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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 09:45

      Publié en 1979, en trois tomes de plus de 500 pages chacun, l'ouvre-phare de Fernand BRAUDEL (1902-1985) constitue encore une référence en matière de sciences sociales et de sciences économiques.

Dans la lignée de l'école des Annales, il se présente comme une histoire du monde, du XVe au XVIIIe siècle, qui privilégie les aspects économiques et sociaux plutôt que les événements politiques et militaires. Il s'agit beaucoup plus que d'un récit, il s'agissait à l'époque de proposer à la fois un renouvellement des sciences sociales sous l'égide de l'histoire et contre le structuralisme, il s'agit encore aujourd'hui, même si certains passages sont considérés comme ayant "mal vieillis", d'une explication des fondements mêmes du capitalisme et à travers lui, du monde moderne. L'auteur y défend l'idée que l'échelle du monde est toujours nécessaire même pour comprendre les éléments les plus localisés de l'histoire. Très loin d'oeuvres très médiatisées sur "le choc des civilisations", ces trois livres montrent les ressorts d'une mondialisation toujours en marche, faite d'interpénétrations constantes entre civilisations. Rédigé durant vingt ans, commencé en 1952 sous l'impulsion de Lucien FEBVRE, immense démonstration appuyée sur plus de 4 500 notes et une masse imposante de statistiques, de cartes et de graphiques, sans compter une bibliographie abondante, l'auteur déroule une puissante vue d'ensemble.

 

    Le premier volume, Les structures du quotidien : le possible et l'impossible, est un inventaire de la culture matérielle avant la grande rupture de la révolution industrielle : misère et luxe ; routines paysannes ; nourritures, costumes et logement, du riche et du pauvre ; outils, techniques, monnaies et pseudo-monnaies, villes... Grand livre d'images où toutes les civilisations du monde sont présentées. Nous pouvons mesurer ainsi l'étroitesse des limites du possible pour ces sociétés d'hier, en butte, toutes, à des famines meurtrières, à l'inexorable faiblesse des sources d'énergie et des techniques, à la lenteur et au débit dérisoire des transports, des communications.

     Le second volume, Les jeux de l'échange, entre dans le mouvement de la vie économique. De bas en haut de l'échelle, sont énumérés les outils de l'échange : colportage, marchés, échoppes et boutiques, foires, bourses, banques. Autant d'étapes de l'épanouissement de l'économie de marché, confondu d'ordinaire avec celui du capitalisme. Fernand BRAUDEL distingue et même oppose parfois les activités et les acteurs de l'économie de marché et du capitalisme, celle-là sous le signe de l'échange naturel et sans surprise, de la transparence et de la concurrence, celui-ci animé par la spéculation et les calculs savants d'un petit groupe d'initiés. Ce capitalisme se fonde sur la puissance et peut ainsi se réserver les secteurs privilégiés de l'accumulation, secteurs changeants au fil du temps : du XVe au XVIIIe siècle, non pas l'industrie, mais la banque et le négoce international.

     Le troisième volume, Le temps du monde, reprend, dans sa chronologie, l'histoire économique du monde. Non de l'univers tout entier, mais de ces seules zones très minoritaires qui vivent selon "le temps du monde", le regard tourné vers les échanges internationaux - toutes zones de civilisations denses, à la richesse ancienne. L'auteur distingue en gros deux blocs : l'Europe d'un côté, l'Extrême-orient de l'autre, qui lie Inde, Chine, Islam en un puissant réseau, longtemps à égalité avec l'Europe. L'histoire de ces quatre siècles est précisément celui de la rupture progressive de cet équilibre ancien. Il a été bouleversé, recréé à partir des hauts lieux du capitalisme qui ont successivement pris la tête de l'Europe : Venise au XVe siècle, puis Gênes, Amsterdam, Londres, jusqu'à la révolution anglaise du XIXe siècle, qui a scellé l'inégalité du monde. L'auteur interroge souvent sur les lumières du passé qui peuvent expliquer l'évolution actuelle du capitalisme. 

 

    Dans sa conclusion sur les réalités historiques et sur les réalités présentes, Fernand BRAUDEL écrit que "le capitalisme (...) s'est révélé au long de cet ouvrage, un bon "indicateur". le suivre c'est aborder, de façon directe et utile, les problèmes et réalités de base : la longue durée ; les divisions de la vie économiques ; les économies-mondes ; les fluctuations séculaires et les autres ; les faisceaux des hiérarchies sociales mêlées et se mêlant, pour ce pas dire la lutte des classes ; ou le rôle insistant et divers des minorités dominantes ; ou même les révolutions industrielles... (...) Naturellement, je ne prétends pas expliquer le présent à la lueur de l'histoire, je désire seulement observer ce que deviennent, dans les eaux agitées d'aujourd'hui, les explications et procédés d'exposition que j'ai utilisés. Le modèle, construit par moi autour du capitalisme d'avant le XIXe siècle, navigue-t-il encore présentement, résiste-t-il à d'évidentes et violentes contradictions? Je crois qu'aujourd'hui ne nie pas hier, qu'il l'éclaire au contraire et inversement ; les analogies ne manquant pas. Toutefois cette continuité ne concerne que l'Occident, le monde dit libre, lequel ne recouvre plus l'univers entier, comme avant 1917. Avec les expériences dramatiques conduites à leur terme par les pays socialistes, le capitalisme a disparu sur une très vaste partie de la terre. Le monde actuel est donc, à la fois, continuité et discontinuité et cette contradiction restera à l'horizon des problèmes (...) : le capitalisme structure de longue durée ; le capitalisme en état de survivre, ou non (...), le capitalisme distinct de l'économie de marché (...)."

 

      Cet ouvrage majeur du XXe siècle, qui se situe dans la nécessité de comprendre globalement l'histoire, indique combien les conflits économiques débouchent souvent non sur un bouleversement de principes de fonctionnement, une fois une certaine dynamique lancée sur le long terme, mais sur un perpétuel changement des rôles des différentes puissances en lice. La résurgence, que l'auteur n'avait pas prévue, dans des conditions qui en altèrent beaucoup le contenu, du capitalisme, de contrées où beaucoup croyaient qu'il avait disparu, est là pour en témoigner.

 

Fernand BRAUDEL, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle, 3 volumes (730, 850 et 920 pages), Armand colin, Le livre de poche références, 1979 (réédition 1993).

 

Relu le 5 novembre 2020

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28 février 2012 2 28 /02 /février /2012 16:50

         Le coeur des relations les plus fortes, là où se croisent les conflits entre les deux différents sexes (pour l'instant, l'espèce humaine n'en compte que deux) et les différentes générations (des plus jeunes aux plus âgés) réside dans une organisation familiale plus ou moins large, à la fois matrice de la reproduction humaine et noyau d'occupation centrale des individus dans de nombreuses sociétés.

Qu'elle soit matrilinéaire ou patrilinéaire, matriarcale ou patriarcale, l'organisation sociale trouve globalement de nombreux modèles de relations dans la structure familiale. Comme la société n'est pas seulement le maillage des familles sur des territoires, d'autres lieux de production et d'échange interfèrent avec cette structure familiale, qui peut voir son importance décroître par la constitution d'autres relations plus étroites entre ses membres, qu'elle que soit leur sexe ou leur âge. Dans le temps et dans l'espace, la structure familiale demeure encore la structure où cohabitent, dans des habitats plus ou moins élaborés, le plus fortement ces hommes et ces femmes. Les conflits relationnels entre ceux-ci y sont donc plus forts et importants qu'ailleurs, même si leurs enjeux n'y sont pas complètement déterminés. Entre la société rurale à famille élargie au clan à population clairsemée et peu importante et la société urbaine industrielle à densité élevée et à grande population, les conflits relationnels n'y ont ni la même intensité ni la même forme. A l'intérieur de la famille peuvent aussi s'installer d'autres formes de conflits que les conflits proprement relationnels, des conflits d'intérêts aux conflits... du travail.

 

Un classement des conflits relationnels

      Dominique Picard et Edmond MARC classent ces conflits relationnels, qui peuvent intervenir aussi dans d'autres contextes (travail, école, quartier...) en quelques grandes catégories :

- Les conflits d'intérêts. Entre différentes personnes, souvent considérées comme des acteurs de la vie sociale, les intérêts peuvent être convergents ou divergents, dans une compétition/coopération pour la possession et la jouissance des biens, de ressources, de situations matérielles ou symboliques. Ces conflits d'intérêts peuvent être importants, notamment lorsque les alliances familiales ne sont pas le fait des acteurs directement concernés, mais entrent dans le cadre de conflits sociaux plus large. Les systèmes de dots plus ou moins étroitement définis et contrôlés déterminent la forme de ces conflits d'intérêts.

-  Les conflits de pouvoir, qui découlent en partie des conflits d'intérêts. Chacun peut influencer les autres dans le sens de ses intérêts et échapper à leur pression et en accroître leurs conséquences. La hiérarchie et l'inégalité des statuts sont sources de luttes pour occuper "la position haute" ou se défendre en "basse position", l'un voulant obtenir la soumission de l'autre ;

- Les conflits identitaires qui dépassent les simples conflits d'intérêts ou de pouvoirs. Rivalité mimétique, rituels d'interaction... entrent en jeu pour la valorisation ou la dévalorisation de l'identité ;

- Les conflits territoriaux jouent dans la formation de "l'espace personnel" au sein de l'habitation ou du territoire de la famille. La répartition entre espace "collectif et "espace personnel" peut avoir une grande importance dans les familles élargies et joue un rôle important autant entre les hommes et les femmes qu'entre les parents et les enfants. 

- Les conflits de relation proprement dit, ceux qui ont pour motivation la définition ou la gestion de la relation, de jour comme de nuit, à l'intérieur du lieu familial ou à l'extérieur. L'accroissement de la mobilité sociale peut provoquer la confrontation d'individus n'ayant pas forcément les mêmes échelles de valeurs, ce qui ne se révèle parfois que dans le temps passé ensemble...

- Les conflits cognitifs qui portent sur les représentations différentes du monde que les uns et les autres peuvent avoir. Chacun croit voir le monde tel qu'il est parce qu'il le voit tel qu'il l'imagine et si l'autre ne le perçoit pas de la même façon, cela peut être une cause de mésintelligence. Cela peut arriver lorsque les convictions religieuses ou morales peuvent s'avérer antagoniques, notamment entre des personnes de générations différentes où les générations ne bénéficient pas des mêmes apports d'information sur la réalité, non seulement sur la réalité de la famille mais surtout parfois sur la réalité de la société.

- Les conflits affectifs, de nature psychologiques. La peur d'autrui, l'amour ou la haine, la jalousie, l'envie, la vanité peuvent former des cocktails plus ou moins conflictuels. Les rivalités fraternelles, les dissensions dans le couple, les fâcheries entre amis des différents acteurs de la famille peuvent être fréquents et avoir des effets cumulatifs dans le temps. L'union et la désunion du couple dépend beaucoup de ces conflits affectifs.

- Les conflits culturels proviennent de visions du monde, des valeurs, des formes de pensée, de modes de vie différents. L'éclatement de cultures traditionnelles en une multitude de sous-cultures (les beurs, les bobos, les cathos, les seniors...) et la multiplication des situations de cohabitation culturelles (émigrés et autochtones dans un même lieu, jeunes adultes vivant chez leurs parents) multiplient les incidences de conflits plus larges.

    Ces huit formes de conflits, identifiables séparément, s'entremêlent dans la réalité, avec une présence plus ou moins intense de l'une ou de l'autre. 

 

Des conflits différents dans la société patriarcale ou la société matriarcale

     La forme de la société globale, patriarcale ou non, matriarcale ou non, sous des aspects plus ou moins prononcés, influe sur la présence ou l'intensité de ces différents conflits à l'intérieur de la famille.

En retour, la forme familiale possède une influence sur la tonalité globale de la société. Il existe une relation entre système de parenté, types de conflits dominants à l'intérieur de la famille et système social pris dans sa globalité. Les conflits entre hommes et femmes, entre parents et enfants, entre enfants, dans une famille constituent une sorte de précipité des conflits sociaux, tout en n'étant ni la copie conforme, ni un simple dérivé de l'organisation globale. Ils n'influent pas non plus de façon univoque sur la tonalité de l'ensemble des rapports sociaux. De même que l'étude des guerres, la sociologie des guerres, provient directement d'une critique de la guerre, l'étude des conflits familiaux, notamment entre hommes et femmes, la sociologie familiale provient d'une critique féministe de l'organisation de la société. Singulièrement la question du patriarcat provient d'une critique de ses fondements et de ses effets sur l'ensemble de la société comme sur chaque individu, que ce soit un homme ou une femme, un adulte ou un enfant. 

 

     Françoise COLLIN indique que "la question du patriarcat est posée dans deux contextes théoriques et historiques successifs de la pensée occidentale. Le premier est celui de la démocratie grecque d'abord, moderne ensuite, que sépare la parenthèse des siècles. Le second est celui du féminisme qui prend son essor dans le dernier tiers du XXe siècle et qui traque dans la démocratie ce qu'elle avait conservé du patriarcat dans le fratriarcat, à savoir l'assujettissement des femmes." 

  Étymologiquement le pouvoir du père, le patriarcat, "caractérise (...) l'organisation familiale et (ou) politique, en tant qu'elle est soumise au pouvoir du père ou de son substitut, chef ou roi. Elle concerne par extension l'ensemble des formes de la domination d'un sexe par l'autre. (...) Le patriarcat imprègne de manière directe ou indirecte les représentations mythologiques ou religieuses."

A partir de l'analyse de Claude LEVI STRAUSS des systèmes de parentés dans des sociétés dites traditionnelles et des hypothèses d'un matriarcat primitif de Jacob BACHOFEN (Le droit maternel. Recherche sur la gynécocratie de l'Antiquité dans sa nature religieuse et juridique, L'Âge d'homme, 1996) qui selon Françoise HÉRITIER (Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Odile Jacob, 1996) ne résistent pas à l'examen, de multiples approches abordent la question du patriarcat :

- L'étude de la théorie du contrat dans par exemple la philosophe américaine de Carole PATEMAN. Cette dernière écrit (The Sexual Contract, Stanford university Press, 1988, texte relevé dans Sous la direction de F. COLLIN et P. DEUTSCHER : Repenser le politique. L'apport du féminisme, Campagne Première, 2004) : "Le patriarcalisme a en réalité deux dimensions, l'une paternelle (père-fils), l'autre masculine (mari-femme). Les théoriciens politiques peuvent présenter l'émergence de la bataille théorique comme une victoire pour la théorie du contrat parce qu'ils font silence sur l'aspect sexuel ou conjugal du patriarcat, qui apparaît comme non politique ou naturel et ainsi dépourvu de conséquences théoriques. Mais une lecture féministe des textes montre que le patriarcat est loin d'avoir été défait : les théoriciens du contrat ont rejeté le droit paternel, mais ils ont absorbé et simultanément transformé le droit conjugal, de type masculin et patriarcal".

Pour Françoise COLLIN, "La subtilité du glissement qui escamote les femmes dans la théorie du contrat est particulièrement sensible dans l'oeuvre de John LOCKE. Celui-ci affirme en effet fermement le caractère contractuel de la société conjugale "formée par un accord volontaire entre l'homme et la femme" et leurs droits et devoirs communs à l'égard de leurs enfants. Mais il faut bien qu'en cas de dissentiment "le droit de gouverner et de décider soit placé quelque part, affirme t-il, ajoutant que ce droit est naturellement le partage du mari, la nature le lui donne comme au plus capable et au plus fort, raisonnement qui réintroduit l'argument de la force dans le droit et, balayant les velléités égalitaires du contrat conjugal, fonde l'exclusion des femmes du contrat démocratique. (...). La démocratie est en réalité une révolution des frères contre le père, et une substitution du pouvoir des premiers au pouvoir du second. Le "meurtre du père" concrétisé politiquement en France par la guillotine publique du roi remplace le patriarcat par un fratriarcat. Et ce fratriarcat reste sous condition : condition de classe d'une part - par le suffrage censitaire - condition de sexe d'autre part - par l'exclusion des femmes du droit de vote et plus généralement des rouages du pouvoir politique jusqu'au XXe siècle. Le socialisme, dans sa version démocratique puis communiste, visera essentiellement à lever la première de ces conditions restrictives, le féminisme la seconde. (...)".

