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3 avril 2012 2 03 /04 /avril /2012 13:20

        Nouvelles Questions Féministes, revue francophone fondé en 1981 par Simone de BEAUVOIR, Christine DELPHY, Claude HENNEQUIN et Emmanuèle de LESSEPS, fait suite à Questions Féministes, fondée en 1977. Issue du courant féministe matérialiste, elle constitue une ressource importante pour la réflexion des militantes, des chercheuses et des enseignantes féministes.

Consacrée au développement et à la diffusion de réflexions théoriques et politiques ancrées dans les mouvements et les actions féministes, elle se donne également pour objectif de renforcer la légitimité scientifique des Études sur le Genre dans le monde académique et de contribuer à leur reconnaissance.

 

           Semestrielle, entre 144 et 168 pages par numéro, elle est maintenant éditée à Lausanne, aux Éditions Antipodes, et son secrétariat de rédaction, comme la gestion, de la revue sont rattachés au Centre Études Genre LIEGE. Avec un comité de 40 membres, elle se veut "carrefour d'expériences multiples : par les ancrages disciplinaires de ses membres (anthropologie, droit, géographie, histoire, linguistique, littérature, philosophie, science politique, sociologie), par sa composante intergénérationnelle, par la diversité des formes d'engagement de ses membres". Un comité de rédaction franco-suisse, sous la responsabilité de Christine DELPHY (CNRS France) et Patricia ROUX (Université de Lausanne, Suisse) coordonne les activités de la revue. 

 

        Les analyses de NQF d'hier et d'aujourd'hui, selon leur propre présentation, "se fondent sur le refus d'expliquer la subordination des femmes aux hommes et leur discrimination par la nature et la biologie. Les "femmes" et les "hommes" sont des catégories sociales produites par et dans des rapports de pouvoir organisés en système, le système de genre. Malgré tous les discours actuels sur l'égalité entre les sexes, les positions sociales des femmes et des hommes continuent à être hiérarchisées et contraignent les premières à entretenir une relation de dépendance matérielle et symbolique avec les seconds. NQF continue de déconstruire la division arbitraire et essentialiste qui structure l'ensemble de l'organisation sociale et légitime l'ordre patriarcal, partout dans le monde et sous des formes diverses. A ce titre, la revue diffuse des articles et des témoignages provenant des sociétés occidentales, mais accorde un large espace aux article qui décrivent et analysent la construction du genre et sa production d'inégalités dans d'autres régions et sociétés. Les oppressions vécues par les femmes étant multiples, elle s'intéresse aussi à toute étude où le genre s'articule avec d'autres systèmes de catégorisation, de hiérarchisation et de pouvoir qui organisent les rapports sociaux - la classe, la race ou la nationalité et la sexualité."

Sont traités donc autant la question de Sexisme et racisme : le cas français (n°1, 2006), la question des Perspectives féministes en sciences économiques (n°2, 2007), Le droit à l'épreuve du genre (n°2, 2009) que les Nouvelles perspectives de la recherche féministe en éducation (n°2, 2010). 

   Depuis août 2018, NQF est hébergé par la Haute école de travail social et de la santé Lausanne, au sein du Réseau Genre et Travail social (GeTS). Après l'avoir été pendant 17 ans au LIEGE (Laboratoire interuniversitaire en Études Genre), puis au CEG (Centre en Études Genre) de l'université de Lausanne. NQF est publié avec le soutien financier de ces deux Hautes écoles. NQF s'est constitué en outre en association depuis 2015 (Les Amies de la revue NQF), de façon à être clairement indépendante des Hautes écoles qui l'accueillent. Dans le même ordre d'idée, elle s'est dotés d'un nouveau site web depuis l'été 2018.

 

    Le Réseau Liège (Laboratoire Interuniversitaire en Études Genre), créé en 2000, est un espace collectif qui a étendu son activité en 2006, jusqu'alors centrée sur les universités, à la Haute École Spécialisée de Suisse Occidentale (HES-SO). Ses objectifs sont poursuivis, depuis 2007, par le Centre en Études Genre LIEGE de l'Unil et par l'antenne romande de la plate-forme d'informations Gender Campus/LIEGE (www.gendercampus.ch).

 

     Les Éditions Syllepse rééditent cette année, Questions Féministes (1977-1980). Les 8 numéros de cette revue présentent un intérêt historique, vu leur impact sur le mouvement féministe et bien au-delà. Les articles de QF sont devenus, "soit dès leur publication, soit au fil du temps, des classiques sur lesquels s'appuie en grande partie la formation théorique des étudiant(e)s d'aujourd'hui dans ce domaine, en France, mais aussi en Suisse, en Belgique et au Québec. Or si certains de ces articles ont été republiés dans des recueils réunis par leurs auteures, d'autres restent difficilement trouvables, bien qu'ils jouissent d'une grande réputation". Ce sont plus de 1000 pages de textes qui sont ici rassemblés. Préface de Sabine LAMBERT.

  Notons que les Éditions Antipodes, créées en 1995, contribuent à l'édition de nombreuses études Genre, avec un catalogue maintenant de plus de 230 titres, principalement des ouvrages de sciences sociales : histoire, sociologie, anthropologie, philosophie, science politiques, études genre, psychologie, mais également de la littérature et de la bande dessinée. Offensives idéologiquement, les éditions Anthropos, "contre l'enfumage des discours officiels", sont dotés d'une ligne éditoriale qui privilégie les textes solides scientifiquement.

 

Nouvelles Questions Féministes, Éditions Antipodes, Anthropole - CH-1015 LAUSANNE - SUISSE

Éditions Syllepse : www.syllepse.net

 

Relu le 16 novembre 2020

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29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 13:44

     Avant même la construction d'une véritable pensée féministe courant le XVIIIe siècle occidental et d'une philosophie politique en tant que telle au cours du XIXe, la réflexion sur la place des femmes dans la société est abordée dès l'Antiquité.

Il est difficile d'établir, en dehors du miroir lointain que constitue l'existence de sociétés dites primitives, et qui peut faire croire et approcher petitement la possible existence à un moment donné d'une société matriarcale, d'une société dominée par les femmes, vu les importantes destructions de documents de toute sorte sur de possibles pensées très développées sur la place des femmes dans les sociétés, la réalité d'un féminisme en tant que tel, avant le XVIIIe siècle occidental. Cela ne veut pas dire que les femmes soient sans pouvoir dans les sociétés où manifestement les hommes occupent toutes les positions dominantes, qu'elles soient religieuses, politiques ou économiques. Mais c'est réellement une prise de conscience politique de la spécificité féminine, de leur oppression, qui, vers ces moments-là, mettent en mouvement une partie de la société et que l'on peut parler de formation de différents féminismes, libéral, socialiste ou radical. Ces féminismes s'expriment à la fois dans les domaines politiques et philosophiques, même si, de manières structurées, les philosophies politiques féministes viennent plutôt tardivement.

 

Le féminisme, une nouveauté déterminante dans la perception des réalités sociales...

     C'est ce qu'indique bien Claude HABIB dans son survol du féminisme. "Avec l'anti-racisme, le féminisme est une des valeurs les plus incontestées de notre temps : c'est une des normes pour juger les autres civilisations ainsi que les mondes qui ont précédé le nôtre. Toujours et partout, la place des femmes dans une société nous apparaît comme déterminante pour l'avenir de cette société. Avant que nous ne lui reconnaissions cette importance, elle l'était pour des raisons démographiques." "La subordination des femmes semble avoir été le moyen universel de garantir leur collaboration aux destinées de sociétés où elles étaient à la fois protégées et contraintes. Cette subordination fut généralement assurée par la limitation de leur droit d'héritage ou de propriété, et par leur exclusion des fonctions dominantes, en particulier militaires et sacerdotales. La solidarité des femmes au groupe social passe par la soumission de la fille au père et celle de l'épouse au mari ; celle-ci peut prendre des formes extrêmes, comme l'immolation traditionnelle des veuves, dans certaines castes indiennes, sur le bûcher de leur mari.

Le contrôle de la sexualité féminine est général et peut prendre des formes extrêmes. Des rites traditionnels, comme l'excision ou l'infibulation des petites filles, révoltent la conscience moderne. Même si des ethnologues invitent à suspendre le jugement spontané afin de comprendre les sociétés où ces pratiques existent, il faut avouer que nous ne sommes guère en mesure de leur rendre justice tant que ces mutilations continuent d'exister. On peut admettre qu'un rite ou une coutume, détachée du contexte, ne renseigne pas sur des types de liens qui existent entre hommes et femmes dans une société donnée. Mais dans le cas des mutilations génitales, le relativisme culturel atteint une limite : l'urgence d'éradiquer la coutume l'emporte sur la compréhension et le respect des traditions."

Sans doute l'auteur ne fait-il pas la différence entre comprendre et accepter/justifier de telles pratiques, mais cette présentation est caractéristique d'une manière de concevoir le relativisme culturel, lequel n'est absolument pas le même quand il vient d'anthropologues tout-à-fait occidentalisés que quand il provient de prédicateurs religieux ou politiques désireux de préserver une part de leur pouvoir. 

  "La préférence pour le masculin ne prend pas couramment une forme dramatique. Les anthropologues affirment que toutes les sociétés humaines formulent la différence des sexes ; selon Françoise Héritier, on y repère toujours une "valence différentielle" et celle-ci se laisse mieux appréhender dans le rapport entre le frère et la soeur que dans celui de la femme et du mari, le premier n'étant pas affecté par les différences liées à la reproduction : lorsque la sexualité et la parturition ne jouent pas, la hiérarchisation est plus lisible. Elle s'effectue régulièrement au bénéfice du masculin. De nombreuses féministes ont dénoncé la persistance de cette valence jusque dans les représentations occidentales contemporaines qui passent pour neutres, contestant par exemple l'emploi du terme "humanité" ou celui du mot "homme", employé dans un sens général, par exemple dans l'expression "droits de l'homme" : L'humanité est une prérogative masculine" (Robert BAKER). 

 

Les femmes ne sont pas à l'écart de l'Histoire...

    En dépit de cela, "il serait erroné de se représenter l'histoire humaine comme une affaire purement masculine".

Le professeur à l'Université Lille III le pense pour deux grandes raisons:

- Les formes familiales sont diverses et évoluent lentement. Les mutations par exemple qui affectent la famille lorsqu'elle passe d'une filiation matrilinéaire à une filiation patrilinéaire, de la polygamie à la monogamie, de l'endogamie traditionnelle à l'exogamie, se produisent graduellement et surtout par altération des formes anciennes. Ceci affecte la répartition des rôles entre hommes et femmes de manière très graduelle ;

- Si les femmes sont tenues pour inférieures aux hommes, ce préjugé ne les écarte pas systématiquement des positions dominantes. En matière de succession politique par exemple, la légitimité dynastique permet à de nombreuses femmes de monter sur le trône royal, que ce soit dans l'Antiquité ou à d'autres époques. Dans le jeu croisé des prétentions anglaises et françaises de régner sur les terres de la grande île ou du continent, les impératifs politiques priment souvent sur les questions de sexe. Au XXe siècle, c'est net en Inde et dans d'autres régions asiatiques.

  Des multiples exemples historiques, il ressort "qu'on ne peut guère dégager un intérêt qui soit commun aux femmes dans une société ordonnée par la différence de conditions." C'est pourquoi les historiens et les historiennes choisissent souvent la période du XVIIIe siècle "pour marquer l'émergence du féminisme moderne : en excluant les femmes de la vie publique, la Révolution française eut le mérite paradoxal de rendre lisible leur intérêt commun.".

Le mot lui-même, féminisme, n'apparaît en français qu'en 1837, sous la plume de FOURIER, et son emploi ne se répand qu'au XIXe siècle. Bien entendu, les thèmes féministes sont présents bien avant. Claude HABIB cite les cas de Christine de PISAN (Le livre de la Cité des Dames, 1405), qui ouvre la "Querelle des femmes" qui rebondit sans cesse après, de Cornelius AGRIPPA (Aggripa de Nettescheim), de Marie de GOURNAY, qui est la seule à évoquer l'égalité des sexes.

"De la Renaissance à l'âge classique, même chez les auteurs qui prennent le parti des femmes (dans la Querelle des femmes), l'inversion des préjugés n'est jamais liée à l'espoir de réformes sociales, mais au jeu de l'esprit, au désir d'être agréable aux dames, au plaisir de la flatterie. Un même caractère d'instabilité marque les revendications de la préciosité au XVIIe siècle, et celles des courants  néo-précieux du XVIIIe siècle, dans le cercle de Madame de Lambert. De nouveau, leur audience est de fait limitée aux cercles fermés. (...) L'accueil masculin, quand il n'est pas franchement goguenard, à la manière de Molière, reconduit le jeu, voire le double jeu, spirituel et galant qu'on observe au XVIe."

Se distinguent, en contraste, de rares auteurs (parmi ceux passés à la postérité), comme Poulain de la BARRE (De l'égalité des deux sexes, 1673), disciple de DESCARTES.  "Les choses changent avec la Déclaration des droits de l'homme : la promotion de l'égalité comme valeur collective fournit la base d'une contestation du nouvel ordre politique masculin. Cette contestation fut précoce, même si elle a pu passer inaperçue dans la tourmente des événements". Ainsi Mme de GAMBIS (Du sort actuel des femmes, 1791) ouvre la voie, comme Olympe de GOUGES (Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791). Le plaidoyer le plus cohérent en faveur de l'éducation des femmes provient de CONDORCET (Cinq mémoires sur l'instruction publique, 1791 - Lettres d'un habitant de New Haven à un citoyen de Virginie, 1788 - Sur l'admission des femmes au droit de cité, 1790), alors que les autres auteurs des Lumières se montrent indifférents ou même négatifs en la matière, comme ROUSSEAU. En Angleterre, Mary WOLLSTONECRAFT publie en 1792 A vindication of the Rights of Woman, sans beaucoup d'écho. 

 

Politique et éducation... dans un "mouvement" féministe profondément divisé...

   L'exigence  de participation à la vie politique et de l'éducation des filles dominent le débat au XIXe siècle, dans la première vague du féminisme. "Chez certaines féministes anglaises, la revendication à l'éducation supérieure prend le pas sur les autres thèmes, mais le suffragisme est, pour l'essentiel, la vocation du premier féminisme, qu'on s'accorde à faire durer jusqu'aux années trente du XXe siècle. Ce mouvement va de pair avec les luttes pour l'amélioration des conditions de vie de la femme ouvrière, et des mouvements pour l'abolition de la prostitution."

Dès le départ, dans ce féminisme, cohabitent des mouvances libérales, socialistes et radicales. Pierre ROSANVALLON met le doigt (Le sacre du citoyen, Gallimard, 1992) sur l'opposition fondamentale au sein du féminisme, au XXe siècle : tandis que les unes s'appuient sur une différence de nature, les autres s'en tiennent strictement à la revendication d'égalité entre les individus, refusant de s'intéresser à une spécificité féminine. Les premières s'expriment inlassablement en terme d'identité, les secondes, qui se situent dans la lignée de Simone de BEAUVOIR, parlent plus volontiers de condition féminine, évitant le terme de nature qui leur parait un piège : puisqu'elle fut l'essentiel et est encore l'éternel prétexte des discriminations sexistes, il est au mieux inutile, au pire dangereux de s'y intéresser.

  Les féminismes différentialistes conduisent fréquemment à des options séparatistes, favorisant la formation - parfois nécessaire dans des environnements sociaux plutôt hostiles - de groupements entièrement féminins, composés de femmes, agissant pour elles exclusivement. On en trouve l'expression récente dans l'homosocialité militante, allant jusqu'à conférer à l'homosexualité féminine un privilège. 

  Égalitarisme et différentialisme, universalisme et essentialisme, dans cette seconde vague du féminisme, au dernier tiers du XXe siècle, constituent deux formes qui se combattent avec au moins autant de force que contre la domination masculine qu'elles dénoncent. Les périodisations restent encore incertaines, tant manque le recul nécessaire, et tant les emballements médiatiques bombardent facilement les tendances d'adjectifs qui mettront du temps à se vérifier. "La caractéristique du second féminisme fut de déplacer la critique vers le corps, la sexualité et l'oppression au sein de la famille. L'autonomie revendiquée ne concerne plus les droits civils et politiques, déjà acquis, et qui n'ont pas fait disparaître la subordination des femmes. Si les inégalités économiques restent un terrain majeur de protestation, le phénomène le plus frappant est le recentrement sur la question du corps (...). L'exaspération contre le statut de "femme-objet" se traduit par des actions spectaculaires (...). Plus sérieusement, les luttes se polarisent sur l'accès aux nouvelles méthodes contraceptives et la légalisation de l'avortement. Elles concernent aussi le viol" (...) Les féministes radicales ne s'en tiennent pas à la dénonciation des crimes (et à la relative mansuétude des tribunaux eux) : elles prétendent remonter à leur principe. Les abus ou les crimes ne sont pas des transgressions de l'ordre patriarcal, mais son expression la plus claire. Ils sont inhérents à la phallocratie dans laquelle les femmes sont prises, auxquelles elles collaborent par les liens qu'lles nouent avec leurs oppresseurs. Shulamith FIRESTONE (The dialectic of sex, 1970), Catherine MAC KINNON, Andrea DWORKIN (Pornography and grief, dans Take Back the night, L Lederer, New York, Morrow, 1980)  sont les représentantes les plus en pointe de ce féminisme radical.

"A l'encontre des Françaises, dont la mobilisation s'affaiblit au cours de la décennie 1980, les Américaines luttent toujours activement contre la pornographie, jusqu'à prôner son interdiction, ce qui ne va pas sans dissensions : certaines estiment possible de produire une pornographie non attentatoire à l'égalité des sexes ni à la dignité de la femme (Anne Garry)." Ces dissensions peuvent d'ailleurs s'aggraver, disons-le lorsque certaines organisations radicales, s'allient avec une extrême droite puritaine, qui possède une grande influence aux États-Unis

Claude HABIBI met en relief les évolutions divergentes en France et dans le monde anglo-saxon, les femmes ayant du mal à se faire réellement une place dans la vie politique hexagonale. Mona OUZOUF (Les mots des femmes, 1995) propose une explication subtile : dans les salons d'Ancien Régime, elle voit l'origine d'une expérience particulière qui donne aux femmes de ce pays l'impression d'avoir voix au chapitre, indépendamment du contexte institutionnel. La mixité sociale maintenue et l'universalisme, diffusé dans l'enseignement républicain, et par conséquent dans l'enseignement féminin expliquerait les aspects d'un féminisme à la française qui relève moins de la timidité que de la résistance au radicalisme. 

   Très justement, le même auteur explique la contestation spectaculaire des rôles sexuels dans le second féminisme par l'expérience historique de la seconde guerre mondiale, où le nombre des victimes civiles dépassent de loin celui des combattants. "L'antique fonction virile de protection du groupe en ressort ébranlé. L'agresseur lui-même tend à se désincarner. L'ennemi ne vient plus "jusque dans nos bras égorger nos fils et nos campagnes" : les bombes tombent du ciel. C'est sur fond d'indifférence aux vertus guerrières que s'est joué la délégitimation de l'agressivité masculine.    

    La demande d'égalité fait partie de la logique démocratique : elle constitue une tendance de fond et n'est pas susceptible de s'inverser. En revanche, les conditions qui ont permis la contestation des identités appartiennent au contexte historique de l'après-guerre, et nul ne peut prévoir si elles seront durables."

 

La question du statut de la différence des sexes traverse toute la philosophie occidentale.

      Pour Françoise COLLIN, qui rejoint la périodisation précédente, "la question du statut de la différence des sexes est présente dès les origines de la philosophie occidentale. En réalité, le questionnement des philosophes porte sur les femmes, attestant de ce qu'elles sont les "autres" du sujet parlant et pensant mais aussi du sujet désirant, et il bute sur leur rôle prééminent dans le phénomène de la génération." 

      Pendant l'Antiquité et ses prolongements, deux grandes "réponses" se dessinent : la première incarnée par ARISTOTE, qui affirme la double nature de l'homme et de la femme, la seconde par PLATON, qui soutient l'unicité de la nature et des rôles de l'un et l'autre. Mais la distinction de ces deux positions s'évanouit dans une commune affirmation de la hiérarchie entre les sexes (Giulia SISSA, Philosophies du genre, 1991, sous la direction de Georges DUBY). La défense des droits privés, plutôt d'ailleurs que celle de droits publics, se fait soit par l'accentuation de l'importance de leur rôle spécifique (ROUSSEAU), soit par la revendication de leur assimilation aux hommes (STUART MILL). La psychanalyse fait de la différence des sexes le motif central de sa réflexion, ce qui influence longuement l'ensemble des philosophies féministes.

 

Trois positions différentes sur la différence des sexes

La philosophe et professeure au Centre parisien d'études critiques, fondatrice et rédactrice de la revue Les Cahiers du GRIF, compte tenu de l'histoire au XXe siècle du féminisme, distingue trois positions différentes sur la différence des sexes :

- Une position universaliste, qui repose sur l'affirmation selon laquelle tous les êtres humains sont des individus au même titre, indépendamment de différences secondaires touchant aux traits physique, à la "race", au sexe, à la langue... Il y a, comme le soutien Simone de BEAUVOIR, pas de sexes, mais des "classes de sexes" vouées à disparaître. L'égalité est couplée à l'identité, dans la vie politique comme dans la vie économique. L'exigence d'égalité comporte pour les filles comme pour les garçons l'accès identique, et dans des conditions identiques, à toutes les formes d'exercice de la vie humaine et citoyenne. La démocratie se doit de traduire dans les faits ces principes. L'importance prépondérante de ce courant dans le féminisme français est liée à la tradition culturelle, philosophique et politique nationale, hérité du rationalisme des Lumières, et à une conception des rapports de sexes inspirée par le modèle marxiste des rapports de classe. Il est principalement soutenu et développé par des théoriciennes formées à la sociologie ou à l'ethnologie ;

- Une position différentialiste (essentialiste), qui soutient qu'il y a "deux sexes" au sein de la même humanité : l'accès à l'égalité n'est pas l'accès à l'identité. La disparition de la domination doit donner lieu à un monde commun composite, enrichi des apports de l'une et l'autre forme sexuée de l'humanité. La domination masculine a en effet approprié l'universel en le tronquant. La libération des femmes n'est pas que le dépassement d'une injustice : c'est aussi la manifestation d'une dimension du rapport au monde occultée jusqu'ici. Ce féminisme résiste à l'Un, figuré par le phallique, qui structure indûment le monde dit commun (IRIGARAY, 1974). Les expériences respectives de la maternité et de la paternité sont irréductibles (KRISTEVA, 1980 - KNIBIELHER, 1997). L'avènement des femmes serait l'avènement d'une alternative à l'organisation des rapports humains. Les théoriciennes de ce courant vont parfois jusqu'à penser que les deux registres sexués de l'humanité devraient pouvoir constituer deux formes d'organisation non plus hiérarchisées mais égales et parallèles au sein d'un même monde. Cette position, qualifiée parfois par ses adversaires de "naturaliste" ou "substantialiste" est soutenue au départ par des théoriciennes confrontées à la psychanalyse, sous sa forme lacanienne, dont elles se démarquent de manière critique. Elles se retrouve aussi chez des théoriciennes de l'écriture et de la création (CIXOUS, 1975 - KRISTEVA, 1980) ;

- Une position postmoderne qui se formule plus tardivement, bien après l'explosion féministe des années 1970. Elle n'a pas d'impact en France, mais est devenue un élément fécond des recherches ailleurs et surtout aux États-Unis où elle est qualifiée... de french feminism (à tort). Cette confusion provient des réceptions biaisées des oeuvres de philosophes français tels de DELEUZE, LYOTARD et DERRIDA. Ce postmodernisme ou déconstructionnisme est issu de la "critique de la métaphysique" introduite par HEIDEGGER. Il marque une rupture avec les formes de la modernité occidentale, aux sources grecques, définies par la catégorie de la maîtrise : maîtrise du sujet sur l'objet, mais aussi de l'homme sur la femme, obéissant à une logique binaire des oppositions. Le logocentrisme est un phallocentrisme (DERRIDA, 1992). La pensée postmoderne (Nos lecteurs connaissent tout le mal que nous pensons de cette catégorisation pré, pro, anti, post... moderne) est en ce sens un "devenir femme" ou un devenir féminin de la pensée et de la pratique. Le sexe n'est pas substantifiable : il n'est ni un ni deux mais un mouvement de différer qui se traduit par le vocable de "différance" (DERRIDA, 1992). Le "féminin" comme catégorie et non comme marque d'un des deux sexes, est attachement à la logique binaire des oppositions, émergence d'une "vérité de troisième genre" qui récuse l'alternative du "ou bien, ou bien" au profit de celle de "et, et".

