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29 août 2011 1 29 /08 /août /2011 08:27

           Le Sermon sur la Montagne, sermon fait d'après l'Évangile selon Matthieu par Jésus de Nazareth vers l'an 30 devant ses disciples et une grande foule, concentre des préceptes et des formulations centrales dans la religion chrétienne.

Il évoque notamment la question de l'attitude au conflit et contient les Béatitudes et la prière essentielle du Notre Père. Il peut être considéré comme une sorte de commentaire au sujet des Dix Commandements et de leur position par rapport à la loi mosaïque du judaïsme. C'est souvent à partir des commentaires sur le Sermon sur la montagne que se font les différentes positions des Églises face aux pouvoirs politiques et sur la question de l'engagement du fidèle dans la vie publique.

Ce texte, situé du chapitre 5 au chapitre 7 de l'Évangile de Matthieu est souvent mis en relation avec le Sermon dans la plaine, similaire, mais beaucoup plus court, relaté dans l'Évangile selon Luc au chapitre 6, dans lequel se trouve la parabole de la paille et de la poutre. Les 111 versets de ces trois chapitres sont rassemblés, dans la traduction oecuménique, en plusieurs morceaux : après l'installation au sommet d'une montagne, nous pouvons lire les sous-titres suivants : Un bonheur inespéré (Les Béatitudes), Sel de la terre et lumière du monde, Jésus et la Loi, Sur l'offense et la réconciliation, Sur l'adultère et les pièges pour la foi, Sur le divorce, Sur les serments, Sur la vengeance, Sur l'amour pour les ennemis, Sur la manière de donner, Sur deux fausses manières de prier, Le "Notre Père", Sur la manière de jeûner, Des trésors dans le ciel, L'oeil sain et l'oeil malade, Dieu ou l'Argent, Sur l'inquiétude, La paille et la poutre, Demandez, cherchez, frappez à la porte, Comment traiter les autres, Les deux portes, On reconnaît l'arbre à ses fruits, Dire et faire, La parabole des deux maisons, L'autorité de Jésus.

La rédaction-constitution de ce texte, son commentaire depuis les Pères de l'Église jusqu'à aujourd'hui, son interprétation pour la vie du fidèle... constituent autant de problématiques (fort différentes les unes des autres) de la recherche historique et théologique. Il est vraisemblable que la rédaction de ce texte soit l'aboutissement d'une longue maturation et le résultat d'intenses débats au sein des instances responsables des premières communautés chrétiennes. Si toutes les discussions sont théologiques (chercher l'intention du Seigneur...) jusqu'au XXe siècle, la critique littéraire et historique - qui remet au cause le primat de l'opinion des institutions religieuses sur la question - ouvre des perspectives qui en retour jaillissent sur l'interprétation théologique. Singulièrement la position du chrétien face à la guerre s'éclaire par son observance des impératifs de ce Sermon.

 

 

    Marcel DUMAIS, auteur d'une étude approfondie sur ce texte, indique que "dans l'histoire du christianisme, aucun passage de l'Écriture n'a été aussi abondamment commenté que le Sermon sur la montage de l'Évangile de Matthieu. Même sans y voir nécessairement "l'abrégé de tout Évangile" (Saint Augustin), des croyants de toutes les époques ont puisé leur inspiration première dans ce "premier et plus puissant discours de Jésus (Bossuet), qui parle au coeur et engage toute la vie. Ces trois chapitre de l'Évangile de Matthieu contiennent les passages très connus que sont les Béatitudes, l'invitation à aimer ses ennemis, le Notre Père, la demande de ne pas juger, la règle d'or, et bien d'autres. Il n'est donc pas étonnant que beaucoup aient vu dans ces chapitres un résumé de l'éthique chrétienne et que, souvent, dans la tradition populaire, aient identifié la vie chrétienne pleinement vécue, par exemple celle des saints, avec une vie conforme aux exigences du Sermon sur la montagne."

 

 L'interprétation du Sermon par les Pères de l'Église détermine au IIe siècle le contenu de la morale chrétienne, en particulier chez JUSTIN. Il semble, même si sa rédaction n'est pas définitive qu'il sert de guide dès le Ier siècle. Ainsi La didaché cite souvent des versets de Matthieu 5-7. L'auteur y termine son traité "Les deux voies" par ces mots : "Si donc tu peux porter tout entier le joug du Seigneur, tu seras parfait. Mais si tu ne le peux pas, du moins, ce que tu peux, fais-le". Se dessine selon Marcel DUMAIS, dès le début l'interprétation qui devient plus tard dominante, selon laquelle l'accomplissement strict des demandes du Sermon sur la montagne n'est pas exigé de tous les chrétiens, mais seulement de ceux qui choisissent d'entrer dans l'état de perfection.

IRÉNÉE, dans Adersus Haereses, discute des rapports entre la Nouvelle et l'Ancienne Loi en renvoyant surtout à Matthieu 5, versets 21 et suivants sur le commandement de ne pas tuer, en voulant démontrer que le message de Jésus n'est pas contraire aux lois antérieures ni ne les abroge, mais les prolonge.  Cette position se situe dans l'ensemble des conflits qui forment l'Église primitive, notamment la controverse autour des thèses de MARCION qui prêche pour une autonomisation de la nouvelle foi par rapport à celle des communautés judaïques. 

En fai, c'est AUGUSTIN qui nous livre (ce que nous en avons recueilli...) le premier un commentaire systématique de ces trois chapitres, et le premier à les nommer d'ailleurs Sermon sur la montagne, désignant par là à la fois sa supériorité sur les dispositions de ce qui est alors désigné sous le nom d'Ancien Testament, et sur la hauteur de laquelle Jésus s'adresse à l'humanité. Toute l'architecture du commentaire d'Augustin est basé sur un symbolisme des nombres développé en particulier sur les Béatitudes ramenées et le Pater. Les exigences du Sermon sur la Montagne sont, comme l'affirment aussi tous ses prédécesseurs, applicables à la vie courante pour tous les chrétiens (Catena aurea). Il affirme dans un autre texte (Contra Faustum Manichaem), dans une ambiance très polémique, la présence dans l'enseignement de Jésus d'éléments qui ne sont pas présents dans la Loi. 

  

       Dans l'Empire chrétien, aux conversions massives, se dessine une tendance à présenter deux niveaux d'adhésion à Jésus-Christ et à son Évangile.

D'une part, il y a ceux pour qui la conversion signifie suivre rigoureusement les demandes de Jésus, ce qui conduit souvent à vivre en retrait du monde. D'autre part, il y a la masse des baptisés qui sont appelés à vivre les exigences chrétiennes essentielles tout en continuant leur engagement dans le monde. Cette démarcation devient claire au Moyen-Age. Rupert de DEUTZ (1075-1129), puis THOMAS d'Aquin (1224-1274) formulent ce qui devient la position commune dans la scolastique : tous sont appelés à vivre selon les préceptes ou commandements nécessaires au salut ; un certain nombre, appelés à l'état de perfection, sont invités à suivre les conseils évangéliques que le Seigneur a ajoutés aux préceptes de la Loi ; les commandements impliquent une obligation, les conseils sont laissés à la libre option (Somme théologique). De plus en plus, dans l'exégèse catholique, une sorte de dérive s'opère : beaucoup de demandes du Sermon sur la Montagne sont interprétées comme des conseils (consilia evangelica) adressés à ceux qui désirent être "parfaits". Bien entendu, cette façon de faire un tri, de distinguer dans l'Évangile des préceptes obligatoires et des conseils libres est nouvelle par rapport à l'interprétation commune des Pères de l'Église. De manière sensible, en même temps, les Évangiles sont présentés comme allant au-delà de la Loi mosaïque, ce qui n'est pas sans rapport avec le développement d'un antisémitisme dans toute l'Europe. 

      Martin LUTHER (1483-1546) ne donne pas une interprétation facile à comprendre, selon Günther BORNKHAM (1905-1990) ou Ulrich LUZ (né en 1938). Mais dans la série de sermons qu'il prononce à Wittenberg, il s'élève contre les anabaptistes (moraves, mennonites, amish) qui font du Sermon sur la Montagne une éthique de société (notamment sur le non-usage de la violence), et pas seulement des exigences individuelles, ce qui les amènent à se retirer de la vie sociale et politique et à créer une société en marge de la société civile. LUTHER leur reproche de confondre le "séculier" et le "spirituel", le "royaume du monde" et le "royaume du Christ". Sa doctrine sur les deux royaumes fait de l'un le domaine de la relation personnelle avec Dieu et l'autre le domaine des fonctions et lois nécessaires pour éviter l'anarchie et la chaos. Cette interprétation conduit à faire de ces passages de l'Évangile de Matthieu une morale purement individuelle, sans portée sociale ni même ecclésiale. Du coup, selon plusieurs auteurs, une réelle pratique du christianisme basée sur ce Sermon ne s'est pas largement répandue dans les Églises de la Réforme (LUZ, Robert GUELICH). Jean CALVIN (1509-1564), tout en affirmant l'unité de la Bible, soulignant le "lien sacré" entre la Loi et l'Évangile, va dans le même sens, tout en refusant de faire le tri dans les impératifs de Jésus. Les demandes du Christ sont sans doute difficiles à réaliser, vu la faiblesse humaine, mais, avec le soutien de la Grâce, il devient possible de les accomplir.

Au lieu de suivre directement LUTHER ou CALVIN, tout en s'en prévalant souvent, la tradition protestante effectue une exégèse, puisée dans les écrits de PAUL, qui développe une théologie du précepte impossible. Ce développement est lié sans doute aux approfondissements de la notion de péché. Le Sermon sur la Montagne est une Loi que personne ne peut complètement observer. Si elle est donnée par Jésus, c'est pour faire l'expérience de la condition pécheresse et acculer au désespoir pour permettre de s'ouvrir, par la foi, à la grâce qui sauve (Abraham CALOV (1612-1686)).

Mais des groupes décident de prendre littéralement au sérieux ses demandes : quakers qui s'opposent à la guerre et aux serments, John WESLAY (1703-1791)  qui le présente comme condensé systématique de toute vraie religion à implication sociale. Cette interprétation rigoureuse se retrouve ensuite chez TOLSTOÏ, et plus tard chez GANDHI. Dans la première moitié du XXe siècle, deux auteurs ont une grande influence dans leur milieu, Leonhard RAGAZ (1868-1945) et Dietrich BONHOEFFER (1906-1945). Le premier présente le Sermon sur la Montagne comme "le message sans précédent de la révolution du monde par Dieu" (Die Bergpredigt Jesu, Bern, Herbert Lang, 1945), qui ouvre la voie au royaume qui bannit la violence et la recherche du pouvoir. Le second (Le prix de la grâce, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1967) développe la signification et les implications de la suite du Christ, dans une lecture fortement christologique, qui articule les versets les uns en référence aux autres et qui rompt avec l'habitude d'isoler pour en faire l'analyse un groupe de paroles d'un autre. Il renoue en cela en quelque sorte avec l'intention des Pères de l'Église qui regroupent en leur temps justement une tradition orale et écrite éparse en de nombreux éléments, dans un tout, discours prononcé dans le même lieu et le même temps. 

     Dans le protestantisme dit libéral, dominant, influencé par KANT et sa philosophie idéaliste, l'accent est mis au contraire sur la recherche du Royaume en-dedans de la personne humaine. Le Sermon sur la Montagne est alors un "éthique de sentiments" (Wilhelm WERMANN (1846-1922) : Jésus est plus intéressé par ce que les hommes doivent être que par ce qu'ils doivent faire. L'interprétation spirituelle, par opposition à l'interprétation littérale, est la seule manière de comprendre les antithèse entre la Loi mosaïque et la "Nouvelle Loi" de Jésus, défend par exemple Friedrich August THOLUCK (1799-1877).

Au tournant du XXe siècle, Johannes WEISS (1863-1914) (Die Predigt Jesu vom Reiche Gottes, 1892) et Albert SCHWEITZER (1875-1965) (Das messianitäts und Leidensbewusstsein Jesu, 1906) proposent une autre interprétation de l'enseignement du Sermon sur la Montagne : ils mettent l'accent sur la dimension eschatologique du message de Jésus, le Serment étant perçu comme une "éthique de l'intérim". Ils s'appuient sur les études d'histoire des religions qui resituent l'enseignement de Jésus dans le courant apocalyptique du judaïsme de son temps. Éthique également de la repentance, le Sermon de la Montagne est situé dans la perspective proche de la fin du monde. Après leurs études, il n'est plus possible de faire une interprétation sérieuse du Sermon sur la Montagne sans poser la question de l'eschatologie. En réaction, Martin DIBELIUS (1883-1947) (The Sermon on the Mount, New York, Scribner's, 1940) applique à l'étude du Sermon la méthode de la critique des formes et démontre sa composition comme étant celle de pièces distinctes rassemblées, sans rapport visible les uns aux autres. La signification des unités doit être cherchée aux deux niveaux de leur formation : avant Pâques et après Pâques. Cet auteur reconnaît, avec SCHWEITZER, que Jésus a prêché "la volonté absolue de Dieu" destinée à transformer l'humanité pour la venue du Royaume eschatologique. Mais les demandes du Sermon ne sont pas une simple éthique pour un "intérim". Elles expriment la volonté de Dieu pour tous les temps. Après Pâques, l'Église a donné un caractère éthique à la volonté de Dieu, moulant celle-ci dans une "règle de conduite pour la communauté chrétienne". Les exemples radicaux donnés dans le Sermon sur la montagne illustre cette volonté, mais ne donnent pas des solutions précises, des directives concrètes pour notre vie (notamment pour les problèmes sociaux), puisque les situations du monde sont en continuel changement. 

Charles Harold DODD (1884-1973) (The Apostolic Preaching and its déevelopements, Chicago, Willette, 1937) situe l'enseignement éthique de Jésus par rapport au message central des Évangiles. Les puissance du monde à venir sont déjà à l'oeuvre,  et par conséquent cet enseignement n'est pas un système de principes généraux ni une "éthique de l'intérim". Reinhald NIEBUHR (1892-1971) réagit plus fortement (An interpretation of Christian Ethics, New York, Harper, 1935), dans le même sens en proposant le concept de "impossible possibility" : La Loi de l'amour est impossible à réaliser dans notre existence historique. Néanmoins, en nous présentant des normes transcendantes, elle nous offre des possibilités immédiates d'accéder à un plus grand bien dans chaque situation qui nous est donnée.

 

 

      C'est également au tournant du XXe siècle que H. WINDISCH publie pour la première fois en 1929 son ouvrage Der Sinn der Bergpredigt (Leipzig, Hinrichs), qui change les perspectives, notamment sur le sens des exégèses.

Il effectue une étude du texte autour de quelques problèmes débattus à son époque : l'eschatologie, le sens des commandements et le problème de leur mise en application pratique, le rapport du Christ au judaïsme dans le Sermon sur la Montagne. Il reproche à la plupart de ses prédécesseurs de chercher trop vite le sens théologique ou spirituel du Sermon, ce qui est explicable lorsque l'on donnait au Nouveau Testament un statut de paroles réellement prononcées historiquement et relevant directement de l'intervention divine. Il faut distinguer entre une exégèse historique et une exégèse théologique, la première devant normalement servir de fondement à la seconde. L'exégèse historique considère seulement le texte dans son contexte historique et littéraire. L'exégèse théologique cherche, par une pénétration théologique et philosophique du texte, à interpréter celui-ci pour des individus dans leur situation. Ainsi, l'exégèse théologique est toujours partielle et relative. L'exégèse historique, par contre, transcende les perceptions intellectuelles et spirituelles changeantes. Il procède d'abord à une analyse historique des "commandements", rejoignant là M. DIBELIUS, en concluant que le Sermon contient une collection de commandements d'abord donné par Jésus, puis repris par l'Église primitive et compris par elle comme étant des conditions de salut que tous sont appelés à mettre en pratique. Il affirme, dans une exégèse théologique qu'on ne peut donner du coup une interprétation paulinienne du Sermon. 

 

       A partir du XXe siècle, les travaux scientifiques se multiplient et cela se traduit par une remise en cause de nombre d'interprétations des institutions chrétiennes, et notamment, comme le relève Clarence BAUMAN (1928-1995) (mennonite) en 1985 par une mise au jour d'une dilution du radicalisme du texte chez la vaste majorité des interprètes, protestants surtout. La critique s'adresse aux auteurs institutionnels, ceux qui justifient ou expliquent positivement l'activité des Églises soucieuses du salut individuel des fidèles et, alors qu'elles n'exercent plus de fonction politique, une certaine neutralité à l'égard de la société. En dehors d'elle, nous devons constater plutôt une grande difficulté à "domestiquer" le message évangélique du Sermon sur la Montagne.

 

   Marcel DUMAIS constate que "l'histoire de l'interprétation du Sermon sur la Montagne fait bien voir que les interprètes, au cours des âges, ont abordé le SM avec des questions et, souvent même, avec des prises de position théologiques qui conditionnaient leur interprétation du texte. Sans doute, les développement sur la théorie de la connaissance dans la philosophie herméneutique (...) nous ont-ils rendus attentifs à ce que nos présupposés d'interprètes ne faussent pas le sens du texte et acceptent d'être constamment soumis à la vérification, voire à la correction, par le texte." Le texte évangélique, qui se présente comme normatif peut être lu dans une perspective qui n'est pas forcément chrétienne, et s'il est difficile de séparer les types d'exégèses, le fait même d'en discuter montre les difficultés croissantes d'en faire la Parole directement issue de Dieu... Le professeur de Nouveau Testament à Ottawa présente successivement les questions théologiques, les questions historiques et littéraires et les questions nouvelles soulevées par la littérature religieuse ou scientifique du XXe siècle.

   Dans les questions religieuses figurent :

- Le Sermon sur la montagne est-il une Loi ou un Évangile? Problème directement issu des luttes théologiques visant à clairement distinguer christianisme et judaïsme, il est encore considéré par certains comme central comme pour Joachim JEREMIAS (1900-1979). Il expose les trois principales interprétations du Sermon données au cours des siècles et considèrent, en dépit de leur diversité, qu'elles présentent le SM comme une Loi. Il s'agit de l'interprétation moralisante, donnée surtout par les auteurs catholiques (le SM commande une éthique de l'obéissance à une Loi plus rigoureuse que celle de l'Ancien Testament), de la théorie du précepte impossible, développée dans l'orthodoxie luthérienne (les exigences du SM sont tellement grandes qu'elles ne sont pas réalisables, et le SM a comme fonction de révéler à l'être humain son impuissance à se sauver et de l'obliger à s'ouvrir à un salut gratuit) et de l'éthique de l'intérim, proposée par WEISS et SCHWEITZER (le SM est une sorte de loi d'exception ou d'urgence). JEREMIAS propose au contraire de comprendre le SM non comme une Loi, mais comme un Évangile : les exigences du SM présupposent la proclamation de la Bonne Nouvelle de l'arrivée du Royaume de Dieu et la nouvelle relation avec Dieu que son accueil établit. Le don de Dieu précède et rend possible la demande.  Marcel DUMAIS pointe toutefois le caractère impératif et même impérieux de certains passages et la forme par laquelle sont amenés les commandements.

- Quel rapport établir entre la vision chrétienne préconisée dans le SM et celle prônée par PAUL?  Rappelons que PAUL soutient une vision du primat de la foi elle-même qui apporte le salut, alors qu'une vision chrétienne dominante présente la possibilité du salut par l'obéissance à la Loi. Toutes les nuances sont en fait défendues, de la complémentarité à l'incompatibilité entre l'une et l'autre...

- Les exigence exprimées dans le SM peuvent-elles être accomplies par la personne humaine ou sont-elles irréalisables?  Question la plus souvent posée et qui se trouve au coeur des relations entre foi et politique, entre pouvoir religieux et pouvoir politique, entre le débat intérieur du chrétien et son engagement dans le monde... Et bien entendu, dans les premiers temps qui se posent face au pouvoir romain, au service militaire et à la guerre... et qui se posent aujourd'hui de manière récurrente sous la forme des examens de conscience face à la conscription, à la course aux armements, à la guerre toujours... 

- L'éthique du SM est-elle purement personnelle ou vise-t-elle également les sociétés? Question largement débattue depuis LUTHER pour lequel le SM s'adresse à la personne humaine en tant qu'elle appartient au royaume spirituel du Christ, stricto sensu. Dans les années récentes, la grande majorité des auteurs catholiques et un nombre croissant d'auteurs protestants soutiennent que l'éthique du SM doit influencer les sociétés, du moins à travers ce que vivent et expriment les chrétiens (Wolfgang SCHRAGE). L'impact social, note LUZ, doit se faire non seulement sur la société civile, mais également et sans doute d'abord sur la société ecclésiale. Si sur le principe, les auteurs s'accordent, les opinions divergent ou restent discrètes sur le "comment". Marcel DUMAIS se demande si les seules règles de l'exégèse suffisent pour donner une réponse poussée au problème de la portée sociale et politique de l'éthique du SM. "Peut-on trancher en exégèse la question de savoir si oui ou non l'invitation à la non-violence en Matthieu 5, 44 et suivants implique un interdit social de la peine de mort et/ou une démilitarisation de nos pays?"

   Dans les questions historiques et littéraires figurent :

- L'enseignement du SM remonte t-il à Jésus, du moins dans sa substance? La question ne s'est pas posée avant le XIXe siècle. La distinction entre l'enseignement des Évangiles actuels et l'enseignement pratiqué par Jésus est élaborée systématiquement par DIBELIUS et Rudolf BULTMANN (1917-1918) et les premiers à en faire une application au SM sont WINDISCH (1929) et DIBELIUS (1940). On retient généralement l'intuition la meilleure de la Formgeschichte (critique des formes), à savoir que les paroles de Jésus ont été reprises et adaptées dans les premières communautés en fonction de leur situation particulière (dominance de culture grecque ou de culture judaïque). Quant à savoir le degré de fidélité à l'enseignement de Jésus, la plupart des auteurs font silence sur cette question, mais ce qui semble certain, c'est que le SM est une mosaïque de fragments d'une vingtaine de discours rassemblés là pour leur donner une grande importance et le plus grand impact possible dans le parcours de la vie de Jésus telle qu'elle est rapportée. Cette question perd de nos jours son importance, et l'on se contente de constater que la forme du SM ne varie que très peu depuis la fin de l'Empire romain païen. 

- Quelle part attribuer à la tradition et quelle part à la rédaction mathéenne dans le texte actuel du Sermon sur la Montagne? Il s'agit d'une étude des sources, qui touche les quatre Évangiles notamment dans leurs correspondances. 

- Quelle est l'originalité de l'enseignement du SM par rapport à celui du judaïsme? Cette question lancinante pendant des siècles, dans l'opposition ou le lien entre l'Ancien et le Nouveau Testament est reprise dans un autre sens : quelles sont les continuités qui favorisent le rapprochement entre christianisme et judaïsme.

  Dans les questions nouvelles figurent :

- Quel est l'apport des études du SM effectuées à l'aide des récentes méthodes synchroniques? Marcel DUMAIS précise, qu'en dehors de la sémiotique, les méthodes dites synchroniques n'ont pas vraiment été appliquées à l'étude du SM. L'approche narrative se prête peu à ce texte qui est un long discours ; seule la fonction du SM à l'intérieur de l'intrigue tissée dans ce grand récit qu'est l'Évangile de Matthieu a été abordée dans les quelques études narratives de cet Évangile. L'approche structurelle du SM a été utilisée dans le commentaire de Matthieu par quelques auteurs.

- Dans quelle mesure les nouvelles approches sociologique de l'Écriture contribuent-elles à notre connaissance du sens historique du SM? 

