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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 13:05

            La fortification ne disparait pas dans les Temps Modernes, même sous la poussée des progrès de l'artillerie à poudre. De la Ligne Maginot ou du Mur de l'Atlantique pendant la deuxième guerre mondiale ou du Mur de Berlin pendant la guerre froide ou du Mur en Palestine encore de nos jours, les exemples existent d'une permanence de techniques que nous pourrions penser faire partie définitivement du passé.

C'est que la fortification n'est pas seulement une technique de défense, même si peu d'auteurs y font allusion. Que ce soit dans toute la période du Moyen Age ou de la prétendue Renaissance, le passage aux portes est contrôlé non seulement pour ne pas laissé entrer des ennemis potentiels, mais également pour surveiller les populations protégées. Avec certains Murs, comme celui du Mur de Berlin, c'est même cette fonction de contrôle qui prédomine, bien plus que de s'opposer à une hypothèse offensive de blindés. La double fonction de contrôle social et de défense militaire est assez peu soulignée par les auteurs qui traitent des fortifications, et a fortiori des questions d'urbanisme (sauf d'auteurs comme Lewis MUMFORD). Il faut attendre le développement des passeports individuels pour que disparaisse la nécessité de compter et de contrôler au passage des portes de fortifications qui disparaissent alors peu à peu du paysage urbain, sauf comme objet touristique ou d'embellissement. Même lorsque les murailles entourant les cités disparaissent, à l'orée des Temps modernes, le passage obligé par les anciennes portes est longtemps maintenu (sous forme il est vrai d'oeuvres d'urbanisme pour la circulation).

 

             Même ceux qui se posent les questions pourquoi fortifier, que fortifier ou comment fortifier de nos jours n'y font pas allusion. Ainsi Jean-François PERNOT expose diverses réponses à ces trois questions sans évoquer le contrôle social et se concentre sur précisément les fortification de défense.

"Après la Seconde Guerre mondiale, seule le mouvement primait ; même la prise en compte de cas particuliers comme celui de la séparation des deux Corée était jugée inutile. Avec la nouvelle donne stratégique des années 1990, toute réflexion  sur le fait fortifié est considérée par certains comme dépassé, sans réel intérêt stratégique, appartenant à l'histoire, et d'un rapport coût/efficacité inintéressant pour l'économie d'un pays. Seule la guerre de mouvement et les affrontements entre grandes formations blindées participeraient de la guerre moderne. Que faire de positions fixes, de fronts, alors que tout est redevenu mobile, que l'ennemi n'est pas désigné." En fait, pour cet auteur, les événements de l'ex Yougoslavie rappellent les nécessités de positionnements et des protections en campagne, et ces trois questions restent d'actualité. 

Que fortifier? Même de nos jours, les contraintes logistiques imposent le contrôle de points de passage obligés sur de nombreux théâtres d'opérations, comme l'illustrent les deux guerres du Golfe ou la guerre actuelle de l'Afghanistan. 

Comment fortifier? Cette question se pose avec acuité encore pour les responsables militaires de certaines lignes de démarcation et de zones "neutres", celle contrôlées par les forces de l'ONU (Liban, Chypre...)  par exemple. Il ne s'agit plus d'établir des fortifications permanentes de béton la plupart du temps, mais d'édifier tout de même des constructions de défense qui ne les excluent pas, notamment en sous-sol. C'est d'ailleurs ce genre de fortifications qui prévaut face à la puissance des explosifs, joint à la discrétion de leurs emplacements.

    L'objectif de ces fortifications est toujours de fixer les combattants de part et d'autre d'une muraille, aujourd'hui "symbolique", "infranchissable". Il se situe sans doute à une autre aspect de la stratégie, que celui des grandes manoeuvres d'autrefois : celle de la guérilla urbaine ou semi-urbaine, où il n'est pas question pour les assaillants de prendre une place, mais d'effectuer un "coup de main" à vocation psychologique ou de maintenir un état d'insécurité permanente.

 

           Par ailleurs, juste après la Seconde Guerre mondiale, pour faire face aux effets des explosions nucléaires en cas de conflit généralisé, de complexes techniques d'abris souterrains ont été élaborées, soit pour installer des quartiers généraux "inatteignables" situés en grande profondeur, avec renforts de plusieurs épaisseurs de béton et/ou de métaux. Il s'agit non plus de défendre des positions, mais de permettre la défense de positions et de possibilités de manoeuvres.

De plus, dans une économie friande de solutions individuelles aux problèmes collectifs, le marché des abris anti-atomiques, très florissant dans les années 1950 aux États-Unis, reste en certains endroits "attractif". 

                 Dans un autre domaine, par la multiplication de résidences fortifiées, ou d'ensembles pavillonnaires clôturés, dans un milieu urbain où la ségrégation gagne du terrain, on voit s'édifier à nouveau des forteresses qui allient électronique avancée et vieilles techniques de terrassement, soit en sous-dol, soit en hauteur (sous forme parfois de véritables miradors). Si cette recherche de protection est laissée au soin du secteur privé et semble se situer en dehors des domaines régaliens des États, si la protection recherchée ne concerne pas une cité, mais un ensemble bien plus petit, il convient d'être attentif à de telles évolutions qui remettent au goût du jour les anciens objectifs des fortifications.

 

Jean-François PERNOT, article Fortification, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000.

 

STRATEGUS

 

Relu le 19 mai 2020

 

 

 

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24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 08:26

            L'ingénieur, architecte militaire, urbaniste et essayiste français sous le règne de Louis XIV, se trouve très présent dans l'historiographie officielle. Connu par le grand public surtout pour ses fortifications aux frontières, figurant parfois parmi les grands maîtres de la stratégie, il a participé à la plupart des campagnes militaires de son Roi, mais aussi, il a rédigé, instruit par ses incessants voyages sur la situation réelle du pays, des essais de réforme, notamment fiscale.

Il est à l'origine de l'aménagement de plus d'une centaine de places fortes situées aux frontières du royaume et de la construction d'une trentaine d'enceintes nouvelles et de citadelles. Par certains côtés, il préfigure le mouvement des philosophes des Lumières (même s'il est ignoré en grande partie par les Encyclopédistes). Rédacteur de plusieurs traités et essais sur la défense et l'attaque des villes, par exemple de Le Traité de l'attaque des places et de Le traité de défense des places, publiés tout deux en 1706, il s'intéresse également au développement de l'économie française (agriculture) afin de prévenir les disettes - très présentes en ces temps de guerres incessantes - et à la réforme de la fiscalité. Sensible au sort des paysans écrasés d'impôts, il cherche des solutions avec lucidité. Il consigne, comme beaucoup de ses contemporains, ses observations. Elles couvrent une douzaine de volumes, consacrés à des thèmes très divers.

Rassemblées plus tard sous le titre global Mes oisivetés ou Pensées d'un homme qui n'avait pas grand-chose à faire, ces observations témoignent d'une volonté de s'attaquer aux inégalités fiscales. Un Projet de capitation (1694) et un Projet d'une dîme royale (1986, publié en 1706), très discutés et mal appliqués, autre autres, sont remarqués par FONTENELLE.

 

           VAUBAN se situe dans une lignée des grands planificateurs au service de la royauté, tels RICHELIEU, LE TELLIER et LOUVOIS. Dans ses multiples traités successifs, tenant compte à chaque fois de l'expérience des diverses campagnes militaires, le noble (mais très à l'écart de ses pairs, ces derniers attachés aux intrigues de la Cour) français, s'inspire du fondateur de l'école française de fortification, ERRARD, et surtout de Blaise de PAGAN (1604-1665), théoricien de la construction militaire. Son "premier système" est en fait le modèle de PAGAN, enrichi de perfectionnements mineurs et adapté souplement aux différences de terrain.

    

        Henri GUERLAC évoque différentes polémiques sur le génie créateur de VAUBAN, des auteurs n'y voyant qu'un exécutant remarquable, les autres un véritable stratège des places forte. Même si effectivement, ses "deuxième système" et "troisième système" gardent la trace de ses prédécesseurs, sa capacité descriptive et prescriptive sur les fortifications, visible dans ses Traités, la diffusion de ceux-ci, en font une autorité dans le domaine de l'art militaire le plus important à l'époque.

Les guerres sont effectivement une succession interminables de sièges, toujours préludes à l'invasion d'un pays. Ayant toujours l'oreille du Roi, lui-même très grand spécialiste des fortifications, il diffuse sa philosophie de la guerre et ses conceptions technologiques avec beaucoup d'efficacité (bien plus d'efficacité que ses autres écrits...). Il montre une grande répugnance à verser inutilement le sang, et le nouvel esprit de modération qui commençait à prédominer à son époque en matière de guerre, explique que ses innovations aient visé à régulariser la prise des forteresses et surtout à réduire les pertes des forces assiégeantes. Avant la mise en oeuvre du "premier système", les attaques de fortifications permanentes bien défendues coûtaient très cher aux attaquants. Les tranchées et les bastions étaient utilisées sans méthode, l'infanterie lancée au jugé, les capitaines se fournissant alors aisément en hommes, leurs armées devenant relativement importante.