- La philosophie (moderne)  et la psychanalyse remanient la question du patriarcat dans des sens ambigus. La philosophe et écrivain, sans doute avec peu de nuances, estime que la psychanalyse "assure la relève de ce pouvoir paternel destiné à contrebalancer la puissance maternelle à travers le concept du "non du père" qui fait contrepoids et annexe même la puissance charnelle de la mère. Ainsi le pouvoir symbolique ne vient-il pas ratifier la réalité empirique de la génération mais la recouvrir ou s'y substituer.". A placer la réflexion sur les ressorts sexuels des pouvoirs dans la société, la psychanalyse ouvre la voie, même si beaucoup de ses tendances ne vont pas dans ce sens, à un critique des plus profondes de la légitimité du pouvoir masculin. 

- La critique marxiste s'exerce sur l'organisation familiale qualifiée de patriarcale. Karl MARX et Friedrich ENGELS, à la suite de Johann Jakob BACHOFEN, dénonce celle-ci en la mettant en relation directe avec l'organisation du capitalisme. Cette critique marxiste de la famille comme cellule de rapports de pouvoir est ravivée ensuite et reformulée dans le contexte du mouvement hippie aux États-Unis comme en mai 1968 en France. Le féminisme des années 1970 prolonge et radicalise cette critique : le "privé" et le "politique" obéissent à des règles indissociablement.

- La critique féministe, avec notamment Kate MILLET (La politique du mâle), qui recourt à un concept-clé, éclairant les rapports tant publics que privés entre les sexes. Elle montre comment la théorie psychanalytique élaboré par Sigmund FREUD et ses héritiers se greffe sur la structure patriarcale "et la ratifie sans l'interroger". "L'"ennemi principal" est la famille qui cautionne et plus radicalement même institue la division des sexes que ratifie l'organisation de l'État. Le patriarcat n'est pas une modalité des rapports entre les sexes ou de la domination d'un sexe par l'autre mais, plus fondamentalement encore, l'instance qui les institue et les oppose. Le patriarcat est sans doute un des concepts les plus importants sinon le plus important du féminisme, et la mise en question du patriarcat entraîne la distinction même de femme et homme. La dissymétrie des rôles sexués dans la génération a en effet servi de prétexte à leur distinction et à leur articulation en termes de pouvoir, appropriant une puissance féminine irrecevable." Plusieurs courants du féminisme mettent l'accent sur un aspect ou un autre de ce patriarcat et s'échelonnent entre la seule remise en cause des rôles politiques sexués et la radicale critique de la différenciation des sexes, allant jusqu'à la négation d'un lieu obligatoire entre appartenance sexuelle et rôle social. La revendication homosexuelle d'une autre parentalité est l'aboutissement de ce long processus critique, probablement facilité récemment par la possibilité de dissociation du plaisir sexuel et de la procréation, cette dernière étant rendue scientifiquement et techniquement possible sans copulation. 

- Toujours selon Françoise COLLIN, "si le patriarcat est un concept clé qui structure ou du moins ponctue la critique de l'organisation sociale développés par la pensée féministe dans le dernier quart du XXe siècle (Nicole-Claude Mathieu, Paola Tabet, Christine Delphy), ce terme est peu à peu relayé par celui de phallocratie, puis de "domination masculine" (Pierre Bourdieu)."  

Cette "domination masculine" se manifeste "comme une structure à articulations multiples - familiales, sociales, sexuelles, symboliques, économiques - nécessitant des initiatives ponctuelles spécifiques plutôt qu'elle ne dépend d'une cause unique identifiable à la forme de la famille. Elle excède sa modalité patriarcale. La transformation et la diversification de la structure familiale ne suffisent en effet pas à renverser la structure socio-politique des rapports de domination entre les sexes."

 

Françoise COLLIN, article Patriarcat, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011. Dominique PICARD et Edmond MARC, Les conflits relationnels, PUF, collection Que sais-je?, 2008.

 

SOCIUS

 

Relu le 8 octobre 2020

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25 février 2012 6 25 /02 /février /2012 09:15

          Autant la géographie modèle l'histoire des populations qui vivent dans un certain relief, autant l'histoire, l'expérience historiques de ces populations influent sur leur vision de la géographie. Cette banalité n'en est plus une si une discipline scientifique comme la géohistoire permet de prendre conscience des différentes échelles du cadre de vie et si elle permet de comprendre qu'aucun territoire ne peut se considérer comme isolé ou isolable d'autres territoires sur une planète où les moyens de communication et de transport rendent visibles les différentes relations entre eux.

Au moment où la mondialisation devient une réalité de plus en plus prégnante, traversant et bousculant toutes les cultures, une approche géo-historique permet de replacer les groupes humains dans le temps et dans l'espace, permet ou doivent permettre à ces groupes humaines de maitriser leur destin. A condition qu'à cette géohistoire corresponde une compréhension de la distribution géographique des différents pouvoirs, y compris idéologiques.

 

La géohistoire comme discipline scientifique

           Le mot géohistoire, inventé par Fernand BRAUDEL en 1949, puis finalement non retenu par lui, recouvre une discipline, entre géographie et histoire, qui s'intéresse aux interrelations entre les espaces et les hommes dans le temps long. C'est bien plus qu'une géographie historique ou une histoire géographique, mais au minimum, il s'agit d'une géographie du temps long qui invite à se méfier de tous les déterminismes historiques et géographiques. Même si Fernand BRAUDEL abandonne cette notion, il entend discuter d'économie-monde (morceau de la planète économiques autonome, capable pour l'essentiel de se suffire à lui-même) et d'économie mondiale (qui s'étend à la terre entière), bien avant que la mode soit aux réflexions sur la mondialisation (Civilisation matérielle, économie et capitalisme).

      Nicolas JACOB-ROUSSEAU, en introduction d'un numéro de la revue Géocarrefour en 2009 sur la Géohistoire, écrit que "les approches géo-historiques caractérisent divers courants de la géographie mais aussi de disciplines connexes qui prennent en considération l'espace : l'archéologie, l'écologie du paysage, l'aménagement. Il est possible de les définir dans un premier temps comme une tentative de restituer à la fois la dynamique et la structuration des milieux ou des territoires sur le temps long. A cet égard, les archives recèlent le principal matériau de travail, familier aux géographes par la formation historique qu'ils reçoivent.

Les documents les plus sollicités et dont la production a été de plus en plus abondante et diverse depuis le XVIe siècle vont des estimes aux enquêtes et aux statistiques, des terriers et cadastres aux cartes et aux plans, des gravures aux photographies, ou encore des textes et rapports administratifs aux écrits de la presse. Les chercheurs se saisissent très différemment de ce matériau et, à lui seul, le nombre d'auteurs, qui exposent leurs démarches et leurs méthodes dans deux dossiers successifs de Géocarrefour, montre la vitalité et le foisonnement des angles d'attaque. Si l'exhaustivité n'était pas de mise dans ce cadre resserré, il a paru néanmoins de pouvoir faire le point sur les derniers développements de ce type de réflexions ou des pratiques géographiques. Quelques essais récents nous y incitaient (Grataloup, 2007 ; Chouquer, 2007). D'autres aiguillons ont joué : le constat d'un regain d'intérêt pour les sources anciennes, notamment de la part de disciplines traditionnellement peu familières de ce matériau, comme l'écologie, le nombre croissant de programmes de recherches pluridisciplinaires remettant en contact les spécialistes du passé et ceux de l'environnement (Burnouf et Leveau, 2004) ; puis, plus récemment, l'ouverture de perspectives temporelles dans des courants géographiques longtemps dominés par l'analyse d'interactions et de mécanismes strictement contemporains comme les risques (Bravard, 2004 ; Combe, 2007). Enfin, la large diffusion de la notion de patrimoine - qu'il soit architectural, paysager ou naturel - suscite elle aussi un retour vers les témoins du passé. En d'autres termes : qui collecte et interprète les archives, et avec quels projets de restitution spatio-temporelle?"

 

Porosité de la Géohistoire....

    Derrière la notion de Géohistoire se profile en définitive bien des acceptions un peu différentes. C'est ce que cet auteur nomme la "porosité des acceptions" : "On considère généralement que l'insertion du temps dans les problématiques géographiques s'étire entre deux pôles : la tentative de mettre en ordre un récit des dynamiques de l'espace sur le temps long, conformément au voeu de F. Braudel, et des approches marquées par des analyses sectorielles cherchant à préciser les rapports entre des sociétés du passé et leur territoire.

C. Grataloup (2005) établit à ce titre une claire distinction entre la géohistoire et la géographie historique. A la première revient de montrer les permanences, l'inertie ou les trajectoires imposées par des configurations spatiales, d'en faire un récit, bref, d'en montrer le sens dont le temps actuel est le terme. On note une prédilection pour une petite échelle d'analyse (région, territoires nationaux, civilisation). La seconde applique ses méthodes géographiques à des époques révolues. La situation apparaît plus complexe, cependant, car la pratique scientifique rend ses frontières poreuses : nombre de géographes-historiens adoptent des questionnements géo-historiques, notamment au contact de l'écologie ou de la biogéographie, car la connaissance des états antérieurs d'un système permet d'en définir les trajectoires évolutives et de mettre en évidence des effets d'héritages.

Rien d'étonnant, dans ces conditions, si le terme de géohistoire conserve une acception large et que persistent certains flottements dans les contours de ce type de démarche, ce qui a été assumé ou souligné par plusieurs auteurs (Droulers, 2001 ; Chouquer, 2007). Enfin, on assiste depuis quelques années à une diffusion des termes géohistoire et géo-historique, désignant désormais une exploitation de documents anciens qui n'est pas nécessairement sous-tendue par un projet historique ou de mise en récit des faits. Cette géohistoire consiste alors en une valorisation géo-référenciée d'informations datées, démarche de plus en plus fréquente dans l'aménagement, l'hydraulique, la paléohydrologie ou la climatologie historique par exemple. A notre sens, l'évolution récente ajoute un peu plus d'indécision aux termes. Il serait sans doute préférable d'utiliser géo-histoire ou géo-historique si l'on souhaite désigner sans plus de précision une démarche qui exploite l'information historique en la replaçant dans l'espace. Derrière cette gamme terminologique, les pratiques et les champs disciplinaires apparaissent très divers (...)".

        Comme pour toute discipline scientifique nouvelle, en devenir sans que l'on sache si elle va perdurer, en un temps où la globalisation des problèmes à l'échelle planétaire devient la règle, la terminologie et les contours restent à définir.

 

La géohistoire de la mondialisation....

     Sans doute, une de ces possibilités d'évolution de cette nouvelle discipline, dans la perspective qui est la nôtre, est approchée par les contributions de Christian GRATALOUP, sur la Géohistoire de la mondialisation, tout en sachant que ce n'est pas forcément celle-là qui va constituer son principal apport.  

Dans sa Géohistoire de la mondialisation, sur le long temps du monde, il détaille l'historicité du monde en rappelant qu'en tant que tel "le monde fut longtemps inexistant". Il rappelle que cette historicité est effectuée par une partie bien précise de l'Europe. Et que d'autre part, le handicap de cette Europe-là, réduite à certains schémas politico-culturels, à l'origine des frénésies coloniales où elle se fera soufflé le premier rôle par les États-unis et le Japon, produit longtemps après une mondialisation, qui produit elle-même sans doute ses propres "antidotes", pour ses effets les plus pervers : idéologies, religions qui, dans un constant rappel à l'identité, ramènent aux réalités crues. On rappelle tout de même que son Essai, alors que cette discipline est vraiment encore très très jeune, constitue.. . un Essai! Qui n'a d'autre but que nous obliger à réfléchir aux ressorts et aux perspectives d'une mondialisation qui s'annonce comme irréversible;

 

     A parcourir les contributions des différents auteurs sur la géohistoire, le champ et les perspectives sont encore vastes...et floues!

 

Fernand BRAUDEL, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, 3 tomes, Armand Colin, Le livre de poche, 1979. Christian GRATALOU, Une géohistoire de la mondialisation. Le temps long du monde, Armand Colin, 2007. Sous la direction de BOULANGER P. et TROCHET J-R., Où en est la géographie historique? entre économie et culture, L'Harmattan, 2005. CHOUQUER G., Quels scénarios pour l'histoire du paysage. Orientations de recherche pour l'archéogéographie, Coimbra-Porton, CEAUCP, 2007. BURNOUF J. et LEVEAU P., Fleuves et marais, une histoire au croisement de la nature et de la culture. Sociétés pré-industrielles et milieux fluviaux, lacustres et palustres : pratiques sociales et hydrosystèmes, CTHS, 2004.  DROULERS M.., Brésil, une géohistoire, PUF, 2001. COMBE C., La ville endormie.? Le risque d'inondation à Lyon, Approche géo-historique et systémique du risque de crue en milieu urbain et périurbain, Thèse de doctorat de géographie, aménagement et urbanisme, Université Lumière - Lyon II, 2007.  BRAV ARD J-P., le risque d'inondation dans le bassin du Haut Rhône : quelques concepts revisités dans une perspective géo-historique, dans BURNOUF et LEVEAU, titre précédent. LE ROY LADURIE E., Histoire du climat depuis l'an Mil, Flammarion, 1996.

 

STRATEGUS

 

Relu le 9 octobre 2020

 

 

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22 février 2012 3 22 /02 /février /2012 14:06

         A l'avènement et pendant l'Empire arabo-musulman, une vraie pensée stratégique, qui inspire même les contemporains occidentaux (pas forcément les responsables militaires...), est à l'oeuvre. Par contre, il semble qu'après le long Empire Ottoman (1292-1922), il y ait peu de véritables pensées stratégiques à l'échelle des différents États, qui, après les décolonisations, prennent sa place.

Si des pensées stratégiques arabes existent, elles ne sont pas le fait d'États qui les mettraient en oeuvre, mais de mouvements politico-religieux ou politiques. C'est le constat tiré de la réalité d'États qui ne se constituent que rarement autour de nations, mais surtout autour de clans, voire de familles, dans le Maghreb ou en Afrique du Nord, le seul véritable lien fort étant la religion musulmane. Précisons que nous discutons là de stratégies arabes, et non de stratégies musulmanes, à l'heure où l'axe démographique de l'Islam se situe bien plus à l'Est.

Après la période ottomane et les luttes de libération, pour l'indépendance, c'est surtout de la stratégie arabe actuelle que nous volons aborder ici.

 

Une absence persistante... mais une autre perception de la puissance

           L'absence de stratégie de puissance des pays arabes est un des axes de réflexion de Christian HARBULOT et de ses collaborateurs, lesquels pensent surtout en terme d'intelligence économique et géostratégique. Malgré toutes les déclarations et proclamations en faveur de l'unité arabe, notamment face à l'État d'Israël, ils constatent que ce qui ressort, c'est plutôt l'instrumentalisation par les grandes puissances, au premier rang les États-Unis, notamment depuis la disparition du système des deux blocs, des élites dirigeantes de ces différents pays. Étendant leur propos (concernant les 22 pays officiellement arabes, faisant partant de la Ligue Arabe) à des pays non arabes, comme la Turquie, le Pakistan, la Malaisie... les auteurs de cette réflexion (de l'École de guerre électronique), reprennent les propos relativement durs d'Ali LAÏDI : "Même les Chinois ont Lenovo, Haier, China Ins, Baïdu ; même les Indiens ont Tatta, Mittal ; mais les pays arabes? Citez-moi une seule multinationale arabe d'envergure mondiale! Trouvez-moi des signes de puissance arabe! Trouvez-moi un cas, à l'exception d'Al-Zazira, où les Arabes font prévaloir leur point de vue!... Ne cherchez rien de tout cela, il n'y en a pas."

A l'origine de ce constat partagé par beaucoup d'auteurs, réside sans doute une perception bien différente de la puissance par les élites et par les peuples arabes.

    "La puissance est la "capacité d'une unité politique d'imposer sa volonté aux autres ou la capacité d'une unité de ne pas se laisser imposer la volonté des autres", selon Raymond ARON. A partir de cette seule définition avancée par un occidental, il va sans dire que les pays arabes n'ont pas de stratégie de puissance. Par conséquent, il serait alors intéressant d'aborder le sujet sous l'échiquier des matrices culturelles. Car, parce que la perception des choses est différente selon la société dans laquelle on se situe, la façon de se représenter la puissance est elle aussi modifiée par le prisme d'une civilisation arabe encore à la traîne.(...) (Pour) les pays arabes, la stratégie de puissance repose sur les facteurs traditionnels de puissance, à savoir la détention de ressources naturelles : gaz naturel et pétrole. Deux armes économiques qui ont été utilisées à maintes reprises mais dont les effets escomptés se font encore attendre."

