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5 février 2013 2 05 /02 /février /2013 12:44

        Si l'histoire du peuple juif se confond avec celle du judaïsme, il n'en est pas moins établi que l'histoire proprement dite de cette religion, qui ne se confond sans doute pas avec celle des origines d'Israël, commence véritablement au moment de l'exil de Babylone (586 av J-C.), après la destruction du premier Temple, car cette captivité met fin à la pureté des transmissions traditionnelles, dont le Temple de Salomon assurait la continuité. Elle s'accompagne de la fin du prophétisme et au prophète succède le scribe et l'écrivain qui fixent par écrit la doctrine du judaïsme. Une littérature abondante prolonge et explique la révélation biblique que prêtres et docteurs enseignent au peuple. C'est à ce moment crucial, de la dispersion des communautés juives hors de Terre sainte, que commence à s'organiser véritablement la religion tel que nous pouvons la connaître. C'est le moment d'une présentation sans doute renouvelée de la révélation, accompagnée d'une relecture et même d'une réécriture de l'Histoire d'Israël, en fonction de cet événement capital. Si cette captivité fut de courte durée (586-536), toute la période qui va de 586 à 70 après J-C. (dite de la destruction du second Temple), à partir des divergences mêmes entre les différents partis religieux (Sadducéens, Pharisiens, Esséniens...) est la période de l'établissement véritable du judaïsme, une période où la Terre Sainte est constamment sous la coupe d'occupants successifs. 

 

      L'histoire d'Israël et celle de sa religion ne peuvent pas être traités à part : ce peuple a été trop influencé par ce qui se passait en dehors de ses frontière et sa culture s'est développée dans un milieu trop ouvert aux courants de civilisation venus en particulier des grandes vallées. La Palestine n'est-elle pas un carrefour, passage obligatoire de nombreuses caravanes... La Bible ne s'est pas formée en vase clos, avant ce premier Exil, mais le caractère spécifique de la religion israélite interdit qu'on la réduise à un produit d'une diffusion.

Comme le rappelle André CAQUOT, nous sommes mal informés sur certaines réalités de la pratique religieuse. Avant l'Exil (le premier), ces pratiques ressemblaient pour une part et différaient pour une autre part de celles des autres religions environnantes. Ce qui la distingue avant tout, c'est bien le monothéisme, monothéisme qui est accentué lors de la fixation des textes. On relève en effet, dans plusieurs passages de la Bible, des éléments qui laissent à penser que ce monothéisme s'est formé progressivement et n'est pas là, posé depuis la Création, comme les scribes l'ont écrit par la suite. Sans que nous puissions établir de date précise, situer les personnages "historiques" mentionnés dans la Bible est déjà compliqué, et pour aller au-delà de l'historiographie religieuse, longtemps restée la seule référence possible, il semble bien qu'une des origines de ce qui sera plus tard le judaïsme soit à rechercher du côté de l'Exode des Juifs, où la figure de Moïse domine. L'étude des mots employés - notamment des noms propres - suggèrent que le nom biblique des Hébreux ait été à l'origine, non un nom ethnique, mais une qualification dominée.

Une hypothèse - il y en a d'autres - est que "les premiers israélites auraient été appelés Hébreux en raison de leur déchéance sociale suggérée, d'un côté, par la misère qui contraint Jacob à se rendre en Égypte et, d'un autre côté, par les travaux forcés que leur impose le pharaon. Le groupe familial dont on nous conte les infortunes a pu connaître un destin concevable pour les khapirou et porter un moment leur nom. Une opinion récente fait de la conquête de la Palestine, non pas la conséquence de l'arrivée d'une nouvelle vague de peuplement venue de la steppe syro-arabe, ce qui est la conception courante des historiens, mais celle d'une révolution sociale : des couches inférieures de la population, victimes du régime oppresseur des petits rois de Canaan, qu'on peut supposer aussi rigoureux que celui qui prévalait au XVe siècle à Alalakh, se seraient insurgés et auraient ruinés des villes royales. En se confédérant, ils aurait mis en commun leurs traditions et se seraient définis comme les descendants des mêmes ancêtres. Les historiens seraient portés à admettre que l'occupation israélite de la Palestine s'est opérée par plusieurs voies, par le Négeb au Sud, par la Transjordanie à l'est, que les souvenirs d'un séjour en Égypte, dont on a vu la validité, sont en réalité le bien propre d'un de ces groupes de conquérants (les tribus de Joseph : Ephraïm et Manassé, Benjamin, fils de Jacob et de Rachel comme Joseph, Lévi, tribu de Moïse). On admet aussi une mise en commun des traditions, qui a peut-être permis aux légendes patriarcales de prendre place dans le patrimoine de tout Israël, alors qu'elles appartenaient à l'origine à des unités familiales ou locales particulières. La communauté israélite ancienne ne devait guère avoir le caractère fermé d'un groupe ethnique. Elle était unie par d'autres liens, ceux que crée une communauté de situation. Qu'il s'agisse de nomades venus de la steppe, ou de hors-la-loi en révolte contre l'oppression, ou à la fois des uns et des autres, ils se trouvaient en butte à l'hostilité des cités-États de Canaan, dont la civilisation matérielle était très supérieure à la leur, ou bien ils gardaient le mauvais souvenir du joug qu'ils avaient porté.

Les données de la Bible sur le passé d'Israël sont trop obscures et trop embrouillées pour qu'on puisse avancer autre chose que des conjectures, et les origines d'Israël nous échappent tout autant que celles des autres peuples antiques. Mais si nous les concevons comme l'histoire de khapirou s'agrégeant peu à peu au groupe des fuyards d'Égypte dirigé par Moïse, cimentant leur union par un lien religieux, devenant les maîtres de vastes territoires en Palestine grâce à leur énergie, à une organisation de leur société plus juste que celle à laquelle ils voulaient échapper, et contrains de continuer la lutte contre la civilisation des villes et des empires, certains aspects fondamentaux de leur religion peuvent se trouver éclairés." (André CAQUOT)

 

L'Alliance....

    La conception de l'Alliance entre Dieu et Son peuple, celle qui prévaut à l'origine, lorsqu'elle est énoncée au Sinaï, et de la Loi qui lui est liée, est difficile à établir, bien que ses éléments principaux, ceux qui prévalent encore aujourd'hui semblent être déjà présents. Les motifs de l'élection, de l'alliance et de la loi qu'il paraît combiner peuvent trouver leur raison d'être dans l'époque la plus reculée de l'histoire israélite. On relève une certaine ressemblance entre la structure littéraire des récits bibliques de conclusion et du renouvellement d'alliance avec Dieu et les traités hittites de vassalité. La définition de Dieu comme un souverain qui s'engage par une alliance à protéger un partenaire inférieur en échange de la soumission de celui-ci à sa volonté a conféré une nouvelle valeur à la vieille conception sémitique du dieu-guide d'un groupe humain. La conviction religieuse que traduit cette alliance se comprend par la situation des anciens Hébreux. En se plaçant par l'alliance sous l'autorité d'un dieu, ils se soustraient à celle des rois terrestres, du pharaon ou de petits souverains des cités-États canaanéennes. Ils affirment leur complète indépendance et en même temps cimentent leur union, car les règles et les lois sont sanctionnées par le souverain divin en prenant la place des prescriptions du suzerain dans les traités de vassalité. La manière dont les cycles iahvistes et élohistes, repérés dans la Bible, ont organisé les traditions relatives à l'épisode du Sinaï suggère qu'on avait conscience du lien entre l'alliance et la loi. La participation d'un dieu à cette alliance et l'attribution des lois à son autorité supposent la présence d'un homme, le Moïse de la tradition, qui fait dans la croyance figure de médiateur et qui, aux yeux de l'historien, peut avoir été l'initiateur d'une unité à la fois politique et religieuse constituant la cellule-mère du peuple d'Israël. (André JACQUOT)

 A noter que les débats sur l'antiquité de la formation de cette cellule-mère ne sont pas clos, et il est compréhensible que pour donner un surcroit d'autorité au Décalogue (la Loi), les autorités religieuses et politiques la situent très en avant dans l'Histoire....

 

Les Dix Commandements...

     Les Dix Commandements sont au coeur du judaïsme et constituent le noyau du code moral et rituel qui fut développé ultérieurement par les autres commandements (au nombre de 613). Comme indication de leur signification spéciale, on peut citer la coutume qui consiste pour les fidèles à se lever pendant leur lecture. Les Dix commandements ont fait l'objet de longs commentaires dans le judaïsme même.

     Le Dictionnaire encyclopédique du Judaïsme précise : Remarquant que dans les deux premiers commandements, Dieu parle directement au peuple, à la première personne, tandis que dans les autres Dieu est désigné à la troisième, les maîtres décidèrent que les Israélites n'entendirent que les deux premiers et que les autres leur auraient été transmis par Moïse. Ils suggérèrent aussi que, puisque les cinq premiers commandements, inscrits sur une seule table, contenaient le nom de Dieu, ils traitaient des relations entre l'homme et son Créateur ; tandis que les cinq derniers concernaient les relations entre l'homme et son prochain. En outre, Dieu ne voulut pas que son nom fut inscrit sur la table qui concernait exclusivement les péchés capitaux. 

La formulation des Dix Commandements parait deux fois dans le Pentateuque : dans Exode 20,2,14, et dans une récapitulation faite par Moïse, en Deutéronome 5,6,18. Plusieurs explications sont proposées pour comprendre les différences entre les deux versions. Par exemple, dans la seconde version, quarante ans après l'Exode, au sujet du quatrième commandement qui consacre l'observance du chabbat, il était nécessaire de rappeler au peuple l'esclavage en Égypte ; cela ne s'imposait pas dans la première version, énoncée sept semaines seulement après l'Exode, qui donne au chabbat la raison suivante : "car en six jours, l'Éternel a fait les cieux et la terre (...) mais il s'est reposé le septième jour". Il existe des différences dans l'énumération des Commandements. A la suite de la Mekhilta, les Juifs le considèrent comme une introduction et prennent "Tu n'auras pas d'autres dieux" comme le premier commandement et "Tu ne feras pas d'idole..." comme le deuxième. Les rabbins déclarèrent que les tables sur lesquelles les Dix Commandements étaient inscrits, furent préparées avant la Création et que, par conséquent, le Décalogue est d'une application universelle, en dehors de tout temps et de tout lieu.

       Des commentaires de ce genre ne peuvent donner à ces Commandements qu'un caractère d'absolu qui s'impose à tous les hommes. De multiples classifications de Commandements "dérivés" (Commandements positifs et Commandants négatifs) pourrait-on écrire, sont ensuite établies, insérant la vie du fidèle dans un réseau plus ou moins strict d'obligations, ritualisant de nombreux moments de sa vie.

 

Conflits dans le judaïsme

      Deux voies permettent de se faire une idée de la conception des conflits du judaïsme : décrypter dans le texte de la Bible les différentes influences, parfois opposées, qui aboutissent à un texte plus ou moins harmonisé (en fait, il est très harmonisé, un peu trop même, brouillant de nombreuses pistes possibles, ce qui en fait sa qualité littéraire...), repérer dans l'élaboration du Talmud les différentes tendances qui s'expriment de plus en plus ouvertement, à partir du moment où il n'existe plus de centre du Judaïsme (après la destruction du Second Temple en 70). 

    Le Rabbin Daniel FARHI s'attache surtout à relever la tonalité violente de l'ensemble du texte de la Torah. Son hypothèse de départ est "que les textes fondateurs du judaïsme sont porteurs d'une assez forte violence, tant du point de vue du récit, de la législation, que du rapport envisagé entre le peuple d'Israël et les nations de l'époque biblique." Il ne juge pas l'ensemble des textes, mais estime qu'une analyse du judaïsme ne peut faire l'impasse sur cela.

Après avoir rappelé que la Chrétienté et l'Islam s'inspirent d'un même tronc commun que le judaïsme, il prend tout d'abord le texte de la Genèse : A propos du meurtre du frère, "la tradition juive s'arrêtant sur l'aspect laconique du verset qui décrit l'affrontement meurtrier entre les deux hommes (Genèse 4,8), s'interroge sur ce dialogue qui n'en est pas un et sur les enjeux de l'affrontement. (...) Le texte ne nous révèle pas (ce que dit Caïn à Abel) et laisse pendant ce début de phrase sans complément. L'exégèse va pallier cette lacune. Le conflit entre les frères portait sur rien moins que le partage du monde : Caïn, le cultivateur, disait à Abel : sans le produit de mon travail, tu ne pourrais pas vivre puisque tes bêtes n'auraient pas où paître. Abel, le berger, lui répondait : sans mes bêtes, tu n'aurais pas à manger. Chacun prétendait donc s'arroger la puissance. (...)". En filigrane, le conflit entre cultivateur et éleveur sous-tend le premier meurtre. Ce conflit, dont les indices plaident beaucoup dans les thèses de la Bible comme étant très ancienne, recouvre partiellement celui du nomade et du sédentaire.

"La violence de Caïn est le moyen, croit-il, de trouver une solution à cette rivalité de pouvoir. Nous sommes à l'aube de l'histoire humaine, et elle est déjà porteuse de ce dont elle ne cessera de se nourrir depuis lors et jusqu'à aujourd'hui. Caïn porte bien son nom hébraïque de Kayine qui vient de la racine KaNaH signifiant "acquérir, acheter, posséder"." Nous ne sommes décidément pas loin non plus d'une problématique de propriété privée et de propriété publique... "Il pense que le monde lui appartient et il élimine par la violence tout être - fût-ce son frère - qui s'oppose à cette possession sans partage. Autre explication de la tradition juive, qui porte aussi sur l'étymologie des noms : Abel, en hébreu, c'est Hével qui signifie "nuée, fumée, vanité". En tuant Abel, Caïn n'avait pas l'impression de tuer un être humain. Il supprimait un non-être. En lui demandant compte des "sangs" de son frère, Dieu lui indique l'interdiction absolue de détruire une vie humaine (...). Toutefois, Il le protégera de la vengeance des hommes en lui apposant un signe distinctif afin, qu'à son tour, il ne soit pas tué et que le cycle de la violence ne soit pas enclenché." Dans le seul premier livre de la Bible hébraïque (qui renferme le Déluge, la destruction de Sodome et Gomorrhe, la lutte d'Isaac et d'Ismaël... ), qui en comporte 24, apparaît "comme un catalogue de violences répétées et multiples : violences familiales, violences sociales, violence universelle."

"La liste serait longue des innombrables actes de violence dont la Bible, livre "saint", est jonchée. Il est significatif que le mot milhama - guerre - ou ses dérivés apparaît environ 400 fois dans le texte de la Bible hébraïque, tandis que le mot shalom - paix - ou ses dérivés, n'apparaît qu'environ 200 fois! (...)". 

    En ce qui concerne la législation, à côté de commandements sur l'amour du prochain ou de Dieu, figurent infiniment plus de lois extrêmement violentes, reflets d'une mentalité encore primitive et contredisant les premiers.  La violence de cette législation est tournée autant vers le peuple juif que vers les autres peuples.

La notion du talion s'y retrouve à plusieurs reprises : la formule "Vie pour vie, oeil pour oeil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, meurtrissure pour meurtrissure, plaie pour plaie" dans l'Exode !21, 23-25) dans le Lévitique (24,19-20) ou dans le Deutéronome (19,21) constitue réellement la base de la justice telle que l'entend Dieu. "Si l'on réfléchit à cette loi du talion telle qu'exprimée brutalement dans la Bible (...), on réalise combien elle est porteuse d'un cycle infernal de violence. Elle semble s'opposer à un double commandement voisin de celui de l'amour du prochain : "Tu ne te vengeras pas ni ne gardera rancune" (Lévitique 19,18). Il y a dans la loi du talion une implacable réciprocité qui semble bien aller au-delà du désir de justice pure. De surcroît, elle parait davantage susceptible de prolonger la violence que d'y mettre un terme. Dieu lui-même n'a-t-Il pas voulu empêcher les hommes de se venger de Caïn en lui apposant un signe protecteur? (...) Si Dieu Lui-même n'applique pas la loi du talion dans le cas de Caïn, comment des tribunaux humains pourraient-ils le faire?" Nous pensons, et l'immense exégèse l'établit bien, que la compilation tardive de textes très anciens a dû se faire dans un tiraillement intellectuel pour les scribes transmetteurs, entre la fidélité en des paroles jugées sacrées et des nécessités pratiques du moment. Il y a bien là des textes d'époques et de mentalités très différentes...

