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26 avril 2013 5 26 /04 /avril /2013 08:59

     La guerre économique est assez répandue dans le temps et dans l'espace avant même d'avoir été pensée (il n'est qu'à regarder par exemple la "technique" des sièges des villes de l'Antiquité à la Renaissance : nombre d'entre elles sont prises en affamant la population, et en détruisant ses ressources).

La guerre économique en tant que telle n'a jamais constitué un sujet d'étude ni pour les économistes, ni pour les stratégistes ou les stratèges, comme le rappelle Ali LAÏDI. "Seuls les penseurs marxistes (mais pas Marx lui-même) s'intéressent à la question." Au début du XXe siècle, Nikolaï BOUKHARINE présente la guerre économique comme la faiblesse du capitalisme. Mais ses analyses, même si elles sont utilisées sous la seconde guerre mondiale par l'état-major soviétique (et d'ailleurs comme une "réponse" à la stratégie de la faim nazie), sont vite oubliées. Une partie d'entre elles refont surface dans les années 1970, avec l'école de l'Économie Politique Internationale (EPI). Ses chercheurs reconnaissent alors l'existence de rapports de force économiques entre les nations et s'intéressent aux logiques d'affrontement entre les marchés et les États. Ils ne font pas pour autant l'analyse que nous appellerons pour l'instant triangulaire États/Peuples/Marchés.

 

     Dans un premier temps, limitons-nous à la guerre économique entre États.

Plusieurs auteurs abordent des éléments de la guerre économique, au long des siècles, sans approfondir la question de manière globale :

- SUN TZU (de manière alors très indirecte, même s'il est cité beaucoup par les chercheurs) fait de l'espionnage des ressources de l'ennemi un élément capital de la stratégie. Afin d'être certain de gagner la guerre si possible sans mener bataille. 

- Thomas HOBBES, dans le Léviathan, propose également de faire des espions des agents très importants, mais il s'intéresse beaucoup plus à la guerre, comme beaucoup de stratégistes, qu'à la guerre économique. Pourtant dans sa théorie de la "guerre de tous contre tous" ne peut que renfermer des éléments économiques capitaux.

- Jean-Jacques ROUSSEAU propose (Que l'état de guerre nait de l'état social, dans Oeuvres complètes, Gallimard, collection de la Pléiade, 1964) une définition très large qui ne se limite pas à l'affrontement armé : "j'appelle guerre de puissance à puissance l'effet d'une disposition mutuelle, constante et manifestée de détruire l'État ennemi, ou de l'affaiblir au moins par tous les moyens qu'on le peut. Cette disposition réduite en acte est la guerre proprement dit : tant qu'elle reste sans effet, elle n'est que l'état de guerre". Il distingue donc la guerre effective de l'état de guerre, dans lequel tous les moyens, y compris économiques, sont utilisés. 

- Les penseurs libéraux Adam SMITH et David RICARDO abordent les relations économiques internationales comme objet d'étude, alors que jusque là était confondus l'État, le marché et l'international, lorsqu'on étudiait le phénomène guerre. Mais l'on reste toujours dans le cadre de la guerre interétatique.

- Si la guerre économique n'est pas pensée, malgré l'émergence des marchés à partir du XVIIIe siècle, c'est aussi selon Ali LAÏDI, "parce que le libéralisme a imposé le récit d'un commerce pacifique", porté notamment par MONTESQUIEU dans l'Esprit des lois : l'effet naturel du commerce est de porter la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent mutuellement dépendantes : si l'une a intérêt d'acheter, l'autre a intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des besoins naturels." Il distingue toutefois, toujours au niveau des relations internationales, le commerce entre les États, le bon commerce non belliqueux, et le commerce entre les particuliers, lourd de menaces sur la stabilité et la tranquillité des nations. 

- L'Abbé Gabriel Bonnet de MABLY (principes de négociations, pour servir d'introduction au droit public de l'Europe fondé sur les traités, La Haye, 1767) d'une part et Benjamin CONSTANT (De l'esprit de conquête, 1814, réédité par l'Imprimerie nationale en 1992) d'autre part, estiment toutefois qu'il n'y a pas de différence entre l'esprit guerrier et l'esprit du commerce.

- La plupart des auteurs traitent des relations internationales, comme Raymond ARON, strictement ou principalement comme des relations de paix ou de guerre, dans l'exercice de leur monopole de la violence. Dans la guerre économique, la violence n'est pas physique, mais surtout sociale, et ne peut donc pas entrer dans le cadre des relations entre États. Raymond ARON écrit notamment, dans Paix et Guerre entre les nations (Calmann Lévy, 1984) : "A divers égards, le système économique échappe au système interétatique ; pour mieux dire, les États, par leurs politiques, contribuent à former le système économique, mais celui-ci, inégalement déterminé par les États selon les pesanteurs de chacun d'eux, constitue un système différent du système interétatique, qu'on devrait plutôt qualifier de transnational que d'interétatique ou même d'international". Il exclut "a priori la prédominance du système économique", et induit, chez ses continuateurs et ceux qui s'inspirent de ses écrits une tendance à considérer que seuls importent en dernier ressort les rapports de force militaires, même s'ils reconnaissent que les guerres peuvent avoir des motivations économiques et des conséquences économiques. Seul domaine où l'économie joue un rôle fort : le domaine de l'économie militaire ou des armements. 

- A l'inverse, après les soubresauts géopolitiques des années 1960, des auteurs, qualifiés de trans-nationalistes, ne mettent plus l'État au centre du monde. Par exemple, Robert KEOHANE et Joseph NYE (Transnational Relations and World politics, dans international Organisations, été 1971) montrent que les gouvernements ne maîtrisent pas l'ensemble des relations internationales et que les relations entre les acteurs non étatiques ont un impact important sur les sociétés. Nous passons alors d'un modèle à un autre, du modèle interétatique au modèle transnational sans qu'aient été analysées les différentes guerres économiques menées par les États, et sans non plus que soient analysés plus tard réellement les différents éléments de guerre économique mis en oeuvre par les acteurs transnationaux. 

- Seul économiste non marxiste à approcher l'analyse des guerres économiques, et ce de manière indirecte, Friedrich LIST (1789-1846) examine, comme par ailleurs Adam SMITH et Alexander HAMILTON, mais de manière beaucoup plus appuyée, les fondements économiques de la puissance militaire. L'objet essentiel de ses théories, nous dit Edward Mead EARLE, est la puissance, associé au bien-être. Il veut montrer (Das nationale System der politischen Okonomie, Stuttgart, 1841, dans Schriffen, Reden, Briefe, Berlin, 1930-1935, 10 volumes, sous la direction d'Artur SOMMER, Berlin, 1930) que la capacité d'une nation à faire la guerre se mesure en fonction de sa capacité à produire la richesse, et c'est le développement maximal de sa puissance productive qui constitue le but de l'unification nationale et du protectionnisme. Une politique protectionniste peut pour un temps - et seulement pour un temps - conduire à un niveau de vie plus faible, parce que les droits de douane impliquent nécessairement des prix plus élevés. Mais ceux qui prétendent que le faible coût des biens de consommation est le critère principal d'évaluation des avantages du commerce extérieur se préoccupent peu de la puissance, de l'honneur ou de la gloire de leur nation. Ils doivent prendre conscience que les industries protégées sont une partie organique du peuple allemand. Plus la capacité de production d'une nation est élevée, plus sa position dans ses relations extérieures est forte et grande son indépendance en temps de guerre. Par conséquent, on ne peut séparer les principes économiques de leurs implications militaires : "A une époque où la science technique et mécanique exerce une si grande influence sur les méthodes militaire, où toutes les opérations de guerre dépendent, dans une si large mesure, du revenu national, où l'efficacité de la défense tient beaucoup au fait que la masse de la nation est riche ou pauvre, intelligente ou stupide, énergique ou noyée dans l'apathie ; que ses sympathies sont exclusivement tournées vers la patrie ou partiellement vers les pays étrangers, qu'elle peut rassembler une foule ou un petit nombre d'individus pour la défendre, à une telle époque, plus que jamais, il convient de mesurer la valeur des manufactures d'un point de vue politique". Comme HAMILTON, écrit Edward Mead EARLE, qui ne cache pas ses sympathies pour la conception libérale classique de l'économie, "List fut l'un des principaux acteurs du renouveau mercantiliste dans le monde moderne. Quelles qu'aient pu être les vertus du mercantilisme au XVIIe et au XVIIIe siècle, sa contrepartie moderne a été une force incendiaire dans un monde terriblement inflammable et explosif. Le néo-mercantilisme est d'autant plus dangereux qu'il opère dans notre société hautement organisée et intégrée. Il a partie liée avec le système de guerre. A un degré qui aurait fait honte aux mercantilistes de jadis, il a utilisé le pouvoir de l'État pour rehausser le pouvoir d'État. Tous les vieux expédients ont été renforcés par une foule de nouvelles mesures sous forme de quotas, boycotts, contrôles des échanges, rationnements, constitutions de stocks et subventions. Le nationalisme économique pratiqué dans le demi-siècle qui suivit 1870 a engendré l'économie, l'état et la guerre totalitaire, si inextricablement liés qu'il est devenu impossible de dire lequel en est la cause et lequel la conséquence. Au nom de la sécurité nationale, l'autorité politique s'est étendue à presque tous les domaines de l'activité humaine." 

- Ce sont les auteurs marxistes qui ont le plus parlé de la guerre économique, plus d'ailleurs en tant que rapports entre États, qu'entre agents économiques, si l'on excepte la période la plus récente, ou à travers les effets négatifs de la mondialisation, on discute de véritable guerre économique entre peuples et firmes. Pour ce qui concerne les auteurs marxistes au XIXe au XXe siècles, la guerre économique entre les grandes puissances capitalistes est une réalité. C'est d'ailleurs elle qui doit favoriser ou induire l'échec économique de tout le système capitaliste. Bien que Karl MARX ait beaucoup écrit en tant que journaliste sur les révolutions en Europe, ni lui, ni ENGELS, ni même LÉNINE ne proposent une théorie d'ensemble des relations internationales. Leurs réflexions se concentrent essentiellement sur le fonctionnement du capitalisme et son impact sur les peuples. Nicolas BOUKHARINE (1888-1938) présente la guerre comme la mort du système capitaliste, rejoignant sur ce point de nombreux auteurs non-marxistes sur la structure anarchique de l'économie mondiale. Notamment dans son ouvrage de 1915, L'économie mondiale et l'impérialisme, le compagnon de LÉNINE considère que guerre et concurrence sont les deux faces de la même pièce capitaliste. Il n'évoque pas explicitement le concept de guerre économique, mais pourtant c'est bien ce qu'il décrit de long en large. Le développement de l'échange international, loin de favoriser l'installation d'une économie pacifiée, un accroissement de la solidarité, est accompagné d'un accroissement de la concurrence la plus âpre et d'une lutte à mort. Dans son observation des marchés, BOUKHARINE remarque que les entreprises américaines de son époque n'ont pas de limite éthique, et qu'elles utilisent les procédés de lutte les plus âpres : recrutement de bandes de brigands détruisant les chemins de fer, sabotant et ruinant les canalisations de pétrole, incendies et assassinats, corruption sur une immense échelle, espionnage industriel, procédés d'abord utilisés à l'intérieur des États-Unis, puis à l'extérieur, notamment dans la zone "réservée" du continent américain. 

- Ces approches transnationales et marxistes des rapports de force économique inspirent dans les années 1970, les chercheurs de l'EPI qui constatent que les rapports économiques entre les États se radicalisent. Ils croisent les questions économiques et les questions politiques, comme aux origines de l'économie politique, laquelle ne se focalisait pas sur les données quantitatives, mais tentait également des véritables analyses qualitatives. Ils analysent les interactions entre les marchés et les États, n'ayant pas peur des foudres de l'establishment économique libéral qui les accuse de politiser l'économie. L'EPI ne parle pas, elle non plus, à proprement parler de guerre économique, mais toute sa démarche finit par admettre son existence. Susan STRANGE (International Economics and international Relations, A Case of Mutual Neglect, dans International Affairs n°46, 1970) refuse la dissociation des problématiques politique et économique. La liaison entre ces problématiques doit permettre aux politiques de voir le monde autrement que par le seul prisme binaire paix/guerre, et aux économistes de cesser de faire de l'angélisme avec des chiffres. L'establishment politique américain ne s'y trompe pas et s'inspire de leurs analyses pour maintenir l'hégémonie sur la planète, mais Susan STRANGE, par exemple, estime que pour l'instant la bataille des États qu'elle analyse est perdue et que les marchés ont pris le dessus ("Who or what is responsable for change? Who or what exercises authority - the power to alter outcomes and redefine options for the others - in the world economy or world society?" The Retreate of the State. The Diffusion of Power in the world Economy, Cambridge University Press, 1996). En cause dans le grignotage de la prépondérance des États, pas seulement les multinationales, mais aussi les mafias, les bandes armées et les groupes terroristes qui occupent des "zones grises" dont les États sont exclus. Elle pose, avec ses collaborateurs, les bonnes question concernant la guerre économique. Ses acteurs sont autant les firmes que les États.

 

Ali LAÏDI, Aux sources de la guerre économique, Armand Colin 2012. Edward Mead EARLE, les maîtres de la stratégie, Bibliothèques Berger-Levrault, collection Stratégies, 1980.

 

STRATEGUS

 

Relu le 8 avril 2021

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24 avril 2013 3 24 /04 /avril /2013 10:03

    Les approches strictement polémologiques - étude de la guerre économique dans le cadre de celle du phénomène-guerre - comme stratégiques - élaboration générales de concept d'appropriation et de privation de ressources économiques - sont en fin de compte assez peu fréquentes.

 

Une distinction entre guerre et guerre économique...

    Pour ce qui est de la polémologie, la référence demeure la somme consacrée par Gaston BOUTHOUL à la guerre. C'est en partant de cette référence que Ali LAÏDI tente de décrire les fondements historiques et philosophiques de la guerre économique. Le fondateur de la polémologie ne livre pas une définition de la guerre économique et on est en droit de penser, à la lecture de ses différentes oeuvres, que cette expression parait impropre. Il est suivi en cela par la plupart des auteurs qui traitent des relations entre Économie et Guerre. Pourtant, selon l'auteur cité, "la définition de la guerre économique entre bien en résonance avec celle de guerre."

Dans son ouvrage Le Phénomène guerre (1962), Gaston BOUTHOUL tente de définir la guerre. Si d'emblée, il reconnaît qu'il y a autant de définitions que d'auteurs qui se sont penchés sur la question, il distingue plusieurs traits principaux de la guerre :

- son caractère collectif qui la différencie des actes de violence individuelle, ce caractère collectif se déterminant à partir de la nature du groupe et de son intention, qui n'est pas forcément un État. Ce qui ouvre la perspective de guerre économique non seulement aux États, mais également aux grandes entreprises ;

- son caractère de violence armée. La guerre peut être plus ou moins meurtrière, elle se situe dans le cadre d'un conflit qui implique l'usage des armes. La lutte armée est un critère qui, en revanche, n'ouvre la guerre économique qu'aux États et entre gouvernements organisés. Il faut de toute façon que le sang coule pour parler de guerre. Dans la guerre économique, le sang ne coule pas, la lutte n'est pas forcément sanglante mais elle est violente et il y a, souvent, des armes... économiques. 

      Gaston BOUTHOUL insiste sur le caractère sanglant de la guerre, ce qui ne l'empêche pas d'utiliser lui-même l'expression "guerre économique", tant au chapitre XVI de son Phénomène guerre que dans la cinquième partie de son Traité de Polémologie. Il remarque dans le premier ouvrage que les animaux ne se font pas la guerre car ils ne possèdent rien et ne tuent que pour se nourrir. Parce que l'animal ne travaille pas et, à de rares exceptions, n'économise pas. C'est l'absence d'économie qui expliquerait l'absence de guerre. Seule exception, que l'on trouve dans son Traité de polémologie, le cas des insectes sociaux, comme les fourmis et les termites. "Les fourmis ont la guerre parce qu'elles ont du bien, des richesses ; et ce sont les seuls animaux avec les termites et les abeilles qui soient dans ce cas. Il y a de grandes guerres de termites, et aussi des guerres d'abeilles (ces dernières, il est vrai, très rares, pour des raisons qui nous échappent, peut-être parce qu'elles sont terriblement armées)." Il constate que des études sur les fourmis compliquent les choses : "Car elles ajoutent au simple facteur économique (désir de prédation et d'appropriation du travail et des biens de ses congénères) un facteur psycho-social dans lequel interviennent des éléments semble t-il mystiques et magiques (sic)". 

 

La guerre économique, également meurtrière...

     L'existence de sociétés industrielles complexes et différentes stratégies déployées pendant la Seconde guerre mondiale amènent à se poser toutefois la question de cette deuxième restriction à la définition de la guerre, qui empêcherait de considérer que l'expression guerre économique renferme plus qu'une métaphore.

 En questionnant le rapport entre la guerre et le nombre des victimes comme des blessures qui causent leur mort, on peut se poser la question, dans un premier temps en restant sur la guerre proprement dite, menée avec des armes qui tuent directement sur les champs de bataille, si elle ne voit pas mis en oeuvre d'autres méthodes moins directes, mais aussi efficaces, dans le moyen ou le long terme, de provoquer la mort. La destruction consciente de ressources économiques, la dévastation, même non volontaire, d'étendues agricoles gigantesques ou d'infrastructures industrielles, dans des sociétés industrielles ou semi-industrielles, provoquent des victimes en masse, par la faim, le froid, les épidémies... On considère ainsi généralement que la seconde guerre mondiale a vu la mort de bien plus de victimes civiles que de soldats, et que suite directement à la première guerre mondiale, les épidémies ont provoqué la mort de plus de personnes que la guerre elle-même. Les victimes "collatérales" sont bien plus nombreuses que les victimes directes des guerres. 

En sortant du cadre strict de la guerre, avant ou après celle-ci, des moyens économiques provoquent la mort eux aussi. Soit de manière volontaire : affamer des populations situées dans les territoires ennemis, soit de manière "involontaire" : provoquer la ruine d'économies concurrentes. Des méthodes qui provoquent l'extinction de populations entières ne peuvent-elles pas être considérées comme des méthodes de guerre? La guerre économique, celle des entreprises ou des États, provoquent bien plus de destructions et de décès que les guerres tout court. Alors, comment pouvoir comprendre l'évolution de conflits marqués seulement de temps en temps par des guerres franches et déclarées, mais traînant en longueur par des destructions économiques? Décidément, il ne s'agit pas d'une métaphore : la guerre économique, malgré le positionnement de la polémologie, constitue bien une guerre en bonne et due forme. Les causes de ces guerres-là s'apparentent souvent aux causes des guerres reconnues comme telles : rivalités politiques ou économiques, désir d'extension territoriale ou d'accaparement de ressources. Leurs conséquences également : destructions de matériels et de vies humaines, haines indéfinies (de populations vis-à-vis des entreprises ou des nationalités représentées en elles...), désirs de revanche (par les mêmes moyens ou par des moyens "plus directs"). Cela n'empêche nullement de considérer les guerres reconnues comme telles comme des objets d'étude en soi, comme le fait la polémologie classique. Cela permet de plus de faire le lien direct entre stratégies armées et stratégies non armées dans le cadre d'étude de conflictualité ou de conflit. D'ailleurs, la consultation de nombreuses ouvrages de stratégie permettent de comprendre, parfois entre les lignes, que dans la guerre moderne, il y a toujours des éléments de guerre économique. Ce qui bloque sans doute, c'est que la guerre est considérée comme l'attribut de puissances souveraines, est réservée aux États, contrairement d'ailleurs, au premier trait principal de la guerre de Gaston BOUTHOUL. Faire ce pas, considérer que la guerre économique est bien une guerre, c'est ouvrir la possibilité que des entreprises, en dépit du fait qu'elles n'ont pas en principe de pouvoirs régaliens, se livrent entre elles à de véritables guerres. 

      Ce qui brouillent les perspectives polémologiques, qui restent souvent dans le cadre du droit de la guerre, c'est que des entreprises peuvent entrer en lutte, armée ou non armée, avec non seulement d'autres entreprises, mais également contre des États. Ce qui rend difficile alors les analyses, c'est que si les États se signalent par leur permanence, leur efficience (pas tous...), par l'existence d'une colonne vertébrale administrative qui les rend reconnaissables (et leurs archives décodables...), les entreprises multinationales, par le jeu des influences internes de groupes, de familles, voire d'individus, par leurs alliances changeantes (parfois à 180 degrés) se caractérisent au contraire par leur porosité et leur mouvement perpétuel... L'analyse des différents systèmes bureaucratiques de ces grandes entreprises peut donner d'ailleurs à penser qu'elles constituent sans doute de redoutables machines qui fonctionnent dans une logique difficilement réversible ou réformable, avec leurs appareils comptables impitoyables, de plus redoutables machines encore que des États en proie à des contestations radicales de leur rôle (par en bas, les citoyens leur faisant de moins en moins confiance et vivant si possible en dehors d'eux ou par en haut par la dépossession au profit d'institutions supranationales, ou même... au profit d'entreprises privées).