Les auteurs pensent sans doute au grand filet d'embargos qui entoure l'État d'Israël et qui, même prolongé aux États qui le soutiennent trop, est d'ailleurs constitué de mailles plutôt grossières. "Deux armes, qui au fil du temps, ne servent qu'à des stratégie de rente permettant aux pays exportateurs de s'enfermer dans leur "tour d'ivoire". Cette posture attentiste s'accompagne du facteur militaire, facteur encore plus traditionnel que le premier. Pour les pays arabes, la puissance est synonyme de force de frappe militaire. Le moyen-Orient est ainsi le premier "consommateur" d'armes dans le monde. A ces facteurs d'ordre économique et militaire s'ajoute le fondamentalisme religieux. De tout temps, et dans toutes les civilisations, la religion, "opium du peuple", a été un vecteur de puissance. N'oublions pas aussi que politique et religion sont indissociables dans les pays arabes. Du temps de la gloire de la civilisation arabe, les projets de puissance politique étant étroitement liés à la religion pour galvaniser les populations. D'autres avanceront que c'est la religion, qui pour se propager, avait recours à l'outil politique. Le résultat de cette manoeuvre (...) a été, pendant des siècles, la suprématie d'un monde arabo-musulman puissant. Puissance qui reste ancrée dans les mémoires et l'imaginaire populaires. Aujourd'hui, le constat est que politique et religion sont encore unies pour le meilleur ou le pire. Et, souvent pour le pire. L'Islam n'est évoqué par les médias que pour relater des événements souvent tragiques imputés à des terroristes. Terroristes qui véhiculent une image extrémiste d'une religion, qui comme ses consoeurs, peut être une religion moderne. Le débat sur la puissance dans les pays arabes se résume généralement aussi à la puissance interne qui est "la capacité pour l'État de modifier la volonté de groupes ou d'individus inclus dans sa sphère" (Les auteurs citent de nouveau Raymond ARON). Comment penser la puissance politique à l'échelle internationale quand les élites et les pouvoirs politiques doivent contenir, pour leur salut, toute contestation au sein du territoire national. Une paix qui n'est que trop peu perturbée par des populations souvent frustrées. Toute manifestation est souvent impossible car la police veille à tout dérapage. Ainsi, des pays se sont dotés d'une police religieuse pour maintenir l'ordre, C'est le cas notamment de l'Arabie Saoudite."

     Pour le fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique à Paris, "la persistance de la division des pays arabes est notamment une des conséquences de la stratégie de Kissinger qui est encore aujourd'hui d'actualité.

Cette stratégie est caractérisée (...) par quatre objectifs : l'émiettement du Moyen Orient, l'implication des États-Unis dans tous les problèmes de la région, le contrôle des hydrocarbures et des grands marchés de la région (télécommunications, aéronautique, autoroutes de l'information) et l'éradication de toute velléité d'union arabe qui, aux yeux de Washington, ne pourrait qu'être hostile. Les États-Unis ont employé trois leviers pour atteindre ces objectifs : l'affaiblissement et la déstabilisation des régimes hostiles en place, l'instrumentalisation de l'islam et de l'islamisme et l'action diplomatique intensive dans la région (...). Les États-Unis ont été l'acteur numéro un dans le monde arabe depuis 1945. Leurs mouvements conditionnent systématiquement le Moyen Orient. Les deux conflits irakiens ont durablement bouleversé la donne politique de la région. En effet, ces conflits ont fait volé en éclat le semblant de solidarité régionale que les pays arabes ont longtemps tenté de mettre en place. Désormais, chacun des pays compte davantage sur des alliances avec des pays tiers.(...) A l'aube du XXIe siècle, le Monde Arabe apparaît encore comme une zone sous tutelle marquée par une présence militaire étrangère finalement tout aussi importante qu'à l'époque coloniale. (...). L'absence de stratégie dans le monde arabe contraste d'autant plus qu'il existe à sa périphérie plusieurs foyers non arabes qui assument et parfois revendiquent leurs ambitions. Le monde arabe, incapable de se réformer, se reconnaît et recherche à travers le lien islamique les pays qui affirment clairement leurs positions (Iran, Turquie, Malaisie)." En fin de compte "les Arabes ont accédé il y a peu à l'indépendance et à la souveraineté : ils sont politiquement neufs. La question de la démocratie est souvent mise en cause pour justifier l'état de léthargie dans laquelle s'enlisent les pays arabes. (...)"

Mais de tout façon, pour les auteurs de cette analyse dont nous ne partageons pas forcément tous les termes, "cette question (de la démocratie) n'est pas la raison première du manque de stratégie de puissance dans cette région du monde. En effet, les questions stratégiques relèvent de l'État et ne sont pas soumises au jeu de la démocratie.(...), une stratégie de puissance peut exister là où la démocratie fait défaut, l'exemple le plus probant étant la Chine".

Si ce n'est pas l'absence de démocratie, quelle est l'origine de ce manque de stratégie? "Le problème dans ces pays réside dans son élite politique, parfois illégitime, qui fait passer ses propres intérêts avant ceux de la Nation. L'exemple de l'Arabie Saoudite est criant, l'enjeu essentiel pour ses dirigeants étant de perpétuer la monarchie et de poursuivre la captation des richesses qui sont détenues par un petit nombre. Pour occulter leurs faiblesses et échecs, les dirigeants arabes tirent sur la corde sensible qu'est le sentiment de victimisation afin de galvaniser leurs peuples contre les puissances extérieures hostiles. (...) "... cette posture qui entretient la haine et l'incompréhension empêche les pays arabes de saisir et de penser correctement leur environnement, ce qui limite d'autant les capacités d'influences et d'actions des États arabes. De plus, les faiblesses économiques viennent entretenir ce sentiment de victimisation." Cette faiblesse économique réside dans un refus de jouer le jeu de la mondialisation (toujours selon les auteurs) et de rester dans une économie de rente (surtout pétrolière). Cette rente permet surtout des achats dans les domaines du luxe (achats un peu partout de chaînes hôtelières et développement d'un certain tourisme, dont une partie axée sur le pèlerinage...) et de l'armement (dépenses militaires d'équipements sans investissements militaro-industriels). "Un domaine oh combien important et pourtant marginalisé, pourvu d'un budget insignifiant, est la recherche scientifique, un des leviers du décollage économique et stratégique (...). Les pays arabes semblent, ou feignent, ne pas tenir compte des domaines hautement stratégiques dans le monde tel qu'il est aujourd'hui et s'enlisent dans les domaines qui constituent les puissances d'antan. Sans un tissu économique compétitif et des politiques prêtes à créer une dynamique public-privé, un État ne peut avoir de stratégie de puissance. (...) Néanmoins, un pays, le Qatar, a été frappé d'une judicieuse idée : une chaîne d'informations continues pour contrebalancer le poids de CNN (El Jazira)". C'est une manifestation d'une stratégie de puissance dans la guerre de l'information, composante maintenant essentielle, car de caractère massif. 

 

Valeurs traditionnelles de l'Islam au service d'intérêts particuliers...

   "On pourrait penser que l'ancrage dans les valeurs traditionnelles de l'islam, y compris voire surtout les plus rétrogrades, soit une posture des pouvoirs publics et des politiques des pays arabes. On pourrait penser que tous les responsables arabes, même les "laïcs" théorisent cette posture politique et intellectuelle. Cependant, même si on le retrouve sous la forme d'un discours, la réalité est celle d'un laxisme généralisé, où l'islam n'est pas pensé au niveau politique, qui lui préfère des problématiques classiques de répression, censure, étouffement de la contestation et de la participation politique, etc (...). Ce que ne manquent pas de critiquer (...) la plupart de ces fondamentalistes et même un certain nombre d'intellectuels islamistes en général. Ces penseurs préconisent, plutôt qu'un discours constant de victimisation et de manichéisme, une stratégie de fermeture aux valeurs de la mondialisation et une nouvelle pensée islamique moderne. Il s'agirait pour les pays arabes, d'adopter un nouveau mode d'existence par rapport au reste du monde, une nouvelle stratégie de fermeture qui devra garantir leur force et leur puissance. Soit beaucoup plus que la "simple" crispation de la religion que l'on observe ces dernières années. Ces penseurs tablent sur la prépondérance de la religion dans les pays arabes. (...) Grâce à (l'enracinement des valeurs religieuses), des penseurs comme Abdessalam Yacine envisagent "d'islamiser la modernité", c'est-à-dire de la conduire dans les pas arabes selon ces valeurs religieuses." Ces penseurs pointent les ravages sociaux de la globalisation économique pour renforcer leur argumentation. "(...) un tel discours trouve un écho incontestable dans les sociétés arabes, car il est en phase avec les problèmes des arabes, surtout les plus modestes (les plus nombreux) (...). Ce grand écart permanent entre valeurs locales et mondiales est au coeur du quotidien arabe (les accords de l'Organisation Mondiale du Commerce obligeant la libéralisation du commerce de l'alcool ; les tabous sociaux et sexuels et la comparaison avec l'Occident...).

A tous les niveaux de la société cela s'observe, puisqu'une interprétation intégriste des textes conduit à un problème insoluble vis-à-vis des intérêts bancaires, de la spéculation boursière ou même des assurances-vie. Que ce projet de fermeture à la mondialisation moderne soit voué à l'échec ou non n'est pas l'objet de notre propos ici. Par contre, il faut observer qu'il constitue une alternative, un choix à faire pour les sociétés et les États arabes. Cette vision du présent est de plus en plus influente auprès de beaucoup de leaders, qui après avoir cru pouvoir instrumentaliser les deux en parallèle, pensent maintenant à jouer l'islam contre la mondialisation. Il s'agit là d'une première option stratégique.

    Face à la vision "islamiser la modernité", il existe tout simplement la vision de "moderniser l'islam". Malgré la trivialité apparente de leur chiasme, ces deux slogans recouvrent des réalités bien réelles qu'ils résument fidèlement. Le second est surtout porté par Amr Khaled et Abdullah Gymniastiar (...), (tous deux aussi intellectuels islamiques). On retombe dans l'idée centrale de notre propos ici : ce sont les religieux, les islamistes, des modérés aux intégristes, des anciens Frères musulmans aux activistes terroristes, qui pensent. Ce sont eux qui pensent l'islam (...). Un tel effort de conceptualisation est quasiment absent chez les laïcs ou les politiques. Cette mouvance modernisatrice soutient notamment une vision du capitalisme et des affaires en accord avec les valeurs religieuses, là où les fondamentalistes condamnent le business de façon générale. (...)" La conciliation entre religion et capitalisme de marché, avec des développements concrets comme la création de Mecca Cola, constitue une tendance lourde à l'oeuvre dans les sociétés arabes, avec au bout peut-être le développement d'une stratégie économique et d'une stratégie (de puissance) tout court. C'est peut-être là un aspect qui n'est pas souligné suffisamment par les auteurs. 

"Une vision plus élitiste se fait également entendre et moins islamiste même s'il faut nuancer cela puisque l'intellectuel en question est saoudien. Il s'agit de Saad Ali el-Hadj Bakri, universitaire à l'audience plus restreinte mais plus influente. Qui écrit beaucoup et se lamente sur le manque de puissance arabe. Il met en accusation tout un système de pensée, une absence de réflexion (encore...) de la part des dirigeants arabes qu'il accuse d'être incapable de gérer tout conflit stratégique, de ne pas faire la distinction entre une hostilité sans nuance et une divergence légitime. (...)

Le leitmotiv de ces penseurs est bien souvent le même : la "nation arabe" n'a pas la puissance qu'elle devrait avoir au regard de ses héritages et de ses atouts. C'est la frustration suscitant l'action qui est à l'oeuvre chez ces islamistes, mais pour l'instant ce souci de puissance ne semble pas concerner ces dirigeants arabes au-delà du stade du discours. Ce qui est parfaitement logique avec des constats de notre analyse : l'islamisme y compris et surtout intellectuels est un adversaire du pouvoir dans les pays arabes."

 

   Ce tableau d'ensemble très noir doit sans doute être nuancé, mais la réaction actuelle de l'ensemble des dirigeants aux révoltes arabes récentes indique sans doute leur extrême polarisation sur leur puissance intérieure, ce qui peut expliquer une grande négligence sur l'expression autonome d'une volonté de puissance extérieure. Par ailleurs, les élites dirigeantes de nombreux pays arabes sont tout orientés vers l'instrumentalisation de la religion pour conforter leur pouvoir politique ; ainsi l'Arabie Saoudite a pour ennemi principal l'Iran dans le vaste jeu géopolitique de domination du monde musulman et le conflit parvient à un haut niveau dans la mesure où il s'agit aussi d'un combat entre une forme sunnite de l'Islam la plus rigoriste et une forme chiite aussi rigoriste, revivifiant des antagonismes qui remontent à la naissance de cette religion. La stratégie des pays arabes n'est peut-être vue par certains auteurs que trop exclusivement à travers le prisme Orient/Occident ou du conflit israélo-arabe et pas suffisamment en terme de déploiement d'énergie pour la suprématie dans le monde musulman lui-même...

 

Des principes exprimés de stratégie arabe....

      Dans le monde arabe s'expriment des leaders et qui sont en même temps des penseurs en stratégie, soit en lutte pour le pouvoir - notamment sous la colonisation moderne - ou parvenu au pouvoir. Plusieurs de ces stratégies, exprimées à partir d'une base étatique, marquent encore le monde moderne. Jean-Paul CHARNAY, dans son Principes de stratégie arabe, en présente quelques unes de plus importantes.

   La problématique de lutte pour l'indépendance domine longtemps la pensée stratégique, ainsi celle de Gamal Abdel NASSER (Discours d'Alexandrie du 26 juillet 1956 sur la nationalisation du canal de Suez ou celle exprimée dans la Charte de Tripoli de 1962. C'est aussi la Nakba (catastrophe, passion) palestinienne, dès 1948 qui mobilise de nombreux leaders politiques et religieux (Gamal Abdel NASSER, Yasser ARAFAT, Nayef HAWATMEH, Habib CHATTY...), en faveur d'une unité arabe toujours en recherche, notamment à travers la Ligue arabe.

  C'est à la fois ou séparément le dynamisme des masses unies, les contradictions historiques et sociales, le dynamisme entre religion et révolution, les problématiques entre révolution et impérialisme qui motivent de nombreux analyses stratégiques. Citons-en quelques-unes mentionnées par Jean-Paul CHARNAY :

 

      Sur le dynamisme des masses unies, le spécialiste du monde arabe mentionne :

- L'action révolutionnaire selon la Charte nationale de la République Arabe Unie, présentée par Gamal Abdel NASSER au Congrès national égyptien des forces populaire le 21 mai 1962 et adoptée le 30 juin 1962. Ce texte de référence appelle à la révolution arabe qui progresse dans la démocratie et le socialisme ;

- La révolution démocratique et populaire algérienne selon le FLN en guerre (février 1958) ;

- La même révolution démocratique selon les Chartes de Tripoli (1962) et d'Alger (1964) ;

- Même perspective  selon la Charte de la Révolution agraire (1971, Alger) ;

- Et selon Houari BOUMÉDIENNE (1969) ;

- La perspective révolution selon Mehdi BEN BARKA (1962) ;

- Le parti et les masses, selon le Ba'ath syrien (1965) ;

- La Révolution palestinienne, ou de la guerre organisée à la guerre populaire, selon Al Fath (1968), selon George HABACHE !1969) et selon le Front Populaire de Libération Palestinienne (1972) ;

- Classe sociale, nation, empire selon Muammar KADHAFI (1976) ;  

- "Toute la patrie ou le martyre", selon le Front Polisario (1982).

 

 Sur les contradictions historiques et sociales :

- Bonaparte aux Pyramides et prise du Caire (1798), selon Abderramane GABARTI ;

- La révolution en Égypte depuis Bonaparte, selon Gama Abdel NASSER (1965) ;

- Les révolutions au Proche-Orient, selon Leïla KHALED (1973) ;

- NASSER contre les Frères musulmans (1954) et contre le Pacte islamique (1966) ;

- L'armée et la révolution selon Arabî PACHA (1839-1911), selon Rachîd RIDA (mort en 1935), selon Gamal Abdel NASSER (1956) et selon Mohammed HAYKAL (vers 1957), selon le FLN Algérien (1959), selon la Charte d'Alger (1964), selon la Charte d'action nationale irakienne, présidence du général Hassan al BAKR (1971) ;

- L'armée marocaine, selon Mehdi BEN BARKA (1962) ;

- L'armée jordanienne, selon le Front Démocratique et Populaire de Libération de la Palestine (1970) ;

- La Révolution palestinienne trahie par le Ba'ath, Nasser et Hussein, vision de Leila KHALED (1973) ;

- Les bourgeoisies arabes contre les révolutions, selon Mehdi BEN BARKA (1974), selon la Charte de Tripoli, selon la Charte d'Alger, selon Georges HABACHE et selon le Front National de la République du Sud-Yémen (1969).

