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30 juin 2011 4 30 /06 /juin /2011 09:45

       L'opinion publique, ou ensemble des convictions et des valeurs partagées, des jugements, des préjugés et des croyances de la population d'une société, est en fait un concept relativement flou, biaisé de nos jours par la pratique intensive des sondages d'opinion.

 

Naissance de l'opinion publique

Situer la naissance de l'opinion publique durant l'affaire Dreyfus ou le XVIIIe siècle, ou encore dans la Grèce d'Homère n'a que peu d'intérêt, dans la mesure même où la rumeur, les caricatures, la culture de l'injure, le goût de la conversation et de la polémique existent dans toutes les civilisations, et rares sont les régimes politiques qui ne les permettent pas ou ne s'en accommodent pas, ne serait-ce que pour mesurer justement la popularité d'un prince, d'un gouvernement ou d'une politique publique. La grande nouveauté sans doute pour le XVIIIe siècle, est la prolifération des lieux d'expression de cette opinion publique, qui n'est pas seulement une opinion publique limitée par des frontières strictes, qui est pratiquement une opinion publique euro-américaine. Ajoutons que pour Pierre BOURDIEU (L'opinion n'existe pas, Les temps modernes n°29, janvier 1973, http://www.homme-moderne.org), qui traite du sondage d'opinion, cet objet est un '"artefact pur et simple dont la fonction est de dissimuler que l'état de l'opinion à un moment donné du temps est un système de forces, de tensions et qu'il n'est rien de plus inadéquat pour représenter l'état de l'opinion qu'un "pourcentage" et que "l'effet fondamental de l'enquête d'opinion (est de) constituer l'idée qu'il existe une opinion publique unanime, donc légitimer une politique et renforcer les rapports de force qui la fondent ou la rendent possible". Le sociologue français Alain ACCARDO  (Introduction à une sociologie critique, dans Lire Pierre Bourdieu, Agone, 2006) lui fait écho en considérant  que la réalité de l'opinion publique "tient pratiquement tout entier dans ce qu'en disent les médias et tout spécialement aujourd'hui les instituts de sondage qui, sans s'interroger outre mesure sur le bien-fondé de leur démarche, collent à des fins d'agrégation statistique, cette étiquette abusivement globalisante et homogénéisante sur une série limitée d'opinions individuelles artificiellement provoquées par leurs questions et de surcroît arbitrairement considérées comme interchangeables".

    Dans une période où la mesure quantitative de l'opinion n'existe pas, c'est plutôt sa constitution en tout que rumeur organisée et ensemble agissant qui nous intéresse.

Sans homogénéité aucune, l'accroissement de son importance sur la politique royale, représente une évolution qualitative à souligner par rapport à l'ensemble des moyens d'expressions utilisés depuis la Fronde. Précisément, c'est le degré de violence qui nous intéresse, d'expression de conflits socio-politiques. Il n'est pas indifférent de passer d'échanges de coup de feu et d'une pratique intensive des duels à des invectives verbales et à des discours plus ou moins argumentés.

 

Le changement de nature des contestations sociales et politiques

         Pour Joël CORNETTE, "si le siècle des lumières érigea ainsi l'utilité publique en maître souverain de toutes les réformes discutées et proposées, la nouveauté fut aussi l'ampleur et la nature d'une protestation qui n'empruntait plus nécessairement le chemin de la révolte et du "malcontentement" pour se faire entendre. Surtout, les idéaux proclamés par ceux qu'il convient d'appeler "les philosophes" se diffusèrent au-delà d'un cercle étroit d'initiés (ils étaient quelques centaines d'hommes tout au plus au XVIIe siècle dans toute l'Europe). Ces idéaux se diffusèrent, en effet, dans nombre de villes du royaume, par le canal de multiples sociétés de pensée. Pendant que les intendants du roi, aidés de techniciens et d'ingénieurs, tentaient de gérer le moins mal possible l'ordre du quotidien de leurs généralités, voici que se créa, se diffusa, proliféra, dans des réseaux spécifiques et autonomes, que le pouvoir ne parvenait pas à contrôler, une "opinion" ".

         Les réseaux de l'opinion à Paris se composent alors :

- des clubs, selon la tradition anglaise, particulièrement actifs entre 1724 et 1731, avant d'être fermés, qui réapparaissent, beaucoup moins aristocratiques, vers 1780 ;

- des cafés, qui se développent à la fin du XVIIe siècle, à la suite de la diffusion de cette boisson en Europe et surtout en France, où l'on joue aux échecs, lit des gazettes avec forces commentaires, malgré la présence des espions de la police. Ces cafés sont fortement liés à l'origine au développement des spectacles (théâtre, notamment) ;

- des salons, souvent tenus par des femmes de la haute aristocratie, qui jouent un très grand rôle après la mort de Louis XIV. Les salons de la duchesse du MAINE, de la marquise de LAMBERT, de Madame de TENCIN, de Madame de DEFFAND et de Madame de POMPADOUR, parce qu'ils donnent accès directement aux sphères du pouvoir royal sont particulièrement prisés ;

  il existe des réseaux également en province, qui suivent le mouvement initié à Paris, dans une période où une partie de la noblesse de cour reflue vers ses terres : sociétés de lecture, académies, loges maçonniques (plus de 400 en 1789, dont beaucoup se transforment pendant la Révolution), musées ; sociétés d'agriculture...

   Les sociétés de pensée contribuent à porter les idées des "philosophes des Lumières"... ou à s'y défendre. Elles se caractérisent par le fait que leurs membres se dépouillent de toute spécificité sociale ou professionnelle - ce qui tranche avec les multiples sociétés de compagnons de l'époque précédente. Le but de ces sociétés de pensée n'est pas d'agir mais de discuter, et de tout.

Selon François FURET, "l'originalité de ce qui se passe dans la seconde moitié  du XVIIIe siècle tient à ce que ce consensus des sociétés de pensée, qu'on appelle la "philosophie", tend à gagner l'ensemble du tissu social (...) La société de pensée de type philosophique constitua au XVIIIe siècle, la matrice d'un nouveau rapport politique qui sera la caractéristique, l'innovation principale de la Révolution (...) Les sociétés de pensée dressent un modèle de démocratie pure, et non représentative : c'est la volonté de la collectivité qui a tout instant fait la loi (Penser la Révolution française, 1978). Ajoutons que l'ouverture sociale apparente des sociétés de pensée, y compris celle des loges maçonniques, ne doit pas faire illusion, car si elles intégraient toutes les classes sociales dominantes nouvelles enrichies par le commerce et l'industrie, elles excluaient toutes les autres. Une évaluation quantitative donne la vraie mesure de cette opinion publique, sans rapport avec son influence : environ 2 500 personnes formaient le public choisi des 32 académies de province, 30 000 le nombre de francs-maçons, 100 000 l'ensemble de ceux qui faisaient partie des classes dirigeantes en 1789. Sur 28 millions d'habitants. (Daniel ROCHE, La France des Lumières, Fayard, 1993).

 

Contre la tradition religieuse

      Évoquant la résistance de la tradition religieuse aux idées des Lumières, Daniel MORNET décrit bien un des fonctionnements de cette opinion publique.

"Non seulement ces défenseurs de l'Église sont nombreux et certains sont célèbres, mais ils savent dire ce qu'il faut pour combattre à armes égales. Longtemps la bataille entre la foi et la libre pensée a été une bataille théologique et rationaliste. On opposait des arguments à des arguments, des textes à des textes ; on chicanait interminablement pour démontrer que les arguments n'étaient pas en forme ou que les textes étaient mal interprétés. A ces polémiques de théologiens et d'érudits le commun des lecteurs, malgré sa bonne volonté, ne comprenait rien ou pas grand'chose. La force des philosophes était qu'ils parlaient faits, bon sens, raison commune et non pas raison raisonnante et scolastique ; puis raison pratique et raison ironique ; puis sentiment et raisons du coeur. ils voulurent mettre de leur côté les rieurs, puis les âmes sensibles. A discuter sur la substance et sur l'accident, sur la majeure et sur la mineure, la polémique catholique était assurément vaincue d'avance. Elle le comprit assez vite et renonça, dans ses meilleurs ouvrages ou du moins dans ceux qui furent les plus lus, à disserter sur la grâce efficace et le pouvoir prochain, sur saint Paul ou sur saint Thomas. Elle renonça même bientôt à la violence. On savait qu'elle avait pour elle la loi, la Sorbonne, le Parlement, la prison, et même les galères et la potence. Mais c'était justement une raison pour qu'on prît le parti de ceux qui n'avaient pour eux que leur plume et leur courage. Jusque vers 1760, la polémique cède encore à la tentation d'abuser du droit à l'injure et d'appeler sur ses adversaires les foudres de l'autorité. (...). Mais on renonce assez vite à ces colères qui risquent de ne plus trouver d'écho. C'est ailleurs que l'on essaie de trouver des armes et là même où les philosophes les prenaient." 

Le même auteur indique que les deux vecteurs de diffusion des idées nouvelles, les journaux et l'enseignement, se caractérisent justement par l'étroite surveillance des autorités ecclésiastiques et politiques. La nette évolution de l'orientation de la majeure partie de la presse est un signe important du progrès des philosophes des Lumières. De même, l'entrée progressive dans l'enseignement, même chez les Jésuites, des matières scientifiques, au détriment de la théologie, indique cette progression, du français au détriment du latin, qui ne peut se faire que par la victoire - lente, inégale et non générale - des convictions philosophiques chez les responsables des institutions d'enseignement, presque totalement religieuses. Cette victoire est au moins en partie due au progrès du jansénisme, mal éradiqué officiellement. 

 

De l'art de converser, de discourir, d'argumenter

    Stéphane PUJOL attire notre attention sur l'importance nouvelle de la Conversation, forme importante que revêt l'opinion publique. KANT (Anthropologie du point de vue pragmatique), HUME (De la nature et du Progrès des Arts et des Sciences, 1742) et la quasi totalité des philosophes français des Lumières, à l'exception de ROUSSEAU, partagent cette analyse que la Conversation constitue un trait caractéristique de la nation française. Art de vivre, développement de la politesse et de la civilité, dénigrée seulement par le philosophe genevois qui y voit (Discours sur les sciences et les arts, 1750) un art de plaire qui concoure puissamment à vicier le goût, la qualité intellectuelle et jusqu'à la rigueur du raisonnement. 

Pour HUME, au contraire du sens de l'âge classique de la conversation, qui est surtout justement surtout un art de vivre et de parler. Savants et profanes, doctes et mondains doivent se retrouver unis dans la conversation dont les nombreux salons littéraires sont le foyer. A travers le désir d'apprendre et de faire circuler les idées nouvelles, la conversation devient au XVIIIe siècle, une véritable institution sociale. L'exercice de la conversation est le prolongement nécessaire de la réflexion théorique. Elle permet de la développer et de l'amplifier. Il fait partie de l'effort didactique et pédagogique des Lumières. La conversation est un modèle pour les Lumière.  Modèle éthique, où c'est la qualité de la conversation qui mène les relations sociales entre intellectuels et non la qualité des individus qui pourraient exprimer leurs idées sous les boucliers d'arguments d'autorité. Modèle philosophique, en ce sens que la conversation peut rendre problématique (ceci vu dans un sens positif) l'instruction acquise par l'étude des livres. De rituel policé, elle devient un véritable travail de polissage qui permet le retour réflexif sur soi. La valorisation du dialogue représente d'ailleurs un moment important d'une réflexion épistémologique large, car elle encourage toutes les formes de la connaissance et de la diffusion du savoir, qui mêle l'utile à l'agréable. Modèle poétique enfin, car le jeu des digressions, le disparate et la liberté des propos favorisent une mise en forme expressive de la pensée, l'enchaînement logique des idées, dans une confrontation avec le rêve, paradoxalement.

"La conversation, on le voit, écrit Stéphane PUJOL, pose des problèmes esthétiques autant que philosophique : la raison fondamentale tient sans doute au fait que la pratique de la conversation est marquée par une dualité constitutive de l'esthétique classique entre plaire et instruire. celle-ci n'est jamais pensée (bien entendu, nous le rappelons à l'exception de ROUSSEAU) (...) en termes d'opposition mais de complémentarité. C'est du moins ce que veut la théorie. En réalité, on s'amuse souvent, à la lecture des textes, de ce jeu de balancier : la conversation est tantôt du côté du plaisir, tantôt du côté de la philosophie. Il faut pourtant reconnaître que les Lumières font un effort pour penser cette opposition en termes dialectiques : à travers les regards croisés du mondain et du savant, de l'initié et du profane, du philosophe et du grand public, la réflexion sur la conversation prend place dans le cadre d'une interrogation sur les moyens et les fins de la connaissance."

Mais cet esprit ne survit pas dans la période de la Révolution. Disparaît en fait toute une société de loisir. Sans compter que nous entrons alors dans des périodes plus brutales, aux conflits exacerbés, est remise en cause une certaine frivolité, en arrière fond de scandales moraux, et surtout d'une sociabilité mondaine, lieu des sophismes et des mensonges, ce qui va de pair avec la diffusion bien plus populaire des idées de ROUSSEAU par rapport aux oeuvres des autres philosophes.

 

Opinion publique et pouvoir royal

      Jean de VIGUERIE montre bien l'importance, à travers les grandes décisions de la Royauté, sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, de cette opinion publique. Elle pèse sur le choix des ministres, force le pouvoir royal à consulter les Parlements, intervient dans les rapports de force entre magistrature et pouvoir royal, entre parlements et pouvoir central et infléchit jusqu'à la politique étrangère."Cette influence est parfois directement liée à la volonté même du Souverain de régner en "prince éclairé", jusqu'à recruter parmi les conseilleurs et les ministres des personnalités à la pointe du mouvement des Lumières. NECKER par exemple, est très proche des philosophes sur deux points notamment, la question de la propriété et celle de la religion, éléments qui comptent dans sa volonté d'approfondir la mise en place d'une monarchie administrative. Le soutien aux insurgés de la Révolution américaine n'est pas le moindre des résultats de l'influence de cette opinion publique, qui trouve à la fois dans leur lutte une revanche contre les Anglais et une affirmation des valeurs de liberté. 

 

   Enfin, si l'opinion publique s'inspire au départ des idées des philosophes en renom, lorsqu'elle devient réellement partie intégrante des hésitations du pouvoir royal sur les réformes à entreprendre, pesant de plus en plus sur les décisions du Roi, elle change radicalement de tonalité. Si elle influence déjà les orientations du règne de Louis XV, à travers notamment les salons littéraires et sociétés de pensée, son centre de gravité se déplace sensiblement sous Louis XVI vers les cafés et les clubs. En même temps que la philosophie qui se diffuse devient de plus en plus différente de celle de l'Encyclopédie. En tout cas, selon Jean de VIGUERIE, "elle a été mise au goût du jour et adaptée à la sensibilité du temps. Son inspiration profonde n'a pas changé, mais les thèmes qu'elle met en avant sont naïfs et sentimentaux". Parmi ces thèmes, cet auteur en prend trois, la morale humanitaire, le progrès et l'esprit de concorde.

"L'opinion publique (à cette morale humanitaire) fait un grand écho. Les affiches de province se plaisent à relater dans un style pathétique et bénisseur de multiples traités d'humanité et de bienfaisance. Le nouveau culte est celui de la bienfaisance (...). Il est désormais admis que l'humanité est entrée dans un âge de lumière et de progrès, succédant à une longue nuit. (...). Les certificats délivrés à ses membres par la loge de Coutras, en 1788, se terminent pas la formule suivante : "...ils (les maçons) répandront dans toutes les villes qu'ils parcourent l'esprit de liberté, de concorde et d'amitié fraternelle qui fait l'essence de notre ordre." Notons le caractère optimiste de ce discours, ainsi que son aspect positif. On y chercherait en vain une critique des institutions établies et les croyances officielles. L'opinion publique est toute philosophique, mais elle ne retient de la philosophie ni son anti-christianisme, ni ses thèses contraires à l'idée traditionnelle de la monarchie française. Est-ce tactique ou changement véritable? Les comportements sont pareillement respectueux. Il est peu de loges qui n'affichent leur respect de la religion. (...)." Jean de VIGUERIE prend comme référence du changement de l'opinion publique le comportement surtout des loges maçonniques. Mais outre le fait que peut-être, il surestime leur importance (voir l'article de Charles PORSET, dans Dictionnaire européen des Lumières), il est possible que précisément le triomphe des Lumières dispense de s'attaquer maintenant à des idées et des institutions largement défaites. Comme il l'écrit d'ailleurs ensuite, la critique de l'ordre établi est implicite et de toute façon l'opinion publique célèbre en permanence des valeurs utopiques, radicalement contraires à celles de l'officiel Occident chrétien.

 

Jean de VIGUERIE, Histoire et Dictionnaire du temps des Lumières, Robert Laffont, 2007. Stéphane PUJO, article Conversation dans Dictionnaire européen des Lumières, PUF, 2010. Daniel MORNET, Les origines intellectuelles de la révolution française, Tallandier, 2010. Joël CORNETTE, Absolutisme et Lumières, Hachette, 2005.

 

PHILIUS

 

Relu le 21juin 2020

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27 juin 2011 1 27 /06 /juin /2011 15:51

            Dès l'éclosion de la querelle des Anciens et des Modernes, le conflit idéologique entre ce qui va s'appeler les Lumières et les défenseurs des valeurs de l'Ancien Régime commence et se poursuit encore de nos jours sous la forme d'un conflit entre ou moins deux modernités.

 

Lumières et Anti-Lumières en combat

Le combat des Lumières et des Anti-Lumières suit les péripéties des luttes politiques, où participent toutes les formes de littérature. Aucune méthode rhétorique n'est délaissée dans ce combat, aucune tromperie idéologique et aucun procès d'intention non plus. Témoins toutes ces réinterprétations de l'histoire et même des positionnements des adversaires, laissant la place à de nombreuses légendes. Comme il s'agit d'un combat à la fois idéologique, moral et politique, peu importe souvent les moyens utilisés. Ce qui compte, c'est conquérir les coeurs et les esprits à une vision de l'histoire, même la plus manichéenne possible. La clarté ne domine donc pas l'historiographie des philosophies des Lumières et des philosophies anti-Lumières, et ce n'est souvent qu'après-coup que les analyses peuvent déceler les falsifications intellectuelles. Une chose est de combattre une position, et certains auteurs s'efforcent de le faire honnêtement, une autre est de déformer la position de l'adversaire pour mieux l'éliminer. La recherche des faits pour l'historien est donc cruciale, quel que soit son orientation idéologique. Pour autant, l'objectivité ne peut pas exister, car il s'agit de vie ou de mort de civilisation. Autant dire que la lecture du conflit entre Lumières et anti-Lumières est marquée par la tonalité du combat. 

 

Apologistes et littérateurs

            L'histoire des idées au XVIIIe siècle est une histoire belliqueuse, rappelle fort justement Jean de VIGUERIE. La philosophie, écrit-il "livre une rude bataille. car elle est durement combattue : par les apologistes et par toute une faction de littérateurs". Nous suivons cette classification ici, sans oublier bien entendu que beaucoup d'auteurs sont à la fois apologistes et littérateurs, même si ce n'est pas dans les mêmes ouvrages... 

- Le combat des apologistes, de manière dominante sont ici des défenseurs de la religion chrétienne, entendue de manière orthodoxe, c'est-à-dire pour la France, de l'Église catholique. Dans une étude de 1916, Albert MONOD (De Pascal à Chateaubriand. Les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802, Slatkine, 1970, reproduction de l'édition de 1916) recense 392 écrits entre 1745 et 1775. La plupart des auteurs sont des membres du clergé séculier, dont 14 évêques. On peut noter la faible implication du clergé régulier, ce qui correspond à un déclin des ordres religieux (de recrutement et de qualité intellectuelle).

Dans cette production, deux catégories d'ouvrages émergent : apologie rationnelle et positive et apologie rousseauiste. Dans la première, les auteurs se concentrent sur tel ou tel point de la pensée philosophique (ainsi, le Dictionnaire antiphilosophique recourt pour démontrer l'existence de Dieu aux deux preuves de l'ordre du monde) tandis que dans la seconde, coexistent de nombreux ouvrages influencés par la démonstration de Jean-Jacques ROUSSEAU. Rappelons que pour ce dernier, la preuve décisive de l'existence de Dieu est la preuve intrinsèque, la preuve par la conscience et par le sentiment. Notamment dans sa Lettre à Christophe de Beaumont, il réhabilite le sentiment religieux, mais il le fait en dehors des dogmes catholiques. C'est une véritable bataille autour du déisme qui a lieu d'ailleurs et même l'abbé BERGIER (le Déisme réfuté par lui-même, 1765), qui utilise les concessions de ROUSSEAU pour l'acculer tantôt à l'orthodoxie, tantôt à la négation radicale, subit son influence, ce qui est visible par ses imprécisions théologiques. 

- Le combat des littérateurs est d'une certaine manière plus mordant et est le fait de gens de lettres, romanciers, auteurs dramatiques, poètes et critiques littéraires. Ces écrivains défendent parfois la religion, mais abordent de nombreux aspects de la philosophie de la raison. Ces écrivains sont aussi nombreux que ceux d'en face, même s'ils n'accèdent pas à la même notoriété. Ils bénéficient eux aussi d'un réseau d'amitiés dans les rangs de la noblesse et du clergé, mais peu à peu leur influence s'effrite pour pratiquement disparaître dans la deuxième moitié des années 1770. De cette cohorte, trois écrivains surtout émergent : Charles PALISSOT de Montenoy (1730-1814), Jacob Nicolas MOREAU (1717-1804) et Elie Catherine FRÉRON (1718-1776).

L'offensive des littérateurs opposés aux Lumières culmine en 1757, avec trois brûlots : Premier Mémoire sur l'histoire des Cacouacs (Abbé Odet Giry de Saint-Cyr), Mémoire pour servir à l'histoire des Cacouacs, Supplément à l'histoire des Cacouacs jusqu'à nos jours (MOREAU) et Petites Lettres sur de grands philosophes (PALISSOT).  Selon Charles PALISSOT, les philosophes ont rompu avec la tradition de sociabilité et de respect du public. On retrouve dans ces pamphlets le ton ironique de VOLTAIRE. 

 

Une dimension européenne forte

                L'affrontement qui accompagne l'avènement des Lumières et qui lui est inhérent a, quels qu'en soient les repères choisis, religieux, métaphysiques, éthiques ou politiques, une dimension européenne, écrit Jacques DOMENECH : "c'est une nouvelle vision du monde qui entraîne une mutation culturelle dans le continent tout entier, et au-delà en Amérique. La riposte est à la mesure du champ d'extension des idées nouvelles. Les systèmes de défense de ceux, institutions ou individus, qui s'opposent aux transformations en cours ou que visent ce bouleversement considérable amorcé réagissent, avec parfois un certain décalage, à travers l'Europe toute entière. On peut le constater philosophiquement, géographiquement." 

Malgré les multiples formes que prend cette opposition, "comment oublier que le gros des troupes des adversaires irréductibles des Lumières a été constitué, en France et en Europe, par les apologistes de la religion chrétienne, de nombreux catholiques, mais avec de notables personnalités chez les protestants? il serait difficile de prétendre citer tous les défenseurs de l'orthodoxie contre les philosophes des Lumières. Certains ouvrages philosophiques suscitèrent chacun dès leur parution de nombreux écrits de réfutation apologétique. Fidélité aux dogmes du christianisme et attachement à son éthique guident les défenseurs de la foi. L'homme du péché originel et l'homme des Lumières correspondent à des anthropologies et à des cosmologies qui s'opposent. Sans le Dieu de la Bible, les hommes sont voués à sombrer dans l'immoralisme, clament les apologistes. Sade viendra opportunément confirmer cette thèse en rejetant en bloc tous les fondements de l'éthique des Lumières. Mais que vaut cette caution? De Pascal à Chateaubriand, exception faite de Fénelon, aucun apologiste n'a conquis gloire et célébrité. Même si certains ont publié une oeuvre peu négligeable, ils demeurent connus des seuls spécialistes. Le profane retient plutôt les "Nonnotte, Patouillet et consorts" tant décriés par Voltaire. Or les adversaires des Lumières furent nombreux et certains de redoutables polémistes. Le sentiment que l'Église, ses dogmes courent un danger grave donne toute son âpreté à leurs diatribes contre les philosophes. A travers l'Europe toute entière, la Compagnie de Jésus notamment s'attaque aux idées nouvelles, mais sa suppression (interdiction sur le sol français) ne marque aucun répit dans un affrontement qui s'est considérablement généralisé et aggravé peu avant 1770. Toute Église, au-delà même de ses institutions, s'est dressée contre un mouvement d'idée qui menaçait son rôle majeur dans les sociétés d'Ancien Régime. Les protestants ne furent pas de reste, même si leur nombre paraît relativement modeste face aux cohortes des défenseurs de l'Église catholique, apostolique et romaine."

 

Avant et après les Encyclopédistes

        Jacques DOMENECH distingue les Anti-Lumières et apologétiques avant l'Encyclopédie de ceux d'après. 

- Les années qui s'écoulent de la crise aiguë de l'affaire de Prade, de la conséquence de la réception des premiers tomes de l'Encyclopédie à la réception agitée du Système de la Nature (1770) coïncident avec la période des publications les plus nombreuses et sa fin marque le signal d'une volonté de renouvellement. L'auteur de l'article sur les Anti-Lumières du Dictionnaire européen des Lumières hésite sur le critère à choisir pour présenter une telle production : Comment trancher entre les oeuvres qui connurent le succès, furent maintes fois rééditées, accomplirent donc leur mission (alors qu'ils sont pour la plupart ignorés aujourd'hui) et les titres qui peuvent demeurer de nos jours une référence dans l'histoire des idées (alors qu'elles ne connurent qu'une diffusion peu renommée dans leur temps)? "Après Fénelon et son oeuvre considérable qui inspirera un courant philosophique à certains égards spécifique, bien des auteurs peuvent paraître médiocres. La période compte pourtant de redoutables apologistes. Ainsi en est-il de l'oratorien Houteville, auteur de la Vérité de la religion chrétienne prouvée par les faits (1722)."

De même l'oeuvre de l'abbé Pluche est-elle importante à son époque : "(il) fait oeuvre de vulgarisation scientifique, en onze volumes, avec des gravures, tout en apaisant les esprits chrétiens qu'intriguent les idées nouvelles. La référence contenue dans le sous-titre Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle devient un symbole de renouveau. Pluche s'en prend notamment à la mythologie et à la scolastique. Toutefois dans son ouvrage complémentaire, l'Histoire du Ciel (1738), il réfute la physique de Descartes et l'attraction newtonienne."  A côté des textes, écrit-il encore pour cette période foisonnante et qui semble bien erratique du côté des apologistes, "imprégnés d'une malebranchisme parfois peu orthodoxe, comment ne pas mentionner le poème "la Religion" de Louis Racine (1742) qui, associant un nom illustre à des attaques contre Locke, Bayle et Pope notamment, connait de nombreuses rééditions et traductions? Certains ouvrages cités constituent des réfutations immédiates, d'autres des réactions a posteriori comme Les lettres persanes convaincues d'impiété, publié par l'abbé Gaultier en 1751."

- Ensuite, le nombre d'ouvrages consacrés à la défense de l'orthodoxie ni leurs rééditions ne sauraient masquer la décadence générale de l'apologétique. Malgré les condamnations d'une censure soumise elle-même aux intrigues de la Cour où partisans et adversaires des Lumières s'affrontent également, mais avec le handicap pour ces derniers d'un oeil sympathisant de l'entourage royal envers les idées nouvelles, ces idées gagnent toute la société. "Les anti-philosophes de cette période, où la philosophie des Lumières triomphe jusqu'à la Révolution française, essaient encore de relever le défi. La nouveauté réside dans le fait qu'ils doivent emprunter certains arguments à Voltaire et à Rousseau, après la publication du Système de la Nature d'Holbach. De nombreux ouvrages apologétiques s'emploient à combattre les thèses de l'ouvrage. L'abbé Bergier riposte rapidement à d'Holbach par son Examen du matérialisme ou Réfutation du Système de la Nature (1771). Toutefois, dans cet ouvrage, rien ne vaut la conviction intime qu'apporte à la raison de l'homme le sentiment. Bergier devient ainsi le débiteur de Rousseau, qu'il a précédemment réfuté, puisqu'il a recours aux preuves de sentiment dans son souci de démontrer l'existence de Dieu. Dans la même période paraissent les Réflexions philosophiques sur le Système de la Nature du philosophe protestant allemand Holland (Neuchatel, 1772). Toutefois, avant Chateaubriand, certains précurseurs d'un apologétique apparemment plus souple se caractérisent par un opportunisme outrancier dans la polémique qui les opposent aux philosophes. "

En Angleterre, le débat est différent parce qu'il a lieu finalement depuis l'époque de la révolution de Cromwell, un siècle plus tôt. C'est HUME, une des têtes de file de l'Enlightement, qui est une des cibles favorites, notamment de George CAMPBELL (Dissertation on miracles, 1763), de John DOUGLAS (The Criterion, or Miracles Examined, 1754) et de William ADAMS (Essay on Hume, 1752). Leur argumentation est finalement semi-rationaliste bien qu'ils demeurent chrétiens. A côté d'un christianisme orthodoxe figure l'illuminisme de Martinès de PASQUALLY et de son disciple SAINT-MARTIN (Tableau naturel des rapports qui existent entre Dieu, l'homme et l'Univers, 1782). Favorable à une théocratie, ce dernier fait preuve d'un traditionalisme qui préfigure les thèses de Joseph de MAISTRE et de BONALD. LAMOURETTE (Pensées sur la philosophie de l'incrédulité, 1786 ; Prônes civiques, ou le Pasteur patriote, 1790-1791), évêque constitutionnel avant de périr sur l'échafaud, tente une conciliation presque impossible entre l'Église de l'Ancien Régime et la France issue de la Révolution. Le destin de LAMOURETTE a une influence certaine sur l'orientation des écrits après lui, qui se déclarent bien plus antirévolutionnaires. Toutes les oeuvres parues en Angleterre après 1789, et c'est pire après le passage à la guillotine du Roi, se remarquent par par l'anti-philosophie en même temps que l'anti-révolution. Ainsi, les ouvrages de l'abbé Barruel, le patriote véridique, ou Discours sur les vraies causes de la révolution actuelle (1789), de Joseph de MAISTRE, Considérations sur la France (1796), de BONALD, Théorie du pouvoir politique et religieux dans la société civile (1796).

 

Renaissance de l'apologétique

      L'oeuvre de CHATEAUBRIAND fournit un véritable précipité de la renaissance de l'apologétique amorcée avant lui. LAMMENAIS publie par exemple en 1817 la première partie de son Essai sur l'indifférence en matière de religion, où il se montre un redoutable héritier des apologistes du XVIIIe siècle. L'évolution de ce penseur reflète les contradictions de l'héritage des Anti-Lumières, que Jacques DOMENECH décrit ainsi : "L'Église a t-elle gagné sa lutte contre les Lumières (au début de la Restauration) puisque la France (qui reste, ne l'oublions pas, en grande majorité rurale, loin de l'effervescence de Paris et des grandes villes...) demeure catholique? Faut-il penser au contraire que la philosophie des Lumières, la Révolution française et sa Déclaration des droits de l'Homme ont définitivement mis fin à un monde ancien, unissant le trône et l'autel, désormais aboli à travers l'Europe dans les esprits sinon dans les faits? Sans répondre affirmativement à l'une de ces deux questions, on s'interrogera sur l'évolution d'un christianisme maintenu ou restauré à travers l'Europe.

Portalis, ministre des cultes à partir de 1801, dans De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le XVIIIe siècle (1820) rejette aussi bien la "stérile et turbulente métaphysique du Contrat social" de Rousseau que la Critique de la raison pure de Kant alors qu'il apprécie "les admirables Essais de Nicole et les escellents traités de Bossuet et de Fénelon". Le message des Anti-Lumières serait-il donc si pauvre qu'il ne faudrait retenir que De l'importance des opinions religieuses de Necker (1788)? Portalis efface aussi un siècle d'apologétique quand il dédaigne  aussi Lumières et Afklärung. N'est-il pas plutôt riche en enseignements d'évoquer le destin que connurent après 1820 des figures emblématiques des Anti-Lumières comme Chateaubriand et Lammenais : quel contraste avec les rangs serrés de l'apologétique du XVIIIe siècle que seul rompit Lamourette! Sans toujours dédaigner l'orthodoxie, comme Madame de Staël dans ses Réflexions sur le suicide (1813) notamment, le siècle du romantisme hérite à la fois des Lumières et des Anti-Lumières. Des marginaux comme les Illuministes inspirèrent l'énergétique de Balzac et tant d'autres. Les Anti-Lumières apparaissent souvent comme la face cachée des Lumières, dont elle tirent l'essentiel de leur substance, exploitant chaque faiblesse supposée de l'adversaire. Avec Chateaubriand elles gagnent avec panache leurs lettres de noblesse. Cette consécration prouve qu'il serait aussi ingrat qu'absurde de méconnaitre ceux qui entretinrent avec les philosophes un débat passionné autour des idées-forces des Lumières. (...)".

 

Le mouvement diversifié des Lumières, des AntiLumières, à la suite de la Querelle des Anciens et des modernes.... L'influence de l'oeuvre de KANT

          Le mouvement des Lumières est si diversifié que pour comprendre l'assaut que lui donnent les apologistes et les littérateurs, il faut distinguer dans celui-ci, le mouvement que Zeev STERNHELL désigne par le nom des Lumières franco-kantiennes. Car dans ce mouvement général se mêlent souvent aux idées nouvelles des idées anciennes dont seuls, en fin de compte, une poignée de philosophes et de littérateurs se distinguent nettement. Ils parviennent à donner aux idées des Lumières l'allure d'un corpus, d'autant plus facilement attaquable par ses adversaires qu'il sera net et qu'il ne pourront pas, comme nombreux qui reprennent des idées et des formules de Rousseau ou de Voltaire, puiser à la source même de la littérature de leurs adversaires. C'est pourquoi les attaques les plus nettes et surtout les plus fécondes intellectuelles se portent non sur les oeuvres des polémistes-philosophes comme Rousseau er Voltaire, mais surtout souvent celles de la génération immédiatement précédentes, comme celles de LOCKE, de FONTENELLE ou de BAYLE. Comme l'écrit le professeur d'histoire des idées qui occupe la chaire de Jérusalem, "la révolte contre les (...) Lumières franco-kantiennes marque la naissance d'une culture politique qui oppose une alternative globale à la vision du monde, de l'homme et de la société forgée par le XVIIIe siècle".

       La victoire, amorcée lors de la querelle des Anciens et des Modernes, d'un rationalisme à la fois culturel et politique éveille une violente riposte. Un des pionniers de cette culture des Anti-Lumières, qui dépasse largement ensuite tous les écrits apologétiques, Giambittista VICO (1668-1744), écrit en 1725 la première version des Principes d'une science nouvelle relative à la nature commune des nations. C'est, suivant Zeev STERNHELL, "le premier maillon de l'antirationalisme et de l'anti-intellectualisme, du culte du particulier et du refus de l'universel" à rejeter les principes du droit naturel, même s'il est resté longtemps un inconnu en dehors de Naples et de l'Italie, les fondateurs de cette culture des Anti-Lumières étant Johann Goffdried HERDER (1744-1803) et Edmund BURKE (1729-1797). Le terme "anti-Lumières" est probablement inventé par Friedrich Wilhelm NIETZSCHE (1844-1900), qui forge ce concept pour définir les idées de Arthur SCHOPENHAUER (1788-1860) et de WAGNER. C'est à son époque que se forme véritablement cette nouvelle culture. Il est repris surtout par William BARRET, professeur de philosophie américain fort connu qui fait connaitre à ses compatriotes l'existentialisme. Mais la Counter-Enlighment est popularisé dans le monde anglo-saxon, relativement tard, surtout ensuite par Isaiah BERLIN (1909-1997). 

      Méconnaître le foisonnement intellectuel et les contradictions qui parcourent les contre-Lumières est aussi dangereux que de méconnaître ceux des Lumières. Au fil du temps, après la Révolution française, les Lumières, malgré sa diversité constitue une tradition intellectuelle qui uni un certain nombre de principes et de valeurs. De même, malgré l'absence d'un corpus solide, les contre-Lumières développe une cohérence idéologique. "C'est bien contre les nouvelles théories de la connaissance, contre le fameux Sepere aude kantien que s'élèvent toutes les variantes des anti-Lumières. Leurs penseurs font campagne depuis deux siècles contre un certain nombre de principes fondamentaux, qui ont rendu possible l'instauration des libertés anglaises, puis les deux grandes déclarations de droits et les deux révolutions de la fin du XVIIIe siècle." Ils s'efforcent de ramener ces révolutions à de simples révoltes doublées de revendications économiques, et, surtout les auteurs américains, de dissocier les deux révolutions américaine et française de par leurs inspirations et de par leurs déroulements. En fait, si la révolution américaine n'avait pas été suivie de la révolution française, l'accession des colonies américaines à l'indépendance aurait eu un aspect limité. C'est la Révolution française, comme l'écrit le même auteur qui "en mettant fin à l'Ancien Régime dans le plus peuplé et le plus puissant des pays européens, est venue donner un existence politique au corpus intellectuel des Lumières." En effet, si les États-Unis n'avaient pas alimenté la révolution française et si la révolution française n'avaient pas conforté l'esprit républicain, ils seraient demeurés un ilot républicain dans un océan de Royaumes, situation à peine viable sans doute.

     

        Combinant les idées du Deuxième Traité de LOCKE, de la Réponse à la question Qu'est-ce que les Lumières? de KANT et du Discours sur l'inégalité de ROUSSEAU, les Lumières sonnent la libération de l'individu des contraintes de l'histoire.

"Mais si les Lumières (...) franco-kantiennes, ainsi que les Lumières anglaise et écossaise produisent la grande révolution de la modernité rationaliste, le mouvement intellectuel, culturel et intellectuel associé à la révolte contre les Lumières ne constituent pas une contre-modernité, mais une autre modernité, fondée sur le culte de tout ce qui distingue et sépare les hommes - l'histoire, la culture, la langue -, une culture politique qui refuse à la raison aussi bien la capacité que le droit de façonner la vie des hommes. Selon ces théoriciens, l'éclatement, la fragmentation et l'atomisation de l'existence humaine, engendrée par la destruction de l'unité du monde médiéval, sont à l'origine de la décadence moderne. On déplore la disparition de l'harmonie spirituelle qui faisait le tissu de l'existence de l'homme médiéval et détruite par la Renaissance pour les uns, par la Réforme pour d'autres. On regrette le temps où l'individu, dirigé jusqu'à son dernier soupir par la religion, laboureur ou artisan ne vivant que pour son métier, à tout instant encadré par la société, n'avait d'existence que comme rouage d'une machine infiniment complexe dont il ignorait la destinée."

L'objectif de tous ces penseurs, toujours selon Zeev STERNHELL, est de restaurer cette unité perdue. Retournant comme un gant les accusations portées contre les Lumières, ce professeur d'histoire estime que l'influence de ces idées sur le monde politique, est responsable de la catastrophe européenne du XXe siècle", ce qui est peut-être excessif, mais qui mérite toute notre attention. Surtout parce que précisément tous les acteurs qui ont promus bien des guerres (à commencer par les deux guerres mondiales) s'inspirent souvent des idées de cette modernité-là. A commencer par le nationalisme, ce qui peut paraitre étonnant, vu que l'idée de Nation provient précisément de la Révolution française, suivant bien entendu de nombreux penseurs contre-Lumières. 

 

Deux modernités....

      En tout cas, la coexistence conflictuelle de ces deux modernités peut constituer "l'un des grands axes de l'histoire des deux siècles qui séparent  notre monde de celui de la fin du XVIIIe siècle". Le professeur d'histoire des idées distingue plusieurs étapes dans ce conflit entre les deux modernités :

- D'abord, juste après la fin des apologétiques vaincus, vers l'été 1774, Johann BERDER compose en Allemagne son Autre philosophie de l'histoire. Le jeune pasteur luthérien attaque d'abord le rationalisme de Descartes, puis les sciences de l'homme de Montesquieu, et les principes de Rousseau et de Voltaire, mais aussi entre autres, de Hume, Robertson, Ferguson, Iselin, Boulanger et d'Alembert. C'est voltaire et sa philosophie de l'histoire qu'il combat, avant de polémiquer avec son maitre, Kant. Edmund BURKE, à travers ses ouvrages Réflexions sur la Révolution de France juste après la publication de la Déclaration des droits de l'homme, mais déjà auparavant dans A Vindication of Natural Society en 1756 et Recherche philosophique sur l'origine de nos idées de sublime et du beau en 1759, définit les Lumières comme un esprit qui nourrit un mouvement de conspiration intellectuelle dont l'objectif est la destruction de la civilisation chrétienne et de l'ordre politique et social créé par elle. En véritable pionnier du principe de la guerre idéologique, cet auteur prône l'endiguement contre les forces révolutionnaires. Le grand parlementaire britannique apparait non seulement comme le fondateur d'un conservatisme libéral, mais aussi comme le précurseur du néo-conservatisme. HERDER poursuit avec, avant 1789, ses Idées pour la philosophie de l'histoire de l'humanité, dans un registre tout-à fait différent que BURKE. Au XIXe siècle se développe des éléments du déterminisme culturel qui pénètrent la vie intellectuelle, bien avant le darwinisme social et le gobinisme. 

- Ensuite, Thomas CARLYLE (1795-1881), Hippolyte TAINE (1828-1893) et Ernest RENAN (1823-1892) attaquent la démocratie, face précisément à la démocratisation de la vie politique, d'abord en Angleterre au début des années 1830, puis en France au lendemain de 1848 et à la suite de 1870, sans compter le second Bill of Rights anglais de 1867, les suites de la Commune de Paris et la fondation de la IIIe république, laquelle anéanti toute possibilité de Restauration. Pour eux la décadence est inévitable dans un monde qui adopte pour principes le rationalisme, l'universalisme et l'idée du primat de l'individu. 

- C'est surtout dans les changements induits par la révolution industrielle et le développement des techniques et technologies novatrices qu'une troisième vague d'antirationalisme, de relativisme et de communautarisme nationaliste déferle sur le monde intellectuel.

Avec Charles MAURRAS (1868-1952) qui revient non seulement à MAISTRE, mais aux principes essentiels qui tissent la trame de la pensée de BURKE. Oswald SPENGLER (1880-1936) inscrit son Déclin de l'Occident non seulement contre les Lumières, mais aussi certains aspects de la pensée de HERDER. Benedetto CROCE (1866-1952) effectue une critique serrée de la philosophie des Lumières, de la théorie du droit naturel, de l'humanisme et de la démocratie. Frédérick MENECKE (1862-1954) développe l'historisme qui défend l'idée d'une conception particulariste dans la marche de l'Histoire. Loin d'être une communauté homogène, l'humanité est traversée par des barrières culturelles et l'Occident n'existe que dans des vérités éternelles, sous peine de destruction. Il reprend les conceptions de HERDER concernant la relativité des valeurs et des vérités qui fragmentent le genre humain et qui rend l'idée d'universalité caduque. Élément relativement nouveau, de HERDER, à MENECKE, puis à SPENGLER, s'estompe et finalement disparaissent les références à la foi chrétienne. 

- Se met en place pendant la génération de la guerre froide, prolongeant l'approche historiste, ce que Zeev STERNHELL appelle l'école totalitaire, dont Isaiah BERLIN est l'une des principales colonnes. Il s'agit, surtout dans le monde anglo-saxon, de rejeter globalement les assises et les principes des Lumières, notamment dans A contre-courant et dans Le bois tordu de l'humanité, il clame la "liberté négative", celle qui réserve aux peuples particuliers leur identité particulière. 

  Les penseurs de cette seconde modernité pratiquent tous une forme plus ou moins forte de nationalisme, et ils se retrouvent à certains moments-clés à la pointe du combat idéologique mené par les régimes fascistes et nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Après la défaite des forces de l'Axe, une recomposition nécessaire s'opère pour faire valoir les mêmes idées. Et la guerre froide donne l'occasion de toute une série d'études analogiques entre les révolutions française et "communistes", entre les dictatures du "peuple" à des décennies de distances, afin de faire "prendre conscience" du rôle néfaste des Lumières. Ces études contaminent, dans une historiographie parfois très approximative, jusqu'à des oeuvres d'intellectuels considérés pourtant comme engagés à gauche sur l'échiquier politique ou simplement progressistes. Nous développons plus tard cet aspect, mais même Anna ARENDT dans ses Origines du totalitarisme n'échappe pas à cette contamination. Bien entendu, les tenants de cette nouvelle modernité ne peuvent plus prétendre que "la souveraineté du peuple ne fonde pas le gouvernement constitutionnel" : le néoconservatisme manie autrement ses idées de décadence occidentale. L'ennemi n'est plus l'étatisme ou le socialisme, mais bien le libéralisme contemporain. Celui-ci, revenant décidément au fondement des philosophies anti-Lumières, avec des auteurs comme Irving KRISTOL, a réussi à convaincre la grande majorité des américains que les questions essentielles dans la vie d'une société ne sont pas les questions économiques, et que les questions sociales sont en vérité des questions morales. 

    Le conflit entre les deux modernités est loin d'être terminé.

 

Zeev STERNHELL, Les anti-Lumières, Du XVIIIème siècle à la guerre froide, Fayard, 2006. Jacques DOMENECH, article Anti-Lumières dans le Dictionnaire européen des Lumières, PUF, 2010. Jean de VIGUERIE, histoire et dictionnaire du Temps des Lumières, Robert Laffont, 2007.

 

PHILIUS

 

Relu le 23 juin 2020

 

 

 

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25 juin 2011 6 25 /06 /juin /2011 13:44

 

          L'Encyclopédie éditée de 1751 à 1772 sous la direction de Denis DIDEROT (1713-1784) et de Jean-Baptiste Le Rond d'ALEMBERT (1717-1783) constitue la manifestation la plus spectaculaire du nouvel esprit philosophique du XVIIIe siècle ou siècle des Lumières. Il fait partie aussi de la longue série de Dictionnaires ou d'Encyclopédies du même type publiés à travers l'Europe durant cette période.

      Ce Dictionnaire est l'expression du mouvement des Philosophes qui veulent lier le progrès des connaissances scientifiques au progrès politique et moral, en donnant à ce mot progrès une tonalité franchement irréligieuse et défiante de toute autorité. Oeuvre collective de longue haleine, en butte à de nombreuses oppositions religieuses et politiques, comme à des difficultés financières, elle a failli être stoppée au moins une fois. Avec le soutien de ses rédacteurs, suivant un chassé croisé constant avec le Bureau de la librairie, organe royal de la censure, avec le soutien également de nombreux sympathisants, dans les trois ordres de la société d'Ancien Régime, jusqu'aux entourages du pouvoir royal français et parfois étranger, le projet parvint à son terme, sa diffusion se faisant au fur et à mesure de la rédaction de ses différentes parties. Tous les grands noms de la philosophie y figurent. DIDEROT et d'ALEMBERT ont dirigé le travail, mais VOLTAIRE, ROUSSEAU, Paul-Henri THIRY, baron d'HOLBACH (1723-1789), Etienne Bonnot de CONDILLAC (1714-1780) et Georges Jean Louis Leclerc BUFFON (1707-1788) ont participé grandement, sans compter le chevalier Louis de JONCOURT (1704-1779), troisième contributeur d'articles, après les directeurs. 

 

        Composé de 17 volumes, ce Dictionnaire veut rassembler les connaissances dans tous les domaines, sous forme d'articles présentés par ordre alphabétique. Un préambule le précède, qui décrit l'intention et la méthode des encyclopédistes. Le prospectus de présentation, pour l'ouverture de la souscription nécessaire à son impression et à sa diffusion. Des planches (11 volumes) de dessins et croquis appuient, complètent les articles techniques et même parfois sont indispensables pour les comprendre complètement. Enfin des Suppléments et des Tables ajoutent des articles supplémentaires à l'Encyclopédie. Vu son prix, cet ouvrage est destiné et est lu surtout par des membres aux positions parfois importantes, surtout du clergé et de la noblesse, ou des professions directement intéressées par les articles. Ceux-ci peuvent se subdiviser, mais l'arbre des connaissances les lient les uns par rapport aux autres, en articles techniques et scientifiques et en articles des sciences morales et politiques au nombre total de 71 818.  4 250 exemples ont été imprimés au total, ce qui est considérable pour l'époque pour ce type de livre. Le Supplément contient 4 volumes d'articles et 1 volume d'illustrations. Les tables dites de Mouchon, diffusées plus tard, de 1776 à 1780 contiennent en deux volumes de 18 000 pages, 75 000 entrées pour 44 000 articles principaux et 28 000 articles secondaires, avec 2 500 illustrations.

 

             En lui-même, l'Encyclopédie n'est pas réellement un livre subversif, ni en littérature, les rédacteurs suivant une ligne conservatrice, et même par certains de défense de la langue française, ni même en politique.

La lecture des termes en philosophie et en politique ne révèle pas un esprit révolutionnaire.  C'est en matière de religion qu'ils montrent le plus d'audace. Et encore, les dogmes ne sont jamais attaqués de front, mais on présente de manière détaillée des doctrines hérétiques ou hétérodoxes, ce qui en soi est un défi à la censure. Chaque fois que c'est possible, la foi est toujours opposée à la raison, notamment lorsque est évoquée la scolastique. Comme on ne peut avoir l'air de douter, on se contente de dire qu'il faut toujours accepter les dogmes, quoi qu'il en coûte à la raison, jusqu'à l'absurde, ce qui donne un ton ironique et mordant à certains articles. Le christianisme est montré comme générateur de superstitions, de fanatisme et d'intolérance. A l'article Christianisme, DIDEROT ne craint pas d'écrire que la religion chrétienne est par essence intolérante. S'ils ne s'attaquent pas de front aux dogmes, les institutions ecclésiastiques font l'objet d'articles très irrévérencieux. La qualité des articles est très variable, quant au contenu technique. La prudence est ce qui guide les rédacteurs, préférant reporter dans des articles en apparence insignifiant et aux noms abscons, leurs critiques les plus ouvertes. De plus, l'éditeur-libraire se mêle parfois de la rédaction des articles en les réécrivant de manière à éviter les foudres de la censure et l'interdiction de diffusion, provoquant même une crise parmi les encyclopédistes.

Souvent, leur qualité fait la notoriété de l'Encyclopédie, les auteurs n'hésitant à se mettre au courant des dernières innovations scientifiques. Par ailleurs, dans un monde de l'édition non encore dominé par l'esprit mercantile, il est d'usage d'accepter les recopies d'articles parus ailleurs, notamment dans les dictionnaires en langues étrangères. Ce qui provoque les oppositions, à part évidemment que l'Encyclopédie constitue le fer de lance des idées des Lumières, c'est la concurrence faite, pour ne pas dire plus, aux Académies (Jean de VIGUERIE).

 

            L'ouvrage s'inspire des modèles anglais de Dictionnaire, tels le Lexicum Technicum or An Universal English Dictionnary of Arts and Science, de John HARRIS (1704-1744), le New general English Dictionnary, de Thomas DYCHE (1735-1756). La Cyclopedia, or General Dictionary of Arts and Sciences d'Ephraim CHAMBERS (1728-1752) est à l'origine même de cette Encyclopédie (Intention de traduction du libraire André François Le BRETON). Sous l'impulsion de DIDEROT et d'ALEMBERT, ce projet de traduction devient une oeuvre tout à fait nouvelle pour l'époque, collective et abordant tous les sujets. Il ne propage plus une culture érudite telle qu'elle était conçue au XVIIe siècle, mais témoigne d'une culture plus pratique tournée vers l'activité des hommes et leurs entreprises même si les méthodes de compilation restent d'un usage courant.

La direction de la publication est d'abord confiée par les libraires à l'abbé de MALVÈS, puis à d'ALEMBERT et DIDEROT, qui reste seul éditeur après le retrait de son collaborateur en 1757 (problèmes avec la censure).

               D'ALEMBERT est l'auteur des textes d'introduction de l'Encyclopédie : le Discours préliminaire dans lequel il présente le but et le plan de l'ouvrage, l'Avertissement du tome III, les Éloges successifs. Il donne environ 1 600 articles signés (car certains ne le sont pas, le sont de manière déformée ou cachée), en majeure partie consacrés aux sciences exactes (c'est un mathématicien).

                   DIDEROT joue le rôle primordial dans la fabrication de l'Encyclopédie puisqu'il est à la fois éditeur et auteur. Sa contribution varie d'un volume à l'autre (et c'est le cas de tous les rédacteurs importants, suivant les événements, les polémiques et... leur emploi du temps) selon les sujets qu'ils traitent. Il donne environ 5 250 articles signés, faisant des ajouts à ceux de ses collaborateurs. Il s'intéresse surtout aux arts et métiers, à l'histoire de la philosophie et aux synonymes. Sa manière de travailler est constante : il choisit une source en général, dictionnaire ou traité spécialisé, dont il recopie parfois des paragraphes entiers ou regroupe en une phrase des informations diluées. Son vocabulaire étendu et varié facilite la compréhension du sujet.

   

                Le chevalier de JONCOURT collabore à l'Encyclopédie, du tome II au tome XVII avec, au total, 17395 articles portant sur ses intérêts multiples qui montrent l'étendue de sa culture (sciences naturelles, géographie, critique sacrée, morale, histoire ancienne, numismatique). 

                 Le baron d'HOLBACH débute sa contribution au tome II qui consiste en 425 articles signés surtout sur les sciences de la terre et aussi un grand nombre d'articles signés ou non sur la politique et la religion qui comptent parmi les plus "osés" (Prêtres, Représentants...).

                 Les autres collaborateurs, plus de 135, sont de milieux sociaux et intellectuels différents. On trouve des Parisiens, des provinciaux ou des étrangers (en ce temps, soulignons-nous, les académies étrangères et françaises étaient très ouvertes) qui collaborent selon soit leur activité professionnelle soit leurs talents et leurs travaux personnels. Tous les collaborateurs de l'Encyclopédie ne sont pas recrutés en même temps. On trouve des relations de d'ALEMBERT et de DIDEROT, des ecclésiastiques surtout dans la première phase. Des noms célèbres apparaissent (BUFFON, DAUBENTON, LA CONDAMINE, DUCLOS, QUESNAY, ROUSSEAU, VOLTAIRE et TURGOT). Une forte participation vient des ingénieurs des Ponts et Chaussées (PERRONET, VOGLIE, DELACROIX, VIALLET). Des marchands et manufacturiers sont également présents. (Madeleine PINAULT SORENSEN)

    Six des seize encyclopédistes non français et quatre des 124 encyclopédistes français appartiennent à la haute noblesse. Au moins 36 autres encyclopédistes venaient de la petite noblesse. Sur les 130 restants, au moins 31 venaient de famille de bonne bourgeoisie (médecins, pharmaciens, avocats, juges, négociants, ingénieurs...) ou exerçaient des professions apparentées. Quatre appartenaient à la petite bourgeoisie, leurs pères étaient par exemple maîtres d'écoles. Au moins 16 encyclopédistes venaient de familles d'artisans, avec un haut niveau d'études. Mais au-delà de leur appartenance socio-professionnelle ou de classe, c'est leur appartenance - sans qu'ils appartiennent tous, loin s'en faut, à un parti organisé - à un groupe de philosophes qui se connaissent, se reçoivent beaucoup, partagent les mêmes centres d'intérêt, les mêmes curiosités et les mêmes recherches critiques. Certains font partie de la franc-maçonnerie, mais la plupart n'y attache que la même importance que leur fréquentation de cafés ou de sociétés de pensée.

 

      Tant le Préliminaire que le Prospectus indiquent bien l'orientation générale et combattante de l'Encyclopédie. Non en critiquant directement l'ordre établi, qu'il soit intellectuel ou politique, mais tout simplement en faisant une présentation originale de l'arbre des connaissances nécessaires. Alors que cette époque est encore marquée par l'hégémonie de la théologie dans les études, comme d'ailleurs dans la nature des publications diffusées, il en est question comme d'une branche assez mineure des connaissances...

Ainsi, dans le Prospectus, nous pouvons lire :

"C'est de nos facultés que nous avons déduit nos connaissances ; l'Histoire nous est venue de la Mémoire ; la Philosophie de la Raison ; et la Poésie, de l'Imagination ; distribution féconde à laquelle la Théologie même se prête : car dans cette Science, les faits sont de l'Histoire et se rapportent à la Mémoire, sans même excepter (c'est gentiment écrit, n'est-ce pas...) les Prophéties qui ne sont qu'une espèce d'histoire où le récit a précédé l'événement : les Mystères, les Dogmes et les Préceptes sont de Philosophie éternelle et de Raison divine ; et les Paraboles, sorte de Poésie allégorique, sont d'imagination inspirée. Aussitôt nous avons vus nos connaissances découler les unes des autres ; l'Histoire s'est distribuée en ecclésiastique civile, naturelle, littéraire, etc. La Philosophie, en science de Dieu, de l'Homme, de la Nature, etc. La Poésie, en narrative, dramatique, allégorique, etc. De là, Théologie, Histoire naturelle, Physique, Métaphysique, Mathématique, etc. Météorologie, Hydrologie et Mécanique, Astronomie, Optique, etc. En un mot, une multitude innombrable de rameaux et de branches dont la science des axiomes, ou de propositions évidentes par elles-mêmes, doit être regardée, dans l'ordre synthétique, comme le Troncs commun."

Dans le Préliminaire, nous pouvons lire également :

"Ces trois Facultés forment d'abord les trois divisions générales de notre système et les trois objets généraux des connaissances humaines ; l'Histoire, qui se rapporte à la Mémoire ; la Philosophie, qui est le fruit de la raison ; et les Beaux-Arts, que l'Imagination fait naitre. Si nous plaçons la raison avant l'imagination, cet ordre nous parait bien fondé, et conforme au progrès naturel des opérations de l'esprit ; l'imagination est une faculté créatrice, et l'esprit, avant de songer à créer, commence pas raisonner sur ce qu'il voit, et ce qu'il connaît. Un autre motif qui doit déterminer à placer la raison avant l'imagination, c'est que dans cette dernière faculté de l'âme, les deux autres se trouvent réunies jusqu'à un certain point, et que la raison s'y joint à la mémoire. L'esprit ne crée et n'imagine des objets qu'en tant qu'ils sont semblables à ceux qu'il a connus par des idées directes et par des sensations : plus il s'éloigne de ces objets, plus les êtres qu'il forme sont bizarres et peu agréables. Ainsi dans l'imitation de la Nature, l'invention même est assujettie à certaines règles ; et ce sont ces règles qui forment principalement la partie philosophiques des Beaux-Arts, jusqu'à présent assez imparfaite, parce qu'elle ne peut être l'ouvrage que du génie, et que le génie aime mieux créer que discuter."

 

     Dans la guerre ouverte entre les idées des Lumières et celles de l'Ancien Régime basées sur l'autorité religieuse, l'Encyclopédie est la marque la plus éclatante - qui ne devrait pas occulter la masse des autres écrits, notamment matérialistes - du triomphe des philosophes.

Tous les contemporains, partisans et adversaires en conviennent. Daniel MORNET résume cette guerre ouverte de la manière suivante : "Pour un Français du siècle précédent, la raison humaine ou l'intelligence tout entière n'étaient rien. Elles ne pouvaient avoir qu'une utilité pratique pour la vie de cette terre ; mais qu'était la vie de cette terre sinon un "passage" où il fallait ne songer qu'à la vie éternelle. Peu importait par conséquent qu'il y eût, d'une génération à l'autre, plus ou moins d'intelligence : le seul point qui comptait était qu'il y eût plus de foi et de morale chrétiennes ; et l'on convenait même très volontiers qu'il y avait eu chez les anciens plus d'intelligence qu'il n'y avait donc pas de progrès à travers les siècles. La Querelle des anciens et des modernes marque un premier retour au point de vue humain, la croyance à l'importance et à la réalité du progrès. Le dessein de l'Encyclopédie proclame très haut que le destin de l'humanité est non pas de se tourner vers le ciel, mais de progresser, sur cette terre, et pour cette terre, grâce à l'intelligence et à la raison. A un idéal mystique, elle oppose un idéal réaliste. Elle fait plus : elle démontre la réalité et l'efficacité de cet idéal. Elle est le bilan des progrès accomplis et, par lui, la promesse des progrès futurs. Bien entendu ni Diderot, ni d'Alembert n'ont pu dire les choses aussi clairement ; ils ne pouvaient faire directement le procès de la foi et du renoncement terrestre. Mais ils ont fait avec une ironie presque insolente des procès qui supposaient celui-. Ils ont repris, d'ailleurs après vingt autres, la critique de la philosophie scolastique, de ses arguties puériles, de ses verbiages prétentieux, de ses raisonnements qui détruisent toute raison et font douter du bon sens humain. Ils se sont élevés, en vingt occasions, contre l'esprit qui prétend imposer la vérité par des arguments d'autorité. (...)"

     Une certaine timidité, liée aux aléas de cette guerre (censure, embastillements, lutte entre favoris du Roi, polémiques internes au Clergé et à la Noblesse), mais également à l'esprit dominant qui reste celui de la croyance à la possibilité d'une bonne monarchie et d'un bon gouvernement autoritaire mais contrôlé et à la faiblesse du système de pensée même des philosophes, qui reste parfois en-deçà de celle de leurs prédécesseurs du XVIIe siècle, persiste lorsque l'on veut passer des principes aux applications pratiques.

"L'Encyclopédie, poursuit, Daniel MORNET, n'attaque pas les privilèges ; il serait seulement "fort à souhaiter que les besoins de l'État, la nécessité des affaires ou des vues particulières n'eussent pas, autant qu'il est arrivé, multiplié les privilèges"; il faudrait récompenser les nobles par des honneurs, non par des privilèges. L'article Population et l'article Impôt s'élèvent avec un certaine force contre l'iniquité de certains impôts, surtout de ceux qui frappent le nécessaire ; mais nulle part il n'y a de protestation nette contre la gabelle, par exemple, ou contre les exemptions d'impôts. Critique très vive contre les jurandes et maîtrises, qui avaient de nombreux adversaires ; mais on juge seulement que les corvées sont dures, que la milice a des inconvénients, qu'il ne faudrait pas abuser du droit de chasse. En réalité, la philosophie encyclopédiste de Diderot et d'Alembert a des conclusions très nettes sur les droits généraux de la raison et sur les problèmes religieux ; elle suspend son jugement dans les problèmes politiques pratiques ; et les collaborateurs suivent un peu au hasard ou leurs préférences personnelles, le vent d'opinion qui souffle au moment où l'article est écrit."

 

 

Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Disponible sur le site Internet d'Analyse et traitement informatique de la langue française (ATLIF) et sur le site http://diderot.alembert.free.fr. Également disponible en DVD-Rom, éditions Redon.

Daniel MORNET, Les origines intellectuelles de la Révolution française, 1715-1787, Librairie Armand Colin, 2010 (réédition de l'oeuvre de 1933). Jean de VIGUERIE, Histoire et dictionnaire du Temps des Lumières, 1715-1789, Robert Laffont, 2007. Madeleine PINAULT SORENSEN, article Encyclopédie, dans le Dictionnaire européen des Lumières, PUF, 2010.

 

Relu le 24 juin 2020

 

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23 juin 2011 4 23 /06 /juin /2011 08:30

         Disons-le d'entrée, de même que la philosophie antique grecque ne concernait que les citoyens, c'est-à-dire une minorité de la population d'une cité, la philosophie des Lumières ne concerne - hormis les connaissances scientifiques en agriculture - que les membres des trois ordres (noblesse, clergé, tiers-état), soit un peu moins de 20% de la population d'un royaume. La dénomination "peuple" ne désigne pas les populations rurales et ouvrières. Les préoccupations de ces derniers n'affleureront que dans les toutes dernières années 1780, dans les cahiers de doléances recueillis à l'occasion des États-généraux, et encore. Ce qui distingue sans doute la période la période révolutionnaire de la période des Lumières proprement dite, c'est précisément la forte irruption dans les événements d'une partie de ce quatrième ordre pour l'instant ignoré.

 

La lutte contre l'intolérance, le parti-pris d'irréligion...

   Au delà des divergences et contradictions au sein du mouvement des Lumières existe toujours des points communs importants : la lutte contre l'intolérance, l'irréligion mais non l'athéisme, la volonté de liberté et l'optimisme envers l'émergence d'un âge d'or. Ces idées bénéficient de la plus grande force d'attraction, elles plaisent et pour plaire au public, les littérateurs les cultivent. C'est par elles que se fait la percée de la pensée moderne (Jean de VIGUERIE). Ces littérateurs et même les philosophes de tête des Lumières reprennent en de multiples variations les idées semées par la génération précédente, depuis DESCARTES et LOCKE. Ce qui change sur le fond, c'est la formation d'une opinion publique parfois bruyante et souvent déterminée qui influe et infléchit le cours des décisions de la Royauté. Les lumières furent, si nous suivons Joel CORNETTE, "un moment décisif dans l'histoire des idées et du processus de notre modernité. "La Raison est à l'égard du philosophe ce que la grâce est à l'égard du chrétien", peut-on lire dans l'article "Philosophe" dans l'Encyclopédie. La raison fut, en effet, promue en impératif suprême, comme la matrice et le moteur d'une transformation optimiste du monde, capable de casser le cycle des violences individuelles et collectives (et là c'est l'effet direct des multiples guerres européennes de religion, devons-nous souligner), capable aussi d'assurer tout à la fois le progrès, la régénération et le bonheur du genre humain. Car de la raison dans les sciences, on passe naturellement à la raison dans l'ordre économique, l'ordre politique, l'ordre social... "La méthode géométrique est certainement la seule qui soit propre à former des démonstrations inébranlables en politique et en Morale", proclamait l'Abbé de Saint-Pierre au début du XVIIIe siècle." Et la révolution, comme l'Empire se charge ensuite de rendre irréversible ce mouvement de la raison. Même aujourd'hui, ceux qui travaillent contre les acquis des Lumières sont obligés de le faire en s'appuyant sur... la raison. Les arguments mystiques ou religieux, les arguments d'autorité sont définitivement ou presque dévalorisés.

     Cette opinion publique qui s'exprime dans les cafés, les salons littéraires, les sociétés de pensée, les loges maçonniques est loin d'être homogène. Mais ce qui frappe avant tout, c'est l'absence de réel système de philosophie politique complet chez ceux que l'on qualifie de philosophes des Lumières. Aucun ne possède une vue d'ensemble socio-politique et certains même refusent tout esprit de système. Beaucoup sont engagés dans les diverses batailles d'opinion et suivent, participent, aux multiples intrigues que nous qualifierions aujourd'hui de politiciennes. Et certains ne dédaignent pas d'ajouter leur grain de sel aux diverse campagnes parfois calomnieuses qui traversent les publications, notamment à Paris, campagnes qui mêlent récits fantasques sur la vie à la Cour et dénigrements systématiques d'hommes en vue, surtout lorsqu'il s'agit d'hommes du Clergé. Nous pourrions distinguer une littérature d'opinion provenant de philosophes savants proches des milieux de l'Encyclopédie par exemple et une littérature d'opinion à direction exclusivement anti-religieuse ou anti-nobiliaire, mais des surprises guettent lorsque nous scrutons les signatures des diverses publications... Il est vrai qu'à côté d'une certaine "République des lettres", au nombre de rédacteurs finalement restreints, liés parfois aux académies royales co-existe une floraison de publicistes aux argumentations très approximatives, mais le combat pour la diffusion, cette sorte de combat pour l'audimat avant la lettre, est fait aussi d'attaques qui parfois ont peu de choses à voir avec la Raison. Les Encyclopédistes eux-mêmes ne sont pas avares d'attaques de ce genre, mêlant l'ironie à la médisance, voir à la déformation des propos...

 

Les idées de monarchie idéale, critique des monarchies existantes

          Dans ce que nous pouvons appeler le peloton de têtes de cette opinion publique, figurent quelques philosophes qui organisent leur pensée autour d'une ou de plusieurs idées forces. 

Au niveau politique, ce sont principalement Louis François Gabriel d'Orléans de LA MOTTE, dit FÉNELON (1683-1774) et Henri de BOULAINVILLIERS, comte du Saint Suaire (1658-1722).

FÉNELON, dans le Télémaque (1699), livre de politique fiction; décrit un royaume imaginaire où le souverain exerce la justice et assure le bonheur de ses sujets, qui dispose de tous les pouvoirs, despote accompli, mais dont le despotisme tient à son sens de la vertu. Non guerrier, il opère dans un système fragile qui en fait établit mal la liberté, ne parvient même pas à distinguer la politique et la morale, mais parce que précisément il consacre sa vie au bonheur de ses sujets, ce système est le plus admiré de ce temps. BOULAINVILLIERS, avec l'État de la France (1727), l'Histoire de l'ancien gouvernement de la France (1730), les Mémoires présentés à Mgr le duc d'Orléans, régent de la France (1730), La Vie de Mahomet (1730) et la Réfutation des erreurs de Benoit de Spinoza (1731) ne voit sa notoriété qu'après sa mort (sans doute jugeait-il ses propres idées trop subversives...). En fait sa pensée est très contradictoire et parfois étrange, mais il fait dans ses ouvrages le procès de la monarchie française et propose une royauté idéale. Il considère cette monarchie comme un despotisme exercé sans ménagements et sans bonne foi à la ruine totale de ses sujets petits et grands, une monarchie qui porte atteinte aux privilèges (ce qui n'est pas faux...) et qui ruine l'ancienne économie de l'État. La royauté idéale est une royauté rêvée des anciens Francs qui n'auraient été que des magistrats civils désignés librement par le peuple et gouvernant avec le concours d'états généraux. Leurs deux conceptions, qui bien entendu, ne sont guère compatibles entre elles, sont les plus connues de l'opinion publique.

 

Un anti-cléricalisme partagé

C'est un véritable système anti-chrétien, ou plutôt anti-clérical, tant il est vrai que certaines valeurs citées doivent beaucoup au christianisme, que diffusent à longueur d'ouvrages François Marie Arouet, dit VOLTAIRE (1694-1778), Charles Louis de Secondat, baron de la Brède et de MONTESQUIEU (1689-1755) et Jean-Baptiste de Boyer, marquis d'ARGENS (1704-1771). Le fait le plus nouveau et le plus lourd de conséquences est la reprise par ces trois plumes des thèmes anti-cléricaux et déistes qui circulent depuis relativement longtemps, depuis les temps du Grand Siècle ou immédiatement avant, sous la Fronde. Avec CORNEILLE et RACINE et PASCAL, la littérature déiste reste chrétienne et dans le respect des institutions religieuses ; avec FONTENELLE et LA BRUYÈRE, elle commence à ne plus l'être ; avec VOLTAIRE, elle ne l'est plus du tout. VOLTAIRE montre dans les Lettres anglaises, les discours en vers sur l'homme (1738) et La Henriade (1732) un déisme avéré. MONTESQUIEU, dans les Lettres persanes, se moque de l'autorité du Pape, raille les miracles et suggère l'idée que toutes les religions se ressemblent. Le marquis d'ARGENS, dans ses Lettres chinoises (1739-1740) ridicule les Jésuites et les missionnaires catholiques. Chez lui le dogme catholique n'est qu'une superstition. Ces thèmes sont repris pratiquement à l'infini.

 

L'âge d'or, par la raison, l'art et les techniques

             Les idées de l'âge d'or, (qui s'insèrent dans un large éventail d'utopies), de la tolérance et d'égalité figurent parmi les plus populaires dans l'opinion publique. Il ne faut pas oublier, que se diffuse, de manière peut-être moins nette, l'idée de liberté.

 

          L'âge d'or est popularisé d'abord, mais sans doute peut-on trouver d'autres auteurs aussi prolifiques mais beaucoup moins connus, par FÉNELON et par André Michel, chevalier de RAMSAY (1686-1743). Télémaque pour le premier et Voyages de Cyrus (1727) pour le second s'efforcent de montrer, avec succès, la possibilité d'un âge d'or et même son amorce présente. Ce dernier, membre éminent de la Franc-maçonnerie, estime que l'humanité a connu un âge d'or et que cet âge reviendra. Décrivant les mythologies égyptienne et zoroastrienne, auxquelles il n'adhère pas complètement mais qu'il qualifie de reflet vague d'une réalité bien tangible, il énonce la possibilité de retrouver un paradis terrestre dont la description ne ressemble que vaguement à celle admise par les autorités religieuses. 

Le siècle des Lumières est l'âge d'or de l'utopie au sens de la représentation littéraire de sociétés idéales fictives, selon Hinrich HUDDE. "En prenant le mot au sens large, on peut aller jusqu'à affirmer que les Lumières sont une utopie : l'utopie est en tout cas d'un des instruments les plus efficaces et les plus polyvalents des Lumières." L'idée d'une convergence entre les Lumières et la notion d'utopie prend le contre-pied de thèses dignes qui tendent à faire des Lumières une époque anti-utopique par essence. Mais l'utopie en tant que genre littéraire n'en demeure pas moins très vivace. Ces utopies se caractérisent principalement par leur diversité - diversité des sujets et diversités de formes (courts fragments ou longs textes). Si la recherche contemporaine a longtemps favorisé les ouvrages précurseurs du communisme, à teneur égalitaire, tels ceux de MORELLY, il existe également un large éventail d'utopies bourgeoises beaucoup moins radicales, favorables à la conservation et à l'encouragement de la famille et d'une propriété privée mieux répartie. 

 

Parmi de nombreuses idées, celle d'égalité... (diffuse mais si partagée que cela?)

         L'idée d'égalité de nature entre les hommes est surtout soutenue par des jurisconsultes, Jean DOMAT (1625-1696) et Henri François d'AGUESSEAU (1668-1751). Ce dernier écrit dans l'Essai sur l'état des personnes que tous les hommes naissent égaux, également libres, également nobles. Ces idées sont surtout popularisées par VOLTAIRE, qui les sort du bouillonnement très interne à toute la classe des avocats et des magistrats. Cette idée d'égalité vient de relativement loin, mais tout proche,Blaise  PASCAL (1623-1663) et Pierre NICOLE (1625-1695) la revalorisent, dans le cadre du jansénisme, et par la suite elle se fond dans le mouvement de contestation religieuse, même après son éradication, mouvement qui parvient à faire tomber ensuite l'Ordre des Jésuites lui-même. Cette idée d'égalité ne trouve pas seulement son origine dans le mouvement d'irréligion mais également dans le vaste ensemble économiste qui travers toute la philosophie européenne. Elle s'enracine dans les libelles à travers les revendications de libéralisation du commerce, qui ne peut se faire qu'entre gens égaux, à l'occasion des multiples tentatives de la royauté de contrôler davantage ce commerce afin d'en tirer le produit de nouveaux impôts nécessaires au rétablissement du budget de l'Etat. Mais prenons garde à ne pas faire une analyse à rebours des idées des Lumières à partir des principes d'égalité proclamés pendant la Révolution française. Il s'agit surtout, en dehors des sphères juridiques de critiques contre l'inégalité. 

Selon Jean Marie GOULEMOT, qui ne partage pas ici l'analyse de Jean de VIGUERIE, "l'aspiration égalitaire (...) semble très marginale dans le mouvement des Lumières." La revendication de l'égalité, quand elle existe, se fonde en général "sur une dénonciation de l'inégalité, source de tous les dérèglements sociaux et moraux." Elle propose un modèle de gouvernement monarchique autoritaire (reflet de la recherche du despotisme éclairé) ayant supprimé la noblesse, pour se doter d'une administration puissante qui impose aux sujets les règles impératives d'une stricte vie communautaire. L'époque, dans sa grande majorité ne se veut pas égalitaire. Reprenant l'article Egalité de l'Encyclopédie, cet auteur écrit qu'il s'agit d'un "texte sans ambiguïté. Voltaire n'y décrit pas des hommes aspirant à l'égalité ou à la vie communautaire, mais le refus commun à tous, à ses yeux naturels, de la subordination, de la contrainte hiérarchique. Nul ne veut être soumis, tous veulent soumettre. De par sa nature, chaque homme désire les biens de son voisin. La subordination découle de ce simple fait que nul ne peut se suffire à lui-même. (...)" Ce n'est pas l'inégalité qui est un malheur réel, c'est la dépendance.  "Réalisme de Voltaire, cynisme dira-t-on du possédant et de l'homme qui appartient à une élite sociale et intellectuelle. la vision pessimiste que le philosophe se fait de l'humanité trouve là son expression la plus claire. "Il est impossible, dans notre malheureux globe, que les hommes vivant en société ne soient pas divisés en deux classes, l'une d'oppresseurs, l'autre d'opprimés ; et ces deux se subdivisent en mille, et ces mille ont encore des nuances différentes." Et, par là, on comprendra mieux le rejet violent et ironique par Voltaire des idées rousseauistes." L'aspiration égalitaire se fait toutefois de plus en plus vive à fur et à mesure qu'on s'approche des années 1780, et cela sans doute sous la poussée du refus de membres des trois ordres d'un partage égalitaire du fardeau de la dette par l'intermédiaire de l'impôt. 

 

Tolérance et liberté... Vers la recherche du bonheur

         L'idée de tolérance trouve une grande partie de son origine de la philosophie de LOCKE (Lettres sur la tolérance , 1689) et s'inspire de la pensée de Samuel von PUFENDORF (1632-1694) (Du droit de nature et des gens, 1672). La séparation du temporel et du spirituel est au coeur de cette nouvelle idée. Jusqu'en 1730, cette idée n'est réellement connue que des penseurs éclairés, du moins en France et c'est VOLTAIRE, encore une fois, qui la vulgarise (Henriade, 1728 ; Mahomet ou Le Fanatisme). Dans ses écrits qui sont d'une grande virulence, tous les adversaires de la tolérance sont des fanatiques.

Barbara DE NEGRONI souligne pour sa part que les écrits sur l'intolérance religieuse forment un échiquier complexe qui ne peut se réduire seulement à un combat entre l'Eglise catholique et les philosophes. Le rédacteur de l'article "Tolérance" dans l'Encyclopédie, indique t-elle, "explique à la fois que le droit du souverain "expire où règne celui de la conscience" et que les souverains ne doivent tolérer ni les dogmes opposés à la société civile, ni les entreprises de ceux qui couvrent leur avidité du prétexte de la religion. On aboutit ainsi à un renversement total de perspective par rapport à Bossuet : alors que d'un point de vue catholique la pratique de l'intolérance civile était une simple conséquence de l'intolérance théologique, des philosophes comme Rousseau, tout en défendant la tolérance théologique et les droits de la conscience, ne réprouvent pas toutes les formes d'intolérance civile. la problématique est ici à la fois culturelle et politique. Si en droit, un État doit admettre toute forme de religion qui ne prône pas le fanatisme, en fait dans certains pays la mise en place trop rapide d'une liberté religieuse peut produire des explosions sociales. En travaillant sur la réforme de la constitution polonaise, Rousseau montre comment les partisans d'une plus grande tolérance religieuse en Pologne font en réalité le jeu de Frédéric II et de Catherine II: la guerre civile qui se développe en Pologne ne peut que faciliter l'invasion et le démembrement du pays. le combat pour la tolérance peut également être ambigu : les despotes éclairés réussissent à masquer une conquête inique sous l'apparence d'une défense de la liberté religieuse et à faire passer les meilleurs patriotes polonais pour des fanatiques obscurantistes. A cela s'ajoute un problème spécifiquement politique posé dans Du contrat social à propos de la religion civile : si Rousseau ne veut pas réinstaurer un Etat théocratique, il montre comment la religion civile est la garante de la sainteté du contrat social. polémiquant contre Bayle, considérant qu'une société d'athées ne saurait subsister, Rousseau fait d'une croyance religieuse minimale la base même d'une organisation sociale. l'intolérable - en l'occurrence l'athéisme - est ici ce qui empêche l'Etat de se maintenir ; lorsque Robespierre fait succéder à la phase de déchristianisation de la Révolution le culte de l'Etre Suprême, il s'inspire manifestement de principes rousseauistes. De valeur religieuse la tolérance accède ainsi progressivement au rang de valeur politique, mais elle suppose alors la définition d'un champ autonome du politique qui peut lui assigner certaines limites."

 

      L'idée de liberté s'exprime à travers le libéralisme (terme anachronique par le XVIIIe siècle) dans le champ économique et politique. Elle recouvre les tensions entre l'État, ses créanciers et les producteurs de valeurs économiques.  Mais le thème des libertés (parlementaires) est sans doute plus en avant dans les écrits, car il touche aux rapports de force entre le pouvoir royal et les provinces et à l'organisation progressive d'une "monarchie administrative". Sur le plan des valeurs morales, le libertinage - aristocratique ou populaire - introduit une troisième élément. Le chevauchement de ces trois thèmes constitue un puissant ferment de brouillage idéologique. D'autant que des acteurs économico-politiques (notamment dans la sphère financière) participent à la fois au développement du libéralisme (pour leurs affaires), des libertés (pour contrer les actions royales contre la spéculation) et du libertinage (pour profiter pleinement de leur enrichissement). Dans le dictionnaire européen des Lumières, le mot liberté renvoie à Autorité politique, gouvernement, pouvoir : Hasard, nécessité et Libéralisme. C'est le second thème, hasard et nécessité qui mobilise le plus intellectuellement, d'autant que s'y rattache la notion de fatalité que la raison refuse.

Au cours du XVIIIe siècle, écrit Laurent LOTY, "l'idée de nécessité s'impose dans de multiples champs du savoir. la physique poursuit son explication causale des événements apparemment dus au hasard. Les savants chrétiens rapportent ces causes à la providence, les déistes à un Dieu horloger ou à une Nature bien faite, les athées comme d'Holbach y voient le moyen de disqualifier le finalisme. L'idée de nécessité dans les sciences historiques et sociales est plus problématique, puisqu'elle tend à nier la portée de l'action individuelle, ou rencontre le problème de la petite cause produisant un grand effet (thème récurrent de Pascal à Voltaire). Si Montesquieu a été rétrospectivement érigé en précurseur de la sociologie, c'est bien parce qu'il rapporte la complexité des phénomènes sociaux à un ensemble de causes toutes liées entre elles. Enfin, après la Terreur, le débat sur la nécessité historique est au coeur des interprétations de la Révolution : conceptualisation des "circonstances", recherche des causes passées des événements ou, contre l'idée d'une nécessité sans finalité, explication de la Révolution par un fatalisme providentialiste. le "hasard" du XVIIIe siècle n'est-il donc qu'un terme abusif désignant un événements dont l'individu ignore les causes mais subit les effets? ce serait oublier que le "hasard" devient l'instrument conceptuel d'une science destinée à maîtriser l'imprévisible en formulant les lois de sa probabilité, et à contrôler l'indénombrable en recourant aux pratiques statistiques. Lorsque Pascal formula le concept d'espérance mathématique, il participait à une revalorisation des jeux de "hasard" (...) autrefois stigmatisés par les théologiens, et il héritait d'une tradition juridique stimulée par le développement du grand commerce et des contrats d'assurance. Question mathématique des "partis" dans un jeu ou question religieuse du "pari", la mathématisation pascalienne n'était pas une science encore imparfaite, mais limitée à des applications concrètes, mais l'une des avancées majeures d'un savoir fondamentalement lié au problème des décisions humaines devant l'incertain. Cette mutation des conception de l'Espérance et de la Prudence s'accentue au siècle des Lumières sous le double effet de l'empirisme et de la rationalisation des pratiques économiques et administratives. Le calcul des probabilités développé par les Bernouilli, Buffon, d'Alembert, Bayes, Laplace ou Condorcet gagne en abstraction mathématique mais demeure une théorie de la pratique, concernant les témoignages, la démographie ou les assurances. le débat métaphysique et épistémologique sur la nature du "hasard" continue à informer les divergences théoriques des mathématiciens, entre partisans du hasard subjectif et tenants du hasard objectif (tout est-il lié ou y-a-t-il une indépendance réelle des séries causales responsables d'un événement particulier, comme l'affirme La Placette en 1714 dans son Traité des jeux du hasard, plus d'un siècle avant Cournot?). Mais la probabilité du hasard est d'abord tournée vers l'action. Condorcet  (mais nous pourrions en citer d'autres, soulignons-nous) n'est pas d'une part un mathématicien et de l'autre un homme politique. Son oeuvre relève d'une philosophie de la pratique économique et politique (...). Lorsqu'il publie avec Dionis du Séjour et Laplace un "Essai pour connaitre la population du royaume" (Mémoires de l'Académie, 1786-1791), il poursuit le travail des académiciens au service de l'Etat par le développement d'une "statistique". Lorsqu'il propose d'établir une assurance vieillesse "en opposant le hasard à lui-même" (Esquisse, 1795), il n'entre pas dans le débat entre Nécessité et Providence, mais dans un combat des Lumières contre les vicissitudes de la vie individuelle et collective".

Si nous reproduisons ici un passage relativement long de l'article de Laurent LOTY, publié dans le Dictionnaire européen des Lumières, c'est parce qu'il reflète bien l'orientation de la pensée de bien des philosophes à la recherche du "bonheur". Nombre d'entre eux sont des savants dans les deux sphères scientifiques et politiques, ne conçoivent pas leurs réflexions sur les "grands" thèmes sans viser des applications très concrètes. Seuls quelques "littérateurs" comme VOLTAIRE en figure de proue, ont une activité exclusivement polémique, politique et de combat judiciaire, et même ceux-ci se situent dans la même perspective "scientifique".  Si précisément, la pensée des lumières et même la pensée de beaucoup de philosophes ne constituent pas des systèmes à proprement parler, c'est parce qu'ils visent, au vu des malheurs du monde, à agir le plus efficacement possible. C'est pour eux, le moyen de mettre la Raison au service de l'humanité. 

 

Une confrérie plus ou moins forte de savants et de philosophes...

      Les auteurs de ces idées se mêlent dans leurs rencontres à des savants des sciences de la vie ou de la matière, ou sont eux-mêmes des géomètres, des opticiens ou des agronomes. Généralement, on ne conçoit pas le mouvement des idées utopiques, de liberté, d'égalité et de tolérance sans le progrès des connaissances scientifiques. les uns alimentent les autres. c'est frappant dans l'oeuvre collective de l'Encyclopédie. La publication de cette encyclopédie est l'événement central du nouvel esprit philosophique, si nous suivons Jean de VIGUERIE, mais prenons garde à ne pas confondre cette République des Lettres avec le mouvement général qui la déborde largement de tous les côtés. A l'initiative du libraire André François Le BRETON, dirigé par Denis DIDEROT (1713-1784) et plus brièvement par Jean-Baptiste Le Rond d'ALEMBERT (1717-1783), il réunit presque tout ce que l'Europe contient de grandes plumes, soutenu discrètement dans l'entourage du roi, notamment dans les services de la librairie (censure royale), dirigé un temps par Chrétien Guillaume de Lamoignon de MALESHERBES (1721-1794), dans les salons, notamment par Mme de POMPADOUR, favorite du Roi... Ce monumental projet, qui mobilise beaucoup, est l'occasion du creusement de grandes divergences entre Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778) d'une part et les Encyclopédistes d'autre part, notamment VOLTAIRE. Car une fois posée l'accord d'ensemble sur la tolérance, le progrès scientifique, les polémiques s'enflamment à propos de la liberté et de l'égalité.

Sur la question de la morale, DIDEROT ne pense pas que la volonté soit libre. Pour lui, l'homme est entièrement déterminé par des forces qui lui sont étrangères tandis que ROUSSEAU croit en la liberté. DIDEROT estime que il n'est pas d'autre morale que la sociabilité, or l'homme véritablement sociable est celui qui préfère l'intérêt de tous au sien propre,tandis que ROUSSEAU a un principe de morale harmonique, où l'homme doit s'ordonner par rapport à l'univers, par rapport à l'ordre voulu par Dieu, Dieu étant pris dans un sens déiste, non institutionnel. Sur la question politique, selon DIDEROT, l'état de société est naturel à l'homme, tout-à fait le contraire de ce que professe ROUSSEAU sur l'effet corruptif de la société sur l'homme. 

Toujours d'après Jean de VIGUERIE, Liberté et Égalité semblent être des maîtres mots qui reviennent souvent dans les écrits, mais qui ne font pas réellement l'objet d'une discussion profonde. ils sont surtout utilisés à des fins polémiques, par les encyclopédistes.  "Finalement ni la liberté, ni l'égalité ne sont des notions essentielles dans ce système (de l'Encyclopédie). En tout cas, elles importent moins aux philosophes que la notion de souveraineté nationale. La souveraineté nationale a une très grande importance pour eux. Parce qu'elle incarne la volonté générale, parce qu'elle produit la sacro-sainte loi et, enfin, parce qu'elle garantit la morale." L'État devrait être le moralisateur de la société, et cette idée-là possèdent une très forte popularité dans un monde foisonnant de littérature où sont exploités tous les scandales possibles en cours dans le clergé et la noblesse comme à la Cour... Mais là aussi, la bataille des idées fait rage, car les intérêts des commerçants et des entrepreneurs, sans compter ceux des financiers, qui peuvent y voir un ferment de guerre, s'y opposent, et parfois consciemment. Dans cette bataille des idées, ce ne sont pas seulement les thèmes des philosophes dits des Lumières qui agitent les esprits mais aussi ceux agités par les littérateurs opposés aux Lumières, aussi, il est très difficile encore aujourd'hui de dire, à part les trois idées de progrès scientifique et de tolérance, lesquelles dominent, et c'est pourquoi l'historiographie autour du XVIIIème siècle fait partie de la plus active de nos jours. Ce qui ressort de tout cela, c'est une sorte de laboratoire des idées à l'échelle d'un sous-continent, avec un fond anti-religieux. 

Le changement de génération, Anne Robert Jacques, baron de TURGOT (1727-1781), Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de CONDORCET (1743-1794)  et Jean-François LA HARPE 1739-1803) succédant à VOLTAIRE, ROUSSEAU et DIDEROT, constitue aussi une baisse du niveau des réflexions, qui s'éloignent des préoccupations de système philosophique pour se laisser entraîner beaucoup plus dans le mouvement de lutte pour le pouvoir, d'abord intellectuel (la conquête définitive des académies et la victoire dans l'opinion publique, où il n'y a plus d'opposants aux Lumières), puis politique, notamment pour la mise en oeuvre des idées de libéralisme et de d'égalitarisme fiscal, qui entraîne d'ailleurs une vive réaction nobiliaire.

La question n'est même plus la religion, que la philosophie combat de moins en moins (comme si finalement ce combat était victorieux). Trois thèmes semblent alors dominer (Jean de VIGUERIE) : la morale humanitaire, le progrès, l'âge des lumières venant enfin et l'esprit de concorde, du moins si l'on en croit le contenu de la littérature de la fin des années 1780. L'esprit de concorde traverse les trois états et se synthètise dans la notion de Nation, non pas contre d'autres, mais surtout de manière interne.

Ce vent d'optimisme survient à un moment où le pouvoir royal semble maintenant adhérer aux idées, ou plutôt aux humeurs de l'opinion publique, ce qui favorise d'ailleurs une grande instabilité ministérielle. Ce vent d'optimisme veut emporter l'opposition des tenants de l'ancien ordre social, mais il ne le fera pas sans conflits de plus en plus virulents. La période de la révolution française remanie très sensiblement le rapport de forces entre les différents idées, et la plupart des philosophes des Lumières auraient sans doute du mal à s'y reconnaître, malgré les revendications de filiation. Ce qui apparait le plus nettement, surtout dans une France - la France des plus grands aux plus petits notables - qui se met à penser  sur tout, plus tard qu'en Angleterre et plus tôt que dans le reste de l'Europe, c'est la contestation radicale de toute autorité non raisonnée, des autorités religieuses aux autorités politiques...

 

Laurent LOTY, article Hasard, Nécessité ; Hinrich HUDDE, article Utopie ; Barbara DE NEGRONI, article Tolérance ; Jean Marie GOULEMOT, article Égalité et inégalité, dans Dictionnaire européen des Lumières, sous la direction de Michel DELON, PUF, collection Quadrige, 2010. Jean de VIGUERIE, Histoire et Dictionnaire du Temps des Lumières, Robert Laffont, collection Bouquins, 2007. Joël CORNETTE, Absolutisme et Lumières, 1652-1783, Hachette Supérieur, 2005.

 

PHILIUS

 

Relu le 25 juin 2020

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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 13:03

              L'activité d'études et de recherches historiques continue de se situer à un bon niveau, ce que témoigne la longue liste des publications consacrées chaque mois à cette période du XVIIIe siècle. Fruit de l'interrogation contemporaine sur les valeurs issues des Lumières et de la Révolution, cette recherche historique met au jour un grand nombre d'écrits publiés durant ce siècle, si prolifique en matière littéraire.

Cette mise au jour renouvelle le regard porté sur cette période et on peut écrire sans se tromper que c'est une nouvelle Histoire qui se dessine sous nos yeux. La Société française d'étude du 18ème siècle, présidée par Jacques BERTHOLD, professeur de littérature française à l'Université Paris-Sorbonne et spécialiste de l'oeuvre de Jean-Jacques ROUSSEAU, secondé par Nicole JACQUES-LEFEBVRE et Michel PORRET (pour 2011-2013), elle-même reliée à l'International Society for Eighteenth-Century Studies, fondée à l'initiative de Theodore BESTERMAN, publie depuis 1969 la Revue (annuelle) Dix-huitième siècle ainsi que d'autres documents, un Bulletin trimestriel et un Supplément bibliographique lui aussi annuel.

Elle entend mettre à la disposition du "public cultivé", entendre surtout le milieu universitaire et étudiant, et des spécialistes, des ouvrages du XVIIIe siècle inédits ou actuellement non disponibles. Elle se place à mi-chemin entre les classiques connus, toujours republiés, et les travaux d'érudition conçus exclusivement pour les spécialistes. 

 

           La revue annuelle propose 700 pages d'études sur un thème spécifique, des articles divers, des textes inédits d'auteurs du XVIIIe siècle, des notes de lecture sur des ouvrages récemment parus (plusieurs centaines par livraison). Elle bénéficie du soutien du CNRS et est devenue une référence indispensable. Un Répertoire International des chercheurs dix-huitièmistes est mis à jour en outre tous les 4 ans, qui recense 7 000 chercheurs du monde entier. Le Bulletin trimestriel annonce la quasi-totalité des colloques et publications importantes et les travaux des centres de recherche.

Cette Revue, après avoir entre 1969 et 1972, présenté des Mélanges, aborde un thème spécifique par an, et cela de manière pratiquement exhaustive. Ainsi les relations entre Lumières et Révolution, le positionnement des Jésuites, la Représentation de la vie sexuelle, l'année 1789, Montesquieu et la Révolution, la physiologie et médecine des Lumières, l'Antiquité ou l'Orient vus par les Lumières, l'Épicurisme... ont-ils fait l'objet d'une publication très fournie. Le numéro de 2009 portait sur individus et communautés et celui de 2010 sur L'Animal des Lumières. A chaque fois, ce sont des textes traduits en français moderne qui sont présentés et souvent commentés.

Elle est disponible sur le portail Internet Cairn.info.

 

Dans le numéro 38, de 2006, elle abordait la question des Dictionnaires en Europe en se posant la question de leur importance, de leur diffusion à l'époque et de leur contenu, et surtout de leurs influences réciproques. Ces Dictionnaires, qui sont encore des objets neufs au XVIIIe siècle jouent, notamment avec la disparition du latin, un rôle prépondérant dans la normalisation, la fixation et la légitimation des langues nationales. Le Dictionnaire a aussi une fonction de diffusion des savoirs - au risque parfois de la censure - mais aussi de conservation grâce à la collecte des différents parlers populaires. Il n'est pas seulement un objet technique, mais constitue aussi un analyseur politique, économique et linguistique de premier ordre.

 

         Le numéro 10, numéro spécial, de 1978, portait sur la question : "Qu'est-ce que les Lumières?" et proposait un échantillon important de l'analyse différentielle ce qu'il est convenu d'appeler le "siècle des Lumières" : "si l'on n'oublie pas que le "siècle" n'a pas en histoire la durée uniforme de cent ans, mais désigne toute époque remarquable par quelques caractère que ce soit, et pour le même caractère pris en général, de longueur et de datation variables selon le lieu et le temps". L'échantillon proposé prouve déjà :

- "que les mots Enlightenment, Verlichting, Lumières, Aufklärung, Illuminismo, Prosvechtchenie, Illustraction, etc, ne sont pas traduisiblent exactement l'un par l'autre ;

- que les mouvements d'idées qu'ils évoquent, de manière plus ou moins vague, varient de dates selon les points de vue : par exemple pour les Province-Unies, on partira d'Érasme (...), ou de 1680 (...) ; en revanche on semble s'accorder sur la deuxième moitié du siècle en ce qui concerne l'Italie (1740), la Pologne (1740-1820), le Portugal (1750-1777);

- que l'abstraction est dangereuse : quand elle ne crée pas des entités d'une seule pièce - Orthodoxie, Piétisme, Aufklärung, Europe, etc, - elle reste insensible aux évolutions sémantiques, elle efface les différences ; or, tantôt les "Lumières" s'opposent au "tyran", tantôt elles le servent, le totalitarisme de Pombal impose son Illuminismo, comme à Berlin, Frédéric II sa tolérance ; tantôt, c'est la faiblesse des villes et de la bourgeoisie qui le favorisent (au Portugal), et tantôt c'est leur force (en Angleterre) ;

- que la religion a une importance majeure et diverse, partout présente : en Flandres il arrive au clergé catholique d'être en avant-garde, et dans les Provinces unies, la tolérance naît de la diversité ; au Canada, ce sont les protestants qui attaquent les catholiques, en France ce serait l'inverse.

 Ces premiers résultats devraient orienter la recherche. Ils rendent trop souvent vouée aux grands noms et aux grandes généralités. Il ne s'agit aucunement de leur substituer quelque magasin pittoresque. Il appartient à l'analyse différentielle de préciser l'information et, par delà les traductions, de faire apparaître la diversité de notions aussi communes au premier abord que raison, sensibilité, bonheur, nature, lumière, etc". 

 Nul doute que depuis ce numéro de 1978, l'historiographie a parcouru du chemin. Il reste sans doute à faire entrer dans les manuels d'histoire, toujours simplistes, des nuances et des révisions qui peuvent être surprenantes aux générations passées. A ceux qui veulent avoir au moins une fois des documents de première main, c'est cette Revue qui est particulièrement conseillée.

 

  Un numéro de la revue (N°43, 2011/1, de 884 pages) porte sur Le monde sonore, avec une introduction de Thomas VERNET.

  Successivement, depuis 2005, la Revue a abordé le thème de Politiques et Cultures, Dictionnaires en Europe, Le Témoignage, La Républiques des Sciences, Individus et communautés, L'Animal des Lumières, Le monde sonore, L'Afrique, La nature, Des recherches dix-huitiémistes aujourd'hui (2014), Raconter la maladie, Se retirer du monde, Société du spectacle, Les lieux de l'art, La couleur des Lumières (2019).

  

       Marcel DORIGNY, Maître de conférence à l'Université Paris VIII et spécialiste des colonies sous l'Ancien Régime, de l'esclavage et de l'abolitionnisme, a été le directeur de la Revue, avant d'être remplacé par Sophie AUDIDIÈRE en janvier 2019. Le Comité de rédaction se compose pour les années 2019-2021 de Laurent CHÂTEL, Sophie MARCHAND, Gilles MONTÈGRE, Élise PAVY-GUILBERT, Odile RICHARD-PAUCHET, Alain SANDRIER, et de Pierre WACHENHEIM , dont le rôle est surtout de coordonner les très nombreuses contributions et de les collecter chez les chercheurs... La Revue participe à la préparation des différentes manifestations ; par exemple du XIIIe Congrès international d'études du dix-huitième siècle des 25-26 juillet 2011.

 

Revue du Dix-huitième siècle, Diffusion Editions La Découverte (auparavant aux PUF, et auparavant encore aux Editions Garnier Frères), 9bis, rue Abel-Hovelacque, 75013 PARIS. Pour tout compte-rendu d'ouvrage : Sorbonne Université, Bibliothèque du CELLF, Revue du Dix-Huitième Siècle, 1 rue Victor Cousin, 75005 Paris.

Actualisé le 12 mai 2012. Actualisé le 26 juin 2020.

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20 juin 2011 1 20 /06 /juin /2011 13:54

             Au milieu d'une production littéraire sous-entendant ou clamant que les philosophies des Lumières ont fait tout bonnement le lit des totalitarismes du XXe siècle, le livre de l'enseignant en philosophie, sous-titré Réflexions sur un présent en mal d'avenir, s'avère le bienvenu. Reprenant d'abord les principaux thèmes de ces philosophies, à travers les écrits de VOLTAIRE (critiquant PASCAL), de SPINOZA et de KANT, l'auteur recentre leurs apports et conteste un certain nombre d'interprétations un peu rapides (dans une première partie, L'Aube), puis passe - peut-être un peu trop rapidement - à la culture actuelle des Modernes (dans une deuxième partie, Le Crépuscule). Tout en donnant d'utiles précisions sur la (véritable) pensée des philosophes nommés plus haut, qui ne sont peut-être pas suffisantes pour qui ne connaît pas bien le XVIIIe siècle intellectuel. Claude OBADIA entre un peu trop facilement dans la musique d'ambiance de la fin du XXe siècle, qui donne une certaine responsabilité globale dans l'état de la culture aujourd'hui. Notons tout de même, qu'à l'inverse de certains, il fait justice de certains rapprochements entre les philosophies des Lumières et l'idéologie des totalitarismes qui veulent donner une responsabilité aux premières dans l'holocauste de la Seconde Guerre Mondiale.

 

          "Comment expliquer que l'Europe des Lumières et de l'avènement du bonheur de la justice par le Droit, l'Europe de la paix que préserveraient les institutions politiques et juridiques, voie aujourd'hui se développer cette défiance qui embrasse tout à la fois les dispositifs institutionnels, les hommes politiques eux-mêmes et enfin les valeurs républicaines consacrées par l'humanisme moderne? Pourquoi et comment, pour le dire autrement, les citoyens d'hier, qui croyaient aux vertus publiques et avaient foi dans l'État, sont-ils aujourd'hui devenus des ménagères occupées à faire briller leurs parquets et à astiquer leurs parcs automobiles? Enfin, qu'a-t-il bien pu se produire qui puisse expliquer que nous ayons sacrifié l'idée du bonheur comme chose politique pour ne plus voir en lui qu'une affaire purement privée? En quels termes faut-il, dès lors, interpréter le devenir de la modernité pour rendre compte de la faillite du politique et expliquer le triomphe du cynisme afférent aux logiques consuméristes émanant du développement du "paradigme individualiste"?

"Faut-il voir, chez (les) deux auteurs (VOLTAIRE et CONDORCET), une surestimation des pouvoirs de la raison? C'est sans doute ce qu'une lecture attentive de ROUSSEAU (...) semble pouvoir laisser penser, tant il est vrai que chez ce dernier le progrès culturel semble impliquer la corruption des moeurs et la floraison des passions les plus tristes."

"Reste à expliquer (...) comment l'histoire de l'Europe moderne a pu entraîner la faillite des idéaux des Lumières et comment l'idéal de la concorde civile, qui détermina, chez Spinoza, chez Locke et bien sûr Rousseau, la théorie de l'État, a pu être supplanté par les anti-valeurs de la post-modernité que constituent l'hédonisme matérialiste et l'hyper-individualisme. Comment l'Europe a-t-elle sacrifié l'idée moderne du bonheur politique pour y substituer une conception individualiste et cynique? Comment, autrement dit, l'idée kantienne de la conjonction, historiquement nécessaire, du processus de moralisation de l'homme et du processus de juridicisation des rapports interétatiques a t-elle pu sombrer? "

  L'auteur estime que cette philosophie des Lumières a jeté un peu trop lourdement les acquis du christianisme et en général tous les aspects de la religion (qui lient les hommes dans un esprit collectif), avec les institutions qui prétendaient les incarner. Faisant appel et demandant d'y revenir, aux écrits de HEGEL, ROUSSEAU et JAURÈS, il pense que l'on doit revivifier un processus d'éthique sociale qui réconcilie les intérêts particuliers, à condition "que ceux-ci soient orientés dans le sens de la réalisation de l'intérêt universel/général." 

   "Car des horreurs du communisme aux inégalités générées par une économie dont l'efficacité n'a d'égale que la précarisation des revenus les plus faibles, écrit l'auteur dans sa conclusion, notre époque démocratique n'en finit plus de déposer le bilan de ses échecs. C'est bien un profond désenchantement qui fixe la nature du défi que nous devons relever. Parce que l'effondrement des valeurs de l'Europe des Lumières a persuadé nos contemporains qu'il est vain de chercher à être heureux dans l'espace de la Cité, il importe au plus haut point de redonner à l'action publique son sens le plus fort, la réalisation du bonheur par la liberté et la justice. Ce n'est qu'à cette condition, redonner à l'action politique sa dignité et son ambition, que nous pourrons, non seulement promouvoir la concorde civile et le perfectionnement social, mais par là, précisément, définit le sens de notre destin commun".

 

       Nous décommandons toute lecture rapide de cet essai, sinon le lecteur risque de ne voir que le tableau d'ensemble, cette musique d'ambiance que nous entendons souvent quant au bilan des Lumières. En effet, brassant temps et lieu de manière très globale, le texte peut donner l'impression d'une certaine uniformité des Lumières, lesquelles auraient donné une culture individualiste, des illusions sur la valeur et les possibilités de la raison humaine. La défiance envers la science (en fait qui est surtout, quand on y regarde tout de même de plus près, une défiance sur l'utilisation dominante qui en est faite...), la tentation de s'en remettre à de nouveaux maîtres à penser (spirituels le plus souvent...), la méfiance envers les institutions démocratiques (en fait, si l'on y regarde de plus près également, envers une utilisation corruptrice de celles-ci...)... semble faire partie effectivement de cette musique post-moderne. Mais les Lumières en elle-mêmes ne sont pas uniformes. L'histoire du XVIIIe siècle est bien l'histoire de conflits intenses entre idéologies contradictoires, et même dans la dernière période de ce siècle, lorsque l'air du temps des Lumières précisément domine (et a même vaincu toute velléité de censure...), des conflits s'expriment toujours. L'histoire de la Révolution française nous fait constater un déploiement de violences extrêmes qui montrent ces conflits, d'abord rampant, se révéler crûment au plein jour.

     La philosophie des Lumières prise dans soin ensemble, nous rappelle bien Michel FOUCAULT, n'est pas un humanisme. L'humanisme souvent mis en avant des Lumières n'est qu'une partie du mouvement dit des Lumières, car précisément, à cause du développement du capitalisme, qui fait partie des Lumières, avec tout son déploiement d'organisation rationnelle, se développe dans ce XVIIIe des contradictions qui ne demandent qu'à éclater. Le principal reproche que nous ferons au livre, dont nous recommandons la lecture toutefois, car il permet la réflexion de fond, est de présenter les Lumières comme un ensemble homogène et son héritage comme une culture homogène. Or entre les intellectuels proches souvent de la noblesse qui recherchent les conditions du bien commun, les préoccupations purement économiques et même une désaffection de la partie de la haute bourgeoisie commerçante et financière de tout esprit public et une large fraction de la société qui recherche une sécurité socio-économique qu'elle est en train de perdre (dans les campagnes notamment) existent des tensions si fortes que l'ébullition littéraire - dont on ne commente habituellement qu'une petite partie - ne suffit pas à les atténuer ou à les sublimer. C'est cela que nous aurions aimer que Claude OBADIA montre. Ce qui n'était sans doute pas possible dans un petit livre. Ce que nous déplorons par dessus-tout, c'est cette manière de considérer les Lumières comme une période humaniste. Or, la recherche du bonheur (pas toujours commun), passe par des conflits qui ne donnent pas vraiment une tonalité humaniste à la société du XVIIIe siècle...

Enfin, on ne le dira pas assez, toute une fraction des intellectuels n'a jamais accepté, n'accepte pas et n'acceptera probablement jamais les valeurs des Lumières en elles-mêmes (de liberté et de tolérance notamment), et tout est bon parfois pour reporter sur une des parties idéologiques en conflit, les malheurs ou les déceptions causées par l'expression de leurs conflits. S'il existe des liens entre les développements de la rationalité scientifique, de l'économie industrielle, de la déshumanisation portée par la logique capitaliste, des institutions républicaines, de l'esprit individualiste, ces liens constituent des dynamiques contradictoires, dont chacune est portée par des acteurs différents aux valeurs différentes. Il y aurait beaucoup à dire également sur les causalités établies par l'historiographie dominante. Le livre de Claude OBADIA donne l'occasion d'y réfléchir...

 

   L'éditeur présente le livre (en quatrième de couverture) de la manière suivante : "Héritiers des Lumières, nous sommes pourtant les débiteurs d'un présent qui a enfourché à plusieurs reprises le cheval noir de l'Apocalypse. Pouvons-nous encore croire à la culture comme on eut foi, il y a peu encore, en la raison? Le monde va-t-il tellement mieux depuis qu'avec Spinoza et Voltaire on a déclaré la guerre aux superstitions? Croyons-nous toujours à cette tonitruante idée du bonheur que Saint-Just, dans son Discours du 13 Ventôse de l'an II, inscrivit dans la conscience politique moderne? Le bonheur, celui que les Lumières précisément, ont lié au développement de la culture et aux progrès de la démocratie, est-il encore une idée neuve en Europe? Est-il vain aujourd'hui de suspendre, comme Kant nous y exhorta dans ses textes sur la politique et l'histoire, le perfectionnement moral et social de l'humanité au progrès et à la culture? Telles sont les questions qui travaillent de bout en bout le présent essai."

   Claude OBADIA (né en 1962), chercheur et chroniqueur d'actualité, enseigne la philosophie en premier et second cycles universitaires, en classes préparatoires commerciales et en terminale. Ses recherches son centrées sur la philosophie kantienne et néo-kantienne, et sur le devenir des démocraties occidentales, thèmes sur lesquels il a déjà publié de nombreux articles.

 

 

Claude OBADIA, Les Lumières en berne?, Réflexions sur un présent en mal d'avenir, Préface d'Alexis PHILONENKO, L'Harmattan, collection Questions contemporaines, 2011, 142 pages.

 

 

Complété le 11 novembre 2012. Relu le 27 juin 2020

 

 

 

 

 

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17 juin 2011 5 17 /06 /juin /2011 07:28

        Le texte du philosophe allemand Emmanuel KANT, justement célèbre, mais comme d'habitude peu lu, Qu'est-ce que les Lumières? date de 1784. A cette question; il répond en expliquant combien il est bénéfique à l'Homme de penser par lui-même, sans préjugés et sans se référer systématiquement à un dogme ou une idée reçue.

Il reprend la maxime empruntée au poète latin HORACE : "Sapere aude!", ("Aie le courage de savoir). Il se situe dans le cadre d'une critique de la philosophie dogmatique wolffienne. Christian WOLF (1679-1754), philosophe, juriste et surtout mathématicien (il géométrise la philosophie...), établit un système métaphysique auquel Emmanuel KANT reproche d'arranger les choses avec très peu de matériaux pris de l'expérience et beaucoup de pré-jugements, et qui est enseigné dans les universités allemandes.

 

                 Le mieux est de reprendre le texte du philosophe, ou au moins certaines parties qui nous intéressent ici, parmi les 15 petites parties qui le composent :

 

- 1 - Qu'est-ce que les Lumières?

La sortie de l'homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c'est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d'autrui, minorité dont il est lui-même responsable (faute) puisque la cause en réside non dans un défaut de l'entendement, mais dans un manque de décision et de courage de s'en servir sans la direction d'autrui. Sapere aude! (Ose penser). Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.

Généralement, beaucoup de commentaires de ce texte s'arrêtent...là !  Alors que la suite est aussi intéressante...

 

- 2 -  La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu'un si grand nombre d'hommes, après que la nature les a affranchi depuis longtemps d'une (de toute) direction étrangère, reste cependant volontiers leur vie durant, mineur, et qu'il soit facile à d'autres de se poser en tuteur des premiers.

Il est si aisé d'être mineur! Si j'ai un livre qui me tient d'entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc, je n'ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n'ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer ; d'autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. Que la grande majorité des hommes (y compris le sexe faible tout entier) tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c'est une chose pénible, c'est ce à quoi s'emploient fort bien les tuteurs qui très aimablement (par bonté) ont pris sur eux d'exercer une haute direction sur l'humanité. Après avoir rendu bien sot leur bétail (domestique) et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n'aient pas la permission d'oser faire le moindre pas, hors du parc où ils les ont enfermé. Ils leur montrent les dangers qui les menace, si elles essayent de s'aventurer seules au dehors. Or, ce danger n'est vraiment pas si grand, car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher ; mais un accident de cette sorte rend néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte, détourne ordinairement d'en refaire l'essai.

Ce passage nous inspire trois sortes de réflexion : Il rappelle une certaine dialectique du maître et de l'esclave qui est développée plus tard, avec HEGEL et ensuite en extrapolant HEGEL, comme le fait KOJÈVE, et fait référence à une mentalité où l'esclave se trouve bien dans sa condition et remercie le maître de prendre pour lui tous les vrais risques ; en échange de quoi l'esclave travaille pour le maître, lequel s'efforce de bien faire valoir tous ses efforts. KANT discute des risques à suivre les Lumières et ne cache pas que l'humanité adoptant la raison puisse chuter, et effectivement dans le chemin très long, inachevé de l'humanité vers la modernité, celle-ci peut endurer bien des périls... Enfin, le développement de la société des distractions (qu'on appelle société des loisirs) rend effectivement de plus en plus pénible l'effort de penser par soi-même en dehors des modes ; cela demande de plus en plus d'énergie et de ténacité de continuer à tendre vers cette fameuse majorité...

 

- 3 - Il est donc difficile pour chaque individu séparément de sortir de la minorité qui est presque devenue pour lui, nature. Il s'y est si bien complu, et il est pour le moment réellement incapable de se servir de son propre entendement, parce qu'on ne l'a jamais laissé en faire l'essai. Institutions (préceptes) et formules, ces instruments mécaniques de l'usage de la parole ou plutôt d'un mauvais usage des dons naturels (d'un mauvais usage raisonnable), voilà les grelots que l'on a attachés au pied d'une minorité qui persiste.

Quiconque même les rejetterait, ne pourrait faire qu'un saut mal assuré par-dessus les fossés les plus étroits, parce qu'il n'est pas habitué à remuer ses jambes en liberté. Aussi sont-ils peu nombreux, ceux qui sont arrivés par leur propre travail de leur esprit à s'arracher à la minorité et à pouvoir marcher d'un pas assuré. 

De nombreuses institutions persuadent que l'homme est bien trop faible devant la nature, que sa faiblesse est de nature, soit par la démonstration d'une toute puissance qui lui rappelle son impuissance, soit par l'expression d'instruments sociaux qui empêche tout raisonnement autonome, sous peine de châtiment.

 

- 4 - Mais qu'un public s'éclaire lui-même, rentre davantage dans le domaine du possible, c'est même pour peu qu'on lui en laisse la liberté, à peu près inévitable.

Car on rencontrera toujours quelques hommes qui pensent de leur propre chef, parmi les tuteurs patentés (attitrés) de la masse et qui, après avoir eux-mêmes secoué le joug de la (leur) minorité, répandront l'esprit d'une estimation raisonnable de sa valeur propre et de la vocation de chaque homme à penser par soi-même. Notons en particulier que le public qui avait été mis auparavant par eux sous ce joug, les force ensuite lui-même à se placer dessous, une fois qu'il a été incité à l'insurrection par quelques-uns de ses tuteurs incapables eux-mêmes de toute lumière : tant il est préjudiciable d'inculquer des préjugés parce qu'en fin de compte, ils se vengent eux-mêmes de ceux qui en furent les auteurs ou de leurs devanciers. Aussi un public ne peut-il parvenir que lentement aux Lumières. une révolution peut bien entraîner une chute du despotisme personnel et de l'oppression intéressée ou ambitieuse (cupide et autoritaire), mais jamais une vraie réforme de la méthode de penser ; tout au contraire, de nouveaux préjugés surgiront qui serviront, aussi bien que les anciens de lisière à la grande masse privée de pensée.

Une fois que le goût de penser par soi-même est venu, il est difficile de faire revenir à la minorité... Tant effectivement, par nature, au contraire de tout ce qu'on lui a dit, l'humanité peut penser par soi-même et en éprouve la satisfaction (de connaissances par exemple, pour tendre vers le bonheur). Et certains, au lieu de vouloir utiliser cette faculté pour eux-même et asservir ceux qui refusent de penser, veulent faire ouvrir les yeux sur cette faculté.

Dans la seconde partie de ce passage (Notons en particulier...), KANT aborde le processus par lequel le public exerce à son tour une violence sur les anciens maîtres, et souvent veut transformer les anciens maîtres en esclaves. Et par là, d'autres préjugés se forment et peuvent s'opposer à la véritable lumière. C'est pour cela que KANT n'est pas partisan de la révolution, mais envisage au contraire une marche très progressive vers la lumière. Peut-être y-a-t-il une part d'illusion de sa part, et en tout cas l'histoire de la révolution française, puis de la modernité montre que c'est plutôt par une succession de révolutions violentes que la faculté de penser par soi-même se répand (parce que précisément les maîtres ne veulent pas que se répandent la lumière et travaillent à l'éteindre... ce que développe KANT dans le passage d'après). Mais précisément, le prix à payer alors est-il trop lourd, et l'humanité risque de s'arrêter en chemin, de rebrousser chemin, de chercher d'autres maîtres à penser...

 

- 5 - Or, pour ces Lumières, il n'est rien requis d'autre que la liberté ; et à vrai dire la liberté la plus inoffensive de tout ce qui peut porter ce nom, à savoir celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines.

Mais j'entends présentement crier de tous côtés : "Ne raisonnez pas! (...) Il y a partout limitation de la liberté. Mais quelle limitation est contraire aux Lumières? Laquelle n'est pas, et au contraire lui est avantageuse? - Je réponds : l'usage public de notre propre raison doit toujours être libre, et lui seul peut amener les Lumières. j'entends par usage public de notre propre raison celui que l'on en fait comme savant devant l'ensemble du public qui lit. J'appelle usage privé celui qu'on a le droit de faire de sa raison dans un poste civil ou une fonction déterminée qui vont sont confiés. Or il y a pour maintes affaires qui concourent à l'intérêt de la communauté un certain mécanisme qui est nécessaire et par le moyen duquel quelques membres de la communauté doivent se comporter passivement afin d'être tournés, par le gouvernement; grâce à une unanimité artificielle, vers des fins publiques ou du moins pour être empêchés de détruire ces fins. Là il n'est donc pas permis de raisonner ; il s'agit d'obéir. Mais, qu'une pièce (élément) de la machine se présente en même temps comme membre d'une communauté, et même de la société civile universelle, en qualité de savant, qui, en s'appuyant sur son propre entendement, s'adresse à un public par des écrits : il peut en tout cas raisonner, sans qu'en pâtissent les affaires auxquelles il est préposé partiellement en tant que membre passif. Il serait très dangereux qu'un officier à qui un ordre a été donné par un supérieur, voulût raisonner dans son service à l'opportunité ou l'utilité de cet ordre ; il doit obéir. Mais si l'on veut être juste, il ne peut lui être défendu, en tant que savant, de faire des remarques sur les fautes en service de guerre et de les soumettre à son public pour qu'il les juge. Le citoyen ne peut refuser de payer les impôts qui lui sont assignés : même une critique impertinente de ces charges, s'il doit les supporter, peut être punie en tant que scandale (qui pourrait occasionner des désobéissances généralisées). Cette réserve faite, le même individu n'ira pas à l'encontre des devoirs d'un citoyen, s'il exprime comme savant, publiquement, sa façon de voir contre la maladresse ou même l'injustice de telles impositions. De même un prêtre est tenu de faire l'enseignement à des catéchumènes et à sa paroisse selon le symbole de l'Église qu'il sert, car il a été admis sous cette condition. Mais en tant que savant, il a pleine liberté ; et même plus : il a la mission de communiquer au public toutes ses pensées soigneusement pesées et bien intentionnées sur ce qu'il y a d'incorrect dans ce symbole et de lui soumettre ses projets en vue d'une meilleure organisation de la chose religieuse et ecclésiastique. En cela non plus il n'y a rien qui pourrait être porté à charge à sa conscience. car ce qu'il enseigne par suite de ses fonctions, comme mandataire de l'Église, il le présente comme quelque chose en regard de quoi il n'a pas libre pouvoir d'enseigner selon son opinion personnelles, mais en tant qu'enseignement qu'il s'est engagé à professer au nom d'une autorité étrangère.

 

   La partie 6 poursuit suivant la même logique qui sépare usage privé et usage public de la liberté et précise ce que KANT entend par marche progressive vers les Lumières. Aucun soupçon là d'affirmation de la légitimité d'une désobéissance civile! Il insiste beaucoup sur la procédure de l'écrit libre en vue d'améliorer les choses, afin que chaque citoyen précisément soit en mesure de suivre cette Lumière... Il n'est pas innocent bien entendu que pour développer sa réflexion, KANT préfère l'exemple de l'Église, institution réputée la plus fermée à l'évolution des dogmes...

 

- 7 - (il est totalement impossible que la tutelle de l'Église sur le peuple s'exerce indéfiniment.) Un tel contrat qui déciderait d'écarter pour toujours toute lumière nouvelle du genre humain, est radicalement nul et non avenu ; quand bien même serait-il entériné par l'autorité suprême, par des Parlements, et par des traités de paix les plus solennels.

Un siècle ne peut pas se confédérer et jurer de mettre le suivant dans une situation qui lui rendra impossible d'étendre ses connaissances (particulièrement celles qui sont d'un si haut intérêt), de se débarrasser des erreurs, et en général de progresser dans les Lumières. Ce serait un crime contre la nature humaine, dont la destination originelle consiste justement en ce progrès ; et les successeurs sont donc pleinement fondés à rejeter pareils décrets, en arguant de l'incompétence et de la légèreté qui y présidèrent. La pierre de touche de tout ce qui peut être décidé pour un peuple sous forme de loi tient dans la question suivante : "Un peuple accepterait-il de se donner lui-même pareille loi?" Éventuellement il pourrait arriver que cette loi fut en quelque manière possible pour une durée déterminée et courte, dans l'attente d'une loi meilleure, en vue d'introduire un certain ordre. Mais c'est à la condition de laisser en même temps à chacun des citoyens, et particulièrement au prêtre, en sa qualité de savant, la liberté de formuler des remarques sur les vices inhérents à l'institution actuelle, et de les formuler d'une façon publique, c'est-à-dire par des écrits, tout en laissant subsister l'ordre établi. Et cela jusqu'au jour où l'examen de la nature de ces choses aurait été conduit assez loin et assez confirmé pour que, soutenu par l'accord des voix (sinon de toutes), un projet puisse être porté devant le trône ; projet destiné à protéger les communautés qui se seraient unies, selon leurs propres conceptions, pour modifier l'institution religieuse, mais qui ne contraindrait pas ceux qui voudraient demeurer fidèles à l'ancienne. Mais s'unir par une constitution durable qui ne devrait être mise en doute par personne, ne fût-ce que pour la durée d'une vie d'homme, et par là frapper de stérilité pour le progrès de l'humanité un certain laps de temps, et même le rendre nuisible pour la postérité, voilà qui est absolument interdit.

   Sans doute KANT s'illusionne t-il sur cette faculté laissée au citoyen de s'exprimer, alors même que cette expression attaque, de manière pressante, l'ordre établi. Sur l'intensité du conflit existant entre les maîtres qui entendent le rester et les esclaves qui ne veulent plus l'être, le philosophe ne se rend pas bien compte. D'autant plus que cette faculté, délivrée parfois de manière limitée, permet justement à l'ordre établi de trouver de nouvelles forces afin de faire taire ensuite plus fortement ces critiques.

 

Le philosophe souligne qu'à vouloir aller trop vite, la lumière risque de ne jamais venir mais en même temps, dans le passage 8, il estime qu'un homme, s'il peut ajourner l'acquisition d'un savoir qu'il devrait posséder, il ne peut pas y renoncer, car se serait "violer les droits sacrés de l'humanité et les fouler aux pieds".

Et c'est là que KANT place la volonté du peuple avant la volonté du monarque : "Or, ce qu'un peuple lui-même n'a pas le droit de décider quant à son sort, un monarque a encore moins le droit de le faire pour le peuple, car son autorité législative procède directement de ce fait qu'il rassemble la volonté générale du peuple dans la sienne propre". On n'en est pas réellement à la souveraineté populaire, mais le philosophe pointe bien là une contradiction, un conflit entre un monarque maître et un peuple esclave qui veut se libérer. Mais jamais, il ne déroge à la confiance finale envers le souverain, qui ne peut que se conformer à la marche vers la lumière car aller contre cela, c'est aussi aller contre lui-même. Seul un monarque éclairé peut comprendre cela. Et précisément :

 

- 9 - Si donc maintenant on nous demande : "Vivons-nous actuellement dans un siècle éclairé?", voici la réponse : "Non, mais bien dans un siècle en marche vers les lumières", il s'en faut encore de beaucoup, au point où en sont les choses, que les humains, considérés dans leur ensemble, soient déjà un état, ou puissent seulement y être mis, d'utiliser avec maîtrise et profit leur propre entendement, sans le secours d'autrui, dans les choses de la religion.

 

- 10 - Toutefois, qu'ils aient maintenant le champ libre pour s'y exercer librement, et que les obstacles deviennent insensiblement moins nombreux, qui s'opposaient à l'avènement d'un ère générale des Lumières et à une sortie de cet état de minorité dont les hommes sont eux-mêmes responsables, c'est ce dont nous avons des indices certains. De ce point de vue, ce siècle est le siècle des Lumières, ou siècle de Frédéric.

Et voilà! Dans l'esprit de KANT, le siècle des Lumières et aussi le siècle du despotisme éclairé! On conçoit l'illusion dans lequel se plonge le philosophe, ce qui permet en passant de dissoudre le conflit qu'il aurait bien fallu résoudre....

Même le passage 11, qui argumente sur la qualité du monarque, qui méconnaît son propre rôle s'il ne sert pas les Lumières, ne nous indique rien sur le problème, excepté que si le prince ne le fait pas, il s'enferme lui-même dans la déraison... et se prive lui-même de la lumière. Soit, mais les maîtres n'ont pas vraiment envie, au départ, de permettre la liberté des esclaves...

 

- 12 - J'ai porté le point essentiel dans l'avènement des Lumières sur celles par lesquelles les hommes sortent d'une minorité dont ils sont eux-mêmes responsables - surtout sur les questions de religion ; parce que, en ce qui concerne les arts et les sciences, nos maîtres n'ont aucune intérêt à jouer le rôle de tuteurs sur leurs sujets ; par-dessus le marché, cette minorité dont j'ai traité est la plus préjudiciable et en même temps la plus déshonorante de toutes. Mais la façon de penser d'un chef d'État qui favorise les Lumières, va encore plus loin, et reconnaît que, même du point de vue de la législation, il n'y a pas danger à permettre à ses sujets de faire un usage public de leur propre raison et de produire publiquement à la face du monde leurs idées touchant une élaboration meilleure de cette législation même au travers d'une franche critique de celle qui a déjà été promulguée (...).

Cette critique franche oblige KANT à indiquer que seul un État libre peut oser dire aux citoyens (passage 13) : Raisonnez, clamez ce que vous pensez, mais obéissez!

 

- 14 - Ainsi les affaires humaines prennent ici un cours étrange et inattendu : de toutes façons, si on considère celui-ci dans son ensemble, presque tout y est paradoxal.

Un degré supérieur de liberté civile parait avantageux à la liberté de l'esprit du peuple et lui impose des limites infranchissables ; un degré moindre lui fournit l'occasion de s'étendre de tout son pouvoir. Une fois donc que la nature sous cette rude écorce a libéré un germe, sur lequel elle veille avec toute sa tendresse, c'est-à-dire cette inclinaison et disposition à la libre pensée, cette tendance alors agit graduellement à rebours sur les sentiments du peuple (ce par quoi le peuple augmente peu à peu son aptitude à se comporter en liberté) et pour finir elle agit même sur les fondements du gouvernement, lequel trouve profitable pour lui-même de traiter l'homme, qui n'est alors qu'une machine, selon la dignité qu'il mérite.

 Ce passage conserve une sacré ambiguïté. Nous imaginons que KANT a bien pressenti le conflit entre un ordre et l'émergence d'un autre, qui lui est autre. Nous avons le sentiment, puisqu'il fait partie finalement d'une société très policée, qu'il conserve malgré ce qu'il pressent de conflictuel et même de violent dans l'émergence des Lumières, l'espoir d'une progression lente et sûre, de l'ensemble de l'humanité, laissant à chacun le temps de se préparer aux nouveaux éclairages, vers ces Lumières....

 

     Ce texte relativement mineur dans l'oeuvre d'Emmanuel KANT aborde tout de même des thèmes de débats majeurs en ce qui concerne le rôle de la philosophie des Lumières dans l'histoire.

L'humanité en marche vers la raison, ou plutôt vers la recherche du bonheur grâce à la raison, ce qui est dans la nature humaine, avec toutes les embûches et périls que cela comporte, le noeud constitué par la religion dans la possibilité de penser par soi-même, le rôle du pouvoir politique en place dans cette recherche, le réformisme et la révolution... Dans le texte réside un certain nombre de pistes argumentaires encore explorées aujourd'hui. Même si nous n'aimons pas le terme et encore moins ses succédanés (pré-modernité et post-modernité) parce qu'ils peuvent être accommodés à à peu près toutes les sauces idéologiques, la modernité et ses enjeux constitue le sujet de ce texte. Il n'est pas étonnant alors que des philosophes "modernes" se soient penchés dessus.

 

    L'hypothèse que veut avancer en tout cas Michel FOUCAULT, "c'est que ce petit texte se trouve en quelque sorte à la charnière de la réflexion critique et de la réflexion sur l'histoire. C'est une réflexion de Kant sur l'actualité de son entreprise. Sans doute, ce n'est pas la première fois qu'un philosophe donne les raisons qu'il a d'entreprendre son oeuvre en tel ou tel moment. Mais il me semble que c'est la première fois qu'un philosophe lie ainsi, de façon étroite et de l'intérieur, la signification de son oeuvre par rapport à la connaissance, une réflexion sur l'histoire et une analyse particulière du moment singulier où il écrit et à cause duquel il écrit. La réflexion sur "aujourd'hui" comme différence dans l'histoire et comme motif pour une tâche philosophique particulière me parait être la nouveauté de ce texte."

Au lien d'envisager la modernité comme une période historique et de s'interroger pour savoir si la modernité constitue la suite de l'Aufklärung et son développement - ou s'il faut y voir une rupture ou une déviation par rapport aux principes fondamentaux du XVIIIe siècle - ne peut-on pas envisager la modernité plutôt comme une attitude, c'est-à-dire "un mode de relation à l'égard de l'actualité : un choix volontaire qui est fait pas certains ; enfin une manière de penser et de sentir, une manière aussi d'agir et de se conduire qui, tout à la fois, marque une appartenance et se présente comme une tâche. Le philosophe français fait alors référence à la modernité selon BAUDELAIRE. Ce dernier définit la modernité par le "transitoire, le fugitif, le contingent (le peintre de la vie moderne, dans Oeuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1976). Mais être moderne, pour lui, ce n'est pas reconnaître et accepter ce mouvement perpétuel ; c'est au contraire prendre une certaine attitude à l'égard de ce mouvement ; et cette attitude volontaire, difficile, consiste à ressaisir quelque chose d'éternel qui n'est pas au-delà de l'instant présent, ni derrière lui, mais en lui. La modernité se distingue de la mode qui ne fait que suivre le cours du temps. 

Michel FOUCAULT souligne l'enracinement dans l'Aufklärung "d'un type d'interrogation philosophique qui problématise à la fois le rapport au présent, le mode d'être historique et la constitution de soi-même comme sujet autonome (...)." Il souligne aussi que le fil qui peut "nous rattacher de cette manière à l'Aufklärung n'est pas la fidélité à des éléments de sa doctrine, mais plutôt la réactivation permanente d'une attitude ; c'est-à-dire d'un éthos philosophique qu'on pourrait caractériser comme critique permanente de notre être historique."  Il caractérise cet éthos négativement et positivement :

Négativement, cet éthos "implique d'abord qu'on refuse ce que j'appellerai volontiers le "chantage" à l'Aufklärung, je pense que l'Aufklärung, comme ensemble d'événements politiques, économiques, sociaux, institutionnels, culturels, dont nous dépendons encore pour une grande partie, constitue un domaine d'analyse privilégié. Je pense aussi que, comme entreprise pour lier par un lien de relation directe le progrès de la vérité et l'histoire de la vérité, elle a formulé une question philosophique qui nous demeure posée." Il faut refuser une forme d'alternative simpliste et autoritaire : "ou vous acceptez l'Aufklärung, et vous restez dans la tradition de son rationalisme (considéré comme positif ou comme négatif) ; ou vous critiquez l'Aufklärung et vous tentez d'échapper à ces principes de rationalité (ce qui est considéré également comme positif ou comme négatif). Il faut dépasser ce genre d'alternative et "essayer de faire l'analyse de nous-même en tant qu'être historiquement déterminés, pour une certaine par, par l'Aufklärung" ; exercer en quelque sorte, comme on dit vulgairement aujourd'hui, un droit d'inventaire. Cette analyse critique doit "éviter les confusions toujours très faciles entre l'humanisme et l'Aufklärung. L'Aufklärung se situe dans un contexte très précis, dans le temps et dans l'espace, tandis que l'humanisme est "un ensemble de thèmes qui ont réapparu à plusieurs reprises à travers le temps, dans les sociétés européennes (...) toujours liés à des jugements de valeur" et au XIXe siècle, parmi d'autres formes d'humaniste, "il y a un un humanisme méfiant, hostile et critique à l'égard de la science, et un autre qui plaçait (au contraire) son espoir dans cette même science." En fait, on peut "opposer à cette thématique (...) le principe d'une critique et d'une création permanente de nous-mêmes dans notre autonomie (...)". 

Positivement, "cet éthos philosophique peut se caractériser comme une attitude limite. Il ne s'agit pas d'un comportement de rejet." La question critique doit être "retournée en question positive : dans ce qui nous est donné comme universel, nécessaire, obligatoire, quelle est la part de ce qui est singulier, contingent et dû à des contraintes arbitraires. Il s'agit en somme de transformer la critique exercée dans la forme de la limitation nécessaire en une critique pratique dans la forme du franchissement possible." C'est aussi une attitude expérimentale qui met à l'épreuve de la réalité et de l'actualité ces possibilités de progrès. En tout cas, il faut renoncer à l'espoir d'accéder jamais à un point de vue qui pourrait nous donner accès à la connaissance complète et définitive de ce qui peut constituer nos limites historiques.

 

Nous avons envie de préciser qu'il faut renoncer à une attitude qui consiste à nous considérer déjà dans la Lumière, et par là, au vu des désastres sur lesquels Kant nous a bien prévenus, considérer négativement l'impact du mouvement des Lumières. Les désastres en question mettent aux prises précisément des forces qui s'opposent sur la question de la validité de ce mouvement. Le conflit entre les Lumières et les Anti-Lumières perdurent et sans doute ne sera-t-il jamais terminé. Les maîtres mettront toujours l'accent sur les erreurs faites en empruntant la voie de Lumières puisqu'ils ont tout à perdre qu'il n'y ait plus d'esclaves....

 

 Comme Michel FOUCAULT l'écrit dans la conclusion de son petit texte, nous ne savons pas "si jamais nous deviendrons majeurs. Beaucoup de choses dans notre expérience nous convainquent que l'événement historique de l'Aufkläring ne nous a pas rendus majeurs ; et que nous ne le sommes pas encore." L'attitude philosophique, cet éthos, doit "se traduire dans un travail d'enquêtes diverses ; celles-ci ont leur cohérence méthodologique dans l'étude à la fois archéologique et généalogique de pratiques envisagées simultanément comme type technologique de rationalité et jeux stratégiques des libertés ; elles ont leur cohérence théorique dans la définition des formes historiquement singulières dans lesquelles ont été problématisées les généralités de notre rapport aux choses, aux autres et à nous-mêmes. Elles ont leur cohérence pratique dans le soin apporté à mettre la réflexion historico-critique à l'épreuve des pratiques concrètes. Je ne sais pas s'il faut dire aujourd'hui que le travail critique implique encore la foi dans les Lumières ; il nécessite, je pense, toujours le travail sur nos limites, c'est-à-dire un labeur patient qui donne forme à l'impatience de la liberté."

 

Emmanuel KANT, Qu'est-ce que les Lumières? traduction  Piobetta présentée par l'académie de Grenoble, www.ac-grenoble.fr. Michel FOUCAULT : Qu'est-ce que les Lumières?, http://foucault.info.

 

PHILIUS

 

Relu le 28 juin 2020

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15 juin 2011 3 15 /06 /juin /2011 15:08

       Dans la bataille perpétuelles des idées, la perception du siècle des Lumières, de la philosophie des Lumières - comme s'il n'y en avait qu'une...-, constitue encore de nos jours un enjeu majeur.

Disons tout de suite, à la suite de Jean de VIGUERIE, même si nous sommes très loin d'adhérer à ses idées (au sens idéologique, l'auteur du Dictionnaire du temps des lumières ne cachant pas ses sympathies quasi-monarchiques ou catholiques), que l'histoire du siècle des Lumières, le XVIIIe siècle occidental, français, est très mal connue et est souvent confondue à tort avec l'histoire de la Révolution Française qui n'en traduit que quelques aspects. Signalons par exemple que si les idées démocratiques entrent dans une difficile et chaotique application durant cette Révolution, elles sont loin d'être le contenu des pensées de tous les philosophes dit des Lumières. Et ne parlons pas de leurs idées sur l'éducation du peuple...  Aussi est-il nécessaire d'effectuer quelques rappels historiques (de l'histoire de la philosophie) pour discerner ce qui est de l'ordre de l'histoire (au sens scientifique), et ce qui est de l'ordre de l'interprétation, et même de la surinterprétation.

Précisément, un certain nombre de thèmes reviennent périodiquement comme un leitmotiv, sans que pour autant les cartes soient bien clarifiées :

- Esprit mystique et esprit scientifique. Si le siècle des Lumières doit recevoir un qualificatif qui le résume, c'est bien l'irréligion de la plupart des classes, surtout des classes dirigeantes d'une certaine façon : au moins une transformation des idées du christianisme en une sorte de déisme qui laisse la place à une critique en règle de toutes les institutions religieuses. Si des idées scientifiques purement matérialistes bouillonnent, il n'en est pas moins vrai, que dans l'esprit du temps bouillonnent également des idées mystiques que les pratiques de spiritisme et de magnétisme illustrent très bien. 

- Collectif/individu. Le siècle des Lumières est également celui de l'émergence de la conscience individuelle en ce sens que l'individu doit s'élever à la majorité intellectuelle, doit pouvoir penser par lui-même, en dehors des dogmes - notamment religieux encore une fois. Mais l'esprit collectif est toujours là, chez n'importe quel philosophe. L'individualisme, qui pourrait s'exprimer par la recherche personnelle du gain - notamment dans la classe bourgeoise - ne vire pas à la négation de cet esprit collectif. Rendre les Lumières responsable d'un individualisme radical n'a pas beaucoup de sens - historiquement parlant, même si nous sommes loin d'une époque où l'individu n'est rien en dehors de la famille, de la caste ou de la classe. Après avoir accusé la vague libératrice des années 1960 - et singulièrement "Mai 68", d'être responsable de l'individualisme actuel, d'aucuns placent les Lumières en position d'accusé. Alors même que les accusateurs, précisément, adhèrent de moins en moins aux idées de tolérance et de responsabilité que les Lumières ont promues...

- Progrès humain/Salut divin. Effectivement dans la bataille des idées, qui n'est pas du tout gagnée par un camp ou un autre dans toutes les contrées, l'idée de progrès continu, sous-tendu par une vision matérialiste de la vie et de l'univers s'oppose radicalement à l'idée du Salut attendu du divin. Les progrès de l'incroyance, facilitée d'ailleurs par une certaine corruption matérielle de ceux qui ceux chargés de répandre la croyance ou de la maintenir, vont de pair avec la recherche de plus en plus profonde de la réalité des choses. Même dans la plupart des milieux religieux aujourd'hui, on distingue ce qui est de l'ordre du spirituel et ce qui est de l'ordre matériel, même si des hiérarchies et des relations existent au fond. Derrière cela, il y a le désir d'accès à l'immortalité, devant les promesses vaseuses des religions, par l'intermédiaire de la connaissance dégagée de tout présupposé spirituel.

Et d'aucun accusent les Lumières aujourd'hui pour avoir placé au moins la Raison devant la Foi, ou pour avoir détruite cette dernière, d'être responsable des malheurs du XXe siècle, d'avoir permis les guerres massives et les camps de concentration... Or, admettre cela c'est faire encore une fois faire preuve d'amnésie historique. Combien de génocides furent-ils commis au nom de la Foi? Combien de civilisations furent-elles détruites en son nom? Combien de bibliothèques précieuses furent-elles brûlées au nom d'un Vrai Dieu ou de la Vraie Voix? Le nombre de morts des deux guerres mondiales ne doivent pas faire oublier toutes les disparitions pures et simples antérieures. Sans parler des guerres de religions anciennes et modernes... C'est réellement, lorsque l'on connait la réalité historique, faire preuve de tartufferie que d'accuser le progrès matériel en soi d'être à l'origine des holocaustes. Il faut tout d'abord rapporter le nombre de victimes à la population pour s'en rendre compte.

- Bien/Mal. C'est sans doute une erreur fondamentale, commune à presque tous les philosophes des Lumières que d'avoir transposé la lutte franche du Bien et du Mal selon les religions au domaine du combat de la Raison. La Révolution Française, en ce sens, dans la mise en pratique de telles manières de penser, mais aussi, ce que l'on fait valoir ci-dessous, les révolutions royales antérieures, dissimulées parfois sous le nom de "despotisme éclairé", indiquent un chemin funeste.

    

     Nous ne pouvons clore cette modeste introduction sans évoquer quelques faits qui se trouvent en résonance avec la situation actuelle.

Le problème principal de l'Ancien Régime réside dans son endettement massif (à cause des guerres principalement, notamment la guerre d'Amérique) et dans son incapacité à trouver des ressources autrement que par un emprunt démesuré, doublé d'une opposition ferme des Parlements provinciaux contre de nouveaux impôts, quelque que soit la classe concernée (Noblesse, Clergé et Tiers-État). L'enrichissement de nouvelles classes, lié au développement d'un capitalisme commercial et financier, l'enchérissement des denrées, en même temps que des années catastrophiques sur le plan de l'agriculture, mais sans disette réelle (80% des français sont encore des paysans) est en étroite relation (par l'intermédiaire des diverses spéculations, sur le blé notamment) avec l'accroissement du fossé entre riches et pauvres, et cela à l'intérieur même de chaque classe. Enfin, une contestation générale s'étend sur le système économique et social en vigueur, notamment sur les anciennes solidarités. En fait, nous sommes, au XVIIIe siècle dans une période de bouleversement des systèmes de solidarité, de recherche de nouvelles, autour de l'idée de Nation. De nos jours, c'est bien la recherche encore de nouvelles solidarités, face à la défection des États, surendettés, contestés dans leurs attributions non seulement de régulation sociale, mais également de fonctions régaliennes (justice, police, armée) qui agite de nombreux acteurs de tout ordre.

 

          Il faut remonter en fait au XVIIe siècle, comme le fait Jean de VIGUERIE, pour cerner l'émergence des "idées modernes". Ces idées modernes influent à la fois sur les croyances, sur les connaissances, sur les mentalités et sur les moeurs, et cela dans toutes les catégories sociales, de la noblesse à la paysannerie, avec un mouvement de diffusion des classes intellectuelles aristocratiques au classes bourgeoises, et des villes vers les campagnes. 

Que faut-il entendre par "idées modernes"? Nous entendons par là, toujours avec Jean de VIGUERIE, même si le cheminement date de beaucoup plus loin, certains diraient même depuis l'émergence du christianisme, les idées philosophiques, politiques et religieuses engendrées en Occident depuis le début du XVIIe siècle, tout à fait différentes de la pensée traditionnelle ayant prévalu jusqu'alors, issue de la Grèce et du Moyen Age latin.

"Ces idées modernes s'épanouissent au XVIIIe siècle. Elles y prennent une consistance, un brillant, un éclat, qui les feront qualifier de "Lumières". Mais leur enfantement date du siècle précédent. Les idées des Lumières sortent du Grand Siècle. Car le XVIIe siècle a vu la plus grande révolution philosophique de tous les temps. Des systèmes y sont nés, qui ont proposé des conceptions tout à fait nouvelles de l'homme et de la société (...). Ces systèmes sont ceux de DESCARTES, MALEBRANCHE, SPINOZA, LOCKE, GROTIUS, PUFENDORF et FÉNELON (pour ne citer que les principaux)". D'abord confinés, parfois réprimés, dans des cercles intellectuels isolés, l'ensemble des congrégations d'enseignement, jusqu'alors attaché à la philosophie scolastique, entre 1700 et 1715 se convainc de la validité de ces idées. Les lumières ont commencé par DESCARTES, dont le système est ensuite "dérangé" par LOCKE, mais entre les écrits du premier et ceux du second, s'étagent un certain nombre de réflexions et de découvertes scientifiques. Le doute introduit par le Français ne suffit plus pour la mise en application de celles-ci. Il faut aller plus loin, rechercher la vérité du témoignage des sens, et non se fier à des idées innées (mais là nous simplifions, avec toujours notre auteur...).

Ce qui est sans doute plus décisif, c'est la théorie politique de FÉNELON, développée dans une oeuvre de politique-fiction (Télémaque, 1699), où le Roi ne travaille pas pour procurer de la gloire à la nation ou à Dieu, mais pour la justice, le bonheur et la liberté de ses sujets. A sa suite, BOULAINVILLIERS, notamment dans l'Histoire de l'ancien gouvernement de la France et dans l'État de la France (1727) critique ouvertement le règne de Louis XIV. Ces écrits ne seraient pas dangereux pour le pouvoir, s'ils n'étaient pas diffusés massivement, grâce aux progrès de l'imprimerie et aux protections dont leurs auteurs bénéficient, jusque dans les entourages royaux. Et c'est une caractéristique que nous rencontrons tout le long du "siècle des Lumières" : non seulement ces écrits sont corrosifs et très lus, mais de nombreux nobles partagent les idées qui y sont émises. Soit par ouverture intellectuelle, soit dans le cadre de manoeuvres que nous appellerions aujourd'hui politiciennes, ils favorisent la diffusion d'idées qui deviennent dominante dans la société. Et un des vecteurs de cette diffusion réside dans le prolongement direct, et cela n'est sans doute pas assez souligné par Jean de VIGUERIE, des luttes entre protestants et catholiques, entre jansénisme et orthodoxie, qui génèrent, et les désordres et destructions qu'ils occasionnent y contribuent fortement, un climat antireligieux (d'abord contre les institutions religieuses) transformé en système anti-chrétien par plusieurs auteurs-philosophes (mais très loin de là pas par tous), dont les plus lus comme VOLTAIRE, MONTESQUIEU et le marquis d'ARGENS. Avant eux, des pamphlets innombrables circulent, certains prenant appui sur des philosophes reconnus comme SPINOZA. Citons La vie et l'esprit de Benoit de Spinoza (1719), L'Analyse de la religion chrétienne de DUMARSAIS (1743), ou Le Militaire philosophe (1711) ou encore le Testament du curé de MESLIER (mort en 1729), ce dernier étant une réfutation en règle des Écritures et des dogmes chrétiens.

Suivons toujours Jean de VIGUERIE : "Dans ces différents systèmes philosophiques ou politiques, certaines idées, particulières à l'un ou l'autre de ces systèmes ou communes à plusieurs, émergent et bénéficient d'une plus grande force d'attraction. Le public (l'auteur estime que c'est à cette époque que l'opinion publique nait réellement) les reçoit mieux que les autres. Elles plaisent et, pour plaire au public, les littérateurs les cultivent. C'est donc par elles que se fait la percée de la pensée moderne. Nous en retiendrons trois, l'idée de l'âge d'or, l'idée de l'égalité, l'idée de tolérance."

   L'idée de l'âge d'or est commune à beaucoup d'auteurs, mais FÉNELON et RAMSAY l'ont lancée. Respectivement surtout par le Télémaque et par Voyages de Cyrus (1727). Ces ouvrages plaident en faveur de la recherche d'un paradis terrestre, avec une dose de messianisme, reprenant pour l'existence matérielle ce que le christianisme promet pour l'existence spirituelle. 

    L'idée d'égalité, de l'égalité de nature entre les hommes, n'est pas soutenue par des utopistes ou des poètes, mais par des jurisconsultes, Jean DOMAT (mort en 1696) et Henri François d'AGUESSEAU (chancelier de France et garde des sceaux), son disciple. Dans l'Essai sur l'état des personnes de ce dernier, nous pouvons lire : "Tous les hommes sont sortis égaux d'un même père et membre d'un même corps." VOLTAIRE donne à cette idée un retentissement profond et pratiquement toutes ses oeuvres majeures en sont imprégnées. Le premier des discours en vers sur l'homme s'intitule "De l'égalité des conditions". Jean de VIGUERIE estime que "l'explication la plus plausible" du changement radical que cette idée implique, "est la transformation de l'anthropologie sous l'influence de la philosophie cartésienne", où l'âme est réduite à la raison (peut-être un peu court comme résumé...). Cette révolution philosophique qui remet en cause des siècles de hiérarchisations sociales, n'aurait pu avoir une telle ampleur sans le relais des partisans du jansénisme, qui au XVIIe siècle ont été les premiers à parler de l'égalité de nature (surtout PASCAL et NICOLE). Un autre élément d'explication réside dans l'économisme ambiant dans lequel la société se trouve, cette mentalité nouvelle et très répandue selon laquelle la multiplication des échanges commerciaux doit faire le bonheur des hommes. Car la relation commerciale - contrairement au contrat de type féodal, établi sur le don mutuel - est par essence égalitaire, entre au moins deux agents égaux en droits. Bien entendu, cette idée d'égalité n'est pas aussi claire chez tous les philosophes, Chez BOULAINVILLIERS par exemple, elle se mêle à un racisme nobiliaire, où la manie de classification (de pair avec l'esprit scientifique...) conduit à distinguer les hommes suivant leur intelligence, elle-même dépendante de la qualité du sang. On retrouve là la vieille idée de la transmission des capacités sociales par la constitution biologique, le sang bleu ne pouvant que générer des nobles, dans lesquels se retrouve un grand nombre de philosophes....

La persistance de cette vieille idée fait que nombre de philosophes, tels Jean-Jacques ROUSSEAU, estiment que l'éducation est naturellement réservée à une catégorie d'hommes (surtout pas le peuple...) capables de la recevoir...

     L'idée de tolérance trouve son origine, au moins dans son expression intellectuelle, dans la philosophie de LOCKE, notamment dans ses Lettres sur la tolérance (1689), et dans celle de PUFENDORF, dans son traité Du droit de nature et des gens (1672). Le principal principe de cette nouvelle doctrine de tolérance est de séparer le spirituel du temporel. Cette idée de libération de la sphère temporelle des institutions religieuses qui vient des multiples conflits et guerres qui égrènent l'existence de l'humanité depuis des siècles, des croisades à l'Inquisition, aux guerres de religion, n'existe que dans des cercles restreints jusqu'à ce que les différents littérateurs la diffusent largement. C'est VOLTAIRE qui donne vers 1730 le coup d'envoi d'une telle diffusion avec sa Henriade (1728) et son Mahomet le prophète. Les religions ne sont pas mises sur le même plan, mais la pire est le catholicisme.

  Deux publications phares marquent ce siècle des Lumières, L'Encyclopédie de DIDEROT et d'ALEMBERT et L'histoire naturelle de BUFFON. Leur diffusion dans le public ancre dans la culture intellectuelle de ce temps ces trois idées que la Révolution prend à son compte ensuite, en leur faisant subir toutefois de très grandes transformations, dont certains estiment comme autant de déformations. Toujours est-il que nous vivons encore, en Occident, et par capillarité, dans le monde entier, sur cet héritage.

 

     Même si le XVIIIe siècle est véritablement français sur le plan intellectuel en Europe, à l'exception par certains côté de l'Angleterre, les Lumières ne se limitent pas, loin s'en faut, à la France. Le siècle des Lumières est véritablement européen, ce que nous rappelle avec beaucoup de force la Revue Dix-huitième siècle, notamment dans un numéro spécial intitulé Qu'est-ce que les Lumières? Yvon BELAVAL y  présente un échantillonnage des idées diffusées aux Provinces unies (en partant d'ERASME...), en Italie, en Pologne, au Portugal, en Prusse, en Flandres, au Canada, en Russie...

 

       Un des éléments constitutifs du mouvement des Lumières est la recherche du philosophe-roi, du moins parmi les lettrés. Le modèle du despotisme éclairé, envié et tenté jusque dans la Cour de Louis XVI, fait partie de l'éclairage... Dans un univers mental (qui n'a pas fait le saut de la République et encore moins de la démocratie) dominé tout de même par l'image d'une monarchie modèle, et même parfois tentée par un retour à l'esprit d'anciens Rois sous lesquels les libertés municipales et provinciales existaient encore, cette recherche reste particulièrement active jusque dans les premiers jours de la Révolution française.

 

        Michel DELON, en prise directe sur une historiographie des années 1980 - historiographie sur laquelle il y a sans doute beaucoup de choses à dire - écrit que "la pensée des Lumières peut se définir par la laïcisation des valeurs et par la promotion de l'individu. Qu'on insiste sur son rationalisme ou sur son pragmatisme, elle met en avant les pouvoirs de l'être humain, rendu autonome par la force de sa raison ou par la richesse de son expérience. Le fondement de la vie morale était longtemps demeuré religieux : toute existence ici-bas était tendue vers un salut dans l'au-delà, toute réalité terrestre était dévaluée au profit de la vérité éternelle. De même, la finalité de la vie collective résidait dans l'intérêt supérieur et dans la gloire du prince : le sujet ne prenait sens que par rapport à son roi. La laïcisation fait redescendre les valeurs du ciel vers la terre ; l'individualisme décompose l'intérêt du prince en une multitude d'intérêts particuliers. Au singulier et à la verticalité de la Lumière (vérité divine ou autorité du Roi-Soleil) se substituent le pluriel et l'horizontalité des Lumières (réseau de relations entre les êtres, accumulation encyclopédique de connaissances). L'idée de bonheur entérine cette mutation décisive ; elle oppose au salut religieux une plénitude d'existence ici-bas et à la gloire du prince la recherche d'un épanouissement de chacun. Ainsi s'amplifie, au cours du XVIIIe siècle, le principe d'un droit au bonheur. C'est en ce sens que, durant la Révolution, Saint-Just pourra parler du bonheur comme d'une idée neuve en Europe : idée qui, en effet, se confond souvent avec la pensée des Lumières, puis avec la revendication révolutionnaire. La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1793 commence par cet article : "Le but de la société est le bonheur commun."

  Mais le consensus philosophique sur cette idée du bonheur n'existe pas réellement. Il peut s'identifier à beaucoup d'éléments abordés de manière différente par chacun des philosophes. Entre VOLTAIRE et les encyclopédistes et ROUSSEAU, il existe par exemple de profondes divergences. 

    Jean-Marie GOULEMOT insiste très justement sur la recherche du philosophe-roi, même si l'expression "despotisme éclairé" ne date que du XIXe siècle (le mot despotisme est plutôt lié à la terreur des cours orientales...). "Le "philosophe", comme il se définit au XVIIIe siècle, lui est indispensable. Sans philosophe, pas de despote éclairé. Tout en retenant que le philosophe appelle le despote comme une nécessité, car pas de philosophe des Lumières sans croyance à un progrès possible des sociétés humaines et sans mutation totale ou partielle des philosophies cycliques du devenir historique. L'homme des Lumières est censé posséder la vérité que seul le bras séculier pourra imposer aux peuples aveugles." Un fil relie l'affirmation de la nécessité des rois philosophe de PLATON à la recherche du souverain rationnel.

     Désireux de promouvoir le projet éducatif des Lumières tout en sauvegardant un certain style de vie qu'ils connaissent bien, les philosophes comme DIDEROT ou CONDORCET cherchent une évolution pacifique vers une société libre, tolérante et productrice de connaissances.

"Même si le philosophe, rappelle cet auteur, à la façon des libertins du XVIIe siècle, ne cesse de se défier des appétits brutaux de la populace", il place son espoir dans l'éducation puisqu'il croit ce peuple mystifié, fanatique et violent, abruti par son aliénation et sa misère. Disons en passant que le mot peuple s'applique, suivant les philosophes de manière très différenciée aux divers éléments de la population. Beaucoup ne pensent même pas que les gens de la campagne, ceux qui vivent directement de la terre, puissent en faire partie. La plupart des  philosophes s'en sont remis aveuglement aux princes pour assurer cette évolution pacifique (VOLTAIRE à Frédéric II de Prusse, DIDEROT à Catherine de Russie, d'autres à Joseph II d'Autriche) et recherchent l'appui des réformateurs installés au pouvoir (par exemple MALESHERBES, Madame de POMPADOUR, TURGOT, NECKER...). Ils rêvent d'une voie française vers le despotisme éclairé dont Louis XV, puis Louis XVI, mais avec moins d'enthousiasme, eût été le guide. Ces philosophes se sont mis en quelque sorte en porte à faux, ne serait-ce que parce qu'une véritable philosophie politique à la hauteur des idées de liberté, de tolérance et d'un âge d'or, n'existe tout simplement pas. 

   Le jugement porté par la postérité (voir entre autres le numéro spécial des Annales historiques de la Révolution française, n°238, octobre-novembre 1979) sur ce comportement est très divers, entre l'explication-justification et la sévérité.

"Dans l'historiographie contemporaine, écrit toujours Jean-Marie GOULEMOT, les interprétations du despotisme éclairé divergent très largement. Qu'il s'agisse de sa nature, de son bilan, de ses rapports à la Révolution, ou de son incarnation réussie dans l'Empire napoléonien. Pour les marxistes (Albert Soboul, Pierre Vilar et les historiens des pays de l'Est - l'auteur écrit en 1987), la cause est entendue : le despotisme éclairé, loin de servir les intérêts de la bourgeoisie, vole au secours d'une aristocratie féodale menacée par une bourgeoisie qui commence à détenir l'essentiel de la puissance économique. Pour les autres, la thèse n'est pas unanime : pour Robert Mandrou (L'Europe absolutiste, raison et raisons d'Etat (1649-1775), 1975), le despotisme éclairé n'est que l'absolutisme étendu à l'Europe et adoptant un discours idéologique nouveau et trompeur emprunté aux philosophes bernés ; pour Louis Trénard, après Leo Gerschoy, on ne peut nier la vocation réformatrice des despotes éclairés, leurs efforts pour moderniser leurs États, promouvoir l'éducation, la liberté de conscience et se débarrasser des survivances du féodalisme. De ces oppositions se déduit le jugement porté sur l'oeuvre réformatrice des despotes éclairés : on ira de nulle à réelle, sans pour autant mesurer à l'aune de la philosophie des Lumières. Enfin, pour Gerschoy (L'Europe des princes éclairés (1763-1789), 1966) le bilan est positif : les princes éclairés ont mis en place des réformes progressistes porteurs d'avenir. Auraient-ils pu par leurs réformes éviter la Révolution (c'est, disons-nous la thèse de ceux qui mettent en avant diverses révolutions royales portant sur l'organisation du Royaume, les libertés religieuses...)? La question n'a pas de sens pour qui croit à la nécessité historique comme les marxistes. Elle entraine souvent leurs adversaires dans les voies incertaines de l'histoire hypothétique." Certains historiens comme Marcel Prélot avancent qu'un despotisme éclairé de la Révolution prend en fait le relais des monarchies défaillantes, et que Napoléon mène à terme un programme de despotisme éclairé, lequel préfigure "évidemment" (c'est étonnant que les raccourcis historiques ont la vie dure...) les totalitarisme du XXe siècle.

 

Jean-Marie GOULEMOT (Despotisme éclairé?) et Michel DELON ("Bonheur") dans Nouvelle histoire des idées politiques, sous la direction de Pascal OURY, Hachette, 1988. Yvon BELAVAL, Introduction au numéro 10, Dix-huitième siècle, Éditions Garnier Frères, 1978 ; Jean de VIGUERIE, Histoire et Dictionnaire du Temps des Lumières, Robert Laffont, collection Bouquins, 2007.

 

Relu le 29 juin 2020

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14 juin 2011 2 14 /06 /juin /2011 15:02

      L'ouvrage d'Isabelle ROBINET (1932-2000), sinologue française spécialiste du taoïsme, qui a participé à la traduction des grands traités de Huainan Zi, un des plus récents en la matière (il date de 1991), tente, à partir des plus récentes découvertes et études sur la pensée chinoise, de faire un survol (très précis) des multiples facettes d'un des trois "enseignements" (avec le bouddhisme et le confucianisme). C'est l'histoire détaillée du taoïsme des origines au XIVe siècle qui permet une contextualisation aussi proche que possible de la réalité et d'éclaircir beaucoup d'idées occidentales à son sujet.

 

          Sont examinés successivement la cosmologie et l'anthropologie du taoïsme, des taoïsmes doit-on dire, selon l'auteur. Même si elle met en garde contre une distinction trop franche entre taoïsme religieux et taoïsme philosophique, c'est par ce dernier qu'elle commence, sous les Royaumes Combattants (IVe-IIIe siècle av. J.C.), puis sous les Han (IIe siècle av J.C.), avant d'en venir aux Maîtres célestes, à GE HONG et à sa tradition. Un grand chapitre est consacré à l'art de "nourrir le principe vital" et aux pratiques élémentaires. L'ouvrage se termine sur le LINGBAO et l'époque des TANG, avec son intégration du bouddhisme

 

           Dans son Introduction, elle indique que les taoïsmes n'ont pris forme que peu à peu "en une lente gestation qui fut une intégration progressive de différents éléments anciens". Impossible à dater de façon précise, l'origine du taoïsme est à l'image de ce qu'il devient tout au long de son histoire, "une religion ouverte, en perpétuelle progression et évolution". Il est difficile également d'en cerner les contours, d'établir en quelque sorte une frontière d'avec d'autres pensées, tellement il s'en inspire et qu'elles s'en inspirent... Le taoïsme n'a jamais été une religion unifiée et a constamment été une combinaisons d'enseignements fondés sur des révélations originelles diverses.

      

       Isabelle ROBINET, devant cette difficulté, fait un certain nombre de choix qui font de nos jours école. "L'un des éléments que nous pourrions choisir pour en définir les frontières est le Canon taoïste (Daozang). On pourrait ainsi poser comme axiome que tous les textes qui sont contenus dans ce Canon sont des textes taoïstes et doivent être intégrés dans une histoire du taoïsme. Ce n'est pas une méthode absolument fausse, et pourtant il faudrait à l'évidence en exclure certains textes et se demander alors au nom de quels critères."

La sinologue définit ces critères au fur et à mesure de son exposé. "Quant à la date possible de l'émergence du taoïsme, dont il est clair qu'elle est liée à la définition qu'il faut donner à cette religion, certains retiennent la reconnaissance par CAO CAO, en 215 après J.C., de l'Église des Tianshi (les "Maîtres célestes"). C'est un fait historique, avéré, commode, certes, mais on ne peut absolument pas réduire le taoïsme à cette Église. Une autre date peut alors s'ajouter : celle de la révélation de Shangqing (la "Grande Pureté") entre 365 et 370, en ce qu'elle est une oeuvre d'intégration et d'organisation de données antérieures rassemblées alors en un corpus qui a bénéficié d'une existence officiellement reconnue. Nous arrivons ainsi à deux dates correspondant à deux tendances complémentaires du taoïsme qui ont pris forme organisée et dont on peut considérer que la presque totalité des courants taoïstes ont hérité d'une façon ou d'un autre, à un degré ou à un autre." Mais il faut tenir compte de l'aspect souvent marginal de cette religion et du caractère ésotérique de nombreuses pratiques et de nombreux écrits. 

De même, la séparation entre taoïsme religieux et taoïsme philosophique "n'a rien de pertinent", et elle correspond plutôt à une vision occidentale qui conçoit "mal le rapport entre ce qui leur parait être des procédés prosaïques et le but ultime de ceux-ci", rapport oublié également par certains adeptes, et pourtant rappelé par beaucoup de maîtres. Isabelle ROBINET assigne simplement des limites entre le taoïsme et la religion populaire d'une part et le taoïsme et la pensée de l'élite intellectuelle d'autre part. Même si une grande porosité existe entre ces trois domaines, un souci de clarté doit tenir compte des réalités socio-politiques qui ont influencé fortement les diverses orientations du taoïsme. "Ces limites, une fois posées, quels sont les points communs qui peuvent être trouvés, sinon à tous les courants du taoïsme, du moins à un assez grand nombre d'entre eux pour qu'on puisse considérer qu'ils les cimentent ensemble?"

 

        Cette Histoire du taoïsme s'inscrit dans un renouvellement de la sinologie perceptible depuis les écrits de Henri MASPÉRO, Léon WIEGER et Marcel GRANET, entre autres. Précisément, pour le lecteur soucieux de retrouver les cheminements intellectuels qui permettent de mieux comprendre la pensée chinoise, l'ensemble des textes rassemblés par l'Université du Québec s'avère précieux. Outre un texte d'Isabelle ROBINET moins long (111 pages) portant également sur l'Histoire du taoïsme, nous pouvons y trouver des livres de ces trois derniers auteurs qui ont marqué les études sur la Chine, et également, ce qui est sans doute à la fois précieux et pas simple à trouver, un ensemble de textes originaux chinois traduits, ainsi le Tao-te-king, le zhuanghi, l'oeuvre de Tchoang-tzeu, Les Tablettes intérieures... Pas moins de 40 textes éclairants en tout.

 

Histoire du taoïsme : des origines au XIVème siècle, Editions du Cerf, 1991, 247 pages ; www.uqac.ca.

 

Relu le 30 juin 2020

 

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 14:07

           L'effondrement du modèle des Han, en même temps que de leur Empire, ouvre une période de division entre le Nord et le Sud de la Chine mais délivre les esprits et favorise le développement d'une créativité emprisonnée par quatre siècles de vision unitaire. Toute la période - qui est en même temps une période de grands troubles - qui va du dernier empereur Han en 220 à la réunification en 589 sous les Sui, voit un remaniement philosophique qui ouvre la voie à l'influence du bouddhisme.

"Après la saturation de commentaires exégétiques et d'élucubrations numérologiques, écrit sans ménagement Anne CHENG, à laquelle est parvenue la pensée à la fin des Han, les lettrés ne peuvent guère choisir qu'entre la moralisation du confucianisme traditionnel et la recherche d'une voie autre dans des domaines jusque-là occultés ou peu explorés, telles les sources du taoïsme philosophique ou du bouddhisme nouvellement introduit. L'héritage de l'éthique confucéenne des Han est alors connu sous l'appellation générique de "doctrine des noms", qui consiste essentiellement à cultiver une réputation, notamment de piété filiale, devenu dès les Han postérieurs un moyen d'ascension sociopolitique. Le "nom" désigne ici le renom mais fait aussi référence à l'exigence d'adéquation entre "noms" et "réalités", centrale dans les préoccupations de la fin des Han qui portent sur la correspondance entre compétences et fonctions et les rapports entre nature foncière et capacités ou talents innés.".

C'est autour de cela que tourne les écrits de ZHONG HUI (225-264), farouche défenseur, dans par exemple son essai sur Les Quatre Fondements (Siben lun), de la doctrine des noms et ceux de LIU SHAO (180-240), dans son Traité des caractères. Avec la désaffection croissante des lettrés pour les problématiques trop liées à la Cour, naît une critique de cette doctrine des noms comme d'ailleurs du moralisme confucéen. C'est le germe d'un esprit anti-traditionnel qui se réclame de la spontanéité taoïste. WANG CHONG fait figure de précurseur de ce nouvel esprit sous les Han, qui inspire le poète XI KANG (223-262), dans son essai Se délivrer du moi.

 

               Dans la première moitié du IIIe siècle, et nous suivons là toujours la périodisation d'Anne CHENG, se dessine avec WANG BI (226-249) et HE YAN un mouvement de pensée qui donne un cours nouveau à l'histoire intellectuelle. On passe des élaborations - très savantes - sur "les noms et principes" à l'"étude du Mystère", qui se démarque complètement du confucianisme cosmologico-politique des Han. Ce mouvement de pensée est qualifié parfois de néo-taoïsme (dans le Dictionnaire de la sagesse orientale par exemple), mais pour la sinologue, il s'agit moins d'une simple résurgence du taoïsme philosophique des Royaumes Combattants que d'une réorientation des préoccupations majeures chez les penseurs de formation confucéenne. Ils passent à une réflexion fondamentale sur les rapports entre la réalité manifeste et le fond indifférencié. On passe alors d'une philosophie instrumentalisée, qui s'apparentait à une philosophie politique, à une philosophie "purifiée" de toute implication politique immédiate, en fait à une philosophie tout simplement.

 

             WANG BI (ou WANG PI) est un des principaux commentateurs du Tao-te ching et du Livre des Mutations, le chef de file en quelque sorte du Hsuan-hsueh (qualifié de néo-taoïsme). La version du Tao-te ching éditée par WANG PI fait encore autorité de nos jours,

Dans son commentaire, il explique que le Tao est identique à la Vacuité (Wu) : "Même quand on dit que le Tao est non-être, il ne faut pas oublier que c'est à lui que toutes les choses doivent leur accomplissement. Même si l'on affirme qu'il est l'être, on ne peut en percevoir la forme." Wu est donc la forme originelle de toute existence : "Toutes les choses de ce monde sont issues de l'être. Mais l'origine de l'être est dans le non-être. Pour remonter jusqu'à l'être véritable, il faut retourner au non-être". Dans son Commentaire du I-ching, WANG PI présente l'ouvrage comme un livre de sagesse et non comme un recueil d'oracles : il débarrasse l'oeuvre de toutes ses surinterprétations dues à l'école du Yin-Yuang.

Le Hsuan-hsueh ou Xuanxue, ou littéralement "mystérieuse doctrine mystique" entend faire la synthèse des idées taoïstes et du confucianisme. Dans les cercles qualifiés de néo-taoïstes, on cultivait une forme particulière de dialogue, connue sous le nom de "Conservation pure" (Ch'ing-t'an). Les représentants les plus important du Hsuan-hsueh, outre WANG PI, furent HSIANG HSIU (221-300) et KUO-HSIANG (?-312) qui rédigèrent d'intéressants commentaires sur le Tao-te ching. Ils interprètent tous les Tao comme un néant véritable ; pour le Lao-tzu, ce terme désigne seulement une chose à laquelle on ne peut donner de nom. Il en découle que le Tao ne peut pas non plus exercer la moindre influence (donc encore moins être désigné comme donnant naissance à des correspondances...). Quand on dit que quelque chose vient du Tao, cela signifie que la source du phénomène est intrinsèque. A la place du Tao, concept central du taoïsme primitif, on préfère de plus en plus l'idée de Ciel (T'ien), qui représente la totalité de tout ce qui existe. Voir le monde du point de vue du Ciel signifie transcender les choses et leurs différences. D'où la position centrale du concept d'identité des choses. Réaliser cette idée, c'est se libérer des sentiments d'attirance ou d'aversion, vivre en pleine harmonie avec soi-même, sans être influencé par l'extérieur. Cette attitude permet de connaître la liberté et le bonheur absolu. A la différence de Lao-tzu, les adeptes du Hsian-hsueh ne condamnent ni les institutions ni les moeurs tant que celles-ci s'adaptent aux transformations de la société et aux besoins de l'époque. Ils voient dans le changement une force qui échappe à notre perception directe, mais tellement puissante que tout lui obéit. Cette obéissance passive est Wu-wei : elle consiste à laisser libre cours aux événements et à ne pas s'opposer à la marche naturelle des choses. (Dictionnaire de sagesse orientale)

On conçoit que cette manière de voir le monde offre un boulevard à l'influence du bouddhisme.

   La contradiction inhérente à toute tentative d'appréhender l'absolu se cristallise dans le paradoxe même du langage qui, tout à la fois, dit ce qu'il dit et renvoie à autre chose. Dans un rapport analogique établi par WANG BI dans son commentaire sur un hexagramme (le 24) des Mutations, la parole est au silence ce que le manifesté est à l'indifférencié. La réflexion sur le langage et sur non seulement son incapacité à atteindre la réalité réelle mais aussi sur l'obstacle qu'il constitue pour l'atteindre, occupe une grande partie de son oeuvre. WANG BI pousse loin cette réflexion en empruntant au Zhuangzi le thème de l'oubli du discours : c'est par "oublis" successifs (d'abord du discours, puis des images) que l'on accède au sens. Il ne s'agit pas d'aller chercher le sens dans des référents extérieurs, mais de le retrouver au coeur même du discours - en procédant à une réduction (au sens culinaire). Si le Dao est ineffable, impossible à appréhender par le langage ou par les sens, il comporte un principe d'intelligibilité en ce qu'il est, à l'image du Dao, "constant". Cette constance du Dao dessine une structure dans laquelle les êtres et phénomènes les plus divers dans leur multiplicité trouvent leur origine commune dans une unité fondamentale. Il y a donc une sorte de dialectique (prenons ici ce mot avec de très petites pincettes, dirions-nous...) entre l'unité de l'indifférencié (wu) et le principe structurant de la réalité (LI), entre le fondement constitutif (ti) et sa mise en oeuvre (yong), par laquelle le Dao ineffable et sa manifestation qu'est le monde trouvent leur équilibre harmonieux. (Anne CHENG)

 

             HUO XIANG (252-312) se situe à un opposé du lettré précédent. Si la pensée de WANG BI est centrée sur le pouvoir structurant de l'indifférencié, la sienne se focalise sur l'immanentisme pur, voire mystique. Pour lui, les êtres et les choses procèdent d'eux-mêmes et ne se maintiennent en existence que par les relations qui les tiennent ensemble, n'étant pas issu d'une source d'être unique - volonté personnelle ou principe fondamental. C'est par son Commentaire sur le Zhuangzi qu'il expose sa conception, dont l'idée centrale est de vider l'indifférencié (wu) de WANG BI de toute substance et de toutes effectivité. Isabelle ROBINET (Kouo Siang ou le monde comme absolu, T'oung Pao, 1983) qualifie sa pensée de "rationalisme mystique" qui érige "le monde comme absolu", en ce sens qu'il "n'a pas de cause : il n'existe rien au-delà de lui ; mais il est infini dans son renouvellement : sans cause, il est sans fond (...) Ainsi la mort est effacée comme la naissance : rien ne se perd, puisque rien ne se crée ; l'individu est avalé dans l'éternité totale et une de la nature, dans le temps éternel des transformations sans commencement ni fin."  Le Commentaire de HUO XIANG est central dans l'intégration du bouddhisme par les lettrés chinois en termes empruntés au Zhuangsi. (Anne CHENG).

 

             L'un des textes qui constituent un point de rencontre entre tous ces milieux de lettrés est le Zouyi cantongqi (la Triple Conformité selon le Livre des Mutations, attribué à WIE BOYANG (IIème siècle ap JC?)). Cet ouvrage traite de la production du cinabre qui sert à fabriquer la pilule d'immortalité, l'un des objets principaux des recherches et expériences taoïstes. Cela ne devrait pas dépayser les alchimistes du "Moyen-age " ou de la "Renaissance" occidentales, à la fois à la recherche de l'immortalité et de la transformation du plomb en or (deux recherches confondues d'ailleurs dans leur objet...). Le processus alchimique est exposé à travers la symbolique des trigrammes et hexagrammes combinée avec les signes cycliques (notamment la série dénaire dite des "troncs célestes") et avec les mouvements du soleil et de la lune, autant de correspondances que l'on trouve déjà chez les exégètes des Han. Anne CHENG cite Isabelle ROBINET (Histoire du taoïsme ; Introduction à l'alchimie intérieure)  qui note que les spéculations numérologiques sur les Mutations, "si actives sous les Han, disparurent à peu près de la scène officielle après eux, alors qu'elles furent tout au long activement poursuivies au sein des milieux taoïstes qui en maintinrent ainsi la tradition et en firent hériter le néo-confucianisme sous les Song, celui-ci ne faisant alors que reprendre le flambeau dont la flamme avait été entretenue et est encore entretenue par le taoïsme".

Sans doute une sorte de capillarité est en oeuvre entre les différentes recherches "pratiques" et les réflexions intellectuelles des uns et des autres, même si leurs Commentaires semblent parfois s'éloigner. 

 

Anne CHENG, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 2002. Dictionnaire de la sagesse orientale, Robert Laffont, 1989.

 

PHILIUS

 

Relu le 1er juillet 2020

 

 

 

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