Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 14:10

    Contrairement à la politique d'extermination de tout ce qui n'était pas, selon leurs organisateurs, aryens et de race pure, des Tsiganes aux Juifs, en passant par les Handicapés et les Homosexuels, politique d'extermination pure et simple, les stratégies de massacres, dans l'Histoire, obéissent souvent à des ressorts qui se font pas des massacres pour des massacres, mais qui les insèrent dans un ensemble bien plus vaste, soit comme méthode de "pacification", soit comme élément de terreur d'État ou d'Empire, soit encore comme passage obligé pour l'obtention de victoires militaires. Étant entendu que dans ce cadre, la propagation de la nouvelle des massacres dans un territoire plus ou moins vaste est bien plus importante que les massacres eux-mêmes. L'application d'une véritable politique de terreurs est habituellement utilisée par des pouvoirs usant des artifices les plus divers pour faire croire qu'ils sont plus cruels qu'ils ne sont, générant par ailleurs bien des réputations qui amplifient, de manière contemporaine ou dans la mémoire collective leur ampleur et leurs raffinements...

     Si c'est par le génocide sous la Seconde guerre mondiale que le massacre devient objet d'histoire et de sociologie, les massacres, pour les historiens de l'Europe médiévale et moderne se déroulent à des moments d'affaiblissement étatique. Mais leurs collègues spécialistes du XXe siècle constatent, au contraire, que les États-nations contemporains sont les auteurs pleinement responsables des massacres les plus importants.

Dans une synthèse sur les violences d'État au XXe siècle, Mark MAZOVER (né en 1958) (par exemple dans La violence et l'État au XXe siècle, ouvrage paru sous la direction de Pietro CAUSARANO et de ses collaborateurs, Le XXe siècle des guerres), met en cause toutefois la pertinence du paradigme de la destruction des Juifs quand il s'agit d'étudier les génocides arménien et rwandais, ceux des régimes communistes et a fortiori les massacres réduits. Ce qui renforce la spécificité des entreprises nazies, même si celles-ci se situent dans le prolongement de politiques d'exclusions et de persécutions des Juifs dans toute l'Europe. Pour les génocides arménien et rwandais, par exemple, l'État est particulièrement fragile alors que, dans l'Allemagne nazie, il est à l'apogée de sa puissance. Pour les génocides et les massacres communistes, la violence étatique demeure discontinue et non pas systématique ; elle est fortement liée à la peur et/ou aux réalités d'une guerre civile ou internationale. Pour les massacres non génocidaires, les tueries résultent souvent de groupes autonomes militaires et paramilitaires, comme en Indonésie en 1965, en Amérique Latine dans les années de guerre froide ou en Algérie dans les années 1990. Bien qu'instrumentalisés par les autorités officielles, les auteurs des massacres bénéficient d'une large autonomie, propre à entretenir un climat de terreur. En contrepoint, le terrorisme révolutionnaire et religieux, dirigé par nature contre l'État, est également l'expression d'une violence qui cible expressément les civils.

En outre, le modèle de la violence d'extermination demeure insuffisant pour expliquer les déportations et les épurations ethniques, phénomène pourtant plus fréquents que le génocide, au XXe siècle. Il s'agit d'une violence de moyenne amplitude, caractérisée par un mélange de massacres et d'expulsion, d'actes délibérés de terreur et de pillage, d'humiliations sociales et de viols collectifs. Elles appartiennent à l'arsenal classique des moyens de domination territoriale. (David El KENZ)

  Il s'agit, si l'on veut comprendre les ressorts et les enchaînements des massacre, de ne pas tomber dans les pièges de l'anachronisme, dont peuvent être victimes de nombreux auteurs, par ailleurs bien intentionnés (De contributeurs de l'Histoire inhumaine : massacres et génocides des origines à nos jours, Armand Colin, 1992, Sous la direction de Guy RICHARD à ceux du Livre noir de l'humanité, Encyclopédie mondiale des génocides, Privat, 2001, Sous la direction de Israël W CHARNY).

 

    Parmi les nombreux auteurs qui étudient actuellement les stratégies de massacres, citons-en un certain nombre :

    Pascal BUTTERLI, maître de conférences en histoire et archéologie des mondes anciens à l'Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, auteur notamment des Proto-urbains de Mésopotamie (CNRS Éditions, 2003) étudie l'usage du massacre dans le royaume assyrien, abondamment illustré sur des monuments. Pour l'historiographie occidentale, cette exposition des massacres fut longtemps une preuve de la cruauté des civilisations orientales. Il écrit notamment que les scènes de massacre "participent toutes d'une rhétorique commune. (...). On distinguera trois étapes majeures du développement de l'art néo-assyrien : une phase héroïque (IXe siècle), une phase d'intégration (deuxième moiti du VIIIe siècle), la phase universaliste (VIe siècle). Les scènes de massacre proprement dites sont surtout présentes dans les deux premières phases, elles ne disparaissent pas, loin s'en faut, au cours de la troisième phase, mais elles évoluent dans une grammaire complètement nouvelle." Dans la première phase, le massacre est d'abord et avant tout une tactique de terreur - il s'agit de faire payer les États araméens ; dans la deuxième, les scènes de massacre se multiplient et se systématisent de concert avec des scènes de déportation - il s'agit d'éliminer les élites de Samarie et le massacre est l'expression de l'intégration territoriale (l'ordre assyrien) ou de l'échec ; dans la troisième, où les massacres occupent une place marginale, les représentations mettent en scène un roi maître du monde qui reçoit la soumission des vaincus. 

     Bernard ECK, maître de conférence en histoire ancienne à l'Université de Bourgogne, dresse une typologie des massacres en Grèce classique et souligne que le meurtre de masse demeure un procédé exceptionnel utilisé pour asseoir une domination politique. il distingue successivement les conflits de voisinage entre Grecs, les guerres entre Grecs et Barbares, l'utilisation du massacre comme arme politique, les guerres civiles et les cas pathologiques. "le massacre, qui est presque toujours un fait lié à la guerre, n'est pas une norme ; l'art militaire, la morale respectueuse de certaines règles ou l'intérêt du vainqueur font que le massacre demeure une pratique exceptionnelle. Quand il y a massacre, le responsable est à chaque fois un État, une partie d'une communauté ou un individu représentant à lui seul l'autorité (tyran, Lysandre) ; en ce sens, le massacre, comme la guerre, est une forme particulièrement dépravée de l'action politique." 

     Agnès BÉRENGER-BADEL, maître de conférences en histoire romaine à l'Université de Paris IV-Sorbonne, étudie la fonction du massacre à travers la dénonciation de l'empereur Caracalla (211-217) par les historiens latins. Elle signale que les massacres dans le monde romain n'ont pas fait jusqu'ici l'objet d'un ouvrage de synthèse. Sur les causes elle questionne des motivations mesquines selon les auteurs antiques, ou la réponse à une émeute. Sur le déroulement des faits, les données demeurent contradictoire, leur localisation est imprécise et leur chronologie flottante. S'agit-il de roman ou d'histoire? Elle conclut à une grande relativisation de l'ampleur des massacres.

    François BÉRENGER, auteur d'une thèse sur l'économie en Campanie sous les premiers rois angevins (1266-1343), présente l'historiographie sicilienne et examine comment le massacre des Vêpres de Sicile du 30 mars 1282 a ordonné un lieu de mémoire fondateur de cette communauté. Il s'agit d'un soulèvement antifrançais, un acte de libération où les Siciliens ont tué tous les agents de l'État et tous ceux qui parlaient la même langue, qui incarnaient d'une certaine façon l'autorité.

     Elena BENZONI, auteure d'une thèse sur la cruauté en Italie au XVIe siècle,  s'interroge sur la pertinence de la césure académique de la Renaissance. Les témoignages des guerres d'Italie font du massacre commis par les armées étrangères le symbole d'une rupture irrémédiable entre un âge d'or, celui des cités-États du Quattrocento, et l'ère des hégémonies française et espagnole au XVIe siècle. Durant les guerres d'Italie, il semble selon l'auteur qu'il y ait une progression de la violence, depuis les premiers massacres ponctuels dans des villages et dans des bourgs, puis des sacs meurtriers dans les grandes cités jusqu'à l'interminable occupation de Rome. Le viol et le sacrilège surtout semblent la clé du seuil de tolérance face au massacre. "On remarque en effet que souvent même les massacreurs, dans leurs récits de prise de ville, assument les tueries de civils, regardées comme une continuation du combat mais, en revanche, cachent les viols et les sacrilèges, ou alors, ils les renvoient à quelques soudards promptement sanctionnés par l'autorité.". "En ce qui concerne les explications des massacres, si le sac de Rome semble demander aux yeux des contemporains une explication d'ordre transcendant, les autres sacs s'expliquent par des causes contingentes, tel un accident qui provoque la colère des soldats, et par des causes générales, telle la mauvaise nature des soldats, notamment étrangers, qui "sont payés pour faire le mal et font le pire". Mais si l'avidité et la cruauté des soldats sont inhérentes au métier des armes, elles sont aussi le résultat des nouvelles façons de guerroyer : des campagnes interminables menées sur un sol étranger par des armées immenses et mal payées. Le regard que les contemporains portent sur les massacres et les violences des guerres hésite alors entre la reconnaissance d'un élément constant dans les guerres de tout temps et la dénonciation d'une cruauté nouvelle et inouïe".

     Benjamin LELLOUCH, maître de conférence en histoire moderne à l'Université Paris VIII, auteur des Ottomans en Égypte. Historiens et conquérants au XVIe siècle (le Caire, IFAO) analyse, à partir de l'exemple du massacre des Mamelouks et des Têtes-Rouges par les armées ottomanes, au début du XVIe siècle, la place des massacres dans l'historiographie d'un Empire alors en pleine expansion. Il montre comment l'exécution en chaîne des prisonniers de guerre constitue une cérémonie d'État où le sultan peut exercer sa justice retenue. cette violence d'État fait écho, sans continuité historique pour autant, à celle de l'État assyrien d'antan. Nous pouvons lire à un moment que les massacres des prisonniers représentent la réalisation d'un idéal politique : "Les chroniqueurs ottomans unanimes présentent les campagnes contre les Têtes-Rouges et les Mamelouks comme des guerres d'extermination. Quand ils donnent la parole à Selim, celui-ci ne parle jamais de conquêtes territoriales, mais dit à peu près toujours sont intention d'"éradiquer" ou d'"exterminer" les Têtes-Rouges et les Mamelouks, sans perdre de temps à mentionner les Bédouins, collection inhérente de troupes sans État. A en croire l'historiographie ottomane, la politique extérieure du sultan est donc guidée par l'impérieuse nécessité de massacrer l'ennemi.." Le massacre est ainsi un acte de puissance souveraine, un acte de justice aussi, exactement au même titre que son contraire, la clémence envers la population des villes. 

    Il est intéressant d'analyser, dans un propos plus large que celui de Benjamin LELLOUCH, certaines composantes de la stratégie de l'Empire ottoman à cet égard.

     David EL KENZ, maître de conférences en histoire ancienne à l'Université de Bourgogne, auteur des Bûchers du roi. La culture protestante des martyrs (1523-1572) (Champ Vallon, 1997), discute de la pertinence du modèle historiographique de la civilisation des moeurs, établi par Norbert ELIAS, pour traiter des réactions des contemporains devant les massacres des guerres de Religion. Il montre comment la promotion d'un espace public centré sur l'autorité royale aboutit à la formation d'un seuil de tolérance face aux violences extrêmes. La répulsion à l'égard des massacres religieux, selon lui "ne peut être réduite au seul processus de la civilisation des moeurs".

     Claire GANTET, maître de conférences en histoire moderne à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne, auteure entre autres de La paix de Westphalie (1648). Une histoire sociale (XVIIe-XVIIIe siècle (Belin, 2001), à partir des massacres de la guerre de Trente Ans (1618-1648) analyse l'élaboration historique allemande de la "catastrophe nationale" d'un pays divisé et impuissant. 

     Hervé GUINERET, maître de conférences en philosophie politique et sociale à l'IUFM de Bourgogne, auteur de livre sur les oeuvres de Clausewitz, de Machiavel et de Rousseau, examine l'histoire des idées pour observer la rationalisation de la guerre chez le polémologue Adam Von BÜLOW, qui dénonça l'idée, chère à Carl Von CLAUSEWITZ, selon laquelle guerre et violence extrême irait de pair. Pour lui, les violences extrêmes ne relèvent pas à proprement parler d'une logique militaire. L'étude critique de ces liens l'amène à dresser un bilan et des souligner des limites :

"Le massacre est un objet ambigu qui outrepasse le fait guerrier, même s'il peut en faire partie. Un individu peut se livrer à un massacre,un gouvernement peut massacrer son propre peuple, à plus forte raison quand il se sait à l'abri de toute mesure de rétorsion. Von Bülow tente de montrer que ce même massacre se retire progressivement de l'activité où on l'attend le plus, en raison même des progrès de la science de la guerre. Nous comprenons que la question essentielle de la politique moderne est celle de la puissance ; cette dernière va au-delà de la stratégie et de la guerre. Or le rapport de puissance est objet de comparaisons et de mesures, définit les actions possibles ainsi que celles qui ne peuvent aboutir.

- Les conditions de la stratégie sont celles de la visibilité et de la surveillance. Une armée moderne se caractérise par sa capacité à voir, en temps réel, avant toute décision. Il s'agit de voir pour mieux agir mais tous les terrains ne permettent pas la même visibilité. Plus "crûment", on peut dire que le massacre est également le résultat d'une action qui échappe à la visibilité, d'une impulsion due à la peur, telle qu'on en rencontre souvent dans les conflits entre une armée et des partisans.

- Ces remarques valent de plein droit pour les stratégies entre États, ce qui n'est plus le cas lorsque nous essayons d'analyser le terrorisme. ce dernier est comme le symbole récent du massacre, si ce n'est son principe même. Cette idée apparaît lorsque nous affirmons que cette logique terroriste s'attaque souvent à des victimes innocentes, ce qui est d'ailleurs tout à fait exact. Cependant, la difficulté majeure est ailleurs : le terrorisme est un combat sans champ de bataille déterminé, sans unique État dans lequel il trouverait refuge. Il ne se cartographie pas si facilement et ne connaît nulle frontière. Il déploie pourtant un plan et une stratégie avec des terrains et des objectifs presque infinis. D'où les difficultés réelles qui se posent à une stratégie antiterroriste."

    Thomas BOUCHET, maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université de Bourgogne, auteur de Le roi et les barricades (Seli Arslan, 2000), pointe les difficultés à s'imaginer le massacre dans la culture romantique, issue du traumatisme de l'ère révolutionnaire.

      Olivier LE COUR GRANDMAISON, maître de conférences en sciences politiques à l'Université d'Evry-Val-d'Essonne, auteur de Haine(s), Philosophie et politique (PUF, 2002), montre comment, au XIXe siècle, les massacres de la guerre d'Algérie ont été occultés au nom de l'exaltation de l'expansion coloniales et des impératifs militaires.

    Elise MARIENSTRAS, professeur émérite d'histoire américaine à l'Université Paris VII-Denis Diderot, questionne la validité du concept de génocide dans les massacres des Amérindiens en Amérique du Nord. Elle récuse une histoire génocidaire dans la mesure où les massacres coloniaux ont obéi à une volonté délibérée de destruction des populations, mais de manière locale, sans préparation d'ensemble à l'échelle fédérale.

     Taline TER MILNASSIAN, maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université Jean Monnet-Saint-Etinenne, auteur de Colpoteurs du Komintern. L'union soviétique et les minorités au moyen-Orient (Presses de Science-Po, 1997), expose comment le massacre peut être une notion centrale chez des historiens qui, paradoxalement, nient le génocide arménien. Alors que la comparaison historique entre les génocides devrait souligner leur singularité, elle met en lumière la forte charge polémique historiographique et politique qui a poussé à une surenchère entre les victimes.

    Nicolas BEAUPRÉ, membre du Centre interdisciplinaire de recherches sur l'Allemagne, observe les difficultés de montrer l'horreur de la Grande Guerre de la part des auteurs participants, même si ceux-ci adoptent des stratégies pour dévoiler les atrocités militaires.

    Alain DELISSEN, maitre de conférences à l'EHESS, auteur de L'Asie orientale aux XIXe et XXe siècles (PUF, 1999),  examine le récit du massacre dans les cultures du Japon et de la Corée, à partir de la tuerie des émigrés coréens au Japon, lors du tremblement de terre de Kantô, en 1923. Il établit un lien entre le massacre et l'historiographie néo-orientaliste, laquelle reproduit paradoxalement une vision de la cruauté asiatique, propre aux Occidentaux.

     Christian INGRAO, chercheur associé à l'Institut d'histoire du temps présent et au Hamburger Stiftung zur Förderung von Wisenscaft und Kultur,  fait appel à l'anthropologie historique pour discerner l'intention massacreuse des Eisatzgruppen, unités de l'armée allemande, en 1941. Il présent la manière dont les victimes sont animalisées, de l'image de la proie du chasseur à celle de la bête. 

     Fabrice d'ALMEIDA, maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université de Paris X-Nanterre, auteur d'Images et propagande (Casterman, 1995), insiste sur les déformations de la perception chronologique et géographique du massacre, à partir des sources iconographiques répertoriées par les agences de presse sur Internet.

   

      Par ailleurs, Jacques SÉMELIN, (né en 1951), professeur à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris et directeur de recherches au CNRS, affecté au Centre d'Etudes sur les Relations Internationales (CERI), dans sa "somme" sur les usages politiques des massacres et des génocides, analyse à un moment les dynamiques repérables du meurtre de masse, par-delà les différences dans le temps et dans l'espace, en restant toutefois dans le cadre de l'époque contemporaine. 

"Ainsi le massacre, écrit-il, résulte-t-il à la fois de l'évlution interne d'un pays et d'un contexte régional et international. Mais comment concrètement peut-il prendre de l'ampleur? Comment devient-il un véritable meurtre de masse, constitué de dizaines, de centaines, voire de milliers de massacres plus ou moins importants? Le doute n'est plus possible : une véritable politique de destruction organisée d'un groupe particulier s'est mise en place. ce processus de destruction, notons-le, est souvent associé au mouvement concomitant d'appropriation des richesses de ce groupe : meurtre de masse et vol de masse vont souvent de pair. Nous entrons alors dans l'oeil du cyclone qui est en train de ravager un pays, sinon de toute une région. Nous sommes dans cette période, plus ou moins brève, qui à travers le passage à l'acte collectif, évolue vers le massacre de masse. Les dynamiques collectives de ce processus d'extrême violence sont assurément multiples : chacune possède une histoire particulière, selon les pays. A priori, tout sépare la grande Allemagne déjà fortement industrialisée du petit Rwanda largement rural. La diversité des parcours historiques n'empêche pourtant pas de repérer des problématiques communes très éclairantes, qui permettent de construire une sociologie politique du meurtre de masse. (...) :

- L'impulsion centrale : dans les cas étudiés, on remarque que la multiplication des massacres ne procède évidemment pas du hasard, d'on ne sait quelle haine tribale ou ethnique ancestrale, mais bien d'une volonté délibérée de mettre en oeuvre une politique de destruction. Se pose donc la question de l'identification de cette volonté centrale, qui produit un changement d'échelle dans le massacre : d'épisodique il devient systématique. Dans les cas étudiés, cette impulsion provient de ceux-là mêmes qui sont au sommet du pouvoir.