- Quel est le sens du SM dans le contexte des autres grandes religions du monde? Des comparaisons sont faites entre le SM et la Bhagavad-Gita et le Cantique Céleste de l'hindouisme. Également avec l'enseignement de Bouddha et de la mystique de l'Islam. Le SM, mentionne Marcel DUMAIS, "a fait aussi son entrée dans le vaste courant du Nouvel Âge, qui est un amalgame de données psychologiques vulgarisées, d'emprunts aux religions de l'Inde et d'un fonds chrétien, visant à répondre à une quête d'épanouissement intégral sur terre." (E. FOX, le Sermon sur la Montagne, la Clef du Succès dans la vie, Astra, 1990).

 

La Bible, Nouveau Testament, Traduction oecuménique, Texte intégral, Le livre de poche, 1980 ; Site www.lirelabible.net, le même texte dans une traduction très légèrement différente.

Saint Augustin explique le Sermon sur la Montagne, Collection Les Pères dans la foi, Desclée de Brouwer, 1978. Marcel DUMAIS, le Sermon sur la Montagne, État de la recherche, interprétation, Bibliographie, Letouzey & Ané, 1995.

 

RELIGIUS

Relu le 24 juillet 2020

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27 août 2011 6 27 /08 /août /2011 08:17

        L'historien doit effectuer un certain travail sur les sources pour comprendre comment l'on peut passer d'écrits anecdotiques sur les chrétiens - si l'on excepte bien sûr les écrits propre aux communautés chrétiennes - à une véritable histoire,  tout au long des trois premiers siècles de leur religion alors qu'ils semblent faire irruption soudaine dans l'Histoire avec l'établissement vers 325 de celle-ci comme religion officielle de l'Empire romain.

En fait, il semble bien l'élaboration de cette histoire ait progressé de manière patiente, lente tout ce temps-là parmi des populations qui intéressent peu les auteurs romains, à savoir les pauvres, les esclaves, les femmes et les déshérités. Précisément les populations visées en premier lieu par la prédication chrétienne ; des fidèles qui, assez loin des débats des Pères de l'Église, vivent de manière intense leur foi... et leur solidarité fraternelle.

 

Une histoire du christianisme pleine de conflits

Se tenant à distance des entreprises de séduction des patriciens romains à coup de fêtes, de jeux et de distributions épisodiques de vivres, ces communautés grandissent dans une relative unité - malgré les distances - fondée sur une fidélité affichée de plus en plus ouvertement envers la tradition venue - oralement surtout - des apôtres et sur une grande ressemblance entre leurs confessions de foi et leur canons scripturaires. Etienne TROCMÉ décrit cette montée en puissance des communautés chrétiennes, surtout au IIIe siècle, en quantité, par le nombre des fidèles, et en qualité, par les classes sociales de plus en plus diverses et aisées sensibilisées à la nouvelle religion. Ce progrès de la religion chrétienne ne va pas sans conflit entre des approches qui se veulent rigoureuses des textes fondateurs et des tendances à l'édulcoration d'un rigorisme moral traditionnel, dénoncées par exemple par CLÉMENT d'Alexandrie. Mais même les auteurs proches ou membres des cercles dirigeants doivent admettre la légitimité de certains raffinements dans la toilette, la table, la tenue vestimentaire... Si les spectacles restent condamnés, si la pratique du commerce représente un risque grave par la richesse qu'elle peut entraîner, si la participation à la fonction publique (magistrats et soldats surtout) reste limitée (on ne contraint plus les fonctionnaires convertis à démissionner...), les chrétiens ne sont plus tenus à vivre à l'écart des païens. La morale sexuelle reste de rigueur dans les relations entre hommes et femmes, les périodes de jeûne et de prière - nombreuses - restent respectées et surtout l'idolâtrie est combattue avec opiniâtreté et obstination.

En fait la masse des chrétiens est surtout soucieuse de morale plus que de théologie, a fortiori de théologie de la guerre. C'est un combat moral qu'elle livre, à la fois contre les tentations des autres religions orientales, contre le paganisme et... contre les communautés juives. L'influence de la nouvelle religion chrétienne sur ce plan est telle que l'on peut parler, surtout après 250, de résistance philosophique à la menace chrétienne, avec PLOTIN (Contre les gnostiques, 264) et PORPHYRE (Contre les chrétiens, 275) en tête. D'importantes réactions populaires suscitées par l'expansion rapide de la foi chrétienne s'amplifient et appuient des persécutions périodiques, souvent limitées dans le temps et dans l'espace, au départ sans législation précise, persécutions qui mettent dans le même sac souvent Juifs et Chrétiens. Entre 250 et 325, ce sont surtout les Chrétiens qui sont visés, face à une communauté qui se dote d'une véritable organisation hiérarchique bénéficiant d'une masse de fidèles disciplinés : l'État romain pense devoir résoudre la "question chrétienne". L'Empereur DECIUS promulgue un édit en 250, très rigoureux, qui interdit le prosélytisme chrétien, le culte public et demande aux fidèles de sacrifier au dieux officiels, sous peine d'emprisonnement ou de torture, cherchant, comme d'ailleurs toute une série d'édits du même genre par la suite, plus à obtenir l'apostasie des chrétiens, soumis à la discipline qui interdit toute participation à un culte païen qu'à imposer un véritable conformisme religieux ou à noyer les Églises dans le sang.

A chaque prise d'édits de ce genre, mais c'est surtout le premier (de 250) qui prend les autorités chrétienne au dépourvu qui a un effet retentissant, avant longtemps, un double mouvement s'ensuit : une vague d'apostasie qui désorganise les communautés chrétiennes et un renforcement en réaction de la discipline religieuse (sous peine d'exclusion de tout le réseau d'entraide). Autre effet : l'émergence de véritables hérésies par rapport au canon officiel au succès redoutable qui se propagent en l'absence de cadres capables de les combattre. Autre effet encore, lorsque la répression devient massive : une accumulation de martyrs, de la part de fidèles qui refusent jusqu'au bout toute apostasie, qui se traduit à la fois par une désorganisation, encore, des communautés et par une notoriété accrue dans la population impressionnée par leur courage.  A un tel point que le martyre devient un instrument de conquête des coeurs et des esprits...

 

       La querelle entre Églises (Carthage et Rome par exemple) s'en trouve vivifiée, au sujet du baptême des hérétiques, du pardon aux apostasies, car les fidèles fautifs tentent, et c'est à chaque fois les mêmes vagues après la fin de chaque répression, de revenir dans les communautés. Des schismes sont d'ailleurs consommés, sous l'impulsion par exemple du prêtre NOVAT et du diacre FELISSIMUS, partisans d'un rigorisme sévère (et partisans du retour à une secte pure et dure). Dans cette période de la deuxième partie du IIIe siècle, l'Empire est traversé par plusieurs guerres civiles successives entre différents prétendants au titre d'Empereur et ce n'est qu'en 303, que l'Empire redevient un État fort et une société en bonne voie de restauration, lequel État tente alors d'apporter à la question chrétienne une solution finale. De son côté, le christianisme sort de la terrible crise hémorragique de 250-260. Si le gnosticisme, le marcionisme et le montanisme ne constituent plus une menace, ayant été en grande partie intégré au canon chrétien, les églises catholiques doivent combattre le manichéisme. Elles le font en s'organisant de manière centralisée, en multipliant les ministères de prédication, en établissant pour la première fois des paroisses, avec tout leur appareil économique et de culte, cela étant facilité par l'acquisition à la foi chrétienne de familles riches ou très riches, jusqu'à une partie de l'aristocratie romaine lasse des guerres civiles, et cela pratiquement dans toutes les provinces. Il s'effectue un véritable calque sur l'organisation administrative de l'Empire romain, ne serait-ce sans doute parce les fidèles venant de la fonction publique font bénéficier à la hiérarchie ecclésiastique de toute leur expérience. A côté de cette dernière structure administrative, se forment de petites communautés plus autarciques, attachées à l'exercice d'un culte et d'une morale plus rigoureuses, véritables précurseurs du monachisme, dont le IVe siècle, après l'établissement de l'Empire chrétien, voit la diffusion rapide.

Comme l'écrit Etienne TROCMÉ, "de plus en plus nombreuses, comptant des adhérents généreux et parfois fortunés, les Églises chrétiennes de la seconde moitié (du IIIe siècle) avaient accumulé un certain capital et disposaient de revenus appréciables, qu'elles distribuaient d'ailleurs libéralement à leurs membres nécessiteux. Elles obtinrent après 260 la restitution des immeubles confisqués pendant la persécution et veillèrent par la suite à préserver partout ces biens, dont elles avaient bien besoin pour assurer le culte et le logement de leurs principaux ministres. De ce fait, les Églises étaient obligées de ménager les autorités et n'avaient plus la même splendide indépendante qu'aux Ier et IIe siècles. Le moment des accommodements entre l'Église et l'État s'en trouvait rapproché." Et singulièrement, les paroles contre l'État, la guerre et le service militaire font l'objet, certainement, de la discipline de la hiérarchie catholique... Et cela d'autant plus que les cadres intellectuels des Églises ont été décapités, surtout parmi les théologiens, laissant un niveau intellectuel appauvri, à l'exception du groupe des disciples d'ORIGÈNE (METHODE) et de celui des disciples de LUCIEN d'Antioche (240-312). Ces derniers forment (lucianisme) une véritable théologie qui s'oppose à la tendance de faire de Jésus une divinité : une christologie restrictive qui est vivement combattue.

C'est seulement vers le IVe siècle, alors que l'Église d'Alexandrie bascule dans un pieux obscurantisme, qu'avec surtout ARNOBE (240-304?), LACTANCE (250-325) et COMMODIEN, une certaine littérature chrétienne, poétique et rhétorique, renaît véritablement, mais il faut attendre un peu plus tard, pour que l'élite intellectuelle chrétienne renoue avec la théologie (avec AUGUSTIN par exemple).

 

         Vers 300 se font face alors deux véritables puissances : l'État romain et les Églises. Cela d'autant plus que la vivacité des débats entre chrétiens en arrive à l'éclosion de véritables troubles qui oblige les autorités romaines, au nom de l'ordre public (même si d'autres intentions président aux nouveaux édits), à entamer de nouvelles persécutions contre eux. Cette persécution sauvage et efficace (s'attaquant à la fois aux biens et aux personnes) aurait pu, si nous suivons Etienne TROCMÉ, décapiter le christianisme si à partir de 306, l'Empire n'était pas secoué par une nouvelle guerre civile entre armées romaines, sans doute moins dévastatrice que les précédentes, mais coûteuses en empereurs potentiels. L'échec de la nouvelle offensive chrétienne est alors un échec patent, même si la situation est très différente en Orient et en Occident,  et partout, l'appui des chrétiens apparaît comme un facteur politique important dans les luttes pour le pouvoir, ne serait-ce qu'alors une partie non négligeable de certaines armées est composée de fidèles chrétiens. Ce qui n'empêche pas, qu'au moment de l'édit de 311, de CONSTANTIN et de LUCINIUS, qui établit la liberté de culte et ordonne la restitution d'un certain nom de biens, le bilan est très lourd pour les chrétiens : des dizaines de milliers de victimes, parmi lesquels des évêques et des théologiens, notamment sans doute de ceux qui étaient proches d'une lecture rigoureuse des textes fondateurs (notamment par rapport au service militaire ou à la guerre). Si les historiens discutent de la nature de la conversion au christianisme de l'Empereur CONSTANTIN, toujours est-il qu'il en est en mesure d'organiser un concile extraordinaire (ARLES, 313), d'intervenir dans tous les aspects organisationnels et doctrinaux de l'Église si affaiblie. Sous son règne, progressivement, il donne au christianisme des attributions juridiques, économiques et politiques dominantes, privilégiées par rapport aux autres religions. Alors que la victoire en Occident est complète, reste à conquérir pour l'Empereur l'Orient, dont les Églises, plus nombreuses que celles de l'Occident s'organisent entendant se doter de règles doctrinales et organisationnelles de manière indépendante, tant des Églises dépendantes encore de Rome que de l'État. LUCINIUS, qui avait hérité de la partie orientale de l'Empire réagit à ces "empiètements" et entreprend dès 320 une répression qui désorganise les Églises d'Orient, au moment même de la rupture avec CONSTANTIN.

Étienne TROCMÉ qualifie de guerre qui s'ensuit entre les deux rivaux (323) de guerre de religion, qui aboutit au triomphe constantinien du christianisme en Orient. Dès 325, des dotations foncières considérables sont affectées à l'alimentation d'un véritable budget du culte chrétien qui sert surtout à financer la construction de certaines grandes églises auxquelles la famille impériale s'intéresse particulièrement. Vu l'état d'avancement de l'intégration du christianisme dans la société, cette politique enthousiasme les masses chrétiennes qui adoptent cette assimilation croissante entre l'État et l'Église, sauf toutefois dans certaines régions (Palestine, Syrie...).

Triomphante, l'Église catholique doit faire face à la querelle arienne, qui porte entre autres sur la théologie de la Trinité, ARIUS cherchant à sauvegarder le rang du Père, seul à n'être ni engendré ni advenu, le Fils lui étant nettement subordonné. C'est encore autour de la lecture du Nouveau Testament que le conflit porte, ARUS voulant combattre une piété populaire qui confond presque entièrement le Christ et Dieu le Père. Face aux désordres entre chrétiens, CONSTANTIN organise le fameux Concile de Nicée (325), premier synode oecuménique qui rassemble réellement tous les représentants des Églises de la chrétienté, aux frais de l'État. Éblouis par le faste et le charisme de CONSTANTIN, les évêques adoptent un ensemble de dispositions (un symbole énonçant la christologie orthodoxe, encouragement du retour dans l'Église officielle des novatiens et de partisans hérétiques, règles de la hiérarchie) qui, même si elles donnent pour la première fois à l'unité des Églises catholiques une forme visible, connaissent des destins très divers. Les évêques se rendent compte un peu tard par la suite qu'ils entérinent finalement leur dépendance vis-à-vis de l'autorité impériale, ce qui se vérifie à la manière brutale dont par la suite CONSTANTIN réagit aux manquements de dispositions adoptées pendant le concile. Évidemment, toute théologie de la guerre doit obligatoirement alors prendre en compte la nouvelle configuration des rapports entre l'Église et l'État...

 Etienne TROCMÉ termine son survol (très détaillé et que nous conseillons de lire) de l'histoire du christianisme primitif, par le constat de la frayeur des évêques devant la police de la foi opérée par l'Empire: "Ils n'avaient pas tort, car, au cours des décennies suivantes, les autorités impériales allaient faire du pouvoir ainsi acquis l'usage le plus imprévisible et le plus préjudiciable aux intérêts véritables des Églises qu'elles prétendaient défendre. L'Église avait cru se trouver un ami haut placé ; elle s'était donné un maître. Elle allait avoir fort à faire pour échapper à la captivité dorée qui lui était brusquement imposée. L'honneur de l'Église du IVe siècle est d'y avoir, au prix d'un gigantesque effort, à peu près réussi malgré son faux pas initial et bien des péripéties difficiles." Nous aurions plutôt tendance à penser que cette captivité si, sur le plan institutionnel, est effectivement de courte durée, laisse des traces indélébiles sur le plan théologique. Et notamment sur l'attitude des Églises sur la guerre.

 

Les contradictions entre textes et pratiques...

      Les contradictions flagrantes qui règnent, selon Pierre CREPON, "entre le pacifisme du message évangélique et toutes les exactions commises au nom du Sauveur de l'humanité demeurent une source d'interrogation pour tous ceux qui se penchent sur l'épopée du christianisme."

C'est en invoquant successivement le loyalisme de Paul, une certaine attitude militante (et un langage parfois militaire ou guerrier) pour soutenir la foi chrétienne et la difficulté de soutenir le message évangélique dans une alliance entre l'État et l'Église après CONSTANTIN qu'il tente de montrer la logique qui conduit aux réflexions d'AUGUSTIN (354-430) et à la théorie de la guerre juste. L'aspiration originelle du christianisme à l'universalisme et une certaine propension des Pères de l'Église au dogmatisme fournissent également une explication à la véhémence des princes chrétiens désireux de conduite les masses pieuses dans des Croisades.

 

 Face à l'Empire hostile, pendant les trois premiers siècles, les penseurs de l'Église durent poser les pierres d'une réflexion sur les rapports entre les communautés chrétiennes et l'État. La réflexion de PAUL, de la tendance paulienne du christianisme originel, s'oriente dans ses Épîtres, vers un loyalisme qui veut développer la position de Jésus. Il n'est pas question de nier l'autorité de l'État, mais il faut la replacer à l'intérieur de son domaine propre. L'attitude paulienne est double : d'une part il faut se soumettre à l'autorité de l'État dans la mesure où celui-ci participe à l'ordonnance du monde qui est voulu par Dieu. D'autre part, l'État est un phénomène passager, dans l'attente de la Fin des temps, auquel on ne peut se plier entièrement, surtout s'il veut s'ériger en absolu et s'approprier le domaine qui revient à Dieu.

Nous pouvons lire dans l'épître aux romains : "Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n'y a d'autorité que Dieu et celles qui existent sont établies par lui. Ainsi, celui qui s'oppose à l'autorité se rebelle contre l'ordre voulu par Dieu, et les rebelles attireront la condamnation sur eux-mêmes. En effet, les magistrats ne sont pas à craindre quand on fait le bien, mais quand on fait le mal. Veux-tu ne pas avoir à craindre l'autorité? Fais le bien, tu recevras ses éloges, car elle est au service de Dieu pour t'inciter au Bien. Mais si tu fais le mal, alors crains. Car ce n'est pas en vain qu'elle porte le glaive : en punissant, elle est au service de Dieu pour manifester sa colère envers le malfaiteur. C'est pourquoi il est nécessaire, non seulement par crainte de la colère, mais encore par motif de conscience (...)". Un tel texte peut être pris pour commandement d'obéissance (et il a été utilisé dans ce sens...), mais il faut le replacer dans l'ensemble de l'Épitre, qui exhorte les chrétiens au commandement de l'amour : "Ne te laisse pas convaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le Bien" ; "(...) celui qui aime son prochain a pleinement accompli la loi". Du coup, la légitimité du pouvoir de l'État est seulement fonction de sa capacité à faire le bien, soit à régner pour permettre un ordre propice à l'accomplissement de la volonté divine, ce que Paul lui-même met en doute à plusieurs reprises lors de ses prédications (Lettres aux Corinthiens, par exemple). Tant que ce pouvoir est attaché à la célébration des cultes païens, il ne peut recevoir l'obéissance, ce que les écrits de TERTULLIEN et ORIGÈNE confirment (Contre Celse, d'ORIGÈNE...).

  Pendant toute la première période de l'Église, les déclarations de loyalisme envers l'État s'accompagnent d'une pratique intransigeante de la foi et des préceptes évangéliques qui peuvent conduire au martyre. Pour mener une lutte contre les tentations de reniement de cette foi, notamment lors des nombreuses et diverses persécutions, PAUL écrit par exemple : "Pour finir, armez-vous de force dans le Seigneur, de sa force dans le Seigneur, de sa force toute-puissante. Revêtez l'armure de Dieu pour être en état de tenir face aux manoeuvres du diable (...) Debout, donc! à la taille, la vérité pour ceinturon, avec la justice pour cuirasse et, comme chaussures aux pieds, l'élan pour annoncer l'Évangile de la paix. Prenez surtout le bouclier de la foi, il vous permettra d'éteindre tous les projectiles enflammés du Malin. Recevez enfin le casque du salut et le glaive de l'Esprit, c'est-à-dire la Parole de Dieu". Le refus de tuer inscrit dans le prescription mosaÏque "Tu ne tueras point!" et l'attitude de Jésus, en tout cas celle qui est retenue dans l'élaboration du Nouveau Testament, donne au christianisme une tonalité non-violente, d'ailleurs nettement affirmée par LACTANCE (notamment dans ses Institutes), pourtant contemporain de CONSTANTIN.

Nous pouvons lire ainsi : "L'homme est une créature tellement sacro-sainte qu'il est toujours mal de le tuer (...) en aucun cas on ne peut désobéir à ce commandement de Dieu." Mais ce refus de tuer est évidemment incompatible avec le métier de soldat. S'il est vrai au début que très rarement la conscription est utilisés par les Romains dans les communautés chrétiennes, ce n'est plus le cas au IVe siècle. Si pour les théologiens, le chrétien ne peut mener qu'un combat spirituel même si ce combat est emprunt dans les textes parfois poétiques des Pères de l'Église d'un esprit guerrier, comme en témoigne un texte de CLEMENT d'Alexandrie : "Maintenant retentit la voix puissante de la trompette appelant aux armes les soldats des nations, annonçant la guerre. Mais le Christ qui a lancé ses appels à la paix jusqu'aux extrémités de la terre, Ne rassemblera-t-il pas ses soldats de paix? oui, Homme, par son sang et par sa parole il a appelé aux armes une armée qui ne verse pas le sang; A ces soldats il a remis le Royaume des cieux. La trompette du Christ est son Évangile. Il l'a fait retentir à nos oreilles et nous l'avons entendue. Armons-nous pour la paix, revêtons l'armure de la justice, saisissons le bouclier de la foi, Le casque du salut, Et aiguisons l'épée de l'esprit qui est la parole de Dieu. C'est ainsi que l'Apôtre nous prépare pacifiquement au combat. ce sont là les armes qui nous rendent invulnérables. Ainsi armés, préparons-nous à combattre le Malin. Repoussons ses assauts ardents avec la lame que le Verbe lui-même a trempée dans les eaux du baptême. Répondons à la bonté de Dieu par la louange et l'action de grâce. Honorons à la bonté de Dieu par la louange et l'action de grâce. Honorons-le en répétant par la louange et l'action de grâce. Honorons-le en répétant ses paroles divines : "Tu m'invoques encore", dit le Seigneur, "et me voici'." (texte cité par S WINDASS, Le christianisme et la violence, le Cerf, 1966).

Le caractère parcellaire de la littérature qui nous est parvenue nous interdit de donner le ton dominant de la hiérarchie catholique tout au long de ces trois siècles. Toutefois, nous nous doutons, vu la pratique de détruire les écrits qui n'entrent pas dans la norme du moment, que les autorités acceptant la protection de l'Empire n'ait pas laissé trop diffusé des textes rappelant de manière un peu trop insistante ce commandement de ne pas tuer, ni ceux qui critiquent la présence de plus en plus grande de chrétiens dans les armées. 

 Le pacifisme affirmé de la morale évangélique et la non-violence des premiers martyrs ne survécurent pas au mariage de l'Église et de l'État, écrit Pierre CREPON. "L'Église fut prise dans l'engrenage infernal de la justification théologique des actions commises par le pouvoir temporel. Elle devient même la source d'une nouvelle violence, dans son obstination à croire qu'elle était la seule détentrice d'une vérité valable pour toute l'humanité. Aux conflits traditionnels, le christianisme ajouta la guerre aux dieux païens et la chasse aux hérétiques, sans compter le retour aux vieux rêves eschatologiques d'où surgirent les milices du Christ porteurs, cette fois, d'armes bien réelles." Dans la littérature théologique se côtoient alors les écrits justifiants les violences du pouvoir, ceux qui tentent de rappeler les préceptes contenus dans le Sermon sur la montagne et ceux encore qui tentent d'élaborer une doctrine théologique, comme AUGUSTIN, contemporain de la désagrégation de l'empire et de la menace croissante des déprédations des troupes barbares, qui veut concilier violence et Écriture.

 

Des ruptures affirmées entre ancienne et nouvelle alliance, notamment par rapport à la violence....