Un tel féminisme peut être assumé indifféremment par hommes et femmes : il transcende l'alternative duelle du sex et du gendex. Cette position induit une politique des contournements et de la déstabilisation, une politique des déplacements plutôt que des affrontements, liée à la "pensée nomade" (BRAIDOTTI, 1985). La vraie vie est toujours minoritaire et la subversion est dans le "devenir minoritaire" (DELEUZE) des hommes et des femmes. Cette pensée donne lieu au développement ultérieur de la théorie queer qui s'attache à la subversion des identités sexuelles. Il ne s'agit pas seulement de revendiquer le droit à l'homosexualité, mais d'indiquer la porosité des frontières entre hétéro et homosexualités. Le sexe identifié socialement ou morphologiquement n'est pas déterminant. Le sexe est "trouble" ou "innombrable" (BUTLER, 1990).

 

      Perdure, à travers ces évolutions, une différence essentielle entre diverses formes du féminisme qui coexistent toujours, et qui peuvent - malgré les intenses luttes idéologiques à l'intérieur d'un même courant, lesquelles peuvent très bien se mêler à des querelles personnelles vivaces - être ramenées à trois principales : un féminisme libéral, un féminisme socialiste et un féminisme radical. 

    Le féminisme libéral, appelé ainsi bien après ses débuts, adhère aux principes du libéralisme politique. Il réclame l'application aux femmes, au même titre qu'à tous les hommes, l'application des droits politiques acquis par ces derniers. Réformiste à la fois par sa pensée et par ses méthodes, ce féminisme cherche à obtenir une modification des lois par la voie législative, le lobbying ou l'action militante à destination de l'opinion publique. Confiant dans les valeurs du progrès et les vertus de l'éducation, il entend également agir sur les mentalités existantes, sans développer comme le féminisme marxiste ou radical, une analyse développée du système politique, économique ou même du patriarcat. C'est dans la seconde moitié du XIXe siècle qu'il se structure, toujours en Occident (car ailleurs les problématiques sont différentes), dans des groupes organisés, militants pour l'égalité civile et politique ainsi que l'égalité des droits dans les domaines de l'éducation et du travail. Chris BEALEY, dans son What is feminism? An introduction to feminist theory, (SAGE, 1999) donne une bonne description de ce féminisme.

   Le féminisme socialiste, d'abord marxiste, puise ses sources dans L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'État (1884) de Friedrich ENGELS et dans La femme dans le passé, le présent et l'avenir (1879) d'August BEBEL. Clara ZETKIN et Alexandra KOLLONTAÏ sont des représentantes les plus marquantes du début de cette traduction marxiste. Les féministes de la fin du XIXe siècle militent pour l'accès des femmes au marché du travail : leur entrée dans la sphère productive doit permettre l'éveil d'une conscience de classe et la participation des femmes à la lutte des classes. Les mobilisations des femmes doivent rester subordonnées à la lutte des classes pour une grande partie des auteurs, leaders, dirigeants marxistes. Seul, pour eux, le renversement du capitalisme peut mettre en effet un terme définitif à l'oppression des femmes (Françoise NAVAILH, Le modèle soviétique, dans Histoire des femmes, tome 5, sous la direction de Françoise THÉBAUD, 1992). Des organisations féminines, rattachées aux structures socialistes nationales s'organisent dans la majorité des pays d'Europe (regroupées en 1907, dans l'Internationale socialiste des femmes, à l'occasion de la première Conférence internationale des femmes socialistes, de Stuttgart). Longtemps, sous l'impulsion des organisations proches de la ligne du Parti Communiste de l'Union Soviétique, l'ensemble du féminisme marxiste refuse toute alliance avec le "féminisme bourgeois" et réformiste. Mais depuis la fin des années 1960, la réflexion marxiste sur l'oppression des femmes se renouvelle profondément, notamment en ce qui concerne l'articulation entre patriarcat et capitalisme (sous l'impulsion d'auteures comme Christine DELPHY).

   Le féminisme radical apparaît à la fin des années 1960. Il voit dans l'oppression des femmes au bénéfice des hommes, le fondement du système de pouvoir sur lesquels les relations humaines dans la société sont organisés. Ce féminisme se démarque des mouvements féministes qui visent surtout à l'amélioration de la condition féminine, sur les plans politique et économique, même si beaucoup de ses composantes l'ont fait et continuent de le faire. La différence, exprimée par exemple par Catherine MACKINNON et Andrea DWORKIN, est la contestation des rôles sexuels imposés par la société. Il critique l'essentialisme et le naturalisme et entend impulser une lutte pour la libération sexuelle, marquant les mouvements féministes aux États-Unis, en Angleterre, au Canada et en France. Diffus, ce féminisme se rencontre, par capillarité, dans les deux féminisme précédents, une fois que les luttes légales ont fait entrer l'égalité des hommes et des femmes dans la loi, dans pratiquement tous les domaines. Divisé et très éclaté, il rencontre et prend à son compte nombre d'ordre de lutte des groupes homosexuels : usage de la technologie moderne de conception in vitro, séparatisme plus ou moins radical entre actions des femmes et actions des hommes, théorisation plus ou moins radicale également de la différence entre sexes, jusqu'au séparatisme social. Critiqué (Elisabeth BADINTER, Jean-Pierre TROTTIER, Hélène VECCHIALI) car trop centré sur le genre et oublieux des autres conditions de l'amélioration de la condition féminine. Informel, car présent dans beaucoup de revues et mouvements, sans constituer un féminisme réellement autonome et structuré. Concentré en Occident, car ailleurs, les femmes doivent obtenir d'abord l'abolition des pratiques les plus répressives.

  

Un courant récent très radical, le courant "queer"

      Françoise COLLIN explique également qu'à partir des années 2000, certains courants dérivés de la pensée de DERRIDA mais davantage encore de la problématique des homosexualités greffée ainsi sur celle des sexes vont, en partant des États-Unis pour gagner ensuite la scène française, faire de l'indécidabilité non plus un différer, mais un état, une "indifférence" non seulement des sexes mais des orientations sexuelles. Pour récuser la hiérarchie des sexes - et des sexualités - ces courants contestent jusqu'à leurs différences, tenant pour négligeable la morphologie. certaines recherches scientifiques (H ROUCHE) tentent d'ailleurs à montrer la similitude même biologique des sexes sous leur apparente dissymétrie.

Alors que chez DERRIDA la différance est un mouvement, chez les théoriciennes ou théoriciens postérieurs de gender trouble (Judith BUTLER), réinterprété par la queer theory, l'indécidabilité devient un statut. L'affirmation de la "différance" se transforme en affirmation de l'"indifférence" des sexes (PROKHORIS). A la limite de cette perspective, la réversibilité des sexes est donc potentiellement radicale. La différence morphologique devient insignifiante, ainsi que l'indiquait d'ailleurs déjà Gilles DELEUZE en revendiquant un "corps sans organes". L'inégalité est surmontée par l'identité - une identité mouvante - au moins potentielle qu'il s'agit d'exercer.

Paradoxalement, les théories de l'indifférence des sexes et des sexualités viennent ainsi rejoindre par une voie détournée les théories classiques du sujet neutre et souverain, voire tout-puissant - l'individu -, qui serait à la fois homme et femme, homo et hétérosexuel. Se heurtant toutefois à la dissymétrie flagrante des sexes dans le processus générationnel, dissymétrie qu'avait à sa manière déjà rencontrée et recouverte Le Deuxième Sexe, elles en minimisent la portée ou soutiennent le projet des technologies de la reproduction.

 

Des enjeux communs pour différents courants féministes

  Résumant les enjeux politiques du féminisme, qui n'est pas seulement politique, mais aussi culturel, notre auteure écrit :

"Malgré leur diversité et leurs oppositions, ces théories, qui donnent lieu à des pratiques diverses, ont en commun la mise en cause de la domination historico-sociale des hommes sur les femmes, qui se manifeste dans les différentes modalités de la vie politique, sociale, économique, érotique, générationnelle ou symbolique. Elles entraînent des stratégies diverses concernant le devenir des rapports entre hommes et femmes, enjeu central du féminisme ou des féministes dans leur ambition émancipatrice.

Ce qui caractérise le féminisme, au-delà des positions philosophiques et politiques diverses touchant aux rapports entre les sexes et à leurs statuts respectifs, c'est qu'il en conçoit la transformation non comme un tournant spéculatif, mais comme une pratique politique aventureuse, conjoignant réflexion et action. Il constitue à ce titre, une praxis au sens aristotélicien : praxis déployée dans la durée, sans représentation a priori de son modèle, mais qui vise à surmonter l'inégalité séculaire qui se matérialise dans la "domination masculine".

La question des rapports de sexes, élevée au rang de paradigme politique et théorique par le féminisme, reste toujours retraversée par celle des classes, des races, des orientations sexuelles, des cultures et des conjonctures historiques, qui imposent une pluralité d'analyses sectorielles et d'actions transformatrices. Elle constitue un angle d'approche théorique et pratique universel, mais non exclusif du réel. La domination d'un sexe sur l'autre concerne en effet toutes les périodes de l'histoire et toutes les cultures : mais, en la prenant en charge théoriquement et politiquement, le mouvement féministe ne prétend pas, comme le mouvement marxiste avec la lutte des classes, en faire "la cause" déterminante de toutes les autres formes de domination et d'exploitation. La validité du féminisme est universelle mais non exhaustive."

   Ces commentaires sont bienvenus car à la lecture (peut-être parfois un peu rapide... notamment dans la presse critique littéraire actuelle) de certaines oeuvres féministes, on pourrait penser que pour leurs auteurs, la question du rapport entre les sexes prime toutes les autres. 

 

Claude HABIB, article Femmes, Féminisme, dans Dictionnaire de philosophie politique, PUF, 2005. Françoise COLLIN, article Théories de la différence des sexes, dans Dictionnaire critique du féminisme, PUF, 2007. Féminisme - Les théories, dans Encyclopedia Universalis, 2004.

 

PHILIUS

 

Complété le 21 août 2017. Relu le 25 octobre 2020

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26 mars 2012 1 26 /03 /mars /2012 15:30

      Entre sociologie et politique, entre analyses et prescriptions, les approches marxistes de la famille et du patriarcat évoluent au gré de la position des penseurs marxistes (au pouvoir ou non) avec notamment une longue période soviétique.

Riches en contradictions, selon le courant (orthodoxe ou non, anarcho-libertaire ou non), ces approches sont de nos jours très influencées par le féminisme qui renouvelle le regard porté sur la famille. Toutes les approches marxistes de la famille restent marquées par l'approche initiale d'ENGELS, qui pense, à la suite d'HEGEL, que la famille structure la "société civile" (Principe de la philosophie du droit), notamment dans son oeuvre L'origine de la famille, de la propriété et de l'État, rédigé en 1884. 

 

A l'origine des conceptions marxistes...

    Les fondateurs du marxisme affirment que la famille constitue l'un des premiers liens sociaux et figure au principe de la division du travail (L'idéologie allemande). La famille a une histoire, dépendante des conditions économiques. Le développement économique, la transformation des modes de production, en particulier le passage à la société communiste, doit transformer radicalement les mentalités. Sur les rapports hommes-femmes, parents-enfants, ce passage doit faire disparaître, selon certains auteurs comme Alexandra KOLLONTAÏ (1872-1952) (Marxisme et révolution sexuelle, 1909-1927) la famille "créatrice indépendante de richesse" et gardienne des relations d'oppressions dans le système capitaliste.

 

      Dans le livre phare, L'origine de la famille..., ENGELS affirme élucider, scientifiquement, le rapport entre les deux instances, production et famille.

Reprenant la périodisation de l'histoire précapitaliste de MORGAN (1818-1881), en état sauvage, barbarie et civilisation, ENGELS montre comment à chacune de ces périodes s'est imposé un type de famille particulier, adapté aux impératifs de la production :

- au temps de la société gentilice, c'est la famille punaluenne (un certain nombre de soeurs sont les femmes communes de leurs maris communs ; les soeurs et frères sont exclus du commerce sexuel ; la filiation est féminine ; l'économie est domestique) ;

- la famille "appariée" (un homme vit avec une femme, mais l'infidélité reste le droit de l'homme ; les enfants sont à la mère seule) ;

- de cette famille "appariée" devait naître, avec le développement de la production pour l'échange et de la propriété privée, la famille conjugale monogame (le père est sûr de sa descendance, à laquelle il transmet son héritage). ENGELS insiste sur le fait que "l'amour sexuel individuel.. a peu de chose à voir avec l'établissement du mariage conjugal" (Marx/Engels Werke, Berlin, Detz Verlag, 39 volumes).

La famille, dans l'analyse marxiste, a une origine purement économique et elle se caractérise alors par la suprématie totale de l'homme sur la femme. Karl MARX et Friedrich ENGELS affirment, dans Le Manifeste du Parti communiste : "La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent". La véritable famille conjugale, celle qui repose sur des rapports d'estime et d'affectivité n'existe que dans le prolétariat, car "il ne s'y trouve aucune propriété... il manque tout stimulant pour faire valoir la suprématie masculine..." (M/E W).

     La question qui se pose est celle de l'évolution de la famille dans une société libérée du capitalisme et de la propriété privée. Pour ENGELS, la famille monogame n'a pas à disparaitre en tant que telle ; elle doit simplement cesser d'être l'unité économique de la société, car c'est ce statut qui pervertit le mariage conjugal et le rend insupportable surtout pour les femmes.

Si ENGELS a cru que la famille monogame fondée sur l'inclination et non l'argent se maintiendrait dans une humanité libérée du capitalisme, d'autres marxistes, comme Alexandra KOLLONTAÏ, ont cru à sa dissolution, d'une part, parce que la famille n'aurait plus alors pour fonction la conservation des richesses familiales et, d'autre part, parce que, lentement mais irrévocablement, les obligations familiales passeraient l'une après l'autre à la charge de la société et de l'État. Pour elle, "la famille telle qu'elle existe encore vit ses derniers jours et elle est irrémédiablement condamnée à périr avec la société de classes antagonistes" . Ainsi, "les influences sociales sont si complexes, leur action si diversifiée, qu'il est actuellement impossible d'imaginer avec précision ce que sera la forme dans laquelle se mouleront, après un changement radical de toute la structure de la société, les rapports conjugaux de l'avenir".

Pensée qui lui est reprochée par les dirigeants et idéologues du Parti. Ainsi David RIAZONOV (1870-1938), à la question : "Quelle forme d'union remplacera l'ancienne famille bourgeoise? répond qu'il n'y a aucune raison de poser la question... En dehors de la famille traditionnelle, il ne voit que "des rapports sexuels désordonnés" ou "le communisme sexuel" incompatibles avec la société communiste (La doctrine communiste du mariage). Lors des débats passionnés autour des problèmes relatifs à la famille en 1926, pour la plupart des participants, la préoccupation principale était de préserver "la morale" et la famille. Mais quelle morale? La morale bourgeoise? Et quelle famille? La famille fermée et contraignante, tant décriée et condamnée par Alexandra KOLLONTAÏ? Depuis, les différents codes de la famille qui se succéderont visent à la conservation de la cellule familiale. En 1936, on en arrive, en URSS, à la suppression de la liberté de l'avortement pour "le renforcement de la famille soviétique" (éditorial de la Pravda, cité par R SCHLESINGER, Changing attitude in Soviet Russia. The family, London, Routledge & Kegan Paul, 1949) et tous ceux qui avaient préconisé la disparition de la famille, comme S. WOLFSON, dans la Sociologie du mariage et de la famille, font leur autocritique en se référant à MARX, ENGELS et LÉNINE. C'est en tout cas ce que Françoise BALIBAR et Nadya LABICA expose dans le Dictionnaire critique du marxisme.

 

 

     Leur périodisation des approches marxistes est précédemment trop centrée sur l'histoire de l'URSS, mais l'ensemble de positions marxistes jusqu'à la fin de celle-ci, s'en inspirent, au minimum, ou s'y alignent carrément. Surtout après la Seconde Guerre Mondiale.

 

D'autres réflexions récentes marxistes....

Les points de référence des réflexions actuelles, hormis les changements radicaux de perspectives introduits par les féminismes proches du marxisme, restent dans les oeuvres d'ENGELS, de KOLLONTAÏ, de RAZIONOV ou de WOLFSON. Compte-tenu de l'évolution du marxisme dans son ensemble, surtout celles d'ENGELS (dans un retour aux sources, souvent critique) et celles de KOLLONTAÏ, là encore sous l'impulsion du mouvement féminisme en général, mais aussi sous la poussée des nouvelles connaissances en ethnologie.

Les autres oeuvres, notamment celles d'auteurs qui sont également rédacteurs de codes de la famille dans les pays dits communistes, reviennent à des conceptions plus "classiques" de la famille, et en tout cas refusent toutes les innovations qui changent les rapports de force à l'intérieur de la parenté, avec des arguments moraux mêlés à des considérations démographiques.

 

Famille et matérialisme historique, la conception orthodoxe

     ENGELS est le premier en littérature marxiste à avoir décrit l'évolution de la famille à partir des positions du matérialisme historique. Il envisage la famille comme une catégorie historique et dévoile la liaison organique entre ses formes et les étapes du développement de la société, la dépendance de ces formes du monde matériel de production. Il montre comment, à mesure du progrès des forces productives, on voit diminuer l'influence des liens de parenté sur la formation sociale et comment avec la victoire de la propriété privée est apparue une société où "le règne de la famille est complètement dominé par le régime de la propriété". Il soumet à une vive critique la famille bourgeoise. Il révèle le fondement économique de l'inégalité entre femmes et hommes, alors que règne la propriété privée et montre que la vraie émancipation des femmes passe par l'abolition du mode de production capitaliste. Ce n'est qu'en société socialiste, notre t-il, alors que les femmes seront largement associées à la production sociale, qu'une véritable égalité avec les hommes sera instaurée dans tous les domaines de la vie sociale et que les femmes seront affranchies des soucis du ménage que la société assumera à un degré croissant, c'est alors seulement que s'affirmera un type de famille nouveau, supérieur, basé sur l'entière égalité des sexes, le respect mutuel et l'amour.

"Jusqu'en 1860 environ, il ne saurait être question d'une histoire de la famille, lisons-nous dans L'origine de la famille, de la propriété et de l'État. Dans ce domaine, la science historique était encore sous l'influence du Pentateuque. La forme patriarcale de la famille, qui s'y trouve décrite avec plus de détails que partout ailleurs, n'était pas seulement admise comme la plus ancienne, mais ) déduction faite de la polygamie - on l'identifiait avec la famille bourgeoise actuelle, si bien qu'à proprement parler la famille n'avait absolument pas subi d'évolution historique ; on concédait tout au plus que dans les temps primitifs pouvait avoir existé une période de rapports sexuels exempts de toute règle." Pour ENGELS, "l'histoire de la famille date de 1861, de la parution du Droit maternel de (Johan Jakob) BACHOFEN (1815-1887). L'auteur y énonce les affirmations suivantes :

- L'humanité a d'abord vécu dans des rapports sexuels dépourvus de toute règle, qu'il désigne par le terme malencontreux d'hétaïrisme ;

- Comme de tels rapports excluent toute paternité certaine, la filiation ne pouvait être comptée qu'en lignée féminine - selon le droit maternel -, ce qui fut originairement le cas chez tous les peuples de l'antiquité ;

- En conséquence, on accordait aux femmes, en tant que mères, seuls parents certains de la jeune génération, un haut degré de respect et de prestige qui, selon la conception de Bachofen, alla jusqu'à la parfaite gynécocratie ;

- Le passage au mariage conjugal, où la femme n'appartenait qu'à un seul homme, comportait la violation d'un antique commandement religieux (autrement dit, en fait, une violation du droit traditionnel des autres hommes à la même femme), violation qui devait être expiée, ou dont la tolérance devait être achetée. Par la femme en se donnant à d'autres pour un temps limité. 

Bachofen trouve les preuves de ces assertions dans d'innombrables passages de la littérature classique de l'Antiquité."

Cette conception d'un matriarcat originel trouve tout un pan de littérature marxiste, parallèle à la référence à un temps de communisme primitif. Mais celle-ci est abandonnée par la suite, et même ENGELS préfère de beaucoup se référer aux travaux du successeur de BACHOFEN, J. F. MAC LENNANN (1827-1881) et à ceux de Lewis Henry MORGAN, dont les conclusions sont, estime-t-il, universellement admises chez les préhistoriens. Ce dernier, considéré comme un des fondateurs de la science anthropologique, établit une séquence évolutive des systèmes de parenté, qui sert souvent sinon de référence, au moins de point de départ dans la réflexion au long court  sur la famille.

"Il y a donc trois formes principales du mariage qui correspondent en gros aux trois stades principaux du développement de l'humanité. (...). Comme l'a démontré tout notre exposé, le progrès qui se manifeste dans cette succession chronologique est lié à cette particularité que la liberté sexuelle du mariage par groupe est de plus en plus retirée aux femmes, mais non aux hommes. En réalité, le mariage par groupe subsiste effectivement pour les hommes jusqu'à nos jours. Ce qui est crime chez la femme et entraîne de graves conséquences légales et sociales passe chez l'homme pour fort honorable, ou n'est considéré, au pis aller, que comme une légère tâche morale qu'on porte avec plaisir. Mais plus l'hétaïrisme traditionnel se modifie, à notre époque, par la production capitaliste, plus il s'y adapte, plus il se transforme en prostitution avouée, et plus son action est démoralisatrice. Ce sont les hommes qu'il démoralise, beaucoup plus encore que les femmes. La prostitution ne dégrade, parmi les femmes, que les malheureuses qui y tombent, et celles-là même dans une bien moindre mesure qu'on ne le croit communément. Par contre, elle avilit le caractère du monde masculin tout entier. C'est ainsi en particulier qu'un état de fiançailles prolongé est, neuf fois sur dix, une véritable école de préparation à l'infidélité conjugale. Nous marchons maintenant à une révolution sociale dans laquelle les fondements économiques actuels de la monogamie disparaîtront tout aussi sûrement que ceux de son complément, la prostitution.

La monogamie est née de la concentration des richesses importantes dans une même main - la main d'un homme - et du désir de léguer ces richesses aux enfants de cet homme, et d'aucun autre. Il fallait pour cela la monogamie de la femme, non celle de l'homme, si bien que cette monogamie de la première ne gênait nullement la polygamie avouée ou cachée du second. Mais la révolution sociale imminente, en transformant en propriété sociale à tout le moins la partie de beaucoup la plus considérable des richesses permanentes qui se peuvent léguer : les moyens de production, réduira à leur minimum tous ces soucis de transmission héréditaire. La monogamie, étant née de causes économiques, disparaîtra-t-elle si ces causes disparaissent?" ENGELS répond à cette question de manière longue et non définitive, argumentant sur la nature de l'amour sexuel et de l'économie domestique privée, et finalement, dès le départ de sa réponse, estime que la prostitution disparaît, mais que la monogamie, elle, devient une réalité même pour les hommes. "Ce qui disparaîtra très certainement de la monogamie, ce sont tous les caractères qui lui ont imprimé les conditions de propriété auxquelles elle doit sa naissance ; et ces caractères sont, d'une part, la prépondérance de l'homme, et, en second lieu, l'indissolubilité du mariage." C'est à partir de cette conclusion, d'ailleurs, que dans le jeune Etat soviétique, toute la législation sur le divorce - et sur le mariage lui-même - est profondément modifiée, ouvrant la porte à de nombreuses expérimentations sociales... surtout dans les classes ayant accès au savoir nécessaire pour le faire, à commencer par la capacité de lire et d'écrire, qui rappelons tout de même ici, n'était, sous le tsarisme, que l'apanage d'une minorité, même si des éléments de la classe ouvrière y avaient progressivement accès...  