 

Sur les liens entre Révolution et Religion :

- Religion et nationalisme, selon Michel AFLAQ, fondateur du Ba'ath (1969), selon la Plateforme de la  Révolution algérienne (1956), selon Gamal Abdel NASSER (1965), selon Yasser ARAFAT (1974), selon al-Fath (1970), selon Muammar KADHAFI (1973) ;

- Le non-musulman dans l'Etat islamique, selon Sayyid Abdul A'la MAUDUDI (1903-1979) ;

- Le Jihâd comme libération selon MAUDUDI, selon Sayyid QUTB (1906-1966) ;

- "L'autoformation révolutionnaire", selon Ali SHARIATI (mort en 1977) ;

- La revivification éthique et sociale, selon le Mouvement de la Tendance islamique tunisien (1982) ;

- Le Mouvement des déshérités, selon l'iman Moussa SADR (1928-1978) ;

- Des révolutions militaires à l'islam révolutionnaire, selon Hassan HANAFI (1979) ;

- La révolution islamique, selon les ayatollah Euholloh KHOMEINY et Murtez a MUTAHARI (1979), et sa réfutation selon Anouar AL-SADATE (1981) ;

- La Croisade coloniale et le tyrannicide selon les Frères Musulmans égyptiens (vers 1980) et selon les Frères Musulmans syriens (1982) ;

- "L'Obligation absente", selon Mohammed Abd al Salam FARAJ et le groupe "Al-Jihâd" (1982) ;

- Le Front Islamique du Salut (FIS Algérie), selon Hassan El TOURABI (vers 1983) ;

- La lutte contre la corruption occidentale, selon Ousama Ben LADEN (1996-1998) ;

- Sur les stratégies arabo-musulmanes, selon Hassan El TOURABI .

 

Sur les Révolution et impérialisme :

- Le neutralisme, selon Medhi BEN BARKA (1962) ;

- Révolution arabe et communisme, selon Gamal Abdel NASSER (1956) et selon Muammar KADHAFI (1973) ;

- Révolution palestinienne, masses arabes et révolution mondiale, selon Al-Fath (1969), selon l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP) (1970), selon Yasser ARAFAT (1984) et selon le Front National de la République du Sud-Yémen (1969) ;

- Vers un nouvel ordre mondial, selon la Charte d'Alger, selon Houari BOUMÉDIENNE (1974) et selon mohammed BEDJAOUI (1979).

 

      Cette énumération de contributions indique déjà les centres d'intérêts principaux des pensées stratégiques en confrontation. Leur traduction dans la politique stratégique des États n'est pas évidente. Nous survolons seulement ici les cas de l'Algérie et de l'Arabie Saoudite, l'une car elle a toujours été à la pointe - en tout cas dans les textes - d'une révolution, l'autre parce qu'il s'agit de l'État gardien des Lieux Saints. 

 

Arabie Saoudite

   La stratégie de l'Arabie Saoudite est surdéterminée par deux aspects, l'un intérieur à cause des difficultés persistantes liées aux conditions mêmes de création de l'État, l'autre extérieur, par son alliance avec les États-Unis, alliance qui l'empêche par ailleurs de jouer un rôle important dans le conflit israélo-arabe et israélo-palestinien.

David RIGOULET-ROZE, dans son ouvrage Géopolitique de l'Arabie Saoudite (Armand Colin, 2005) expose cette stratégie. L'État, né dans les oasis de Nedj, s'est ensuite formé par conquêtes successives en s'appuyant, avec beaucoup de difficultés, sur les tribus nomades sédentarisées depuis peu, constituées en Ikhwan dans des colonies militaro-agricoles et religieuses. Il est parachevé par la conquête du 'Assir peu après la découverte du pétrole qui servi d'ailleurs d'instrument d'expansion. Cette genèse porte en elle-même la source de la fragilité de frontières récentes et mal fixées et des conflits récurrents qui ont opposé, jusqu'à une date récente l'Arabie Saoudite aux autres monarchies pétrolières, notamment au Yémen. La stratégie intérieure, initiée par le fondateur Ibn SAOUD, vise à consolider le pouvoir central et ses relais aux dépens de l'ordre tribal : poursuite de la sédentarisation avec passage du droit collectif à la propriété individuelle, urbanisation accélérée en rapport avec la centralisation du pouvoir et le pétrole, maillage administratif moderne qui rompt avec les délimitations territoriales tribales... Les alliances tribales demeurent un fondement du régime saoudien : constitution du gouvernement par un subtil dosage des participations de différentes tribus, réseaux de pouvoirs résultant des multiples alliance matrimoniales tissées avec les grandes familles tribales, loyautés contre subsides...  Partagée entre islamité et arabité, l'Arabie Saoudite est un État sans véritable nation au sens occidental du terme, soudé par un réseau solide d'oulémas unis par l'observance stricte du wahhabisme. Périodiquement des révoltes secouent le pays, comme celle des descendants des Ikhwan en décembre 1979 ou celle des émeutiers de la Mecque en 1987, sans compter le réveil persistant des minorités chiites sur les riches marges orientales. Depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, qui met au jour une certaine collusion entre milieux terroristes et éléments du pouvoir central, l'alliance avec les États-Unis est fragilisée. Les pressions américaines consignées dans le projet du "Grand Moyen-Orient" du président BUSH, convergent avec des revendications internes et la volonté d'élites liées au pouvoir saoudien pour des réformes dans le sens d'une libéralisation des institutions.

Des contradictions profondes traversent le monde des oulémas dont certaines composantes (al-GHAMIDI par exemple) réclament une démocratisation et une libéralisation, notamment sur le plan des relations entre hommes et femmes, l'ensemble étant travaillé par les informations diffusées par les canaux d'information arabe qui suivent l'exemple de la chaîne qatar Aljazeera. Le roi FADH (1982-2005) et son successeur veulent faire conserver à l'Arabie Saoudite le leardership de la Communauté islamique et cela ne peut se faire que si ce pays - seul pays du monde à ne pas avoir de Constitution - se trouve en phase avec les amples mouvements de démocratisation qui traversent cette Communauté.

 

Algérie

        La stratégie de l'Algérie est guidée en grande partie par l'objectif de l'unité du Maghreb, et cette volonté se heurte à l'ambition analogue qui meut la stratégie de la Libye, de l'Égypte et du Maroc... Une grande partie de cette stratégie politico-militaire passe par ses frontières avec le Maroc... et par une situation intérieure instable. Tant et si bien que le principal acteur au sein de l'État, l'Armée Nationale Populaire (ANP) formule sa stratégie politico-militaire en deux volets : la sécurité ou l'insécurité intérieure et la sécurité extérieure avec sa doctrine militaire. 

L'armée algérienne a acquis un statut historique "légitime" dans l'État algérien, directement de sa participation à la guerre d'indépendance contre la France. L'historien Mohamed HARBI estime que l'ANP n'a pas évolué dans son rôle ni dans sa conception du pouvoir et ni dans ses relations avec les institutions dites "civiles" à référence constitutionnelle : la présidence, le Parlement. Que ce soit sous la présidence de Haouari BOUMÉDIENNE, Chadli Ben JEDID, Mohamed BOUDIAF, Liamine ZEROUAI ou Addelaziz BOUTEFLIKA, l'armée demeure la "colonne vertébrale" du pouvoir algérien. Pendant la  guerre civile de 1991, une partie de l'armée s'est transformée en un instrument de lutte anti-guérilla, avec les conseils très intéressés d'ailleurs d'un certain nombre de sociétés militaires privées et d'organismes occidentaux. Les stratèges politico-militaires, depuis l'indépendance, estiment que la sécurité de l'Algérie passe par ses frontières avec le Maroc, et la région de Tindouf constitue le noyau principal de la doctrine militaire. Dans leurs calculs stratégiques, les dirigeants algériens s'inquiètent du dessein du "Grand Maroc et observent avec attention ce qui se passe dans le Sahara occidental. Une refonte encore en cours de l'armée ne permet pas de savoir clairement si, après l'effondrement du système pseudo-communiste à l'Est, la doctrine militaire évolue dans le sens des tentatives de leadership au Maghreb ou plutôt dans le sens de se mettre davantage dans les standards de l'OTAN afin de participer à une stratégie méditerranéenne des États-Unis. 

La configuration des forces dans ce pays arabe indique bien que l'équilibre des pouvoirs n'inclue que peu la religion, même si depuis les années 1990, le mouvement d'islamisation de la société s'amplifie.

Le cas de l'Algérie indique bien en tout cas que la stratégie est bien pensée le plus souvent à partir d'un État, ce qui donne aux discours religieux tenus par les uns et les autres des colorations bien différentes. Il n'y a pas véritablement de stratégie arabe ; il n'y a que des stratégies d'État, même si leur noyau peut être restreint, à partir desquelles s'expriment des visions particulières de l'arabité et de l'islamisme. De plus, les différentes sociétés, et l'émergence actuelle de sociétés civiles le montrent bien, conçoivent la fidélité à l'Islam de manière bien différentes, dans un cocktail entre une vigilance constante sur les prescriptions coraniques et des influences qui ne sont pas seulement occidentales.

 

David RIGOULET-ROZE, Géopolitique de l'Arabie Saoudite, Armand Colin, 2005 ; Politique de défense, l'Algérie devant des choix multiples, El Watan, 11 mai 2006. Jean-Paul CHARNAY, Principes de stratégie arabe, L'Herne, 2003. Sous la direction de Christian HARBULOT, L'absence de stratégie de puissance des pays arabes, janvier 2007, École de guerre électronique.

 

STRATEGUS

 

Relu le 10 octobre 2020

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21 février 2012 2 21 /02 /février /2012 17:51

     Film réalisé en 1976, Mohammad, Messenger of God, décrit la vie du prophète de l'Islam, de 610 à 632. Cette vaste fresque disposant d'énormes moyens techniques raconte la naissance et les premiers développements de l'Islam, dans le plus pur respect de l'aconisme de la tradition musulmane (Mahomet n'est jamais représenté et lorsqu'un personnage s'adresse à lui, il se tourne plus ou moins vers la caméra. Le même traitement est d'ailleurs appliqué également à Ali ibn Abi Talib qui '"apparaît" dans le film.).  

C'est l'histoire de l'Islam que raconte ce film, commencée à la Mecque en 610, avec les premiers enseignements de Mahomet, ses révélations, la persécution des disciples, son bannissement, son accueil à Médine, le pèlerinage à la Mecque, la conquête de la ville, la destruction des idoles et sa mort en 632. Cette reconstitution est fidèle aux événements, en tout cas tels que les rapporte la tradition musulmane ; il s'agit bien d'une superproduction religieuse (tournée en Panavision), comparable aux films américains tels que Les Dix Commandements de Cecil B. De Mille (1958).

     Le réalisateur rencontre pendant la préparation du film et son tournage, comme d'ailleurs dans son exploitation en salles, deux écueils contradictoires.

D'une part, les studios d'Hollywood sont réticents à produire un film sur les origines de l'Islam et il doit le faire avec des capitaux koweitiens et saoudiens (et libyens, marocains, libanais) ; les spectateurs américains et européens peuvent être déroutés par l'utilisation très fréquente de la caméra subjective, un scénario qui veut embrasser en 177 minutes beaucoup d'aspects, et communiquer autre chose que la figure traditionnelle au mieux inquiétante du combattant musulman.

D'autre part, malgré le respect de l'aniconisme, le réalisateur s'appuyant sur des savants musulmans au point de le faire approuver par l'Université al-Azhar, le film reçoit un accueil hostile de la part d'autorités religieuses, car il représente tout de même les Compagnons du prophète. Il est dénigré dans certains pays (Il ne passe jamais à la télévision dans les pays à forte population musulmane, sauf en Turquie, en Algérie et en Tunisie) et reste interdit en Arabie Saoudite. Où de toute manière la production cinématographique est soumise à une très forte censure. 

   Le film, tourné en deux versions, dans chacune pour certains rôles par des acteurs différents, une version en langue anglaise et une version en langue arabe, constitue pour le réalisateur une tentative d'établir un "pont" entre la civilisation musulmane et l'Occident. Il déclare : "J'ai fait ce film car il représente un enjeu personnel. En outre, sa production est intéressante, il y a une histoire, une intrigue, une force dramatique. En tant que musulman vivant en Occident, je considère que c'est mon devoir de dire la vérité sur l'islam. C'est une religion qui comporte 700 millions de fidèles, et pourtant, on en sait si peu à son propos que s'en est surprenant. J'ai pensé que raconter cette histoire pouvait créer un pont avec l'Occident." 

Ceux qui ont vu les deux versions estiment souvent que la version arabe est la meilleure. Très bien accueilli de nos jours par ceux qui désirent connaître l'Islam et ceux qui recherchent des films soucieux de la réalité historique et religieuse, il bénéficie d'une très bonne critique et sa sortie en DVD est l'occasion d'amplifier sa diffusion tant dans le public musulman que dans le public européen. A tel point qu'un remake est envisagé depuis 2008, année où le réalisateur fut tué tragiquement lors d'un attentat suicide, par le producteur Oscar ZOGHBI, qui avait déjà travaillé sur l'original. Mais l'actualité rend pour l'instant difficile la réalisation de ce projet.

 

     Rares sont les films de fiction où l'Islam est représenté dans sa réalité, en dehors des stéréotypes. Beaucoup de documentaires en revanche existent, en langue française ou en version originale sous-titrée. Citons simplement ici le film de Robert GARDNER, Islam, Empire de la foi. Des sites comme //islammedia.free.fr ou //asian-islam.over-blog.com (La Médiathèque islamique) proposent des films de fictions et des documentaires, ainsi qu'informent sur les moyens de se les procurer. Nous ne pouvons que recommander la consultation de ces sites, qui offrent de prendre connaissance avec des facettes très différentes de l'Islam, comme avec des points de vue arabes du conflit israélo-palestinien. 

 

     Le Message nous donne l'occasion de revenir sur l'image dans le cinéma français de l'Islam, à la suite de Julien GAERTNER. Cet auteur, doctorant en histoire contemporaine, entend saisir l'actualité des rapports entre la société française et une religion qui, comme l'écrit Georges CORN (La question religieuse au XXIe siècle, La Découverte, 2006), "joue le rôle de repoussoir fantasmatique des peurs européennes". L'Islam est associé de façon incontournable à un Orient "musulman" s'opposant à un Occident "judéo-chrétien", soit à une situation géopolitique binaire, devenu objet médiatique que Thomas DELTOMBRE nomme un "Islam imaginaire" (L'Islam imaginaire. La construction médiatique de l'islamophobie en France, 1975-2005, La Découverte, 2005). Étudiant les premières représentations de l'Islam à la fin du cinéma "colonial", se focalisant ensuite sur Angélique et le Sultan (de Bernard BORDERIE, 1968) et L'Union Sacrée (d'Alexandre ARCADY, 1989), passant ensuite aux représentations de l'Islam dans le cinéma français contemporain, entre stéréotypes persistants et apaisement, Julien GAERTNER conclu à une relation apparemment apaisée et plus nuancée qu'auparavant. "Ce que le cinéma français présente dans son rapport à l'Islam ce n'est donc évidemment pas un islam "réel" ou "réaliste", si tant est que celui-ci existe, mais plutôt un Islam qui reflète les imaginaires qui traversent la société française, une image qui résulte des rapports de force et des enjeux géopolitiques ou plus simplement parfois, des convictions de certains cinéastes. Si le personnage "Arabe" porte rarement les attributs du musulman, il convient d'observer que peu de films français abordent cette problématique. L'Union sacrée exprime les peurs d'une période troublée, mais les images actuelles de l'islam au cinéma, hormis l'importance des signes liés à son étrangeté et à la différence culturelle, ne portent guère à polémique. Ainsi, il nous semble difficile de mesurer sur grand écran ce qu'auraient pu être d'éventuelles craintes post-11-septembre ou encore des peurs liées aux attentats du métro parisien au milieu des années 1990. Cette absence de représentation de l'islam répond à l'absence d'un questionnement religieux plus général dans le paysage cinématographique français. Hormis Mauvaise Foi  (de Roschdy ZEM, 2006), qui utilise le ton de la comédie pour parler des rapports judéo-arabes (...), et du Grand voyage qui propose un périple vers La Mecque, le cinéma français n'a guère abordé le thème de la religion. Cette observation rejoint un constat plus général sur le cinéma français, le septième art national étant resté un cinéma très peu politisé si l'on excepte quelques films militants.(...). Ces observations, si nous les rapprochons d'un questionnement géopolitique qui serait celui du rapport de la société française au monde musulman, peuvent donc laisser apparaître une relation apaisée, et ce malgré la survivance de quelques stéréotypes. Pas d'expression d'un islamophobie forcené ou d'une mise à l'écart du monde musulman. Indigènes laisse même percevoir des soldats priant avant d'attaquer l'ennemi pour libérer la France. Une image qui nous permet de croire que l'idée d'un islam au sein de la société française sera peu à peu acceptée."

