, EchoGéo, Communication (mentionné ici car la dimension de la communication en énergie est très importante), Études caribéennes, Veille énergie climat (Alerte d'EDDEN, Économie du Développement Durable de l'Énergie), Geocarrefour, la Revue d'économie industrielle, Regard sur l'économie allemande.... Sans oublier Calenda, le calendrier électronique des lettres et sciences humaines et sociales qui renseignent sur les appels à contribution, les projets, les colloques...

 

Relu le 28 mai 2021

 

 

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12 juillet 2013 5 12 /07 /juillet /2013 14:14

                Jean-Marie CHEVALIER, professeur d'économie à l'Université Paris-Dauphine au Centre géopolitique de l'énergie et des matières premières (CGEMP) explique que les batailles autour du pétrole sont permanentes : "batailles pour l'appropriation des ressources, pour l'acheminement du pétrole, pour les parts de marchés sur les produits finis. Batailles aussi pour le partage du surplus pétrolier et l'accaparement de l'argent du pétrole" 

 

L'évolution de l'économie du pétrole

   "Si le pétrole, poursuit-il, occupe une place prépondérante dans les grandes batailles de l'énergie, c'est pour trois raisons principales :

- la concentration de la production et des réserves dans la zone du Moyen-Orient,

- la très grande dépendance de l'économie mondiale vis-à-vis du pétrole ;

- et enfin le fait que les enjeux économiques et financiers de l'économie pétrolière sont d'une ampleur sans commune mesure avec l'économie politique des autres sources d'énergie.

En effet, le pétrole est à la fois caractérisé par un coût de production extrêmement bas, avec cependant des différences régionales, et un prix de vente, toutes taxes comprises, qui peut être très élevé du fait de ses usages captifs, notamment dans les transports. 

Dans un tel contexte, l'accès aux ressources et la sécurité des approvisionnements pétroliers pour les grands pays industriels importateurs - les États-Unis notamment - sont une priorité absolue. Un siècle d'histoire a montré que nul ne pouvait se permettre de perturber les flux d'approvisionnement." 

     Après avoir fait état des réserves abondantes concentrées géographiquement mais élastiques, aux prévisions très fluctuantes (sans compter les mobilisations médiatiques pour influer sur les cours du pétrole..), de l'importance en volume du surplus pétrolier (à peu près le PIB de la France), de la dépendance structurelle vis-à-vis de l'or noir, l'auteur mentionne l'évolution de cette dépendance. 

"La dépendance d'un pays vis-à-vis du pétrole est une notion complexe qui demande quelques explications. On peut d'abord identifier deux types de pays : les pays exportateurs qui dépendent des ressources financières que leur procure l'or noir ; les pays importateurs qui ont au contraire à régler leur facture pétrolière. Les recettes et les factures dépendent de trois variables : les volumes concernés et leur poids par rapport à la richesse nationale, le prix du pétrole et le taux de change avec le dollar. La dépendance recouvre aussi un aspect qualitatif lié aux activités économiques les plus dépendantes du pétrole.

Après le premier choc pétrolier, on peut dire que la grande majorité des pays exportateurs de pétrole ont accentué leur dépendance vis-à-vis du pétrole ou, plus largement vis-à-vis de leurs exportations d'hydrocarbures. Dans la plupart des cas, ces exportations constituent de loin la principale source de devises et la première contribution aux budgets des États. Après la conquête de leur "indépendance" pétrolière, les gouvernements des principaux pays exportateurs se sont confortablement installés dans leur position rentière. Leurs ressources en hydrocarbures leur permettent d'abord de s'affranchir, au moins en partie, d'une dépendance fiscale vis-à-vis de la population. Cette manne pétrolière peut être très facilement tenue à l'écart de tout contrôle démocratique et distribuée de la façon la plus profitable pour les détenteurs du pouvoir : distribution "massive" sous forme de bas prix des produits énergétiques (carburants, gaz naturel, électricité) et des services sociaux, distribution plus "sélective" pour servir les intérêts plus personnels." Cela veut dire en clair, dans une région réputée auparavant pour ses luttes intestines, l'achat de la paix sociale, des compensations matérielles larges au pouvoir politique confisqué par des dynasties assises auparavant par les anciens pays colonisateurs (notamment à la fin de l'Empire ottoman), la possibilité d'empêcher toute libéralisation politique (notamment envers les travailleurs immigrés souvent présents en masse, envers les femmes, et envers les tribus "minorisées"), dans un contexte religieux déjà défavorable à la démocratie (islam sunnite intégriste, wahhabisme notamment), et cela même si les moyens d'information y font pénétrer des valeurs "occidentales".

 "En termes budgétaires, les dépenses improductives ont créé des besoins en partie irréversibles sur le plan social. toute modification des exportations, en prix ou en volume, peut être source de vives tensions sociales internes. (...) Cette situation est d'autant plus malsaine que, dans la plupart des cas, le développement des hydrocarbures a empêché toute diversification industrielle, selon le modèle du Duch disease." A savoir que la manne pétrolière permet d'acheter à l'extérieur des biens manufacturés sans que cela nuise sur le moment aux finances des États concernés... Jusqu'à tout récemment (voir l'exemple du Qatar par exemple, qui change maintenant de plus en plus l'orientation de ses investissements), les gouvernements de ces pays orientaient prioritairement leurs excédents pétroliers dans la construction de monuments grandioses (à la gloire de la religion), dans le déploiement d'une propagande qui fait de la religion musulmane arabe la seule représentée dans les médias, au détriment de la majorité des autres observances de l'Islam,  dans l'acquisition d'un parc immobilier ou touristique mondial...

"Les grands pays industrialisés importateurs de pétrole, qui ont réalisé en 1973 à quel point ils en étaient dépendants, ont au contraire cherché à diminuer leur dépendance. La part du pétrole dans la production de valeur ajoutée a beaucoup diminué depuis le premier choc pétrolier. Ceci s'explique par une transformation structurelle de la valeur ajoutée, par une meilleure efficacité énergétique et par une politique de diversification des bilans énergétiques. De ce fait, la facture énergétique extérieure, qui était comprise entre 2 et 5% du PIB après le premier choc pétrolier, est tombée  à moins de 1% (en 1999, année de prix pétroliers relativement élevés) chez les grands pays industrialisés. L'économie de ces pays est ainsi moins vulnérable aux chocs pétroliers. En revanche, le secteur des transports, dont le poids dans le PIB a augmenté, reste très dépendant des importations pétrolières. Cette dépendance varie toutefois d'un pays à l'autre si l'on prend en compte le niveau des prélèvements fiscaux et la structure mondiale du secteur des transports. Ainsi, en Europe, compte tenu des taux élevés des taxes sur les carburants, un automobiliste est moins sensible à une augmentation du prix du pétrole brut que ne l'est son homologue américain moins taxé. Par ailleurs, l'importance du transport ferroviaire réduit encore la sensibilités de la dépendance.

Cette évolution inverse des pays exportateurs et des pays importateurs de pétrole a modifié quelque peu le rapport de forces (par rapport à 1973) (...). "(...) face à leur dépendance pétrolière, les pays importateurs peuvent, dans le cadre de leurs politiques énergétiques, utiliser différents instruments pour réduire leur dépendance et maitriser leurs consommations. Le premier outil stratégique est la constitution de stocks de sécurité pour pouvoir répondre immédiatement à une crise relativement courte. Sur ce plan, un système multilatéral de coordination des stocks stratégiques a été mise en place sous l'égide de l'Agence Internationale de l'Énergie. Les autres outils sont : la diversification des bilans énergétiques et des sources d'approvisionnement, la fiscalité, l'accroissement de l'efficacité énergétique (équipements mixtes fuel-gaz-charbon). En matière de diversification, il faut citer le cas français où la construction d'un parc nucléaire important au lendemain du premier choc pétrolier a eu pour effet de porter de 25 à 50% la part de l'énergie produite par ce secteur sur le territoire national.

La situation est toutefois plus difficile chez les pays en développement importateurs de pétrole. La croissance de leur consommation d'énergie est le plus souvent supérieure à leur taux de croissance économique, leur système énergétique peu efficace et la facture énergétique pèsent très lourdement sur leur équilibre commercial et financier. Par ailleurs, ils disposent d'une moindre latitude pour utiliser les instruments qui sont à la disposition des pays industrialisés."

    Jean-Marie CHEVALIER détaille la situation des États-Unis (dépendance croissante vis-à-vis des importations, qui explique l'actuelle flambée vers les énergies non conventionnelles comme le gaz de schiste), du Moyen Orient (poudrière où se concentre tous les éléments de conflits armés : contrebande massive, inégalité des conditions de vie, antagonisme israélo-arabe et israélo-palestinien, importance des transferts d'armement et des budgets militaires, antagonismes entre les différentes monarchies, volonté d'acquisition d'armes de destruction massive, vivier d'activités terroristes, intégrismes religieux, absence de démocratie, oppression des travailleurs immigrés et des femmes...) et de la Russie (potentiel immense de ressources énergétiques, accès difficile aux ressources de la mer Caspienne), avant de faire le point sur les marchés du pétrole.

"Jusqu'au deuxième choc pétrolier, en 1979-1980, on pouvait parler du "marché du pétrole" comme d'un marché international, avec un prix de référence, fixé par les compagnies, puis, à partir de 1973, par l'OPEP. Ces prix de référence était celui de l'Arabian light, un pétrole brut standard produit en Arabie Saoudite. Après le deuxième choc pétrolier (...) les marchés pétroliers se sont beaucoup complexifiés, avec notamment l'apparition de contrats à terme sur les bourses de New York (NYMEX) et de Londres (IPE). Depuis cette période, les marchés du pétrole sont à la fois des marchés physiques et financiers.

Sur les marchés physiques, l'achat de pétrole brut ou de produits pétroliers se fait par transaction spot ou par contrat de gré à gré. La transaction porte sur le volume, le prix, le lieu et la date d'enlèvement. Quant aux contrats, ils peuvent prendre les formes les plus diverses quant à la durée, aux volumes et aux formules d'indexation des prix.

Sur les marchés financiers, marchés organisés, le pétrole brut et les produits pétroliers ont donné naissance à des contrats à terme et à des produits dérivés de couverture de risques. des milliers d'opérateurs interviennent sur ces marchés du "pétrole papier" dont le montant des transactions représente environ quatre fois le volume des consommations physiques. Les compagnies pétrolières opèrent sur ces marchés pour couvrir leurs risques prix, mais on y trouve aussi des grands consommateurs (les compagnies aériennes par exemple), les banques d'affaires qui utilisent ces marchés pour proposer à leurs clients des contrats de couverture de risque et se présentent comme des "raffineurs de risques", mais aussi des spéculateurs, des fonds de placement, et bien sûr toute la communauté des traders.

Entre les marchés physiques et les marchés financiers s'établit chaque jour un équilibre instable fondé sur un grand nombre de facteurs. La demande instantanée de pétrole brut et de produits raffinés dépend de la vigueur de la croissance économique, des variations de température, des anticipations de la demande. L'offre, quant à elle, dépend des quotas, plus ou moins respectés, décidés par l'OPEP. Elle peut être durablement perturbée par des événements politiques ou sociaux. Entre l'offre et la demande, il y a enfin de multiples formes de stockage qui sont de nature à tendre ou à détendre les flux." Les formes de stockage qui influe les cours sont, tout à fait en dehors de stockages stratégiques ou des stockage de précautions décidés par les États, les stockages industriels qui correspondent aux besoins de régulation de la filière pour que les installation puissent normalement fonctionner, de l'amont à l'aval et les stockages spéculatifs qui répondent à des arbitrages en fonction des anticipations d'évolution des prix.

Nous voyons là à l'oeuvre pour une matière première clé de l'économie mondiale, le fonctionnement du capitalisme moderne, dont la financiarisation donne encore plus de poids au marchés du pétrole.

 

Marchés et pseudos-marchés : l'importance des conflits liés aux structures inégalitaires des sociétés

     Notre auteur, vu la complexité et l'entrecroisement des "impératifs" énergétiques et financiers, directement branchés sur la spéculation financière, se demande "quel est le degré de concurrence réelle qui prévaut sur ces marchés et s'ils offrent ou non des opportunités de manipulation des prix". Une élément qu'il a certainement en tête mais qu'il n'énonce pas réside dans la vaste bataille de l'information autour non seulement de la production proprement dite, mais surtout sur l'estimation des réserves. Or les découvertes pétrolières constituent autant d'enjeux autour desquels gravitent "dans des propositions inquiétantes", pour reprendre une des formules de notre auteur, "le népotisme, la corruption, les affrontements ethniques, les achats d'armes et les dépenses improductives". Il parle de "véritable malédiction pétrolière" qui "s'abat sur de très nombreux pays pétroliers, en Afrique, au Moyen Orient, dans les républiques d'Asie Centrale, en Amérique latine, en Asie et peut-être aussi en Russie."

Loin de réduire le tableau des marchés pétroliers à un ensemble, même relativement instables, d'équilibres ou de recherches d'équilibres entre offres et demandes physiques et financières, Jean-Marie CHEVALIER inclut dans la problématique économique les réalités politiques et géopolitiques. Les jolis tableaux avec leurs courbes colorées d'évolution des prix camouflent tout un ensemble de conflits où l'argent du pétrole sert des manoeuvres de puissance politique, et parfois militaire, à financer des guerres ou des entreprises de subversion ou de déstabilisation et où ces guerres et multiples entreprises agressives servent à s'assurer le contrôle des réserves et des productions de pétrole. L'argent du pétrole, encore plus lorsqu'il provient de manipulations financières qui souvent en camouflent l'origine (qui peut tracer les négociations financières aujourd'hui?), alimente des guerres civiles parfois très longues (Angola, Soudan, Tchad) (voir Philippe COPINSHI. Rente pétrolière, géopolitique ds conflits, dans Questions internationales, n°2, juillet-août 2003).

     Ce qui caractérise globalement le commerce du pétrole, c'est l'absence de relation directe entre les différents coûts d'extraction, de raffinages, de transports et de distribution et les prix finaux demandés aux consommateurs, qu'ils soient publics ou privés. C'est la dépendance directe de ces prix par rapport aux fluctuations des périodes calmes et des crises dans les zones d'exploitation, notamment au Moyen-Orient. Nonobstant l'existence des stocks de différentes natures, nonobstant les coûts réels, les prix fluctuent, dans une ambiance de médiatisation qui s'apparente souvent à de la désinformation. Il suffit qu'une crise éclate - faible, moyenne ou forte, parfois peu importe, pour que les distributeurs demandent un prix plus élevé aux consommateurs, notamment individuels qui, constatant cela, orientent leurs critiques vers des distributeurs (finaux), les pompistes individuels, qu'ils soient indépendants ou appartenant à une grande société. Les États, devant une certaine colère de la population s'efforce alors d'exercer un contrôle sur ces prix, les catégories les plus menacées dans leur niveau de vie étant alors, non les membres des compagnies pétrolières ou les gouvernements exportateurs, mais la myriade de ces distributeurs, souvent sans défense sociale réelle (absence de syndicalisme puissant, comportements économiques individualistes d'artisans...), sans compter qu'en fin de compte les consommateurs individuels paient une grande partie de la note. Si dans les pays développés, cette colère reste restreinte dans le cade de débats circonscrits à la politique économique du gouvernement, il n'en est pas de même dans les pays en voie de développement (anciennement appelés pays du Tiers-Monde). Cette colère peut, attisée par des conflits préexistants à caractère social ou plus souvent ethnique, voire religieux, dégénérer en révoltes violentes, voire en combats armés, souvent en massacres de populations, restreints ou étendus. La précarité des conditions de vie dans certains régions du Sud entraine d'ailleurs l'existence de véritables marchés clandestins de pétrole (souvent à l'échelle très localisée, rarement à l'échelle d'une région) où les trafiquants de tout genre s'approvisionnent aux pipe-lines ou aux tankers (avec tous les risques d'accident que cela suppose...).

Hormis la question du coût des transports (automobiles particulières) ou de chauffage dans les pays occidentaux, la question de l'énergie secondaire (électricité notamment) n'étant que peu reliée dans les esprits au pétrole, l'attention se focalise sur les causes les plus directes et les plus visibles des surcoûts de consommation - les médias ne faisant pas beaucoup d'efforts pour relier la macro-économie à la micro-économie... - reléguant à un horizon indéfinissable la problématique des véritables ressorts des crises pétrolières. Accuser les États du Golfe Persique est bien commode pour les société pétrolières qui profitent ainsi de ce détournement d'attention. En matière d'énergie, le sommet de l'escroquerie intellectuelle et de l'escroquerie tout court est atteint quand, un acte de terrorisme (qui en lui-même est suffisamment horrible...) sert de prétexte à une intervention militaire (les guerres du Golfe...) afin d'influencer sur les équilibres géopolitiques d'une région. L'élimination de l'Irak comme acteur majeur a effectivement changé la donne, en premier lieu pour les acteurs économiques majeurs du secteur pétrolier... 

    La limitation, sans cesse reculée, de l'offre pétrolière, l'évaluation toujours renouvelée des réserves, soit avec de nouvelles découvertes, soit avec des perfectionnement techniques qui permettent d'exploiter de manière plus performante les puits existants, jointe aux perspectives de plus en plus dramatiques des changements climatiques, changent les perspectives économiques et stratégiques. Si la relance de l'exploitation d'énergies fossiles (par exemple par l'exploitation de gaz de schiste, elle-même prétexte à des mouvements spéculatifs) prolonge l'ère de ces énergies fossiles, la prise de conscience de plus en plus importante de l'incidence de cette exploitation sur l'environnement, amène à développer des énergies alternatives de manière accrue. Énergies non fossiles ou assimilées comme telle (on y inclut souvent l'énergie nucléaire), énergies renouvelables (énergie hydro-électrique, solaire, éolien...) constituent de plus en plus les secteurs à investissement croissant, quoique le rythme de leurs développements restent freinés par des intérêts convergents puissants : États exportateurs de pétrole, sociétés pétrolières, industries de raffinage, financiers de tout genre opérant dans le secteur des énergies fossiles se liguent d'une certaine manière, après avoir nier les incidences de l'activité humaine sur le climat, pour que, dans cette course aux énergies, le secteur des énergies fossiles dure le plus longtemps possible.

 

Le développement des connaissances sur les problématiques de l'énergie

   Dans cette évolution en profondeur du secteur de l'énergie, les sciences sociales prennent de plus en plus en compte ces problématiques. Dernières nées des sciences sociales ou des géopolitiques, les sociologies et géopolitiques des énergies sont appelées à prendre une place de plus en plus grande, reliant comme beaucoup savent maintenant le faire, des apports de l'ethnologie, de l'anthropologie, de l'histoire des religions, de la stratégie, de le géopolitique, de l'économie et d'autres branches des sciences sociales... C'est pourtant depuis longtemps qu'une partie de la classe politique et du monde associatif, en France, en Europe et aux États-Unis a relié les problématiques de l'énergie et les problématiques politiques.

Les réflexions actuelles ne reprennent pas toutes ces préoccupations, notamment le lien entre démocratie et énergie, et l'absence d'alternatives économiques au capitalisme actuel (en tant que forces politiques majeures sur le plan des idées et sur le plan du pouvoir) laisse craindre que l'on se dirige plutôt vers un nouveau capitalisme "vert", qui reprenne les mauvaises habitudes de spéculation financières, cette fois branchées sur les nouvelles énergies. Bien qu'il existe une certaine difficulté de compatibilité entre gestion raisonnée des énergies et spéculation capitaliste, de nombreuses voix s'expriment pour un tel nouveau capitalisme. A contrario, si nous voulons parvenir à une économie d'énergies renouvelables se substituant aux énergies fossiles, il est difficile de faire l'impasse sur une véritable refondation de l'économie qui réduise drastiquement les marges de manoeuvres du secteur financier. L'enjeu énergétique est aussi un enjeu politique : seules des entités politiques représentatives, à quelque niveau que ce soit, mais l'action des États et des organisations internationales inter-étatiques, et des organisations Non-Gouvernementales constitue le plus sûr moyen d'y parvenir encore aujourd'hui, sont à même de mener une transition écologique au sens plein du terme.

     

      Le secteur de l'énergie, comme celui de la finance, constitue un des secteurs où les conflits entre États et sociétés privées risque d'être le plus déterminant dans l'avenir.