   Dans une des dernières rééditions de L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'État  (Éditions Le temps des cerises), Christophe DARMANGEAT fait une sorte d'état des lieux de ce qu'il reste de cette oeuvre, 130 ans après sa parution : "Bien peu de marxistes (...) soutiendraient aujourd'hui l'idée que l'intégralité des faits et des raisonnements soutenus dans L'origine de la famille devraient toujours être tenus pour avérés. Comment pourrait-il en être autrement? Le livre tirait sa matière d'une science alors balbutiante. (...). Engels , répondant à l'avance à tous ceux qui auraient voulu figer ses écrits dans l'éternité du marbre, il ajoutait que "mainte hypothèse de détail, établie par Morgan, est devenue (...) chancelante ou même caduque", (...).". Les connaissances ont bien évolués depuis 1891 et on peut se demander ce qu'il reste de valable dans cette oeuvre. Son vocabulaire est très vieilli et l'hypothèse des familles "consanguines" ou "punaluenne" est depuis longtemps abandonnée par les anthropologues. Les formes familiales se révèlent beaucoup plus diverses et déroutantes que MORGAN ne pouvait le supposer, et ne sont pas reliées de manière simple ni aux systèmes techno-économiques, ni aux terminologies de parenté. Du coup, ce la remet en cause les visions sur les lignées masculines et féminines et toute la conception du passage d'une filiation féminine à une filiation masculine, suite au développement de la propriété privée, censée être un événement universel. La conception aussi de sociétés égalitaires où régnait une domination masculine plus ou moins intense provient aussi de biais d'observation largement critiqués.

Ceci dit, ENGELS pose historiquement le problème de l'émancipation féminine au sein de la société capitaliste, qui finalement, n'a pas besoin de présupposés sur l'histoire de la famille. Le sujet de l'État, qui occupe la majeure partie de l'ouvrage, exige aussi à reconsidérer de larges pans du texte. On reste de nos jours fort prudent sur les structures politiques des siècles postérieurs, et l'exemple de la gens iroquoise est trop restreint pour fonder une vision d'ensemble de l'évolution vers l'État des sociétés premières... Sur la propriété privée, son rôle central sur l'évolution des inégalités sociales s'avère plus complexe qu'exposé par ENGELS. "Il est en tout cas un point, et non des moindres, sur lequel les conclusions d'Engels n'ont pas pris une ride : il s'agit de la caractérisation de l'État comme une force armée distincte de la population, organisée séparément d'elle et capable ainsi de la contraindre par la violence. Engels cerne là avec une vigueur toute particulière la spécificité de l'État."  L'outil armé fonctionne de manière si spécifique qu'il ne suffit pas à la classe ouvrière d'en prendre le contrôle pour son propre compte. 

 

Famille et matérialisme historique, une conception hétérodoxe

     Les idées d'Alexandra KOLLLONTAÏ, nous rappelle une des introductrices de son oeuvre en France, Judith STORA-SANDOR, notamment celles exprimées dans Les Bases sociales de la famille (1909), sont inspirées d'ENGELS et d'Auguste BEBEL (La Femme et le Socialisme) qu'elle cite abondamment. Son analyse de la désagrégation de la famille s'enrichit d'une description de la vie de certaines couches de la population en Russie. Ses réflexions sur la lutte à mener posent un certain nombre des problèmes qui sont actuellement loin d'être résolus et qui constituent toujours le point central de l'idéologie de nombreux mouvements féministes actuels.

Elle participe à l'élaboration de la législation du jeune État sovétique, et théorise dans son oeuvre, la fin du mariage monogamique. Pour autant, sur L'union libre, elle met l'accent sur le fait que "si l'on veut lutter pour libérer la femme du joug familial, il faut diriger ses flèches non contre les formes même des rapports conjugaux, mais contre les causes qui les ont engendrées." Contre l'attitude de féministes favorables à l'union libre, elle présente les propositions "du parti ouvrier comme mesures immédiates aux femmes travailleuses accablées par un double fardeau - les obligations domestiques et le travail à l'atelier. (...) il sait que par une série de mesures sociales et politiques, il est possible d'alléger la situation pénible des femmes et des mères, de protéger la santé et même la vie de la génération future. Ces mesures doivent, en premier lieu, favoriser l'accélération du processus économique qui détruit la petite unité économique familiale et qui, ôtant les soucis du ménage des épaules accablées des femmes travailleuses, les transmet à des collectivités spécialement adaptées ; en second lieu, elles sont pour tâche de défendre les intérêt de l'enfant et de la mère, de promouvoir une large législation protectrice, incluant l'assurance maternelle ; en troisième lieu enfin, ces mesures doivent tendre à transmettre le soin de la jeune génération de la famille à l'État ou à une administration locale, bien entendu à la condition expresse que l'un et l'autre soient pleinement démocratisés.(...)".

Dans Femmes célibataires (1918) et dans Anne Akhmatova : chantre de la femme nouvelle (1923), dans Lutte de classe et sexualité (1918) et dans L'amour-jeu ou l'amitié érotique (1923), comme dans de nombreux autres textes, elle se place au coeur de nombreuses polémiques sur la place des femmes dans la société soviétique, d'autant plus qu'elle fait partie de la minorité anti-léniniste (sur l'étatisation de la production au lieu de la collectivisation et sur les libertés politiques), intégrée à la tendance "communiste de gauche" (revue Kommunist). Lors du passage à la NEP, elle estime que LÉNINE trahit la révolution et elle subit un exil diplomatique comme ambassadrice de l'URSS en Norvège en 1923 et ailleurs ensuite...

Ceci rappelé pour comprendre qu'une partie de son oeuvre est construite de l'extérieur, et se situe de manière critique face à une évolution qui s'inverse progressivement en Union Soviétique, STALINE et LÉNINE estimant le couple fidèle comme la forme naturelle de famille. Quoi qu'il en soit, les conflits sur la conception de la famille perdurent tout au long de la vie de l'URSS, dans la période de libéralisation des années 1910 à 1930 comme dans la période de retour à la tradition de 190 à 1950, comme encore la nouvelle période de libéralisation à partir des années 1960. L'attitude officielle envers la famille varie beaucoup au cours de près d'un siècle, comme en témoigne la législation sur la divorce (Hélène YVERT-JALU)

Elle se livre à une critique féroce qui mêle considérations économiques et considérations morales. La classe dominante impose sa conception de l'amour à l'ensemble de la société et l'amour est une notion idéologique qui doit être clairement définie, au même titre que les problèmes relatifs à l'économie et à la politique. Précisément, c'est parce que le Parti, majoritairement, estime qu'avant tout les problèmes économiques doivent être réglés avant de penser à des "choses morales", ses écrits mettent en relief - surtout dans L'amour-jeu, le fossé grandissant qui se creuse entre le marxisme orthodoxe, influencé par le puritanisme ambiant, et sa conception de l'évolution nécessaire du rapport entre les sexes. 

 

      Représentant de cette attitude puritaine, David RIAZANOV combat longtemps pour justifier l'enregistrement obligatoire des mariages, contre les partisans du mariage de facto. Lors de la préparation en 1925-1926 d'un nouveau code de la famille, ce dernier s'alarme du relâchement des moeurs et de la vague de divorces qui ont suivi les premières années de la révolution. La question se pose alors de la reconnaissance ou non de ce que l'on appelait le "mariage de facto" dans le code civil, c'est-à-dire d'étendre les mêmes droits aux concubins qu'aux mariés enregistrés. Il attaque constamment la "bestialité" de "soit-disant communistes" qui prônent l'amour libre (tout en reconnaissant qu'ENGELS le pratiquait!) qu'il assimile à la "polygamie". Dans la période transitoire de la société soviétique, la bataille ne cesses de faire rage, à coups d'argument bien plus moraux qu'économiques, même si en arrière plan, pèsent le problème des milliers d'enfants abandonnés et des effets démographiques de la guerre civile.

 

Le féminisme tendance marxiste et l'économie politique du patriarcat

      C'est précisément sur l'économie politique du patriarcat, revenant donc aux principes de l'attitude du marxisme envers la famille, qu'une partie du féminisme renouvelle la problématique marxiste.

Ainsi Christine DELPHY (1969) analyse l'aspect économique du non-marchand, à partir de trois hypothèses :

- Le patriarcat est le système de subordination des femmes aux hommes dans les sociétés industrielles contemporaines ;

- Ce système a une base économique ;

- Cette base est le mode de production domestique.

Dans son interrogation sur le système économique, elle refuse de se "laisser piéger" par l'opposition classique entre valeur d'échange et valeur d'usage et isole les caractéristiques formelles de la circulation des biens qu'on appelle "patrimoine", mis en opposition au marché :

- Il n'est pas caractérisé par l'échange, mais par le don ;

- Les acteurs ne sont pas interchangeables mais définis étroitement par les règles de la parenté ;

- Cette circulation ne dépend pas du bon vouloir des acteurs, ni des donateurs, ni des bénéficiaires.

Estimant que cette partie de l'économie n'est pas traitée par les auteurs d'économie politique, qu'ils soient marxistes ou non, elle recherche le mode de fonctionnement de la production domestique et les fondements économiques du patriarcat. Elle présente elle-même les quatre axes les plus importants de son apport épistémologique :

- La critique de l'a-historicisme de la plupart des théories traitant du "statut des femmes" ou de la "division du travail" ;

- La critique de la recherche de la "globalité", recherche qui s'appuie sur la confusion entre la spécificité d'une situation, en particulier d'une oppression sociale, et la spécificité de ses causes ou de ses mécanismes ;

- La critique du naturalisme : du recours à des phénomènes non-sociaux pour expliquer des phénomènes sociaux ;

- La critique des sciences constituées et le développement d'un point de vue féminin.

 Elle appelle à une révolution féministe dans les sciences sociales qui aboutit au développement d'une nouvelle sociologie, la sociologie du genre (1976), empruntée au monde anglophone. La constitution de cette sociologie est nécessaire car même la sociologie marxiste qui ne rend pas compte de l'oppression commune des femmes, et est centrée non sur l'oppression des femmes mais sur les conséquences de cette oppression pour le prolétariat. Contrairement à des textes américains et cubains sur l'oppression économique des femmes (BESNTON, 1969, 1979 - LARGUIA, 1970) qui tendent à penser les femmes structurellement non responsables de la production des marchandises et cantonnées à des activités ne produisant que des valeurs d'usage et non des valeur d'échange, ne créant pas de surproduit, Christine DELPHY propose une analyse économique novatrice :

- Les rapports de production (non-rémunération...) s'appliquant au travail domestique ne sont pas limités aux productions consommées dans la famille (élevage des enfants, services domestiques) mais s'appliquent aussi aux productions destinées au marché quand elles sont produites dans la famille ;

- Il n'y a pas de différence entre les services domestiques produits par les femmes et les autres biens et services dits productifs produits et consommés dans la famille ;

- De même qu'il y a continuité et non rupture entre les activités ayant pour but l'autoconsommation et appelés productives et les activités ayant pour but l'autoconsommation et appelés non productives (les activités ménagères), il y a continuité entre les services fournis gratuitement par les femmes et les services commercialisés ;

- Aujourd'hui, l'appropriation de la force de travail des femmes tend à se limiter à l'exploitation (la formation gratuite par elles) du travail domestique et d'élevage des enfants ;

- A partir de ces données, il est maintenant possible d'ébaucher les principes d'une analyse de classes. on constate l'existence de deux modes de production dans notre société : la plupart des marchandises sont produites sur le mode industriel ; les services domestiques, l'élevage des enfants et un certain nombre de marchandises sont produites sur le mode familial. Le premier mode de production donne lieu à l'exploitation capitaliste. Le second donne lieu à l'exploitation familiale, ou plus exactement à l'exploitation patriarcale ;

- la fourniture gratuite de travail dans le cadre d'une relation globale et personnelle (le mariage), constitue précisément un rapport d'esclavage. 

En conclusion, pour tracer une perspective politique, l'exploitation patriarcale constitue l'oppression commune, spécifique et principale des femmes :

- commune, parce qu'elle touche  toutes les femmes mariées ;

- spécifique, parce que l'obligation de fournir des services domestiques gratuits n'est subie que par les femmes ;

- principale, parce que même quand les femmes travaillent "au dehors", l'appartenance de classe qu'elles en dérivent est conditionnée par leur exploitation en tant que femmes.

Du coup, la mobilisation doit se faire sur la base de l'oppression patriarcale, et non pas d'abord sur la base de l'oppression capitaliste comme le disent la plupart des auteurs marxistes, donc inclure tous les individus opprimés par le patriarcat et à ce titre intéressés à sa destruction, soit toutes les femmes. Ce travail de mobilisation doit mettre l'accent sur la solidarité de tous les individus opprimés par un même système et pour ce faire :

- s'attaquer aux problèmes de fausse conscience, à la conscience de classe déterminée par l'appartenance aux classes capitalistes plutôt qu'aux classes patriarcales et à l'identification sous ce prétexte à la classe patriarcale antagonique ;

- montrer comment cette fausse conscience sert les intérêt du patriarcat et nuit à la lutte.

 

Christine DELPHY, L'ennemi principal, tome 1 et 2,  Syllepse, collection Nouvelles questions féministes, 2002. Alexandra KOLLONTAÏ, Marxisme & Révolution sexuelle, François Maspéro, petite collection maspero, 1973. Friedrich ENGELS, l'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, 1884, www.uqac.ca - Éditions Le temps des cerises, 2012 ; Notes de lecture, David RIAZANOV, www.pcint.org. Hélène YVERT-JALU, L'histoire du divorce en Union Soviétique. Ses rapports avec la politique familiale et les réalités sociales, dans Population, n°1, 1981, Portail Persee. François BALIBAR et Nadya LABICA, article Famille, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999.

 

SOCIUS

 

Relu le 26 octobre 2020

 

 

 

 

 

 

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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 10:18

        Le sociologue français Pierre BOURDIEU, éditeur et acteur engagé dans la vie politique, est considéré comme un des penseurs les plus influents de la seconde moitié du XXe siècle. Il modifie la sociologie française d'après guerre, faisant une grande place au dévoilement de processus culturels profonds.

Les conflits sociaux ne se réduisent pas, comme il le reproche de le faire aux marxistes, aux conflits économiques entre classes sociales. Le monde social plutôt qu'entre classes lui apparaît divisé, entre champs (du champ artistique au champ politique) où s'exercent la domination ou l'influence de classes sociales. Animé par une vision déterministe du social, il insiste beaucoup plus sur les habitus, sur les stratégies développées par les acteurs sociaux, qui ancrent les rapports de force, que sur les facteurs de changements sociaux. La violence symbolique est le mécanisme premier pour lui, de l'imposition des rapports de domination. 

 

        Son oeuvre reflète des filiations complexes entre plusieurs courants intellectuels, philosophique ou politique. Max WEBER (qui retient la domination symbolique de la légitimité de toute domination dans la vie sociale, Karl MARX (dont il reprend le concept de capital, généralisé à toutes les activités), Émile DURKEIM (dont il hérite le principe de causalité, donnant à son oeuvre une coloration déterministe), Marcel MAUSS et Claude LÉVI-STRAUSS (pour le structuralisme), et plus en amont la pensée scolastique de Thomas D'AQUIN (habitus, traduisant le terme d'ARISTOTE, hexis). Les influences philosophiques de Maurice MERLEAU-PONTY, pour la phénoménologie de HUSSERL qui joue un rôle essentiel dans la réflexion de Pierre BOURDIEU sur le corps propre, les dispositions à l'action, le sens pratique, l'activité a-théorique (concept central d'habitus), de WITTGENSTEIN pour la réflexion sur la nature des règles suivies par les agents sociaux, et de PASCAL, qu'il mentionne vers la fin de sa vie de préférence à Karl MARX, mais surtout par provocation.

Sans oublier Raymond ARON, dont il se détache pendant les événements de mai 1968, dont il est l'assistant à l'Université de Paris, et son voisinage avec le philosophe Eric WEIL, André MIQUEL, l'historien Pierre VIDAL-NAQUET et le philologue et germaniste Jean BOLLACK.

Une grande partie de son activité se déroule à l'EHESS (et auparavant à l'EPHE - École Pratique des Hautes Etudes), pépinière d'une grande partie du monde intellectuel français. Il crée en 1975, avec le soutien de Fernand BRAUDEL, la revue Actes de la recherche en sciences sociales, qu'il dirige jusqu'à sa mort.

    Son engagement politique, depuis 1980 (soutien avec Gilles DELEUZE du principe de la candidature de COLUCHE à l'élection présidentielle), et surtout depuis 1990 (dans le mouvement altermondialiste) marque un tournant dans son oeuvre, plus marquée par les développements néfastes d'un capitalisme financier et d'un système néo-libéral.

 

     Mais même si vers les années 1990, nombre de ses ouvrages sont consacrés à la dénonciation et à la lutte contre une forme de capitalisme destructeur - La Misère du monde (1993), Raisons pratiques. Sur la théorie de l'action (1994) Contre-feux 1. Propos pour servir à la résistance contre l'invasion néo-libérale (1998), Les structures sociales de l'économie (2000), propos sur le champ politique (2000), Contre-feux 2. Pour un mouvement social européen (2001) - il garde dans ces écrits-là une volonté de s'inscrire dans une longue durée sociologique et il a toujours dans les autres ouvrages, une volonté d'agir sur la société contre les injustices et les inégalités. 

   

      Tout au long de son oeuvre, se manifeste une volonté de changer la manière sociologique d'analyser, dès sa Sociologie de l'Algérie (1958), contrée de laquelle il tire nombre de ses réflexions, ceci est particulièrement visible dans son Esquisse d'une théorie de la pratique.

Précédé de Trois études d'ethnologie kabyle, de 1972. Avec Les Héritiers. Les étudiants et la culture (rédigé avec Jean-Claude PASSERON) de 1964, Le Métier de sociologue. Préalables épistémologiques (avec Jean-Claude PASSERON et Jean-Claude CHAMBORÉDON) de 1967, Le Sens pratique, de 1980, Questions de sociologie, de 1982, Leçon sur la leçon, de 1982, L'Ontologie politique de Martin Heddegger, de 1988, Réponses. Pour une anthropologie réflexive, entretien avec Loïc J.D. WACQUANT, de 1992, Libre-échange (avec Hans HAACK), de 1993, Méditations pascaliennes, de 1997, Les Usages sociaux de la science. Pour une sociologie clinique du champ scientifique, de 1997,  Science de la science et réflexibilité, de 2001, Langage et pouvoir symbolique, de 2001, il trace les sillons d'une sociologie et d'une philosophie propres.

De nombreux ouvrages traitent de l'éducation (La Reproduction. Eléments pour une théorie du système d'enseignement (avec Jean-Pierre PASSERON), 1970) , La Noblesse d'Etat. Grandes écoles et esprit de corps, 1989...), de l'art et de la communication au sens très large (Un art moyen. essai sur les usages sociaux de la photographie (avec Luc BOLTANSKI, Robert CASTEL et Jean-Claude CHAMBOREDON), 1965 ; L'amour de l'art. Les musées d'art européens et leur public, 1966 ; La Distinction. Critique sociale du jugement, 1979 ; Ce que parler veut dire. L'économie des échanges linguistiques, de 1982 ; Les règles de l'art. genèse et structure du champ littéraire, 1992 ; Sur la télévision et l'Emprise du journalisme, 1996...), il applique et forge en même temps ses notions clés de champ et d'habitus. Un ensemble de textes est publié en 2002 sous le titre "interventions politiques 1961-2001. Textes et contextes d'intervention politique.

Il faut ajouter à tous ces ouvrages les innombrables articles publiés, entre autres, dans Actes de la recherche en sciences sociales.

 

Les Héritiers

    Les Héritiers, Les étudiants et la culture, de 1964, met en relief les stratégies de pouvoir dans le fonctionnement de l'institution universitaire française. "L'expérience de l'avenir scolaire ne peut être le même pour un fils de cadre supérieur qui, ayant plus d'une chance sur deux d'aller en faculté, rencontre nécessairement autour de lui, et même dans sa famille, les études supérieures comme un destin banal et quotidien, et pour le fils d'ouvrier qui, ayant moins de deux chances sur cent d'y accéder, ne connait les études et les étudiants que par personnes ou par milieux interposés". Le constat de départ des auteurs fait état de l'inégale représentation des différentes classes sociales dans l'enseignement supérieur, à un moment où l'on discute de la massification de l'enseignement. "Le système scolaire opère, objectivement, une élimination d'autant plus totale que l'on va vers les classes les plus défavorisées".

Pour mettre au jour les mécanismes par lesquels se produit cette élimination, les auteurs s'appuient sur un corpus détaillé d'enquêtes, de statistiques et d'études monographiques. Les thèmes développés dans ce livre sont depuis devenus partie intégrante de la culture sociologique, bien que l'on ignore souvent que le terme d'"héritage culturel" y trouve son origine. La théorie sociologique des Héritiers est développée ensuite dans La Reproduction (1970), en voulant démontrer de façon scientifique le caractère de classe de la culture, a touché la sensibilité des marxistes et suscité les critiques de ses opposants (notamment Raymond BOUDON, dans L'inégalité des chances. la mobilité sociale dans les sociétés industrielles, Colin, 1973). Pierre BOURDIEU, dans ses Propositions pour l'enseignement de l'avenir (, Rapport au Président de la République, Collège de France, 1985) alimente une grande partie de la rénovation pédagogique du système éducatif. Cependant, les études statistiques récentes montrent que, si la durée de la scolarité s'est (encore) allongée pour tous, les écarts entre les catégories socioprofessionnelles demeurent très importantes. Jean-Claude PASSERON affirme (Hegel ou le passager clandestin, la reproduction sociale et l'histoire, Esprit n°115, 1986), que même si en une vingtaine d'années la conjoncture avait changé, la "force du système" pouvait opérer sur les innovations pédagogiques ou institutionnelles mises en place, une "neutralisation" capable de désamorcer les réformes, réaffirmant par là même "la fonction de légitimation symbolique de l'ordre sociale" de l'école. (Martine FOURNIER)

 

La Reproduction

   La Reproduction, de 1970, présente la synthèse théorique des recherches menées dans Les Héritiers. A partir de travaux empiriques sur le rapport pédagogique, sur l"usage lettré ou mondain de la langue et de la culture universitaires et sur les effets économiques et symboliques de l'examen ou du diplôme se construit une théorie générale des actions de violence symbolique et des conditions sociales de la dissimulation de cette violence. En explicitant les conditions sociales du rapport d'imposition symbolique, cette théorie définit les limites méthodologiques des analyses, qui, sous l'influence cumulée de la linguistique, de la cybernétique et de la psychanalyse, tendent à réduire les rapports sociaux à de purs rapports symboliques. L'Ecole produit des illusions dont les effets sont loin d'être illusoires : ainsi, l'illusion de l'indépendance et de la neutralité scolaires est au principe de la contribution la plus spécifique que l'Ecole apporte à la reproduction de l'ordre établi. Par suite, essayer de mettre au jour les lois selon lesquelles elle reproduit la structure de la distribution du capital culturel, c'est non seulement se donner le moyen de comprendre complètement les contradictions qui affectent aujourd'hui les systèmes d'enseignement, mais encore contribuer à une théorie de la pratique qui, constituant les agents comme produits des structures, reproducteurs des structures, échappe aussi bien au subjectivisme de la liberté créatrice qu'à l'objectivisme pan-structuraliste. 

 

La Distinction

     La Distinction; critique sociale du jugement, de 1979, oppose à la vision courante, qui tient les goûts pour un don de la nature, l'observation scientifique qui montre que ceux-là sont déterminés et organisés entre eux par notre position dans la société. Il peut paraître évident que ceux qui boivent du champagne ont plus de chance que les buveurs de gros rouge d'avoir des meubles anciens, de pratiquer le golf, de fréquenter musées et théâtres. L'auteur montre qu'au-delà des simples effets de revenu, toutes ces pratiques révèlent des systèmes de représentations propres à des groupes sociaux, de leur position relative et de leur volonté de se situer dans une échelle de pouvoir. C'est à une vaste entreprise de déconstruction de l'évidence des goûts, perpétuer par exemple dans de multiples manuels de savoir-vivre et de savoir-manger ou encore de savoir-boire, que se livre Pierre BOURDIEU. L'accès à certaines pratiques culturelles est inégal selon les classes sociale et le sociologue veut montrer l'opposition entre d'une part, une esthétique populaire fondée sur la continuité de l'art et de la vie (en matière de cinéma, le public préfère le vraisemblable, le happy end) et d'autre part, le rapport à l'art des classes supérieures qui s'opère sur le mode de la distanciation, de l'aisance, de la lecture au second degré. Derrière la disposition esthétique distanciée du bourgeois, il y a tout un ensemble de codes et de discours qu'il maitrise grâce à la familiarisation insensible au sein du milieu social et que l'école renforce. De leur côté, les plus démunis de compétences et de codes, appliquent à l'art les schémas qui structurent leur perception de l'existence ordinaire. Cette analyse des goût s'étend à pratiquement tous les domaines, l'habitat, l'alimentation, les loisirs (voir les différences entre les classes dans l'appréciation des différents sports, foot et golf...).