 

Le Message (Ar Risala), de Moustapha AKKAD, avec Anthony QUINN (Hamza), Irène PAPAS, Michael ANSARA dans la version anglaise et Absallah GHAITH (Hamza), dans la version arabe, Distribution Prodis, 1976, 177 minutes.

Julien GAERTNER, L'islam dans le cinéma français, Cahiers de la Méditerranée, n°76, 2008 (disponible sur www.revues.org).

 

NB : Pour utiliser une formule pleine d'humour utilisée parfois par certains journaux : il fallait lire aniconisme et non aconisme... Encore merci aux lecteurs...

 

FILMUS

 

Relu le 11 octobre 2020

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21 février 2012 2 21 /02 /février /2012 10:41

       Ce Livre des Ruses, récemment redécouvert et qui ne nous est parvenu que partiellement, reste anonyme malgré bien des recherches et date entre la fin du XIIIe siècle ou au commencement XIVe siècle.

Il est formé d'une succession de petits récits, autant de cours de psychologie politique, très plaisants, qui nous font pénétrer dans le secret de la diplomatie arabe. Il ne systématise pas un savoir ni ne présente une doctrine politique cohérente. L'auteur de l'ouvrage, dont la traduction du titre arabe donne littéralement Les Manteaux de toge fine dans les ruses subtiles, veut simplement convaincre le lecteur, sensé appartenir à la classe dirigeante ou en passe de le devenir, de la valeur de la ruse, présentée comme un art difficile, honorable et payant.

A l'instar de MACHIAVEL, qui prend d'ailleurs ses leçons en partie dans la littérature arabe, via les Vénitiens. Cet enseignement est resté très vivant jusqu'à nos jours et comme le note le traducteur René KHAWAM (1917-2004), qui l'a (re)découvert dans le fond ancien de la Bibliothèque Nationale de Paris, si on le redécouvre justement aujourd'hui, "c'est simplement que la conjoncture s'y prête : phénomène parfaitement contingent, mais phénomène heureux dans la mesure où il guérit l'Occident d'une cécité politique et intellectuelle (plus ou moins consciente) vieille de plusieurs siècles". L'imposante bibliographie (dans la Préface)  rapportée par l'auteur anonyme nous montre la mesure (énorme) de ce qui a été perdu d'une telle littérature.

 

Le contenu des 10 chapitres connus...

     Nous ne connaissons que 10 chapitres de cet ouvrage qui en comportait 20. Après une Préface qui, comme c'est l'usage à cette époque, s'adresse "Au nom de Dieu, le Clément, le Maître de miséricorde". "Afin de le servir d'une façon plus intime, j'ai composé cet ouvrage (...) sachant que Dieu a gratifié l'Émir de la plus vaste des intelligences, du plus fin des discernements, du plus incisif des jugements".

Il présente lui-même les chapitres de son livre :

- L'intelligence et son mérite ;

- L'instigation à l'emploi des ruses et la manière de les mettre en oeuvre ;

- La Sagesse de Dieu. Sa bienveillance et la perfection avec laquelle Il organise les choses pour le bien de Ses serviteurs ;

- Les ruses des anges et des djinns ;

- Les ruses des prophètes ;

- Les ruses de khalifes, des rois et des sultans ;

- Les ruses des vizirs, des gouverneurs et des gens de l'administration ;

- Les ruses des juges, des témoins honorables et des procureurs ;

- Les ruses des jurisconsultes ;

- Les ruses des hommes pieux et de ceux qui pratiquent l'ascèse ;

- Les ruses des commandants, des émirs et des maîtres de la police, (à partir de ce XIèe chapitre, l'oeuvre est perdue) ;

- Les ruses des médecins ;

- Les ruses des poètes ;

- Les ruses des marchands et des commerçants ;

- Les ruses des Banou-Sâssâne, qui sont les vagabonds des routes ;

- Les ruses des voleurs et des jeunes voyous ;

- Les ruses des femmes et des jeunes garçons ;

- Les ruses des animaux ;

- Ceux qui ont ourdi une ruse et en sont devenus les victimes;

- Les cas particuliers qui n'ont pas été classés dans les autres chapitres.

    Le traducteur René KHAWAN présente cet ouvrage dans l'Introduction de l'édition de notre époque : "Qu'on ne s'étonne pas si toute la première partie du présent ouvrage est consacrée à des anecdotes d'origine religieuses. C'est que l'homme arabe, aujourd'hui comme hier, n'entreprend rien, que ce soit en politique ou dans tout autre domaine, sans en référer à une tradition qui remonte aux prophètes et, par-delà ces Envoyés, à Dieu. Ce qui nous vaut un certain nombre de récits en forme de parabole qui ont ce ton inimitable des fables mythologiques et des légendes populaires.

Ainsi la très belle histoire de Joseph et de ses frères, qui donne au célèbre épisode biblique une interprétation à la fois savoureuse et poignante - nullement indigne en tout cas des meilleurs récits du Moyen-Age chrétien auxquels elle fait irrésistiblement songer. Ainsi également une curieuse description du combat de Jacob avec l'Ange (que les censeurs chrétiens auraient, n'en doutons pas, pudiquement édulcorée). Ou encore cette étonnante version de la Passion du Christ où l'on voit Judas, pris à son propre piège, crucifié à la place de Jésus." Il ne fait pas s'étonner du contenu de tels récits, car encore au Moyen-Age chrétien circulent des histoires plus ou moins tirées de textes jugés apocryphes par les autorité religieuses. Une quantité impressionnante d'Évangiles avaient déjà pourtant été réduits à quelques uns lors des conciles depuis la naissance de l'Empire romain chrétien. Les versions testamentaires que nous connaissons ne sont pas forcément les plus proches de la vérité...

"Après les ruses de Dieu (par respect, notre auteur dit la "sagesse" de Dieu), celles des anges et des djinns, celles des prophètes, nous sommes enfin introduits dans l'univers des simples mortels : (...) tous bien déterminés à triompher par l'astuce, tous affichant un superbe mépris à l'égard des brutes qui tirent le glaive à la moindre occasion.

Le khalife al-Mou'tadid (abbasside de Bagdad, entre 892 et 902) lui-même (dont notre auteur révèle pourtant certains comportement de la plus tranquille cruauté) s'insurge contre ces militaires qui n'hésitent pas à user de violence envers les suspects "interrogés" : "Où sont donc les ruses des hommes dignes de ce nom?" Car il s'agit bien de dignité. Faire couler le sang est une commodité. Mais une commodité indigne. Pire : inefficace. La ruse au contraire a un double mérite : elle est difficile (comme l'art), donc honorable (et délectable - comme l'art encore) ; mais surtout, elle est payante. Autant dire qu'elle va consister toute la politique, qui ne sera jamais envisagée comme une technique abstraite, mais comme un exercice subtil, délicat, raffiné... et efficace. Ainsi le prince idéal (...) sera-t-il un prince rusé : le modèle en est ici Alexandre, dont on verra qu'il avait plus d'un tour dans son sac. 

Il n'est pas le seul. Voilà pour l'exemple l'intéressante méthode employée par un espion persan qui voulait s'attirer les bonnes grâces d'un grand dignitaire ecclésiastique à Byzance : "Le vizir se mit à considérer attentivement le caractère du patriarche et à en étudier les réactions afin de se faire admettre en tant que compagnon et de monter en dignité auprès de lui par la présentation des propos qui avaient le plus de chances de lui être agréables. Il le trouva enclin à écouter les histoires amusantes, désireux d'entendre les récits historiques. Il se mit à lui offrir en cadeau toute aventure exceptionnelle, toute anecdote spirituelle surprenante. Il ne fut pas long à devenir comme une parure à ses yeux et à son coeur, plus attaché à lui que son nez. En même temps, le vizir soignait les blessés sans prendre de salaire, de sorte que son renom grandit et que son autorité s'accrut." 

  Ces récits indiquent par quels moyens nombre de vizirs se sont emparés de la réalité du pouvoir dans de nombreuses contrées arabes. Ils nous expliquent que le pouvoir de ces vizirs, quels que soient leur origine, parfois d'anciens esclaves, sont acquis de l'intérieur à force de ruses, sans batailles glorieuses et sanglantes.

   Il reste à retrouver la moitié de cette oeuvre afin d'être en mesure d'en mesurer toute la portée, d'autant plus que les récits mettent en scène non seulement des rivaux en matière politique, mais aussi des concurrents en matière économique et même des conflits sociaux et familiaux.

Le Livre des Ruses, La stratégie politique des Arabes, Edition intégrale établie par René Razqallah KHAWAN, Phébus Libretto, 1976 (réédition 2002), 446 pages.

 

Relu le 13 octobre 2020

 

 

 

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 09:23

         La régularité avec laquelle se forment et se détruisent les empires, vastes ensembles de populations plus ou moins homogènes sur de grandes étendues de territoires sous l'autorité d'un centre politique, économique, voire religieux, amène à se poser la question de l'existence ou non d'une sorte de code conquérant.

Ce code, ensemble d'actions à entreprendre, dans un cadre géographique ou/et géopolitique, de pertinence plus ou moins générale, porté à la connaissance d'une élite qui possède la capacité de rassembler des hommes en vue d'un objectif commun et permanent, est l'objet d'une réflexion en sociologie de défense, menée surtout en France par Alain JOXE. Il ne s'agit pas bien entendu de sociologie des armées ou de sociologie de défense répandues dans plusieurs revues spécialisés... On peut regretter seulement que cette réflexion soit restée bien isolée...

L'existence d'un tel code conquérant peut reposer sur la connaissance historique que nous avons sur les événements qui conduisent à la constitution d'empire, sur les éléments indispensables à sa formation, éléments qui peuvent être de plusieurs ordres et doivent la plupart du temps intervenir simultanément. L'histoire du monde nous montre plusieurs grands empires successifs qui se constituent, à partir de bases géographiques récurrentes (conditions de relief, de climat, de stabilité des sols...). Pour que de générations en générations se perpétuent de tels empires, certaines conditions sont nécessaires, pas toujours suffisantes, et la connaissance de ces conditions fait la force des élites au pouvoir.

Le fait général de l'histoire des empires est... qu'il ne durent pas, en tout cas pas sans changer de forme. Témoin un empire romain, qui sous ce nom générique, qui perdure même dans les mentalités très longtemps sous le nom de Saint Empire Romain Germanique (et qui motive bien des diplomaties...), dont les formes changent de manière importance d'un siècle à l'autre tout en conservant ce qui fait l'essentiel de son emprise : la circulation dans des conditions relativement sûres des biens et des populations à l'intérieur de ses frontières (ou de ses limes...), une limitation de l'usage de la violence ouverte, une captation régulière par un même centre politique des richesses, même si les conflits socio-économiques sont extrêmement présents et virulents et même si une très grande partie de la population est soit servile, soit esclave...

 

     Alain JOXE, propose de comprendre les limites de ce code conquérant, en prenant précisément l'empire romain comme exemple-type d'empire (son épaisseur historique, comme les sources d'information, permettent de le faire). "Supposons, écrit-il, que la capacité de mise en ordre d'un conquérant soit limitée au départ par la pertinence (la compétence) du code de pouvoir qu'il a mis en oeuvre dans la partie "interne" de son itinéraire. J'appelle code un compromis stratégique entre classes sociales, intervenant à l'issue d'une série d'opérations pragmatiques (conflits et négociations), et créant, par un verrouillage irréversible, les conditions reproductibles d'une praxis réglée."

Il place cette hypothèse, somme toute vraisemblable dans un monde aux connaissances qui peuvent être relativement rudimentaires sur la manière d'exercer durablement un pouvoir, dans le moment  de la conquête militaire extérieure. "la conquête découle d'un savoir-faire-quelque-chose, c'est-à-dire d'une poétique (ce terme est pris ici au sens de la littérature grecque, notons-le) de l'articulation." Le sociologue de la défense prend l'exemple d'Alexandre Le Grand, qui amenait, rappelons-le, avec lui toute une foule de savants grecs et d'autres origine, "qui connaît, par sa pratique de l'objet "Grèce" (...) la façon dont un roi conquérant peut dominer un ensemble de libres cités, y répand ce code en devenant roi de l'Empire perse (créant des Alexandries un peu partout). "Les achéménides, quoique fascinés par le code de la démocratie citadine de l'Ionie, n'avaient eu qu'une vision instrumentale du fonctionnement des cités marchandes (disons-nous pour permettre de faire rentrer l'impôt ou d'amasser le tribu...) : un régime valable pour les peuples-serviteurs en charge du commerce naval. Non pas une vision systémique : un ensemble de sociétés urbaines autonomes fonctionnant comme des relais, des synapses, sur des flux non contrôlés centralement. Ils étaient incapables d'élaborer un code de la conquête sur le modèle de la généralisation de la cité ionienne au sein de leur propre espace. Au contraire, les Macédoniens fabriquent partout, le long de l'itinéraire conquérant en Orient, ce qu'ils ont été capables d'articuler en Grèce : des rapports entre trois types de sociétés économiques, (...) (soit) la royauté tribale-féodale (Macédoine) ; la cité grecque marchande esclavagiste (Athènes) ; la cité oligarchique terrienne non esclavagiste (Sparte)."

     Ce code conquérant, plus ou moins brièvement mis en oeuvre efficacement épuise ses effets, "avant la conquête du monde entier (du moins jusqu'à nos jours) et il n'y a jamais eu vraiment d'Empire universel". Pourquoi? En fait, toujours selon Alain JOXE, "les codes les mieux écrits (mais non strictement politique) sont les codes religieux ou juridiques. On peut ainsi tenter de suivre l'histoire des codes politiques grâce aux codes religieux et juridiques. Pourquoi le christianisme ne dépasse-t-il pas l'Europe, recule t-il devant l'Islam au Moyen-Orient et disparait-il en Afrique du Nord, pourquoi l'Islam ne peut-il mordre sur la Gaule et l'Italie, alors qu'il a progressé de manière foudroyante en Espagne? Pourquoi est-ce l'Espagne et non l'Empire ottoman qui conquiert l'Amérique?

On constate toujours qu'un code politico-religieux s'épuise (...) là où et lorsqu'il ne peut s'imposer que par la violence, par la destruction violente des codes locaux antérieurs. Un code qui sert trop bien à affirmer la conquête par la répression, s'affirmant comme détaillant des compétences répressives, - et se défendant déjà dans l'attaque - devient incompétent pour agglomérer des forces par la libération des forces locales et son extension est rapidement limitée dans l'espace et dans le temps. L'excès de compétence répressive dans la pratique de la conquête est bien l'équivalent d'une fortification prématurée auto-limitatrice." 

 

     Cette réflexion sur cet excès de compétence, qui est un excès d'utilisation de la violence, comparativement aux bienfaits qu'un Empire pour durer doit fournir aux populations conquises comme aux appareils conquérants, peut s'alimenter par la connaissance que nous avons des processus de formation et de destruction de quantité d'Empires, de l'Empire perse à l'Empire français, en passant par l'Empire romain ou l'Empire arabe. 

 

Alain JOXE, Voyage aux soources de la guerre, PUF, collection Pratiques Théoriques, 1991.

 

STRATEGUS

 

Relu le 14 octobre 2020

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19 février 2012 7 19 /02 /février /2012 09:47

       Le directeur du Centre d'Études et de Recherches sur les Stratégies et les Conflits (CERSC) de l'Université de Paris-Sorbonne veut traiter sur le fond les relations de la troisième religion monothéiste (chronologiquement) et de la guerre, au-delà de l'événement, même si "la guerre arabe est notre plus proche actualité".