- Les acteurs étatiques et para-étatiques : de là provient la mobilisation des principaux opérateurs de la violence de l'État (armée et police), voire la constitution d'acteurs spécifiques, créés pour impulser et perpétrer les massacres (milices et autres groupes de tueurs spécialisés). Les premiers se trouvent détournés de leurs fonctions premières, les seconds sont spécialement formés pour ce genre de missions. Les unes et les autres vont avoir en charge d'organiser et d'exécuter l'essentiel des massacres.

- L'opinion publique et la participation populaire : les massacres sont-ils connus du public? Obtiennent-ils son adhésion? (...). Dans la période d'exécution des massacres, il est essentiel d'y revenir pour savoir dans quelle mesure cette opinion y adhère ou non, ferme les yeux, ou bien montre des signes de désapprobation. car une chose est d'initier au meurtre de masse, une autre est de parvenir à susciter l'adhésion de la société à ce processus de violence.

- Les morphologies de la violence extrême : la convergence de ces trois facteurs aboutit à des formes d'extrême violence. Ces "morphologies" du massacre prennent des formes diverses (tuerie sur place ou après déportation) et varient selon les procédés de meurtre utilisés (feu, fusillade, gaz, etc.); D'autres variables sont encore à prendre en compte; telle que la géographie des territoires où les massacres sont commis, les initiatives que peuvent prendre des acteurs locaux, l'ampleur de la guerre, etc. 

Ces scénarios ne sont pas écrits à l'avance. Au niveau de l'impulsion donnée par ceux qui décident et organisent le massacre, il peut y avoir du "jeu" - répits ou soudaines accélérations - en fonction de l'évolution de la guerre et du contexte international. Il peut y avoir encore du "jeu" chez les acteurs désignés, certains pouvant refuser de participer aux tueries ou au contraire anticiper les ordres, du "jeu" aussi du côté de l'opinion publique qui peut finir par manifester sa réprobation, du "jeu" encore sur le terrain parce que rien ne se passe comme prévu et que les réactions des victimes ne sont pas celles qui étaient attendues. Bref, si le processus de destruction monte en puissance, il n'est pas totalement déterminé. Il n'est véritablement achevé qu'au moment de la mort des victimes désignées. Mais plus ce processus progresse sans rencontrer de freins, plus il devient difficile de l'enrayer."

 

Jacques SÉMELIN, Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides, Éditions du Seuil, 2005. Sous la direction de David EL KENZ, Le massacre, objet d'histoire, Gallimard, 2005.

 

STRATEGUS

 

Relu le 26 mars 2021

Partager cet article
Repost0
23 mars 2013 6 23 /03 /mars /2013 14:42

        Les massacres - définis à l'heure actuelle par beaucoup comme destruction brutale et délibérée de civils sans défense en grand nombre, ce qui laisse de côté les destructions d'hommes de guerre sur les champs de bataille comme les erreurs ou les dommages collatéraux résultant d'actes de guerre - constituent un objet relativement nouveau de la recherche historique et sociologique. 

Le terme de massacre forgé en français vers 1100, ne devient courant qu'au XVIe siècle en Occident. Il remonte à l'ancien picard machecler qui désigne la massue ou masse, un mot dérivé du latin populaire matteuca. Lié à la technique d'un instrument grossier, il signifie une opération maladroite, caractérisée par sa nature dévastatrice.

Le sens de ce mot connaît deux évolutions : d'une part, il désigne un "abattoir" (et la boucherie) et, au XIVe siècle, il entre dans le vocabulaire de la vénerie pour définir par métonymie la tête du cerf que l'on conserve comme trophée ; d'autre part dès le XIIe siècle (dans le Roman de Thèbes, massacre signifie la mise à mort de nombreux individus), il prend le sens de "mise à mort d'un grand nombre d'individus". La banalisation du terme au XVIe siècle, liée aux guerres de religions entre protestants et catholiques, infléchit le sens vers l'acception moderne. En 1556, il apparaît dans le pamphlet Histoire mémorable de la persécution et saccagement du peuple de Mérindol et Cabrières et autres circonvoisins appelez Vaudois, qui relate les tueries en 1545, des vaudois de Provence, chrétiens issus d'une hérésie médiévale et ralliés à la réforme calviniste. Il signifie alors le meurtre en grand nombre de personnes sans défense. Il implique une dissymétrie entre des bourreaux et des victimes. Durant la Saint-Barthélémy, en août 1572, les pamphlets huguenots contre la reine Catherine de Médicis, dénoncée comme une nouvelle Jézabel, responsable de l'assassinat de ses sujets, popularisent le terme : les néologismes massacreur et massacrement apparaissent dans son sillage. Son succès s'explique donc par l'émergence du combat religieux. Cette acception empirique est retenue aujourd'hui : en effet, si les techniques de destruction à distance ne cessent d'être de plus en plus sophistiquées, les massacres en "face à face" restent des pratiques courantes dans les guerres actuelles, interétatiques ou civiles (David EL KENZ, Claudine VIDAL). 

 

La banalité du massacre dans l'Histoire...

    Avant même la formulation de ce terme, et le jugement porté qui rend son expression courante, le massacre, comme le rappelle Pierre VIDAL-NAQUET, est tristement banal. De l'époque du mésolithique à l'Antiquité, en passant par des passages célèbres de la Bible hébraïque ou des textes fondateurs hindous, le massacre peut être décliné en types, comme le fait Jacques SÉMELIN (Du massacre au processus génocidaire, dans Revue internationale des sciences sociales, n°174, 2002) :

- massacre de proximité (corps à corps) ;

- massacre à distance (armes de jet, armes à feu, bombes...) ;

- massacre bilatéral (guerre civile) ;

- massacre unilatéral (un État contre son peuple) ;

- massacre de masse, contraire au massacre réduit ;

- génocide qui vise à l'éradication totale d'une collectivité selon des critères définis par le persécuteur ;

On peut compléter cette typologie en distinguant massacre exhibé et massacre occulté. A partir du XIXe siècle, les progrès technologiques de la guerre transforment les soldats en masse à détruire, par la recherche des points de concentration des troupes (des guerres de Napoléon à la guerre de Sécession, puis aux deux guerres mondiales). Il y a bien alors massacre de soldats pris dans des bombardements contre lesquels ils n'ont aucune possibilité de se défendre. Ces progrès ramènent d'une certaine façon aux pratiques avant et pendant l'Antiquité, où des villes entières se déplacent (notamment dans l'empire perse) avec les combattants, et constituent les "cibles" de chaque armée : dans ces cas-là, il n'y a pas de distinctions entre les guerriers et leurs soutiens : tout ce qui ne peut pas être utilisé à court terme par l'armée en marche est détruit, même après la victoire.

 

     C'est surtout depuis la fin du XIXe siècle que le massacre acquiert une dimension juridique, avant d'être, en 1944, intégré par l'avocat polonais Raphael LEMKIN dans une définition du génocide, entérinée par la suite par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide et adoptée par l'ONU en 1948. 

 

     Le regard diachronique sur une série de massacres n'induit pas, insiste David EL KENZ, un sens de l'histoire, du moindre massacre à l'époque des Grecs, au XXe siècle génocidaire. Avec de nombreux auteurs, il veut distinguer chaque massacre en mettant en oeuvre trois problématiques communes :

- "Le massacre est un évènement qui suscite différentes méthodes historiques et superpose diverses traditions historiographiques et mémorielles. L'occultation des violences extrêmes dans le camp des bourreaux et la demande de reconnaissance dans celui des victimes renforcent la complexité de son appréhension. Le régionalisme sicilien, la guerre de Trente Anas dans le prisme de l'historiographie nationaliste allemande, la conquête de l'Algérie ou la controverse historiographique sur la conquête de l'Amérique du Nord et le négationnisme du génocide arménien offrent des exemples d'instrumentalisation de l'événement du massacre." Nous pouvons ajouter que la grande instrumentalisation de la Shoah par l'État d'Israël, pour justifier d'autres exactions, introduit une difficulté supplémentaire dans l'appréciation du phénomène. 

- "La condamnation des massacres religieux au XIVe siècle, l'utopie d'une guerre civilisée au XVIIIe siècle, les massacres orientaux, de l'Assyrie à l'Empire Ottoman et au Japon contemporain, agissant comme repoussoirs pour les Européens, constituent des exemples significatifs de la croyance en un progrès propre à ladite modernité occidentale. Cependant, le massacre demeure un fait récurrent dans l'histoire de l'humanité. Le recours à l'anthropologie historique, à condition qu'il soit fortement contextualisée, semble préserver de tout paradoxe entre modernité civilisée et retour des crimes de masse."

- "La question des sources est, enfin, au coeur de l'étude sur les massacres. Bien que le travail de l'historien ne se réduise pas à un recensement et un classement des sources, ceux-ci guident cependant l'appréhension première d'un civilisation confrontée à ses massacres. Chaque discours révèle une sensibilité à la cruauté. S'ils sont construits chez les historiens grecs et latins, les critères politiques et religieux sont décelables dans les témoignages des guerres d'Italie ou des guerres de Religion. Les littératures du romantisme et de l'après-Première guerre mondiale présentent des témoignages autocensurés sur les horreurs de la guerre, tandis que les sites Internet, au contraire, sont prolixes en images brutales, mais déforment la réalité chronologique du massacre."

 

Comprendre la logique des massacres

     Loin de certains décomptes qui foisonnent précisément sur internet, sans référence aux contextes ni aux jeux des acteurs concernés, seule la recherche de la logique des massacres (en tant que enchaînements de faits dans des contextes) peut permettre de les éviter. La reconnaissance juridique du massacre est une chose, notamment envers la mémoire des victimes et l'indemnisation des survivants. La compréhension de la manière d'où il se déroule est une autre chose, qui exige autant, sinon plus d'efforts. La recherche de la justice, car c'est cela qui est mis souvent en avant comme moteur des entreprises juridiques, ne peut se résumer dans l'examen d'une comptabilité, de l'action de bourreaux et des torts faits aux victimes. Les premiers pas, qui permettent que des massacres ne se reproduisent plus, résident dans l'établissement des logiques qui les ont permis.

Aussi faut-il distinguer différentes logiques à l'oeuvre :

- logique d'extermination ;

- logique de punition (représailles) ;

- logique de terreur.

Ces trois logiques peuvent se retrouver dans des guerres ou des gestions d'Empire. Si les massacres sont sans doute perpétrés le plus souvent dans le cadre de guerres, sans que celles-ci soient à proprement parler des guerres d'anéantissement, et notamment lorsqu'ils ne rentrent pas forcément dans le cadre d'une stratégie (cas de débordement des armées après une victoire, comme dans le cas du pillage des villes dans les guerres d'Italie), ils existent également dans le cadre de la gestion d'un Empire (déplacements de populations jugées menaçantes ou surnuméraires, déplacements des groupes humains jugés bons pour sa défense, obtention d'un exploitation des ressources du pays...). Ce qui amène à proposer d'examiner successivement différentes formes de massacres :

- Massacres d'intention stratégique, qu'ils soient à objectifs économiques, politiques, ou religieux ;

- Massacres dus à la dynamique même de la guerre, avec ses aspects irrationnels ;

- Massacres induits par les haines religieuses, présentes souvent dans les guerres civiles longues, mais n'entrant pas dans le cadre d'une stratégie.

    Pour l'examen de ces différents massacres, il importe de ce concentrer successivement sur leurs causes, sur leurs déroulements, mais également sur leurs conséquences. Dans l'étude de ces massacres - les études de cas se prêtant mieux aux décorticages des faits - il convient également de distinguer les massacres directs et les massacres indirects (qui obéissent à des logiques bien différentes) . Il faut qu'on s'en explique : le décompte des victimes d'une guerre n'est pas seulement celui des corps retrouvés sur les champs de bataille et qui servent souvent de référent unique ; il faut inclure également les victimes sur une durée plus longue (questions de démographie) et les victimes strictement collatérales, dues aux diverses épidémies qui suivent souvent les guerres (la première guerre mondiale a fait moins de mort que les différentes épidémies qui la suivirent). 

   Enfin, les comparaisons entre massacres contemporains et massacres anciens sont faussées au moins sur deux plans : d'une part, l'évaluation des victimes est beaucoup sûre pour la période récente, et d'autre part la valeur de la vie n'est pas considérée de la même façon. Quoi de commun entre le technicien qui manipule des commandes électriques à des centaines des kilomètres du champ de bataille, le technocrate aveugle obéissant aux ordres, le fanatique soldat aux premières lignes, et le guerrier - à la durée de vie courte - soucieux de la victoire et de sa récompense (matérielle et/ou spirituelle) ignorant de toute notion d'économie ou de stratégie ?  Quoi de commun entre un stratège militaire soucieux surtout de ses troupes qui doit avancer coûte que coûte dans un pays qui résiste et un politique fanatique croyant à la supériorité de sa race (et partant à l'existence même d'une race...) ?

 

Les massacres comme éléments des conflits

    Les massacres sont à considérer en définitive comme éléments des conflits, à la fois résultats et aliments dans une série de causes et de conséquences de nouveaux enchaînements dont le caractère violent peut parfois s'atténuer mais redevenir massif. Entrant dans des cycles de vengeances très souvent, visant des populations pas forcément à l'origine des torts causés (massif bouc émissaire), les massacres ne peuvent s'arrêter justement qu'à l'extinction de ses causes. Les efforts mémoriels sont nécessaires pour supporter les études historiques, mais le risque de contamination (l'origine de cet effort de mémoire étant très souvent partisan) est toujours là. Plus que ces efforts mémoriels, c'est la compréhension des événements qui peut couper les racines de ces cycles, à la condition que la valeur de la vie en soi soit partagée (et que les conditions de ce partage soient réunies).

On ne peut en rester à une attitude morale ou juridique, il faut plonger au coeur des conditions sociales et économiques qui alimentent des politiques d'extermination plus ou moins avouées. On ne le répétera ensuite sans doute jamais assez : si la conscience de ces massacres, en tant que atteinte à la vie et injustices radicales, est partagée - relativement - en Occident, il n'en est pas de même partout. Cela va de pair avec une certaine inconscience politique qui croit et fait croire que l'ensemble des valeurs occidentales, y compris l'aspiration démocratique, est partagé dans le monde avec la même appréciation. On commence à entendre ici et là d'ailleurs des voix - pas toujours bien intentionnées, faisant sauter le pas d'une certaine délégitimation de l'effort mémoriel, sur le génocide des Juifs par exemple, mais pas seulement - qui pointent le fait que la dénonciation des massacres soit le fait d'une petite partie seulement de l'humanité. A sein des institutions internationales (notamment à l'UNESCO), on est bien conscient de ce fait, la vigilance ne devant jamais se relâcher pour promouvoir un droit international qui bannisse les massacres de la pratique hélas répandue.

 

    Claudine VIDAL, évoquant tour à tour les études pour la période contemporaine, sur les massacres sous la Seconde Guerre mondiale, d'Indonésie, du Vietnam, du Rwanda, résume bien l'état actuel des recherches : "Il existe une série de massacres célèbres. Leur mémorisation est souvent liée à la volonté de dénonciation rétrospective et au désir d'honorer les victimes. Ces massacres sont alors représentés comme des événements à part, isolés, exceptionnels. Il est vrai qu'il s'agit de massacres restés longtemps stupéfiants et qui le furent aussi pour certains de leurs contemporains. Aujourd'hui, les organisations internationales, des journalistes mettent en lumière et relatent une multiplicité de massacres perpétrés sur tous les continents, des chercheurs les analysent dans leur spécificité. Tous relèvent des continuités entre ces épisodes de massacres et les formes ordinaires de la violence, les historiens actuels de massacres anciens le font aussi."

 

Claudine VIDAL, Massacre, dans Dictionnaire de la violence, Sous la direction de Michela MARZANO, PUF, 2011. Sous la direction de David EL KENZ, Le massacre, objet d'histoire, Gallimard, 2005.

 

STRATEGUS

 

Relu le 27 mars 2021

 

 

Partager cet article
Repost0
21 mars 2013 4 21 /03 /mars /2013 07:52

    Dans l'ensemble de la production éditoriale sur la résistance et la collaboration, se dessine une évolution certaine d'une vision plutôt militaire des processus à l'oeuvre à une vision plus globale, sociale et économique, d'une vision de sociétés plutôt résistantes à une vision de sociétés plutôt collaboratrices face à une invasion.

Ceci étant, l'intérêt pour la seconde guerre mondiale ne faiblit pas, sur tous ses aspects, sans doute au détriment d'une réflexion réelle de fond en matière de défense sur la collaboration et la résistance. En France, longtemps la recherche et l'édition est dominée par les circuits officiels, même si depuis longtemps la mouvance du Parti Communiste produit de grandes contributions. Ainsi le Comité d'histoire de la Seconde Guerre mondiale, institution fondée en 1951, devenu en élargissant son propos Institut d'histoire des conflits contemporains (IHCC), domine la production dans ce domaine. Sans que l'Institut Maurice Thorez (depuis 1966), puis Institut de Recherches et d'Études Marxistes, puis, rompant les attaches structurelles avec le Parti Communiste Français, les Cahiers d'Histoire-Revue d'Histoire critique, morde réellement sur cette hégémonie. Plus récemment, le Centre d'histoire et de recherches sur la Résistance (CH2R), créé en 2009, se donne pour objectif d'encourager et de développer les recherches sur le phénomène de Résistance et son histoire - et plus généralement sur l'Occupation.  Sans compter de nombreuses initiatives, en provenance, entre autres, de médias audio-visuels, qui mettent à jour les connaissances et les réflexions sur la seconde guerre mondiale, alimentées par l'ouverture (après cinquante ans) de nombreuses archives publiques.

 

Le Comité d'histoire de la Seconde Guerre mondiale

    Le Comité d'histoire de la Seconde Guerre mondiale résulte lui-même de la fusion de la Commission d'histoire de l'occupation et de la libération de la France (CHOLF) créé en 1944 et du Comité d'histoire de la guerre, créé en 1945, donnant du coup une connotation très orientée vers les domaines militaires et (résistance militaire et combats armés) et favorisant une lecture d'une France globalement résistante, en soutien d'une politique de "cohésion nationale". Après une première ouverture avec le Comité international d'histoire de la Deuxième guerre mondiale regroupant des historiens de 37 pays, il se transforme en 1979 en Institut d'histoire des conflits contemporains (IHCC) dépendant de la Fondation pour les études de défense nationale. En 1993, l'IHCC est transformé en association loi 1901. Après la dissolution de la Fondation pour les études de défense nationale, il devient institut d'Histoire de la Défense et reprend les activités de l'IHCC. En 1995, le président Guy PERDONCINI est remplacé par le professeur Claude CARTIER.

 

La Revue d'histoire de la Deuxième Guerre mondiale

     La Revue d'histoire de la Deuxième Guerre mondiale, avec à sa fondation pour rédacteur en chef Henri MICHEL, publication trimestrielle, parait en novembre 1950 aux Presses Universitaires de France. Elle élargit son spectre de rédaction en janvier 1982, devenant Revue d'histoire de la Deuxième guerre mondiale et des conflits contemporains, avant en 1987, de s'appeler Guerres mondiales et conflits contemporains. A l'origine publication du Comité d'histoire de la guerre (Cahiers d'histoire de la guerre, de janviers 1949 à mai 1950, avec quatre numéros), la Revue d'histoire de la Deuxième Guerre mondiale a publié 144 numéros de 1950 à 1986. Sur les origines du conflit, les politiques, les stratégies, les combats, menés par les États, seuls ou alliés, et par les peuples en guerre. Avec des études et des témoignages provenant d'auteurs de tous les pays. Cette dimension internationale est confirmée avec l'extension, depuis 1987, en amont et en aval de la Deuxième guerre mondiale, du champ de recherche couvert par la revue sous son nouveau titre Guerre mondiales et conflits contemporains. De 1992 à 1996, un numéro par an a été consacré entièrement à la Première Guerre mondiale, en accord avec le Centre de recherche de l'Historial de la Grande Guerre. Chaque numéro comprend un dossier thématique, suivi d'une série d'articles et de comptes rendus biographiques.