Seules des institutions représentatives peuvent contribuer à les résoudre dans un sens favorable... Pourquoi représentatives, car seuls des entités représentatives auront la confiance suffisante des populations pour mener cette transition, et seules des entités qui possèdent le sens collectif peuvent avoir une vision des choses globales, bien plus que les sociétés privées, par essence recherchant d'abord les profits immédiats ou futurs, pour eux-mêmes (directions, actionnaires et employés compris). Même si, comme aux États-Unis, certaines fondations privées, dont certaines dépassent en masse financière des États, vu l'absence d'initiatives de ces États, tentent de peser sur les choix techniques et politiques.

 

Géoéconomie n°38, Été 2006, Les guerres du pétrole ; Jean-Marie CHEVALIER, Les grandes batailles de l'énergie, Gallimard, 2012.

 

ECONOMIUS

 

Relu le 29 mai 2021

 

 

 

 

 

 

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9 juillet 2013 2 09 /07 /juillet /2013 13:19

   L'économie des énergies fossiles constitue un bon exemple de l'entrecroisement et de l'étagement des conflits et coopérations de tous types. Des acteurs sociaux sont mis en relation directement ou indirectement, du producteur au consommateur, de l'extracteur au distributeur, des pays hôtes aux pays exploitants de ces énergies, des sociétés privées à des sociétés d'État, tout cela dans une dynamique où un événement à un bout de la planète dans les gisements d'énergie (de pétrole ou de gaz naturel par exemple) s'ensuit un autre événement à l'extrémité du réseau de distribution, qui met aux prises pompistes et automobilistes, distributeur local et consommateur final.

De plus, comme l'automobile et l'électricité constituent des secteurs directement dépendant du pétrole, les États exercent leur droit régalien de l'impôt pour alimenter leurs budgets. Il se peut même, dans le cas français par exemple, que le prix payé par l'automobiliste soit constitué en grande majorité de taxes. Comme l'économie mondiale toute entière dépend de l'énergie, extraite ou produite de manière centralisée, les modèles sociaux de tous les pays, qu'ils soient importateurs ou exportateurs, en subissent l'influence directe. La société industrielle est aussi une industrie de l'énergie fossile. Elle l'est encore plus lorsque se développent les applications généralisées de l'électricité. Énergie secondaire, elle dépend, dans une proportion variable suivant les pays, des énergies primaires, notamment fossiles. Toutefois, à côté de ces énergies fossiles que sont le charbon, le pétrole et le gaz naturel se développe parallèlement l'utilisation de l'énergie hydraulique (barrages hydro-électriques) et, après la seconde guerre mondiale, de l'énergie nucléaire, dont l'importance, dans certains pays comme la France, dépasse, pour cette utilisation, les énergies fossiles. C'est surtout à cause de l'utilisation des énergies fossiles dans les transports qui font de celles-ci un véritable nerf de l'économie. Les maitres de l'énergie font jeu égal ou presque avec les maitres de la finance...

 

Des sociétés monopolistiques, privées ou publiques

   Ceci d'autant plus, comme le rappelle Jean-Pierre FAVENNEC que "la création et le développement des capacités de production, des réseaux de transport et de distribution d'énergie ont souvent été le fait de sociétés privées. Ainsi, en Europe la production charbonnière a longtemps été aux mains de quelques grandes familles. Dans le secteur du pétrole, les noms des fondateurs des grandes sociétés sont restés célèbres : John Rockefeller (Standard Oil), Henri Deterding (Royal Dutch, puis Royal Dutch Shell), Marcus Samuel (Shell). Néanmoins, l'État a rapidement pris conscience de l'importance stratégique des industries de l'énergie et décidé de jouer un rôle prépondérant dans leur développement."

    Pour cet auteur, "le développement de nombreuses industries s'appuie sur les avantages évidents du monopole naturel, fondé sur l'existence d'économies d'échelle. (...) Quoi de plus naturel (...) de confier à une société unique la distribution du gaz et de l'électricité sur un territoire donné? Si (...) en France  avant la Seconde Guerre mondiale, plusieurs sociétés se partageaient la distribution du gaz et de l'électricité, sur une zone donnée une seule société opérait : chaque société avait son territoire. Cette notion de monopole naturel s'étend au transport ferroviaire, mais aussi aux télécommunications, à la distribution d'eau et plus généralement à toutes les activités "en réseau"." Si cela peut paraitre naturel, ce monopole est le résultat tout de même de nombreux conflits, du conflit entre normes différentes techniques, chaque société avançant "sa" norme au conflit entre les différentes sociétés initiales, au début du développement de ces techniques, toutes désireuses précisément d'être la société qui va monopoliser la maximum d'activités sur le maximum de territoires... 

  Toujours est-il, pour notre auteur, "que le développement de la Standard Oil, première société pétrolière, illustre bien l'effet de taille. "En l'espace de dix ans (1870-1880), John Rockfeller crée une société qui s'assure le quasi-monopole du raffinage et de la distribution des produits pétroliers aux États-Unis. L'effet de taille va lui permettre de négocier au mieux le prix du brut qu'il achète à une myriade de petits producteurs, de peu de poids dans la négociation. De même, il obtient des transporteurs encore indépendants des coûts de transfert extrêmement avantageux, beaucoup plus intéressants que les prix concédés à ses concurrents. Dans un premier temps, Rockfeller n'intervient pas dans la production de brut, préférant jouer sur la concurrence entre producteurs, alors très nombreux et dont le marché est encore restreint. A la fin du siècle, et du fait du développement important de la consommation de produits pétroliers, il devient cependant nécessaire pour la Standard Oil de s'assurer un certain contrôle des fournitures de brut pour garantir la fabrication de ces produits. Rockfeller intègre donc la production dans les activités de sa société.

Cependant, dès le début du XXe siècle, le poids et la taille de la Standard Oil sont l'objet de critiques de plus en plus virulentes de la part des médias."  Ces critiques visent à la fois la pression sur les prix aux consommateurs qu'exercent cet géant industriel et les possibilités, en fait l'existence parfois, de ramifications politiques de l'intérêt de cette méga-entreprise, via les partis, dans les Assemblées (étatiques et fédérales) déjà soumises à l'époque aux activités des lobbies (que l'on songe aux entreprises de chemin de fer faisant pression sur le pouvoir fédéral pour protéger la construction des voies de communication vers l'Ouest...).

"En 1911, la société est scindée en 34 sociétés au nom du Sherman Act (loi anti-trust) adopté en 1890. Parmi les nouvelles compagnies, on trouve la Standard Oil du New Jersey (devenu Esso puis Exxon), la Standard Oil de New York (devenue Mobel après fusion avec Vacuum) (...). Toutes ces nouvelles entreprises restent présentes à la fois dans  la production, le raffinage et la distribution des produits pétroliers." 

A la fin du XXe siècle et au début du XXIe, une nouvelle vague de concentration se réalise : BP-Aomoco-Arco, Exxon Mobil, Total-Fina-Elf, Chevron-Texaco, Conco-Philipes... Vaste mouvement de rachats et de fusion qui peut reprendre après une chute de prix...

Si nous détaillons ici cette histoire, c'est parce que celle-ci, malheureusement très peu présente à l'esprit des citoyens, pèse autant et parfois plus que les relations entre États, dans le développement de nombreux conflits. Cette histoire est celle de l'influence qu'exerce les membres des conseils d'administrations de ces entreprises sur leurs "amis", leurs "connaissances", leurs "contacts professionnels" qui travaillent dans les différentes administrations étatiques des différents pays parties prenantes de la géopolitique mondiale du pétrole.

 

Des guerres du pétrole...

     Mouvements de dislocation de monopole et mouvement de concentrations  s'effectuent ainsi dans un contexte de quasi-guerre entre différentes compagnies, même si les "armes" de ces guerres, ce qui n'exclue pas les coups tordus diplomatiques, sont surtout économiques... jusqu'à un certain point. Le point où précisément le déploiement du jeu inter-étatique va à l'encontre de leurs intérêts. Si l'État britannique, qui prend très tôt des participations dans l'Anglo-Persian peut considérer que ses intérêts se confondent dans certaines régions du monde avec ceux de cette entreprise, l'État français peut prendre le même raisonnement après avoir créé en 1924 la compagnie Française du Pétrole (CFP).

Mais au milieu de ces confrontations d'intérêts, sept grandes sociétés se partagent l'industrie pétrolière dans le monde entier. Et pour éviter la concurrence "excessive", elles se concertent dès 1928 pour s'accorder sur une réparation des marchés et des limites dans cette concurrence pour les nouveaux marchés. On peut retrouver l'histoire de ces Sept "soeurs" et de ses prolongements dans le livre de Pierre PÉAN qui considère la guerre du pétrole comme une véritable Troisième Guerre mondiale. 

         Les interventions des États visent après la Seconde guerre mondiale à garantir les approvisionnements perturbés précisément dans cette guerre-là. En Europe, dans certains pays comme la France et le Pays-Bas, le gouvernement choisit pour un monopole le statut d'entreprise publique. Aux États-Unis, en revanche, le gouvernement préfère confier le monopole à des entreprises privées. Dans tous les cas, l'entreprise monopolistique, acheteur unique, a le contrôle de l'"équilibre" entre l'offre et la demande. Cela conduit à de vraies réussite comme Gaz de France ou Électricité de France (GDF, EDF) en France ou Gasunie aux Pays-Bas, donnant à ces entreprises un grand poids dans le développement économique de ces pays. L'intégration verticale qui assure une vision centralisée des capacités de production et donc une optimisation des investissements entre bases et points, est majoritairement retenue en Europe, mais pas États-Unis.

       Dans la chronologie qu'il propose, Jean-Pierre FAVENNEC distingue plusieurs périodes, d'une histoire qui continue de nos jours :

- Montée de l'interventionnisme après la Seconde guerre mondiale, pour des raisons économiques (les sociétés nationales qui disposent d'un monopole sont considérées comme seules capables de réduire les coûts), politiques (en Europe, il s'agit de sanctionner la participation massive de l'industrie pétrolière et de l'industrie de l'électricité au nazisme, pendant l'Occupation), sociales (les compagnies nationales semblent les plus aptes à faire face aux obligations de service public, d'approvisionner tous les consommateurs quel que soit le coût et dans les conditions de prix comparables.)

 - Jusqu'à la fin des années 1960, la période de croissance économique, avec l'augmentation exponentielle de la consommation, fait perdurer cet interventionnisme ;

- Plusieurs éléments mettent fin à cette période d'"optimisme" : des experts (Club de Rome par exemple) s'inquiètent de l'épuisement prochain des matières premières ; une partie de la population ne se reconnait plus dans l'idéalisation d'une société de consommation ; le mécontentement des pays producteurs face aux réductions de prix décidées par les Sept Soeurs (Arabie Saoudite, Irak, iran, Koweit, Venezuela créent en 1960 l'Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP)) s'exprime ouvertement, stoppant cette baisse...

Le prix du pétrole reste alors stable de 1969 à 1972, dans le nouveau jeu compagnies pétrolières/pays exportateurs, à travers de différents accords. Mais en 1973, l'OPEP décide unilatéralement de multiplier par trois son prix (premier choc pétrolier), puis à nouveau par 3 entre 1979 et 1981 (deuxième choc pétrolier).

- Dans les pays du Tiers-monde, à l'image de ce qui s'est passé dans le monde occidental, le monopole d'État est repris largement. Une vague de nationalisations, progressive entre 1950 et 1970, aboutit radicalement à de nouvelles règles du jeu. C'est surtout dans la foulée des mouvements d'indépendance et d'affirmation des années 1960 que ce mouvement de réappropriation des ressources nationales, que dans les années 1970, l'industrie pétrolière (champs et installations) est nationalisée dans de nombreux pays exportateurs.

- Dans les années 1980-1990, l'OPEP perd de son pouvoir, suite à des divergences en son sein et à un fort développement de la production hors-OPEP. Cette perte d'influence sur les cours du marché se traduit par une baisse des prix, car en même temps, la demande diminue en occident (crise économique). Et à partir de 1982, l'OPEP accepte de jouer seulement un rôle d'appoint : les autres pays produisent au maximum et l'OPEP ajuste sa production à la demande. Cette situation dure jusqu'en 2003 environ, où la quasi-disparition des capacités excédentaires (montée de la consommation dans les anciens pays du tiers-mode, dont la Chine et l'Inde), permet à l'OPEP d'engranger le bénéfice de prix très élevés du pétrole sans avoir à toucher à ses niveaux de production.

   Par ailleurs, dans les pays occidentaux, depuis les années 1970, un mouvement de libéralisation, de privatisation et de nouvelles réglementations change la donne entre exploitants, États et consommateurs. Selon les théories économiques libérales, qui tendent alors à dominer jusque dans les administrations étatiques, le déréglementation vise à éliminer les barrières à la concurrence, seule capable de garder les prix à des niveaux "raisonnables". Les monopoles naturels peuvent, avec le progrès technologique, être concurrencés par des unités de production plus légères, plus souples et plus performantes. Davantage de concurrence entre les acteurs économiques est supposée favoriser le progrès et bénéficier au consommateur. Les privatisations répondent en priorité à un objectif de plus grande efficacité : des sociétés privées soumises au contrôle de leurs actionnaires sont sensées être plus performantes que les monopoles d'État et les États, de leur côté, pour pallier à l'accroissement de leurs charges, comptent sur les rentrées d'argent sans recourir aux impôts.

Les systèmes de production énergétique britannique, américain et européen, sans compter celui de la Russie évoluent alors de manière sensiblement différentes. La déréglementation la plus importante se produisant en Grande-Bretagne, la réglemention américain revient à déléguer surtout aux États (dans la fédération) la fixation des prix (mais la situation est assez complexe) et l'Union Européenne, avec le Marché Unique, tend d'abord à établir dans son territoire un marché concurrentiel pour les différents types d'énergie, avec des difficultés importantes de transcriptions dans les législations nationales des directives communautaires. 

 

Un bilan économique mitigé

    Dans un bilan de ces différents mouvements de libéralisation, jean-Pierre  FAVENNEC dresse un résultat plutôt mitigé qui tranche avec une certaine représentation médiatique :

- dans le secteur pétrolier, la privatisation des sociétés opérant dans le secteur aval (extraction, commerce) est un fait quasiment acquis ; la non-privatisation dans le secteur amont (distribution) est souvent une question d'idéologie plus que d'efficacité économique.

- dans le secteur gazier où le concept de monopole naturel s'adapte bien à cette industrie de réseau où il apparait peu raisonnable de créer plusieurs réseaux pour alimenter la même clientèle, la solution est plutôt d'introduire le concept d'"accès des tiers au réseau", sur le modèle des télécoms, pour permettre à tout fournisseur d'approvisionner un client en utilisant les réseaux existants sans avoir à construire de nouvelles infrastructures.

- dans le secteur électrique, les résultats des politiques restent mitigés. Il n'est pas évident (litote!) que les baisses de prix promises se soient réalisées. Dans nombre de pays en développement, la privatisation des sociétés électriques est apparue comme une réponse à la double incapacité de l'État, d'une part, d'obtenir que les clients paient leur facture, d'autre part, de financer le développement ou tout simplement le remplacement des installations existantes. 

   Revenant sur la situation dans le secteur des hydrocarbures, où se manifeste une concurrence accrue, le directeur-expert à l'Institut Français du Pétrole insiste sur le fait que les "relations entre les grandes entreprises du secteur pétrolier sont plus complexes qu'il n'y parait. Derrière la lutte féroce qu'elles mènent pour accéder aux ressources et trouver des débouchés, elles sont aussi capables de coopérer dans la mise en place de grands projets. Face à l'intensité capitalistique de certains d'entre eux, elles forment des alliances sous forme de joint-ventures et de création de filiales communes. Cette coopération peut également prendre la forme de cessions/échanges d'actifs dans un but d'optimisation fiscale (nous préférons parler plus net : d'évasion fiscale) ou de créations de synergies régionales." notamment depuis la fin des années 1990. Il s'agit, entre sociétés privées, ou propriétés de dynasties royales régnantes, de s'accaparer une grande part de la rente pétrolière sans que celle-ci reviennent, même parfois en petite partie, aux États proprement dits. On assiste alors à un retour de situations dominantes de marché, mais cette fois camouflés par un brouillage idéologique. Souvent, lorsque dans les statistiques, apparaissent les mouvements de matières et de capitaux, ce ne sont pas les États qui en sont véritablement bénéficiaires. A l'instar des contrats d'armements, les contrats de marchés à moyen terme (ceux qui veulent fixer des prix constants malgré certaines fluctuations du marché à court terme) sont pratiquement secrets. 

      Le jeu économique se jouerait entre un nombre d'acteurs relativement restreint d'acteurs, même s'ils peuvent entrer parfois en contradictions féroces, s'il n'entrait pas dans la lutte un certains nombre d'autres acteurs, souvent oubliés selon Jean-Pierre FAVENNEC :

- les organisations internationales, comme l'ONU, qui intervient notamment sous la forme de sanctions économiques (pour l'Irak programme "pétrole contre nourriture") ou comme le Fonds Monétaire International et la Banque mondiale en jouant sur la structure des économies de nombreux pays en développement qui les sollicitent pour obtenir des financements. Ces deux dernières institutions ont contribué à déclencher des processus de libéralisation et de déréglementation dans de nombreuses parties du monde.

- les lobbies qui tentent d'orienter au niveau politique les différents programmes de développement économique. tentatives de modification des règles fiscales, mise en place de réglementations avantageuses, appui du pouvoir politique pour obtenir les grands contrats à l'étranger. Si aux États-Unis, ces lobbies sont approuvés, organisés ouvertement auprès des grandes instances de décision économiques (Congrès, Présidence, Commissions sur l'énergie...), en France aucune réglementation n'existe, incitant les responsables des grandes compagnies à participer directement aux jeux de pouvoir, dans une quasi-clandestinité.

- la société civile : Organisations Non Gouvernementales comme Greenpeace ou Human Rights Watch, relais très écoutés dans l'opinion publique, notamment dans les scandales économiques ou environnementaux (Marée noire par exemple). Notre auteur semble oublier le vaste mouvement de consumering, développé d'abord aux États-Unis, puis en Europe, qui pèse, au nom de l'intérêt des consommateurs, à coup d'enquêtes sur les prix et les services pratiqués sur les lieux de distribution d'essence par exemple, sur la réglementation par les pouvoirs publics des activités pétrolières. Leur influence, lente et profonde, agit jusqu'aux mentalités des consommateurs, que ce soit sur les modes de consommation (attitude plus ou moins critique vis-à-vis de la société de consommation) et sur leur confiance (parfois excessive) auprès des distributeurs. A un point tel sans doute, lorsque comme de nos jours aux risques écologiques amplifiés, que la tendance s'est inversée : peut régner une méfiance généralisée par rapport aux agents économiques qui régissent l'industrie du pétrole. Sans pour autant toutefois, sauf à l'occasion de contestations précises sur des lieux de stockage ou d'installation de circulation, cette attitude se traduise directement sur le marché. Une des raisons en est que, généralement, l'ensemble des informations sur la profession est aux mains des... professionnels!

- les instituts de recherche et de formation produisent à côté des centres de recherche des groupes groupes énergétiques, de la technologie alternative. Parfois soutenu par les pouvoirs publics pour permettre le développement d'une technologie nationale en concurrence avec une technologie américaine, par exemple. Nombre de ces Instituts aujourd'hui constituent autant de source de promotion d'énergies alternatives à l'énergie fossile. Leur influence s'étend aux Instituts de recherches de l'industrie pétrolière même, consciente de l'épuisement futur des gisements. A noter que souvent, derrière ces activités de recherche, existe une véritable guerre des brevets, non seulement entre Instituts "nationaux" mais également entre puissances économiques voulant promouvoir d'autres modes énergétiques et puissances économiques désireuses de "neutraliser" toute percée possible en la matière. Sans doute existe-t-il une myriade de projets possibles emprisonnés par les compagnies pétrolières elles-mêmes, sans qu'il faille céder au complotisme en la matière.

- les mouvements criminels : par l'argent que génère l'industrie de l'énergie et les dégâts potentiels qu'elle peut provoquer, se développe un certain nombre d'activités illégales, voire criminelles : camouflage de pollution, minoration d'accidents techniques, détournement de redevances versées par les compagnies pétrolières, sabotage d'oléoducs ou chantage aux sabotages, piraterie maritime, usage guerrier d'un supertanker ou d'un méthanier (lancement contre un objectif civil ou militaire...)...