L'interprétation de toutes ces observations s'inscrit dans une théorie générale du social. A l'image d'une pyramide, c'est plutôt l'image d'espace social où chaque individu se situe. La place et les évolutions de chaque individu dans cet espace s'organisent autour de trois dimensions :

- le volume global de capital détenu pas l'individu ;

- sa répartition entre capital économique et capital culturel ;

- l'évolution dans le temps de ces deux propriétés : les agents se déplacent dans cet espace et développement des stratégies de reproduction et de reconversion. 

Cet espace social est partagé en différents champs (religieux, politique, artistique, intellectuel...), chaque champ étant structuré par des rapports de domination et de lutte.

L'ouvrage met en évidence des univers, des "styles de vie" (l'artiste, l'intellectuel, le bourgeois, l'employé...). C'est une critique de la conception kantienne de l'esthétique, mais plus que cela. Pour Pierre BOURDIEU, derrière l'idée du jugement arbitraire d'un individu libre et compétent, il y a une idéologie du don qui masque les déterminants sociaux du goût et consacre les rapports de domination. Ces normes sont d'autant plus puissantes qu'elles sont intériorisées. Au travers de l'habitus, nous avons un monde de sens commun, un monde social qui nous parait évident. Il prolonge sa réflexion par l'analyse du champ politique. On observe en effet que les catégories sociales défavorisées se désintéressent de la politique. Le champ politique fonctionne selon l'idéologie du spontanéisme démocratique : tout le monde aurait un droit égal d'opinion, d'expression et d'action. En fait, le système est censitaire. Mais le cens n'est plus basé comme pendant longtemps sur la fortune. Les dominés ont intériorisé un sentiment d'incompétence statutaire et vont donc renoncer, en le déléguant, à leur pouvoir de jugement et de décision. Au-delà des critiques sur une vision structuraliste et déterministe - qui existe peu dans le livre en fait - l'auteur rappelle tout simplement le poids des déterminants sociaux. En définitive, "les agents ont une appréhension active du monde, ils construisent leur vision du monde. Mais cette construction est opérée sous contraintes structurelles." (Philippe CABIN)

 

Les règles de l'art

        Les règles de l'art, Genèse et structure du champ littéraire, de 1992, débute - longuement - sur une étude minutieuse et assez convaincante de l'Éducation sentimentale de FLAUBERT. Pierre BOURDIEU veut démontrer que cet auteur est le meilleur des sociologues, car il se livre à une formidable entreprise d'objectivation de soi, d'autoanalyse et de "socio-analyse". Son hypothèse centrale est l'existence d'une "homologie structurale" entre la production intellectuelle et l'espace social (le champ) dans lequel elle s'inscrit. Ensuite, il explique le processus historique d'autonomisation du champ littéraire au XIXème siècle, comment les écrivains tentent de conquérir cette autonomie de pensée face aux pouvoirs politique et économique, qui, auparavant, par le jeu des protections et des gratifications, se les inféodaient.

Très longtemps, et presque à toutes les époques, les écrivains sont d'abord les écrivains du roi, du prince, (en politique ou en économie, ou en religion), depuis les temps où elles inscrivaient les mots et les chiffres à la manière des très anciens scribes égyptiens. Cette émancipation en champ autonome de biens symboliques est longue et non linéaire. Ce champ littéraire est décrit comme "marché des biens symboliques" : discours des critiques, politiques des maisons d'édition, stratégies des uns et des autour du pouvoir. Pierre BOURDIEU en fait le principe même de son histoire : "Ce n'est pas assez dire que l'histoire du champ est l'histoire de la lutte pour le monopole de l'imposition des catégories de perception et d'appréciation légitimes : c'est la lutte même qui fait l'histoire du champ, c'est par la lutte qu'il se temporalise." C'est une vision très conflictuelle qu'il propose. La partie centrale de son livre est encore davantage théorique, elle constitue le prolongement de la réflexion que l'auteur poursuit alors depuis près de 25 ans, réflexion qui vise à constituer une "science des oeuvres", une sociologie de la production culturelle. le chapitre "Quelques propriétés générales des champs de production culturelle" nous livre ainsi un état de cette réflexion à ce moment, avec ces concepts de champ, d'habitus, de dialectique des positions. Une troisième partie rassemble des articles publiés sur ce thème d'une sociologie de la culture. (Laurent MUCCHIELLI)

 

La misère du monde

        La Misère du monde, de 1993 est en fait un ouvrage très collectif, puisqu'il rapporte les travaux d'une équipe de 23 sociologues, qui ont procédé à de longs entretiens avec toute un kaléidoscope de personnages : travailleurs immigrés, habitants de ZUP, couple de clochards, petits agriculteurs, policiers, infirmières, étudiants... Cette enquête collective est destinée à mettre au jour l'expérience du monde social, que peuvent avoir, chacun à leur manière, tous ceux qui occupent "une position inférieure et obscure à l'intérieur d'un univers prestigieux et privilégié"...

Ce n'est pas forcément et seulement une "misère de condition" que veut décrire Pierre BOURDIEU en dirigeant cette vaste enquête, qui serait liée à l'insuffisance de ressources et à la pauvreté matérielle. Il s'agit plutôt de dévoiler une forme plus moderne de misère, une "misère de position", dans laquelle les aspirations légitimes de tout individu au bonheur et à l'épanouissement personnel, se heurtent sans cesse à des contraintes et des lois qui lui échappent : cette violence cachée qui est produite à travers "les verdicts du marché du travail ou du logement", "les agressions insidieuses de la vie professionnelle". Le livre donne la parole à ceux qui vivent cette misère. Selon Pierre BOURDIEU, "Porter à la conscience des mécanismes qui rendent la vie douloureuse, voir invivable, ce n'est pas les neutraliser ; porter au jour les contradictions, ce n'est pas les résoudre. Mais, pour si sceptique que l'on puisse être sur l'efficacité du message sociologique, on ne peut tenir pour nul l'effet qu'il peut exercer en permettant à ceux qui souffrent de découvrir la possibilité d'imputer leur souffrance à des causes sociales et de se sentir ainsi disculpés ; en faisant connaître largement l'origine sociale, collectivement occultée, du malheur sous toutes ses formes, y compris les plus intimes et les plus secrètes (...) Constant qui malgré les apparences, n'a rien de désespérant : ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce savoir, le défaire." (Martine FOURNIER) Immense succès de librairie, La misère du monde, se situe aux antipodes d'une idéologie qui veut faire croire que c'est à l'individu seul de prendre sur lui pour s'en sortir, à l'image (fictive) de ces "entrepreneurs qui réussissent à partir de rien"...

 

Méditations pascaliennes

      Méditations pascaliennes, de 1997, traite du lien entre la formation des idées et leurs conditions de production, et très peu... de la pensée de PASCAL! Ce livre présente une mise au point sur des concepts centraux de l'oeuvre de Pierre BOURDIEU : habitus, sens pratique, rite d'institution, capital symbolique. Il met au jour les soubassements de sa pensée et l'idée qu'il a engagée dans ses choix scientifiques.

L'ouvrage débute par une "critique de la raison scolastique". C'est une dérive de la pensée académique qui consiste à s'illusionner sur l'autonomie du sujet et de ses idées. "L'illusion scolastique" consiste à croire qu'il peut exister un art pour l'art, une philosophie comme pur travail du concept, un travail scientifique désincarné. En fait, les idées ont une histoire, un passé, un inconscient, un lourd héritage, elles s'inscrivent dans des stratégies liées à une trajectoire; à un jeu de position au sein d'un univers social donné. Est-ce à dire que, pour le sociologue, il n'existe pas d'autonomie et que chaque pensée est définitivement engoncée dans ses conditions de production? Oui et non. Oui, car les idées comme les productions artistiques ont une histoire, un inconscient social, un héritage que la raison scolastique a tendance à oublier. Mais, à partir d'un point de vue singulier, l'artiste comme le penseur peut conquérir une certaine autonomie de création et une certaine universalité. Cette autonomie tient à plusieurs conditions : d'abord à l'autonomie du champ (scientifique, artistique...) lui-même vis-à-vis des autres sphères sociales ; ensuite à des conditions sociales précises qui favorisent ou non telle ou telle forme de création - ainsi, la compétition entre laboratoires est une des conditions du progrès scientifique tout comme l'usage de la confrontation critique contraint à la rigueur de ses énoncés - ; enfin, par un long et patient travail d'analyse d'auto-élucidation des présupposés propres à une science, une théorie peut permettre aussi aux penseurs de dévoiler leurs propres préjugés. En fait, pour atteindre l'universalité des idées, il est nécessaire de "rechercher l'universalité des stratégies d'universalisation".

Pierre BOURDIEU se livre ensuite à l'analyse des "fondements historiques de la raison", soit une critique de toute prétention à une raison universelle et abstraite. Ainsi, les théories du contrat social qui prétendent justifier un ordre social du seul point de vue de la raison universellement partagée sont "des véritables mythes d'origine des religions démocratiques". Il critique ainsi durement à la fois John RAWLS et sa Théorie de la justice (1971) et Jurgen HARBERMAS et sa Théorie de l'agir communicationnel (1983), car tous deux voudraient, chacun à leur manière, dessiner les fondations d'une société à partir de r§gles de la raison ou de l'argumentation rationnelle. Or, tous deux, selon l'auteur, pèchent par idéalisme et tombent dans l'illusion rationaliste. La critique s'adresse aussi à toutes les formes d'individualisme méthodologique ou à la théorie du choix rationnel, qui envisagent l'individu comme une sorte d'être a-socialisé qui guiderait sa vie par les seules ressources de la raison. Mais, à l'inverse, Pierre BOURDIEU écarte tout autant la conception d'un déterminisme implacable qui ferait de l'individu une sorte d'automate social, un "agent social" prisonnier de ses déterminismes. (Jean-François DORTIER)

 

Le Sens pratique. Les choses dites

    Dans le Sens pratique (1980) comme dans Choses dites (1987), Pierre BOURDIEU aborde l'anthropologie - comme il le fait dans de nombreux ouvrages, à commencer par sa Sociologie de l'Algérie et les trois études d'ethnologie kabyle qui précédent Esquisse d'un théorie de la pratique ) - mais là particulièrement, il se situe par rapport au structuralisme de Claude-Lévi STRAUSS sur la famille et sur la parenté.

Après avoir fulminé contre les cloisonnements universitaires (sociologie et anthropologie) qui empêchent une vision d'ensemble des systèmes de parenté, il note que ce que l'on présente comme le mariage typique des sociétés arabaro-berbères - la règle - ne représente en pratique que 5% des unions matrimoniales (1987). Cette observation le conduit à reconsidérer les présupposés structuralistes, notamment en "réintroduisant les agents". De surcroit, il note que ceux qui pratiquent effectivement le mariage préférentiel invoquent des raisons très différentes pour le justifier. D'où l'idée de stratégies matrimoniales : "Là où tout le monde parlait de 'règles', de 'modèle", de 'structure', un peu indifféremment, en se plaçant d'un point de vue objectiviste, celui de Dieu le père regardant les acteurs sociaux comme des marionnettes dont les structures seraient les fils", il considère que les "agents sociaux" ne sont pas des "automates réglés comme des horloges" selon des lois mécaniques qui leur échappent. La notion de stratégie marque une certaine rupture par rapport au structuralisme car elle suppose une invention permanente pour s'adapter à des situations infiniment variées. Ainsi, les stratégies matrimoniales résultent, elles aussi; du sens du jeu visant à choisir le meilleur parti possible. La notion d'habitus consiste justement en la mise en oeuvre de "conduites réglées et régulières en dehors de toute référence à des règles". 

Déjà, en 1980, Pierre BOURDIEU écrit que le mariage d'un enfant doit s'entendre comme l'équivalent d'un coup dans une partie de cartes ; le chef de famille a toujours la liberté de jouer avec les règles et ce sens du jeu apparaît nettement dans les négociations du mariage. Les premières étapes sont laissées aux soins de personnages peu qualifiés pour représenter le groupe. Les étapes ultérieures voient l'entrée en jeu de parents de plus en plus proches jusqu'à ce que les deux pères scellent finalement l'accord. (Robert DELIÈGE).

Alban BENSA rejoint cette présentation. Il écrit notamment, dans une communication présentée au Colloque Pierre Bourdieu de juin 2003 (Collège de France, sous la coordination de Jacques BOUVERESSE et Daniel ROCHE) : "Si deux mariages entre cousins parallèles peuvent n'avoir rien de commun, c'est parce que chacun répond à une orientation stratégique particulière de l'alliance matrimoniale. La signification du mariage se lit dans la stratégie qui le porte au moment où elle est déployée. Le choix du conjoint n'est pas déterminé par la contrainte interne d'une "structure de parenté" mais par le poids social relatif de la lignée (...). On peut ainsi épouser la fille du frère de son père, soit pour conserver le patrimoine à l'intérieur du groupe, soit, au contraire, en quelque sorte par défaut, si l'on manque du statut économique élevé nécessaire à toute alliance avec une étrangère prestigieuse. Le choix de la cousine parallèle, dans tous les cas, qu'ils s'agisse d'un mariage de riche ou de pauvre, est aussi l'expression de la volonté des hommes du lignage de ne pas y faire entrer une femme d'une autre origine. (...)

Bourdieu fait de sa compréhension du mariage arabe le tremplin d'une réflexion critique d'ensemble sur les études de parenté. Dans le sillage des interprétations qui, avant la sienne, "ont en commun de faire intervenir des fonctions que la théorie structuraliste ignore ou met entre parenthèses", il part du constat que "le mariage avec la cousine parallèle ne peut s'expliquer dans la logique pure des échanges matrimoniaux et renvoie nécessairement à des fonctions externes, économiques ou politique". Se voit ainsi contesté tout raisonnement qui ferait de la parenté un objet en soi et pour soi. " L'objectivisme structuraliste" non seulement marque la polysémie et l'ambiguïté des réalités sociales mais aussi manque leurs significations. Celles-ci ne sont accessibles, selon Bourdieu, qu'à condition de se centrer sur les pratiques et leurs variations, sans chercher à les rapporter à une logique interne, celle de "l'univers pur parce que infiniment appauvri des "règles de mariage" et "des structures élémentaires de la parenté". Le mariage avec la cousine parallèle n'est ni une norme, ni une règle ; il a pourtant été construit par les ethnologues comme un comportement référentiel très singulier et, à ce titre, pouvant constituer un type. Toute l'analyse de Bourdieu vise à critiquer l'idéalisme qui accorde aux systèmes formels un pouvoir de détermination qu'ils n'ont pas ; il soutient à l'inverse que la parenté n'est pas un ordre d'où procéderaient les pratiques mais l'un des outils possibles de la pratique : "les relations de parenté sont quelque chose que l'on fait et dont on fait quelque chose" ; construites selon des principes pratiques où l'intérêt à la règle se mêle à l'intérêt tout court, elles puisent leur signification à l'extérieur d'elles-mêmes. En fabriquant l'illusion de systèmes de parenté clos qui obéiraient à leurs propres lois, on oublie qu'au fond l'anthropologie de la parenté n'est qu'un sous-ensemble de l'anthropologie politique. Bourdieu invite ainsi à interpréter les attitudes de parenté (...) à la lumière de la "connaissance complète de l'état des transactions entre tous les individus que la généalogie recense, c'est-à-dire toute l'histoire des échanges matériels et symboliques, fondement des solidarités inévitables, dans le déshonneur comme dans le prestige, dans la richesse comme dans la calamité" (Esquisse d'une théorie de la pratique). Force est de constater que cette invitation pressante à reconsidérer de fond en comble la parenté n'a guère été discutée par les anthropologues français. Les propositions de Bourdieu font douter de l'homogénéité du domaine et des principes constitutifs de sa spécificité et de son autonomie. Si les rapports de parenté participent de l'ensemble des rapports sociaux et si l'alliance et la filiation sont les instruments de stratégies économiques, politiques et idéologiques qui les englobent, faut-il alors renoncer à isoler des contraintes logiques propres aux "structures de parentés"? La plupart des travaux sur le mariage arabe postérieurs au texte de Bourdieu n'ont eu de cesse de s'extirper de cette difficulté en défendant coûte que coûte le pré-carré de la parenté."

 

Le Bal des Célibataires

Dans Le Bal des Célibataires. Crise de la société paysanne en Béarn (2002), Pierre BOURDIEU tente de discerner le système des stratégies de reproduction sociale. Notamment en fonction des problèmes démographiques (aléas de la fécondité) et des processus de renforcement des positions sociales acquises, Il y poursuit son travail précédent de démantèlement  de l'hypothèse d'une structure interne logique "des structures de parenté".

 

La domination masculine

            En 1998, parait La domination masculine, très diversement accueilli. Pour l'auteur, la domination masculine est tellement ancrée dans nos inconscients que nous ne l'apercevons plus, tellement accordée à nos attentes que nous avons du mal à la remettre en question. La description ethnographique de la société kabyle, véritable conservatoire selon lui de l'inconscient méditerranéen, fournit un instrument extrêmement puissant pour dissoudre les évidences et explorer les structures symboliques de cet inconscient androcentrique qui survit chez les hommes comme chez les femmes. La découverte de permanence oblige à renverser la manière habituelle de poser le problème : comment s'opère le travail historique de dé-historisation? Quels sont les mécanismes et les institutions, Famille, Église, École, État, qui accomplissent le travail de reproduction? Est-il possible de les neutraliser pour libérer les forces de changement qu'ils parviennent à entraver.

Matine FOURNIER estime que produit il y a trente ans, ce travail aurait eu un grand succès, mais il n'a plus l'attrait de la nouveauté et apparaît décalé, dans les sociétés où le statut des femmes évolue de façon spectaculaire. Sa lecture peut apparaître comme déconcertante aujourd'hui. A maintes reprises, le propos semble caricatural, l'auteur ne reculant pas devant certains amalgames et accentuant sans doute trop le sexisme ambiant. Lequel, dans les habitus de sexe qui ont la vie dure, offre un visage bien moins évident et ouvert. Ce qui est valables pour nos sociétés ne l'est sans doute pas, néanmoins, pour d'autres, où le combat féministe se heurtent de front à la répression violente.

 

     L'oeuvre de Pierre BOURDIEU continue d'influencer la sociologie, bien au-delà des frontières francophones, mais elle le fait de manière contrastée, entre la reconnaissance de la nécessité de penser le jeu social... des sociologues, une critique d'aspects un peu trop déterministes conférés à la réalité sociale et la nécessité de refuser l'injustice du monde, sous prétexte que celle-ci serait inhérente à son existence. 

 

Pierre BOURDIEU, Esquisse d'une théorie de la pratique, précédé de trois études d'ethnologie kabyle, Librairie Droz, 1972 ; La reproduction, éléments pour une théorie du système d'enseignement (en collaboration avec Jean-Claude PASSERON), Les Éditions de Minuit,  collection Le sens commun, 2005 ; La distinction, critique sociale du jugement, Les Éditions de minuit, 1979 ; La misère du monde, Seuil, collection "Points essais", 2007 ; la domination masculine, Seuil, 2002.

Robert DELIÈGE, Anthropologie de la famille et de la parenté, Armand Colin, 2011. Martine FOURNIER, Philippe CABIN, Jean-François DORTIER, Laurent MUCCHIELI, articles dans le numéro hors série de la revue Sciences humaines, Février-mars 2012. Alban BENSA, L'exclu de la famille, La parenté selon Pierre BOURDIEU, dans Actes de la recherche en sciences sociales, "Regards croisés sur l'anthropologie de Pierre Bourdieu", Seuil, n°150, Décembre 2003.

 

Relu le 27 octobre 2020

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19 mars 2012 1 19 /03 /mars /2012 15:42

       Oeuvre majeure, incontournable et également très critiquée, qui marque l'avènement du structuralisme, courant intellectuel dont l'auteur Claude LEVI-STRAUSS (1908-2009) se démarque ensuite partiellement, Les structures élémentaires de la parenté, publié en 1948, aborde les nombreux éléments de débats de l'anthropologie depuis ses débuts ; elle renouvelle la perception des structures de la parenté, de la place de la famille, de l'interdiction de l'inceste, des échanges entre groupes sociaux... D'abord Thèse d'État à l'Université de la Sorbonne, mais rédigée lors de l'exil de l'auteur aux États-Unis (dès 1943), l'ouvrage s'inspire des travaux de l'anthropologie anglo-saxonne et de certains écrits de l'école de L'année sociologique (Essai sur le don, de Marcel MAUSS ; Catégories matrimoniales de Marcel GRANET), plutôt que de l'abondante tradition ethnographique et muséographique française. Réflexion sur les rapports entre Nature et Culture, loin des théories physiologiques ou psychologiques de l'époque, ancrant l'anthropologie dans une sociologie, cet ouvrage original et ample est d'abord une réflexion générale sur la genèse du lien social et constitue un passage instructif sur la compréhension de nombreux conflits.

     A travers le problème de la parenté, Claude LEVI-STRAUSS, recherche une formulation plus nette de la célèbre opposition entre nature et culture. La première se défini par l'universalité ; la culture, au contraire, est propre à chaque groupe social. Or, de toutes les normes qui expriment le pouvoir contraignant de ces divers groupes, la prohibition de l'inceste présente un caractère universel. L'ouvrage s'ouvre sur une discussion des principales thèses sur l'inceste. L'auteur rejette l'hypothèse selon laquelle l'inceste serait prohibé parce que l'expérience aurait montré de façon évidente qu'il entraînait de fâcheuses conséquences pour la postérité. Il critique également l'explication de la répugnance (de Havelock ELLIS) à prendre pour partenaires sexuels des individus avec lesquels nous avons longuement cohabité et s'en prend à la thèse d'Émile  DURKHEIM sur l'organisation totémique. Sa thèse, thème central de tout son livre, est que la prohibition de l'inceste apparaît comme une espèce particulière d'un genre : l'Intervention. A tout moment, une société ne peut mettre à la disposition des individus qui la composent qu'un nombre limité de ressources. S'il s'agit d'une société où la pénurie menace - et tel est bien le cas de tous les peuples dits primitifs - une intervention des organes dirigeants (qui peuvent très variés suivant les cultures), par la voie de décrets individuels ou de règles générales, est nécessaire pour maintenir ou rétablir un équilibre, ou des situations approchant de la situation d'équilibre. Tout échange apparaît inséparable d'une intervention et tout échange est réglé.

Reprenant les études de Marcel MAUSS, l'auteur introduit deux observations :

- D'abord l'échange, qui dans les sociétés archaïque, est essentiellement un don (et contre don), n'est point seulement économique : il est synthétique, c'est-à-dire que le transfert consenti d'une valeur d'un individu à un autre change ceux-ci en partenaires et ajoute une qualité nouvelle à la valeur transférée ;

- L'échange apparaît comme un système de "prestations totales", et les femmes, par conséquent, peuvent être des objets d'échange. La prohibition de l'inceste signifie simplement que la société entend empêcher que des monopoles se constituent, par lesquels les pères et les frères confisqueraient à leur usage exclusif leurs filles et leurs soeurs, plongeant ainsi dans la déplorable condition de célibataire un certain nombre d'individus appartenant au même groupe qu'eux, et avec lesquels ils sont, par ailleurs, en relation d'échange. 

   Les structures de parentés sont liées très fortement aux formes de l'échange. Et il se demande avec qui cet échange est licite. la détermination d'un groupe à l'intérieur duquel le mariage est interdit implique l'existence d'un groupe au sein duquel le mariage est possible et même inévitable. La règle de prohibition de l'inceste ne se laisse pas pleinement saisir, si derrière l'interdit on n'entrevoit pas sa contre-partie positive. D'autre part, la réciprocité introduit dans chacun des groupes qui sont parties prenantes à l'échange un déséquilibre dynamique. Dans chaque groupe, l'opposition apparaît entre deux types de femmes, ou plutôt entre deux types de rapports dans lesquels on peu être, vis-à-vis d'une femme, ou bien soeur ou fille, c'est-à-dire femme cédée, ou bien épouse, c'est-à-dire femme acquise ; ou bien femme parente, ou bien femme alliée. L'auteur justifie ses thèses par le long examen de quelques cas dans les civilisations de l'Australie, de la Chine et de l'Inde (François BOURRICAUD).

    Claude LEVI-STRAUSS oppose à la théorie fonctionnaliste défendue entre autres par RADCLIFFE-BROWN, une théorie structuraliste. 