 

Les Cahiers d'histoire, Revue d'histoire critique

   Non centré sur la Deuxième guerre mondiale, Les Cahiers d'histoire, Revue d'histoire critique, qui a rompu en 1996 tout lien organique avec le PCF, a adopté depuis cette date une ligne éditoriale indépendante, marquée par l'élargissement des champs de réflexion à toutes les périodes et par une volonté de concilier rigueur scientifique et regard critique sur les contenus et les méthodes des disciplines de l'Histoire. Si la première série (avril 1966-1972) a traité de problématiques proprement communistes (Front populaire, Marx et la France, La défense soviétique, le PCF et la lutte anti-coloniale), la quatrième série (depuis avril 1996) traite autant des Changements de société, des origines de la chrétienté, du pouvoir colonial, des enjeux de la mémoire, des gauches en Égypte, ou des relations entre architecture et politique au XXe siècle...

C'est une revue trimestrielle, organisée pour chaque numéro autour d'un dossier thématique, sous la responsabilité de la rédactrice en chef Anne JOLLET.

De nombreux articles sont disponibles sur revues.org

 

Le Centre d'histoire et de recherches sur la Résistance

   Le Centre d'histoire et de recherches sur la Résistance (CH2R), fondée avec le soutien de l'association des amis du musée de la Résistance et de la déportation de Besançon, et en liaison avec le Laboratoire des Sciences historiques (EA 2273) de l'Université de France-Comté, propose pour l'étude des événements de la seconde guerre mondiale, mais aussi au-delà, un lieu de travail, de rencontres et de débats. Orienté vers les jeunes chercheurs isolés et l'échange, comme de la diffusion de leurs travaux, le CH2R regroupe plusieurs générations d'historiens français et étrangers (doctorants, docteurs et chercheurs confirmés), dont les travaux portent pour l'essentiel sur la période de la Seconde guerre mondiale et de l'occupation allemande (France, Europe, 1939-1945). Ces dernières années, dans le prolongement des six colloques "La Résistance et les Français" organisés dans le cadre de l'Institut d'histoire du temps présent (IHTP-CNRS), puis du Dictionnaire historique de la Résistance publié en 2006 avec l'aide de la Fondation de la Résistance, un certain nombre de thèses, achevées ou en voie d'achèvement, témoignent d'un dynamisme et d'un renouvellement historiographique. Dans une perspective comparative, selon le CH2R lui-même, tant géographique que chronologique, et en mêlant les approches culturelles, politiques et sociales, les chercheurs du CH2R travaillent notamment sur les thématiques suivantes :

- Formes de résistances et pluralité des formes de réactivités sociales, de la lutte armée aux sociétés de non-consentement ;

- Approche socio-culturelle et anthropologique des groupes et organisations de résistance ;

- Construction identitaire, écritures et héritages de la Résistance intérieure et de la France libre ;

- Systèmes d'occupation et d'oppression ;

- Formes de la répression (dispositifs répressifs, déportations, représailles) ;

- Comportements collectifs dans les systèmes, les régimes et les situations d'oppression ;

- Mémoires sociales de l'Occupation et de la Résistance.

  Le directeur scientifique Laurent DOUZOU, le Président François MARCOT et le Secrétariat scientifique (Sébastien ABERTELLI, Julien BLANC, Cécile VAST) travaillent avec une Direction scientifique et un Conseil scientifique fournis. Ils animent un carnet, Résistances et société, disponible sur le site www.revues.org, qui a pour objet de faire connaître et de rendre compte des activités de recherches du CH2R, et qui est conçu comme un lieu de vulgarisation scientifique.

 

Résistance et société, www.revues.org. Cahiers d'histoire, Revue d'histoire critique, 6 avenue Mathurin Moreau, 75167 PARIS CEDEX 19. Guerres mondiales et conflits contemporains, institut d'Histoire des Conflits contemporains, Tour des salves, Château de Vincennes, 1 avenue de Paris, 94300 VINCENNES.

 

Relu le 28 mars 2021

Partager cet article
Repost0
17 mars 2013 7 17 /03 /mars /2013 14:41

    Très distante d'une vision nationaliste qui prévaut dans de nombreux territoires à l'issue d'une libération, comme sous la seconde guerre mondiale dans l'Europe sous occupation nazie, l'ensemble des conflits sociaux existe avant, pendant et après cette occupation. Les conflits nationaux - au sens que ce sont des nations qui se combattent par soldats ou citoyens interposés se mêlent d'une manière souvent dramatique aux conflits sociaux, lesquels peuvent prendre une acuité particulière à l'heure des rationnements et des pénuries.

La position de fonctionnaires loyaux à qui la loyauté se colore très différemment selon qu'il s'agit de la République ou de l'État, en France sous l'occupation, est cruciale pour l'envahisseur dans le bon déroulement de l'exploitation économique, politique, idéologique et stratégique d'un territoire. Elle n'en est pas moins cruciale, lorsque la fortune des armes change et plus encore lors d'une libération, qui constitue dans certains cas un nouveau changement de régime politique. La volonté de l'épuration - qui mêle désirs de vengeances et poursuite de combats bien antérieurs - se heurte bien souvent alors à la volonté de réconciliation nationale prônée, au nom de la nation restaurée.

C'est tout cet ensemble qu'illustre bien les situations en Europe pendant cinq longues années, et c'est aussi cet ensemble, qui, plus ou moins, influe sur le déroulement des événements, dans un conflit entre États, qui se solde par une occupation, puis par une libération, et cela dans beaucoup de lieux et de temps.

A partir du moment où l'envahisseur n'est pas seulement mû par la volonté de rapines et de pillages, où l'existence et la pérennité d'un empire (petit ou grand) entre dans les plans des dirigeants de cet envahisseur, la situation devient complexe, et souvent, la densité culturelle et technique d'une population finit par s'imposer dans le temps, parfois à l'inverse des objectifs antérieurs de domination...

Cette tendance ne se vérifie évidemment pas dans le cas d'application de stratégie de destructions massives (exterminations ou destructions matérielles), et dans le cas de période d'occupation courte, comme sous la seconde guerre mondiale. Cependant, les éléments de cette occupation nazie, résistance et collaboration, ont été jusqu'ici les plus étudiés, alors que ces situations se retrouvent maintes fois dans l'histoire.

Ce sont des aspects de ces études de la seconde guerre mondiale - l'historiographie est assez impressionnante, celle-ci étant un enjeu mémoriel au sens fort à grandes implications politiques - qui nous permettent, avec un certain recul, de penser la dynamique générale du conflit entre deux ensembles politiques, qui sont souvent aussi deux ensembles culturels différents. 

 

      Dans son étude de l'histoire politique et sociale de Marseille et des Bouches-du-Rhône, de 1930 à 1950, en quatre volumes, dont trois déjà parus, Robert MENCHERINI traite de la partie centrale de cette histoire - celle qui va de 1940 à 1945 - en mettant en relief beaucoup d'éléments déjà apparus dans les études antérieures sur l'Occupation, la Résistance, la Collaboration et la Libération, mais aussi d'autres qui replacent sans doute plus justement les places respectives qu'occupent les conflits nationaux et sociaux. Ainsi, les luttes ouvrières ne s'arrêtent pas, ni non plus la lutte des classes sociales, même si celle-ci se trouvent alors soumises aux conjonctures de la guerre. 

L'un des objectifs de son étude (volume 2), "était de proposer une vision d'ensemble de Marseille et des Bouches-du-Rhône sous Vichy, de 1940 à 1942, de mettre en relation divers ordres de phénomènes et de s'interroger sur les effets de la Révolution nationale, les caractéristiques et les modalités d'organisation du pouvoir, le rôle et l'influence des autorités allemandes et italiennes." il dégage plusieurs grandes étapes dans l'attitude des autorités économiques, politiques et religieuses et plusieurs idées-forces :

- L'ampleur des changements opérés en deux ans par le régime en Révolution nationale ;

- La présence importante des vainqueurs, dans ce département de zone libre, bien avant l'Occupation ;

- L'évolution d'une opinion dont les caractéristiques ne correspondent pas toujours aux idées reçues. 

Il confirme ce que d'autres travaux, avant lui, ont établis (notamment ceux de Robert PAXTON (La France sous Vichy) ou de Pierre LABORIE (L'opinion française sous Vichy), sauf qu'il insiste sur le poids important des autorités vainqueurs.

"On constate, d'abord, que la Révolution nationale relève bien, dans le département, d'une chirurgie lourde et non du simple pansement selon le mot de Robert Paxton. La "dictature pluraliste", selon l'expression de Stanley Hoffmann (La droite à Vichy), s'exerce en extension, dans l'ensemble du département, mais aussi en profondeur, et pénètre les groupes sociaux. Elle mobilise, pour ce projet, l'appareil d'État, les institutions religieuses, les courants de la droite extrême, crée de nouvelles organisations. Au ras du département, on voit finalement que, tandis que les "traditionalistes" président au cérémonial, les dispositifs modernistes prônés par les "jeunes cyclistes" se mettent en place. La contradiction entre les réalisations et les déclarations ultraconservatrices et réactionnaires est balayée par l'invocation des nécessités de l'heure. Ainsi, au sein de l'appareil d'État, en dépit des proclamations régionalistes, parfois provencialistes (...), la centralisation est renforcée avec la mise en place de la préfecture régionale de Marseille et de ses intendances de police et économique. La création d'une province est toujours présentée comme un objectif, mais renvoyée à une avenir meilleur. L'ensemble des services est épuré, la police est réorganisée (...). Les pouvoirs départementaux et communaux sont pris en mains. (...) La grande majorité de la population est concernée : non seulement tous les conseils municipaux des villes les plus importantes ont été modifiés, pour la plupart remplacés par de nouvelles assemblées, mais un grand nombre de petites communes rurales sont également touchées. Dans le même temps, les organisations nouvelles quadrillent le département. La Légion française des combattants (LFC) participe activement à l'encadrement de la population et à l'épuration de l'administration et des assemblées élues. On assiste ainsi à une véritable "révolution municipale" à la mode de l'Action française qui s'en réjouit. Si l'on ajoute à ce contrôle territorial celui des divers secteurs économiques et groupes sociaux, par les comités d'organisation, corporations, Charte du Travail et Corporation paysanne, et l'ensemble des nombreuses mesures d'exclusion et de répression, on perçoit l'ampleur des bouleversements. La Révolution nationale a sans doute, à ce niveau, plus d'effets en zone libre qu'en zone occupée : Vichy peut y déployer plus facilement tous ses objectifs, en utilisant, en particulier la LFC, interdite dans les territoires occupés, alors que les Allemands maintiennent, lorsqu'ils ne sont pas menacés, d'anciennes élites qui leur assurent l'ordre. Pour mener à bien cette contre-révolution (par rapport à la révolution que constituait l'action du Front Populaire et même de manière plus lointaine, rappelons-le, celle de la Première République française) en zone libre, Vichy n'a pas pu s'appuyer sur une organisation unique. cette absence ainsi que l'incapacité à véritablement contrôler les populations et à emporter leur adhésion à son programme distingue ce régime très autoritaire du fascisme."

C'est le Parti Populaire français qui incarne le mieux cette contre-révolution, ses dirigeants et membres s'engageant par ailleurs dans la voie de la collaboration militaire pour soutenir sa lutte anticommuniste et antisémite. Son influence réelle, malgré la reconnaissance de Vichy est difficile à apprécier, mais son collaborationnisme débridé, construit sur l'acceptation de la défaite, le discrédite auprès des Provençaux. Robert MENCHERINI souligne l'importance de la présence militaire des Allemands et des Italiens, avant même l'invasion de la zone libre, notamment dans le domaine économique. Marseille, par sa situation stratégique, par son rôle d'interface avec l'Empire français et son trafic maritime, reçoit dès le début l'attention importante de l'ennemi.

"Enfin, l'opinion. Elle dénonce, par exemple, le pillage par les Allemands des ressources françaises. peut-être en exagère t-elle la portée. Certes, celui-ci n'est qu'un élément d'un ensemble lié à la situation de guerre qui a entraîné aussi la désorganisation des transports à l'échelle internationale. Mais c'est un fait - important - qui ne relève pas de la simple représentation. Il en est de même des effets des pénuries dans la région. (...) Les pénuries de toutes sortes (...) constituent le coeur des préoccupations des Provençaux. Les divers épisodes de la guerre ne les laissent pas indifférents, sans toutefois toujours les mobiliser fortement. Globalement, on constate, dès le départ, une forte anglophilie, parfois ternie (...) mais jamais démentie. Ce sentiment va de pair avec de fortes réticences par rapport à la Collaboration. Si le maréchalisme, sorte de ferveur envers la personne de Philippe Pétain, demeure vivace, Pierre Laval est assez unanimement rejeté. Le "pétainisme", cette adhésion à l'entièreté de la politique gouvernementale est beaucoup moins répandu que la confiance envers le Maréchal. (...)"

Le plus important événement parmi toute une série qui renforcent peu à peu, de manière non linéaire mais cumulative, la défiance envers le régime, est "l'aggravation des restrictions et des pénuries dont le gouvernement et les vainqueurs sont tenus pour responsables." Nous touchons, selon nous, ici, un des éléments capitaux pour un occupant pour obtenir l'adhésion au moins passive des populations sur les territoires conquis, élément qui est aussi, au coeur de l'attitude de défiance ou de confiance d'une population envers le pouvoir politique. "D'autres faits, d'apparence mineures, peuvent laisser des traces (symbolique ou culturel). Il en est de même, évidemment à un niveau incomparablement dramatique, pour les rafles de juifs étrangers de l'été 1942. leur brutalité suscite des désapprobations, des prélats catholiques prennent parti pour la première fois contre une action gouvernementale. Il n'y a pas pour autant de mouvements massifs d'opposition. Mais la suspicion envers le régime s'accroît. Plutôt que de ruptures brutales, nous assistons, je crois, à l'addition de ressentiments et de craintes qui élargissent des failles qui existent dès le départ. (...)". 

 

      Dans le troisième volume de son étude (Résistance et Occupation (1940-1944)), Robert MENCHERINI constate, qu'en contraste avec la zone occupée, la question des rapports avec l'État français se pose de manière différence en zone libre.

"C'est d'ailleurs ce dernier qui réprime directement les activités dissidentes. (...) (et face à cela) la Résistance telle qu'elle s'affirme et se coordonne en 1943-1944, en opposition à la fois à Vichy et aux occupants, est le résultat d'un processus complexe et différencié. De l'été 1940 à l'automne 1942, les mouvements de Résistance se constituent par deux mouvements complémentaires mais différents : l'engagement d'individus et l'enracinement des organisations. Ces deux notions renvoient à des stades différents de construction de la Résistance. Elles décrivent aussi des démarches distinctes. la première, plus intérieure, est celle par laquelle des individus évoluent, prennent conscience, établissent des projets. Elle est à l'oeuvre pendant toute la période mais domine dans les premiers temps. La seconde, celle pour simplifier, du recrutement et de l'implantation, entraîne inévitablement, au-delà de contacts aléatoires, des rapports, à la fois, avec des milieux sociaux plus favorables, et avec des organisations ou groupes déjà existants. Ces deux mouvements ne peuvent s'analyser sans référence à l'entourage social et politique qui les facilite et parfois les nourrit. Nous avons souligné dans ce cadre, le rôle de la franc-maçonnerie. L'action des confédérations syndicales et des partis politiques reconstitués clandestinement relève aussi de cette logique. Il s'agit principalement à Marseille et dans le département, de la CGT et des partis socialiste et communiste qui, avant-guerre, dominaient la vie politique."

L'auteur souligne la spécificité du département : la forte affluence des réfugiés qui tentent dans un premiers temps de quitter l'Europe par le grand port.  Le repli dans le Midi, de nombreux organismes d'État, civils ou militaires, suscite également un climat très particulier. Il regrette que l'histoire de la Résistance soit trop souvent vue (en tout cas en France) à partir des territoires occupés, ce qui fait négliger la précocité, la spécificité et l'importance de la Résistance à Marseille, qui, avant Lyon, est véritablement le centre de la Résistance jusqu'en novembre 1942. C'est à ce moment d'ailleurs que les organisations sont directement confrontées aux occupants et à l'appareil répressif très efficace du SIPO-SD et de ses auxiliaires français.

"Beaucoup de responsables des organisations d'aide et de sauvetage, particulier juives, passent définitivement dans la clandestinité. La Résistance multiplie, à partir de ce moment-là, des actions de lutte armée contre les occupants et les collaborationnistes, menées par de petits groupes liés à des réseaux d'action, français ou anglo-saxons. (...) Ils accueillent les jeunes requis en rupture avec le STO, mais ce recrutement est loin d'être exclusif et tous les réfractaires ne deviennent pas des maquisards. Parallèlement, les organisations syndicales reconstituées clandestinement animent, sous couvert des syndicats officiels, d'importants mouvements de grève en mars et mai 1944." Cette montée en puissance est suivie par une répression féroce, notamment celle des maquis qui se forment dans le nord du département. "Ainsi, dans le département, alors que la Résistance a su, au cours de ces quatre années à acquérir une réelle influence, tisser des liens avec la population et coordonner ses efforts, elle apparaît singulièrement affaiblie au moment où s'engagent les combats décisifs."

 

   Grégoire MADJARIAN, dans son étude sur la Libération de la France, explique que "les événements militaires dont la signification est immédiatement perceptible occultent souvent les réalités politiques, plus complexes. En 1944, on l'oublie trop, ce qui se joue directement en France, ce n'est pas seulement la libération du territoire, mais aussi l'existence d'un régime, la nature du pouvoir politique et la direction de ce pouvoir. L'insurrection de l'été 1944 n'a pas seulement un caractère national : elle provoque l'effondrement de l'"État français" et elle est l'instrument d'une prise de pouvoir." Le conflit politique, vieux de plusieurs années, interne aux forces du pays, est prêt de virer à la guerre civile, comme cela a été le cas par exemple en Grèce. Derrière le mot Résistance, auquel on ne peut s'arrêter en la considérant comme toute orientée vers l'ennemi national, il y a des questions essentielles : Résistance de qui? Résistance à qui?, Résistance à quoi? 

"Entre 1940 et 1944, poursuit-il, la société française est divisée en profondeur selon plusieurs lignes de clivage qui ne se superposent jamais que partiellement.