Même s'il se centre sur le monde arabe - à aucun moment toutefois, l'auteur ne réduit l'Islam à l'Arabie - dans les années 1980, cette tentative de synthèse permet de mesurer les principes et les implications du jihâd. Non seulement en faisant un retour sur les différentes phases stratégiques de l'Islam, mais aussi en se situant dans le monde moderne. "En réalité, écrit-il dans un Liminaire, les sociétés arabes ont dû opérer conjointement une triple mutation : dans leur système de guerre, dans leur stratification sociale et dans leurs modes de production. Par tradition, sociétés guerrières sans fonction militaire spécialisée, elles ont, par les dominations ottomanes, puis coloniales, et encore plus depuis leurs indépendances par la constitution des nouveaux États, connu la spécialisation du soldat régulier, enrégimenté. Mais parallèlement s'exaltait la figure du combattant révolutionnaire, au sens marxiste du terme, tandis que les vieux mobiles religieux d'extension et de défense de la communauté et de la terre musulmane, le jihâd (imparfaitement traduit par "guerre sainte"), se transposent sans l'effacer, dans l'absolu des nationalismes contemporains, dans l'affirmation de l'espoir d'un révolutionnarisme interne et tri-continental. Solidarité islamique et nationalisme arabe sont canoniquement étrangers mais, par leurs harmoniques affectives et politiques, ils demeurent sociologiquement imbriqués. Postulant une marche vers une unification (universelle pour la première), à l'échelle d'un "continent" (des façades atlantique et méditerranéenne, au Golfe) pour le second, ils postulent une pondération de la violence et une vision optimiste (à terme) du monde et de soi-même.

Comme toute entreprise humaine, ils ont subi variations et ruptures en fonction des mutations politiques, économiques et culturelles, en fonction des dominances alternées de l'échange international. Ils réagissent sur l'histoire mondiale et l'équilibre planétaire. Confrontés aux nouveaux États-nations, ils déterminent des fragmentations et des ruptures : des frontières à vif. Ces frontières à vif sont pour la cité musulmane et la nation arabe un scandale. Pour le croyant, en effet, ou plus exactement pour l'homme d'origine musulmane, le dilemme n'est pas seulement existentiel - sa place dans la société - ; il s'applique également à l'essence de cette société : la nature de ses modes régulateurs et de ses systèmes métaphysiques et éthiques. Pour l'homme arabe, la perte de sa souveraineté, le cantonnement de sa culture avaient créé des traumatismes qui n'ont été refoulés que dans l'accession aux indépendances par la violence et par la volonté de parvenir au moins à une égalité avec les anciens maîtres. Mais la dureté des obstacles à surmonter, la divergence des voies et des objectifs à atteindre, ont suscité des rééquilibrages profonds et des conflits incandescents à l'intérieur des esprits et des peuples. Aussi les doctrines de guerre sainte et de révolution ont-elles suscité des actions et des effervescences affectives et intellectuelles au-delà des conditions canoniques ou des présupposés philosophiques et politiques de leur application.

Toute inscription d'une religion ou d'une philosophie dans un espace sur la planète peut être envisagée selon trois points de vue : les raisons profondes qui oeuvrèrent à leurs inscriptions, les principes et les modes d'action stratégiques par lesquels celle-là s'est réalisée ; les arguments idéologiques qui la légitiment. En pratique, ces trois points de vue sont souvent mêlés. L'organisation politique d'un espace répond à certaines visions éthiques de l'existence ; l'éthique s'imposant aux comportements - au stratégies - doit purifier les intérêts des clans et des régimes, mais également les luttes de classes qui sont le moteur des expansions ou des rassemblements et sont appelés par les réalités économiques et anthropologiques : par la realpolitik." 

 

         Son livre se partage en trois grands chapitre,

- Le jihâd sur le monde (Expansions conceptuelle, Inscription géographique),

- Révolution et guerres dans le continent arabe (Aux frontières internes, Aux frontières externes) et

- Le combattant musulman entre la puissance et la vertu (Le guerrier entre l'enthousiasme et la constance, Le militaire entre le pouvoir et la révolution).

Une Séquence Coranique (soit une lecture du jihâd, à travers les versets, dans le Coran) met en évidence plusieurs thèmes (La vie par la foi et l'action avant la mort, Responsabilité et prédestination, Logocratie, Foi et oeuvres, Perfectionnements individuels et variations géopolitiques, Raison, expérience de la nature, Différenciation socio-économiques et justice distributive) clôt très utilement l'ouvrage.

Références bibliographiques très abondantes à l'appui, Jean-Paul CHARNAY nous fait comprendre les différentes et parfois antagonistes acceptions du Jihâd. La dernière partie est particulièrement critique envers la capacité des États à entreprendre des guerres efficacement ; une place relativement faible, à la mesure de son importance réelle dans l'Islam est consacrée à ce que les journalistes occidentaux appellent généralement le terrorisme islamique (le révolté et le terroriste). 

 

        Ce livre est une tentative, basée sur de vastes connaissances historiques et sur d'amples informations concernant l'histoire récente - connaissances qui continuent d'augmenter au fur et à mesure des multiples études sur des textes parfois peu utilisés ou occultés jusque là - en vue de comprendre de l'intérieur l'imbroglio géopolitique du monde arabo-islamique, à partir du dit ou du non-dit, des textes et de l'imaginaire collectif.

Reste sans doute à écrire, en dépit de l'orthodoxie musulmane, un livre sur L'Islam et la paix. L'ouvrage de Jean-Paul CHARNAY peut sembler être austère, car exigeant une lecture (très) attentive : il n'en est pas moins indispensable à l'analyse, pour dépasser les lieux communs d'une certaine grande presse. C'est en cela que cet ouvrage est utile à l'honnête citoyen comme à l'étudiant soucieux de puiser aux sources une connaissance du Jihâd.

 

Nous ne pouvons que recommander, pour reprendre un point ou un autre des thèmes soulevés dans ce livre, de se référer à l'ouvrage du même auteur, Principes de stratégie arabe (L'Herne, 2003).

 

     L'éditeur présente ce livre de la manière suivante :

"Guerre du Liban et contre Israël, guerre entre l'Iran et l'Irak, entre l'Ethiopie et l'Erythrée, soulèvements en Egypte et en Tunisie, affrontement américano-lybien : tout laisse croire que le monde musulman est en guerre, civile, extérieure, internationale. Est-ce le retour à l'esprit du jihâd, la "guerre juste" énoncée par le Coran?

Il importe aujourd'hui de dénouer la trame complexe des rapports entre l'Islam, la nation et la guerre. Le monde arabe et musulman, après son expansion première, a connu la domination - ottoman dès le XVe siècle, européenne depuis le XIXe siècle -, puis les guerres de libération, souvent tragiques. Au terme de siècles de contrainte, d'années de violence, les indépendances n'ont pas mis fin - quand elles ne les ont pas avivés - aux bouleversements sociaux et démographiques, aux conflits permanents entre intérêts et classes, pays nantis et pays pauvres, entre valeurs éthiques et comportements économiques. Aussi le jihâd pour la défense de la foi et l'espoir d'une religion ayant vocation à régler et sauver l'humanité a-t-il subi de multiples variations.

De la guerre juste du Coran à la révolution sainte aujourd'hui prônée par les tenants d'un retour à la pureté des origines, les diverses interprétations du jihâd expriment toutes les facettes de la personnalité musulmane, de la guerre et de la politique : l'élévation spirituelle, la protection de l'Islam, la propagande religieuse, la maîtrise du développement industriel, la guerre classique du soldat régulier et enrégimenté, la guérilla du combattant révolutionnaire, comme le régicide ou le terrorisme international.

Reconstituant l'image brisée du jihâd, Jean-Paul Charnay s'est attaché en réalité à une meilleure intelligence de la crise d'identité des sociétés arabo-musulmanes."

   Jean-Paul CHARNAY, Directeur également du Comité International pour la Réédition et le Traitement informatique des Classiques de la Stratégie (CIRTICS), Président du Centre de philosophie et de stratégie, est l'auteur d'autres ouvrages sur la stratégie et/ou le monde musulman : La vie musulmane en Algérie d'après la jurisprudence de la première moitié du XXe siècle (PUF, deuxième édition 1991), Sociologie religieuse de l'Islam (Hachette-Pluriel, 1978, 1994), Critique de la stratégie (L'Herne, 1990), Traumastismes musulmans, entre charia et géopolitique (I Afkar, 1993), Technique et géosociologie - La guerre du Rif ; le nucléaire en Orient (Anthropos, 1984), Essai général de stratégie (Lebovivi, 1973), Charia et Occident (L'Herne, 2001), Société militaire et suffrage politique en France depuis 1789 (EHESS, 1964), Principes de stratégie arabe (L'Herne, 2003), Esprit du monde musulman (Dalloz, 2008), Les Contre-orients ou Comment penser l'autre selon soi (Sindbad-Actes Sud, 1980)... A signaler un livre paru chez L'Herne en 2003 : Jean-Paul Charnay, Regards sur l'islam, Freud, Marx, Ibn Khaldun.

 

Jean-Paul CHARNAY, L'Islam et la guerre, de la guerre juste à la révolution sainte, Fayard, collection Géopolitiques et stratégies, 1986, 356 pages.

 

Complété le 2 Février 2013. Relu le 15 octobre 2020

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16 février 2012 4 16 /02 /février /2012 14:35

         Comme l'analysent Aymeric CHAUPRADE et François THUAL, la réflexion géopolitique, par le passé, a une tendance à minimiser les facteurs religieux.

"Aujourd'hui, avec la nouvelle crise balkanique (Ils écrivent en 1999) et la montée des islamismes, l'attitude inverse risque de s'instaurer, avec la tentation d'une lecture de la scène géopolitique réduite à la composante religieuse". En tout cas, il existe un risque de surestimer la composante religieuse dans la géopolitique, en témoigne la floraison d'études, dans les revues notamment, sur la "géopolitique vaticane" ou une géopolitique musulmane. Avec les révoltes de la rue arabe actuelle, le phénomène risque de se poursuivre, d'autant qu'il existe réellement entre les étudiants marocains et les étudiants égyptiens, pour ne prendre que ces cas une affinité culturelle pensée, et peut-être aussi d'une certaine manière rêvée. 

 

     Que ce soit pour le catholicisme ou pour l'Islam, la question est posée, d'autant que cette problématique remonte loin sous une forme ou une autre, à l'orientalisme du XIXe siècle par exemple, la question doit être posée. Les religions constituent-elles des facteurs géopolitiques?

"Si oui, répondent les mêmes auteurs, sont-elles des facteurs premiers - à l'origine des processus géopolitiques - ou bien second - ne faisant qu'amplifier des phénomènes géopolitiques trouvant leur explication première ailleurs que dans le fait religieux".  L'exemple du Pakistan, formé à cause de dissensions entre hindous et musulmans lors de la lutte d'indépendance de l'Inde, tendrait à l'affirmative. Mais, "il convient de rappeler que les religions, du point de vue de leur organisation interne - existence ou non d'un clergé, organisation centralisée ou au contraire décentralisée - et de leur enseignement - religion du salut, vision du monde -, diffèrent profondément entre elles et fonctionnent donc de façon différente sur la scène internationale." 

 D'autres questions se posent aussi, selon eux : "les religions s'insèrent-elles dans les dispositifs géopolitiques des États? Les religions poursuivent-elles des objectifs géopolitiques spécifiques? Peut-on parler de nos jours de guerres de religion, ou ne s'agit-il pas de conflits dans lesquels la référence religieuse sert à légitimer des objectifs géopolitiques classiques : nationalismes, problèmes de frontières...?" Dans le cas de l'ex-Yougoslavie, cas qui occupe les esprits et mobilise la diplomatie mondiale au moment où ils écrivent et qui les amènent à pencher plutôt pour une réponse négative, "ce qui fonde en premier lieu le conflit serbo-croate ou serbo-bosniaque, ce sont les nationalismes serbe, croate et bosniaque qui sont certes indissociables de l'orthodoxie, du catholicisme et de l'islamité, mais qui, pour autant, ne sont pas les produits du seul facteur religieux."

 "D'autre part, sorties des contextes identitaires spécifiques et territorialisés, les religions poursuivent-elles des objectifs géopolitiques qui leur sont propres? Il est clair que certaines religions sont organisées de manière à pouvoir défendre une géopolitique propre.

En dépit de son acceptation de l'oecuménisme, l'Église catholique n'a pas abandonné sa mission originelle : parvenir à l'unité du monde dans le christianisme. Disposant d'un État et de nombreuses représentations diplomatiques, l'Église catholique nourrit une vision géopolitique et établit une définition des objectifs politiques et diplomatiques susceptibles de servir son objectif d'évangélisation du monde.(...)

Un autre exemple d'objectif géopolitique poursuivi par une religion semble être celui du chiisme iranien. Depuis la Révolution islamique, le clergé chiite iranien aspire, au travers de ses discours à "chiitiser" l'Islam, pour islamiser le monde. Dans les faits cependant, et tout en privilégiant les minorités chiites, l'Iran mène une politique extérieure de puissance régionale moyenne, contrainte à beaucoup de prudence. La politique de l'Iran reste au fond en retrait par rapport aux ambitions géopolitiques du chiisme iranien officiel." 

 

       Il faut tout de même réaliser, que hormis les exemples du catholicisme et de l'Islam, sous doute pour ce dernier plus théorique que pratique, peu de religions peuvent être analysées comme ayant des objectifs géopolitiques. Quid du judaïsme, profondément divisé à vrai dire, sur la politique d'Israël, quid des religions non monothéistes, tels le bouddhisme, l'hindouisme... En fait, s'il existe des politiques de conversion, elles relèvent de conceptions largement déterritorialisées, les aires culturelles ayant plutôt tendance à se chevaucher sur les différents continents, et ceci de plus en plus, au gré de l'augmentation des flux migratoires. S'il existe des tactiques d'instrumentalisation d'État au service de religions, la géopolitique relève encore largement du domaine des conflits interétatiques. On peut d'ailleurs se poser la question si les formations étatiques n'interfèrent souvent avec les intentions religieuses proclamées. Du coup, l'étude de l'évolution dans l'espace des religions aurait de moins en moins affaire, dans un monde où les transports et les moyens de communication dépassent les obstacles géographiques, avec une géopolitique... qui est précisément l'analyse des contraintes géographiques sur les évolutions socio-culturels et politiques. Il existe sans doute toutefois encore des prégnances qui seraient alors plutôt des représentations issues d'une longue histoire, prégnances dont serait encore tributaire nombre de dirigeants ou des leaders politiques et religieux.

 

    Ce qui n'empêche pas Aymeric CHAUPRADE de consacrer une partie importante de son ouvrage Géopolitique à la religion. Car dans l'interpénétration du religieux et du politique, l'importance des États et encore plus des Empires dépendent souvent de leur homogénéité culturelle. 

    Ainsi dans l'explication de l'émergence d'une civilisation arabo-islamique, il mentionne des raisons à la fois d'ordre endogène et exogène :

- facteur ethnique : la montée en puissance des Arabes fondée sur l'épuisement de la lutte entre Byzance et les Perses ;

- facteur linguistique : le recul du grec comme langue unificatrice du Moyen-Orient et héritage de la puissance politique romaine ; au début du VIIe siècle, le Moyen-Orient attend une nouvelle langue d'unification politique et économique ;

- facteur religieux : le Moyen-Orient du début du VIIe siècle est profondément divisé du point de vue religieux ; là encore le besoin d'unification religieuse se fait sentir ;

- facteur socio-économique et sa combinaison avec le facteur religieux ; la nouvelle religion doit être pilotée par les bourgeoisies citadines qui contrôlent le système économique du Moyen-Orient - nous voyons le lien entre la cité et l'agriculture et la domination d'un capitalisme de commerce et de rendement du sol, mais non d'entreprise ;

- la combinaison du facteur ethnique et religieux fait de l'Islam la religion des Arabes.

   "Ces facteurs qui déterminent l'émergence de l'Islam sont augmentés au moins par deux facteurs surdéterminants favorisant d'autant mieux l'expansion de l'Islam : le système de conversion de l'Islam et la complicité des Églises orientales dans le développement de la nouvelles religion. Les raisons d'émergence de l'Islam sont ensuite liées au contexte géopolitique global de la Méditerranée. il existe un débat historique sur le maintien de l'unité méditerranéenne jusqu'aux Arabes, débat qui débouche sur la question de la naissance de l'idée de civilisation européenne comme contrecoup à l'expansion de l'Islam vers l'Occident. L'idée d'un bloc européen face à un bloc islamique, qui est celle que l'on retrouve de nos jours sous la forme du choc de civilisations, n'est-elle pas soulignée par l'historien médiéviste Henri Pirenne qui soutient que Charlemagne est le produit de Mahomet". (H. PIERRENE, B. LYON, A. GUILLOU, F. GRABRIELLI, H. STEUR, Mahomet et Charlemagne, Byzance, islam et occident dans le Haut Moyen-Age, Jaca Books, 1986).