    Georges MINOIS, rappelle que "le Nouveau Testament modifie radicalement les perspectives dans la mesure où il ne s'inscrit plus dans une optique collective. C'est là peut-être la rupture la plus spectaculaire entre l'ancienne et la nouvelle Alliance" faisant référence à une lecture qui ne devient courante, mais sans doute à peine dominante, qu'au IIe siècle, tant les Évangiles dits apocryphes circulent encore longtemps.

"Le Christ ne s'adresse pas à un peuple, mais à des individus, d'où le caractère déroutant de son enseignement pour ceux qui se situent toujours dans l'esprit de l'Ancien Testament. Ils essaient de déchiffrer dans les paroles de Jésus des indications sur le sort d'Israël, dans la ligne des anciens prophètes. Le Royaume ne saurait être que l'institution bien terrestre d'un État hébreu, la restauration de l'ancien Israël, de la monarchie davidique. D'où l'accumulation des malentendus et ambiguïtés."

Ce malentendu pourrait d'ailleurs avoir été l'interprétation dominante au moins jusqu'à la destruction de l'Église de Jérusalem, vers 70. "L'Ancien Testament était plein de guerres entre les peuples; le Nouveau Testament est centré sur le destin individuel, et s'il y est question de guerre, c'est d'une guerre intérieure à l'âme qu'il s'agit, d'un combat spirituel contre le péché. Chercher un enseignement du Christ sur la guerre est vain. La guerres est un affrontement violent entre des collectivités organisées ; Jésus ne s'est intéressé qu'au comportement individuel. Cela expliquerait le caractère obscur et contradictoire des propos qui lui sont prêtés si l'on veut y voir un enseignement sur la guerre. Chacun croira y trouver son compte" en accumulant les citations prises ici ou là. "pendant des siècles, les chrétiens vont puiser dans ces paroles et dans ces gestes des justifications totalement opposées de la paix et de la guerre (...)". En fait, l'enseignement de Jésus ou du Christ ou de Jésus-Christ, ne parle pas de la guerre, mais cela ne veut pas dire qu'on ne peut se livrer à une analyse plus profonde. Jésus n'est sans doute pas l'équivalent d'un pacifiste, et fait figure plutôt d'agitateur politique. On peut se poser la question de savoir si l'échec des révoltes armées menées par les zélotes, celui aussi de la secte essénienne qui raconte dans le Rouleau de la guerre des fils de lumière contre les fils de ténèbres, le déroulement du combat de l'Apocalypse... ne conduisent pas après la destruction de Jérusalem par TITUS en 70, les divulgateurs oraux ou écrits de la parole du Christ à atténuer ou gommer ses propos et attitudes belliqueuses... Le malentendu paraît si énorme pour Georges MINOIS s'interroge là-dessus. Quoi qu'il en soit, les succès ultérieurs de la prédication chrétienne sont portés, surtout à partir du IIe siècle par des textes qui, s'ils font silence sur la guerre, n'en délivre pas moins un message pacifique : Aimez-vous les uns les autres, même vos ennemis...

 

Georges MINOIS, L'Église et la guerre, Fayard, 1994 ; Étienne TROCMÉ, Le christianisme jusqu'à 325, dans Histoire des religions II*, Gallimard, 2001 ; Pierre CRÉPON, Les religions et la guerre, Albin Michel, 1991.

On consultera pour se rendre compte de la variété des Évangiles en circulation : Évangiles apocryphes, Réunis et présentés par France QUÉRÉ, Éditions du Seuil, 1983.

 

RELIGIUS

 

Relu le 25 juillet 2020

 

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23 août 2011 2 23 /08 /août /2011 12:17

     Généralement, nous entendons par christianisme primitif celui qui existe depuis la prédication de Jésus jusqu'à l'instauration de l'Empire romain chrétien (325). Ce christianisme-là, suivant les études les plus récentes qui mêlent philologie et archéologie (entre autres), diffère profondément de sa forme institutionnelle actuelle.

Même les documents de référence, le canon des croyances et des pratiques, sont le point d'aboutissement d'une longue histoire de transmission matérielle, au point que parfois l'on se demande qui de Jean Baptiste ou de Jésus sont le pont de départ de la nouvelle religion. Les Écritures, rédigées dans la forme que nous les connaissons aujourd'hui datent des années 150.

 

Des christianismes très variés

     Si nous suivons Pierre GEOLTRAIN dans son Introduction  à l'histoire des origines du christianisme, le phénomène essentiel est "la modification immédiate et complète de la représentation que les disciples ont de Jésus avec lequel ils ont vécu. ils ne peuvent plus en parler qu'à travers la vision qu'ils ont désormais du Seigneur glorifié. Elle est leur grille d'interprétation du passé récent et métamorphose la mémoire vive : s'ils racontent ce que Jésus était, ils le disent en fonction de ce qu'il est pour eux à présent. Lorsque, trente ou quarante ans plus tard, la mémoire collective retravaillée sera mise en forme d'Évangile, le processus est à son terme et l'interprétation à donner à l'oeuvre entière est accordée d'emblée, puis verrouillée." L'historien ne peut que renoncer à décrire ces premiers temps et ne peut que se contenter (il sera bien content s'il parvient à cela) de décrire le croyances et les pratiques des premières communautés chrétiennes. Ces premières communautés sont connues dans leur temps et se vivent comme des groupes juifs, certains hellénisés, d'autre pas, qui s'organisent. La césure de 70, date de la destruction du Temple de Jérusalem, suite à la grande révolte juive, provoque une sorte d'accélération dans l'organisation de ces groupes ; tant dans l'Église d'Antioche (surtout culturellement grecque) - les membres se vivent comme membre d'une Église - que dans les autres endroits de la Diaspora juive, l'Église de Jérusalem étant en très grande partie détruite.

Chacun des apôtres, Pierre, Jacques entre autres, puis Paul (qui se défini comme tel après sa conversion) voyage beaucoup et forme dans l'Empire romain, aux voies de communications étendues et souvent sûres, des communautés avec leur propre sensibilité. Il n'existe pas réellement alors de doctrine, et il semble qu'à un certain silence succède vers 80-90 une floraison littéraire, d'où sortent de multiples textes qui servent ensuite de références dans une ou plusieurs communautés, suivant le milieu (paulinien, hellénistes palestiniens, romain à Rome, d'Asie Mineure) étant certain qu'ils circulent déjà bien au delà de l'Empire romain, dans l'Empire perse ou l'Empire parthe par exemple...

Ce n'est que sous la pression d'événements extérieurs (effondrement du judaïsme à Alexandrie et en Égypte, répressions sévères en Judée de nouvelles révoltes) et la prise de conscience de certains dangers internes que vers 120-150 se manifestent les premières autonomies de ces communautés, tant vis-à-vis de certains aspects du judaïsme que d'autres appartenant à la culture gréco-romaine. Le contexte est un contexte de guerre et même de guerre civile à l'intérieur de l'Empire Romain, de répression de mouvements "nationaux" juifs, où des communautés prennent des distances avec des éléments du judaïsme (zélotes notamment), ne serait-ce que pour éviter que ne s'abattent sur eux la répression entrainée par des mouvements violents auxquelles elles ne veulent pas participer. 

 

La naissance (chaotique) d'une véritable philosophie chrétienne et d'une théologie

      Etienne TROCMÉ relate la naissance d'une véritable philosophie chrétienne, un passage de la secte à l'Église de 125 à 250 environ : "Par son zèle ardent, par ses effectifs encore restreints, par sa médiocrité intellectuelle, par son attitude envers les autorités, le christianisme est encore une secte dans les premières années du règne d'Hadrien (117-138). Malgré les progrès de sa diffusion et la conscience qu'il a prise de son indépendance à l'égard du judaïsme, il n'apparaît pas encore comme une puissance qui compte dans la société et dans l'État romain ou parthe. Les hommes d'État et les intellectuels n'ont pas encore songé à s'intéresser à lui, ni lui à se tourner vers eux.

La période qui va du début du second quart du IIe siècle au milieu du IIIe voit la secte muer et devenir Église, c'est-à-dire une institution pesant d'un certain poids dans la vie sociale, politique et culturelle du temps. Les chrétiens sortent peu à peu de leur ghetto intellectuel et social, osent se proclamer héritiers de tout ce que la culture classique avait de sain, réclament des réformes dans la société. Autour d'eux, on s'inquiète de leurs prétentions et on les réfute vertement. Mais on n'ose plus les traiter par le dédain. Le jour viendra où prenant peur face à leurs progrès incessants, on tentera de donner à la question chrétienne la solution finale de toutes les Saint-Barthélémy.

Au poids croissant des Églises chrétiennes au sein de la société correspond une pesanteur toujours plus grande de la masse inerte et de l'institution. Contre cet alourdissement sociologique, certains chrétiens s'insurgent, provoquant ainsi des luttes internes parfois féroces et presque toujours acharnées. Si pénibles qu'elles aient été, ces oppositions entre chrétiens ont au moins un résultat salutaire : elles ont obligé les dirigeants des Églises à s'organiser et à penser et donner ainsi naissance à la théologie chrétienne." Ce qui fait la force de la nouvelle institution chrétienne, c'est l'attachement, au milieu d'une société qui reste violente à la base et entre parfois dans une décadence morale et sociale, aux valeurs de charité, d'hospitalité et d'entraide, tout cela dans l'exercice d'un culte parfois intense et marqué par des rituels fréquents dans le long de la journée. Le mode de vie des chrétiens tranche avec précisément le lot de pratiques collectives fréquentes, dont on les accusera d'ailleurs pour mieux les combattre : débauches collectives, notamment lors des nombreuses fêtes "païennes", meurtres et sacrifices d'enfants... C'est autour de l'exercice d'une certaine fraternité, jointe à une vie proche de la frugalité, en tout cas d'une pauvreté matérielle assumée que se retrouvent les chrétiens. Certains penseurs comme JUSTIN MARTYR, devant certaines dérives de leurs frères, entendent donner au christianisme une forme plus austère, en radicalisant la séparation d'avec le paganisme et le judaïsme, appelant à se préparer à l'Apocalypse proche qui jugera des fautes et pour cela voulant renforcer les pratiques de pénitence et de pardon.

Mal connues, certaines réflexions (regroupées sous le nom de Gnostiques) luttent contre ce qu'ils considèrent comme l'emprisonnement du message chrétien dans le cadre d'une organisation ecclésiastique où les aspirations et les besoins du plus grand nombre - très peu cultivé et parfois superstitieux. Ils luttent pour une lecture rigoureuse des écrits fondateurs, à l'éthique radicale contre les tentations de l'adaptation à la société ambiante.

Le gnosticisme, longtemps considéré comme une hérésie, semble être, à la lecture des textes encore à l'édition, semble bien être une composante du christianisme naissant (en tout cas au IIe siècle). Tour à tour, CARPOCRATE, BASILIDE, VALENTIN ou PTOLÉMÉE défendent la gnosis, la connaissance surnaturelle, réservée à un nombre restreint d'hommes supérieurs, que tout sépare de l'humanité ordinaire, vouées à une existence enfermée dans les limites du monde sensible et incapable de s'élever au-dessus de la foi, attitude religieuse inférieure. Cette gnose, don d'en Haut, accessible seulement à ceux qui participent du monde céleste, n'a rien d'une connaissance désintéressée ou de la satisfaction d'une simple curiosité. Elle répond à une angoisse, qui résulte de l'emprisonnement de l'étincelle divine dans la matière, réalité grossière et mauvaise. Elle apporte la libération à cet être intérieur en lui révélant d'où il vient et où il va. Cette révélation est en général attribuée à un Sauveur, sous une apparence humaine, qui ouvre la voie aux étincelles divines que la connaissance aide à se débarrasser des chaînes de la matière. ce personnage est habituellement identifié avec Jésus Christ, et dans un monde où l'autorité, la hiérarchie entre les hommes est considérée comme allant de soi, cette manière de voir connaît un succès considérable, notamment parce que de toute façon, il n'existe pas de système, de doctrine - qu'aurait les autorités officielles du moment - capable de s'opposer à ses grandioses promesses. 

Une autre forme de pensée, qui connaît un rapide succès et de plus qui structure une véritable Église autour d'elle, est promue par MARCION. Paulinien extrémiste, subissant des influences gnostiques, il affirme l'existence de deux dieux, celui de la Loi, le Créateur, le Législateur sévère de l'Ancien Testament qui exige de l'homme une obéissance rigoureuse, qui punit l'homme tombé dans le péché et celui de l'Évangile, le Dieu totalement bon qui prend pitié de l'humanité maltraitée et envoie son fils Jésus Christ pour lui faire connaître son existence et son amour. La crucifixion de Jésus opère la rédemption de l'humanité, qui pourtant reste soumise en attendant la fin des temps à la domination mesquine du Créateur. Cette pensée, érigée de plus en doctrine, connaît un plus grand succès encore que le gnosticisme, car naïvement dualiste, très sentimentaliste, elle donne une expression frappante et simple au pessimisme que beaucoup de chrétiens éprouvent alors face aux persécutions. Face à une lecture difficile des Évangiles qui commencent à acquérir une autorité certaine, réservée à une élite, en fait tout droit issue d'une tradition rabbinique, le marcionisme possède la supériorité de la simplicité et de l'accessibilité. 

Le montanisme, ce troisième mouvement important dans le christianisme naissant, naît du refus de l'alignement sur la civilisation gréco-romaine. MONTAIN se meut en prophète, surtout dans les régions d'Asie Mineure, et entend poursuivre d'ailleurs l'entreprise prophétique de Jésus. Partageant les idées communes à tous les chrétiens d'alors, les adeptes du montanisme les appellent à la continence absolue et au martyre, avec une profonde hostilité envers les autorités impériales, qu'ils expriment ouvertement et de manière provocatrice. C'est cet aspect qui soulève l'opposition de la majorité de la hiérarchie naissante de cette Eglise qui, sous le triple défi gnostique, marcioniste et montaniste, se met en place.

      Etienne TROCMÉ a tendance à relater les entreprises de la Gnose, de Marcion et de Montain comme des menaces extérieures à ce christianisme en formation, mais nous avons l'impression que toute cette hiérarchie catholique qui se met en place le fait en prenant beaucoup d'apports de ces pensées, et que c'est un certain mélange de traditions qui forme progressivement l'ensemble doctrinal que nous connaissons. Si les conflits peuvent s'exprimer de manière violente entre les "leaders" de toutes ces tendances, y compris celle de la grande Église mal définie, à coups sans doute de dénonciations aux autorités romaines ou juives, de destructions d'écrits, d'excommunications-exclusions réciproques ou même de "voies de faits", les ecclésiastiques qui se présentent comme les héritiers légitimes des Douze Apôtres ne lésinent pas sur les emprunts, ne serait-ce que pour s'attirer la masse des "pêcheurs" de tendances différentes, qui n'aspirent qu'à une vie paisible de croyants dans l'attente de la Fin des temps. C'est sans doute d'ailleurs de cette manière que s'élaborent et se forment en se durcissant ensuite nombre de dogmes dans beaucoup de religions, voire dans toutes les religions. Parer ces dogmes de toute la vertu de la vérité et aussi de l'antériorité absolue à toutes les "hérésies" est un travail d'érudit qui se fait dans le même mouvement que leur élaboration.

 

De la formation des Évangiles

      Les quatre Évangiles (Marc, Mathieu, Luc et Jean), les diverses Epitres, notamment les écrits de Paul, qui jouissent de la plus grande diffusion et d'une autorité particulière dans chacune des Églises (géographiquement déterminées) sont progressivement rapprochés. Des tentatives existent pour tenter de ne donner qu'un seul Texte fondateur (par TATIEN en 180 par exemple, disciple de JUSTIN MARTYR ne l'emporte pas en fin de compte). A ces Évangiles, aux Épîtres et au livre des Actes (des Apôtres), beaucoup d'Églises de la seconde moitié du IIe siècle adjoignent quelques révélations prophétiques sur la Fin des temps, ou "Apocalypses", mais seul l 'Apocalypse de Jean a une postérité, sans doute parce que des prophéties bien trop précises font bien entendu la preuve de leur fausseté quand ces temps semblent arriver... Ces textes, rassemblés, dans un Nouveau Testament, résumés et concentrés dans des professions de foi, des confessions de foi, destinées à être récitées de nombreuses fois dans la journée, constituent des points d'appui pour le combat de cette hiérarchie qui couvre tout le pourtour de la Méditerranée et qui entend homogénéisé la foi collective.

Les premiers théologiens de cette orthodoxie, presque tous des Orientaux, à part IRÉNÉE, vers la fin du IIe siècle, sont dans l'ensemble mal reçus par l'Église d'Occident, beaucoup plus perméable aux influences gréco-latines, et c'est plus tard que leurs contributions sont reconnues comme celles des Pères de l'Église. La "redécouverte" relativement naissante (depuis les années 1950) d'Évangiles très divers, textes plus ou moins reliés entre eux, qui circulent à l'époque dans le monde méditerranéen, donne une indication - en contre-jour - du choix de figures de Jésus et de son type de message opérés par les autorités naissantes du christianisme. A un enfant Jésus terrifiant, imposant sa Loi à force de miracles violents, est préféré un enfant bienfaisant, très imprécis, précurseur de l'homme au message plutôt pacifique et pacifiant, avec un souci aigu de la justice fraternelle. le Royaume qu'il propose - opposé à certaines visions qui paraissent directement issues ou décalquées de portions anciennes de l'"Ancien Testament", est un Royaume qui repose sur, qui est permis par, des relations humaines faisant appel à la tolérance, au pardon des offenses - même faite par les ennemis, au respect des opprimés, des faibles...

Au Royaume de la Puissance du Châtiment est préféré le Royaume de la dynamique de la fraternité, même si celle-ci semble aller à l'encontre de préceptes de la religion judaïque officielle ou dominante. Et c'est surtout en cela, dans une toute première approche, que se révèle une sensibilité contre la guerre, contre la violence et contre la contrainte. Le Royaume de Dieu n'est promis qu'à celui, qu'à ceux qui font preuve de compassion, de générosité et de pardon. Le traitement de l'ennemi ou de l'étranger dans les paraboles, avec le choix parcimonieux de miracles, est révélateur de l'attitude de la nouvelle religion.

C'est à travers la parole de ceux qu'on appelle sur le tard les Pères de l'Église que s'élabore progressivement une orthodoxie. Tant que celle-ci n'est pas affirmée, qu'elle est affaiblie par les multiples attaques des autres tendances du judaïsme ou par les autorités romaines, il est difficile de parler d'hérésies. C'est contre certaines visions du christianisme que s'affirme cette orthodoxie, mais cette orthodoxie se construit avec souvent des apports, à travers la discussion même des éléments de ces visions, en direction filiation de la Gnose, du marcionisme ou du montanisme. 

 

Les Pères de l'Église... et leurs positions face à la guerre

Ainsi IRÉNÉE de Lyon (130-202 environ), dont on connaît deux ouvrages (Démonstration de la prédication apostolique et Contre les hérésies, ce dernier dirigé surtout contre la Gnose), dans un langage terre à terre, simpliste mais cohérent, donc mieux compris des fidèles que les réflexions échevelées de certains, défend l'autorité de l'Écriture contre des spéculations qui compliquent trop le message. Le thème de la récapitulation de l'Ancien Testament par le Nouveau, de l'Ancienne Alliance par la Nouvelle, lui permet d'éviter le rejet des textes du judaïsme et l'affrontement direct contre lui. 

ORIGÈNE (185-253 environs), à Alexandrie où existe une grande École philosophique chrétienne, est véritablement le premier dogmaticien chrétien. Il mêle la philosophie grecque et l'exégèse de l'Écriture sainte dans plusieurs textes qui nous sont parvenus (notamment Le Traité des Principes, qui reste l'oeuvre maîtresse de toute la théologie chrétienne de l'Antiquité). Dans un vaste système qui emprunte à la Gnose (Hexaples), il donne une édition commentée de la Bible. Ses Commentaires, comme son Commentaire sur l'Evangile de Jean, à l'intention du grand public, demeure des modèles d'exégèse à la fois savante et inspirée.

TERTULLIEN (160-220 environs), formé à la rhétorique, met en place un latin littéraire chrétien, défend à Rome et à Carthage les chrétiens contre les accusations qu'on leur lance (athéisme, lèse-majesté) dans des Apologies et dans des pamphlets (Contre les Juifs). Il s'en prend de manière véhémente et argumentée aux moeurs païennes : le porte de la toge, les spectacles publics (souvent violents), le service militaire, la mode et défend la vraie foi surtout contre le marcionisme. Son Traité De la prescription des hérétiques s'efforce de disqualifier tous ceux qui prétendent rester chrétiens tout en rompant avec la tradition et leur dénie le droit d'utiliser l'Écriture. Théoricien moins profond qu'ORIGÈNE, TERTULLIEN exerce une influence décisive sur l'avenir de la pensée chrétienne latine. Face à la théologie orientale, très marquée par le platonisme et le gnosticisme, assez mystique et très disposée à intégrer (tentation de syncrétisme) l'apport de la culture hellénistique à la pensée chrétienne, il représente, si nous suivons Étienne TROCMÉ, "une tendance beaucoup plus critique à l'égard de la civilisation païenne, beaucoup plus réservée envers la philosophie, sauf peut-être le stoïcisme, et beaucoup plus juridique d'esprit. La différence entre les traditions grecque et latine est déjà présente en germe dans ce contraste entre l'école d'Alexandrie et TERTULLIEN."

Ces trois prédicateurs, même si dans les régions (hors Palestine), les milieux où ils prêchent et écrivent ne sont guère concerné par les questions militaires (observons simplement que les soldats sont regroupés dans les régions frontalières de l'Empire et que le service militaire ne les touche guère), sont amenés à réfléchir sur la guerre et sur la condition de soldat. En fait, ils prennent position dans un débat de conscience, très secondaire d'ailleurs, qui ne concerne que l'attitude à adopter à l'égard du métier de soldat et sur sa compatibilité avec la religion chrétienne. Les études sur la position de l'Église primitive sur la guerre sont souvent sous-tendues par des positions pacifistes et militaristes qui semblent, à tout prendre, fausser les perspectives.

Les études les plus récentes aboutissent à des conclusions très nuancées (par exemple, A MORISI, La guerra nel pensiero cristiano dalle origini alle crociate, Florence, 1963), mais nous pouvons fortement distinguer la période de la prédication des trois pères de l'Église auparavant cités de celle qui les suit, bien plus propice à des débats plus tranchés et plus développés. Le nombre des chrétiens engagés dans l'armée semble très faible jusque dans la seconde moitié du IIe siècle, puis gonfle à partir des années 170, mais très localement dans les régions danubiennes et asiatiques, où la menace barbare est sensible. Tant que les progrès de la conversion au christianisme demeure limités, la question est donc mineure dans l'esprit des responsables des communautés chrétiennes, ce qui n'est plus le cas au IIIe siècle. Le fait d'ailleurs qu'ORIGÈNE s'exprime plus que d'autres sur la question est significatif puisqu'il appartient déjà à ce siècle.

Si les fidèles en général n'ont pas à réagir devant la guerre ou le service militaire, les intellectuels, qui voyagent beaucoup et qui reçoivent beaucoup d'information des empires romain, perse et parthe et d'autres régions ont lus l'occasion de s'inquiéter. Rares sont ceux qui pensent que le christianisme va faire disparaître la guerre. IRÉNÉE, vers 170, dans Contre les hérésies, croit pouvoir discerner des signes encourageants, constatant que la loi de l'Évangile "change en charrues de fer des épées et des lances, et les glaives en instruments de paix, au point que l'homme ne consent plus à frapper, mais à être frappé". Mais il s'agit là pus de figure de rhétorique que de réflexion profonde. Les autres ne partagent pas cet optimisme, tel CLÉMENT d'Alexandrie qui recommande vers 200 aux soldats chrétiens d'obéir à leurs chefs sans aborder la question du droit de tuer. Beaucoup optent, dans l'attente de la fin du monde, de la cité humaine pour entrer dans la cité de Dieu, pour un détachement des responsabilités politiques, et à plus forte raison militaires. C'est surtout cette attitude de réserve à l'égard des événements terrestres qui les poussent à s'exprimer sur la guerre. L'opinion générale est toutefois que le métier de soldat est peu recommandé.