En premier lieu, le clivage vis-à-vis de l'occupant et de l'attitude à adopter à son égard. Bien que dans les premiers temps l'attitude - habile - des armées du Reich contrastait avec celle que lui avaient prêtée les services de propagande, la grande majorité de la population eut instinctivement envers celle-ci les dispositions d'esprit qui sont celles d'un peuple subissant le poids d'une occupation. Méfiance, position sentimentale anti-allemande, sentiments germanophobes, "antipathie marquée à l'égard des troupes d'occupation plus que sentiments gaullistes proprement dits", "sentiments non "pro-alliés" mais "anti-occupants", "hostilité latente contre l'occupant"...  telles sont les seules formes de réaction qu'enregistrent les préfets à ce propos et dont ils soulignent le caractère spontané. Ni la crainte du bolchevisme, ni les bombardements alliés, qui provoquèrent des mouvements de colère, ne réussirent à retourner réellement cet état d'esprit de la majorité de la population chez qui prévalurent les effets de l'occupation. Il est caractéristique, au contraire, qu'un mouvement de sympathie à l'égard de la Résistance, puis de l'offensive des armées soviétiques se développa même dans de nombreux milieux hostiles au régime de l'URSS, simplement parce que celles-ci véhiculaient l'espoir d'une défaite de l'Axe

Une autre réaction, vive et silencieuse, est symptomatique : la presse et la radio françaises considérées comme contrôlées étroitement par les autorités d'occupation connurent un discrédit grandissant et furent de moins en moins suivies, tandis que le public se passionnait pour les nouvelles en provenance de Londres. Les contraintes de plus en plus lourdes, les arrestations de plus en plus nombreuses et dans toutes les couches de la population, les condamnations qui s'ensuivaient, le passage dans les campagnes des formations de SS ne firent que creuser le fossé existant entre la population et l'occupant dont la présence devint de plus en plus insupportable. Cet état d'esprit existe que les partis de la collaboration, coalition hétéroclite d'affairistes, de pro-nazis fanatiques, d'anciens nationalistes et de pacifistes, ne purent, malgré les efforts de propagande et le soutien officiel, rassembler et gagner à leurs vues qu'une minorité de la population. La collaboration, acceptée à contre coeur tant qu'elle apparut la seule attitude possible devant un adversaire qui, aux dires de l'état-major français, allait gagner la guerre sous peu, suscita très tôt des critiques sévères, dès que s'ancra la conviction que rien n'était joué (...).

Un clivage de nature différente se produisit face à la réaction politique qu'incarnait le régime de Vichy, cette sorte de monarchie militaire qui allait s'identifier, sous de nombreux aspects, à son modèle fasciste. (...) Ce qui caractérise le mouvement de l'opinion entre 1940 et 1944, c'est l'inégalité des appréciations et de la contestation des différents aspects de la politique du régime, la relative lenteur de la mise en cause des structures politiques par rapport à celle de l'attitude extérieure de l'État." L'adhésion au régime ou le prestige du Maréchal semblent avoir été deux éléments bien distincts. La ferveur en un Sauveur ne va pas de pair avec l'adhésion à la politique pétainiste, surtout que beaucoup estimaient que son attitude était une stratégie de duperie de l'ennemi, sentiment qui s'étiole dans le temps. "Les formes de division sociale traditionnelle entre ouvriers, classes moyennes et grande bourgeoisie, comme entre la ville et la campagne n'ont pas disparu sous l'effet de la guerre et de l'occupation. Au contraire, les conditions matérielles d'existence qui en résultent donnent aliment à leur aggravation. La pénurie rend plus importantes, plus sensibles, plus vitales, les différences de situations. Le fossé va se creuser entre les groupes sociaux de par l'amenuisement des biens de consommation, le marché noir et les inégalités grandissantes dans le domaine du ravitaillement. Des haines et des rancunes tenaces se créent sur ce terrain, qui, pour les autorités, laissaient présager des troubles : un "climat de méfiance" et de "sourde hostilité" entre démunis et privilégiés se développe, relevait l'administration vichyste."

Grégoire MADJARIAN évoque ensuite les répressions contre les militants ouvriers et communistes comme contre l'ensemble de la dissidence, notamment les camps de concentration, en contraste avec l'opinion, recueillie là aussi par les services préfectoraux de l'époque, de milieux bourgeois, industriels, commerçants, notables et ruraux dont la situation matérielle demeure privilégiée et qui souffrent moins des restrictions. Ceux-ci "fournirent au régime de Vichy les appuis principaux les plus solides, les sentiments gaullistes étant en règle générale le fait d'une minorité, le souci de la sécurité et la crainte des bouleversements sociaux restant les ressorts essentiels de leur attitude." C'est, affirme t-il, "la grande bourgeoisie qui s'était développée à travers une série de régimes (qui) en était venue peu à peu à rêver d'un pouvoir autoritaire fonctionnant sous son seul contrôle, qui se trouvait la véritable classe bénéficiaire du régime de Pétain.

Rejoignant là plusieurs des conclusions de Werner RINGS ou de Robert PAXTON, il constate que "l'État corporatif de Vichy réalisait une intégration politico-financière de type fasciste sous des formes immédiates moins onéreuses pour le grand  capital qu'en Italie ou en Allemagne. L'occupation nazie suppléait à l'immaturité des conditions internes et permettait de se passer, du moins provisoirement, d'un parti unique de masse. Si la suppression de toute représentation politique élue calmait les frayeurs sociales, elle dépossédait les classes moyennes de l'influence institutionnelle qu'elles exerçaient sur l'État à partir du Parlement. Dans le même temps, l'ensemble de l'économie, aussi bien pour la répartition des matières premières que pour la distribution des produits, passait sous la coupe de l'armature étatique des comités d'organisation, eux-mêmes presque entièrement contrôlés par la grande bourgeoisie capitaliste. Cette hégémonie instituée donnait à cette dernière la possibilité de mener à sa guise et à son profit les mesures de concentration et de restructuration du capitalisme français."

La grande bourgeoisie capitaliste, à part quelques exceptions, fut portée à la collaboration politique et économique et en constitua l'ossature sociale (Henri MICHEL, Aspects politiques et sociaux de la Résistance française, conférence de Milan, 1963). Dans cette situation, un des facteurs de l'isolement social de la grande bourgeoisie en 1944 fut l'attitude des petites et moyennes entreprises qui se considéraient comme sacrifiées dans la répartition des matières premières et les mesures de concentration. "L'itinéraire de la masse bourgeoise s'accomplit à reculons. L'attitude de celle-ci peut être caractérisée selon la formule par laquelle D'Astier de la VIGERIE la résumera plus tard : plutôt Vichy que de Gaulle, de Gaulle plutôt que la Résistance, la Résistance plutôt que les communistes."

L'hostilité de la classe ouvrière devint manifeste après l'instauration du Service du Travail Obligatoire, rendu nécessaire pour les autorités après l'échec de la relève (échange des prisonniers contre des ouvriers allant travailler en Allemagne) et son silence est interprété par les autorités comme le "signe d'une animosité tacite", très loin de l'enthousiasme voulu envers la Révolution Nationale. Au fur et à mesure des revers subis par l'occupant, en l'absence d'organisations représentatives qui auraient pu servir de tampons, les préfectures observent l'infiltration en milieu ouvrier d'éléments de la Résistance, et sur le tard, en 1944, la classe ouvrière devint la force vive des insurrections urbaines. Et à la libération, de nombreux espoirs de renouveau social s'exprimèrent fortement.

Le jeu des forces politiques fut toutefois décevant pour elle. "La classe ouvrière (...) dont la place nouvelle des représentants à la tête de l'État apparaissait comme l'indice et le prélude d'un changement de sa position sociale se retrouve en 1947 brutalement rejetée à l'arrière-ban de la société, acculée à défendre des conditions matérielles d'existence guère plus enviables qu'aux temps de l'Occupation. L'automne 1947 où s'achève le cycle de la libération est l'antithèse de l'été 1944. La grande bourgeoisie qui avait ligué contre elle trop de forces, avait dû subir une défaite (qui s'est traduite par des nationalisations et la mise en oeuvre d'une planification dirigée par l'État, entre autres) ; lors des grèves "insurrectionnelles" de 1947, les plus violentes avec celles de 1948 de toute l'après-guerre, c'est le prolétariat qui est quasiment isolé face à toutes les autres classes et qui subit la défaite". 

 

    Dans un grand dossier sur les Fonctionnaires dans la tourmente, soit les épurations administratives et transitions politiques à l'époque contemporaine, Marc BERGÈRE et Jean LE BIHAN mettent en valeur le passage d'une lecture exclusivement ou principalement politique à une lecture progressivement substituée beaucoup plus sociale et culturelle. ils entendent par là surtout une histoire des représentations sociales, mais cela met en lumière un processus central dans les dynamiques de collaboration et de résistance. Ils veulent étudier le phénomène de l'épuration et par là explorer des aspects peu visités sur le comportement des fonctionnaires envers les situations changeantes et le comportement des autres acteurs envers eux.

Au XIXe et XXe siècle, on est passé "de la désignation de l'élimination du fonctionnaire à celle de mesures moins sévères (sanction professionnelle, suspensions, déplacement, mutation, dégagement, renouvellement, recrutement...), lesquelles n'en sont pas moins parfois d'authentiques mesures d'épuration, même si elles taisent leur nom".

Ils envisagent cette réflexion sous trois axes :

- dresser un état, sinon exhaustif du moins synthétique, des différentes épurations administratives en France aux XIXe et XXe siècles, cela sans focaliser l'analyse sur la Libération, comme le veut l'habitude ;

- appréhender l'impact de ces cycles d'épuration sur les différents corps, en particulier sur les hommes, les carrières et les pratiques administratives, sachant que dans ce cadre, le recours à l'épuration constitue un mode privilégié, et majeur sans doute, mais non exclusif, de régulation ;

- revisiter ces processus à l'aune d'un champ de recherches aux contours encore incertains, mais riches de perspectives, celui des transitions politiques.

"Au fond,et quelle que soit l'approche, on voit bien que l'enjeu (...) est de réfléchir à la façon dont le lien entre l'État et ses agents se décompose et se recompose en période d'exception politique. Alors que l'historiographie, victime, peut-être, d'une certaine "illusion héroïque", a eu tendance à survaloriser les ruptures en ce domaine, un bilan serein, aujourd'hui possible, devrait faire la part des continuités, tout du moins se montrer attentif à la grande diversité des situations de fait, aussi bien sur le plan sectoriel que hiérarchique. En tout état de cause, il apparaissait urgent de revisiter les cycles transition-épuration ou exception-normalisation et de les considérer comme autant d'éléments constitutifs de la construction de l'État contemporain, au point de rencontre entre la conjoncture et la structure."

  Au XXe siècle, et cela ne vaut pas seulement pour la France, le corps des fonctionnaires, souvent nourri des notions d'impartialité et d'obéissance hiérarchique, fait face au moins dans deux grandes phases à un changement de système de loyautés : loyauté envers un État démocratique ou une République et loyauté envers un État ouvertement fasciste ou réactionnaire, dans la période qui va de la défaite à l'occupation, et dans la période qui va de la résistance à la libération. Pour la France, l'étude de l'attitude de la Haute fonction publique comme de la chaîne qui descend vers le fonctionnaire de base, s'avère fournir des clefs de compréhension, de l'Armistice à l'Occupation comme de la Victoire à la Réinstauration de la République, sur les processus à l'oeuvre dans la prise de pouvoir par un ennemi, qu'il soit de classe ou national. De même, les vainqueurs font face à une administration qu'ils utilisent et épurent, tant en gardant les aspects techniques indispensables à la cohérence d'un État. Et cela les amène souvent à privilégier d'abord ces aspects, quitte à fermer les yeux sur les appartenances et les activités politiques passées, par un processus cette fois inverse, de réintégration. Remplacer des fonctionnaires gagnés à l'idéal républicain, comme remplacer des fonctionnaires gagnés à l'idéal fasciste ne doit pas faire oublier que pour la grande majorité d'entre eux, qui se disent "apolitiques", les enjeux principaux sont souvent immédiats, dans la pénurie, et carriéristes si la situation perdure. Nous aurons l'occasion bien entendu d'y revenir.

 

Sous la direction de Marc BERGÈRE et de Jean LE BIHAN, Fonctionnaires dans la tourmente, Épurations administratives et transitions politiques à l'époque contemporaine, L'Equinoxe, Collection de sciences humaines, Georg Editeur, 2009. Grégoire MADJARIAN, Conflits, pouvoirs et société à la libération, 10/18 Union Générale d'Éditions, 1980. Robert MENCHERINI, Midi rouge, ombres et lumières, volume 2, Vichy en Provence, 2009 ; volume 3, Résistance et Occupation (1940-1944), 2011, Editions Syllepses.

 

STRATEGUS

 

Relu le 29 mars 2021

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
14 mars 2013 4 14 /03 /mars /2013 15:14

   Un des termes qui se rapproche le plus de notre démarche est la conflictualité, du moins dans la définition qu'en apporte Anne CARODET. Lisons ce qu'en dit la Maître de conférences à l'université d'Aix-Marseille :

La conflictualité fait référence aux caractéristiques et au processus d'un ensemble de situations conflictuelles sur un espace (les acteurs des conflits, les types de manifestations, la durée, l'intensité, la résonance médiatique, la fréquence spatiale). L'étude de la conflictualité en géographie renvoie à l'analyse des dynamiques sociales, spatiales et temporelles des oppositions où l'espace est objet, support, enjeu, ou impacté par des oppositions.

Le programme Observatoire en Réseau des Conflits Littoraux et Maritimes propose un indicateur de mesure en degré de conflictualité d'un territoire en prenant en compte la complexité des situations d'opposition (liée notamment à la multiplicité des types d'acteurs des conflits, des ressources en jeu dans les oppositions, des types d'espaces concernés, de la multiplicité des échelles de "concernement" des acteurs et des modes de régulation, ainsi que des enjeux géopolitiques) et l'intensité des conflits (liée notamment au degré de violence des manifestations, au nombre d'acteurs impliqués et au vécu des parties prenantes). Complexité et intensité des conflits servent alors à estimer le degré de conflictualité plus ou moins fort d'un territoire."

    Au-delà du continuum Causes/Déroulements/Conséquences, il s'agit de comprendre comme le couple coopération/conflit fonctionne réellement. Suivant le type de conflit, une logique du comportement des acteurs face à face ou côte à côte parait se déployer de bout en bout (à moins d'avoir affaire à un chaos, ce qui reste une hypothèse...), mais de manière parfois discontinue. C'est l'étude de cette logique-là que nous entendons par conflictologie, y compris dans les effets de la compréhension du conflit sur le conflit lui-même. Cela ne recouvre pas forcément ce que l'on entend par conflictualité, même si de nombreux éléments sont communs, tels qu'ils émergent de pratiques et de théories dans certaines disciplines. Mais encore une fois, la conflictologie apparaît - sous ce nom en tout cas, mais pas beaucoup de ces éléments - plutôt  "à la marge" des circuits académiques. Ainsi en Médecine, en Sociologie et en Géopolitique se forgent des visions plus globales.

 

En médecine

    En médecine, apparait, en partie sous l'impulsion de Christian FLÈCHE (Décodage biologique des maladies, Éditions Le Souffle d'or), tout de même assez loin semble t-il des réflexions d'Henri LABORIT sur l'Agressologie, des études de conflictologie. Ainsi sur le Décodage biologique des problèmes de peau, sont étudiées les questions d'équilibre, de lésions organiques et de leurs signes fonctionnels. des séminaires sont organisés (Pierre-Olivier GÉLY) sur le bio-décodage à Aix en Provence (voir le site biodecodage.com)...

 

En Géopolitique

     Nicolas LANDRU, journaliste au Caucase, examine le rôle des macro-perspectives appliquées aux conflits de Géorgie (http://nicolas.blogspot.fr). Il s'agit de comprendre comment interfèrent  dans des rivalités régionales, les acteurs transitionnels dans l'espace post-soviétique, l'interférence des avancées de l'OTAN dans la région, la "guerre des hydrocarbures". "Très majoritairement, écrit-il, les journalistes, analystes, experts régionaux, spécialiste des conflits ou de disciplines des sciences humaines (...) voire responsables politiques occidentaux cherchant à expliquer la genèse de la guerre d'août 2008 et des conflits séparatistes ont jusqu'à présent opté pour des approches s'appuyant sur une macro-perspective issue d'une de ces catégories. En revanche, ils ont largement laissé pour compte des analyses plus "localistes", "autochtonistes", basées sur une observation du jeu des acteurs politiques, économiques et sociaux locaux, de leurs stratégies  et appropriations de la situation de conflit. Encore, l'étude des structures de construction des identités collectives et de leur interrelation avec les comportements et décisions des nombreux protagonistes locaux est jusqu'à présent loin d'avoir été privilégiée. Enfin la vision du "grand échiquier" tend également à occulter la part de "l'incontrôlable", de l'"imprévisible" et du "réversible" dans la genèse du mécanisme de conflit à l'oeuvre en Ossétie du Sud ou en Abkhasie." Il s'appuie par ailleurs sur les travaux de Valery TISHKOV (Ethnic Conflicts in the Former USSR : The Une and Misuse of Typologies and Data, Tishkov Journal and Peace Research, volume 36, 1999). "L'utilisation du terme "conflictologie" a été déplacée du champ sociologique vers le champ géopolitique dans les années 1990 pour désigner un domaine particulier des sciences politiques doté d'un corpus spécifique, visant à formuler une analyse performante des différents conflits séparatistes du monde post-communiste (Caucase, Asie Centrale, Moldavie, Balkans) qui avaient des origines communes ou des parallélismes flagrants."

 

En Sociologie

       En Espagne, animé par plusieurs spécialistes et professeurs, entre autres, sont organisés des Congrès de Conflictologie (le 2ème en octobre 2008). Des spécialistes en conflictologie utilisent Internet pour organiser des programmes (uniquement sur la Toile) pour et par des organisations non lucratives (plateforme Ab-core, voir le site iwith.org). Ils proposent d'utiliser Internet pour ouvrir un travail d'un Campus pour la paix de la Université Ouverte de Catalogne, avec pour objectifs :

- Établir et rédiger une proposition d'approche à la détection et l'analyse du conflit public en soulignant les avantages et les inconvénients des actions des agents qui interviennent, et en proposant des améliorations de la gestion et la résolutions des conflits publics.

- Créer un programme d'idées, d'expériences et des propositions, pour développer la réflexion, la recherche, la promotion, l'impulsion, la formation, l'intervention sur les conflits publics désormais et en établissant des priorités.

- Analyser le rôle des technologies de l'information et de la communication dans la résolution des conflits publics.

- Définir les destinataires potentiels der chacun de ces objectifs et des propositions, et projeter une action collective (à court terme) des participants du groupe pour la promotion et l'impulsion de la Résolution Alternative des Conflits.

 

Dans une approche transdisciplinaire

     L'Institut Français de Géopolitique pilote la constitution d'un consortium de 8 universités pour créer un Institut Méditerranéen de conflictologie, Géopolitique, plate forme universitaire de coopération pour le développement d'une formation transdisciplinaire au niveau du doctorat sur l'étude des conflits en Méditerranée. Les universités de ce consortium sont également engagées dans un programme de développement de l'encadrement en cotutelle pour le développement d'une formation transdisciplinaire sur l'étude des conflits en Europe. (voir www.geopolitique.net).

   Plusieurs initiatives de la société civile (dans plusieurs pays, et parfois en coordination) s'appuient, dans le domaine de la Résolution et prévention des conflits, sur le rapport de juin 2001 sur la prévention du Conflit Armé à l'Assemblée Générale des Nations Unies, qui appelle à une interaction étroite entre l'ONU et les organisation de la société civile et sur la résolution 1625 du Conseil de Sécurité. Ainsi des organisations régionales telles que l'Union Africaine (UA) et la Communauté des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) ont engagé les acteurs de la société civile dans leurs efforts visant à promouvoir la paix et la sécurité dans la région.  (Forum international des Plateformes Nationales d'ONG FIP). Cela est sans doute une bonne illustration de ce que nous entendons par conflictologie, à la fois analyse et pratique, en vue de la compréhension et de la résolution des conflits.