 

    Yves LACOSTE, en introduction d'un numéro de la revue Hérodote sur la Géopolitique des religions définit ce que l'on peut entendre par là.

"La géopolitique telle que nous l'entendons étant l'analyse des rivalités de pouvoirs sur des territoires, compte tenu des rapports de force mais aussi des arguments que met en avant chacun des protagonistes de ces conflits, que faut-il entendre par "géopolitique des religions"? Il s'agit principalement de rivalités territoriales entre des forces politiques qui se réclament de façon explicite ou implicite de représentations religieuses plus ou moins différentes. L'analyse géopolitique de phénomènes religieux peut aussi porter sur le dispositif spatial d'un pouvoir religieux ou sur l'organisation religieuse d'une société." Dans ce numéro, il est surtout question de "rivalités territoriales de plus ou moins grande envergure entre des ensembles politiques désignés, à tort et à raison, par des appellations religieuses, chacun d'eux légitimant ses positions ou revendications territoriales, ses craintes ou ses ambitions démographiques, par l'idée qu'il détient la seule vraie religion, la plus valable des civilisations, et qu'il peut tout craindre des fanatiques de la religion rivale. S'il est surtout question aujourd'hui des conflits géopolitiques entre le monde musulman et l'Occident "judéo-chrétien", comme disent les Arabes, c'est-à-dire l'Europe et l'Amérique, il est à noter que les rivalités religieuses se développent aussi en Afrique tropicale, au Nigeria, au Soudan, au fur et à mesure de l'expansion de l'Islam. La population de cet ensemble géopolitique qui s'étend de l'Atlantique au Pacifique est de plus en plus nombreuses - plus de 1 milliard de personnes -, et il recèle les plus riches gisements de pétrole de la planète. Aussi les champions du monde musulman ne craignent-ils pas pour l'avenir la confrontation avec l'Occident, notamment autour de la Méditerranée. Mais à l'Est, à propos du Cachemire, il va leur falloir envisager le risque d'une confrontation brutale avec 1 milliard d'hindous." 

 

     Yves LACOSTE entre ailleurs dans une réflexion sur les "embrouillements géopolitiques des centres de l'Islam", pour comprendre l'entrecroisement - parfois fortement médiatisé - "de proclamations contradictoires en faveur de l'unité et d'intrigues destinées à saper ceux avec qui il faudrait la faire", référence directe à l'antagonisme Iran-Irak. Dans une période où la question palestinienne constitue une des questions-clés du Moyen-Orient, le géopoliticien, après s'être livré à une description de l'état des États et des sociétés du Maghreb et du Machrek, analyse les desseins et les représentations géopolitiques des chefs d'État.

"Ces desseins géopolitiques qui orientent les rapports de forces, compte tenu des péripéties de la conjoncture, se fondent, pour chacun de ces chefs d'État, sur une représentation plus ou moins explicite, faite d'un assemblage d'arguments choisis de façon partisane parmi les cartes établies par les historiens pour des temps plus ou moins anciens. Il s'agit en fait d'arguments de géohistoire, de souvenirs de situations géopolitiques anciennes, bref de raisonnements qui ont pour fonction de justifier les droits d'un État ou d'un futur État sur des territoires et sur tout ou partie de la population qui s'y trouve. Ces représentations géopolitiques fondées sur des évocations relevant de la géohistoire ne sont pas le seul fait des dirigeants d'État qui sont actuellement constitués, elles sont aussi le fait de leaders de certains mouvements politiques qui ont pour but la création d'un nouvel État, en se fondant sur les aspirations d'un certain groupe d'hommes, quitte à susciter de telles aspirations. Mais de tels projets sont plus ou moins contradictoires et la réalisation de l'un a souvent pour effet d'en faire naitre d'autres plus ou moins antagonistes. Il en a été ainsi en Europe autrefois durant plusieurs siècles, mais sur ce continent, l'ère de formation des États-Nations et de leur politique des "nationalités" semble aujourd'hui révolue. Il n'en est pas de même dans certaines parties du tiers monde et c'est particulièrement le cas dans les pays du Mackrek, en raison non seulement de leur diversité culturelle et religieuse, mais aussi en raison des configurations géopolitiques imposées au début du XXe siècle par des puissances étrangères. Ces partages arbitraires ont établi des frontières "artificielles" délimitant des territoires au sein desquels se sont développés certains appareils d'État. Mais leurs chefs n'ont pas oublié des configurations géopolitiques plus anciennes et ils s'y réfèrent pour justifier leurs projets d'expansion. Ceux-ci sont plus ou moins contradictoires avec le dessein d'unification politique de l'ensemble des peuples arabes. Ce fut celui de Nasser. Parmi les desseins géopolitiques dont l'entrecroisement détermine la complexité des situations au Machrek, il faut évidemment évoquer celui qui s'est matérialiser par la création en 1948 de l'État d'Israël et qui oriente les projets de ceux qui sont encore partisans de son expansion. Le projet de Théodore Herzl (1860-1904), le promoteur du sionisme, se réfère typiquement aux évocations les plus anciennes de la géohistoire, aux espaces où nomadisaient il y a trois mille ans les douze tribus dont le judaïsme était devenu la religion. Il pouvait sembler délirant à la fin du XIXe siècle d'espérer regrouper au Proche-Orient des juifs disséminés, depuis des siècles, en Europe centrale et orientale (...), mais c'est ce qui s'est produit au moins pour une notable partie d'entre eux, par l'esprit manoeuvrier autant que visionnaire de dirigeants d'une organisation. Ils ont su tirer parti aussi bien des rapports de forces internationaux, des persécutions et du génocide dont les Juifs ont été victimes en Europe que des contradictions des sociétés arabes au milieu desquelles ils allaient s'établir au proche-Orient. Entreprise de colonisation d'autant plus originale qu'elle  n'émanait pas d'une métropole." S'entrechoquent des visions géopolitiques de divers partis israéliens et notamment ceux d'extrême droite qui sont des partisans du "Grand Israël", l'espace considérable occupé dans l'Antiquité par des populations plus ou moins tributaires des royaumes d'Israël et de Juda. "Face à cette expansion, il faut envisager les représentations politiques des dirigeants arabes et surtout de ceux qui sont les plus directement concernés par le problème des Palestiniens qui ont dû quitter leurs terres en raison des expansions israéliennes, soit en 1948, soit en 1967, soit plus récemment encore sous l'effet d'une politique qui chercher à les faire émigrer."

 

     Jean-Paul CHARNAY présente des "constructions géopolitiques islamiques", dans son Principes de stratégie arabe :

- Distribution de la terre en climats, selon MAS'UDI (896-956) ;

- Puissance des empires, selon IBN HAUQAL, dans un texte de 977, le Visage de la Terre ;

- Puissance des empires, également, selon BOKHARI (810-870), auteur du principal et du plus prestigieux recueil de la Sunna (hadiths) ;

- Naissance, fiscalité et défense des frontières de la terre d'islam , selon ABOU YOUSOF (731-798) et selon MAWERDI (972-1058) ;

- Islamité et arabité aux origines, selon ABOU YOUSOF et selon MAWERDI.

 

 

Yves LACOSTE, Questions de géopolitique, l'Islam, la mer, l'Afrique, La Découverte et Librairie Générale Française, Le livre de poche, biblio essais, 1988 ; Introduction à Géopolitique n°106, 2002/3, Géopolitique des religions. On lira avec intérêt dans ce même numéro l'entretien avec Jean-Luc RACINE sur Le cas de l'inde. Aymeric CHAUPRADE, Géopolitique, Constances et changements dans l'histoire, Ellipses, 2003 ; Aymeric CHAUPRADE et François THAL, Dictionnaire de Géopolitique, Ellipses, 1999. Jean-Paul CHARNAY, Principes de stratégie arabe, L'Herne, 2003.

 

STRATEGUS

 

Relu le 16 octobre 2020

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14 février 2012 2 14 /02 /février /2012 18:19

          L'étude de l'évolution des sociétés de la péninsule arabique depuis l'avènement de l'Islam à la fondation de l'Empire Ottoman donne l'occasion d'établir les modalités de conflits qui font évoluer une société guerrière tribale en société bien plus complexe et probablement moins belliqueuse et bénéficiant de conditions socio-économiques plus favorables au développement des individus et des groupes. l'Islam change un certain nombre d'habitudes et modifie le rapport que l'état guerrier a avec l'économie.

 

       Nous retrouvons dans le monde arabe nomade bien des caractéristique de la guerre dans les sociétés primitives : le clan constitué par le groupe de tentes d'après la loi de consanguinité, avec son particularisme farouche ; le "tabou" du sang à l'intérieur du clan ; la responsabilité collective ; le droit et le devoir de la vengeance du groupe, dont la propagation "en chaîne" multiplie les conflits de tribu à tribu. L'isolement géographique original du clan est mitigé par l'adoption, au cours de rites symboliques du mélange des sangs, par l'exogamie, par l'hospitalité. La guerre naît fréquemment, dans ces conditions d'isolement et de dispersion dans un espace relativement grand, de la vengeance, mais elle reste aussi une forme de concurrence vitale, qui s'impose en cas de disette ou pour se procurer des épouses autres que les esclaves. Dans tous les cas, elle prend la forme d'une attaque brusquée suivie du massacre et du pillage : la razzia, qui ne met en action que des très faibles effectifs. Les effets de ces guerres endémiques sont tempérées en Arabie par une véritable Trêve de Dieu (on devrait dire trêve des dieux...), établie et respectée, aux rythmes de fêtes échelonnées de manière uniforme sur un assez vaste territoire, bien avant l'arrivée de l'Islam. Ainsi sont suspendues les hostilités, à l'époque des grandes caravanes, pendant plus de deux moins par an, la guerre n'entravant pas complètement l'établissement de véritables routes dans le désert et sur son pourtour. Il n'y a ni armée réelle, ni organisation hiérarchique, ni discipline, ni armement uniforme. Si, dans des cas exceptionnels, des coalitions se forment en vue d'une expédition longue et menant loin, les tribus y restent distinctes, sans commandement unique. L'armement est constitué générale de l'arc et de la flèche, la métallurgie étant minimale, et probablement qu'une grande quantité d'armes provient des razzias mêmes. Les Arabes nomades sont tributaires de l'extérieur pour leur armement comme pour leur monture, souvent réduite au chameau, faute d'accès à des territoires à chevaux (avant la conquête de la Perse par les musulmans). Le Bédouin vit dans une alerte perpétuelle : guerrier dans l'âme, sa tactique est à base de surprise, de soudaineté dans l'attaque et le repli, ce qui tend à minimiser les pertes. La vie âpre et misérable du désert l'endurci physiquement et moralement, le rend d'une extrême mobilité et peut franchir de longue distance. Cela le rend bien supérieur au sédentaire agriculteur.

 

      La prédication de Mahomet intervient dans un contexte d'expéditions incessantes, dont peut se lasser une grande partie de la population. Il fonde une nouvelle communauté, en créant de nouveaux liens de solidarité, propres à apaiser la situation, en dépassant les relations strictement tribales. Sans être un grand stratège, il réussit à instaurer une certaine discipline parmi ces farouches guerriers individualistes, par des prescriptions qui touchent autant la proscription du vin que les règles de répartition du butin. Participant personnellement à une trentaine de razzias et présidant à une dizaine d'autres (suivant le Coran et la tradition), en véritable "entrepreneur de razzias", le Prophète distingue bien le groupe des "Compagnons, seule élite restreinte fanatisée, de l'ensemble des Bédouins, mu surtout par l'appât du gain plus que par un esprit religieux, conquis au fur et à mesure, qui fournissent l'essentiel des troupes lancées à la conquête de l'Arabie du Centre et du Sud. Les entreprises en profondeur contre les Empires voisins sont surtout le fait des milices arabes des confins, non converties encore à l'Islam, mais toutes disposées à collaborer à de fructueuses expéditions. Regroupant l'ensemble des règles de la guerre sous la forme du Djhâd, considérant comme les théoriciens après lui que la guerre "est mauvaise en soi", mais un "mal nécessaire", Mahomet transforme le goût de ces hommes à la guerre, en associant à l'appât des récompenses matérielles immédiates, le prosélytisme, la perspective des délices attendant le Croyant tombé en martyr à l'ennemi! Tout se met en place pour opérer un glissement dans les attentes des Bédouins, une fois acquis les bienfaisances matérielles, d'abandonner peu à peu certaines habitudes très meurtrières et très destructrices.

Deux facteurs facilitent la prodigieuse propagation de la nouvelle organisation politique et théocratique :

- la faiblesse de la défense des frontières de l'Empire Perse et de l'Empire Byzantin, par des troupes peu motivées ;

- l'hellénisation du Proche-orient, conséquence la plus directe des conquêtes d'Alexandre, renforcée par l'Empire Romain, qui reste encore un phénomène exclusivement urbain, sans prise sur les populations des campagnes. Or, le gros des troupes est formé par la paysannerie, ces troupes rencontrent des populations "frères" qui connaissent surtout le poids du fisc des Empires. 

D'abord limitée aux nomades primitifs, la guerre s'étend, surtout sous le premier successeur du Prophète, ABOU-BAKR, à l'ensemble de la péninsule arabique, sous forme toujours de razzias aller et retour, dans les districts frontières des grands États voisins, les troupes musulmanes subissant d'ailleurs surtout de cuisants échecs. Sous le calife Omar, un changement de tactique s'opère : l'envahisseur arabe se fixe dans les régions conquises et adopte l'organisation administrative qu'il y trouve, en y instaurant des règles fiscales profitables. 

 

Un système militaire...

      Emile WANTY décrit ainsi le système militaire arabe aux VIIIe et IXe siècles :

"Le système fondé à l'origine sur le droit au butin et sur la priorité des vétérans de l'Islam devait forcément évoluer avec le temps. Les difficultés financières provoquées par la charge des pensions et dotations amenèrent le Califat à créer un service coordinateur, le Diwan. Par la suite, seuls les combattants effectifs d'une expédition participèrent à ses bénéfices. Sous les Ommeyades (dynastie de Califes fondée en 661 par Mu'awiya, éteinte en 750), il n'y eut plus de grandes armée permanente : le système des camps avait vécu.

Seule la Garde du Calife fut une troupe régulière et soldée. Suivant les besoins, d'autres unités se constituaient pour des guerres extérieures ou des luttes intestines, au moyen de volontaires payés en rations. L'ensemble constituait encore une force impressionnante, bien que l'Islam eût atteint les limites de son expansion, qui allaient provoquer la désagrégation de l'Empire arabe. Avec son dynamisme originel, l'Islam avait trouvé l'auxiliaire le plus précieux de ses conquêtes foudroyantes dans la faiblesse et les dissensions de ses adversaires : c'est là une des lois essentielles de toute guerre, même de nos jours. Dès que l'Empire byzantin se fut remis des premiers chocs, il réussit à faire pièce, pendant des siècles, à l'Islam arabique, et même à effectuer des retours offensifs, surtout sous la conduite des Empereurs, chefs de guerre du Xe siècle.

Voici comment certains d'entre eux appréciaient leurs adversaires. Léon III l'Isaurien voyait dans les Sarrasins les "Barbares" les mieux avisés et les plus prudents. Un de ses successeurs reconnaît qu'ils sont puissants et aptes à la guerre, tenaces dans la défense. Nicéphore Phocas (963-969) connait leurs faiblesses : ils sont "sensibles aux intempéries, au temps froid et pluvieux" (c'est du reste une des causes de leurs échecs en Asie Mineure) : si leur dispositif est rompu, ils n'ont pas assez de discipline pour le rétablir. Plus aucun écho de la terreur inspirée par l'Islam aux premiers temps! Cette dernière opinion correspond au début du déclin de la puissance militaire et politique arabe des Ommeyades, l'influence perse, à la toute relative austérité de l'Islam originel. Avec eux commença le mouvement centrifuge des provinces, facilité par le fait que les armées de plus en plus régionalisées, s'étaient "contaminées" par l'introduction d'éléments non arabes, puis de mercenaires. Exactement le même processus que pour l'Empire romain, mais à un rythme plus rapide."