TERTULLIEN, qui se prononce parmi les premiers vers 200 (De idolatria), clame qu'"en désarmant Pierre, le Seigneur a désarmé tous les soldats. Personne ne peut regarder comme licite un uniforme qui représente des actes illicites." "Il n'y a pas d'accord possible entre le serment divin et le serment humain, entre l'étendard du Christ et l'étendard du diable, entre le camp de la lumière et le camp des ténèbres ; une âme ne peut se dévouer à deux maîtres : à Dieu et à César.". Il fait directement référence aux paroles attribuées à Jésus : "Rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César". Encore cette position ne date que de l'époque où le prédicateur se rallie à la pensée montaniste, de plus en plus critiquée. 

ORIGÈNE s'élève lui de manière plus longue et constante contre la guerre et contre l'armée. Favorable à une interprétation allégorique de la Bible, il fait une relecture spirituelle des livres qui racontent l'histoire passée : Comment concilier les combats et massacres de l'Ancien Testament, ordonnés par Dieu lui-même, et les paroles de paix prononcées par Jésus. Dans le traité contre Celse (vers 250), il revendique pour les chrétiens le droit d'être exemptés du service militaire, comme les prêtres païens, afin de ne pas être souillés par le sang. Il est hostile de manière générale à l'exercice de charges publiques par les chrétiens, mais sa condamnation de la guerre n'est toutefois pas absolue, et il admet, dans une comparaison avec les luttes défensives menées par les abeilles contre les guêpes, que "peut-être ces guerres montrent-elles comment et pour quelles justes raisons les hommes peuvent entreprendre des guerres, si parfois il est nécessaire que la guerre existe entre les hommes", reprenant les propos du prophète Jérémie

    Étienne TROCMÉ met l'accent sur le fait que tous les théologiens de la fin du IIe siècle et de la première moitié du IIIe siècle sont en avance sur l'Église de leur temps. Et cela va jusqu'à leur disgrâce au sein des institutions chrétiennes en formation, sans doute en partie parce que la virulence de leurs écrits indispose parfois.

 

Georges MINOIS, L'Église et la guerre, De la Bible à l'ère atomique, Fayard, 1994. Étienne TROCMÉ, chapitre Le christianisme des origines au Concile de Nicée, dans Histoire des religions II*, Gallimard, 2001. Sous la direction de Pierre GEOLTRAIN, Aux origines du christianisme, Gallimard, 2006.

Sur la perception militariste ou guerrière du christianisme, on peut lire des ouvrages écrits dans l'atmosphère des affrontements patriotiques comme celui de l'abbé ROUZIC (Théologie de la guerre, Bloud et Gay, 1916) ou des études collectives comme L'Église et la guerre, dans la même maison d'édition (1913) ou La Guerre allemande et le catholicisme (1915).

Sur la perception pacifiste, il existe beaucoup d'ouvrages écrits notamment par des auteurs Quakers, mais nous conseillons surtout Pacifisme et christianisme aux premiers siècles, d'Albert BAYET, Les Oeuvres représentatives, Bibliothèque rationaliste, 1934. Il fut noter que plus récemment, c'est la lecture pacifiste qui l'emporte. On consultera avec grand profit également le livre très documenté de J. M. HORNUS, Evangile et laborum, Étude sur l'attitude du christianisme primitif devant les problèmes de l'État, de la guerre et de la violence, Genève, 1960.

 

RELIGIUS

 

Relu le 26 juillet 2020

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19 août 2011 5 19 /08 /août /2011 12:31

         Répondre à la question de l'opinion ou du message des christianismes (car de toute évidence, il y a bien, dès le départ plusieurs christianismes qui s'ignorent ou s'affrontent) sur la guerre suppose que soient prisent en considération des phénomènes propres à la sphère religieuse, communs à toutes les religions - et les multiples aspects sociaux, économiques, politiques... dans lesquels ils naissent et se développent.

       Une approche purement théologique du problème fait appel aux textes dits fondateurs ou au canon de croyances et de pratiques ainsi qu'aux prises de position des Églises officielles, comme de leurs dissidences. Elle n'est pas à négliger et constitue même un aspect de la question. Une approche qui ne se veut pas théologique et qui s'efforce de traiter les christianismes comme les autres religions, dans une position agnostique (ne pas prendre parti sur la vérité ou la fausseté des idées religieuses affirmées), suppose resituer la naissance et le développement des christianismes dans le contexte historique et surtout comprendre l'émergence même des Églises chrétiennes dans le conflit même des tendances qui les ont fait naître, conflit qui double et alimente celui que ces tendances ont eu, ont, avec les autres religions constituées... ou en voie de constitution. Singulièrement, la recherche scientifique récente permet de mieux comprendre, à partir du judaïsme d'origine des fondateurs et de l'imprégnation de la culture grecque - singulièrement de la philosophie grecque - et gréco-romaine, la formation des différents corpus de croyances. 

  Dans l'approche de la guerre, les Évangiles et les pères fondateurs ont fournis des éléments - divergents entre eux - qui constituent encore aujourd'hui, à travers la longue lignée des théologiens catholiques, puis protestants, orthodoxes... (autant d'exégèses interprétatives), une fois une Église officielle hégémonique proclamée, des réponses plus ou moins bien reliées au corpus de croyances.

 

     L'approche historique permet de comprendre comment, à partir des différentes tendances à l'intérieur du judaïsme et à l'intérieur de la philosophie grecque et même de certaines autres religions et philosophies orientales, comment le christianisme s'est construit et institué depuis la prédication de Jésus jusqu'à la proclamation de celui-ci comme religion officielle par l'Empereur Constantin. Peuvent être mis en lumière les différentes attitudes par rapport à l'armée et à la guerre, de l'eschatologie juive au pacifisme chrétien, puis du christianisme pacifique au christianisme belliqueux, en prenant garde aux différents déficits persistants d'information sur ce qui s'est passé et à la présence constante de beaucoup d'attitudes - positives ou négatives - sur la guerre, dans chaque période historique. Il convient aussi de se poser constamment la question des différences entre les pensées des responsables des Églises et les éléments de la ferveur populaire.

  Les différentes Églises participent, à travers leurs conflits mêmes, à l'élaboration de positions sur la guerre, ce qui n'exclut pas bien entendu, comme pour les autres religions, leur participation même à des guerres, des Croisades aux guerres de religion,  et leur implication dans l'appareil militaire des États à différentes périodes. Les fidèles, les hiérarchies religieuses participent à la vie des sociétés dans lesquels ils s'intègrent, les font évoluer et sont soumis à leurs évolutions, selon des modalités qui, même si elles n'excluent pas des moyens militaires, politiques, économiques, relèvent surtout de phénomènes culturels. A un point tel que loin d'être des positions théoriques, les relations entre christianisme et guerre revêtent la forme d'une participation chrétienne à l'élaboration de plusieurs pensées successives de la guerre, non seulement sur le fond - ses principes moraux - mais aussi sur les manières de combattre, jusqu'aux ennemis à combattre. 

  Aujourd'hui même, dans un certain foisonnement (une très grande diversité conflictuelle) religieux, dans des sociétés sécularisées, les christianismes, dans des formes radicalement différentes d'un continent à un autre, se définissent par leurs rôles, et pas seulement par leurs positions, dans les problèmes politiques, économiques et sociaux, et cela suivant des vivacités qui varient avec les intensités des injustices sociales, comme ce fut le cas pour toute une frange de l'Église catholique en Amérique du Sud, à travers la Théologie de la libération.

 

     Nous pouvons dans une première approche distinguer les données bibliques  et la théologie morale du christianisme.

-  Sur les données bibliques, plusieurs auteurs qui dominaient la recherche dans ce domaine, postulaient comme G. von RAD (Der Heilige Krieg im alten Israël, Göttingen) en 1951, l'existence, derrière les textes bibliques, d'une institution de la "guerre sainte" (expression non biblique) qu'ils croyaient unique en son genre et spécifique de l'Israël ancien. "Aujourd'hui, écrit Albert de PURY, on en est largement revenu. D'une part, on fait la part plus grande à ce qui est ré-élaboration littéraire et souvent tardive, de pratiques archaïques réelles ou imaginaires. D'autre part et surtout, on s'est rendu compte que tous les éléments que von RAD tenait pour les marques de la "guerre de YHWH" - rites de convocation, règles de pureté, consultation de l'oracle divin, présence symbolique de Dieu dans un palladium de guerre (l'arche), intervention de Dieu dans le combat, terreur divine paralysant l'ennemi, offrande du butin à Dieu après la victoire, etc. - n'étaient nullement une particularité israélite mais se retrouvaient également dans les récits de guerre de l'Orient ancien, et notamment chez les Assyriens."  "la conception sous-jacente est toujours la même : ce sont les dieux qui ont fondé l'ordre du monde, et ils sont seuls à pouvoir le préserver ou le modifier. Le roi est chargé d'exécuter la volonté divine en protégeant l'ordre contre le chaos. Sa mission consistera donc à se battre contre tout ce qui, de l'extérieur ou de l'intérieur, menace la création, ennemis humains ou bêtes sauvages, et c'est ainsi que la guerre et la chasse deviennent l'obligation (mais aussi la prérogative) royale par excellence. Dès lors, il est naturel que les dieux interviennent dans la guerre et que le roi et ses troupes se conforment aux exigences rituelles. La victoire elle, est toujours attribuée à la divinité. (...) Israël s'inscrit lui aussi dans ce contexte : en se disant 'am YHWH, expression qui, plutôt que "peuple de YHWH", signifie d'abord "milice de YHWH - femmes, enfants et vieillards n'en font pas partie -, Israël se comprend comme une armée au service de YHWH.

En ce sens, J. WELLHAUSEN n'a pas eu tort de dire que pour Israël le camp militaire a été le "berceau de la nation" (1894). La fonction première de YHWH était de mener les "guerres de YHWH"." Ce qui caractérise sans doute le peuple hébreux des autres peuples est que précisément il n'a pas été en mesure de faire des victoires militaires qui permettent de délimiter - au moins durablement - un territoire et une souveraineté. "Après la chute du royaume du Nord en 720 sous les coups des Assyriens, poursuit Albert de PURY, Israélites et Judéens n'ont plus guère été en mesure de mener des guerres, et ils ont compensé ce qui pouvait apparaître comme une défaite de YHWH sur le champ de bataille par une intense activité littéraire, produisant des récits dans lesquels la naissance même d'Israël était décrite comme la victoire du Dieu guerrier sur un ennemi puissant. Dans cette littérature, que nous appelons "deutéronomiste", l'existence d'Israël dans le pays est attribuée à un acte fondateur violent (mais historiquement fictif), la conquête de Canaan sous Josué, une conquête dont on se plaît à souligner le caractère radical. Le caractère guerrier de YHWH s'en trouve encore accentué, et même exacerbé, et cela paradoxalement, à une époque où Israël ne dispose plus ni d'un État ni d'une armée. Il est vrai cependant que, dans cette utopie de la guerre, l'action divine est si puissante et si déterminante qu'elle en vient à se suffire à elle-même et que les acteurs humains en sont réduits à la passivité. D'où ce qu'on a pu appeler le "pacifisme" de la "guerre sainte" en Israël." Cette évolution fait contraste avec des récits guerriers où les armées demandent le soutien des dieux, s'aident de leurs conseils à travers les oracles, mais où la victoire du roi, qui étend les frontières d'un Empire, renforce le caractère héroïque des hommes qui y participent. "Au départ, la théologie deutéronomiste avait été formulée en réponse à l'invasion assyrienne ; mais dès le début, cette radicalisation du YHWH guerrier suscita quelques voix discordantes. Dans la tradition des prophètes classiques, on trouve plusieurs passages qui dénoncent l'excès de la violence ou le caractère illusoire de la puissance militaire et qui aspirent à la disparition de la guerre. Chez Amos, dans les oracles contre les nations, on trouve même l'amorce d'une réflexion sur les "crimes de guerre" ; dans un contexte de guerre qui parait lui-même attribué à la fatalité, le prophète dénonce avec précision les actes qui, ne s'expliquant plus par des nécessités stratégiques, relèvent de la cruauté gratuite : la mise à mort de populations entières, la déportation massive, l'éventrement de femmes enceintes et la profanation de cadavres, ces deux derniers forfaits symbolisant l'acharnement contre la vie au-delà des limites d'une vie humaine (De la Thora au Messie,. Mélanges H. Cazelles, Grelot, 1981).

Dans la législation deutéronomique sur la guerre, on trouve donc, à côté de prescriptions qui s'inspirent directement de la brutalité assyrienne, des ajouts qui cherchent à humaniser la guerre, voire à la rendre impraticable. Le courant théologique qui s'est le plus totalement désolidarisé de la perspective deutéronomiste est le courant sacerdotal. La version sacerdotale de la naissance d'Israël ne présente pas la sortie d'Égypte comme une bataille et ne conçoit pas l'entrée en Canaan comme une guerre de conquête. Pour elle, la violence fait partie de la corruption de la création. Aussi, lors de l'alliance conclue avec Noé (c'est-à-dire avec l'humanité entière), et dans l'intention d'inaugurer un monde fondé sur la justice et non plus sur la violence, Dieu renonce lui-même à la guerre : il le singnifie en suspendant son arc (l'arme de guerre divine par excellence) dans la nuée. Visible pour tous les hommes, l'arc-en-ciel doit leur servir de rappel permanent que Dieu a dépose et rangé son arme et qu'eux aussi sont invités à concevoir leur existence sans recours à la guerre. Particulièrement intéressé par le Temple, le Chroniste introduit dans le récit ancien une vue nouvelle, résolument opposée à la guerre : si dieu n'autorise pas David à construire le Temple, c'est parce qu'il a versé le sang dans les batailles." Ce point de vue moderne sur le message de la Bible et le contenu de l'Aliiance entre Dieu et les hommes reflète une perception très ancienne d'éléments du judaïsme qui influence dès le départ les différentes tendances du christianisme. Celles-ci, et cela se reflète clairement dans le Nouveau Testament (les quatre Évangiles et d'autres textes), sont orientées toute entière dans les premiers temps par l'attente d'un dénouement eschatologique éminent. Les écrits auxquels se réfèrent les fidèles d'une nouvelle manière de penser et de croire, "témoignent d'une assez grande distance à l'égard de l'État et de ses institutions. La guerre n'entre donc pas dans le champ de ses préoccupations. L'Évangile de Luc (l'un des textes de références fondateurs), qui est le seul à y faire allusion, ne semble considérer la guerre que comme un phénomène lointain qui affecte peu les conditions de vie du chrétien (et même du soldat chrétien). Tout au plus l'héritage guerrier de la tradition vétérotestamentaire apparaît-il dans la parole de Jésus : "Je ne suis pas venu apporter la paix, mais bien le glaive!". Chez Paul, on trouve des métaphores tirées du combat guerrier ou sportif, mais elles relèvent davantage de la rhétorique polémique de l'Apôtre que d'une prise de position sur la guerre. L'apocalypse déploie de grandes scènes guerrières, mais leur centre est l'Agneau immolé."  

Cette vision de l'influence de la Bible sur le christianisme, à propos de la guerre, reflète assez bien l'opinion dominante des Églises chrétienne à l'heure actuelle, ce qui ne veut pas dire, notamment pour de nombreux courants chrétiens, qu'elle reflète pour eux entièrement la vérité. En fait, le plus clair sans doute de l'attitude des communautés chrétiennes du début qui détermine leur attitude sur la guerre, semble être leur opposition à l'idolâtrie, héritée précisément du judaïsme : dans la mesure où les autorités militaires et civiles requièrent cette idolâtrie, la grande majorité des chrétiens, sinon la totalité, refuse le service militaire, donc par ricochet de faire la guerre au nom de divinités qu'elle rejette.

- Sur la théologie morale du christianisme, David ATTWOOD distingue dans son histoire trois positions au sujet de la guerre : le pacifisme (il n'y a de vraie justification chrétienne de la guerre), la théorie de la guerre juste (il y a des critères qui justifient moralement la guerre), et le réalisme (il n'y a pas de limite à la guerre, sinon la raison d'État). La théorie de la guerre juste, pour laquelle ce peut-être un devoir de défendre la justice et l'ordre de la cité par la guerre, a contribué à la formation du droit international de la guerre. Ces trois positions sont tour à tour dominantes suivant les périodes.

Ainsi dans la période dite patristique qui va jusqu'au IVe siècle, les communautés chrétiennes n'eurent pas à se poser la questions de la participation à la guerre. Jusque là les chrétiens se tiennent en général loin de tout engagement social de manière générale, tendant à se regrouper en communautés plus ou moins grandes et plus ou moins autarciques, et plus ou moins communicantes avec les autres communautés également. N'oublions pas que nous sommes dans une période aux déplacements assez lents et aux faibles densités de populations. Des preuves existent toutefois de services dans l'armée romaine dès avant 200, même si les évêques et les théologiens demandaient à leurs fidèles de ne pas être soldats et ne pas verser le sang (ATHÉNAGORE, CLEMENT d'ALEXANDRIE, TERTULLIEN, ORIGÈNE, LACTANCE). Les pacifistes en appellent généralement à l'amour des ennemis et au souci d'éviter l'effusion de sang et à l'évitement des situations trop conflictuelles génératrices de violences. AUGUSTIN, plus tard, ainsi qu'AMBROISE, soutiennent qu'on ne doit pas se défendre pour son propre compte contre la violence, mais qu'on a le devoir de défendre l'innocent. C'est pourquoi le sage selon l'auteur de La Cité de Dieu, peut mener une guerre juste. S'il justifie la nécessité tragique de la guerre, c'est qu'il a la conviction que l'injustice est pire que la mort (Contre Faustus). Son oeuvre contient en germe tous les principes de l'idée de guerre juste. Le soldat obéit à bon droit lorsque l'autorité politique lui ordonne de combattre pour une cause juste, les maux de la guerre étant limités à ceux qui sont nécessaires pour remédier à l'injustice.

Au Moyen Age et au XVIe siècle, les multiples interrelations politico-religieuses ont fait naître des argumentations de plus en plus précises et beaucoup considèrent que le "pli pris" dès la naissance de l'Empire romain chrétien sous Constantin, vers 325, se renforce dans une justification de plus en plus massive de la guerre, dans l'oubli de principes évangéliques. Pour THOMAS D'AQUIN, il y a trois critères de la guerre juste : la légitimité du souverain qui en décide ; l'existence d'une juste cause (redresser un tort) et l'existence d'une intention droite, qui vise à favoriser le bien à éviter le mal. Il faut aussi que certaines personnes, dont les prêtres et les religions ne participent pas au combat. Les successeurs de THOMAS D'AQUIN développent ces idées à l'aide d'arguments tirés du droit naturel, du droit des gens et de l'évangile, et élaborent une casuistique - parfois compliquée et alambiquée - théologique et juridique de la guerre. Celle-ci définit qui a légitimement autorité pour mener aussi bien les guerres privées que les guerres décidées par l'État, quelle est la nature de la juste cause, et quels sont les moyens justes que l'on pouvait utiliser. C'est ainsi que l'on recommandait de traiter humainement les femmes, les enfants et les prisonniers. Cette tradition donnent quelques uns de ses meilleurs fruits avec l'oeuvre de VITORIA et de SUAREZ, mais il ne faut pas oublier les innombrables justifications d'entreprises qui ignorent ces prescriptions chez nombre de seigneurs et de princes chrétiens. GROTIUS développe une nouvelle synthèse de la loi naturelle et du droit des gens qui jettent les fondements d'un droit international. En fait, lorsqu'on fait le bilan de toutes les théories élaborées, l'usage de la force est rarement considéré comme un moyen légitime de promouvoir la foi chrétienne, malgré les Croisades et les Ordres guerriers chrétiens, et les multiples Inquisitions.  Dans ces derniers cas, des prétentions de guerre sainte sont clamées, en invoquant surtout des préceptes tirés de l'Ancien Testament ou la volonté de Dieu. Pendant les guerres de religions, l'invocation de cette volonté de part et d'autre sont l'occasion de véritables retours en arrière, les accusations d'idolâtrie refaisant surface. 

Dans cette même périodisation, dont cette étape va du XVIIe au XIXe siècle,  David ATTWOOD écrit que, "les arguments de GROTIUS en faveur d'un droit de la guerre furent pratiquement ignorés de la communauté internationale. Le changement de climat politique et philosophique fit d'ailleurs disparaitre l'idée de guerre juste (dans cette période). D'une moralité politique dont le cadre était fixé par Dieu, on passa à une moralité sociale fondée sur les droits de l'individu, ce qui donna une importance croissante à la justification de la guerre par la légitime défense. Quand celle-ci, fondée sur le droit de l'individu à la conservation de la vie, devient l'élément essentiel de la justice, elle finit par mener à l'idée de guerre totale, parce que le droit de conserver sa vie peut légitimer effectivement toute action qui tend à cette fin. On peut aussi justifier la guerre totale en disant que plus la guerre sera atroce, plus on sera découragé de la faire, idée qui sera plus tard importante dans les théories de la dissuasion." L'élément essentiel qui détermine la position des différents christianismes (officiels ou non) est l'éviction radicale du religieux de la sphère politique, l'expulsion des institutions religieuses de l'exercice du pouvoir politique. il en résulte une certaine prise de distance dans la hiérarchie comme parmi les fidèles sur les modalités de l'exercice de la violence, ceci de régimes en régimes qui font de moins en moins référence à Dieu, de guerres en guerres qui font de moins en moins appel à des ressorts justificatifs religieux...

Le XXe siècle est sans doute encore trop proche pour tirer une vision d'ensemble des relations entre christianisme et guerre, qui peut être brouillée par la perte d'importance de la religion elle-même et par l'usage laïcisé de certaines notions héritées des périodes précédentes. Néanmoins David ATTWOOD s'y essaie, notamment sur les progrès du droit international de la guerre. Les différentes conventions de La Haye (1899,1907) "ne posèrent pas le problème de la cause juste et ne s'occupèrent que des limites à apporter à la conduite de la guerre. Elles ne purent avoir tout leur effet à cause du progrès technologique, de l'aviation en particulier, qui transforma les conditions de la guerre (...). L'effort pour les renouveler (Conventions de Genève, 1949) porta surtout sur l'aspect humanitaire du droit, c'est-à-dire sur le traitement des prisonniers de guerre, des blessés et des civils, plutôt que sur la conduite de la guerre, et le souci traditionnel du ius in bello ne fut pas modernisé en droit international avant le protocole de Genève de 1977. Entre-temps, la Charte des Nations unies (1945) avait transformé le droit de la cause juste pour ne permettre aux États indépendants qu'un recours défensif à la guerre."  

     Toujours pour David ATTWOOD, "le renouveau de la théorie de la guerre juste n'eut lieu qu'avec la seconde Guerre mondiale. Jusque là, les réactions des Églises se partageaient entre pacifisme et réalisme. La tradition de la guerre juste ne survivait guère que sous la forme d'une liste plus ou moins conventionnelle de sept critères de la justice. Cinq d'entre eux concernaient le juste recours à la guerre : seule l'autorité légitime peut faire la guerre ; la guerre doit avoir une cause juste ; l'intention doit être bonne (par exemple, rétablir la paix) ; la guerre doit être le dernier recours ; il doit y avoir une perspective raisonnable de succès. Les deux autres concernaient  la juste conduite de la guerre : il ne doit pas y avoir d'attaque directe contre ceux qui ne contribuent pas matériellement au combat (principe de discrimination) ; le coût de la guerre doit être proportionné à l'avantage qu'on en attend (principe de proportion). Le bombardement aérien des villes remit en question l'idée de guerre totale et illimitée. Les armes et la dissuasion nucléaires posèrent  des questions nouvelles et urgentes ; l'affaiblissement de la tradition de la guerre juste et la répugnance à l'égard de la guerre entrainèrent bien des adhésions à une forme ou une autre de pacifisme. Pour mettre en rapport les critères de la guerre juste avec la guerre moderne, le principe de discrimination avait évidemment besoin d'être précisé.

Selon P. RAMSAY (War and the Christian conscience, Durham, 1961 ; The just War : Force and Political Responsability, New York, 1968), le principe exige non pas que les non-combattants soient totalement à l'abri de tout danger, mais qu'ils ne soient pas attaqués directement (le principe du double effet - intention - permettant que les civils subissent un mal non voulu). De plus, en ce qui concerne les bombardements aériens, il n'est pas nécessaire de distinguer précisément entre combattants et non-combattants, puisqu'on sait bien quand on attaque des populations civiles et quand on attaque des forcées armées. RAMSAY pense que le principe de discrimination ne souffre pas d'exception. Du point de vue du réalisme, W. O'BRIEN (The Conduct of Just and Limited War, New York, 1981) ou R. HARRIES (Christianity and War in a Nuclear Age, Oxford, 1986) l'interprètent avec plus de souplesse comme un aspect du principe de proportion. Le débat est complexe, par exemple, à propos de la question difficile de l'armement nucléaire et de la relation morale qu'il y a dans ce cas entre utilisation et dissuasion. Les partisans les plus résolus du primat de la discrimination (W. STEIN, J. FINNIS, G. GRISEZ) tendent vers le "pacifisme nucléaire" (l'usage des armes nucléaires n'est jamais autorisé), point de vue souvent difficile à distinguer du pacifisme pur (J. VODER). Beaucoup d'autres s'efforcent de réconcilier la tradition avec les complexités de la théorie de la dissuasion et le souci de la sécurité internationale (J. HEHIR, D. HOLLENBACH, F. BÖCKLE). Vatican II et les évêques catholiques américains (1983) accordent à la dissuasion nucléaire une légitimité provisoire, à titre de disposition temporaire. Les réalistes soulignent les avantages de la dissuasion, tandis que d'autres ne pensent qu'à l'urgence du désarmement. D'autres encore font remarquer que c'est l'espoir d'une sécurité totale qui nourrit les stratégies de la dissuasion, et qu'à des espoirs politiques plus limités doivent correspondre des possibilités de guerre plus limitées (P. RAMSAY, O'DONOVAN)." Un glissement certain des préoccupations de la guerre vers les courses aux armements et sur l'existence d'un complexe militaro-industriel générateur de commerce des armements s'opère tant chez les responsables religieux que parmi la population encore fidèle. Le poids d'une situation internationale caractérisé par l'existence d'un régime officiellement athée agit fortement sur l'opinion publique chrétienne. Dans ce sens, la disparition de la situation bipolaire et l'affaiblissement de l'idéologie communiste redistribuent les cartes entre les pacifistes et les réalistes, en terme de poids politique sur les orientations des politiques de défense. 

Comme conclue David ATTWOOD, "le renouveau contemporain de l'idée de guerre juste ne concerne pas seulement la dissuasion nucléaire. En droit international même, il y a une forte pression morale pour limiter les moyens de guerre, ce qui a influé sur les politiques d'armement. Les rapports entre l'autorité internationale et les États obligent à se poser à nouveau le problème de l'autorité légitime et du droit d'intervention (cf la guerre du Golfe en 1991). Avec l'effondrement de l'empire soviétique et la fin de la guerre froide, c'est le problème du droit des nations à disposer d'elles-mêmes qui vient au premier plan. La moralité de la guérilla et de sa répression pose encore des problèmes difficiles, qu'il faut traiter à la fois du point de vue ius ad bellum et du ius in bello. La tradition de la guerre juste n'a rien perdu de son actualité, à condition d'en admettre la thèse centrale et de croire qu'il est possible d'imposer des limites juridiques et morales à une guerre justifiée." La situation se complique davantage aujourd'hui avec l'affaiblissement des autorités étatiques et la privatisation rampante des moyens de faire la guerre, que ce soit au niveau de la fabrication des armements ou au niveau des forces armées. Un des principes, celui de l'autorité légitime, oblige à repenser les bases d'une théologie de la guerre juste, au minimum. Cette évolution conforte par ailleurs la tendance pacifiste car elle détruit les fondements politiques même d'une guerre rationnelle.

 

David ATTWOOD et Albert de PURY, articles Guerre dans Dictionnaire critique de théologie, Sous la direction de Jean-Yves LACOSTE, PUF, collection Quadrige, 2002.

 

RELIGIUS

 

Relu le 27 juillet 2020

 

 

 

 

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4 août 2011 4 04 /08 /août /2011 13:12

        Le Cercle Turgot, qui rassemble des experts universitaires, d'entreprises et d'institutions étatiques ou multilatérales, sous la coordination de Jean-pierre CHAMBON, et qui se signale par des vues favorables mais très critiques sur l'économie de marché et le libéralisme, livre là les contributions d'une bonne vingtaine d'auteurs sur ce qui s'annonce, en ce début de la deuxième décennie du XXIe siècle, comme le couple moteur, en tout cas le plus important, de la planète. Alors que beaucoup d'experts, notamment stratégiques, attendaient surtout l'expression tout azimut d'une superpuissance américaine, émerge un monde multipolaire - américain, chinois, arabo-musulman et européen - très évolutif. Comme en écho aux propos du Président des États-Unis sur les relations bilatérales des deux géants qui pourraient "façonner le XXIèe siècle", ces experts financiers dressent un tableau contrasté où la notion de puissance ne semble pas comprise de la même manière des deux côtés du Pacifique. Ils exposent et analysent les données des composantes d'un possible "pacte faustien" qui semble bien moins évident que médiatiquement proclamé. Au moment d'une crise générale de la Dette, il est bon de faire le point sur ce couple, l'un possédant la majeure partie des obligations (financières) de l'autre.

 

     Une première partie qui fait le "diagnostic des forces en présence" et éclaire les mythes et les réalités géopolitiques du moment, pose surtout en fait de nombreuses questions sur la nature de l'ordre mondial en train de se dessiner.

Claude REVEL écrit notamment que "les questions à régler par un éventuel nouvel ordre mondial sont toutes à multiples facettes, interdépendantes et en état dynamique. Dans l'ordre économique, par exemple, les investissements mondiaux incroyablement accrus au cours des vingt dernières années ont été menées dans des logiques financières, mais aussi souvent de puissance (cas des fonds souverains) et de sécurité (achats massifs de terres agricoles à l'étranger par certains États) ; les flux financiers qui les ont accompagnés les ont ensuite dépassés, dans des logiques de plus en plus parallèles, de moins en moins contrôlées par les États et parfois liées à des composantes mafieuses. La circulation accrue des hommes, des techniques, des informations, des cultures... s'est aussi accompagnée de son contraire, phénomènes de repliement religieux et communautaires. Les distinctions traditionnelles entre public et privé ont volé en éclats, avec une interconnexion voire une confusion des rôles entre États et acteurs privés dans la définition des quelques règles de gouvernance mondiales... Et face à ces dynamiques complexes, un grand nombre de problèmes mondiaux déjà soulevés au XXe siècle restent non résolus et de plus en plus lancinants : la pauvreté de certaines régions du monde (bien que l'on ait assisté à une enrichissement global de la planète, en termes financiers en tout cas), les déséquilibres démographiques qui, quels que soient leur sens, sont lourds de conséquences à terme, le caractère limité des ressources naturelles et énergétiques et les défis environnementaux, les risques sociaux au plan mondial, la nécessité de trouver un "terrain de jeu" commun entre "pays riches", émergents et en développement... liste non exhaustive". Pointe à travers ces contributions une véritable inquiétude car la formation d'une certaine gouvernance mondiale n'est absolument pas à la hauteur des enjeux. La Chine, qui a développé un véritable modèle alternatif, une économie de marché dirigée l'a fait en grande partie en faisant des États-Unis leur principal partenaire économique, dans une sorte de jeu très ouvert de confrontation-compétition-coopération, où, si les accents guerriers appartiennent à un passé proche, existent de nombreux éléments porteurs de conflits plus ou moins graves. L'un de ces conflits portent sur le modèle même de société, au sein d'une gouvernance mondiale en formation : modèle autoritaire de marché, modèle capitaliste libéral, modèle (européen) du rule of law et du public good, système de marché autorégulé par des puissances privées qui ne s'embarrassent pas trop de "règles rigides", système autoritaire... Même si l'espoir reste d'une évolution positive, même lente, de grands nuages pèsent sur le monde, qui, dixit Claude REVEL, "ne fera pas l'économie d'une confrontation sur les modèles."

Que de questions en effet : La Chine est-elle adaptée au nouvel ordre mondial (alors qu'elle ressemble parfois à un vaste atelier - 25% de la production mondiale - dirigé de l'extérieur)? Chinamérique, l'investissement transfrontalier est-il possible? Entre autres... La contribution de François MEUNIER (Go West, young (Chinese) man!) est très éclairante sur les difficultés, notamment migratoires, à l'intérieur de la Chine immense, avec ses acteurs locaux et centraux aux préoccupations très différentes.

         Une seconde partie sur la logique économique de la Chinamérique et les alternatives à celle qui existe actuellement permet un regard instructif sur l'énigme de "l'économie socialiste de marché" (Jean-Louis CHAMPION), sur les risques et bénéfices d'une stratégie de coopération (Philippe DESSERTINE) et sur la place de la Chine dans la nouvelle gouvernance mondiale (Nicolas BOUZON). La question lancinante que l'on retrouve pratiquement dans tout le livre est de savoir si va émerger une consommation de masse en République populaire de Chine (Jean-Pierre PETIT), tant le modèle économique chinois actuel semble reposer sur des bases financières et sur une production destinée à l'extérieur. Les aspects des relations entre Union Européenne, Chine et États-Unis (Hervé de CARMOY), sur les normes en vigueur en Chine (William NAHUM), sur la compétition sino-américaine en Afrique (Serge MICHEL) sont également, entre autres, abordés.

         La troisième partie, décidément d'actualité brûlante, porte sur les questions monétaires. Philippe JURGENSEN pose carrément la question de savoir si ce couple est un couple modèle ou un couple infernal, de nombreux autres auteurs apportant de nombreux éléments - plutôt inquiétants - pour répondre à cette question. Possibilité d'une Nouvelle monnaie de réserve,  Existence d'un dilemme du créancier, sorte de formule novatrice du dilemme du prisonnier (article très technique qui semble réservé à des professionnels de la finance), Positionnement des banques chinoises sur le financement de la croissance, place de l'euro dans ce couple... autant de grands sujets que s'efforce de résumer à la fin de l'ouvrage Bernard ESAMBERT.

Dans le déploiement des efforts du pouvoir central chinois dans de multiples domaines (démographie, énergie, éducation...), qui donne une image d'effervescence, se profile un ordre mondial qui commence "à se structurer sur une planète dont le centre de gravité se déplace vers l'Extrême-Orient." L'auteur de La guerre économique mondiale (Olivier Orban, 1991), président actuel de l'association Club des vigilants, ayant derrière lui une grande carrière économique et financière (Rothschild, COB, Lagardère Groupe Arjil...) conclue sur un monde interrogatif circonspect sur l'évolution interne, notamment sur le plan des valeurs, de la Chine.

    Ce livre est d'une tonalité plutôt "optimiste" du point de vue d'économistes plutôt libéraux (parfois critiques sur l'évolution actuelle) et se situe à l'opposé d'autres analystes qui penchent plutôt pour l'émergence d'une rivalité de plus en plus importante entre la Chine et les États-Unis. En tout cas, on ne peut que rejoindre une des conclusions de ce recueil de contributions : "Au-delà de cette effervescence canalisée par la primauté de l'économique, un ordre mondial a commencé à se structurer sur une planète dont le centre de gravité se déplace vers l'Extrême-Orient. Après la large domination de l'Occident, une plaque tectonique s'est remise en mouvement, négligeant le multilatéralisme et les bilatéralismes qui jalonnent notre quotidien." 

      Rappelons que le cercle Turgot qui rassemble de nombreux experts (auteurs, économistes, universitaires, chefs d'entreprises, banquiers...) a été créé en 2009, en lien avec l'Institut de Haute Finance (IHIFI), lui-même créé par le Président Pompidou en 1972. Son directeur actuel, Jean-Louis CHAMBON, directeur de publication également de Gestion est l'auteur ou co-auteur d'ouvrages économiques, dont Repenser la planète finance, regards croisés sur la crise financière, d'avril 2009. 

 

   L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : ""Les relations entre la Chine et les États-Unis vont façonner le XXIe siècle" : par cette déclaration, Barack Obama annonçait-il un "pacte faustien", prix à payer pour sortir de la grande crise mondiale? 

La décennie qui vient de s'achever a mis au jour les liens puissants et apparemment contre-nature qu'ont tissés ces deux pays dans les domaines économiques, financiers et monétaires, créant de facto une forme de solidarité et d'interdépendance sans précédent. États-Unis et Chine sont-ils en passe, en vertu d'un principe de réalité, de construire durablement des logiques de coopération.? Au point de se partager un directoire mondial, sous la forme d'une nouvelle hyper-puissance : la Chinamérique

Dans cet ouvrage devenu une référence, aujourd'hui réédité en poche, les experts du Cercle Turgot passent au crible les aspects géopolitiques, les mythes et les réalités de la situation des deux partenaires. En analysant dans le détail cette hypothèse d'une Chinamérique, les alternatives possibles, les risques et les bénéfices dont elle est porteuse, ils dessinent les contours du "monde d'après".

Cercle Turgot, La Chinamérique, Un couple contre-nature? Eyrolles, Éditions d'organisation, 2011, 285 pages.

 

Complété le 19 janvier 2013. Relu le 28 juillet 2020

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2 août 2011 2 02 /08 /août /2011 17:26

          Juriste constitutionnel, théoricien et professeur de droit, intellectuel catholique allemand, Carl SCHMITT appartient à la génération qui a connu le militarisme de son pays et l'humiliation du Traité de Versailles, et élabore sous la République de Weimar, puis sous le régime nazi, auquel il adhère et qui l'exclu de ses fonctions au bout de deux ans (1934-1936), et enfin après la Seconde Guerre Mondiale, une pensée politique qui se caractérise par la recherche des conditions de la stabilité de l'État et de son autorité.

Il s'oppose à la fois aux minorités agissantes - notamment les Juifs (il se caractérise par un antisémitisme affirmé), mais pas seulement - à toute théorie politique ou économique qui veut programmer le dépérissement de l'État (marxisme) ou l'affaiblir (le libéralisme). Champion d'un régime de démocratie plébiscitaire et penseur de la "dictature politique légitime", il estime nécessaire la présence d'un homme fort à la tête de l'État et finalement construit une philosophie de la situation d'urgence, de la guerre et du combat, définissant même la politique autour de la notion d'ennemi.

Sa pensée suit une ligne cohérente depuis Théologie politique (1922) jusqu'à Théorie du partisan (1963), en passant, principalement, par Théorie de la Constitution (1928), La notion du politique (1932), Le Léviathan dans la doctrine de l'État de Thomas Hobbes (1938) et Le Nomos de la Terre (1950). C'est d'abord en juriste qu'il pense et il pense le droit comme instrument de la puissance de l'État. Il amplifie la pensée de Maurice HAURIOU (1856-1929), juriste et sociologue français qui présente l'État comme "l'institution des institutions" (voir notamment ses principes de droit public, Larose, 1916).

Son oeuvre connaît une éclipse très longue après la seconde guerre mondiale, due surtout au fait que beaucoup plus que Martin Heidegger, il participe réellement à la justification du système nazi et de ses entreprises d'extermination. La critique allemande la rejette en bloc du fait de son allégeance au national-socialisme ; la critique anglo-saxonne distingue par contre toujours son oeuvre juridique de la République de Weimar de ses écrits nationaux-socialistes. Mais un troisième groupe voit surtout dans son oeuvre du Troisième Reich une trahison du juriste de Weimar et c'est sans doute par ce biais qu'aujourd'hui son oeuvre est redécouverte. A l'heure du triomphe du libéralisme, et au moment où la grande tradition marxiste européenne peine à trouver un second souffle, beaucoup d'intellectuels se tournent vers ses oeuvres qui défendent l'État.

   

      Parmi ces re-découvreurs, Julien FREUND, malgré ses sentiments de répulsion quant à son rôle dans le régime nazi, (il rappelle que la presque totalité des intellectuels - ceux qui n'étaient pas déjà partis en exil - faisaient confiance au départ à Hitler), le présente comme d'abord le théoricien de l'ennemi en politique.

Le centre de gravité de sa philosophie politique est de garder à la politique sa place (la Constitution de Weimar l'évacuait selon lui) : "Il est impossible, écrit-il en commentant l'oeuvre de Carl SCHMITT, d'exprimer une volonté réellement politique si d'avance on renonce à utiliser les moyens normaux de la politique, à savoir la puissance, la contrainte et, dans les cas exceptionnels, la violence. Agir politiquement, c'est exercer l'autorité, manifester de la puissance, sinon on risque d'être emporté par une puissance rivale qui entend agir pleinement du point de vue politique." Sa critique de la République de Weimar, loin de lui être hostile, vient du souci de lui donner l'autorité suffisante pour mener une politique efficace. C'est ce qui ressort de l'ouvrage Legalität und Legitimität publié à peine quelques mois avant la venue au pouvoir des nazis. Il s'agit alors pour lui d'une "tentative désespérée pour sauver le régime présidentiel, la dernière chance de la République de Weimar, face à une jurisprudence qui refusait le problème de la constitution en termes d'amis et d'ennemis." Une grande partie de son oeuvre repose la même question que Thomas HOBBES : "Pourquoi les hommes donnent-ils leur consentement à la puissance? Dans certains cas par confiance, dans d'autres par crainte, parfois par espoir, parfois par désespoir. Toujours cependant ils ont besoin de protection et ils cherchent cette protection auprès de la puissance. Vue du côté de l'homme, la liaison entre protection et puissance est la seule explication de la puissance. Celui qui ne possède pas la puissance de protéger quelqu'un n'a pas non plus le droit d'exiger l'obéissance. Et inversement, celui qui cherche et accepte la puissance n'a pas le droit de refuser l'obéissance." (Gespräch über die Macht und den Zugang zum Machthaber, Pfulligen, 1954). 

 

         Dans Théologie politique, Carl SCHMITT développe déjà la thèse selon laquelle "est souverain celui qui décrète l'état d'exception", celui qui décide de la situation exceptionnelle. Comparant les domaines de la religion et de la politique, il effectue une sécularisation des concepts théologiques pour les appliquer à la théorie de l'État. Le Dieu religieux devient le juge, tandis que le miracle devient l'exception de la jurisprudence. En fait, et il n'est pas le seul à le comprendre ainsi dans la lutte séculaire entre l'Église et l'État, "tous les concepts prégnants de la théorie moderne de l'État sont des concepts théologiques sécularisés."

 

          La Notion de politique (1932), née d'une conférence, ne veut pas considérer, comme cela se fait à son époque par les spécialistes du droit, l'État comme une activité autonome qui se préoccupe de la vie des hommes en société. Pour lui, le concept d'État présuppose celui de politique. Non seulement il ne peut y avoir d'activité politique en dehors du cadre étatique, mais la politique continuerait même si l'État devrait disparaître. Création historique, en dépérissement possible, l'État peut laisser la place à une autre forme d'unité politique. Julien FREUND indique qu'en dehors même cet écrit, Carl SCHMITT insiste sur la différence entre substance et instance. L'État est une instance, et dans des situations exceptionnelles, révolutionnaires ou de guerre civile, l'État se décompose du fait de la rivalité entre deux volontés politiques ennemies, jusqu'à ce que l'un des deux triomphe. Carl SCHMITT développe alors une pensée originale où l'axe réel est la politique, et non ses formes successives, mais il n'a pas cherché toutefois à définir l'essence du politique, ni même à caractériser plus ou moins exhaustivement le phénomène. Dans ses développements, le juriste allemand privilégie toujours la politique extérieure à la politique intérieure. Julien FREUND estime, en re-contextualisant l'oeuvre, que la Notion de politique n'est pas un ouvrage pré-nazi, nazi ou même pro-nazi et indique en passant que son auteur fait partie de la fraction anti-Hitler du Parti national-socialiste. Cet ouvrage se situerait plutôt dans la grande tradition de la légitimité charismatique.

Comme toujours, il est bon de revenir au texte. Dans une Préface, Carl SCHMITT indique qu'"il s'agit principalement (...) de déterminer la relation et la position réciproques des concepts étatique et politique d'une part, des concepts de guerre et d'ennemi d'autre part, et de discerner ce qu'ils contiennent d'information relative à ce champ conceptuel."  Dans le premier chapitre Étatique et Politique, nous pouvons par exemple lire : "En revanche, l'équivalence étatique = politique devient inexacte et génératrice d'erreurs dans la mesure où il y a interpénétration de l'État et de la société, les affaires de l'État engageant dorénavant la société, tandis qu'à l'inverse les affaires concernant jusqu'ici la société seule sont prises en charge par l'État, ce qui se produit nécessairement dans une unité politique organisée en démocratie. Dès lors, les domaines précédemment neutres (la religion, la culture, l'éducation, l'économie) cessent d'être neutres au sens où ce mot signifie qu'ils sont sans lien avec l'État et la politique. A ce genre de neutralisations et dépolitisations de domaines importants de l'activité humaine, la polémique oppose le concept de l'État total postulant l'identité de l'État et de la société, qui ne saurait se désintéresser d'aucun ordre d'activité humaine, à l'emprise potentielle duquel nul domaine n'échappe. Il s'ensuit que, dans un État total, toutes choses sont politiques, du moins en puissance, et la référence à l'État ne peut plus fournir de quoi définir le caractère distinctif spécifique du politique."

En fait, nous percevons bien là un caractère bien complexe de la politique, qui est toujours une lutte, un conflit, et d'ailleurs une grande partie de la réflexion de Carl SCHMITT est de faire comprendre la nécessité de laisser un espace aux luttes politiques, un espace aux catégories d'ennemi et d'ami, que ni l'État total, ni sa destruction ne doit entamer. Il s'attache à faire faire toujours la distinction entre les catégories morales et politiques et mêmes juridiques. Il n'est rien de pire qu'un adversaire criminalisé. La guerre est ce moyen extrême de la politique - Carl SCHMITT a lu CLAUSEWITZ -  qui "rend manifeste cette éventualité d'une discrimination de l'ami et de l'ennemi sur quoi se fonde toute notion politique, et elle n'a de sens que pour autant que cette discrimination subsiste comme une réalité ou pour le moins virtuellement, au sein de l'humanité. En revanche, une guerre menée pour des motifs prétendus purement religieux, purement moraux, purement juridiques ou purement économiques serait une absurdité." Il vise là des éléments de la guerre civile, qui se distingue par sa violence et son inhumanité, les autres n'étant alors rien d'autres que des monstres. Carl SCHMITT considère dans son livre la dépolitisation par la polarité éthique-économie. Son époque, pense t-il est réellement une époque de neutralisations et de dépolitisations, soit par le biais du capitalisme libéral, soit par le biais d'un projet marxiste, soit encore par les entreprises mondialistes du type Société des Nations.

A la fin de son livre, il écrit : "Le processus de neutralisation progressive des divers domaines de la vie culturelle toucha à sa fin parce qu'il a atteint la technique. La technique n'est plus un terrain neutre au sens de ce processus de neutralisation et toute politique forte se servira d'elle. Ce n'est donc qu'à titre provisoire que l'on peut considérer que ce siècle-ci est, relativement à son esprit, le siècle technique. Il n'y aura de jugement définitif que lorsqu'on aura constaté quelle espèce de politique est assez forte pour s'assujettir la technique moderne et quelles sont les véritables regroupement en amis et ennemis opérés sur ce terrain nouveau. De nos jours encore, parmi les peuples industrialisés, les grandes masses demeurent adeptes d'une obscure religion de la technicité car elles sont, comme toutes les masses, avides de conclusions extrêmes et inconsciemment convaincues d'y avoir trouvé la dépolitisation absolue, recherchée depuis des siècles, qui signifie la fin de toute guerre et l'aube de la paix universelle. Mais la technique ne sait qu'intensifier la paix ou la guerre, elle est également prête à servir l'une et l'autre, et le nom et l'invocation de la paix n'y changeront rien. Nous sommes à même de percer aujourd'hui le brouillard des noms et des mots qui alimentent la machinerie psychotechnique servant à suggestionner les masses. Nous connaissons jusqu'à la loi secrète de ce vocabulaire et nous savons qu'aujourd'hui c'est toujours au nom de la paix qu'est menée la guerre la plus effroyable, que l'oppression la plus terrible s'exerce au nom de la liberté et l'inhumanité la plus atroce au nom de l'humanité. Nous tenons enfin une explication de l'état d'âme de cette génération pour qui l'âge de la technicité n'était rien d'autre que la mort de l'esprit ou qu'une mécanique sans âme. Nous reconnaissons le pluralisme de la vie de l'esprit et nous savons que le secteur dominant de notre existence spirituelle ne peut pas être un domaine neutre et que c'est une erreur de résoudre un problème politique en posant en antithèses le mécanique et l'inorganique, la mort et la vie. Une vie qui n'a plus que la mort en face d'elle n'est plus de la vie, elle est pure impuissance et détresse. Celui qui ne se connait d'autre ennemi que la mort, et qui ne voit dans cet ennemi qu'une mécanique tournant à vide, est plus proche de la mort que de la vie, et l'antithèse facile qui oppose l'organique au technique est en elle-même d'un mécanisme primitif. Un regroupement qui ne veut voir qu'esprit et vie d'un côté, que mort et mécanique de l'autre, ne signifie rien, si ce n'est que le renoncement à la lutte, et ne représente guère que des regrets romantiques. Car la vie n'affronte pas la mort, ni l'esprit le néant de l'esprit. L'esprit lutte contre l'esprit et la vie contre la vie, et c'est de la vertu d'un savoir intègre que naît l'ordre des choses humaines (...)."

 

      La Théorie du Partisan (1963) est la poursuite de l'idée exposée dans La Notion de politique, mais à propos d'un autre thème.

Sont ré-abordés le problème de l'espace politique, celui de la légalité et de la légitimité, celui des relations internationales et celui de la question de l'ami et de l'ennemi. Julian FREUND pense que la littérature sur le partisan se compose essentiellement d'ouvrages écrits par ceux qui ont pratiqué ce genre de lutte (LÉNINE, MAO, GIAP, CASTRO...) et que les études d'ensemble sur le phénomène sont rares, celle de Carl SCHMITT en semblant même l'unique à ce jour.

La figure du partisan s'inscrit dans un monde de déconfiture du droit international classique et dans un nouvel espace politique. Il est, nous résume Julian FREUND, "d'une part un aspect typique de la nouvelle situation internationale qui ne permet plus de faire une distinction nette entre guerre et paix, parce qu'elle tend à confondre le civil et le militaire, le combattant et le non-combattant ; d'autre part cependant, en raison de sa caractéristique que Schmitt appelle tellurique, il donne une signification particulière à la nécessité de reconsidérer l'ordre élémentaire de l'être-là de l'homme lié à la terre (...), enfin, il réactualise la distinction entre ami et ennemi (...), que l'actuelle confusion entre guerre et paix a tendance à effacer. 

Dans l'Introduction, l'auteur fixe une situation de départ de ses réflexions sur le problème du partisans : la guerre de guérilla menée par le peuple espagnol de 1808 à 1813 contre les forces armées d'un envahisseur étranger (la France). Alors que le droit international classique refoule et met en marge la guerre civile et la guerre coloniale, le partisan les remettent au premier plan.

C'est à une étude juridique et historique à laquelle Carl SCHMITT se livre, jusqu'aux activités de l'OAS en Algérie. Effectivement dans ces guerres-là se brouillent non seulement la légitimité et la légalité, mais aussi la notion d'ennemi réel et se met en place peu à peu dans l'esprit des adversaires la notion d'ennemi absolu. Le partisan, selon lui, remet en question le défaut de pensée concrète qui parachève l'oeuvre des révolutionnaires professionnels. L'intensité de son engagement politique, la localité de cet engagement (il défend bien un coin de terre auquel l'attache un lien autochtone), à l'inverse d'un combattant technique, l'amène à bien discerner un ennemi réel, très loin de l'ennemi criminalisé.

 

      Émile PERREAU-SAUSSINE analyse le rapport de Carl SCHMITT à la politique et à la guerre, comment il lit en quelque sorte CLAUSEWITZ . "Schmitt souligne à l'envi la dangerosité de l'être humain et soutient que les théoriciens du libéralisme, qui n'avaient pas vu venir les guerres totales du XXe siècle, sous-estiment gravement cette dangerosité. Dans Le Concept du Politique, il oppose au primat libéral de la paix un primat antilibéral de la guerre, subordonnant le commerce à la violence ; il oppose au primat libéral de la discussion et du compromis un primat de la souveraine décision qui met un terme à toutes les discussions. Il analyse les situations normales par référence aux états d'exception, l'ordre par référence au chaos, la paix par référence à la guerre, et la guerre limitée par référence à la guerre totale. Chez Schmitt, les exceptions reviennent comme des leitmotiv. Les situations extrêmes du type "péril national" présentent à ses yeux l'intérêt de montrer qu'on ne peut pas toujours se contenter, à la manière libérale, de contourner les problèmes, de dépolitiser l'existence. Dans ces situations, en effet, il est impératif de prendre une décision, une de ces décisions qui obligent à se déterminer pour ou contre, une de ces décisions souveraines qui engagent tout l'être. Schmitt tend à réduire la situation normale à la situation exceptionnelle en réaction contre les libéraux qui oublient la guerre, l'exception, la possibilité du chaos.

Tout se passe comme si Schmitt ne voulait connaitre qu'une seule alternative : soit un libéralisme pacifiste, soit un antilibéralisme militariste. En revanche (Raymond) Aron se propose d'échapper à cette alternative : c'est même (...) dès les années 1930, l'une de ses principales motivations. Le véritable libéralisme ne nie pas l'existence de circonstances exceptionnelles : il s'efforce seulement d'un limiter les méfaits. Comme Schmitt, Clausewitz avait montré qu'en soi la violence ne comporte pas de limites intrinsèques - abandonnée à sa propre dynamique, la guerre conduit aux extrêmes. Mais c'est précisément à ce point que la rationalité politique devient nécessaire, pour éviter l'extermination réciproque, l'ascension aux extrêmes qui se retourne contre les véritables buts de guerre. L'attitude de Clausewitz puis d'Aron est de ramener, autant que possible, l'exception à la norme. Ce n'est pas le déchaînement extrême de la violence qui définit la guerre : c'est la politique qui en détermine la nature. Le désaccord entre Schmitt et Aron porte sur la rationalité pratique. Pour Aron, il est une rationalité pratique qui permet de procéder à des jugements politiques, il est  une rationalité qui permet d'embrasser la diversité des contextes nationaux en se plaçant au-delà des partis pris et des idéologies. Pour Schmitt, cette rationalité n'existe pas. la raison est subordonnée à la volonté. Il n'y a pas de point de vue universel ou philosophique au-delà de la cité, pas de jugement politique qui puisse dépasser les positions partisanes. Toute "vérité" est subordonnée à la distinction de l'ami et de l'ennemi. C'est par référence à la situation extrême qui appelle nécessairement une décision qu'il faut comprendre la vérité politique.

Dans Le Nomos de la terre, Schmitt critique le concept de guerre juste. Puisqu'il est impossible d'émettre un jugement qui transcende l'opposition de l'ami et de l'ennemi, il n'y a pas de concept de la justice qui permette de décider, en se plaçant au-dessus des partis, si une guerre est juste ou non. Suscitées par des désaccords au sujet de la justice, les guerres interdisent par hypothèse tout accord sur une commune conception de la justice. Il n'y a pas de normes universellement partagées, sur fond desquelles un concept commun de la justice pourrait se dégager. En sens contraire, c'est à l'élaboration d'une théorie de la guerre juste que tendent, à pas très mesurés, les efforts d'Aron pour consacrer un certain rationalisme. Faire rentrer la guerre dans le giron de la politique et de la raison, ce n'est pas exalter inconsidérément la chose militaire, c'est seulement reconnaître que la sagesse n'exclut pas le courage, et qu'il est parfois juste de se battre et de mourir pour défendre la liberté. Pourtant, Aron se garde d'affirmer l'existence d'une justice naturelle qui transcende le droit positif. Il s'en tient à une conception, sinon sociologique, du moins formelle de la rationalité pratique, pour rester au plus près des décisions politiques et pour éviter soigneusement les abîmes où se plaît Schmitt. Il reste dans les bornes à la fois précieuses et étroites de la tradition libérale." 

il faut remarquer que Raymond ARON, si on veut bien le situer dans la tradition libérale (ce qui peut se discuter), demeure un auteur bien isolé parmi les libéraux, qui, effectivement, sans doute parce que précisément ils partent très souvent de positions et de motivations économiques et non politiques, pensent peu la guerre et la paix, pensent peu de manière générale, la conflictualité.

Par ailleurs, la confusion entretenue entre pensée libérale politique et capitalisme libéral, et par extension au libéralisme actuel, ne peut que susciter, à l'inverse de sous-entendus amalgamant un peu facilement démocratie et libéralisme, des réactions assez vives. Il n'est donc pas étonnant de voir à l'extrême gauche de l'échiquier politique, des penseurs qui entendent s'appuyer sur certains écrits de Carl SCHMITT pour théoriser le politique. Carl SCHMITT dénonce d'ailleurs les tentatives du libéralisme de noyer les conflits sociaux par un discours irénique où il n'y aurait plus véritablement de luttes mais seulement des concurrences. Il écrit que le libéralisme "mène une politique de dépolitisation", une formule reprise par Pierre BOURDIEU.

     Ce qui précède n'enlève rien aux interrogations qui viennent à l'esprit à la lecture de ses ouvrages, sur le caractère qui serait nécessairement autoritaire de l'État, sur l'élaboration d'un système juridique qui permet l'expression d'un régime autoritaire (celui d'Hitler), qui donne à l'État une place finalement centrale dans l'analyse, même s'il écrit et insiste sur le fait que la politique ne se limite pas à l'État. Sans compter une phraséologie parfois furieuse qui frise le parti-pris idéologique en faveur de la décision plus que de la réflexion, qui jette un soupçon d'irrationalisme. Certes il écrit dans une époque et dans un lieu caractérisés par une catastrophique désorganisation politique et économique, et c'est ce qui donne une tonalité d'urgence à sa pensée. Mais il ne faut cependant cependant pas oublier que ce genre de discours, s'il n'est pas intrinsèquement totalitaire, facilite et a facilité la mise en place d'un régime politique qui définit bien, qui définit sans doute un peu trop, précisément, qui doivent être les ennemis et qui doivent être les amis... Une des qualités qu'on ne peut retirer à son oeuvre, c'est qu'elle ne laisse pas beaucoup de place à certaines illusions idéologiques et qu'elle incite, et c'est ce qui fait son attrait actuel, à la remise en cause de l'occultation du conflit politique et de l'existence d'intérêts toujours contradictoires au sein de sociétés qui se proclament un peu vite démocratiques.

 

 

 

Carl SCHMITT, La Notion de Politique, Théorie du Partisan, Flammarion, collection Champs, 1992. Préface de Julien FREUND.

Émile PERREAU-SAUSSINE, Raymond ARON et Carl SCHMITT, lecteurs de CLAUSEWITZ, Commentaire n°103, Automne 2003.

 

Relu le 29 juillet 2020

 

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30 juillet 2011 6 30 /07 /juillet /2011 13:12

          L'attitude des philosophes, qui par ailleurs pour la plus grande partie mènent une vie politique, sociale ou religieuse importante se distingue le plus radicalement par leur perception de la guerre civile. Plus sans doute que par le statut qu'ils donnent à la guerre en général, guerre juste ou injuste, légitime ou illégitime, voire légale ou non légale. C'est par leur perception de la guerre civile que se révèle sans doute le mieux leur positionnement politique et idéologique, leur engagement social ou religieux. A commencer par la distinction qu'ils opèrent entre guerre civile et guerre internationale, pour reprendre des termes modernes. 

 

       Nicolas DUBOS, dans son recueil de textes de philosophes sur ce qu'il appelle le "mal extrême", nous donne l'occasion de commencer à comprendre ses différents acceptions à travers le temps et l'espace, étant entendu que l'histoire n'est pas terminée... Si la guerre civile désigne aujourd'hui cette montée aux extrêmes des luttes sociales, "le point du plus grand désordre et de la plus grande hostilité intérieure, voire le seuil d'éclatement ou de dissolution de l'État", elle n'a pas toujours été considérée ainsi. Et ce sens provient d'un grand glissement de sens du canon romain, le bellum civile.

Le modèle romain, explique le chercheur au LNS (Lumières, Nature, Société) de l'Université de Bordeaux III, "permettait d'abord de distinguer la guerre civile des troubles ou des tumultes politiques. Ce canon l'assimilait ensuite sur le plan de la conduite du conflit, à la guerre étrangère. Les gueres civiles (très courantes dans le Bas Empire, et même pendant la République et tout l'Empire, finalement) étaient des guerres symétriques qui mettaient aux prises des armées régulières (...) et non des mouvements plus ou moins spontanés de partisans en lutte contre une armée d'État. Elles étaient, comme les autres guerres, des guerres de mouvement dans un espace territorial, par opposition aux rebellions ou aux insurrections menées dans l'espace confiné d'une cité, voire du palais". Elles portaient le nom de civil en ce sens qu'elles opposaient des armées composées de compatriotes, au service de partis, de classes sociales dont l'objectif était de s'emparer du pouvoir politique, de changer le régime ou de le faire évoluer dans un sens ou un autre. Nombre d'événements qualifiés de guerres civiles de nos jours se rapportent plus à des guerres désordonnées, mêlant civils et militaires, aux objectifs mal définis, qui se révèlent plus des conséquences d'un désordre politique généralisé qu'elles ne relèvent de groupes possédant des buts de guerres bien définis. Nous donnons le nom de guerres civiles à un ensemble de mouvements violents seulement si un certain degré de violence est atteint et seulement si l'ensemble de l'État est engagé dans la division, qu'il y ait ou non constitution d'armées régulières et divisions territoriales.

La guerre civile, de symétrique au départ, est devenue asymétrique, opposant souvent une armée régulière d'État à des corps de partisans. Se mêlent à ces considérations une nouvelle distinction entre guerre de civils et guerre de militaires. Dans la guerre civile, c'est l'ensemble de la société qui s'engage et se militarise sans remplir les conditions de la régularité militaire, tandis qua dans la guerre étrangère, la militarisation passe d'abord par l'institution étatique de l'armée pour s'étendre éventuellement ensuite à l'ensemble de la société, selon la nature de la mobilisation et du conflit.

Une notion qu'il faut garder à l'esprit, même si elle n'est pas mentionnée par Nicolas DUBOS, est une distinction qui reste, entre combattants et non-combattants. Même si ces derniers, du fait de l'évolution de la guerre, se retrouve pris dans l'événement-guerre de manière directe, dans la guerre totale. 

      "Dans la série des violences humaines, le pire est atteint lorsque la Cité entre en guerre avec elle-même, lorsqu'elle est divisée contre elle-même par une hostilité qui ne peut se résoudre que par la guerre, c'est-à-dire par un état dans lequel le meurtre n'est plus considéré comme un crime" C'est en tout cas ce que nous racontent un grand nombre de philosophes. "Le meurtre normal de l'étranger en temps de guerre est remplacé par le meurtre scandaleux du frère, à l'intérieur de l'unité politique. Le logos, qui continue de valoir dans la guerre en vertu de son caractère institué et légitime, est anéanti ou subverti dans la guerre civile." Dans le glissement de sens, la guerre civile du modèle romain devient une figure de lutte interne sans merci. Ce glissement est révélateur d'une évolution de la notion de ce qui est ami et de ce qui est ennemi, de ce qui autre et de ce qui est nôtre. Et cela explique que les philosophes antiques ne raisonnent pas comme les philosophes modernes, lorsqu'ils discutent de la République par exemple, même si d'une époque à l'autre, sont reprises des notions qui sont voisines. 

 

           Comme Nicolas DUBOS le propose, nous pouvons découper le temps (même si ce découpage est parfois arbitraire et dépend beaucoup de nos sources d'information...) en Antiquité (ou période de l'ennemi intime de la Cité), Renaissance (l'ennemi domestiqué), Guerres de religion (L'ennemi régénéré), Les Lumières (l'ennemi devient simple adversaire), La Révolution en guerre (L'ennemi sans frontière) et La guerre civile mondiale (l'ennemi transfiguré). Nous pouvons tout aussi bien, tout en gardant l'idée d'une progression dans le temps, ignorer ce découpage et ne se référer, quitte à en élaborer un autre, spatio-temporel ou non, qu'à des textes-phares de philosophes. Outre que ce découpage nous parait un peu forcé, il nous faut certainement introduire dans le corpus examiné, des auteurs qui ne fassent pas uniquement partie de l'ensemble historique occidental. 

 

      THUCYDIDE (La guerre du Péloponnèse), PLATON (Sophiste, Eutyphron, République, Timée, Les Lois), ARISTOTE (Les Lois, République, Politiques), CICÉRON (A Tiron, Huitième et Treizième Philippiques contre M. Antoine) sont autant de textes et d'auteurs qui peuvent faire comprendre l'évolution de la Stasis au Bellum civile, dans la période de l'Antiquité.

Toujours suivant Nicolas DUBOS, "pour désigner les conflits intérieurs de leurs cités, les Grecs cherchèrent à éviter le vocabulaire de la guerre  (polémos) (même si  l'usage de polémos peut apparaître pour désigner le déclenchement  des hostilités civiles - rarement, comme dans Les Lois de PLATON), réservé à l'hostilité contre une autre Cité ou contre un ennemi extérieur au monde grec. Par le terme de stasis les grecs voulaient désigner une instabilité interne, qui, pour être récurrente, ne dégénérait pas nécessairement en faction ou en conflit militaire. Stasis avait un sens plus large que celui de sédition, de révolution, de trouble, ou encore de guerre civile. Il désignait l'état général d'inimité de la Cité et était fortement associé au terme de nosos (maladie), c'est-à-dire à des causes autant qu'à des symptômes, à une incubation autant qu'au déclenchement morbide. Même si la stasis désignait aussi le combat effectif des factions, qui pouvaient alors recevoir le nom de staseis, le phénomène était perçu comme impliquant la totalité du corps politique et ne se réduisait pas à nos séditions et à nos révolutions. Les premières supposent une division préalable en factions, tandis que la stasis est là avant même cette division et peut même exister sans elles. De même, stasis a un sens plus large que les secondes (les révolutions ou métabolai ton politikon, selon ARISTOTE) : il peut y avoir stasis sans changement de constitution, ou retour à la constitution après un bref épisode de stasis. De plus, certaines staseis en restaient au stade de la discorde publique sans qu'il y ait assassinats politiques et a fortiori massacres, prise d'armes ou guerre au sens strict, autant de phénomènes qui font figure dès lors de symptômes non nécessaires à sa définition. La nature des Cités qui n'étaient pas des États territoriaux, et l'absence de fonctions publiques de type consulaire, expliquent, entre autre choses, qu'une guerre symétrique entre armées régulières était très improbable à l'intérieur d'une Cité grecque."  

C'est THUCYDIDE, en tant qu'historien, qui propose la première définition des causes anthropologiques et politiques de la stasis. Chez PLATON, la stasis est surtout la rupture d'une relation de parenté et peut s'appliquer à une grande variété d'unions. ARISTOTE, pragmatique dans sa définition de la stasis, ne se prononce pas sur son caractère injuste (ce qui l'est toujours chez PLATON) ou juste, même s'il présente des remèdes à celle-ci, dans le cadre de la préservation des constitutions. CICÉRON, qui vit dans une période de troubles, hait la guerre civile. Il exclut le bellum civile du territoire de la raison philosophique et de la guerre juste. Dans De officis, il écrit que "le seul motif pour entreprendre une guerre, c'est le désir de vivre en paix, sans injustice" et qu'"il faut toujours veiller à obtenir une paix qui ne se contente pas de pièges", choses que les Romains n'ont pas compris, et c'est pourquoi ils ont perdu la République. 

 

          MACHIAVEL (Proemio, Histoires florentines, Discours sur la première décade de Tite-Live, Le Prince), BACON (De dignitate et augmentis scientarum, De la sagesse des Anciens, Of seditions and troubles (Essays 15), Of unity in religion (Essays 3), tous textes reproduits dans Spedding) sont emblématiques de la période de la Renaissance. Pour MACHIAVEL, les divisions intérieures, lorsqu'elles ne dégénèrent pas servent la puissance extérieure, ce qu'il "démontre" par une analyse des raisons politiques de l'expansion romaine. Florence est incapable de parvenir à cet équilibre. A partir de ses mésaventures et de cette analyse, MACHIAVEL réfléchit sur ce problème du maintien de l'État et de la maîtrise des divisions. C'est la même problématique qui anime BACON, sauf qu'à la Raison d'État, il considère qu'on ne peut séparer la question politique (entendre les relations socio-politiques) de la question du gouvernement. Tout l'art de l'empire consiste à viser à la fois à le conserver, à rendre heureux les gens à l'intérieur de celui-ci et à l'agrandir. Si pour MACHIAVEL, les divisions religieuses font partie des causes des guerres civiles, pour BACON, elles passent au premier plan et les guerres civiles apparaissent comme la manifestation directe et principale des dissensions religieuses. 

 

        Junius BRUTUS (Vindiciae contra Tyrannos), Hugo GROTIUS (De Jure Belli ac Pacis), Thomas HOBBES  (Leviathan, De Cive, Behemoth ou le Long Parliament), SPINOZA (Traité théologico-politique) et KANT (Théorie et Pratique) peuvent aider à saisir la guerre civile vue par les philosophes dans les guerres de religions. Tous ces auteurs vivent dans une période de conflits religieux majeurs. Julius BRUTUS se situe dans un courant de critique radicale contre les théories monarchomaques. Pour Hugo GROTIUS, comme pour beaucoup, le débat se situe sur la question de la tolérance religieuse et de la résistance aux institutions de l'Église, Thomas HOBBES réduisant toute rébellion à une injustice envers les autres sujets et se centrant sur la fonction, les droits et les devoirs du souverain, qu'il estime seul à pouvoir précisément éteindre les guerres civiles religieuses. 