 

Plusieurs approches...

   CarolecHanning, considérant le conflit en soi comme positif, expose les bases de la conflictologie, autant de règles de comportements dans les conflits inter-personnels. Après l'examen des phases de conflit, elle propose cinq stratégies de comportement. (fr.carolchannings.net)

    Considérant que la conflictologie est une véritable science à la jonction de la sociologie et de la psychologie, qui étudie la nature, les causes et les moyens de résoudre efficacement les conflits, une article dans fr.exitdep.com, propose, dans le cadre d'une étude sur la croissance personnelle, 7 règles pour exprimer la situation de conflit et le résoudre. En disant très clairement qu'un conflit non exprimé est une "bombe à retardement".

 

  Relu le 30 mars 2021. Complété (légèrement..) le 11 avril 2021.

 

 

Partager cet article
Repost0
13 mars 2013 3 13 /03 /mars /2013 13:22

      Discuter des films et documentaires sur la collaboration et la résistance, à part quelques autres films qui traitent ce sujet pour d'autres époques, c'est essentiellement discuter des films sur la résistance ou la collaboration pendant la Seconde guerre mondiale, notamment sous l'occupation allemande de nombreux territoires (on y voit rarement l'occupation italienne...) européens. Plus importante est la filmogaphie sur l'occupation japonaise en Asie, mais ici nous ne traiterons pas ce sujet. 

 

     Jusqu'à une époque relativement récente, l'essentiel des films et documentaires portaient plus sur la résistance que sur la collaboration. Olivier WIEVIORKA montre bien la contribution du cinéma - et de la télévision dans la foulée - à l'entreprise presque systématique de glorification de la résistance en France. Pays où la collaboration fut la plus fructueuse en fin de compte pour l'occupant nazi, pays aussi où la Résistance intérieure et les Forces Françaises libres participèrent pleinement à la libération, la France subit une véritable perte ou réorientation de la mémoire en ce qui concerne les événements de la seconde guerre mondiale qui la touche plus directement. Une partie de cette amnésie subsiste, notamment en ce qui concerne la partie alliée, pour les destructions (dont certaines auraient pu être évitées) qu'elle a fait subir, directement par des bombardements de villes et en conséquence de la période de libération, des exactions commises par des soldats américains sur son territoire... 

"Les films, surtout (écrit l'historien), contribuèrent à forger la légende. Sorti en 1946, La bataille du rail, oeuvre de René Clément, symbolisa le compromis trouvé entre la mouvance gaulliste - qu'incarnaient le mouvement Résistance-Fer et la direction de la SNCF - et le camp communiste - représenté par le Comité de libération du cinéma français et la Coopérative générale du cinéma français. Le projet devait initialement "s'inscrire dans une logique de classe et rendre gloire aux exploits de la Résistance intérieure". Mais l'élargissement du groupe de production à la société nationale et à Résistance-Fer imposa une "vision unanimiste" de la communauté cheminote. "L'apport de nouveaux personnages tels que l'ingénieur ou les deux retraités contribue en effet à imposer l'image idyllique d'une famille du rail solidaire de la base au sommet, à laquelle les cheminots de tous âges et de tous temps se trouvent attachés par d'indéfectibles liens", observe l'historienne Sylvie Linpederg (Les écrans de l'ombre. La Seconde guerre mondiale dans le cinéma français, 1944-1969, CNRS Editions, 1997). Palme d'or au festival de Cannes, La bataille du rail connut une fortune singulière. Outre qu'elle fut, à maintes reprises, considérée comme un ensemble d'archives, au point d'être exploitée comme tel dans de nombreux documentaires, elle forma la matrice d'une pléthore de films se déroulant durant les années sombres. rares sont les fictions qui ne commencent pas par une scène de sabotage ferroviaire, qu'il s'agisse de Lucie Aubrac (1977) ou des Femmes de l'ombre (2008) (...). Paris brûle-t-il?, réalisé par le même René Clément (1966) afficha les mêmes partis pris, en prétendant que les gaullistes et les communistes avaient seuls et avec une belle unanimité libéré la ville lumières en août 1944. (avec l'aide des alliés vers la fin du film, toutefois, précisons-nous nous-mêmes, l'instant décisif étant tout de même de convaincre les américains de ne pas contourner Paris). (...) Le réalisateur avait poussé la complaisance assez loin, éliminant de l'écran Georges Bidault - coupable d'avoir embrassé la cause de l'Algérie française - et Maurice Kreigel-Valrimont - victime de la purge déclenché par l'appareil du Parti (communiste) en 1960 afin de satisfaire les exigences des frères ennemis gaullistes et communistes.

Cette vision héroïque du peuple français présentait un double travers. Elle travestissait, tout d'abord, la réalité historique. En effet, elle réduisait la résistance à ses seuls composantes gaullistes et communistes, en excluant les sensibilités hétérodoxes que représentaient les vichysto-résistants. En outre, elle occultait l'impact du pétainisme, délibérément oublié. Le primat accordé aux héros, ensuite, ignorait les victimes - juifs, requis du Service du Travail Obligatoire ou prisonniers de guerre. Si ces catégories reçurent, au fil du temps, droits et réparations, leur destinée inégalement tragique ne fut pas incorporée au roman national que domina, non sans ambiguïtés, la haute figure du combattant de l'ombre. Car si la collectivité nationale s'inclinait devant ces hommes d'exception, elle diluait en même temps leurs mérites : la France dans son ensemble avait, disait-on, participé au combat. 

La légende, toutefois, se brisa à l'orée des années 1970. La démission puis la disparition de Charles de Gaulle (1970), tout d'abord fragilisa l'évangile, puisque disparaissait son principal apôtre. Son successeur, Georges Pompidou, mena alors une politique de "réconciliation nationale" d'autant plus contestable qu'elle aboutit à dissoudre le Commissariat général aux monuments commémoratifs des guerres mondiales (1969), à gracier le milicien Paul Touvier (...) et à interdire la diffusion du documentaire Le Chagrin et la Pitié que la télévision française avait pourtant commandé. (...) Tous ces éléments ne pouvaient qu'aiguillonner la curiosité d'une société française devenue soupçonneuse. Si le pouvoir pompidolien censurait Le Chagrin et la Pitié, c'est qu'il portait, se disaient-ils, des vérités dérangeantes. (...) Le réveil d'une mémoire juive, frappée par la guerre des Six-jours (...) contribua également à ébranler les colonnes du temple (...). 

Ansi le pays changeait progressivement de paradigme mémoriel. Alors que les Français avaient été tenus pour résistants dans leur ensemble, ils devenaient non moins uniquement vichystes ou collaborateurs. La figure du héros dominait la conscience nationale ; l'image de la victime, essentiellement juive, l'emporta désormais. (...). Ces mutations affectèrent le statut dont la résistance jouissait dans la conscience nationale. Des voix discordantes, tout d'abord, s'élevèrent pour rappeler que ni les gaullistes ni les communistes n'avaient eu le monopole de l'action clandestine. En publiant leurs Mémoires, les grands chefs des mouvements, Henry Frenay et Claude Bourdet pour ne citer qu'eux (H FRENAY, La nuit finira ; Claude BOURDET, L'Aventure incertaine), soulignaient qu'ils avaient refusé l'inféodation tant à Londres qu'à Moscou. Leur voix rompait avec deux images convenues, à défaut d'être conformes. (...).

Jadis vénérée, la résistance entra donc dans l'ère du soupçon, ce que reflète la production cinématographique. car si les films, jusqu'aux années 1970, exaltaient l'héroïsme des anciens clandestins, ils portèrent à partir de Lacombe Lucien un regard plus critique. Papy fait de la résistance, de Jean-Marie Poiré (1982), tourna en ridicule la mythologie gaulliste ; Uranus (1990), tourné par Claude Berri, décrivit de façon particulièrement sévère une petite ville de province en proie à de sordides règlements de compte orchestrés par des résistants communistes. Un héros très discret (1996) suggéra que la postérité avait peut-être consacré de fausses gloires. Reflets ou vecteurs de la mémoire collective, ces productions témoignaient que les temps avaient changé. La résistance, attaquée, devait dorénavant, se placer sur la défensive."

 

       On peut suivre chronologiquement cette évolution avec un certain nombre de films :

- Rome ville ouverte (Roberto ROSSELINI, 1945) ;

- La bataille du rail (René CLÉMENT, 1945) ;

- Le père tranquille (René CLÉMENT, 1946) ;

- Le silence de la mer (Jean-Pierre MELVILLE, 1949) ;

- La traversée de Paris (Claude AUTANT-LARA, 1956) ;

- Babette s'en va t-en guerre (CHISTIAN-JAQUE, 1959) ;

- Paris brûle t-il? (René CLÉMENT, 1966 ; A noter que le DVD est accompagné de bonus qui resituent et recadrent un certain nombre d'éléments du film) ;

- La Grande Vadrouille (Gérard OURY, 1966) ;

- Le Chagrin et la Pitié (Marcel OPHULS, 1969) ;

- L'armée des ombres (Jean-pierre MELVILLE, 1969) ;

- Le Mur de l'Atlantique (Marcel CAMUS, 1970) ;

- Opération Lady Marlène (Robert LAMOUREUX, 1974) ;

- Lacombe Lucien (Louis MALLE, 1974) ;

- Section spéciale (COSTA-GAVRAS, 1974) ;

- Le Vieux fusil (Robert ENRICO, 1975) ;

- L'Affiche rouge (Frank CASSENTI, 1976) ;

- Monsieur Klein (Joseph LOSEY, 1976) ;

- Lili Marleen (Rainer Werner FASSINDER, 1981) ;

- Papy fait de la résistance (Jean-Marie POIRÉ, 1983) ;

- Blanche et Marie (Jacques RENARD, 1984) ;

- Au revoir les enfants (Louis MALLE, 1987) ;

- Lucie Aubrac (Claude BERRI, 1996) ;

- Laissez-passer (Bertrand TAVERNIER, 2001) ;

- Amen (COSTA-GAVRAS, 2001) ;

- Monsieur Batignole (2001) ;

- Effroyables jardins (jean BECKER, 2002) ;

- Bon voyage (Jean-Paul RAPPENEAU, 2003) ;

- 93, rue Lauriston (Denys GRANIER-DEFERRE, 2004) ;

- Sophie Scholl, les derniers jours (Marc ROTHEMUND, 2005) ;

- René Bousquet ou le grand arrangement (Laurent HEYNEMANN, 2006) ;

- Black book (Paul VERHOEVEN, 2006) ;

- Les soldats de l'ombre (Ole Christian MADSEN, 2008) ;

- Les femmes de l'ombre (Jean-Paul SALOMÉ, 2008) ;

- Réfractaire (Nicolas STEIL, 2008) ;

- Nos résistances (Romain COGITORE, 2010) ;

- Les hommes libres (ismaël FERROUKHI, 2010) ;

- La rafle (Rosé BOSCH, 2010 ; A noter que le DVD est accompagné de l'intégralité de l'émission diffusée à propos du film sur Antenne 2, en mars 2010)

- Marthe Richard (Thierry BINISTI, 2011) ;

- Dans la brume (Sergueï LOZNITSA, 2012) ;

- Faire quelque chose (2013).

 

    Attardons-nous sur le documentaire-charnière en matière de mémoire collective sur la résistance et la collaboration, Le Chagrin et la Pitié. Documentaire franco-suisse de Marcel OPHÜLS tourné surtout au printemps 1969 et sorti au cinéma en 1971, faute de l'être par l'ORTF, pourtant commanditaire du film. En partant de l'étude de cas de Clermont-Ferrand, le film dresse la chronique, tout au long de 251 minutes de sa durée, de la vie d'une ville de province entre 1940 et 1944. Tourné en noir et blanc, constitué d'entretiens et d'images d'actualité de l'époque présentées sans commentaire et réalisées sous le contrôle du gouvernement de Vichy, le documentaire met en avant surtout le témoignage de personnalités ayant joué un rôle important pendant la guerre (militaires, hommes d'Etat, témoins-clés) ou ayant participé activement à celle-ci, pas forcément à Clermont-Ferrand ni même en Auvergne. La plupart des intervenants (36 au total) sont interviewés pendant la campagne référendaire d'avril 1969, puis de la campagne présidentielle qui la suivit. Parmi les anciens soldats allemands en garnison à Clermont-Ferrand, un seul était officier et aucun ne semble avoir été nazi, même si leur perception de la résistance (le maquis, les terroristes) est forcément très négative. Le film se situe fortement dans le courant intellectuel de remise en cause de l'historiographie officielle, ce même courant se nourrissant du livre de Robert PAXTON (La France de Vichy, publié aux Etats-Unis en 1972 et traduit en France en 1973). Ce documentaire n'est diffusé à la télévision qu'en 1981 (avec une audience de 15 millions de téléspectateurs). 

    Plutôt que de détruire directement la mythologie de de Gaulle, le réalisateur insiste sur le sacrifice et l'héroïsme de simples travailleurs et paysans qui se battirent contre l'armée allemande et le régime de Vichy. De Gaulle n'apparait que brièvement  dans des extraits de films d'actualités et aucun des résistants interviewés n'a de lien avec lui ni avec la France Libre. Le film contient des commentaires cinglants de résistants contre des membres de la bourgeoisie qui prétendirent après-coup avoir combattu des fascistes. Le réalisateur se désintéresse ou s'intéresse peu aux aspects politiques et effectue notamment de graves omissions sur le rôle du stalinisme. Bien qu'il n'analyse rien directement et laisse (habilement, car dans ce documentaire, c'est le montage des images qui importe le plus) de côté des questions essentielles, qui seront d'ailleurs abordées en ricochet après la sortie du film, en deux vagues, celle de sa sortie au cinéma et celle de sa présentation à la télévision, il fournit un compte-rendu précieux de la vie sous l'occupation allemande en France et un point de départ utile pour des réalisateurs de documentaires à l'avenir qui tenteront, eux, d'analyser cette période cruciale. (Richard PHILLIPS, à qui nous empruntons un certain nombre d'éléments dans ce dernier paragraphe, a analysé ce film en août 2001, lors du Festival du film de Sydney de cette année-là, où il fut présenté de nouveau. Voir le site www.wsws.org, du World Socialist Web Site. ).

 

    Une série documentaire de Bernard GEORGE, diffusée sur la chaine de télévision ARTE en 2011 et disponible en DVD, Les combattants de l'ombre, donne une vision de la résistance européenne entre 1939 et 1945. En 3 DVD, avec chacun deux épisodes de 52 minutes et deux témoignages, en une durée totale de cinq heures douze minutes, en deux versions, française et allemande, cette série, produite par Fabienne SERVAN-SCHREIBER, dans un partenariat assez étendu, donne un bon aperçu de l'évolution de la résistance dans plusieurs pays d'Europe occidentale et orientale. Elle montre, en restant très près de ces combattants de l'ombre, simples citoyens s'engageant à leur risques et périls, largement minoritaires en milieu hostile, les difficiles débuts de la résistance, sa progressive organisation, ses développements face au génocide, sa radicalisation, ses tourments face aux manoeuvres des deux futures super-puissances et ses illusions comme ses désillusions à la Libération. "Après avoir recueilli aux quatre coins de l'Europe, écrit le réalisateur Bernard GEORGE, la parole de ces hommes et de ces femmes qui ont lutté contre le nazisme, j'ai été conforté dans l'idée que c'est la somme des destins individuels qui constitue la grande Histoire. Poussé par la formidable dimension humaine de ces entretiens, et devant la rareté des images d'archives, j'ai voulu redonner vie à ces personnages à travers des reconstitutions. Au plus près de leurs souvenirs, les séquences sont parfois violentes, le plus souvent bouleversantes, et redonnent chair, à travers l'image, à un souvenir indélébile imprimé dans la mémoire du témoin". Un livret de 32 pages décrivant surtout le parcours de ces combattants est présenté dans le coffret de cette édition. Un site dédié permet d'en savoir plus et de participer à cette oeuvre de mémoire, qui n'est pas simplement commémorative : http://lescombattantsdelombre.arte.tv/.

 

     Nous ne pouvons pas ne pas mentionner, surtout maintenant qu'il est disponible en DVD, le film britannique en noir et blanc de 1964, It Happened Here, traduit en français par En Angleterre occupée, produit et réalisé par Kevin BROWNLOW et Andrew MOLLO. Uchronie où les Allemands ont envahi l'Angleterre en 1940 et l'occupent en sucitant collaborations et provoquant résistances, le film se centre sur l'aventure de Pauline, infirmière, fuyant son petit village pour arriver à Londres, prit dans les filets de l'armée d'occupation. Sa collaboration avec l'ennemi va progressivement lui devenir insupportable, notamment lorsqu'elle en vient à travailler dans un hopital à la campagne, "traitant" de manière définitive des malades devenus inutiles pour la société nazie. Cette réécriture de l'histoire frappe par l'aspect quasi documentaire du film. Tout semble authentique, les costumes, les voix de la BBC, Londres après le Blitz, les troupes allemandes paradant devant la Tour de Londres... On y voit - brièvement - mis en scène des résistants armés et des résistants plus discrets, mais surtout le discours nazi, d'autant plus "fort" qu'il est ici énoncé non seulement par la voix officielle mais par les exécutants de base, dans le monde médical notamment. Ce film à petit budget, diffusé en France par Doriane Films, d'à peu près 20 000 dollars, de 97 minutes, constitue une illustration saisissante des problèmes de survie rencontré par la population obligée pour cela de collaborer avec l'occupant, jusqu'à la libération de l'Angleterre par les Américains en 1943. 

 

  Signalons deux documentaires plus récents diffusés en DVD en 2014 qui témoignent du récent travail de recontextualisation concernant la résistance et la collaboration.

    D'une part, le documentaire d'une heure quarante, de Gabriel Le BONIN, Collaborations, qui retrace l'histoire de la collaboration français à l'occupant nazi. Des collaborations plus précisément, qui montrent le dynamisme des différents groupes très différents les uns des autres ayant opté pour la collaboration avec l'ennemi.

En deux parties : De juin 1940 à Août 1941, où les hommes qui ont pris le pouvoir à Vichy mettent en place une politique de "collaboration" avec l'Allemagne nazie. Notamment la rivalité entre Philippe PÉTAIN qui impose son idéologie réactionnaire (Famille, Travail, Patrie) et sa "Révolution nationale" et Pierre LAVAL, vice-président du Conseil qui cherche à revenit au premier plan ; A partir de l'Hiver 1941 où la collaboration entre la France et l'Allemagne s'intensifie, où le Service du Travail Obligatoire est mis en place, où les hommes de la collaboration font de la France un Etat antisémite et milicien qui peu à peu se synchronise avec la logique de l'occupant et se fait complice de la mort de 78 000 Juifs et le meilleur pays contributeur à l'effort de guerre allemand...