Pour le Rabbin Daniel FARHI, il y a bien d'autres lois qui semblent encore plus porteuses de violence, comme la loi dite du fils rebelle (lapidation possible) ou la loi dite de la "ville séduite" (idolâtrie punie de morts collectives). "De façon générale, on constate que la législation biblique requiert la peine de mort pour de nombreux chefs d'accusation : rapt, meurtre, idolâtrie, non-respect du sabbat, blasphème, adultère, soupçon d'adultère de la part d'un mari, inceste, délits sexuels de tous ordres. Les modalités de mise à mort peuvent être la lapidation, le bûcher, le glaive, la strangulation (...). Ce recours fréquent à la peine de mort pose le problème d'une violence qui n'est pas endiguée - au contraire - par la justice. (...) Autre manière dire que l'intensité et la fréquence des conflits dans la société juive ne sont même pas endiguée par la Parole divine. Il semble se dresser en face d'un Dieu de miséricorde, un Dieu de rigueur. Non seulement envers l'adepte mais aussi son ennemi. 

 

Vers une atténuation de la violence dans la littérature talmudique...

     La littérature talmudique va contribuer ensuite à atténuer la violence contenue dans la Torah. "Sur le sujet (...) de la violence du texte biblique, il est évident que le Talmud tend à en atténuer au maximum les effets, non seulement par souci d'apologétique, mais aussi parce que, rédigé plusieurs siècles après les derniers écrits biblique, il reflète l'évolution de la pensée religieuse du peuple juif.

Visiblement gênés par certains excès du récit biblique, les rabbins du Talmud et du Midrash (ce sont souvent les mêmes) vont proposer des exégèses audacieuses pour les atténuer." Tellement audacieuses d'ailleurs, précisons-le, qu'elles ne sont pas admises par toutes les communautés juives. "Ainsi, concernant Moïse qui frappe à mort le contremaitre égyptien qui molestait un esclave hébreu, lorsque le texte nous dit qu'"il jeta un coup d'oeil autour de lui et, n'ayant vu personne - littéralement : "il vit qu'il n'y avait pas d'homme" - il tua l'Égyptien", le Midrash nous explique qu'il chercha en vain un homme, digne de ce nom, pour intervenir, et voyant qu'il ne s'en trouvait pas, il agit, par principe : "Là où il n'y a pas d'homme, efforce-toi d'en être un". Il est clair que cette exégèse atténue considérablement la violence du geste de Moïse et même, le retourne en sa faveur. Ne s'agit-il pas dès lors d'un geste d'indignation, et n'est-ce pas pour cela que Dieu décida de confier à Moïse la tâche d'obtenir du Pharaon qu'il laisse partir les Hébreux d'Égypte? (...)".

Plus que sur l'histoire, c'est sur la législation que le Talmud va faire "entendre une voix très distincte de celle de la Bible". En ce qui concerne la loi du talion, le Talmud va se livrer à une évaluation des torts causés et décider d'une contrepartie matérielle à ces torts. Il se préoccupe de manière générale, et d'endiguer la violence que génère un acte violent, et de réparer le résultat de cette violence. Pour le "fils rebelle" et "la ville séduite", les rabbins vont purement et simplement décréter que ces lois n'ont ni existé ni été créées. Les longues discussions à ce propos dessinent une religion plus humaine et universelle. Les commentaires vont dans le même sens pour le sacrifice et la définition de l'ère messianique...

  Daniel FARHI reprend pour le judaïsme ce qui se passe pour le christianisme ou l'Islam, et plus que pour ces dernières : "Contrairement (à elles), le judaïsme, très minoritaire, n'a jamais été en position d'exercer un pouvoir temporel et donc de produire de la violence sociale et politique (sauf durant la période biblique, et depuis 1948, dans le jeune Etat d'Israël où l'on constate l'influence de certains partis religieux sur la politique intérieure et extérieure du pays). Il constate pourtant que nombre de foyers de conflits sont alimentés par les religions ; de même que des clergés opulents côtoient souvent des populations misérables. Ces formes de violence - active et passive - pourraient être éliminées en appliquant concrètement les principes que professent les religions (...)".

 

Rabbin Daniel FARHI, Le judaïsme devant la violence de la Bible, dans La Violence, Ce qu'en disent les religions, sous la direction de Philippe GAUDIN, Les Éditions de l'Atelier/Editions ouvrières, 2002. Dictionnaire encyclopédique du Judaïsme, Cerf/Robert Laffont, collection Bouquins, 1996. Daniel CAQUOT, La religion d'Israël, Des origines à la captivité de Babylone, dans Histoire des religions, Tome 1, volume 1, sous la direction d'Henri Charles PUECH. 

 

RELIGIUS

 

Relu le 22 mars 2021

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1 février 2013 5 01 /02 /février /2013 14:17

    La Torah, qui ne se confond pas avec l'Ancien Testament du christianisme, même si des textes s'y retrouvent, constitue avec les Talmud de Jérusalem et de Babylone (et un troisième ouvrage, Le Livre de la Splendeur, dont la compilation est attribuée à Moïse de LÉON (1250-1305) pour l'influence qu'il exerça pendant plusieurs siècles sur toute la judaïté) la source du Judaïsme.

 

La Torah...

    La Torah, ensemble de textes "historiques" et spirituels qui évoque l'Alliance entre Dieu et le peuple juif, décrit souvent comme 5 845 versets et 79 856 lettres, a toujours été la réalité vivante qui assura et qui assure encore la permanence et l'unité d'Israël. Chaque Juif pieux connaissait et connaît encore par coeur son Psautier lu chaque semaine entièrement : d'où pour les Juifs, un "incomparable connaissance du texte sacré médité et commenté avec une incroyable familiarité. Le texte authentique des Écritures faisait seul autorité et les rabbis furent toujours réservés à l'égard des traductions : ies plus anciennes furent écrites en araméen et portent le non de Targum, mais leur usage public ne fut jamais toléré sans l'accompagnement du texte authentique" (André CHOURAQUI). Cette volonté de respect pour un texte immuable tranche avec l'ampleur de l'exégèse biblique. La masse de cette exégèse est telle - avec toutes les contradictions qui peuvent en découler, surtout pendant l'Exil, où le peuple juif est dispersé très longtemps - que l'on peut dire avec André CHOURAQUI qu'il est le peuple du Livre : "on peut même dire que telle est l'unique science qu'il ait inventée, après avoir écrit pendant toute la première partie de son histoire la Bible, qui constitue justement l'objet de cette science."

Après la fixation de cet ensemble de textes, en Canon, jusqu'en 1425 avant J-C., date de son impression sous sa forme définitive, ceci étant pris avec précaution, l'activité intellectuelle du judaïsme fut concentrée à peu près exclusivement sur l'exégèse et sur l'étude systématique de la loi issue des Écritures : le Talmud et la Kabbale se donnent pour des prolongements de la Bible, et si la philosophie hébraïque est redécouverte au Moyen-Age, c'est pour mieux comprendre leur Livre. Les responsables religieux accordent toute la première et unique place au Livre, certains passages étant même considéré comme ayant été énoncé avant la Création.

 

Deux grands courants exégétiques

     Deux grands courants exégétiques, le Midrash halakha, ou enseignement législatif des parties juridiques de la Torah, prolongement destiné à en déterminer les applications pratiques, et le Midrash haggada, commentaire libre des parties narratives de la Torah, sont le produit de l'intense activité des Écoles de Terre Sainte. Cette intense activité est en grande partie orale, comme l'a été d'ailleurs la transmission de la Torah, depuis une période très reculée, avant d'être transcrite par écrit sous la direction de savants rabbis.

Ainsi HILLEL l'Ancien (30 avant J-C.-10), Yohanan ben ZAKKAÏ (Ier siècle), AKIBA (50-132) sont les pionniers de l'oeuvre qu'acheva Judah le Saint (135-200). Cette oeuvre, la Mishna, rédigée en hébreu ancien, est divisé en Six ordres, 63 traités, 523 chapitres. Ces six ordres se retrouvent, comme un même plan, dans beaucoup d'écrits ultérieurs : les Semences, les Saisons, les Femmes, les Dommages, les Choses sacrée, les Choses pures. La Mishna devint le Code unanimement admis par les docteurs de l'Exil comme fondement commun de leur enseignement de la Torah. Une fois le texte fixé, il est gardé comme une chose sacrée : toute décision contraire à sa lettre ou à son esprit était nulle de plein droit. Son trait saillant est d'avoir imprimé un caractère juridique au judaïsme de l'Exil : la Torah est le verbe révélé, elle doit gouverner la vie entière des hommes qui y reconnaissent le salut. Tous les gestes, toutes les intentions de l'homme doivent en principe s'accorder à la Torah ; là où la Torah n'a rien prévu, la tradition inspirée y supplée. Dans cette perspective, la soumission à la loi réalise l'ordre de Dieu pour la créature, le purge des désirs et des passions de la volonté propre et la purifiant, la conduit en Dieu jusqu'à l'unité de l'amour. Toutes les vertus prônées par la Mishna s'orientent ainsi vers le but suprême de l'identification de la volonté de l'homme à la volonté du Seigneur (André CHOURAQUI).

    C'est bien entendu ici l'autorité religieuse qui parle, l'autorité temporelle n'existant plus après la disparition d'Israël et précisément après la destruction du (Second) Temple de Jérusalem par les armées romaines en 70. Dans la périodisation propre au peuple juif, il y a un avant et un après : avant, le conflit entre autorités religieuses (les rabbis institutionnels comme les Prophètes...) et les autorités politiques dominent la scène de sa vie ; après, le conflit n'existe qu'entre une foi en Exil qu'il s'agit de préserver et de cultiver et les autorités officielles des différentes régions où ils ont émigrés. La division du peuple juif entre différentes confessions n'est plus du tout la même entre cet avant et cet après.

     La Torah se lit à la fois comme l'histoire depuis la fondation du monde du peuple juif, histoire politique et militaire relativement complexe, histoire où s'entremêle souvent le compte-rendu de ces tribulations politico-militaires et la description de la relation de Dieu avec son peuple, et comme suite de prescriptions, dans leurs justifications et dans leurs conséquences. Elle constitue une lecture des rapports entre les hommes et Dieu et entre les hommes, tirée vers une perception religieuse dominante, très loin de la tonalité triomphaliste de nombreux autres écrits de l'Antiquité. On y trouve notamment les Commandements de Dieu à Son Peuple. La Torah, où du moins de nombreux de ses textes constituent la référence également des deux autres monothéismes, le Christianisme et l'Islam : elle influence à la fois leur perception de Dieu et des relations entre les hommes. Elle colore la perception de leurs conflits d'une manière forte.

 

Le Talmud...

     Le Talmud de Jérusalem, comme celui de Babylone, représente le terme d'une codification écrite de la Parole divine.

Dans les Écoles de Terre Sainte et le Babylonie, les Amorïn ou Commentateurs traitèrent la Mishna comme les Tannaïum (Enseignants) avaient traité la Torah. De génération en génération, les écoles de Judée se transmirent en l'accroissant, l'héritage de la tradition orale d'Israël. A mesure que l'Exil durait et que la situation des Juifs devenaient plus précaire, en butte aux nombreux retournements de situation, de la protection à la répression de la part des vainqueurs successifs dans les différentes luttes au Moyen-Orient et en Orient, en Judée d'abord, puis en Babylonie, les responsables religieux surmontèrent les scrupules qui voulaient que la Bible fut la seule loi écrite et décidèrent de mettre par écrit l'Enseignement des Écoles sur la Mishna. Le chef de l'École de Tibériade, Jokkanan ben NAPPAKHA (199-279) jeta les bases d'une oeuvre qui mobilisa pendant deux siècles les énergies des écoles de Terre sainte et fut achevée au IVe siècle, le Talmud de Jérusalem. En Babylonie, l'oeuvre de codification des ultimes développement de la science traditionnelle fut conduite par Rab HOUNA, Rab HISDA, Rab NAHMAN BEN YTSHAQ, rabins et abbaïe continuèrent et développèrent les enseignements des deux principaux artisans de la renaissance du judaïsme babylonien, Rab et Samuel. Sur les mêmes les mêmes principes qui guidèrent les docteurs en Terre sainte, Rab ASHÉ (352-427) jeta les bases de la compilation que RABBINA (474-499) acheva : l'oeuvre qui domine de très loin tout le judaïsme de l'Exil : le Talmud de Babylone. 

     Loin d'être un texte uni, le Talmud, dans un apparent désordre, aborde tous les thèmes de la Torah. C'est la forme de conservations entre maîtres et élèves, conversations qui commencent sur un thème, se poursuit sur un tout autre, et ainsi de suite, avant, mais pas toujours de revenir au premier thème, qui donne à ces (longues) phrases une allure désordonnée, qui partent dans parfois plusieurs directions. Tout y est, et est débattu, selon une dialectique implacable qui ramène chaque argument à son principe premier, à sa source, et soumis au feu (long, très long...) d'une insatiable contradiction. L'interprétation des mots ou des locutions n'est jamais qu'une introduction aux discussions abruptes, où tel point de fait ou de doctrine est éclairé par les opinions contradictoires de docteurs de plusieurs générations. Le but n'est jamais abstrait du souci de définir la Halakka, la Marche qu'Israël doit suivre pour répondre à l'ordre du Seigneur ; et soumise à cette méthode, la force de cette Marche doit conduire Israël jusqu'au bout du monde et jusqu'à la fin des temps qu'il est nécessaire, dans l'attente passionnée du Messie. Dans ces textes, l'intelligence est soumise à une ascèse constante, pour suivre les méandres des raisonnements qui changent de thème, de siècle, de logique, de langue plusieurs fois par page. Le Talmud recherche toujours, par cette méthode, à garder les consciences éveillées, dans cette grande attente. On retrouve, malgré tout, mais sans doute aussi à la savante présentation qu'en font les différents traducteurs, tout le Plan de la Mishna, avec ses six Ordres : des Semences à la situation de l'homme par rapport à Dieu, à la Terre et au Temps. Des femmes et aux questions relatives au mariage, à la Loi civile, pénale et la procédure prévue par la Bible. Des Choses Saintes, concernant le Temple de Jérusalem, aux Choses Pures et aux lois qui régissent la purification de l'homme et de la femme. (André CHOURAQUI).

   Dans le Dictionnaire encyclopédique du Judaïsme, il est signalé que le parler courant utilise deux formules inexactes en guise d'appellations alternatives du Talmud : "la première est le Chass, abréviation des initiales de chichah sidéré (Michnah), les "six ordres" qui ne se référent donc, au sens littéral, qu'à la Michnah proprement dite. L'autre est Gemara. L'étude de la Michnah qui se poursuivit assidûment dans les deux centres d'Erets Israël et de Babylone conduisit à l'émergence des deux Talmuds, celui que l'on appelle de manière encore erronée de Jérusalem (Talmud yérouchalmi) et celui de Babylone (Talmud bavli).

Ce corpus est le fondement de l'autorité des lois et traditions juives qui furent accumulées pendant une période de 7 siècles, depuis environ 200 av è.c. jusqu'à environ 500. Il comprend la Michnah ainsi que les discussions rabbiniques de la Gemara. Le premier fut négligé pendant des siècles et le terme de "talmud" désignait alors essentiellement celui de Babylone. Lorsque, au XVIe siècle, l'Église catholique censura le Talmud, les censeurs substituèrent presque systématiquement le terme de Gemara à celui de "Talmud". La loi orale, donnée à Moïse sur le Mont Sinaï d'après la tradition, fut codifiée dans la Michnah vers 200, tandis que la Gemara présente les discussions qui ont eu lieu pendant les deux siècles suivants en Erets Israël, et les trois suivantes en Babylonie. 