   Les premiers contacts entre l'Islam et l'Occident, commencées par des razzias sur les côtes d'Andalousie, poursuivie en 711 par l'envoi "massif" d'Arabes et de Berbères en royaume goth (au moyen de navires byzantins!), se prolongent par la conquête de presque toute l'Espagne actuelle. Les Arabes poussent en Aquitaine, mais perdent vite de leur force conquérante : l'Islam se contente d'alimenter son trésor de guerre et de payer ses guerriers au moyen des produits toujours renouvelés de ses déprédations. Alarmés par leurs raids fréquents, les Francs, fidèles à leur tactique, immuable autant que primitive, s'agglomèrent près de Poitiers en gros bataillon, en bandes de front et en profondeur, armés de piques. Les charges (de cavalerie notamment) des Sarrasins, armés de la lance et de l'arc, s'épuisent contre ce roc, malgré leur extrême mobilité et les changements de point d'attaque et se replient. Cette bataille, célèbre dans l'Histoire est un coup d'arrêt contre les raids trop audacieux, mais n'a pas l'immense portée qu'on lui prête encore. Car la vaste entreprise qui consisterait pour l'Islam à mettre la main sur l'Occident chrétien est déjà hors de portée d'un Empire arabe affaibli, en proie de plus à des divisions internes doctrinales. De ce bref contact entre la tactique arabe, faite de mobilité et la tactique massive et statique des Francs, il ne résulte rien sur le plan de l'art militaires chez les Francs. De ce fait, plus tard, lors des croisades, les armées royales croisées redécouvrent cette mobilité... L'Occident également, à cette époque, est incapable de s'opposer aux multiples raids, moins massifs, qui s'opèrent encore longtemps sur Narbonne

    Plus à l'Est, lorsque l'Islam atteint les frontières du territoire des Turcs, les musulmans arabes les combattent et acquièrent beaucoup d'esclaves qui entrent progressivement dans l'armée, jusque dans la garde prétorienne du Calife, avec tout ce que cela suppose d'influence intérieure. Au Xèe siècle, l'importante tribu des Turcs Seldjoukides apparaît dans l'orbite de l'Islam dont il embrasse d'enthousiasme les tendances religieuses et la tradition conquérante. Il s'agit-là d'un Islam non arabe qui reprend nombre de caractéristiques combattantes de l'Islam arabe. C'est un exemple-type d'une transformation interne effectuée aux dépens de forces qui y ont apporté les meilleurs éléments de l'art militaire et de cohésion sociale.... Aux dépens de l'islam arabe, ils gagnent sans cesse du terrain en Perse au XIe siècle : en 1071, ils remportent une victoire contre l'Empereur byzantin romain Diogène à Manzikiert et réussissent du coup, là où les Arabes ont toujours échoué depuis des siècles. Ils créent une vaste principauté au coeur même de l'Asie Mineure et entre 1078 et 1084, s'emparent de la Palestine, de la Syrie, de Smyrne... pour occuper stratégiquement la place de l'Empire arabe. Après cela, c'est surtout, en Islam, de stratégie ottomane qu'il s'agit. Seul le Maroc échappe à l'emprise ottomane, ce qui en fait une terre intéressante pour l'analyse d'une stratégie arabe moins influencée par les impératifs impériaux.

 

Une mise en oeuvre du Jihâd

         L'analyse de Jean-Paul complète bien celle d'Emile WANTY, depuis les premiers temps jusqu'à l'instauration de l'empire Ottoman, en mettant l'accent sur les conséquences des dissensions internes et les différentes modalités de mise en oeuvre du Jihâd.

En raison, écrit-il, de l'ampleur des mouvements économiques et sociaux induits par la proximité de deux Empires, les liens tribaux sont étroits et pour contester efficacement la domination de l'aristocratie de La Mecque, grand centre commercial et principal pôle d'attraction de l'Arabie depuis un moment, Muhammad "s'entoure de partisans issus de tribus ou de clans différents, corps de volontaires qui lui permettent de passer alliance avec les médinois hostiles aux Mecquois. Devenu chef d'une "communauté-cité", à la fois réservoir logistique et base stratégique, il donne une grande amplitude aux raids traditionnels, mais apprend à défendre une ville, reconquiert La Mecque par un subtil mélange de guerre et de diplomatie, lance les premières expéditions contre les deux empires voisins. Les quatre califes légitimes (qui lui succèdent) continuent cette politique sur des populations périphériques en frictions fiscales et théologiques avec les administrations, avec quelques dizaines de milliers d'hommes : volontaires mais marchant souvent en contingents tribaux, avec si nécessaire transferts de populations.

En quelle mesure l'expansion arabe n'a-t-elle pas été autant de nature démographique que militaire? Dès les origines, les mouvements des armées arabes constituent de vastes déplacements-migrations de tribus, et ont réussi à arabiser ethniquement et culturellement l'ensemble des plaines sinon des montagnes, de l'Atlantique au Taurus. Les contre-croisades comme les guerres de libération anticoloniales ont été en partie relancées par la supériorité démographique des sociétés arabes. Parallèlement aux conquêtes (...), se forge l'instrument religieux justificatif de (celles-ci) : le jihad fi sabil Allah, effort orienté dans la bonne direction : dans la voie de Dieu, trop restrictivement traduit par l'expression "guerre sainte". Rituellement, en une société observante, refoulant perpétuellement l'impur par l'accomplissement de prescriptions sacrales (prières, ablutions, jeûne...), le juhad rappelle la tension de la foi contre la mécréance, la rébellion, la non-fusion, exige le combat s'il le faut entre la umma (la communauté musulmane) et les peuples infidèles ; il réalise une séparation entre (...) terre d'Islam et territoire de guerre.

La poursuite de l'ordonnancement musulman (collectif) sur terre constitue la meilleure entreprise pour que la personne accède à sa récompense céleste finale : le Paradis (...). Mais apparaissent aussi les guerres internes exigées par l'intérêt commun (...) : les guerres contre les apostats, puis contre les schismatiques groupés en partis militaires. Dès les origines de l'histoire musulmane, les révoltes anti-califales légitiment leurs raisons dynastiques, politiques ou économiques par une argumentation théologique, invoquent le juhâd contre le pouvoir injuste, en l'accusant d'avoir laissé se corrompre la loi musulmane (Chari'a). Ainsi de la démocratie primitive totale même au profit des nouveaux convertis par le kharédjisme, ainsi du shi'isme postulant au contraire la valeur charismatique et le droit au pouvoir de la descendance directe du prophète par son gendre 'Ali, et qui se sépare du sunnisme après la bataille de Kerbala (680) où l'armée omeyyade tue les derniers prétendants de la famille du prophète.

Les révoltes kharedjites et shi'ites, elles-mêmes divisées en nombreuses sectes et hérésies, se succédèrent au fil des siècles, inspirant par exemple les révoltes égalitaires ismaélites quamartes, l'ésotérisme mystique et combattent les ismaéliens qui luttent contre le sunnisme des dynasties établies (...)". L'Empire arabe est traversé du début à la fin par ces querelles.

"Fait symptomatique, la plupart des grandes dynasties musulmanes, et la relance des armées arabes, ont été créées par un curieux doublet antithétique : le jawâd (noble d'épée) et le chaykh, le chef de tribu guerrière ralliant des milliers de sabres - ou de fusils - et le théologien coagulant une armée de lettrés. Ainsi s'incarne la double réalité du pouvoir musulman : principe logocratique et matérialité de la force. (...). Ce doublet théologico-guerrier s'unifie dans une doctrine rejetée par l'orthodoxie, mais aux puissantes résonances populaires : la doctrine du mâdhî. Le mâdhî surgit dans l'histoire pour rénover le siècle impur, les armes à la main et la controverse théologique ouverte, il réclame le jihâd.

Puissant mode de légitimation, le jîhâd s'enracinait dans la réalité sociale et économique de l'époque. La razzia bédouine se transcendait, dans l'optique islamique, en mode de purification des richesses (passage du non-musulman au musulman par prise de butin) et à leur affectation à la poursuite de l'expansion musulmane. Ainsi les vieux mobiles guerriers de la badâwîya (bédouinité) - gloire et butin - étaient-ils décantés par le but de guerre, dont la morale entrainait la transfiguration éthique du combattant. Mais l'accumulation des territoires et des richesses suscitaient la mutation de la communauté des croyants volontaires en des empires organisés. La démocratie guerrière qui règne dans les grandes tribus assure entre elles un relatif équilibre fondé sur des coups de main réciproques. Le défaut de richesses au désert ou sur la steppe interdit la prédominance de l'une d'entre elles, mais la pratique des combats renforce leur cohésion. Mais que, pour une cause quelconque (renouvellement religieux, contrôle d'une région agricole ou d'une rente caravanière...), une famille, un clan domine une tribu, celle-ci rassemblera ses forces en faisceau et, par la guerre, crée une nouvelle dynastie.

Ce qui engendre trois conséquences principales. Une mutation sociopolitique : le passage de la démocratie guerrière originaire à un régime d'aristocratie militaire, puis de monarchie centralisée instituant un système fiscal, un système de communication avec les provinces, et une armée institutionnalisant la fonction militaire. (...) Il en résulte un déplacement géostratégique : établissement d'une nouvelle capitale au milieu des territoires d'un nouvel empire, dans un but de centralisation bureaucratique et de défense contre les invasions, donc des transferts démographiques. (...). Mais les villes vidées de leurs notables, lettrés et artisans, abandonnées aux travailleurs journaliers et à la populace, et souvent situées dans les zones excentrées du nouvel empire, doivent être tenues par ds miliciens qu'il faut payer, car divers phénomènes cumulent leurs effets. Rivalités des parents du souverain et des principaux membres de la tribu, et leur remplacement par des esclaves transformés en grands officiers dotés de domaines fonciers. Affaiblissement de la cohésion native des guerriers de la tribu et de leurs descendants amollis dans le luxe. Augmentation des impôts frappant le commerce pour solder l'armée. D'où un accroissement du mécontentement, donc la nécessité de nouveaux mercenaires : cercle vicieux." L'art militaire peut un temps freiner ce déclin (esprit de corps), mais cela est limité à la longue.

 

Le problème de l'institutionnalisation de la fonction militaire...

    "Pratiquement s'est toujours posé le problème de l'institutionnalisation de la fonction militaire.

De par le milieu humain, les dynasties ont utilisé deux types de structures sociales, donc deux modes de guerre en partie contradictoires. La tribu (ou fraction de tribu) comme entité guerrière déjà constituée, menant sa vie propre et allant au combat sous ses chefs naturels. La bande armée, soldée, le "régiment" susceptible lui-même de diversification : troupe réglée d'esclaves ou de mercenaires pouvant être non arabes, non musulmans ou néo-musulmans, troupes légères, irréguliers et racolés en cas de péril ; contingents de volontaires.

Stratégiquement, cette dichotomie s'est reflétée dans les tactiques qui furent reprises par les armées coloniales : le gros des réguliers avance pour les grands chocs, mais est précédé d'une essaim de combattants qui fatiguent l'ennemi, pillent son territoire, inondent le terrain et compensent mutuellement leur propension à la révolte : les goums d'une tribu étant s'il le faut lancé contre la tribu rebelle. D'où des distorsions aussi bien dans les modes stratégiques (pour les bédouins : protection ou attaque des parcours caravaniers ou pastoraux, razzias, expéditions punitives ; pour les troupes réglées : maintien de l'ordre, campagnes organisées), que tactiques (pour les bédouins : combat dispersé dans l'espace géographique, initiative individuelle, action indirecte sur les communications et les ressources adverses, brefs engagements ; pour les troupes réglées : combat groupé, poids de la masse disciplinée en ordre de bataille, intégration des techniques des arts de la guerre byzantine (machines de jet, poliorcétique), sassanide et franque (grosse cavalerie, fortification), turque et mongole (cavalerie légère armée de l'arc, submergeant le théâtre d'opération). 

Mais aussi distorsions éthiques : alors s'établit une hiérarchie des maîtres de la violence. En bas, le 'askri, le jundi, soldat enrégimenté mainteneur de l'ordre public, mais simple instrument ; puis l'aristocrate guerrier, tribal ou "corporatiste" : noble d'épée (jawâd) ou chef corsaire (raïs) et leur host ou leur équipage dans leurs expéditions ; le ghâzi enfin : le volontaire qui se lève pour le jihâd, (...). Après le Xe siècle, de l'Atlantique à la Transoxine, le limes musulman, frontières et côtes, se couvre de ribât's, couvents-casernes accueillant ceux qui montent la garde contre l'infidèle. Leur zèle est échauffé par de nombreux traités de guerre sainte, qui, à la différence de ceux écrits durant la période précédente, sont moins institutionnels (théorie et pratique de l'organisation politico-administrative des conquêtes), stratégiques (théorie d'une non-stop offensive) et tactiques (archerie, hippiatrie, mangonneaux...) qu'apologétiques et guerriers (doctrine du combat militaire exaltant autant la mission de sacrifice que la victoire terrestre). Mais tous sont des mujâhid-s combattants de guerre sainte qui, s'ils meurent en expédition, seront chahîd-s (martyrs) gagnant directement le paradis (...). 

D'où les réticences politiques et éthiques qui ont entouré les troupes d'abord non-musulmanes tirées de populations non arabes (slave, circassienne, caspienne, tartare, turque, kurde...) lors même qu'elles s'islamisent et, s'emparant du pouvoir, enfantaient la victorieuse cavalerie "sarrazine" de la Contre-croisade, s'incarnaient en certaines des plus prestigieuses figures de l'hagiographie musulmane : le kurde Salah-el Dîn el Ayyubi (Saladin) qui reprit Jérusalem (1187) ou le mamelouk Baïbars qui combattit contre la croisade franque de Saint Louis à Mansourah (1250) et contre l'invasion mongole de Hulagu à 'Ayn Jalut (1260), se sublimaient dans la vertu de futuwwa intégrant la solidarité islamique, le symbolisme mystique des armes, l'élévation spirituelle et l'honneur chevaleresque.

A cette époque aussi l'art de la guerre arabe connaît son apogée : unité de commandement, discipline militaire et union religieuse, mobilité stratégique appuyée sur le réseau de forteresses reprises aux Croisés et un service de renseignement efficace, parc de machines de guerre alimenté par les manufactures d'armes. Seule la marine arabe, lancée dès le troisième calife, Othman, ne parviendra plus à dépasser la guerre de course."

 

Union à l'intérieur, guerre à l'extérieur...

   Une des évolutions profondes introduites par l'Islam en Arabie est de rejeter en quelque sorte, du moins théoriquement, vus les grandes querelles entre factions politico-religieuses, les formes les plus violentes des conflits à l'extérieur d'un territoire sacralisé, jusqu'à baptiser le territoire des non-musulmans de territoires de la guerre. L'instauration de l'Empire arabe, notamment par les mouvements démographiques et la fiscalité (différentes entre musulmans et non-musulmans), cette dernière alimentant la machine de guerre... et l'enrichissement de l'aristocratie militaire et religieuse, substituent aux razzias incessantes un mode de transferts de richesses moins brutal. L'attrait de cet Empire, au-delà de l'apologétique visant le paradis, est que ce système fiscal apparaît, surtout dans les premiers temps, bien moins rude que celui en vigueur dans les empires voisins. De plus, une pacification de ces territoires permet l'enrichissement par le commerce, les routes caravanières étant beaucoup plus sûres qu'auparavant. C'est la transformation d'une société guerrière en une société régie par des règles plus complexes, imprégnées dans le temps et dans l'espace par l'observance des prescriptions coraniques, qui bénéficient d'une organisation de plus en plus efficace : les temps de prières, l'obligation de l'aumône et de l'hospitalité, le pèlerinage... Un nouvel ordre moral est instauré : si nombre de règles tribales sont sacralisées par la Révélation, elles sont mises au service de la voie qui mène au salut. La loi du talion, par exemple, outre un allègement substantiel, se transforme en obligatoire compensation pécuniaire d'un tort.

Le Prophète, même si ses prescriptions sont plus ou moins bien suivies par la suite, "édicta des règles morales qui devaient assurer le vivre ensemble, la cohésion et l'ordre au sein de la nouvelle entité formée", d'abord à Médine et ensuite sur des territoires de plus en plus vastes. La Constitution de Médine instaure cette entité qui n'est plus fondée sur la tribu, sur le lignage, mais sur le territoire, accompagnant le vaste mouvement socio-économique de nomadisme à la vie sédentaire. "Le but de cette charte était donc d'instituer une unité territoriale se substituant à l'ordre tribal : autant dire, les bases d'un État." (Sabrina MERVIN).

 

Sabrina MERVIN, Histoire de l'Islam, Fondements et doctrines, Flammarion, collection Champs, 2010. Jean-Paul CHARNAY, article Monde arabe, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Emile WANTY, L'art de la guerre, tome 1, Marabout Université, 1967.

 

STRATEGUS

 

Relu le 17 octobre 2020

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