  D'autre part, le documentaire d'une heure trente et un, de Catherine MONFAJON, Emmanuel BLANCHARD et Fabrice SALINIÉ, La France sous les bombes alliées, 1940-1945. Les bombardements alliés, peu efficaces pourtant en précision sur les cibles, ont fait près de 60 000 morts en France et des centaines de villes sinistrées, certaines complètement détruites. Le film montre les motivations de ces bombardements (des divergences éclatèrent entre Anglais et Américains, sans compter les suppliques des mouvements de résistance), les erreurs tactiques (sur le plan matériel mais aussi psychologiques, la propagande de Vichy et des Nazis s'y alimentant principalement...), l'écart entre les intentions et les résultats sur le terrain, les souffrances des populations (nombreux témoignages), les destructions causées (nombreux documents filmés)... Il le fait en relativisant par rapport aux pertes alliées dans leur ensemble, mais en montrant combien il faut difficile à certains habitants de passer de la colère à la reconnaissance... Le documentaire illustre combien il est illusoire, à l'heure de telles densités de population et de proximité d'installations militaires de vouloir cibler les unes en épargnant les autres... Il met en parallèle également la politique de bombardement des territoires allemands et celle de bombardement des territoires à libérer...

 

 

 

 

 

Olivier WIEVIORKA, Histoire de la résistance, Perrin, 1940-1945. Jacques LOURCELLES, dictionnaire du cinéma, Robert Laffont, collection Bouquins, 1992.

 

Complété le 7 novembre 2013

Complété le 12 avril 2014

Complété le 8 janvier 2016

 

FILMUS

Partager cet article
Repost0
7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 16:04

    Les études sur les collaborations et résistances à l'occupant nazi pendant la seconde guerre mondiale ne sont guère suivies en général par des considérations plus synthétiques et plus systématiques, et surtout plus pratiques (mises en oeuvre), sur la notion de Résistance.

Hormis de nombreuses études qui, mettant en avant les apports des populations et moins des armées ou des groupements armés, en tirent des leçons sur la nécessité d'organiser une véritable défense civile (qui ne soit pas seulement une protection civile) des valeurs et des territoires (mais souvent plus des valeurs que des territoires, à savoir la démocratie, le respect des droits de l'homme...), il n'existe guère de regard sur l'histoire à propos des phénomènes qui se déroulent après une guerre (et avant la suivante...) sur un sol occupé par des forces étrangères.

Les phénomènes de résistances et de collaborations si étudiés pour la seconde guerre mondiale, le sont très peu pour d'autres lieux et d'autres temps. Pourtant, au-delà de la mise en scène des victoires ou des pleurs-contritions sur les défaites, la "transformation" (dans le sens qu'il a en rugby...) de ces faits d'armes en exploitation des territoires ou en résultats stratégiques ou économiques est essentielle pour comprendre comment les conflictualités (plus ou moins violentes) se perpétuent. Car au-delà des chapitres de sièges de villes ou de batailles qui se terminent en massacres et en pillages, il existe bien une logique de confrontation, au sein des populations et des élites, entre vaincus et vainqueurs, qui modifie souvent la structure socio-économique et politique. Il existe bien, après une guerre, des phénomènes qui mettent aux prises ces quatre grands types d'acteurs : résistants, collaborateurs, et les deux pouvoirs qui vienne d'en découdre. Avec des phénomènes d'assimilation et de répulsion à la clef. Bien entendu, ce qui précède demande études.

Commençons par les enseignements en matière de défense civile qui ont été tirés et poursuivons par le regard sur quelques phases historiques qui peuvent être analysées sous le prisme plus général Collaboration/Résistance. Bien entendons, il s'agit là de deux ordres de réflexions différents, qui ne sont pas toutefois sans liens entre eux.

 

      Adam ROBERTS (né en 1940), Professeur émérite de Relations internationales au St Antony's College d'Oxford, définit la résistance civile comme un "type d'action non-violente qui suppose une série d'activités continues, soutenues et coordonnées, dirigées contre une puissance ou une force adverse particulière (...). L'adjectif "civil" dans ce contexte implique ce qui est propre au citoyen ou à la société et aussi ce qui est typiquement pacifique, civilisé, non-militaire ou non-violent.

Ces caractéristiques font que le terme "résistance civile" peut s'avérer plus précis que celui plus large "d'actions non-violentes" en tant que description de certaines luttes pacifiques nationales ou sociales, comme celles menées contre un coup d'État militaire, une occupation militaire étrangère, ou encore contre un gouvernement oppressif. L'expression "résistance civile" a fréquemment été utilisée en relation avec certains types de campagnes non-violentes, menées par exemple par Gandhi (...). L'expression "résistance civile" diffère de "désobéissance civile" (autre type d'action non-violente) notamment en ce sens que la résistance civile peut parfois s'inspirer de l'obéissance consciente à l'autorité légitime par opposition à un pouvoir rival ou usurpateur. Elle peut parfois revêtir la forme non d'une désobéissance mais plutôt d'une résistance légale."  L'auteur admet que des problèmes de définitions demeurent non résolus, notamment parce que plusieurs conceptions de la résistance civile se distinguent : des actions apparemment similaires peuvent être considérées comme morales ou immorales, constructives, défensives ou agressives, selon le contexte. Qu'en est-il d'une résistance civile utilisant de manière extensive le sabotage, ou plus loin encore, de celle qui opère (comme en France sous la seconde guerre mondiale) une forme de terrorisme contre les agents nationaux de la force étrangère (collaborateurs actifs). Sans aller jusque là, peut-on qualifier "d'entièrement non-violent" une grève générale qui peut avoir des conséquences dramatiques, de manière complètement indirecte, en termes de vie humaine?... Tout dépend en fin de compte des définitions de la violence conçues et surtout de la perception en terme d'agressivité des moyens utilisés. Il n'y a pas, en dernier ressort, totale assimilation entre résistance civile et résistance non-violente, bien que, par la force de choses (non accès à l'armement ou non formation à leur utilisation), beaucoup d'actes de résistance civile sont non armés.

L'auteur entre ensuite dans le détail des moyens : sabotages et dommages plus ou moins limités, jeûnes de protestation et auto-immolation, chantage moral, tactiques de ralentissement et de désorganisation du travail des fonctionnaires, boycottages économiques internationaux, avant de dresser des tableaux  des cas de résistance civile, contre une domination étrangère, des coups d'état militaire...

     

     Theodor EBERT (né en 1937), professeur de Sciences politiques à l'Université Libre de Berlin, entre dans la problématique de l'organisation et de la fonction de direction en défense civile qui s'inspire de nombreuses actions de résistance civile. La plupart des réflexions en Occident s'effectue parallèlement et en contre point d'une critique de la défense nucléaire. "Si l'on compare la Défense civile avec la "Défense préventive" de l'OTAN, les avantages et les inconvénients de chacune ne se présentent pas dans la même phase d'un conflit. Le point fort de la "Défense préventive" est théoriquement son effet de dissuasion, lequel, dit-on, fonctionne depuis plus de vingt ans maintenant (le texte date de 1967). Ses points faibles sont clairement les conséquences catastrophiques de l'escalade qui en résulterait si la dissuasion ne marchait pas. A propos de la Défense Civile, l'on peut dire qu'elle peut encore produire des réalisations politiques quand, en fait, elle est employée. Même si elle échoue d'abord, la défaite n'est ni catastrophique, ni finale. D'aucuuns voient généralement son désavantage dans le fait qu'étant basée sur un désarmement militaire unilatéral, elle présente un "invitation" à des agressions potentielles, une sorte de "provocation passive". Comme l'avantage de la stratégie militaire de dissuasion semble se trouver dans le temps présent, l'avantage de la Défense Civile semble se trouver cependant, seulement dans un avenir qui devrait être évitable. Mais si l'on peut s'attendre à un changement systématique d'une politique militaire de sécurité pour une Défense Civile à un stade où, d'une part le coût et l'instabilité d'un système international d'intimidation sont devenus transparents et que d'autre part, lorsqu'on a démontré qu'un pays ayant trans-armé vers la Défense Civile ne représente pas un vide de pouvoir, l'on doit montrer qu'au contraire cette forme de défense a une capacité de dissuasion que les agresseurs potentiels enregistrent au moins aussi clairement qu'une dissuasion militaire. Durant les années passées, des chercheurs internationaux pour la paix sont arrivés à d'impressionnants et indispensables résultats en analysant le système international d'intimidation et son instabilité (tel que Dieter SANHAAS,: Zur Pathologie des Rüstungswettlaufs. Beiträge zur Friedens- und Konfliktorschung, Freiburg, 1970). La prochaine étape dans la controverse avec le système actuel de défense militaire est d'examiner la capacité de dissuasion de la Défense Civile.

La capacité de dissuasion de la Défense Civile dépend de la crédibilité de l'entraînement à la défense, de sa manifestation et de la perception de ses effets. Il est difficile de prouver la présence d'une telle dissuasion par des exemples historiques. Dans les cas examinés jusqu'à présent, les actions non-violentes furent improvisées, dans la résistance contre le putsch de Kapp, l'occupation française (franco-belge en fait) de la Ruhr, la résistance pendant la deuxième guerre mondiale et en Tchécoslovaquie en 1968. L'opposant fut surpris. Il est donc difficile d'apprécier si une résistance annoncée et préparée eut été dissuasive. La politique allemande d'occupation pendant la deuxième guerre mondiale offre tout au plus des exemples pour étayer le fait qu'un agresseur fut dissuadé d'étendre son intervention dans les affaires d'un pays déjà occupé, parce qu'on s'attendait à une résistance non-violente."

 

     Ce que beaucoup d'études ne mentionnent pas, c'est que l'organisation d'une Défense Civile suppose une cohésion sociale forte, ne serait-ce que pour maintenir dans le temps une désobéissance massive aux ordres d'un occupant ou d'un gouvernement fantoche, pour sauvegarder l'essentiel des infrastructures socio-économiques (des écoles jusqu'à l'outil de production) et pour finalement décourager l'adversaire de poursuivre ses plans d'occupation et d'exploitation. Or cette cohésion sociale fait défaut à la plupart des pays, traversés parfois par des conflits sociaux très vifs, sinon également par des divisions d'ordre socio-religieuses. L'essentiel de "l'arsenal" de la résistance ou de la défense civile reste semble t-il l'apanage de groupes sociaux à cohésion forte, à l'intérieur d'un pays, quelque soit le domaine de cette cohésion, et en fonction des attaques opérées par l'ennemi.

 

     Pour ce qui est de l'aspect de la recherche sur les différents ressorts de la collaboration et de la résistance dans l'Histoire, il convient sans doute de repérer plusieurs éléments-phares :

- le degré admis de violence sociale, qui varie énormément d'un espace et d'un temps à l'autre ;

- l'objectif de l'agresseur : il est évident que si son objectif est la destruction globale d'une société et d'un peuple, étant donné sa continuité ou sa présence dans un temps et dans un l'espace limité et pleinement connu, la question ne se pose même pas. Ces cas de massacres organisés, ne serait-ce que pour occuper à sa place le territoire d'un ennemi sont relativement courants dans l'Histoire, même si cet objectif devient de plus en plus inenvisageable et possible au fur et à mesure que les sociétés se complexifient et s'interpénètrent. Si les Mongols pouvaient massacrer sans vergogne des populations sur des territoires entiers (et même là ils connurent leurs limites) pour s'y installer, une politique d'extermination de populations, intégrée dans le pays visé (ce pouvait même être l'Allemagne sous la seconde guerre mondiale), et même si la tentative de génocide (on pense aux peuples tsigane et juif..) cause de très nombreuses victimes, des résistances se manifestent.

- le degré de cohésion sociale, à la fois dans le pays occupé et dans le pays occupant. Une vision strictement militaire de la situation n'offre là guère de possibilité de compréhension. Même dans un pays "victorieux", pour de multiples raisons, se manifestent des divisions, ne serait-ce que pour se partager les richesses du pays "vaincu". Il est relativement rare qu'une société fasse bloc, sans recours interne à la contraintes envers certaines populations, pendant longtemps lors d'un conflit armé. 

- les liens préexistants à l'invasion entre des parties des populations ou des classes sociales chez les protagonistes.

- les moyens que l'occupant (notamment si s'établit ou s'étend un Empire) déploie pour s'attirer les collaborations plus ou moins actives : système des otages, systèmes fiscaux, assimilation ou déportation...

- les moyens que l'occupé (suivant ses réticences culturelles notamment) met en oeuvre pour résister de manière ouverte (insurrections...) ou cachées (actions clandestines de toutes les formes ;

- les systèmes d'autorité respectifs établis chez les protagonistes, qui, par delà des divergences socio-économiques permettent la transmission plus ou moins solides (encore une fois dans l'espace - problèmes de communications et dans le temps - durée d'acceptation de nouvelles contraintes pour soutenir l'effort de guerre...) des ordres venant de sommets de l'édifice social. Dans les sociétés pyramidales (et encore...), les possibilités de soutenir une occupation ou une exploitation semblent plus constantes. Il ne faut pas sous-estimer la capacité d'obéissance des populations soumises depuis longtemps à de mêmes autorités (civiles ou religieuses).

- Enfin, la capacité pour les différents pouvoirs militaires de maitriser la violence de leurs propres troupes. Combien de villes furent laissées au pillage, au grand dam de commanditaires de guerres (rois ou princes...) car les capitaines n'avaient plus la maitrise (surtout en cas de longs sièges) de la colère ou de l'esprit de vengeance de leurs troupes?

 

   L'intérêt de telles considérations réside dans la lecture même des événements historiques, qui rompe avec une vision strictement militaire ou guerrière (qui instaure souvent des coupures temporelles là où sans doute elles n'existent que pour des classes ou éléments bien précis de populations...) et qui réinstaure le sens de la continuité logique des conflits.

 

Theodor EBERT, organisation et Fonction de Direction en Défense Civile, Cahiers de la Réconciliation, Décembre 1978. Adam ROBERTS, Résistance civil et arsenal de la Défense Non)violente, Les Monographies de la Défense Civile, XII, Mai 1980.

 

STRATEGUS

 

Relu le 1er avril 2021

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
6 mars 2013 3 06 /03 /mars /2013 16:38

        Moses MENDELSSOHN (1729-1786), philosophe juif d'Allemagne, du mouvement des Lumières, écrit ce livre phare sur la liberté de conscience et l'universalisme judaïque, publié en 1783, dans l'intention de formuler les principes de l'émancipation des juifs dispersés parmi les nations modernes. Il participe à un processus d'évolution du judaïsme et des Juifs dont des traits influencent encore aujourd'hui le monde juif et par ricochet l'ensemble de la vie philosophique moderne. Les pages de ce relativement petit livre composé de deux parties, directement né de pressions philosophiques pour la conversion au christianisme (venant de Johann Kaspar LAVATER, précisément), formulent la philosophie, l'idéologie ou la charte de l'émancipation.

Émancipation espérée et commencée aux approches de la Révolution française de 1789 et poursuivie avec confiance et exaltation pendant tout le XIXe siècle. Malgré les persécutions et l'Holocauste dans le siècle suivant, qui lui enlève sa portée optimiste, Jérusalem, Pouvoir religieux et judaïsme  porte encore une grande part des grands débats d'identité du monde juif. 

 

     Tranchant avec la majeure partie de la littérature juive de son temps, et sur un ton qui déconcerte les rabbins - et attire l'attention des philosophes français et allemands, Jérusalem ou du Pouvoir religieux et du Judaïsme est un livre de philosophie : une méditation sur une tradition intellectuelle et sur une situation sociale, et une relecture des textes et de l'histoire. C'est à l'appel de Herz Cerf BERR, grande figure de la lutte pour l'émancipation des Juifs en France, que Moses MENDELSSOHN rédige auparavant un mémoire pour les juifs d'Alsace en bute à une hostilité croissante (tel les Observations d'un Alsacien sur l'affaire présente des juifs d'Alsace de l'antisémite François HELL, publié en 1776), Mémoire élaboré avec l'aide (ou peut-être la rédaction la plus importante) d'un haut fonctionnaire prussien, Christian Wilhelm von DOMH (1751-1820). Dépassant l'attente initiale de membres de sa communauté, le philosophe veut livrer dans un texte le fond de sa pensée sur l'émancipation des Juifs et sur le judaïsme en deux temps : une préface à un opuscule qu'il fait traduire ensuite et Jérusalem... Sur le moment, l'auteur lui-même ne se fait pas beaucoup d'illusions sur la postérité de son livre, pourtant traduit en italien, en anglais et en hébreu. Il est attaqué, non sur le fond de sa pensée, par des adversaires (qui le lurent aussi très peu) se contentant de viser un symbole, des épigones ou un mouvement. (Dominique BOUREL).

 

Le concept de religion...

     Une bonne moitié de ce livre en deux parties est consacrée au concept du religieux. Pour l'auteur, il s'agit d'un domaine régi par la liberté de conscience où ne valent que les motifs intérieurs, domaine soustrait aux contraintes de l'État et même aux contraintes de l'Église, laquelle ne saurait agir légitimement sur les consciences que par l'éducation. Ce qui balaie au passage la valeur réelle des nombreux rites et obligations (circoncision, interdits alimentaires, prières obligatoires) qui sont le lot des juifs depuis des siècles. Les convictions religieuses ne justifieraient donc, dans un État, aucune exception de nature à retrancher une personne de la légalité et de l'égalité civiles et ne conféreraient à qui que ce soit un privilège politique. Des réflexions sur la liberté de conscience, sur ses rapports avec les pouvoirs, politiques et ecclésiastiques, sur le droit naturel et le contrat social, bref une philosophie politique en bonne et due forme et pas seulement un plaidoyer emplisse cette partie. Cette philosophie politique est très tôt reconnue comme telle par plusieurs des grands philosophes des Lumières, dont Emmanuel KANT, qui entame avec lui, par des voies indirectes, un dialogue ferme, et HEGEL qui de son côté demeure toutefois dans une attitude négative à l'égard du judaïsme. 