La période talmudique se divise donc en deux périodes, celle de la Michnah et celle de la Gemara. La raison de cette division n'est pas d'ordre purement littéraire. La Halakha, qui est l'ensemble de la loi juive, se fonde sur une hiérarchie de sources : plus la source est ancienne, plus son autorité est grande. Ainsi, les lois qui sont formulées explicitement dans la Bible ont davantage d'autorité que celles que l'on trouve dans la Michnah ; les lois de la Michnah ont plus de poids que celles mentionnées dans la Gemara, et les lois mentionnées dans la Gemara ont plus d'autorité que les décisions kalakhiques ultérieures, et ainsi de suite. En conformité avec cette division d'autorité, les rabbins des différentes périodes portent des titres différents (...). La Michnah se consacre presque exclusivement à la Halakkah, et ne contient que le résultat final des discussions et polémiques rabbiniques ; les arguments, les preuves, et les longues discussions de textes bibliques en sont généralement absents. Si la Michnah est la collection la plus prestigieuse des décisions rabbiniques de son temps, elle n'est cependant pas la seule.

La méthode ancienne d'étude de la loi orale fut préservée dans les quatre volumes du Midrach Halakha. Midrah est le terme qui désigne tout commentaire ou interprétation rabbinique d'un texte biblique, il désigne aussi les anthologie des expositions midrachiniques. Le Midrach Halakha renferme les interprétations rabbiniques des législations bibliques. Beaucoup des exposés rabbiniques concernant les lois et l'exégèse de la Bible ne figurent ni dans la Michnah ni dans le Midrach Halakhah. Ces expositions s'appellent des baraïtot. Un recueil d'un de ces baraïtot, la Tossefta (... a une structure et un format analogue à ceux de la Michnah), mais (elle-même) n'est pas un recueil exhaustif des travaux des tannaïm absents de la Michnah. D'innombrables baroïtot furent préservés dans la seconde et majeure partie du Talmud appelée Gemara (...). Malgré la tendance des historiens à diviser l'histoire en périodes bien délimitées, la ligne qui sépare les deux étapes de l'histoire talmudique reste floue (...)"  

Autant dire qu'il y a multiplicité de textes, qui, malgré leurs hiérarchies, peuvent prêter à autant de conflits d'interprétations... qui sont souvent présentées par des auteurs, la plupart judaïque, comme l'expression d'un pluralisme qui oblige à la plus grande attention et discipline de l'esprit....

 

La persistance de l'Exil...

      Le fait central de l'histoire du judaïsme d'où découlent de nombreuses attitudes différentes vis-à-vis du monde environnant la communauté juive, est l'Exil, dont beaucoup considère que le peuple juif n'est pas sorti, malgré la force du sionisme, mouvement très minoritaire poussé par l'Holocauste, qui permit d'établissement de l'État d'Israël. Dans l'étude des conflits dans le monde juif, l'attitude envers cet État, la problématique que son existence ouvre par rapport à l'attente du Messie, permet de comprendre de nombreuses divisions idéologiques, religieuses, politiques. Mais, et cela pèse aussi lourdement, les communautés juives ne se déterminent pas uniquement par rapport à cela, même si des solidarités activent soutiennent cet État, comme assurance contre le retour des politiques d'extermination à l'oeuvre pendant la Seconde Guerre Mondiale.

    

      André CHOURAQUI, par ailleurs favorable à une attitude (majoritaire dans le judaïsme, sinon dans la communauté juive..) qui considère la création d'Israël comme au moins prélude à la fin des Temps (mais pas au sens catastrophique qu'on lui prête souvent) et à la venue du Messie, traduit bien cette situation de l'Exil :

"Israël avait, au cours de son histoire, déjà longue au début de notre ère, affronté l'Égypte, Babylone, les Philistins, les peuples voisins de la Terre sainte, les Assyriens, les Perses ; il avait âprement lutté contre les Séleucides et les avaient vaincus ; le petit peuple monothéiste, s'étant ainsi mesuré avec les principaux paganismes antiques, à l'heure fatidique, dut à nouveau combattre contre les Romains alors à l'apogée de leur puissance militaire. Les Juifs, malgré leurs faiblesses, leurs ressources très limitées, leurs divisions intestines graves, entrèrent en guerre ouverte contre Rome en l'an 66 de l'ère commune, et ne furent définitivement écrasés qu'en l'an 135 (...). La Guerre des Juifs (...) fit échec aux plans échafaudés par Néron en vue d'une conquête universelle et barra, devant Rome, la route de l'Orient. Israël vaincu, la répression fut terrible (...). La catastrophe nationale s'aggravait d'un fait qui fut ressenti comme l'évènement capital de toute cette période : la destruction du Temple de Jérusalem (en l'an 70). Les Rabbis eurent si bien conscience que cet effondrement ouvrait une ère nouvelle de déréliction, qu'ils introduisirent l'usage de dater les événements par rapport à la destruction du sanctuaire (...). La perte du sanctuaire privait Israël des assises de son unité nationale et religieuse (...). Le Temple était le Lieu de la présence divine, la demeure du Dieu d'Israël, le seul endroit où il fut possible de prononcer le Non du Seigneur, puisque là seulement résidait Sa Présence et que là seulement il était possible de Lui offrir le culte qu'il avait exigé d'Israël dans la Torah de Moïse. (...). L'autel détruit, tarissait en Israël les sources sacrées de la pureté rituelle et bouleversait toutes les significations de la Torah, elle-même décapitée de ses ultimes accomplissements sacrificiels. L'épreuve terrestre d'Israël était ainsi le reflet d'un mystère cosmique plus profond et plus irrémédiable et devrait durer jusqu'aux jours marqués par Dieu pour son Retour et pour son triomphe."  

Rappelons ici que ce destin n'est pas unique : de nombreux peuples furent détruits aussi en même temps que leurs lieux de culte, la destruction de leurs temples étant volontairement liée dans l'esprit de leurs ennemis, à la destruction de leurs dieux... Mais dans la période où cela arrive à Israël, l'heure n'est plus vraiment à cette volonté, notamment dans l'Empire romain, où l'on recherche la pacification, donc le respect des autres dieux, mais aussi l'alimentation d'un système esclavagiste... Et aucun autre peuple, que le peuple juif, n'a eu cette prédominance religieuse dans le Peuple, qui lie un seul Dieu, un seul Lieu à une seule Foi, l'habitude d'autres peuples étant d'adopter (souvent par addition...) les dieux des vainqueurs, pratique banale...

 Reprenons notre auteur : "L'événement qui s'inscrivait dans les plus profonds déchirements de l'histoire avait été prévu par les Rabbis. (...). (...) plutôt que de s'en prendre à la barbarie romaine, les chefs d'Israël, fidèles aux enseignements prophétiques ne virent dans l'ennemi qu'un fléau de Dieu : sa victoire était le châtiment des péchés d'Israël ; la ruine du Temple et l'Exil annonçait les débuts d'une expiation nécessaire : Dieu cependant n'avait pas abandonné son peuple. L'Exil vaut expiation, mais il avait également une vertu rédemptrice : la souffrance endurée était une souffrance d'amour nécessaire aux balances d'éternité pour préparer le règne de gloire du Fils de David attendu plus passionnément encore. Le peuple tout entier était ainsi placé dans la situation du Messie souffrant des prédications rabbiniques (...). Non seulement parce que désormais il était devenu l'homme sans armes livré à la merci des nations et devant supporter lourdement le poids de leurs iniquités, mais parce que la suavité même de son sacrifice lui était refusée : le peuple de l'Exil, telle était sa plus éminente dignité, servait un Dieu absent dans la nuit des douleurs et ne devait jamais lui refuser les plus extrêmes sacrifices dans la certitude absolue de son retour au jour de la Rédemption de Sion. Le Temple détruit ne devait être reconstruit qu'après le triomphe du Fils de David, et celui-ci ne surviendrait qu'après qu'Israël, écartelé sur la roue de l'Histoire, "aurait désespéré de la Rédemption". Juda HALÉVY (1075-1141) donne plus tard sa forme définitive à l'enseignement rabbinique traditionnel.

 

Sous la direction de Geoffry WIGODER (éditeur de l'Encyclopaedia Judaica), Dictionnaire encyclopédique du Judaïsme, Cerf/Robert Laffont, 1996. André CHOURAQUI, Histoire du Judaïsme, PUF, Que sais-Je?, 1983.

 

RELIGIUS

 

Relu le 23 mars 2021

 

 

 

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29 janvier 2013 2 29 /01 /janvier /2013 15:26

      Un des avantages de prendre le mot géostratégie au lieu de géopolitique (mais ce n'est pas ce que l'Histoire a retenu), c'est qu'à l'inverse de géopolitique, terme qui peut être rendu impersonnel en se rattachant directement à un pays, une région, une religion, voire une activité (le tourisme, la santé...), le terme géostratégie dérive de stratégie, qui suppose des stratèges ou des stratégistes, et qui se trouve directement actif : un acteur mène une géostratégie, soit une stratégie sur un lieu, une région, un pays...  La discipline qui émerge au XIXe siècle aurait pu s'appeler "géostratégie", rappelle Hervé COUTEAU-BÉGARIE. "Si l'histoire du concept de géopolitique peut être reconstituée avec certitude, celle du concept de géostratégie est plus floue." Le chercheur italien, le colonel Ferruccio BOTTI identifie le général piémontais Giacomo DURANDO, avec son Della nazionalita italiana (1846), comme l'inventeur des concepts, simultanément, de géostratégie et de géo-tactique (voir Stratégique n°58, 1995-2).

 

Plusieurs points de vue...

    Alors que la géopolitique se suffit à elle-même, la géostratégie n'est, en règle générale, poursuit Hervé COUTEAU-BÉGARIE, définie que par référence à sa "soeur aînée". Pierre CÉLÉRIER (Géopolitique et géostratégie, PUF, 1955) affirme que "la géostratégie, soeur cadette de la géopolitique, forme avec elle un diptyque homogène qui offre ainsi au politique et au militaire une même méthode d'approche de problèmes nécessairement connexes dans le monde actuel". Mais il se garde de proposer une définition. Dans la recherche de cette définition, le rédacteur du Traité de stratégie écarte la distinction de Saül B COHEN (qui part des conceptions de région géostratégique et de région géopolitique...) et présente celles d'Yves LACOSTE, du groupe de géostratégie du Laboratoire de stratégie théorique de la Fondation pour les Études de Défense Nationale et du contre-amiral François CARON.

   Yves LACOSTE oppose le concept de géostratégie à celui de la géopolitique (L'Occident et la guerre des Arabes, Hérodote n°60-61, 1991 et Géopolitique et Géostratégie, Stratégique, 1991-2). Il propose de "réserver le terme de géopolitique aux discussions et controverses entre citoyens d'une même nation (ou habitants d'un même pays) et le terme de géostratégie aux rivalités et aux antagonismes entre des États ou entre des forces politiques qui se considèrent comme absolument adverses." Les exemples qu'il cite peut amener à réserver la géopolitique aux pays démocratiques, mais il nous semble que l'on se rapproche davantage pour la géostratégie des acteurs de la stratégie. 

    Le groupe de géostratégie du Laboratoire de stratégie théorique de la FEDN propose un autre critère : la géopolitique raisonnerait en terme de zones d'influence alors que la géostratégie raisonnerait en termes de glacis (A quoi sert la géostratégie?, Stratégique, n°50, 1991-2). Cette conception peut apparaître trop réductrice. Elle se réfère par priorité, sinon exclusivement à une géostratégie du temps de paix, alors même que le conflit par excellence est et reste la guerre. Il faut donc trouver, observe toujours Hervé COUTREAU-BÉGARIE, "une définition qui témoigne de l'élargissement de la géostratégie au temps de paix, sans oublier qu'elle trouve d'abord et surtout son application dans le conflit."

    Le contre-amiral François CARON insiste sur la "parenté très intime qui unit à travers les mêmes données les deux mondes de la géopolitique et de la géostratégie... La géopolitique ne peut-être que l'étude des facteurs généraux dont la dimension est de nature à affecter, en profondeur, dans un sens ou dans l'autre, le projet politique ; (la géostratégie) analyse l'ensemble des données de toutes sorte, appartenant tant à l'économie qu'à la sociologie, à la démographie, mais aussi au domaine militaire, susceptibles d'affecter la stratégie générale mise en oeuvre par l'État" (Géopolitique et géostratégie, Stratégique n°58, 1995-2). Cette distinction a l'immense mérite, selon notre auteur, de la clarté et de la simplicité : à la géopolitique l'étude du projet, à la géostratégie celle de l'exécution. "Mais l'objet proprement dit de la géostratégie ainsi entendue est trop vaste pour être véritablement appréhendé : il a vocation à tout englober, sans que la spécificité "géo" apparaisse clairement."

     Dans les controverses et les interrogations sur le sens de la géostratégie émerge peut-être la proposition de Zbigniew BRZEZINSKI (Game Plan. A Gestrategic Framewaork for the Conduct of the US-Soviet Contest, New York, The Atlantic Monthly Press, 1986) : la géostratégie n'est-elle simplement que le produit de la fusion de considérations stratégiques et géopolitiques. Lucien POIRIER (postface aux Transformations de la guerre, du général Colin) s'interroge sur la pertinence du concept : "L'espace est l'une des catégories usuelles de la pensée stratégique, laquelle s'inscrit dans la dimension "géo". Dire géostratégie est tautologique." Mais la même objection pourrait être faire à la géopolitique. 

    Hervé COUTEAU-BÉGARIE conclue que la réflexion sur l'épistémologie de la géostratégie est très faible, contrairement à celle sur l'épistémologie de la géopolitique...

Ce qui ne l'empêche pas, pour cerner sa signification, d'enclencher son propos sur la géographie militaire. Son historique montre son importance d'abord de premier plan puis déclinante, au profit d'un mouvement de géostratégistes qui mettent en avant  la nécessité pour le stratège d'élaborer en fonction du terrain, une géostratégie, une logique de la stratégie en fonction de la géographie rencontrée dans ses mouvements. Ce qui amène alors notre auteur à aborder la géostratégie en tant que stratégie des États, en tant que stratégie des grands espaces, que stratégie unifiée ensuite... La géostratégie s'organise alors en tant que stratégie de la complexité, par des actions de grande dimension comme l'est la stratégie contemporaine qui se réparti en ensembles terrestres, maritimes, aériens et spatiaux plus ou moins liés. Du coup, la géostratégie, tenant compte des évolutions modernes, est une stratégie fondée sur l'exploitation systématique des possibilités offertes par les grands espaces en terme d'étendue, de forme, de topographie, de ressources de tous ordres.        

 Une telle approche, conclue Hervé COUTEAU-BEGARIE, après avoir effectué l'histoire des choses que la géostratégie peut recouvrir, au-delà de définitions originelles, suggère bien l'idée centrale, celle d'une mondialisation et d'une complexification de la stratégie à l'époque contemporaine. "On pourrait dire, en simplifiant, que la géographie militaire raisonnait d'abord en termes de terrain et de fronts, alors que la géostratégie raisonne en termes d'espace et de réseaux, les fameux C4I américains (Command, Control, Communication, Computer and Intelligence) ; que la géographie militaire était descriptive et statique, alors que la géostratégie se veut prescriptive et dynamique. La géostratégie, finalement, est soeur de la stratégie nucléaire. Elle essaie de rendre compte de la mutation de la stratégie de l'action, tandis que la stratégie nucléaire analyse l'apparition de la stratégie de dissuasion."

       Martin MOTTE effectue le même constat des controverses et des flous qui entourent la définition de la géostratégie. Alors que celle-ci était encore inconnue du grand public jusque dans les années 1980, la géostratégie se décline dans un peu n'importe quel sens.

 

De grandes difficultés de définition... qui proviennent peut-être de représentations fondées sur l'imaginaire que sur le réel...

     En fin de compte, "on peut risquer une définition de la géostratégie comme partie de la stratégie générale militaire qui traite des opérations à l'échelle macro-géographique, c'est-à-dire à une dimension spatiale suffisante pour exclure la constitution d'un théâtre unique. Son objet propre est la coordination stratégique et logistique des différents théâtres, envisage dans sa relation aux divers milieux physiques comme aux configurations spatiales. La coordination stratégique envisage l'effet produit par les opérations d'un théâtre donné sur les autres théâtres ; la coordination logistique porte sur le transfert des forces entre théâtres."