 

      Les structures élémentaires de la parente se présente en une Introduction (deux chapitres), deux parties (L'échange restreint, puis L'échange généralisé) et une Conclusion (deux chapitres). Dans chaque partie, sont regroupés deux ou trois grandes parties, la première exposant le système d'échange, la deuxième ou deuxième et troisième appuyant cet exposé par des exemples très détaillés qui peuvent paraître très longs et compliqués à ceux qui ne maîtrisent pas l'ensemble de la littérature à ce sujet. Lors d'une deuxième édition en 1966, l'auteur développe un certain nombre de points (après les critiques) dans une seconde préface, et explique pourquoi il n'a pas modifié son texte de 1948. Il argumente longtemps sur les mariages prescriptifs et les mariages préférentiels, mettant l'accent sur le fait qu'il s'agit d'un même phénomène. En effet, les sociétés qui préconisent le mariage prescriptif ne parviennent pas à s'y conformer, dans la pratique, sauf dans un petit nombre de cas. Le modèle théorique est bien prescriptif mais, dans la réalité, le mariage n'est plus que préférentiel car, pour diverses raisons, tout le monde ne parvient pas à se soumettre à cette règle. Prescriptif dans sa représentation et dans sa justification, le système est préférentiel dans la pratique.  

Claude LEVI-STRAUSS envisageait d'écrire un second ouvrage sur Les structures complexes de la parenté, mais ce projet n'a pas aboutit. Le passage des structures élémentaires aux structures complexes est évoqué au premier chapitre de la Conclusion. 

      Dans le deuxième chapitre de cette conclusion, intitulée Les principes de la parenté, nous pouvons lire notamment que "tout mariage est donc une rencontre dramatique entre la nature et la culture, entre l'alliance et la parenté. "Qui a donné la fiancée?" chante l'hymne hindou du mariage. "A qui donc l'a-t-il donnée? C'est l'amour qui l'a donnée ; c'est à l'amour qu'elle a été donnée. L'amour a donné ; l'amour a reçu. L'amour a rempli l'océan. Avec amour je l'accepte. Amour! que celle-ci t'appartienne." Ainsi le mariage est un arbitrage entre deux amours : l'amour parental et l'amour conjugal ; mais tous deux sont amour, et dans l'instant du mariage, si l'on considère cet instant isolé de tous les autres,  tous deux se rencontrent et se confondent, l'"amour a rempli l'océan" Sans doute ne se rencontrent-ils que pour se substituer l'un à l'autre, et accomplir une sorte de chassé-croisé. Mais ce qui, pour toute pensée sociale, fait du mariage un mystère sacré, est que, pour se croiser, il faut, au moins pour cet instant, qu'ils se joignent. A ce moment, tout mariage frise l'inceste, au moins l'inceste social : s'il est vrai que l'inceste, entendu au sens le plus large, consiste à obtenir par soi-même, et pour soi-même, au lieu d'obtenir par autrui, et pour autrui. Mais, puisqu'on doit céder à la nature pour que l'espèce se perpétue, et, avec elle, l'alliance sociale, il faut au moins qu'on la démente en même temps qu'on lui cède, et que le geste qu'on accomplit vers elle s'accompagne toujours d'un geste qui la restreint. Ce compromis entre nature et culture s'établit de deux façons, puisque deux cas se présentent, l'un où la nature doit être introduite puisque la société peut tout, l'autre où la nature doit être exclue puisque c'est elle cette fois qui règne : devant la filiation, par l'affirmation du principe unilinéaire, devant l'alliance, par l'instauration des degrés prohibés. Les multiples règles interdisant ou prescrivant certains types de conjoints, et la prohibition de l'inceste qui les résume tous, s'éclairent à partir du moment où l'on pose qu'il faut que la société soit. Mais la société aurait pu ne pas l'être."

Plus loin  : "Les règles de la parenté et du mariage nous sont apparues comme épuisant, dans la diversité de leurs modalités historiques et géographiques, toutes les méthodes possibles pour assurer l'intégration des familles biologiques au sein du groupe social. Nous avons ainsi constaté que des règles, en apparence compliquées et arbitraires, pouvaient être ramenées à un petit nombre : il n'y a que trois structures élémentaires de parenté possibles ; ces trois structures se construisant à l'aide de deux formes d'échange et ces deux formes d'échange dépendent elles-mêmes d'un seul caractère différentiel, à savoir le caractère harmonique ou dysharmonique du système considéré. Tout l'appareil imposant des prescriptions et des prohibitions pourrait être, à la limite, reconstruit a priori en fonction d'une question, et d'une seule : quel est, dans la société en cause, le rapport entre la règle de résidence et la règle de filiation? Car tout régime dysharmonique conduit à l'échange restreint, comme tout régime harmonique annonce l'échange généralisé. "

 

    A l'époque de la parution de son livre, Claude LEVI-STRAUSS espérait poser les jalons d'une théorie formelle, mathématique (ces fameux arbres généalogiques qui permettent de se représenter le système de parenté dans toute sa complexité), de la vie sociale. Mais les difficultés liées aux sources et la complexité de telles représentations fait abandonner (pas par tous les anthropologiques ni les sociologues de la famille ou de la parenté...) un tel projet. Au profit sans doute d'une vision plus précise des ressorts fondamentaux des systèmes de parenté. Ainsi, quand l'auteur repend l'idée d'Emile DURKHEIM, malgré ses dures critiques, selon laquelle la prohibition de l'inceste peut être vue comme la face négative de l'exogamie qui oblige à prendre femme en dehors du groupe et, dès lors, conduit les groupes à échanger des femmes ; comme l'exogamie, la prohibition de l'inceste est bien une application du principe de réciprocité. Le mariage est une forme d'échange et ce caractère est particulièrement apparent dans les "organisations dualistes", ces systèmes dans lequel les membres de la communauté sont répartis en deux divisions qui entretiennent des relations complexes.

Souvent ces moitiés sont exogamiques et l'on peut dire que le système dualiste repose, lui aussi, sur le principe de réciprocité. Le point de départ adopté pour comprendre l'exercice de ce principe est le mariage entre cousins croisés, comme l'explique Robert DELIÈGE : "Dans l'organisation dualiste, en effet, les cousins croisés sont souvent désignés comme époux préférentiels : les enfants issus des frères du père ou des soeurs de la mère, c'est-à-dire les cousins parallèles, appartiennent à ma propre moitié et, en conséquence, sont considérés comme mes frères et mes soeurs ; il m'est, dès lors, impossible d'épouser ces dernières. Par contre, les filles de la soeur de mon père et les filles du frère de ma mère appartiennent à l'autre moitié et me sont, en principe, accessibles. Le mariage préférentiel est une institution beaucoup plus fréquente que l'organisation dualiste et il peut s'observer dans toutes les parties du monde ; il détermine, d'une manière assez stricte, la/le partenaire qu'il faut épouser. Contrairement à la prohibition de l'inceste qui défini qui l'on ne peut pas épouser, la règle du mariage avec la cousine croisée détermine à qui l'on doit, au moins en principe, se marier. Alors que toutes les sociétés ont une "règle négative" de mariage, celle qui pratiquent l'union préférentielle ont une "règle positive". De telles sociétés, affirme Léo Strauss, sont des "systèmes élémentaires de parenté". Il faut rappeler ici que la règle du mariage avec la cousine croisée ne s'encombre d'aucune considération d'ordre biologique puisque, d'un point de vue strictement génétique, les cousins croisés d'une personnage sont aussi proches de cette dernière que ses cousins parallèles. Or le mariage entre cousins parallèles (enfants issus de germains du même sexe) est souvent interdit car il unirait des personnes appartenant au même groupe de filiation et, partant, contredirait la règle d'échange. Par contre, le mariage entre cousins croisés (enfants issus de germains de sexe opposé) est très fréquent ; ce type de mariage s'explique par l'échange." "Le mariage préférentiel avec la cousine croisée définit deux sortes d'échange : l'échange restreint et l'échange généralisé. L'échange restreint est un système dans lequel la relation d'échange entre deux groupes est directe et réciproque : soient les groupes A et B qui, par exemple, pourraient être les deux moitié d'une organisation dualiste : un homme A épouse une femme B et un homme B épouse une femme A ; il y a là réciprocité directe (...) ... le système de moitié exogames aboutit presque automatiquement à la dichotomie des cousins et le conjoint préféré se trouve nécessairement dans l'autre classe ; en d'autres termes, il n'est pas malaisé de comprendre que, dans ce cas, l'échange est la règle. Dans l'échange généralisé, au contraire, la réciprocité n'est pas immédiate, mais différée ; cependant, ici aussi lorsque l'on donne on est toujours sûr de recevoir. Le système est, encore et toujours, basé sur l'échange, même s'il arrive que celui-ci ne soit pas directement apparent. La forme la plus simple d'échange restreint est, bien entendu, le système de moitiés exogamiques (...) il existe une parfaite harmonie entre le mariage avec la cousine croisée et l'organisation dualiste." "L'échange généralisé peut, en outre, offrir une formule privilégiée pour l'intégration, dans une même structure sociale, de groupes ethniquement et géographiquement éloignés. Dans le mariage avec la cousine patrllatérale, la réciprocité est plus apparente (...) Dans ce système, un homme ne fait pas le même mariage que son père mais, par contre, il reproduit l'union matrimoniale de son grand-père. En fait, il y a alternance des générations et une femme donnée de B à A dans une génération est rendue de A à B dans la génération suivante. L'échange est donc présent mais il est différé. Le mouvement des femmes se retourne à chaque génération. Il n'y a, ici, pas non plus, nécessité d'arrangements général de la société puisque les unités échangistes sont associées deux à deux." Une grande partie de ces montages (des schémas facilitent beaucoup la compréhension du texte dans le livre de Claude LÉVI-STRAUSS) constitue des modèles théoriques et il n'est pas sûr que dans la pratique, il y est toujours coïncidence (les aléas de l'histoire...). De plus, la conscience qu'ont les membres de ces sociétés de ces liens ou non liens familiaux diffère peut-être de la réalité. Sans compter qu'ils racontent leurs systèmes de parenté aux anthropologues qui prennent peutêtre trop leurs dires pour argent comptant... en tout cas, pour l'auteur, l'institution de mariage avec la cousine croisée s'explique bien par l'échange : celui-ci fournit le moyen de lier les hommes entre eux et superpose aux liens naturels de la parenté des liens désormais artificiels de l'alliance. Le mariage préférentiel, en reproduisant les mariages antérieurs, scelle, en effet, l'alliance entre les groupes. On appelle souvent la théorie de l'auteur, la "théorie de l'alliance". 

 

     L'influence de cette oeuvre sur la pensée contemporaine se manifeste dans les développements du structuralisme, mais aussi dans la vision globale de la parenté. Des critiques sont émises dès le début par des auteurs comme R. NEEDHAM (Structure and Sentiment : a test case in social anthropology, Chicago, Unuiversity Press, 1960), du fait que les mariages prescriptifs sont rares, qui estiment que cette oeuvre ne discute finalement que sur une infime partie des systèmes de parenté présents dans le monde. De toute manière, la diversité des systèmes de parenté dans les différentes sociétés étudiées empêche selon lui l'idée d'une théorie générale de la parenté. L'africaniste L De SOUSBERGHE (Unions consécutives entre apparentés : une comparaison de systèmes du Bas-Congo et de la région des Grands Lacs, Leuven, Desclée de Brouwer, 1969), qui le critique durement, pointe la notion même "d'échange de femmes". HERITIER, qui estime au contraire de NEEDHAM qu'il existe une logique générale des systèmes de parenté (L'essence de la parenté, 1981) critique également cette notion et substitue l'identité à l'échange pour expliquer le mariage préférentiel. La critique porte également sur l'universalité du système élémentaire de parenté présenté par l'anthropologue français. La thèse de l'alliance semble difficilement applicable à la société occidentale. Surtout, cette théorie de l'alliance est très tôt perçue comme une critique de la théorie des systèmes de filiation unilinéaire. Pierre BOURDIEU entreprend de son côté également la critique de la théorie présentée par l'auteur en préférant à la notion de règles celle de stratégies matrimoniales. 

 

       Pour Michel IZARD et Gérard LENCLUD estiment que le structuralisme comme doctrine, voire idéologie, supposée être dominante dans les années 1960 dans diverses disciplines des sciences sociales, ne recouvre pas réellement ce que les commentateurs voulaient y trouver. "On crut pouvoir établir, en France et aux États-Unis notamment, l'existence d'un structuralisme généralisé par rapport auquel Lévi-Strauss, qui est l'introducteur du mot en anthropologie, a entendu d'emblée prendre ses distances. Le structuralisme en anthropologie est un ensemble de recherches qui trouverait son unité, selon Lévi-Strauss lui-même, dans l'application à des ordres de faits délimités et selon des modalités strictement définies d'une méthode de connaissance ; l'analyse structurale. Pour certains anthropologues (SPERBER, 1968), cette unité résiderait dans l'expression d'un point de vue théorique sur la nature du social et, par là même, sur l'objet de l'anthropologie". Le structuralisme, même si le projet de Claude LEVI-STRAUSS, qui apparait bien dans Les systèmes élémentaires de la parenté, est de donner un cadre de référence,à partir de la linguistique structurale, à la réflexion sur les sociétés, est difficile à définir précisément et surtout, sans doute, ne doit-il pas être conçu comme un point d'arrivée ou un point de départ dans la recherche, même dans le domaine restreint de la parenté, mais comme une étape dans la compréhension du réel. "E R LEACH (1970) a dit de Lévi-Strauss qu'il emportait la conviction du lecteur par la séduction qu'il exerçait sur ce dernier. Le trait avait paru sévère à l'époque : il ne l'est plus aujourd'hui si l'on donne au terme de séduction son sens plein. Plutôt qu'une théorie globale, dont on a voulu faire conjoncturellement une théorie dominatrice, le structuralisme lévi-straussien peut être considéré comme l'expression d'une entreprise radicalement singulière vis-à-vis de laquelle aucun projet anthropologique ne peut manquer désormais de se situer. Tel est le paradoxe d'une oeuvre qui, pour être "atypique" dans le contexte de la discipline, n'en sert pas moins de modèle de référence. S'il en est ainsi, c'est peut-être qu'au contraire des "théories" d'antan, dont certaines ont la vie dure, le structuralisme a entendu réconcilier, selon le mot de Lévi-Strauss lui-même, "le sensible et l'intelligible", l'art et la logique".

 

Claude LEVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, Mouton & Cie/Maison des sciences de l'homme, 1971, 580 pages. Réédition de l'ouvrage de 1967, lui-même réédition, avec seconde préface de l'auteur, de l'ouvrage de 1948.

 

Michel IZARD et Gérard LENCLUD, article Structuralisme, dans Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, PUF, 2002. Robert DELIÈGE, Anthropologie de la famille et de la parenté, Armand Colin, 2011.  François BOURRICAUD, article sur Les structures élémentaires de la parenté, dans Journal de la Société des océanistes, volume 6, n°6, 1950, www.persee.fr.

 

Relu le 28 octobre 2020

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17 mars 2012 6 17 /03 /mars /2012 09:47

 

     Trouver une ou plusieurs revues centrées sur la sociologie de la famille semble difficile. A l'envers de la floraison de revues plus ou moins orientées idéologiquement à destination du grand public, la plupart du temps des hebdomadaires ou des mensuels, donnant des conseils plus ou moins bien avisés aux parents... ou pire doués d'un sens de la "connivence" tout à fait commercial...

Aussi, nous avons choisi deux revues à diffusion faible et assez méconnue, même du public étudiant, qui présentent toutes deux la volonté de sortir d'un certain cloisonnement des disciplines en ce qui concerne l'étude de la famille et de la parenté. N'oublions pas non plus bien entendu, quelques revues de sociologie qui traitent aussi de cette question et que nous avons/nous allons présenté.

 

Recherches sociologiques et anthropologiques

         Créée en 1970 par Pierre de BIE, Clio PRESVELOU et Claire LEPLAE, professeurs à l'Université catholique de Louvain, en Belgique, Recherches sociologiques devient en 2005, en rapprochement avec l'anthropologie, Recherche sociologiques et anthropologiques (RS&A). Son objectif est de publier les résultats de travaux portant sur des thématiques variées (éducation, urbain et rural, religion, politiques sociales, famille...), des cadres théoriques et des approches méthodologiques. Elle est ouverte aux disciplines connexes : science politique, histoire, philosophie, socio-économie, psychosociologie. Publication internationale de référence dans l'espace francophone, elle accepte des articles en anglais. Dotée notamment d'un comité de rédaction (D. ROCHAT, M. ZUNE, B. FUSULIER, J-C. LAURENT, J. MARQUET...) et d'un comité scientifique international, la revue parait deux fois par an, à chaque fois sur un thème précis (Islam : entre local et global, en 2006 ; penser la pluri-parentalité et la pluri-parenté, en 2010...), avec de nombreuses recensions de livres. 

    Se situant entre "renouveau et continuité", RS&A a fêté en 2006 ses 35 ans et l'équipe éditoriale fait à cette occasion le point sur le champ qu'elle couvre. Bernard FUSULIER écrit à propos d'un lieu nécessaire de rencontre entre la sociologie et l'anthropologie (nous pensons là surtout à la famille et à la parenté) : "Nombre de sociologues et d'anthropologues ne lisent pas clairement les différences entre les deux disciplines, si ce n'est en termes de catégorisation institutionnelle. Certes, la sociologie et l'anthropologie se sont historiquement et tendanciellement partagé deux territoires distincts : celui de l'Occident moderne et industrialisé pour la première ; celui des peuples "pré-modernes" pour la seconde. Ce faisant, elles ont chacune développé leur propre champ disciplinaire. Cependant, force est aujourd'hui de constater que cette séparation perd de sa pertinence à divers égards. Ainsi, au plan des terrains de recherche, la spatialisation de la modernité et de la pré-modernité devient particulièrement délicate, voire impossible à établir face aux forces structurelles et culturelles de la globalisation. Il demeure sans doute des traditions de recherche qui amèneraient la sociologie à davantage s'intéresser aux transformations sociales dans les pays économiquement avancés tandis que l'anthropologie se consacrerait plus volontiers aux résistances et marginalité principalement étudiées dans les régions éloignées des centres de pouvoir. Au niveau des approches et méthodes, les différences ne sont pas des plus limpides. Si l'usage des chiffres est probablement plus présent en sociologie qu'en anthropologie, le positivisme quantitatif appliqué à la première ne fait plus guère d'émules. D'autre, si l'anthropologie pratique l'observation particulière et l'imprégnation longue d'un terrain, la sociologie ne la refuse certainement pas. Il est manifeste que l'anthropologie rencontre aisément la sociologie compréhensive et les grounded theories. Une distance se manifeste-t-elle lorsque le sociologue exprime une volonté de prendre en compte des paradigmes et des théories générales ou de produire des théories générales intégrant les transformations structurelles? Comment alors considérer le dernier ouvrage de Maurice Godelier sur la parenté ou celui de Philippe Descola : Par delà nature et culture? Les frontières entre ces deux disciplines sont pour le moins poreuses, pour ne pas dire vaporeuses. La distinction s'appuie essentiellement sur une attribution institutionnelle d'identités, ce qui n'est toutefois pas négligeable (...)" (RS&A n°37-1, 2006).

 

    Les articles des revues sont disponibles pour les numéros à partir de 2006 sur le portail Revues.org et pour les numéros antérieurs (payant) sur le site www.i6doc.com. La revue entend mener de front les éditions sur papier et électronique. Le numéro 51-1 de 2020 portait sur les Nouvelles recherches sur la distinction sociale, sous la direction de Jean-Pascal DALOZ et d'Hugues DRAELANTS.

 

    Recherches sociologiques et anthropologiques, Place Montesquieu 1/10, B 1348, LOUVAIN-LA-NEUVE, BELGIQUE.

 

Enfance Familles Générations

     Enfance Familles Générations est une revue scientifique internationale diffusée uniquement par voie électronique en accès libre sur les portails d'Erudit et de OpenEdition Journals. Deux fois par an, la revue présente des articles et des manuscrits destinés au transfert des connaissances issues de la recherche. Elle se donne pour mission d'éclairer les dynamiques sociales complexes que suscitent les transformations profondes de la famille et les rapports de générations partout dans le monde. Elle vise à documenter autant les dynamiques interindividuelles au sein de la famille, que les liens qu'elle entretien avec son environnement économique, social, politique, juridique et culturel. Chaque numéro contient, en moyenne, un article d'introduction substantiel, 6 à 9 articles portant sur le thème du numéro et 2 ou 3 articles hors thème. Un résumé est disponible pour chaque article, en français, en anglais et en espagnol.

   Fondée en 2004 et dirigée maintenant par Laurence CHARTON, de L'Institut national de la recherche scientifique du Canada, la revue a été dirigée par Alain ROY et Hélène BELLEAU de 2007 à 2009. En 2009, EFG a été formellement affiliée au Centre Urbanisation Culture Société de l'Institut national de la recherche scientifique.

   Dans sa présentation de politique éditoriale, nous pouvons lire "Bien qu'il existe de nombreuses revues spécialisées autour des questions familiales, à notre connaissance, aucune d'entre elles n'est à la fois de portée internationale, publié en français et diffusée gratuitement par voie électronique. Dans le contexte où la recherche sur la famille et l'enfance s'est développée considérablement au cours des dernières décennies tant au plan national qu'au plan international, la revue Enfance, Familles, Générations, rejoint désormais un vaste réseau de chercheurs et d'intervenants travaillant dans ces domaines."

 

  Enfances Familles Générations, Centre-Urbanisation Culture Société de l'INRS, 385, rue Sherbrooke Est, Montréal (Québec), H2X 1E3, CANADA.

 

Relu le 29 octobre 2020

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13 mars 2012 2 13 /03 /mars /2012 16:16

       Depuis les débuts de l'anthropologie, une démarche évolutionniste (TYLOR, 1871 ; MORGAN, 1877)  se donne pour double objectif la description historique de stades de développement de l'économie et de la culture, donc aussi de la famille et l'adéquation idéale entre  société et individu (au XVIIIe siècle), entre société et civilisation (XIXe siècle).   

 

      Comme le rappelle Anne Christine TAYLOR, "à quelques détails près, les schémas de développement de l'humanité sont du reste presque identiques d'un siècle à l'autre : on passe ainsi du stade de la sauvagerie, caractérisé par des économies de chasse-cueillette ou pastorale, à celui de la barbarie, marqué par l'intervention de l'agriculture, puis au commerce et à l'industrie, apanage de la civilisation, chaque étape étant associée à une certaine organisation familiale et sociale : la famille nucléaire, puis le patriarcat (au XVIIIe siècle), la horde puis le matriarcat (au XIXe siècle), les chefferies tribales, les royautés primitives, etc."  Cet évolutionnisme a beaucoup moins cours dans le XXe siècle, mais, l'anthropologie se centrant surtout sur l'explication du fonctionnement des sociétés plutôt que sur l'antériorité d'une forme sur une autre, et cela est particulièrement vrai pour la famille. 

 

La notion de famille...

       Françoise HERITIER-AUGÉ constate "qu'aussi vitale, essentielle et apparemment universelle que soit l'institution familiale, il n'en existe pas, tout comme pour le mariage, de définition rigoureuse", en parcourant les différents grands dictionnaires, que ce soit le Littré ou l'Encyclopedia Britannica.

"Qu'on insiste sur ses conditions d'émergence - la reconnaissance sociale nécessaire de l'union de deux partenaires sexuels, procréateurs et coopérant économiquement, la résidence commune, les liens du sang ou la transmission dans le temps - on voit bien s'esquisser un modèle tendant à définir à quoi sert la famille, cellule de base de toute société, mais sans qu'on puisse fournir de définition universellement juste qui ne soit quelque peu tautologique : la famille sert à faire des enfants pour reproduire la société, l'organisation sociale sécrète l'obligation de l'échange et la constitution de familles qui ne pourrait se perpétuer sans cette obligation." 

   Si la famille conjugale est pratiquement universelle, elle représente (Claude LÉVI-STRAUSS, 1956) "un équilibre instable entre des extrêmes plutôt qu'elle ne résulte d'un besoin permanent et constant exprimant les exigences les plus profondes de la nature humaine".