  Lisons encore la conclusion de notre auteur, "prudent" et "diplomate" : 

"A travers le temps, il y a constamment eu un jeu entre opérateurs privés et États avec, en toile de fond, un souci permanent d'intégration du secteur énergétique afin de répondre aux contraintes d'économie d'échelle et de monopole naturel.

L'industrie du pétrole, à l'origine une simple matière première, s'est d'abord structurée autour d'entrepreneurs privés. Puis, sous l'action des idéologies dominantes de l'époque et, pour répondre à la montée de son importance stratégique et aux questions de sécurité d'approvisionnements, les États se sont impliqués directement dans le jeu industriel pour contrôler ce secteur d'activité. Enfin, accompagnant une évolution des idéologies économiques, les États se sont résignés à déréglementer et à laisser autant que possible jouer le marché, comme aux premières heures de l'industrie. Au fil du temps, le marché pétrolier a donc vu émerger un marché spot, puis des marchés à terme, qui déterminent de manière automatique, dégagés des rapports de forces politiques, un prix du pétrole connu de tous et qui peut servir de base aux transactions financières ou industrielles. Ces évolutions se sont faites pour répondre à des problèmes opérationnels et avec la participation plus ou moins active des acteurs industriels et commerciaux.

   L'organisation du secteur pétrolier a suivi des évolutions historiques : domination du secteur privé à l'origine, intervention des États lorsque le caractère stratégique du pétrole a été avéré, privatisation et déréglementation à la fin du XXe siècle, retour à un certain interventionnisme depuis quelques années.

Dans le cas du gaz et de l'électricité, une logique avant tout politique est à l'oeuvre : l'objectif de la libéralisation commandée de ces marchés est de leur appliquer les règles du marché du pétrole. Il s'agit d'applications volontaristes de théories économiques et d'un processus émanant de gouvernements convaincus que le libéralisme et la concurrence sont les conditions du progrès économique."

 

Jean-Pierre FAVENNEC, Géopolitique de l'énergie, Editions Technip, 2009. Pierre PÉAN, Pétrole, La Troisième Guerre Mondiale, Calmann-Lévy, 1974.

 

ECONOMIUS

 

Relu le 30 mai 2021

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7 juillet 2013 7 07 /07 /juillet /2013 08:12

      Sources d'énergie les plus utilisées dans le monde contemporain, les énergies fossiles constituent l'enjeu d'une grande partie des conflits armés.

La prépondérance récente  à l'échelle historique des énergies fossiles dans le fonctionnement de l'économie mondiale, produite en liaison avec la révolution industrielle, née en Grande Bretagne vers la fin du XVIIIe siècle, et étendue en Europe occidentale et aux États-Unis au cours de la première moitié du XIXe siècle avant de se généraliser dans la seconde moitié du XXe, ne doit pas masquer le fait qu'elle s'est effectuée et s'effectue encore avec de nombreux heurts. Il ne s'agit pas seulement de processus techniques complexes de détection, d'extraction, de transport et de distribution, mais aussi d'une lutte constante entre plusieurs forces économiques (qu'elle soient d'acteurs étatiques ou non) pour se les approprier, se les réserver, les monopoliser. Les énergies fossiles sont souvent au coeur de certains processus de colonisation et de décolonisation. Plusieurs guerres, aux buts souvent masqués, ont pour enjeu unique la course aux ressources fossiles.

 

Conflits et contraintes techniques

  Elles possèdent en effet plusieurs caractéristiques qui favorisent le mélange (complexe) de conflits et de contraintes techniques. Certains pourraient même envisager de concevoir les difficultés liées à l'utilisation de ces ressources fossiles comme un double combat entre l'humanité et la nature, et entre plusieurs parties de l'humanité. 

       - Charbon, pétrole et gaz naturel proviennent de processus complexes de transformation de différentes matières organiques qui se sont produits au cours de longues périodes géologiques. La vie reposant sur la chimie du carbone, toutes les sources d'énergie fossile renferment une proportion plus ou moins forte de cet élément. Lors de leur combustion, elles sont pas conséquent susceptibles de produire du gaz carbonique. Aucune importance n'a été pendant très longtemps attachée à ce phénomène, qui de nos jours, est devenu le principal inconvénient de ces sources d'énergie.

On croyait que le combat contre la nature se résumait à extraire cet élément du sous-sol, or ce combat se prolonge aujourd'hui avec un nouveau visage : les multiples pollutions causées, les changements climatiques provoqués, à cause d'une certaine ignorance (voulue ou non) du fonctionnement des écosystèmes naturels, menace la vie même sur terre, sous la forme que nous connaissons.

       - Les processus géologiques qui ont donné naissance à ces énergies ont permis la constitution de gisements qui sont des accumulations parfois très considérables. C'est ce qui a constitué le principal attrait de ces sources d'énergie. Elles offraient la possibilité d'accéder d'un seul coup à des quantités d'énergie sans commune mesure avec ce dont l'homme avait pu disposer auparavant. Pour une même source on rencontre des gisements ayant des réserves et des conditions d'extraction extrêmement différentes. Cela a beaucoup d'importance au moment de la mondialisation du marché des énergies. Leur prix sera celui nécessaire pour assurer la survie du gisement le plus coûteux à exploiter dont la production est quand même nécessaire pour répondre à la demande. Cela signifie que la rentabilité des gisements les plus faciles à exploiter est très élevée. L'exploitation des sources d'énergie fossile est susceptible d'engendrer des "rentes" très considérables pour certains territoires d'autant que l'existence de cartels publics ou privés, d'ententes regroupant la majorité des producteurs peut faire monter très fortement les cours de ces produits.

     - Ces gisements sont géographiquement inégalement répartis. La plus ou moins grande facilité de transport de ces énergies sur des distances parfois très importantes devient un des principaux élément de leur compétitivité.

      - Identifier un gisement, le mettre en exploitation et produire des quantités suffisantes pour avoir un impact sur le marché mondial est un processus nécessairement lent. Ce manque d'élasticité de l'offre vis-à-vis de la demande est classique dans le cas des matières premières minérales. Ce fait à lui seul contribue déjà à créer un contexte favorable à la volatilité des cours si ceux-ci sont fixés librement par un marché et non pas déterminé de manière autoritaire par un pouvoir politique ou un cartel d'entreprises.

     - Les effets de l'inégalité de la répartition géographiques des gisements sont accentués par le découpage du monde en territoires, les États, de taille extrêmement variées. La grande majorité d'entre eux est déficitaire ou excédentaire. L'équilibre entre les besoins et les ressources est une situation assez rare, mais là, l'écart important entre les deux fait des sources fossiles un enjeu de première grandeur pour les sociétés qu'ils abritent, que ce soient les sociétés qui vivent sur le sol de ces ressources, ou les sociétés qui en vivent tout en étant dépourvues de celles-ci. Comment gérer pour reprendre une approche libérale le manque ou la surabondance des sources d'énergie fossile? Des réponses très variées (et plus ou moins violemment imposées!) ont été apportées. Les États excédentaires, tirent parti de leur abondance énergétique pour essayer d'améliorer leur place sur l'échiquier international. Ceux qui sont déficitaires essaient de sécuriser leurs approvisionnements en exerçant un "ascendant" plus ou moins indirect sur leurs fournisseurs par le biais d'investissements, d'accords exclusifs de coopération, d'un contrôle direct de leurs ressources, d'accords de sécurité et de défense, de présences plus ou moins armées, d'une stratégie qui manie tour à tour la coopération et l'antagonisme des acteurs sur place... Tout cela revient à dire que les interactions entre l'inégalité de la répartition des gisements et de la fragmentation politique croissante du monde ont fait que les énergies fossiles sont devenues un facteur géopolitique de premier plan à travers lequel s'expriment les rapports de domination entre les différents pays. Plus la répartition géographique est inégale, plus la quantité de pays utilisateurs de cette source est importante et plus la probabilité de voir surgir des tensions géopolitiques est vive.

     - A l'intérieur même des États, les énergies fossiles sont génératrices de déséquilibre spatial car, sauf dans le cas de pays de très faible superficie, les gisements sont très inégalement répartis à travers leur territoire. Leur mise en valeur crée des foyers de fixation de population et d'infrastructures dont la durée de vie est conditionnée par celle du gisement. Elle peut certes durer assez longtemps, plusieurs générations comme dans le cas de bassins houillers mais à terme la question de leur reconversion finit toujours par se poser. Là encore ce sont les spécificités des territoires qui obligent les sociétés à faire face avec leurs caractéristiques propres à un problème inéluctable, une source d'énergie en chassant une autre, dans l'évolution du système économique. (Michel BATTIAU)

 

Le pétrole, devenue principale source d'énergie

      Le pétrole, rappelle, s'il est besoin de le rappeler, Jean-Pierre FAVENNEC est l'énergie de référence parce qu'il présente plusieurs caractéristiques essentielles :

- C'est une matière première stratégique, car "notre civilisation repose en grande partie sur le transports d'individus ou des marchandises. Or, les voitures automobiles fonctionnent essentiellement avec de l'essence ou du gazole, les camions avec du gazole, les avions avec du carboréacteur. D'autres carburants existent : le gaz, les carburants issus de la biomasse, voire l'hydrogène, mais aucun de ces produits n'est actuellement compétitif face aux produits pétroliers. Les produits pétroliers couvrent 97% des besoins de carburant (l'auteur écrit en 2009). le pétrole est donc indispensable dans le secteur du transport et sans lui aucune activité économique n'est possible.

Le pétrole sert aussi à faire la guerre. L'importance du pétrole est apparue avant et pendant la Première Guerre mondiale. (...) Si au début de (cette guerre) le cheval est encore la force de trait la plus importante, le rôle des tanks et véhicules automobiles va bientôt s'avérer prépondérant. Les avions de combat font même leur apparition dans les derniers mois du conflit."

- Le pétrole est liquide, "... cette caractéristique fait du pétrole une énergie facile à produire, facile à transporter, facile à utiliser. De plus, le pétrole est une énergie concentrée : le gaz est beaucoup plus coûteux à transporter et à distribuer, le charbon est un solide qui se prête plus difficilement aux manipulations. L'électricité est elle aussi une énergie coûteuse à produire et impossible à stocker (sous forme de courant alternatif, devons-nous préciser). Cette facilité de production fait du commerce du pétrole le commerce mondial le plus important en volume et en valeur. (...) Le marché du pétrole est mondial car le pétrole se transporte facilement d'un bout à l'autre de la planète."

- Le pétrole est la seule matière première dont le prix peut être très supérieur au coût de production. "Le pétrole ne coûte que quelques dollars à produire au Moyen-Orient et au maximum quelques dizaines de dollars dans les conditions les plus difficiles. Est-ce une conséquence de son caractère stratégique? L'effet d'une rareté réelle ou organisée? Toujours est-il que le prix du pétrole en ce début du XXIe siècle est en moyenne très supérieur à son coût d'extraction. On parle d'une économie de rendre : la rente est l'écart entre le prix (supposé refléter une juste valeur pour le consommateur) et le coût de production. (...)" Cette rente revient à l'État en Arabie Saoudite qui en rétrocède une partie à la compagnie nationale, la Saudi Aramco, qui dispose du monopole de l'exploitation des ressources en hydrocarbures du royaume, pour financer les opérations d'exploration, de production, de traitement. "Dans les pays où les sociétés internationales privées (IOC : Exxon, BP, Shell, Total, Chevron...) opèrent seules ou en association avec une société nationale (cas du Nigeria, de l'Angola, voire sur une échelle plus limitée du Venezuela ou de l'Iran), la rente est partagés entre l'&tat et la compagnie pétrolière. En principe lorsque le prix varie fortement, la part de la rente restant à la société pétrolière augmente plus modérément, la règle implicite étant la suivante : l'État est le propriétaire des gisements". A noter qu'il n'en a pas toujours été ainsi et que seul le mouvement de décolonisation a permis cette répartition.

 

Sécurité des approvisionnements, pierre angulaire stratégique

  Jean-Pierre FAVENNEC cite deux exemples sur ce rôle fondamental qui fait de la sécurité des approvisionnements et des politiques énergétiques, les pierres angulaires des politiques stratégiques et économiques.

- "Pendant la Seconde Guerre mondiale, la disponibilité de carburants, donc de pétrole brut, est au coeur des décisions stratégiques allemandes : après avoir pris le contrôle des gisements roumains, l'Allemagne nazie, en déclarant la guerre à l'Union Soviétique et en envahissant la Russie, cherche entre autres à mettre la main sur les gisements de pétrole de Bakou et de la Volga. Les troupes allemandes sont défaites à Stalingrad et échoueront à prendre le contrôle du pétrole russe. Un peu plus tard, Rommel se dirige vers le Moyen-Orient où les gisements géants viennent d'être découverts, mais les troupes britanniques et le manque de carburants l'empêchent de parvenir à ses fins. Les armées allemandes ont alors recours à des carburants obtenus par liquéfaction du charbon." On pourrait multiplier les exemples sur les front européens et asiatiques que l'on peut retrouve par exemple dans le livre de Antony BEEVOR, La Seconde Guerre Mondiale.

- "Dans les pays du tiers-monde une disponibilité insuffisante en produits pétrolier signifie des récoltes plus difficiles et surtout l'impossibilité de les transporter jusqu'à la ville et donc d'alimenter les populations urbaines. Dans les années 1970, l'augmentation du prix du pétrole a eu des conséquences particulièrement néfastes pour de nombreux pays africains : incapables de payer leur facture pétrolière, ils laissent sécher les récoltes sur place faute de moyens de transport pour les acheminer". 

   Pour assurer la sécurité d'approvisionnement, suite aux chocs pétroliers dans les années 1970 et 1980, les responsables économiques occidentaux misent surtout sur la recherche de l'efficacité énergétique (économies d'énergie, mise en place de technologies plus performantes...), comme l'Union Européenne en 2005, avec son Livre Vert sur l'efficacité énergétique. Ils comptent également sur la diversification des sources d'énergie, chaque pays utilisant dans des proportions différentes le pétrole, le gaz naturel, le charbon, le nucléaire et les énergies renouvelables, mais c'est surtout dans une politique de diversification géographique des sources d'approvisionnement que leurs efforts a jusque là porté, avant que la prise de conscience des dangers liés aux changements climatiques leur parvienne. 

   Pour le pétrole, l'acheminent de l'énergie se fait soit par transport maritime (pour sa grande majorité) soit par oléoducs (le cas du gaz naturel est différent). Dans les deux cas, la protection des circuits d'approvisionnement nécessite aux yeux des responsables politiques des mesures de protection, parfois militaires. Il s'agit de protéger des zones géographique charnières (détroits, canaux) à la fois d'entreprises politiques qui menaceraient la stabilité de ces zones comme d'ailleurs des zones d'extraction et des actes de piraterie, soit terrestres, soit maritimes.

Les États-Unis, seule actuelle super-puissance, assure la sécurisation des approvisionnements en hydrocarbure, à la fois pour eux-mêmes et (parfois) pour leurs alliés. Par des accords de défense, souvent bilatéraux, des bases américaines sont installées un peu partout dans le monde, et s'assurent la libre circulation (même parfois dans les zones territoriales des pays) de leur marine de guerre, présente sur tous les océans et mers du monde. Le dispositif proprement militaire est complété par des mesures "indirectes" (financement de marines d'alliés, surveillance des zones "déstabilisées" ou en voie de l'être).

  Il s'agit pour tous les pays consommateurs, non seulement d'assurer leur consommation courante, mais aussi de mettre en place des stocks de sécurité, pour des besoins civils ou militaires. 

 

Deux approches distinctes

   Jean-Pierre FAVENNEC met l'accent sur l'existence de deux approches distinctes du problème :

- Celle des États-Unis qui met l'accent sur l'offre et cherche à assurer la stabilité ds zones productrices, notamment dans la région du Moyen-Orient. L'objectif principal est de permettre un approvisionnement abondant du marché américain, les problématiques environnementales passant au second plan. Aujourd'hui, les États-Unis sont asses puissants pour se permettre de résister aux appels d'une communauté internationale globalement plus sensible aux problèmes de pollution. De plus, la recherche sur les sources d'énergie a toujours été, depuis leur fondation, un des grands soucis des entreprises pétrolières, et actuellement (mais les choses peuvent vite changer...), les percées technologique sur le gaz de schiste pourrait lui assurer une certaine indépendance dans l'approvisionnement, rendant moins "pesantes" "l'obligation" de sa présence au Moyen Orient, prélude sans doute à d'autres bouleversements géopolitiques...

- L'approche choisie par l'Union européenne procède de la logique inverse, à savoir une diminution de la demande d'énergie. Cette politique a l'avantage de présenter une certaine complémentarité avec les politiques mises en place pour apporter une réponse aux risques environnementaux. Cependant, il apparaît que l'Union européenne abandonne aux États-Unis le soin d'assurer la sécurité physique des approvisionnements. De plus entre les proclamations intergouvernementales ou les directives européennes de diminution de consommation d'énergie et les réalisations de cette politique, notamment dans une période où l'on mesure (trop sans doute) les financements correspondants, un délai assez long peut se produire...

 

Jean-Pierre FAVENNEC, Géopolitique de l'énergie, Besoins, ressources, échanges mondiaux, Editions Technip, 2009. Michel BATTIAU, L'énergie, Un enjeu pour les sociétés et les territoires, Ellipses, 2008.

 

STRATEGUS

 

Relu le 31 mai 2021

 

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3 juillet 2013 3 03 /07 /juillet /2013 11:30

     La géopolitique de l'énergie ne traite - au vu des manuels et des traités quand ils la mentionnent et l'analysent, ce qui n'est pas le cas partout - encore que de géopolitique des énergies fossiles, surtout du pétrole et du gaz naturel, et à propos de la production, de la circulation et de la distribution de l'électricité, surtout de l'énergie nucléaire. Or la production d'énergie, à partir du XIXe siècle, n'est pas du tout la même que celle des siècles antérieurs et, sans doute, faut-il l'espérer, la même que dans le courant du IIIe millénaire. Analyser une géopolitique de l'énergie revient donc, suivant l'énergie en question - animale, humaine, mécanique, électrique, combustible (du feu au pétrole) - à étudier certaines composantes qui apparaissent dans tous les cas ou dans les cas les plus fréquents, à travers les siècles.

 

Des caractéristiques invariables

    Parmi ces invariants suivant les siècles,  nous pouvons énoncer :

- une présence massive des sources d'énergie sur des espaces restreints ;

- une utilisation d'énergie pour l'extraction même de ces énergies ;

- une circulation (transport) de ces énergies ;

- une demande de cette énergie inégale également suivant les territoires ;

- une présence de "maîtres de l'énergie", fraction ou partie des populations productrices ou contribuant à leur distribution, voire contrôlant les circuits de consommation, qui en tire un pouvoir, suivant les civilisations, principalement religieux, politique, économique et/ou social. Ces parties de la la population participent à la structure du pouvoir dans leurs sociétés respectives et influent sur l'ensemble de la géopolitique, y compris celle qui ne concernent pas directement l'énergie.

   Nous sommes tellement centrés sur les difficultés d'approvisionnement contemporaine en énergie que nous en oublions tout le reste, dans le temps et dans l'espace.

Alors même que les types d'énergie eux-mêmes - en concurrence ou en complémentarité - influent sur la géopolitique globale. Pour prendre un exemple, au XIXe siècles, coexistent dans des conflits permanents, plusieurs formes d'énergie, parfois très distantes les unes des autres, par les pratiques sociales mises en oeuvre. En Europe émerge une véritable économie du charbon de terre alors qu'en Inde domine encore largement l'utilisation de l'énergie animale et humaine, et cela dans de nombreux secteurs d'activités...

 

Des énergies différentes, des géopolitiques différentes...

     Une géopolitique de l'énergie, très différente d'une période de dominance énergétique à une autre, doit tenir compte de caractéristiques propres à l'énergie. Il existe en effet une différence entre énergie primaire et énergie secondaire dont nous devons tenir compte.

On parle d'énergie primaire pour désigner l'énergie directement issue de l'exploitation d'une ressource disponible dans la nature : bois, charbon, pétrole, gaz naturel, vent, rayonnement solaire, énergie hydraulique ou géothermique. On peut considérer, avant le XIXe siècle, en outre, l'énergie humaine et l'énergie animale comme des énergies primaires. Néanmoins, certaines énergies ne sont pas toujours directement utilisables : il faut d'abord les transformer (raffinage du pétrole pour obtenir du carburant).