Après un commentaire qui limite la portée d'une telle définition et en tenant compte des réflexions de Hervé COUTEAU-BÉGARIE, l'auteur, professeur agrégé d'histoire, écrit que "bien qu'il s'avère impossible de réduire la géopolitique à une définition univoque, on ne peut qu'être frappé de l'extraordinaire fécondité des réflexions développées autour de ce concept. Fort éclairant à cet égard est le constat, récemment formulé par Hervé COUTEAU-BÉGARIE, de la corrélation entre l'application d'une pensée explicitement géostratégique et la modestie des forces armées réellement disponibles (ainsi dans l'Espagne de 1900, en Amérique Latine, etc.) : tout se passe comme si la géostratégie, plus qu'une discipline universitaire ou une pratique militaire stricto sensu, constituait d'abord un imaginaire stratégique, poésie des grands espaces. En faisant la part des fantasmes auxquels peut prédisposer le mot "poésie", il ne faut pas oublier qu'il désigne étymologiquement une intuition créatrice (...), dans la mesure où la géostratégie ouvre l'esprit à l'intelligence des phénomènes spatiaux qui affectent un certain nombre de conflits contemporains, elle peut constituer à une merveilleuse conduite de l'action. 

Au reste, parce qu'elle concerne la guerre, "art tout d'exécution", selon l'heureuse formule de Napoléon, la géostratégie est plus concrète que la géopolitique, souvent prompte aux mirages des emballements de l'idéologie : c'est l'épreuve de force qui démontre de facto la pertinence de tel ou tel échafaudage géopolitique. La distinction proposée par Franck Debié entre le traitement géopolitique de l'espace comme zone d'influence et l'usage militaire qu'en fait la géostratégie révèle ici toute sa portée, car l'influence, phénomène immatériel, est facilement mise à mal par la brutalité des armes. Les investissements massifs de la France en Russie tsariste, entre 1892 et 1914, n'ont pas survécu à l'impossibilité pratique d'appuyer directement l'allié oriental, géo-stratégiquement isolé par l'entrée en guerre de l'Empire Ottoman et la fermeture des détroits... L'objectivité géostratégique pourrait bien être, en fin de compte, le tribunal de la subjectivité géopolitique."

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de Stratégie Comparée, 2002. Martin MOTTE, Géostratégie, dans Dictionnaire de stratégie, sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et Jean KLEIN, PUF, 2000.

 

STRATEGUS

 

Relu le 23 février 2021

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26 janvier 2013 6 26 /01 /janvier /2013 14:02

     En matière de film de propagande, deux niveaux de lecture au moins sont toujours en présence, et le documentaire fleuve produit par la télévision chinoise CCTV à l'intention du public chinois, ne fait pas exception : le premier niveau tient au contenu même de cette série de 12 épisodes de 50 minutes chacun, dans son approche de la réalité et de son explication, et le deuxième niveau, celui de l'intention de l'oeuvre, diffusée en novembre 2006, dans le contexte de l'émergence de la puissance chinoise. 

 

     Le documentaire-fleuve de 10 heures au total, tente d'exposer chronologiquement les principaux facteurs qui ont favorisé l'ascension des neuf puissances depuis le XVe siècle : le Portugal, l'Espagne, la Hollande, le Royaume-Uni, la France, l'Allemagne, le Japon, la Russie (URSS) et les Etats-Unis. En conclusion, le douzième épisode précise que seuls les Etats qui optaient pour une stratégie de puissance adaptée à leurs particularités et à l'évolution de ces différentes époques pouvaint saisir les chances que leur offrait l'Histoire. Néanmoins, explique YE MING, docteur en géopolitique de l'Université Paris-VIII, ce n'est qu'après avoir regardé l'ensemble des douze épisodes que l'on comprend quelle est la clé de l'essor des grandes puissances à l'échelle mondiale : on perçoit un schéma évolutif : au début le Portugal, l'Espagne et la Hollande, entités politiques dirigées par un leader ambitieux, accompagné d'un exécuteur courageux, saisissant une opportunité, ont le monopole d'un savoir, d'une ressource, d'une technique ou d'une invention. Ensuite, dès la révolution industrielle au XVIIIe siècle, les États-nations saisissent à leur tour les opportunités de l'Histoire - c'est le cas de la Grande Bretagne, de la France, de l'Allemagne, du Japon, de la Russie et des États-Unis. Au cours de cette période, l'essor des grandes puissances se joue sur leur capacité à acquérir un système étatique rationalisé et compétitif (légitimité politique, compétitivité économique, puissance militaire, harmonie sociale et capacité à porter l'espérance, idéalisme, etc.). 

    Après avoir désigné la richesse et l'étatisme comme les deux éléments fondamentaux des réussites passées, le documentaire prévoit que le prochain essor des grandes puissances sera déterminé par l'influence des pays qui seront capables de développer sur un échelle mondiale une "puissance globale" (soft power et hard power) étroitement liée à la créativité technologique et à l'innovation politique, et qui occuperont une position majeure dans la conquête de l'espace. 

     Reprenant le style rhétorique typique de la littérature chinoise classique pour raconter l'histoire de l'essor des neuf puissances occidentales (sauf la Russie peut-être), c'est en définitive la Chine d'aujourd'hui que le documentaire pointe. La gravité de ton des commentaires, l'intervention de chercheurs, d'experts et de personnalités politiques "prestigieuses", renforcent le sérieux et la crédibilité de ce documentaire qui transmet certains messages politiques de la Chine actuelle (notamment ceux de la présidence de HU JINTAO depuis 2002).

 

        Inspiré directement d'une thème de réflexion du Comité politique Central du Parti Communiste chinois, le documentaire coïncide parfaitement avec le contexte politique de la Chine de HU JINTAO, d'autant qu'il s'insinue dans le rythme du changement politique, en reprenant les nouveaux propos sur l'"harmonie" : l'harmonie du monde et l'harmonie de la société chinoise. Même s'il est destiné au public interne chinois, les producteur et réalisateur, comme les soutiens politiques à cette vaste entreprise qui a nécessité trois ans de tournage et la mobilisation de sept équipes et de pas moins d'une centaine d'intervenants occidentaux et chinois, savent qu'il est observé de l'étranger, non seulement par le canal de l'Internet (véritables réseaux et sources de démocratie en Chine, comme nulle part ailleurs), mais aussi par les multiples canaux d'information officiels et officieux des "puissances partenaires". Et non seulement, ils le savent, mais ce documentaire fait partie aussi d'une vaste opération médiatique visant à apaiser les nombreuses craintes suscitées par le développement économique, politique et stratégique de la Chine. Il fait partie, sans que peut-être on puisse parler d'une stratégie délibérée en ce qui concerne ce documentaire, d'un ensemble d'événements qui mettent aux prises des conceptions opposées : développement pacifique ou développement nationaliste, et dans lequel ensemble c'est la tendance du développement pacifique de la Chine qui se fait le plus entendre (à l'intérieur comme à l'extérieur). 

    Dans un contexte, explique encore YE MING, où Pékin substitue le culturalisme chinois à prétention universaliste au nationalisme à la recherche d'une particularité, cela permet d'encadrer les courants comme le libéralisme et le nationalisme en Chine et sa quête d'un compromis d'intérêts. La diffusion de L'essor des grandes puissances ne serait donc plus seulement une affirmation de la politique d'ouverture, mais bien un message fort de la nouvelle perception du monde multipolaire des autorités chinoises : une harmonie du monde porteuse d'un nouveau regard avec autant de passion sur l'Occident. Ce documentaire fait figure de message mais s'inscrit aussi dans un débat intérieur.

Des critiques se sont exprimées, venant des intellectuels, très partagées, alors que l'opinion publique l'a reçu de manière très favorable. Au point que la chaîne de télévision sud-coréenne EBS a acheté les droits d'auteurs du documentaire en version papier (celui-ci a fait l'objet  d'une version papier en 8 volumes...).

Si des experts en relations internationales ou des historiens l'ont approuvé, des voix venues des milieux démocrates et des communistes dogmatiques, se sont faites virulentes. LIU XIAOBO s'interroge sur la distinction faite entre l'ascension d'une Chine dictatoriale et l'ascension d'une Chine libre. HU PING est plus favorable à la liberté des Chinois, en l'occurrence à la montée en puissance de la Chine.

Du côté opposé, le chercheur marxiste ZHANG SHUNHONG critique le documentaire sur 5 points :

- l'admiration de l'hégémonie ;

- l'enjolivement de l'histoire de la colonisation ;

- la valorisation du régime politique capitaliste ;

- l'admiration de l'économie de marché capitaliste ;

- les louanges des valeurs de la bourgeoisie.

   Ces critiques permettent de remarquer que, pour la première fois, L'essor des grandes puissances échappe à la dialectique marxiste habituellement appliquée à l'Occident. Il s'agit donc d'un essai portant un nouveau regard, plus ou moins de manière chinoise, mais sans préjugés idéologiques, sur l'histoire de l'expansion de l'Occident, essai dont il faut voir ensuite s'il est suivi d'une évolution en profondeur dans le même sens. 

 

   Ce documentaire a été doublé en anglais et figure dans le "catalogue" d'History Channel, chaîne de télévision américaine spécialisée dans l'histoire, créée en 1995 (A&E TV Networks).

 

L'essor des grandes puissances (Da Guo Jue Qi), réalisé par Ren Xue'an, en mandarin, produit par Guo Zhenxi, Chaîne CCTV-2, 13-24 novembre 2006.

YE MING, L'essor des grandes puissances : un documentaire-fleuve à la télévision chinoise, dans Hérodote, n°125, 2ème trimestre 2007.

 

FILMUS

 

Relu le 24 février 2021

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25 janvier 2013 5 25 /01 /janvier /2013 11:32

      Professeur émérite de civilisation de l'Asie orientale à l'Institut national des langues et civilisations orientales, François JOYAUX est notamment un spécialiste de la Chine. Créateur du diplôme de hautes études internationales, enseignant à l'Université Paris 1, à l'École Nationale d'Administration, puis aux Instituts d'Études Politiques de Paris et Grenoble, il est membre de la Société Asiatique. C'est actuellement un des meilleurs spécialistes de l'histoire moderne de l'Asie orientale.

 

     Dans son oeuvre, il montre la continuité dans l'histoire des problématiques géopolitiques de la Chine, du Japon et de la Corée. S'il ne se définit pas comme un géopoliticien, il a néanmoins écrit des ouvrages de géopolitique exhaustifs et qui font force de modèle tant ils éclairent sur les invariants géopolitiques des États asiatiques. La lecture des travaux de ce spécialiste est également instructive tant dans les descriptions de situations - guerre de Corée, ambition de la Chine, politique japonaise, fonctionnement de l'Association des Nations du Sud-Est asiatique - que par la méthode suivie. (Aymeric CHAUPRADE et François THUAL).

 

   Auteur d'un ouvrage en trois tomes, La nouvelle question d'Orient (Bibliothèque historique Payot, 1985-1988), de Géopolitique de l'Extrême Orient, en deux volumes (Editions Complexe, 1991-1993) et de La tentation impériale (Imprimerie nationale, 1994), après La Chine et le règlement du premier conflit d'Indochine (Publications de la Sorbonne, 1979), François JOYAUX a écrit également trois livres dans la collection Que sais-je? des Presses Universitaires de France : La politique extérieure du Japon (1993), La politique extérieure de la Chine populaire (1994) et L'Association des nations du Sud-Est (1998).

 

la politique extérieure de la Chine

    Dans un article intitulé La politique extérieure de la Chine, publié dans la revue Pouvoirs (n°81, 1997), il écrit notamment : "La République populaire de Chine (RPC) (...) est un État fondamentalement polymorphe, difficile à saisir. C'est tout d'abord un État socialiste ou, plus précisément, demeuré socialiste. L'immense marché que constitue ce pays, voire le concurrent commercial dangereux qu'il est devenu dans certains secteurs, tout comme le caractère capitaliste d'une partie de son économie font parfois oublier ce caractère essentiellement socialiste de la Chine. Par ailleurs, c'est également un État du tiers-monde : en dépit des résultats économiques exceptionnels de ses régions côtières, la Chine demeure, globalement, un pays sous-développé dont le revenu per capita ne dépasse pas cinq cent dollars par an. Enfin, la RPC est une grande puissance, non seulement parce qu'elle dispose d'un territoire, d'une population et de ressources énormes, parce qu'elle possède l'arme atomique ou parce qu'elle occupe un siège permanent au Conseil de sécurité, mais tout simplement parce qu'elle joue un rôle croissant dans la vie internationale." Dans un petit chapitre intitulé Empire ou impérialisme?, il écrit également que il reste toujours cette question suprême en matière d'unité chinoise, celle de Taïwan. En outre, "la question des îles revendiquées par la RPC en mer de Chine du Sud peut sembler assez secondaire et très différente de celle de l'unité du pays. En fait, c'est un litige dont l'importance, aux yeux de Pékin, est probablement considérable et qui, lui aussi, pèse sur le comportement international chinois. De ce contrôle de la mer de Chine dépend, au fond, la place de la RPC en Asie orientale : ou bien elle est rejetée en Asie du Nord-Est, dans un face à face difficile avec le Japon, ou bien elle se retrouve au coeur de l'Asie du Sud-Est, c'est-à-dire au milieu de ses anciens tributaires et des communautés chinoises de la région. Il y va donc de sa pleine dimension asiatique et de son positionnement face à Taïwan et au Japon.

Consolidation d'une RPC héritière de l'Empire ou impérialisme pur et simple : la frontière ne saurait être précise, mais il est bien évident que cette ambition "impériale" est sous-jacente à toute la politique extérieure chinoise. (...)".

 

François JOYAUX, La politique extérieure de la Chine, dans Pouvoirs, n°81, 1997.

Aymeric CHAUPRADE et François THUAL, Dictionnaire de Géopolitique, Ellipses, 1999.

 

Relu le 25 février 2021

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23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 14:45

     Revenant sur les analyses antérieurs des analystes, notamment marxistes ou marxisant, qui utilisaient la grille de lecture géopolitique Nord-Sud ou Centre/Périphérie, Yves LACOSTE constate avec beaucoup que la Chine est passée du statut de puissance située à l'extérieur à statut de puissance façonnant puissamment un nouveau centre.

"D'où des discours que l'on peut résumer en substance : Pourquoi le capitalisme s'était-il développé en Europe occidentale? Parce qu'elle était le centre. Pourquoi le centre est-il passé aux États-Unis? Parce que l'Europe est devenue leur périphérie. Mais pourquoi y-a-t-il des pays "sous-développés"? Parce qu'ils forment la périphérie. Mais comment différencier ces périphéries? C'est ce que n'explique pas le modèle. En termes de géo-histoire, il est, en vérité, mis en cause par l'existence même de la Chine.

L'empire chinois, l'"empire du Milieu", fut de toute évidence durant des siècles le centre du monde ou du moins de l'ancien monde, le centre de toute évidence tant par sa prépondérance démographique que par son avance technique et scientifique. Alors pourquoi la Chine est-elle tombée dans la périphérie? L'attaque occidentale, les trop fameuses "guerres de l'opium", cette politique de la canonnière, aurait, tout aussi bien,pu être repoussée, comme elle le sera un peu plus tard au Japon. Les forces de celui-ci étaient pourtant bien petites en regard de celles de l''empire chinois. On peut réfléchir sur les causes qui ont empêché que se constitue, dans cet empire bureaucratique, une vraie bourgeoisie, alors qu'elle a pu se former dans les structures féodales du Japon, comme cela avait été le cas en Europe occidentale. Telles sont les questions qu'autrefois je me suis posées, et tout d'abord à propos du monde musulman, tout en ayant la chance de me trouver impliqué, en tant que géographe, dans un certain nombre de conflits qui se déroulaient dans le tiers-monde (Yves LACOSTE, Unité et diversité du tiers-monde - Des représentations planétaires aux stratégies sur le terrain, Maspéro, 1980). 

Mais aujourd'hui, ce sont d'autres problèmes qui se posent à nous, pour essayer de comprendre quelles sont les causes profondes du formidable développement de la Chine, en dépit mais aussi à cause des processus de mondialisation : développement formidable par sa rapidité et l'effectif énorme des populations qu'il mobilise. La Chine est véritablement en train de changer l'ordre du monde : si elle porte encore beaucoup de séquelles des phénomènes de sous-développement qu'elle a connus et de l'autarcie maoïste, l'essor de son capitalisme à direction communiste fait éclater le fameux modèle centre/périphérie. A moins que l'on considère que la Chine est en train de devenir un nouveau centre du monde, ce que les dirigeants de l'URSS n'avaient jamais envisagé en termes économiques, mais seulement au plan de la politique et de l'idéologie.(...)".

 

Une ambition géo-politique mondiale

     Jean-Pierre CABESTAN, directeur de recherche au CNRS, rattaché à l'UMR de droit comparé de l'Université Paris 1, chercheur associé à l'Asia Center, estime qu'en matière de politique étrangère, une Chine sans ennemis n'est pas forcément une Chine rassurante.

"La monté en puissance de la Chine au cours des années 1990 a gonflé les ambitions régionales et mondiales de ce pays. Si ces ambitions restent aujourd'hui inchangées, néanmoins depuis 2001, et ceci avant le 11 septembre, le style comme les objectifs de la politique étrangère de la Chine populaire ont notablement évolué, adoptant des contours plus consensuels et modérés et surtout moins anti-américains. (...) Le Chine ne cesse d'insister sur le caractère "pacifique" de son développement et de son émergence mondiale. Il n'en demeure pas moins que cette modération trouve sa limite dans la question de Taïwan, abordée avec toujours autant d'intransigeance par la nouvelle direction du Parti communiste chinois, les relations sino-japonaises, encore à bien des égards passionnelles, et plus encore dans l'accélération de la modernisation de l'outil militaire appelé à soutenir et garantir cette "ascension pacifique" et la concurrence stratégiques avec les États-Unis." L'auteur aurait pu ajouter l'épineuse question du Tibet... "La dépendance extérieure croissante de l'économie chinoise et l'intégration progressive de ce pays dans la communauté mondiale pourront-elles tempérer les ardeurs et la fierté nationalistes que cette reconquête par la Chine de son statut de grande puissance a immanquablement sécrétées?."  Cet article, écrit en 2007, ne tient pas encore compte évidemment d'un certain essoufflement constaté de l'économie chinoise (depuis le début des années 2010), et de l'accumulation de problèmes environnementaux de plus en plus évidents. Bien entendu, le recul manque pour affirmer la réalisation de ces ambitions chinoises, le bruit médiatique et la propagande officielle précédant souvent son effectivité. 

   En tout cas, la Chine a une nouvelle priorité : sécuriser sa dépendance économique extérieure, car structurellement, l'essentiel de la croissance chinoise provient de ses activités économiques tournées vers l'extérieur du continent. "Parallèlement (à son développement militaire et politique), plutôt que de chercher à retrouver une autonomie énergétique et alimentaire illusoire, Pékin s'est au contraire efforcé de sécuriser sa dépendance économique extérieure croissante par la mise en place, à travers l'investissement et le commerce, d'un réseau toujours plus dense de liens de coopération avec les pays du Moyen-Orient, d'Afrique et d'Amérique Latine, dont les États-Unis et le monde développé dans son ensemble sont également, à des degrés divers, tributaires."

  Avec sa politique de sécurité tournée avant tout vers Taïwan et les États-Unis se pose la question d'une "émergence pacifique" :

- un développement dans un environnement pacifique ou le retour de Taïwan à la patrie ;

- la coexistence multipolaire y compris avec ses voisins les plus proches (Japon, Inde, Russie) ou la rivalité entre puissances pour la supématie en Asie-Pacifique et plus particulièrement en Asie orientale ;

- une meilleure sécurité et une plus grande influence régionale par le multilatéralisme ou un jeu bipolaire qui hisse la Chine au-dessus des autres grandes puissances pour en faire la quasi-égale des États-Unis et, demain, la véritable superpuissance mondiale.

"On peut penser que la Chine débattra encore longtemps (d'options) tout en tentant de les concilier. Cependant, plus que les rivalités internationales, ce seront les contraintes internes de l'interdépendance économique mondialisée qui continueront de peser sur les choix diplomatiques qu'elle fera à l'avenir. (...)".

 

Le jeu des contraintes internes

   Par contraintes internes, il faut entendre les conflictualités politiques vives résultant du maintien du Parti Communiste comme centre politique officiel de la Chine, mais aussi les multiples problèmes environnementaux qui sont véritablement à la mesure de son immensité, et encore le jeu des dynamiques régionales propres à l'Empire du Milieu.

  Thierry SANJUAN cite les différentes analyses qu'on peu en faire, au delà des chiffres. Ces analyses doivent rendre compte à la fois de la dimension macroscopique et de la diversité,multiple et microscopique : "naviguer ainsi à diverses échelles et sur plusieurs lieux parfois distants les uns des autres de 3 000, 4 000 voire 5 000 km."

Des géographes proposent successivement depuis de nombreuses années différentes grilles de lecture pour comprendre cette diversité régionales. "D'Élisée RECLUS aux auteurs actuels, ce sont à la fois des lectures qui s'inscrivent dans le temps de la discipline géographique et dans les mutations propres à la Chine. Pour autant, chacune apporte des clés nouvelles, originales, de compréhension, sur lesquelles se fondent les suivantes, en les prolongeant ou en s'y opposant. En cela, l'histoire d'une lecture régionale de la Chine par la géographie française révèle aussi nos non-dits, nos grilles héritées d'interprétation, mais aussi les éléments structuraux d'une géographie de la Chine que les bouleversements spatiaux, économiques et sociaux en cours ne suppriment pas mais recomposent."

Trois types principaux de critères ont aidé à rendre compte des découpages régionaux :

- les critères identifiant les grands ensembles physiques (topographie, hydrométrie) et humains (densité et distribution démographiques, peuples han et non han) ;

- les critères liés au développement économique (industrialisation, degré d'ouverture en fonction des investissements directs étrangers et des exportations) ;

- les critères fonctionnels fondés sur les liens, les hiérarchies et les solidarités territoriales, les rapports centre-périphérie, les polarisations et les réseaux, les régionalisations et les conflits de pouvoirs.

"Trois temps de réflexion semblent également découler de ces critères : une géographie régionale qui découpe du nord au sud le territoire en fonction des bassins fluviaux jusqu'aux années 1970 ; une fragmentation est-ouest avec le développement économique du littoral dans les années 1980 et 1990 ; et enfin, une lecture où les polarités de l'espace chinois impulsent des degrés inégaux d'intégration à l'économie mondiale."

 

Contraintes topographiques

    Pierre GOUROU (La Terre et l'homme en Extrême-Orient, Flammarion, 1940, réédition en 1972) examine les contraintes topographiques. Elles tiennent dans une opposition entre les basses terres rizicoles, très anciennement et densément peuplées par le peuple chinois ou sinisés, et les montagnes, mal mises en valeur et le plus souvent abandonnées à des populations minoritaires qui y ont été refoulées.

     Élisée RECLUS (L'empire chinois, dans Nouvelle Géographie Universelle. La Terre et les hommes, tome 7 : L'Asie orientale, Hachette, 1882) est soucieux, à la suite des travaux de Ferdinand Freiherrn von RICHTHOFEN (1877-1912, 1898 et 1907)) et de George Babcock CRESSEY (1934), de lectures synthétiques qui ne soient pas seulement thématiques (topographie, climats, régions agricoles, régions industrielles, grandes régions administratives), ni de simples catalogues de provinces. Il opère une division régionale de la Chine des Han selon trois critères : une énumération latitudinale allant du nord au sud, une régionalisation par les principaux bassins hydrographiques et une subdivision secondaire en provinces. Deux axes de lecture s'imposent : une interprétation politico-historique qui part du coeur de l'Empire pour gagner ses marges et un rôle structurant accordé aux trois grands fleuves (fleuve Jaune, Yangzi, Xijiang).

    Jules SION (Géographie universelle, tome 9 : Asie des moussons, 1ère partie : Chine-Japon, Armand Colin, 1928) dégage trois entités, la Chine du Nord, une région médiane - celle du Yangzi, et la Chine du Sud, qui correspondent pour l'essentiel aux trois grandes régions fluviales. Cette lecture s'impose dans la géographie française de la Chine jusqu'au début des années 1990. 

    A partir des années 1990, les transformations rapides et profondes de l'espace chinois poussent les géographes à abandonner une perspective typologique et classique. Ils rompent complètement avec les lectures héritées d'Elisée RECLUS, Jules SION ou de Pierre GOUROU. A noter que certaines analyses accordent sans doute trop de crédibilité aux statistiques à l'échelle provinciale parfois difficile à comparer entre elles...

A notre avis, nombre d'auteurs ne prennent pas assez de recul pour effectuer leurs raisonnements et peuvent être victimes des manipulations des sources d'information au niveau chinois. L'opacité ne concerne pas seulement les aspects politiques en Chine... Toutefois, les efforts des géographes, notamment par leurs correspondances mutuelles peuvent permettre de rétablir (redresser) un certain nombre de données.

     Jean-Pierre LARIVIÈRE (avec Jean Pierre MARCHAND, Géographie de la Chine, Armand Colin, 1991) découpe l'espace chinois non plus en grandes régions Nord, centre et Sud, mais en trois vastes bandes longitudinales (littoral, intérieur et Ouest). Thierry SANJUAN (La Chine, Territoire et société, Hachette, 2000) nuance cette présentation en fonction du degré d'ouverture économique et, secondairement, des enjeux géopolitiques internes. 

     Pierre TROLLIET (Géographie de la Chine, 1993, réédition 1996) propose une nouvelle interprétation de l'organisation de l'espace chinois. Il distingue également trois grandes zones : les provinces littorales ouvertes, la Chine intérieure et la Chine périphérique. Les critères retenus permettent des discriminations internes en fonction des formes de développement et d'une chronologie de l'ouverture. 

     Pierre GENTELLE (Géographie universelle, tome Chine, Japon, Corée, sous la direction de Roger BRUNET, Belin-Reclus, 1994) accentue cette approche et décline la géographie chinoise, comme un projet global, parlant d'un polycentrisme littoral jusqu'aux périphéries, qui payent le "prix de la modernité".

     Guillaume GIROIR (Processus de développement et dynamiques régionales en Chine, dans La Chine et les Chinois de la diaspora, sous la direction de Jean-Pierre LARIVIÈRE, CNED-SEDES, 1999) propose une nouvelle lecture des disparités du territoire chinois. Il maintien une tripartition longitudinale en y intégrant les dynamiques urbaines. 

      Alain REYNAUD (La Chine ou le "grand dragon", dans L'espace Asie-Pacifique, avec Jean DOMINGO et Alain GAUTHIER, Bréal, 1997) propose une lecture régionale depuis les pôles littoraux et graduant l'espace chinois suivant leur niveau d'intégration à l'économie mondiale. 

  Pour Thierry SANJUAN, une lecture globale doit partir des vocations différentes des métropoles littorales, de leurs rôles dans les recompositions des pouvoirs au sein de l'État et de leurs combinaisons fonctionnelles avec les autres grandes villes chinoises. Les atouts et les difficultés de Pékin, Hong Kong, Shangaï... pèsent sur la dynamique économique.

"... Les grandes villes chinoises, littorales comme intérieures, sont également dans des logiques de spécialisation économique, de marketing urbain et de rivalités régionales. Elles jouent en cela de leur puissance économique ou de leur situation géographique pour s'aménager des marges de manoeuvre et recomposer à leur profit des aires de rayonnement. Elles ont toutes entamé dans les années 1990 d'ambitieuses politiques d'aménagement interne et de réformes structurelles qui doivent les poser comme les pôles de référence d'une nouvelle modernité chinoise dans leur région, en Chine, voire en Asie et dans le monde. Elles expriment en cela de nouveaux localismes régionaux, dont elles deviennent des porte-drapeau. le développement a ainsi réactivé, en leur donnant une nouvelle force, des localismes régionaux, où provinces, municipalités, districts, bourgs peuvent entrer en concurrence voire en opposition entre eux. L'essor économique aggrave le morcellement territorial, tout en créant de nouvelles solidarités productives, commerciales, financières entre les villes, pôles de réseaux d'échelle locale, régionale, nationale, parfois internationale. Aujourd'hui, les dynamiques régionales sont ainsi productrices de dislocations comme de liens recomposés entre les territoires de la Chine.   

Trois types de pouvoirs principaux s'imposent désormais : l'État central, les autorités microlocales à l'origine de développements spectaculaires comme celui du delta de la rivière des Perles et surtout, depuis les années 1990, les pouvoirs des métropoles et des grandes villes. La Chine n'éclate pas dans la mesure où les dissensions, horizontales comme verticales, entre ces différents acteurs s'expriment au sein du Parti-État. Les négociations sont permanentes entre ces instances intra-étatiques, mais sans qu'une vraie menace de sécession soit envisageable."

 

Yves LACOSTE, Thierry SANJUAN, Jean-Pierre CABESTAN, dans Chine, Nouveaux enjeux géopolitiques, Hérodote, n°125, 2ème trimestre 2007.

 

STRATEGUS

 

Relu le 26 février 2021

 

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21 janvier 2013 1 21 /01 /janvier /2013 15:17

       Les études géopolitiques ont la vocation de faire comprendre les contraintes géographiques qui pèsent sur les politiques des Etats, tant dans leurs entreprises extérieures que dans leur capacité à maintenir la cohésion interne. Même si elles débordent - la lecture de nombres ouvrages de "géopolitique" le montre - sur l'histoire, l'économie, et même la culture, tout en prenant garde à ne pas perdre le fil conduction qui est la politique d'un grand acteur possédant (mais cela ne se vérifie pas toujours) des capacités d'exercer la force (qui peut être seulement morale), et singulièrement la violence, l'essentiel est de comprendre comment un Etat, un Empire peut naître, s'étendre et perdurer. Singulièrement pour la Chine, très grand ensemble géographique où des éléments de relief et de climat pèsent. Pour laquelle il est important (pour elle-même et pour ses "partenaires" dans le monde) de comprendre comment se défendre en tant qu'ensemble unifié et cela sur au moins deux plans, face à ses voisins extérieurs, et face à d'autres acteurs présents à l'intérieur de son territoire. 

 

    Aymeric CHAUPRADE et François THUAL présentent dans leur Dictionnaire de Géopolitique, un article sur la Chine qui est très caractéristique de ce que nous écrivons plus haut. Après une présentation proprement géopolitique, tout un développement présente l'histoire chinoise depuis l'époque moderne (fin du XVIIe siècle), et après la guerre du Pacifique en 1945, analyse l'évolution du "communisme chinois" notamment dans ses aspects économiques et stratégiques. S'il n'y avait quelque ancrage sur la géopolitique, nous pourrions retrouver cet article dans un atlas stratégique. Loin de nous de déplorer une pluridisciplinarité entre études sur la géopolitique, la stratégie ou l'économique, mais au bout du compte, nous n'en savons pas beaucoup plus sur les liaisons entre le relief et le climat de la Chine et ses positionnements stratégiques... N'exagérons pas, ce n'est pas tout à fait vrai, mais nous pourrions percevoir bien plus les contraintes proprement géographiques qui pèsent sur la définition d'une politique de défense... Pour la Chine par exemple. Sans doute, les obstacles géographiques ne pèsent-ils plus comme auparavant sur cette politique de défense. Si le relief peut-être contourné, le climat, lui, pose et va poser de plus en plus de problèmes...

Quoi qu'il en soit, lisons ce qu'ils en disent :

"Depuis plus de deux mille ans, l'espace chinois n'a cessé de connaître des mouvements de désintégration et de réunification. La civilisation chinoise, l'une des plus anciennes du monde, put s'étendre de manière unifiée à partir de sa base de peuplement des Hans, grâce à la solidité de sa structure étatique : la diversité des dialectes de l'Empire chinoise trouva un cadre unificateur dans l'écriture idéographique, dont la connaissance donna aux mandarins un rôle déterminant dans la formation et la pérennité de l'État chinois. A l'époque moderne, sous la dynastie mandchoue des Qing, vers la fin du XVIIe siècle, une forte poussée démographique fut la cause d'une expansion territoriale importante. En quelques décennies, le territoire de la Chine doubla de superficie : les frontières de la Chine débordèrent jusqu'au coeur de l'Asie centrale ; le Tibet fut annexé, ainsi que la Sibérie méridionale. Au XVIIIe siècle, le territoire de la Chine avoisinait les 12 millions de km2, alors que sa superficie actuelle est de 9,6 millions de km2. Parallèlement à cet accroissement du territoire, la vassalisation de la périphérie de la Chine - Corée, Birmanie, Népal - fut renforcée. (...)"

Suivent la description de l'inversion de ce mouvement d'épanchement territorial au début du XIXe siècle, les Traités inégaux de 1842 (avec l'Occident), l'expansion du Japon de la fin du XIXe siècle, l'affrontement majeur de la Chine nationaliste et de la Chine communiste après la capitulation du Japon en 1945, la confrontation avec l'Union Soviétique après la déstalinisation, la deuxième guerre d'Indochine, la sortie d'un certain isolationnisme à la fin des années 1970, pour sortir d'une situation entre l'Empire soviétique et le bloc impérialiste (États-Unis plus ses alliés), la période post-maoïste, au début des années 1980, le début du processus d'ouverture économique, dans un concept de "socialisme de marché", l'insertion dans le processus de mondialisation actuel... "A l'orée du XXIe siècle, c'est une Chine en cours de modernisation, forte de ses un milliard deux cent mille habitants, qui retrouve le chemin de la "tentation impériale" (François JOYAUX, La Tentation impériale, Imprimerie nationale, 1994), à avoir le retour à une position dominante en Asie, position qui fut d'ailleurs la sienne avant l'arrivée des Européens au XIXe siècle."

Les auteurs se risquent ensuite à une prospective : "La Chine d'aujourd'hui est certes une puissance mondiale, de par son étendue, sa démographie, sa forte diaspora planétaire ; pour autant son site et son horizon géopolitiques demeurent l'Asie, et en cela il est permis d'affirmer que la dimension mondiale de la Chine est bien moindre que celle des États-Unis. Mais, opérant un important retour à la maritimité alors qu'elle était jusqu'à présent limitée dans ses ambitions continentales par la Russie, la Chine connaîtra une présence régionale et mondiale accrue dans les années à venir, et ce d'autant que le régime ouvre l'économie chinoise au marché. Le retour d'une Chine sûre d'elle même, nationaliste et "dominatrice", décidée à parachever son unité au siècle prochain, est certainement, à l'échelle asiatique et mondiale, l'un des facteurs géopolitiques les plus importants pour le XXIe siècle et ce d'autant que, grâce à ses capacités nucléaires et balistiques, la Chine est en mesure aujourd'hui de frapper les deux côtes des États-Unis et d'Europe occidentale."

 

Juxtaposition des approches plutôt que véritable géopolitique...

   Denis LAMBERT présente une Géopolitique de la Chine qui juxtapose surtout des approches de la géographie, de l'histoire, de la sociologie chinoises, traitant des questions stratégiques comme... beaucoup d'ouvrages stratégiques, où la géopolitique apparaît souvent comme une synthèse à réaliser par... le lecteur!  

Toutefois, la présentation des fondamentaux physiques (la géographie, relief, hydrographie, diversité des climats, économie..) et celle des fondamentaux humains (démographie, diversité des ethnies, religions, éducation, emploi...) permet de dégager les caractéristiques géographiques qui sous-tendent la géopolitique chinoise.

Notamment, en ce qui concerne les fondamentaux physiques, la possibilité pour la Chine de contrôler les sources de presque tous les grands fleuves d'Asie, sauf du Gange et de l'Irrawaddy, fleuve birman. Malgré cela, la configuration des montagnes, des vallées et des fleuves pose le problème de l'accès à l'eau, aggravé par une industrialisation désertifiante et polluante. Malgré la présence d'une façade maritime continue de plusieurs milliers de kilomètres, la politique des princes et empereurs chinois, et plus tard du Parti communiste s'est longtemps orientée sur la terre. Devant cette façade, le Japon, avec ses nombreuses îles, a longtemps (et encore aujourd'hui...) fait figure de menace. 

Pour ce qui concerne les fondamentaux humains, ce qui frappe, c'est la position prédominante de l'ethnie des Hans, face à de très nombreuses minorités. Classés comme population mongoloïde, les Hans constituent un ensemble assez homogène, lié de plus par l'écriture et la reconnaissance de valeurs traditionnelles communes. Le peuple porte le nom de la première dynastie durable de Chine. 

La Chine dans son contexte géopolitique est située face à de grands partenaires mondiaux comme la Russie, la lointaine et divisée Europe, le Japon, les Etats-Unis ; face à l'Asie "de proximité", notamment la Mongolie, le Kazastan et les autres républiques d'Asie centrale, les Corées ; face au Sud-Est asiatique (Singapour, Indonésie, Malaisie, Thaïlande, Cambodge, Viet-Nam ; face au sous-continent indien. Les autres ensembles régionaux, le Proche-Orient et l'Afrique, comptent également de plus en plus. Ce sont surtout les relations bilatérales qui sont examinées.

 

Une approche d'ensemble...

   Les approches rassemblées dans le numéro 2 de 2007 de la revue Hérodote permettent d'avoir une vision d'ensemble, qui ne peut exister, en définitive, que dans une approche pluridisciplinaire (ce que ne veut pas dire juxtaposition de données de plusieurs discipline...). 

Thierry SANJAN, présentant le Dictionnaire de la Chine contemporaine (Armand Colin, 2006), montre que l'on peut "comprendre la Chine contemporaine par les mots des sciences sociales". 

"La Chine a profondément changé ces dernières années. Si les réformes ont bientôt trente ans, une refondation radicale des structures économiques, sociales et territoriales chinoises s'est engagée essentiellement depuis la relance par Deng Xiaoping de l'ouverture en 1992. Trois périodes peuvent en effet être distinguées depuis la politique de "réforme et d'ouverture" de 1978 :

- une période de transition post-maoïste, où la question d'une spécificité de la voie chinoise et de la possibilité d'allier efficacement régime communiste et économie de marché se posait (1978-1992) ;

- une période de refondation fondée sur le slogan d'une "économie socialiste de marché" et une polarisation urbaine du développement (1992-2001) ; 

- une période ouverte par l'adhésion à l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) fin 2001, période également où le Parti communiste s'est mué explicitement en parti national, où la Chine est devenue dépendante de la mondialisation pour soutenir la croissance de son commerce extérieur et ses besoins énergétiques, où la Chine, contrainte à se redéfinir sur tous les continents comme une puissance mondiale émergente, articule un positionnement sur tous les continents à une politique de "développement pacifique.

      Interpréter la Chine ne peut donc plus aujourd'hui se satisfaire d'une analyse des réformes des structures issues des premières décennies du régime communiste, ni d'une seule mise en perspective de l'héritage politique et culturel de l'Empire. La Chine change, car le monde change, et elle contribue dorénavant elle-même à le restructurer avec force dans ses équilibres économiques et de plus en plus géopolitiques. (...) Pour autant, la modernisation chinoise, son adoption de l'économie de marché et l'apparente "standardisation" des paysages urbains et des modes de vie ne signifient nullement que la Chine se banalise. Un régime autoritaire conserve un rôle fort à l'État. Il est clairement impossible de coller aux réformes chinoises le calendrier et les modalités des transitions des anciens pays communistes vers l'économie de marché. (...) Même si les types de propriété des entreprises se sont nettement diversifiées, si les réformes juridiques permettent une individualisation de l'acteur économique, le politique reste déterminant dans la conduite du développement aux échelles tant nationale que locale : les grands groupes pétroliers chinois trouvent difficilement une autonomie par rapport au gouvernement central et, à l'autre bout de la chaîne, l'entrepreneur privé ne peut ignorer les contraintes réglementaires du pouvoir local - et éventuellement l'appétit financier de ses cadres. 

La société chinoise a successivement connu une dé-collectivisation rurale, puis urbaine. Elle n'est cependant pas en rupture totale avec l'héritage communautaire, qu'il soit "traditionnel" ou post-1949. Les Chinois invoquent de nouvelles valeurs (argent, propriété privée, loisirs, etc.) mais celles-ci se combinent aussi avec les strates précédentes de la trajectoire chinoise au XXe siècle. (...) La Chine redéfinit ses nouvelle formes collectives dans un contexte d'aggravation des disparités régionales et des inégalités sociales, elle recompose son identité dans un foisonnement de valeurs (pré-, post-1949 ou 1978, ou 1992) (...)."

 

Thierry SANJUAN, Comprendre la Chine contemporaine par les mots des sciences sociales, Hérodote 2007/2, La Découverte. Aymeric CHAUPRADE et François THUAL, Dictionnaire de géopolitique, Ellipses, 1999. Denis LAMBERT, Géopolitique de la Chine, Ellipses, 2009.

 

STRATEGUS

 

Relu le 27 février 2021

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19 janvier 2013 6 19 /01 /janvier /2013 09:22

       Parler de géopolitiques impériales chinoises, c'est vouloir parler de conditions d'existence d'un Empire chinois. Les géopolitiques chinoises qui n'impliquent pas d'intention ou de nécessité d'Empire existent également. En voulant ici mettre l'accent sur l'Empire chinois tel qu'il a existé et tel qu'il existe, nous voulons mettre au clair ce qui favorise la formation d'un Empire.

Loin de vouloir nous restreindre à ce qui serait une politique de la Chine d'hier et d'aujourd'hui, nous entendons montrer, non qu'il puisse exister des Empires naturels comme il existait dans l'idéologie nationaliste des frontières naturelles, mais certaines facilités naturelles d'établissement d'un Empire. Quelles sont les conditions, finalement, à travers l'exemple chinois, de formation et de pérennité d'un Empire. L'exercice peut être intéressant en ce sens que très peu de travaux de géopolitique, centrés souvent sur l'Europe et originaires d'une conception européocentriste ou occidentalo-centriste (la Russie étant classée dans notre esprit en Occident, pour les considérations géopolitiques - pas forcément d'ailleurs au point de vue culturel, précisons-le). 

 

La position géographique particulière de la Chine

    Gérard CHALIAND et Jean-Pierre RAGEAU donnent des indications qui permettent de se rendre compte de la situation géographique particulière de la Chine et des tendances que cette géographie induisent sur la stratégie du pouvoir impérial. 

"La Chine naît au nord, le long du fleuve Jaune, il y a cinq mille ans. Elle s'étend par la suite vers le sud, au-delà du fleuve Yangsi jusqu'à la mer de Chine méridionale. Protégée à l'est par le Pacifique (les pirates japonais ne deviennent dangereux que vers le XVIe siècle), au sud-est par la barrière himalayenne et le plateau du Tibet, dont les populations ne furent offensives qu'entre les VIIIe et Xe siècles, la Chine n'a très longtemps été vulnérable que par le sud. Tout au sud, les montagnes et les jungles d'Asie du Sud-Est sont des barrières plus formidables que les déserts du Nord. La Chine, telle que nous la connaissons, est formée de ses dix-huit provinces et de ses marches impériales : le Tibet, le Xingjiang, la Mongolie-Intérieure ainsi que la Mandchourie. Chine septentrionale et Chine du Nord s'articulent sur deux fleuves. Au Nord, le fleuve Jaune a toujours nécessité un système de digues, ses inondations étant catastrophiques. Au Sud, le Yangsi, contrairement au fleuve Jaune, est navigable.

Nos deux auteurs mettent en relief plusieurs éléments :

- Le danger, avant même la formation de l'État chinois unifié (IIIe siècle avant notre ère), est symbolisé durant deux millénaires par le cavalier nomade issu du nord steppique, archer redoutable bénéficiant d'une logistique exceptionnelle puisqu'elle repose entièrement sur les chevaux de remonte ;

- Il n'y a pas d'échappatoire à la menace constante des nomades : ceux-ci doivent être contenus, affaiblis par des alliances de revers, achetés par des versements d'argent ou combattus. Sinon, ce sont les nomades qui occupent, dès qu'une dynastie est affaiblie ou que le pays est divisé, la partie septentrionale de la Chine. Ces nomades, une fois fixés, sont sinisés. Sédentarisés, ils sont bientôt la proie d'une autre vague nomade qui, à son tour, est acculturée aux valeurs de la société sédentaire chinoise, à l'intérieur de laquelle elle disparaît souvent, happée par la démographie des autochtones, à moins de pratiquer une endogamie plus ou mois rigoureuse ;

- L'expérience des différents empires qui se forment en Chine (Han - 206-250 ; Sui - 581-618 ; Tang - 618-907 ; Song - 960-1279 ; Ming - 1367-1644 ; Qing - 1644-1911) s'accumule pour rendre ces réalités géographiques plus favorables à une stabilité socio-politique.

La dynastie des Han mène une géostratégie dirigée contre la menace nomade, ceci étant dit, les dirigeants chinois doivent faire réellement preuve d'un haut degré de volonté politique et d'une maîtrise de l'art stratégique, d'autant que si les premiers Han tentent un politique conciliatrice, les suivants sont obligés de combattre. Le fleuve Jaune fait une large bande, appelée l'Ordos, qui monte vers le Nord. Il importe absolument de tenir cette boucle stratégique qui, occupée par les nomades, leur sert de base rapprochée. Si l'empire peut en revanche contrôler les oasis de ce qu'on appelle les routes de la soie, de part et d'autre du bassin du Tarim, les nomades sont alors rejetés vers des régions inhospitalières. Pour tenir les nouvelles régions au Ferghana où elle se procure des chevaux de qualité, le pouvoir chinois déporte plus d'un demi-million de paysans afin de tenir le terrain de façon pérenne. Le processus qui porte des souverains énergiques à occuper les oasis de la route de la soie par le corridor du Ganzu jusqu'aux monts Pamir et parfois au-delà, se reproduit plusieurs fois durant les périodes impériales de la Chine.

La dynastie des Tang effectue un rayonnement global multiforme. C'est sous les Tang que l'influence de la Chine est la plus grande en Asie orientale et s'étend, entre autres, au Vietnam et au Japon par l'intermédiaire de la Corée. 

La dynastie des Song est une grande dynastie emportée au Nord par des nomades et difficilement conquise jusqu'au sud par les Mongols. En fait, l'impact global des conquérants reste mineur,  notamment sur le plan de la philosophie politique. Car le véritable centre se trouve culturellement et économiquement au Sud. Même s'il s'agit d'une période de déclin militaire, les échanges maritimes, l'économie agricole et la culture connaissent des développements importants. Les inventions techniques se multiplient.

La dynastie des Ming effectue une première phase d'expansion terrestre et maritime suivie d'un repli défensif derrière la Grande Muraille. Par une politique de grands travaux (irrigation et reboisement), le territoire est réaménagé, y compris par des déplacements de population. C'est aussi l'époque des grandes expéditions maritimes (Océan Indien, Afrique orientale) où la flotte chinoise a pour but de rendre tributaires de la Chine les États rencontrés. L'administration est réorganisée et centralisée à nouveau et l'armée reçoit un soin tout particulier, divisée en commandements régionaux. Mais la pression nomade est telle que dans une seconde phase l'empire, pour contenir les incursions complète la Grande Muraille. Les pirates japonais (et chinois) rendent les côtes peu sûres et la population est forcée à se replier vers l'intérieur. La Chine se referme, tandis qu'à la Cour, les querelles entre eunuques et lettrés s'intensifient. Comme à chaque fin de dynastie, on constate la même déliquescence née d'oppositions politiques entre factions sur fond de crise sociale et d'affaiblissement de l'autorité impériale.

La dynastie des Qing (Mandchou), bien qu'étrangère, épouse la géostratégie chinoise et reprend ses traditions culturelles. L'aire de domination impériale est encore étendue, avant l'intrusion fatale des Européens (Russes par terre ; Britanniques et autres Européens par mer ). C'est à cette dynastie que la Chine doit une très large partie des territoires qu'elle domine aujourd'hui. Le Népal, le Laos, la Birmanie et le Vietnam étaient des États tributaires. 

 

Le poids du nombre (d'habitants)

    C'est surtout par l'intermédiaire de réflexions sur le rôle du nombre qu'Aymeric CHAUPRADE aborde la géopolitique de la Chine.

Il y a déjà deux mille ans, la Chine est très nombreuse, par rapport à d'autres aires impériales. L'origine de la démographie chinoise, qui est beaucoup dans la submersion/absorption des dynasties originaires de l'extérieur est à chercher dans le lien entre la culture agricole et la reproduction humaine.

"L'accroissement considérable de la population chinoise est directement liée à une stratégie agricole. L'ethnie Han est originaire du nord de la Chine. Elle commence par déboiser les forêts (P. GENTELLE, Chine et "diaspora", Ellipses, 2000) qui bordent les steppes intérieures de l'Asie, lesquelles sont trop pauvres pour permettre un développement agricole. Les efforts des Han se déplacent alors vers le Sud pour chercher de nouvelles terres. Les sols de loess du cours supérieur du fleuve Jaune leur permettent de développer une nouvelle agriculture fondée sur la maîtrise de l'eau et de l'irrigation. Ayant acquis ces techniques, les Han descendent le fleuve Jaune. C'est sur le cours inférieur et ses ramifications qu'ils cultivent le riz. Celui-ci fournit plus de calories à la surface cultivée que les autres céréales (...). (...) les Han continuent de progresser vers le Sud dans le bassin du Yang-Tsé (les populations autochtones sont repoussées vers les montagnes). Dans cette région, le climat est encore plus favorable : les hivers sont doux, les étés plus longs ; deux cultures annuelles sont possibles. Les Chinois lancent la culture en rizière et, grâce à l'utilisation des variétés à croissance rapide, parviennent à produire trois récoltes annuelles, ce qui est exceptionnel (l'utilisation des excréments devient quasiment industrielle). Pour produire de plus en plus dans des terres limitées en surface, il est nécessaire d'augmenter la main-d'oeuvre humaine et l'utilisation d'engrais - eux aussi d'origine humaine. (...) Les Chinois (...) disposent dès le XIIIe siècle de l'agriculture la plus performante du monde.

Mais la conséquence démographique est importante : l'État des Han a de plus en plus besoin de Chinois pour produire ; et plus il produit, plus ses besoins alimentaires augmentent ; de nouveau le besoin d'hommes se fait sentir. Les Chinois font appel à la main-d'oeuvre étrangère (...) ; ils doivent donc procréer davantage. C'est ce qui explique la précocité du mariage chinois, l'importance de la progéniture et le fait que les Chinois ne se préoccupent guère des considérations matérielles dans le mariage, comme ce sera le cas en Europe ; les Chinois n'ont pas le temps de penser à faire "un bon mariage", ils doivent procréer, et vite. Quant aux pauvres filles qui naissent, elles présentent le désavantage d'un rendement au travail inférieur à celui du mâle, tout en consommant comme celui-ci. On connaît le sort qui fut longtemps réservé à une grand nombre d'entre elles par la paysannerie chinoise (ou leur valorisation par une prostitution dans les villes).

Une autre conséquence géopolitique est la fermeture chinoise au monde. La Chine, qui n'a en effet besoin de rien d'autre que de sa démographie propre, se ferme. C'est le processus inverse que nous observerons chez les Européens. 

Il y a une autre conséquence à (ce processus) : lorsque le rendement agricole augmente, la production finit par créer des surplus. S'il y a des surplus, alors tout le monde n'est plus obligé d'être agriculteur. Les villes - c'est-à-dire en fait, "là où l'on ne cultive pas" - peuvent naître avec des artisans et des marchands - qui apportent les biens de consommation aux uns et aux autres. En Mésopotamie, les grandes cités anciennes trouvent leur origine dans ce phénomène. En Chine, elles s'agglutinèrent sur les côtes, ouvrant les mers aux marchands chinois."

 

      Denis LAMBERT présente la géopolitique de la Chine, de ses origines à nos jours, avec des éléments qui ne sont pas seulement... géopolitiques. Obéissant à une tendance très contemporaine (qui mêle des analyses économique, sociale et géographique pour donner une géopolitique qui est aussi à la fois géostratégie et géoéconomie), cet auteur se livre à un exposé de ces différentes analyses, et de leur jeu dans les fondamentaux physiques et humains, avant d'aborder la Chine dans son contexte proprement géopolitique actuel. Qui n'est plus tout-à fait celui d'un Empire du Milieu tel que l'on pouvait le voir sous les siècles précédés, mais qui garde des aspects d'Empire.

Il aborde surtout l'époque contemporaine.

 

Aymeric CHAPRADE, Géopolitique, Ellipses, 2003. Gérard CHALIAND et Jean-Pierre RAGEAU, Géopolitique des empires, Des pharaons à l'impérium américain, Flammarion, Champs Essais, 2012. Denis LAMBERT, Géopolitique de la Chine, Ellipses, 2009. 

 

STRATEGUS

 

Relu le 28 février 2021

 

 

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17 janvier 2013 4 17 /01 /janvier /2013 16:52

         L'ibadisme, troisième branche de l'Islam, après le sunnisme et le chiisme, qui ne possède plus comme aire d'influence significative que l'Émirat d'Oman, est l'héritier (même si cet héritage est plutôt considéré aujourd'hui d'une manière négative) du khâridjisme disparu.

      Les sécessionnistes khârijites, qui refusent aux origines de l'Islam autant l'autorité de Mu'âwiya que celle de 'Alî après la mort du Prophète, se considèrent comme les seuls musulmans qui obéissent fidèlement à la Loi. Ils défendent alors des idées considérés aujourd'hui comme extrémistes et mettent en pratique le meurtre pour des motifs religieux, n'hésitant pas à assassiner ceux qui n'adhèrent pas à leur doctrine. La plupart d'entre eux trouvent la mort à la bataille de Nahrawân en 658 et cette défaite alimente ensuite un culte des martyrs et une volonté de vengeance développée par les survivants, qui entendent miner le pouvoir en place. Les révoltes khârijites continuent alors pendant des décennies, dans une véritable guérilla au pouvoir omeyyade. Certains Khârijites, les Azraqites, sèment la terreur en pratiquant l'isti'râd jusqu'à la toute fin du VIIe siècle.

 

Des origines obscures

      Les origines de l'ibadisme demeurent obscures. Il semble que vers 684, les Ibadites, à l'intérieur toujours du khârijisme, rompent avec les Azraqites à cause de leur attitude fanatique vis-à-vis des autres musulmans. Selon une version, c'est à Bassora (Basra) qu'un gouvernement clandestin appelé "communauté des Musulmans" s'établit (avec à sa tête 'Abd Allâh ibn Ibâd). C'est le grand savant d'origine omanaise Jâbir ibn Zayad al-Azdi qui lui succède à la tête de ce gouvernement, qui organise et établit la doctrine ibadiste. Selon une autre version, le théologien qui donne son nom à ce courant ne joue qu'un rôle secondaire par rapport à Jâbir... Quoi qu'il en soit, Bassora, à cette époque important centre d'études musulmanes, permet, par son port, aux Ibadites de diffuser leurs idées. Des missionnaires sont envoyés aux quatre coins de l'Empire musulman et parviennent notamment au Maghreb, au Khorassan et dans la péninsule arabique. 

Le premier Emirat ibadite en tant que tel s'établit en Arabie du Sud en 747, mais l'armée omeyyade reprend vite presque toutes les villes conquises et seul la chute du califat omeyyade en 750 - affaibli par les révoltes khârijites - et la prise du pouvoir de la nouvelle dynastie 'abb^side leur permet d'échapper aux attaques du gouverneur local de Sanaa. Peu après, la communauté ibadite du Hadramaout, une des villes auparavant conquises, reconnaît le premier imam d'Oman, Julandâ ibn Masûd. Dans les siècles qui suivent, ils font cause commune avec leurs coreligionnaires omanais ou élisent leur propre imam. (Virginie PRÉVOST)

L'histoire de l'ibadisme se développe ensuite de manière différente en Oman, en Afrique orientale et en Afrique du Nord (Maghreb).

 

Les sources de la doctrine

     Les théologiens ibadites considèrent que les sources de la religion sont le Coran, la Sunna (tradition du Prophète) et le consensus (ijmâ), auquel est parfois substitué l'opinion individuelle (ra'y). Certains y ajoutent le raisonnement analogique (qiyâs) ou la raison ('aql). Les Ibadites revendique, en ce qui concerne la Sunna, leur propre recueil de traditions, le Musnad d'al-Rabî' ibn Habib, ensemble de 1005 hadiths recueillis auprès du Prophète. Ils possèdent également leur propre commentaire coranique, le Tafsîr kitâb Allâh al-'azîz de Hûdibn ibn Muhakkam, théologien-juriste berbère de la tribu des Hawwâra, rédigé vraisemblablement dans la seconde moitié du 9e siècle, le plus ancien commentaire ibadite du Coran parvenu jusqu'à nous. Des professions de foi ('aqîda), textes simples reprennent l'essentiel de la doctrine à la façon d'un catéchisme. La plupart des traités de théologie sont rédigés en Afrique du Nord, mais il y a très peu de différences entre la doctrine des Ibadites maghrébins et celle des Orientaux. 

  Ces textes donnent à l'ibadisme une tout autre tonalité que les deux autres courants principaux de l'Islam. La foi en un Dieu unique et en sa transcendance est constituée de deux éléments inséparables : la parole et l'action ou mise en oeuvre pratique. La pratique ou les oeuvres est l'ensemble des actes qui témoignent de la foi du croyant. A cela s'ajoute, depuis le XIVe siècle, introduit par le théologien al-Jitâli, la connaissance avec le coeur. La pureté de la conscience est déterminante : l'impureté est provoquée au moins tant par des actes immoraux comme le mensonge que par des souillures physiques. Les Ibadites respectent dès lors une rigoureuse éthique. Tous les actes de la conduite du croyant au cours de sa vie déterminent exactement son avenir dans l'au-delà. Le salut ne peut être gagné que par une vie marquée par la piété et le travail, qui apparaît comme un devoir dogmatique, alors que l'oisiveté est l'un des vices majeurs. Il n'y pas de possibilité de racheter ses péchés par exemple par un martyr ou par l'application d'un prescription de guerre sainte.

 

Une attitude scrupuleuse et prudente, envers d'un certain rigorisme

La doctrine de la promesse et la menace est l'un des thèmes principaux de l'ibadisme. La promesse est celle de la récompense dont jouiront les vrais croyants, la menace est celle des tourments de l'enfer, dans lesquels seront plongés pour l'éternité les pêcheurs qui ne se seront pas repentis. Le fidèle doit adopter un juste milieu entre l'espoir et la crainte, il ne doit ni trop espérer ni trop désespérer de Dieu. Les Ibadites sont très attachés à la prescription coranique qui appelle tout croyant à ordonner le bien et à interdire le mal. Cette injonction pousse les fidèles à s'immiscer dans les affaires publiques, chacun selon sa position sociale : les dirigeants agissent par la main, les savants par la langue et le peuple par le coeur. Ce qui distingue sans doute le mieux l'ibadisme du chiisme et du sunnisme est une attitude différence envers l'autorité : le devoir d'obéissance sur lequel les deux autres tendance insistent souvent lourdement (l'Islam est la soumission à Dieu... et à ses représentants), quitte parfois à laisser gouverner un tyran est remplacé par un devoir de participation à l'ensemble de la vie de la communauté, y compris dans ses aspects politiques. Avoir connaissance du péché commis par autrui, par exemple un dirigeant, sans le dénoncer aux religieux équivaut à en être coupable soi-même. Ce qui peut conduire par ailleurs à une délation organisée.

Pour absolument éviter de pécher, les Ibadites  rejettent, par prudence, tout ce qui ne leur parait pas indubitablement licite et s'imposent de nombreux interdits, plus nombreux que pour les fidèles des deux autres tendances. La tempérance dans les comportements est de mise, l'expression des émotions fortes est condamnée. Ils tentent également de fuir les situations ambiguës ou équivoques, de ne pas commettre des actions dont ils ne peuvent déterminer précisément si elles sont licites ou illicites, de s'abstenir de tout ce qui pourrait les amener à pêcher. Cette attitude spirituelle veillant à se prémunir contre tout ce qui est douteux est la crainte scrupuleuse, considérée par certains théologiens comme une des qualités essentielles, que doit posséder le croyant. La science (rien que pour tenter de prévoir les conséquences des actes, mais cela va au-delà) revêt une importance considérable dans la doctrine et l'ignorance est stigmatisée. Plus qu'ailleurs dans l'Islam, l'instruction du peuple est fondamentale, car la doctrine invalide les prières dont le sens n'est pas compris par ceux qui les récitent. Le Coran doit être connu et compris et ses préceptes doivent être appliqués à la lettre de la façon la plus rigoureuse possible. 

L'attitude de l'ibadisme sur le décret divin laisse au fidèle la direction de sa vie. Si le Divin connaît tout, y compris l'avenir, il n'existe pas de prédestination absolue. Indulgents envers les enfants des infidèles, estimant qu'ils ne sont pas responsables et qu'ils est donc juste qu'ils aillent au paradis, les théologiens évitent de traiter amplement de la question du mal, ce qui empêche toute absolutisation des situations et des comportements. Cet élément provient directement du fait que les fidèles ne peuvent connaître tout, ce qui impose la prudence dans le jugement des personnes. 

Le sort réservé aux pêcheurs est un clivage dogmatique important qui divise les musulmans. Pour les Ibadites, il ne peut y avoir de statut intermédiaire entre la foi et l'infidélité puisque la foi se conçoit comme parole et action. Chaque croyant qui commet un péché perd automatiquement sa foi. Il y a donc selon eux trois catégories d'individus :

- les croyants qui accomplissent ce qu'ils professent et qui connaîtront le salut éternel ;

- les polythéistes, coupables du grand péché de shirk, damnés ;

- les hypocrites qui commettent une liste plus ou moins grande de péchés, mais qui bénéficient de droits leur garantissant la protection de leurs biens et de leur vie.

 

Une attitude de tolérance

Ce classement induit une assez grande tolérance envers les hypocrites, qu'ils soient musulmans ou non, les hypocrites ayant toujours de grandes chances de devenir des croyants. Il est sans doute à mettre en regard avec la conception de l'imanat, même si le lien n'est pas toujours fait : les Ibadites conçoivent quatre voies ou états selon lesquels leur communauté peut s'affirmer au regard des autres Musulmans :

- l'état de sacrifice : lorsqu'un groupe de croyants se voit contraint de risquer le martyre pour sauver ses coreligionnaires de la tyrannie. La révolte contre la tyrannie n'est autorisée que dans le cas où quarante personnes au moins sont prêtes à combattre pour la foi jusqu'à la mort et sont décidés à ne renoncer que si leur groupe est réduit à trois ou moins de trois ;

- l'état de défense : lorsqu'ils ont les moyens d'assurer la défense de leur communauté contre l'ennemi. Les Ibadites élisent alors secrètement un imam temporaire, dont le rôle est uniquement militaire ;

- l'état de clandestinité : lorsque le pouvoir adverse est trop puissant pour proclamer publiquement un imam, que la voie du sacrifice parait dérisoire et qu'il n'y a pas d'attaque adverse justifiant d'adopter l'état de défense. C'est une voie très fréquemment utilisée dans l'Histoire, l'ibadisme étant en butte à l'hostilité larvée d'autres communautés ;

- l'état de manifestation : lorsqu'il est possible de créer l'imanat. L'imam est alors proclamé publiquement, cet imam étant élu par un conseil de cheikhs puis proclamé devant tous les Ibadites. Mais en réalité, même si le droit d'être élu est relativement large (il faut être adulte, libre et de sexe masculin, irréprochable moralement et religieusement...), l'élection se limite le plus souvent à une seule famille comme les Rustumides au Maghreb, ou à une seule tribu comme les Banû Azd en Oman, introduisant un principe dynastique. (Virginie PREVOST)

 

Une pratique religieuse discrète dans des univers hostiles

    Dans son étude sur le politique et le religieux dans le champ islamique, Mohamed-Chérif FERJANI précisent comment s'élabore au cours des siècles la doctrine ibadite. L'état de manifestation, lorsqu'il est permis, instaure la situation la plus propice pour pratiquer de façon ouverte leur doctrine. Historiquement, cela correspond à l'imâmat rustumide et à plusieurs imânats à Oman. L'opposition de l'imamat de manifestation, l'imamat de dissimulation, correspond à une situation plus courante : les ibâdhites ne se reconnaissent pas dans l'autorité en place ni dans la société dans laquelle ils vivent. Ils n'ont pas les moyens d'oeuvrer pour changer l'ordre des choses sans s'exposer à la persécution ou à l'extermination et réduisent au minimum les relations avec l'autorité illégitime (ils ne participent pas aux prières collectives dans les mosquées, non seulement en raison des différences entre la manière de faire la prière d'un rite à l'autre, mais aussi et surtout parce que le prêche des prières collectives se fait toujours au nom de l'autorité en place). Ils vivent repliés sur eux-mêmes, sous l'autorité d'associations (dont le protopype est le cercle des 'azzâba des ibadhites d'Afrique du Nord depuis la disparition de l'imamat rustimide) et d'imans qui veillent à la transmission des liens de solidarité entre les membres de la communauté ibâdhite, à la solution de ses problèmes de façon à limiter le recours aux juridictions de l'État et de la société où ils vivent. 

  En réalité, la théorie des "voies de la religion" n'est qu'une construction a posteriori pour concilier les points de vue opposés au sein des ibâdhites au sujet de l'attitude à avoir par rapport aux gouvernants injustes : s'ils sont d'accord pour admettre la légitimité d'une désobéissance éventuelle à une telle autorité, ils ont souvent divergé sur le fait d'en faire une obligation et sur les conditions qui la rendent telle.

Cette doctrine se distingue des autres muhakkima par le refus du principe de la hijra ; car, à l'exclusion du camp de l'autorité illégitime, les ibâdhites ne considèrent pas les territoires soumis à une telle autorité comme un "territoire d'unicité". Si les conditions exigent et permettent le recours aux armes, la guerre ne peut être licite que sous certaines conditions : l'obligation d'avertir les personnes concernées en leur demandant de se repentir et en les invitant à rejoindre les rangs de la communauté avant de leur déclarer officiellement la guerre, la préservation de la vie des enfants, des femmes, des personnes âgées et de ceux qui ne participent pas à la guerre, la restitution des biens des adversaires qui se rendent à l'exception des chevaux, des armes et des munitions.

  Cette doctrine, comme toutes les autres, s'est élaborée progressivement dans le débat avec les autres obédiences. Au fil des siècles, elle a connu des accommodements qui relèvent du principe de réalité, de la nécessité de survivre dans un contexte hostile, et du besoin de concilier les exigences de la vie avec ceux de la foi religieuse. Ainsi, là où cette doctrine réussit à devenir une religion d'État, comme avec l'imâmat rustimide de Tâhert aux VIIIe et IXe siècles et comme c'est toujours le cas au sultanat d'Oman, le pouvoir est devenu une dynastie héréditaire fonctionnant comme les autres dynasties, avec les mêmes injustices, les mêmes pratiques qui ont conduit à la même fin ; les théologiens ibâdhites y ont joué le même rôle que leurs homologues sunnites. Certes, le sultan d'Oman n'est pas reconnu comme Imam, titre qu'il s'abstient de revendiquer pour ménager les 'ulamâ' ibâdhites qui, de leur côté, s'abstiennent d'évoquer l'illégitimité de son autorité. Ainsi le principe de kimân (dissimulation), forgé pour les besoins de survie des ibâdhites exposés à la persécution lorsqu'ils sont en situation de minorité, est observé à Oman, là où ils sont majoritaires, aussi bien par le sultan, qui ne revendique par le titre d'imam, que par les 'ulamâ ibâdhites qui ne lui demandent pas de laisser sa place à un imm 'âlim choici par et parmi eux conformément à leur conception doctrinale.

 

Une conception originale de la vie de la Communauté musulmane

De fait, au sultanat d'Oman, le principe de dissimulation fonctionne comme une règle de séparation entre le pouvoir séculier du sultan et l'autorité religieuse des 'ulamâ'. L'auteur concède qu'une telle conclusion peut paraitre exagérée, mais il se doit de constater qu'une telle séparation des pouvoirs permet la cohabitation dans le pays des différentes obédiences de l'Islam et que les non-musulmans bénéficient également de cette situation. 

Certains penseurs ibâdhites considèrent même que, de nos jours, le système politique qui correspond aux principes de leur obédience est la "démocratie", fondée sur "le principe de la liberté et de l'égalité en vue de réaliser la justice sociale conformément aux enseignements religieux de l'État islamique" (A JAHLÂMA, la pensée politiques des ibâdhites, Oman, 1991). Ils appellent cela le "principe de la démocratie limitée (ou liée)" par opposition à "la démocratie absolue dans laquelle le peuple légifère selon la raison humaine ; ce qui n'a rien à voir avec le point de vue de l'Islam." 

     C'est la même analyse que livre grosso modo Cyrille AILLET, dans son étude sur les horizons actuels de l'ibâdisme. Pour illustrer une "tolérance " omanaise, cet auteur rapporte qu'on cite souvent le fait que tous les musulmans y prient dans les mêmes mosquées. Ces édifices flambant neufs, financés par l'État, ont d'ailleurs remplacé les vieilles mosquées ibâdites dans les plus grandes villes. Cet "Islam générique" se propose de dépasser les clivages tribaux et doctrinaux jugés révolus, au risque peut-être que cette synthèse oecuménique ne soit en réalité qu'une surface lisse masquant les lignes de fracture potentielles. Toutefois, même si l'apport de l'ibâdisme est "à la fois magnifié et occulté" dans la culture omanaise contemporaine, la volonté de préserver et de divulguer le patrimoine textuel des Anciens n'en a pas moins débouché, surtout depuis une vingtaine d'années, sur une entreprise éditoriale imposante, principalement dirigée par "le ministère du patrimoine collectif et de la culture". Aux yeux des Ibâdites du  Maghreb, le dynamisme et la prospérité de la société omanaise constituent donc un modèle enviable, qui attire parmi eux de plus en plus de travailleurs qualifiés.

    La présentation qui en est faite dans le site officiel www.islam-in-oman.com avance un principe de tolérance religieuse. L'effort de diffusion de la culture islamique se reflète dans la nouvelle revue (depuis janvier 2012) consacrée à l'ibadisme, la revue al-Minhâj (éditée par l'association Abû Ishâq Ibr^hîm Atfayyesh de Ghardaïa, pour la préservation et l'étude des manuscrits de la vallée du Mzâb) qui complète le site Maghribadite.

 

Sous la direction de Cyrille AILLET, l'ibadisme, une minorité au coeur de l'Islam, Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n°132, décembre 2012. Virginie PREVOST, Les Ibadites, De Djerba à Oman, la troisième voie de l'Islam, Editions Brepols, collection "Fils d'Abraham", 2010. A noter dans ce livre un importante anthologie de textes ibadites. Mohamed-Chérif FERJANI, La politique et le religieux dans le champ islamique, Fayard, 2005.

 

RELIGIUS

 

Relu le 1 mars 2021

 

 

 

 

 

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17 janvier 2013 4 17 /01 /janvier /2013 12:09

      Aymeric CHAUPRADE et François THUAL partent de la notion d'Impérialisme pour parvenir à celle d'Empire. Parce que l'Empire est d'abord une construction idéologique, l'Impérialisme, une "construction politico-territoriale, qui trouve son origine dans l'impulsion soutenue par un État donné à une époque donnée, et non seulement la définition de nature économique faite par les auteurs marxistes pour rendre compte du comportement géopolitique des pays capitalistes à un stade donné de leur développement économique." 

 

       L'Impérialisme "concerne une construction territoriale dominante qui obéit à la seule logique d'extension territoriale et ce, quels que soient les peuples habitant sur les territoires concernés. Il procède par agrégation et annexion des territoires à partir de l'État centre de l'empire. Une administration souvent décentralisée mais toujours au service du centre impérial est chargée d'organiser l'allégeance politique et l'exploitation économique des territoires conquis."

En termes géographiques, l'empire réponde souvent à une vision continentale. Le postulat de l'unité d'un continent, ou d'un sous-continent, la croyance en son homogénéité nécessaire et dans la force politique qui découlerait de son unité spatiale, ont fondé et continuent de fonder nombre de visions impériales."

   Nos deux auteurs précisent que "les empires se sont succédé tout au long de l'histoire et les derniers à disposer d'une unité territoriale construite et plus ou moins continue, ont disparu dans les dernières décennies du XXe siècle." Ils font référence, après des considérations sur les empires coloniaux du XIXe et du XXe siècle, à la disparition de l'Union Soviétique comme dernier empire, mais rien ne dit qu'il n'en existera pas d'autres dans le futur. Par ailleurs, si aucun pouvoir politique ne revendique un Empire, il peut très bien en exister sans le nom. Des ensembles politiques vastes existent encore et le plus conséquent, la Chine, suscite encore bien des commentaires. D'ailleurs, prenant la gestion de l'empire russe qui ne se dénomme pas officiellement de cette manière, le terme empire s'étant très dévalorisé, ils indiquent que l'empire est par essence source de conflictualité : "car il est de nature expansif et hégémonique".

ils opposent les États-nations aux Empires : "Contrairement à l'État-nation qui vise à inscrire un peuple sur un territoire, l'empire tend à communautariser. Autour d'un centre, il produit une logique de vassalisation des communautés en compétition entre elles. Nombre d'analyses ont montré la cohabitation systématique des logiques d'empire et des logiques tribales. Face à la domination du centre, très vite, le problème des nationalités ou des différences confessionnelles tend à ressurgir. la conflictualité interne d'un empire émerge des revendications communautaires et nationales et celles-ci ouvrent le chemin de la dissolution. Il n'existe pas d'exemple d'empire qui ait perduré ; en revanche nombreux sont les États-nations qui sont anciens voire très anciens." Les auteurs écrivent que "le concept d'empire reste utilisable pour décrire nombre de situations géopolitiques de l'histoire". Ils se montrent finalement prudents : "il serait imprudent de le ranger définitivement dans le musée de la géopolitique."

 

     Aymeric CHAUPRADE, dans l'étude de relations entre clan, ethnie, nation et territoire explique que "par opposition à la nation, l'empire est un État dirigé par une dynastie et une administration mono-ethnique ou pluri-ethnique qui exercent leur pouvoir sur un territoire comprenant d'autres clans, ethnies, nations ou communautés religieuses se trouvant dans un rang inférieur."

Il se pose la question d'où vient "cette opposition entre la nation et l'empire?" Il la situe historiquement dès le IIIe millénaire avant J-C., quand apparurent des empires édifiés par l'Égypte, Babylone, l'Assyrie. Mais l'expression impériale la plus achevée fut celle des Achéménides : un empire pluri-ethnique posant un État au-dessus des ethnies. A un tel prototype d'Empire qu'est l'Iran s'oppose, à l'époque des Guerres Médiques, l'idée nationale défendue pas les Grecs. "L'une des conséquences tragiques de la conception impériale, à l'échelle de l'histoire, est que les réalités ethniques peuvent être balayées, déportées, selon les intérêts de la logique impériale. L'Iran, de l'antiquité jusqu'à nos jours, n'a cessé de pratiquer le déplacement de populations, c'est-à-dire la déportation  (X. de PLANTHOL, Les Nations du Prophète, Manuel géographique de politique musulmane - Fayard, 1993 ; L. DELAPORTE, "Les anciens peuples de l'Orient, dans Histoire universelle des pays et des peuples - Librairie Aristide Quillet, 1913). Les souverains sassanides déportèrent des populations de l'intérieur de l'Empire vers les frontières et cette politique est restée une caractéristique du mode de gouvernement iranien (J. P. DIGARD, Le fait ethnique en Iran et en Afghanistan, 1988). Les Kurdes et les Azéris habitant les frontières occidentales de l'Iran furent déplacées aux XVIIe et XVIIIe siècles vers le Khorassan afin de défendre la frontière orientale des attaques ouzbeks."

D'autres empires eurent de semblables politiques et même à l'intérieur de territoires encore traversés de conflits internes. En France, conçue du point de vue de pouvoirs concentrés autour du Bassin Parisien, comme un empire à établir (avant qu'elle ne transforme la France en nation) l'habitude est prise souvent de faire combattre des révoltes provinciales par des troupes d'autres provinces... 

"Au service d'elle-même, la dynastie construit un empire ; au service d'une ethnie, elle édifie une nation qu'elle stabilise dans un territoire. L'une des permanences frappantes de l'Histoire, est celle du combat plurimillénaire entre l'empire et la nation, entre les États au service des conquêtes avides d'un clan et des États au service de la grandeur des peuples. L'histoire fut marquée par deux sortes de dynasties :

- celles qui servirent les autres, construisant alors des nations ;

- et celles qui se servirent des autres, construisant d'éphémères empires."

A l'appui de cette dichotomie, Aymeric CHAUPRADE cite l'Empire d'Alexandre le Grand pour les seconds et la France pour les premiers... Nous y voyons là plutôt une construction historique a posteriori : il n'est pas sûr que la Provence ait toujours bien voulu se fondre dans une nation française... Entre nation et empire, tout est sans doute question d'évolution dans le temps, ce qu'indique d'ailleurs finalement le dernier élément historique cité par l'auteur : "... nos prudents Capétiens apparaissent (...) pâles (en comparaison d'Alexandre le Grand...) ; leur grandeur ne fut pas dans leurs exploits (...) mais dans l'oeuvre qu'ils laissèrent : au XVIIIe siècle, la France était la première puissance mondiale ; elle était plus prospère que ses voisins et le niveau de vie y était le plus élevé d'Europe. C'est d'ailleurs ce qui explique ce faible taux d'expansion, qui causa à la France la perte de l'Amérique et lui posa problème, au siècle suivant, face à l'Angleterre".

Intégration nationale et expansion impériale peuvent être deux mouvements séparés ou simultanés... à la mesure des forces politiques (et économiques) qui dominent le centre de l'État et qui se combattent...

 

   Dans ces mouvements-là, le problème de l'hétérogénéité identitaire est finalement le principal des problèmes que rencontrent les constructions territoriales en formation. "L'homogénéité identitaire suppose la continuité identitaire sur le territoire" explique encore Aymeric CHAUPRADE.

"Or, les nationalismes modernes ont parfois eu tendance à considérer l'hétérogénéité ethnico-nationale ou ethnico-religieuse comme une menace et une atteinte à l'unité de l'État. Si l'on compare ainsi le modèle de la royauté française à celui de la république jacobine, on constate que le nationalisme du second est plus homogénéisateur que celui du premier, la royauté tolérant mieux la différence régionale à condition que celui-ci ne se transformât pas en féodalité anti-royale. Il y a en effet un pas entre la décentralisation et le respect d'identités régionales et le séparatisme pur et simple. Le lien existe ; il n'est cependant pas systématique.

Certains auteurs ont voulu montrer que l'empire, par essence multi-communautaire et pluri-ethnique, supportait mieux le phénomène minoritaire (comme G. CORM, L'Europe et l'Orient, de la balkanisation à la libanisation, histoire d'une modernité inaccomplie - La Découverte, 1991). Pourtant, aucun empire dans l'histoire, de l'Empire romain à l'Empire austro-hongrois et plus près de nous, l'Empire soviétique, n'a échappé à une crise violente des nationalités. (voir notamment Y. PERRIN, T. BAUZOU, de la Cité à l'Empire : Histoire de Rome, Ellipses, 1997 ou M. HELLER, Histoire de la Russie et de son empire, Flammarion, 1997). Au contraire, le territoire impérial apparaît toujours comme étant une construction purement artificielle, éphémère, et destinée à affronter, un jour ou l'autre, le réveil des nations. Alors que dans le cadre national, une minorité ne peut guère prétendre à une autonomie absolue du politique, dans le cadre impérial, minorité signifie assez vite nationalité puis émancipation.

Pour rétablir l'homogénéité et la parfaite continuité du territoire de l'État-nation, les formes exacerbées du nationalisme moderne peuvent aller jusqu'à mettre en oeuvre des stratégies de "purification ethnique", en procédant soit par extermination, soit par expulsion. (...) D'une manière générale, ce type de crise dramatique se produit lorsqu'une minorité tend démographiquement à se transformer en une majorité et à modifier ainsi lourdement le profil politique de la région considérée." La question du nombre pèse sur les empires, comme le montre l'exemple chinois.

 

Aymeric CHAUPRADE, Géopolitique, Constantes et changements dans l'histoire, Ellipses, 2003. Aymeric CHAUPRADE et François THUAL, Dictionnaire de géopolitique, États, Concepts, Auteurs, Ellipses, 1999.

 

STRATEGUS

 

Relu le 2 mars 2021

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