Elle peut revêtir parfois des formes singulières où les relations entre les sexes, l'intervention de la parentèle, la responsabilité des enfants... peuvent être très différentes. L'élément commun, en dehors de la légalité, qui impose partout une forme stable et réglementée de rapports sexuels, est la prestation de services mutuels entre les conjoints, selon une répartition des tâches entre les sexes qui n'est pas fondée non plus sur des impératifs physiologiques et qui ne fait pas l'objet d'un contrat commercial. Arbitraire, écrit Françoise HERITIER-AUGÉ, "elle a pour effet de rendre les deux sexes dépendants l'un de l'autre et donc de pousser à l'établissement d'une relation durable entre les individus. Au contrat d'entretien est associé la régulation des prestations sexuelles, la famille fondée sur le mariage étant le lieu privilégié de la reproduction, mais il n'y a pas de lien logiquement nécessaire entre ces deux ordres de faits : entretien mutuel, gratification sexuelle et reproduction. Des contrats de ce types auraient pu être passés entre consanguins, l'humanité étant peuplée alors de groupes clos, hostiles entre eux et recourant à la force pour se procurer des partenaires s'il venait à en manquer. Cette constatation, qui tient à des aléas démographiques, montre que nulle forme stable de société n'aurait été possible sur ces bases. La société a dû se construire contre la consanguinité."

        Il semble bien que ce soit ce seul élément commun à toutes les sociétés qui soit réellement bien mis en évidence, même si l'on peut mettre en avant également des stratégies matrimoniales princières ou royales qui défient ces lois contre la consanguinité. 

 

Les études féministes de la famille...

     Les études féministes, même si par tactique idéologique on les appelle plutôt études sociologiques du genre, ont remis en question un certain "andocentrisme" (male bias) de la pensée scientifique en général et de la pensée anthropologique en particulier. Elles rééquilibrent une vision de la famille trop centrée sur le père ou le chef de famille, non pas forcément pour contester la réalité de la domination masculine, mais pour en contester la légitimité, surtout lorsqu'elle tend vouloir se faire sur des bases biologiques.

L'impulsion de départ de ces études, comme le rappelle Nicole-Claude MATHIEU "est objectivement liée à la (re)naissance et à l'impact des mouvements de libération des femmes dans les pays occidentaux comme dans le tiers-monde. De même que l'analyse par Marx du rapport prolétariat/capital, suscitée par une vision critique de l'organisation sociale, diffère des descriptions de Villermé ou de Le Play sur la "condition ouvrière", les études féministes diffèrent des travaux antérieurs sur la "condition féminine".

    Depuis les années 1960 dans les sciences humaines, s'introduit une nouvelle critique, et singulièrement en ce qui concerne la famille. Critiques à la fois sur le fond et militantes, multitudes d'essais de luttes féministes qui ne font pas toujours le partage clair entre propositions politiques et réinterprétations de l'histoire des familles de l'espèce humaine.

C'est ce que mentionne entre autres Nicole-Claude MATHIEU : "Que l'on voie entre féminisme et anthropologie une relation difficile (M. STRATHERN, 1987, An awkward relationship : the case of feminisme and anthropology, dans Journal of Woman in culture and society n°12),  ou une alliance possible (H. DAGENAIS, 1987, Méthodologie et anthropologie : une alliance possible, dans Anthropologie et société n°11), il existe, au-delà du consensus sur l'andocentrisme, une diversité de positions théoriques dans la réinterprétation des données et l'orientation des recherches nouvelles. Cette diversité reflète les différents niveaux de critique de l'andocentrisme et les tendances internes aux mouvements de femmes, mais rappelle aussi les divergences d'analyse de l'anthropologie précédente :

- Certains études, d'inspiration fonctionnaliste et encore traditionnelle, voient l'idéologie andocentrée de la plupart des sociétés plutôt comme un effet de surface, et insistent sur le pouvoir "réel" quelquefois moins visible, des femmes dans la complémentarité des sexes (conçue comme symétrique ou asymétrique). Ici sont en cause les définitions du pouvoir, du statut, de l'autonomie, etc. Mais la question est-elle de savoir si les femmes ont "du pouvoir", ou de la valeur, dans le domaine qui leur est assigné, ou si elles ont, sur les hommes et la société, le pouvoir de décision finale et globale qu'ils ont sur les femmes et la société?

- Une autre tendance, prolongeant les travaux d'Engels, et qui se nomme elle-même féministe-marxiste aux États-Unis, s'attache aux conditions d'apparition de l'inégalité entre les sexes selon les contextes socio-historiques : changements de modes de production, formation des classes, de l'État, déstructurations dues à la colonisation, au capitalisme, etc. Sous nier la domination masculine dans nombre de sociétés, elle affirme l'existence de sociétés égalitaires du point de vue des sexes, surtout parmi les chasseurs-cueilleurs, ce qui est contesté (E. LEACOCK, 1978, Women'e statuts in egalitarisme society : implications for social evolution, dans Current Anthropology n°19).

- Si les deux premières tendances tentent de rendre visible les femmes dans l'analyse des relations "entre" les sexes, une troisième orientation tente plutôt de rendre visible l'oppression des femmes à travers la construction même de la différence sociale des sexes.  D'inspiration "radicale", matérialiste ou marxienne (plutôt que marxiste), elle souligne la nécessité de dépasser la vision fixiste des sexes fondée sur une conceptualisation naturaliste des femmes et sur l'idée d'une "naturalité" de la procréation et de la division sexuelle du travail. Elle ne voit pas "l'universalité" (en l'état actuel des connaissances) de la subordination des femmes comme inéluctable, mais s'attache aux mécanismes sociaux, matériels et idéels, de la différenciation, qui définissent dialectiquement les deux catégories ou "classes" de sexe : notamment les modes de contrôle masculin sur le travail, la sexualité et la conscience des femmes. 

D'une manière générale - et au-delà des oppositions entre auteur(e)s, y compris à l'intérieur des tendances ici simplifiées -, les études féministes ont problématisé le concept de sexe en systématisant ceux de genre (gender) et de sexe social, ce qui a aussi entrainé de nouvelles recherches en anthropologie symbolique quant à la variabilité des agencements cognitifs de la catégorie de sexe selon les sociétés."

 

Des tentatives de clarification...

      La technicité des études sur la parenté, la distance maintenue entre les vocabulaires de l'ethnologie et de l'anthropologie (où l'on discute de la parenté) d'une part et de la sociologie (où l'on parle de la famille) d'autre part, la contestation de la démarche de nombreuses études par le féminisme, l'introduction d'une certaine mythologie, via les études sur le matriarcat, le combat de certaines forces politiques contre la famille elle-même, accusée de nombreux maux sociaux... ne facilitent pas la clarté des débats sur la famille et la parenté.

Aussi, dans un effort pour surmonter la complexité d'une certaine surinformation (foison de matériaux disponible sur les sociétés "traditionnelles" d'Afrique, d'Asie, du Pacifique et d'Amérique Latine..), est-il nécessaire de clarifier des termes souvent employés de manière différente et peu explicitée par différents auteurs. Dans des termes simples, Robert DELIÈGE nous y aide.

"Lorsqu'un homme meurt, il laisse quelque chose derrière lui : un statut, une position sociale, certains biens, des terres, de l'argent, voire quelques autres choses encore." Tout ce patrimoine, loin d'être dispersé dans la communauté, "doit alors passer à quelqu'un d'autre et toutes les sociétés ont émis des règles précises quant à cette transmission. La filiation est le principe gouvernant la transmission de la parenté ; l'héritage (transmission des biens) et la succession (transmission des fonctions) tendent à suivre le principe de filiation.

La majorité des sociétés ont adopté un mode de transmission unilinéaire, à savoir que le statut et l'appartenance se transmettent soit à travers le père, soit à travers la mère. Dans le premier cas, on dira que la filiation est patrilinéaire (terme forgé par les ethnologues, précisons-nous). Ce mode de filiation est le plus commun, et se retrouve dans 248 sociétés d'un échantillon de 565 (...). Dans une société patrilinéaire, un individu appartient au groupe de son père et la famille de sa mère relève d'un groupe différent. (...)

Un nombre non négligeable de sociétés (15% de l'échantillon) (...) a adopté un autre mode de filiation, également unilinéaire, mais la transmission se fait à travers la mère cette fois, (...) (filiation) matrilinéaire." Robert DELIÈGE nous met alors en garde contre une certaine perception : "croire que ce mode de filiation soit lié à la répartition de l'autorité ; ainsi dans les sociétés matrilinéaires, les femmes ne détiennent pas nécessairement plus d'autorité que dans les sociétés patrilinéaires et (elles) ne possèdent pas (forcément non plus) les biens. En fait, "il serait plus correct de parler de filiation "avunculinéaire" car, dans de telles sociétés, la transmission se fait principalement de l'oncle maternel au neveu utérin." Les biens et le statut d'un homme sont transmis aux enfants de sa soeur. "... une société matrilinéaire n'est donc pas matriarcale, (...) (où) les femmes détiennent le pouvoir ou dominent les hommes."

On peut dire qu'une société à filiation matrilinéaire est aussi patriarcale, "même si ce terme n'est plus guère utilisé par les anthropologues contemporains." Il faut se garder aussi de confondre les termes "matrilinéaire" et "patrilinéaire" avec ceux de "matrilatéral" et "patrilatéral" qui signifient tout simplement "du côté de la mère" et "du côté du père". (...) Les ethnologues ont longtemps affirmé que les différents modes de filiation constituaient l'essence même de l'organisation de la parenté. (Ils) considéraient (que) les systèmes de parenté différaient les uns des autres par la manière dont ils organisaient la filiation. Ils parlaient ainsi de "sociétés" matrilinéaires et patrilinéaires. En avançant la théorie de l'alliance, Lévi-Strauss contribua à ébranler cette position à laquelle Leach asséna un coup fatal" même si la filiation, même non considérée comme le principe essentiel régissant les sociétés, existe.

"Un troisième groupe de sociétés s'est doté de ce que l'on a appelé un système de double filiation unilinéaire (...) : dans cette société (...) les biens meubles appartiennent (...) au groupe de la mère alors que les biens immeubles sont transmis de père en fils. (...) le système de double filiation unilinéaire n'est en fait qu'une juxtaposition de systèmes matrilinéaire et patrilinéaire. Il ne fait pas le confondre avec le système de filiation indifférenciée, aussi appelé filiation cognatique, dans lequel la filiation se fait à travers les fils et les filles, un peu comme dans notre société.

     Les systèmes de filiation unilinéaire sont étroitement lié à des groupes de filiation. (...) tous les membres d'un même groupe sont censés, d'une manière putative ou réelle, descendre d'un ancêtre commun. La plupart de ces groupes "corporate" sont unilinéaires : 'l'idée centrale est que tous les gens qui sont les descendants d'un même ancêtre (par les hommes ou par les femmes) se considèrent, et sont considérés par les autres, comme formant un groupe distinct." Comme les clans (groupes assez vastes sur de longs espaces), mais ''(le clan) n'est pas un groupe de coopération très efficace ; les segments localisés, appelés lignages le sont bien d'avantages". A la différence des membres d'un clan (dont le lien de parenté est fictif et mythologique), les membres d'un lignage sont "parfaitement capables de retracer leur lien à un ancêtre commun." "Dans une société ainsi divisée, le nombre de clans reste plus ou moins constant alors que le lignage est une unité par essence dynamique puisque tout homme marié est susceptible d'en former un nouveau. Les "sociétés lignagères" ont une nette tendance à la (...) segmentation des lignages." "Les études africaines des anthropologues britanniques ont longtemps conduit à penser qu'il existait partout des groupes de filiation tels que ceux que l'on rencontre en Afrique noire. Or tel n'est pas le cas. Même lorsque de tels groupes existent, ils ne revêtent pas nécessairement une véritable signification sociologique et peuvent être purement formels. Leur existence ne contredit pas non plus la vitalité de la famille conjugale et Elkin (1967) put ainsi affirmer que parmi les aborigènes australiens, la famille composée d'un homme, de ses épouses et de leurs enfants constitue "l'unité fondamentale de la société".

 

L'institution du mariage...

Le mariage constitue un institution fondamentale des sociétés qu'étudient les anthropologues : c'est le plus souvent à travers l'union matrimoniale que se forge l'alliance entre les groupes et que se noue la solidarité sociale. Celui-ci peut-être monogame ou polygame. Dans ce dernier cas, on distingue le mariage polygamique du mariage, beaucoup plus rare, du mariage polyandrique. "Ces concepts ne sont cependant pas toujours adéquats : ainsi dans de nombreuses sociétés la polygamie est tolérée, voire valorisée, mais elle n'en demeure pas moins peu fréquente, et, dans ce cas, il devient difficile de parler de société polygame."

Il faut comprendre qu'avoir plusieurs femmes pour un homme représente un effort économique important (de la part de sa famille) et que, dans beaucoup de cas, ce sont surtout les classes supérieures les plus riches qui valorisent ce genre de mariage, plus le nombre de femmes étant important, plus bien entendu, le prestige de l'homme est étendu... Car le mariage s'accompagne, très souvent, d'une série de transactions matérielles.

Beaucoup d'écrits anglophones et francophones discutent des modalités de ces échanges, les barrières linguistiques ne favorisant pas beaucoup les compréhensions des différents concepts utilisés. On peut distinguer la dot, forme anticipée d'héritage, du "prix de la fiancée" qui désigne "la pratique selon laquelle les parents d'un garçon doivent donner une compensation matrimoniale aux parents de la jeune fille." "...il s'agit (non d'une transaction commerciale mais) d'une espèce de compensation pour la perte et d'un transfert subséquent de certains droits sur la jeune femme et sa progéniture à naître".

Robert DELIÈGE nous indique que "on a souvent remarqué que le "prix de la fiancée" était caractéristique de sociétés égalitaires ou de mariages isogames (qui unit des conjoints de même statut social) comme les sociétés d'Afrique centrale, alors que la "dot" est au contraire plus fréquente dans les sociétés hiérarchisées et plus particulièrement des mariages hypergamiques (c'est-à-dire ceux dans lesquelles une femme est mariée à un jeune de statut supérieur en opposition au mariage hypogamique), comme par exemple, dans la société indienne.

 

Des interdits universels...

Contrairement à ce que croyaient les anthropologues (et soulignerons nous, passablement moralistes) évolutionnistes du XIXe siècle, la promiscuité sexuelle n'existe pas dans les sociétés humaines. Toutes les sociétés déterminent donc certaines catégories de personnes que l'on ne peut épouser et avec lesquelles on ne peut pas avoir de relations sexuelles ; d'habitude, mariage et relations sexuelles sont associés, mais pas toujours (...).

L'interdit de l'inceste étant universel, toute société définit, d'une manière plus ou moins institutionnalisée, un groupe à l'intérieur duquel on ne peut pas se marier." Il est obligatoire de se marier en dehors de ce groupe et McLennan, juriste écossais du XIXe siècle a appelé exogamie, cette obligation. "En général, les groupes de filiation unilinéaire (...) sont exogames puisqu'ils rassemblent des personnes considérés en tant que descendants d'un ancêtre commun. la règle d'exogamie a des conséquences sociales importantes (car) elle force en quelque sorte à épouser une personne qui est, d'une manière ou d'une autre, étrangère et parfois même issue d'un groupe hostile. (...) L'exogamie permet alors de créer ou de renforcer des liens entre groupes différents qui composent une même société. Sans ces alliances matrimoniales, ces groupes seraient bien plus isolés et bien moins solidaires."

Nous sommes bien là au coeur d'une institution centrale qui, en regard des nombreux conflits entre personnes et groupes, tend à les diluer pour en contrôler le degré de violence. 

"L'exogamie a cependant des limites que l'on préfère ne pas franchir et les sociétés humaines ont, pour la plupart, défini des groupes à l'intérieur desquels on doit se marier : on parlera alors d'endogamie. Ainsi une tribu est généralement endogame dans le sens où ses membres ne sont pas autorisés à se marier en dehors de ces limites. L'endogamie est souvent associée à une certaine idée de pureté et c'est ainsi que la caste est le groupement endogame par excellence ; se marier en dehors du groupe risque de mettre en péril la pureté du groupe tout entier (Deliège, 2004)."

Concernant le lieu de résidence du nouveau couple, le "patrilocal" (ou virilocale) et le "matrilocal" (ou uxorilocale), constituent des choix qui éloigne l'un des deux partenaires de son univers familier. "Dans l'échantillon de 250 sociétés étudiées par Murdock, 146 sont virilocales, 38 uxorilocales, et 17 néolocales (établissement dans un autre lieu) ; le reste se divise entre solutions hybrides. (...) Les rapports entre une personne et sa famille/belle-famille varient considérablement selon le mode de résidence choisi. La résidence néolocale favorise clairement le développement de la famille nucléaire. D'ailleurs les variations des conditions de vie engendrent automatiquement des changements de résidence : l'émigration, la surpopulation favorisent la néolocalité.

En adoptant l'agriculture, les peuples de chasseurs ont souvent préféré la résidence matrilocale car les activités agricoles étaient, chez eux, largement féminines. Tout changement culturel et économique renforçant l'influence des hommes par rapport aux femmes est susceptible de conduire à la virilocalité ; ainsi le labourage ou le pastoralisme. De même, la polygynie s'accommode mal de la matrilocalité. Le passage à la néolocalité entraîne presque naturellement le démantèlement des groupes de filiation unilinéaire." 

 

   Cet effort de clarification reflète aussi un état de la réflexion sur la parenté, assez orientée dans le sens d'une certaine uniformisation des habitudes. Ainsi, l'accent mis sur l'unité de base, le couple mari-femme(s)-enfants - à contrario de celui mis en avant auparavant sur la parentèle élargie n'est-il pas influencé par la généralisation à toute la planète du modèle occidental?

Au fur et à mesure que nous avançons dans le temps, le nombre de société "non contaminées", "isolées" plus proches des temps anciens que des nôtres, diminue, jusqu'à leur disparition. Non seulement par la diffusion des connaissances et le progrès de certains prosélytismes, mais aussi parce que d'anciens modes de vie sont condamnés à disparaître en même temps que leur milieu naturel. Aussi, même si nous pouvons voir plus clair dans l'influence des formes familiales sur la nature des conflits et leurs modalités d'expressions, le nombre de "points de comparaison" diminue inexorablement.

 

Nicole-Claude MATHIEU, article Etudes féministes en anthropologie ; Françoise HERITIER-AUGÉ, article Famille ; Anne Christine TAYLOR, article Évolutionnisme, dans Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, PUF, 2002. Robert DELIÈGE, Anthropologie de la famille et de la parenté, Armand Colin, collection Cursus sociologie, 2011.

 

ANTHROPUS

 

Relu le 30 octobre 2020

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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 18:22

          Les conflits familiaux constituent une grande partie de l'activité du système judiciaire et une source... d'enrichissement assez importante des avocats. Il s'agit soit des procédures de divorce, qui durent souvent pendant de longs mois ou nettement moins souvent des violences internes aux familles, violences conjugales ou violences contre les enfants.

 

La famille, un système social relativement stable

     La famille se présente comme un système (tout système étant ici un ensemble d'éléments en interaction régi par des règles, dans lequel une modification d'un des éléments entraîne une modification de tous les autres) institutionnalisé (le mariage constitue un acte civil de premier plan, et les autres formes d'union ont tendance à prendre la même forme, comme le PACS par exemple) relativement stable (car malgré le nombre des divorces, la règle reste encore la pérennité de l'union) qui secrète des règles et des rapports de places préétablis (souvent sur la base biologique en ce qui concerne les relations entre parents et enfants, même après la séparation des membres du couple) et des normes relationnelles (le système tend, même avec des modifications, à garder la même logique juridique). 

A l'intérieur de ce système et dépendant de lui, le couple et la fratrie forment des sous-systèmes qui ont à gérer des problématiques spécifiques (Dominique PICARD et Edmond MARC). Nous pouvons distinguer, dans la répartition des conflits relationnels entre le système familial, le couple, la relation parent-enfant, qui varient suivant les sexes et la fratrie (les enfants entre eux surtout).

  

     Le système familial peut varier suivant les cultures, mais il secrète  un mode de relation spécifique, plus ou moins autoritaire. Toutes les cultures possèdent leur propre modèle familial.

En France au siècle dernier, les familles s'organisent sur un mode patriarcal fondé sur des valeurs de respect, d'obéissance à l'autorité et de solidarité obligatoire entre les membres ainsi que sur la différenciation des sexes et des rôles : autorité dominante du père, fonction nourricière de la mère. A partir de ce modèle culturel, chaque famille élabore ses variantes personnelles. Les familles se structurent toutes aussi autour d'une sorte d'idéologie de référence, un "mythe familial" (identifié par l'école de Palo Alto, condensé de valeurs et de traditions ayant pour fonction essentielle d'orienter les comportements et de cimenter l'appartenance groupale) auquel les membres sont, souvent à leur insu, poussé à se conformer.

Comme tout système, la famille présente une tendance à l'homéostasie (la comparaison étant souvent faite avec un système biologique) et cette tendance doit composer avec la nécessité de changement. Ainsi, pour maintenir un contact satisfaisant, avec plus ou moins grande souplesse, avec leurs enfants qui grandissent, les parents adaptent (parfois ils s'adaptent trop lentement...) leur comportement aux besoins de chaque âge, redistribuant les responsabilités et modifiant les marques d'attachement. Souvent, dans une société en mouvement perpétuel et aux aléas économiques multiples, un changement peut provoquer de graves perturbations lorsqu'il atteint les fondements du système et engendrer des conflits importants. Les événements internes à la famille - naissance d'un nouvel enfant, décès, déficience brusque d'un ou des parents, peuvent menacer tout l'édifice familial. Lorsque n'interviennent que peu d'événements dramatiques (économique ou social), c'est surtout l'arrivée d'un nouveau-né qui ravive les conflits (surtout un troisième...) entre les différents membres de la famille. Cela remet en cause toutes sortes d'identifications et de constructions des rôles, ou dit plus franchement, cela modifie les rapports de force entre les personnes : les alliances relationnelles des membres féminins et des membres masculins, le rapport mère-fils, père-fille...

 

Les conflits, perturbations des liens interpersonnels

     Vu du couple, les conflits sont souvent perçus comme des perturbations des liens interpersonnels (J-C KAUFMAN, Agacements : les petites guerres des couples, Armand Colin, 2007). Chacun possède une vision du couple "idéal" remis en question, et d'un point de vue moins fréquemment adopté (les écrits sur et pour l'harmonie du couple sont légion...), nous pouvons voir dans le conflit un reflet de la structure profonde de ces liens interpersonnels, et en même temps un moyen utilisé pour l'entretenir et le renforcer.

Ce point de vue s'appuie souvent sur la notion de "jeu" issue de l'analyse transactionnelle. Par ce jeu relationnel, les motivations psychologiques des partenaires peuvent s'articuler dans de multiples situations. Souvent, les couples vivent dans l'illusion d'avoir bâti une culture commune alors que chaque conjoint reste souvent un pur produit de sa culture d'origine, nationale, ethnique ou familiale, ou encore de classe, mais cela se bâti dans la durée précisément par de multiples compromis dans le jeu relationnel, compromis qui peuvent être favorisé par des occupations professionnelles, politiques ou de loisirs (souvent séparément, parfois partagées), qui rendent moins fréquentes et moins prégnantes les occasions de disputes. C'est d'ailleurs au moment de la retraite, où ces occupations disparaissent ou s'atténuent, que les conflits peuvent apparaître plus aigus. Plus l'autorité paternelle ne fait plus office de référence, plus les modalités de ce jeu relationnel deviennent nécessaires pour le maintien du couple.

Le passage d'une culture autoritaire à une culture "participationnelle", en comptant sur le fait que les diverses générations n'en ont pas la même habitude, peut se révéler très compliqué, car il s'agit, globalement, tout de même, de l'émergence de la femme comme acteur du couple à part entière.

 

Rivalité fraternelle...

    Vu de la fratrie, les rapports interpersonnels apparaissent essentiellement structurés sur le mode de la rivalité, voire de la jalousie plus ou moins tempérée. Les frères et soeurs, dans la situation de monopolisation "naturelle" de l'attention des parents pour l'enfant, sont avant tout des concurrents. Pour attirer vers eux l'attention des parents, les enfants peuvent aussi bien jouer la carte du conformisme (en étant le meilleur, l'exemplaire dans l'obéissance aux préceptes parentaux), que celle de la déviance (celui qu'il faut tout le temps surveiller). Ceci dans le cas où l'autorité parentale est réelle, la psychanalyse ayant observé ces comportements dans les familles de tendance patriarcale. Mais en fait, dans une société où le conflit de générations est fort, où les contacts physiques avec les parents s'effilochent, où des substituts médiatiques remplacent des parents absents, pour de multiples raisons, le leadership familial n'est pas l'apanage des seuls parents. Ce qui se vérifie dans le mode de consommation des biens et services de la famille, est parfois le résultat tout simplement d'un déplacement de rapports de force où l'enfant peut jouer, suivant les moments, dans les conflits entre père et mère. Et chaque frère et soeur peut se livrer également, de manière quotidienne, à ce jeu relationnel. 