 

Ali LAÏDI, Aux sources de la guerre économique, Armand Colin, 2012. Gaston BOUTHOUL, Traité de polémologie, Payot, 1991 (première édition : 1951), Le Phénomène guerre, Petite Bibliothèque Payot, 1962. 

 

STRATEGUS

 

Relu le 9 avril 2021

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22 avril 2013 1 22 /04 /avril /2013 15:00

      La guerre économique - la guerre pour monopoliser des ressources et pour en priver l'adversaire - est un phénomène que l'on rencontre tant en temps de paix qu'en temps de guerre. Elle fait partie du paysage des relations entre États comme entre entreprises privées, entités préexistantes depuis longtemps. Sa théorisation, par contre, est relativement récente, et l'expression en elle-même est restée relativement peu utilisée jusqu'au milieu du XXe siècle.

Cette notion est déjà présente chez les mercantilistes et est reprise par des économiste comme LIST, MARX ou HIRCHMAN. On peut noter déjà qu'elle entre (férocement) dans la notion de guerre totale mise en oeuvre par les dirigeants nazis pendant la seconde guerre mondiale.

 

La difficulté d'une définition

       Fanny COULOMB, Maître de conférences en sciences économique à l'Université Pierre Mendès France de Grenoble, à la recherche d'un conceptualisation moderne de la guerre économique, indique qu'une lecture attentive des recherches économiques "montre que le concept de guerre économique manque de clarté et que les auteurs utilisent la même expression pour désigner des situations ou des stratégies politico-économiques différentes." "Suivant une conception, poursuit-elle, largement répandue aujourd'hui, la guerre économique est apparentée à une concurrence économique exacerbée, dans laquelle les coups les moins loyaux sont permis, avec notamment des stratégies beggar-thy-neighour. La difficulté de cette définition est qu'elle ne permet pas de distinguer la guerre économique de la compétition et de la concurrence économique. l'enjeu pour les États est d'améliorer leur situation relative dans la hiérarchie économique mondiale. Il ne s'agit pas d'une guerre avec la volonté de détruire les autres, il s'agit simplement d'un conflit économique dans lequel les États interviennent pour favoriser leurs propres économies, par l'exercice de leur pouvoir d'influence ou par la mise en place de politiques commerciales ou industrielles adaptées. Ainsi, les grandes puissances recherchent des alliances dans les grandes organisations internationales, moins pour fragiliser les autres pays que pour améliorer leur propre situation, quels que soient par ailleurs les résultats sur les autres économies. 

 

Une définition stricte insuffisante

Une conception plus stricte de la guerre économique vise à limiter l'emploi de ce terme à la description d'actions de violence à l'encontre d'un autre pays. Dans ce cadre, les victimes supposées sont clairement identifiées. Il s'agit d'entreprendre une action économique qui affaiblira l'autre partie, même au détriment de ses propres avantages économiques. Ainsi, si une situation d'embargo provoque des dommages économiques important au pays qui en est la cible, cette opération est également coûteuse pour le pays qui l'applique. On se situe alors délibérément dans un jeu à somme négative qui s'apparente dès lors à une vraie guerre. Il ne s'agit plus de modifier les conditions de la concurrence, de transformer les conditions économique à son profit, mais vraiment de porter des "coups" violents au pays concerné.

Il semble ainsi nécessaire de différencier la "guerre" des simples "conflits" économiques, qui résultent de la compétition économique entre deux nations. Parler de "guerre" économique à propos de l'affrontement entre deux entreprises concurrentes constitue un "abus" de langage, qui laissera alors supposer que toute compétition s'apparente à la guerre. Dans ces conditions, nous proposons d'appeler "conflits économiques" toutes les stratégies qui conduisent un pays ou une firme à s'assurer d'avantages économiques particuliers, même au détriment d'autres États et firmes, et de réserver le concept de "guerre économique" aux opérations qui n'ont pas un simple objectif économique et qui ont pour vocation d'agresser ou d'affaiblir un pays ennemi." Cette position amène la directrice adjointe du CEDSI (Centre d'Etudes de Défense et de Sécurité internationale) à examiner tour à tour les deux acceptions du concept de guerre économique.

 

La guerre économique généralisée

     Ali LAÏDI, docteur en science politique, chercheur à l'IRIS, considère lui  que "la guerre économique est partout. Elle oppose les États entre eux, les entreprises entre elles, les États aux entreprises, les marchés aux États... Bref, elle fait rage et ses champs de bataille sont sans limites. États et entreprises n'hésitent pas à recourir aux méthodes les plus déloyales et les plus illégales pour protéger leurs marchés ou en conquérir d'autres. Subventions déguisées (souvent, notons-le, ceux qui en bénéficient se font les chantres du libéralisme le plus débridé...), espionnage industriel, guerre de l'information, infiltration chez les concurrents et dans les ONG (Organisations Non Gouvernementales), recours aux services de sécurité et de renseignement, mise sur écoute des délégations commerciales, manipulation des monnaies, évasion fiscale... tous les coups sont permis. Les tensions montent et la tentation du protectionnisme revient en force." Il met en avant l'existence d'une finance mondiale hégémonique sur l'ensemble de l'économie, d'une guerre fiscale, des manoeuvres des grandes firmes pour échapper aux tentatives de régulation mise en place par des organisations internationales ou des États. Il situe à 2007 à peu près les plus récentes tentatives de réintroduction des arbitres sur les marchés, auxquelles les très grandes firmes (737 d'entre elles contrôlent 80% du chiffre d'affaires des 43 000 plus grandes entreprises).

Pour lui, la définition de la guerre économique "entre bien en résonance avec celle de la guerre." Il s'appuie pour le démonter sur les écrits de Gaston BOUTHOUL, sur le phénomène guerre. et entend montrer que "la guerre économique existe depuis le début des temps, mais le libéralisme a étouffé toute réflexion à son propos parce que c'est un concept ambivalent, à la fois libéral et anti-libéral." Les grands courants de pensées politique et économique "sont passés à côté de leur étude (car) la guerre économique est consubstantielle au libéralisme à cause de son modèle entièrement fondé sur la compétition (...) (et) elle est en même temps antilibérale car elle oblige l'État à intervenir sur les marchés, notamment en protégeant ses champions nationaux."

Il entend analyser pourquoi les grands penseurs, de Thomas HOBBES à Raymond ARON en passant par MILL, SMITH, HAYEK... n'ont pas étudié la question. "Le libéralisme prétend que la guerre économique est un fantasme, alors qu'il en est lui-même un soldat. Depuis sa naissance, il combat ses adversaire ; d'abord l'Église, puis la monarchie et enfin l'État. Guerre idéologique essentiellement, mais pas seulement. Pour réussir, le libéralisme et son versant plus radical, le néo-libéralisme, ont dû s'imposer en menant une lutte sans merci en particulier contre les services publics et, de manière générale, contre tout ce qui représentait de près ou de loin l'État."

Le même auteur Ali LAÏDI, dans son Histoire mondiale de la guerre économique (Perrin, 2016), signale que le concept de guerre économique n'a pas de définition académique et que cela n'empêche pas un foisonnement d'évocation. "Aujourd'hui, la guerre économique est omniprésente. Ce qui ne signifie pas qu'elle était totalement absente hier. Au contraire. Malgré l'absence de définition, des médiévistes comme Paul Murray Kendall ou Jean Favier utilisent cette expression pour décrire les tensions et même la violence des relations économiques au Moyen Âge. Quand à Fernand Braudel, Frédéric Lane, Immanuel Wallerstein et bien d'autres, ils parlent de luttes et de rivalités économiques entre les grands royaumes européens, les républiques maritimes italiennes et certaines grandes entreprises de la Renaissance."

Il propose une définition étayée dans son ouvrage, fruit de nombreuses années d'étude de son histoire. "La guerre économique est l'utilisation de violences, de contraintes et de moyens déloyaux, ou illégaux, pour protéger ou conquérir un marché, gagner ou préserver une position dominante qui permet de contrôler abusivement un marché. La guerre économique s'exerce en temps de guerre comme en temps de paix. Elle est pratiquée par les États, les entreprises, les associations et même les individus. Sachant que rien n'échappe à la marchandisation dans un monde libéral, la guerre économique s'applique aussi bien à tous les produits et services qu'à touts les biens immatériels, comme la pensée (guerre des idées) ou les croyances (guerre des Églises)." A la lecture de son gros livre de plus de 500 pages, on peut survoler de nombreuses guerres économiques. On peut même se demander, l'histoire de l'étatisation du monde étant relativement récente, si la guerre économique non seulement précède en importance la guerre proprement dite comme moyen d'obtenir des biens ou de plier autrui à sa volonté, et que en fin de compte, ne s'imposerait-il pas une relecture globale de l'histoire du monde, relecture assez familière d'ailleurs à maints auteurs marxistes ou marxisants, en terme de conflits entre entités humaines mues d'abord par des ambitions économiques, camouflant souvent leurs mobiles sous des habits politiques, idéologiques ou religieux...

 

La guerre économique pensée...

     Dans l'Antiquité, le Moyen-Âge, la Renaissance et les Temps modernes, puis dans l'époque contemporaine (malgré l'imperfection de ces catégories historiques) , la guerre économique est utilisée sans être analysée. Sa prise en compte tardive, même si tour à tour et dans des contextes très différents, SUN TZU, MONTESQUIEU, l'ABBÉ DE MABLY, Benjamin CONSTANT passent à côté de la question, même s'ils en abordent certains éléments, avant que les penseurs marxistes, notamment Nicolas BOUKHARINE, ne la conceptualisent dans leur vision d'ensemble de l'économie politique.

C'est du côté de certains économistes comme Friedrich LIST le premier, et chez les néo-mercantilistes, que l'on trouve toutefois des penseurs non marxistes qui se sont penchés sur l'économie comme instrument de pouvoir, de sécurité et de guerre, sans toutefois aboutir à une vue d'ensemble globale qui analyse le jeu d'acteurs aussi différents que les États, les firmes (privées ou publiques!), les multinationales financières, les marchés, les syndicats ouvriers, les organisations non gouvernementales qui agissent aujourd'hui dans une sorte de bras-de-fer permanent où l'opinion publique est souvent prise à témoin (car c'est là que se trouvent en dernier ressort les consommateurs, les électeurs et les travailleurs). Ce bras de fer oppose de plus en plus fortement intérêts privés et intérêts publics (ou intérêt général) et cela de manière de plus en plus apparente (polémique sur les fraudes fiscales, sur les aides d'États détournées... polémiques encore autour des dégâts sur la santé ou/et sur l'environnement...). 

 

Une divergence profonde entre partisans et adversaires du modèle libéral

    Autour de la notion de guerre économique existe une divergence profonde, qui épouse plus ou moins les contours de l'adhésion ou de l'opposition au modèle économique dominant actuel. Ainsi peut-on comparer les positions de François-Bernard HUYGHE et de Ali LAÏDI, d'autant mieux que leurs champs respectifs de recherche sont assez voisins. Le premier est en effet un spécialiste français de l'information et de la stratégie et le second de l'intelligence économique. 

        Jean-François HUYGHE, dans son blog  (www.huyghe.fr), effectue une tentative de définition de la guerre économique :"Guerre économique? Aussitôt énoncée, cette formule provocatrice, les objections se pressent (...) : 

- la guerre suppose mort d'hommes administrée collectivement (...) usant d'outils spécifiques (...) obéissant à une autorité et à des fins politiques. Ceci dans un cadre juridique et moral exceptionnel (...). Elle oppose des communautés naturelles (...) et non des entités liées par des relations contractuelles comme des entreprises.

La guerre est une catégorie anthropologique fondamentale : la période où des autorités politiques ou religieuses proclament que ce n'est pas un crime que de tuer l'ennemi commun. Elle distingue ce dernier l'hostis de l'inninicis (ennemi privé que l'on combat pour ce qu'il est ou pour ce qu'il nous fait, non par ordre d'une autorité commune et comme membre d'une autre communauté). La guerre est ostensible : elle mobilise toutes les énergies d'une Nation et fonde l'existence même de l'État. Tout en elle est proclamation d'une intention, s'inscrire dans l'Histoire, c'est pourquoi elle vise si souvent au sublime et tombe si souvent dans l'emphatique. Selon l'expression du philosophe Alexis Philonenko : "La visée fondamentale de la guerre consiste à éliminer l'autre du champ du discours".

Ces dimensions dramatiques ne se retrouvent guère dans la guerre économique par définition si discrète que son existence est niée par ceux qui la pratiquent le plus. L'économie oppose des concurrents, qu'il s'agit de surpasser, non des ennemis : le but n'est pas de faire céder leur volonté politique dans la perspective d'une situation historique durable et favorable (...). La compétition économique cherche à produire, avoir ou vendre plus que l'autre, la guerre tout court à dominer des gens ou des territoires pour y établir une autorité durable (...). La guerre sert à faire faire des choses aux gens (...), l'économie à avoir. La guerre se fait en vue de la paix (...), mais comment peut-on déclarer la "paix économique", puisqu'il y aura toujours à se développer, à gagner des marchés, à faire des profits? Une guerre a un début et une fin, l'économie est, par définition, quête perpétuelle d'un accroissement de puissance et de ressources. Elle vise des finalités pratiques tandis que la guerre, même motivée par les intérêts les plus sordides, ne peut se passer d'une dimension de croyance collective. Si la guerre se fait aussi pour des motifs économique (...), il n'est pas de guerre qui ne comporte une dimension symbolique et ne veuille faire sens pour l'Histoire. L'économie est censée être créatrice, la guerre destructrice (...). L'une est du côté d'Eros, l'autre de Thanatos. Enfin, l'activité économique est censée être limitée dans ses moyens, soumise à une forme de contrôle du souverain qui, par exemple, interdit de tuer, tandis que la guerre suppose sinon la levée des interdits et limitations, au moins des normes et des forces exceptionnelles, parfois sans considération du rapport coût/gain. L'économie est, en principe, moralement neutre et ne connaît d'autre valeur que l'utilité, si possible chiffrable, la guerre économique renvoie à une autre notion, qui évoquer une autre affect : le patriotisme économique." Dans la conclusion de sa tentative de définition, nous pouvons lire également :

- "dans la guerre économique, il y a intervention du Souverain et de ses moyens régaliens (...). Certains de ces moyens sont spécifiquement publics (...) mais d'autres pourraient également être employés par des acteurs privés.

- Ces moyens sont employés de façon "non économique" dans une perspective d'acquisition ou de protection de richesses ou de moyens de produire des richesse ; la notion fédératrice est ici celle d'intérêt, plus exactement d'intérêts matériels car on pourrait aussi soutenir que l'on fait la guerre pour des intérêts psychologiques ou idéologiques.

- par "de façon non économique", nous entendons ceux qui ne consistent pas seulement à fabriquer, vendre ou acquérir des biens et services.

- parmi les trois moyens d'acquérir du pouvoir qu'énumérait l'économiste Galbraith : rétribution, coercition, persuasion, la guerre économique fait appel aux deux seconds.

La guerre économique mobilise de l'influence au service de la puissance.

   Jean-François HUYGHE distingue donc fortement la guerre économique et la guerre d'une part et la guerre et l'économie d'autre part. Il le fait dans une perspective qui semble ignorer la perte progressive de monopole de la violence par les États, dans un monde où le rôle de l'État s'efface peu à peu devant la puissance économique d'agents non étatiques.

     Ali LAÏDI décèle, lui, dans le principe de la compétition du néo-libéralisme la source de la guerre économique qui se livre dans le monde. Il tente de montrer qu'il y a comme une inversion dans l'activité politique et économique : si dans l'État mercantile, les moyens économiques sont source de puissance, dans le néomercantilisme, c'est la méga-entreprise qui utilise à des fins de profits la puissance publique. Les analyses marxistes sont déjà aller au-delà de cette considération en analysant le rôle des classes sociales dans l'État : les entreprises ont toujours liés leurs intérêts à une forme ou une autre d'État, et la répartition des richesses économiques comme du pouvoir de décision d'utilisation des ressources, entre les différentes fractions de la société indiquent qu'une lutte des classes a toujours existé. Du coup, la guerre économique a toujours constitué à la fois une source de profits pour des entreprises et une source de puissance pour des États qui leur sont liés.

 

 

Ali LAÏDA, Aux sources de la guerre économique, Fondements historiques et philosophiques, Armand Colin, 2012. Fanny COULOMB, Pour une nouvelle conceptualisation de la guerre économique, dans Guerre et Economies, sous la direction de Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT, Ellipses, 2003.

 

ECONOMICUS

 

Complété le 5 mai 2013. Complété le 17 avril 2017. Relu le 10 avril 2021

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19 avril 2013 5 19 /04 /avril /2013 08:23

   Les procès de Nuremberg (20 novembre 1945-1er octobre 1946) et de Tokyo (3 mai 1946-24 novembre 1948) constituent les premières tentatives de formation d'un droit pénal international.

Les chefs d'accusation, l'organisation des procès, la caractérisation des crimes sont à mettre en relation constante avec les événements de la Seconde guerre mondiale, et tous les crimes qui s'y déroulèrent. Nombreux ne furent pas pris en compte (massacres de populations civiles, viols collectifs, cannibalisme, meurtres collectifs par la faim et la soif, exécution de prisonniers...) et les juges et procureurs font tous partie des pays vainqueurs. Ces procès, comme ceux qui se déroulèrent ensuite immédiatement dans leur foulée, portent la marque de leurs intentions politiques et constituent même un élément dans la géopolitique qui s'affirme aux lendemains de cette guerre mondiale.

En filigrane du jugement de responsables civils et militaires de ces crimes se joue la question de la responsabilité collective des peuples vaincus. La dénazification comme l'effacement du régime impérial tiennent symboliquement à la condamnation de responsables individuels. Les deux tribunaux contribuent à distinguer les "vrais" criminels des "exécutants", laissant la place à une évolution qui ne tourne pas, comme on l'a trop vu après la première guerre mondiale à la vengeance collective ou d'État (Traité de Versailles...). Par ailleurs, même si des faits criminels ont été longuement exposés dans l'un et l'autre cas, sous forme de documents filmiques ou écrits, de témoignages oraux parfois très longs, et si dans les attendus premiers des deux tribunaux sont rappelés les condamnations internationales au recours à la guerre (et pas seulement à la guerre d'agression), la criminalisation de la guerre elle-même a été soigneusement évitée, alors que de nombreux massacres de populations civiles furent le fait de bombardements massifs. Rétrospectivement, avec l'ouverture d'archives et les vastes études d'histoire de la Seconde guerre mondiale, l'ampleur des destructions pourraient faire penser qu'on en a pas été loin, mais les autorités politiques et judiciaires ne voulaient pas entrer de nouveau dans une perspective jugée trop idéaliste qui n'avait pas donné en fin de compte de résultats tangibles. Toutefois, l'instauration d'un droit pénal international (mis entre parenthèse toutefois pendant la guerre ou paix froide entre les deux blocs), marque le début d'une prise de conscience mondiale, qui a encore beaucoup de perspectives de progrès devant elle...

 

Un grand précédent dans le droit international public

   Plus que le procès de Nuremberg, le procès de Tokyo est souvent oublié par ce qu'ils ont réellement été. Reste le symbole d'un Tribunal international chargé de punir des crimes de guerre auparavant eux-même "oubliés" (sauf pour les plus ou moins proches des victimes bien entendu), sur l'autel des raisons d'État. A la différence de la Première Guerre mondiale, la fin du second conflit est marquée par une explosion de procès pour crimes de guerre ou collaboration avec l'ennemi. C'est que les violences, dans tous les pays d'Europe occupés par les nazis, ont été extrêmes et, dès l'invasion de la Pologne, en septembre 1939, elles ont eu massivement pour cible des populations civiles. Bien que les crimes de guerre commis par les Alliés et les Chinois furent oubliés, malgré quelques polémiques qui ont éclaté à l'intérieur même de l'enceinte des Tribunaux (surtout celui de Nuremberg).  Reste le grand précédent dans le droit international public qui permet de doter la communauté internationale d'un outil de répression contre les crimes de masse les plus odieux. 

    Ces deux procès ont eu commun, outre le fond de leur objet, d'avoir été l'objet de négociations serrées et souvent tendues entre les Alliés de la seconde guerre mondiale. S'appuyant sur des Traités dûment signés - soit le Traité de Versailles où l'article 228 stipulait le jugement des criminels de guerre - sans effet réel -, soit encore le Pacte Briand-Kellog, qui condamnait le recours à la guerre, soit encore la Convention de La Haye - des représentants, des gouvernements alliés, de huit gouvernements en exil et le Comité de la France libre, en tout 18 nations, signent la Déclaration de Saint James en 1942, suivie l'année suivante, en octobre 1943, de la création et de la mise en place à Londres d'une commission des crimes de guerre des Nations Unies. En même temps, dans une Déclaration de Moscou, des représentants des gouvernements britannique, américain et soviétique évoquent deux types de criminels, selon qu'ils ont commis leurs crimes en un seul lieu ou plusieurs à la fois, sans considération de l'ampleur de ces crimes. Peu à peu, après plusieurs rencontres, se dessinent les chefs d'accusation, entre la volonté britannique et la volonté américaine de mettre en évidence des complots en vue de la guerre, de la volonté soviétique et de la volonté française de ce centrer sur les crimes de guerre, chefs d'accusation qui se retrouvent dans les deux procès. Les accords de Londres d'Août 1945 entre les quatre délégations britannique, américaine, soviétique et française, définissent les modalités de mise en oeuvre de ces procès, dont le Statut du Tribunal militaire international.