Par-delà ses considérations théoriques sur l'égalité des religions diverses devant l'État, et sa protestation contre le serment de fidélité à certaines vérités dogmatiques, que l'État serait en droit d'exiger des citoyens appelés à des fonctions publiques, Moses MENDELSSOHN préconise une notion de liberté plus radicale encore que celle propre à de nombreux légistes de son époque. Le professeur Alexander ALTMANN de Harward (éditeur des Oeuvres complètes de MENSELSSOHN) dégage les arrière-fonds du concept du droit naturel utilisés par le philosophe :

- La liberté du droit naturel ne saurait être limitée par aucun contrat social ; il y aurait là une impossibilité inscrite dans l'essence de l'Homme ;

- Pour l'Homme, la liberté serait à la fois un droit et une obligation, obligation qui prévaudrait en cas de conflit d'obligations ;

- Alors que l'individu peut restreindre ses droits naturels en vue de la paix et de la sécurité de l'ordre social, la liberté de la conscience ne supporterait pas de restrictions fondées sur de tels arguments. La paix et la sécurité ne seraient pas l'ultime motivation du contrat social et de l'État, contrairement à ce que pense par exemple Thomas HOBBES ;

- La vocation de l'État consisterait à favoriser la liberté en tant que précisément possibilité d'une vie plus active et plus créatrice ;

- Le souverain ne pourrait même pas prescrire aux citoyens, contrairement à ce qu'écrit Thomas HOBBES, les formes de culte. Jamais les lois positives ne sauraient contredire ni détruire la loi naturelle et les droits de l'homme qu'elle définit et délimite ;

- Des contrats et des accords ne peuvent pas créer des droits parfaits, des devoirs de contrainte, même là où il n'y en a pas au préalable. (Emmanuel LÉVINAS)

Vers la fin de cette première partie, nous pouvons lire : 

"Le droit de mettre au ban et d'expulser que l'État peut parfois se permettre, est complètement opposé à l'esprit de la religion. Excommunier, exclure, expulser le frère voulant participer à mon édification et voulant élever vers Dieu son coeur et le mien par communion bienfaisante! Si la religion ne se permet aucune punition arbitraire, elle ne peut surtout pas se permettre ce tourment de l'âme qui n'est sensible que pour celui qui est véritablement religieux. Voyez tous ces malheureux qui depuis longtemps auraient dû être améliorés par l'excommunication et la damnation... Lecteur! Quelle que soit ton appartenance à une Église visible, Synagogue ou Mosquée, cherche si tu ne trouves pas plus de véritable religion dans la maison des bannis que dans la plus grande maison de leurs juges! - Du bannissement résultent soit des effets civils, soit pas d'effets du tout. Considère la misère civile : elle ne gêne que le noble d'esprit qui croit devoir se sacrifier à la vérité divine. Celui qui n'a aucune religion serait fou de prendre le moindre risque pour plaire à une prétendue vérité. Doit-elle n'avoir, comme on veut s'en convaincre, que des suites spirituelles, alors elle opprime, encore une fois, celui qui a encore du sens pour ce genre de sentiment, et lui seul. L'irréligieux s'en moque et demeure entêté. Et où se trouve la possibilité de le séparer de touts les conséquences civiles? Je l'ai déjà dit autre part, et je le crois avec raison, qu'introduire une discipline religieuse et obtenir la fidélité totale en société est la même chose que l'injonction suivante, du juge le plus haut au tentateur : Il est en ton pouvoir ; seulement respecte sa vie! (...) Quelle exclusion de l'Église, quelle excommunication est-elle sans conséquence civile, sans aucune influence au moins sur le prestige social, sur la réputation de l'exclu et sur la confiance de ses concitoyens, toutes choses sans lesquelles personne ne peut exercer son métier et être utile à son semblable, c'est-à-dire être heureux civilement? (...)".

 

Des questions émises pour faire obstacle à ces principes....

     La deuxième partie de son ouvrage veut répondre à des questions émises très souvent pour faire obstacle à ces principes. Cette liberté de la conscience religieuse ne s'est-elle pas montrée étrangère à l'âme juive? La Torah, sans même parler des commentaires du Talmud, n'atteste-t-elle pas l'extrême rigueur des sanctions attachées aux transgressions religieuses et, par conséquent, l'inaptitude du judaïsme au régime de la liberté intérieure préconisée par MENDELSSOHN? 

Il avance quatre thèses pour répondre négativement à ces questions :

- Sa thèse générale est que les croyances religieuses ne sont l'effet d'aucune révélation surnaturelle orale ou écrite, ni pour le judaïsme ni pour aucune autre religion. Les vérités nécessaires au bonheur des être sont en fait communiquées à l'homme par la bonté divine d'une façon plus directe. Elles seraient, ces vérités, inscrites dans la conscience de tout homme et seraient l'évidence rationnelle elle-même, la lumière naturelle elle-même, le bon sens même. Avant toute métaphysique (MENDELSSOHN diffère en cela de SPINOZA), avant toute théologie rationnelle. Ces vérités nécessaires à la béatitude de l'homme sont de soi nécessaires. Elles n'ont pas besoin non plus de miracles pour les confirmer. Il s'agit là d'un monothéisme optimiste d'une Providence infiniment bienveillante, car il y aurait d'emblée des croyances, communes à tous les hommes, gage théologique d'un accord universel autour des vérités éternelles.

- Sa deuxième thèse est que ces croyances ont besoin d'expression, de symboles et de signes, pour être retenues et méditées et c'est là que, fixées dans des images et dans des lettres issues d'hiéroglyphes, elles sont trahies, perdent leur signification authentique pour se figer en idoles et pour rendre possibles toutes les idolâtrie du monde séparant les hommes de Dieu, opposant les hommes entre eux. Il s'agit là d'une philosophie de l'histoire religieuse grandement développée par l'auteur dans ce livre ;

- Du coup, troisième thèse, une révélation a été reçue par le peuple juif, révélation surnaturelle et accréditée par des miracles, enseignant une législation où le monothéisme trouve une expression qui le préserve des égarements de l'histoire. Révélation qui, surnaturellement encore et sur l'attestation des miracles, apporte aussi les vérités sur l'extraordinaire ou sainte histoire vécue par le peuple juif. Législation et vérités historiques qui comportent notamment une sage pédagogie : permanents rappels des croyances innées et explications renouvelées à l'occasion de la vie rituelle. Intervention incessante de la voix et de la raison vivantes contre l'aberration intellectuelle des images mortes et des signes immobilisés dans les systèmes. Joug de la loi libérant les esprits. Préserver dans sa pureté raisonnable le monothéisme inscrit dans les coeurs, tel serait l'unique privilège du peuple juif. Il devient sa missions parmi les gentils. Le judaïsme serait ainsi nécessaire au monothéisme inné dans l'homme : il n'est pas une foi révélée, il est une loi révélée (thèse influencée par MAÏMONIDE qui peut l'indiquer dans son Traité sur l'idolâtrie, chapitre premier). Mais entre la foi et la loi existe, selon l'expression de l'auteur, un rapport d'âme à corps.

- Quatrième thèse : la loi religieuse révélée au peuple juif aura été, dans l'antique Israël, érigée en loi politique. Non pas que la politique s'y soit mêlée à déterminer des croyances et des articles de foi, comme le supposent les objection qui servent de prétexte à tout un discours sur l'essence du judaïsme. la rigueur des sanctions attachées aux transgressions dans les récits du Pentateuque n'y aurait concerné que l'ordre politique que devait assurer la loi révélée. Ordre qui n'est pas le fait de croyances et d'idées, mais précisément de lois garantissant la liberté des idées qui anime les croyances. La répression n'aurait donc jamais visé des péchés d'opinion, mais des fautes purement politiques. Situations de niveau spirituel élevé où le politique n'aurait pas encore été admis comme principe distinct de celui qu'exige le maintien de la liberté de conscience religieuse. Situation instable et difficile aux hommes. Elle se défaisait déjà au cours de l'antique histoire juive. Elle appartenait définitivement au passé depuis la destruction de l'ancien État hébreu. La distinction serait désormais radicale dans le judaïsme entre loi religieuse et loi politique. Période définitivement révolue et dont la péremption se serait reflétée dans l'évangélique "Rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César". Période révolue : rien ne s'oppose donc plus à l'entrée des juifs dans les États modernes. MENDELSSOHN déplore l'échec d'une noble ambition de l'Humain et la fin de l'État juif d'autrefois, mais se réjouit en même temps de la nouvelle fraternité désormais possible dans les États nationaux modernes entre les juifs et les gentils. (Emmanuel LÉVINAS)

Vers la fin de la deuxième partie, nous pouvons lire :

"Frères, la vraie piété est-elle votre souci? Alors ne créons pas d'harmonie là où la diversité est manifestement le plan et le but ultime de la providence. Aucun de nous ne pense et ne sent  complètement comme son semblable ; pourquoi voulons-nous nous tromper les uns les autres par des mots mensongers? Nous le faisons déjà dans nos relations journalières, dans nos conversations sans signification particulière. Pourquoi le faire encore avec des choses qui concernent notre bien-être terrestre, notre destination tout entière? Pourquoi nous rendre méconnaissables par des mascarades dans les affaires les plus importantes de la vie, puisque Dieu n'a pas marqué en vain chacun de ses propres traits du visage? Cela ne signifie-il pas s'opposer à la providence autant que nous pouvons le faire, faire échouer si cela est possible le but de la création, agir contre notre vocation, notre destination dans cette vie et dans l'autre? - Monarque de la terre! S'il est permis à un cohabitant insignifiant de celle-ci d'élever la voix jusqu'à vous, ne croyez pas vos conseillers qui veulent avec des paroles de miel vous entraîner à de si mauvaises actions. Soit ils sont eux-mêmes aveuglés et ne voient pas l'ennemi de l'humanité attendant en embuscade, soit ils cherchent à vous aveugler. Si vous les écoutez, c'en est fait de votre trésor le plus précieux, de la liberté de penser! Au nom de la félicité et de la vôtre, la réunion des confessions n'est pas la tolérance (...). Elle est radicalement opposée à la vraie tolérance (...). Au nom de notre bonheur et du vôtre, que votre puissant prestige ne cède pas à transformer n'importe quelle vérité éternelle, sans laquelle la félicité civile ne peut subsister, en une loi ; n'importe quelle opinion religieuse indifférente à l'État, en loi du pays! Tenez-vous en à l'agir de l'homme, traînez-le devant le tribunal de sages lois, et laissez-nous le penser et le parole, comme notre père nous les a légués en héritage inaliénable, nous les a donnés en droit immuable. La liaison entre droit et opinion est-elle trop surannés, et le moment trop lointain, qu'elle puisse être complètement supprimée sans dommage inquiétant. Cherchez au moins à atténuer son influence néfaste autant qu vous le pouvez, à mettre de sages limites aux sombres préjugés. Pour les héritiers futurs, tracez au moins la voie à cette hauteur de culture, à cette universelle tolérance de l'homme (...) vers laquelle la raison soupire en vain! Ne récompensez et ne punissez aucune doctrine, ne séduisez et ne corrompez aucune opinion religieuse. Celui qui ne trouble pas la félicité publique, qui agit bien envers les lois civiles, envers vous et ses concitoyens, laissez-le parler comme il pense, invoquer Dieu selon sa manière ou celle de son père, et chercher son salut éternel où il croit le trouver. Ne laissez personne dans vos États être le scrutateur des coeurs et le juge des pensées, personne s'arroger le droit que l'omniscient seul s'est réservé! Si nous devons à l'empereur ce qui est à l'empereur, donnez à Dieu ce qui est à Dieu! Aimez la vérité! Aimez la paix!"

 

    Emmanuel LÉVINAS se demande ce qu'il reste de cette philosophie du judaïsme aujourd'hui. Les épreuves subies par le peuple juif au XXe siècle, des persécutions à la Shoah, ne montrent-elles pas les limites de l'optimisme de MENDELSSOHN?

Mais "dans le désir de l'émancipation tel que Mendelssohn l'exprime n'est jamais oubliée la vocation d'Israël : être avec les nation, c'est aussi être pour-les-nations. Sans doute la conscience de cette singularité universaliste est ancienne et propre à la mentalité religieuse juive, c'est le génie hébreu lui-même. Mais l'oeuvre de Mendelssohn exprime une dimension nouvelle qui, sans se référer en tout aux coordonnées philosophiques du XVIIIe siècle, est actuelle et anime le judaïsme d'aujourd'hui. Cette oeuvre en effet inaugure une époque nouvelle dans l'histoire juive. Elle témoigne d'un judaïsme se voulant en symbiose avec le monde humain non juif par-delà l'universalisme mystique de l'être-pour-les-autres, qui lui a toujours été familier. Symbiose qui est présupposée par l'État d'Israël lui-même. Symbiose dont la structure ou l'organisation demande sans doute une élaboration philosophique plus complexe que celle de l'Aufklärung (les Lumières allemandes) - ne rendait possible : une théologie moins abstraite et une eschatologie moins simple dans son optimisme."

    Promoteur du mouvement des Lumières propre au judaïsme (la Haskalah), Moses MENDELSSOHN se situe au carrefour, en compagnie de Gotthold Ephraim LESSING (1729-1781), entre la culture juive et la culture allemande. Son Jérusalem ouvre le grand mouvement d'ouverture du judaïsme qui irrigue encore le monde entier, non sans conflits à l'intérieur même du judaïsme. L'universalisme juif non prosélyte se fonde pour lui sur la raison naturelle commune à tous, et sa rencontre avec le mouvement général des Lumières, ouvre une autre page de l'histoire des juifs en général. 

 

Moses MENDELSSOHN, Jérusalem ou Pouvoir religieux et judaïsme, Gallimard, 2007, 200 pages. Texte traduit de l'allemand, présenté et annoté par Dominique BOUREL. Préface d'Emmanuel LÉVINAS.

 

Relu le 2 avril 2021

Partager cet article
Repost0
5 mars 2013 2 05 /03 /mars /2013 08:49

         Werner RINGS dresse une typologie précise et circonstanciée de différentes collaborations et résistances à l'occupation nazie pendant la seconde guerre mondiale. 

    En France comme dans les autres pays occupés, les gouvernements mis en place fournissent tout au long de la guerre davantage de biens et de services à l'Allemagne que celle-ci ne l'escompte ou l'exige et ce fait pèse lourdement dans la balance des collaborations et des résistances.

     Il s'agit là du principal bénéfice que peut espérer un occupant sur un sol ennemi. Même s'il échoue en fin de compte sur le plan socio-culturel, qui est tout de même un élément essentiel du national-socialisme.  L'ensemble des collaborations, s'il forme un faisceau favorable à l'occupant, n'est pas pour autant homogène, et les différentes collaborations provoquent des effets à moyen terme différents, plus ou moins favorables à cet occupant. Le bémol que l'on peut introduire dans toute analyse de collaborations et de résistances de l'expérience de la seconde guerre mondiale, c'est que, malgré parfois une grande intensité, celle-ci fut pourtant, à l'échelle du continent relativement courte et qu'elle tourna assez vite, vers la moitié de cette durée, au désavantage de l'occupant nazi. On peut difficilement déduire de cette expérience, ce que serait le déroulement d'un rapport de forces pendant une occupation longue d'un occupant victorieux face à ses derniers ennemis. Les éléments que l'on peut voir dans l'Histoire conduisent à penser que les collaborations l'emportent en dernier ressort sur les résistances, au prix d'un évolution plus ou moins radicale de la formation politique vainqueur. C'est notamment par l'évolution de la fiscalité imposée par l'occupant, qui prend la place des réquisitions pures et simples, que nous pouvons étudier comment évoluent les relations entre l'occupé et l'occupant. Souvent, cela se traduit par une assimilation plus ou moins profonde ou superficielle. Évidemment, dans le cadre de la seconde guerre mondiale, cette problématique n'existe pas. 

     Reprenons ce qu'en dit Werner RINGS dans sa conclusion, à partir de la constatation que les gouvernements des pays occupés ont plus que facilité l'exploitation de leur propre pays : "Le sacro-saint égoïsme, quelle que fut sa nationalité, était le meilleur allié de Hitler. Ce n'est, certes, qu'un aspect de la collaboration avec l'ennemi. La collaboration tactique, elle, était en fait une des formes que prenait la Résistance. Elle se manifestait dans la vie quotidienne partout, ou presque, où la Résistance se préparait, voire était déjà active.

Elle jouait en outre un rôle primordial là, où, comme au Danemark pendant les trois premières années et demie d'occupation, la Résistance ne pouvait être que le fil conducteur d'une politique contrainte de louvoyer habilement entre les diverses formes de collaboration. Dès avant la guerre, le gouvernement néerlandais s'était efforcé de poser les bases d'une telle politique, que les fonctionnaires de l'État devaient s'engager à respecter en cas d'occupation militaire du pays. Les instructions de mai 1937 se fondaient sur le droit des peuples et sur le droit de la guerre, tels qu'ils étaient notamment exposés dans les Conventions de La Haye. Ces instructions ne tenaient évidemment pas compte des réalités de la "guerre totale" qui s'abattit sur les Pays-Bas en mai 1940. Trois ans plus tard, le gouvernement néerlandais en exil donna de nouvelles instructions, qui tenaient compte de l'expérience de ces années de guerre, et en particulier des méthodes utilisées par l'occupant. Ces nouvelles instructions essayaient elles aussi de définir, avec un maximum de précision, la collaboration administrative et ses limites, ainsi que les droits et les devoirs des fonctionnaires contraints de se mettre à la disposition de l'occupant. La disposition la plus importante et la plus neuve était qu'en toutes circonstances, tout fonctionnaire de l'État portait à l'égard de son gouvernement, où que ce dernier se trouve, l'entière responsabilité personnelle de ce qu'il faisait ou omettait de faire. Aux yeux de la loi, il était responsable de ses actes. Nous abordons une problématique qui dépasse le cadre de cet ouvrage. Par exemple : serait-il possible d'organiser la collaboration et la Résistance de sorte à les intégrer dans la défense globale du territoire national? La notion de Résistance civile non armée s'inscrit également dans ce contexte.

     En ce qui concerne, enfin, la Résistance, de nombreux exemples ont montré combien il est difficile d'en donner une image cohérente. Il n'en est pas moins difficile de faire un bilan. Ses forces et ses faiblesses ne se laissent pas simplement additionner ou soustraire. Quelle était sa valeur, en quoi consistait son utilité? Certainement pas dans sa signification militaire ou stratégique. Celle-ci est généralement surestimée par ses défenseurs, et parfois sous-estimée par les militaires de carrière. Peut-être la Résistance européenne était-elle plus qu'un fait militaire, un phénomène politique et humain. (...)".

 

Les différents types de collaboration

   Les différents types de collaboration étudiés par Werner RINGS se classifient ainsi :

- Collaboration inconditionnelle par solidarité avec la puissance occupante et adhésion à ses idéaux et principes. Le prototype en est Vidkun QUISLING dans le symbole du traître et du collaborateur national-socialiste, en Norvège. Les figures des autres chefs nationaux-socialistes, aux Pays-Bas, Anton Adriian MUSSERT et, au Danemark, Fritz CLAUSEN ont moins d'importance, En fait, "le concept de "collaboration inconditionnelle" rassemble des personnages aussi curieux qui disparates : le socialiste et professeur de philosophie français Marcel Déat et le général de brigade russe Kaminski, le médecin danois Fritz Clausen et l'ex-diplomate et officier d'état-major norvégien Vidkun Quisling, un ancien fonctionnaire du Komintern nommé Jacques Doriot et le fasciste catholique Léon Degrelle, et quelques autres - une troublante pluralité de caractères, de mobiles, d'ambitions et de naufrages politiques. Il est toutefois possible d'en tirer quelques conclusions générales :

- Dans aucun pays occupé, les collaborateurs radicaux n'obtinrent l'estime et le pouvoir sur lesquels ils avaient compté.

- En tant que figurants chargés de tâches administratives ou répressives, ou encore en tant que pions politiques dans la main de l'occupant, la minorité qu'ils constituaient resta toujours en marge des événements.

- Sous l'occupation allemande, ils ne furent jamais suivis par plus de deux pour cent de la population au maximum."

On peut ajouter que les autorités nazies ont fait preuve de méfiances fortes envers ces petits partis ultra-nationalistes ou fascistes.

- Collaboration conditionnelle, par souscription sélective envers les enseignements du national-socialisme, afin de conforter les positions acquises et de modifier les circonstances qui dictent cette attitude. Le groupe socialement et politiquement important qui adopta cette attitude joua un rôle difficile à saisir. Les collaborateurs conditionnels se distinguent des collaborateurs neutres qui ne cherchent que leur profit personnel par la présence d'un élément politique. Rentre dans cette catégorie la collaboration française sous le Maréchal PÉTAIN. Le désir de satisfaire à l'avance les désirs de l'ennemi procède à la fois d'une volonté de préserver une autorité proprement française (quitte à agir à sa place et au-delà de ses desiderata), d'un désir de préserver l'avenir de la France (faire partie entièrement d'un nouvel ordre européen), et d'une volonté d'établissement d'une Révolution Nationale (les valeurs Famille, Travail, Patrie). Mais il n'y a pas réellement de doctrine politique précise de la part de l'État français. Cette forme de collaboration exista également à l'Est, dans le cas d'officiers supérieurs de l'Armée Rouge et de fonctionnaires du Parti Communiste, faits prisonniers de guerre (Andreï Andreïewicl VLASSOV).