Le propre de la fratrie (qui commence à deux enfants) est que les enfants n'ont pas le même âge et souvent pas le même sexe, donc pas la même maturité au même moment. Des différenciations se font donc jour entre "grands" et "petits", provoquant jalousie, clivage et compétition. Alors que traditionnellement, l'aîné pouvait jouer un rôle dynamique et modélisateur, le brouillage continuel des rôles, par l'intervention d'acteurs extérieurs à la famille (l'école, les médias, ou simplement d'autres parents ou des amis...) peut multiplier les occasions de frictions, dans le partage des lieux communs de la maison, multipliant les conflits territoriaux. Ce brouillage est l'occasion pour chacun des enfants d'apprendre bien davantage sur les relations sociales qu'auparavant, sauf qu'il peut avoir un effet déstructurant, si l'autorité parentale n'est pas là pour établir des interdits, notamment dans l'utilisation de la violence. Si les parents ne s'entendent pas, cela est presque une banalité de l'écrire, les enfants non plus, non par simple mimétisme, mais tout simplement parce qu'ils ont en face d'eux des comportements qu'ils peuvent juger incohérents ou faciles à contourner... pour continuer des disputes entre frères et soeurs, sans l'oeil des parents... La spirale des conflits familiaux peut mêler des considérations pseudo-adultes et des désirs plus ou moins conscients, dans un méli-mélo vite incontrôlable... L'attention vigilante réclamée de la part des parents par quantité de manuels n'est pas forcément la règle (on peut même penser que les succès littéraires sont directement proportionnels aux difficultés de mettre en oeuvre une attention...).

L'attention vigilante dont se teintent dans les meilleurs cas (ils existent...), les rapports même affectueux entre frères et soeurs conduit également, surtout dans les familles nombreuses, à l'établissement d'alliances et de coalitions ayant pour but d'éliminer un rival ou d'étendre sa propre influence. Il est frappant de constater que les frères et soeurs devenus adultes privilégient encore souvent un frère par rapport à un autre, comportement qui fait écho à ces alliances et coalitions.

 

Des sociologies de la famille...

    Dans la littérature consacrée à la famille, de manière globale, nous pouvons distinguer une sociologie de la famille proprement dite, qui s'intègre dans une sociologie générale (sur le plan universitaire, notamment) surtout francophone et une sociologie du genre, surtout anglophone (dont les auteurs universitaires se situent dans des départements à part, les gender studies). Les concepts les plus éclairants sur les violences conjugales proviennent pour l'essentiel d'Amérique du Nord, car en France par exemple, la lutte contre celles-ci étant menées par une poignée de militantes de la cause féminine, le monde de la recherche ne s'y intéresse que peu (Nadège SEVERAC) au moins jusqu'aux années 1980 voire 1990. Les problématiques s'articulent autour des sentiments et des faits de violences dans le couple, exercées contre les femmes, et non à partir d'une étude de l'ensemble des conflits familiaux. 

   Les chercheurs nord-américains s'efforcent de théoriser la violence, ses effets, la manière dont elle s'exerce, dont elle s'apprend, et de modéliser la violence conjugale en tant que dynamique interpersonnelle (DOBASH et DOBASH, Violence against wives : a Case against the Patriarchy, New York, Free Press, 1979). L'une des représentations les plus connues consiste en un cercle, au centre duquel est exprimée la véritable nature de la relation conjugale qui est "pouvoir et contrôle". A la circonférence sont indiquées les formes les plus dures de violence, physique et sexuelle, tandis que les rayons du cercle déclinent des formes moins repérables : intimidation, culpabilisation, dévalorisation, isolement... Il s'agit de montrer que c'est en usant d'une multiplicité de violence, sous la forme du continuum, que l'auteur de violences peut établir un contrôle sur les agissements de sa compagne et, au final, asseoir son pouvoir sur elle (E. PENCE, M. PAYMAR, Education Groups for Men who batter, The Duluth Model, New York, Springer, 1993).

   La psychologue Leonore E. WALKER (The Battered Woman, New York, Harper & Row, 1979) modèle le "cycle de la violence" qui montre une dynamique marquée par trois phases successives décrites de nos jours dans de nombreux ouvrages, y compris dans la sphère francophone:

- montée de la tension au fil du quotidien ;

- décharge de la tension lors du passage à l'acte ;

- culpabilité de l'agresseur qui quête le pardon de la victime et lui promet de changer.

La victime le croit le plus souvent, permettant aux conjoints de se retrouver pour une lune de miel et de recommencer... Avec le temps, la violence s'intègre à la vie conjugale et l'auteur ne cherche plus à être excusé : le cycle reprend une forme binaire et tend à se reproduire plus rapidement, impliquant des actes de plus en plus graves, dessinant ainsi une spirale qui risque de se terminer par la mort de la victime.

D'autre part, la psychologue américaine remarque que les femmes rencontrées dans ses enquêtes semblent avoir perdu la croyance qu'elles puissent se soustraire à la relation violente, tout en développant des capacités de survie consistant notamment à minimiser et banaliser la violence subie. Elle forge le concept de syndrome de la femme battue, à partir d'une expérimentation de psychologie sociale qui montre que la confrontation répétitive à la violence amène le sujet à intérioriser un sentiment d'impuissance, en même temps qu'à adopter une position permettant de réduire autant que possible le risque de subir à nouveau la violence. Son modèle est massivement adopté par nombre d'intervenants sociaux qui y trouvent une clé de compréhension décisive à la difficulté de faire maintenir par les victimes leurs plaintes, notamment auprès de la police. Ce modèle du harcèlement moral et d'emprise est repris plus tard (vingt ans après...) par des auteurs français comme Marie-France HIRIGOYEN (Le harcèlement moral. La violence perverse au quotidien, Syros-La Découverte, 1998 - Femmes sous emprise. Les ressorts de la violence dans le couple; Oh! Editions, 2005). Ce modèle est d'ailleurs ensuite étendu dans d'autres domaines de la sociologie, notamment de la sociologie du travail.

 

Autour de la violence conjugale...

   Les débats autour de la violence conjugale n'ont pas seulement (et parfois pas principalement) une dimension intellectuelle (sociologie) mais une tonalité directement politique. Ils partent de sociétés ayant déjà effectués une révision du modèle patriarcal (en droit, mais surtout psychologiquement) et entretiennent de vives batailles idéologiques, notamment parce que, sur un même espace politique, se juxtaposent des familles dont les mentalités ne sont pas les mêmes, et où la tolérance face à l'utilisation de la violence (souvent cachée à l'extérieur) n'est pas non plus la même. De plus, l'évolution des mentalités quant aux rôles de la femme et de l'homme dans le couple, se poursuit, et ce, de manière non linéaire. 

     La violence conjugale constitue une nouvelle entrée pour un débat sur la domination masculine, comme l'écrit Nadège SEVERAC. Les psychologues apportent des contributions décisives (avec des répercussions non négligeables sur le droit) à la connaissance de la violence conjugale qui complète l'explication féministe. Il ne s'agit pas de dire, pour la majorités des féministes, et des psychologues également, que les victimes le seraient en raison d'un profil type (contre la tentation d'ailleurs de ministères allant vite en besogne répressive contre ces violences) dont les recherches montrent l'inexistence (WARDELL, GILLESPIE, LEFFLER, Science and violence again'st wives, dans The Dark Side of families, Berverly Hills, Sage Publication, 1983), mais d'améliorer la compréhension et les réponses à apporter à la violence conjugale.

     La figure de l'agresseur est davantage sujette à débat. En France, Les hommes violents (1991), du sociologue Daniel WELZER-LANG constitue une référence, mais la question n'est pas celle de l'existence de caractéristiques psychologiques d'un bourreau, mais celle de l'interprétation du rôle de celles-ci dans la violence conjugale.

Deux anthropologie semblent s'opposer :

- la première, privilégiée par les tenants d'une analyse en termes de rapports sociaux de sexe, voit en l'homme violent avant tout un dominant, un homme comme les autres, tous étant des "prédateurs en puissance" (WELTZER-LANG). Comme le fait Pierre BOURDIEU (La domination masculine, Actes de la recherche en sciences sociales, n°84, 1990), elle analyse la virilité en tant que privilège qui se paie de tensions et de contentions permanentes, parfois poussées jusqu'à l'absurde et de la peur de déchoir : autrement dit, dominer l'autre requiert avant tout de se maîtriser soi-même, ce qui n'est pas sans sacrifice. 

- La seconde appréhende l'homme violent comme un homme souffrant. L'analyse de nombreux psychologues s'attache à comprendre le lien entre ses comportements et ses représentations internes, son ressenti, marqués par une estime de soi très négative, de dévalorisation et d'impuissance. Les éléments d'explication mettent en évidence l'existence d'un syndrome de stress post-traumatique, de dépression et de troubles anxieux, fréquemment associés à des expériences adverses auxquelles certains sujets ont été confrontés dans leur première enfance. De nombreuses études se penchent sur ces cas de parents ayant été soumis dans leur enfance à des maltraitances (WALKER, 1979 ; ROSENBAUM, O'LEARY, Children, the inattended victmes of marital violence, American Journal of Orthopsychiatry, n°51,1981 ; TELCH, LINDQUIST, Violent versus, nonviolent couples : a comparison of patterns, Psychotherapy n°21,1984 ; DUTTON, De la violence dans le couple, Bayard,1996). Les chercheurs soulignent le caractère complexe de la violence conjugale. Les recherches dont l'objet est l'évaluation de l'efficacité des programmes de prise en charge d'auteurs de violence peinent à mettre en évidence les leviers d'efficacité, les populations où s'expriment les comportements violents étant très hétérogènes ; seuls sont mis en évidence l'importance de la précocité de l'intervention, de la coordination entre acteurs sociaux et judiciaires et de la durée, souvent trop brève, des programmes (EDLESSON, 2008).

Les débats sont vifs entre les psychologues qui mettent l'accent sur ces parcours d'hommes violents et certains féministes qui estiment, qui conférent un statut déterminant aux logiques de pouvoir et d'exploitation de la femme, excluant d'autres approches pertinentes.

Ainsi SINGLY (1993) estime que le droit de s'aimer et de s'allier au conjoint de son choix compte parmi les conquêtes constitutives de l'émancipation individuelle moderne, y compris dans une dimension de plus grande égalité entre les sexes. Comprendre ce qui se joue dans la violence conjugale requiert la compréhension des enjeux spécifiques de la relation conjugale contemporaine. Or, aujourd'hui, les conjoints ne s'unissent pas dans une logique d'échange de "services" (comme dans la sphère marchande), mais avec des attentes mutuelles de réalisation de soi (BOZON, Sociologie de la sexualité, Nathan,  2002). Ce qui circule relève du registre du don qui, en exprimant "la force du lien" (GODBOUT, CAILLÉ, L'esprit du don, La Découverte, 1992), produit un type de richesses particulier consistant en estime de soi (SINGLY, 1996). En effet, un conjoint fortement "présent" est perçu comme un conjoint très attaché à son partenaire, ce qui dit quelque chose de la valeur de ce partenaire : être aimé, c'est être estimable.

Si le couple contemporain demeure un lieu à risque à l'égard de la violence, ce que aurions plutôt à formuler autrement : si le couple contemporain connaît toujours des formes de conflits, c'est pour des raisons différentes que par le passé : moins parce que les conjoints ont des statuts inégaux légitimant pouvoir et violence masculine, que parce que les attentes sont extrêmement fortes et les frustrations d'autant plus éprouvantes que c'est le sentiment de sa propre valeur que chacun engage (COUTENCEAU, Amour et violence. Le défi de l'intimité, Odile Jacob, 2006). Par ailleurs, si les études se concentrent sur une sorte d'idéal-type du couple contemporain où la recherche du bonheur mutuel est le motif de l'union, il ne faut pas oublier que perdure d'autres modèles de couples, tant dans les pays occidentaux qu'ailleurs, où la parentèle intervient bien plus dans les mariages. Cela peut créer des confusions dans l'esprit des partenaires quant aux attentes pour le futur. Également, le fait que la parentèle intervient de moins en moins dans ces affaires, rendent les enjeux personnels plus vivaces. 

 

Une nouvelle configuration du couple...

   La nouvelle configuration (le couple contemporain) s'assortit de deux caractéristiques :

- la première est que les différences d'investissement peuvent donner lieu à d'intenses conflits (plus intenses que lorsqu'il s'agissait surtout d'intérêts entre familles), au cours desquels hommes et femmes peuvent recourir à la violence, y compris physique, pour amener l'autre là où ils veulent, et/ou pour lui faire payer la souffrance endurée (SÉVERAC, 2003). Cela n'empêche pas que les couples conservent majoritairement un mode de régulation en forme de négociations (KELLERHALS et collaborateurs, 2004 ; KAUFMAN, 1992, 1995 ; MARTUCELLI, Forgé par l'épreuve, Armand Colin, 2006), ce qui implique qu'ils parviennent à effectuer un travail en commun pour parvenir à "désamorcer" ou circonscrire le recours à la violence (SÉVERAC, 2003, 2005). Former un couple dont les membres ne font pas que coexister mais sont en relation constante exige de chacun un travail sur les différences qui doit permettre la compréhension au quotidien (BERGER, KELLMER, Le mariage et la construction de la réalité, Dialogue n°102, 1988), comme la résorption des crises ;

- la seconde est que les ajustements entre conjoints requièrent des ressources complexes, de souplesse psychique et de compétences réflexives et verbales (SINGLY, 2000), bien supérieures aux époques et aux lieux où l'autorité est dévolue (qu'il ait tort ou qu'il ait raison dans ses décisions) uniquement et une fois pour toute au père de famille, avec le soutien de toute la parentèle. Dans ce couple moderne, la victime de situations n'est plus forcément la femme dont le statut d'égalité avec l'homme est de plus en plus souvent reconnu.

 

Nadège SÉVERAC,  article Couple, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011. Dominique PICARD et Edmond MARC, Les conflits relationnels, PUF collection Que sais-je?, 2008.

 

SOCIUS

 

Relu le 31 octobre 2020

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7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 16:22

     Depuis 1981, chaque année, les éditions La Découverte, proposait un état du monde, annuaire économique géopolitique mondial : trier, orienter, ouvrir des pistes par une méthode originale combinant les approches économiques, géographiques, démographiques, politiques et stratégiques était l'objectif d'une équipe et d'auteurs, à chaque fois renouvelés, pour aider à la compréhension de l'histoire en marche. Même si depuis 2007, la formule n'est plus celle d'un annuaire statistique - comme si l'équipe de rédaction a pris acte d'une fiabilité de moins en moins grande des statistiques, préférant les analyses plus qualitatives - L'état du monde garde l'ambition de proposer des analyses de fond, moins événementielles qu'autrefois, qui en fait un outil précieux. L'édition annuelle se centre désormais sur un seul thème.

   Toujours en version imprimée, l'état du monde, constitue chaque année un moment éditorial salué par la presse. Il était disponible de 2003 à 2006 sous la forme d'un CD-Rom, mais il n'est plus produit sous cette forme aujourd'hui.

Le site des éditions La découverte propose une Encyclopédie de l'état du monde, qui regroupe tous les articles parus à ce jour (plus de 8 000 article, 40 000 données statistiques, avec leur appareil critique en plus, 11 chronologies thématiques 1987-2011...).

 

    L'état du monde se présentait, sur plus de 600 pages, en trois parties : d'abord des articles présentant de manière globale les mutations en cours, puis une présentation analytique des événements, avec beaucoup de cartes, de tous les pays de la planète, puis une annexe particulièrement dense. Désormais, l'édition, toujours annuelle, se réduit à 250 pages, reflet sans doute d'une crise de l'édition sur papier. 

 

   L'édition 2012, intitulée Nouveaux acteurs, Nouvelle donne, dirigée par Bertrand BADIE, spécialiste de géopolitique à Science Po et Dominique VIDAL, spécialiste du Moyen Orient  ambitionne d'examiner les modalités d'action des "nouveaux acteurs" qui émergent dans un contexte de "nouvelle donne" où l'hyper puissance américaine se trouve en perte de vitesse alors que les printemps arabes induisent de profonds changements dans l'ordre social établi. Le projet des contributeurs de l'ouvrage est de prendre la mesure de la déstabilisation du monde et des rééquilibrages qu'elle implique, en procédant à un questionnement des révolutions, conflits, guerres économiques, et autres phénomènes de reconstruction identitaire qui offrent au champ des internationalistes des éléments d'analyse très pertinents. Organisé en trois parties, l'ouvrage mobilise, comme d'habitude, plusieurs mains, cette fois pour vingt-huit sessions au coeur desquelles l'Afrique apparaît être toutefois la grande absente, abstraction faite des "printemps arabes", dont Jean-Marie CLÉRY dresse explicitement l'anatomie. Sur la centralité de l'ouvrage, l'on constate que les auteurs s'efforcent de dresser un bilan des grandes mutations politiques, économiques, sociales, diplomatiques, technologiques et environnementales de la planète en 2011. Bien entendu, l'intérêt d'un ouvrage comme celui-ci, et comme les précédents, est son ambition de vouloir donner un instantané de la marche du monde, ce qui soulève bien des difficultés : sélection des priorités, profondeurs des approches, problèmes de distanciation par rapport à la médiatisation d'un événement... (Les mêmes problèmes qu'une autre collection, nettement moins orientée à gauche..., plus centrée sur la France, d'une autre maison d'édition Larousse/France Inter (Le Journal de l'année).

 

    L'édition 2016, toujours sous la direction de Bertrand BADIE et Dominique VIDAL, se centre sur "Un monde d'inégalité", en trois parties : décryptages, pour appréhender les inégalités, les relier avec une société internationale fortement hiérarchisée, dans le cadre d'une mondialisation libérale ; états des lieux où diverses inégalités sont examinées (le développement, la santé, la faim, les migrations, l'urbanisation, les dégradations environnementales) ; d'un continent à l'autre, où sont analysées les situations de plusieurs régions du monde sur les cinq continents. Des cartes, graphiques et statistiques complètent les différentes analyses. 

 

    L'édition 2020, qui fera sans doute date, porte sur la Fin du leadership américain? Sous la direction de Bertrand BADIE et de Dominique VIDAL, cet état du monde, toujours disponible tant sur papier que dans sa version électronique, reprend les moments d'expression de ce leadership depuis 1945. "En 1945, les États-Unis paraissent imbattables. Détenteurs exclusifs de l'arme atomique jusqu'en 1949, ils semblent dominer totalement le monde, à travers le plan Marshall puis la création de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), ils endossent le rôle de leader. Ils contrôlent le quart du commerce mondial et produisent la moitié de ce qu'ils consomment. Le contraste est grand avec la situation actuelle. Il est vrai qu'entre-temps, les registres de puissance se sont diversifiés, les interventions militaires ont perdu de leur efficacité, et la mondialisation a définitivement brouillé les pistes, nouant des relations d'interdépendances inédites. On est ainsi passé, en quelques soixante-dix ans, d'un système quasi hégémonique à un système apolaire, fragmenté par une importante dynamique nationaliste, notamment depuis l'élection de Donald Trump. Après avoir retracé l'histoire de la domination américaine du XIXe siècle à nos jours, les auteurs en mesurent la portée et les potentielles failles dans les domaines militaire, politico-diplomatique, commercial, économique, scientifique et culturel. Enfin, l'analyse des rapports de Washington avec Pékin, Moscou, Bruxelles, Tel-Aviv, Riyad, Téhéran, etc. ou de ses prises de position face au défin climatique interroge sur la puissance réelle des États-Unis, dans un monde complexe où cartes et stouts se redistribuent à grande vitesse."

   

   L'étudiant, le militant, le citoyen trouve toujours matière à informations et réflexions, surtout s'il parcourt, sur un même thème ou une même zone géographique, voire un même pays, les éditions précédentes. On se rend alors compte que depuis 1981, les auteurs ne s'en tirent pas si mal, malgré les actualités brûlantes successives qui peuvent masquer d'autres évolutions décisives. 

 

    Plusieurs "état" entrent dans la même catégorie d'ouvrages-dictionnaires sur lesquels on peut toujours revenir :

- l'état des régions françaises, maintenant intégré à l'état de la France, publié depuis 1992, qui dresse un portrait social, culturel, économique et politique du pays ;

- la collection Atlas des peuples, qui depuis le début des années 1990 propose des exposés clairs sur des réalités complexes (Atlas des peuples d'Europe occidentale, Atlas des peuples d'Asie méridionale et orientale, par exemple) ;

- les guides de l'état du monde, collection lancée en 2007, destinés aux voyageurs soucieux de comprendre le pays qu'ils vont découvrir ou qu'ils souhaitent mieux connaitre, autrement qu'à travers des guides touristiques aseptisés...

   A signaler aussi un Etat des Etats-Unis, sous la direction de Annie LENNKH et Marie-France TOINET, en 1990, et que nous aimerions bien voir être suivi par un autre une vingtaine d'années plus tard... 

    Régulièrement parait désormais également l'état du monde junior.

 

L'état du monde, La Découverte. www.editionsladecouverte.fr

 

Complété le 14 février 2016. Complété le 1 novembre 2020

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7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 13:43

        Les études sociologiques de la famille, qui remontent tout de même à Émile DURKHEIM, même si ce thème ne se trouve revigoré récemment par la crise de... la famille, se concentrent à bon droit sur leur objet mais soit semble considéré celle-ci comme un milieu clos de rivalités et de conflits binaires ou plus compliqués, soit semble la réduire à un élément passif dans une société en pleine évolution. Or, et c'est aussi mis en valeur par une tendance des études les plus récentes, la famille constitue une structure sociale, non seulement avec sa dynamique propre et en dynamique avec les autres familles, mais aussi pénétrée par les évolutions de la société dans son ensemble.

     Si de nombreux sociologues se concentrent sur la famille, sur l'éducation, sur le monde du travail, il n'en est pas moins que tous ces milieux s'interpénètrent plus ou moins et s'influencent pleinement. En outre, la grande majorité des études cherchent la famille moyenne et tendent à éclaircir ce qui se passe dans les familles des classes moyennes, situées dans la hiérarchie des richesses, en dessous de ces grandes familles bourgeoises, industrielles, financières, qui ont conservés des modes d'agir hérités des grandes familles aristocratiques de l'Ancien Régime et au dessus de classes prolétarisées qui construisent d'autres modes de solidarités qu'elles. La multiplicité des rapports internes aux familles et du coup de leurs interactions, et de leur rapports aux autres institutions, et singulièrement à l'État, est encore plus grande si nous considérons les flux migratoires qui mêlent d'autres cultures à celle dominante.

 

Introduction à la sociologie de la famille...

    Une première tentative d'y voir clair est amorcée par Émile DURKHEIM (La famille conjugale, 1892 ; Introduction à la sociologie de la famille, 1888), dont les classifications et les analyses influencent encore les sociologues contemporains. 

 Dans Introduction à la sociologie de la famille, il tente d'établir une sorte de tableaux des acteurs de la famille : les consanguins, les époux, les enfants et... l'"tat.

Pour les consanguins, c'est autant de conflits plus ou moins ouverts qui meuvent les relations du mari avec ses parents propres et ceux de sa femme, les relations de la femme avec ses parents propres et ceux de son mari, et cela sur le plan des personnes et des biens. Le fondateur de la sociologie française entend par là l'émancipation par le mariage, la dot, le droit successoral, le conseil judiciaire, la parenté par alliance, sa nature et ses conséquences. il en est de même pour les relations des enfants avec les consanguins paternels et maternels.

 Pour les époux, il série les relations des futurs époux à l'acte générateur de la famille (mariage), avec tout ce qu'implique les éléments suivants : nubilité, consentement, non existence d'un mariage antérieur ; les relations des époux quant aux personnes, entendre par là les droits et devoirs respectifs des époux, la nature du lien conjugal : dissolubilité ou indissolubilité ; les relations des époux quant aux biens (régime dotal, communauté ou non des biens, donations, droit successoral, etc).

 Pour les enfants, ce qui est encore un domaine peu exploré, hors du regard sur l'éducation, les finances et... la délinquance, les relations des enfants avec les parents quant aux personnes (puissance paternelle, émancipation, majorité...) ; les relations des enfants avec les parents quant aux biens (Héritage, Droit de réserve, Biens propres de l'enfant, Tutelle des parents, etc.), et les relations des enfants entre eux (étudiés surtout actuellement encore sous l'angle du droit successoral).

  Pour l'État, il s'agit de l'intervention générale de l'État en tant qu'il sanctionne le droit domestique (la famille comme institution sociale), son intervention particulière dans les relations entre futurs époux (célébration du mariage) ou entre époux (substitution du tribunal au mari pour certaines autorisations), également son intervention particulière dans les relations entre parents et enfants (concours du tribunal pour l'exercice de la puissance paternelle), et dans les relations avec consanguins. 

    Cette description des acteurs en présence est toujours présente dans son analyse de l'évolution de la famille, notamment dans La famille conjugale.

"J'appelle, écrit-il, de ce nom la famille telle qu'elle s'est constituée chez les sociétés issues des sociétés germaniques, c'est-à-dire chez les peuples les plus civilisés de l'époque moderne". "La famille conjugale résulte d'une contraction de la famille paternelle (nom que donne DURKHEIM aux institutions domestiques des peuples germaniques et qu'il distingue de celles de la famille patriarcale romaine. La principale différence consistant dans l'absolue et excessive concentration du pouvoir à Rome, de la patria potestas entre les mains du pater familial ; les droits de l'enfant, de la femme et surtout des parents en ligne maternelle étant au contraire caractéristiques de la famille paternelle (selon Marcel MAUSS). Celle-ci comprenait le père, la mère et toutes les générations issues d'eux, sauf les filles et leurs descendants. La famille conjugale ne comprend plus que le mari, la femme, les enfants mineurs et célibataires. Il y a en effet entre les membres du groupe ainsi constitué des rapports de parenté tout à fait caractéristiques, et qui n'existaient qu'entre eux, et dans les limites où s'étend (?) la puissance paternelle. Le père est tenu de nourrir l'enfant et de pourvoir à son éducation jusqu'à sa majorité. Mais en revanche, l'enfant est placé sous la dépendance du père ; il ne dispose ni de sa personne, ni de sa fortune dont le père a la jouissance. Il n'a pas de responsabilité civile. Celle-ci revient au père. mais quand l'enfant est majeur quant au mariage - car la majorité civile de vingt et un ans le laisse sous la tutelle du père en ce qui regarde le mariage - ou bien dès que, à un moment quelconque, l'enfant est légitimement marié, tous les rapports cessent. L'enfant a désormais sa personnalité propre, ses intérêts distincts, sa responsabilité personnelle. Il peut sans doute continuer à habiter sous le toit du père, mais sa présence n'est plus qu'un fait matériel ou purement moral ; elle n'a plus aucune des conséquences juridiques qu'elle avait dans la famille paternelle.(Responsabilité collective, selon Marcel MAUSS).

D'ailleurs, le plus souvent, la cohabitation cesses même avant la majorité. En tout cas, une fois l'enfant marié, la règle est qu'il se fait un foyer indépendant. Sans doute il continue d'être lié à ses parents ; il leur doit des aliments en cas de maladie, et inversement, il a droit à une portion déterminée de la fortune familiale, puisqu'il ne peut pas (en droit français), être déshérité totalement. Ce sont les seules obligations juridiques qui survivent (des formes de famille antérieures), et encore la seconde parait destinée à disparaître. Il n'y a là rien qui rappelle cet état de dépendance perpétuelle qui était la base de la famille paternelle et de la famille patriarcale. Nous sommes en présence d'un type familial nouveau. Puisque les seuls éléments permanents en sont le mari et la femme, puisque tous les enfants quittent tôt ou tard la maison (paternelle) je propose de l'appeler la famille conjugale."

"... ce qui est plus nouveau encore et plus distinctif (que l'évolution de la puissance paternelle qui résulte lui même de l'évolution de l'ancien communisme, base de toutes les sociétés domestiques, sauf de la société patriarcale) de ce type familial, c'est l'intervention toujours croissante de l'État dans la vie intérieure de la famille. On peut dire que l'État est devenu un facteur de la vie domestique. C'est par son intermédiaire que s'exerce le droit de correction du père quand il dépasse certaines limites. C'est l'État qui, dans la personne du magistrat, préside aux conseils de famille ; qui prend sous sa protection le mineur orphelin tant que le tuteur n'est pas nommé ; qui prononce et parfois requiert l'interdiction de l'adulte..."

 "La loi de contraction ou d'émergence progressive a pu être vérifiée jusqu'au bout. De la manière la plus régulière, nous avons vu des groupes primitifs émerger des groupes de plus en plus restreints qui tendent à absorber la vie familiale toute entière". Dans son oeuvre, il s'efforce de démontrer la contraction progressive du groupe politico-domestique, du passage du clan exogame amorphe, vaste groupe de consanguins, au clan différencié, à familles proprement dites, utérines ou masculines ; de là à la famille indivise d'agnats ; à la famille patriarcale, paternelle ou maternelle ; à la conjugale.

Le phénomène de réduction du nombre des membres de la famille, et de concentration des liens familiaux est, selon lui, le phénomène dominant de l'histoire des institutions familiales. "Non seulement la régularité de ce mouvement résulte de ce qui précède, mais il est facile de voir qu'il est lié aux conditions les plus fondamentales du développement historique. En effet l'étude de la famille patriarcale nous a montré que la famille doit nécessairement se contracter, à mesure que le milieu social avec lequel chaque individu est en relations immédiates, s'étend davantage (Étude de la famille patriarcale, romaine et chinoise). Car plus il est restreint, mieux il est en état de s'opposer à ce que les divergences particulières se fassent jour ; par suite, celles-là seules peuvent se manifester qui sont communes à un assez grand nombre d'individus pour faire effet de masse et triompher de la résistance collective. Dans ces conditions il n'y a que de grandes sociétés domestiques qui puissent se dégager de la société politique. Au contraire, à mesure que le milieu devient plus vaste, il laisse un plus libre jeu aux divergences privées, et, par conséquent, celles qui sont communes à un plus petit nombre d'individus cessent d'être contenues, peuvent se produire et s'affirmer. En même temps d'ailleurs, en vertu d'une loi générale déjà observée en biologie, les différences d'individus à individus se multiplient par cela seule que le milieu est plus étendu. Or s'il est un fait qui domine l'histoire, c'est l'extension progressive du milieu social dont chacun de nous est solidaire. Au régime du village succède celui de la cité ; au milieu formé par la cité avec les villages placés sous sa dépendance, succèdent les nations qui comprennent des cités différentes ; aux nations peu volumineuses encore comme étaient les peuples germaniques, succèdent les vastes sociétés actuelles. En même temps, les différentes parties de ces sociétés se sont mises de plus en plus étroitement en contact par suite de la multiplications et de la rapidité croissante des communications, etc. (Le groupe familial peut donc se contracter, jusqu'à l'extrême limite, Marcel MAUSS)."

"Le grand changement qui s'est produit à ce point de vue, c'est l'ébranlement progressif du communisme familial. A l'origine, il s'étend à tous les rapports de parenté ; tous les parents vivent en commun, possèdent en commun. Mais dès qu'une première dissociation se produit au sein des masses amorphes de l'origine, dès que les zones secondaires apparaissent, le communisme s'en retire pour se concentrer exclusivement dans la zone primaire ou centrale. Quand du clan émerge la famille agnatique (indivise), le communisme cesse d'être la base du clan ; quand, de la famille agnatique, se dégage la famille patriarcale, le communisme cesse d'être la base de la famille agnatique. Enfin, peu à peu, il est entamé jusqu'à l'intérieur du cercle primaire de la parenté. Dans la famille patriarcale, le père de famille en est affranchi, puisqu'il dispose librement, personnellement de l'avoir domestique. Dans la famille paternelle, il est plus marqué, parce que le type familial est d'une espèce inférieure ; cependant les membres de la famille peuvent posséder une fortune personnelle, s'ils ne peuvent pas en jouir ou l'administrer personnellement. Enfin, dans la famille conjugale, il n'en reste plus que des vestiges, le mouvement est donc lié aux mêmes causes que le précédent. Les mêmes raisons qui ont pour effet de restreindre progressivement le cercle familial, font aussi que la personnalité des membres de la famille s'en dégage de plus en plus. Plus le milieu social s'étend, moins (...) le développement des divergences privées est contenu. Mais, parmi ces divergences, il en est qui sont spéciales à chaque individu, à chaque membre de la famille ; et même elles deviennent toujours plus nombreuses et plus importantes à mesure que le champ des relations sociales devient plus vaste. Là donc où elles rencontrent une faible résistance, il est inévitable qu'elles se produisent au dehors, s'accentuent, se consolident, et comme elles sont le bien de la personnalité individuelle, celle-ci va nécessairement en se développant. Chacun prend davantage sa physionomie propre, sa manière personnelle de sentir et de penser ; or, dans ces conditions, le communisme devient de plus en plus impossible, car il suppose au contraire, l'identité, la fusion de toutes les consciences au sein d'une même conscience commune qui les embrasse. On peut donc être certain que cet effacement du communisme qui caractérise notre droit domestique non seulement n'est pas accident passager, mais au contraire s'accentuera toujours davantage, à moins que, par une sorte de miracle imprévisible et presque inintelligible, les conditions fondamentales qui dominent l'évolution sociale depuis l'origine ne restent pas les mêmes.". Devant cette évolution, le sociologue se pose la question : De ces changements, la solidarité domestique sort-elle affaiblie ou renforcée? Sans répondre de manière tranchée à cette question, il est favorable à ce changement qui brise la transmission strictement héréditaire de la richesse, qui a tendance à formes des riches et des pauvres de manière cumulative à travers les générations, et à diviser davantage la société. La transmission héréditaire, acquise sous le premier régime familial du communisme, si elle demeure, produit des effets négatifs quant à la cohésion sociale. Par ailleurs, le groupe professionnel tend à prendre le relais, dans les chaînes de solidarité, du groupe familial dont le format ne permet plus l'exercice propre de celles-ci. 

 

Sur la réduction du format de la famille...

      Si par la suite, la sociologie laisse pendante la question des évolutions premières de la famille, qui apparaissent plus complexes au fil des études anthropologiques ou simplement historiques (notamment celle de l'existence de ce communisme primitif), elle prend à son compte l'évolution de la famille vers un format de plus en plus réduit, singulièrement de nos jours, après la révolution industrielle. Bien que celle révolution soit plus considérée aujourd'hui comme plus accompagnatrice d'une telle évolution qu'initiatrice.

De plus, cette thèse évolutionniste de la contraction familiale perd de son évidence, surtout en regard des études historiques qui la critiquent durement. André BURGUIÈRE et ses collaborateurs (Histoire de la famille, 2 tomes, Armand Colin, 1986), par exemple, établissent :

- que la composition du groupe domestique aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles en Occident n'était pas si différente de ce qu'elle est aujourd'hui ;

- qu'elle fluctuait beaucoup au cours du cycle de vie ;

- et que le groupe de parenté était très instable du fait de la forte mortalité.

 

            Par ailleurs, selon Louis ROUSSEL (La famille incertaine, 1989), la famille serait devenue plus incertaine en raison de l'affaiblissement général des normes autrefois prescrites qui faisaient d'elle une institution qui s'imposait à tous. Les comportements familiaux seraient moins convenus et traduiraient, à travers le rejet du mariage et des références institutionnelles, un refus de soumettre sa vir privée à la loi et plus largement au contrôle social. Très influente, cette thèse continue d'inspirer bon nombre d'analyses. Mais certains auteurs se refusent à admettre que cette émancipation des institutions conduise à un fonctionnement familial sans réelle prescriptions sociales, intégralement négocié, voire anonique et "incertain".

 

           La thèse de la désinstitutionnalisation se prête donc, comme le constate Jean-Hugues DÉCHAUX (1995) à une double lecture : d'une part, une version forte qui reste proche de l'analyse d'origine et, de l'autre, une version critique qui en modère largement la portée.

Faisant le point sur la sociologie française de la famille en prenant cinq livres - que nous recommandons pour aborder ce sujet, en plus des "classiques" (François de SINGLY, Sociologie de la famille contemporaine ; Jean-Claude KAUFMANN, Sociologie du couple ; Irène THÈRY, Le démariage. justice et vie privée ; Marie.-Thérèse MEULDERS-KLEIN et IrèneTHÉRY, Les recompositions familiales aujourd'hui ; Martine SEGALEN, Sociologie de la famille ; tous parus en 1993), le sociologue cité la présente comme effectuant des approches différentes en se plaçant de plusieurs points de vue.

L'approche de la famille sous l'angle de parenté privilégie traditionnellement un raisonnement en termes d'institutions et de normes sociales. A contraire de l'étude des rapports conjugaux vu à travers le prisme d'une désinstitutionnalisation

   François de SINGLY s'inspire beaucoup de la démarche d'Émile DURKHEIM, de sa théorie du changement familial, celle-ci étant de plus en de plus dépendante de l'État, de plus en plus autonome par rapport à la parenté, les hommes et les femmes étant de plus en plus indépendants vis-à-vis d'elle. Le primat de l'affection et l'autonomisation des acteurs se trouve en quelque sorte contrebalancé, mais cela ne joue évidemment pas au même niveau d'intimité, par l'importance de l'école, devenue le support de la famille, lorsque évidemment il y a des enfants... Cette analyse rejoint celle de Talcott PARSONS et de BALES (Family, sozialization and interaction process, Glencoe, The Free Press, 1955), sur l'isolement de la famille nucléaire : les relations de parenté subsistent (d'ailleurs, les migrations hebdomadaires des automobiles sont là sans doute pour en témoigner, pensons-nous) mais la dépendance entre générations est fortement dévalorisée, chacun souhaitant marquer son autonomie et ne jouant un rôle subsidiaire (mais toutefois important en cas de problèmes économiques...). Si les relations de parenté se sont réellement transformées, on ne peut peut conclure, suivant les recherches françaises (PITROU, 1992 ; SCHWARTZ, 1990) à un repli de la famille conjugale. 

 

Un centrage trop important sur la famille...

    Les sociologues, à trop se centrer sur la famille, peuvent en arriver, pensons-nous, dans une réflexion globale, à négliger une partie de plus en plus importante de la population, pour qui la famille s'est proprement décomposée... sans se recomposer. Très récemment, dans des études sur la précarisation économique, ce phénomène d'hommes et de femmes qui restent seuls, célibataires ou divorcés, tend à prendre de l'importance.

   Ce centrage a des effets encore plus importants sur l'analyse, lorsque c'est le couple (Jean-Claude KAUFMANN) qui est l'objet de l'étude. Les cycles conjugaux - installation, stabilisation, pérennisation ou séparation - deviennent de plus en plus "flous". Mais dans l'analyse, il est très pertinent de distinguer le sentiment des acteurs de la réalité de ces cycles.

Ainsi, ce dernier auteur met en évidence une sorte de "loi d'airain" de la stabilité conjugale. Il formule la notion d'injonction. Les routines mises en place, dans la répartition des tâches domestiques, dans la dynamique entre occupations dans le monde du travail et occupations dans la famille, qui loin d'une négociation technique, entre dans les processus d'identification, favorisent cette stabilité du couple. Cette approche, qui lie économie affective et ajustement identitaire, relativise la désinstitutionnalisation familiale, d'autant que ces routines s'inspirent de celles mises en place par les parents auparavant. L'attitude des partenaires ne résulte pas complètement d'un choix - ils peuvent désirer bien plus d'autonomie et la "rêver" sans doute. Les contraintes extérieures au couple jouent sans doute beaucoup dans cette routinisation, qui peut être renforcée ou amoindrie, suivant les "trajectoires" affectivo-amoureuses" de chacun. Sans doute l'auteur ne prend t-il pas suffisamment en compte différents conflits de rôles entre hommes et femmes, les relations conjugales pouvant être interprétées comme des rapports de pouvoir

     En tout cas, cette perception s'oppose à celle de Jean KELLERHALS et de ses collaborateurs (stratégies éducatives des familles, Milieu social, dynamique sociale et éducaton des pré-adolescents, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1991) qui mettent plutôt l'accent sur les ajustements stratégiques entre partenaires.

   

        Martine SEGALEN appuie la nécessité pour la sociologie de la famille d'intégrer une optique historique et ethnologique, indispensable pour se doter du recul nécessaire propre à se prémunir contre les interprétations hâtives et "universalistes" auxquelles la sociologie des changements familiaux a souvent cédé.

Les grandes théories de la "modernisation familiale" qui cherchaient à expliquer de façon mécanique et linéaire les changements familiaux par l'industrialisation ou l'urbanisation se sont avérées erronées parce qu'elles négligeaient les capacités d'adaptation, de résistance et d'action de la famille. Nous pensons qu'effectivement, l'institution familiale est dotée d'une grande plasticité, et que les tendances au repli, à la contraction, à la privatisation, fruits de conflits qui la traversent  comme d'autres institutions. La formation de la famille, avec ses différentes formes d'union, est liée à des évolutions de la socialisation de ses membres, toujours en mouvement. Elle est liée (dans les deux sens influence et influencée) également par les évolutions globales de la société. En tant de groupe, la famille est sans doute "en première ligne" dans la société et ses évolutions. Une manière de traiter cela est de considérer différentes temporalités qui traversent la société, et dons la famille.

Pour certains sociologues, portés à se concentrer sur le couple conjugal comme François de SINGLY, le temps long ne structure plus le fonctionnement familial. Ainsi, il explique dans Sociologie de la famille contemporaine que la famille n'a plus de réel horizon intergénérationnels parce qu'elle est devenue "relationnelle" et "individualiste". L'aspiration de chacun à l'autonomie, autre signe souvent cité de la modernité, engendre dans l'unité conjugale une "dévalorisation de la pérennité". Quand, au contraire, le champ couvert embrasser la parenté, comme pour Irène THÉRY, la perte d'emprise du temps long est interprétée comme un manque. le sociologue est alors attentif aux moyens par lesquels les individus tentent de réintroduire ce dernier et la sécurité qu'il prodigue, sans toutefois renoncer à leur autonomie, gage de liberté personnelle. Elle se demande si les personnes ne s'en trouvent pas fragilisées par la plus grande labilité des liens familiaux, et sans souhaiter le retour à l'indissolubilité familiale d'antan (même si parfois son approche juridique semble vouloir y tendre), elle développe un point de vue critique à l'endroit d'une modernité définie comme le triomphe de l'individualisme et de l'autonomie. 

 

      Dans son ouvrage Sociologie de la famille, Jean-Hugues DÉCHAUX, prenant en compte les statistiques, et dans une analyse restreinte au cas français, indique en ce qui concerne les transformations de la morphologie familiale, "la fin de la famille "traditionnelle" : "La modification des comportements en matière de fécondité et de nuptialité a été si considérable depuis les années 1970 qu'une véritable "cassure" (SEGALEN, 2006) s'est produite. Il en résulte un dépérissement de la famille dite (abusivement) "traditionnelle", c'est-à-dire le couple marié avec enfants élevés par l'épouse inactive, modèle familial qui s'était imposé dans les représentations, plus encore que dans les pratiques, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale."  De nouvelles formes de vie familiale naissent : "Alors que la "famille traditionnelle" est en déclin, de nouvelles formes de vie conjugale et familiale voient le jour, confirmant le fait que les structures familiales sont dynamiques et ne restent jamais durablement figées dans une configuration stable. Dans ce nouveau paysage, le mariage n'occupe plus la place pivot qui était jusqu'alors la sienne." La diffusion de la cohabitation hors mariage, la banalisation du divorce et des unions successives, la multiplication des familles monoparentales et recomposées, la croissance du nombre de personnes à la vie solitaire entre célibat et veuvage, tout cela conduit à une diversification des modèles familiaux : " Les transformations des comportements familiaux enregistrés par les statistiques sont remarquablement synchronisées. Elles indiquent ne rupture au début des années 1970, dans la foulée des événements de mai 68. la famille bourgeoise "traditionnelle", alors dénoncée comme un carcan, fait progressivement place à diverses formes de vie familiale nouvelles. Mais sur la longue durée, l'impression de rupture s'atténue et conduit à distinguer morphologie familiale d'un côté, normes et opinions de l'autre." Les femmes et les jeunes jouent un rôle décisif dans cette évolution. 

 

Des stabilités de la structure familiale....

      S'il est vrai que l'on assiste à des décompositions et recompositions, parfois assez rapides dans le temps, il faut remarquer que certaines caractéristiques fondamentales de la famille "occidentale" demeure : non seulement le droit familial évolue peu et très lentement, comme si les professionnels de la justice avaient de la peine à suivre cette évolution (multiplication des situations de concubinages), accordant au père et à la mère biologique un statut encore supérieur aux autres par rapports aux enfants, mais la monogamie reste la règle, alors qu'on pourrait penser à une multiplication des situations sexuelles dans le même temps, via une libéralisation des moeurs (mais sans doute est-il bien délimitée...).

A un point où les populations immigrées (où peuvent exister la polygamie) se plient à la fois aux règles du droit européen et aux règles de coexistence entre hommes et femmes. Peu d'études en vérité sont encore consacrées aux multiples interpénétrations culturelles dans les pays occidentaux... comme dans les autres pays, où dominent par exemple la religion musulmane ou hindoue.

Le modèle occidental de la famille déteint-il sur les pays où d'autres traditions dominent?

S'installe-t-il réellement une situation où coexistent plusieurs modèles familiaux, dans un pluralisme familial : à côté de couples mariés vivent des couples non mariés, à côté de familles qui restent dans le "modèle traditionnel", même si les femmes tendent de plus en plus à avoir un travail à l'extérieur du foyer (mais une sociologie du travail devrait déterminer si cette tendance perdure même en période de crise économique) vivent des familles "recomposées", des célibataires, des "familles monoparentales", des couples de même sexe, tout ceci dans une relative tolérance? D'ailleurs, cette relative tolérance, générale en Europe occidentale, est associée à un certain rejet de l'intrusion moralisatrice des institutions religieuses, idéologiques ou politiques. Les évolutions peuvent être relativement rapides dans un sens ou dans un autre, et cela du fait à la fois des dynamismes à l'intérieur de la famille et des bouleversements économiques. 

 

    Comme l'écrit Julien DAMON, toute famille "est d'abord composition, agencement et réunion d'individus par des liens. Chacune est à la merci d'une possible décomposition, que ce soit par disparition d'un des conjoints ou par séparation du couple. Après décomposition, enfants et parents peuvent connaître, à partir d'une nouvelle union, une recomposition.

Familles recomposées. L'expression, après hésitations, a été proposée par des chercheurs avant de pénétrer le vocabulaire courant (Sous la direction Marie-Thérèse MEULDERS-KLEIN, et d'Irène THÉRY, Les recompositions familiales d'aujourd'hui, Nathan, 1993). Si les choses que désignent désormais les mots étaient loin d'être inconnues, elles n'ont pas été érigées en tant que problèmes particuliers appelant l'attention et l'intervention publiques avant les années 1990. il en était auparavant allé de même pour cette autre configuration familiale qui précède souvent une recomposition, les familles monoparentales, terme apparu sous la plume des sociologues dans les années 1970. Alors qu'alliance et filiation sortent un rien embrouillées des décennies récentes de transformations familiales, s'intéresser aux familles recomposées est une entrée à la fois pour prendre la mesure de ces changements et pour saisir les évolutions des politiques sociales et familiales."  "Entrer dans l'univers des recompositions, c'est explorer un archipel de situations différentes, mais avec un dénominateur commun : l'existence d'au moins un enfant qui vit tout ou partie de son temps avec un beau-parent." "Plus ou moins conflictuelle, la famille recomposée est un grand sujet d'organisation et d'équilibre quotidiens, mais aussi de droit civil (...) comme de prestations familiales (...) et de pensions alimentaires (...). Les représentations, assises sur des réalités, oscillent entre, d'une part, la vision d'une joyeuse tribu étendue et, d'autre part, l'évocation de nids de conflits et de drames larvés ou exposés. Entre espoirs de bonheur et de nouvelle stabilité et déceptions amoureuses renouvelées. Entre enfants recouvrant la stabilité et enfants confrontés à l'échec scolaire et affectif."

 

 

Jean-Hugues DÉCHAUX, Sociologie de la famille, La découverte, collection Repères, 2009 ; Orientations théoriques en sociologie de la famille : autour de cinq ouvrages récents, dans Revue française de sociologie, 36-3, 1995. Julien DAMON, Les familles recomposées, PUF, collection Que sais-je?, 2012.

Émile DURKHEIM, La famille conjugale, 1892, www.uqac.ca.

 

SOCIUS

 

Relu le 2 novembre 2020

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