Il est à noter que les discussions entre Alliés portent en même temps sur l'organisation de l'après-guerre, et entre autres de la place et du rôle dans cet après-guerre, de l'ONU, en même temps que sur les opérations militaires en cours.

 

Le procès de Nuremberg

   Pour le Procès de Nuremberg, trois chefs d'accusation sont retenus :

- Les crimes contre la paix (plan concerté ou complot), contre 8 des 24 inculpés ;

- Les crimes de guerre (violations des coutumes de la guerre), contre 18 d'entre eux ;

- Les crimes contre l'humanité (assassinat, extermination, réduction en esclavage, déportation...). Même si le mot "juif" n'est pas prononcé dans le Statut, c'est bien la persécution des Juifs qui constitue le "crime contre l'humanité". 

A cela s'ajoute le procès des organisations criminelles, notamment celles qui ont participé directement au génocide juif.

  Comme l'écrit Annette WIEVIORKA, " nous nous sommes habitués à la liste des accusés du procès, au point que nous la tenons pour évidente. En vérité, elle ne l'est pas, et elle fut établie sans véritable réflexion sur la nature de l'État nazi. (...), les accusés furent choisis avant même l'élaboration de la charte et du statut et, surtout, avant la rédaction de l'acte d'accusation. Leur présence tient largement au hasard de leur capture. La surreprésentation de l'armée (...) est largement due à l'insistance américaine sur la guerre d'agression, et explique a contrario la sous-représentation des SS et de la Gestapo (...). La grande industrie allemande (...) n'est pas représentée. Enfin, pour certains des accusés (...), on sait d'emblée que les responsabilités seront difficiles voire impossibles à établir dans le cadre d'un procès équitable."

   Pendant 402 audiences publiques, ce long procès (parfois ennuyeux, du fait du ton monotone des quatre traductions simultanées) s'appuie sur des preuves écrites davantage que sur des témoignages (seulement 94 témoins), soit pour l'essentiel des documents allemands : ordres, compte-rendus, rapports officiels, projets, notes personnelles et transcriptions dactylographiques de conversations téléphoniques interceptées par la Gestapo... Sans compter les auditions et les consultations de documents de la commission d'enquête chargée de recueillir les témoignages relatifs aux organisations... Sans compter évidemment les documents filmiques sur les camps d'extermination qui firent une très grande impression sur tous les participants et observateurs du Procès Cela en fait une mine d'informations, parfois auparavant secrètes, pour les juristes et les historiens qui leur fait gagner sur certains aspects des dizaines d'années de recherches. 

   Le premier chef d'accusation fait remonter l'examen des faits bien avant le début officiel de la guerre, car la partie américaine tient à ce que l'on considère la longue montée des préparations à la guerre, dès l'accession des nazis au pouvoir en 1933, voire à des textes fondateurs de l'idéologie nazie. Comme ce chef d'accusation ne peut guère être séparé de la guerre d'agression elle-même, dans les séances interviennent des faits qui se déroulent dans les années 1940. A cette occasion, l'invasion concertée de la Pologne par l'Allemagne et l'Union Soviétique est assez vite étouffée de même que l'attitude conciliante des démocraties envers les violations des traités par Hitler (problèmes traités par CASAMAYOR dans son ouvrage Nuremberg, 1945 : la guerre en procès). Malgré l'activité des avocats des prévenus, le problème du pacte germano-soviétique et de ses clauses secrètes (plus secrètes du tout alors...) est étouffé (plaidoirie censurée) (Gerhard E GRUNDLER et Arnim von MANILOWSKY, Nuremberg ou la justice des vainqueurs).

L'impossibilité d'aller jusqu'au bout de ce chef d'accusation provient du fait que l'examen d'un grand pan de la diplomatie internationale pourrait être qualifiée, tous acteurs confondus, de préparation à la guerre.

    Le second chef d'accusation constitue une longue liste, lise par l'accusation française pour les territoires de l'Ouest et par l'accusation soviétique pour les territoires de l'Est. Tous ces crimes sont prévus, codifiés par les diverses conventions de Genève et de La Haye, avec en plus le "Serment de fidélité et la germanisation des territoires occupés". C'est là que se place le réquisitoire contre la doctrine nationale-socialiste, "qui est celle du racisme". c'est là aussi, à l'occasion de la production par la partie soviétique du témoin général, devenu maréchal von Paulus, fait prisonnier à la fin de la bataille de Stalingrad, puis "retourné", que des incidents de séance se produisent. Mais la question du massacre de Katyn, en Finlande, mis sur le compte des allemands, et en fin de compte perpétré par les soviétiques l'éclipse dans la honte. Les Soviétiques avaient réussi à faire inscrire ce massacre dans l'acte d'accusation malgré l'opposition des autres Alliés, et la presse s'est emparée pendant le procès de cette affaire.

     Le troisième chef d'accusation, est étayé en grande partie par l'accusation française (Edgar FAURE bénéficie des apports d'une organisation créée à Grenoble en 1943, où travaillent des historiens comme Léon POLIAKOV et Joseph BILLING). Sa démonstration sur le mécanisme du "service public criminel"  est appuyée par le témoignage d'anciens responsables nazis de cette machine administrative. A la question : la persécution (pas l'extermination, bien entendu) des Juifs relèvent-elle dans sa totalité du crime contre l'humanité? le tribunal précise d'abord que "il faut que les actes de cette nature, perpétrés avant la guerre, soient l'exécution d'un complot ou plan concerté, en vue de déclencher et de conduire une guerre d'agression. Il faut, tout au moins, qu'ils soient en rapport avec celle-ci. or le tribunal estime que la preuve de cette relation n'a pas été faite, si révoltants et atroces que fussent parfois les actes dont il s'agit. Il ne peut donc déclarer d'une manière générale que ces faits, imputés au nazisme et antérieur au 1er septembre 1939, constituent, au sens du statut, des crimes contre l'humanité. Le terme de génocide n'a pas été prononcé lors du procès, et ce n'est qu'après le procès, 15 ans plus tard en Israël, d'EICHMANN, rappelle Annette WIEVORSKA, que le génocide juif en tant que tel commence à être constitué en objet distinct et à pénétrer la conscience universelle.

    La mise en accusation des organisations provient directement de la découverte par les Américains des camps de concentration. Les Alliés souhaitent que soient adoptées des mesures punitives massives et procèdent à l'arrestation des membres du parti à partir du grade d'Ortsgruppenleiler, de la Gestapo et des SD, des Xaffen SS depuis le plus bas grade de sous-officier, des officiers d'états-majors, des officiers de police depuis le grade d'Oberleutnant, des SA depuis le plus bas grade d'officier, des ministres et hauts fonctionnaire ainsi que des responsables territoriaux, des nazis et des sympathisants nazis de l'industrie du commerce et de l'industrie, des juges et procureurs des tribunaux spéciaux... Malgré la destruction massive de documents administratifs compromettants, des milliers de personnes sont alors arrêtées. Un acte d'accusation à Nuremberg définit chacune des 6 organisations pouvant être déclarée criminelle. Les appels à témoin connurent un succès considérable (des centaines de milliers de réponses) et l'examen des réponses se fit avec l'aide de juristes allemands prisonniers de guerre. "Un des problèmes posés par la mise en accusation du parti nazi, un parti dont l'organisation est pyramidale, rapporte Annette WIEVORSKA, et qui comprend une myriade de responsables, du petit cadre local au grand responsable du Gau, de la région, c'est de savoir jusqu'à quel niveau de responsabilité doit être portée la culpabilité." Un des avocats, le premier à prendre la parole, le 30 juillet 1946, le Dr SERVATIUS, ne cherche pas à blanchir l'ensemble des chefs du parti nazi, mais met en doute que 600 000 d'entre eux aient été impliqués ou même conscients des crimes qui sont exposés au tribunal depuis des mois. le problème central en dernière analyse est celui de la dénazification de l'Allemagne.

Alors que les "organisations" avaient été mises en accusation à la fin du procès, après l'examen des responsabilités individuelles de chacun des accusés, les juges inversent cet ordres. Le verdict concernant les "organisations" est rendu le premier. Comme ils le font pour le "complot", les juges reprennent la définition d'une "organisation criminelle". Pour qu'elle soit reconnue comme telle, il faut qu'elle ait des "buts criminels", qu'elle constitue "un groupe dont les membres sont liés les uns les autres et organisés en vue d'un but commun" et que la formation du groupe ou de son utilisation ait un rapport avec les crimes définis par le Statut du Tribunal. Ainsi, puisque la criminalité est déterminée par celle de l'organisation à laquelle ils ont appartenu, il faut exclure de l'"organisation" les personnes qui ignoraient ces buts et celles qui ont été contraintes par l'État à en faire partie. Il n'y aura donc pas de condamnation automatique pour appartenance à une organisation. Il appartient ensuite, une fois une organisation reconnue criminelle, à d'autres tribunaux, à instruire individuellement le dossier des membres de cette organisation, à trier en quelque sorte les membres responsables et ceux qui ne le sont pas.

Au total, juge sans doute sévèrement Annette WIEVORSKA "l'accusation de criminalité pour les "organisations" fit long feu. Ainsi, souligne Bradley SMITH, "s'évanouit le grand rêve de voir expédier au gibet ou dans des camps de travaux forcés des milliers, voire des millions de nazis endurcis"... on n'entreprit jamais de campagne systématique pour définir et répartir le blâme sur tous ceux qui étaient responsables des fléaux du nazisme. Ce fut l'un des faiblesses du procès." Si, effectivement, cela permet à des centaines de hauts fonctionnaires nazis de passer ensuite au travers les mailles des filets de tribunaux qui traitèrent les affaires criminelles au cas par cas en Allemagne et dans les pays occupés, d'un autre côté, cela lève la tentation d'établir une culpabilité collective à l'égard du peuple allemand tout entier, concept générateur de bien de conflits....

  Le verdict  du 31 août 1946 donne 3 acquittés, 7 condamnés à des peines de prison et 12 condamnés à mort, par pendaison. Quand le procès des grands criminels de guerre se termine, d'autres procès se déroulent ou sont déjà terminés en Allemagne, dans chacune des zones d'occupation. Ils aboutirent à l'inculpation de 5 006 personnes, dont 794 furent condamnées à mort et 486 exécutées. 

 

Le procès de Tokyo

   Pour le procès de Tokyo, trois chefs d'accusation sont requis contre 28 prévenus, des responsables militaires et civils japonais, hauts responsables, officiers militaires ou officiers de grades inférieurs :

- crimes contre la paix, visant uniquement les sphères du pouvoir ;

- crimes de guerre conventionnels ;

- crimes contre l'humanité. Alors qu'à Nuremberg, il ne concerne que les populations civiles, à Tokyo, cette précision disparait, les prisonniers de guerre sont couvert par cette définition

Au contraire du procès de Nuremberg, aucun procès contre des "organisations criminelles" n'est instruit. 

Autre différence avec Nuremberg, où un juge et un suppléant officiaient pour chacun des quatre puissances alliées, onze juges représentent les puissances signataires de l'Acte de reddition, Chine incluse mais évidemment Japon exclut. Il s'agit là aussi d'un procès organisé par les vainqueurs. Là aussi, les chefs d'accusation, et la désignation des accusés a fait l'objet de débats animés, encore plus que pour le Procès de Nuremberg. L'empereur est préservé de l'acte d'accusation, suivant les accords même de la reddition. 

De plus, délibérément, des crimes furent exclus du champ de compétence du Tribunal, même si les faits étaient assez connus. Par exemple les membres de l'unité de recherche bactériologique 731, ne furent pas inquiétés en échange des informations sur les résultats de leurs "travaux". Mais ce fait ne le distingue guère de ce qui se passe plus à l'Ouest : de nombreux procès furent épargnés à toute une élite scientifique, technique et même politique (espionnage) nazie dans le cadre de la vaste chasse des Américains et des Soviétiques aux compétences utiles pour la force de leur zone d'influence. 

  Plus que le Tribunal de Nuremberg, le Tribunal de Tokyo a souffert de la destruction systématique des documents compromettants. Furent admis comme preuve (par exemple le mémorandum Tanaka) des documents d'authenticité douteuse. 

  Si les débats prirent fin le 6 avril 1948, il fallut plusieurs mois aux juges pour rendre leur verdict public. Tous les accusés furent reconnus coupables des chefs d'accusation retenus. 7 accusés furent condamnés à mort. 

   L'opinion publique ne s'intéressa que peu au procès de Tokyo, sauf peut-être pour le cas de l'amiral Shimada.  Ce manque d'intérêt est parfois mis sur le compte de l'absence de personnalités charismatiques (pas d'équivalent à Goering souvent flamboyant) qui auraient pu retenir l'attention de la presse internationale. Également sans doute, parce qu'après avoir accusé en bloc les responsables de crimes de guerre et de crimes contre l'Humanité, les procureurs ciblent la majeure partie du temps les responsabilités individuelles des inculpés.

Bien plus que pour le Procès de Nuremberg, où la seule divergence publique notable fut le fait des juges soviétiques qui se désolidarisèrent lorsque le tribunal acquitta trois des prévenus (les responsables économiques comme Schacht...), les divergences publiques entre les juges s'exprimèrent sur le verdict de façon plus importante : cinq juges sur les 11 exprimèrent des jugements séparés. Pourtant le jugement de 1 200 pages, ses comptes-rendus de 124 volumes lui donne une ampleur supérieure à celui de Nuremberg. 

      La critique essentielle qui revient souvent, propre au Procès de Tokyo, est d'avoir exonéré la famille impériale de toute responsabilité. Or l'Empereur représente (personnifie même) la nation japonaise, bien plus que Hitler  comme chef des nazis. Contrairement à l'Allemagne, le Japon n'eut pas l'occasion, selon certains historiens, de s'interroger sur ses propres crimes de guerre. Il n'y a pas en dernier ressort dans la société japonaise de sentiment de responsabilité dans les crimes de guerre commis.  

      Toutefois, la convergence avec le Tribunal de Nuremberg sur les notions de crimes contre la paix et de crimes contre l'humanité, pose les fondements d'une légalité pénale internationale reprise ponctuellement par d'autres tribunaux ad hoc et de manière pérenne, un demi-siècle plus tard, par la Cour Pénale Internationale.

 

Annette WIEVORKA, Le procès de Nuremberg, Liana Levi piccolo, collection Histoire, 2006. Ce livre est la reprise de l'édition de 1995 parue aux Éditions Ouest-France, laquelle fut reprise auparavant par le Mémorial pour la Paix de Caen en 2005.

Nous recommandons, pour mesurer l'ampleur des crimes de guerre pendant la Seconde guerre mondiale, la lecture du récent livre d'Antony BEEVOR, La Seconde Guerre Mondiale (Calmann-Lévy, 2012), qui permet de les contextualiser dans un ensemble plus large.

 

JURIDICUS

 

Relu le 11 avril 2021

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10 avril 2013 3 10 /04 /avril /2013 16:46

         De son vrai nom Johanna ARENDT, la philosophe allemande naturalisée américaine (en 1951, après y avoir été apatride pendant dix ans), après s'être réfugiée en France dès 1933, ne se désigne jamais comme "philosophe", mais comme professeur de théorie politique. Elle travaille dans ses oeuvres principalement la question du phénomène totalitaire, après son expérience militante pour la cause juive avant et pendant la seconde guerre mondiale.

Inclassable sur l'échiquier politique, ni libérale, ni socialiste, elle ne cherche pas à élaborer un système philosophique dans toute sa cohérence, mais aborde, en vue de comprendre pour changer le monde, un ensemble de problématiques variées : la révolution, le totalitarisme, la culture, la modernité et la tradition, la liberté, les facultés de la pensée et du jugement... Elle argumente avant tout pour l'action politique, contre la passivité et la résignation. 

 

      C'est aux États-Unis qu'elle fait publier ses trois livres fondamentaux, Les origines du totalitarisme (1951), Condition de l'homme moderne (1958) et le recueil de textes intitulé La crise de la culture (1961). Auparavant, grandement influencée par les enseignements de Martin HEIDEGGER, de HUSSERL et de Karl JASPERS, dans ses études de philosophie, de théologie et de philologie classique aux Universités de Marbourg, Fribourg-en-Brisgau et d'Heidelberg (dès 1924), elle rédige Le concept d'amour chez Augustin (1929) et, avec Günther ANDERS, Les Élégies de Duino de Rilke (1930). Son livre Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, où elle rend compte en 1966, du procès du responsable nazi, est celui qui suscite le plus de polémiques qui l'oppose à une partie de l'intelligentsia juive américaine.  Dans Essai sur la révolution (1967), Vies politiques (1971) et Du mensonge à la violence. Essais de politique contemporaine (1972), elle poursuit sa réflexion sur ses thèmes de prédilection. A noter qu'à titre posthume, sont publiés plusieurs ouvrages dont La tradition cachée. Le juif comme paria (1987) et La Vie de l'esprit, en deux tomes (1978-1981).

 

Aux sources de sa pensée

      Le grand guide dans sa pensée et dans son combat est le philosophe du XVIIIe siècle LESSING, déjà conscient du piège des Lumières, militant de la volonté de "penser par soi-même" et pourtant soucieux du domaine public ; par avance lucide quant aux limites de la compassion et de la pitié qui peuvent être érigées en principes d'une politique réduite à la sentimentalité. Elle l'inspire dans la construction des catégories de sa philosophie politique.

Avant d'entrer dans une analyse de ses oeuvres, Pierre BOURETZ se pose la question : "que retenir (des) considérations conduites à la lumière de Lessing, nourries de l'expérience de l'action, enrichies de réflexions sur l'époque et les contemporains? Le fait tout d'abord qu'elle voulait garantir la validité de la pensée dans la vita activa, par le souci du monde et la responsabilité vis-à-vis des affaires humaines. L'idée ensuite qu'à ses yeux la déréliction des "sombres temps" interdisait tout autant la douceur de la nostalgie que l'enthousiasme en faveur de l'utopie ; incitait à préserver en même temps l'autonomie de la vie de l'esprit et la permanence du domaine public ; forçait ensuite à admettre que tant que l'on cédera à la tentation du repli dans l'intériorité, "on jettera l'humanité avec la réalité, comme le bébé avec l'eau du bain". L'intuition enfin d'une obligation envers le monde qu'elle poussera très loin : au point où celle-ci devient le principe de sa pensée, lui donne une orientation essentiellement politique et lui confère souvent des allures polémiques."

Anne AMIEL effectue la même vision de l'ensemble de l'oeuvre d'Hannah ARENDT, qui ne se prête pas à une présentation synthétique : "(...) il s'agit de prendre soin du monde. Et constituer un monde véritablement commun, sans renfermement dans la perspective particulière et irremplaçable qu'ouvre pour nous une langue, une tradition, une culture (...) signifie entendre et répondre : traduire, se mouvoir. Et traduire, cela veut dire en ce cas "distinguer". Arendt ne produit pas de définition - pas plus qu'elle n'explicite une quelconque méthode, ou ne prend pas la peine d'éclaircir la façon dont elle procède : elle formule, constamment, d'une façon systématique des distinctions, qui sont pourtant toujours adossées à une langage "commun" et se voulant comme tel, à tous les sens du terme (la technicité est donc exclue et l'érudition discrète). Il faudrait distinguer, discerner, filtrer, critiquer. L'autorité n'est pas le pouvoir, penser n'est pas calculer ou déduire, un mouvement n'est pas un parti, ni un conseil, promettre ou contracter n'est pas consentir, le travail n'est pas la fabrication, la politique n'est pas le social, le privé n'est pas l'intime, l'antisémitisme n'est pas l'antijudaïsme... La libération n'est pas la liberté, la domination n'est pas le gouvernement. Mais dans les derniers exemples, outre les questions de traduction de liberty et freedom ou governement et rule, force est de constater qu'Arendt ne situe pas de façon rigide les distinctions qu'elle produit (et qui, cela n'est pas du tout anodin, ne renvoient quasiment jamais au face à face de deux termes, concepts ou notions, mais au moins à des triades). Les distinctions prétendent donc être à la fois solidement enracinées dans l'expérience, et à la fois formulées dans une perspective particulière (tel ouvrage étudie tel objet, à telle période, s'adressant à tel public...) qui doit sans cesse être reprise, modifiée, redéployée, si l'on change de place, si l'on modifie le point de vue. Ici comme ailleurs, "la pluralité est la loi de la terre". Ce qui indique aussi que les distinctions et les articulations (entre travail, oeuvre et action par exemple) et des processus (ce qui fait qu'un confonde toujours les trois, même si on ne les confond pas sous la même activité dominante). Il n'y aurait rigoureusement aucun sens à isoler une notion. Toutes les notions renvoient, constamment, les unes aux autres."