L'énergie secondaire est le résultat d'une transformation d'une énergie primaire au moyen d'un système de conversion : l'électricité (énergie secondaire) est par exemple produite à partir de l'exploitation du charbon (énergie primaire) ou de gaz (énergie primaire) dans une centrale thermique, d'uranium (énergie primaire) dans une centrale nucléaire.

Le passage d'une énergie primaire à une énergie secondaire se fait avec des pertes de transformation ou de conversion. 

    Dans l'Antiquité, et auparavant, les seules ressources sont la force humaine (à partir du travail des esclaves notamment), la traction animale (pour le transport) et la biomasse, en particulier le bois pour la cuisson, le chauffage et l'éclairage. Toutefois, dans l'Antiquité existe déjà de l'énergie mécanique, notamment à partir de l'utilisation de l'eau. Au Moyen Age européen, viennent d'Orient les moulins à vent qui fournissent une énergie plus efficace, en particulier pour l'industrie alimentaire et l'industrie textile. Le moulin à eau, plus puissant, redécouvert parfois, permet le développement des moulins à papier et des moulins à battre le fer.    

    Ce n'est que il y a peu de temps, vers le XIXe siècle, qu'est mise en oeuvre une énergie mécanique massive, notamment à partir de l'utilisation du charbon pour faire mouvoir des machines à vapeur.

    La découverte de l'énergie électrique, énergie secondaire par excellence, fabriquée d'abord par détente de vapeur produite par la combustion du charbon, enclenche une révolution de grande ampleur. L'utilisation du pétrole dans les centrales thermiques dynamise l'évolution de la société industrielle. L'invention du moteur à explosion modifie ensuite son visage ; le pétrole devient la source d'énergie la plus importante du point de vue géopolitique. L'éloignement, la rareté de cette source d'énergie des lieux d'utilisation la rend proprement stratégique, au même titre que les minerais de fer, de cuivre,.

  L'utilisation au siècle dernier de l'électricité produite par l'énergie nucléaire et par des centrales à cycle combiné, alimenté au gaz naturel provoque un développement accéléré de la société industrielle.

 

L'apparition d'une science géopolitique de l'énergie

    Ainsi, une géopolitique de l'énergie humaine est envisageable, même si cela est bien sûr anachronique par rapport à l'apparition de la géopolitique dans l'histoire des idées, en considérant des sources géographiquement située d'esclaves, dans la mesure même où l'esclavage pour dettes et l'esclavage par faits de guerre ne suffit plus à alimenter un système esclavagiste comme celui de la civilisation gréco-romaine. Un commerce d'esclave s'organise pour alimenter le système économique romain, le fournir en énergie romaine, ceci d'autant plus que le travail est considéré par les élites comme une activité dégradante et qu'il n'est plus question à partir d'une certaine période d'alimenter les marchés d'esclaves à partir du vivier des populations conquises. De véritables sources d'esclaves, bien délimitées, une circulation d'esclaves, l'activité d'une puissante classe de commerçants d'esclave, des points de concentration de la demande d'esclaves, tout cela peut fournir matière à une géopolitique.

    Il en est de même pour l'eau, les sources où l'eau est suffisamment puissantes pour faire mouvoir des moulins constituent autant de points stratégiques. 

    Dans tous les cas, existent des maîtres de l'énergie, que ce soit du feu dans la préhistoire ou du pétrole dans le monde moderne, qui occupent dans les sociétés en question des places centrales. Et de leur point de vue, s'il n'existe évidemment pas de pensée géopolitique (mais il existe une certaine pensée stratégique en revanche...), il existe des zones à surveiller et à défendre, non seulement contre des forces qui menaceraient l'approvisionnement en énergie, mais également contre les concurrents. La défense des points de concentration en énergie primaire est incluse dans la défense des voies commerciales d'approvisionnement en énergie. Les zones de guerre sont souvent, de ce fait, des zones récurrentes suivant les civilisations, précisément parce qu'elles constituent des points de concentration ou de circulation de l'énergie indispensable à leur fonctionnement. C'est aussi vrai dans l'Antiquité, au Moyen-Age... que de nos jours, même s'il faut attendre le surdéveloppement des transports qui rapetissent dans l'imaginaire l'espace global d'activité, pour voir naître une géopolitique qui analyse les constantes et les variables des mouvements sociaux, politiques, économiques, militaires, en fonction des caractéristiques du climat, du relief, de la forme et de la masse des mers et des océans comme des terres, et de leur rapport entre eux; 

 

   De nos jours, qui dit géopolitique de l'énergie dit géopolitique du pétrole. Car le pétrole reste l'énergie de référence, matière première stratégique, seule matière première dont le prix peut être très supérieur au coût de production, matière première également facile à transporter et facile à utiliser. De manière proche, le gaz naturel, également hydrocarbure est englobé dans cette géopolitique-là.

  L'utilisation du pétrole est multiple, dans les transports et dans la production d'électricité, mais également dans la fabrication de biens manufacturés (plastiques...), ce qui en est fait la matière la plus susceptible de provoquer et de faire perdurer les conflits armés dans le monde. Les entreprise pétrolières et les États défendent les sources de pétrole avec une férocité qui rappelle celle des Romains pour protéger les voies d'approvisionnement en esclaves. 

 

Jean-Pierre FAVENNEC, Géopolitique de l'énergie, Besoins, ressources, échanges mondiaux, Editions Technip, 2009.

 

STRATEGUS

 

Relu le 1 juin 2021

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3 juillet 2013 3 03 /07 /juillet /2013 08:16

            La question de la relation entre l'énergie utilisée par une société, et plus largement d'une civilisation, et la nature de cette société ou de cette civilisation est relativement peu posée dans l'histoire des idées et même dans l'histoire politique. Longtemps "protégée" par un statut de neutralité cette question, comme celle de la technique en général, n'est posée que dans la grande période de contestation des années 1960 et 1970 en Occident, notamment par les mouvances écologiques. Elle l'est à nouveau aujourd'hui sous la menace, non de pénuries énergétiques principalement, car là les débats techniques (sur l'extraction de l'énergie fossile) sont loin d'être tranchés, mais de changements climatiques majeurs dont les effets se font ressentir surtout depuis la fin des années 1990.

Plus loin que la question de savoir si les sociétés occidentales peuvent survivre à une pénurie généralisée des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz naturel...) et même des minerais indispensables au fonctionnement des installations nucléaires, émerge la remise en cause d'un système énergétique, "énergivore" et centralisé, qui influe, par l'intermédiaire des sociétés exploitantes de ces énergies-là,  la sphère politique dans ses choix, jusqu'à dénaturer le caractère démocratique des institutions politiques.

 

Une réflexion générale des relations entre énergie et société

        Marie-Jo MENOZZI, Fabrice FLIPO, et Dominique PÉCAUD, spécialistes de l'énergie à des égards différents, posent bien cette question des relations entre types d'énergie et types de société.

"Notre manière de vivre dans les sociétés occidentales, organisée autour de l'abondance énergétique issue de l'exploitation des ressources fossiles est remise en cause. Depuis les révolutions industrielles du dix-neuvième siècle, et de manière accrue depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le mode de vie des sociétés occidentales impose une consommation énergétique importante. Cette "dépendance" énergétique n'est pas sans effet sur l'organisation sociale, mais réciproquement, celle-ci influence les formes de production et de consommation énergétiques. Par exemple, certaines de ces modalités d'organisation seraient probablement différentes si le courant continu à basse tension avait été préféré au courant alternatif de haute tension. En effet, ce dernier, non stockable, favorise une production centralisée et l'existence d'un réseau unifié pour faciliter sa diffusion, alors que le courant continu à basse tension, stockable, s'accommode mieux d'une production délocalisée dans de petites unités spécialisées. Le choix technique en faveur du courant alternatif fut aussi un choix d'organisation sociale (A. GRAS et S. POIROT-DELPECH, Grandeur et dépendance. Sociologie des macro-systèmes techniques, PUF, 1993). Nous pouvons également remarquer qu'à un niveau micro-social, la gestion et l'utilisation de l'électricité structure et est structurée par l'organisation de la cellule familiale (D. DESJEUX et collaborateurs, Anthropologie de l'électricité. Les objets électriques dans la vie quotidienne en France, L'Harmattan, Collection Logiques sociales, 1996), ou bien encore que l'organisation de l'espace social, la distance entre nos lieux de vie et (nos lieux) de travail sont pour partie conditionnée par la disponibilité d'une énergie peu onéreuse."

"La définition actuelle de l'énergie est l'héritage du développement de la société industrielle du XIXe siècle, plus précisément d'une société "thermo-industrielle" (A GRAS, Fragilité de la puissance. Se libérer de l'emprise technologique, Fayard, 2002) s'appuyant, grâce à la maîtrise "du feu" sur l'usage d'une énergie produite par la vapeur issue de la combustion d'énergies fossiles comme le charbon, puis, plus tard, le pétrole, le gaz ou l'uranium. L'usage de ces énergies est concomitant de l'émergence de modes de vie, de production et de consommation organisés à partir de méga-machines qui modifient en même temps nos représentations de l'espace, du temps. C'est donc, de manière plus générale la relation homme-nature qui se trouve ainsi bouleversée. Jusque là, l'énergie utilisée provenait le plus souvent de sources renouvelables, telles la biomasse animale, l'énergie humaine, le vent ou l'eau. L'utilisation de l'énergie fossile entraîne une nouvelle manière de "gérer" l'énergie, en la distribuant et en la stockant pour différer son usage. L'énergie devient, non plus une chose à réguler la plupart du temps de manière collective, mais plus une chose qu'ils s'agit d'emprisonner, de s'approprier en grandes quantités pour ensuite la redistribuer. Elle alimente un imaginaire nouveau portant sur la légitimité d'une prédation généralisée de la nature. De plus, la consommation énergétique constitue une manifestation du "progrès". Par exemple, Gras et al. (1993) affirment que le projet d'exploiter des stocks de charbon ne pouvait provenir de sociétés fondées sur un rapport avec la nature d'équilibre et de prise en compte de renouvellement des ressources. L'énergie telle qu'elle est pensée par la société et la science occidentale du XIXe siècle n'induit pourtant pas que les sociétés non occidentales ou les sociétés historiquement antérieures ne se représentaient pas l'énergie. Toutes concevaient le monde comme un échange incessant de transformations.

L'énergie comme ressource et comme usage reste le plus souvent présentée comme une condition technique de l'organisation des groupements humains et non pas comme l'un des éléments de cette organisation et de sa stabilité. Depuis l'avènement de la thermodynamique, s'est imposée l'image d'une énergie comprise comme une réalité purement physique pouvant être maîtrisée grâce à des procédés techniques teintés d'une rationalité réputée "naturelle" et universelle : le calcul économique. L'énergie devient alors un facteur de production parmi d'autres, et pas le plus important, puisque son coût, dans la comptabilité des entreprises et des nations, est allé en diminuant au fur et à mesure du développement industriel. Seules quelques "crises énergétiques" secouent épisodiquement cette vision des choses, mais, le marché étant réputé révéler la valeur que les acteurs attribuent aux choses, l'énergie, jusqu'à des temps récents, a progressivement perdu sa valeur au fur et à mesure que son prix baissait.

 

Le primat de la lecture économique des sociétés humaines

   Le primat de la lecture économique des sociétés humaines a conduit à une tendance à dépeindre un développement universel caractérisé par une succession de "phases" déclenchées les unes après les autres par des événements particuliers. Les sociétés auraient donc connu une vie agricole pendant des millénaires, puis elles auraient découvert une rationalité particulières leur permettant de développer leur industrie, puis elles se seraient tertialisées. le secteur économique dit "primaire", dont fait partie le secteur de "l'énergie", étant peu à peu réduit à la portion congrue. Enfin, les machines grossières vont faire un usage de plus en plus fin et précis de l'énergie (G. SIMONDON, Du mode d'existence des objets techniques, Aubier, 2001), ce mouvement culminant dans les technologie de l'information et de la communication. Cette vision économique des sociétés humaines a joué un rôle prépondérant, reléguant le plus souvent d'autres approches, anthropologiques et ethnologiques, à la marge de la réflexion. De plus, celles-là se sont souvent appuyées sur cette vision dominante, la tenant pour un résultat acquis de la recherche.

     DEBEIR et ses collaborateurs (Les servitudes de la puissance : une histoire de l'énergie, Flammarion, 1986) constatent qu'une telle approche conduit à l'étude de plus en plus spécialisée des procédés techniques et du rapport machines-capitaux, de l'organisation du travail mais aussi des réseaux d'échange comme éléments dominants de la réflexion sur l'énergie. Cette tendance est visible dans les pays occidentaux aussi bien que dans les pays dits en développement.

BAUDY et ses collaborateurs (Énergie et société, quelle légitimité pour les systèmes énergétiques du XXIe siècle?, Symposium international, 1995) soulignent le manque de prise en compte des facteurs sociaux et culturels dans l'élaboration de stratégies ou de politiques énergétiques.

Pourtant l'énergie reste un fait social. Les conditions techniques de sa production et de son utilisation sont étroitement enchâssés dans l'organisation de toute action collective, à la fois à travers les pratiques et les systèmes de représentations. La réflexion sur l'énergie fossile et sur son usage dans la société industrielle peut développer un regard critique à propos du rapport que nous entretenons avec la nature, à propos des rapports sociaux agressifs ou déséquilibrés que ce usage impose, à propos d'une légitimation implicite d'une dégradation de la nature qu'il induit. "

 

Le cas des relations entre société et énergie nucléaire

     La question du type de société et de l'énergie revêt une grande acuité avec l'énergie nucléaire. Les liens dans l'histoire entre l'énergie nucléaire civile et l'armement atomique, les relations fortes dans l'ingénierie nucléaire entre des éléments des complexes militaro-industriels et ceux de l'industrie nucléaire, la culture enfin du secret qui entoure tout ce qui est des développements civils et militaires de l'énergie nucléaire (qui se retrouve dans le fonctionnement d'organismes tentaculaires aux États-Unis comme en France - faisant par exemple d'EDF (Électricité De France) un véritable État dans l'État, tout cela alimente la suspicion légitime des citoyens sur la qualité de la démocratie. 

    C'est ce que rend compte par exemple Louis PUISEUX dans son étude sur Énergie et Développement :

"Bref, le développement de l'électronucléaire met en jeu de plusieurs façons l'organisation même de la société. C'est une décision qui déborde par tous les bouts la compétence de l'économiste et du technicien."

Il cite longuement Francis FAGNANI (Acceptabilité des risques et enjeux sociaux : le cas des normes radiologiques, CORDES-CNRS, 1977) qui souligne le fait que la controverse nucléaire met en question "un certain "régime de vérité" régnant depuis le XIXe siècle dans la société occidentale. Sur le segment du champ de connaissance dont il a la spécialité, le prestige et l'autorité du scientifique sont indiscutables : il est inventeur de vérité. la difficulté commence lorsqu'il glisse de l'indicatif : "ceci est faisable" (par exemple : la fission contrôlée de l'atome) à l'impératif : "il faut le faire", ou bien "il ne fait pas le faire" - ce qui déborde à l'évidence le champ de sa compétence scientifique propre : "le fait significatif qu'il faut noter dans les controverses "para-scientifiques" qui ont éclaté à propos du développement de l'énergie nucléaire est précisément que les scientifiques qui sont intervenus ont joué et se sont donné un rôle tout à fait nouveau et différent par rapport aux traditions antérieures de leur déontologie professionnelle. Ils se sont servi à cette occasion d'une certaine légitimité liée à leur position sociale de notables exprimant la voix de la science, avec tout le poids idéologique que leur confère ce rôle dans les sociétés occidentales développés, pour exprimer des positions et des arguments relevant en fait de leur propre représentation du monde et des jugements de valeur qui en découlent". "Ce ne sont pas tant des désaccords intellectuels sur l'interprétation des faits et des théories qui entrent en jeu, que des conflits de pouvoir et de compétence portant sur le statut même de celui qui parle. Dans la mesure même où le débat ne porte pas sur les données scientifiques elles-mêmes, mais plutôt sur leurs limites et la façon de les dépasser en vue de l'action, ces problèmes de statut prennent une importance considérable. Au-delà des arguments, c'est donc au nom de la "compétence" et du pouvoir que celui-ci confère à ceux qui expriment leur avis, que le choix tendra à se situer. (...) Contrairement au vaste domaine de la praxis où la compétence peut au moins s'apprécier en fonction des conséquences effectives qui résultent de sa mise en pratique, les controverses para-scientifiques du type de celles qui sont apparues dans le domaine nucléaire ne peuvent être que difficilement tranchées de cette façon. Les décisions qu'elles impliquent ne possèdent en effet que des effets à relativement long terme difficilement isolables d'effets parasites ou concomitants liés à d'autres décisions". "Le consensus (accordé à l'expert scientifique) s'est vu ébranlé sous l'action de certains groupes sociaux et de certains représentants scientifiques, avec la prise de conscience progressive liée aux développement l'armement nucléaire d'abord, puis de l'industrie électro-nucléaire, des enjeux économiques et sociaux considérables qui sont apparus liés aux choix en matière de protection. "Le thème de la défense de l'environnement et de la sécurité a émergé et s'est largement substitué à d'autres thèmes unificateurs antérieurs : l'effort d'armement au cours de la période de la guerre froide, puis l'effort d'industrialisation et de croissance économique. Cette évolution s'est accompagnée, essentiellement d'ailleurs  dans le cadre des USA, d'une dévalorisation progressive des fonctions de l'expertise technique et scientifique, résultant des nombreuses controverses publiques qui ont divisé la communauté scientifique des années 50. Une telle dévalorisation, qu'il conviendrait d'appeler plus justement une démystification du scientifique, est encore très peu sensible au niveau des pays européens".

  Pour reprendre le cours de la réflexion de Louis PUISEUX, après cette longue citation, nous pouvons constater avec lui que "le pouvoir politique s'est constamment dérobé devant sa responsabilité.", si ce n'est encore plus de connivence qui s'est affirmée entre des scientifiques, des militaires, des politiques et des industriels partageant la même vision de la société. "Il y a là une anomalie qui mérite d'être regardée de près, et qui ne se limite pas à la banale opposition du long terme (que maîtriserait le technicien constructeurs d'équipements à longue durée de vie) et du court terme (qui intéresserait seul le politicien attentif à sa prochaine réélection). Rien dans la tradition n'incite le pouvoir politique à s'intéresser à la technique (...). L'apparition d'outils prodigieusement puissants perturbe les moeurs de la classe politique. Entre les déclarations idéologiques d'un côté, la polémique quotidienne (inflation, chômage, croissance, salaire) de l'autre, les ministres et les chefs de partis voient émerger un monstre bizarre, qu'ils ne savent par quel bout prendre, ni comment maîtriser. (...). Dans la hiérarchie sociale, le statut du technicien demeurait subordonné.

L'ésotérisme du nucléaire vient encore compliquer la situation : les seuls experts vraiment compétents se trouvent en effet dans les laboratoires militaires et civils, chez les fabricants de matériels électronucléaires et chez les producteurs d'électricité, - qui se trouvent défendre tous à peu près la même solution du fait de filiation militaire-civil, et de la domination américaine sur le monde industriel tout entier. or ces experts sont tous plus ou moins des vendeurs, dont la réussite professionnelles dépend de la promotion du produit qu'ils ont sous la main. (...). Quiconque a travaillé des années sur un dossier technique sait combien il est facile, dans la mouvance et la complexité des paramètres, de choisir les valeurs qu'il faut, de donner l'éclairage du côté qu'il faut pour emporter la décision et débloquer les crédit.

Mais il y a beaucoup à dire sur la flagrante inadaptation des mécanismes politiques traditionnels face au cancer de la toute-puissance technicienne : le nucléaire est bel et bien spécifique par son extrême dissymétrie : technique très étroite d'un côté, quant au nombre de personnes capables de la comprendre et de la maîtriser, très large de l'autre, quant à l'étendue et la profondeur des retombées sociales de son emploi à grande échelle. Il y a beaucoup à dire sur "un État qui recrute ses contrôleurs parmi les contrôlés" comme l'écrit Léon Kowarski."