 

       ROUSSEAU (Du contrat social, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Les principes du droit de la guerre), KANT de nouveau (Vers la paix perpétuelle, Idée d'une histoire universelle), John Stuart MILL (Quels mots sur la non-intervention, dans Dissertations et Discussions) constituent des passages obligés sur la période des Lumières. Alors que pour HOBBES, les guerres civiles constituent des maladies du corps politique, ROUSSEAU situe le mal avant même sa formation. La critique de ROUSSEAU contre le système hobbesien s'attaque à sa tendance à favoriser le gouvernement despotique comme seul recours, au prix d'une dissimulation criminelle des vraies origines - toujours étatiques - de la guerre. L'État, en prétendant protéger l'individu contre son prochain, le précipite dans des guerres étrangères bien plus dramatiques que les "guerres privées" et qui se révèlent surtout être l'origine de guerres civiles d'une toute autre ampleur. La priorité accordée, et la "bonne" constitution en découle, à l'ordre intérieur ne résout rien tant que se poursuit l'expansion extérieure.

Comme l'écrit Nicolas DUBOS, "En affirmant que la question de la bonne constitution est inséparable de la paix interstatale, Rousseau propose une autre hiérarchisation polémologique. Une politique intérieure qui aboutirait à une politique de puissance au niveau extérieur ne résout rien. Le problème de la hiérarchisation polémologique a été mal réglé : poursuivre la puissance intérieure pour résister ou vaincre dans les guerres étrangères n'est pas une solution à long terme, car l'état de guerre interstatal provoque des conflits internes, même dans les États les plus ordonnés, voire dans les plus despotiques. L'exigence consiste alors à traiter la question de la politique extérieure avant tout en créant une fédération d'États Européens, ce qui sera l'affaire du Projet de paix perpétuelle et du Jugement sur la paix perpétuelle."  KANT réaffirme dans un autre registre, cette idée." Dans Idée d'une Histoire, la guerre civile est destituée de son privilège en ceci qu'elle est réduite au moment d'un procès qui la dépasse : figure de l'insociabilité dans l'État, elle est conditionnée finalement par l'insociabilité qui procède de la relation entre les États. De fait, elle l'est historiquement, lorsque l'on sort de la reconstruction philosophique qui déplie ce qui est intriqué. Tout en constituant une épreuve décisive dans le progrès de l'humanité, la guerre intérieure est dépossédée du droit de dessiner l'historicité intérieure des constitutions (leurs progrès vers une forme républicaine) par le second moment de l'insociabilité que constitue la guerre interstatale. Sur ce plan, il y a convergence entre Idée d'une histoire universelle et Vers la Paix : c'est bien la paix mondiale et non la paix intérieure qui devient la condition du droit politique interne." KANT répond à la question de l'ingérence dans les affaires d'un autre pays, question très actuelle dans son temps de coalitions monarchiques contre une république, mais aussi pour nous pendant les guerres civiles de l'ex-Yougoslavie, Pour lui, effectuer de telles interventions, notamment militaires, ne peut que ruiner les efforts de paix perpétuelle. Toutefois, il cite une exception, de taille, dans le cas où écrit le philosophe allemand "de l'État qui se scinderait en deux parties à la suite d'une désunion intérieure, chacune représentant par soi-même un État particulier revendiquant la totalité." C'est sans doute une porte ouverte à l'ingérence sous prétexte d'assistance, même s'il précise que le conflit interne doit être résolu... John Stuart MILL se retrouve sur la même position dans l'affaire de Suez et y voit d'ailleurs l'occasion de distinguer l'opinion publique de l'opinion de son gouvernement. Mais le débat est plus complexe : il s'agit de distinguer le cas des voisins civilisés des voisins barbares, d'accepter une intervention dans le cas où serait brimé un peuple cultivant ses vertus et sa liberté, débat encore actuel qui accompagne la pensée humanitaire moderne. 

 

        Les oeuvres de MARX (La guerre civile en France en 1871), et de LÉNINE (Le socialisme et la guerre) constituent deux éléments majeurs sur les considérations de la guerre révolutionnaire et de la guerre civile.

Pour Nicolas DUNOS, "une inspection rigoureuse du problème de la guerre civile dans la pensée marxiste rencontre au moins deux questions préalables. Se pose tout d'abord celle de son rapport à la révolution, concept central des luttes sociales et de la pratique authentiquement politique." Dans le programme révolutionnaire, la guerre civile n'est pas investie d'un sens supérieur à celui des moyens que la théorie de l'usage de la violence pose : les conditions objectives de la révolution, les pratiques de la classe dominante et les finalités de la transformation révolutionnaire. Elle est pensée comme insurrectionnelle avec des objectifs politiques, au profit de la classe ouvrière, et plus tard de la classe paysanne. Elle fait partie du processus de conquête du pouvoir dans les écrits de LENINE et de TROTSKY, elle apparaît comme une phase indispensable de la révolution communiste, ce qu'elle n'est pas dans le Manifeste du Parti Communiste ou dans la Guerre civile en France. Car d'abord séduits par la théorie de l'insurrection blanquiste, les théoriciens de l'Internationale Communiste ont tiré les leçons des échecs, notamment celui de la Commune de Paris. Il s'agit bien de se doter d'une armée (en venir à une guerre symétrique) afin de résister aux forces contre-révolutionnaires, mais chez MARX il y a dans plusieurs écrits comme ce qu'appelle Nicolas DUNOS une hésitation : la guerre civile pourrait ne pas s'avérer nécessaire, mais reste comme un "dernier recours". Avec LENINE, il s'agit de transformer la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire. La guerre civile, dans une perspective qui intègre la lutte des classes, change d'aspect.

 

       Carl SCHMITT (Le concept du Politique, La théorie du Partisan) problématise la guerre civile mondiale. Ce n'est pas le seul, même si Nicolas DUNOS se focalise sur sa théorie.

Pour lui cet auteur très controversé (et donc finalement très intéressant pour qui s'intéresse au conflit) "semble avoir placé la notion de guerre civile au centre de sa théorie du politique et du droit et en l'état actuel des recherches nous pouvons dire que c'est bien à lui que nous devons la notion de guerre civile mondiale (Weltbürgerkrieg)". Dans son oeuvre, la guerre civile occupe réellement une position centrale, mais une position plus qu'ambigüe, et partant polémique, surtout si l'on veut décortiquer son sentiment envers elle : mal nécessaire car inéluctable (dans la dialectique de formation de l'État) ou facteur décisif de désagrégation de l'État... Dans le cadre institutionnel international niant le jus ad bellum des États souverains, le droit international n'abolit en fait pas la guerre mais réintroduit ce qu'elles ont de pire : l'hostilité absolue que la reconnaissance du droit à la guerre dans les formes avait su dépasser. Du coup, les figures de l'ennemi et du criminel se confondent. Dans un monde où le capitalisme libéral abaisse les États et font des marchés les régulateurs des conflits entre classes sociales, dans un monde unifié en quelque sorte, puisque les conflits n'ont pas pour autant disparu, en nature et en virulence, se réintroduisent une ou plusieurs guerres civiles, mondiales cette fois. Pour Carl SCHMITT, comme la problématique qui distingue l'ami de l'ennemi, est le critère décisif du politique, c'est la politique elle-même qui disparaît, cette politique qui permettait justement la modulation de la caractérisation des adversaires.

 

Nicolas DUBOS, Le mal extrême, La guerre civile vue par les philosophes, CNRS Éditions, 2010.

 

PHILIUS

 

Relu le 10 juillet 2020

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27 juillet 2011 3 27 /07 /juillet /2011 08:43

        L'attitude des philosophes face à la seconde guerre mondiale se comprend dans un contexte très différent de la première. Celle-ci marque la fin d'une philosophie européenne, tout au moins dans sa déclinaison dominante, au profit de philosophies nationales, voire chauvines tandis que la réflexion intellectuelle se situe pour celle-là dans des cadres nationaux rivaux. De plus, l'ampleur des destructions sur les populations civiles est autre et la mise en place d'une politique d'extermination marque cette réflexion, notamment juste après la guerre, d'une manière radicale. Les participants du Colloque de septembre 1988 organisé par l'Université Paris VIII (Les philosophes devant les guerres du XXème siècle) estiment qu'après la fin de la guerre froide, nous sommes déjà à bonne distance pour nous en faire une idée claire, et que trois interdits sont maintenant levés pour effectuer une analyse objective et étendue des différents positionnements.

Ces trois interdits se résument pour les coordinateurs de ce colloque au constat du caractère non-dialectisable de la politique d'extermination, au quiétisme qui y est opposé du savoir absolu et une attitude préférant le silence à la mise à vif des plaies morales de cette guerre. Il semble que la discussion tourne pour eux autour des réflexions d'ADORNO (avec son analyse herméneutique qui ne vise ni à expliquer ni à comprendre) et celles d'ARENDT (comprendre et résister), leur préférence allant à cette dernière.

Philippe SOULEZ reprend la signification de la guerre de 14 pour la philosophie de l'histoire, signification qui demeurait ambigüe. "On pouvait y voir la confirmation de la philosophie des Lumières puisque la SDN tant espérée des philosophes connaissait une première réalisation historique. Mais on pouvait y voir aussi le premier contre-signe historique marquant un ébranlement dont nous ne sommes pas sortis. Rares sont les philosophes et les penseurs qui, comme Bergson et Freud, ont su mesurer la profondeur de l'ébranlement sans désespérer. La pensée de l'entre-deux-guerres semble avoir buté sur l'alternative suivante : 

- ou bien l'on maintenait les Lumières, mais alors on occultait la question de la mort en se leurrant, comme Alain implicitement critiqué par Merleau-Ponty, sur les capacités d'une sagesse morale et politique à surmonter les différends, et l'on comprenait le tragique d'une situation de plus en plus inquiétante par un pacifisme hors de propos ;

- ou bien l'on redécouvrait la question de la mort, mais c'était pour en être fasciné, y précipiter les autres et, pour finir, s'y précipiter soi-même.

Qu'importe les philosophes ou même les penseurs, dira-t-on. leur influence avant et pendant la deuxième guerre mondiale n'est pas comparable à celle qu'elle pouvait avoir dans la première. (...) Même si l'on envoie encore des philosophes en mission - les missions symétriques du "positiviste et vichyssois Louis Rougier et du catholique Jacques Maritain, qui se rallie à De Gaulle sans toutefois s'inféoder, sont emblématiques de la fracture créée par l'armistice - on ne trouve plus guère de référence au "philosophe-roi", bien que l'on trouve encore des références à la cité platonicienne. On ne sera pas surpris de ce que la disparition du mythe du philosophe-roi s'accompagne de la disparition de l'espace philosophique européen. (...) Chaque nationalité philosophique vit dans l'entre-deux-guerres pour elle-même, alors que l'unification économique et technologique de la planète ne cesse de faire des progrès. L'une, la française, est fascinée par l'allemande et perd contact avec la philosophie anglaise ainsi qu'avec la philosophie américaine, que l'émigration autrichienne (cercle de Vienne) et allemande (École de Francfort) va profondément transformer. Un étonnant renversement par rapport à la guerre de 14 se produit en France : la jeune génération philosophique est captivée par la pensée allemande mais, à part Raymond Aron (...), n'établit plus de lien entre cette pensée et la politique. Déconnexion excessive et réactive (surtout pas d'union sacrée), dont le jeune Sartre est un bon représentant. L'autre nationalité philosophique, la nationalité allemande, est hantée par la fracture irréversible de la première guerre mondiale." 

 

     L'étude des philosophies et idéologies de l'Allemagne nazie est hantée par la question d'une "perversion des valeurs" à laquelle se substitue de plus en plus la considération d'une diffusion lente et continue d'une certaine manière de philosopher et de penser. Se pose toutefois toujours la question classique de la manière dont une pensée criminelle s'impose, dont l'emprise est facilitée par une concordance temporelle avec des éléments positifs pour une large fraction de la population. A ce propos, nous avons toujours quelques difficultés à penser les différentes temporalités économique, politique et culturelle, difficulté qui à l'époque fit bénéficier au parti nazi de la perception d'évolutions économiques permises par des politiques commencées sous la République de Weimar. Toujours entre parenthèses, cette difficulté nous fait accorder bien souvent aux gouvernements des préférences politiques (temporalité courte)  alors qu'ils ne font que bénéficier de politiques économiques (temporalité moyenne ou longue) mises en place par leurs prédécesseurs...

Cette étude amène à se poser la question de "failles" théoriques dans la pensée de philosophes, comme Heidegger, qui se réclament d'un héritage venant des Lumières. Comme elle met en évidence la diffusion en Allemagne de l'idée d'un peuple sans espace, grâce par exemple au roman de Hans GRIMM de 1926, Peuple sans espace, diffusé à plusieurs centaines d'exemplaires. Cette image se retrouve chez HITLER (Mein Kampf) et chez l'idéologue principal du parti national-socialiste, Alfred ROSENBERG (Le Mythe du XXe siècle, 1930). Mais aussi chez un des fondateurs de la géopolitique, Karl HAUSHOFER et chez un universitaire de premier plan comme Alfred BAUMLER (Nietzsche, le philosophe et politicien, 1931 ; La guerre totale, 1939). La phraséologie - guerrière souvent - de la nécessité de conquête d'un espace vital domine pratiquement tout l'espace culturel, et cela de plus en plus à l'approche de la guerre. Pendant celle-ci, on ne peut pas parler de philosophie ou même de philosophie politique, tant l'heure est à la mise en pratique des idées racistes nazies. C'est la propagande qui domine et les intellectuels qui s'y opposent choisissent le plus souvent l'exil. Exil qui vide d'ailleurs jusqu'à l'appareil culturel nazi des cerveaux nécessaires pour l'alimenter. Ne restent plus que des gesticulations verbales censées mobiliser la population, en grande partie d'ailleurs avec succès, sans même que cette mobilisation soit due principalement à cette propagande, tant les actes de guerre menés contre la population (sous forme de bombardement massif) suffisent à mobiliser celle-ci contre les Alliés.

 

    En France, le paysage de la philosophie est plutôt marqué par un double absentéisme. Les intellectuels, notamment les philosophes, sont réellement "ailleurs". Absentéisme double : "celui de l'institution philosophique et celui de l'aile marchante, écrivent les coordinateurs de ce même Colloque. Beaucoup du régime de Vichy s'explique par là. L'absentéisme de l'institution, traditionnel, (...) ne saurait surprendre. Une fois appliquées les mesures administratives antijuives, l'institution philosophique n'aura plus grand chose à dire. Contrairement au souvenir que l'on en aura gardé après coup et en dépit de la présence de J. Chevalier au gouvernement comme ministre de l'éducation, "le" philosophe de Vichy, c'est au moins autant L. Rougier, le premier introducteur du Cercle de Vienne que Bergson. D'ailleurs tout laisse à penser (...) que Bergson, quant à lui, a rompu symboliquement avec Vichy. C'est à Rougier que Vichy confia une mission de contact avec le gouvernement britannique qui eut son importance, mais qui ne légitime pas après coup ce régime. Voudraient-ils être présents après juin 40 que les philosophes ne le pouvaient guère. Aron (...) décide de fuir à Londres, ainsi que Simone Weill (...). Même Cavaillès, dont on redécouvre (...) la dialectique sous un jour totalement nouveau, doit dans un premier temps contribuer à l'organisation de la résistance à partir de Londres. Les philosophes ont perdu Paris. Bien des textes de Sartre dans l'après-guerre prennent une signification nouvelle en partant de ce constat. Nombre d'intellectuels sont en fait plus parisiens que français, point de rencontre imprévu avec le Cercle de Vienne qui ne se pense pas précisément comme "autrichien". L'espace intellectuel cosmopolite n'est pas structuré de la même façon que l'espace philosophique européen dont les discours de la guerre de 14 sont la dernière et paradoxale manifestation. Quant à ceux qui croient que "Paris" est encore dans Paris occupé, comme Marcel Déat, on voit (...) jusqu'où peut conduire l'idée d'une collaboration philosophique. Déat se réjouit de la diffusion des idées de Heidegger et de leur influence sur Sartre. Il y voit positivement le signe de la germanisation irréversible de la pensée philosophique française...

Paul GERBOD, détaillant la philosophie universitaire pendant la guerre, dépeint une hétérogénéité forte dans la pyramide des âges et dans l'appartenance idéologique, comme dans la situation scientifique (notoriété et qualité des écrits...), situation qui existe déjà dans l'entre-deux-guerre. La pression administrative se conjugue à une offensive de la droite maurrassienne visant à faire de l'Université une des responsables de la défaite française. "Cette offensive contre la philosophie enseignée dans les lycées et les facultés présente une certaine cohérence. Elle vise à faire de la philosophie le bouc émissaire de la tragédie de 1940. N'est-elle pas coupable d'avoir tout sacrifié à la recherche scientifique, d'avoir également écarté toute instruction morale et patriotique et de s'être éloignée "de la sagesse antique ou de la sagesse de nos pères..."? Une réforme complète de l'enseignement philosophique s'impose derechef dans le cadre du nouvel ordre politique." En fin de compte, "la guerre, l'occupation étrangère, le contexte vichyste paraissent n'avoir eu qu'une influence assez limitée sur le volume et la nature de la production philosophique, surtout si l'on tient compte des décès (...), des mises à la retraite, du cas des prisonniers de guerre.", ce qui est dû sans doute autant à une routine excessive ou à une forme de résistance intérieure.

 

La guerre et les philosophes, de la fin des années 20 aux années 50, Textes réunis et présentés par Philippe SOULEZ, Presses Universitaires de Vincennes, 1992.

 

PHILIUS

 

Relu le 11 juillet 2020

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25 juillet 2011 1 25 /07 /juillet /2011 09:19

          Un des grands mérites de cet ouvrage de la maître de conférence à l'Institut Politique de Paris, rédactrice déjà de nombreux articles dans la Revue philosophique de la France et de l'étranger et dans la Revue d'histoire de la Shoah, est de parcourir une partie de l'évolution philosophique européenne, non pas seulement à partir des philosophes clés souvent mentionnés depuis le siècle des Lumières, mais surtout à partir de la production littéraire, philosophique et politique, de loin quantitativement la plus importante, émise par tous les écrivains, commentateurs, journalistes qui diffusent finalement plus les oeuvres qui sont en fin de compte assez peu lues par le grand public. Ce que vise l'auteure, c'est l'influence de toute cette production sur l'idéologie dominante réellement présente dans les sociétés. Au lieu de chercher un bouc émissaire philosophe pour expliquer comment les dictatures, surtout la dictature hitlérienne, a pu être aussi largement acceptée dès son avènement, il s'agit de comprendre comment des philosophies au demeurant claires et souvent résolument tournées vers la Raison, ont pu être rapportées, déformées, faussées pour servir de justification à des politiques contraires à leur esprit. 

 

                Comme l'écrit dans la Préface Bernard BOURGEOIS, c'est un livre engagé, sur le fond et sur la forme. "Son thème est l'une des contradictions intimes, donc intenses, qui, dans l'histoire de l'humanité, font douter, désespérer celle-ci d'elle-même radicalement, dans ce qu'elle s'attribue de plus propre, sa liberté, lorsque cette liberté, non seulement n'est pas à la hauteur d'elle-même, mais se dégrade en servante du mal absolu. il s'agit ici de la catastrophe de la culture allemande au cours du XXe siècle, un siècle après l'apogée concluant, en philosophie, avec Hegel, le développement du rationalisme idéaliste inauguré par Kant. Puisque l'homme est cet être qui, même poussé par ce que l'on appelle des causes, se décide toujours, en être qui veut avoir raison, par des raisons - même seulement formelles -, comment pourrait-on faire abstraction, dans sa conduite, et à proportion de sa culture, d'un rôle de la philosophie, cette élaboration critique la plus compréhensive des raisons alors justifiées dans un contenu rationnel cohérent?

Aussi, a-t-on cherché des sources philosophiques du nazisme. Démarche insensée si, par une abstraction égale, mais de sens opposé, qui écarte l'abîme séparant la réalité complexe de la dictature nationale-socialiste et l'idéalité épurée de la libération philosophique, on rattache directement à l'exaltation kantienne de la loi le terrorisme du commandement hitlérien ou à la totalité réconciliante de l'État hégélien le totalitarisme génocidaire. L'auteure ne se propose aucunement de reprendre l'histoire de l'instauration réelle du nazisme. Se tenant à l'intérieur du monde de la culture et, plus précisément, de celle-ci en tant qu'elle est ou se prétend philosophie, Edith Fuchs veut, une bonne fois, dégager  de toute responsabilité le grand rationalisme allemand dans la genèse et le développement d'une "pensée" consacrant et, par là, renforçant à ses propres yeux, une barbarie totalitaire qui la déborde réellement. (...) La descente aux enfers philosophico-culturelle fait passer de Kant à Alfred Rosenberg, l'auteur raciste du Mythe du XXe siècle, qui ose pourtant se dire philosophe et kantien. (...) Rosenberg, le pseudo-penseur asservissant en effet une pensée devenue pure propagande à un agir violent dominé par la passion scindante inhumaine.

L'intérêt de l'ouvrage (...) est de présenter une telle chute comme échelonnée en une suite de dérives et trahisons par rapport à une origine qui les interdisait absolument, des dérives et trahisons dont le fractionnement et la progressivité ont cependant pu masquer et faciliter la totale négation, qu'elles signifiaient, tout ensemble de la philosophie et de l'humanité. Trois décrochages ponctueraient le tragique destin allemand de la philosophie. Le premier maintiendrait celle-ci dans elle-même, c'est-à-dire dans l'intention de penser, mais modifierait son style en lui faisant accueillir et exalter dans son contenu et sa méthode l'Autre de la discursivité systématisante de la raison, l'énergie de la volonté et de la décision : Nietzsche et Carl Schmitt. Dans le deuxième abandon, un tel style emporterait l'intention première de penser pour penser, dont la philosophie même, désormais travestie en simple "vision du monde", mise au service d'une finalité pratique en fait particularisante et arbitrairement absolutisée. Alors se déploierait l'idéologisation de la philosophie - dont L'idéologie allemande de Marx, examiné ici pour un autre texte, semble bien pouvoir être regardée comme étant elle-même un moment -, une idéologisation qu'on dénonce, à propos d'un contexte marqué, d'ailleurs, par le développement de l'anti-judaïsme en antisémitisme, à travers Le déclin de l'Occident de Spengler et ces autres faussaires droitiers artisans de la destruction intellectuelle de l'humanité que furent les si médiocres Schuler, Blüler et autres Paul Lagarde. Enfin, avec Rosenberg et les propagandistes nazis, l'apparence même d'une pensée serve serait abandonnée par les thuriféraires violents de la réalité criminelle. On peut considérer que la première dégradation, tout intra-philosophique qu'elle soit dite, est jugée la plus décisive. La philosophie ne s'y fragilise-t-elle pas elle-même en s'offrant dès lors à la parodie des idéologues et à l'outrage final? C'est pourquoi l'on comprend que tout effort pour l'assurer contre une rechute totalitaire doive remonter jusqu'au strict discours rationnel, si fortement illustré par un Kant et un Hegel. Et que tout ce qui est, notamment d'abord l'éducation et l'enseignement, peut favoriser l'ancrage dans la raison, dont il ne faut pas plus sous-estimer, surtout, que surestimer le pouvoir, doit sans cesse être rappelée à sa propre hauteur, dans son affirmation d'elle-même au fond (...) morale. On peut donc aussi comprendre les réticences exprimées devant l'entreprise philosophique d'Hannah Arendt, qui n'a pas bien lu Kant, tout comme, d'ailleurs, son maître Heidegger, lui aussi convoqué dans le livre d'Edith Fuchs."

 

     Nul doute que cet ouvrage va susciter des polémiques, elles-mêmes souhaitables d'ailleurs, dans un contexte de regain des "valeurs" d'extrême-droite. Se livrant à une étude attentive des auteurs précédemment cité, l'auteure fait percevoir les glissements idéologiques, par des dérives de forme littéraire ou de la langue elle-même. Elle s'inspire entre autres des travaux de Georges MOSSE et de Victor KLEMPERER, comme de ceux de Jean-Pierre FAYE (Langages totalitaires, Hermann, 1972) pour jeter un regard introspectif sur les métamorphoses de la philosophie. Dans sa conclusion, nous pouvons lire notamment : "Pourquoi donc doit-on sans cesse en appeler à Platon, Aristote, Augustin, Thomas, Duns Scot, Kant et tous les autres, en leur attribuant, par trop fréquemment, ce qu'ils n'ont jamais dit? Ce n'est pas que les "trahisons", comme les nomme Enegrèn, fassent défaut aux réfutations que le philosophes administrent à leurs rivaux. Ainsi Hegel ne manque-t-il pas de se livrer à de tendancieuses injustices à l'égard de Kant, par exemple. Mais enfin, il l'a lu et compris et, assurément le fait comprendre à nouveaux frais. Ainsi en va-t-il de Rousseau à l'égard de Hobbes ; de Spinoza à l'endroit des Principes de la philosophie de Mr Descartes, et de même, en régressant jusqu'à Aristote à l'égard de Platon, de ce dernier à l'égard de Parménide. Que dire, en revanche, de la "réfutation" de Marx contenue dans la Condition?, que dire des attaques et trahisons contenues dans La Vie de l'Esprit? Une voie neuve ne s'ouvre à l'intelligence des oeuvres incriminées que sous la condition de la "générosité" cartésienne.(...)".

Nous ne pouvons que souscrire à cette dénonciation d'un procédé maintes fois utilisés, afin de frayer une voie nouvelle à une philosophie - au demeurant tout-à-fait louable et parfois espérée -, qui consiste à déformer les oeuvres des prédécesseurs, car ce procédé, suivant l'exemple venu de très haut, est utilisé oeuvre après oeuvre pour distiller d'autres pensées, dans un registre de plus en plus médiocre, voire criminel. Edith FUCHS dénonce à juste titre une sorte d'esthétisme de la rupture qui se rapproche dangereusement souvent d'une irrationalisme esthète, qui fait prendre la beauté de la forme pour la profondeur du champ. Elle appelle fort justement à un abandon de cette manie de nombreux intellectuels - mais cela ne fait-il pas partie intégrante du conflit culturel? - de dénigrer en déformant pour mieux s'affirmer. Pour retourner tout simplement à l'honnêteté intellectuelle et à la raison.

 

  L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Passer de Nietzsche à Rosenberg donne la mesure de la catastrophe dans laquelle a sombré la production philosophique dans l'Allemagne de la "révolution conservatrice". Cette abondante et multiforme littérature aura assurément contribué à faire tenir pour évidences inébranlables des convictions insensées, pour lesquelles le crime devient vertu tandis que le fantasme de la race et du Volk germanique s'élèvent à la valeur suprême. 

C'est à cerner les voies d'un accablante destruction de la philosophie que l'essai s'attache. L'océan des faussaires, loin d'être homogène, fait l'objet d'un travail de distinctions soucieux de ne pas diluer dans la notion vague de "fausse philosophie", l'abîme qui sépare par exemple un Schuler d'un Spengler. C'est que la parodie de philosophie peut venir d'illuminés obsessionnellement antisémites, elle peut venir de francs escrocs, comme elle peut être le fait d'esprits instruits et sans doute sincères. Ceux-là suscitent l'intérêt, d'autant que la réception de leurs inventions connaît un accueil bienveillant fort au-delà du moment de leur apparition. Tel est le cas de Spengler. Examiner son Déclin de l'Occident conduit à introduire une notion neuve : celle d'idéologue philosophique, dont la portée parait généralisable. L'ouvrage se meut donc sur ces deux rives. Il prend son départ dans une perplexité initiale : par quels chemins de pensée et d'écriture la grande tradition philosophique allemande a-t-elle été massacrée pour s'échouer et rendre l'âme, comme il arrive avec les "visions-du-monde" et Le Mythe du XXe siècle.

Mais l'examen de cette question fraye un chemin indépendant de la configuration historique en jeu. La notion d'idéologie philosophique éclaire une classe d'écrits désormais continûment présents : les mots par lesquels Hannah ARENDT se voit elle-même en formulent la nature paradoxale, puisqu'il s'agit de rédiger en philosophe de l'anti-philosophie."

 

   Christian RUBY, dans non.fiction.fr écrit une critique de ce livre. "Aux yeux de beaucoup, cet ouvrage semblera partir un peu dans tous les sens et ne pas aller jusqu'au terme de ce qu'il annonce. Il est vrai que l'auteure (...) semble nous frayer d'abord un chemin perspicace au travers des textes des "philosophes" qui ont popularisé le nazisme, mais paraît rapidement ne pas aller assez loin dans cette exploration pour dériver vers une somme de commentaires plus classiques portant sur les sources utilisées/détournées par eux. Mais c'est peut-être aussi que l'attente suscitée par l'énoncé du projet d'une exploration des écrits des "philosophes" nazis risque de masquer la véritable prospection conduite par l'auteure, laquelle dépasse le cadre d'une simple analyse thématique. Elle s'inquiète, avec beaucoup d'intelligence, de dédouaner la démarche philosophique de ce qui est pris pour tel lorsqu'on croit avoir à faire à des "philosophes", qui sont en réalités des nazis. La question à débattre s'énonce, en effet, d'emblée ainsi : "La philosophie a-t-elle joué un rôle dans l'adhésion au nazisme des intellectuels, parmi lesquels, des philosophes? Peut-on parler de philosophes nazis?" les mots sont choisis. les termes ne sont guère équivoques. L'auteure entend traiter la question sans négliger le fait que philosophie et "philosophie" nazie, cela "sonne comme cercle carré". Non seulement, il s'agit donc de cerner le terreau intellectuel sur lequel ont grandi les phénomènes de croyance et d'adhésion au nazisme dans l'Allemagne de l'époque, mais il s'agit aussi d'analyser comment s'est fabriquée la conviction expresse qui a conduit à l'approbation qui accueillit le succès politique de Hitler en 1933, dans certains milieux philosophiques. Cette dernière approbation n'est pas tombée du ciel, et être hitlérien, l'avoir été, n'avoir jamais cessé de l'être, ne "peut être considéré comme un épisode contingent de la personnalité intellectuelle et morale." On le comprend donc, par parti pris, l'auteure se refuse à placer les textes, discours et ouvrages produits au jour ce cette manière sous le titre de philosophie. Elle entend systématiquement préserver un écart entre la philosophie et cette "philosophie", assez au sérieux pour tenter d'en démonter les mécanismes sans se contenter de la pérorer sans l'étudier. (...)

A nouveau, et il convient sans aucun doute que nous y insistions, c'est l'analyse du discours qui se révèle productive. Il faut effectivement reconduire aussi l'invention mortifère de l'hitlérisme à une rhétorique spécifique, tissée d'un recours à l'intuition, aux images et à une discursivité supra-logique.

Néanmoins, on aurait sans doute aimé que l'auteure poursuive jusqu'au bout son établissement des images conductrices de la nébuleuse "philosophique" hitlérienne. Au contraire de cela, elle se laisse entraîner vers une longue réflexion censée raffiner sa théorie de la parodie et de la ruine de la philosophie, en direction, cette fois, des sociétés de notre temps. Sans doute, d'ailleurs, le constat qu'elle établit d'un enseignement des thèses de Carl Schmitt dans la sphère universitaire (non-critique) laisse-t-il un goût amer. Aussi lorsqu'elle termine son ouvrage, elle cherche encore à repérer, dans la période contemporaine, les discours qui prennent le risque de céder à des compositions peu rigoureuses et des négligences qui détournent les projets philosophiques de la philosophie même. C'est dans cette optique - qui n'est plus celle sur laquelle le livre aurait sans doute dû se concentrer avec plus d'exigence encore - qu'elle nous brosse une conclusion générale attelée à l'analyse de la philosophie de Hannah Arendt. Elle en tire un rapprochement, dont il conviendrait de rediscuter, entre Arendt et la postmodernité, cette fois."

 

 

 

Edith FUCHS, Entre Chiens et Loups, Dérives politiques dans la pensée allemande du XXe siècle, Éditions du Félins, collection Les marches du temps, 2011, 540 pages.

 

Complété le 30 Janvier 2013. Relu le 12 juillet 2020

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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 11:55

           L'attitude des philosophes face à la guerre varie en fonction de paramètres dont la plupart sont indépendants de leur volonté : le déclenchement, l'information, la conclusion d'une guerre, et singulièrement ici de la première guerre mondiale sont sujets à des éléments qui échappent pour la plupart à leur philosophie. La censure constitue avec la propagande militaire le plus sûr moyen d'induire en erreur toute perception non seulement de la guerre, mais également de toute opinion sur la guerre, et comme par écho, sur toute évaluation des écrits et de l'action des philosophes. Et non seulement des philosophes mais également de tous ceux dont la profession inclue un moyen public d'expression.

C'est ce fait qui incite par exemple les participants au colloque "Les philosophes et la guerre de 14" organisé en 1988 par l'Université Paris VIII et l'Institut Goethe, entre autres, à une grande prudence quant à l'étude de l'attitude du monde intellectuel face à la guerre. Ce qui n'empêche pas la description minutieuse et parfois implacable d'un nationalisme intellectuel et de l'aveuglement quant au phénomène guerre en général. 

 

          Philippe SOULEZ mentionne le fait que, "pas plus que les autres professionnels de l'écriture les philosophes (...) ne sont restés silencieux devant cette guerre. Peut-être a-t-on pensé que, les écrits de guerre des philosophes n'étant "que" de la propagande, il valait mieux les reléguer hors du champ de vision académique. L'effet d'amnésie a certainement été renforcé par les dénonciations qui ont eu lieu après la guerre. Les polémiques de Politzer, de Nizan, précédées par celles de Benda, sont, elles, dans toutes les mémoires et périodiquement réactualisées par des rééditions. Elles ont certainement fait obstacle à une approche plus objective des faits et écrits des philosophes durant cette période. Le postulat commun de ces polémiques est qu'on pourrait juger un philosophe sur ses prises de position pendant la guerre."

Or, cette attitude, héritée précisément de la guerre passe à la trappe le fait de la censure gouvernementale, qui incite beaucoup à se taire, puisque l'espace public ne répond plus au critère de l'échange intellectuel réel. Il existe des "pensées travesties" volontairement par leurs auteurs et il existe également des engagements intellectuels réels dans la guerre, engagements qui parfois proviennent d'une réelle adhésion à ses objectifs, adhésion qui peut être même facilitée par une philosophie antérieurement exprimée et postérieurement réaffirmée. Il faut mesurer le bouleversement qu'a introduit la première guerre mondiale dans l'espace intellectuel européen : elle l'a proprement fractionné. Au point où nous pouvons parler après elle de nationalités philosophiques et de philosophies nationales... La compromission d'intellectuels de haut rang dans des missions politiques durant la guerre, de plus, entraîne après celle-ci une réaction de rejet de la philosophie.

Désastre pour les uns, source de remède au nihilisme européen pour d'autres, la première guerre mondiale intensifie le changement des rapports de force entre discipline : la philosophie est définitivement reléguée à l'arrière-plan au profit de la sociologie et des sciences techniques. Dans ce mouvement d'ailleurs, la philosophie de la guerre subit une mutation, directement issue des hécatombes de cette guerre mondiale (et d'ailleurs aussi de l'hécatombe due aux épidémies après celle-ci).

 

        Dans un contexte d'effondrement de la production éditoriale, les écrits philosophiques proprement dit s'avèrent fort peu abondants, et de plus, les préoccupations de la plupart des auteurs restent souvent étrangères à la guerre et à ses conséquences. Tant et si bien que Paul GERHOD évalue avec ses collaborateurs les publications philosophiques au plus à une cinquantaine d'ouvrages dans toute la période 1914-1918... Et encore certaines d'entre elles ne sont pas le fait de philosophes "professionnels". Quelques auteurs s'interrogent toutefois sur le bien-fondé d'une réflexion philosophique en temps de guerre, car le primat de l'action doit, pour la plupart, l'emporter sur la spéculation. Une sorte de mise en veilleuse, devant l'urgence dramatique du moment, est en quelque sorte de règle. Tous les philosophes sont surpris, comme leurs contemporains, par l'ampleur de cette guerre. Et pas plus qu'ils ne l'ont prévue, ils ne la commentent pas pendant et souvent même restent muets après.

A l'opposé, quelques uns, comme René LOTE (Les leçons intellectuelles de la guerre, 1917) et René HUBERT (Les interprétations de la guerre), Gustave Le BON ET Paul VOIVENEL y voient une opportunité d'approfondir la méditation philosophique, morale, sociologique ou psychologique. Globalement, l'approche psychologique du peuple français en armes aboutit à une célébration quasi unanime (dans le lot de ceux qui s'expriment, bien entendu), de l'"âme nationale", l'"âme allemande", en contraste étant parée d'attributs négatifs comme le mensonge ou l'orgueil, voire la crédulité. Toute cette démarche psychologique, visible dans les publications, de tout type, de l'académique au vulgaire, apparaît convergente : foncièrement manichéiste et partiale opposant fortement deux races, deux psychologies antithétiques. Elle cherche à distinguer les fondements psychologiques - de manière "scientifique" - des forces du Bien (la France) et du Mal (l'Allemagne). La guerre se prête à de nombreuses analyses d'ordre moral. Quelques auteurs comme Le DANTEC et Julien BENDA sont sensibles au dérèglement général d'un monde plongé dans une guerre absurde et soulignent la "faillite de la morale", mais d'autres plus nombreux utilisent la conjoncture guerrière pour magnifier les vertus françaises et vilipender les vices germaniques, tels Carlos LARRONDE (Vertus triomphantes). L'accent est mis par certains sur un déclin moral français dont est responsable l'influence néfaste de la philosophie allemande depuis Kant jusqu'à Nietzsche qui a trompé la philosophie française. La précédente guerre franco-allemande n'avait pas entamé la fascination de cette philosophie allemande sur l'ensemble du monde intellectuel français. Il faut cette horrible guerre pour que le peuple français en prenne conscience... En fin de compte, tout ce qui compte de philosophie en France est surtout mise au service d'une propagande nationale, la censure se chargeant de veiller à ce que les voix discordantes restent marginales.

 

       Les conséquences intellectuelles de la guerre se font sentir de manière très différenciée suivant les pays. Tant en Autriche-Hongrie, en Allemagne, qu'en France, en Angleterre ou aux États-Unis, elle redistribue les rapports de force non seulement entre disciplines mais également entre courants philosophiques, même si l'intensité de cette redistribution varie elle aussi beaucoup.

En Autriche-Hongrie, les philosophes professionnels, et les intellectuels en général, même les juristes ne publient pratiquement rien sur la guerre, même si l'on fait appel à Hans KELSEN (1881-1973) pour rédiger un projet de constitution et si celui-ci, après-guerre, est extrêmement actif dans la liquidation de l'Empire. Toutefois, dans l'Université elle-même, des cours sont donnés sur la guerre elle-même, par exemple par Heinrich GOMPERZ (1873-1942). Lequel est chargé de cours précisément sur "la guerre et la paix en philosophie", pendant le semestre 1914-1915, dans le but d'articuler la conscience du conflit dans l'arrière-pays. Esprit intègre, le spécialiste en philosophie grecque, s'oblige à un tour de force : faire de la propagande (convaincre de la supériorité intrinsèque du belligérant) tout en montrant qu'elle n'a aucune base théorique... En fait, il s'efforce de montrer que la guerre est un facteur de progrès et d'amélioration de la cohésion sociale, qu'elle stimule les vertus et que de toute façon, elle est incontournable dans l'histoire des peuples qui ne peuvent que lutter pour leur existence ou disparaitre, sans étayer tout ceci d'après des principes... sauf le principe de conviction! Une autre privatdocent, Wilhelm JÉRUSALEM (Philosophie des Kriegs) adopte la même attitude. En fait, face à de la propagande plutôt peu étayée, se dresse un courant pacifiste incarné par exemple par Oskar KRAUS (1872-1942), pacifisme appuyé par des hommes politiques comme Friedrich ADLER (1879-1960) qui agissent pour l'instauration d'une République. La philosophie de l'Autriche républicaine est alors positiviste et austromarxiste.

En France, les missions diplomatico-politique d'Henri BERGSON (1859-1941), investit et auto-investit plus ou moins de l'image du "philosophe-roi", constituent une remarquable exception. Et son oeuvre en ressort d'une certaine manière "brouillée" (Philippe SOULEZ). A noter que pour lui, la philosophie française se situe diplomatiquement entre la philosophie allemande et la philosophie anglaise. Son jeu consiste à résister à la philosophie allemande par une parenté sans cesse réaffirmée vis-à-vis de la philosophie anglaise, tout en affirmant que l'idéalisme allemand doit beaucoup à Descartes... Autre exception de poids est l'attitude d'Emile-Auguste CHARTIER, dit ALAIN (1868-1951) : pacifiste inconditionnel, sa philosophie, avec la censure et l'union sacrée ne s'exprime fortement qu'après la guerre, mais il combat déjà avant celle-ci l'erreur des pacifistes idéalistes qui croient qu'il suffit de porter un jugement moral à la guerre pour la supprimer. 

En Italie, Benedetto CROCE (1866-1952) tente de développer, dans le faible espace qui reste, une philosophie de l'histoire et une philosophie du langage. Isolé durant toute la guerre, il y trouve confirmation de ses recherches antérieures sur le rapport de l'art à l'histoire (subjectivation radicale de l'histoire, élimination radicale de la loi historique produite par la dissolution du réel dans le langage). La guerre exaltée comme création de la vie et de la passion est une catastrophe pour la philosophie. Dans ses différentes attitudes pendant les différentes phases de la guerre (neutralité, guerre combattue, victoire...), le philosophe italien doute et finit par concevoir le fait que la philosophie de l'histoire est historiographie éthique et politique. S'exprime un refus d'une relation idéologique et mécanique entre la culture et l'action du peuple, même si cette action est marxiste. Ce n'est qu'après la guerre que cette manière de voir les choses dans une grande partie du monde intellectuel entraîne un certain refus de l'engagement.

En Allemagne, Ernst TROELTSCH (1865-1923), auteur des "doctrines sociales des églises et groupes chrétiens" et chercheur sur la relativité historique et les oppositions des conceptions calvinistes et puritaines de l'Europe occidentale face aux conceptions luthériennes, est un des rares qui se libèrent en 1917, d'un courant d'une extrême partialité et entaché de préjugés qui n'ont rien à envier de ceux de l'autre camp. C'est autour du terme "liberté" qu'une grande partie de sa réflexion s'ordonne : liberté de s'incarner soi-même personnellement, liberté intellectuelle et culturelle du mouvement des idées, liberté politique de la volonté des individus d'agir ensemble pour constituer une volonté collective nationale... 

En Angleterre, la première guerre mondiale transforme la vie du philosophe Bertrand RUSSELL (1872-1970), d'abord personnage très académique, puis, comme tout le courant libéral, estimant que son pays s'est égaré, il mène ensuite un combat pour des négociations de paix (dès 1916), d'une paix qui ne provienne pas d'une capitulation inconditionnelle de l'Allemagne. Mais ses critiques ne s'aventurent que rarement sur le terrain philosophique. Au contraire, Thomas Ernest HULME (1883-1917) estime qu'une victoire allemande signifierait la fin de la liberté en Europe, et d'abord dans son pays. Il s'élève avec David Herbert LAWRENCE (1885-1930) contre le pacifisme de RUSSELL, même s'ils diffèrent idéologiquement. HULME, LAWRENCE et Filippo Tommaso MARINETTI (1876-1944), ce dernier adhérant passionnément à cette guerre, expriment dans des variantes différentes l'esprit majoritaire qui justifie celle-ci. Ils se situent tous les trois dans une certaine opposition à des valeurs rationalistes et démocratiques jugées néfastes à la civilisation européenne.

Aux États-Unis, l'attitude de John DEWEY, qui poursuit en pleine guerre, qu'il combat d'ailleurs, ses réflexions sociales et économiques, tranche avec celle d'une opinion publique qui approuve l'engagement aux côtés des Alliés, même s'il alimente de son côté une batterie d'études sur "l'esprit allemand".  Il réserve à l'éducation une grande place, car c'est elle seule qui permet, au-delà d'un pacifisme parfois simpliste, d'assurer la paix future. Josiah ROYCE (1855-1916), qui prône depuis les années 1880 un refus de l'idéalisme absolu, renonce à clamer si fort cette conviction très partagée dans les milieux de la philosophie professionnelle américaine, sous la pression des événements extérieurs. Comme son propre milieu, et cela se vérifie dans beaucoup d'universités américaines, il penche pour une implication quasiment militariste aux côtés des propagandistes du gouvernement. Cela fait partie d'une évolution profonde de la tradition philosophique américaine.

        

      Arno MUNSTER et Isabelle STARKIER étudient l'implication des intellectuels juifs en Allemagne pour l'un, en France pour l'une.

Pour Arno MUNSTER, "on peut dire sans aucune exagération (...) que la guerre de 1914 a été pour ainsi dire la "pierre de touche" pour l'orientation culturelle et politique générale de la communauté juive-allemande qui, violemment secouée par plusieurs vagues d'antisémitisme courant XIXe siècle (...), mais aussi séduite par les avantages de la libéralisation intervenue en Prusse sous le ministère Falk entre 1910 et 1914, dut affronter cet évènement et la crise profonde créée par cette guerre au milieu d'une phase relativement difficile et la recherche de la réaffirmation de son identité propre culturelle, religieuse et nationale." Il distingue trois grandes fractions dans cette communauté (assimilatrice, sioniste, se situant clairement à gauche, sympathisante  de l'anarchisme ou du marxisme, cette troisième étant très minoritaire) et met en relief les écrits nationalistes d'Hermann COHEN (1842-1918), les critiques de ce nationalisme de Franz ROSENBERG (1886-1929) et les oeuvres sionistes de Martin BUBER (1878-1965).

Isabelle STARKIER éclaire le patriotisme foncier de la communauté juive-française avant même la guerre, ce patriotisme éclatant, qui a des accents de promesses d'émancipation définitive au sein de la nation française, lors des enrôlement sous les drapeaux. Les philosophes ou sociologues de confession juive, Henri BERGSON, Émile DURKHEIM (1858-1917) et Julien BENDA réagissent d'ailleurs plus en Français qu'en philosophe ou en sociologue, à l'unisson de l'ensemble de la communauté nationale. ils font ressortir comme véritables causes de la guerre de 14 la pensée raciste de GOBINEAU, CHAMBERLAIN ou TREITSCHKE. Ils ont des accents prophétiques sur ce que pourrait être un antisémitisme qui pousse jusqu'au bout sa vision d'une race élue au détriment de tous les autres, tout juste tolérées. Même convertis, estime par exemple André SPIRE en 1917, les Juifs n'ont aucune chance face un antisémitisme allemand.

 

Les philosophes et la guerre de 14, Textes réunis et présentés par Philippe SOULEZ, Presses Universitaires de Vincennes, collection la Philosophie hors de soi, 1988.

 

PHILIUS

 

Relu le 13 juillet 2020

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