 

     Nombre des prémisses de sa pensée sont déjà présents dans les 45 articles qu'elle écrit, entre octobre 1941 et avril 1945, dans l'Aufbau, journal rédigé en allemand à New York depuis 1924, d'abord bulletin de liaison de la communauté juive allemande des États-Unis, puis tribune des réfugiés de langue allemande. Plusieurs thématiques traversent le corpus de ces articles, qui affirment quelques opinions déjà formées et qui annoncent plusieurs thèses qui structurent Les Origines du totalitarisme et Eichmann à Jérusalem. Ces écrits ont le ton polémique et politique, qui suit de près certains débats aux États-Unis, et d'abord ceux qui touchent la communauté juive, dans le vaste courant du sionisme (traversé de contradictions bien plus importantes que ce qu'on constate de nos jours). D'abord centrés sur les questions proprement militaires, ils ouvrent la perspective la plus large, celle d'une politique du peuple juif, qui tout à la fois a été privé de cette expérience par l'histoire et s'en tient volontairement à l'écart dans le monde contemporain. Elle profile les thèses qui structurent la première partie des Origines du totalitarisme : la critique de l'aconisme du peuple juif, la dénonciation de sa tendance à ne se définir que par l'antisémitisme et la mise en lumière de ce qu'elle voit comme une fâcheuse habitude de se complaire dans le sentiment de persécution. Dans ces articles pointent déjà cette idée force que la passivité et surtout l'impréparation plus ou moins volontaire à l'action politique a des liens forts avec la situation du monde juif. Elle s'attaque à ce qu'elle conçoit comme l'ambiguïté des Lumières (allemandes), à la source de l'Émancipation. Elle perçoit déjà ce qui selon elle constitue une erreur de Moïse MENDELSSOHN : l'idée d'une autonomie de la raison, qui conduit à un idéal de "formation" imposant à l'homme de "penser par lui-même", qui conduit à l'isolement individuel, coupant l'homme de la communauté, et partant des réalités extérieures. Le désir conscient d'éliminer la tradition, avec tout le sens de la communauté qui va avec, a pour conséquence que le gain de l'Émancipation est annulé au moment même où il est acquis. Les Juifs deviennent, dans l'histoire, ceux qui n'ont pas d'histoire, au fond même de la représentation que s'en font les Juifs eux-mêmes. 

 

Les origines du totalitarisme

      Les origines du totalitarisme, dense et long texte en trois parties, L'antisémitisme, L'impérialisme et Le Totalitarisme, ne bénéficient pas d'une Introduction de l'auteure qui permettrait de comprendre d'emblée leur articulation et leur élaboration. Nombre de passages de ces parties sont conçus sinon déjà rédigés entre 1947 et 1949, étant donné qu'en cours de route, Hannah ARENDT, disant par la suite qu'elle comprend alors un certain nombre de choses primordiales, elle modifie sensiblement sa trajectoire intellectuelle. Dans son discours sur l'évolution de l'État-nation, elle découvre le principe de la domination totalitaire qui réside dans une destruction permanente de toute forme de stabilité et elle souligne les facteurs qui donnent à l'État un caractère informe et contribuent à rendre le fonctionnement du système indéchiffrable. Motrice de cette évolution, la logique de l'idéologie, indépendamment des faits qui souvent la contredisent, occupe dans le totalitarisme une place dominante et surdéterminante. Il s'agit de la destruction de tout ce qui garantit la pérennisation, au-delà de cycle des générations, d'une société, d'un cadre de vie, d'une manière de penser....

    A la lecture de ces pages, nous ne sommes pas loin de penser que se trouve lié ce totalitarisme et la guerre elle -même. Sans la guerre pour le nourrir, il n'existe pas de totalitarisme. Sans le totalitarisme, la guerre ne peut perpétuellement exister.

     Hannah ARENDT décrit trois étapes dans cette marche vers la domination totale qui prépare des "cadavres vivants". En premier lieu, il s'agit de "tuer en l'homme la personne juridique". L'accomplissement de ce projet commence par la soustraction de certaines catégories de personnes à la protection de la loi, passe par la confusion entre ces éléments jugés "asociaux" et les criminels, aboutit enfin à une sélection parfaitement arbitraire de victimes dont les crimes supposés ne sont plus qualifiés à l'avance. Vient ensuite "le meurtre en l'homme de la personne morale". S'agissant cette fois de l'assassinat institutionnalisé dans les camps, le procédé consiste à abolir ce qui avait toujours été respecté de mémoire d'homme : le droit de l'ennemi tué au souvenir, la possibilité laissée à ses proches de pleurer sur son corps, l'existence d'une sépulture. De ce point de vue, la terreur totalitaire triomphe lorsqu'elle parvient à effacer toute trace de ceux qu'elle détruit et réussit à rendre leur mort anonyme, afin que celle-ci cesse d'apparaître comme le terme d'une "vie accomplie" et devienne une sorte de preuve par l'absurde qu'ils n'ont jamais existé. Reste enfin une dernière étape de la destruction, dans la réalisation d'une "loi du mouvement" qui vise moins la domination totale en tant que telle qu'une transformation radicale de la nature humaine à partir de ses composantes élémentaires : celle qui s'attaque à "l'identité unique de chacun", attachée à la différence entre les individus. Ce processus de déshumanisation qui requiert l'éradication de toute individualité est amorcée dès l'arrivée au camp, après des conditions de transport monstrueuses : lorsque les premières heures sont savamment planifiées pour produire une homogénéité d'apparence des détenus ; quand sont ensuite pratiquées des tortures qui diffèrent inlassablement la mort en manipulant les corps jusqu'aux limites de leur possibilité de survie, afin de mieux montrer que la destruction de toute dignité humaine peut précéder l'élimination physique. A cela s'ajoute que dans l'application de ces méthodes, une ultime perversité consiste à associer certaines catégories des victimes au meurtre des autres, en les installant dans un dilemme sans issue : tuer ou être tué, en sorte que s'estompe toute ligne de démarcation entre persécuteurs et persécutés.

       Pierre BOURETZ, auteur de tout ce dernier paragraphe, estime qu'au terme de cette description, l'auteure "rencontre les limites de la phénoménologie". Les bases de cette description repose sur le témoignage de rescapés qui tentent de restituer l'inracontable. Percevoir les camps de concentration comme le terme d'un processus qui avait débuté bien avant l'avènement du totalitarisme, dans l'avènement même de la "solitude" d'individus atomisés, sans attaches stables et privés de la capacité d'agir sur l'ensemble social constitue bien sa vision, mais Hannah ARENDT n'adopte pas dans son livre de conclusion. L'approche d'un '"mal radical" concept emprunté à Emmanuel KANT, est bien l'objet de l'auteure, qui n'en est pas pour autant parvenue à mener jusqu'à un terme ses investigations, qui se poursuivent jusqu'à la fin de sa vie. 

Les éléments, qui se trouvent dans une sorte de progression Antémitisme-Impérialisme-Totatlitarisme, dérivent souvent dans son livre d'analyses déjà réalisées avant elles, mais systématisées : A Rosa LUXEMBOURG, par exemple, elle doit toute son analyse de l'impérialisme. A travers des biographies, parfois orientées, comme celle de DISRAELI, elle trace cette chronologie collective. De multiples faits semblent être entrés dans son cadre d'analyse, avec parfois une historicité incertaine. Mais l'essentiel n'est pas là : avec un aplomb qui s'affirme clairement dans la troisième partie, elle propose une hypothèse incontournable encore aujourd'hui sur la nature du totalitarisme qui dépasse les comparaisons faites par ailleurs (comme celle de Raymond ARON dans Démocratie et Totalitarisme) entre régimes politiques. Elle introduit avec force l'idée du perpétuel mouvement qui charrie les corps et les institutions dans un désordre mortel allant crescendo, au-delà d'une description d'institutions qui donne parfois un peu trop une sensation d'ordre. 

        Anne AMIEL indique bien cette originalité. Il faut distinguer le totalitarisme des formes plus traditionnelles de régime liberticide et autoritaire (despotisme, dictature à parti unique, etc) et donc de refuser l'alternative commode et qui égare entre démocratie et totalitarisme, laquelle un peu trop dictée par la conjoncture de la guerre froide entre les deux blocs géopolitiques soviétique et américaine. Le totalitarisme, nouvelle forme de régime, absolument inédite, rigoureusement inconnue avant le XXe siècle, est l'évènement majeur du siècle, et comme tel, rompt avec le fil de la tradition. Annah ARNDT, reprenant à son compte les catégories de régimes politiques de MONTESQUIEU, voit dans la nature du totalitarisme la terreur et dans son principe l'idéologie, les deux s'enracinant dans une expérience extrême de la condition humaine : la désolation (ou esseulement). Dans son analyse du totalitarisme qu'elle voit à l'oeuvre tant dans le système hitlérien que dans le système stalinien - peut-être prise dans un flot d'informations bien mieux maîtrisé du côté nazi que du côté de l'URSS - l'intellectuelle juive met toujours l'accent sur la terrible originalité de ce régime.

""La terrible originalité, cite t-elle, du totalitarisme ne tient pas au fait qu'une "idée" nouvelle soit venue au monde, mais à ce que des actions mêmes qu'elle a inspirées constituent une rupture par rapport à toutes nos traditions" (Hannah ARENDT, La nature du totalitarisme, Payot, 1990). Les origines du totalitarisme - il s'agit bien d'origines et en rien de causes, la catégorie étant déplacée en histoire, selon Arendt - doivent donc être comprises, dans le sens de ce qui a rendu possible des régimes monstrueux, qui, précisément, mettent au défi notre capacité de compréhension. Il faut alors repérer les facteurs et les éléments qui ont "cristallisés" sous cette forme. L'essentiel étant que ces éléments survivent à l'effondrement des régimes, et pourraient donc susciter de nouvelles cristallisations - ce qui explique le refus arendtien de tout retour au statu quo ante. Ces éléments touchent toujours les "masses" et le monde inhumain, désolé, où elles vivent, et qu'elles ne peuvent que condamner. La population, sous le coup de l'inflation, du chômage, du choc en retour de la violence impérialiste, etc. s'atomise et se transforme en masse, et l'homme de la masse est essentiellement celui qui se sent superflu et est tenu pour tel par ses "semblables" (...).

Les mouvements totalitaires sont précisément ce qui permet d'organiser les masses (tandis que les partis étaient fondés sur une structure de classes) et ils s'adossent à une idéologie dont l'important n'est pas le prétendu "contenu" (qui varie de la terre au ciel entre la tradition socialiste et l'ineptie raciale), mais bien le "mouvement" de déduction, une sorte d'infaillibilité et de sur-sens absurde. Le terme de mouvement doit être pris au sérieux, et quasi littéralement. Il s'agit de s'immuniser contre la réalité, contre l'expérience, de survivre à la perte du sens commun (...). En ce sens, les totalitarismes pensent que "tout est possible", qui expérimente cette croyance, et qui montre que l'on peut réaliser l'enfer sur terre sans que rien ne se produise (...). On peut dire que ces régimes sont anti-utilitaires, antinationalistes, antiétatiques (on ne saurait expliquer économiquement les camps, ni oublier que la terreur se déchaîne quand il n'y a plus d'opposition politique, et peut décapiter en pleine guerre l'état-major soviétique, ni confondre les Aryens avec les Allemands, ni attribuer la stabilité et la compréhensibilité d'un État à la polyarchie mouvante des nazis par exemple). Les totalitarismes sont donc une réponse monstrueuse à la maladie du monde qui leur préexiste - monde qui a transformé la solitude (et tous ses corrélats) en désolation : "La domination totalitaire (...) se fonde sur la désolation, l'expérience d'absolue de non-appartenance au monde, qui est l'une des expériences les plus radicales et les plus désespérées de l'homme" et "La désolation est liée au déracinement et à la superfluidité dont sont frappées les masses depuis le commencement de la révolution industrielle, et qui sont devenus critiques avec la montée de l'impérialisme (...) et la débâcle des institutions politiques et des traditions sociales à notre époque". La domination totalitaire est donc un système dans lesquels "les hommes sont de trop", qui rend les hommes également superflus."

 

Eichmann à Jérusalem

      Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal, même si au début, il ne s'agissait pour l'auteure que d'un reportage guidé par des motivations très personnelles, constitue sans doute sa deuxième oeuvre phare. Se présentant en grande partie comme un compte-rendu du procès d'Adolf EICHMANN en Israël, en fait de deux procès qui se succèdent d'avril 1961 à mars 1962, il est l'occasion pour Hannah ARENDT de se livrer à une critique polémique et du procès, et des témoins, et des avocats pour la forme, et des conditions dans lesquels il se déroule, de ses motifs et d'éléments, pour elle, se révélant être des tabous. Après avoir ironisé sur le fait qu'Israël voulait son Procès de Nuremberg, elle ne dénie pas le droit pour ce pays à s'exprimer au nom des victimes, mais elle s'offusque que l'on ne parle que de la souffrance juive. Dans ce procès "théâtral", orienté par la rhétorique emphatique du procureur et nourri d'arrière-pensées, elle voit les crimes d'Eichmann réduits à ce qui concerne exclusivement les Juifs, mais étendus à des zones géographiques qu'il ne contrôlait sans doute pas. D'un point de vue juridique, elle souligne le fait qu'en visant une sorte de crime contre les Juifs, plutôt que des "crimes contre l'humanité", le tribunal de Jérusalem n'a pas mieux compris que celui de Nuremberg la nouveauté radicale du génocide, en sorte qu'étant le dernier des "procès successeurs", celui d'Eichamnn ne pourrait mieux que les précédents offrir une doctrine utile pour l'avenir. L'aspect assez féroce de certains passages de son livre provient directement des traces des luttes au sein du sionisme. Elle considère en effet que le rapprochement entre Juifs et Arabes après la création de l'État d'Israël aurait dû être un axe majeur de sa politique.

Occasion manquée, ce procès fait l'objet d'au moins deux thèses qui soulèvent des polémiques bien plus épaisses que Les origines du totalitarisme. 

Première thèse : le portrait qu'elle trace d'Eichmann, un des principaux artisans de l'extermination, archétype de l'antisémitisme viscéral et incarnation du mal, donne l'impression, en reprenant ses déclarations sur la nécessité de trouver pour les Juifs un sol à eux, d'entendre son paradoxe d'ami des Juifs. C'est qu'elle le dépeint avant tout comme un fonctionnaire aux ordres, un fonctionnaire du meurtre de masse, assez terne et noyé dans son principe d'obéissance totale au Führer. De nombreux lecteurs s'affirment choqués de ce qu'ils verront comme une banalisation des crimes d'Eichman, d'autant qu'elle décrit une banalité du mal, sans s'y appesantir toutefois.

Deuxième thèse, encore plus polémique : Des dirigeants juifs, au sein des Conseils Juifs ont collaboré à l'extermination. Comme elle estime que cette coopération est passée sous silence, elle en instruit le dossier. Elle multiplie les relations de faits sans pour autant parvenir à un tableau d'ensemble, préférant surtout étayer la thèse de leur participation à un processus de désintégration et de dés-identification. A cette thèse répond notamment SPERBER qui estime que ce processus, commencé relativement tôt en Allemagne, dès les années 1930, rendait le judaïsme mondial non sioniste incapable d'affronter la menace certaine comme il aurait dû le faire. Dans la polémique s'expriment, dans une dynamique peu claire, presque autant d'opinions contre que d'opinions pour, d'un bout à l'autre des échiquiers politiques et communautaires. Certains arguments, tout en déniant la réalité de cette coopération, mettent l'accent (Saul FRIEDLÄNDER, cité par Peter NOVICK, dans L'Holocauste dans la vie américaine) sur une contradiction, après la publication de ce livre d'études sur la question : "Objectivement, le Judenrat a probablement été un instrument de la destruction des Juifs d'Europe, mais subjectivement leurs acteurs n'ont pas eu conscience de cette fonction, et, même s'ils en avaient conscience, certains d'entre eux - voire la plupart - ont essayé de faire de leur mieux afin de retarder cette destruction".

Par la suite, Hannah ARENDT reconnaît trois contradictions entre Les origines du totalitarisme et Eichmann à Jérusalem. Tout d'abord, le premier livre parlait des "trous de l'oubli" creusés par le système totalitaire, affirmation explicitement démentie dans le second. Le portrait d'Eichmann et la description de son action tendent à relativiser l'importance accordée à l'idéologie dans la description des régimes totalitaires. Enfin, la "banalité du mal" s'oppose au "mal radical".

 

Condition de l'homme moderne

      Condition de l'homme moderne, considéré parfois comme le second chef-d'oeuvre de Hannah ARENDT est une oeuvre de philosophie fondamentale, dont le lien avec la théorie politique parait ténu.

Il traite du rapport entre "éléments", "origines", "cristallisation" maintes fois évoqués auparavant. Elle progresse par trois questions : Que s'est-il passé? Pourquoi cela s'est-il passé, Comment cela a-t-il été possible? Penser l'impensable constitue son obsession. Comment la science politique produirait-elle un concept adéquat à cette expérimentation monstrueuse d'un système qui rend les hommes eux-mêmes absolument superflus? Tentant de définir les contours d'une vita activa, elle aborde successivement les relations entre domaine public et domaine privé, le sens du travail, celui de l'oeuvre, la place de l'action dans la vie de l'homme, pour terminer sur une réflexion sur l'aliénation et le travail.

C'est bien la conception du travail qui se trouve au centre de son livre. Première des activités de la "vita activa", le travail caractérise l'homme, bien plus animal/laborans avant d'être homo faber. Il est lié à la nécessité vitale que connaît toute espèce vivante, et son corrélat est la consommation des "bonnes choses". Il s'agit bien du "travail de notre corps" et non pas "l'oeuvre de nos mains" pour reprendre l'expression de LOCKE. Le travailleur est donc renvoyé à la solitude de son corps, et au bonheur du vivant comme tel. Le travail renvoie donc à la nature, à laquelle l'animal laborans oppose sa force, et cela de façon cyclique, répétitive et anonyme. Il ne peut édifier de monde durable et ne renvoie à aucune pluralité réelle, en ce sens le travailleur est rejeté hors du monde, dans la futilité du cycle vital, et son activité est plus encore qu'apolitique (comme l'oeuvrer) antipolitique, privée (au sens le plus privatif du terme). Cependant, le travail est bien la condition sina qua non de toutes les autres activités, même les "plus hautes" qui comprennent toutes une part de labeur et il peut viser, à la façon endurante des travaux d'Hercule, "la protection et la sauvegarde du monde contre les processus naturels" le menaçant. Si le travail engendre peine et tourment, ceux-ci sont "des modalités d'expression de la vie elle-même" et la joie spécifique qui en résulte est "plus réelle et moins futile que toute autre forme de bonheur". Tout le problème pour les êtres humains comme tels est de ne pas être enfermés dans le cycle du labeur, mais pour cela il faut mobiliser d'autres facultés : l'oeuvrer et l'agir puisque, selon les mots de Marx cité à moitié ironiquement par Arendt, le royaume de la liberté commencera au delà de celui de la nécessité. Jusqu'à l'époque moderne, se libérer du travail a signifié maintenir d'autres êtres humains, par la violence, dans la sphère uniquement privé du labeur (les esclaves, les femmes). L'espoir des révolutions française et américaine est aussi celui de la libération du peuple comme tel, de l'émancipation de la partie servile de l'humanité, gagnant ainsi son droit à l'apparaître. L'amertume arendtienne veut que ce soit moins les travailleurs qui aient finalement été émancipés par la modernité que le processus même - dévorant - du travail et de la consommation. Si bien que, dans les conditions actuelles, où toutes les activités sont comprises comme du travail, comme une façon de "gagner sa vie" : "Ce que nous avons devant nous, c'est la perspective d'une société de travailleurs sans travail, c'est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut imaginer de pire." (Anne AMIEL).

Derrière cette théorisation du travail, se trouve une critique virulente de la société de consommation. le travail devrait resté dans la sphère privée et laisser de plus en plus de place à l'action publique.

 

La crise de la culture

    La crise de la culture, regroupement de Huit exercices de pensée politique, donne un idée du positionnement d'Hannah ARENDT sur la recherche d'un futur, qui ne soit ni de renouer le fil rompu de la tradition, ni d'inventer quelque succédané ultra-moderne.

Sont examinés tour à tour les relations entre tradition et âge moderne, le concept d'histoire (antique et moderne), la question de l'autorité, de la liberté, la crise de l'éducation (sa portée sociale et politique), la problématique entre Vérité et politique, la conquête de l'espace et la dimension de l'homme.

 

Du mensonge à la violence

    Du mensonge à la violence,  regroupe des Essais de politique contemporaine, souvent en prise directe sur des débats aux États-Unis : Du mensonge en politique (Réflexions sur les documents du Pentagone, à propos de la guerre du Vietnam, La Désobéissance Civile, Sur la violence, politique et Révolution (Interview). 

 

   Ses ouvrages sur le phénomène totalitaire sont encore étudiés dans le monde entier et sa pensée politique et philosophique occupe une place importante dans la réflexion contemporaine. Ses réflexions rejoignent sur bien des points celles de Jean-Paul SARTRE, de David ROUSSET, et de bien d'autres auteurs. Chacun à leur façon, Jurgens HABERMAS, Maurice MERLEAU-PONTY, Cornelius CATORIADIS, Alain FINKIELKRAUT, Richard SENNETT, Alain BADIOU, Benjamin BARBER, pour ne pas tous les nommer, se déterminent en partie à partir de ses réflexions, parfois les plus polémiques. Dans les communautés juives, ses réflexions ne laissent jamais indifférentes, même après les périodes d'intenses batailles polémiques, et alimentent encore des théories sur l'Holocauste. L'écologie politique, à travers les réflexions sur le travail lui emprunte des notions de simplicité volontaire et de décroissance. Ses réflexions sur la désobéissance civile et sur la violence restent hélas d'actualité.

 

Hannah ARENDT, Du mensonge à la violence, Calmann-Lévy, collection Agora, 1994 ; La crise de la culture, Gallimard, 2006 ; Condition de l'homme moderne, Calmann-lévy, collection Agora, 2004 ; Les origines du totalitarisme et Eichmann à Jérusalem, Gallimard, collection Quarto, 2006 (présentation de Pierre BOURETZ).

Anne AMIEL, Anna ARENDT, dans Le Vocabulaire des Philosophes, Suppléments 1, Ellipses, 2006.

Un film récent, Hannah Arendt, de Margarethe Von TROTTA, centré sur la relation - et les polémiques qui suivent - du procès d'Adolf EICHMANN en 1961 à Jérusalem, présente sa théorie sur la banalité du mal. Très primé, le film reste sobre de bout en bout, restant pratiquement tout le temps sur le personnage, et suit bien le livre au tire éponyme. La réalisatrice tient la gageure de "tenir" le spectateur pendant près de deux heures sur un des éléments les plus importants de la philosophie contemporaine. Disponible en DVD, en coffret notamment avec des bonus qui éclairent bien les débats qui suivirent la publication de son livre, débats qui ont encore des échos aujourd'hui. Une émission d'Un certain regard sur l'auteure, de 1974, un entretien de 28 minutes avec la réalisatrice, des entretiens avec Rony BRAUMAN, Alain FINKIELKRAUT (dont le sionisme parfois caricatural est toujours égal à lui-même...) et Cynthia FLEURY, ces derniers en collaboration avec Philosophie magazine, s'avèrent indispensables, surtout pour le néophyte. 

 

Complété le 17 décembre 2013. Relu le 14 avril 2021

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9 avril 2013 2 09 /04 /avril /2013 17:13

   Si les persécutions et les politiques d'extermination légales et progressives contre les Juifs constituent un élément original du régime national-socialiste allemand, dans les années 1930 et 1940, une sorte d'apogée dans l'horreur, qui fait parfois douter de la viabilité de l'espèce humaine, élément ensuite diffusé depuis les années trente à l'ensemble de l'Europe, la Shoah n'est pas réductible à cela. La shoah par balles et la shoah par gaz dans les camps de concentration, notamment dans les pays de l'Est, forme un ensemble qui tua plusieurs millions de personnes, et fut le fait également du régime soviétique et d'autres armées.

     Comprendre comment ces persécutions et ces politiques d'extermination purent avoir lieu, ce n'est pas seulement comprendre comment la tradition antisémite se précipite dans les années de crise économique mondiale, c'est aussi comprendre comment des politiques de persécutions et d'exterminations légales se sont mises en place, dans des sociétés tout de même très divisées, au point de constituer un élément essentiel dans des rassemblements populaires nationalistes, un élément constitutif de renouveaux de nations.

Également, il est nécessaire de faire une distinction entre temps de paix et temps de guerre. Sans la Seconde guerre mondiale, la solution finale n'aurait sans doute pas été mise en oeuvre, même si celle-ci a pu être pensée, mais de manière très minoritaire, auparavant. 

Enfin, ces politiques d'État de persécutions et d'exterminations constituent une systématisation de pratiques très anciennes qui allient massacres et pillages, ceux-ci se produisant le plus souvent alors dans un grand désordre. Ce qui frappe dans leur mise en oeuvre, c'est la recherche d'une efficacité dans la discipline, et une systématisation dans le but poursuivi (la destruction de l'influence juive) et dans les méthodes adoptées (mises à l'écart, expulsions, exterminations).

Mais du fait de l'intrication, depuis l'Émancipation juive, des activités et des familles "juives" et "non-juives" - ce qui suit une très longue période de croisement de populations malgré tout en contact, notamment en Allemagne mais pas seulement, les conséquences de leur exclusion de la vie politique, économique, scientifique... se retournent contre leurs promoteurs, car l'exil forcé des élites et des peuples alimente les forces économiques extérieures, et singulièrement, ennemies. Dans le détail de l'étude des politiques nazies, les historiens constatent que les responsables politiques et administratifs avaient bien conscience - mais insuffisamment il semble, car la doctrine nazie elle-même est très bornée, malgré sa cohérence apparente - des effets négatifs de leurs propres agissements, même s'ils étaient plutôt obnubilés par la possibilité de la création d'une puissance juive extérieure, singulièrement en Palestine...

 

Une mise en oeuvre difficile des persécutions

    Saul FRIEDLÄNDER montre bien les difficultés pour le régime nazi de mettre en oeuvre des persécutions inscrites dans son programme depuis 1920. Il indique que cette mise en oeuvre ressemble plus à un ensemble de tactiques, parfois avec succès, mais aussi parfois rencontrant des résistances, qu'à une stratégie d'ensemble pensée de bout en bout des premières persécutions systématiques de 1933 à l'extermination décidée en 1942.

Une double difficulté, qui tient à la racine même de leur idéologie, demeure tout au long de ce processus qui ressemble à un glissement progressif vers l'horreur :

- d'abord dans la définition du Juif. Si bien que pour contourner la difficulté de déterminer un "gène juif" (auquel les connaissances scientifiques du moment ne donne bien entendu pas accès, par méconnaissance du substrat matériel génétique), une "caractéristique biologique juive", chez des individus pris dans la dynamique de l'intégration à la nation allemande et de l'émancipation par rapport à la culture juive ancestrale, l'administration nazie se rabat sur la preuve de l'appartenance à la "race aryenne". Lorsque s'abattent sur la société les directives visant à exclure les Juifs de la fonction publique, de la presse, du milieu artistique ou des professions médicale et d'avocat, chacun est tenu de prouver, papiers familiaux à l'appui son ascendance "germanique". L'ambition de remonter jusqu'en 1650 fut vite rabattue à prouver cette appartenance familiale à partir de 1800 ou de 1850... A travers l'étude de l'arbre généalogique de chacun, l'administration définit l'aryen, le demi-juif, le quart juif... jusqu'au huitième de juif, ce qui lui permet de moduler ensuite les interdictions professionnelles de manière progressive. Les Juifs "étrangers" sont d'abord touchés, puis les Juifs "nationaux" n'y échappent pas ; les demi-Juifs sont épargnés pour la plupart des activités jusqu'à tardivement en 1938, ou plus aucune différence n'est faite entre les portions de juifs.

- l'imbrication des sociétés aux propriétaires juifs et des sociétés "aryennes" dans l'économie allemande rend difficile leur exclusion de leurs activités économiques. Passé le cap de l'exclusion des parties les plus visibles de la société (activités artistiques et dans la presse), il devient de plus en plus difficile de pratiquer cette exclusion. Partie constitutive de l'économie allemande, les entreprises des propriétaires juifs bénéficient longtemps d'une solidarité de fait, malgré la propagande antisémite et les mesures administratives, de leurs clients et de leurs fournisseurs, au moins jusqu'en automne 1937. Le boycottage de ces entreprises "juives" est rendu compliqué, non par des violations voulues de la légalité, mais par l'indifférence de la population en général vis-à-vis de l'idéologie pure et dure nazie, indifférence qui a son pendant vis-à-vis du sort de la population juive visée. Cette imbrication économique explique un certain pragmatisme d'Hitler, soucieux de remilitariser l'Allemagne et de remettre sur pied un complexe militaro-industriel efficace et dimensionné par rapport à des ambitions territoriales importantes. Très longtemps, les milieux d'affaires, même Juifs, participèrent à cet effort de préparation à la guerre, et ce n'est qu'à l'approche de la guerre, et l'expression de plus en plus agressive des revendications à partir de 1938, qu'Hitler fait mettre en oeuvre l'exclusion totale des dirigeants économiques juifs - dans l'industrie et la finance - avec toutefois des exceptions notables que l'on retrouve d'ailleurs dans le domaine scientifique. 

     Les mesures nazies furent plus ou moins suivies d'effets selon que les élites étaient consentantes ou inquiètes.

L'arsenal de la propagande s'exerce d'abord pour amplifier l'antisémitisme chrétien séculaire, neutralisant les autorités religieuses, elles-mêmes en grande majorité conservatrices, agite simultanément la menace du communisme pour faire approuver certaines mesures (exclusion de la gauche allemande, emprisonnement des militants socialistes ou communistes, répression des manifestations, peu nombreuses en fait), et s'exerce ensuite pour faire effectuer l'amalgame entre la menace soviétique et la menace juive, jusqu'à son propre point de départ, bien mis en avant dans le Mein Kampf du dirigeant nazi, le "fait" que la "juiverie internationale" veut diriger le monde par son emprise sur le pouvoir soviétique.

Une fois obtenue la méfiance entre les juifs, la crainte de sanctions lourdes en cas d'aide aux juifs, d'emploi de Juifs ou même de voisinage trop proche des Juifs, l'assentiment (il est nécessaire de la faire pour purifier la société allemande d'éléments douteux) de la persécution de plus en plus lourde et de plus en plus systématique de la part du parti nazi qui prend progressivement la place de l'État, le pouvoir peut passer à des mesures de regroupement des Juifs, dans des quartiers qui sans constituer pour autant des ghettos fermés (par l'expulsion de logements, "normalement destiné aux vrais allemands"), à des mesures de fichages de la population juive (avec la collaboration des autorités juives constituées, filtrées et surveillées).

Tout cela en même temps que le pouvoir nazi tente d'abord l'émigration des Juifs vers d'autres pays, s'activant diplomatiquement pour l'organiser conjointement avec le reste de la communauté internationale, pour constater que cette politique échoue par rapport à ses attentes : si les autorités de pays voisins expriment leur condamnation de certaines mesures contre les Juifs, ils ne sont pas prêts à les accueillir. 

 Une fois fichée et repérés, identifiés en tant que tels, les Juifs sont l'objet de mesures de regroupement dans des camps de concentration, présentés (ce qu'ils sont parfois) comme des camps de travail pour employer une population complètement paupérisée à causes des persécutions, des camps d'extermination. L'assaut donné contre les populations juives, est alors massif (dès 1938) et brutal, émaillé de brusques flambées de violence (comme la Nuit du Cristal) "spontanées" (en fait approuvées et facilitées par les autorités) et "populaires" (en fait surtout le fait des groupes nazis paramilitaires, sous les yeux d'une population qui préfère détourner le regard). 

 

Une montée en puissance progressive des politiques d'exclusion et d'extermination

    Le professeur d'histoire à l'Université de Californie (UCLA) montre bien cette montée en puissance, prudente de la part des dirigeants nazis, le sentiment des Juifs eux-mêmes et de la population allemande en général.

"Les persécutions et les exterminations des nazis furent perpétrées par des gens ordinaires qui vécurent et agirent au sein d'une société moderne nullement différente de la nôtre. Cette société dont ils étaient issus a créé les méthodes et instruments nécessaires à leur dessein. Mais le régime, l'idéologie et la culture politique qui définirent les buts de ces entreprises n'avaient, eux, rien d'ordinaires. Ce sont les rapports entre l'exceptionnel et le banal, la fusion des potentialités destructrices largement partagées d'un monde qui est encore le nôtre avec la fureur très particulière du plan apocalyptique des nazis contre l'ennemi mortel, le juif, qui confèrent à la fois sa signification universelle et sa singularité historique à la Solution finale de la question juive." Sur la progressivité de ces persécutions, il écrit : "Ainsi donc, avant même de promulguer leurs premières mesures d'exclusion systématique contre les juifs, les nouveaux dirigeants de l'Allemagne s'en étaient déjà pris aux représentants les plus visibles de l'"esprit juif", qu'il fallait désormais détruire. En général, le dispositif antijuif adopté tous azimuts par les nazis n'avait pas pour seul but d'instaurer la terreur : il avait une portée emblématique. Cette double fonction traduisait l'omniprésence de l'idéologie au sein du régime. Il fallait en réaffirmer rituellement les principes, la persécution des victimes désignées participant justement de ce rituel. Il y eut plus. Le double objet des initiatives du régime engendra une sorte de "conscience éclatée" dans une grande partie de la population. Si les gens n'approuvaient pas nécessairement la brutalité des expulsions auxquelles étaient soumis les intellectuels juifs, ils se félicitaient que la vie culturelle allemande fût débarrassée de l'"influence excessive" des juifs. Même certains des plus célèbres exilés allemands, comme Thomas Mann, ne furent pas à l'abri, au moins momentanément, de ce double regard porté sur les événements." L'efficacité de la propagande nazie permet d'installer même dans les populations juives l'idée qu'il valait mieux et pour le peuple "aryen" et pour le peuple "juif" de vivre séparément, chacun se renforçant dans ses racines culturelles... Il n'y eut pas, en 1933, et même dans les années suivantes de panique au sein de la population juive, que ce soit dans les élites ou chez le "peuple ordinaire", à l'arrivée de Hitler, notamment parce que son assise politique paraissait au début incertaine, et ensuite parce que toujours ont été touchées en même temps des populations "non aryennes" ou "contaminées" par l'idéologie communiste.

"On s'est demandé si les nazis avaient des objectifs concrets et des plans précis. certes, malgré les tensions internes et les modifications du contexte, les buts à court terme, dans la plupart des domaines, furent définis de manière systématique et rapidement atteints. Mais les objectifs ultimes du régime, sa politique à long terme, ne furent qu'esquissés. Pourtant, ces buts à long terme vaguement formulés s'avérèrent essentiels non seulement comme orientations, mais aussi comme indicateurs d'une ambition illimités et d'un espoir : ils fondaient les articles du credo de Hitler et de sa coterie, ils stimulaient les énergies du parti et de divers secteurs de la population et exprimaient la foi dans la justesse de la démarche choisie." "Selon les termes de la théorie raciale nazie, la communauté nationale allemande (Volksgemeinschaft) tirait sa force et de sa pureté de sang et de son enracinement dans le sol sacré de l'Allemagne. Cette pureté raciale garantissait la supériorité de la création culturelle et de la solidité de la construction d'un État puissant, elle assurait la victoire dans la lutte pour la survie de la race et sa prééminence. Les lois de 1933 visèrent donc d'emblée à exclure les juifs des domaines servant cette utopie : de l'administration (loi sur la fonction publique), de la santé (loi sur les médecins), du tissu social de la communauté (radiation des avocats), de la culture (lois touchant les écoles, les universités, la presse, les professions culturelles) et, enfin, du sol sacré (loi sur l'agriculture). En fait, seule la loi sur la restauration de la fonction publique fut pleinement mise en application à ce stade initial, mais on ne pouvait se méprendre ni sur les présupposés symboliques qui sous-tendaient ces lois ni sur le message idéologique qu'elles véhiculaient. Très peu de juifs allemands devinèrent la terreur absolue que les lois nazies laissaient augurer à plus longue échéance." Beaucoup, dans les élites, se tranquillisaient en estimant qu'ils s'agissait là de loi-limites et que cela n'irait pas au-delà, tout en se félicitant de politiques d'émigration (soutenues par le produit des exclusions économiques...) dont une partie d'elles-mêmes, acquise aux convictions sionistes, voulaient l'aboutissement.

Dans la mise en oeuvre de leur politique, les nazis "exploite(nt) pleinement plusieurs grands dogmes antisémites des conservateurs : la surreprésentation des juifs dans les secteurs clés de la vie socioprofessionnelle ; le fait qu'ils constituent un élément non assimilé, donc étranger, de la société ; l'influence délétère de leurs activités (libérales ou révolutionnaires), en particulier depuis novembre 1918."  Hitler navigue constamment entre une prudence envers les puissances extérieures, dans la crainte d'un boycott économique - lequel ne viendra jamais, la manipulation de réactions provoquées par ses propres troupes fanatiques et l'expression d'une volonté toujours plus forte d'aller de l'avant dans la "purification raciale".

Pour ce qui est de la réaction de la population allemande envers la situation des Juifs qui constituaient à peine un dixième de la population générale, mais à la grande visibilité (présence dans la presse, la culture et dans les affaires) "au vu des six premières années du régime, à l'évidence la société allemande ne s'opposa pas, dans l'ensemble, aux initiatives antijuives du régime. Le fait que cette politique fut incarnée  par Hitler lui-même et que la population sentait que, dans ce domaine, les nazis étaient décidés à aller de l'avant renforça peut-être l'inertie de la grande majorité face à une question au demeurant marginale à leurs yeux. Les intérêts économiques et les motifs religieux entraînèrent une certaine opposition, certes, principalement dans la paysannerie et chez les catholiques et les membres de l'Église confessante. Néanmoins, ces réticences, sauf de rares exceptions strictement individuelles, n'occasionnèrent aucune remise en cause publique de la politique du régime. Toutefois, pendant les années 1930, la population allemande, dont la grande majorité partageait l'antisémitisme traditionnel ambiant sous une forme ou une autre, ne réclama jamais des mesures antijuives ni n'exigea qu'elles fussent brutalement appliquées. En fait les "Allemands ordinaires" manifestèrent surtout de l'indifférence à l'égard de la ségrégation et du renvoi des juifs de la fonction publique ou des activités de services. Certes, il y eut des initiatives individuelles pour tirer parti de leur expropriation ; certes, leur humiliation suscita quelque jubilation. Mais, hors des rangs du parti, on n'observa aucune pression populaire massive pour les chasser d'Allemagne ou ajouter aux violences. La majorité des Allemands se contenta de souscrire aux dispositions prises par le régime, et (...) de détourner le regard." D'autant que les apparents résultats de la politique économique générale des nazis - récupérant là en fait les effets des dernières mesures de la République de Weimar, effet quasi naturel des différences temporalités économique et politique...- se traduisaient concrètement par une amélioration du niveau de vue des Allemands. En plus, la population ne s'inquiétait pas de possibles perspectives de guerre (le souvenir de la Grande Guerre était encore dans tous les esprits), tant Hitler accumulait les réussites diplomatiques d'annexion de nouveaux territoires.

 

Deux courants de l'historiographie de l'histoire de l'extermination des Juifs.

       Saul FRIEDLÄNDER, toujours, tout en avertissant que l'histoire de l'extermination des Juifs "ne saurait se limiter à rapporter les politiques allemandes", tient à caractériser deux courants de l'historiographie de la Solution Finale du IIIe Reich :

- le premier considère que l'extermination des Juifs représente en soi un objectif majeur des politiques allemandes dont l'étude nécessite cependant de nouvelles approches : les activités des acteurs à l'échelon intermédiaire, l'analyse détaillée des événements dans des régions limitées, la spécificité de la dynamique institutionnelle et bureaucratique sont alors censées éclairer d'un jour nouveau les rouages de tout le système d'extermination (par exemple l'approche de Ulrich HERBERT, edition National Socialitz Extermination Policies : Contemporary German Perspectives and Controversies, New York, 2000) ;

- le second considère que la persécution et l'extermination des Juifs d'Europe n'ont été qu'une conséquence secondaire de grandes politiques allemandes qui poursuivaient des objectifs entièrement différents, notamment un nouvel équilibre économique et démographique dans l'Europe occupée, un remaniement ethnique et une colonisation allemande de l'Est, le pillage systématique des Juifs afin de faciliter la conduite de la guerre sans faire peser un fardeau matériel trop lourd sur la société allemande, ou plus précisément, sur l'État national-raciste hitlérien.

L'auteur préfère se situer dans le premier courant, se focalisant sur la place centrale des facteurs idéologiques et culturels comme premiers moteurs de la politique nazie en ce qui concerne le problème juif. 

Revenant sur certains aspects de l'historiographie dont il ne partage pas les prémices, il écrit : "Dans son cadre propre, distinct de l'histoire fouillée des politiques et mesures allemandes ou d'un tableau des attitudes et des réactions des témoins, l'histoire des victimes a été méticuleusement racontée, d'abord au cours des années de guerre et, bien entendu, depuis la fin du conflit. Mais l'exposé des politiques de domination et de meurtre y demeure à l'état d'esquisse. Dès le début, priorité a été donnée à la collecte systématique des traces documentaires et des témoignages concernant la vie et la mort des Juifs : les attitudes et stratégies des dirigeants juifs, l'asservissement et la destruction de la main-d'oeuvre juive, les activités des divers partis et mouvements politiques de jeunesse juifs, la vie quotidienne dans les ghettos, les déportations, la résistance armée et la mort massive sur chacun des centaines de sites de tuerie à travers l'Europe occupée. Même si, peu après la guerre, des débats et des querelles, des interprétations systématiques, parallèlement à la collecte permanente de traces, sont devenus partie intégrante de cette historiographie, l'histoire des Juifs est demeurée un monde autonome, pour l'essentiel le domaine d'historiens juifs. Bien entendu, l'histoire des Juifs durant la Shoah ne saurait être l'histoire de la Shoah ; mais sans elle, on ne saurait écrire l'histoire générale de ces événements. Dans son très controversé Eichamm à Jérusalem, Hannah Arendt rejette carrément une partie de la responsabilité de l'extermination des Juifs d'Europe sur les épaules des divers groupes dirigeants juifs : les conseils juifs. Cette thèse très mal étayée a transformé les Juifs en collaborateurs de leur propre destruction. En vérité, l'influence que des victimes ont pu avoir sur le cours de leur victimisation fut marginale, mais quelques interventions eurent lieu, pour le meilleur et pour le pire, dans un petit nombre de contextes nationaux. Ainsi, dans divers cadres de cet type, des dirigeants juifs ont eu une influence limitée, mais pas entièrement insignifiante, positive ou négative, sur les décisions prises par les autorités nationales. (...) De surcroît, de manière particulièrement tragique, une résistance armée juive (...) a sans doute provoqué une accélération de l'extermination juive asservie qui restait encore (tout au moins jusqu'au milieu de l'année 1944), malgré le besoin aigu de travailleurs dans un Reich de plus en plus assiégé. 

Pour ce qui de sa signification historique fondamentale, l'interaction entre les Juifs d'Europe occupée et satellite, les Allemands et les populations environnantes se situe à un niveau plus profond. Dès l'instant où la politique d'extermination a été lancée (c'est-à-dire surtout à partir de 1942), toutes les mesures prises par des Juifs afin d'entraver l'effort nazi pour éradiquer chacun d'entre eux représentaient une riposte directe, fut-ce à l'échelle individuelle la plus infime. Soudoyer des officiels, des policiers ou des dénonciateurs, payer des familles afin de cacher des enfants ou des adultes, fuir dans les bois ou les montagnes, disparaître dans des petits villages, se convertir, rejoindre la résistance, voler des vivres : tout ce qui venait à l'esprit et pouvait permettre de survivre revenait à mettre un obstacle en travers des visées allemandes. C'est à ce micro-niveau que s'est déroulée l'interaction élémentaire et permanente des Juifs avec les forces contribuant à la mise en oeuvre de la Solution Finale."

 

La collaboration tactique...

    Saul FRIEDLÄNDER, tout en ne faisant pas l'impasse sur le rôle des conseils juifs, semble peut-être minorer leurs rôles pendant la période des persécutions et même dans la période d'extermination, même si ces rôles sont très différents.

D'autres auteurs, comme Werner RINGS dans l'examen des résistances et collaborations sous la seconde guerre mondiale, classent le comportement de nombreux Juifs, présents dans des organes administratifs importants, dans la catégorie de la collaboration tactique : "sur le chemin qui les menait à l'extermination, se trouvaient d'autres Juifs, des dizaines de milliers, devenus collaborateurs du national-socialisme, parce qu'ils y étaient contraints ou en espéraient un bénéfice d'une nature ou d'une autre, complices pour le bien comme pour le mal. Il va de soi qu'ils ne pratiquaient et que l'on acceptait et même n'attendait de leur part rien de plus qu'une collaboration tactique - dont les objectifs étaient par conséquent opposés à ceux de l'ennemi. Ce fut dans cet esprit que les Allemands créèrent à partir de février 1941 des organes de collaboration particuliers, les "commissions juives", chargées d'assurer la liaison entre les autorités allemandes et la population juive des territoires occupés des Pays-Bas, de Grèce, de Pologne et d'Union Soviétique, ainsi que des ghettos de l'Est, du camp de concentration de Theresienstadt et des camps d'extermination, d'où l'on ne revenait jamais. Des points de jonction donc, par lesquels devaient passer toutes les "communications" entre Juifs et Allemands. Les commissions transmettaient les instructions et ordres de l'occupant et surveillaient leur exécution ; elles organisèrent leur propre service d'ordre, une police juive portant des brassards spéciaux, qui participait aux rafles et aux arrestations et dont les chefs, comme ce fut par exemple le cas dans le ghetto de Lodz (ce qui est rapporté d'ailleurs par Saul FRIEDLÄNDER), devaient décider lesquels de leurs coreligionnaires et compagnons de misère seraient supprimés ou portés sur les listes des "opérations de transfert", euphémisme officiel désignant l'envoi dans les camps d'extermination."

    Au coeur même de l'organisation des camps de concentration, et ce n'est pas propre aux juifs - les diverses nationalités, des divers "criminels" avaient les leurs - existaient tout un système hiérarchique de distribution des ordres et des quémandes des victimes.

 

L'analyse du génocide des Juifs d'Europe

    Léon POLIAKOV, à qui l'on doit les premières analyses du génocide nazi des Juifs d'Europe, recherche l'origine des persécutions.

Pour ce faire, il contribue à la constitution d'une histoire globale et multidimensionnelle de l'antisémitisme, conçue de plus en plus comme une histoire anthropologique des formes de judéophobie. Il ne cesse de rappeler que, "pas loin de nous (est) le temps où de l'avis des populations occidentales ou "blanches", la république des savants et des philosophes non exclues, le genre humain se partageait en races inférieures et races supérieures." On pourrait même pousser plus loin dans le temps, où semblait exister des races de seigneurs, des races de guerriers, des races de prieurs et des races de paysans... Il repère dans le temps une démonologie millénariste, des théories du complot, qui se précipitent et se condensent sous le IIIe Reich. Il remonte à la Révolution anglaise, à la Révolution française, à la philosophie allemande (aux Lumières allemandes...) pour comprendre comment la constitution d'une idéologie nazie a pu être facilitée. 

 

Léon POLIAKOV, La causalité diabolique : Essai sur l'origine des persécutions ; Du joug mongol à la victoire de Lénine, Calmann-Lévy, 2006. Saul FRIEDLÄNDER, Les années de persécution, L'Allemagne nazie et les Juifs, 1933-1939, Éditions du Seuil, 2008 ; Les années d'extermination, L'Allemagne nazie et les Juifs, 1939-1945, Éditions du Seuil, 2008. Werner RINGS, Vivre avec l'ennemi, Robert Laffont, 1981.

 

STRATEGUS

 

Relu et compléter le 15 avril 2021

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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 07:27

       Le film documentaire fleuve de Claude LANZMANN (né en 1925), réalisé en 1974-1981 et sorti sur les écrans en 1985, marque une étape importante dans la représentation cinématographique du génocide des Juifs pendant la seconde guerre mondiale.

Le cinéaste, journaliste et écrivain français, engagé dans la Résistance, compagnon de Simone de BEAUVOIR entre 1952 et 1959, directeur à partir de 1986 de la revue Temps Modernes, réalise 350 heures de prise de vue, sur les lieux du génocide, d'entretiens avec des témoins de la Shoah, pour n'en retenir que 613 minutes (les longueurs sont différentes selon les pays de diffusion). Ce montage de 9 heures 30 constitue un objet nouveau du point de vue du cinéma, entre documentaire et fiction.

La quasi totalité des rushes exploitables (220 heures environ) sont disponibles à l'USHMM. Les archivistes de cet organisme montent en 2011 un film pour témoigner de la richesse de ces archives en compilant trois témoignages non montrés par le réalisateur (Shoah : The Unseen Interviews, 55 minutes). Par ailleurs, Claude LAUZMANN continue d'exploiter la masse de ses documents. Il effectue successivement quatre montages : Un vivant qui passe (1997, 65 minutes), Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (2001, 95 minutes), Le Rapport Karski (210, 49 minutes) et Le dernier des injustes (pour 2013). 

    Malgré la longueur du métrage - que nous conseillons d'ailleurs de visionner par tranches nombreuses sous peine de lassitude, et de devenir déprimé! - Shoah constitue sans doute une des meilleures visions de ce qu'a été l'entreprise d'extermination. Les principales personnes interviewées ont fait partie soit de l'organisation des camps de concentration, de l'entourage immédiat de ces camps, ou sont des survivants de ceux-ci. Sont enregistrées autant des victimes que des bourreaux, des paysans alentours ou des cheminots. Le texte intégral du film, paroles et sous-titres, est paru en livre, avec une préface de Simone de BEAUVOIR (Claude LANZAMANN, Shoah, Editions Fayard, 1985, 254 pages, réédité en poche chez Gallimard en 1997. 

 

Un ensemble dense de documentaires et de fictions sur la Shoah

    Ce long document est à resituer dans un ensemble dense de documentaires et de films de fiction concernant le génocide. Dans la présentation d'un ouvrage sur les représentations cinématographiques et théâtrales de la Shoah, tout au début, Alain KLEINBERGER et Philippe MESNARD écrivent : "Malgré le discrédit dont ils sont l'objet, au moins en France depuis le célèbre article de Jacques Rivette sur le travelling de Kapo ('De l'abjection", 1960) et en dépit des avertissements réitérés d'une grande partie de la critique et des intellectuels depuis Shoah (Claude Lanzmann, 1985), les film de fiction évoquant le sort des Juifs durant la Seconde guerre mondiale ou mettant en scène les épisodes du génocide se sont multipliés.

En effet, pour la seule décennie 1985-1995, le département cinéma de Yad Vashem à Jérusalem a recensé plus de 1 100 films sur le sujet, tout genres confondus, et le rythme n'a pas baissé. La plupart du temps, les vagues filmiques arrivent des États-Unis, mais elles proviennent aussi du Royaume-Uni, d'Allemagne, d'Israël, d'Europe de l'Est. Et la France n'est pas en reste. Sans présumer de la constitution éventuelle d'un nouveau "genre cinématographique", à n'en pas douter la Shoah est un véritable sujet de représentation." Ils s'interrogent : "Mais à quoi les fictions sur la Shoah viennent-elles répondre? On ne peut pas se limiter à des raisons de type économique et invoquer simplement l'audimat. Arguer de la demande de connaissances d'un public ignorant paraît nettement insuffisant ; comme serait insuffisant la recherche d'une émotion par sympathie, voire d'une catharsis. Si aucun de ces arguments ne résiste à l'analyse, c'est peut-être que chacun méconnaît à la fois la nature de l'événement et celle du cinéma ou du théâtre, car la Shoah est cet événement singulier qu'on ne peut pas objectiver, qu'on ne parvient pas à avoir sous les yeux."

     Lisons aussi la conclusion de l'analyse de ce film en particulier par Eric MARTY : "Présenté comme une "fiction du réel" par l'équipe du film, reçu comme une "oeuvre d'art" en France, comme un "documentaire" aux États-Unis, le premier temps de la réception de Shoah (1985-1987) a principalement vu ces trois termes s'imposer. Claude Lanzmann et Ziva Postec ont argumenté leur choix d'une nouvelle catégorie, l'usage des termes "d'oeuvre" et de documentaire n'est jamais expliqué. Ces mots relèvent - et à ce titre révèlent - un impensé. Suite à la polémique autour de la Liste de Schindler (de Steven Spielberg), le terme de "fiction du réel" a perdu de sa lisibilité, le film étant alors plus souvent qualifié de documentaire. Ce terme a également eu tendance à s'imposer chez certains chercheurs, alors que celui de "chef-d'oeuvre" prenait une place centrale chez la plupart des critiques de cinéma. De nouveau, les éléments expliquant ces choix restent incertains. le plus souvent, l'usage d'un de ces mots est lié aux présupposés de chacun des auteurs et au contexte historiographique contemporain de l'article. On notera que si le terme documentaire est rarement dépréciatif, l'usage constant de termes hagiographiques conduit à un refus du terme "documentaire", comme si les auteurs voulaient signifier qu'il s'agit d'un film plus important qu'un "simple" documentaire.

En définitive, pas plus qu'une étude de la forme, l'appréhension des discours portant sur le film ne permet d'apporter une réponse nette à la question initiale. Cela permet de mieux comprendre l'explicite laissé dans le titre de cet article : Shoah, documentaire, oeuvre d'art et fiction. Il ressort de cette étude de cas qu'en fonction de la période et des auteurs considérés, le film de Claude Lanzmann peut être perçu comme un documentaire, un chef d'oeuvre, une fiction du réel, dénominations le plus souvent exclusives les unes des autres, donc chaque occurrence propose une articulation inédite entre fiction et documentaire. Déterminer à quelle catégorie le film appartient a finalement moins d'intérêt et de sens que de comprendre à travers l'usage de ces différents termes comment il a été conçu, puis perçu.

Fiction de réel, il est présenté comme résultant à la fois de dispositifs filmiques construits et d'un montage élaboré. Documentaire, il est le plus souvent rapproché de la pratique du témoignage ou d'une fonction commémorative. L'accent est alors mis sur le contenu du film au détriment de la forme. Oeuvre, il est interprété comme relevant du domaine de la création. le contenu est alors souvent moins mis en avant que les choix formels. la distinction entre oeuvre et documentaire rend ainsi compte d'une difficulté à penser ensemble dimension documentaire et artistique. Cet article aura simplement essayé de dés-absolutiser l'usage de chacun de ces termes. Il se veut enfin, au-delà du seul cas de Shoah, un appel à penser la porosité et la continuité entre les genres et à refuser tout a priori dans l'usage ds termes pour désigner un production culturelle."

   En tout cas, nous pensons que la forme choisie par Claude LANZMANN, faire parler les témoins plutôt que de montrer comment cela s'est passé, est propice à la réflexion. Le visionnage par tranche renforce la nécessité de se questionner davantage sur le fait et la signification de la Shoah. En montrant en pointillé le cadre de cette politique d'extermination, par le montage focalisé sur le rôle des acteurs de ce drame et de cette catastrophe, le réalisateur accentue la tension vers une compréhension des événements et, sans doute, contribue mieux à en prévenir le retour. La forme choisie renforce la nécessité d'une attention constante de la part du spectateur et du coup lui refuse la distanciation que permettent nombre d'autres films de fiction ou de documentaires.

 

Shoah, film français de Claude LANZMANN, Montage de Ziva POSTEC et d'Anna RUIZ (pour une des séquences de Treblinka), langues : anglais, allemand, hébreu, polonais, yiddish, français, ce qui requiert un sous-titrage pratiquement constant, 613 minutes  (États-Unis : 503 minutes), sortie le 30 avril 1985. 

Sous la direction d'Alain KLEINBERGER et de Philippe MESNARD, La Shoah, Théâtre et cinéma aux limites de la représentation, Éditions KIMÉ, collection Entre histoire et mémoire, 2013.

 

FILMUS

 

Relu le 16 avril 2021

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2 avril 2013 2 02 /04 /avril /2013 14:06

      L'opinion publique, les autorités politiques, religieuses et judiciaires, depuis les hécatombes des deux guerres mondiales, se montrent, en Occident, très sensibilisés à la question de la prévention et de la répression des responsanbles des massacres. Bien plus qu'aux périodes antérieures, la valeur de la vie humaine est considérée en soi, dans une sacralité laïcisée, et pas seulement en théorie dans des textes religieux peu appliqués, même par les autorités religieuses normalement chargées de le faire, mais également en pratique, dans un ensemble judiciaire de plus en plus touffu, lui-même enjeu dans de nombreux conflits.

 

Évolution du droit pénal pour massacre

     Le droit pénal contemporain montre un investissement marqué dans la répression des grands massacres, tant à l'échelle internationale qu'au niveau interne à plusieurs États.

Le maître de conférences en histoire du droit à l'Université d'Avignon et des pays du Vaucluse Eric WENZEL survole l'histoire du droit en la matière. "Si le massacre est un phénomène consubstantiel à l'humanité, qui le pratique depuis le paléolithique pour le moins, le droit et les juristes ont été bien longs à punir les "massacreurs". (...) Aux massacres perpétrés, principalement dans l'Antiquité première, comme privilège des vainqueurs ou acte des pouvoirs souverains en construction, succèdent les premières exigences morales apportées par les droits religieux médiévaux, sans que le massacre punitif trouve, alors, un reliquat de légitimité. La naissance du droit international à l'âge de la modernité, puis l'élaboration ultérieure des grandes conventions planétaires, fournit la matière première juridique et intellectuelle qui aboutit aux définitions et au cadre procédural contemporain, lesquels sont loin d'épuiser les difficultés. Le massacre ne doit, et ne devra, cependant son "avènement" juridique que par l'exigence du châtiment des bourreaux et celle à peine abordées de prise en compte des victimes toujours plus nombreuses."

Conçu d'abord dans l'Antiquité, notamment en Grèce, comme un châtiment collectif, le massacre, est considéré par le droit canonique et de l'Église à l'époque médiévale comme devant être évité et réfréné, dans le fil droit des efforts pour limiter le recours aux guerres et leurs conséquences. Ensuite, c'est une "longue marche" vers la reconnaissance juridique dans un droit international en gestation. Après la Shoah, après le procès de Nuremberg et la reconnaissance des crimes conte l'humanité, dont le génocide, et des crimes de guerre dans certaines législations nationales, il faut attendre 1993 pour que le Conseil de Sécurité de l'ONU adopte la résolution 827 portant création d'un Tribunal pénal international (TPI) pour le jugement des crimes commis dans l'ex-Yougloslavie.

Avec le TPI, on assiste à la naissance de véritables "juristes sans frontière". Depuis, les choses semblent s'accélérer, "s'il l'on s'en tient à l'institution d'un second tribunal compétent pour l'affaire rwandaise (1994) et la "récupération" récente de l'ex-président Milosevic en 2001. Certains États règlent leurs problèmes internes, à l'exemple de la France et des condamnations de Barbie, Touvier et Papon au milieu des années 1990. L'institution de la Cour pénale internationale, prévue par le traité de Rome de 1998, prolonge les moyens mis en oeuvre depuis un large demi-siècle pour désormais éviter l'impunité de fait des massacreurs. Ainsi, une certaine "mondialisation" du droit semble avoir permis une reconnaissance pleine et entière du massacre comme notion et comme fait juridique à part entière." 

 

Un arsenal juridique contre les massacres....

   Le même auteur précise la portée de l'arsenal juridique actuel contre les massacres : "Le massacre est à l'heure actuelle pleinement pris en compte par le droit international pénal et son "bras séculier" qu'est la Cour Pénale Internationale, dont la compétence s'étend, officiellement depuis juillet 2002, aux génocides, aux crimes contre l'humanité et aux crimes de guerre, plus tard peut-être aux agressions militaires injustifiées. Mais ces trois crimes énormes ne sont pas des massacres en soi. Ils renferment d'autres formes de crimes (violences sexuelles, apartheid, esclavage, prise d'otage...). Le massacre est cependant bien présent dans le statut de la CPI tel qu'il est adopté en 1998 :

- dans le génocide (article 6), par le "meurtre de membres du groupe" (ethnique, national...) et la "soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entrainer sa destruction physique totale ou partielle" ;

- dans le crime contre l'humanité (article 7), par le "meurtre" et l'"extermination" de populations civiles ;

- dans le crime de guerre (article 8), par l'"homicide intentionnel" (à condition de s'exercer collectivement), "le fait de diriger intentionnellement des attaques contre la population civile (...)", "le fait de lancer intentionnellement une attaque en sachant qu'elle causera incidemment des pertes en vies humaines dans la population civile", "le fait d'attaquer ou de bombarder (...) des villes, villages, habitations ou bâtiments qui ne sont pas défendus et qui ne sont pas des objectifs militaires", "le fait de tuer ou de blesser un combattant qui, ayant déposé les armes ou n'ayant plus de moyens de se défendre, s'est rendu à discrétion", "le fait de tuer ou de blesser par traîtrise des individus appartenant à la nation ou à l'armée ennemie", voire "le fait de tuer (...) par traîtrise des individus appartenant à la nation ou à l'armée ennemie.".

   Cet ensemble macabre renvoie à la définition classique proposée à l'époque moderne, mais il pose également les traces de préoccupations plus contemporaines (soucis de la guerre dite propre, terroristes de type 11 septembre...). La CPI est un organe complémentaire, non supérieur, des juridictions nationales et son intervention n'a lieu qu'en cas d'incompétence de celles-ci ou d'absence de volonté de poursuites. Les peines prévues contre les auteurs des meurtres collectifs sont lourdes, pouvant aller jusqu'à la détention à perpétuité en cas de circonstances aggravantes (article 77).

Si l'année 2003 a surtout été celle de la mise en place administrative de l'institution, celle-ci a reçu récemment son grand dossier avec l'affaire portée par le président ougandais Museveni en décembre 2003 contre l'Armée de résistance du Seigneur (ARS), accusée de maintes atrocités, notamment une foule d'exécutions sommaires, en plus du recours systématique  et forcée à des enfants-soldats. Les meurtres collectifs étant commis principalement dans le cadre d'actions de guerre, il est loisible de se demander si, à terme, la guerre ne va pas être reconnue comme un crime contre l'humanité à part entière et les militaires des "massacreurs" en puissance. L'action réussie (en 2002) des États-Unis d'assurer l'immunité pendant une année à leurs soldats à la suite d'opérations menées sous l'égide de l'ONU n'entre-t-elle pas dans cette logique? Les manifestations contre la récente (le texte date de 2005) intervention américaine en Irak semble avoir été menées dans un esprit d'anti-guerre généralisée, un rien surprenant au regard de l'histoire du XXe siècle. Tout ceci est loin d'épuiser les difficultés et lacunes du droit."  Eric WENZEL pointe ensuite ces difficultés, la moindre n'étant pas la distinction entre victimes et bourreaux, comme au Rwanda.

 

De la responsabilité des États et de leurs dirigeants...

      Dans l'étude sur la responsabilité internationale des États, Eduardo Jiménez de ARÉCHAGA, docteur uruguayen en droit, un temps président de la Commission du droit international des Nations Unies et Attila TANZI, dipômé italien d'études supérieures d'affaires internationales de l'Université de Florence, constatent que "les crimes internationaux ont tous la particularité de conférer à tous les États membres de la communauté internationale, même si la violation ne les lèse pas directement, le droit de réclamer qu'il y soit mis un terme. Or ce droit ne peut être exercé que par des moyens pacifiques, et en particulier par la voie judiciaire lorsqu'il existe un lieu juridictionnel entre l'État indirectement lésé et l'État auteur du crime. Il ne s'agit pas là d'"actio popularis", mais d'un moyen pour la Cour Internationale de Justice de jouer un rôle en faveur de l'application volontaire de sa juridiction. L'idée a du reste été émise au sein de l'Assemblée générale que "la Cour Internationale de Justice devrait jouer un rôle important à cet égard." Dans ce texte de 1991, ils expriment le voeu assez partagé dans la communauté juridique internationale qui aboutit une dizaine d'années plus tard au renforcement des attributions de la CIJ.

 

Du récent droit international pénal...

     Le vrai début de ce droit international pénal, même si auparavant de grandes initiatives et procès pour crimes de masse ont lieu (comme la première mention de "crimes contre l'humanité" en droit international dans la déclaration russo-franco-britannique de 1915 condamnant les massacres des populations arméniennes de l'Empire Ottoman), se situe juste après la seconde guerre mondiale, avec le procès de Nuremberg de novembre 1945 à octobre 1946. Ce procès des responsables allemands du génocide des Juifs est suivi lors de la première cession de l'Assemblée générale de l'ONU, janvier 1946, de l'approbation à l'unanimité des principes de droit international reconnus par la cour de Nuremberg et par le statut de cette cour. Dans la première partie de cette même session, l'Assemblée générale explicite ce qu'il entend par "génocide". Cette explicitation est devenue ensuite loi, en vertu de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide du 9 décembre 1948 :

"Les parties contractantes,

Considérant que l'Assemblée générale de l'Organisation des Nations Unies, par sa résolution 98 (I) en date du 11 décembre 1946, a déclaré que le génocide est un crime du droit des gens, en contradiction avec l'esprit et les fins des Nations Unies et que le monde civilisé a condamné ;

Reconnaissant qu'à toutes les périodes de l'histoire le génocide a infligé de grandes pertes à l'humanité ;

Convaincus que pour libérer l'humanité d'un fléau aussi odieux la coopération internationale est nécessaire,

Conviennent ce qui suit :

Article Ier. Les parties contractantes confirment que le génocide, qu'il soit commis en temps de paix ou en temps de guerre, est un crime du droit des gens, qu'elles s'engagent à prévenir et à punir.

Article II. Dans la présente Convention, le génocide s'entend de l'un quelconque des actes ci-après, commis dans l'intention de détruire, en tout ou partie, un groupe national, ethnique, racial et religieux comme tel :

- meurtre de membres du groupe ;

- atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;

- soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence  devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;

- mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;

- transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe.

Article III. Seront punis les actes suivants : le génocide ; l'entente en vue de commettre le génocide ; l'incitation directe et publique à commettre le génocide ; la tentative de génocide ; la complicité dans le génocide.

Article IV. Le personnes ayant commis le génocide ou l'un quelconque des actes énumérés à l'article III seront punies, qu'elles soient des gouvernements, des fonctionnaires ou des particuliers.

Les 15 articles suivants déterminent l'instrumentalisation juridique du contenu du préambule et des quatre premiers articles de la Convention.

 

Le rôles de l'ONU et d'organisations "hydrides"

     L'organisation des Nations Unies est, sous divers avatars, le mécène de la "Renaissance" des juridictions pénales internationales au cours des années 1990. C'est ainsi que présentent Luigi CONDORELLI, professeur à l'Université de Florence et Santiago VILLALPANDO, docteur en droit international, la contribution de l'ONU à la sortie d'un long sommeil des dispositions de la Convention de 1948. 

"Les faits qui ont marqué cette Renaissance sont bien connus, écrivent-ils. Face aux  exactions massives commises sur le territoire de l'ex-Yougoslavie depuis 1991 et sous la pression de l'opinion publique mondiale, le Conseil de sécurité mit en place une procédure d'enquête au bout de laquelle, constatant que les violations généralisées du droit international humanitaire sur ce territoire constituaient une menace à la paix et à la sécurité internationales, il décida en 1993 la création d'un tribunal international chargé de juger les personnes présumées responsables de génocide, crimes de guerre et crimes contre l'humanité dans ce conflit. Quelques mois plus tard, le Conseil de sécurité décidait la création d'une autre juridiction pénale internationale, dont la compétence portait sur les actes de génocide et les autres violations graves du droit international humanitaire commis dans le cadre du conflit qui avait éclaté au Rwanda en 1994. Naissait ainsi une espèce nouvelle dans la faune (encore essentiellement mythologique à l'époque) des juridictions pénales internationales : celle des tribunaux pénaux internationaux ad hoc. Ces derniers étaient instaurés par le Conseil de sécurité sous le couvert du Chapitre VII de la Charte ; ils avaient compétence limitée et une vocation temporaire, et leur but était de permettre le rétablissement de la paix et de la sécurité internationales dans une situation déterminée. Le Conseil de sécurité reconnaissait ainsi l'existence d'un lien étroit entre, d'une part, la mise en oeuvre de la justice pénale et, d'autre part, les buts de l'Organisation et sa propre responsabilité principale en vertu de l'article 24 de la Charte ; il proposait également une interprétation progressiste de ses pouvoirs découlant du Chapitre VII.

Les tribunaux pénaux internationaux ad hoc vécurent des débuts difficiles, confrontés à des difficultés d'ordre pratique (liées à leur instauration, à la conduite des enquêtes, à l'obtention d'informations des autorités compétentes, ainsi qu'à l'arrestation et au transfert des accusés) et à certaines perplexités, exprimées par la doctrine et quelques gouvernements, quant à la légalité de leur création. Au fil du temps, leur activité recueillit un succès croissant, comme le montre un aperçu des poursuites qu'ils ont engagées à l'encontre des personnes responsables de crimes du droit international (y compris des dirigeants politiques et militaires) (...). De plus, la jurisprudence de ces tribunaux a permis de préciser les règles du droit international pénal et de consacrer les développements plus récents du droit international humanitaire. Cette réussite reste pourtant obscurcie par un écher cuisant : l'institution du TPIY - première juridiction pénale internationale de l'histoire ayant compétence pour connaitre des crimes perpétrés lors d'un conflit armé en cours - n'a pas réussit à prévenir la continuation des massacres en Bosnie-Herzégovine jusqu'en 1995 (...) et, plus tard au Kosovo. L'idée la plus souvent avancée d'après laquelle l'existence d'un tribunal pénal international contribuerait à la prévention des crimes soumis à la compétence de celui-ci, c'est-à-dire constituerait un instrument décisif pour combattre la "culture de l'impunité", se révélait ainsi entachée d'un optimisme bien naïf...

Le Conseil de sécurité ayant désormais, dans les faits, franchi le Rubicon par l'établissement de tribunaux pénaux internationaux ad hoc, la question de la création d'une Cour pénale internationale à caractère permanent allait reprendre un nouveau souffle au sein de l'Organisation. A vrais dire, la Commission du Droit International s'était auparavant déjà penchée sur la question, toujours dans le cadre de ses travaux sur le projet de code des crimes contre la paix et la sécurité, qu'elle avait repris en 1982 ; ayant reçu mandat explicite de l'Assemblée Générale qui l'invitait à examiner plus avant les problèmes liés à la création d'une telle cour, la commission s'y était en effet attelée dès 1990. Sous la pression des événements, la mise en place d'une cour pénale internationale devint désormais une question urgente, à traiter de façon prioritaire en la détachant du dossier relatif au code : l'Assemblée générale se fit l'interprète de telles exigences et décida en 1992 de demander à la commission d'adopter cette nouvelle approche. La CDI réagit avec beaucoup de dynamisme : en 1994 (...) ses travaux sur le sujet (...) purent aboutir à un projet de statut d'une cour criminelle internationale. Le projet prévoyait une participation importante de l'ONU dans le fonctionnement de la Cour, notamment, le Président de celle-ci, avec l'agrément des États parties, était habilité à "conclure un accord établissant un lien approprié entre la Cour et l'ONU" et le Conseil de sécurité était appelé à intervenir au stade de l'engagement des poursuites. Faisant suite au projet soumis par la CDI, l'Assemblée décida en 1994 de créer un comité ad hoc chargé d'examiner les principales questions de fond et d'ordre administratif soulevés par ce projet et d'envisager les dispositions à prendre en vue de la convocation d'une conférence sur la création d'une cour criminelle internationale. Compte tenu des divergences de vues exprimées à ce sujet au sein dudit comité, l'Assemblée créa en 1995 un comité préparatoire, dont les travaux devaient aboutir à "l'établissement d'un texte de synthèse largement acceptable pour une convention portant création d'une cour criminelle internationale". C'est le texte élaboré par ce dernier comité qui fut examiné par la conférence de plénipotentiaires tenue à Rome, sous les auspices de l'ONU, du 15 juin au 17 juillet 1998 et à laquelle participèrent 160 États, 33 organisations non-gouvernementales et une coalition de 236 organisations non-gouvernementales. Le Statut de Rome de la Cour pénale internationale fut adoptés le 17 juillet 1998, avec 120 voix favorables, sept contraires et 21 abstentions. Le Statut entra en vigueur le 1er Juillet 2002, à la suite du dépôt du soixantième instrument de ratification ; au 3 mai 2004, 94 États étaient parties au Statut. Les Juges et le Procureur ayant été élus et ayant prêtés serment au cours de l'année 2004, le procureur a décidé d'ouvrir deux enquêtes : la première, faisant suite à un renvoi de la part de la République démocratique du Congo en mars 2004, porte sur la situation qui se déroule dans l'ensemble de ce pays (...) depuis la date d'entrée en vigueur du statut de Rome : la deuxième, suivant un renvoi par l'Ouganda en décembre 2003, concerne la situation au nord de ce pays. 

En dépit du fait que la Cour pénale internationale était ainsi constituée en tant qu'organisation internationale indépendante, les Nations Unies continuèrent à participer à sa mise en place, facilitant notamment les travaux de la Commission préparatoire chargée de présenter de propositions pratiques à prendre pour que la Cour puisse être instituée et commence à fonctionner. (...), l'Organisation garde des liens étroits avec la Cour, et ses organes interviennent à diverses étapes de la procédure judiciaire. 

      Cet aperçu historique de la participation de l'Organisation dans la création de juridictions pénales internationales serait incomplet sans un rappel de l'institution récente, depuis 1999, d'un nouveau type d'organes judiciaires répressifs, à savoir les tribunaux pénaux "internationalisés" ou "hybrides" (...). Sont à classer dans cette catégorie, en premier lieu, des juridictions pénales aménagées par les missions d'administrations intérimaire établies par le Conseil de sécurité au Timor oriental et au Kosovo (ATNUTO et MINUK), afin de s'acquitter, dans le cadre de leurs vastes mandats respectifs, de la tâche de restaurer le système judiciaire dans les territoires concernés.  (...) Toujours à la catégorie des tribunaux pénaux "internationalisés" (...) appartient le Tribunal spécial pour le Sierra Leone, créé en vertu d'un accord entre l'ONU et le gouvernement sierra-léonais, conclu à Freetown le 16 janvier 2002. (...) Des initiatives visant à la création d'autres organes judiciaires "internationalisés" sont aujourd'hui en préparation (le texte date de 2005). Ainsi à la suite de négociations mouvementées, les Nations Unies et le gouvernement royal cambodgien ont conclu un accord concernant la poursuite des auteurs de crimes commis pendant la période du Kampuchea démocratique : en vertu de cet accord, des "chambres extraordinaires", composées de juges locaux et internationaux, seront créées conformément à la loi cambodgienne afin de juger les principaux responsables des crimes et graves violations du droit pénal cambodgien, des règles et coutumes du droit international humanitaire et des conventions internationales auxquelles adhère le Cambodge, commis entre le 17 avril 1975 et le 6 janvier 1979. 

Au-delà des particularités que présente chacun des cas cités, notamment pour ce qui est du dosage des composantes du "cocktail" de ces juridictions ont cela de commun que - tout en exprimant l'engagement des Nations Unies en faveur de la répression des crimes internationaux les lus graves - elles se trouvent au carrefour entre le droit international et les droits internes : la plupart d'entre elles sont créées par des instruments juridiques internationaux de souche onusienne (...) et intégrées au système judiciaire national ; elles sont composées de personnel à la fois local et international (...) ; le droit et la procédure qu'elles appliquent résultent d'une combinaisons des lois internes et de principes et règles du droit international.

Le modèle des tribunaux pénaux hybrides a également été employés par d'autres administrations internationales de territoires, en marge de l'ONU. Ainsi, le Haut Représentant en Bosnie-herzégovine, chargé, au sein de la Cour d'État de ce pays, des chambres spéciales pour les affaires concernant le crime organisé, les crimes économiques et la corruption, auxquelles participent des juges internationaux ; dans une initiative commune avec le TPIY (et donc d'un organe de l'ONU), le Haut Représentant a également proposé la création, dans ce même contexte, d'une "chambre des crimes de guerre", composée de juges nationaux et internationaux, a laquelle seraient renvoyés les accusés de rang intermédiaire ou subalterne. 

Pour compléter cet aperçu historique (que nous compléterons nous-mêmes au-delà plus tard), l'on signalera enfin qu'en décembre 2003, l'Administrateur de l'Autorité provisoire de la Coalition en Iraq a autorisé le Conseil de gouvernement irakien à établir un tribunal spécial, ayant une composant internationale, chargé de poursuivre les auteurs de génocide, crimes contre l'humanité, crimes de guerre et certaines infractions sous la loi irakienne, perpétrés sous le régime de Saddam Hussein. (...)".

 

Luigi CONDORELLI et Santiago VILLALPANDO, Les Nations Unies et les juridictions pénales internationales, dans La Charte des Nations Unies, Commentaire article par article, Économica, 2005. Eduardo Jiménez de ARÉCHAGA et Attila TANZI, La responsabilité internationale des États, dans Sous la direction de Mohammed BEDJAOUI, Droit international et perspectives, Tome 1, Éditions A. Pedone/UNESCO, 1991. Eric WENZEL, Le massacre dans les méandres de l'histoire du droit, dans Le massacre, objet d'histoire, Sous la direction de David EL KENZ, Gallimard, 2005.

 

JURIDICUS

 

Relu et corrigé le 17 avril 2021

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31 mars 2013 7 31 /03 /mars /2013 09:40

      L'un des deux ouvrages de référence sur les camps de concentration nazis (avec Les Jours de notre mort, roman de 800 pages publié en 1947) de David ROUSSET (1912-1997), écrivain et militant politique français, auparavant un des secrétaire de Léon TROTSKY, écrit en août 1945 et publié l'année suivante, suscite dès sa parution un profond retentissement. Malgré les années passées, le texte est toujours aussi vivant et poignant, mêlant le témoignage cru et les considérations les plus générales que lui inspirent ses seize mois de camp.

       Relativement petit livre de 121 pages de 18 courts chapitres, il s'ouvre sur l'arrivée au sinistre camp de Buchenwald et se clôt sur un aperçu de bilan de l'expérience concentrationnaire. Il décrit à la fois l'organisation de ces camps, avec sa hiérarchie et son chaos, et l'impact des conditions de vie imposées sur les corps et les esprits, surtout sur les esprits. 

 

       Les chapitres s'organisent chacun autour de deux ou trois aspects fortement mis en valeur :

1 - Les portes s'ouvrent et se ferment. Nous pouvons lire entre autres : "Des hommes rencontrés de tous les peuples, de toutes les convictions, lorsque vent et neige claquaient sur les épaule, glaçaient les ventres aux rythmes militaires, stridents comme un blasphème cassé et moqueur, sous les phares aveugles, sur la Grand-Place des nuits gelées de Buchenwald ; des hommes sans convictions, hâves et violents ; des hommes porteurs de croyances détruites, de dignités défaites ; tout un peuple nu, intérieurement nu, dévêtu de toute culture, de toute civilisation, armé de pelles et de pioches, de pics et de marteaux, enchaîné aux Loren rouillés, perceur de sel, déblayeur de neige, faiseur de béton ; un peuple mordu de coups, obsédé des paradis de nourritures oubliées ; morsure intime des déchéances - tout ce peuple le long du temps."

2 - Les premiers-né de la mort.

3 - Dieu dit qu'il y aurait un soir et un matin.

4 - D'étranges hantises travaillent leurs corps.

5 - Il existe plusieurs chambres dans la maison du Seigneur. Ce chapitre débute par les phrases suivantes : "Cette vie intense des camps a des lois et des raisons d'être. Ce peuple de concentrationnaires connaît des mobiles qui lui sont propres et qui ont peu de commun avec l'existence d'un homme de Paris ou de Toulouse, de New York ou de Tiflis. Mais que cet univers concentrationnaire existe n'est pas sans importance pour la signification de l'univers des gens ordinaires, des hommes tout court. Il ne peut suffire de prendre une sorte de contact physique avec cette vie, si totalement séparée des structures courantes du XXe siècle. Mais faut-il encore en saisir les règles et en pénétrer le sens. Et tout d'abord, des erreurs naïves à éviter comme des poteaux indicateurs sur les nouvelles routes." Il décrit les différents catégories de camps.

6 - Il n'est pas d'embouchure où les fleuves se mêlent. l'auteur y précise la composition sociologique des prisonniers : les droits communs et les politiques, les différentes nationalités...

7 - Les ubuesques. "Dans ce dénuement sordide, une des plus surprenantes conséquences est la destruction de toute hiérarchie de l'âge. Toutes les conventions qui maintiennent une certaine civilité à l'égard du vieillard sont anéanties." "les positions sociales occupées dans la vie civile étaient sans équivalence dans les camps. Elles cessaient d'être et même paraissaient comme des caricatures ridicules sans commune mesure avec l'être concentrationnaire." 

8 - J'étends mon lit dans les ténèbres.

9 - Les esclaves ne donnent que leur corps.

10 - A quoi sert à un homme de conquérir le monde. A la fin de ce chapitre, nous lisons : "L'intimité du camp est faite de cette bureaucratie dirigeante, des passions qui la traversent, des intrigues pour le pouvoir, des aventures de son personnel supérieur dans le réseau compliqué des combinaisons SS. Il en résulte corruptions et violences pour le commun des concentrationnaires, exaspération des appétits et des haines, approfondissement des dissensions nationales et personnelles, aggravation sinistre des conditions de vie."

11 - Les dieux ne font pas leur demeure sur la Terre. David ROUSSET décrit l'organisation même du camp. "Ce système libère les SS de la plupart des contraintes et leur permet de s'occuper plus librement de leur propre bureaucratie et de leurs affaires. Mais les raisons en sont plus profondes et plus lourdes de conséquences. L'existence d'une aristocratie de détenus, jouissant de pouvoirs et de privilèges, exerçant l'autorité, rend impossible toute unification des mécontentements et la formation d'une opposition homogène. Elle est enfin  (et c'est dans l'univers concentrationnaire sa raison suffisante et définitive d'être) un merveilleux instrument de corruption. La métaphysique du châtiment propre aux SS impose comme une nécessité absolue l'existence de cette aristocratie."

12 - Les heures silencieuses. Il explique la philosophie des camps. "Cette philosophie seule explique le génial agencement des tortures, leur raffinement complexe les prolongeant dans la durée, leur industrialisation, et toutes les composantes des camps". 

13 - La théorie des pouvoirs. Cette théorie des pouvoirs s'analyse dans la structure bureaucratique des camps, selon trois secteurs distincts : "administration municipale", "Ministère de l'intérieur", imposante administration du travail. Un ouvrage presque ignoré, écrit en 1974, de Charles LIBLAU, décrit également bien cette organisation des pouvoirs qui octroient à une partie des déportés des tâches de gestion et de contrôle des camps (Charles LIBLAU, Les kapos d'Auschwitz, Éditions Syllepse, 2005).

14 - Les hommes ne vivent pas que de politique. 

15 - Le désir même s'est corrompu.

16 - Un nouveau visage de la lutte des classes.

17 - Les eaux de la mer se sont retirées.

18 - Les astres morts poursuivent leur course. Nous reproduisons ici une grande partie de ce chapitre : "L'univers concentrationnaire se referme sur lui-même. Il continue à vivre dans le monde comme un astre mort chargé de cadavres. Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible. Même si les témoignages forcent leur intelligence à admettre, leurs muscles ne croient pas. Les concentrationnaires savent. Le combattant qui a été des mois durant dans la zone de feu a fait connaissance de la mort. La mort habitait parmi les concentrationnaires toutes les heures de leur existence. Elle leur a montré tous ses visages. Ils ont touché tous ses dépouillements. Ils ont vécu l'inquiétude comme une obsession partout présente. Ils ont su l'humiliation des coups, la faiblesse du corps sous les fouets. Ils ont jugé les ravages de la faim. Ils ont cheminé des années durant dans le fantastique décor de toutes les dignités ruinées. Ils sont séparés des autres par une expérience impossible à transmettre. La décomposition d'une société, de toutes les classes, dans la puanteur des valeurs détruites, leur est devenue sensible, réalité immédiate comme une ombre menaçante profilée sur toute la planète solidaire. Le mal est incommensurable aux triomphes militaires. Il est la gangrène de tout un système économique et social. Il contamine encore par-delà des décombres. Peu de concentrationnaires sont revenus, et moins encore sains. Combien sont des cadavres vivants qui ne peuvent plus que le repos et le sommeil!".

"Il est encore trop tôt encore pour dresser le bilan positif de l'expérience concentrationnaire, mais, dès maintenant, il s'avère riche. Prise de conscience dynamique de la puissance et de la beauté du fait de vivre, en soi, brutal, entièrement dépouillé de toutes les superstructures, de vivre même au travers des pires effondrements ou des plus graves reculs. Une fraîcheur sensuelle de la joie construite sur la science la plus complète des décombres et, en conséquence, un durcissement dans l'action, une opiniâtreté dans les décisions, en bref, une santé plus large et intensément créatrice. Pour quelques-uns, confirmation, pour le plus grand nombre, découverte, et saisissante ; les ressorts de l'idéalisme démontés ; la mystification crevée fait apparaître dans le dénuement de l'univers concentrationnaire, la dépendance de la condition d'homme d'échafaudages économiques et sociaux, les rapports matériels vrais qui fondent le comportement. Dans son expression ultérieure, cette connaissance tend à développer action précise sachant où porter les coups, que détruire et comment fabriquer. Enfin, la découverte passionnante de l'humour, non en tant que projection personnelle, mais comme structure objective de l'univers. Ubu et Kafka perdent les traits d'origine liés à leur histoire pour devenir des composants matériels du monde. La découverte de cet humour a permis à beaucoup de survivre. Il est clair qu'elle commandera de nouveaux horizons dans la reconstruction des thèmes de vie et de leur interprétation.

L'existence des camps est un avertissement. La société allemande, en raison à la fois de la puissance de sa structure économique et de l'âpreté de la crise qui l'a défaite, a connu une décomposition encore exceptionnelle dans la conjoncture actuelle du monde. Mais il serait facile de montrer que les traits les plus caractéristiques et de la mentalité SS, et de soubassements sociaux se retrouvent dans bien d'autres secteurs de la société mondiale. Toutefois moins accusés et, certes, sans commune mesure avec les développements connus dans le grand Reich. Mais ce n'est qu'une question de circonstances. Ce serait une duperie, et criminelle, que de prétendre qu'il est impossible aux autres peuples de faire une expérience analogue pour des raisons d'opposition de nature. L'Allemagne a interprété avec l'originalité propre à son histoire la crise qui l'a conduite à l'univers concentrationnaire. Mais l'existence et le mécanisme de cette crise tiennent aux fondements économiques et sociaux du capitalisme et de l'impérialisme. Sous une figuration nouvelle, des effets analogues peuvent demain encore apparaître. Il s'agit, en conséquence, d'une bataille très précise à mener. Le bilan concentrationnaire est à cet égard un merveilleux arsenal de guerre. Les antifascistes allemands internés depuis plus de dix ans doivent être de précieux compagnons de lutte."

 

David ROUSSET, L'univers concentrationnaire, 10/18, Union Générale d'Éditions, 1971, 125 pages. Il s'agit de la réédition de l'oeuvre publiée aux Éditions de Minuit en 1965, elle-même réédition du livre publié en 1946 aux Éditions du Pavois (Prix Renaudot 1946). 

 

Relu le 24 mars 2021

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27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 18:21

      Bernard BRUNNETEAU exprime bien l'ambiguïté et du mot et de l'important déploiement intellectuel qui continue autour du Génocide. Parti, après quelques études isolées, de l'examen des massacres commis en Europe sous la Seconde guerre mondiale, et de sa condamnation par la communauté internationale via le Tribunal de Nuremberg, ce déploiement induit des notions et des représentations qui ne sont pas toutes de nature à éclaircir leurs causes, leurs mises en oeuvre et leurs conséquences.

"Officialisé dans le vocabulaire international depuis sa définition par la Convention de 1948, écrit le professeur d'histoire contemporaine à l'Université Pierre Mendès France-Grenoble II, le terme de génocide fait l'objet d'une utilisation inflationniste. Confusément associé à toute tuerie ou oppression d'importance, il sert ainsi à qualifier des pratiques observables dans les crises et les conflits les plus divers de ces cinquante dernières années, comme à donner une clé explicative à des événements du plus lointain passé aussi différents que la destruction de Carthage au IIe siècle avant Jésus-Christ, la conquête des Amériques, la guerre de Vendée ou l'exploitation coloniale du Congo. Son emploi apparaît par ailleurs malaisé en raison des multiples enjeux auxquels il est soumis : enjeux de mémoire (l'identification génocidaire de la violence subie dans le passé par un groupe en quête d'identité), enjeux politiques (l'invocation génocidaire pour prévenir ou réduire la menace pesant sur une population), enjeux judiciaires (l'incrimination génocidaire pour faire condamner des responsables et obtenir des réparations). Le risque est donc grand de voir le concept non seulement vidé de sa substance originelle mais aussi de priver le chercheur qui l'utilise de toute autonomie scientifique. Écrasée entre la norme et l'analyse, le droit et l'histoire, la notion de génocide semble peu opératoire au sein des sciences sociales pour certains qui lui préfèrent les catégories plus neutres de "violence de masse" ou "crime de masse". Mais on peut aussi considérer que le terme de génocide est trop massivement accepté dans l'opinion pour être remplacé et qu'il s'agit d'abord de réintroduire du sens dans le phénomène qu'il entend nommer, à savoir la destruction de masse planifiée de groupes sans défenses, ciblés sur des critères définis unilatéralement par une autorité politique et idéologique. Ce sens peut être retrouvé en rappelant que le concept de génocide, comme celui de crime contre l'humanité dont il est une composante originelle, est né dans l'histoire et de l'histoire, celle du premier XXe siècle. Il peut s'illustrer dans la recherche des facteurs communs qui éclairent le déclenchement des grands événements génocidaires tout en préservant la singularité des méthodes et du degré de destruction. Il doit enfin permettre d'identifier les frontières entres massacres de masse de nature différente."

 

      Nous pensons qu'il n'est jamais vain d'indiquer, avant de poursuivre plus avant, qu'admettre certains termes ou certaines conceptions, comme l'existence de plusieurs races humaines, ou de pool génétiques différents et identifiables à partir de déterminations sociales (en l'occurrence pour les Juifs, la circoncision et un gêne ou ensemble génétique juif...), qu'admettre des termes tels que la race dans des énoncés scientifiques, recèlent bien des dangers de dérives sémantiques. De même qu'il est établi scientifiquement qu'il n'existe qu'une race ou espèce humaine qui peuple actuellement la planète, il est difficile admissible de parler de génocide, sans préciser qu'il s'agit là d'une terminologie juridique de recherche de responsabilités de massacres commis au nom précisément de la race... Pour en terminer avec cette mise en garde, discuter du génocide, comme d'homicide ou de régicide, c'est discuter de la mort d'un ensemble génétique, comme de la mort d'un être humain ou d'un roi. Or, s'il y a bien eu, de la part de leurs ordonnateurs, tentative de génocide, de leur point de vue même, il a largement échoué, donc il n'a pas eu lieu en tant que tel, à l'instar d'un être humain sauvé in extrémis ou d'un roi ayant échappé à l'attentat. La politique d'extermination repose largement sur le mythe et la croyance de l'existence de plusieurs races distinctes dans l'humanité. Elle est bien spécifique d'une période et d'une idéologie. Elle a contribué à la chute même de ceux qui l'ont promue, en ce sens qu'elle a provoqué l'exode ou la mort d'une grande partie de son élite politique, sociale, scientifique, artistique...sans laquelle l'Allemagne n'aurait jamais été ce qu'elle est devenue au XIXe siècle et au début du XXe...

En fin de compte, l'usage sans explicitation, courante, du mot génocide tend à accréditer l'idée de la possibilité d'élimination génétique d'une partie seulement de l'humanité. Ceci dit, il appartient à l'histoire des idées et à l'histoire tout court, devenu par ce fait incontournable.

 

Aux origines de la notion de génocide

    Le terme génocide est un néologisme formé en 1944 par Raphaël LEMKIN (1900-1959), professeur de droit américain d'origine juive polonaise, à partir de la racine grecque genos, "naissance", "genre, "espèce", et du suffixe cide, du latin caedere, "tuer", "massacrer". Le terme est apparu pour la première fois dans son étude Axis Rule in Occupied Europe (au chapitre IX, Génocide), publiée par la Fondation Carnegie pour la paix internationale, pour tenter de définir les crimes perpétrés par les nazis à l'encontre des peuples juifs, slaves et tziganes durant la seconde guerre mondiale, ceux commis également par le gouvernement des Jeunes-Turcs de l'Empire ottoman à l'encontre des Arméniens pendant la première guerre mondiale et ceux dont furent victimes les Assyriens en Irak en 1933. Pour lui, "de nouveaux concepts nécessitent de nouveaux mots. Par génocide, nous entendons la destruction d'une nation ou d'un groupe ethnique."

Ses premiers travaux remontent à 1933, alors qu'il est procureur à Varsovie. Il participe aux efforts de la Société Des Nations pour développer un droit international humanitaire. Il établit un lien entre deux pratiques qu'il propose d'introduire dans le droit international : celle de "barbarie" et de "vandalisme". Il poursuit ensuite ses travaux lors de l'invasion de son pays en s'exilant aux États-Unis, dans le cadre de la nouvelle Organisation des Nations Unies où il forge en 1943 le terme de génocide. Ce néologisme entre directement dans le droit positif lors du jugement de Nuremberg pour qualifier la tentative d'extermination menée contre les Juifs. Il s'impose dans le droit international avec le vote le 9 décembre 1948, la veille de la déclaration universelle des droits de l'homme, par les 58 États membres qui constituent alors l'Assemblée générale de l'ONU, réunis à Paris, de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, dont Raphaël LEMKIN est le principal rédacteur. 

     A partir de là, est qualifié de génocide un ensemble de massacres de masse, qualification qui ouvre la voie judiciaire pour la condamnation des coupables et l'indemnisation des victimes.

"On peut ainsi voir, écrit encore Bernard BRUNETEAU, le concept de génocide (et celui de crime contre l'humanité qui l'englobe), comme résultant d'une double conscience développée à partir de la fin du XIXe siècle et au cours du premier XXe siècle : celle que l'humanité est confrontée à un nouveau type de crime et qu'un nouveau qualificatif s'impose ; celle qu'une incrimination nouvelle doit être un instrument des droits internationaux de l'homme, même face à des crimes de type ancien. Et cette conscience conflue déjà sur une avancée conceptuelle juridique polymorphe : le droit des minorités, le droit humain, l'intervention d'humanité, la criminalité des États, la justice pénale internationale. Si elle est contrariée et niée par les événements de l'entre-deux-guerres, elle est à la base de l'institutionnalisation des années 1944-1948 et des textes de l'Organisation des Nations unies (ONU).

De façon très caractéristique, René Cassin a une fois qualifié la Convention sur la prévention et la répression du crime de génocide d'application spécifique de la Déclaration universelle des droits de l'homme. La sociogenèse du concept de génocide est indissociable de l'histoire de l'idéalisme juridique accoucheur d'un droit international pacificateur, de celle des pratiques émergentes de l'"intervention d'humanité", du mouvement en faveur d'un tribunal pénal international (évoqué dès 1919), des aspirations à une protection internationale des minorités, ainsi que des massacres et exterminations de la "seconde guerre de trente ans"."

 

Du droit à la réalité...

   Mais une fois qu'il a rappelé cela, le même auteur questionne : "Comment faire coïncider la définition juridique avec la réalité, c'est-à-dire fonder une définition historique et sociologique du génocide?" Comme toujours le droit a sa dynamique propre et partir d'un concept juridique n'est pas la meilleure manière de bâtir une sociologie.

Jacques SÉMELIN, historien et politologue français, du Centre d'études et de recherches  internationales (CERI), le constate bien : "On sait bien les difficultés épineuses que pose l'adoption de cette notion juridique en sciences sociales. C'est pourquoi j'ai préféré prendre (dans son étude sur les massacres et génocides) comme unité de référence celle de "massacre", sans préjuger de ce qu'est ou n'est pas un génocide. Mais dans la mesure où la notion de massacre renvoie encore à une multiplicité de cas hétérogènes, la recherche s'est limitée à examiner une même classe d'événements : ceux relevant d'une dynamique d'éradication. reste alors le plus délicat et le plus périlleux : construire la procédure concrète de leur comparaison". Il fait alors référence aux études du politiste Robert MELSON (Revolution and Genocide. on the Origins of the Armenian Genocide and the Holocaust, Chicago, University of Chicago Press, 1992), dans la comparaison des génocides juif et arménien, à ceux de Norman NAIMARK (Fires of Hatred,) et d'Eric WEITZ (a century of Genocide,), dans des monographies historiques qu'ils soumettent ensuite à un examen comparé.

       Rudolph Joseph RUMMEL (1932-2014), professeur émérite américain en sciences politiques à l'université d'Hawaï, en réfléchissant sur les sens différents de génocide (il en distingue trois), invente un autre terme, celui de Démocide pour disposer d'un concept plus large que la seule définition légale de génocide. Même s'il permet d'étendre sa réflexion à toutes les victimes (directes et collatérales, incluant les morts par épidémies par exemple), et du coup de ne pas se limiter aux décomptes stricts officiels et ainsi de mesurer l'impact global d'une politique de destruction, il n'est pas sûr qu'on y gagne en clarté.

Il définit le démocide comme "le meurtre d'une personne ou d'une population par un gouvernement, y compris le génocide, le politicide, et les exécutions des masse." Il utilise la définition civile du meurtre, "qui dit que quelqu'un peut être coupable de meurtre s'il est responsable de la perte d'une vie à cause d'un irrespect conscient pour cette vie, comme lors de l'enfermement de gens dans des camps où ils meurent rapidement de malnutrition, de maladies non soignées, et d'épuisement dans des travaux forcés, ou par la déportation vers des terres désolées où ils risquent de mourir rapidement d'exposition aux intempéries et de maladie". Ce qui l'amène à évoquer pratiquement tous les grands massacres et toutes les grandes conséquences (notamment les épidémies) de guerres, avant ou pendant le XXe siècle. La famine est classée comme démocide si elle remplit la définition ci-dessus. Cette définition est tellement large que l'on peut se demander, outre à établir des listes de guerres et d'exactions, parfois reposant sur des évaluations pas forcément fiables du nombre de victimes, si la notion de démocide est réellement opératoire. La recherche de Rudoph RUMMEL montre toutefois, mais il n'est pas le seul auteur à le faire, que le nombre de morts par démocide est bien plus important que le nombre de morts dues aux guerres. Après avoir analysé 8 000 rapports de morts causées par des gouvernements, il estime qu'il y a eu 262 millions de victimes de démocide au cours du XXe siècle. D'après ces chiffre, six fois plus de gens sont morts de causes dues aux actions des personnes travaillant pour un gouvernement que n'en sont morts lors des batailles... Les exemples récents de démocide (le Grand bond en avant chinois sous MAO, les Grandes Purges perpétrées par Joseph STALINE et les morts dues aux politiques coloniales dans l'État indépendant du Congo)  renforcent pour lui la conclusion  que les démocraties libérales ont causé moins de démocides que les régimes autoritaires. La concentration des pouvoirs politiques est la plus grande cause de meurtre sur Terre. (Death by government, 1997, lire dans le site www.hawaii.edu, lire aussi dans le site freedomsnest.com)

Nous ne sommes pas certains qu'il n'ait pas oublié certains démocides causés tout simplement par l'existence de systèmes économiques conduisant à la faim et à la misère de populations entières. Nous ne sommes pas certains non plus que ses travaux sont exonérés du soupçon de s'inspirer de l'air idéologique libéral du temps, cette vaste offensive idéologique rendant responsables les pouvoirs publics de tant de malheurs, laissant croire que les pouvoirs privés n'y participent pas...

 

Vers une sociologie du génocide

    En dépit de la difficulté de s'appuyer sur le droit international pour élaborer une sociologie du génocide, plusieurs générations d'auteurs s'y sont essayer.

Ben KIERNAN, d'une part, professeur à l'Université Yale, fondateur du Programme international sur le génocide du Cambodge et Bernard BRUNETEAU (Le siècle des génocides, Armand Colin, 2004) d'autre part, indiquent certaines des études les plus fructueuses ou les plus marquantes, souvent le fait d'auteurs désireux de soutenir l'effort de dénonciation des responsables de grands massacres.

- L'intentionnalité a mobilisé historiens et sociologues qui tentent d'en définir la nature dans le cadre de typologies élaborées. Helen FEIN (Genocide, a sociological perspective, dans Current Sociology, n°38, 1990) différencie "génocide de développement" (destruction des groupes faisant obstacle à un projet économique), "génocide despotique" (élimination d'une opposition réelle ou potentielle) et "génocide idéologique" (destruction d'un groupe diabolisé et présenté comme ennemi total). Les auteurs du Livre noir de l'humanité, réunis autour d'Israël CHARNY, distinguent le "génocide utilitaire" (les massacres de conquête) du "génocide idéologique" (extermination pour imposer une croyance ou pour satisfaire une idéologie). Ben KIERNAN (Blood and Soil, A world History of Genocide and Extermination from Sparta to Darfur, New Haven-Londres, Yale University Press, 2007) balaie, parfois avec des anachronismes presque toute l'histoire du monde, de manière parfois douteuse. Nous recommandons, face à ces études, celle de Jacques SÉMELIN, aux arguments plus simples et plus rigoureux, où apparaît la différenciation entre une logique meurtrière et terroriste visant à soumettre une population (l'échelle du massacre "ordinaire") et une logique d'extermination visant à éradiquer une population d'un territoire (le "vrai" génocide). 

- La possibilité d'un génocide relevant d'une destruction "partielle" et pas seulement totale est vue à travers deux tendances de réflexions : celle qui vise à regrouper dans un même continuum, politiques de destruction partielle et politiques de destruction totale, au risque de considérer tout massacre comme un génocide (CHARNY). Leo KUPER, introduisant un correctif en discutant de "massacres génocidaires" (tueries à grande échelle non planifiées) ; celle qui différencie un premier type de criminalité (le génocide) qui entend réaliser un massacre de masse sélectif, à des fins de dénationalisations ou de mises en esclavage et un deuxième type qui cherche à mettre en pratique une annihilation physique planifiée de tous les membres d'un groupe (Yehuda BAUER, Rethinking the Holocaust, Yale University Press, 2001). 

Leo KUPER établit des catégories distinctes selon que les génocides sont religieux, raciaux et ethniques - les génocides des conquêtes coloniales - ou commandés par une idéologie politique. 

- Roger SMITH suggère une typologie qui inclut le génocide "par vengeance", au cours duquel les massacres de masse sont perpétrés au titre de la revanche ; le génocide "institutionnel" qui accompagne la conquête militaire au cours de l'histoire avant l'époque contemporaine ; le génocide "utilitaire" lié à l'expansion coloniale et à l'exploitation économique ; le génocide " monopolistique" visant à transformer les sociétés plurielles ; enfin le génocide "idéologique". Frank CHALK et Kurt JONASSEN distinguent pour leur part les génocides selon les motivations des perpétrateurs : "éliminer une menace réelle ou potentielle", "répandre la terreur parmi des ennemis réels ou potentiels", "acquérir la richesse économique" et "imposer une croyance, une théorie ou une idéologie". Ces deux derniers auteurs plaident pour une "archéologie du génocide", car ils suspectent que c'était "un événement relativement commun", même dans l'Antiquité. 

- La tendance la plus récente des Genocide Studies tente de mettre en valeur des facteurs unifiant dans une perspective globale visant à dépasser le débat sans issue entre incomparabilité et mise en équivalence de la Shoah avec d'autres génocides. Des auteurs comme Manus I. MIDLARSKY (The Killing Trap : Genocide in the Twentieth Century, Cambridge University Press, 2005), Marc LEVENE (Genocide in the Age of the Nation-State, 2 volumes, B Tauris, 2005) et Eric WEITZ (A Century of Genocide. Utopias of Race and Nation, Princeton University Press, 2003) sont représentatifs de cette tendance.

Intégrée dans tous les travaux présents, la notion de processus génocidaire a l'avantage de prendre en compte la phase d'incubation dans ses dimensions sociales, culturelles et idéologiques, tout en gardant une place centrale à la phase d'accélération où jouent les incitations du pouvoir et le poids du contexte.

 

Ben KIERNAN, Sur la notion de génocide, Le Débat, mars-avril 1999 (www.yal.edu). Bernard BRUNETTEAU, Génocide, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011. Jacques SÉMELIN, Purifier et détruire, Seuil, 2005.

 

STRATEGUS

 

Relu le 25 mars 2021

 

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