 

Louis PUISEUX, La Babel nucléaire, Éditions Galilée, 1977. Sous la direction de M-J. MENOZZI, F. FLIPO et J. PECAUD, Énergie et Société, Science , gouvernances et usages, Éditions Édisud, 2013. 

 

SOCIUS

 

Relu le 2 juin 2021

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28 juin 2013 5 28 /06 /juin /2013 09:12

  Loin de se réduire comme voudrait l'accréditer toute une fraction "technicienne" de la société - de certains économistes à certains ingénieurs, de certaines entreprises à certaines administrations politiques - la question de l'énergie se trouve au centre d'enjeux économiques, géopolitiques, stratégiques, sociaux et politiques. Et cela, pas seulement, comme on peut le lire dans certains ouvrages, depuis la révolution industrielle.

   De tout temps, l'utilisation du feu, de l'eau, de l'air, des minerais, à des fins de chauffage, d'éclairage, de traction, de mise en mouvements d'objets (transports) et d'animaux et d'hommes, l'extraction de ces minerais, l'irrigation ou le creusage des sols dans l'agriculture, la construction ou la destruction, ont constitué des enjeux de conflits multiples. Conflits liés à la répartition inégale des sources d'énergie et particulièrement des lieux où ils peuvent être les plus facilement utilisables, conflits liés à la monopolisation par des groupes sociaux ou par des tribus, ou par des États ou par des particuliers de la propriété de ces sources d'énergie, conflits également dus à la concurrence entre les utilisateurs de différentes formes d'énergie... Si ces conflits se sont multipliés avec l'industrialisation et la généralisation de transports d'énergie (électricité, gaz, pétrole, matières radioactive) et de points de concentration de production de ces énergies, ils ne sont pas nouveaux en soi. 

 

L'accroissement des conflits avec l'industrialisation, en nombre et en intensité

    Pour mettre en oeuvre ces énergies, les forces humaines et animales ont été longtemps les plus utilisées. C'est beaucoup autour de ces forces de mises en oeuvre des énergies que se structurent les communautés, les États, les Empires... Quel que soit le mode de production dominant (esclavagisme, servage puis capitalisme), les conflits sociaux engendrés par les questions de propriété, d'usage, de mise en oeuvre des énergies mobilisent beaucoup de forces socio-politiques. Notamment parce que l'on retrouve dans ces modes de production une division du travail qui séparent socialement ceux qui tirent profit de ces énergies et ceux qui travaillent à leur mise en oeuvre. Avec la complexification des sociétés industrielles, le transport des énergies, le fait que leur production soit centralisée en de multiples points parfois vulnérables, la multiplication des acteurs qui interviennent dans sa production et sa distribution, la longueur des distances de circulation et l'importance du temps nécessaire à leur production et distribution, la multiplication également des acteurs qui en bénéficient, des conflits originaux se déclarent.

C'est dans la période de l'industrialisation notamment que les forces politiques prennent conscience des enjeux stratégiques liés à l'énergie, de manière constante et souvent agressive, alors qu'auparavant, à l'instar de tout ce qui touche les questions du travail et de l'économie en général, ils ne leur accordaient d'importance que seulement lorsque la pénurie en main-d'oeuvre ou en matériaux de base devient insupportable pour les sociétés. Cela ne veut pas dire que, dans l'Antiquité par exemple, les gouvernants n'ont pas conscience de l'importance des positionnements des sources d'énergie ou des moyens (humains, animaux notamment) de mise en oeuvre, mais que leurs objectifs ne touchent pas principalement ceux-ci : ils ont d'autres priorités, celles de maintenir l'ordre social, de défendre leur territoire, de préserver leur statut social... Si l'économie - et singulièrement l'énergie - les concerne et les affecte autant que nous, ils ne formulent pas de théorie d'ensemble qui guide leurs pratiques, souvent aléatoires, intermittentes, voire contre-productives. 

 

Complexité des problèmes de l'énergie

    Comme l'écrit Claude MANDIL, ancien directeur exécutif de l'Agence Internationale de l'Energie (AIE), "les problèmes énergétiques sont horriblement compliqués. Se mêlent et s'opposent des considérations techniques, économiques, politiques, éthiques, stratégiques. Le court terme contredit le long terme, le local s'oppose au global, l'infiniment petit côtoie l'infiniment grand." De plus, dans les sociétés industrialisées ou pseudo post-industrielles, "le progrès technologique, intense, brouille les cartes à plaisir". A l'incertitude technologique s'ajoute l'incertitude géologique (la question lancinante et brouillée des réserves en gaz et pétrole...), et l'incertitude politique (rôle des États et des firmes...)...

 "Depuis la révolution industrielle, les grandes énergies fossiles, écrit Jean-Marie CHEVALIER, professeur d'économie à l'université Paris-Dauphine au centre géopolitique de l'énergie et des matières premières (CGEMP), - le charbon, puis le pétrole et le gaz naturel - se sont imposés progressivement comme les ingrédients indispensable au bon fonctionnement de l'économie mondiale. La multiplication des produits industriels, le développement des transports et la course à la vitesse ont mobilisé une quantité croissante d'énergies fossiles. (...) Le XXe siècle a été marqué par le développement des moteurs - moteurs à explosion, moteurs électriques, turbines, turboréacteurs - qui prennent le relai de la machine à vapeur pour la lus forte puissance, tandis que les petits moteurs électriques se multiplient dans les foyers domestiques, les usines, les bureaux, les transports. Dans les trente dernières années du XXe siècle, l'électricité est devenu un bien essentiel tant elle est omniprésente dans les modalités techniques de satisfaction de nos besoins quotidiens. 

L'accès aux sources d'énergie est ainsi devenu en un siècle un enjeu stratégique pour le fonctionnement de l'économie, et par voie de conséquence, un élément majeur dans les politiques nationales, les relations internationales, la conduite des guerres. Le développement des industries automobile, aéronautique, de la construction navale, des matériaux ferroviaires et électriques est très directement lié à la croissance des consommations d'énergie. Le secteur de l'énergie recouvre des champs de bataille pour le contrôle des ressources mondiales, des technologies et des équipements qui y sont associés. Sur les champs de bataille s'affrontent les États - producteurs, exportateurs ou importateurs d'énergie -, les entreprises publiques et privées qui interviennent directement ou indirectement dans le secteur. Les enjeux économiques, politiques et financiers de ces bataille sont proprement colossaux."

   En l'espace de seulement deux ou trois siècles, l'humanité à l'histoire pluri-millénaire est passée des énergies humaines et animales aux énergies fossiles...

   Non seulement la consommation de l'énergie a explosé, mais la complexification des réseaux de production et de distribution, sans parler des multiples modes de consommation, s'est effectuée à l'échelle de la planète, alors qu'auparavant les incidences des batailles pour l'énergie ne dépassait pas le niveau local ou régional... De plus, le système énergétique s'est rigidifié, avec sa forme tentaculaire et unifiée, et du coup il est de plus en plus difficile de passer d'un mode de production de l'énergie à un autre. Alors que précisément, les modalités de l'exploitation des sources d'énergie et de la consommation même de l'énergie dominante actuelle (les sources fossiles), provoquent un changement climatique de plus en plus sévère. La problématique de l'énergie ne concerne plus, comme il y a plusieurs millénaires ou quelques centaines d'années, une tribu, un ensemble régional, un Empire borné, mais la planète entière. La vie et la survie de l'espèce humaine même est en jeu, alors que les comportements et les structures technologiques changent très lentement...

 

Énergie et mode de production

   La question du mode de production de l'énergie est au premier plan du mode de production global d'une civilisation. Le concept moteur de l'analyse marxiste que constitue le Mode de Production permet de comprendre l'imbrication des formations sociales concrètes dans les processus de production, y compris dans les processus de production d'énergie. 

   Le Mode de Production fait l'objet dans la littérature marxiste de quantités de définition qui parfois en brouillent le sens. il s'agit de comprendre, pour Karl MARX et Friedrich ENGELS, dès 1845, comment, dans l'histoire réelle, loin d'une philosophie allemande qui tend à l'occulter, la production des moyens d'existence en tant que production de la vie matérielle des hommes.

Sa première définition, "un mode déterminé de l'activité de ces individus, une façon déterminée de manifester leur vie, un mode de vie déterminé", se trouve développée dans L'idéologie allemande. Dans cet ouvrage, les auteurs proposent un repérage de l'évolution du mode de vivre, constitutive de l'histoire humaine. Au degré de développement de forces productives correspondent les différents stades de la division du travail qui eux-mêmes "représentent autant de formes différentes de la propriété" : de la tribu à la société bourgeoise en passant par le stade antique et le stade féodal. Le concept de mode de production prend dès 1845 appui sur le couple rapports sociaux/forces productives. De même est déjà présente l'idée d'une possible contradiction entre "commerce" et "forces de production" de nature à susciter une révolution par laquelle "on remplace la forme de commerce antérieure, devenue une entrave, par une autre forme qui correspond aux forces productives".

Il faut entendre le "commerce" comme l'ensemble des techniques de production, y compris de production d'énergie, lesquelles possèdent une grande importance dans l'évolution économique. "Forces productives" sont précisément ces forces qui permettent d'utiliser l'énergie, sous toutes ses formes, énergie indispensable pour la production des biens et services, mais pas seulement... Il y a dans "forces productives" pas seulement celles qui peinent directement au travail, mais aussi celles qui permettent de le faire, administration, direction... 

   Comme l'explique Marc ABELES, "le concept de mode de production se construit ainsi dans une perspective évolutionniste linéaire qui influera fortement sur les conceptions futures du monde ouvrier : à un stade succède l'autre sous la pression des forces productives, et le passage d'un mode de production à un autre est l'effet d'un type invariant de contradiction. "un mode de production ou un stade industriel déterminé sont constamment lié à un mode de coopération ou à un stade social déterminé. Ce mode de coopération est lui-même une "force productive". Il s'ensuit que le mode de production est toujours aussi un mode de production historiquement situé.

On constatera cependant que le concept de MP fonctionne à nouveau selon ce double usage dans le texte canonique de la Préface de 1859, d'une part en tant que mode de production de la vie matérielle, d'autre part en tant que modes de production ou époques progressives de la formation sociale économique. Le matérialisme historique se fonde sur la prémisse selon laquelle le MP "conditionne le processus de vie social, politique, intellectuel en général". Le MP est ici la base économique dont la connaissance procure "l'anatomie de la société civile". Mais le MP apparaît également comme le concept d'un état donné de la société globale présentée alternativement comme "formation sociale" ou "formation sociale économique". Le MP  n'est donc pas seulement le concept de la détermination du tout social par l'articulation forces productives/rapports de production ; il suffit en outre à définir chacune des configurations socio-économiques historiquement observables."

Ce rappel ne vise pas seulement à fixer les idées, mais aussi à montrer combien maints penseurs ont fait mine de redécouvrir les liens entre société et technique après avoir nié, déformé, parfois même interprété sciemment de manière partisane les réflexions qui lient conflits sociaux et changements techniques, dont de sources d'énergie, des idées pourtant vieilles de plus d'un siècle. 

    L'anthropologue cite précédemment les deux usages du MP car ils alimentent deux interprétations distinctes :

- l'une fait du MP la structure économique de la société ;

- l'autre le considère comme une configuration de déterminations hétérogènes, incluant les aspects politiques et idéologiques qui caractérisent une époque historiquement donnée.

     Karl MARX indique dans l'Introduction de 1857 que ces deux interprétations ne sont nullement contradictoires. Une lecture attentive de son oeuvre montre d'ailleurs, notamment dans le Capital, qu'il ne pense pas que l'économie sur-détermine l'ensemble de l'évolution sociale. Il est vrai qu'en dernier ressort le développement des forces productives joue un rôle moteur, les rapports de production anciens étant voués à disparaître, mais c'est l'ensemble des contradictions entre rapports de production et forces productives qui provoque l'évolution. Penser la technique économique, puis ensuite penser les rapports sociaux de production n'est absolument pas dans sa démarche. On ne peut penser des outils sans les hommes qui en tirent leur mode de vie...

Dans l'esprit des fondateurs du marxisme, le mode de production capitaliste, qui constitue l'objet central de Le Capital, là où transformation de la nature et extorsion du surtravail coïncident, constitue à la fois l'aboutissement de l'évolution de modes de production antérieurs aux caractéristiques différentes et le début possibles, parfois par sa dynamique propre, vers d'autres modes de production. Le mode de produire inclut un ensemble complexe de relations : "en effet si à l'époque du capitalisme l'appropriation du surtravail s'opère dans des formes directement économiques, explique toujours Marc ABELES, à d'autres périodes de l'histoire les rapports de parenté, la religion, les formes de pouvoir traditionnelles fonctionnent comme rapports de production. L'élément superstructurel est investi dans la forme même de la production. Construire le concept du MP n'implique pas seulement qu'on décrive des "régions" ou qu'on additionne des "instances" ou des "fonctions. Il s'agit de restituer les conditions et les effets de cette articulation complexe : ne pas demeurer sous la fascination d'une relation. (...)."

    ENGELS écrit à BLOCH en septembre 1890 : "Le facteur déterminant de l'histoire est en dernière instance la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx, ni moi n'avons affirmé davantage. Si ensuite quelqu'un torture cela jusqu'à dire que le facteur économique est le seul déterminant, il transforme cette proposition en une phrase vide, abstraite, absurde". Cette réflexion, écrit encore Marc ABELES, "en forme de dénégation était aussi un avertissement contre toute simplification abusive.

Dans le traitement qu'a subi par la suite le MP, on observe deux grandes tendances. D'une part ce concept est utilisé pour l'analyse des formations sociales : la double articulation base/superstructure, rapports de production/forces productives est retravaillée et affinée pour les besoins de l'analyse (DCR de Lénine, La question agraire de Kautsky). D'autre part, le MP est traité comme catégorie fondamentale du matérialisme historique dans le cadre d'exposés thématiques ou d'ouvrages de vulgarisation. De cette seconde tendance, l'illustration la plus frappante est Matérialisme historique et matérialisme dialectique de Staline. Le marxisme devient la théorie générale des modes de production, ceux-ci s'identifiant aux étapes de développement historique (les fameux cinq stades)." Il s'ensuit alors une déformation et une simplification qui nie l'hétérogénéité du MP au sein d'une formation sociale, hétérogénéité redécouverte en Union Soviétique après le XXe Congrès du PCUS et la recherche de voies originales de passage au socialisme. 

Il ne s'agit plus seulement, et la problématique est encore celle-là, dans la phase actuelle de repli de la pensée socialiste en général, "de récuser le schématisme historique des interprétations mécanistes, mais de repenser le système des causalités qui se déploient sous le concept de MP. Le double problème des rapports entre les composantes infra et superstructurelle d'une part, de l'interrelation contradictoire des MP dans une formation dominée par l'un d'entre eux d'autre part". C'est cela qui est au centre des recherches empiriques et théoriques de certains auteurs (BETTELHEIM, FOSSAERT...), qui préfèrent, en vue de mieux la cerner, limiter l'extension du concept de MP aux structures de production et d'échange (l'articulation complexe et à dominante des MP définit alors l'économie d'une société) ou pour d'autres (ALTHUSSER, BALIBAR, POULANTZAS...) d'étudier, à travers cette extension, les interactions de l'ensemble des phénomènes sociaux et économiques, quitte à rejeter tout projet d'une théorie générale.

Au-delà de ce dernier débat, la deuxième option nous semblant d'ailleurs préférable, car restituant mieux la complexité du réel, il s'agit pour les auteurs marxistes ou marxisant de bien mettre en évidence ce qui est ici essentiel, à savoir les interactions multiples et contrastées entre les éléments techniques de la production d'énergie et les relations socio-politiques, très loin de l'idée d'une quelconque autonomie de la technique dans la société. Nous retrouvons là les possibilités pour les forces productives de dépasser ces structures techniques, en dépit d'idéologies de "progrès" qui voudraient nous faire croire en l'impossibilité de revenir sur un modèle économique à bout de souffle.

Ce concept permet de comprendre comment s'articulent les différents modes de production d'énergie et des relations politico-sociales. 

 

Les liens entre énergie, pouvoirs et nature : un nouveau champ de recherches, Science, technologie et société

     Aujourd'hui, alors que plus que jamais, les problèmes énergétiques préoccupent les esprits, un nouveau champ de recherche "Science, technologie et société" est ouvert par des chercheurs pour comprendre l'enchevêtrement complexe du social, de la nature, de la technique, du savoir et du pouvoir. Car les théories et approches dominantes de l'économie, de la sociologie, de l'histoire ou de la science politique ont souvent ignoré ou mal saisi ces liens. (Christophe BONNEUIL et Pierre-Benoit JOLY).

Ces deux auteurs, l'un historien et sociologue des sciences et l'autre économiste et sociologue exposent les étapes de la constitution de ce champ de recherche, à l'écart ou contre, souvent, l'influence marxiste :

- Robert K. MERTON identifie en 1942 un ensemble de normes, qui forment ce qu'il appelle l'ethos de la science, encadrant les conduites de ces praticiens : communalisme, universalisme, désintéressement, scepticisme organisé. Écrit face à la "science" nazie et stalinienne, il effectue une double opération : il arrime une certaine idée de la science à la démocratie occidentale, seule propice à son épanouissement et formalise des normes du fonctionnement de la communauté scientifique qui se distingue de celle des autres champs et assurent à la science son autonomie.

- Dans La structure des révolutions scientifiques, KHUN marque en 1962 une inflexion par rapport à cette première théorisation et ouvre la voie à la sociologie constructiviste des contenus scientifiques des années 1960. Sa notion de paradigme parvient en effet à articuler les dimensions cognitives (les théories), technique (les systèmes expérimentaux partagés et le type de phénomènes et problèmes que l'on pense pertinent d'étudier avec eux) et sociale (les sociabilités et instituions au sein d'une communauté, les croyances partagées et transmises par l'enseignement). Mais la dimension sociale de la science reste limitée. Et les conflits sociaux restent à la porte de son raisonnement.

- Précisément, John BERNAL, théoricien marxiste s'intéresse à ces interactions entre les savoirs scientifiques, la culture et l'organisation sociale. Mais prenant la place causale du développement des forces de production dans la théorie marxiste, la science lui apparaît comme force de progrès, qui s'épanouirait mieux dans un régime socialiste. 

- Invoquant la science comme source du "développement", comme modèle, comme mère et comme enfant, tantôt de la démocratie libérale, tantôt du socialisme, les auteurs de l'époque, marxistes (BERNAL) ou libéraux (MERTON, POLYNYI, POPPER), convergent vers une conception de la science qui s'accorde sur trois postulats :

a) la science est une activité supérieure, une activité à part, une activité première vis-à-vis du social ;

b) elle est régie par ses propres normes et obéit à ses lois propres de développement : les facteurs "externes" influencent les rythmes et les thèmes de recherches, mais pas le contenu des découvertes ni les "méthodes" et normes de preuve ;

c) la société est un système à gérer et la science constitue l'outil et le modèle de sa conduite rationnelle.

Dans ce cadre, la question des rapports entre science et société se résume à la définition des arrangements institutionnels qui stimulent ou contraignent les activités scientifiques, ainsi qu'à la définition des bons et mauvais usages d'une science dont le noyau serait neutre. On imagine bien que dans l'esprit de ces auteurs, seules les utilisations des découvertes concernant l'électricité ou le moteur à explosion subissent l'influence sociale ; les théories de l'électricité et de la combustion lui échappe... Mais alors, comment viennent ces découvertes scientifiques dans une société donnée? Comment ces idées viennent-elles aux savants qui ne seraient donc pas sensibles aux problèmes d'éclairage et de transport?

- Justement, dans les années 1960 et 1970, plusieurs auteurs (MUMFORD, ELLUL, MARCUSE, HABERMAS, FOUCAULT...) et divers militants (issus de la contre-culture, de l'antimilitarisme, du féminisme, du gauchisme, d'un tiers-mondisme critique de la révolution verte, du mouvement écologiste et antinucléaire naissant...) questionnent fortement les postulats de neutralité et d'universalité des sciences et des techniques. Pour eux, savoirs et techniques cristallisent les dispositions culturelles et les rapports sociaux dominants des sociétés où ils émergent, et façonnent le monde dans lequel nous évoluons. Les choix scientifiques et les systèmes techniques sont des structures politiques en ce sens qu'ils ouvrent et contraignent les choix qu'une société peut en donner. C'est particulièrement vrai de choix lourds pour l'ensemble de la société de développer l'exploitation des énergies fossiles ou de l'énergie nucléaire. Mais comment analyser la fabrique sociale des savoirs? Comment penser la performativité des sciences et des techniques? Comment les réinscrire dans une perspective d'émancipation et dans le fonctionnement démocratique? Telles sont les questions clés qui stimulent la naissance du domaine "Science, technologie et société (STS).

     Lewis MUMFORD, après son Technics and Civilization de 1934, publie un article "Authoritarian and democratic technics" (1964) dans lequel il positionne la question démocratique comme traversée par la tension entre organisation à taille humaine et organisation à grande échelle, et situe la technique au coeur de cette tension. On pourrait multiplier les exemples où la question de l'énergie développée dans une société influe sur sa structure politique : charbon, pétrole, nucléaire et avant eux énergie de la vapeur, énergies mécaniques moulins...)... Il oppose une technologie démocratique, où chaque dispositif/objet technique est "humain-centré", peu puissant mais propice à l'autonomie, et une technologie autoritaire, "système-centrée", puissante et vectrice de hiérarchies. Le système des techniques démocratiques est décrit comme évolutif et résilient donc durable, tandis que le système de techniques autoritaires parait plus sujet aux catastrophes par sa centralisation et sa complexité systémique qui semblent parfois échapper mêmes aux élites techniciennes supposées le diriger. Analysant le développement technologique contemporain comme une menace systémique sur la démocratie, il plaide pour un réensemencement démocratique des choix techniques (il donne les exemples de l'inflexion des choix urbains vers le piéton plutôt que la congestion automobile et de la démédicalisation de la naissance). 

    Herbert MARCUSE développe en 1964 une semblable problématique dans L'Homme unidimensionnel.

    Michel FOUCAULT, à partir de son ouvrage Surveiller et punir (1975) analyse la fonction du savoir-pouvoir dans la société.

- A leur suite, l'étude conjointe de l'ordre des savoirs et de l'ordre social s'ancre dans la culture universitaire avec maints auteurs comme l'anthropologue Paul RABINOW ou l'historien Simon SHAFFER, le philosophe Bruno LATOUR ou Michel CALLON. Sont mises en symbiose des apports souvent pluridisciplinaires pour comprendre l'ensemble des relation entre nature, société et techniques. Des travaux comme ceux d'Alain DESROSIÈRES et de Christian HOOD, font entrer cette problématique dans les programmes des administrations publiques et même privées, de manière souvent contradictoires avec l'activité des grandes technocraties dominantes encore favorables à l'utilisation des énergies fossiles et de l'énergie nucléaire...

 

L'effort de systématisation de Robert FOSSAERT

    Robert FOSSAERT, dans un effort de systématisation et très conscient de la flottabilité du concept de mode de production, après avoir repéré quatre interprétations principales de celui-ci, que nous exposons tout d'abord, définit quinze modes de production, lesquels correspondent avec l'utilisation d'une forme d'énergie bien précise.

On peut distinguer quatre interprétations (marxistes) du mode de production :

- Le mode de production représente théoriquement la société toute entière. C'est la conception développée par Etienne BALIBAR (Sur les concepts su matérialisme historique, Maspéro, 1971), Henri LEFEBVRE (De l'Etat, 2 volumes, UGE 10/18, 1975-1976), Jean CHESNEAUX (Du passé, faisons table rase?, Maspéro, 1976) et Pierre VILAR (Histoire marxiste, histoire en construction, dans Faire de l'Histoire, tome 1, Gallimard, 1974).

- Le mode de production représente théoriquement la structure économique d'une société, conception peu développée, en dehors de l'austro-marxisme. 

- La société toute entière se représente théoriquement comme un système complexe de modes de production : Louis ALTHUSSER (pour Marx, Maspéro, 1965),Emmanuel TERRAY (Le Marxisme devant les sociétés primitives, Maspéro, 1969), Etienne BALIBAR (Cinq Etudes du matérialisme historique, Maspéro, 1974), Nicos POULANTZAS (pouvoirs politiques et classes sociales, Maspéro, 1968), Samir AMIN (Le développement inégal, Minuit, 1973), Yves BAREL (La Reproduction sociale, Anthropos, 1973), Christian PALLOIX (Les Firmes multinationales et le procès d'internationalisation, Maspéro, 1973), Alain LIPIETZ (Le tribut foncier urbains, Maspéro, 1974).

- La structure économique d'une société donnée se représente théoriquement comme un système complexe de modes des production : Etienne BALIBAR (Cinq études...), Maxime RODINSON (Islam et capitalisme, Seuil, 1966), Yves BAREL, idem), Guy DHOQUOIS (Pour l'histoire, Antrhopos, 1971), Charles BETTELHEIM (La transition vers l'économie socialiste, Maspéro, 1968), Pierre-Philippe REY (Les Alliances de classe, Maspero, 1973).

L'auteur a une préférence pour la conception de BALIBAR, pour lequel le mode de production se compose de plusieurs éléments : - travailleur ; - moyens de production, à la fois objet de valeur et moyen de travail ; - non-travailleur ; liés par des éléments de propriété et des relations d'appropriation réelle. Il en sort quinze modes de production, et nous en retiendrons quelques uns pour les mettre en relation avec une forme d'énergie dominante.

Ces quinze modes de production sont :

- modes de production communautaires, groupe hétérogène de MP plus ou moins primitifs, dans lesquels nous pouvons faire entrer les utilisations primitives du feu et de l'eau ;

- mode de production tributaire, le plus ancien et le plus durable des MP identifiables, où les relations sont réglées par la circulation de tributs et où les formes juridiques, religieuses ou coutumières, selon lesquelles la propriété des moyens de production est rationalisée, peuvent être des plus diverse. Parfois, l'Etat est le propriétaire effectif. Parfois il exerce la plénitude des pouvoirs de direction et de contrôle qu'il tire de cette propriété, si bien que la production peut prendre une forme communautaire très poussée et que le statut des travailleurs s'apparente à une sorte d'esclavage généralisé. Parfois enfin, l'autonomie des communautés est plus grande. Le tribut, l'unité rente-impôt, est le levier principal d'une puissance extraordinaire, qui permet à l'État de mener des grands travaux d'irrigation ou de construction. Les énergies utilisées est principalement humaine et animale (lorsqu'il y a des troupeaux rassemblables).

- mode de production antique, définit comme celui de la communauté de paysans libres qui participent, plus ou moins, au gouvernement de la Cité - selon la forme du régime politique - et qui exploitent privément leur terre, avec le concours éventuels d'esclaves domestiques. ce n'est ni encore un mode de production esclavagiste (mais il y tend) et ce n'est plus seulement un mode de production paysan, parce que l'emprise de la communauté demeure forte et que les obligations civiques et militaires multiplient les rôles assignés aux hommes.

- mode de production paysan, lequel se définit surtout par soustraction d'une tendance esclavagiste et de l'organisation citoyenne.

- mode de production artisanal, dont on trouve des traces dans toutes les sociétés, et où les produits du tavail artisanal sont effectivement destinés à l'échange marchand. Le maître-artisan est avant tout homme de métier, homme d'un métier, avec des règles coutumières renforcées par de vigilantes corporations professionnelles, qui lui interdisent tout débordement vers d'autres activités, mêmes nouvelles, et a fortuori toute évolution vers un capitalisme.

- mode de production capitaliste-marchand où l'artisan s'émancipe de règles communautaires pour entrer dans un cycle d'investissement-production-capitalisation.

- mode de production esclavagiste, dont les différentes formes vont du système patriarcal orienté avant tout vers la consommation personnelle, aux plantations proprement dites, travaillant pour le marché mondial ou régional; Ses formes sont très diverses mais sa caractéristique omniprésente est l'utilisation de l'énergie humaine captive, à toutes sortes de travaux, qu'il soient manuels ou intellectuels.

- mode de production servagiste, dérivé du système esclavagiste, parfois issu du système tributaire, et caractérisé par l'assujettissement à la corvée, qui intéresse surtout l'agriculture, où les moyens énergétiques se résument à l'utilisation de l'homme, de l'animal, avec très peu d'outils mécaniques.

- mode de production latifundiaire ou domanial, dominant dans l'agriculture où la rente capitaliste est une relation originale et complexe (loyer du sol).

- mode de production capitaliste, où domine la circulation du capital-argent et du capital-marchandise. C'est  dans ce mode de production qu'à lieu l'exploitation systématique des énergies fossiles et plus tard l'usage de l'électricité, elle-même issue de l'énergie hydraulique, thermique ou nucléaire. Si l'exploitation des mines est présent déjà sous d'autres modes de production, elle se systématique et s'effectue sur le critère non des valeurs d'usage (construction, chanuffage, armement...) mais des valeurs d'échange. N'est utilisée par des acteurs économiques dirigeants que la forme d'énergie qui apparaît la plus rentable.

- mode de production coopératif, surtout prospectif.

- mode de production étatique-capitaliste, qui se caractérise par l'intervention de l'Etat dans l'économie, comme dirigeants de grands travaux et d'entreprises. On peut trouver des traces de ce mode de production dans les autres, mais ce qui le caractérise, c'est la dominance de l'Etat exploitant suivant les critères du capitalisme.

- mode de production "colonial", dans le contexte de relations entre une métropole et ses colonies, qui va de l'exploitation socio-économique (avec des caractéristiques militaires et stratégiques parfois marquées) de territoires et de populations, lesquelles peuvent entrer dans un mode de production communautaire offrant une résistance à cette exploitation, où dans un système esclavagiste-concentrationnaire, non limité à l'agriculture (mines et travaux publics). Le travail forcé des composantes indésirables de la population en métrople peut en faire partie.

- mode de production étatique-socialiste, selon les représentation usuelles du système dominant avant sa chute en URSS.

    La schématisation nous importe peu ici, même si Robert FOSSAERT effectue des excès en la matière... Ce qui nous intéresse, c'est la relation entre le mode de production et la forme d'énergie principalement utilisée, avec les relations sociales qui le caractérisent et avec le types de conflits eux aussi bien délimités...

 

Robert FOSSAERT, La société, tome 2, Les structures économiques, Seuil, 1977. Jean-Claude CHEVALIER, Les grandes batailles de l'énergie, préface de Claude MANDIL, Gallimard, 2012. Christophe BONNEUIL et Pierre-Benoît JOLY, Science, techniques et société, La Découverte, collection Repères, 2013. Marc ABELES, Mode de production, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, Quadrige, 1999.

 

ECONOMIUS

 

Relu le 8 mai 2021

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24 juin 2013 1 24 /06 /juin /2013 11:45

       Les débats sur l'ordre et le désordre, en philosophie comme en politique, sont revivifiés par les points de vue des philosophies de l'anarchie, mais avant le XIXe siècle, au moment où elle se constituent pour longtemps dans le paysage de la pensée occidentale. Ils animent une grande part de la réflexion en philosophie, en philosophie politique. Ce n'est qu'avec les découvertes scientifiques du réel état de la matière (tout est mouvement dans une apparence d'ordre) qu'ils revêtent une autre dimension. Ce n'est qu'avec la critique sociale - dont celle du marxisme mais pas seulement - que ces débats revêtent une autre tonalité, un autre sens pour ce qui concerne le fonctionnement et la structure de la société.

 

      Comme le rappelle Bernard PIETTRE, professeur en philosophie, "nous craignons le désordre et désirons l'ordre". Et même dans les théories anarchistes les plus abouties, l'anarchie est présentée comme l'ordre le plus supérieur, à l'encontre de ses détracteurs - l'assimilant souvent avec la criminalité - qui la dénigrent comme facteur de désordres. "Nous pourchassons, continue cet auteur, dans la vie sociale, les fauteurs de désordre. (...) Nous aimons, de façon générale, nous repérer dans un ordre social, historique, naturel, cosmique. Les notions d'ordre et de désordre relèvent du discours pratique, éthique, politique, voire mythique et religieux. Elles semblent plus normatives que descriptives ; et avoir plus de valeur que de réalité."

 

Ordre et désordre du monde physique et du monde social

    Il existe une vraie homothétie entre la conception d'ordre pour le monde physique et la conception d'ordre pour le monde social, et souvent dans l'histoire des idées, un jeu de ping-pong s'effectue entre l'une et l'autre...

 "Or, est-on en mesure de donner aux notions d'ordre et de désordre un contenu objectif, une valeur de vérité descriptive, "scientifique", indépendamment de toute la connotation pratique éthique, esthétique, politique... qu'elles possèdent par ailleurs? Certes, connaître les choses, pour mieux agir éventuellement sur elles, c'est mettre de l'ordre en elles".

Plus, sans doute, notre perception de la réalité dépend de son efficacité pour notre vie et notre survie. "A cet égard le désir de connaissance relève aussi d'un désir de l'ordre. cependant on en est en droit de dire que la science nous donne des moyens de distinguer objectivement des phénomènes ordonnés de phénomènes désordonnés. Quel sens précis prennent alors les termes d'ordre et de désordre dans le champ de la pensée scientifique?

Mais on aurait tort d'imaginer que cette question puisse avoir une réponse simple, comme si la pensée scientifique détenait l'objectivité d'un savoir clos et définitif. Répondre à cette question  c'est interroger l'histoire des science, et s'intéresser à certains de ses développements récents ou actuels qui ne sont pas sans susciter des débats philosophiques profonds.

Au regard de l'histoire des sciences - et de la philosophie dont elle est inséparable - (l'auteur pense sûrement après les mythologies religieuses...) - le terme ordre est entendu au moins dans deux sens contradictoires :

- ou bien l'ordre est pensé comme finalisé, comme réalisant un dessein, poursuivant une direction et faisant ainsi sens. A cet égard le moindre organisme apparait plus ordonné qu'une gigantesque étoile, dans la mesure où il est à la fois organisé et s'organisant lui-même pour se maintenir en vue, alors que l'étoile ne fait que brûler son hydrogène. Le désordre se définit alors par l'absence d'un dessein intelligent. (...).

- ou bien l'ordre est pensé comme structure stable ou récurrente et, par là, reconnaissable et repérable, comme disposition constante et nécessaire : mais, comme tel, il peut apparaître totalement dépourvu de finalité et de dessein. Ainsi, de la révolution régulière des planètes autour du soleil, ou d'une suite ordonnée de nombre. Son en revanche désordonnées, ou apparemment désordonnées, des taches noires dans le soleil ou des turbulences dans l'atmosphère par exemple (...). Le désordre alors n'est pas pensé comme ce qui est dépourvu d'une finalité, mais comme ce qui apparaît dépourvu de nécessité.

  Ces deux sens renvoient à deux visions philosophiquement différentes du monde : finaliste ou mécaniste. Les développements récents de la science contemporaine font apparaître un troisième sens possible du mot ordre, dégagé davantage, peut-être, d'une empreinte métaphysique : un ordre que nous appellerons contingent et qui se constitue, non pas à l'encontre ou en dépit du désordre, mais par et avec lui, non en triomphant d'un désordre, mais en se servant de lui.

  Ordre finalisé, ordre nécessaire, ordre contingent : telles sont, à notre avis, trois façons différents de penser l'ordre, qui correspondent aussi aux trois étapes - ancienne, moderne, contemporaine - de l'histoire de la philosophie et des sciences. Précisons cependant que l'idée d'un ordre nécessaire non finalisé est déjà présente dès l'Antiquité, et que l'idée d'un ordre finalisé du monde est à nouveau au goût du jour."

Dans la conclusion de sa réflexion, Bernard PIETTRE écrit :

" Une conception mécaniste d'un déterminisme intégral a succédé, avec la science moderne, à une conception finaliste du monde, quelque peu anthropomorphique, hérité de l'Antiquité. En réalité, la croyance en une nécessité ordonnée de toute éternité par une intelligence supérieure suppose une perspective de la nature tout aussi négatrice du temps qu'une croyance en une finalité poursuivie par la nature (car la fin serait comme préétablie). Le finalisme d'Aristote comme le déterminisme d'un Laplace suppose la position d'une intelligence intemporelle (d'un Dieu, cause finale du monde, chez Aristote, d'un démon, certes fictif, chez Laplace).

L'ordre - et par exemple l'organisation des êtres vivants - ne saurait s'expliquer par des causes exclusivement mécaniques ; les organismes ne sont pas des machines décomposables en états simples, comme le pensait Descartes (inventeur du concept d'"animaux-machines"). Mais il n'est pas non plus besoin d'imaginer des desseins déjà établis de la nature qui orienteraient l'organisation du monde vivant vers un progrès de ses structures à travers l'évolution par exemple. Il suffit de reconnaître que des systèmes dynamiques s'organisent dans le temps grâce à un jeu de contingence à l'intérieur de processus nécessaires ; d'où un "bricolage de l'évolution", selon une expression de François Jacob.

Il n'y a d'ordre qu'en train de se réaliser, lequel ordre se constitue sans cesse aux confins du désordre. Les systèmes dynamiques ne peuvent fait apparaître de structures organisées qu'en dépensant une énergie qui se dégrade par ailleurs, conformément au seconde principe de la thermodynamique. Au niveau des activités humaines la mise en place d'un ordre exige une dépense d'énergie qui provoque un désordre...

Ordre et désordre sont donc des notions intimement mêlées et complémentaires l'une de l'autre. Leur combinaison, dans un jeu de contingence et de nécessité, produit la diversité du monde matériel et vivant que nous connaissons. La référence ontologique à un ordre absolu par un Dieu, finalisé ou parfaitement nécessaire, ou même à un ordre réalisé mystérieusement pas l'Histoire (pensons à Hegel, à Marx, voire à la main invisible d'Adam Smith...) obscurcit la notion d'ordre, laquelle s'avère d'une riche complexité, et totalement relative à son contraire, le désordre.

Mais paradoxalement la démystification des notions d'ordre et de désordre (réelle dans le monde occidental, rappelons-nous, très relative dans d'autres régions du monde...), qui nous conduit à leur dénier toute validité ontologique absolue, vient de ce qu'il est possible de leur donner une signification objective. L'ordre et le désordre des phénomènes ne sont pas le simple résultat d'une mise en ordre, ou d'un échec de la mise en ordre de la connaissance ; ils résistent à l'approche de l'homme de science ; l'ordre se présente dans des structures complexes, apparemment finalisées, comme les organismes vivants, voire toute sortes de configurations étonnantes observables dans le monde inerte, géologique, astronomique... ; et le désordre dans des labyrinthe inextricables mais aussi dans des systèmes simples (comme celui d'un gaz en équilibre dont les particules s'entrechoquent en tout sens).

La science en mettant en ordre le réel ne se contente pas de retrouver l'ordre qu'elle y a mis ; elle le découvre là où elle ne l'attendait pas, au sein du désordre, du chaos et de imprédictible... Tout en ne se prétendant pas percer, comme le mythe, les secrets du réel, ou tout en n'ayant pas à la prétendre, la science  nous dit cependant quelque chose du réel, et, comme le mythe, elle est capable de nous faire rêver du monde."

Si nous mettrions plus que de la nuance sur cette conclusion (il existe une réelle prétention... qui va au-delà de la recherche de l'opératoire et de l'efficacité...), cette réflexion introduit utilement à la notion d'ordre social, qui a longtemps été conçu comme la reproduction de l'ordre naturel, physique et cosmique.

 

      Cet ordre social, qui se traduit par l'axiome selon lequel chacun est à sa place (et doit le rester) tout au long de sa vie (dans l'échelle des dominances sociales notamment, mais aussi dans son rôle "technique"...), qui se traduit par l'existence d'ordres sociaux, de castes, de rangs maintenus (au besoin par la violence) de manière immuables dans le temps, est remis en cause, voire partiellement détruit par les Lumières et par la Révolution française. Partiellement, car s'il l'est sur le plan juridique, il faut attendre le moment où la critique sociale s'attaque aux structures économiques, pour réellement mettre en cause la hiérarchisation en continu de la société. Cette critique sociale, si elle est fille des bouleversements dus à la Révolution, va plus loin qu'elle, jusqu'à, au XIXe siècle, établir le primat de l'individu sur le social. Il ne s'agit pas d'un seul mouvement lent de la société. Cette évolution se situerait plutôt aux carrefours de tendances socio-économiques profondes et de contradictions politiques, dans un mouvement perpétuel de désordres apparents (et sanglants, en tout cas) et de remise en ordre. Cette oscillation de désordres et d'ordres donne toujours naissance à des situations instables, conditions nécessaires d'ailleurs à une mobilité des savoirs et des pouvoirs, sans que l'on puisse baptiser de manière définitive, ce qui à un moment donné pourtant apparaît comme tel, cette évolution comme un progrès ou une régression, à l'échelle de l'espèce...

    Comme toujours, il faut éviter de prendre la précédente schématisation comme une description affinée de la réalité historique. Si la société à ordres apparaît, dans une grande partie de l'historiographie en tout cas, comme une société figée, réglée surtout sur des cycles ruraux répétitifs, aux inégalités persistantes, aux rigidités politiques et morales fortes, ces ordres ne sont absolument pas comparables aux castes comme on peut les rencontrer dans le sous-continent indien ou ailleurs ou de rangs comme dans la Chine ancienne, au même aux hiérarchies de l'Islam pourtant proche de l'Occident. L'historiographie plus récente offre un tableau beaucoup plus nuancé, notamment sur la mobilité sociale. Dans l'univers chrétien et dans le creuset européen naissent des processus originaux où, à maints égards, la mise à vif des conflits provoque, bien plus qu'ailleurs, des changements fréquents au niveau social et politique. Si les situations de la masse paysanne progresse peu, il n'en pas du tout de même des populations urbanisées. 

 

Le rôle des Lumières dans la perception de l'ordre et du désordre

     C'est ce qu'explique Robert DESCIMON à propos du rôle des Lumières dans la société française du XVIIIe siècle. "Les Lumières et l'apparition d'une "sphère publique", où s'est forgée la conscience révolutionnaire sont aujourd'hui pensées comme des "inventions discursives" absolument pures de toute détermination sociale. On ne saurait imaginer disqualification plus complète de la problématique des ordres et des classes et du conflit entre "noblesse" et "bourgeoisie". S'il n'est pas question de renouer avec les problématiques dominantes dans les années 1970, on peut proposer une histoire sociale qui s'interroge sur les rapports entre normes juridiques, changement social et représentations qu'avaient d'elles-mêmes les élites du pouvoir dans la France ancienne. 

Alors qu'il existe une multitude de "corps et collèges", communautés ecclésiastiques, professionnelles ou territoriales, le seul "ordre" juridiquement constitué en tant que tel était le clergé. Le Tiers état, défini par "ce dont il était exclu", ne fut jamais qu'un ordre négatif" (D Richet, Autour des origines idéologiques lointaines de la Révolution française : élites et despotisme (1969), dans De la réforme à la Révolution, Études sur la France moderne, Aubier, 1991). Quant à la noblesse, "second ordre", sa définition juridique avait connu une profonde mutation au début du règne personnel de Louis XIV". Nous noterons pour mémoire, que le petit peuple rural, paysans et autres, ne font partie d'aucun "ordre", et que tout se joue sur une minorité de la population. Ce n'est qu'entré dans l'industrialisation et avec le gonflement de la population urbaine qu'apparaissent les réflexions sur une "démocratie" qui les intègre. Il faut tout le mouvement socialiste du XIXe siècle pour que puisse parler réellement d'une participation du peuple (là non pris au sens du XVIIIe siècle).

"Durant tout l'Ancien régime, les expériences particulières des corps et des ordres, mais aussi de groupes sociaux plus informels fondés sur l'usage, comme la cour et la ville, la haute noblesse (...) et la noblesse de province, etc, donnaient naissance à diverses cultures du privilège. Ces expériences sociales étaient susceptibles d'être manipulées parles individus dans leur vie quotidienne et transcendées par la pensée des hommes de lettres. Les cultures particulières n'empêchaient donc pas les élites de communier dans l'idéologie des Lumières, elles-mêmes très diversifiées,et dans une sociabilité qui faisait mine d'ignorer les distinctions de rang et d'état, comme celle des académies de province. Mais l'on hésitera pas à considérer que la société française du XVIIIe siècle reste pluri-segmentaire, pour reprendre la terminologie durkheimienne, et se caractérise largement par la compétition culturelle qui opposait entre eux ordres et corps. C'est ainsi qu'à travers un champ non unifié naissent différentes herméneutiques sociales qui furent à l'origine de conflits récurrents. On peut opposer les certitudes herméneutiques nobiliaires aux incertitudes des herméneutiques bourgeoises. (...)

L'herméneutique nobiliaire était cependant (malgré les conflits entre les ducs et les pairs d'une part et la bonne noblesse titrée d'autre part) cependant largement commune à toutes les catégories de nobles, à l'exception, sans doute, des nobles récents", qui tient à la mythologie du sang, laquelle, contrairement à ce qui se passe dans les pays germaniques, est traversée elle-même par un conflit qui en fragilise la portée, malgré les idées tout de même très répandues de transmission des caractères sociaux à travers les générations. Notre auteur précise ce point. "Cette mythologie nobiliaire française souffrait tout particulièrement de ses conceptions patrilinéaires dans une société où la parenté était "indifférenciée" (ne mettant pas de différence entre les parents par le père et les parents par la mère), et dans une Europe où la noblesse se définissait par quartiers et exigeait autant de "preuves" du côté maternel que du côté paternel." Pour ceux qui doutent de la prégnance de telles conceptions dans l'ensemble des sociétés européennes, conceptions qui déteignent ensuite sur des populations pourtant dénuées de la qualité d'appartenance à un ordre, souvenons-nous des critères demandés par l'administration allemande pour prouver l'aryanité de son arbre généalogique... "Aussi la presque totalité de la noblesse française, y compris bien des ducs et des pairs, aurait-elle été considérée comme roturière en Allemagne. Mais les inconséquences de l'herméneutique nobiliaire avaient aussi pour fonction de couvrir, sous une doctrine intransigeante, la pratique indulgente en France de l'anoblissement. Elle contribuait donc paradoxalement à faire de la noblesse une "élite ouverte". La noblesse pouvait se permettre contradictions et ouverture dans la mesure où l'hégémonie des modèles culturels qu'elle proposait n'était pas remise en cause.

Face à cette confiance en soi, l'herméneutique bourgeoise apparaît désarticulée au XVIIIe siècle. Naturellement, la bourgeoisie d'Ancien Régime n'avait rien d'une classe sociale, elle constituait une catégorie juridique. (...) La bourgeoisie était (...) une et diverse et avait perdu la conscience de soi, ne reconnaissant plus son identité dans la participation économique et politique aux privilèges urbains. Est-ce là les origines de "la formation d'une grande classe sociale, de la bourgeoisie", comme l'avançait Guizot? il faut souligner une différence essentielle entre les États généraux de 1614 et ceux de 1789. En 1614, les privilégiés urbains siégeaient tous dans les rangs du Tiers état ; en 1789, l'élite citadine, magistrats des cours souveraines ou secrétaires de chancellerie, siège au sein de la noblesse. La bourgeoise (dans sa triple composition, officiers royaux, hommes de lois et "bons" marchands), qui dominaient le Tiers état depuis les origines (avant 1484, seuls des représentants des "bonnes villes" siégeaient), se trouvait ainsi décapitée. En contrepartie, la culture négociante, y compris comme modèle éthique et esthétique, avait affirmé son indépendance avec les Lumières et, surtout, le relais avait été pris par certaines catégories majoritairement bourgeoises, comme les avocats : s'étant émancipés grâce à leur organisation en "ordre" qui leur permettait d'échapper à la fois au contrôle des magistrats de parquet et du siège et à la tutelle royale pesamment exercée sur les corps et collèges, les avocats développèrent une idéologie d'une grande efficacité dans les champs littéraire et politique. La liberté des avocats fut l'un des terreaux institutionnels de l'opposition janséniste, d'abord, et ensuite, du développement d'une opinion publique contestataire. On sait le rôle essentiel que tinrent les avocats dans les premiers développements de la Révolution.

Ainsi on ne saurait parler d'une aristocratie déclinante et d'une bourgeoisie poussée en avant par le vent de l'histoire, mais on doit considérer une multiplicité de situations et de solidarités qui favorisaient des prises de conscience plus corporatives que générales. Le fameux pamphlet de l'abbé Sieyès Qu'est-ce que le Tiers état? en 1788 joua un extraordinaire rôle de catalyseur en inventant pour ainsi dire de toute pièce une herméneutique bourgeoise de la société. (...).

La Révolution mit à bas l'édifice des ordres qui constituaient l'armature d'un Standestaat totalement discrédité par la poussée de l'absolutisme. Elle mit à bas également la structure complexe des corps dont l'autogestion oligarchique traditionnelle avait été une incontestable école de liberté. Elle instaura en sa place le dialogue direct entre l'individu et la nation, seule corporation (universitas) reconnue désormais légitime. La Révolution amena ainsi une séparation profonde des sphères politiques et sociales. La théorie et la pratique des corps intermédiaires s'écroulèrent en conséquence. La roue était libre pour l'installation d'un pouvoir des notables issus des élites anciennes. C'est une question encore ouverte, mais qui doit sans doute recevoir une réponse positive, de savoir si alors se fonda une société de classes."

 

    La problématique de l'ordre social, exprimée à travers le débat sur le contrat social de Jean-Jacques ROUSSEAU et de John LOCKE (contre Thomas HOBBES), donc dans l'éclosion des Lumières, est reprise bien après la (les) Révolution du XVIIIe siècle, par toute la mouvance socialiste, au XIXe siècle,  et dans celle-ci par les tendances anarchistes. La critique sociale, qui avec PROUDHON oppose l'inauthenticité du politique à la vérité économique, est poussée jusqu'au bout, jusqu'à la critique de l'État - alors garant précisément de l'ordre social injuste - qui est menée également par les marxistes qui tentent d'en théoriser le dépérissement. Plus tard encore Robert NOZICK propose une critique du pouvoir au nom de la liberté, dans quatre étapes d'un raisonnement minimaliste.

Pierre BOURETZ décrit ce raisonnement : "Une première fois, c'est à partir de leur liberté naturelle que les individus activent un paradigme de l'utilité marginale pour déposer dans des agences privées les tâches de police et de justice qu'ils assumaient eux-mêmes. Puis se forment sur chaque territoire des agences de protections qui tendent au quasi-monopole par les mécanismes du marché. D'où l'émergence d'un État "ultra-minimal", qui interdit aux individus la violence privée. Reste enfin une ultime étape, celle par laquelle des clients-administrés financent par l'impôt des services qui seront accessibles à tous. On aura compris que c'est ici partiellement contre la hantise anarchiste de l'État que Nozick mobilise le schéma proudhonien de la propriété et de la guerre : d'un mal que l'on déteste il faut préserver cette part minimale qui protège le bien le plus cher, à savoir la liberté individuelle. Il semblerait alors qu'après l'échec politique de Rousseau et les fourvoiements économiques de Proudhon, Nozick réalise cette quadrature du cercle de la pensée sociale moderne : penser la stabilité du lien interindividuel sans l'emprise du pouvoir ; assurer l'harmonie des relations humaines à l'écart de tout principe d'autorité. Resterait toutefois à savoir comment cette alchimie s'opère, ou si l'on veut à déterminer dans quelle mesure elle réalise le programme proudhonien de l'ordre maximal dans la contrainte minimale. 

Il semblerait, poursuit notre auteur, en effet, que ce soit bien cette jonction-là qu'opèrent les théories contemporaines d'une liberté individuelle radicale, garantie par le marché contre la politique. La chose apparaît sans doute plus clairement chez Hayek et chez Nozick. Mais de Droit, législation et liberté à Anarchie, État et utopie, la discussion ne concerne que l'éventuelle connivence de l'Etat veilleur de nuit avec la doctrine honnie de la justice sociale sous le couvert du même ordre spontané du marché. Or, qu'en est-il de cet ordre, sinon d'un principe d'autant plus puissant qu'il est invisible, d'une force quasi naturelle qui relie d'autant plus sûrement les intérêts divergents qu'elle le fait à l'écart de toute volonté, et donc de toute incertitude, voire de toute contestation? Le paradoxe dont partait Proudhon se dévoilerait ainsi sous une forme nouvelle : la forme la plus efficace du pouvoir est celle qui le place en deçà de toute action humaine, dans les mécanismes inhérents aux structures des échanges. Par un jeu qui laisse donc toute apparence d'exercice indéfini à la liberté des acteurs sociaux et qui renvoie la présence d'institutions politiques ou juridiques dans les ténèbres d'une grossière aliénation. Mais dans un système qui ne fait peut-être qu'arracher l'intuition de Marx à la lourdeur d'une histoire déterministe, en préservant toutefois l'idée selon laquelle seule la composante économique de l'existence est déterminante quant à la liberté, puis à la cohésion sociale. 

Il se pourrait alors que l'anarchisme, par les variantes formalisées de son projet, partage pour le pire le destin des doctrines hyperréalistes de la société. Celles qui opposent la facticité du politique et le caractère périlleux de la volonté humaine à l'authenticité de l'économique puis à la puissance du besoin. Celles qui partagent une vision organiciste du lien humain, au risque de toujours rencontrer à un moment ou à un autre le sentiment qui veut que seule la violence soit la vérité des choses, qu'il s'agisse de la violence apparente des antagonismes individuels chez Proudhon et de la guerre des classes pour Marx, ou de cette violence plus discrète de l'ordre invisible du marché qui fonctionne chez Hayek ou Nozick comme un principe de réalité plus puissant que les lois. Pour le meilleur en revanche, resterait à l'anarchisme cette part de son programme qu'il refoule parfois par son propre système et sous les coups de ses adversaires : celle si l'on veut de l'utopie. Une utopie en l'espèce de la liberté intégrale et de l'harmonie sociale qui renvoie inlassablement les formes médiatisées du pouvoir et les expressions institutionnelles de l'autonomie au statut de pâles approximations de l'idéal moderne d'un individu sans tutelle. Une utopie qu'il ne faudrait alors plus traiter à la manière de Marx, comme le rêve qui aliène d'autant plus qu'il empêche de combattre. (...)".

 

Perspectives socio-politiques...

     Cette problématique de l'ordre social n'est bien entendu pas la même en Europe et aux États-Unis. Si dans l'une de ces zones l'anarcho-syndicalisme, dominent l'anarchisme socialisant ou le socialisme anarchisme, ou si l'on préfère encore un anarchisme de gauche qui discute plutôt de l'articulation entre le social et l'individu dans une perspective de progrès social qui prend soin de ne pas occulter la question des classes sociales et des inégalités économiques, dans l'autre, les traditions socialistes ayant été laminées par la violence, dominent un anarchisme parfois oublieux de la question sociale, et focalisé bien plus sur la question des relations entre l'individu et l'État, du point de vue de couches de la population - qui n'ont par ailleurs pas beaucoup de soucis sociaux pour eux-mêmes - qui s'inquiètent d'une emprise de l'État sur leurs vies quotidiennes et sur la vie économique. On parlerait volontiers dans ce deuxième cas d'une dominance d'anarcho-capitalisme. Les idées de Robert NOZICK (1938-2002), philosophe américain à l'Université d'Harward, penseur libertarien proche du courant minarchiste (reconnaissant et limitant le minimum de prérogative de l'État), sont bien plus connues aux États-Unis qu'en Europe. La lecture du texte de Pierre BOURETZ est donc à prendre avec précaution. On ne mélange pas - intellectuellement parlant - impunément des problèmes européens et américains, même à l'heure de la mondialisation. Opposant à John RAWLS, son collègue dans la même Université, avec son ouvrage Anarchie, État et utopie (1974) publié directement contre la Théorie de la Justice (1971), il s'est toujours affirmé, même avec des nuances importantes vers la fin de sa vie, libertarien. Malgré cette réserve sur le paragraphe précédent, il existe bien un écheveau de considérations sur l'ordre social qui mêle éléments économiques, sociaux, politiques. Écheveau qui n'est jamais sans correspondance avec des définitions - changeantes - de l'ordre (voir plus haut). 

 

Entre économie et politique

     Ce qui frappe chez les critiques les plus virulents de l'ordre politique, c'est une certaine illusion sur le fonctionnement réel de l'économie. A vouloir abaisser constamment le garant en dernier de cet ordre politique, l'État, et à vouloir instaurer très souvent le primat de l'économie, en y voyant seulement des mécanismes vierges de toute intervention humaine, en espérant que l'économie libérée (NOVICK) ou régulée par des institutions très proches des individus (PROUDHON) parvienne à faire ce que le politique jusque là n'a jamais réussit à faire (si même cela faisait partie de ses objectifs...) : l'harmonie et la paix, ils en viennent à oublier la réalité des conflits économiques (et partant socio-économiques), économique en elle-même. Face à ces théories, celles qui ne les oublient pas rappellent souvent que l'ordre économique aussi existe et qu'il est parfois même plus contraignant que l'ordre politique. 

La distinction des sociétés divisées en états, ordres ou castes fermés et des sociétés économiques "ouvertes" par la division du travail, la concurrence et l'égalité formelle entre les individus fait partie des lieux communs de l'évolutionnisme sociologique du XIXe siècle (MAINE, TÖNNIES, DURKHEIM, Max WEBER). Lieux communs opposés et opposables à d'autres lieux communs sur la nature de l'individu, ceux-là même qui occultent la réalité des classes sociales et leurs actions décisives sur le fonctionnement de l'économie. Le marxisme se développe avec l'idée d'antagonismes entre les classes sociales, celles qui possèdent et celles qui ne possèdent pas, que ce soit la terre ou les usines. Ces lieux communs s'imposent par la réalité d'une confrontation de plus en plus violente entre la classe capitaliste et la classe ouvrière, pour reprendre la vulgate marxiste. Si au XVIIIe siècle, ceux qui ne comptent même pas dans la société, absents des ordres deviennent au XIXe siècle des acteurs à part entière, toutes les réflexions sur l'ordre et le désordre social changent de tonalité, de registre, de niveau...

 

Ordre et désordre au XXe siècle et après

    Au XXe siècle, définitivement, on ne peut plus penser l'ordre et le désordre de la même façon, sauf pour les nostalgiques de l'Ancien Régime (Charles MAURRAS...) et pour les tenants des régimes totalitaires. Les lieux communs ne peuvent qu'intégrer les découvertes scientifiques sur la nature de l'ordre. Mais l'histoire des idées n'en est pas terminée pour autant.

Il est toujours loisible pour chaque classe sociale comme pour chaque individu de se représenter l'ordre comme l'état des choses et des relations qui lui convient le mieux, et parfois de faire admettre que ce sont leurs conceptions qui doivent s'imposer à toute la société. Mais on ne peut le faire (du moins en Occident) sans prendre en compte les nouvelles perceptions de la réalité. 

Évidemment, à méconnaître beaucoup d'aspects de la réalité physique et sociale, des théories peuvent voir le jour pour revivifier les anciennes conceptions. Évidemment, la présence persistance de croyances religieuses qui diffusent des conceptions de l'ordre et du désordre (le Paradis et l'Enfer) (le Bien et le Mal), en dehors de ces progrès de la connaissance, peuvent (et elles le font) perpétuer ces anciennes conceptions. (Nous ne pensons pas que toutes les croyances religieuses diffusent de telles conceptions, cela va sans dire).

Il est patent qu'une idée des Lumières, celle de l'éducation qui seul permet le progrès scientifique et la connaissance des choses et des êtres, demeure importante. Car c'est précisément parce que cette idée force du XVIIIe siècle qui n'est pas assimilée - pour de très importantes parties de la population sur cette planète - qu'au XXIe siècle des conceptions de l'ordre et du désordre en reste comme si nous n'avions pas progressé dans la connaissance des choses et des êtres... La connaissance, comme souvent dissout la croyance...

   C'est précisément pour cela que des idées sur les ordres, les castes, les états demeurent et influent sur la marche du monde. Le désir d'ordre et la peur du désordre persiste sur des représentations dépassées pour beaucoup, immuables pour d'autres. L'idée même d'un ordre qui fonctionne grâce à un sub-désordre peut sembler tout simplement impossible, voire hérétique...

    Pour autant, il ne faut pas croire que les progrès scientifiques soient réellement assimilés par la majeure partie de la population et on peut même constater par endroits une certaine régression de l'éducation... C'est sur le terreau de l'ignorance, et pardonnez-nous de reprendre des accents de ROUSSEAU ou de PROUDHON, que se développent les pires injustices et les pires inégalités. C'est sur le terreau de l'ignorance que l'ordre et le désordre peuvent être conçus comme séparés, appartenant à des mondes physiques et moraux différents. On peut croire que derrière l'ordre imposé dans les actes de tous les jours, dans des rites immuables (qu'ils soient religieux ou non), dans la répétition des comportements, et souvent dans l'obéissance et la soumission, se trouve la justice (au sens où chacun est rétribué justement parce qu'il tient sa place et qu'il n'en déborde ni par le haut ni par le bas). 

 

 

Pierre BOURTEZ, Anarchisme dans Dictionnaire de pjilosophie politique, PUF, 2005.  Robert DESCIMON, Ordres et classes dans Dictionnaire européen des Lumières, PUF, 2010.

 

PHILIUS

 

Relu le 10 mai 2021

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20 juin 2013 4 20 /06 /juin /2013 08:15

          A côté, et certains peuvent écrire en complément, d'une myriade de publications anarchistes ou de colorations anarchistes, locales, régionales, nationales ou internationales (pour ce qui est des journaux francophones...), d'où survolent quelques "grands" journaux comme Le Monde libertaire et Alternative libertaire, existe une revue de recherches et d'expressions anarchistes, Réfractions, relativement jeune, surtout en regard de l'ancienneté de la presse anarchiste ou libertaire en général, puisque fondée en 1997. 

 

      C'est à partir d'un colloque, au printemps 1996, qui réunit à Grenoble universitaires et militant(e)s pour faire le point sur la culture libertaire, que naît l'idée de faire cette revue de recherches. A raison de deux numéros par an, le collectif de rédaction de réfractions "s'efforce de renouveler la pensée libertaire". Diffusée dans un réseau de librairies en France, en Suisse et en Belgique, elle est consultable également sur Internet (anciens numéros de 1 à 27) où nous pouvons trouver également des brèves, des contributions, des liens, "bref tout ce qui fait la vie et l'actualité de la culture anarchiste."

Le Collectif de rédaction, composé d'une vingtaine de personnes, reflète la diversité du monde anarchiste, certains membres adhérant à des organisations, d'autres non. Il a pour ambition d'effectuer aussi un retour critique sur les principes fondamentaux de l'anarchisme et de rendre compte des pratiques de résistance aux systèmes dominants ainsi que des alternatives envisagées ou essayées. Il a ainsi traité depuis sa fondation entre autres de la Philosophie politique de l'anarchisme (n°2, 1998), de Violence, contre-violence, non-violence anarchistes (n°5, 2000), de Fédéralisme et autonomie (n°8, 2002), de Les anarchistes et Internet (n°10, 2003), de Territoires multiples, Identités nomades (n°21, 2008), Des féminismes, en veux-tu, en voilà (n°24, 2010), de Indignations, Occupations, Insurrections (n°28, 2012). L'un des numéros de 2013 porte sur De l'État (n°30).

Dans la présentation de ce dernier numéro, nous pouvons lire : "Il n'y a pas de place ici pour les demi-mesures : en un mot comme en cent, "l'anarchie" et "l'État" sont deux réalités radicalement antinomiques et absolument incompatibles. De Bakounine à Malatesta, pour ne mentionner que des classiques, l'histoire de la pensée anarchiste foisonne d'analyses qui scrutent la nature profonde de l'État, et elle est riche en discours qui argumentent solidement les multiples raisons de son rejet. De même, les diverses pratiques déployées collectivement par le mouvement anarchiste, tout comme par les individus qui le composent, montrent à l'évidence que les anarchistes sont incurablement "réfractaires à l'État" et comptent parmi ses ennemis les plus irréductibles. Il ne s'agit donc pas dans ce dossier de revenir sur ce que nous considérons comme un acquis pour en répéter les formules ou pour les exprimer autrement, mais plutôt d'essayer de jeter un regard actuel sur l'État qui soit en même temps un regard sur l'actualité de l'État. En d'autres termes, il s'agit de nous interroger à la lueur des connaissances d'aujourd'hui sur les caractéristiques de l'État et donc sur les modalités du pouvoir politique institué, telles qu'elles se manifestent à notre époque."

 

Un titre parmi tant d'autres, mais centré sur la recherche...

        Pas une tendance qui ne possède son bulletin, son journal... La presse anarchiste représente environ actuellement près de 40 000 titres (à périodicité très diverse et à durée de vie également très diverse)... A noter que les journaux et libelles anarchistes sont censurés en France dès 1894 par les Lois Scélérates (en plein boom de la "propagande par le fait") et qu'ils ont été jusqu'à récemment l'objet d'une répression exceptionnellement dure. La loi du 28 juillet 1894 ayant pour objet de réprimer les menées anarchistes n'est abrogé finalement que le 23 février 1992 par publication au Journal Officiel. A noter aussi que cette presse anarchiste fait partie d'un ensemble encore plus vaste de publications dites "alternatives", "autonomes", qui débordent le cadre proprement politique et présentes, bon an mal an, sur la scène culturelle...

De cette myriade se distinguent

- Le Monde libertaire, organe mensuel puis hebdomadaire de la Fédération Anarchiste, principale organisation anarchiste française, diffusé depuis une cinquantaine d'années, à diffusion de 100 000 exemplaires à certaine période ;

- Alternative libertaire, journal mensuel de l'organisation du même nom, fondée en 1991 ;

- L'En-dehors, périodique qui reprend un journal fondé en 1891 et repris une deuxième fois en 1922, avant d'être relancé en 2002, disponible uniquement sur Internet ;

- CQFD, créé en avril 2003 mensuel "critique et d'expérimentation sociales, dont le comité de rédaction est basé à Marseille, composé essentiellement de chômeurs....

  Mais Réfractions a la particularité de ne pas représenter une tendance mais de se centrer sur la recherche de toutes les notions anarchistes et de toutes les pratiques. Le champ est si vaste dans l'Histoire que la revue a encore beaucoup de travail devant elle...

Réfractions, Les Amis de réfractions, c/o Librairie Publico, 145, rue Amelot, 75011 PARIS ; Site internet : www.refractions.plusloin.org.

 

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19 juin 2013 3 19 /06 /juin /2013 09:10

            Mikhaïl Aleksandrovitch BAKOUNINE (1814-1876), révolutionnaire, théoricien et philosophe de l'anarchisme, bien plus militant révolutionnaire que penseur théorique de la Révolution, pose par son action et son oeuvre les fondements du socialisme libertaire.

Comme l'anarchiste russe donne toujours la primauté à l'action plutôt qu'à l'écrit, il ne prend jamais le temps, même s'il en formule le projet et dresse des plans d'écriture, d'élaborer une oeuvre proprement dite. Ses textes sont toujours conçus dans l'urgence, pour répondre aux nécessités politiques du moment. Il n'a d'ailleurs jamais terminé un texte, et pourtant ceux qui sont publiés (souvent d'ailleurs remaniés avant publication (par James GUILLAUME, par exemple) inspirent encore de nos jours la pensée politique anarchiste. Malgré que des écrits sont perdus après sa mort (destructions policières et aléas des événements...) et malgré cette emprise de l'urgence, sa pensée politique et philosophique garde une grande cohérence, et surtout, beaucoup d'entre eux sont très lisibles, si l'on saute les passages trop datés. Lesquels entrent souvent dans le cadre d'une polémique que travers la première partie du XIXe siècle entre les membres d'un trio MARX/BAKOUNINE/PROUDHON, polémique dont l'enjeu n'est pas uniquement intellectuel/doctrinal (la définition du socialisme...), mais également très concret, à l'intérieur des organisations ouvrières, notamment la Première Internationale.

   Athée, libertaire au sens fort (tout pour la liberté, rien pour l'État), activiste pour soutenir les révoltes et l'auto-organisation à la base, le philosophe politique russe se distingue notamment par son appui à une union entre les mondes rural et industriel riche de potentiels révolutionnaires, contrairement aux marxistes qui attribuent au prolétariat ouvrier seul le rôle de classe révolutionnaire, en lui opposant une paysannerie par essence rétrograde.

 

       La publication de ses oeuvres suit très peu la progression chronologique et s'effectue surtout par thèmes. Ainsi ses oeuvres publiées chez stock entre 1895 et 1913 s'échelonnent sur 6 volumes, selon des thèmes qui vont du Fédéralisme, socialisme et anti-théologisme, plus Lettres sur le patriotisme, plus Dieu et l'État (Volume I) à Protestations de l'Alliance. Réponse d'un International à Mazzini. L'Internationale et Mazzini. Lettre à la section de l'Alliance de Genève. Rapport sur l'Alliance. Réponse à l'Unita Italiana. Circulaire à mes amis d'Italie à l'occasion du congrès de Rome (Volume VI).

Dans l'édition originale reprise par Arthur LEHNING, et publiée par les Éditions E. J. Brill, en 1961-1981, elles sont réparties en 7 volumes :

- Volume I (1) : Michel Bakounine et l'Italie (1871-1872). La polémique avec Mazzini.

- Volume I (2) : Michel Bakounine et l'Italie (1871-1872). La Première Internationale en Italie et le conflit avec Marx.

- Volume II : Les conflits dans l'Internationale (1872).

- Volume III : Étatisme et Anarchie (1873).

- Volume IV : Relations avec Serge Netchaïev (1870-1872).

- Volume V : Michel Bakounine et ses relations slaves (1870-1875).

- Volume VI : La guerre franco-allemande et la révolution sociale en France (1870-1871).

- Volume VI : L'empire knouto-germanique et la révolution sociale (1870-1871).

 

      Écrit et publié en 1873, en Italie, Étatisme et Anarchie se présente comme un Fragment d'un Fragment d'un livre. Il serait la première partie d'une Introduction, la seconde étant perdue. C'est le seul livre paru du vivant de son auteur. L'ouvrage ne se distingue pas fondamentalement des quelques autres textes publiés ou inédits, antérieurs à Étatisme et Anarchie, dont aucune n'a été mené à terme. Le terme Anarchisme est quasiment absent du texte proprement dit de cette Introduction et n'apparaît que dans l'Appendice A, au coeur d'un raisonnement caractéristique de l'idiosyncrasie "anti-étatique" de l'auteur. C'est cet Appendice A, qui couvre une dizaine de pages (non titrées ou sous-titrées), qui nous renseigne le mieux et de la manière la plus concise sur la pensée profonde de son auteur. 

Cet Appendice A commence en précisant et finalement plus qu'en précisant sur ce que l'auteur entend par Étatisme et Anarchisme :

"Pour qu'il n'y ait pas malentendu, nous tenons à bien préciser que ce que nous appelons idéal du peuple n'a aucune analogie avec les solutions, formules et théories politico-sociales élaborées en dehors de la vie de celui-ci par des savants ou demi-savants qui en ont le loisir et généreusement offertes à la foule ignorante comme la condition expresse de son organisation futures. Nous n'avons pas la moindre foi dans ces théories et les meilleures d'entre elles nous font l'effet de lits de Procuste par trop exigus pour enserrer le cours large et puissant de la vie populaire populaire. 

La science la plus rationnelle et la plus profonde ne peut deviner les facteurs négatifs qui découlent logiquement d'une rigoureuse critique, en est arrivée à la négation de la propriété individuelle héréditaire et, par conséquent, au concept abstrait, et pour ainsi dire négatif, de la propriété collective comme condition nécessaire du futur système social. De la même manière, elle en est venue à nier la notion même de l'État et du système étatique, c'est-à-dire de tout système consistant à gouverner la société de haut en bas au nom d'un prétendu droit théologique ou métaphysique, divin et scientifique, et, par suite, à émettre le concept diamétralement opposé et partant négatif, à savoir, l'anarchie, c'est-à-dire l'organisation libre et autonome de toutes les unités ou parties séparées composant les communes et leur libre fédération fondée, de bas en haut, non sur l'injonction de quelque autorité que ce soit, même élue, pas plus que sur les formulations d'une théorie savante quelle qu'elle soit, mais en conséquence du développement naturel des besoins de toutes sortes que la vie elle-même aura fait apparaître. Aucun savant n'est donc en mesure d'enseigner au peuple, ou de définir pour lui-même, ce que sera ou devra être le mode de vie du peuple au lendemain de la révolution sociale. Ce mode de vie sera déterminé, en premier lieu, par la situation de chaque peuple, et, en second lieu, par les besoins qui naîtront en chacun d'eux et se manifesteront avec le plus de force, donc pas du tout par des directives ou des notes explicatives venues d'en haut et d'une manière générale par des théories quelles qu'elles soient conçues la veille de la Révolution."

  Le titre dissimule, passée la définition du thème central de sa pensée, le conflit féroce qui l'oppose à Karl MARX, conflit qui aboutit notamment à son exclusion par les marxistes de la Première Internationale en septembre 1872.

Le fondateur du marxisme y est malmené en raison de sa triple qualité négative d'Allemand, d'Hégélien et de Juif. BAKOUNINE traduit en russe, dans ce texte, les idées germanophobes et antijuives qu'il développe en français, notamment dans un autre ouvrage, L'Empire knouto-germanique et la Révolution sociale. Dans ces écrits, il soutien des thèses qui vont à l'encontre des analyses marxiennes du rôle comparé des politiques allemande et russe sur l'échiquier européen avant et après l'épopée napoléonienne. Il dépasse la russophobie de Karl MARX par sa germanophobie. Ils s'opposent fondamentalement  sur la valeur et le rôles des institutions communautaires paysannes.

Alors que BAKOUNINE se trouve dans une position de disciple lors de sa rencontre avec Karl MARX en 1844, alors que de nombreux passages du Capital l'inspirent dans ses propres textes, il souligne l'influence qu'a PROUDHON sur MARX tout en passant sous silence l'influence qu'a MARX sur lui... Derrière le conflit idéologique, il y a aussi le conflit entre hommes se partageant le même territoire idéologique, le socialisme naissant... Cela rappelle par trop les luttes d'éditorialistes et d'écrivains très proches par leurs activités et leurs sensibilités politiques qui pour se démarquer les uns des autres le plus sûrement possible, se jettent anathèmes sur anathèmes...

Si les propos sont si véhéments de part et d'autre, c'est que le conflit renvoie aussi à une différence d'appréciation sur le fond sur les conditions de réalisation d'une révolution socialiste. Si BAKOUNINE croit aux chances d'une révolution paysanne en Russie, avant même qu'une révolution prolétarienne n'éclate dans les pays occidentaux, MARX estime que les masses paysannes ne sont même pas en mesure de partager avec le prolétariat la direction de la révolution socialiste. "

    "Le marxisme apparait, écrit Maximilien RUBEL, dans Étatisme et Anarchie, aussi bien sous l'aspect d'anticipations peu réalistes quant aux "instincts révolutionnaires" attribués aux peuples moins corrompus par les bienfaits trompeurs de la civilisation bourgeoise, que sous la forme de critiques prémonitoires dont la justesse se révélera dans tout le processus des événements révolutionnaires et réactionnaires qui vont marquer l'histoire de la première moitiés du XXe siècle : l'idéologie baptisée "marxiste" n'y sera que l'épiphénomène nécessaire et trompeur engendré par des réalités sociales dans lesquelles ni Marx ni Bakounine ne reconnaîtraient aujourd'hui la moindre trace des efforts d'une humanité maîtresse de son destin".

L'oeuvre de BAKOUNINE, tardivement, apparaît comme l'illustration pratique d'une théorie des minorités révolutionnaires.

 

    A la fin de cet Appendice A, nous pouvons lire également la conception du révolutionnaire anarchiste sur la classe intellectuelle :

"La classe que nous appelons notre prolétariat intellectuel et qui, en Russie, est déjà dans une situation franchement socio-révolutionnaire, autrement dit dans une situation impossible et désespérée, doit être imbue maintenant d'une passion raisonnée pour la cause révolutionnaire-socialiste, si elle ne veut pas succomber honteusement en pure perte ; c'est elle qui désormais est appelée à l'être l'organisateur de la révolution populaire. Pour elle, il n'y a pas d'autre issue. Certes, elle aurait pu, grâce à l'instruction qu'elle a reçue, chercher une petite place plus ou moins avantageuse dans les rangs déjà bien encombrés et très peu accueillant des détrousseurs, exploiteurs et oppresseurs du peuple. Mais tout d'abord ces places se font de plus en plus rares, si bien qu'elles ne sont accessibles qu'à un tout petit nombre. La plupart des bénéficiaires ne récoltent d'ailleurs que la honte de la trahison et terminent leur vie dans le besoin, la platitude et la bassesse. Notre appel ne s'adresse donc qu'à ceux pour qui la trahison est inconcevable, voire impossible. Ayant rompu sans retour tout lien avec le monde des exploiteurs, des assassins et des ennemis du peuple russe, ils doivent se considérer comme un précieux capital exclusivement réservé à la cause de l'affranchissement du peuple, capital qui ne devra être dépensé que pour développer la propagande dans les masses populaires et pour préparer graduellement, tout en l'organisant, le soulèvement du peuple entier."

Ce passage indique une autre facette de l'antagonisme avec Karl MARX, sur le rôle de la classe intellectuelle, antagonisme qui se prolonge sur le rôle de l'État. Si BAKOUNINE conçoit la classe intellectuelle comme support des masses en lutte, MARX estime qu'il est de son devoir de s'emparer de l'État, pour le transformer en État populaire. Si ce dernier veut utiliser le changement du statut de la propriété pour mettre en place une société communiste, BAKOUNINE estime qu'une fois ce statut changé, la propriété collective sera dirigée par d'anciens travailleurs, et que le problème restera le même, et qu'il faut faire confiance en la capacité des communautés rurales, auxquelles précisément MARX n'accorde que peu d'importance...

             Le Manifeste communiste s'oppose point par point à la philosophie d'Étatisme et Anarchie. Alors que pour l'un l'État, quels que soient ses dirigeants, reste l'État oppresseur et accapareur, l'État prolétarien, pour l'autre, est en mesure d'accomplir la révolution socialiste... Mais pour autant, le fondateur du marxisme ne prône pas un "communisme d'État". Ses remarques sur Étatisme et Anarchie, dont il se charge d'ailleurs d'une traduction pour publication (pratique courante : pour réfuter les idées de l'adversaire, il faut parfois faire oeuvre de traduction d'une langue à l'autre...). On peut retrouver ces remarques dans les Oeuvres de Karl MARX sous le titre de : Bakounine, qui indiquent des positions plus nuancées que la présentation qu'en fait BAKOUNINE.

Maximilien RUBEL restitue ces joutes  par un dialogue (reconstitution) dans le Dictionnaire des idées politiques...

Citons en un seul passage :

MARX : Une fois établie la propriété collective, la soit-disant volonté du peuple disparaît pour faire place à la volonté réelle de la coopération.

BAKOUNINE : Ainsi, ... on arrive au même résultat... ; une minorité privilégiée assume la direction de l'immense majorité de la masse du peuple. Mais cette minorité, disent les marxistes...

MARX : Où?

BAKOUNINE : se composera de travailleurs. Oui, certes, d'anciens travailleurs, mais qui, dès qu'ils seront devenus des gouvernants ou des représentants du peuples, cesseront d'être des travailleurs...

MARX : Pas plus qu'un industriel cesse aujourd'hui d'être capitaliste du fait qu'il devient conseiller municipal...

BAKOUNINE : et se mettront à regarder le monde prolétaire du haut de l'État, ne représentant plus le peuple, mais eux-mêmes et leurs prétentions à le gouverner. Qui en doute ne connaît pas la nature humaine.

 

   Si Karl MARX s'oppose sur le fond à BAKOUNINE, ses piques contre l'État et la forme de la révolution sociale, l'oblige à approfondir davantage ses propres notions, notamment dans La critique de l'économie politique de 1895. 

 

    Mais la postérité de ce texte n'en reste pas là. L'historiographie du bolchevisme le présente comme le précurseur de LÉNINE (Iouri M. STEKLOV, éditeur des oeuvres de BAKOUNINE en Russie), mais de manière un peu superficielle, sans doute à cause des développements sur les méthodes d'activités révolutionnaires aux origines du Parti bolchevik.

Plus tard, avec la ruine de l'Empire soviétique, une grande partie de l'oeuvre de BAKOUNINE est redécouverte, lui donnant raison sur bien des points, mais le problème de la révolution socialiste reste bien entier....

 

 

Mikhaïl BAKOUNINE, Appendice A d'Étatisme et Anarchie, Fondation Pierre Besnard (www.fondation-besnard.org)

Maximilien RUBEL, Étatisme et Anarchie, dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986.

 

Relu le 12 mai 2021

 

 

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