- Collaboration tactique par consentement, bien que dans l'adversité par rapport au nazisme pour servir à plusieurs fins : briser la domination étrangère afin de retrouver la liberté, empêcher dans la mesure du possible, l'assassinat massif d'hommes et de femmes innocents, diffuser une idée politique obstacle à la domination national-socialistes. Cette collaboration sert à camoufler une résistance. Courante au Danemark, pratiquée également en Europe de l'Est, dans le Protectorat de Bohême-Moravie, entité créée pour détruire la Tchécoslovaquie. On la retrouve dans la collaboration tactique des communistes danois et norvégiens, et en Yougoslavie.

    "La collaboration inconditionnelle, neutre et tactique - quelles leçons peut-on tirer de (cela)? Il est tout d'abord manifeste que les hommes, les peuples et les autorités des pays occupés d'Europe avaient en règle générale un comportement assez incohérent. Parfois, ils collaboraient avec des réserves plus ou moins importantes, à d'autres occasions, ils le faisaient sans scrupules et parfois, ils ne collaboraient que pour des raisons tactiques, quand ils ne se livraient pas en même temps à une résistance active. Il n'en ressortait une attitude fondamentale que dans la mesure où l'un de ces comportements était dominant et imposait ses valeurs. C'était particulièrement visible chez ces "grands collaborateurs" qu'étaient les dirigeants des partis nazis des pays occupés. Ensuite, il s'avère difficile de délimiter avec précision ces divers comportements. Les frontières sont imprécises et se confondent : il faudrait plutôt parler de larges zones d'ombre faites de transitions impalpables, zones dont l'importance est égale à celle des positions sans équivoque. Il semble, par exemple, que l'attitude fondamentale de Vichy se situait quelque part entre la collaboration conditionnelle et la collaboration inconditionnelle. Troisièmement, il apparait que, dans ces zones mal définies, il y avait amplement place pour des comportements irrationnels, qui n'étaient pas rares dans les difficiles circonstances créées par la guerre.(...)".

L'une des sources sans doute de la difficulté de distinguer des parcours logiques et constants demeurent largement contingents à la disponibilité de documents écrits (souvent détruits lors des revers de fortune de l'activité militaire, pour précisément sauvegarder le secret de certaines tractations ou de certaines allégeances) et à la crédibilité des témoignages souvent émis après-guerre de différents acteurs... La guerre est source de destructions, et toujours de destructions de données écrites...

 

Les différents types de résistance

    Les différents types de résistance étudiés par le même auteur se classifient ainsi :

- Résistance symbolique, dont les paroles ou actes personnels, en épousant la cause du peuple, de son individualité et de son droit à l'existence, donne une preuve de l'amour-propre intact. Il s'agit de faire sentir à l'occupant qu'il a affaire à une nation fière et consciente de sa valeur. Des nombreuses manifestations symboliques, à la faveur de commémorations ou de fêtes, éclosent dans les pays occupés, à l'Ouest notamment, en France, au Luxembourg ou en Norvège.

- Résistance polémique dans laquelle des personnes ou organisations se rebellent contre des exigences de l'occupant, en manifestant ou en organisant des manifestations, même si cela peut paraître dangereux. Des paroles doivent convaincre les concitoyens de poursuivre le combat. Tant dans des Églises que dans des organisations professionnelles, patronales ou syndicales (mais surtout syndicales...), jusqu'à des grèves de protestation (pour les Églises des non-participations à certaines cérémonies...). Elle trouve sa plus forte expression (notammant parce que sa répression est plus compliquée) par des tracts illégaux, des journaux, revues et livres clandestins, tous rédigés, imprimés et diffusés par des hommes et des femmes qui risquent ainsi leur vie. La résistance polémique en tant que protestation publique ou en tant que conjuration clandestine : la différence est que l'une de ces actions est légale et l'autre illégale, que l'une est moins risquée que l'autre. Les dangers se trouvent surtout dans l'univers de la clandestinité, dans lesquels s'introduisent également des agents de l'occupant...

- Résistance défensive, qui se place du côté des persécutés et de ceux qui sont en danger ; aide des hommes et des valeurs menacés par l'occupant, au besoin en utilisant la force. Dans la clandestinité, il s'agit d'aider les prisonniers de guerre réfractaires, les alliés perdus en territoire ennemi, les Juifs ou les minorités menacées de mort (sans parfois que les personnes engagées dans de telles occasions aient pleinement conscience de la nature des menaces). Le sauvetage des Juifs danois constitue probablement l'exemple le plus spectaculaire d'une véritable résistance défensive. 

- Résistance offensive, lutte ouverte contre l'occupant avec tous les moyens disponibles. Attaque ou préparation d'attaque. Le résistant se considère comme un soldat ou comme un volontaire du maquis. Cette résistance croit avec l'avance des alliés, par la multiplication de sabotages de tous ordres. Puis se mue dans certains cas en assistance ou participation directe aux combats, malgré les réticences des forces alliées à totalement prendre en compte, en dehors du renseignement, les apports possibles de cette résistance.

- Résistance enchaînée, dans les ghettos juifs notamment, mais aussi pour extraire des prisonniers de camps.

 

Plusieurs catégories d'acteurs

    Warner RINGS prend soin de ne pas mettre en scène seulement un face à face entre Résistants et Collaborateurs. Si les Résistants doivent composer avec des partenaires difficiles (Forces de la France libre du général de GAULLE par exemple, mais aussi Forces Alliées anglaises ou américaines) qui peuvent louvoyer entre les différentes composantes de la Résistance, si les Collaborateurs inconditionnels doivent aussi composer avec des forces d'occupation qui ne les prennent parfois pas réellement en compte dans leurs plans, le fait central est que le territoire est occupé. Et les forces d'occupations (qu'elles soient allemandes ou italiennes) mènent un double combat sur ce sol : contre les forces clandestines plus ou moins organisées et contre les parties réticentes des populations, en faisant régner la peur ou la terreur, menant une propagande parfois très efficace. 

  Dans le jeu Résistance/Occupation, nous avons affaire à au moins quatre grandes catégories d'acteurs : Résistants, Alliés, Occupants et Collaborateurs. Tant par leurs nuances réciproques que par leurs interactions, ils donnent une couleur plus ou moins dramatique aux conflits qui les opposent. 

   Pour ce qui concerne la Résistance (mais cela joue aussi à l'intérieur même de certaines Collaborations), deux éléments peuvent jouer :

- Le rapport personnel ou collectif à la légalité. Le degré de démocratie politique et sociale dans un pays donné avant l'invasion constitue un facteur essentiel. La confusion de la légalité et de la légitimité est souvent générale, mais la forte personnalité ou la forte conscience politique permette de ne pas la faire. Des groupes habitués à lutter (les protestants ou les communistes...) en faisant appel à leur sens de l'analyse et de manière souvent critique, qui se signalent généralement par leur turbulence dans un régime de paix, peuvent se révélés particulièrement pugnaces, suivant les circonstances, lors d'une occupation par des forces étrangères. En revanche, une idéologie qui met en avant la loyauté à l'autorité a peu de chance, en cas de main-mise sur les services légaux, de faire éclore une résistance.

- La question de l'usage des armes et de la violence constitue une autre facette de douloureux débats qui freinent ou orientent de manière différente les différentes résistances. De fortes valeurs chrétiennes (Tu ne tueras point)  peuvent inhiber des énergies, faute d'accès à des pratiques alternatives qui peuvent faire la preuve, elles aussi de leur efficacité, même si elles ne sont pas aussi spectaculaires que l'affrontement sanglant.

   Par ailleurs, les résistances peuvent ne pas peser sur un objectif essentiel, celui de priver un ennemi de l'utilisation économique et stratégique du sol conquis. Un décalage, dans les pays occupés, existe tout au long de ces quatre ans, entre une collaboration massive sur le plan économique et une résistance souvent axée sur le combat militaire (sabotages de lignes de communications, renseignement sur les objectifs militaires, participation à la libération armée). Ce décalage peut avoir une double raison : d'une part les leviers économiques peuvent être aux mains d'élites qui font passer leurs intérêts financiers avant leur esprit patriotique et d'autre part les structures idéologiques peuvent privilégier les moyens militaires de combat, survaloriser le recours à la force violente, voire exclure toute pensée de résistance qui ne soit pas violente. Cela exclu une très grande partie de la population, pourtant hostile à l'ennemi et rêvant d'en découdre, d'agir dans le sens de la résistance défensive ou offensive.

 

Werner RINGS, Vivre avec l'ennemi, Robert Laffont, 1981.

 

STRATEGUS

 

Relu le 3 avril 2021

Partager cet article
Repost0
3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 17:19

  Il n'y a pas réellement de tradition pacifiste dans le Judaïsme, même si l'on peut repérer dans les textes sacrés ou de référence (Torah, Talmud), certains passages (notamment Prophètes), où la paix est considérée comme une valeur première. Lorsque le mot shalom (paix en hébreu) est énoncé, il est lié dans la littérature juive à la notion de shlemout, perfection. 

 

La paix, une valeur en concurrence d'autres valeurs

   Aviezer RAVITZKY rappelle que la signification du mot paix "n'est pas limitée au domaine politique - à l'absence de guerre et d'hostilité - ou au domaine social- à l'absence de conflits et de dissensions. Elle couvre plusieurs domaines et peut, dans différents contextes, renvoyer à des conditions matérielles d'abondance, à une valeur morale et, en dernière analyse, à un principe cosmique et à un attribut divin." "Dans la Bible, précise t-il, le mot shalom est généralement utilisé pour désigner une situation de bien-être, de calme, de prospérité et de sécurité, circonstances non entachées par un quelconque défaut. Le shalom est une bénédiction, une manifestation de la grâce divine".

Le professeur à l'université hébraïque de Jérusalem indique les différentes implications de cette signification dans la conception des Sages (Talmud), en quoi elle constitue un principe ontologique, les relation entre cette signification et la réalité, la condition juive, la conscience de l'individu, la conception de l'ordre mondial, l'ordre sociopolitique, et la réforme de l'ordre politique.

      Dans les textes rabbiniques, le shalom indique principalement une valeur, une catégorie éthique, voire une méta-valeur, se situant au sommet de toutes les autres valeurs, à l'exception de la justice. La paix est l'objectif ultime de la Torah toute entière (Tanhouma Shofetim, 18) et elle est l'essentiel du message prophétique (Bamidmar Rabba, Nasso 11,7). A côté d'expression qui élève la paix, les Sages discutent de la question des rapports entre la paix et d'autres valeurs en concurrence, de situations dans lesquelles des normes différentes peuvent entrer en conflit. La paix est souvent opposée à la justice, à la vérité. Dans tous les cas, même là où la paix est présentée comme une priorité et fait pencher la balance, elle est considérée comme une valeur individuelle, partielle, qui doit entrer en concurrence avec d'autres valeurs. Contrastant avec l'approche dichotomique souvent utilisée, on trouve également une tentative de faire concorder des valeurs différentes et de les rendre complémentaires. "Par trois choses, le monde subsiste, par la justice, par la vérité et par la paix, et ces trois le sont également" (T J Taani 4,2).

 

Deux types d'obligation

    Les rabbins, en général, propose une différenciation entre deux types d'obligations :

- le premier est celui qui découle d'une situation donnée, à savoir l'obligation pour l'homme de réagir d'une façon particulière dans telle ou telle circonstance. Ce premier type comprend tous les commandements ;

- le second exige que l'on crée des situations et qu'on les façonne en sorte de susciter l'obligation par elle-même. Ce second type comprend seulement la poursuite de la paix.

La liaison est faite, nous semble-t-il, mais pas par tous, entre ces deux types d'obligations, même si la paix ne signifie pas pratiquement simplement de mettre en oeuvre des attitudes pacifiques dans le monde et de faire en sorte que ces attitudes pacifiques soient les seules possibles, autrement dit d'agir sur le monde en tant que tel pour le rendre pacifique. 

    Élever la paix à un principe ontologique constitue un élément important de la littérature juive du Moyen-Age. La paix est le fondement, selon de nombreuses sources, de tout être, la condition de l'existence et du maintien de la réalité. Cela se reflète aussi bien dans l'existence de chaque être que dans l'harmonie de la réalité dans son ensemble. Dans Sefer ha-Ikharim (4,51) par exemple, nous pouvons lire qu'en premier lieu, tout objet, toute substance individuelle se compose d'éléments contraires et cette tension interne menace de saper et de détruire tout être : sans le principe qui concilie et équilibre ses composantes internes en y introduisant une "péréquation", cette substance cesserait d'exister (Joseph ALBO). Cette conception, qui rappelle celle d'HÉRACLITE, amène à celle de la paix décrite comme absence totale de tension, la cessation définitive de tout conflit. En second lieu, la paix est aussi le principe de réconciliation entre des éléments de la réalité dans son ensemble. Lisons Isaac ARAMA, philosophe du XVe siècle, "la paix est le fil de grâce émanant de Lui, puisse-t-Il être glorifié, et reliant tous les êtres, célestes, intermédiaires et inférieurs ; elle sous-tend et soutient la réalité et l'existence unique de chacun" (Akedat Yitzhak, chapitre 74). On trouve un écho de cette conception dans la Kabbale : la paix prend le sens de qualité ou d'émanation, la sefirah de Yessod qui relie le haut et le bas, la droite et la gauche dans le monde des sefirot : "Elle fait la paix entre elles et les attire pour les faire demeurer ensemble sans séparation ou division dans le monde" (Gikatila, Shaarei Ora, chapitre 2).

 

Des principes à la réalité...

    Qu'en est-il dans la réalité? Les sources juives, à partir de la Bible, reconnaissent la guerre comme une donnée de l'existence humaine, et dans bien des textes, bien au-delà... Au fur et à mesure qu'on avance dans les pages de la Torah, toutefois, la guerre est considérée comme un phénomène historique indésirable (mais dès la Genèse, avant que ce thème soit abandonné, on en perçoit l'importance), mais cependant tolérable (surtout quand Dieu est aux côtés mêmes des armées d'Israël) dans certaines limites. Il n'y a pas de conception pacifiste dans la Torah. La guerre fait partie de la réalité, mais ne reflète pas la destinée de la situation de l'Homme. Une tension peut être décelée dans les sources à propos de l'origine de la guerre. D'une part, elle est décrite comme une manifestation de l'intervention divine directe dans le monde et d'autre part, elle est conçue aussi comme une manifestation de la méchanceté et de la chute de l'homme. Elle entre pleinement dans la problématique du péché originel. 

De toute façon, tout au long de l'histoire juive, à partir de la destruction du Second Temple, ni la guerre ni la paix n'ont véritablement constitué des options concrètes pour le peuple juif, à l'inverse de la situation contemporaine, pour ce qui est des parties de la communauté juive acceptant et défendant le retour (et le maintien, voire l'extension) en Palestine. Le Juif, privé de souveraineté politique, n'avait aucun statut dans le concert des nations. Seules les guerres des Gentil appartiennent à la réalité concrète.

  C'est d'ailleurs cette situation qui pose aux intellectuels juifs, dans l'Histoire, un défi exégétique contraire à celui de leurs homologues chrétiens, notamment dans l'actualisation des passages de la Torah traitant de la guerre. Une tendance à interpréter les manifestations de puissance dans un sens spirituel s'étale dans toute la littérature homilitique aggadique (par opposition à halakhique) et réapparait sous divers aspects nouveaux dans la littérature philosophique et mystique du Moyen-Age. MAÏMONIDE estime que la notion de guerre "obligatoire", développée sous le concept de guerre sainte par les Chrétiens, ne peut se référer pour le peuple juif qu'à une guerre menée pour délivrer Israël d'un ennemi qui l'agresse, ce qui peut être comparé au concept de guerre juste (et non de guerre sainte). 

On distingue habituellement trois approches possibles pour comprendre le phénomène de la guerre : 

- la guerre a pour origine la nature et l'éducation de l'individu ;

- elle a pour origine la structure des relations internationales ;

- elle vient d'un facteur de l'ordre de la société et de l'État. 

Ces approches ont leur équivalent dans trois conceptions fondamentales de la façon de mettre fin à la guerre et d'amener la paix :

- une réforme de l'homme en tant qu'homme, en changeant la conscience de l'individu, grâce à la connaissance (MAÏMONIDE) ou l'amour (Abraham bar HIYYA, Hegyon ha-Nefesh), par cette deuxième voie souvent par l'intervention divine directe miraculeuse (Nahmanide, Commentaires sur le Deutéronome) ;

- la reconstruction de l'ordre mondial, grâce à la justice (en se référant notamment à Isaïe ou Michée dans la Torah, suivant par exemple, David KIMHI ou Abraham Ibn EZRA...) ou grâce à un nouveau régime mondial. Dans ce dernier cas, certains penseurs interprètent la structure internationale comme une sorte de Pax Judaïca (Saadia Gaon, Le livre des croyances et des doctrines  - ABRABANEL, Yeshou'ot Meshiho ) ;

- une réforme interne de la société, en changeant l'ordre politique (K N WALTZ, Man, The State and War, 1954). Mais la situation internationale (et même nationale) du Juif ne l'a pas encouragé à développer une pensée politique concrète et précise. Quelques auteurs s'y consacrent toutefois, sans en faire un aspect central de leur oeuvre, dans la littérature médiévale, selon deux modèles, l'un se confinant entièrement sur le plan utopique, l'autre abordant la réalité historique elle-même (Isaac ABRABAMEL, Isaac ARAMA).

On retrouve ces trois approches dans les modèles de paix avancés par les sources juives médiévales. 

 

Une absence de tradition pacifiste juive

     Le Dictionnaire encyclopédique du Judaïsme, reprend en gros ce qui précède, confirmant l'absence d'une tradition pacifiste juive, même si dans le cadre de l'État d'Israël existent des mouvements pacifistes (et non-violents) en tant que tels.

L'insistance sur la paix dans le judaïsme se manifeste dans toutes les prières importantes et les enseignements rabbiniques concernant l'importance de la paix familiale et communautaire parsèment la littérature éthique médiévale. Certains traités, comme le Menora ha-méor d'Isaac ABOAB, consacrent des chapitres entiers à ce thème. Toutefois, la lutte contre l'hérésie a pu être considérée comme une vertu, et la paix avec les hérétiques - protection spirituelle de la communauté du ghetto, sauvegarde de l'identité juive - ne parut jamais être un objectif souhaitable. Pour la mystique juive, la poursuite de la paix revêt une signification cosmique (notamment dans la Kabbale). 

    Les penseurs juifs modernes accordent unanimement un statut privilégié à la paix, à l'exception de la réflexion contemporaine sur la tolérance religieuse. A noter que la situation diffère radicalement selon qu'ils se trouvent dans la Diaspora ou à l'intérieur d'Israël, la notion de guerre juste revenant alors régulièrement sur le devant de la scène.

 

Dictionnaire encyclopédique du Judaïsme, Cerf/Robert Laffont, 1996.  Aviezher RAVITZKY, La paix, dans Pardès, Etudes et culture juives, n°36, 2004, Guerre et paix dans le Judaïsme.

 

PAXUS

 

Relu le 4 avril 2021

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens