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9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 07:12

      C'est véritablement avec l'action des communistes chinois, MAO ZEDONG en tête, que la guérilla, tactique militaire visant à harceler un adversaire plus puissant, se transforme en guerre révolutionnaire. Une fois la révolution russe achevée et la guerre civile gagnée sur le territoire de l'Union Soviétique, on passe plus ou moins directement de ses tactiques de guérilla à un type d'organisation armée classique, quitte à y revenir si les circonstances l'exigent. Par contre, l'originalité de l'action du Parti Communiste chinois est de se greffer très vite sur le mécontentement puis le mouvement de paysans, en tant que parti de masse et avant-garde politique, pour organiser et entraîner le prolétariat à mobiliser et encadrer la paysannerie. Celui-ci entend porter, après avoir lutter contre un Parti nationaliste pratiquant une lutte armée plus classique, le nationalisme que l'agression et l'occupation japonaises rendent particulièrement vivace dans une paysannerie jusque-là isolée dans son régionalisme. Ce modèle est repris avec succès ensuite par le Viet-minh, qui profite de l'occupation japonaise pour s'organiser, encadrer la paysannerie vietnamienne en mobilisant celle-ci contre le colonialisme français. (Gérard CHALIAND). 

 

        Cette guerre révolutionnaire est une guerre prolongée, une guerre flexible également, capable de s'en prendre, du moins en théorie, aussi bien à un pouvoir honni ou à un occupant détesté qu'à l'échelle globale au monde capitaliste, noyauté, rompu, victime de contradictions exacerbées, soumis à une subversion généralisée. Cette guerre est par essence populaire, menée par le peuple, pour le peuple, puisqu'elle vise moins à écraser l'adversaire qu'à lui enlever son magistère, le priver de ses assises, le vider de sa substance, en dressant contre lui ses propres administrés. Rationalisée, par exemple dans les Écrits militaires de MAO ZEDONG, la guerre révolutionnaire s'articule autour de quelques points forts, l'organisation, l'idéologie et la propagande, enfin le peuple en armes, auxquels s'ajoutent d'autres facteurs, parfois décisifs, comme l'aide matérielle extérieure, et plus largement, le soutien international. De même, joue de manière importante, même si elle apparaît un peu trop magnifiée par la propagande officielle surtout après la prise du pouvoir, la qualité des dirigeants, par exemple celle de MAO ZEDONG ou CHOU EN LAI. 

    

 Pierre DABEZIES résume cette conception et cette pratique :

"Le "Parti" maître de la doctrine, de la mobilisation et de l'action est évidemment au centre du dispositif, mais il se démultiplie en donnant naissance, tout d'abord, à une organisation politico-militaire et politico-administrative, qui, à chaque échelon, encadre la lutte : implantation, sûreté, liaison campagnes-villes, surveillance et noyautage de l'ennemi, renseignement, justice... Ces tâches sont par ailleurs, considérablement facilitées par une autre organisation, celle des populations, à la fois géographique (maillage des villes) et sociologique (hiérarchies parallèles) où les individus sont d'office regroupés selon leur sexe, leur âge, leurs appartenances diverses, religieuses, ethniques, professionnelles, cette sorte de comptabilité en partie double accroissant à l'extrême l'efficacité du système. Efficacité de l'endoctrinement et de la propagande, bien plus fondées sur les solidarités profondes et les aspirations populaires que sur l'idéologie - fût-elle marxiste - encore que celle-ci concoure, parfois, à créer un véritable esprit de croisade. Efficacité opérationnelle : "En Chine, dit Mao Zedong, c'est le peuple armé qui se dresse conte l'adversaire (...) sa puissance est comparable à celle des vents en furie (...) sans l'appui de la population, l'armée est un guerrier manchot." "La masse assure le renseignement. La masse le ravitaillement. La masse c'est l'armée elle-même : guérilla de base, au niveau local, vouée à l'autodéfense, à l'alerte et aux embuscades, unités régionales menant le combat contre les postes et les convois à un niveau plus élevé, enfin armée régulière, chargée de la guerre de mouvement. Milicien, partisan, régulier... il n'y a de l'un à l'autre qu'une différence de degré. Chacun tient à son tour la première place dans cette stratégie ondoyante qui, telle la marée, submerge le rocher, l'attaque furieusement à la tête puis le sape lorsque le flot s'est retiré."

 

       MAO ZEDONG, dans ses Écrits militaires marque les différences entre guerre, guerre révolutionnaire et guerre révolutionnaire en Chine :

"La guerre qui a commencé avec l'apparition de la propriété privée et des classes est la forme suprême de lutte pour résoudre, à une étape déterminée de leur développement, les contradictions entre classes, entre nations, entre États ou groupes politiques. Si l'on ne comprend pas les conditions de la guerre, son caractère, ses rapports avec les autres phénomènes, on ignore les lois de la guerre, on ne sait pas comment la conduire, on est incapable de vaincre. La guerre révolutionnaire, qu'elle soit une guerre révolutionnaire de classe ou une guerre révolutionnaire nationale, outre les conditions et le caractère propres à la guerre en général, a ses conditions non seulement aux lois de la guerre en général, mais également à des lois spécifiques. Si l'on ne comprend pas les conditions et le caractère particuliers de cette guerre, si l'on en ignore les lois spécifiques, on ne peut diriger une guerre révolutionnaire, on ne peut y remporter la victoire. La guerre révolutionnaire en Chine, qu'il s'agisse d'une guerre civile ou d'une guerre nationale, se déroule dans les conditions propres à la Chine et se distingue de la guerre en général ou de la guerre révolutionnaire en général, par ses conditions et caractère particuliers. C'est pourquoi elle a, outre les lois de la guerre en général et les lois de la guerre révolutionnaire en général, des lois qui lui sont propres. Si l'on ne connaît pas toutes ces lois, on ne peut remporter la victoire dans une guerre révolutionnaire en Chine."

     L'expérience et la synthèse historique (de la guerre révolutionnaire) qu'ont faite LENINE et STALINE servent de boussole à tous les Partis communistes (...). Néanmoins, cela ne signifie pas que le Parti Communiste Chinois doive appliquer cette expérience mécaniquement. C'est une voie originale qui est donc suivie par les communistes chinois, même si dans une "phase supérieure de développement" de l'Armée rouge, l'esprit du partisan doit face place à une organisation disciplinée et unifiée. "La guerre d'anéantissement (nécessaire à un certain moment pour emporter définitivement la décision) suppose la concentration de forces supérieures et l'adoption de la tactique des encerclements et des mouvements tournants ; elle est impossible sans cela. Le soutien de la population, un terrain favorable, un adversaire vulnérable, l'attaque par surprise, etc. sont autant de conditions indispensables pour anéantir l'ennemi. Mettre en déroute l'ennemi ou même lui permettre de s'enfuir n'a de sens que si, dans le combat ou la campagne considérée comme un tout, nos forces principales mènent des opérations d'anéantissement contre une autre partie des forces ennemies ; sinon, cela n'a aucun sens. Ici, les pertes sont justifiées par les gains. En créant notre propre industrie de défense, nous devons nous garder d'être dépendants d'elle. Notre politique fondamentale est de nous appuyer sur l'industrie de guerre de l'impérialisme et de notre ennemi à l'intérieur du pays. Nous avons droit à la production des arsenaux de Londres et de Hanyang, et les unités de l'ennemi se chargent du transport. Ce n'est pas une plaisanterie, c'est la vérité."

  Toutes les techniques de harcèlement de l'ennemi doivent être utilisées, en utilisant pour cela d'indispensables bases d'appui, à l'arrière en quelque sorte. Le moment crucial, après une guerre des partisans qui a usé l'ennemi, c'est de passer à une guerre de mouvement, afin au bout de la guerre révolutionnaire de parvenir à une victoire définitive. Le choix de ce moment, après une guerre prolongée est le moment non seulement militaire mais surtout politique, est décisif, pour rendre victorieuse la révolution sur tous les plans. Le fait est que cette guerre des partisans a duré fort longtemps en Chine, depuis les années 1920, pour ne s'achever que vers la fin des années 1940, avant de se transformer en guerre "classique" (Tout État en définitive pour exister a besoin d'une stabilité et d'une paix relative), selon un modèle occidental de la guerre, que les leaders communistes connaissent très bien.

 

    Dans les années 1970, les deux principes militaires de la Chine communiste sont complètement associés au nom de MAO : ce sont la doctrine officielle pour la défense du territoire continental de la chine et la doctrine de la lutte révolutionnaire de la Chine communiste. Avant que la première prenne le dessus sur la seconde, surtout à partir des années 1980, la doctrine maoïste de la guerre révolutionnaire est valorisée intérieurement pour conforté le nationalisme et la position chinoise dans sa rivalité avec l'Union Soviétique, mais utilisée extérieurement avec modération, surtout passée la guerre du Vietnam. 

     Ralph POWELL estime qu'au delà de la propagande, "en réalité, dans les principes, la stratégie ou la tactique de doctrine militaire maoïste, il a peu de choses originales. Mao fut profondément influencé par la littérature héroïque et les classiques militaires de la vieille Chine. Il doit beaucoup à la tradition marxiste-léniniste militaire et spécialement aux écrits de Lénine. Mais les conceptions militaires de Mao ont surtout subi la forte influence de la longue expérience militaire de son propre Parti communiste. La contribution majeure de Mao a sans doute été le développement éclectique d'une doctrine systématique et globale de la guerre insurrectionnelle prolongée, pouvant être utilisée avec une efficacité considérable contre une puissance coloniale, un envahisseur étranger ou un gouvernement nationaliste indépendant. Quoique les principaux ouvrages militaire de Mao aient été écrits dans les années 1930 ou 1940, ils sont régulièrement cités et réédités car ses fidèles affirment que ses concepts militaires sont "scientifiques", éternels et de large application. En réalité, les récentes éditions (l'article est écrit en 1972) des oeuvres de Mao ont fait l'objet de retouches pour leur donner une plus grande apparence d'infaillibilité, pour les mettre en accord avec le ligne présente du Parti et les rendre applicables à la situation mondiale actuelle. Cependant, pour l'essentiel, la plupart des principes militaires de Mao et de ses conceptions politico-militaires sont restés inchangés pendant ces trente dernières années." 

 

"Mao et ses fidèles ont longtemps soutenu que quatre éléments de base sont nécessaires à la victoire dans "une guerre du peuple".

Le premier est l'organisation d'un parti léniniste. Par parti léniniste, les communistes veulent dire un parti de révolutionnaires fortement organisés, endoctrinés et disciplinés, parti qui doit assumer le rôle principal dans la révolution.

Le second élément essentiel du succès est le soutien des masses et un front commun. Le soutien des masses doit venir, à l'origine, des paysans les plus pauvres, qui sont gagnés par des promesses et des encouragements matériels. La doctrine entend aussi unifier, ou du moins neutraliser d'autres classes ou groupes qui, quoique importants, sont moins nombreux, et dont le soutien est recherché au moyen de fronts communs et d'appels adaptés à chaque groupe. Les alliances entre classes différentes et fronts communs jouent un rôle essentiel dans le prototype de la révolution chinoise.

Un troisième élément fondamental de la victoire est l'armée du parti. L'armée est organisée par la Parti : elle doit être loyale au Parti, résolue à combattre ses compatriotes dans une guerre civile, et professionnellement capable de remporter la victoire finale pour le Parti.

Le dernier élément essentiel est la création de zones de bases rurales révolutionnaires ou de bases stratégiques d'opérations. Ces bases devraient être suffisamment en état de vivre sur elles-mêmes pour entretenir la population locale et pour soutenir le Parti et l'armée du Parti. Elles devraient être des "retraites sûres". L'idéal est d'installer ces bases dans des zones accidentées d'accès difficile ; elles se trouvent fréquemment dans des régions frontalières isolées, à cheval sur différentes juridictions. Elles doivent procurer abri et cachette. Il est préférable que la limite d'une base soit mitoyenne d'un État communiste qui peut alors servir de source de ravitaillement et d'asile. On utile ces bases révolutionnaires rurales pour investir, et plus tard, s'emparer des villes fortement tenues."

"La doctrine maoïste du conflit révolutionnaire se fonde sur la conception d'une guerre prolongée : une guerre d'usure et d'anéantissement. A l'origine, la doctrine prévoit que cette guerre d'usure se poursuit à travers trois stades distincts. la conception des stades s'est développée pendant les premières années de la guerre sino-japonaise. On affirmait que le conflit commencerait par une période de défense stratégique et de retraite, suivie par une longue période de stagnation, pendant laquelle les Chinois reconstitueraient leurs forces. Finalement, une contre-offensive stratégique aboutirait à la victoire chinoise. Cependant, on n'accorde plus aujourd'hui le même prix à ces trois stades de la guerre d'usure parce que cette conception n'est pas applicable dans toutes les situations révolutionnaires." (...) "La doctrine maoïste de la "guerre du peuple" continue à mettre l'accent sur la mobilisation politique et l'endoctrinement du peuple comme base de la mobilisation militaire. Aussi, la période actuelle est-elle utilisée pour mobiliser la population et pour organiser les forces révolutionnaire armées. Mao Tse-Toung a depuis longtemps montré une foi presque mystique dans la puissance des "masses", pourvu qu'on parvienne à les endoctriner complètement et à les doter d'une motivation. Il semble croire que les masses deviennent alors "un bastion imprenable", une force capables d'accomplir des miracles physiques. L'espace - l'utilisation d'un vaste territoire - qui, à l'origine, jouait un rôle majeur dans la doctrine, a diminué d'importance parce que l'on sait maintenant que des guérillas victorieuses peuvent être menées dans de petits pays qui n'ont pas les vastes territoires de la Chine : Cuba, le Vietnam et l'Algérie en sont des exemples. Ceci est un des cas dans lesquels Pékin a admis qu'un élément important de la doctrine maoïste avait été révisé. Comme cette révision semble avantageuse pour la Chine communiste, elles est longtemps expliquée comme ayant été rendue possible par des changements "favorables" dans la situation mondiale."

"Enfin, il y a dans la doctrine insurrectionnelle maoïste (après les offensives tactiques, même dans une période de défense stratégique et l'utilisation de l'intendance de l'ennemi pour son propre transport de subsistances et de matériels militaires) un élément psychologique et propagandiste puissant. Une considération majeure a toujours été le maintien du moral et de la volonté de combat des révolutionnaires. Ceux-ci reçoivent l'assurance que la croissance des forces insurrectionnelles est une "loi universelle" et que la victoire finale de la "guerre du peuple" est inévitable. On affirme que le faible peuvent "toujours" vaincre le puissant et que c'est une "vérité universelle" que des armes primitives "peuvent l'emporter sur les armements modernes"."  

Sur ce dernier point surtout, la doctrine militaire chinoise a considérablement évolué, puisque le primat est donné (parmi à l'origine les fameuse "quatre modernisations") au développement de la technologie militaire tant en quantité qu'en qualité.

 

 

MAO ZEDONG, Écrits militaires, Éditions en langues étrangères, Pékin, 1964. Pierre DABEZIES, article Guerre révolutionnaire, dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000. Gérard CHALIAND, Guérillas, Du Vietnam à l'Irak, Hachette Littératures, collection Pluriel, 2008. Mao Tse-Toung, L'Herne, Collection Les cahiers de l'Herne, 1972.

 

STRATEGUS

 

Relu le 14 juin 2020

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6 mai 2011 5 06 /05 /mai /2011 23:00

      Sous titré de façon plus explicite Comment l'&tat prépare la guerre urbaine dans les cités françaises, le livre de Hacène BELMESSOUS, déjà auteur de Mixité sociale : une imposture et de Le monde selon Disney, constitue une étude de journaliste d'investigation sur les processus en cours dans la politique urbaine.

Polémique, dénonçant la préparation discrète d'une guerre totale aux cités, "chaudrons sociaux dont le "traitement" ne relèverait plus que de l'éradication ou de la force armée, cette enquête qui couvre une période très récente, s'attache surtout aux modifications de la politique de la ville décidée sous l'ère Sarkozy (en tant que ministre de l'Intérieur, puis Président de la République). Partie incidemment de l'activité d'une commission d'une ville du sud de la France en charge de la rénovation d'un quartier HLM, cette enquête explore à la fois les nouvelles missions confiées aux forces de l'ordre (Police et Gendarmerie), certains dessous de la rénovation urbaine et les développements de la vidéo-surveillance.

     "Qu'ai-je découvert dans la masse des faits et des témoignages recueillis?" s'interroge l'auteur en Introduction à son livre. "Que, depuis 2002, une guerre de conquête de ces cités se prépare en aval de ces trompe l'oeil que sont ces nouvelles formes urbaines. Au ministère de l'Intérieur, au ministère de la Défense, à Saint-Astier (siège du Centre national d'entraînement des forces de gendarmerie, CNEFG) et à Sissonne (champ de manoeuvres du Centre d'entraînement aux actions en zone urbaine de l'armée de terre), j'ai pu observer les stratégies et les dispositifs opérationnels de cette guerre en marche. Pour mieux les comprendre, j'ai questionné ces gens du "terrain" mis sur pied de guerre par les plus hauts responsables politiques. Leur pronostic? Rien n'interdit, dans le climat de tension permanente entretenu depuis plusieurs années (militarisation de la police, instauration d'un état d'exception dans certains quartiers, désignation d'un ennemi intérieur, etc), de penser que, demain, Nicolas Sarkozy envoie l'armée dans les banlieues. Pronostic baroque? Ceux qui l'ont émis ne sont ni des plaisantins ni des "gauchistes". Ces hommes et ces femmes prennent au contraire très au sérieux les défis du maintien de l'ordre, mais ils s'inquiètent de l'orientation désormais donnée à leurs missions par le plus haut sommet de l'État. Chaque jour, ils reçoivent les secousses du dogme sécuritaire sarkozyste et ils considèrent que les choses sont allées trop loin, qu'on est entré dans un cycle infernal qui pourrait mener au pire. Aucun d'eux ne s'est confié à moi incognito, malgré le prix qu'ils pourraient payer en critiquant la stratégie du pouvoir. car ils ne sont pas naïfs : ils savent qu'en "Sarkozye" tout point de vue contraire à la vision du chef peut vitrifier son auteur, tant ledit chef n'hésite pas à exercer son droit de vie et de mort sur les carrières des agents de l'État. Un autre fait conforte cette hypothèse inquiétante : la modification en profondeur du Livre blanc sur la défense, devenu en 2008 le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale. En fusionnant ces deux notions jusqu'alors distinctes au nom de la lutte contre la menace terroriste - qu'il associe dans une relation constante aux banlieues populaires -, ce document programmatique s'est ouvert un vaste champ de possibilités stratégiques. "Depuis l'adoption du nouveau Livre blanc, on a écrit noir sur blanc l'instauration d'un "contrat 10 000 hommes"", m'a confié en juin 2010 le lieutenant-colonel Didier Wioland, officier de gendarmerie et conseiller pour la sécurité intérieure et les questions de terrorisme à la Délégation aux affaires stratégiques (DAS) du ministère de la Défense, qui fut chargé du projet Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale". "C'est-à-dire que les armées doivent pouvoir, à la demande de l'autorité politique, lorsque des situations graves frappent le territoire national, mettre à disposition cet effectif, essentiellement des forces terrestres. Maintenant, il faut réfléchir à l'emploi le plus juste de ces 10 000 hommes pour passer d'une logique de prestataires à celle de véritables partenaires participant à la prise de décision le plus en amont possible. Ce contingent de 10 000 hommes est actuellement à même d'être formé sur le territoire national, prêt à intervenir en cas de crise de grande ampleur. Ils sont dans des configurations opérationnelles de réversibilité, prêts à agir selon des délais gradués. Ce lange "crypté" mérite attention : en 2010, 10 000 soldats sont prêts à intervenir face à une "situation grave" survenant sur le territoire national. présenté de façon aussi vague, ce lieu est infigurable sur une carte d'état-major, mais il semble facilement localisable si l'on se souvient que, depuis l'automne 2005, un seul territoire absorbe l'attention de Nicolas Sarkozy : les "quartiers sensibles". Puisque cette évolution sécuritaro-militaire s'amorce inexorablement, j'évoquerai d'abord ce que serait ce "scénario de l'inacceptable" : une "opération banlieues" définie par un président soucieux de nettoyer de fond en comble cet "empire du mal" français. Et je restituerai dans les chapitres suivants les résultats de mon enquête : la façon dont, au sein de l'armée, de la gendarmerie et de la police, ont été vécus avec des réticences croissantes les emballements sécuritaires de l'État dans les années 2000 ; puis les discrètes et "perverses" évolutions des "politiques de la ville", conduites tant au niveau local que national, qui ont accompagné cette inquiétante dérive vers la préparation d'une guerre totale contre les "territoires perdus de la République", hypothèse du pire soigneusement préparée au cas où échoueraient les tentatives d'éradication pure et simple de ces quartiers qu'entreprennent certains élus locaux, de droite comme de gauche."

 

    Les faits que rapporte Hacène BLEMESSOUS, qui ont amené à plusieurs reprises des syndicats de police et de la magistrature à s'inquiéter ouvertement de certaines dérives, sont bien vérifiables malheureusement. Ce qu'il manque bien entendu, au-delà des faits saillants qu'il rapporte, c'est une enquête d'ensemble sur les réactions des autorités locales face aux demandes par le pouvoir central d'établissement de plans banlieues de toute sorte (allant jusqu'à légaliser des "comités de voisinages" d'immeubles). Les effets d'annonce sont si nombreux du côté de la Présidence de la République, les coupes sombres dans les budgets de l'armée, de la police et de la gendarmerie sont en même temps si fortes, qu'il convient de s'interroger, au-delà des discours, sur l'effectivité de la préparation qu'il dénonce. Outre le fait que même 10 000 hommes armés, ce qui semble impressionnant, vu notamment la technologie dont ils seraient dotés, ne suffiront probablement pas à couvrir plusieurs émeutes urbaines simultanées, il faudrait connaître l'état de connaissance réelle que possède les décideurs sur la situation dans les quartiers, depuis la fin d'une police de proximité, qui était aussi une police du renseignement. 

    Toujours est-il que ce livre est à prendre très au sérieux, dans une époque où ces préoccupations sécuritaires sont partagées par de nombreux autorités étatiques. Le phénomène décrit n'est pas propre à la France. Il faut se souvenir par ailleurs des émeutes des années 1960 aux États-Unis pour savoir que les situations sociales qui dégénèrent ne se règlent pas par des mesures politico-militaires. A la fin de son livre, le journaliste évoque toutes les résistances, hors système, qui se développent dans de nombreux quartiers et qui sont autant d'indices que sans doute le "scénario de l'inacceptable" n'aura heureusement pas lieu. Ces résistances se multiplient au fur et à mesure de l'accumulation de lois sécuritaires, dont de plus en plus de gens voient le caractère fallacieux (fausses du point de vue de leur objectif affiché et tendancieuses car toujours orientées vers les mêmes populations) et inefficace (car ne pouvant s'attaquant aux causes d'insécurité).

 

   L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Entre 1977 et 2003, la politique de la ville visait à "réinjecter du droit commun" dans les quartiers d'habitat social. Mais depuis, derrière les grands discours, une autre politique se déploie discrètement : la préparation d'une guerre totale aux cités, transformées en véritables ghettos ethniques, chaudrons sociaux dont le "traitement" ne relèverait plus que de l'éradication ou de la force armées. Voilà ce que démontre cette enquête implacable d'Hacène Belmessous, nourrie de documents confidentiels, de témoignages d'acteurs de la "sécurité urbaine" - politiques, urbanistes, policiers, gendarmes et militaire - et de visites des lieux où militaires et gendarmes se préparent à la contre-guérilla urbaine. Il explique ainsi qu'un objectif caché des opérations de rénovation urbaine est de faciliter les interventions policières, voire militaires, à venir dans ces territoires. Et il montre comment, à la suite des émeutes de 2005, deux nouveaux intervenants ont été enrôlés par le pouvoir sarkozyste : la gendarmerie mobile et l'armée de terre. Car avec l'adoption en 2008 du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, l'idée d'un engagement des forces terrestres en banlieue n'est plus un tabou. Mais s'ils se disent loyaux envers le chef de l'État, nombre d'officiers interrogés récusent ce "scénario de l'inacceptable". Quant aux gendarmes, ils contestent ouvertement leur rapprochement avec la police, tandis que nombre de policiers, aujourd'hui en première ligne, récusent la militarisation croissante de leur action. Autant de révélations inquiétantes, pointant les graves dérives d'une politique d'État ayant fait sien un nouvel adage : "Si tu veux la guerre, prépare la guerre!".

  Hacène BELMESSOUS (né en 1964), journaliste et chercheur indépendant, collaborateur de la revue Urbaniste depuis 1995, membre du think tank "Espaces publics", est également l'auteur d'autres ouvrages : L'avenir commence en banlieue (L'Harmattan, 2001) ; Voyage en sous France (L'Atelier, 2004) ; Mixité sociale : une imposture. Retour sur un mythe français (L'Atalante, collection "Comme un accordéon", 2006) ; Maires de banlieue. La politique à l'épreuve du réel (Sextant, 2007) ; Clandestine, L'État français tombe des sans-papiers (L'Atalante, même collection, 2011)...

 

Hacène BELMESSOUS, Opération banlieues, Comment l'État prépare la guerre urbaine dans les cités françaises, La Découverte, Collection Cahiers libres, 2010, 205 pages.

 

Complété le 16 octobre 2012. Relu le 15 juin 2020 (au moment des manifestations contre les violences policières)

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6 mai 2011 5 06 /05 /mai /2011 08:22

        Dès le début de ses activités politiques, LENINE, prenant à son compte les réflexions de MARX et d'ENGELS, considère les techniques de guérilla en tant que constitutifs d'une guerre révolutionnaire du peuple contre le capitalisme.

Si nous intitulons cet article sous ce titre qui peut paraître restrictif, c'est parce qu'il y a une réelle continuité entre d'une part, les techniques de la petite guerre, théorisées pendant les guerres napoléoniennes, les entreprises de guérilla telles qu'elles sont conçues par MARX et ENGELS, les théories et pratiques de guerre révolutionnaire de LENINE et TROTSKY et les théories et pratiques de la guerre révolutionnaire ou de la guérilla des écoles marxistes chinois ou vietnamiens et des guérilleros d'Amérique Latine et d'Afrique. Ce qui uni ces différents aspects, c'est surtout l'objectif d'instauration d'une autre société, d'une société communiste. Ce qui différencie les différentes théories, ce sont surtout les conditions socio-économiques et politiques différentes où ils s'inscrivent. 

 

             Des écrits de MARX et d'ENGELS, autre autres, LENINE apprend les réalités de la politique de suprématie. Il a conscience comme eux que la guerre n'a pas seulement un caractère militaire, mais aussi diplomatique, psychologique et économique. il pense qu'il existe une relation fondamentale et continue entre la guerre et la révolution, que la guerre peut enfanter la révolution. Dans le cas de la situation russe sous la première guerre mondiale, après les échecs de la révolution de 1905, il s'agit de transformer la guerre impérialiste nationale en une guerre civile qui, non seulement s'étende à toute la Russie, mais franchisse les frontières nationales et précipite une révolution sociale générale. Dans le cours des événements, LENINE se rend bien compte que cela est impossible en Allemagne et qu'il faut effectuer un repli stratégique.

La paix n'est pas une fin en soi, mais est au contraire, comme la guerre, un instrument de politique. C'est la raison pour laquelle, il faut obtenir à tout prix l'arrêt de la guerre avec l'Allemagne, afin de conforter la révolution en Russie. En fait, très vite, 'il est temps d'en finir avec les formules révolutionnaires (car en fait nous n'en avons pas les moyens) et de se mettre à l'ouvrage pour de bon". Le répit espéré ne vient pas puisque la guerre civile russe enchaîne immédiatement la guerre interétatique. C'est que les gouvernements "bourgeois" de l'Europe, au-delà du fait que les Alliés ne pardonnent pas la "traîtrise" (de la dénonciation de l'Alliance), ont bien conscience du caractère révolutionnaire du gouvernement soviétique, et qu'ils entendent mener, comme les stratèges marxiste, une véritable guerre de classe, tout en ne la nommant pas ainsi bien entendu.

        La guerre civile fait office de grande École de guerre pour l'Union Soviétique, une grande École où il n'y a pas véritablement de batailles décisives, où les mouvements de troupes sont difficiles à suivre, et suivent d'ailleurs des logiques différentes suivant les chefs d'armées qui les commandent, où les techniques de guérilla sont utilisées à grande échelle. Léon TROTSKI, le fondateur et l'organisateur de l'Armée Rouge, reconnaît que la guerre civile est une guerre de modèle réduit, vu la taille des armées engagées. TROTSKI (Ma vie, Gallimard, 1953), écrit que "la petite guerre ne différa d'une grande guerre qu'au niveau de l'échelle... Elle fut comme un modèle vivant de la guerre... La petite guerre fut une grande école."

        

      Pierre DABEZIES décrit le schéma des "cinq phases" attribué à TROTSKI, qui explicite bien le phénomène de la lutte prolongée du faible contre le fort. Phénomène de pourrissement de l'adversaire qui permet de lui porter au moment opportun "un coup mortel".

La première phase est essentiellement clandestine, les conspirateurs créant les premiers noyaux actifs d'agitation et de propagande, et agissant de telle sorte que les autorités ennemies, toujours longues à réagir, du fait de leur juridisme, de leur esprit de routine et de leurs rivalités ne prennent conscience que tardivement de l'ampleur du défi.

Au cours de la deuxième phase, le noyautage s'étend, la subversion s'amplifie et déborde au besoin les villes. Des attentats éclatent, des tracts circulent, des grèves frisant l'émeute sont organisées : il s'agit d'intimider la masse, d'impressionner les neutres et d'exciter le pouvoir dans l'espoir d'une répression brutale, que la troisième phase va généraliser. A ce stade, en effet, non seulement des bandes et des maquis s'organisent, mais le terrorisme s'amplifie, propre à créer une complicité populaire devant des réactions militaires souvent peu adaptées. La nuit, le pays rebelle s'anime, fourmillant de cadres, d'agents de renseignement et de propagandistes dont la présence et l'action engagent peu à peu les populations.

Les quatrième et cinquième phases tendront, dans la même ligne, à débloquer l'appareil adverse en combinant les opérations souterraines, les opérations psychologiques et les opérations militaires de telle sorte que le support administratif et humain du vieux régime s'effondre, entrainant pour finir l'armée derrière lui.

Il ne faut pas croire qu'il s'agit là seulement de tactiques et de méthodes seulement propres à la période de la révolution proprement dite. Car même après la création officielle de l'Union Soviétique, lors de la guerre civile, quantité de territoires restent acquis à l'ancien régime, avec des tentatives de réinstauration du régime tsariste dans certains endroits. Les opérations militaires de la période qui s'étire jusqu'au début des années 1930 combinent les techniques de guérilla et les manoeuvres plus classiques, sans batailles décisives. Constamment, c'est plus sur le plan politique (adhésion des masses au nouveau régime, notamment la paysannerie, propagande dans les pays belligérants) que sur le plan militaire que la décision se fait.

       Toutefois, comme Edward Mead EARLE, il faut constater que "Si l'ardeur révolutionnaire des paysans et des ouvriers contribua largement au triomphe final des bolcheviks, la compétence des officiers, sous-officiers, soldats et techniciens venus de l'ancienne armée impériale joua également un rôle considérable. La propagande derrière les lignes des contre-révolutionnaires aida certainement à saper le moral de ceux-ci, mais elle fut sans effet tant que les puissances alliées continuèrent à fournir à Denikine et aux autres du matériel moderne en quantités suffisantes."

Il faut, pour les dirigeants soviétiques, corriger les effets de leur propre propagande antérieure dans les armées tsaristes, afin d'empêcher l'anéantissement des cadres militaires et de les utiliser dans leur entreprise révolutionnaire. Les levées en masse d'ouvriers et de paysans doivent fournir au parti les moyens de combattre la contre-révolution, mais il s'agit de les encadrer avec des officiers dont il faut s'assurer également de la fidélité.

    

        Les bolchevicks "sortirent des dures expériences de la guerre civile avec une conception presque unique du rôle de la guerre dans la société. LENINE, notamment, élabora un système philosophique compliqué sur ce sujet.

L'attitude des classes laborieuses vis-à-vis de la guerre, disait-il, ne peut être catégorique : le pacifisme, la soumission, l'opposition au service militaire, la grève générale contre la mobilisation et autres principes du socialisme d'Europe occidentale sont des démonstrations en elles-mêmes vides de sens. Ce sont le type de guerre en jeu et les objectifs qu'elles se proposent (ici les classes laborieuses) qui doivent déterminer la réaction des peuples." Bien avant son arrivé au pouvoir, LENINE est déjà convaincu que le prolétariat devait utiliser la guerre, défensive et offensive, pour provoquer une révolution sociale.

Sa position devient l'héritage adopté par tous les dirigeants de l'Union Soviétique après lui. Le VIe Congrès mondial de l'Internationale communiste de 1928, sous la domination russe, fait clairement apparaître cela : "La chute du capitalisme est impossible sans violence, c'est-à-dire sans soulèvements armés et sans guerres contre la bourgeoisie. A notre époque des guerres impérialistes et de révolution mondiale, les guerres civiles révolutionnaires de la dictature prolétarienne contre la bourgeoisie, les guerres du prolétariat contre les États bourgeois et le capitalisme mondial, ainsi que les guerres nationales révolutionnaires des peuples opprimés contre l'impérialisme sont inévitables, comme l'a montré Lénine." 

         Si sous STALINE, notamment entre 1933 et 1941, les doctrines militaires soviétiques reviennent aux conceptions classiques d'organisation de l'armée, la défaite soviétique au cours de la Seconde Guerre mondiale réactive l'utilisation des techniques de guérilla de manière complémentaire aux mouvements des armées. Comme l'écrit encore Edward Mead EARLE, les Russes devaient garder l'Armée Rouge intacte, quitte à effectuer des replis tactiques. "Ils devaient éviter l'encerclement dans la mesure du possible : les unités qui ne pourraient y échapper devraient résister jusqu'au bout. Il fallait échanger l'espace contre le temps, autrement dit provoquer une guerre prolongée en obligeant les Allemands à s'enfoncer dans le territoire soviétique sans obtenir de décision. Quant au territoire dont la Wehrmacht s'emparerait, il faudrait le rendre pratiquement inutilisable par une dévastation générale et dangereux par des actions de guérilla ininterrompues. La guerre d'usure et l'extension des fronts qui en résulteraient donneraient à l'Armée Rouge cette grande occasion - pour laquelle elle avait été préparée et endoctrinée depuis la guerre civile - de détruire l'ennemi par l'offensive. Selon la nouvelle conception soviétique, la guerre-éclair survient à la fin de la guerre et non au commencement.

 

     Lors de la révolution de 1905, LENINE (Oeuvres choisies, tome VII, Editions en langues étrangères, Moscou, 1941) signale "six (des) points essentiels ; appelés à devenir le drapeau politique et le programme immédiat de tout gouvernement révolutionnaire, et qui doivent lui acquérir les sympathies du peuple et concentrer toute l'énergie révolutionnaire du peuple sur les besognes les plus urgentes. Ces six points sont :

- L'Assemblée constituante du peuple tout entier ;

- L'armement du peuple ;

- La liberté politique ;

- L'entière liberté aux nationalités opprimées et frustrées de leurs droits ;

- La journée de travail de huit heures ;

- La formation de comités révolutionnaires paysans.(...)

L'armée révolutionnaire et le gouvernement révolutionnaires sont les deux faces d'une même médaille. Ce sont deux institutions également indispensables au succès de l'insurrection et à l'affermissement de ses conquêtes. Ce sont deux mots d'ordre qui doivent nécessairement être formulés et commentés comme les seuls mots d'ordre révolutionnaires conséquents. (...)".

  Dans les tâches des détachements de l'armée révolutionnaire, LENINE écrit en octobre 1905 qu'elles sont de deux sortes : Il y a les actions militaires indépendances et la direction de la foule.

Dans les Lettres de loin, il écrit, en octobre 1917, que l'insurrection armée "est une forme particulière de la lutte politique ; elle est soumise à des lois particulières, qu'il importe de méditer attentivement. Karl Marx a exprimé cette pensée avec un relief saisissant quand il écrit : Comme la guerre, l'insurrection armée est un art. Voici quelques règles principales que Marx a données à cet art :

- Ne jamais jouer avec l'insurrection et, quand on la commence, être bien pénétré de l'idée qu'il faut marcher jusqu'au bout ;

- Rassembler, à l'endroit décisif, au moment décisif, des forces de beaucoup supérieures à celle de l'ennemi, sinon ce dernier, mieux préparé et mieux organisé, anéantira les insurgés ;

- L'insurrection une fois commencée, il faut agir avec la plus grandes décision et passer absolument, coûte que coûte, à l'offensive. "La défensive est la mort de l'insurrection armée" ;

- Il faut s'efforcer de prendre l'ennemi au dépourvu, de saisir le moment où ses troupes sont dispersées ;

- Il faut remporter chaque jour des succès, même peu considérables (on peut dire : à chaque heure, quand il s'agit d'une ville), en gardant à tout pris l'avantage moral ;

 Marx a résumé les enseignements de toutes les révolutions sur l'insurrection armée en citant le mot de "Danton, le plus grand maître de la tactique révolutionnaire que l'histoire ait connu : de l'audace, de l'audace, toujours de l'audace." (LENINE, Oeuvres choisies, Tome II, Editions en langue étrangère, Moscou, 1941).

 

Edward Mead EARLE, article LENINE, TROTSKI, STALINE : La guerre selon les Soviétiques dans Les maîtres de la stratégies, Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1982. Anthologie Mondiale de la Stratégie, LENINE, extraits : La révolution de 1905, Les tâches des détachements de l'armée révolutionnaire (octobre 1905), Lettres de loin (octobre 1917). (On consultera les Oeuvres choisies, notamment les tomes II, VII et VIII), TROTSKI, extraits : L'organisation de l'armée rouge (Ma vie, chapitres XXXIII, XXXIV et XXXVI, Gallimard, 1953). Pierre DABEZIES, article Guerre révolutionnaire, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000.

 

STRATEGUS

 

Relu le 16 juin 2020

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5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 16:39

            La théorie marxiste est entièrement tournée vers l'action, aussi ses différentes conceptions de la guérilla, à commencer par celles de Karl MARX et de Friedrich ENGELS, sont toujours tournées vers une transformation de la société en vue de l'instauration du communisme.

Il ne s'agit plus de petite guerre ou d'adaptation à grande échelle de celle-ci, mais de l'intégrer dans un ensemble plus vaste qui comprend également - et surtout parfois - des aspects économiques et sociaux. Aussi pourrait-on s'attendre, dans les exposés du marxisme, à voir les aspects stratégiques - au sens de la guerre des classes - être abordés en même temps que ces deux derniers. Or, comme Sigmund NEUMANN (1924-1962), politologue américain auteur de Permanent Revolution, nous constatons que la littérature sur le marxisme a négligé terriblement cet aspect crucial de leur enseignement. Cet auteur l'explique par la dispersion de l'immense quantité de matériaux relatifs aux problèmes stratégiques et qu'il n'y a pas de pendant militaire du Capital. Il considère d'ailleurs les fondateurs du marxisme comme les pères de la guerre totale moderne, sans doute avec quelque exagération.

En tout cas, Karl MARX et surtout Friedrich ENGELS, dont la réputation journalistique des affaires militaires était grande aux États-Unis, n'ignorait pas la découverte selon laquelle la guerre moderne est de quadruple nature - diplomatique, économique, psychologique et seulement en dernier ressort militaire. Le vocabulaire militant, voire guerrier, utilisé par les deux fondateurs du marxisme n'est pas un simple jeu de métaphores. Profondément, ils considèrent dans leurs écrits que leur époque est bel et bien une époque de guerre sociale. Ceux-ci ont eu une grande influence par la suite sur la stratégie de la Révolution russe.

              

Trois périodes dans le développement de la pensée militaire

           Sigmund NEUMANN distingue trois périodes dans le développement de leur pensée militaire commune, même si c'est plutôt Friedrich ENGELS qui est le spécialiste de cet aspect.

- Première période  

   Partant de leur analyse des Tactiques de la guerre civile de 1848 et des leçons qu'ils en tirent sur l'état des forces militaires des grandes puissances de 1850-1860, ils viennent peu à peu à une recherche originale sur la nature et les principes généraux de l'État révolutionnaire. Si les mouvements de 1848 connaissent une défaite complète, du moins de leur point de vue, l'étude précise des insurrections et de leurs leçons constituent le point de départ de leur pensée stratégique. On trouve leur analyse tant dans des recueils d'articles (parus dans la presse américaine - au New York Tribune notamment dont une partie est réunie sous le titre Allemagne : Révolution et Contre-révolution en 1851-1852 -, que dans des brochures (Le Manifeste communiste) ou dans des livres (Des luttes de classes en France, 1848-1850). L'absence de crise économique montre que le moment de la révolution n'était pas venu, et ils ne cessent de guetter dans tes événements économiques et financiers les signes précisément d'une telle crise globale qui rend révolutionnaire la situation des ouvriers.

Pendant leur exil à Londres, les deux hommes font abstraction des situations locales pour aborder la situation internationale dans son ensemble. La paysannerie, comme alliée ou force motrice éventuelle dans la révolution sociale future, occupe une grande partie de leurs analyses. Ils spéculent sur une possible révolution russe, où cette paysannerie possède un poids important. "Une ligne directe relie cette prise de conscience, écrit Sigmund NEUMANN, au soulèvement soviétique de 1917. Les armées, recrutées essentiellement dans la paysannerie, avaient partout vaincu les révolutions de 1848 : l'alliance avec les paysans révolutionnaires sauva la guerre civile russe. Ce fut la leçon de la révolution victorieuse et de ses pionniers intellectuels."

 

- Deuxième période

     Au début des années 1850, la stratégie marxiste atteint sa seconde étape. Alors que longtemps c'est sur la France qu'ils fondaient leurs espoirs, ils analysent la guerre de Crimée qui les prend au dépourvu, car ils en espéraient un temps mûr pour la révolution. Leur analyse minutieuse des armées belligérantes persuade vite Friedrich ENGELS de la supériorité des nations alliées (Grande Bretagne et France contre la Russie), et de l'importance des sièges et des fortifications en tant que points de fixation des concentrations de troupes. Les problèmes de logistique dans ce pays des grands espaces semblent insurmontables, et cette guerre tourne vite court. C'est la fin "prématurée" de cette guerre en 1856 qui brise leurs espoirs de voir se produire des soulèvements révolutionnaires plus importants.

Du coup, c'est plutôt le bonapartisme et le panslavisme qui deviennent les thèmes majeurs des considérations stratégiques d'ENGELS. Il analyse des ambitions napoléoniennes dans deux excellentes brochures, inconnues de beaucoup d'ailleurs maintenant : Le et le Rhin (1859) et La Savoie, Nice et le Rhin (1860). On y trouve dans l'une des considérations détaillées sur la non-nécessité du contrôle de la vallée du pour la frontière méridionale de l'Allemagne (il met en garde contre les projets de Grande Allemagne) et dans l'autre l'analyse des possibilités stratégiques d'une campagne occidentale pour la France, laquelle pouvait très bien selon lui abandonner sa revendication traditionnelle de la rive gauche du Rhin. Le vrai danger pour la France est en fait sa frontière avec la Belgique, dont la neutralité est fragile. Il publie pendant la guerre franco-allemande de 1870 une série d'articles (dans Pall Mall Gazette de Londres) dans lequel il évoque dans le détail le retournement soudain vers la frontière belge de l'armée prussienne. Il est le seul observateur européen à prévoir la défaite française à Sedan. Dans La Savoie, Nice et le Rhin, décidément riche brochure, il évoque un tout autre élément de la stratégie militaire qui aura plus tard une importance capitale dans les deux Guerres mondiales : le spectre d'une guerre sur deux fronts que l'Allemagne devrait affronter, en cas d'alliance franco-russe. Pour lui, la Russie demeurait, avec son régime le plus autocrate d'Europe, la principale menace pour la liberté européenne, quoiqu'il ait nourri en même temps des espoirs pour de nouveaux alliés de la Révolution. Sigmund NEUMANN met l'accent sur une des erreurs d'appréciation d'Engels à propos de la Prusse, dont il évalue mal la situation et il ne peut que prendre acte de sa puissance au moment de la guerre contre la France. Alors, du coup, ce n'est plus Napoléon III qui est le danger principal, mais Bismark, comme acteur principal de l'unification allemande.

       Pendant la guerre de Sécession, il est l'un des seuls observateurs militaires à penser qu'il s'agit "d'un drame sans pareil dans les annales de l'histoire militaire. Pour lui, c'est une guerre révolutionnaire non seulement parce qu'elle utilise le chemin de fer et les cuirassés sur une vaste échelle stratégique, mais aussi parce que le Nord a décrété la fin de l'esclavage. Dans la Préface au Capital paru en 1867, Karl MARX écrit : "De même qu'au XVIIIe siècle la guerre d'Indépendance américaine sonna l'alarme pour la bourgeoisie européenne, de même au XIXe siècle la guerre de Sécession a sonné le tocsin pour la classe ouvrière européenne."

     Tout ce développement nous montre que, loin de se réduire à des analyses de situations locales, des luttes politiques locales, ce que pourrait laisser comprendre certains écrits vivement polémiques sur des politiques intérieures précises, dont nous avons depuis longtemps perdu le fil, le travail stratégique des deux fondateurs stratégiques pendant de longues années a toujours eu une grande hauteur : la situation internationale, qui détermine bien des choses, y compris la possibilité de révolutions, constitue leur principal axe politique et militant. La grandeur de la vision dialectique de MARX et d'ENGELS se voit toujours mit à dure épreuve, mais ils ont pris le temps d'observer l'évolution spécifique des classes et des nations dans le large contexte européen et de développer leur propre stratégie révolutionnaire sur la base d'"une étude de l'état objectif du progrès social", assez loin d'ailleurs de leurs rivaux au sein du mouvement socialiste souvent pris par leur enthousiasme idéologique.

 

- Troisième période

     C'est ce qui leur permet d'envisager, dans cette troisième période, même de manière fragmentaire, une stratégie de l'État révolutionnaire. La politique militaire d'ENGELS se fonde sur la doctrine de l'armée démocratique, de la nation armée, et sur la certitude se réalisation progressive. Cette opinion, déjà exprimée dans La question militaire et la classe ouvrière allemande en 1865, devient son principe directeur pendant les trente ans qui suivent.

Dans des études plus anciennes (dans le New American Encyclopedia, publié en 1860-1862), MARX et ENGELS avaient déjà insisté sur les conditions préalables et les fondements sociaux de l'organisation militaire, dans le passé comme dans le présent. En 1891, ENGELS écrit que "contrairement aux apparences, le service militaire obligatoire surpasse le suffrage universel en tant qu'agent démocratique. La force réelle de la social-démocratie allemande ne réside pas dans le nombre de ses électeurs mais dans ses soldats. (...) En 1900, l'armée, naguère la plus prussienne, l'élément le plus réactionnaire du pays, sera socialiste dans sa majorité, et cela est aussi inexorable que le destin." Bien entendu, ils se trompent sur le pouvoir de résistance et la dynamique interne des institutions en place, mais cette conviction s'accorde sur une jonction finale entre la démocratie et l'État socialiste. 

Comme beaucoup d'intellectuels de tous bords, les deux fondateurs du marxisme sont sensibles aux menaces de guerre généralisée, et cela se voit notamment après 1890. Dans une série d'articles intitulée L'Europe peut-elle désarmer? (1893), ENGELS suggère comme moyen d'empêcher la guerre "la diminution progressive de la durée du service militaire par un accord international."  Il n'abandonne pas la perspective de la Révolution, mais estime que, pour de futurs insurgés, la situation a empiré : l'officier a appris la contre-insurrection, les villes ont subi des transformations qui facilitent les mouvements de troupes. Le temps n'est plus aux révolutions menées par de petites minorités à la tête de masses inconscientes. Pour transformer complètement l'organisation sociale, il faut la participation active des masses elles-mêmes. La conquête légale de l'État devient à l'ordre du jour, notamment par la conquête légale de son bras armé. Jean JAURÈS, un de ses disciples, dans son Armée Nouvelle, fonde ses espoirs également de ce côté-là.

 

    La position systématique des deux fondateur du marxisme est de considérer que les tactiques révolutionnaires ne peuvent s'envisager que dans le cadre d'une situation internationale, sociale et économique de crise du capitalisme favorable à la Révolution. Sans cela, et ils tirent ainsi les leçons des insurrections de 1848, la classe ouvrière se fait écraser par les forces de répression. Dans une situation où le capitalisme accumule les succès, il faut s'attacher aux conditions, notamment à l'intérieur même des forces de répression, qui permettront la victoire de la Révolution. 

 

La Commune de Paris

      Pour le philosophe Jean-François CORALLO, la Commune de Paris de 1871, conforte cette position. Elle "donne à la fois un exemple de la manière dont Marx réagissait à l'actualité immédiate, et l'exemple d'un remaniement théorique important dans la théorie marxiste." Il prend pour l'illustrer, le résumé par LENINE dans une préface de 1907 aux Lettres à Kugelmann, de la façon dont MARX a vécu les événements de la Commune de Paris : "Marx disait en septembre 1870 que l'insurrection serait une folie : en avril 1871, lorsqu'il vit un mouvement populaire de masse, il le suivit avec l'attention extrême d'un homme qui participe à de grands événements marquant un progrès du mouvement révolutionnaire historique mondial". Si MARX critique la stratégie des Communards au pouvoir, il soutien inconditionnellement le mouvement, même contre ses amis.

   La Commune marque en fait l'histoire du marxisme par les leçons qu'en tirent MARX et ENGELS : elles orientent le sens de la théorie marxiste de l'État. La Commune met en évidence, pour eux, trois tâches que doit accomplir toute révolution populaire :

- "La Commune, notamment, a démontré que la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l'État et de le faire fonctionner pour son propre compte" (Préface au Manifeste Communiste de 1872). Il ne faut pas seulement "faire changer de main l'appareil bureaucratico-militaire, mais le briser" ;

- Il faut construire un nouvel État qui soit "essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière" et qui soit défini par une limitation de la démocratie représentative au profit du contrôle ouvrier : "La Commune fut composée de conseillers municipaux, élus au suffrage universel dans les divers arrondissements de la ville. Ils étaient responsables et révocables à tout moment. La majorité de ses membres était naturellement des ouvriers ou des représentants reconnus de la classe ouvrière. La Commune devait être non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois (...) Tandis qu'il importait d'amputer les organes purement répressifs de l'ancien pouvoir gouvernemental, ses fonctions légitimes devaient être arrachées à un autorité qui revendiquait une prééminence au-dessus de la société elle-même, et rendues aux serviteurs responsables de la société" ;

- Construire un État qui soit encore capable, comme tout État, de s'acquitter de fonctions répressives. Le grand échec de la Commune de Paris fut de ne l'avoir pas fait, et MARX écrit le 12 avril 1871 : "s'ils succombent, ce sera uniquement pour avoir été "trop gentils". Il eût fallu marcher toute de suite sur Versailles (...). Deuxième faute : le Comité central résilia ses pouvoirs trop tôt pour faire place à la Commune. Encore un souci excessif d'honnêteté." 

    Jean-François CORALLO estime que la Commune de Paris fut une révolution qui a buté sur un problème crucial et du coup l'a mis pour la première fois en lumière : construire un type d'État nouveau qui, en un sens, ne soit plus un État, et qui, en un autre sens, en reste un. C'est toute une réflexion sur la dictature du prolétariat, indissociable en définitive de ses moyens de répression.

 

Jean-François CORALLO, article Commune de Paris, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1999. Sigmund NEUMANN, article Engels et Marx : concepts militaires des socialistes révolutionnaires, dans Les Maîtres de la stratégie, Sous la direction d'Edward Mead EARLE, Flammarion, collection Champs, 1980.

   Pour une étude de fond des positions de MARX et d'ENGELS, nous conseillons tout particulièrement, outre les titres déjà évoqués : Karl MARX : La guerre civile en France (1871), Les luttes de classe en France, 1848-1850 ; MARX/ENGELS, Manifeste du Parti Communiste et La Commune de 71, réédité par Union Générale d'Éditions en 1971 ; LENINE, La Commune de Paris, 1962. Par ailleurs, dans l'Anthologie Mondiale de la Stratégie, de Gérard CHALIAND (Robert Laffont, 1990), on peut trouver des extraits d'écrits de Friedrich ENGELS : extraits de l'article paru dans Pall Mall Gazette, en décembre 1870 et février 1871 : La guerre franco-prussienne et La situation en France au point de vue militaire.

 

STRATEGUS

 

Relu le 17 juin 2020

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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 12:35

             Si le titre de cet article est si centré sur une personne plus que sur sa contribution politique à la théorie et à la pratique de la guérilla, et de la guerre révolutionnaire, c'est parce que le cinéma s'est beaucoup plus centré sur son parcours individuel que sur celle-ci.

Que ce soit Che!, film américain réalisé par Richard FLEISCHER en 1969, médiocre de l'avis de beaucoup de critiques, Carnets de voyage film brésilien, chilien, américain, péruvien et argentin réalisé par Walter SALLES et sorti en 2004 ou encore le lacunaire mais intéressant Che!, film franco-américano-espagnol, de Steven SODERBERGH de 2008, les films consacrés au guérillero se concentre sur... la personnalité du guérillero. 

 

       Che!, le film de Richard FLEISHER, se veut une biographie du révolutionnaire argentin Ernest "Che" Guevara où on le voit rejoindre Fidel CASTRO dans sa lutte contre le régime corrompu du dictateur Fulgencio BASTIA, lutte victorieuse puisqu'elle abouti à l'installation du régime communiste bien connu. Le film se concentre sur la vie du guérillero, et sur la première fois qu'il vient à Cuba en 1956, jusqu'à sa mort dans une embuscade tendue par les troupes gouvernementales avec l'appui du gouvernement des États-Unis dans les montagnes de la Bolivie en 1967. Très mal joué (Omar SHARIF en CHE!), et selon certains - nous ne l'avons pas vu - mal réalisé,  il peut être considéré par certains critiques comme pas plus mauvais que certains films américains de propagande sur Hitler. D'une durée de 96 minutes, produit par la 20th Century Fox, suivant un scénario de Sy BARTLETT et Michael WILSON, d'après une histoire de David KARP, ce film semble sorti pour surfer (commercialement) sur la vague de popularité dans la jeunesse américaine de la figure du révolutionnaire.

 

          Carnets de voyage (Diaros de motocicleta) , basé directement sur les livres d'Ernesto GUEVARA et d'Alberto GRANADO, raconte leur voyage à travers l'Amérique du Sud en 1952. Qui, au fil des rencontres effectuées et des injustice sociales constatées, transforme radicalement le jeune futur diplômé en médecine. ce film déjà long de 126 minutes, a la particularité de s'intéresser à l'éveil politique du futur leader. Tourné à travers toute l'Amérique du Sud, il fut ovationné lors du festival de Sundance et reçu un très bon accueil de la critique. Salué par la critique française, à l'exception des Cahiers du Cinéma et de Les Inrockuptibles qui évoquent un film épuré "de toute trace de politique" et un "récit cousu de fil blanc" (ce qui est assez encourageant, vu leur couleur politique!), il est souvent classé dans le Drame et le Road movie (!). Plusieurs prix l'ont récompensé au Festival de Cannes. Certains regrettent que le sujet ne prenne pas la dimension du mythe, et c'est peut-être pour nous un bon indice d'intérêt! Loin de démontrer de manière didactique et faussement pédagogique les raisons de l'engagement politique d'Ernesto GUEVARA, le film procède par petites touches. Chaque étape du voyage permet des rencontres très différentes. Le générique du film montre des images d'époque.

 

       Che!, de Steven SODERBERG est sorti en deux grandes parties (de 134 minutes chacun) ; la première, intitulée L'Argentin, porte sur la période cubaine et la seconde sur ses tentatives de préparation de la Révolution latino-américaine. Basé sur le livre Souvenirs de la guerre révolutionnaire, de Che Guevara lui-même, il a obtenu le Prix d'interprétation masculine au Festival de Cannes de 2008.

Leur présentation contraste énormément : la première est filmée en Cinémascope, alors que la seconde l'est en Panoramique. L'une montre la marche victorieuse, épique, alors que l'autre possède un aspect beaucoup plus documentaire (et parait d'ailleurs beaucoup plus long!), moins raffiné, plus sobre. L'une et l'autre possèdent le mérite de trancher avec le lyrisme et la mystique du Che, en montrant souvent le cadre réel de l'activité révolutionnaire.

La première partie débute à Cuba en 1952, où Fidel CASTRO, candidat du parti du Peuple, veut stopper le général Fulgencia BASTITA, qui prépare un putsch. Mais l'opération échoue, malgré l'aide de jeunes soldats et Fidel CASTRO est condamné à 2 ans de prison. Amnistié, il s'exile à Mexico en 1955. A ce moment, Ernesto GUEVARA débute sa carrière politique au Guatemala. Après un complot militaire soutenu par la CIA, Ernsto GUEVARA est obligé de se réfugier lui aussi au Mexique. Il rejoint un groupe de révolutionnaire cubains. Le 13 juillet 1955, dans un petit appartement de Mexico, Raul CASTRO le présente à son frère ainé, Fidel. Jusqu'à la réussite de la révolution, le film est dominé, en alternance d'images d'archives, par les relations entre le "bouillant" argentin et le "prudent" futur Président Maximo. 

La deuxième partie débute alors que Che GUEVARA est en pleine gloire. En 1964, il se rend à New York, pour affirmer son combat pour le tiers-monde face à la toute-puissance américaine. Mais il disparait soudainement. Personne ne sait où il se trouve, pas même Fidel CASTRO, qui se doute cependant des intentions de son ami (de propager dans toute l'Amérique Latine la flamme révolutionnaire allumée à Cuba...). De nombreuses rumeurs de sa mort circulent. Mais il réapparait (en compagnie de Régis DEBRAY d'ailleurs) en Bolivie, où il prépare secrètement la Révolution latino-américaine avec ses camarades cubains et quelques boliviens (on s'étonne d'ailleurs du peu de monde représenté finalement à l'écran...). Cette campagne montre toute sa détermination et son abnégation. Elle explique en partie le symbole et le héros populaire qu'est resté au fil du temps le "Che" (qui rejoint d'ailleurs, par-delà les orientations politique, une autre mystique, bien américaine, celle du héros solitaire...). L'échec (longue et pénible traque...) de cette révolution se termine par sa mort.

Malgré un certain nombre de faiblesses (de rythme pour la seconde partie, d'explicitation qui aurait pu être mieux marquée pour la première), ce film constitue une bonne introduction à la vie du Che, à ses motivations et à ses réalisations comme à ses échecs. Comme toujours, il faut garder une grande distance avec tout film qui traite de questions historiques, quant à la véracité de ce qui est montré, quant à certains raccourcis qui sont effectués. mais, se plaçant finalement bien du point de vue du "héros" et de son engagement, il indique bien un contexte et les enjeux, notamment de la révolution cubaine (pour Cuba lui-même et pour le monde en général). Des images d'archives viennent appuyer une bonne mise en scène dans la première partie, tandis que leur relative rareté dans la seconde traduit bien l'état d'isolement dans lequel s'est retrouvé ensuite l'Argentin. Campé de manière convaincante par Benicio Del Toro, le révolutionnaire livre une grande partie de sa philosophie politique et de son engagement humaniste (un discours acéré et violent vers l'extérieur, le monde impérialiste ; une attention soutenue envers ses camarades de combat et les soutiens rencontrés...). Produit par cet acteur et par Laura BICKFORD et distribué par la Warner Bross ET iFC Films, d'après un scénario de Peter BUCHMAN, ce film nous parait être un des meilleurs réalisés sur cette partie de l'Histoire. Il décevra tous les admirateurs inconditionnels de la Révolution (qui aurait sans doute préféré une chorégraphie...), car il n'entre pas dans la phraséologie mystique (et finalement dépolitisante) du Che). Par contre, tourné en grande partie en lumière naturelle, il garde la fraîcheur de la réalité brute. Il est disponible en DVD (deux disques).

 

Che!, Richard FLEISCHER, 1969. Carnets de voyage, Walter SALLE, 2004. Che!, Steven SODERBERGH, 2008.

 

Relu le 18 juin 2020

 

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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 08:38

        Le livre de l'historien américain  Lewis MUMFORD (1895-1990), paru en 1961 et largement complété en 1989, dresse une fresque de l'évolution de la ville depuis les temps les plus reculés jusqu'à aujourd'hui.

Loin d'une description de l'évolution purement architecturale, il analyse les variations du lien social et politique et fait la relation entre les changements de la forme des villes et les évolutions politiques, sociales, économiques, que les villes à la fois subissent et mettent en mouvement. Il met l'accent à de nombreuses reprises comme facteur de changements du tissu urbain les questions d'hygiène qui sont souvent négligées dans les études d'urbanisme. Non seulement, il décrit les conditions d'hygiène et donc de vie des habitants, mais il considère qu'il s'agit là d'un facteur clé pour comprendre ce qu'il se passe.

Dans 18 chapitres aux paragraphes eux-mêmes titrés, à la présentation claire, l'auteur montre bien les continuités et les ruptures, de la cité antique à la cité médiévale, de la cité médiévale à la ville industrielle, puis aux ensembles suburbains, en démontant aux passages nombre d'idées reçues. Il s'appuie sur des recherches archéologiques et sur la littérature, donnant à l'appui de sa perception trois séries de planches de photographies - avec un commentaire précis, visualisant les transformations de la ville.

 

      Les deux premiers chapitres, Lieux saints, villages et remparts et La cristallisation de la cité comportent des tentatives de comprendre comment se sont formées les premières cités. Étant donné les sources lacunaires d'information, l'auteur émet seulement des hypothèses.  Parmi celles-ci, notons l'importance des premiers cultes, concomitante aux besoins purement matériels, le besoin d'un lieu de rencontre fixe et régulier, la découverte des différents procédés de domestication des animaux, le développement des procédés de céramique et des techniques d'hydraulique... Tout cela contribue au processus de sédentarisation, même s'il n'est pas aboutit, à la formation de villages permanents.

"Alors qu'il semble, sur la base de nos connaissances actuelles, que les villes aient fait leur apparition physique au cours de la dernière phase de la période néolithique, l'émergence réelle de la cité est en fait le résultat ultime d'une union plus ancienne entre les éléments paléolithiques (entendre surtout la chasse) et néolithiques (entendre surtout l'agriculture). Cette union, si mes conjectures sont bonnes, était soutenue voire provoquée par les derniers progrès de la révolution agricole, la sélection des semences et l'intégration de la charrue et de l'irrigation. Cela aboutit à la formation de tout un réseau d'institutions et de contrôles, caractéristiques de la "civilisation". L'alliance entre la forteresse et le village semble très ancien.

Mais c'est surtout, dans le second chapitre, l'origine de la mutation urbaine qui intéresse l'auteur. il s'inspire des travaux de Henri FRANKFORT et de Mircea ELIADE pour cerner le rôle de la mystique religieuse dans la première concentration urbaine. Comment le pouvoir royal s'est-il formé, comment les angoisses des premiers habitants de cette première cité ainsi que leur agressivité ont-elles été gérées? Quelle est l'articulation entre le sacrifice et la royauté. Là, Lewis MUMFORD rejoint certains aspects de la problématique girardienne, même si l'auteur ne le cite pas, accordant une certaine place à l'immolation rituelle dans le processus de cristallisation de la cité.

"Sans doute ne pourrons-nous jamais avoir une preuve irréfutable qu'il existe un lien originaire entre l'institution de la royauté, la pratique des sacrifices humains, la guerre et le progrès urbain, mais assez d'indices concordants peuvent nous permettre de tenir pour suspecte telle conception d'un atavisme guerrier, ou le recours "au péché originel", pour expliquer l'institution historique et complexe de l'état de guerre." Le phénomène guerre est en tout associé dès l'origine à la formation de la cité. Deux caractéristique opposées, selon lui, "ont dès l'origine, fortement marqué la structure urbaine, et elles n'ont pas cessé d'y demeurer apparentes : la cité procurait à ses habitants un sentiment de sécurité tout en renforçant leurs dispositions agressives." "En s'écartant de l'archaique coutume villageoise et en s'efforçant de mettre la force au service de la justice (par l'élaboration du droit), la cité allait rapidement faire régner l'ordre dans son enceinte ; mais à travers le vaste espace extérieur, les luttes se poursuivaient selon les coutumes et les dieux locaux cherchant à imposer leur loi. A l'intérieur de la cité allaient se développer les complexes de frustration, cependant que, de l'extérieur, les attaques faisaient plus fréquentes : un pouvoir tyrannique était tenté, pour détourner de lui les haines et les rancunes, de s'en prendre violemment aux ennemis de l'extérieur." 

 

      Le dégagement des formes et des modèles antiques, puis celui de la personnalité de la cité ancienne, forment la matière des deux chapitres suivants. Tout d'abord, l'auteur met en garde : ""Sur ce terrain mouvant, les documents qui nous paraissent les plus authentiques peuvent se révéler trompeurs", ce qui ne l'empêche pas d'opter toute de même pour un essai d'interprétation des rares sources qui nous restent. Dans cet essai, Lewis MUMFORD évite les généralisations et spécifie à chaque fois ses sources, met l'accent sur les différences essentielles, même si elles sont aujourd'hui encore énigmatiques en grande partie, entre la naissance de cités dans le delta du Nil, au bord de l'Euphrate, ou dans les massifs de Grèce.

Ce sont surtout les édifices monumentaux qui guident sa réflexion, de même que l'existence partout de vestiges de murs d'enceinte, qui font percevoir certaines fonctions présentes dans les premières cités antiques. Un réseau de communication fondé surtout sur les cours d'eau permet seul des échanges de marchandises réguliers et favorise la diffusion des connaissances et l'établissement entre villes éloignées de relations de tout ordre. Le fait que le Temple est à la fois le centre du culte et du commerce, l'utilisation de l'écriture relevée surtout sur les tablettes de comptes constituent des éléments qui peuvent aider à imaginer ce qu'était la vie dans ces cités. Fait frappant pour nous, l'existence de grands espaces vides à l'intérieur même de ces cités antiques, la présence de débris et de reste d'excréments, et de végétaux très anciens dans ces espaces, nous indique comment pendant des milliers d'années, les citadins "se sont accommodés de conditions sanitaires déficientes, vivant à proximité de déchets malpropres dont ils paraissaient assez peu soucieux de se débarrasser" et comment aussi ils aménageaient à l'intérieur même des cités, des cultures. Lewis MUMFORD voit là le lien de la continuité entre les villages et la ville.

"Pour résumer : en Égypte, la ville fortifiée apparaît avant la période de centralisation dynastique ; mais la paix régnant ensuite et les tensions disparues, les fortifications ne paraissaient plus nécessaires. Lorsque des remparts furent à nouveau construits, ce fut beaucoup plus dans un but de défense contre des envahisseurs étrangers que pour raffermir l'autorité du pouvoir. Avec l'invasion et la période de domination Hyksos, nous voyons peu à peu le rôle et l'aspect des cités égyptiennes se rapprocher, avec quelques variantes, de celui des villes mésopotamiennes, et tout aussi bien des des cités de Palestine, de celles du plateau de l'Iran et au-delà (...). Avec des différences et variantes diverses, la cité primitive nous apparaît sous deux archétypes opposés de formes urbaines qui se sont établies dans les grandes vallées fluviales du Proche-Orient. Dans l'une, nous voyons s'exprimer la confiance et la tranquillité, et dans l'autre le tumulte et l'angoisse. Les uns, confrontés aux dangers et pleins d'appréhensions, ne cessent de modeler de puissantes images et d'élever de solides remparts, espérant ainsi décourager les intentions malignes ; et les autres, confiantes dans le Nil nourricier et le dieu soleil bienfaisants, qui règle le cours immuable de leurs jours, s'efforcent de promouvoir un ordre fondé sur la justice et de revêtir la mort des fraîches parures de la vie. Pour les uns, les remparts de la citadelle protègent et expriment la force du pouvoir qui peut se trouver écrasé dans les luttes furieuses qu'il provoque ; pour les autres, la montés des forces nouvelles de la civilisation se tempère de la maternelle convivialité des anciens rituels villageois : la sage parole du Paysan éloquent peut encore s'y faire entendre. Dans nos États modernes, nous retrouvons sous des formes nouvelles, ces deux extrêmes."

Dans la suite du texte, l'auteur tente de montrer que dans toutes les villes, préexistent les formes anciennes des solidarités villageoises (présentées comme conviviales) et les formes nouvelles, surtout guidées par des préoccupations de défense et trouvant leur source surtout dans l'acquisition de pouvoirs coercitifs, elle-même le fruit d'une différenciation sociale qui n'en finit pas. 

      C'est cette différenciation sociale issue de différentes activités humaines que Lewis MUMFORD tente de cerner dans la recherche sur les fonctions urbaines, lesquelles fixent essentiellement des éléments nomades dans un lieu de rencontre, les amalgament à des groupements déjà sédentaires qui bénéficient ainsi de l'apport excitant d'influences extérieures.

"Au cours d'une grande partie de l'histoire urbaine, la cité demeurerait un réservoir plus encore qu'un centre d'attraction. Elle était à l'origine un magasin, une réserve et un lieu d'accumulation. Par la commande de ces fonctions, elle accomplissait sa tâche de transformation. A travers ses organes administratifs, l'énergie cinétique de la communauté était répartie dans différentes directions."

Des sociologues, d'Auguste COMTE à W. M. WHEELER, mettent en lumière ce rôle de "réservoir de forces". "Le fait que des activités d'écriture et d'enregistrement d'opérations commerciales ou autres "aient à l'origine été exercées par des prêtres, qui ne participaient pas à la lourde tâche matérielle et prenaient de plus en plus conscience du rôle médiateur de l'esprit, devait avoir une heureuse influence. Utilisant de plus en plus les facultés d'abstraction et les propriétés du symbole, ils allaient faire de l'écriture un moyen de garder la trace et de transmettre des idées, des sentiments, des émotions qui n'avaient jamais pu encore s'exprimer de façon compréhensive et objective."

Cette fonction, selon Lewis MUMFORD, jointe à l'accroissement global de la richesse et du chiffre de la population "allaient être suivis d'une différenciation d'un autre type : la séparation entre les riches et les pauvres, conséquence d'une nouvelle grande invention de la vie urbaine, le droit de propriété. La propriété, au sens que l'on attribue actuellement à ce terme, n'existait pas dans les sociétés primitives : les peuples étaient attachés à une terre plus qu'ils n'en étaient possesseurs ; et dans les festins comme dans les famines, ils s'en partageaient les produits. Il restait à la civilisation à créer des disettes artificielles pour garder l'ouvrier attaché à sa tâche, alors que le surplus pouvait servir aux banquets de l'homme riche."  

Plus loin, nous pouvons lire : "Dans la cité des origines, l'exploitation, la guerre, l'esclavage, et le parasitisme allaient remplacer l'heureuse plénitude communautaire des villages du néolithique. Ces derniers avaient atteint une stabilité trop figée pour permettre de nouveaux progrès. L'arrivée d'éléments prédateurs et parasites dans la communauté urbaine en formation agissait comme un nouveau stimulus de la croissance, qui explique le renforcement et l'extension des fonctions de la citadelle. Mais ce sont les moyens nécessaires à son plein développement qui ont orienté la communauté vers le sacrifice, des vies contraintes, une destruction prématurée et la mort."  

Dans la dernière partie de ce chapitre, La représentation dramatique, il insiste sur l'aspect spiritualisation - parallèle à l'aspect matériel - qui fonde la cité. La perpétuation de plus en plus complexifiée des cérémonies des anciens villages, de leurs rites, se révèlent sous la forme des différentes représentations collectives comme le théâtre, l'épreuve d'adresse, le combat rituel... "Le dialogue exprime et résume en fin de compte l'existence citadine comme une fleur délicate de ses parcs, objet de tant de soins" Il dépasse l'aspect d'une seule parole délivrée par le maitre de la cité ; la multiplication des groupes, qui va de pair avec l'augmentation de la population, multiplie également les occasions de paroles collectives. 

 

      Le Surgissement de la polis et la réflexion sur le citoyen aux prises avec la cité idéale forment deux chapitres complémentaires, avant d'aborder les mutations que représentent la cité hellénistique et la cité romaine. Les cités mycéniennes, puis les colonies urbaines de la mer Égée qui connaissent une période d'expansion, jusqu'aux cités grecques comme surtout Athènes constituent les objets étudiés, surtout à partir de l'oeuvre d'HOMÈRE et des études religieuses comparatives de Lewis FARNELL.

"Une place forte dans un nid d'aigle, entourée d'un groupe de villages, telle est la forme de l'agglomération citadine que nous voyons alors apparaître, en Grèce comme Italie, de la Sicile et l'Étrurie jusqu'aux confins de l'Asie Mineure." "L'union (des) groupes de villages, ou sysnoesis, a donné naissance à la cité grecque. L'union était parfois spontanée, ou parfois, comme à Athènes, elle se formait sous l'autorité d'un roi. Mais la fusion n'était jamais complète et l'autorité du pouvoir dominant de la cité n'était pas absolue."  

Lewis MUMFORD met en scène les caractéristiques de ces cités grecques, qui les distinguent si fortement de beaucoup d'autres dans l'Antiquité, où la transformation du village en ville, parce que leurs habitants veulent une vie meilleure, s'effectue à un moment où les seigneurs et les aristocraties féodales s'affaiblissent.

"Ne pourrait-on pas (...) faire un rapprochement entre cette absence de remparts et la présence en Grèce de ces qualités humaines que nous n'avions pas découvertes dans les cités du Proche Orient, une certaine ouverture d'esprit et l'amour de la liberté?  A Athènes, la décision de construire une enceinte fortifiée fut prise tardivement ; et Sparte, confiante dans la redoutable valeur de ses combattants, se refusera jusqu'au bout à l'entreprendre." 

Nous retrouvons chez l'auteur la même description de l'évolution des cités grecques que chez Jean-Pierre VERNANT par exemple, avec la montée des banquiers et des commerçants, soutenus par les artisans. C'est une véritable articulation entre l'Acropole, facteur de déification de la cité, ancien Temple aux activités diversifiées, avec ses caractères à la fois ouverts et fermés (ouverts sur l'ensemble du monde grec, en liaison avec l'institution des Jeux Olympiques, fermés en tant que concentrant l'identité fière de la cité). La croissante importante de l'Agora, espace libre et grand-place de circulation et de commerce, au détriment de l'Acropole est témoin de la modification de l'économie grecque, ouverte à l'activité des métèques. L'auteur s'interroge longuement sur le fait que les cités grecques ne purent jamais passer de la participation directe à un type de gouvernement représentatif. Les incessantes apostrophes des auteurs anciens contre un accroissement excessif de la population constitue une piste qui laisse tout de même l'interrogation ouverte. 

A l'opposé à l'image de splendeur blanche véhiculée par l'école de Johan WINCKELMANN, Lewis MUMFORD met à vif la discordance entre la pensée (brillante) et la matière (désordonnée et sale, au sens propre du terme) de la cité grecque. L'idéal de la cité, mit en avant par SOCRATE et PLATON, ne doit pas camoufler la véritable réalité vécue. En bas de l'Acropole qui domine la ville, s'entasse les maisons dans une cité aux dimensions qui restent modestes. Les rêveries de PLATON nous laisse voir a contrario une réalité faite de tumultes et de conflits. C'est pour n'avoir pas compris que la marche dialectique des choses est la seule voie du développement interne, et que rejeter à l'extérieur par la colonisation par exemple les nombreux problèmes de la cité, constitue une impasse.

"Cet esprit traditionaliste devait empêcher PLATON de soupçonner l'origine de la plus sérieuse tare de la cité : la cristallisation prématurée dans le moule archaique de la citadelle. Et ses efforts de rénovation aboutissaient en fait à renforcer cette dernière face aux aspirations de la cité démocratique, en restaurant ses anciens monopoles : sa mainmise sur la religion, la science et la puissance militaire, le tout soutenu par le secret absolu des décisions et l'utilisation du mensonge officiel. Une vraie cité idéale!"

 

     Avec la période hellénistique et celle de l'empire romain s'ouvrent d'autres problématiques. Mais il n'y a pas de rupture :

"Le passage de la cité hellène à la métropole hellénistique, puis à la mégapole alexandrine, allait s'effectuer sans changements brusques. Les cités commerçantes d'Asie Mineure préfiguraient déjà en effet la forme et les institutions de ce dernier type ; et longtemps encore après l'échec de Démosthène et jusqu'à la victoire de Tome, la cité grecque allait poursuivre ses efforts tenaces et désespérés pour préserver son existence et restaurer l'idéal qui avait fait sa grandeur."

En fin de compte, ni PLATON, ni ARISTOTE n'ont pu comprendre que pour qu'elle perdure, il aurait fallu repenser ses fondements éthiques. Si l'on suit toujours l'auteur, "depuis le VIIe siècle, les cités grecques avaient emprunté deux modes divergents de développement. Un premier groupe, comportant les cités de la presqu'île continentale et des îles avoisinantes, suivant un modèle de croissance "organique", assez librement irrégulier et naturel ; un autre, avec les cités de la colonisation ionienne de la côte d'Asie Mineure, connaissait un développement plus systématiquement dirigé. Les premières étaient plus particulièrement influencées par l'esprit des institutions de l'Acropole, les secondes par celui de l'Agora. Les unes se montraient fidèles à d'anciennes traditions, jusqu'à succomber aux déchaînements de forces intérieures et extérieures qu'elles ne parvenaient pas à contrôler ; les autres organisaient un nouveau mode de vie, en laissant les activités commerciales prendre le pas sur l'agriculture. Aucune, en fin de compte, ne pouvait échapper aux rudes épreuves de la guerre et de la conquête."  

Prises d'assaut, parfois détruites, ces cités devaient changer de forme, et adopter le plan hellénistique, quadrillage qui laisse maints espaces vides, laissant place à jardins et parcs qui devaient, avec leur croissance, se révéler insuffisants. L'Acropole perd devant l'Agora :

"la cité avait cessé d'être le lieu d'une action dramatique où chaque citoyen avait son rôle et ses répliques à dire ; elle devient une sorte d'arène où l'équipe au pouvoir présentait pompeusement son spectacle ; et les bâtiments impeccablement alignés en deux rangées parallèles le long des avenues n'étaient plus que la belle façade d'un régime fondé sur la force militaire et les méthodes d'exploitation. Cette grande parade urbaine de la période hellénistique n'était pas sans présenter de frappantes analogies avec l'insidieuse perversion, la persuasion menteuse et amollissante de la publicité et de nos public relations."

C'est le goût pour l'aspect monumental qui frappe et cette cité est avant tout un grand comptoir. Son aspect extérieur masque sa vie profonde, faite d'exploitation de la grande majorité de ses habitants : femmes, esclaves, étrangers, citoyens déchus, pour dettes par exemple. Les Romain ne font que perfectionner le cadre de la cité hellénistique, y mêlant des aspects d'autres provenances, africaines ou asiatiques.

 Avec Rome, c'est le passage de la mégalopole à la nécropole. Alors que pour les Grecs l'enceinte fortifiée ne vient qu'avec les guerres incessantes, et pas partout, pour les Romains, l'édification du mur est le premier acte, religieux et pratique. Entre l'intérieur et l'extérieur du mur d'enceinte prend place un espace libre interdit de construction, le promerium. L'impératif de défense est premier, et l'empire n'est finalement que l'extension indéfinie (symbolique)  d'une telle enceinte, même si elle ne revêt qu'une forme matérielle sous forme de long mur que très tard. Avenues commerçantes à perte de vue qui se substitue au marché central. L'édification d'égouts et d'aqueducs, le pavage des rues se mit au service de l'ensemble de la population urbaine, mais il n'existe pas de mesures minimums d'hygiène qui réglementent la constitution de dépôts immenses de déchets, d'où de très fréquentes épidémies qui rythment en quelque sorte la croissance de la cité. Le forum romain, mélange de l'Acropole et de l'Agora, concentre les diverses activités sociales. Nous avons par ailleurs souligné l'organisation proprement "évergétique" de la vie politique et économique urbaines, avec ses clientèles et ses clans (voir l'ouvrage de Paul VEYNE, Le pain et le cirque), ce que Lewis MUMFORD nomme le parasitisme organisé.

"Rome a pu nous fournir un parfait exemple du processus de dévitalisation urbaine (...). Sa désintégration devait être en fin de compte le résultat d'un excès de développement qui procédait de la défaillance des fonctions, de la perte du contrôle des mécanismes sociaux et économiques indispensables à son existence. A ce point, l'organisation romaine aurait dû devenir plus légère, spirituelle, et capable, par l'éducation, de maintenir l'ordre sans recourir à la brutalité des moyens de contrainte. Mais jamais le processus de spiritualisation (c'est-à-dire, dans l'esprit de l'auteur de mise en relation réelle des habitants, de manière équitable et participative) n'intervint et, loin de nous présenter l'exemple d'une coopération politique raisonnée (ce que pourrait nous faire croire maints écrits de juristes romains, pensons-nous), Rome devint de plus en plus un remarquable prototype de l'expansionnisme sans frein, de l'exploitation et du matérialisme sans scrupules." 

 

       Dans les deux chapitres suivants, vient la cité médiévale, née d'une autre vision de la Cité - la recherche d'une forme de cité céleste, dans la décadence urbaine que nous pouvons voir dans l'agglomération de Rome. Entre le VIIIe et le XIIe siècle, c'est l'abandon progressif, mais affirmé, de l'emplacement du forum - et des monuments maintenant païens - et le transfert du marché dans le périmètre fortifié de la colline du Capitole. L'influence des ordres monastiques dans l'élaboration d'une nouvelle forme urbaine est déterminante. Le monastère lui-même "constituait en fait une cité de conception nouvelle : association ou plutôt fraternité d'hommes que des aspirations communes rassemblaient, non seulement au cours de cérémonies occasionnelles mais dans une cohabitation durable ; ils vivaient ensemble une vie chrétienne, consacrée exclusivement au service de leur Dieu."  

Lewis MUMFORD constate que "la colonie monastique constituait une citadelle d'un type nouveau : un solide point d'appui religieux qui allait empêcher le repli de la civilisation de se transformer en débâcle. C'était une citadelle des âmes, dans la chapelle abbatiale constituait le palais."

Des valeurs pratiques de modération, d'ordre, de ponctualité, d'honnêteté, et d'autodiscipline sont établies, avant d'être diffusées parmi les populations des cités médiévales anciennement romaines, lorsque celles-ci n'ont pas été détruites ou abandonnées. Cela influence l'organisation du travail et ses inventions du capitalisme naissant : l'horloge, le livre de comptabilité, l'emploi du temps...  Le besoin vivace de protection entraîne une fortification des cités et la population participe à l'entretien du mur d'enceinte.

"... de populations auparavant soumises à la tyrannie des seigneurs féodaux qui les réduisaient en servage en les gratifiant d'un lopin de terre et d'une précaire caution de sécurité, ou ayant renoncé à l'espoir d'une félicité familiale et trouvé refuge dans un monastère ou un couvent, refluaient en grand nombre vers ces heureuses enclaves de paix."

Effectivement d'autres auteurs mettent l'accent sur cette sorte d'exode, un grand nombre d'hommes cherchant à échapper à une perpétuelle insécurité dues aux rivalités entre seigneurs : dans la ville, qui agit alors comme un aimant, se reconstitue un espace d'échanges de tout ordre, intellectuel et commercial. De la ville, les nouveaux marchands projettent leurs marchandises et le savoir-faire des artisans bien au-delà d'une économie domestique limitée. La prospérité des cités attirent de nouveaux habitants au rythme comparable aux taux de croissance des villes européennes du XIXe siècle. Ce développement est fonction de tout un ensemble de facteurs économiques : l'octroi des franchises aux villes (remplacement du troc par la monnaie, du servage par des travaux saisonniers et le travail à la pièce), la garantie du statut des corporations urbaines (marchandage au lieu d'imposition de conquérant à peuple soumis), mouvement surtout sensible à partir du Xe siècle. Au cours de toute la période médiévale, la bourgeoisie naissante ne cesse de disputer le pouvoir politique aux seigneurs, aux évêques et aux rois, mais ces franchises permettent à ces derniers de se dégager de leurs obligations de protection et de bénéficier de nombreuses marchandises inconnues auparavant. Leur attitude ambivalente se comprend :

"la cité libre était pour eux une nouvelle source de richesse, mais la volonté d'indépendance des populations (...) menaçait de ruiner le régime féodal dans son ensemble."  La vie collective s'organise autour de l'église, qui développe des hôpitaux, pour les malades et pour les orphelins. L'hôtel de ville, qui sert de halle commerçante, devient le centre des activités politiques de la cité. Les guildes, forment la plus répandue de groupements, en dehors de l'église, construisent des universités, leurs centres éducatifs. 

Les aménagements intérieurs (à l'intérieur des murailles) de la cité médiévale sont constitués de maisons, de deux ou trois étages seulement à l'origine, habituellement ordonnées en rangées continues autour de leurs jardins arrières, parfois en blocs résidentiels entourant des cours intérieures. Les fermes elles-mêmes, dans la ville, forment des blocs. Les matériaux proviennent des environs proches. Ces maisons ont d'étroites ouvertures, que des volets protègent des intempéries, remplacées plus tard par des fenêtres de tissu huilé, de parfois, parfois plus tard de verre (à partir du XVe siècle). Si les plans des villes varient d'une région à l'autre, les habitations se caractérisent par une absence de division et de spécialisation de l'espace intérieur.

"Vers la fin du moyen Age cependant, la surpopulation et la cherté des loyers devaient avoir pour conséquence de rendre les conditions d'habitat de plus en plus défectueuses, si bien qu'il n'était pas rare de voir disparaître des familles entières, emportées par les épidémies. Du fait du développement des cités, les espaces verts de l'extérieur se trouvaient de plus en plus éloignés et ceux de l'intérieur se couvraient de constructions nouvelles ; la salubrité ne pouvait qu'en souffrir."

L'auteur s'élève contre la mauvaise réputation des cités médiévales, où existent en réalité air pur, espace, salubrité. Tant que le caractère campagnard de cette cité est préservé, tant qu'une croissance organique perdure, les habitants sont protégés des errements ultérieurs. La décentralisation des institutions sociales essentielles diminue l'importance des rassemblements, évite l'engorgement des voies de circulation et aide la population à garder la mesure dans ses constructions. Lorsque le monastère, les guildes, l'église voient leur influence décroître, commencent un certain nombre de dislocations médiévales, qui sont autant d'anticipations modernes.

 

   Ce sont ces dislocations médiévales et l'avènement du style baroque qui forment la matière des chapitres XI et XII. Le chapitre XIII évoque le développement des cours, des parades et des capitaux. La cité médiévale a-t-elle représenté la véritable cité chrétienne? Fut-elle cette cité-refuge que les anciennes civilisations primitives avaient en vain espéré réaliser? Ou le paradigme d'ignorance, de crasse, de brutalité et de superstition que certains auteurs évoquent?

Lewis MUMFORD n'adhère ni à la représentation communément admise d'une cité de torchis nauséabonde ni au charmant tableau dressé par Augustus PUGIN (1812-1852), MORRIS ou d'autres encore. Mais il fait remarquer que pour la première fois sans doute, la très grande majorité de la population est composée d'hommes libres, seuls quelques groupes, comme celui des Juifs, ont un statut différent de la masse des citoyens. Même si la société reste très hiérarchisée, la poursuite d'un idéal religieux fait renoncer à la recherche d'un monopole de puissance et de savoir, propres aux cités antiques. Le mouvement de croissance urbaine (en densité et en population), le développement de l'industrie minière et du verre, l'accélération des échanges entre villes et campagnes... font ressentir très vite, alors que l'insécurité semble diminuer, les anciennes institutions  comme des obstacles. En tout cas ni l'Église, ni la cité médiévale, dont les privilèges économiques et les barrières commerciales s'effritent, ne semblent en mesure de répondre à de nouvelles aspirations.

Lentement, après la période charnière du XVIe siècle, pendant au moins 300 ans, l'ordre urbain médiéval disparaît.

"Les grandes lignes d'un complexe culturel nouveau se dégagèrent en Europe entre le XVe et le XVIe siècle ; les formes du réceptacle urbain comme son contenu, en furent profondément modifiées. Le nouveau modèle d'existence découlait d'une nouvelle économie, celle du capitalisme mercantile, d'un nouveau cadre politique, principalement celui des oligarchies ou des despotismes centralisés incarnés habituellement par des États nationaux, et d'une nouvelle idéologie appuyée sur une conception mécanique de la physique, dont les postulats inspiraient depuis longtemps déjà l'organisation de l'armée et celle des ordres religieux."

Se défiant d'interprétations hasardeuses regroupées sous la bannière du terme Renaissance, l'auteur rappelle le véritable renouveau de la culture du XIIe siècle et la calamité naturelle, la Peste Noire, qui élimine au XIVe siècle près de la moitié des habitants des villes d'Europe. C'est dans un désordre social que ceux qui contrôlaient les armées, les routes commerciales et d'importantes richesses imposent une nouvelle vision de la société, donc de la ville.

"La stricte uniformité du style baroque succédait à l'universalisme médiéval ; au particularisme, l'autorité centralisée ; au pouvoir oecuménique de l'Église (...), la souveraineté temporelle d'un roi de droit divin (...).". La découverte d'oeuvres importantes de l'âge classique, tant en littérature qu'en architecture, provoque un épanouissement du baroque. On assiste d'abord à une sorte de clarification géométrique de l'espace qui avait commencé depuis de nombreuses générations, puis à la définition d'un ordre strict, clair et aéré qui ne laisse plus place au désordre toléré dans la période précédente, pendant matériel d'une nouvelle conception de l'ordre social qui ne tolère plus non plus les désordres socio-économiques.

"La conception baroque du XVIIe siècle met bien en lumière deux tendances contradictoires de ce temps : d'une part l'esprit méthodique et abstrait des mathématiques, s'exprimant parfaitement dans la rigueur des tracés, l'alignement des immeubles, l'ordre concerté et formel des jardins et du paysage ; d'autre part, un goût de l'extravagance, de l'alambiqué et du sensuel, une rébellion contre les règles, contre le mécanisme et le classicisme (...)."

Les effets de ces deux tendances, tantôt coexistantes, tantôt séparées, se font sentir du XVIe au XIXe siècle. Les cités s'arrêtent de se multiplier, au moins dans l'Ancien Monde, notamment sous la volonté du pouvoir politique qui cherche à affermir son autorité et développe des moyens de contrainte. La poursuite des activités guerrières, et même de leur amplification, entraîne un mouvement de construction de fortifications qui enferment les habitants dans un cadre qui se veut protecteur. Comme le titre d'un sous-chapitre le dit si bien, la guerre modèle la cité, dont les habitations se développent alors en hauteur et emplissent les espace auparavant libres laissés aux cultures et aux jardins d'agréments. Lewis MUMFORD reprend là la description d'une société sous pression des activités des différentes armées rivales permanentes, société où la caserne et les arsenaux constituent deux édifices obligés et qui remplacent presque le monastère, sans compter les multiples espaces dédiés aux parades et aux exercices militaires. Un capitalisme qui se militarise influence jusqu'à la conception de ces cités qui doivent alors posséder de larges avenues pour permettre le passage et la mobilisation des troupes.

"Dans les cités de style nouveau, ou dans les quartiers neufs autour de noyaux anciens, les édifices se rangent de part et d'autre de l'avenue qui est avant tout un espace utilisé pour les défilés, où des spectateurs se rassemblent le long des trottoirs, et regardent depuis les fenêtres et les balcons des exercices et marches triomphales qui les impressionnent et les intimident fortement."

Alors que dans la cité médiévale, riches et pauvres se coudoyaient dans la rue et sur la place publique ou dans la cathédrale, se forment des quartiers fortement différenciés suivant la richesse des habitants. 

L'architecture nouvelle et la vie de la cité nouvelle (ou les quartiers nouveaux) reflètent alors la situation du Palais, construction baroque par excellence. Lewis MUMFORD décrit alors, à la manière de Philippe ARIES, ces transformations de la vie familiale, qui se traduisent par une autre différenciation des pièces d'habitation, par aussi la disparition de certaines institutions et bâtiments publics, comme les bains. Se plaquent sur d'anciennes fonctions urbaines, une autre organisation de la ville, qui donne une très grande importance à la circulation. Des plans de ville, en étoile notamment, s'inscrivent dans cette recherche de formes géométriques qui rendent si faciles la traversée d'un point à un autre. L'auteur décrit comment la ville de Washington, aux États-Unis, s'édifie, avec toutes les caractéristiques d'un grand ensemble baroque, aux avenues démesurées par rapport au nombre d'habitants et aux grands bâtiments.

 

   Dans les deux chapitres suivant, à l'image de l'accélération de l'Histoire, l'auteur nous amène très vite aux villes modernes, nées de l'expansion commerciale, dans un état qu'il qualifie de désagrégation urbaine, avant d'aborder la formation de la ville industrielle. L'historien américain rappelle qu'avant même que la centralisation du pouvoir politique se soit exprimée par le style baroque, de nouvelles formes économiques ont émergé. Ce capitalisme (et l'auteur n'a pas peur des mots) s'oppose aux coutumes héritées de l'ordre médiéval, notamment les différentes franchises et "privilèges" attachés à l'exercice de nombreuses professions, de même que les différentes contraintes d'origine religieuse sur le prêt à intérêt. La cité commerciale prend en quelque sorte le pouvoir.

"Dès son origine, le capitalisme urbain s'avéra l'ennemi de la stabilité, et au cours des quatre derniers siècles, à mesure qu'augmentait sa puissance, l'efficacité de son dynamisme destructeur ne fit que croitre. Dans le système capitaliste, la permanence n'a pas droit de cité, ou plutôt les seuls éléments stables qui s'y retrouvent de façon constante sont l'avarice, la cupidité et l'orgueilleuse volonté de puissance."

Avec l'étendard de la liberté, ce capitalisme transforme peu à peu les domaines féodaux et communaux en propriétés individuelles dont le possesseur, libéré des obligations de fermage, n'est plus tenu qu'au paiement d'un impôt, lui-même de plus en plus individualisé. L'instauration progressive d'une propriété individuelle des sols et des habitations donnent une certaine valeur à ceux-ci, ce qui permet leur location, à des prix incontrôlés et prohibitifs qui accentuent les clivages entre quartiers pauvres et quartiers riches, entre taudis et véritables palais. La planification urbaine naissante s'accorde avec l'intérêt de l'homme d'affaires pour qui le tracé idéal de la cité est celui qui peut le plus aisément se diviser en lots négociables.

"Du point de vue commercial, ce tracé non organique offrait l'avantage de permettre l'utilisation maximale du terrain, entraînant une hausse de sa valeur marchande et du revenu des loyers." Ce tracé formel ne se préoccupe pas pas de la direction des vents, ni de la délimitation des quartiers industriels, ni de la salubrité du terrain, ni d'aucun élément pouvant avoir son importance lors de l'usage d'un site urbain. De plus, chaque nouvelle augmentation de la population vient justifier le surinvestissement en équipements, notamment en  moyens de transport. S'appuyant sur de nombreux rapports, l'auteur indique les différents effets néfastes de cette forme d'expansion des villes : engorgement régulier de la circulation, accroissement de la densité de population, avec tous ses problèmes de sécurité et d'hygiène... 

Sa description de la ville industrielle, généré par la mine, l'usine et les voies ferrées ,qui se multiplient de 1820 à 1900, fait comprendre pourquoi elle est devenue un contre-exemple pour les générations suivantes d'urbanistes. "N'importe qui peut y monter son affaire, du moment que cela accroît la richesse de cette ville. L'évolution de la société du XIXe siècle, et particulièrement celle de l'organisation urbaine, constitue une excellente illustration de cette double tendance. Un processus positif se poursuivait pour intégrer, sous des forme de plus en plus différenciées et complexes, les individus à l'ensemble social ; et l'usine tendait à se préciser ses rapports avec le monde environnant et avec l'ensemble de l'organisation économique.(...). (Dans) le même temps, un processus destructeur se poursuivait, s'attaquant au milieu naturel, souvent à un rythme rapide (...)"

Mais ce processus s'attaque aussi au tissu urbain lui-même : "trois éléments principaux concouraient à la formation d'un nouveau type de complexe urbain : l'usine, la voie ferrée, le taudis."  La ville devient un agrégat de fragments plus ou moins dévastés, aux formes étranges, essaimé dans les intervalles des voies ferrées, des usines, des entrepôts et des décharges. Bruit, crasse et pollution sont les lots de cette ville. Sans compter des maisons ouvrières monotones, à l'éclairage et à la ventilation insuffisants, qui ne bénéficient guère du résultat des inventions et de la production intensive. Cette dégradation intense suscite ne contre-réaction qui commence surtout par l'amélioration des services d'hygiène. le XIXe siècle, pour reprendre l'analyse de Béatrice et Sidney WEBB, malgré la doctrine du laissez-faire, est celui du socialisme municipal. Sous l'impératif du combat contre les épidémies et les incendies, de nombreux services publics se mettent en place et un certain mouvement de réappropriation collective des sols s'esquisse. Mais une fois des résultats obtenus dans ces domaines, d'autres impératifs, ceux de la circulation à l'intérieur des villes, entrainent la formation d'une nouvelle forme de cité, la cité souterraine (transport et canalisations). A New York ou à Los Angeles, à la pollution systématique (le fog), les "ingénieurs, qui ont enfoncé jusqu'au coeur des cités de nombreuses voies rapides et construit garages et parkings, n'ont fait que reprendre ou accentuer les pire erreurs des constructeurs de voies ferrées." 

 

       Au chapitres XVI et XVII, Lewis MUMFORD décrit la formation de la banlieue qui préfigure la cité future, et dénonce le mythe de la mégalopole.

Alors que l'état d'esprit du citadin reflète un mépris du paysan attardé, l'histoire de la banlieue permet de comprendre qu'il s'agit de reproduire à l'extérieur de la ville certaines conditions matérielles qui la rendent plus vivables, soit les anciens jardins qui emplissaient nombre d'espaces de la cité. L'engouement de la pratique du jardinage et de la verdure, d'abord réservé à des élites devient un phénomène massif. La tendance est alors à reproduire en banlieue certaines facilités urbaines, entendre les moyens de consommation (de l'alimentation au cinéma) et de circulation (encore plus de routes et d'autoroutes).

"Les expériences suburbaines ont ainsi préparé le terrain pour l'apparition d'une forme d'urbanisme supérieur qui n'atteint nulle part encore un point de perfection, mais qui cherche les moyens de définir de façon nouvelle la fonction dynamique de centre d'attraction et la fonction statique de réceptacle. La banlieue ne semble plus déjà qu'un souvenir du passé, englobée dans le large périmètre de la conurbation (...)."

A mesure des progrès de la production qui se tournent plus nettement vers les activités de consommation, le Suburban way of life tend à se généraliser. Auparavant, la banlieue pouvait apparaître comme un nouvel espace où l'esprit communautaire et l'esprit de quartier pouvait renaitre, mais l'exode citadin s'est transformé en retraite générale qui amène la formation d'une épaisse ceinture suburbaine plutôt que de centres de banlieue autonomes. Le développement de la voiture individuelle permet cette expansion indéfinie du tissu urbain : la méga-banlieue fait figure maintenant d'anti-cité.

Conclusion de l'évolution : "vouloir créer un important réseau de communication sans prévoir des réserves de terrain, sans organiser des réseaux locaux largement indépendants des principales voies d'accès, et sans imposer une densité supérieure à la densité suburbaine actuelle pour équilibrer l'occupation de la surface urbaine, c'est dégrader le territoire sans qu'il en résulte aucun bénéfice pour les habitants de la région."

Mais fort heureusement, et cet optimisme parcourt la fin du livre, depuis plus d'un siècle, une réaction se dessine, à la fois contre l'exode urbain et contre le peuplement urbain qui l'a provoqué. Il cite les analyses du géographe Pierre KROPOTKINE (Champs, usines et ateliers, Boston, 1899 ; traduction française 1910 aux éditions Schleiler) pour l'utilisation décentralisée d'unités de production grâce à des transports adéquats, d'Ebenezer HOWARD, en faveur de la réalisation de cités-jardins. Égratignant au passage les conceptions de LE CORBUSIER, qui n'est pour lui que celles de banlieues verticales, Lewis MUMFORD évoque à la suite de leurs travaux les projets des villes nouvelles autour de Londres, et d'expériences semblables en Suède, aux Pays-Bas et dans la Russie soviétique. 

       Au cours de l'histoire, l'augmentation des surfaces de terrains arables, les innovations agricoles, l'accroissement des chiffres de populations et la multiplication du nombre des villes ont toujours été des phénomènes concomitants. Mais les développements actuels font poser la question : "Arrivons-nous au dernier stade du développement urbain?" Avant son effondrement. Lewis MUMFORD n'adhère pas pour autant aux prédictions apocalyptiques régulièrement en vogue, sinon que lesdites prédictions peuvent avoir tendance à être auto-réalisatrices. outre le déclenchement - accidentel ou non - d'une guerre nucléaire, des périls aussi menaçants quoique plus insidieux existent. Le développement d'une bureaucratie tentaculaire, la disparition des limites des villes (malgré leurs dénominations qui restent ancrées dans un passé révolu), l'étalement d'un gigantisme de béton donnent chaque jour à voir les méfaits de la formation d'une mégapole, par ailleurs mythifiée. La multiplication de congestions dans les grands centres, les besoins dantesques en eau et en énergie, ne serait-ce que pour maintenir tout ce vaste ensemble en état de marche ne sont que deux éléments saillants de l'explosion du réceptacle que devrait être la cité des activités et des vécus humains.

L'examen de la civilisation du mégalopole "nous donne à voir de multiples développements, dont chacun peut avoir une issue fatale (...)."  De nouveaux éléments ambivalents apparaissent, rendant le tout encore plus complexe : une certaine dématérialisation de l'organisation de l'ensemble métropolitain, la formation d'une véritable cité invisible (par le développement des moyens informatiques et des télécommunications), le développement de services à distance... Ces derniers éléments rendent malgré tout l'auteur optimiste. Il considère que tous les matériaux d'une transformation positive de la ville sont là, mais encore faut-il que les pouvoirs politiques et les habitants puissent s'en saisir. "Notre civilisation se trouve confrontés à une extension constante d'un système extrêmement centralisé, super-organique, ne comportant pas d'éléments autonomes capables de sélectionner, de contrôler, et surtout de prendre eux-mêmes des décisions et de les défendre. La solution de ce problème, qui commande tout l'avenir de notre civilisation urbaine, dépendra du développement d'une structure organique qui, à l'échelle mondiale, donnerait aux institutions et aux groupements humains de toutes dimensions la possibilité d'utiliser pleinement leurs capacités et de faire reconnaitre leur personnalité propre."

 

     Le dernier chapitre, Rétrospective et perspectives reprend toute l'histoire qu'il vient de tracer, depuis la cité antique jusqu'à la mégalopole. L'auteur garde une confiance au pouvoir inventif de l'humanité pour se sortir de cette situation.

 

      il faut voir les planches photographiques - certaines vues sont réellement saisissantes - pour bien saisir toute l'évolution de la cité. L'honnête homme peut avoir avec ce livre une vue d'ensemble de ce que nous vivons, souvent sans en avoir conscience, pris dans le quotidien de nos problèmes individuels et familiaux. L'étudiant peut (et nous serions enclin à dire, l'étudiant en urbanisme doit... ) s'appuyer sur la bibliographie très abondante (souvent elle-même commentée) que Lewis MUMFORD offre en fin d'ouvrage pour poursuivre lui-même l'étude de telle ou telle période. Un véritable ouvrage de référence, dont certaines analyses réalisées à la fin des années 1950 s'avèrent de nos jours prémonitoires. Les différentes positions en faveur d'un développement durable et d'une conception de la cité n'en sont ici que confortées.

Lewis MUMFORD, la cité à travers l'histoire, Préface de l'édition française de Jean-Pierre GARNIER, Agone, collection Mémoires sociales, 2011, 925 pages. C'est la traduction - coup de chapeau à l'éditeur pour ce travail d'orfèvre - de l'anglais de l'ouvrage The City in History, 1961 et 1989 rénovée par l'auteur (dernière édition révisée par l'auteur, Orlando (Floride), Harcourt, 1989), par Guy et Gérard DURAND, révisée et actualisée d'après la dernière version originale par Natacha CAUVIN.

 

Relu le 19 juin 2020

 

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2 mai 2011 1 02 /05 /mai /2011 15:26

          Plus que tout autre forme de guerre, la guérilla possède un caractère politique immédiat ; en effet, soit elle résulte de la condensation du mécontentement local et/ou de la fusion d'organisations politiques autochtones armées ou non, ou bien que, implantée à partir de l'extérieur, elle cherche à provoquer cette condensation et cette fusion autour d'elle, la guérilla ne peut dépasser un seuil d'activité assez bas que si elle jouit de la complicité d'abord, puis du soutien et finalement de la participation active des populations parmi lesquelles le partisan doit vivre "comme un poisson dans l'eau" (pour reprendre une expression de Mao ZEDONG) (Jorge CASTANEDA). 

      Quand elle prend l'ampleur d'une guerre, la guérilla est donc toujours une guerre populaire, bien que ce fait ne préjuge pas de son signe politique global : aussi ancienne que les formes les plus anciennes de la guerre et tout aussi répandue, elle a, de tous temps et en tous lieux, été utilisée par des mouvements populaires de signes contraires : aussi bien que par les Chouans et par les Christeros (Mexique), autant aussi par les Espagnols opposés à l'importation des valeurs révolutionnaires, forces authentiquement populaires, mais également contre-révolutionnaires dans leur contexte global, que par les patriotes et les révolutionnaires des cinq continents. 

        Tant les stratégistes occidentaux que les stratèges des pays dits socialistes s'accordent généralement à voir dans la généralisation des mouvements guérilleros après la deuxième guerre mondiale l'expression des luttes de libération nationale, mais également, à partir de 1965, si l'on suit toujours Jorge CASTANEDA, une tentative pour contourner la coexistence pacifique - tournant à partir duquel, la guérilla deviendra de plus en plus la stratégie privilégiée des forces anti-impérialistes et socialisantes en Asie, en Afrique et en Amérique Latine. Cette stratégie, qui s'étaie sur une conception inédite de la révolution mondiale, affirme le primat révolutionnaire des pays pauvres en élevant la stratégie typique à la guérilla - de l'encerclement des villes par les campagnes - au niveau d'une vision de l'Histoire.

A la lutte du "CHE GUEVARA" qui se propose d'étendre une guérilla à l'échelle continentale fait écho la thèse de LIN PIAO qui assimile les pays pauvres aux campagnes des puissances impérialistes et préconise l'encerclement de ces dernières par les révolutions réalisées dans les premiers. Aussi, cette lutte menée au plus près du peuple s'accompagnera-t-elle de plus en plus d'une dimension internationale : intense activité diplomatique d'une part, et, d'autre part, essais de coordonner les luttes continentales et mondiales, avec pour point culminant, resté pour l'essentiel sans effet réel (autre qu'idéologique dans les pays capitalistes occidentaux), la Conférence tricontinentale de La Havane (décembre 1964-janvier 1965), qui réunissait les représentants des mouvements révolutionnaires des trois continents (Afrique, Asie, Amérique Latine), qui avaient vu des mouvements guérilleros se développer de façon importante et remporter des succès.

Cette stratégie reflète un trait fondamental : elle a été victorieuse dans les formations sociales  dont le caractère distinctif semble être plus que tout autre (misère des masses, population essentiellement rurale, faiblesse relative de la classe ouvrière et de ses organisations) une situation d'oppression nationale provoquée soit par un pays étranger soit par cette combinaison d'une dictature locale associée aux puissances impérialistes, qui peut marquer les premières phases d'un pays nouvellement indépendant et qui semble relativement consolidée dans certaines régions du globe et notamment en Amérique centrale (par exemple au Nicaragua) et aux Caraïbes.

      Lutte de longue haleine, qui exige des populations impliquées des sacrifices importants, la guérilla n'est politiquement viable que lorsque, selon l'expression d'un de ses représentants les plus éminents - le commandant GUEVARA -, "toutes les voies légales ont été épuisées", et cela même si, comme il le fait lui-même très justement remarquer, une des tâches essentielles de la guérilla consiste à rendre cet état des choses évident aux yeux de tous. Une fois implantée, la guérilla cherche à élargir son territoire et à en conquérir d'autres. Ainsi, dès avant la victoire, elle installe un pouvoir nouveau à l'intérieur des zones libérées ou, quand cela n'est pas possible, crée un réseau diffus de pouvoirs populaires qui tend à se substituer à celui de l'État qu'elle combat. Cela veut dire non seulement, contrôler en partie un certain territoire et son infrastructure économique, mais aussi organiser une vraie vie collective, comme aux Chiapas, avec écoles, hôpitaux et maisons du peuple. 

      Car deux issues sont possibles : soit la guérilla - quitte à transformer ses effectifs en "armée régulière" - recherche la victoire militaire par la destruction des forces armées ennemies, dans une logique toute clausewitzienne, soit misant sur l'usure militaire et l'isolement politique de l'adversaire, elle tente de l'obliger à rechercher une solution politique négociée. Dans les deux cas, l'objectif reste le même : la conquête du pouvoir d'État. Lutte essentiellement politique, c'est la politique qui est au coeur de ses succès comme de ses échecs et non pas tel ou tel facteur militaire - la réussite éclatante des partisans vietnamiens en témoigne.

                        

        La guérilla anti-impérialiste et socialisante connaît deux variantes :

- MAO ZEDONG, premier théoricien moderne de la guérilla, maintient le primat du parti (le parti communiste aux fusils) dont la théorie marxiste-léniniste garantit le caractère de classe du mouvement. Pour les communistes chinois, la guérilla constitue un complètement permanent en même temps que la source de recrutement d'une armée régulière et les guérilleros vietnamiens auront une large autonomie (MAO ZEDONG, Écrits militaires, Pékin, 1964 ; VO NGUYEN GIAP, Guerre du peuple, armée du peuple, Paris, 1966) ;

- Pour les théoriciens et praticiens cubains, la distinction entre le commandement militaire et le commandement politique doit être abolie. La guérilla elle-même est une organisation politique qui emprunte une stratégie armée dont elle reste, à tous moments, le noyau immergé au centre des luttes. Seule une liaison étroite avec les masses assure le caractère révolutionnaire du combat ; c'est donc à elle que doit revenir le commandement. (Fidel CASTRO, Oeuvres, Maspéro ; E. CHE GUEVARA, Oeuvres, Maspéro ; Régis DEBRAY, La critique des armes, Seuil, 1974 et Révolution dans la Révolution, Maspéro, 1967)

 

         Hervé COUTEAU-BEGARIE se concentre, tout comme Jorge CASTANEDA, sur les dernières périodes de la théorie et de la pratique marxistes de la guérilla et passe très rapidement sur les réflexions des fondateurs du marxisme eux-mêmes, MARX et ENGELS, comme sur celles de LENINE, de TROTSKY et de STALINE, sur lesquelles nous reviendrons plus tard. Il est vrai que la figure du partisan prend une nouvelle dimension lors des guerres de décolonisation après la Seconde Guerre Mondiale. La dimension idéologique, déjà présente pendant cette dernière guerre dans les pays occupés (en France comme en Yougoslavie ou en Grèce). Nous passons réellement de la guérilla à la guerre révolutionnaire, théorisée et mise en pratique par MAO ZEDONG et le général GIAP. 

      MAO ZEDONG construit la théorie de la stratégie de guerre prolongée articulée en trois phases : défense stratégique, équilibre des forces, offensive stratégique. Le général GIAP plaide pour une "triple synthèse" : adaptation au terrain, adaptation au climat et adaptation aux hommes. Ceci pour "attaquer les points faibles avant les points forts. Encercler l'ensemble, passer à l'action sur des points sélectionnés. Attaquer d'abord la ligne extérieure, ouvrir une brèche et percer en profondeur." 

     Après eux, un grand nombre d'auteurs marxistes s'emploient à théoriser l'insurrection et la guerre révolutionnaire sous toutes ses formes (LIN PIAO, CHE GUEVARA, Kwame NKRUMAH...) y compris la guérilla urbaine (Carlos MARIGHELLA, URBANO...), suscitant en retour, mais avec un retard considérable et décisif, une non moins abondante littérature sur la contre-insurrection (général Frank KITSON, colonel Roger TRINQUIER, John MCGUEN... ). Vu la difficulté des armées coloniales de réellement s'adapter aux stratégies de guérilla, ces dernières font la preuve de leur efficacité en Chine et en Indochine (sous le protectorat français comme sous l'intervention américaine...). Ces stratégies peuvent être mises aussi en échec comme en Grèce et en Malaisie, par absence de soutien populaire dans un cas et par habileté politique et militaire de l'ennemi dans l'autre.

        La guerre révolutionnaire peut donc remporter de grands succès si elle conjugue quatre conditions :

- tirer parti du terrain. La guerre révolutionnaire a obtenu ses plus grands succès dans des régions de montagne ou de forêts denses qui se prêtent très mal à l'exercice du modèle occidental de la guerre ;

- établir une osmose entre les combattants et la population. Sans soutien de celle-ci, ou au moins sa neutralité bienveillante, un maquis ne peut se maintenir longtemps ;

- disposer du soutien d'une tierce puissance, qui lui assure une résonance politique, par la mise en accusation de l'adversaire dans les enceintes internationales, le lancement de campagnes de propagandes et, chose essentielle, qui lui apporte un soutien logistique, en lui livrant des armes et de l'argent, en hébergeant une représentation politique, des camps d'entrainement... Faute de quoi, on l'a vu après l'effondrement de l'Union Soviétique et le désengagement progressif de la Chine communiste, les partisans doivent rechercher d'autres ressources et d'autres alliés. Souvent, le marché de la drogue et l'alliance avec des bandes armées dépourvues d'impératifs politiques ou idéologiques peuvent seuls les soutenir...

- avoir une idéologie forte, seule capable de mobiliser les masses et de les encadrer pour qu'elles ne retombent pas dans la simple révolte populaire.

 

Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, 2002. Jorge CASTANEDA, article Guérilla, Dictionnaire critique du marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999. 

 

STRATEGUS

 

Relu le 20 juin 2020

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1 mai 2011 7 01 /05 /mai /2011 14:38

         C'est surtout depuis le XVIIIe, plus précisément dans la foulée des guerres de la République française et de l'Empire français que les études sur la petite guerre reprennent après une longue éclipse (ce qui ne veut pas dire qu'elle s'était arrêtée d'exister).

Bernard PESCHOT (La notion de petite guerre en France (XVIIIe siècle), Les Cahiers de Montpellier, n°28, 1983) rend compte qu'en ce siècle, on discute de petite guerre et de guerre de partisans, sans que ces deux notions soient clairement distinguées : la petite guerre recouvre plutôt l'emploi autonome de petits détachements, tandis que la guerre des partisans "désigne, à la fois, les méthodes de combat des soldats détachés dans des partis de guerre qui courent la campagne en avant des armées, et les formes spéciales des guerres civiles dans lesquelles la population est impliquée. Le partisan d'Ancien Régime est donc, suivant le cas, le franc-tireur incorporé aux troupes régulières ou le maquisard sans formation militaire." Cette forme de guerre, selon Bernard PESCHOT, à la croisée de deux "écoles" :

- la tradition cavalière héritière des fronts orientaux européens ;

- l'expérience montagnarde issue des combats contre des partisans civils."

 

       Le chevalier Jean-Charles de FOLARD (1669-1752) commence sa carrière d'écrivain avec un essai sur L'art des partis à la guerre, non publié. Le chevalier de LA CROIX publie un Traité de la petite guerre pour les compagnies franches (1752). Le capitaine LE ROY DE GRAND MAISON (1715-1801)  publie en 1756, un gros livre intitulé La Petite guerre ou traité des troupes légères en campagne, premier ouvrage à connaître une large et durable diffusion. A sa suite, plusieurs ouvrages traitent des même thèmes, comme le comte de la ROCHE en 1770 (Essai sur la petit guerre) dans lequel il tente de dégager des principes. Si la production s'arrête en France dans les années 1790, elle se poursuit dans d'autres pays, en Allemagne notamment, marquée par les campagnes napoléoniennes.

CLAUSEWITZ professe un cours sur la petite guerre en 1810 et intègre les leçons de la guérilla dans son De la guerre. 

Le général Guillaume Philibert DUHESNE (1766-1815) tire les enseignement de la "révolution tactique" des années 1790, dès 1814, dans un Essai historique sur l'infanterie légère qui sera réédité pendant un demi-siècle.

Jean-Frédéric-Auguste LE MIERE DE CORVEY (1770-1832), qui a participé aux guerres de Vendée et d'Espagne, est le premier, dans Des partisans et des corps irréguliers (1823) à ne pas faire de la guérilla un accessoire de la grande guerre et à proclamer que "le but principal de ce genre de guerre est d'obtenir la destruction insensible de l'ennemi". Le partisan doit avoir trois qualités, être sobre, bien marcher et savoir tirer un coup de fusil, leçon que retiennent bien ensuite de nombreux guérilleros modernes.

           Le général russe Denis DAVIDOFF (1784-1839), qui a commandé un corps de cosaques durant la campagne contre Napoléon de 1812, tire de son expérience un Essai sur la guerre des partisans écrit en 1821, dans un grand effort de théorisation. Il lie le développement de la guerre des partisans à l'augmentation des effectifs des armées qui a "introduit dans l'art militaire l'obligation d'entretenir une ligne non interrompue entre l'armée agissante et le point central de ses ressources et approvisionnements". La guerre des partisans consiste à "occuper tout l'espace qui sépare l'ennemi de sa base d'opérations, couper toutes ses lignes de communication, anéantir tous les détachements et convois qui cherchent à le rejoindre, le livrer aux coups de l'ennemi sans vivres, sans cartouches, et lui barrer en même temps le chemin de la retraite". Il se propose d'établir les "principes fondamentaux sur la manière de diriger un parti" qui "ne se trouvent encore nulle part." Son système, fondé sur une base d'opérations, de ravitaillement et de bataille, rappelle fortement celui de JOMINI. Même certains écrits de révolutionnaires marxistes y font référence.

                  La Suisse, avec sa tradition de milices, n'est pas restée indifférente à la guérilla. Citons, entre autres, Aymon de GINGINS-LA-SARRAZ (la guerre défensive en suisse, 1860 et Les partisans et la défense de la Suisse, 1861). Il prône une défense populaire, mais en demandant que l'envahisseur respecte les lois de la guerre qui protègent les populations civiles. Mais il passe pour un original dans son propre pays.

 

           Toutes ces réflexions n'en restent pas au niveau théorique sans application pratique. En France, l'ordonnance de 1823 sur le service des armées en campagne, rédigée par des officiers dont certains avaient participé à la guerre d'Espagne, comporte de nombreux article relatifs à la mise en oeuvre des partisans et aux moyens de les combattre. Mais la charge subversive de cette forme de guerre va entraîner son élimination progressive, sous l'effet combiné de la suspicion du pouvoir politique (royaliste) et du mépris des militaires (corporatisme). (Hervé COUTEAU-BEGARIE)

 

           Ce sont surtout ensuite des auteurs italiens, impressionnés par l'exemple espagnol, qui considèrent la guérilla comme une stratégie utile pour la réalisation de l'unité italienne. Le comte Cesare BALBO (1789-1853) publie en 1821 Della Guerra di Parteggiani, dans une une revue napolitaine. Il se prononce pour la guerre des partisans. En écho, le général napolitain Guglielmo PEPE 1783-1855) publie en 1833, un Mémoire sur les moyens qui peuvent conduire à l'indépendance italienne, et en 1836, L'italia militare e la guerra di sollevazione. Il insiste sur le soutien que les bandes de partisans peuvent apporter à l'armée régulière. De même, Carlo Bianco di Saint JORIOZ (1795-1843) écrit en exil à Malte en 1830, le volumineux Della guerra nazionale d'insurrezione per bande qui inspire l'action militaire de MAZZINI. En relation avec les Italiens, d'autres insurgés, polonais, rédigent de semblables essais. Tant dans le camp des partisans que dans le camp de leurs adversaires officiers, prolifèrent les écrits, tous mettant en avant la valeur certaine des actions de guérillas, avant souvent, que les organismes officiels, lesdites guérillas passées et réprimées, mettent ces écrits à l'index. Mais, à l'inverse, Hervé COUTEAU-BEGARIE s'étonne de l'extrême rareté des écrits sur la lutte anti-guérilla.

 

            Pour la période 1870-1939, l'auteur du copieux Traité de stratégie estime que les guérillas retournent à la marginalité, en tant que tel sur le plan littéraire. Citons comme lui tout de même certains auteurs qui y voient un élément important sur le plan stratégique :

- Anne-Albert DEVAUREIX, De la guerre de partisans, son passé, son avenir, 1881;

- V. CHARETON, Les corps francs dans la guerre moderne. Les moyens à leur opposer, 1900 ;

- Thomas Miller MAGUIRE, Small war, 1899 et Guerilla or Partisan Warfare, 1904 ;

- Charles Edward CALLWELL (1859-1928), avec sa référence historique majeure, Small wars, 1896. Dans cet ouvrage, il y énonce la loi, souvent reprise ensuite, de supériorité tactique et d'infériorité stratégique des armées régulières face à des combattants irréguliers plus mobiles, qui n'ont pas à se soucier de leurs communications. (Petites guerres, ISC-Economica, Bibliothèque stratégique, 1998).

- T. E. LAWRENCE (1888-1935), acteur de la révolte arabe contre les Turcs, Les sept piliers de la sagesse, plusieurs fois remanié (1919-1926).

 

       Mais c'est surtout l'école marxiste ou marxiste-léniniste qui produit les analyses les plus prolifiques sur les guérilla.

A noter que les positions d'origine de nombreuses des réflexions de ces auteurs se situent de manière globale à l'opposé de nombreux autres précédemment cités. La guérilla est souvent, au début, menée contre une armée régulière en l'absence d'appui ou de soutien à une armée du camp des révoltés. MARX et ENGELS, bon connaisseurs de problématiques militaires sont convaincus que à l'image de la bourgeoisie qui a créé, avec la nation armée, son propre mode de combat, l'émancipation du prolétariat trouvera sa propre expression en ce domaine. Levée en masse et guérilla, explique Karl MARX, sont les méthodes par lesquelles une force relativement faible résistera aux coups d'une armée plus forte et mieux préparée. LENINE et TROTSKI reprennent leurs analyses et donnent aux facteurs idéologiques et populaires une part majeure, en insistant sur les conditions préparatoires, à travers le parti, aux opérations militaires. Si l'historiographie soviétique suit les mêmes idées jusqu'à la Seconde Guerre Mondiale, nourries de la guerre civile russe d'ailleurs entre les Blancs et les Rouges, une rupture nette intervient en 1941, lorsque STALINE revient à des conceptions plus classiques, tout en n'abandonnant pas la guerre des partisans.

      Les réflexions au sein de l'Armée populaire yougoslave, dans un pays qui s'est libéré en grande partie grâce à des actions de guérillas, demeure marquée par cette expérience, qui transparait dans le thème de la défense populaire généralisée, malgré un retour là aussi à des conceptions plus classiques.

        La synthèse entre guérilla et actions militaires régulières est surtout effectuée par l'école chinoise, dans le concept de guerre révolutionnaire. MAO ZEDONG voit dans le prolétariat industriel la force dirigeante révolutionnaire, qui met en oeuvre, à partir d'une infrastructure clandestine, une guérilla moderne, union intime entre le peuple et l'armée.

         Partant de l'expérience chinoise, les stratèges marxistes vietnamiens - HO CHI MINH, PHAN VAN DONG et VO GNUYEN GIAP, développent méthodiquement les éléments d'une résistance, puis d'une défense populaire. 

         Dans le même schéma, le FLM algérien entreprend une lutte de libération nationale contre la France, en alliant terrorisme sélectif et opérations militaires complexes.

     Les expériences cubaine, malaise, somalienne, nicaraguayenne, colombienne... constituent autant de modèles ou de variantes sur le thème de l'organisation systématique d'une guérilla. Sans oublier bien entendu la figure emblématique de CHE GUEVARA (1928-1967), dont l'action après son expérience cubaine eut bien plus d'effets idéologiques (notamment en Occident) que pratiques en Amérique Latine.

 

      La multiplication des conflits de basses intensités multiplie les situations où la guérilla est largement employée, sans que l'on distingue souvent les objectifs véritables de leurs acteurs.

Le soutien de certaines populations en leur faveur ne sont pas le gage forcément du caractère véritablement populaire (en terme d'objectifs) de leur lutte... La phraséologie idéologique n'éclaircit pas la situation, tant le camouflage devient une seconde nature. En Afghanistan et dans de nombreux pays d'Afrique, des actions de guérillas sont menées par souvent tous les camps en présence. Une certaine théorisation de l'ensemble des guérillas est menée par différents auteurs, notamment de géopolitique, tel Gérard CHALIAND. Il semble que nous soyons entrés dans une période d'analyse plus que dans une période d'instrumentalisation de l'expérience de la guérilla, excepté sans doute d'un tout autre phénomène, de l'organisation de forces de maintien de l'ordre en prévision de guérilla urbaine. L'absence de réflexions de l'institution militaire en général sur la guérilla depuis le XVIIIe siècle l'a conduite à de nombreux mécomptes dans les colonies de l'Occident. Il semble que de nombreuses institutions policières ne veulent pas commettre la même erreur, dans de nombreux pays, tant en Orient qu'en Occident.

 

Petite guerre

   Avant la dénomination de guérilla, c'est le terme de petite guerre qui est utilisé aux XVIIIe et XIXe siècles pour désigner le type de combat mené par les partisans et les corps d'irréguliers. Dans la littérature, en plein développement des cadres étatiques de la chose militaire, ce terme entre bien dans une certaine dévalorisation de la guérilla, par rapport à l'utilisation d'une force organisée, disciplinée, aux ordres d'une autorité centrale qui doit disposer de la violence armée de manière inconditionnelle. La doctrine même de la petite guerre puise ses sources dans les manuels de stratégie classiques, comme le Stratagematicon de Jules FRONTIN, et aussi dans une pratique - très critiquée par les officiers supérieurs qui se targuent d'honneur - qui se développe - contre leurs troupes - au XVIIe siècle, tout particulièrement pendant la guerre de Trente Ans.

   La petite guerre est en fait une forme de ce que l'on appelle communément la stratégie, ou approche, indirecte. Sous des aspects divers, la petite guerre existe depuis toujours. Sa pratique est rare au Moyen Age occidental, à quelques exceptions près, comme celle de Bertrand DU GUESCLIN, qui appliqua une tactique de harcèlement face aux Anglais pendant la guerre de Cent Ans. Jean-Charles FOLARD, auteur de L'Art des partis en guerre, et Maurice de SAXE figurent parmi les premiers stratèges occidentaux de grande renommée à s'intéresser de manière systématique au phénomène de la petite guerre. La période qui précède la percée napoléonienne, et celle qui la suit, voient une véritable explosion de textes consacrés au sujet, et ce de manière non péjorative.

Dans un premier temps, à partir de 1750, ces manuels spécialisés comprennent le Traité de la petite guerre de DE LA CROIX (1752), La Petite Guerre de M. de GRANDMAISON (1756), Le Partisan ou l'art de faire la petite guerre de DE JENEY (1750), L'Art militaire du partisan de SAINT-GÉNIE (1769), l'Essay sur la petite guerre de Roche AYMON (1770), Abdandlung über der Kleinen Krieg de von EWALD (1790), Der Parteigänger im Kriege d'Andreas EMMERICH (1791) et Abdandlung über den Kleinen Krieg und über den Gebraunch der Leichten Truppen de VALENTINI (1799) qui fait valoir son expérience de la guerre contre la jeune République française.

La deuxième vague voit apparaitre un nombre important de traités écrits par des vétérans des guerres napoléoniennes. Denis DAVIDOFF publie un excellent ouvrage, Essai sur la guerre des partisans (1821), tiré de son expérience à la tête d'un groupe de partisans chargés de harceler les troupes françaises au cours de la campagne de Russie. L'autre grand texte sur la petite guerre, celui de Mière de CORVEY, Des partisans et des corps irréguliers (1823), offre la perspective inverse d'un soldat ayant dû subir l'assault de troupes de partisans (en Vendée et en Espagne). Parmi les autres textes issus des guerres napoléoniennes figurent Leichte Truppen ; Kleiner Krieg (1814) de SCHELS et Instruccion de guerilla de Felipe de SAN JUAN (1823).

    Les grands théoriciens de la guerre s'intéressent aussi à cette forme de combat. SCHARNHORST lui consacre un livre entier, Militärische Taschenbuch (1792), alors que CLAUSEWITZ enseigne plus tard un cours sur la petite guerre à l'académie militaire de Berlin (1811), cours inspiré par les théories énoncées par EWALD et VALENTINI. JOMINI reprend également plus tard les idées de Mière de CORVEY pour un chapitre de son Précis. Parmi les autres textes importants de cette période, on peut citer le livre de Carl von DECKER, Der Kleine Krieg im Geiste der Neueren Kriegführing (1822), dans lequel il développe l'idée que la petite guerre est plus complexe que la guerre classique, et Partyzanka czyli Wojna dla ludow powstajacych najwlascincsza de Karol STOLZMAN (1844), dans lequel l'auteur perçoit déjà le lien entre tactiques irrégulières et objectifs politiques révolutionnaires tels qu'ils apparaitront au début du XXe siècle.

    Alors qu'en Europe la doctrine de la petite guerre subit une éclipse pendant la seconde moitié du XIXe siècle - avant de réémerger sous une forme nouvelle et sous son appellation espagnole de Guérilla - un corpus théorique est établi à partir de l'expérience coloniale des Français et des Anglais en Afrique et en Asie. Von DECKER est l'un des premiers à offrir une analyse de la guerre en Algérie dans son Algerien und die dortige Kriegsführung (1844). Il manifeste des doutes sur les chances des Français à entreprendre un combat pour lequel, selon lui, les armées classiques sont mal adaptées. Les soldats français, pense-t-il, n'auront pas la patience nécessaire pour endurer une guerre d'usure, analyse juste pour ce qui concerne la deuxième moitié du XXe siècle mais qui sous-estime la capacité des soldats français de son époque à s'adapter à une situation nouvelle. Thomas BUGEAUD tout d'abord, puis Joseph GALLIENI et Hubert LYAUTEY savent imiter et développer de façon remarquable, pour les experts en la matière, la tactique de leurs adversaires pour conquérir et administrer leurs nouveaux territoires. L'expérience coloniale anglaise trouve son théoricien en la personne de C.E. CALLWELL, qui publie son ouvrage, devenu classique, Small Wars, en 1899.

    Dans leur très grande majorité, les théoriciens de la petite guerre des XVIIIe et XIXe siècles tirent leur doctrine de la propre expérience. La plupart soulignent le fait que ce type de guerre est déterminé, plus encore que dans la guerre classique, par des facteurs géographiques, humains et économiques qui sont chaque fois uniques. Quelques principes fondamentaux se dégagent toutefois de ces ouvrages fondés sur des expériences aussi nombreuses que variées, principes que l'on retrouve d'ailleurs dans les doctrines de guérilla contemporaines.

Tout d'abord, les observateurs de la guerre de partisans accordent unanimement une place importante aux aspects psychologiques du combat. Le partisan lui-même doit être motivé, et la tactique à laquelle il participe a pour but de miner le moral et de détruire la volonté de son adversaire. La petite guerre est une guerre d'usure. Ses résultats sont rarement spectaculaires mais possèdent une vertu d'accumulation. Ses objectifs requièrent une patience à toute épreuve. Le soutien actif ou passif des populations locales est vital pour le succès de l'entreprise. Pour celui qui est la cible de ce genre de tactique, une seule approche peut permettre de refouler l'ennemi : l'application de la tactique adverse, de s'aliéner les populations locales.

    Au niveau de la tactique, la petite guerre se caractérise par le refus de l'engagement direct, du choc frontal, de la bataille décisive. C'est une tactique de harcèlement perpétuel visant à déséquilibrer l'adversaire en coupant ses lignes de communication et en détruisant (ou en s'appropriant) ses convois d'approvisionnement. Les embuscades et les raids nocturnes font partie des tactiques les plus courantes. L'adoption de cette méthode de combat est considérée le plus souvent comme un choix stratégique de dernier recours mais qui peut être décisif à long terme. Ses observateurs et ses théoriciens envisagent pour la plupart la petite guerre comme un phénomène militaire avant tout. Ce n'est que plus tard que sa dimension politique, voire idéologique, est véritablement comprise et exploitée, lorsque l'on parle alors de "guerre révolutionnaire".  (BLIN et CHALIAND)

 

Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, 2002. Bernard PESCHOT, La Guerre buissonnière, CFHM/Economica, 2002. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016.

 

 

STRATEGUS

 

Complété le 11 octobre 2019. Relu le 21 juin 2020

 

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30 avril 2011 6 30 /04 /avril /2011 08:46

           Les stratégies de guérilla font partie, en regard du modèle occidental de la guerre, des stratégies alternatives. Depuis très longtemps, la petite guerre fait partie du paysage stratégique.

Dans l'Antiquité, de nombreux auteurs y font allusion et SALUSTRE (Guerre de Jugurtha, considéré comme le premier traité de guérilla) la range dans le domaine d'exercice courant de la guerre. Elle n'est pas seulement la stratégie du camp le plus faible en nombre ou en puissance technologique ou d'organisations considérées par des régimes plus ou moins autoritaires comme illégitimes. Elle n'est pas seulement la stratégie qui commence à se former des hommes et des femmes en révolte contre l'oppression. Elle constitue un ensemble de moyens et d'objectifs qui peut être utilisé par un Empire. L'Empire byzantin doit une partie de sa longévité à la stratégie de Nicéphore PHOCAS au Xe siècle, utilisée face aux Barbares. (Hervé COUTEAU-BEGARIE) Si la petite guerre n'est connue à part ce grand exemple qu'à travers les mémoires de chefs de partisans ou d'écrits historiques qui privilégient l'anecdote, elle correspond à la volonté d'éviter les combats décisifs et d'empêcher précisément un adversaire supérieur au niveau militaire de stabiliser la situation à son avantage. Sous ce terme générique de guérilla existe une sorte d'univers stratégique qui va de la petite guerre, escarmouches répétées et distantes dans le temps et dans l'espace, à la guerre révolutionnaire organisée pour renverser l'ordre établi.

 

     Ce mode de combat, qui répond à des logiques historiques différentes, correspond à plusieurs motivations et contenus. Pierre DABEZIES distingue :

- le soulèvement d'ordre sociologique de populations, plus ou moins minoritaires et opprimées, défendant leur intégrité, leurs biens, ou se battant pour une cause sociale, religieuse et ethnique ; il s'agit là de violences souvent spontanées, voire primitives, que l'on retrouve dans les affrontements de clans propres aux sociétés pré-étatiques ou aux sociétés marquées par la désagrégation du cadre collectif ;

- la révolte à dominante idéologique et politique de partisans, cherchant, en s'appuyant sur le peuple, à liquider un régime ou des dirigeants honnis ;

- la réaction nationale contre un envahisseur ou un occupant, que celle-ci se présente sous la forme d'une "résistance" oeuvrant au côté ou en complément d'une armée régulière chargée de la défense du pays ou bien qu'elle soit le fait, au contraire, de francs-tireurs ou de maquisards livrés à eux-mêmes. La Seconde Guerre Mondiale fourmille d'exemples de ce type de combats.

"De l'une à l'autre de ces hypothèses diffèrent non seulement les motivations, mais un certain nombre d'éléments, comme la structuration du mouvement, l'encadrement idéologique ou la formation des combattants. En revanche, sous réserve de l'évolution des matériels, les techniques ne varient guère, tandis que s'imposent deux facteurs communs essentiels : l'un est le temps, puisqu'il s'agit non pas de détruire l'ennemi à l'emporte-pièce, comme dans le combat classique, mais de le miner ou de le grignoter sous l'angle moral comme sous l'angle physique dans une lutte par essence prolongée ; l'autre facteur est le soutien populaire, atout majeur pour les insurgés, trame de la bataille et, de part et d'autre, enjeu véritable. C'est là que les choses ont sans doute le plus changé. Vieille comme le monde, en effet, la guérilla a très souvent reflété des velléités diffuses, une effervescence anarchique, des pulsions antagonistes qu'épisodiquement quelques personnalités exceptionnelles réussissaient à contrôler et à transcender. Or, prolongeant l'analyse de CLAUSEWITZ, les écoles marxistes russe, puis asiatique, ont systématisé et rationalisé le phénomène, non point jusqu'à le rendre irrésistible comme certains esprits simplistes l'ont affirmé, du moins en lui donnant une dimension nouvelle et, de là, de plus grandes chances de succès. Le concept de guérilla n'en est pas pour autant limpide. D'une part, il se situe entre le combat classique et, à l'opposé, certaines formes de violences fragmentaires ou englobantes comme le terrorisme ou la guerre subversive ; d'autre part, il se présente différemment selon le cadre spatial et chronologique où on l'appréhende."

 

    Dans tous les cas, selon Richard TABER (The War of the Flea : guerilla Warfare, Theory and Practice, Paladin, Londres, 1977), la guérilla a pour objectif politique de renverser une autorité contestée par de faibles moyens militaires très mobiles utilisant les effets de surprise et avec une forte capacité de concentration et de dispersion. La tactique des commandos britanniques durant la Seconde Guerre Mondiale est proche de celle de la guérilla, mais diffère dans le but qui est militaire pour les commandos et politique pour la guérilla. Les "forces spéciales" d'aujourd'hui sont les héritières directes de ces commandos britanniques. Souvent, il y a confusion entre guérilla et commando, dont la similarité est dans la tactique et la différence dans la stratégie à la fois militaire et psychologique pour atteindre le but de renverser le gouvernement. 

 

     Dans son Introduction à la stratégie, André BEAUFRE, termine son analyse de la stratégie indirecte en la plaçant dans une perspective historique, comme le fait plus tard d'ailleurs Gérard CHALIAND : "La stratégie indirecte qui est un "mode" mineur de la guerre totale a été de toutes les époques (tout comme la stratégie directe d'ailleurs). Ses aspects modernes et sa grande vogue tiennent à ce qu'aujourd'hui la grande guerre est devenue raisonnablement impraticable. Son rôle est donc en réalité complémentaire de celui de la stratégie nucléaire directe : la stratégie indirecte est le complément et en quelque sorte l'antidote de la stratégie nucléaire. Plus la stratégie nucléaire se développera et aboutira par ses équilibres précaires à renforcer la dissuasion globale, plus la stratégie indirecte sera employée. La paix sera de moins en moins pacifique et prendra la forme de ce que j'avais appelé en 1939 la "Paix-guerre" et que nous connaissons bien depuis sous le vocable de guerre froide." "Bien que ses aspects soient très particuliers et parfois déroutants, la stratégie indirecte n'es pas une stratégie spéciale, intrinsèquement distincte de la stratégie directe. La clef, comme dans toute stratégie, est la liberté d'action. C'est la façon d'obtenir, par l'initiative et la sûreté, qui est différente, parce que la marge de liberté d'action (donc la sûreté) dépend de la manoeuvre extérieure et non de la manoeuvre intérieure. C'est cette particularité qui lui donne le caractère indirect. "

Gérard CHALIAND considère qu'un nouvel art de la guerre est né de la situation présente. En parallèle à la baisse progressive du nombre de guerres interétatiques depuis 1945, il s'interroge sur la difficulté des troupes occidentales à l'emporter dans un contexte de guerres irrégulières. Alors que la supériorité de l'armement est systématiquement du côté des troupes régulières, ces dernières essuient des défaites cinglantes lorsqu'elles se voient confrontées à des guérillas. Il fait deux constats :

- les populations sont aujourd'hui partie prenante des guerres asymétriques ;

- un conflit ne peut être gagné que grâce à une volonté politique supérieure à celle de l'adversaire. 

"Si la guérilla est une technique d'irréguliers, fondée sur la surprise et le harcèlement, destinée à affaiblir une armée régulière, la guerre révolutionnaire cherche pour sa part, par les mêmes moyens politiques et militaires, à encadrer une population afin de s'emparer du pouvoir. Les idées émancipatrices, le nationalisme moderne et les techniques organisationnelles ont permis aux colonisés et semi-colonisés de se libérer par la violence - ou par d'autres moyens - de la mainmise de l'Occident." (Anthologie mondiale de la stratégie).

 

       La guerre révolutionnaire peut être considérée comme un synthèse entre la grande guerre et la petite guerre (Hervé COUTEAU-BEGARIE). Ceci reflète l'opinion dominante des stratèges actuels qui raisonnent souvent encore par le primat de la violence armée, laquelle peut se décliner également (notamment par la guérilla) dans la stratégie navale et dans la stratégie aérienne. 

 

        L'emploi parfois indifférent ou simplement le rapprochement des termes guérilla, terrorisme, guerre révolutionnaire, produit des amalgames contre lesquels met en garde par exemple Pierre DABEZIES. "La guerre, comme l'écrit Clausewitz, étant un "caméléon", il ne faut pas s'étonner que la guérilla - elle-même hybride - ne soit pas toujours facile à individualiser, que ce soit au regard de la guerre classique, du terrorisme, de la guerre révolutionnaire ou des insurrections citadines." Mais "dégagent, en définitive, trois idées : la guérilla, technique opérationnelle tournée exclusivement vers le combat ; la guérilla élargie aux domaines politiques et psychologiques, le partisan étant un militant qui s'adosse à une mystique et ne peut se passer pour vaincre de l'appui populaire ; enfin la guérilla confondue avec la révolution, elle-même, sous le nom de guerre de partisans, de guerre prolongée, de guerre du peuple ou de guerre révolutionnaire. Le mot prend, dans ce cas, une extension outrée." Bien entendu, ces propos ne proviennent pas d'un auteur particulièrement favorable aux guérillas en question ; toutefois, elles possèdent le mérite de clarifier un peu la question.

 

      De même que les populations civiles sont de plus en plus entraînées, lorsque une guerre ravage leur territoire, à y participer (si elles ne fuient pas), de même les techniques de harcèlement et de désobéissance civile se diffusent, en milieu rural ou en milieu urbain, lorsque ces populations considèrent comme injustes les politiques socio-économiques des pouvoirs politiques en place. Nous pouvons parler de véritables guérillas civiles et souvent non-violentes (n'utilisant en tout cas pas des armes pour s'exprimer), qui traversent de nombreux champs sociaux, de l'éducation aux transports publics, guérillas devant lesquelles les États, à moins d'user de répressions systématiques (mais elles n'en ont parfois pas les moyens ni la volonté), doivent composer. Même lorsque leurs participants ne l'évoquent pas, il s'agit d'une lutte socio-politique qui rejoint certaines des préoccupations marxistes quant à l'organisation de la lutte des classes.

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Économica/Institut de stratégie comparée, 2002. Pierre DABEZIES, article Guérilla, dans Encyclopedia Universalis, 2002 ; article guérilla dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000. Gérard CHALIAND, Le Nouvel art de la guerre, Éditions de l'Archipel, 2008. André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette Littératures, 1998.

 

 

STRATEGUS

 

Relu le 17 mai 2020

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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 15:36

         Le regard premier du spectateur sur des westerns bien réalisés ne peut être que de pur plaisir (à condition d'aimer le genre, bien sûr!), mais rien n'empêche, qu'après avoir vu un film dans le conditions idéales (en salle, avec le bon écran et en bonne position...), rien n'empêche le regard critique et citoyen de le revoir en DVD dans des conditions de maîtrise minimum de l'image perçue. Le regard sur la forme et sur le fond peut alors s'exercer pleinement et il peut même s'avérer de se rendre compte d'un piège tendu au niveau idéologique (et pictural, cela va sans dire...) pour le film au spectateur. Derrière la beauté du diable, dit-on... Loin d'une critique uniquement et purement cinéphilique (qui s'exerce surtout sur la forme, ou pire sur le chassé-croisé des éléments du show-business), c'est plutôt une critique sur les ressorts d'une histoire racontée qui nous guide ici pour proposer un certain nombre de films et de documentaires sur ce genre.

 

           Nous empruntons volontiers à Yves PEDRONO, la chronologie des proto-western (1903-1946), western (1946-1964) et post-western (1964 à nos jours) qu'il propose pour une vision critique du genre.

 

       Le proto-western rassemble une série de films entre Le vol du rapide (1903) et La poursuite infernale (1946) où s'écoule "une quarantaine d'années au cours desquelles les réalisateurs prendront progressivement conscience de la place qu'il convient d'accorder au western dans la culture américaine. Il faudra même le cataclysme du conflit mondial pour que le véritable processus de "l'écriture" de l'épopée démarre. Cet éveil sera donc assez lent, ne serait-ce que parce qu'on devra attendre l'acquisition de la maîtrise de certaines techniques cinématographiques, telles l'usage d'une bande sonore, de la couleur ou du cinémascope. Il ne faudrait pas s'imaginer que la transformation a été brutale. On voit, dès les années trente, des metteurs en scène comme (Raoul) Walsh et (John) Ford pressentir l'importance du genre. A l'inverse, tous les cinéastes ne s'inscrivent pas d'emblée dans la perspective qui prévaudra après la Seconde Guerre mondiale. Il n'est pas rare en effet, que des réalisateurs se refusent dans les années cinquante à adopter tout ou partie des codes westerniens. Ce qui caractérise le proto-western tient en deux traits essentiels : d'une part ses oeuvres initiales hésitent souvent entre plusieurs genres cinématographiques ; d'autre part la codification propre au western (...) n'est pas vraiment en place."

Dans cette période peuvent figurer des oeuvres comme :

- Le vol du rapide (1903), d'Edwin S PORTER, considéré comme le premier des westerns où des bandits attaquent un train et où des habitants des villages voisins se mobilisent et mettent la bande hors d'état de nuire. A travers ce vol, tout s'y préfigure, le cadre, les revolvers, le train... sauf une chose essentielle qui est bien martelée plus tard : il n'y a pas de héros solitaire!

- Panique à Yucca City (1934), dont le thème romanesque consiste en l'expulsion de tous les habitants d'une ville parce que leurs terres sont installées sur un riche filon d'or, est totalement étranger au western, bien que se déroulant à l'Ouest.

- La cité de la peur (1948), de Stanley LANDFIELD, raconte l'enquête d'un agent des services du renseignements de l'armée sur le meurtre de deux soldats convoyeurs d'or, et ressort, bien que se passant dans l'ouest, du genre policier...

- Texas (1941), de George MARSHALL est émaillé de scènes burlesques.

- La loi de prairie (1956), de Robert WISE reconstitue un triangle oedipien et est bien trop subtil pour figurer comme un western bien codé. Le jeune héros est recueilli par un riche propriétaire de ranch, lui-même vivant avec une femme qu'il va convoiter...

- La ruée sanglante (1943), d'Albert ROGELL, qui met en scène un cow-boy aimé des fermiers et apprécié des indiens!

- Le premier rebelle (1939), de William A. SEITER se déroule très tôt, en 1759, à l'époque où la Pennsylvanie est toujours une colonie anglaise. La conquête de l'Ouest n'y est même pas abordée.

- La chevauchée fantastique (1939), de John FORD est considéré habituellement comme l'archétype du western. Or l'oeuvre est construite tel un véritable jeu de quilles car l'auteur s'évertue à révéler, au fil de l'intrigue, que les personnages sont à l'opposé de l'apparence qui était initialement la leur. Le héros ne s'inscrit pas réellement dans une réelle typologie telle que la voit exposée plus tard. On y trouve déjà des éléments qui vont nourrir le classicisme westernien. Jacques LOURCELLES, de son côté, l'estime comme la quintessence du western, écrivant en pur cinéphile, citant "l'équilibre entre d'une part, les scènes d'action, le climat de menace, de danger mortel qui pèse sur les voyageurs, et d'autre part la description fouillée, drue, laconique de chacun des personnages (...)" Précisément c'est surtout la forme qui est ici analysée et non le fond  de la vérité des personnages...

- Le maître de la prairie (1946), d'Elia KAZAN, offre un personnage féminin qui n'incarne pas du tout la stabilité qu'ils ont plus tard. Les personnages féminins ne pas encore sacralisés et la réalisateur fait montre d'une misogynie qui disparaît entre 1946 et 1964. 

- Les conquérants (1939), de Michael CURTIZ, offre quelques scènes d'auto-dérision.

 

     Le western, fruit d'une évolution lente (qui n'est d'ailleurs pas limitée au grand écran ; le petit écran et la littérature y contribue fortement), présente des caractéristiques propres et entre dans un certain nombre de codes relativement stricts. Un profil de héros bien défini, solitaire, errant, moral, déterminé, sans reproches, en fait véritablement exemplaire ; la présence de quelques femmes bien typées ; la mise en évidence de la nécessité de la loi ; la conquête légitime du territoire sauvage à civiliser (à christianiser également)  ; une vision raciste qui touche tout ce qui n'est pas blanc, protestant et anglo-saxon ; un règlement obligatoire du conflit par la violence au face à face (le duel magnifié) ; la présence des armes, symbole de virilité et de légitimité... 

Dans cette période peuvent figurer les oeuvres suivantes :

- La Poursuite infernale (1946), de John FORD, contribue selon Jacques LOURCELLES, à donner ses noblesses au genre, "en particulier par cette recherche, cette solennité plastique qui installent des personnages déjà très célèbres une aura mythique supplémentaire : chacun de leurs gestes, de leurs déplacements dans l'espace du plan acquiert une importance infinie (...)". L'auteur d'un Dictionnaire du cinéma que nous recommandons fait référence à SHAKESPEARE et estime que John FORD rend bien les contrastes nombreux : "action dure et violente parsemée de scènes lyriques et paisibles, vision mythique des personnages basée autant sur leurs hauts faits que sur le détail familier et pittoresque de leur comportement."

- La charge des Tuniques bleues (1955),  The Last Frontier en titre original,  d'Antony MANN qui examine comment l'indépendance semi-sauvage du trappeur se transforme peu à peu en une soumission à l'ordre, à la nouvelle forme de société qu'incarnent les soldats du fort.

- La cible humaine (1950), d'Henry KING.

- Le jardin du diable (1954), d'Henry HATHAWAY.

- Fort Massacre (1958), de Joseph NEWMAN.

- Rio Bravo (1959), d'Howard HAWKS, approfondit tous les aspect du western pur et dur. Avec l'acteur John WAYNE en qui se rattache les figures des héros de l'Ouest des trois périodes...

- Les conquérants d'un nouveau monde (1946), de Cecil B DeMILLE, gigantesque superproduction, que l'on peut rapprocher d'ailleurs de La conquête de l'Ouest, de 1962, d'Henry HATHAWAY, lequel montre un tableau assez différent et bien plus consensuel concernant les diverses ethnies en présence dans ces histoires.

- Les Implacables (1955),

- L'Homme de l'Ouest (1958), d'Antony MANN, est selon Jacques LOURCELLES, "l'un des plus beaux westerns et l'un des très grands films américains, témoignage de la gloire du cinéma hollywoodien dans les dernières heures de sa suprématie."

- Le Salaire de la violence (1958), de PHIL KARLSON.

- Le Train sifflera trois fois (1952), de Fred ZINNERMANN, constitue un film archétypique du western, avec son héros solitaire abandonné de tous qui règle "quand même" pour le bien de tous un problème de la manière définitive habituelle...

- L'Homme des vallées perdues (1952), de Georges STEVENS.

- La rivière rouge (1948), de Howard HAWKS.

 

     Le post-western apparaît avec le conflit vietnamien, et à travers la mise en cause des codes précédemment mis en place, s'opère une plus ou moins grande violente critique de la société américaine. Avant la dévalorisation complète du héros et la naissance même d'un anti-héros type, viennent d'abord la mise en scène des difficultés réelles de faire valoir la loi, de définir la bonne ou la mauvaise morale, de définir la frontière entre les bons et les méchants (dont les comportements se ressemblent de plus en plus), l'introduction de nombreux éléments importés de la psychanalyse, du cinéma comique (pour la dérision de certaines valeurs ou de certains comportements). Ensuite, au fur et à mesure du temps qui passe, viennent des films qui mettent en scène une histoire non romancée, où les minorités ethniques se voient valorisées, où le religieux est ridiculisé, où la femme dotée d'un statut à l'égale de l'homme vient bouleverser l'amalgame virilité-violence, où les rôles sont inversés (le blanc devient le méchant, l'Indien le gentil)... En même temps que le fonds, c'est une certaine forme qui s'exacerbe, notamment avec l'arrivée des westerns-spaghettis. La violence n'est plus présenté comme indispensable, même si elle est encore plus présente. Le nombre des combats s'élève notablement, et les batailles rangées sont les plus jouissives possibles... En fait, c'est d'abord surtout le fond de l'épopée qui est contesté à petites touches et c'est ensuite sur la forme que le genre évolue, jusqu'à faire d'un film une succession pure et simple de coups de feu.

Peuvent entrer dans cette catégorie :

- Tom Horn (1978), de William WIARD, western démythifiant sur la fin de l'Ouest.

- Open Range (2003), de Kevin COSTNER.

- Le Reptile (1970), de Joseph L. MANKIEWICZ, qualifié parfois de faux western, tant il passe à la moulinette nombre de codes.

- La Horde Sauvage (1969), de Sam PECKINPAH, qui se situe en 1914. Un renouvellement du cinéma italien qui marque selon Jacques LOURCELLES "la seconde et dernière étape de la disparition" du western. Il considère même que ce film est une borne après laquelle le western cesse d'exister en tant que genre fondamental.

- Le Soldat bleu (1970), de Ralph HAUSER, qui met en scène le massacre des indiens à Sand Creek en 1864 par les tuniques bleues.

- Les Cheyennes (1964), de John FORD, qui semble clore lui-même un cycle qu'il a contribué à porter au firmament de la production cinématographique. Il s'intéresse aux victimes de la conquête de l'Ouest avec la même force qu'il la magnifiait auparavant.

- Jeremiah Johnson (1972), de Sidney POLLACK qui, tout en renouvelant le genre, notamment sur le plan plastique, raconte l'histoire d'un homme qui renie la société organisée et qui s'élève jusqu'à des montagnes vierges pour se modeler une vie à sa mesure, libérée des contraintes imposées par la civilisation.

- Les cordes de la potence (1973), d'Andrew McLAGLEN, qui semblent reprendre une éternelle formule mais qui se distingue par une certaine... brutalité.

- Le dernier des géants (1976), de Don SIEGEL, où joue pour la dernière fois John WAYNE, est un véritable crépuscule du genre.

 

     Au spectateur de se faire une opinion et de vérifier par lui-même cette chronologie. Sans doute serait-il instructif de faire une comparaison à partir des westerns télévisés, notamment des séries...

 

     Nous ne proposons ici que deux documentaires sur le western en général, en dehors de l'océan des productions panégyriques promues par les studios de production :

- L'épopée du western (Golden Saddles, Silver Spurs), un film de Robert J. EMERY, de 2000. Pendant 95 minutes, c'est toute l'épopée qui est visitée, du style au scénario où il s'agit le plus souvent de montrer l'héroïsme des cow-boys, la violence et la cruauté des Indiens. Nombreux extraits de films.

- Le western, l'histoire américaine réécrite, de Laurent PREYALE, de 2004. D'une durée courte - sans doute trop courte - de 27 minutes, il entend bien montrer l'essence du western, ce genre où le duel est essentiel et où le cadre est immuable. Produit par TPS Cinéma et Striana Productions.

 

Yves PEDRONO, Et Dieu créa l'Amérique, De la bible au western, L'histoire de la naissance des USA, Editions KIMÉ, 2010. Jacques LOURCELLES, Dictionnaire du cinéma, Les films, Robert Laffont, Collection Bouquins, 1992.

 

Relu le 18 mai 2020

 

 

 

 

 

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