Dans le Traité des sièges de 1705, VAUBAN propose un système de construction des places fortifiées, un "premier système" : le contour de ces forts était, dans la mesure du possible, un polygone régulier : octogonal, quadrangulaire et même grossièrement rectangulaire. Les bastions formaient la clé du système de défense bien qu'ils sont plus petits que ceux de ses prédécesseurs. Il améliore le détail et recoure de façon plus importante aux défenses extérieures détachées. Son "second système", utilisé pour la première fois à Belfort et à Besançon est le corollaire du système précédent. La structure polygonale est conservée mais les courtines (murs entre bastions) sont allongées et les bastions eux-mêmes sont remplacés par de petits ouvrages ou tours, aux angles protégés par des bastions détachés élevés dans le fossé. Son "troisième système" est une adaptation du second et ne fut utilisé qu'une fois. La forme de la courtine est modifiée pour permettre un plus grand usage du canon en défense, et les tours, bastions détachés et demi-lunes sont agrandis. Loin d'être des éléments tactiques séparés, ils sont conçus en fait comme éléments d'une défense en profondeur du pays.

Adaptant la construction de chaque forteresse au terrain sans mettre en péril une ligne principale qui lie les forteresses, VAUBAN préconise une disposition stratégique et entre même dans les considérations diplomatiques. En effet, certains traités signés par le Roi désorganise cette défense en profondeur, et diminue l'efficacité de l'ensemble des fortifications. LOUVOIS, en charge précisément de la diplomatie royale le rappelle (gentiment mais clairement) plusieurs fois à l'ordre. Les résistances au systèmes de VAUBAN, parmi les grands architectes royaux (CORMONTAINE, l'École de MÉZIÈRES...) font qu'ils ne seront la règle qu'à la fin du XVIIIIe siècle.

        Dans un mémoire de 1678, qui conclu que la frontière serait correctement fortifiée si les places fortes étaient limitées à deux lignes, chacune composée de treize places environ, réparties sur la frontière septentrionale, à l'imitation d'une ligne d'infanterie en ordre de bataille. Son projet réclamait de nouvelles constructions, mais il préconisait également la destruction d'un grand nombre d'anciennes places, ce qui assure une bonne économie et libère 30 000 soldats que l'on peut employer ailleurs. Mémoire célèbre très discuté, il influence fortement (de toute façon il reprenait déjà certaines dispositions existantes) les conceptions du Génie français sur la défense en profondeur en vigueur plus tard. 

       Difficile de ne pas évoquer à propos de l'oeuvre de VAUBAN, la notion de pré carré. L'habitude de considérer la France comme dotée de frontières naturelles prend naissance ou au moins prend une portée effective (car sans doute loin dans l'Histoire, il faudrait rechercher l'origine d'une telle idée) lors du règne de Louis XIV. Il s'agit concrètement d'une double ligne de villes fortifiées qui protège les nouvelles frontières du Royaume contre les Pays-Bas espagnols. Selon David BITTERLING (l'invention du pré carré. Construction de l'espace français sous l'ancien régime, Albin Michel, 2009), le pré carré a bien été conçu par VAUBAN après la conquête du Nord de l'actuelle France.

Nous pouvons lire dans l'ouvrage de Bernard PUJO consacré à VAUBAN, un extrait de lettre adressée à LOUVOIS qui serait à l'origine de cette expression : "Sérieusement, Monseigneur, le roi devrait un peu songer à faire son pré carré. Cette confusion de places amies et ennemies ne me plait point. Vous êtes obligé d'en entretenir trois pour une. Vos peuples en sont tourmentés, vos dépenses de beaucoup augmentées et vos forces de beaucoup diminuées, et j'ajoute qu'il est presque impossible que vous les puissiez toutes mettre en état et les munir. Je dis de plus que si, dans les démêlés que nous avons si souvent avec nos voisins, nous venions à jouer un peu de malheur, ou (ce que Dieu ne veuille) à tomber dans une minorité, la plupart s'en irait comme elles sont venues. C'est pourquoi, soit par traité ou par une bonne guerre, Monseigneur, prêchez toujours la quadrature, non pas du cercle, mais pu pré. C'est une belle et bonne chose que de pouvoir tenir son fait des deux mains."

 

        Dans ses constructions de place comme dans certains de ses écrits (notamment les deux Traités de 1706), il défend la mise en oeuvre d'un urbanisme militaire qui inclut les fonctions proprement civiles de la ville.

VAUBAN applique des principes urbanistiques simples et normalisés. Une enceinte la plus régulière possible, en tenant compte toujours des accidents de terrains : le tracé octogonal de Neufbrisach, de 1698, en est l'application la mieux réussie. Une organisation urbanistique qui réponde aux exigences militaires : ce qui implique un plan en damier et une distribution fonctionnelle des bâtiments publics et des habitations groupés autour d'une place centrale carrée destinée aux manoeuvres et aux parades. Les lieux du commandement militaire se combinent "harmonieusement" avec les lieux voués aux activités civiles hôtel de ville, halles de commerce) et religieuses (église). Les casernes, dont les pavillons situés aux extrémités sont réservées aux officiers, et les magasins à poudre sont construits sur les remparts. La superficie de ces places est délimitée par une enceinte, dont l'extension n'est pas prévue (ce qui occasionne de gros problèmes d'entassement des habitations par la suite...). La construction des bâtiments  militaires, qu'il s'agisse des arsenaux ou surtout des casernes, suit des normes strictes, où seuls les matériaux employés changent suivant les régions. Il en est de même pour les constructions civiles. Seules les portes de ville échappent à cette rigueur constructive, car VAUBAN tient à leur conserver un décor sculpté à la gloire du roi. (Catherine BRISAC).

 

        Caractéristiques de ses écrits, qui ne sont souvent que des textes réservés à des spécialistes, sont ces extraits des deux traités de 1706 : Règles ou maximes générales qui peuvent servir à l'attaque d'une place, où il expose sa conception en 28 points.

1. Être toujours bien informé de la force des garnisons, avant de déterminer les attaques.

2. Attaquer toujours par le plus faible des places, et jamais par le plus fort ; à moins que l'on n'y soit contraint par des raisons supérieures qui, comparées aux particulières, font que ce qui est le plus fort dans les cas ordinaires, se trouve le plus faible dans les extraordinaires : ce qui se prend des lieux, des temps, et des raisons que le places sont attaquées, et les différentes situations où l'on se trouve.

Quand le roi assiégea Valenciennes, Sa Majesté n'ignorait pas que le front de la porte d'Aujain ne fût le plus fort de la place ; cependant il fit attaquer par là :

1° A cause de la facilité des approches par la chaussée de Rhume, qui, étant pavée, amenait toutes les munitions depuis Dunkerque, Ypres, Lille, Douai et Tourcoing jusqu'à la queue des tranchées : ce qui ne se pouvait pas partout ailleurs ;

2° A cause des facilités d'avoir des fascines, y ayant de grands bois près de là, qui pouvaient abondamment fournir toutes celles dont on avait besoin ;

3° Pour pouvoir contrevaller, comme on fit, par la tranchée, toute cette partie qui s'étend depuis l'inondation au-dessous de la place, jusqu'à celle au-dessus : ce qui étant répété par deux places d'armes, l'une devant l'autre, et par tous les plis ou replis de la tranchée, l'ennemi fut enfermé dans la place, et réduit à ne pas sortir quatre hommes hors de son chemin couvert depuis la porte de Tournai jusqu'à la porte de Notre-Dame, de sort que s'il se fût présenté un grand secours, le roi, en renforçant la tranchée de deux bataillons et de trois ou quatre escadrons, aurait pu lever tous les quartiers de ce côté-là, qui faisaient les deux cinquièmes du circuit des lignes, pour en renforcer son armée, et se présenter aux ennemis, sans que les attaques eussent cessé de faire leur chemin. (...) ;

  De pareilles raisons ont déterminé le prince Eugène à attaquer Lille par où il l'a attaquée, qui est certainement un des plus forts côtés de la place.

3. Ne point ouvrir la tranchée que les lignes ne soient bien avancées, et les munitions et matériaux nécessaires en place, prêts et à portée ; car il ne faut pas languir pour ce manquement, mais avoir toujours les choses nécessaires sous la main.

4. Embrasser toujours le front des attaques afin d'avoir l'espace nécessaire aux batteries et places d'armes.

5. De faire toujours trois grandes lignes parallèles aux places d'armes, les bien situer et établir, leur donnant toute l'étendue nécessaire.

6. Les attaques liées sont préférables aux toutes les autres.

(....)

27. Tout siège de quelque considération demande un homme d'expérience, de tête et de caractère, qui ait la principale disposition des attaques, sous l'autorité du général ; que cet homme dirige la tranchée et tout ce qui en dépend ; place les batteries de toute espèce et montre aux officiers de l'artillerie ce qu'ils ont à faire ; à qui ceux-ci doivent obéir ponctuellement, sans y ajouter ni diminuer.

28. Par la même raison, ce directeur des attaques doit commander aux ingénieurs, mineurs, sapeurs, et à tout ce qui a rapport aux attaques, dont l est comptable au général seul : car, quand il y a plusieurs têtes à qui il faut rendre compte, il est impossible que la confusion ne s'y mette, après quoi tout, ou la plus grande partie, va de travers, au grand désavantage du siège et des troupes. (VAUBAN, De l'attaque et de la défense des places dans l'Anthologie des classiques militaires français, textes choisis et présentés par le général L.-M. CHASSIN, Editions Charles-Lavauzelle, 1950).

 

        Son oeuvre réformatrice couvre des aspects économiques et fiscaux mus par la volonté de soulager le fardeau de la masse des paysans. Ainsi, il écrit un mémoire intitulé Cochonnerie, ou le calcul estimatif pour connaître jusqu'où peut aller la production d'une truie pendant dis années de temps.

Dans ce texte, d'abord appelé Chronologie des cochons, traité économique et arithmétique, non daté, VAUBAN veut prouver, statistiques à l'appui, sur dix-sept pages, qu'une truie, âgée de deux ans, peut avoir une première portée de six cochons. Au terme de dix générations, compte tenu des maladies, des accidents et des prédateurs (loup), le total est de six millions de descendants. Sur douze générations, il 'y en aurait autant que l'Europe peut en nourrir, et si on continuait seulement à la pousser jusqu'à la seizième, il est certain qu'il y aurait de quoi en peupler toute la terre abondamment." Si pauvre qu'il fut, il n'est pas un travailleur sur terre "qui ne puisse élever un cochon de son cru par an afin de manger à sa faim".

Plusieurs titres de Mes Oisivetés relèvent de ces préoccupations. Observateur lucide du royaume réel, il propose des réformes fiscales : dans ses Projet de capitation (1694) et surtout Projet de Dîme royale (1706) propose de mieux répartir la charge fiscale. Dans ce dernier ouvrage, à l'intitulé long (ce qui est courant pour l'époque) de "Projet d'un dixième royale qui, supprimant la taille, les aydes, les dollanes d'une province à l'autre, les décimes du Clergé, les affaires extraordinaires et tous autres impôts onéreux et non volontaires et diminuant le prix du sel de moitié et plus, produirait au Roy un revenu certain et suffisant, sans frais, et sans être à charge à l'un de ses sujets plus qu'à l'autre, qui s'augmenterait considérablement par la meilleure culture des terres.", il propose une segmentation en classes fiscales en fonction des revenus, soumises à un impôt progressif de 5 à 10%. Cette proposition, qui n'est pas révolutionnaire, fait partie de l'air du temps, qui traverse toutes les classes sociales du moment, et n'est pas ignorée par la pouvoir puisque le Roi en débat avec ses conseillers. Une partie est même appliquée, mais le pouvoir royal ne supprime pas les impôt, se contente de rajouter cet impôt progressif. En outre, il ne met pas en place une véritable administration efficace de recouvrement qui toucherait toutes les classes sociales, les plus riches trouvant toujours les moyens de s'y soustraire. 

 

      Ce qui caractérise l'oeuvre de VAUBAN, sur ses écrits les plus polémiques, même en ce qui concerne les fortifications, et ce qui fait écrire qu'il présage des Lumières, c'est la liberté qu'il prend de les publier publiquement et de ne pas en réserver la lecture à une notabilité qui pourrait facilement les mettre en veilleuse. Son Mémoire sur les huguenots, dans lequel il tire les conséquences, très négatives, de la révocation de l'Édit de Nantes en 1685, et il souligne que l'intérêt général est préférable à l'unité du royaume quand les deux ne sont pas compatibles, en est une bonne illustration. A choisir en sa fidélité au Roy et la nécessité du bien public, ses écrits tendent à montrer qu'il préfère le bien public, même si cela l'emplit d'une douleur morale.

 

VAUBAN, Les Oisivetés de Monsieur de Vauban, textes établis sous la direction de Michèle VIROL, Champ-vallon, Seyssel, collection les classiques, 2007 (voir le site www.champ-vallon.com). Ce recueil, présenté comme un document exceptionnel sur la France de Louis XIV, comprend en 10 tomes, 28 textes dont nous donnons la liste :

- Mémoire pour le rappel des Huguenots, 1689-1693 ;

- L'importance dont Paris est à la France, 1689 ;

- Le canal du Languedoc, 1691 ;

- Plusieurs maximes sur les bâtiments ;

- Idée d'une excellente noblesse ;

- Les ennemis de la France ;

- Projet d'ordre contre les effets des bombes ;

- Projet de capitation, 1695 ;

- Mémoire qui prouve la nécessité de mieux fortifier les côtes du Goulet de Brest, 1695 ;

- Mémoire concernant la course ;

- Mémoire sur les sièges que l'ennemi peut entreprendre dans la campagne prochaine, 1696 ;

- Dissertation sur les projets de la campagne du Piémont, 1696 ;

- Description géographique de l'élection de Vézelay, 1696 ;

- Fragment d'un mémoire au roi, 1696 ;

- Places dont le Roi pourrait se défaire en faveur d'un traité de paix, 1694 ;

- Mémoire des dépenses de la guerre sur lesquelles le Roi pourrait faire quelque réduction, 1693 ;

- Moyen de rétablir nos colonies d'Amérique et de les accroître en peu de temps ;

- Etat raisonné des provisions les plus nécessaires quand il s'agit de donner commencement à des colonies étrangères ;

- Traité de la culture des forêts, 1701 ;

- La cochonnerie, ou calcul estimatif pour connaître jusqu'où peut aller la production d'une truie pendant dix années de temps ;

- Navigation des rivières, 1689-1699 ;

- Projet de vingtième et de taille royale, 1700, 1707 ;

- Mémoires et instructions sur les munitions des places, l'artillerie et les armements en course faits en divers temps, (inclus dans la Défense des places) ;

- Moyen d'améliorer nos troupes et d'en faire une infanterie perpétuelle et très excellente, 1703 ;

- Attaque des places, 1704 ;

- Défense des places, 1705 ;

- Traité de la fortification de campagne, autrement des camps retranchés, 1705 ;

- Instruction pour servir au règlement des transports et remuement des terres ;

- Projet de navigation d'une partie des places de Flandres à la mer, 1705 ;

En annexe de ce recueil figure "intérêt présent des Etats de la Chrétienté" et "Projet de paix assez raisonnable".

Tous ces textes bénéficient de commentaires de spécialistes.

 

     Dans l'Anthologie Mondiale de la Stratégie, sous la direction de Gérard CHALIAND, Éditions Robert Laffont, collection Bouquins, 1990, nous pouvons lire plusieurs extraits de textes de VAUBAN : Précaution d'un gouverneur, tiré de Instruction pour la défense des places ; Règles ou Maximes générales qui peuvent servir à l'attaque d'une place,  tiré de De l'attaque et de la défense des places ; "Traité de l'attaque et de la défense des places" (extrait) ; Définition des sièges, tiré de Instruction pour la conduite des sièges.

 

Henri GUERLAC, Vauban : l'impact de la science sur la guerre, dans Les Maitres de la Stratégie, sous la direction d'Edward Mead EARLE, Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1980. Catherine BRISAC, VAUBAN, dans Encyclopedia Universalis, 2004.

 

 

Relu et corrigé le 20 mai 2020

 

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21 avril 2011 4 21 /04 /avril /2011 09:08

      Disons tout de suite, pour ce survol de la poliorcétique, commencée auparavant avec la Grèce, qu'il s'agit de cet ensemble de techniques et des causes et des conséquences de leur utilisation, qui se prolonge jusqu'à l'aube des Temps Modernes. Le terme de Renaissance ne nous plaît pas, mais son utilisation trop courante nous oblige à en tenir compte. De la même manière, une certaine périodisation du Moyen-Age empêche de bien comprendre l'évolution historique, car il existe une réelle continuité entre le Bas Empire Romain et l'émergence des royaumes dits barbares en Europe.

 

Attaque et défense des villes

     La guerre médiévale est faite d'une succession de sièges, accompagnés d'une multitude d'escarmouches et de dévastations, à quoi venaient se surajouter quelques combats majeurs, quelques rencontres solennelles, relativement rares et très sanglantes, dont le caractère décisif n'est pas évident.

Philippe CONTAMINE décrit cette guerre de siège : "... les villes présentaient, en définitive, des obstacles plus coriaces que les châteaux isolés. Certes l'histoire mentionne, pour les XIIe et XIIIe siècles, des sièges de châteaux fort longs. (...). Cependant, les sièges des villes, quelle qu'en soit l'issue, constituent des épisodes militaires encore plus marquants. (...) Ce n'est pas que les villes fussent techniquement mieux protégées que les châteaux : au contraire, leurs fortifications étaient souvent assez sommaires et rares étaient celles dont l'enceinte ne comportait pas quelques points faibles ; mais d'une part, elles offraient un espace, des ressources matérielles et morales favorables à une résistance prolongée et, d'autre part, un conquérant pouvait négliger facilement tel château inaccessible, tel nid d'aigle inexpugnable, alors qu'il lui fallait absolument contrôler les centres économiques, administratifs et humains que constituaient les villes. L'importance des villes dans la stratégie du temps s'explique moins par des raisons militaires que par le fait que les centres urbains, et non les châteaux, sont au XII-XIIIe siècles, les véritables maîtres de l'espace. Par un processus dialectique qu'on retrouve à toutes les époques, aux progrès dans l'art des sièges répondirent les progrès dans l'art des fortifications, et réciproquement."

Côté des procédés d'attaque, "il apparaît (...) que les engins et les machines devinrent aux XII-XIIIes siècles d'usage plus fréquents et que divers perfectionnements techniques permirent un tir plus rapide, plus précis, de projectiles plus lourds. De même les travaux de sape gagnèrent en habileté et en efficacité. Tout cela rend compte de la présence, plus fréquemment attestées par nos sources, d'un personnel de techniciens : mineurs, pionniers et gens de métier. Parmi ce personnel, un petit groupe se détache, surtout à partir de la fin du XIIIe siècle : celui des maîtres des engins, ou ingénieurs, bénéficiant d'avantages financiers qui viennent souligner le prix qu'on accorde à leurs services. On sait quel avenir était réservé à ce type de professionnel, dont les origines militaires ont été insuffisamment remarquées."

Côté des procédés de défense, "de par leurs multiples fonctions, parmi lesquelles la fonction militaire était en général subalterne ou surajoutée, les villes possédaient un système de fortifications présentant souvent maints éléments de faiblesse. A côté de quelques cités qui utilisaient au mieux les potentialités militaires de leur site (éperon, plateau, marécage, cours d'eau), combien d'autres s'étaient étalées, attentives seulement aux commodités de la circulation et de la construction. La croissance urbaine des XII et XIIIes siècles, la paix relative dont bénéficia la période ne purent qu'accentuer cette tendance. Même quand elles existaient (...), les enceintes urbaines étaient souvent très sommaires, affaiblies de surcroît par les brèches et les poternes qui peu à peu se multipliaient ; là l'extérieur des murailles, des maisons, des granges, des moulins, des vergers rendaient la défense plus difficile en permettant à d'éventuels assaillants de s'approcher à couvert. Le premier soin d'une ville menacée était donc de clore le maximum d'ouvertures, de dégager le terrain autour de l'enceinte, de permettre une circulation rapide des défenseurs soit au pied des murailles, soit sur les chemins de ronde. En même temps, on remettait en état ou l'on édifiait les terre-pleins, les palissades, les coursières, les couloirs voûtés. Les portes étaient l'objet de soins spécialement attentifs (...)." On pourrait penser que fortifier une ville était de longue haleine, mais en fait "en cas d'urgence, les villes, grâce à leurs ressources en hommes, étaient capables, en quelques mois, de se protéger sommairement mais efficacement. (...).

" Les plus grands progrès dans l'art des fortifications, les expériences les plus novatrices et les plus calculées concernent les châteaux, c'est-à-dire des constructions qui, en dépit de leurs fonctions résidentielles, présentaient une signification militaire." Malgré les destructions et le nombre très grands des sièges, "les créations furent un peu partout supérieures aux suppressions : d'où une densité toujours plus forte de châteaux révélée tant par l'archéologie que par les sources écrites, encore qu'il faille tenir compte du fait que la rareté de la documentation, à l'époque antérieure, nous laisse ignorer bien des fortifications déjà existantes". "l'époque vit encore une prolifération des maisons fortes (...), des manoirs seigneuriaux vaguement fortifiés, dont les princes autorisaient d'autant plus volontiers la construction que leur présence était un signe tangible de l'encadrement toujours renforcé des populations, offrait un obstacle sérieux aux formes élémentaires du banditisme et de la violence mais ne présentaient nullement un danger pour leur propre pouvoir." D'ailleurs, "à la construction des forteresses majeures, les seules militairement valables, les pouvoirs n'hésitaient pas à consacrer des sommes importantes."

Philippe CONTAMINE indique que "parmi les points d'évolution qui se manifestent après 1150, vient d'abord l'usage de plus en plus fréquent et systématique de la pierre au détriment du bois, même dans les régions où ce dernier matériau demeurait prépondérant dans les constructions rurales et urbaines ordinaires." Dans le même temps, "les merlons, les hourds (bientôt remplacés par des mâchicoulis), les coursières, les bretèches, les barbacanes, les pont-levis connaissent une diffusion croissante ; autant de petits détails facilitant la défense rapprochée. Les archères deviennent plus nombreuses, mieux disposées ; le recours à l'arbalète permettant un flanquement se fait systématiquement (...)." "La modification peut-être la plus importante, en tout cas la plus visible, porte sur le plan lui-même, où l'on assiste à un resserrement, à une concentration des différents éléments. On aboutit à une structure géométrique simple, rationnelle, de type octogonal, triangulaire, plus souvent quadrangulaire. (...) Certains châteaux enfin se caractérisent par l'ampleur des dimensions."

       En conclusion, l'auteur de La guerre au Moyen Age, écrit qu'entre 1150 et 1300, la guerre s'est "inévitablement transformée en même temps que l'ensemble de la société, mais non point toujours au même rythme, en raison de possibles décalages et déphasages. La guerre a profité du perfectionnement des rouages dans le gouvernement et l'administration des hommes. (...) Recensement, convocation, ravitaillement, paiement : autant de tâches confiées à des gestionnaires dont la haute capacité technique s'appuie sur le recours constant à l'écrit." (...) "A côté des progrès administratifs, les améliorations techniques furent rendues possibles par la présence d'un artisanat plus nombreux et sans doute de meilleure qualité : d'où les mutations de l'armement, l'apparition ou la diffusion d'engins de mort plus raffinés, les perfectionnement de la castellologie et de la poliorcétique." Il rappelle qu'à cette époque, la guerre n'est pas seulement le fait de grands États à gros budgets. Un peu partout subsistent des petites opérations de razzias menées par des pasteurs guerriers, soulèvements populaires (très fréquents), entreprises "privées" proches du banditisme, à l'initiative de chevaliers. Nous pouvons ajouter, à l'initiative également de villes contre d'autres villes rivales. 

        Philippe CONTAMINE toujours, indique que "la stratégie médiévale parait bien avoir été dominée par deux principes généraux : la crainte de la bataille rangée, de l'affrontement en rase campagne, et ce qu'on a pu appelé le "réflexe obsidional", autrement dit "une réaction automatique qui consistait à répondre à une attaque en allant s'enfermer dans les points forts du pays en état de résister" (formule empruntée à C. GAIER, Art et organisation militaires dans la principauté de Liège). D'où l'aspect que prennent la grande majorité des conflits médiévaux : progression très lente des attaquants, défense obstinée des attaqués, opérations limitées dans le temps et dans l'espace, "guerre d'usure", "stratégie des accessoires" où chaque combattant ou groupe de combattants, souvent de façon incohérente et discontinue, cherche d'abord un profit matériel immédiat." C'est la "guerre guerroyante". Contrairement à d'autres sociétés politiques comme en Chine, dans l'Empire Romain, l'Occident médiéval "ignora très largement (leur) solution (de retranchements successifs, multiplication de fortins et de forts, muraille longue principale...), et cela pour plusieurs raisons : structures étatiques longtemps médiocres, d'où précarité de financement et de la réquisition de la main d'oeuvre, multitude et morcellement des cellules politiques, pour lesquelles, au surplus, le danger peut venir tout autant de l'intérieur que de l'extérieur, conception de la fortification privilégiant, de façon sans doute judicieuse, les points de résistance isolés."

 

L'introduction et la généralisation de la poudre à canon

        Jean-Paul CHARNAY, dans un rapide exposé sur les sièges, indique plusieurs étapes dans l'évolution de la poliorcétique, dont le pivot est l'introduction de l'artillerie à poudre. Après des siècles d'artillerie névrobalistique, cette introduction modifie fondamentalement la nature de l'obstacle, mais comme l'introduction est d'abord très modeste et très lente, elle ne joue guère au début qu'un rôle mineur dans les opérations militaires. Cette artillerie, d'abord de portée réduite, exige d'être portée près des murailles à détruire et de ce fait reste vulnérable longtemps aux coups des défenseurs. Toutefois, lentement mais sûrement, un bouleversement s'opère : "Restant vertical, (l'obstacle) n'émerge plus du terrain naturel, n'est plus dominant, si ce n'est à l'égard du fossé qui le précède et l'entoure. En effet le boulet métallique brise la pierre et renverse les murailles. Aussi l'enfouissement de la muraille adossée à un massif de terre lui confère une meilleure résistance au détriment des vues et actions lointaines. Le défenseur exploite les flanquements par le tracé bastionné." Il souligne le rôle essentiel des mines pour faire progresser d'abord l'artillerie et l'amener à portée de tir. "La poudre a permis de perfectionner la technique et l'efficacité des mines, utilisées sous cette forme dès l'extrême fin du XVIe siècle. Le tir à "ricochet" donne le moyen de démonter par un tir d'enfilade les canons de la défense qui sont alors abrités par des "traverses". Tous ces procédés sont perfectionnés par (Sébastien Le Prestre de) VAUBAN (1633-1707)."

Au XVIIe siècle, "le siège s'est ritualisé, les journaux de siège que doivent établir les commandants de place tablent sur un délai de l'ordre de 50 jours, de nuits plutôt, dans cet ensemble d'opérations. Il est admis que la place peut être rendue avec honneur dès que la que la brèche est praticable. la reddition pure et simple n'est guère pratiquée, le sort des prisonniers de guerre n'ayant rien d'enviable. Des compositions peuvent se pratiquer : retrait dans la citadelle (...), reddition si non secouru dans un certain délai. Les circonvallations ont pratiquement disparu, il y a un camp, et le réseau des parallèles et tranchées se déploie dans la seule zone choisie pour l'attaque, trois ou quatre fronts. Il n'y a plus de contravellations ; qui attaque tient la campagne, une armée annexe de protection couvre l'armée de siège, c'est elle qui sera battue à Denain. Aussi estime-t-on que les effectifs de l'attaquant doivent être cinq fois supérieurs à ceux de l'assiégé."

Au XVIIIe siècle, "on sait mieux exploiter le tir courbe, et les progrès de l'artillerie permettent le tir à démolir jusqu'à 2 à 300 mètres (c'est-à-dire beaucoup plus loin qu'au début), ce sans modification sensible du rituel."

Au XIXe, l'obus explosif modifie radicalement les conditions des sièges. L'explosif brisant met en cause toute forme de protection, avant l'introduction du béton armé. La poliorcétique fait alors partie depuis longtemps du passé.

 

        Confirmant la lenteur des évolutions dans les guerres de siège et singulièrement du fait de l'introduction de l'artillerie à poudre, Lewis MUMFORD écrit que "il n'est pas exact, ainsi qu'on ne cesse de le répéter (en dehors du cercle des spécialistes de questions militaires surtout, pensons-nous), que l'invention de la poudre à canon ait porté un coup fatal à la féodalité. Les petits seigneurs indépendants ne pouvaient certes lutter à mains égales contre les forces du monarque et son autorité centralisée, et l'invention de la poudre à canon vint alors leur offrir une chance nouvelle. En augmentant la puissance, l'efficacité et la mobilité d'une troupe de soldats de profession, elles libérait les féodaux d'un complexe, celui de la citadelle imprenable ; et depuis toujours les seigneurs étaient avant tout des spécialistes du métier des armes. Il est bien certain, en revanche, que, dès le début du XIVe siècle, l'usage de la poudre à canon allait s'avérer fatal à diverses institutions, et entre autres aux cités franches de la période médiévale. Une muraille entourée d'un fossé constituait auparavant une garantie efficace de sécurité, à l'encontre de troupes qui ne disposaient pas d'un important dispositif d'assaut. Une place forte, solidement protégée, était à peu près imprenable. (...)"

Jusqu'au XVe siècle, le défenseur gardait l'avantage sur l'attaquant. (Léon Batista) ALBERTI (1404-1472), dans son ouvrage précurseur de l'urbanisme de 1485 (De re aedificatorum, disponible en français sous le titre L'Art d'édifier, 2004), ne se préoccupe pas de l'emplacement des pièces d'artillerie et ne consacre que peu de pages sur les fortifications. C'est pendant les guerres d'Italie menées par le roi de France Charles VIII que cet était de fait change : son armée, nombreuse, utilise pour la première fois des boulets de métal au lieu de boulets de pierre. Du coup, à la fin du même siècle, il n'existe plus de cités imprenables. Alors, "essayant d'égaliser les chances, les cités étaient contraintes d'imaginer d'autres systèmes de défense que celui des hautes murailles où les milices de citoyens montaient la garde. Elles engageaient des troupes mercenaires, capables d'effectuer des sorties et de livrer des batailles rangées" de façon surtout de détruire l'artillerie ennemie et de le décourager de revenir. Elles édifièrent aussi de nouvelles fortifications plus complexes que les précédentes. "Elles comportaient de redans et des bastions, qui permettaient à l'artillerie et à l'infanterie de contre-attaque de tronçonner les troupes d'une armée assaillante. Ces positions défensives avancées devaient mettre le centre de l'agglomération hors de portée du tir des canons ennemis. Pendant près de deux siècles, les citadins, à l'abri de ces lignes de défense, allaient à nouveau connaître une relative sécurité : mais toutes les formes d'équipement militaire sont coûteuses et les travaux qu'exigeaient celle-ci devaient peser lourdement sur le niveau de vie des populations ; il faut voir là, pour de nombreuses villes, la cause directe des déplorables conditions d'habitat qui sont si souvent (à mauvais escient, explique l'auteur auparavant) reprochées à la cité médiévale. Pour remplacer les enceintes, ouvrage de maçonnerie simple, un système complexe de défenses était donc nécessaire. Il devrait être conçu par des ingénieurs qualifiés et sa construction aussi bien que ses transformations étaient particulièrement onéreuses. Il était facile, pour englober un faubourg, de prolonger les anciennes murailles ; elles n'empêchaient ni la croissance de la population ni les adaptations. Mais les fortifications nouvelles interdisaient toute extension territoriale. De tels travaux pesaient aussi lourdement sur les budgets des cités du XVIe et du XVIIe siècle que les construction d'autoroutes et l'organisation des transports en commun sur ceux des grandes villes modernes : les municipalités devaient s'endetter lourdement, pour le plus grand profit des banquiers".

Une des conséquences de cette innovation dans le domaine militaire, est la dégradation des conditions de vie dans les villes. Pour se protéger des attaques, les habitants de l'extérieur affluent vers le centre, augmentant sa densité de manière importante. Les nouvelles constructions, outre que les maisons doivent gagner en hauteur, détruisent les jardins intérieurs et  emplissent les espace laissés auparavant volontairement vides, jusqu'aux nouveaux remparts. Plus la ville est importante, comme dans les capitales des différentes monarchies et des provinces, plus l'espace libre se restreint, et comme l'habitude est aux rues étroites et non pavées (rappelons-le), la luminosité et l'aération diminuent, et plus les risques d'incendies et d'épidémies augmentent. De plus, la construction des ouvrages défensifs devaient suivre l'augmentation de l'efficacité des artilleries déployées par l'ennemi, devenir de plus en plus coûteuses, entraîner toute une économie vers cette construction. Une fois certaines murailles construites, elles pouvaient devenir obsolètes dès leur inauguration... Selon Lewis MUMFORD, ces "progrès" militaires rendent "manifestes deux tendances caractéristiques de l'époque : la propension au gaspillage et l'ignorance des plus élémentaires conditions d'hygiène."

 

Lewis MUMFORD, La cité à travers l'histoire, Agone, 2011. Jean-Paul CHARNAY, article sièges, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Philippe CONTAMINE, La guerre au Moyen Age, PUF, 1999.

 

STRATEGUS

 

Relu le 21 mai 2020

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18 avril 2011 1 18 /04 /avril /2011 13:35

         Parmi les genres cinématographiques, peu d'entre eux peuvent se ramener à l'expression d'un territoire et d'une histoire précises. Si des films - notamment les films historiques, reflètent, représentent, veulent se placer... dans une période et un cadre... historique précis, un ensemble important de films nombreux est plutôt rare. Ils existent bien entendu, mais de façon nettement moins typée et cadrée que le western, genre américain par excellence (enfin, d'une certaine Amérique...), pensons au genre des films de samouraï ou de manière un peu plus relâchée au genre des films de cape et d'épée qui couvre une très large période (de la fin du Moyen-Age à l'aube des Temps Modernes) et qui peut caractériser une Europe occidentale.

       Le western constitue un cas-type de genre, pratiquement un cas limite, qui le distancie nettement, avec ceux mais d'une façon moindre que nous avons également cité, de genres thématiques ceux-là, comme le genre fantastique, le genre catastrophe ou le genre policier. Une telle symbiose, rappelle Yves PEDRONO, entre le western et les États-Unis, c'est-à-dire entre un pays et une forme d'art, est à peu près unanimement reconnue. Ce fait joint à la popularité du genre hors des États-Unis, fait du western un véhicule culturel privilégié d'une culture, d'une certaine culture américaine, et partant d'un certain nombre de valeurs et d'une certaine perception de la violence et du conflit, lequel disparaît d'ailleurs souvent derrière la violence.

 

         Bien entendu, ce genre n'est pas pur, lui pas plus qu'un autre (le fantastique ne se pimente-t-il pas parfois d'une bonne dose de policier...) ; certains de ses codes s'exportent vers d''autres genres comme il en importe lui-même, vu la longévité du genre, qui perdure au-delà de sa version spaghetti à des renouvellements proprement européens. Précisément, l'effort de nombreux auteurs consiste à dégager une typologie de ce genre, de la quantité énorme de films qualifiés (parfois commercialement un peu vite... ) de westerns. 

L'observation de l'histoire du genre permet de distinguer trois périodes : celle du proto-western, du western proprement dit, et celle du post-western. Jean-Luc GODARD, André BAZIN et bien d'autres s'y attachent, mais surtout en cinéphiles qui s'attachent à la forme des westerns. 

Yves PEDRONO, dans une étude très récente, dégage un certains nombre d'éléments qui codent le western :

- l'apologie de la conquête ;

- la place de l'aventure individuelle dans cette conquête ;

- une période très déterminée, de 1840 à 1890 à laquelle les auteurs (des romans comme des scénarios) et les réalisateurs s'intéressent en priorité : cette période commence avec une marche vers l'Ouest, se poursuit avec la question de la répartition des terres, continue avec la narration plus ou moins directe de la Guerre de Sécession, et se clôt juste avant la modernisation de l'Ouest, quand se développent les villes et s'instaure l'état de droit ; 

- le retour plus ou moins heureux vers le présent, surtout dans les films de série B ;

- une période de réalisation des films, de 1946 à 1964, période précise de la production cinématographique américaine au cours de laquelle le western est devenu un genre à part entière, en acquérant une dimension épique. Le western élabore un récit fondateur de la Nation, à l'époque où les États-Unis a le statut de superpuissance.

   Reprenons ce qu'en dit le docteur en sciences de l'éducation : "Nul n'ignore que l'histoire américaine souffrait de la comparaison avec ses homologues contemporains, riches de plusieurs millénaires de vécu. Consciemment ou non, il importait que la nation se dotât d'un fondement, même partiellement imaginaire. La métamorphose du western doit sans aucun doute beaucoup à cet état d'esprit qui se forgea au cours de la Seconde Guerre mondiale. Pendant environ vingt ans l'impact de la politique américaine ne va cesser de croître sur la planète, le temps de la doctrine isolationniste de Monroe étant définitivement révolu. Toutes les occasions sont bonnes pour affronter le génie du mal, en la circonstance l'Union Soviétique. Le western apportera sa contribution à la validation idéologique, morale même, de la légitimité américaine. C'est donc entre 1946 et 1964 que les conventions, les codes, auxquels celui-ci obéit, trouveront une forme stable. personne ne nous tiendra rigueur de voir en Ford son chantre le plus éminent. Or en 1946 est projeté La Poursuite infernale, un modèle de classicisme, tandis qu'en 1964 sortira Les Cheyennes, oeuvre annonciatrice de la fin du genre."  Ce discours westernien s'est construit, selon le même auteur, entre 1903 et 1946, entre Le Vol du rapide et La Poursuite infernale, et après sa période active, de 1964 à nos jours (car on réalise encore des westerns... ). Il se "détériore", et se métamorphose, tandis que le nombre de films du genre chute. 

   Le western raconte une épopée, celle de la conquête de l'Ouest, et comme toute épopée, constitue un discours idéologique mystificateur.

Mystificateur, il l'est, en plusieurs sens :

- il ne met pratiquement en scène que des héros blancs, protestants et anglais (les personnages secondaires peuvent se répartir évidemment autrement... lorsqu'ils apparaissent différemment!), alors que les pionniers furent aussi français, hollandais, allemands, chinois, catholiques et noirs ;

- il ne met en scène que la Conquête allant de l'Atlantique au Pacifique, alors qu'elle eut lieu également dans l'autre sens ;

- il effectue un certain nombre de falsifications proprement historique : les relations entre indiens et blancs sont réduites à celles qu'elles furent à la fin de cette période de conquêtes ; les caractères hostiles des premiers occupants de la terre américaine n'existaient pas, bien au contraire ; de véritables - et misérables -  bandits sont présentés comme des héros civilisateurs ; 

- à l'inverse de nombreux écrits où l'on vante le souci de l'exactitude historique dans la description des lieux et des armes, il faut noter la magnification de ce qu'était réellement une ville de l'Ouest (sale et avec un saloon très petit!), de même qu'une présentation proprement comique du révolver (sans compter le fait qu'elles semblent inépuisables en munitions, leur précision et leur portée sont réellement exagérées...).

- enfin par omission, il oblitère toute mémoire du massacre des Indiens (par les maladies apportées par les colons, par l'alcool, notamment).

D'une certaine manière, les films du sur-western constituent une critique - parfois crue - de la thématique du western classique. Ils correspondent à une critique de la vie et de la société américaines, de même que le western se voulait glorification de l'american way of life.

    A propos de l'aspect idéologique du western, Yves PEDRONO effectue une comparaison très éclairante avec des éléments tirés de la Bible. Et très pertinente, parce que la plupart des auteurs et des réalisateurs adhéraient à certaines perceptions de ses enseignements. Se retrouve alors un premier mythe fondateur, et même un combat fondateur entre le bien et le mal, la malédiction du fils prodigue, le thème de la Terre Promise, le temps de la vengeance, la recherche d'une existence conforme à la loi divine... 

 

             Gérard MAIRET, Professeur des Universités en Philosophie au département de science politique de l'Université Paris 8, estime également que le western "classique", qu'il situe lui dans une période un peu plus large (1940-1970), énonce l'esprit politique de l'Amérique, "tel qu'il est reconstruit près d'un siècle après la fin de la guerre de Sécession et jusqu'à la période de la guerre du Vietnam." Le western, selon lui, est "l'expression d'une "american mind", un fonds de valeurs, croyances et convictions, sur lequel s'élève un corps de doctrines réglant l'action, une morale où coïncident intérêt personnel et bien public. Dans le western - ses chevauchées, ses règlements de compte, ses paysages, ses Indiens - l'Amérique manifeste radicalement sa spécificité, son originalité irréductible aux valeurs du vieux continent."

Il cerne quatre registres fondamentaux repérables, ce qu'il appelle les quatre ingrédients du western, associés à une thématique philosophico-politique :

- violence et beauté de la wilderness (l'état de nature) ;

- une soit-disant "virgin land" (la conquête de l'étendue) ;

- sauvage et civilisé (la loi et l'ordre) ;

- l'union d'une nation une (la fondation républicaine).

Attaché à l'élucidation des fondements de l'État moderne, et singulièrement des États-Unis, il attire l'attention que dans une nation qui ne reprend pas en compte, en tout cas pas directement, les idées ni de HOBBES ni de LOCKE, ni de ROUSSEAU, le western peut se lire comme un "texte philosophique", "qui montre l'appropriation et la transfiguration de la philosophie européenne au contact de la wilderness (contrée sauvage, milieu de l'existence humaine à l'état de nature), notion capitale, car fondatrice de la dépossession des Indiens au nom du droit naturel de civilisation. Au contraire des Américains, les Européens n'ont jamais eu d'Indiens à exterminer ni d'esclaves noirs à affranchir sur leur territoire. C'est pourquoi, alors qu'en Europe l'état de nature (philosophiquement conçu) est une fiction épistémologique, en Amérique la vie humaine à l'état de nature est une situation historique : double création de l'identité et de l'entité américaines." Le western met en scène la destinée manifeste de l'Amérique.

 

            Nicole GOTTERI, dans son ouvrage plutôt favorable aux valeurs promues par ce genre dans sa période classique, pousse l'investigation sur les thèmes principaux du western et leur lieu avec l'histoire, Elle reprend un certain nombre de remarques d'Alexis de TOCQUEVILLE sur les fondations de la nation américaine, qui détournées de leurs sens originaux, peuvent illustrer le comportement des Américains dans le vieil Ouest mythique. Cet Ouest, lié à la notion de Frontière toujours à repousser plus loin, permet l'expression de la liberté et de l'individualisme. "Le western évoque, en fresques souvent grandioses, l'époque où des hommes purent se choisir un territoire, l'organiser selon leurs voeux et y régner en maîtres. L'histoire de ces féodaux et de leurs vassaux débute avec la phase de conquête. Il s'agit de dominer l'espace immense qui permet d'asseoir fortune et pouvoir, et ce, au prix d'une lutte impitoyable contre les obstacles, la nature et les bêtes sauvages, les Indiens, les éventuels concurrents. Les énormes troupeaux de long horns peuvent ainsi profiter d'inépuisables ressources en herbe le long de parcours jalonnés de libres points d'eau et les chevaux, absolument indispensables aux activités de l'élevage et au contrôle du territoire ne sont pas difficile à trouver pour le dressage dans un environnement encore vierge de toute exploitation.

 

             Jean-Louis LETRAT et Suzanne LIANDRAT-GUIGUES, indique qu'assimiler l'histoire de l'ouest et celle des États-Unis tout entiers est devenu possible parce que l'histoire et l'espace américains ont été intimement liés à une théorie qui se diffuse très rapidement dans les années 1890. En 1793, l'historien Frederick Jason TURNER, dans son texte maintenant fameux, L'importance de la Frontière dans l'histoire américaine, lu devant ses collègues, en congrès à l'occasion de l'Exposition de Chicago (World's Columbian Exposition), indique que si l'on veut vraiment comprendre l'Histoire des États-Unis, il faut abandonner le point de vue traditionnel qui consiste à tout envisager en fonction de la côte atlantique (côte Est), de la Nouvelle -Angleterre. C'est l'Ouest, la Conquête de l'Ouest qui explique l'Amérique de la manière la plus convaincante. C'est un changement radical de perspective qui dépossède bien entendu la Révolution et la guerre d'Indépendance de leur fonction traditionnelle de rupture totale pour un nouveau départ.

Auparavant, déjà St-John CREVECOEUR et Thomas PAINE s'opposaient. Le premier (Letters from an American Farmer) montre que la singularité de la nation américaine consiste en ce qu'elle est toute tournée vers l'avenir, sans liens avec le passé, et cela provient des vagues périodiques de l'immigration dans leur mouvement perpétuel vers l'Ouest. Thomas PAINE (Common Sense) considère au contraire l'Indépendance comme étant à l'origine du recommencement. A leur époque, la réputation de l'Ouest est très peu flatteuse. Frederick Jason TURNER renoue avec St-John CREVECOEUR et contribue à faire déplacer vers l'Ouest le principe majeur d'explication du développement de la nation. L'essor de la démocratie commence avec la prépondérance de l'Ouest à l'époque de Jackson et de William Henry Harrison, selon lui. Et cela cadre tout-à-fait avec l'idée diffuse avant la première guerre mondiale dans l'opinion occidentale que la race blanche est bien une race supérieure. Nul besoin d'élaborer une théorie raciste, il suffit de voir comment les WASP, White Anglo-Saxon Protestants ont installé à l'Ouest toute une civilisation. Théodore ROOSEVELT, qui reconnaît sa dette avec le texte fondateur de TURNER, dans l'idée que la démocratie américaine ne peut être préservée que par une politique extérieure d'expansion, se qualifie lui-même de "bon impérialiste" (1910, Voyages en Europe et en Afrique). Le président des États-Unis, dans son ouvrage The winning of the West favorise la diffusion de cette idée dans le public. 

Les deux auteurs de l'ouvrage en forme de questions-réponses que nous recommandons écrivent que "Cet environnement idéologique n'a pas été sans retentissement sur le western. le culte de l'énergie et de la virilité débouche sur une exaltation des valeurs militaires, comme c'est le cas, par exemple, dans l'oeuvre du général Charles KING (1844-1933), un militaire qui écrivit divers romans sur l'Ouest dont plusieurs furent adaptés au cinéma durant les années 1920."

 

Jean-Louis LEUTRAT et Suzanne LIANDRAT-GUIGUES, Western(s), Klincksieck, 2010 (A noter une très abondante bibliographie). Nicole GOTTERI, Le western et ses mythes, Les sources d'une passion, Bernard Giovanangeli Editeur, 2005. Yves PEDRONO, Et Dieu créa l'Amérique, De la Bible au western, L'histoire de la naissance des USA, Editions Kimé, 2010. Gérard MAIRET, site www2.univ-Paris8.fr.

 

ARTUS

 

Relu le 22 mai 2020

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15 avril 2011 5 15 /04 /avril /2011 13:16

          La guerre de siège est l'art de prendre et défendre les forteresses, que celles-ci fasse partie ou non d'une ville.

         Les auteurs anciens l'appellent poliorcétique, la distinguant par rapport à d'autres parties de l'art militaire : la stratégie, la tactique, la fortification... (Jean-Marie GOENAGA). La fortification crée ou utilise un obstacle artificiel ou naturel, que l'assaillant s'efforce de surmonter. La guerre de siège était primordiale à l'époque des cités-États car la prise de la ville entraîne la soumission, l'esclavage, voire l'élimination du vaincu, physiquement (on ne compte plus le nombre des villes détruites au cours des guerres) ou seulement politiquement, dans le cadre de prise de contrôle ou de neutralisation de territoires.

Un monde sépare l'Antiquité et le Moyen-Age des époques ultérieures par l'existence de moyens très différents d'anéantissement des fortifications. Si dans le monde antique, les armées ne disposent que de l'artillerie névro-balistique à l'appui des techniques ordinaires utilisées de tout temps, elles peuvent compter à partir de la fin du Moyen Age sur l'artillerie à poudre. 

 

L'évolution technique des fortifications.

            Emile WANTY montre bien l'évolution de la poliorcétique, surtout d'un point de vue technique.

"Dès les premiers âges, l'homme chercha une relative sécurité dans des lieux difficilement accessibles, variant avec l'époque, la nature du danger, l'aire d'habitat : cavernes, cités lacustres, points dominants, grottes dans la paroi d'une falaise, nids d'aigle. (...). La préhistoire a laissé, surtout dans le bassin méditerranéen, les vestiges d'enceintes de pierres sèches atteignant une épaisseur de deux mètres et se pliant aux formes du terrain. (...) dès le lointain des âges, le génie inventif de l'homme, sous l'éperon d'une nécessité vitale, avait découvert les principes généraux de la fortification. Aux époque historiques, la nature de ces points forts continua à se différencier en fonction des matériaux disponibles à pied d'oeuvre. Dans le Moyen-Orient, la brique constitua tout d'abord l'élément essentiel de la construction. Les forteresses furent initialement, en Égypte notamment, de vastes quadrilatères à murs épais, dont les seuls points faibles étaient les portes. Les assaillant affrontaient cette enceinte avec leur seul armement : arcs, lances, glaives, et devaient résoudre le problème par la force, à corps d'hommes. La couverture des attaques étaient assurées par les archers, neutralisant les défenseurs de la muraille ; les troupes de choc se protégeaient au moyen de levées de terre, et des détachements essayaient de faire brèche dans les portes à coups de haches ; d'autres, au moyen de grandes échelles, et se couvrant de leurs boucliers, tentaient l'escalade."

          Nous retrouvons toujours la même technique de part et d'autre (assaillants et défenseurs) dans la majeure partie de l'Antiquité. Autant les murailles augmentent de dureté, par les matériaux dont elles sont faites (de terre, de brique cuite, de bois, de pierre...) et en épaisseur, autant le point faible de ces forteresses résident toujours dans les portes. Les défenseurs des cités s'efforcent alors par divers moyens de les renforcer en construisant de part et d'autre de ces orifices des petites tours rondes ou carrées. Par ailleurs, les assaillants tentent par divers moyens de saper les murailles, en creusant des galeries ou en tapant sur les murailles à leur endroit les plus faibles (à condition bien entendu d'avoir des espions dans la place pour découvrir ceux-ci...). Les nombreux sièges sont autant de moment d'expériences pour des ingénieurs afin d'améliorer la défense des cités. En fait, ces sièges sont souvent forts longs et ne se terminent que par la lassitude d'un camp ou d'un autre, la trahison parmi les défenseur ou leur famine (ou la maladie).

Afin de réduire justement le temps de sièges, des machines sont élaborées, assez tardivement, car il faut pour cela un nombre important d'hommes et la cristallisation de savoir-faire. "Les armes étaient approximativement égales. Dans la lutte contre la muraille, il fallait un nouveau facteur, la possibilité d'agir hors des réactions directes du défenseur. Au IVe siècle av J.C., un progrès marquant fut réalisé dans ce sens par des machines opérant à distance, la première "artillerie". Dès cette époque, on distingue quatre catégories d'engins de siège : de jet, de percussion, d'approche et d'assaut, qui déterminent également les phases logiques de l'attaque."

"Une fois réalisé les progrès décisifs des derniers siècles av J.C., ceux des grandes épopées militaires macédoniennes et romaines, les procédés de la guerre de siège ne cesseront de se répéter au cours de plus d'un millénaire." "Les invasions barbares, germaniques et asiatiques, ruinèrent les villes et leurs enceintes (Il faut se souvenir qu'à l'abri de la Pax Romana, les villes ne conservaient parfois - ou pas du tout - que des enceintes minimum...), plongèrent dans les ténèbres l'art militaire comme tout le reste. Les murailles ne furent relevées, d'une façon empirique, que sous le coup de la menace normande.(...) Mais partout ailleurs, dans les campagnes, on vit apparaître la petite place-refuge étriquée, le château de bois du Haut Moyen Age ; le plat-pays en fut couvert. On dut en revenir aux procédés primitifs de l'attaque par escalade. Ces guerres de siège des origines devinrent plus difficile encore lorsqu'au bois se substitua définitivement la pierre, lorsque le château s'élargit, se haussa, s'accrocha aux points élevés, se compléta d'un réduit. La féodalité allait, après les Croisades, surtout pendant la guerre de Cent Ans, perdre pied sur le terrain politique, social et économique, mais elle conserva des points d'appui contre les tendances centralisatrices d'une Monarchie revigorée. Il était malaisé, même pour une armée royale, réduite encore au service de l'ost, de faire tomber ces remparts. La poudre à canon, l'artillerie nouvelle, seront un facteur capital de l'évolution, car elles permettront de jeter bas les murailles trop arrogantes et sonneront le glas de la société féodale."

     

           Face à de ces places fortes qui émaillent les territoires, depuis l'Antiquité, Emile WANTY se pose la question de l'évolution de la pensée militaire.

"Nous avons rencontré deux catégories de campagnes : une première de caractère localisé, étriqué ; une seconde que nous qualifierons volontiers "des grands espaces":

- Dans la première catégorie, il classe les guerres de la Grèce archaïque et classique, celles de Rome à ses débuts, de Byzance contre l'Islam, des Croisades, de la Guerre de Cent ans. Indécises et de longues durées, ces guerres se comprennent par le morcellement politique en Cités-États, qui étaient autant de forteresses, la transformation de la frontière montagneuse en une zone défensive profonde pour Byzance, le dispositif articulé des castels francs et sarrasins pour la Syrie et la Palestine, le hérissement de châteaux forts pour la France du XIVe siècle... Il était impossible aux armées de réellement manoeuvrer efficacement à l'intérieur d'un tel échiquier et d'en enlever rapidement de vive force, certaines pièces. Dans ces différents cas, la pensée militaire, pour autant qu'elle existe, est neutralisée dans ses desseins par l'insuffisance de la technique des sièges.

- Dans la seconde, il classe les grands empires dont la défense repose presque uniquement sur une ceinture périphérique, "muraille de Chine", mur d'Adrien pour Rome. Les campagnes d'Alexandre le Grand, les conquêtes musulmanes entrent dans cette catégorie.

Pour conclure, Emile WANTI écrit que "les méthodes ont varié suivant les grands capitaines et leur conception propre de la guerre. Mais l'Histoire ne cite guère de cas où des desseins stratégiques bien conçus et bien préparés aient été déjoués par la fortification. Les places les mieux défendues furent prises par les procédés les plus différents : les murailles continues, forcées ; les "lime", enjambés ; les obstacles, emportés ou contournés. Si les murailles de pierres du château fort féodal nous donnent un démenti, il s'explique par le déclin total d'un Art Militaire basé sur la manoeuvre, et par l'absence de grands capitaines."

 

       Yvon GARLAN, qui concentre son attention sur l'Antiquité, indique, qu'après les débuts grecs, la poliorcétique, par la puissance des moyens mis en oeuvre, atteint son apogée, en tant qu'Art militaire, sous l'Empire romain. Les Romains ont tiré les leçons des maitres grecs et d'ailleurs souvent leurs mécaniciens, leur tacticiens... étaient d'origine grecque.

"Ce qui caractérise la poliorcétique des Romains, ce fut moins l'ingéniosité que la puissance des moyens mis en oeuvre. Cette puissance résultait pour une part de l'abondance de leurs ressources et de la qualité de leurs services logistiques, qui leur donnaient, le cas échéant, la possibilité d'accroître autant que nécessaire le nombre de leurs machines. Mais ils devaient surtout à leur talent de terrassiers, qui leur permettaient éventuellement de venir à bout par un blocus systématique de leurs adversaires les plus obstinés et les mieux retranchés. Ils avaient enfin pour eux leur entraînement au combat individuel, et leur sens du devoir." Pour cet auteur, "la guerre de siège contribua enfin à valoriser l'usage de la surprise, de la ruse et de la trahison au détriment de l'affrontement ouvert, ainsi que la bravoure individuelle, plus ou moins artificiellement suscitée par l'appât des récompenses, au détriment du dévouement collectif. Ainsi le perfectionnement de la poliorcétique favorisa en Grèce (et de façon moins visible à Rome, où comptaient davantage des impératifs de nature stratégique) la déchéance du soldat-citoyen et le développement du professionnalisme militaire, aggravant du même coup la crise sociale et politique qui avait été à son origine : et ce, d'autant plus qu'il s'accompagna de l'époque de Denys l'Ancien (début du IVe siècle) à celle de Démétrios Poliorcète (début du IIIe siècle) d'un essor considérable de la technologie militaire, qui exigeait une mobilisation accrue de moyens matériels et humains".

 

Des aspects politiques et techniques entre-mêlés...

     Les aspects techniques de l'art militaire sont indissociables de ses aspects politiques. La diversification des armes incendiaires, la complexification des ouvrages de charpente, le développement des machines de jet, l'accroissement de l'importance des travaux de terrassement, le développement en réaction d'anti-machines (fossés, trappes, retranchements divers, matelas et écrans anti-projectiles), tout cela marque profondément l'art même des fortifications et fut surtout sensible pendant toute la période hellénistique. "Après une phase de dégénérescence correspondant à la paix romaine du Haut Empire - durant laquelle on se soucia surtout d'embellir les portes urbaines - l'architecture militaire ne devait recouvrer de son importance qu'avec les invasions barbares du IIIe siècle de notre ère. Les fortifications de cette époque furent édifiées à la hâte, et sont encore d'une technique rudimentaire. Puis l'on commença de nouveau à recourir aux procédés de l'époque hellénistique. Le mur d'Aurélien à Rome, avec ses modernisations du début du IVe siècle, et l'enceinte théodosienne de Constantinople annoncent le nouvel apogée atteint par l'art des fortifications au temps de Justinien - quand furent pleinement remis en application les principes édictés plusieurs siècles auparavant, au temps de Philippe, de Byzance, par les architectes grecs." 

      Le même auteur, co-rédacteur d'un ouvrage incontournable pour qui s'intéresse aux problèmes militaires de l'Antiquité, écrit dans les années 1960 et partiellement remanié dans les années 1980, donne un tableau de l'ensemble des informations disponibles sur les fortifications dans l'histoire grecque.

Rappelons que les deux sources principales, la littérature et l'archéologie demeurent relativement maigres : "Notre principale source littéraire est constituée par un abrégé des livres VII et VIII (Paraskeuastika et Poliorkètika) de la Méchaniké Syntaxis de Philon de Byzance, qui furent composés vraisemblablement à la fin du IIIe ou au début du IIe siècle avant notre ère", qui est d'un riche enseignement pour la période hellénistique. "Pour les siècles antérieurs, on en est réduit à glaner dans des oeuvres de genres très différents (par exemple le traité d'Enée le Tacticien sur la défense des places fortifiées, Les Oiseaux d'Aristophane et certains passages de l'oeuvre Thucydide) des allusions qui deviennent de moins en moins fréquentes et de plus en plus banales quand on remonte le cours du temps (...)." Du côté de l'archéologie, "les recherches ont relativement peu progressé (...) et cela essentiellement pour des raisons de méthode" (recherche d'objets spectaculaires et exigence de rentabilité). 

"Près d'un demi-millénaire sépare les forteresses mycéniennes des plus anciennes fortifications grecques actuellement connues (et) (...) "on ne peut qu'être frappé par un grand nombre de correspondances essentielles : simplicité du tracé, rareté des tours qui sont toutes situées à proximité des portes qui sont dessinées par le chevauchement des courtines, forte épaisseur des murailles. (...) Cette tradition semble pour l'essentiel se maintenir aux VIe et Ve siècles", et là l'auteur insiste de nouveau sur la maigreur des sources. "Quelques perfectionnements techniques doivent cependant dater de cette époque : la fréquence des tours s'accroît, tandis qu'augmente leur capacité de flanquement, avec l'apparition, au temps de Périclès, du plan demi-circulaire ; la disposition des portes se modifie (...) le tracé de l'enceinte acquiert plus de souplesse." 

"A partir du IVe siècle, la technique des ouvrages défensifs évolue à un rythme plus rapide, s'engage dans des voies nouvelles et manifeste un esprit plus systématique. Les tours pleines cèdent souvent la place à des tours évidées (...) en même temps qu'elles acquièrent une plus grande autonomie architecturale par rapport aux courtines." "Mais c'est seulement dans les deux siècles postérieurs que s'épanouiront les idées nouvelles qui étaient parfois déjà en germe à la fin de l'époque classique." "Les principes essentiels de l'art des fortifications à l'époque hellénistique résident dans la diversification et l'articulation des moyens de défense en surface et en hauteur. L'ouvrage défensif n'est plus un obstacle en soi, qui s'impose en fonction de sa masse : il vaut ce que vaut la tactique qu'il matérialise. On est passé d'une architecture statique, pondérale, à une architecture du mouvement qui reflète une certaine dynamique des forces opposées."  "Pendant (la période de l'époque classique), le caractère relativement primitif de la technique des fortifications et la lenteur de son évolution doivent être mis en rapport avec une conception passive de la poliorcétique, fondée sur la pratique de l'investissement. Tout se passe alors comme si le moindre obstacle matériel avait suffi à mettre un terme aux velléités offensives des soldats-citoyens qui, revêtus de la lourde armure de l'hoplite et attachés à une conception agonistique de la guerre, répugnaient aux combats meurtriers en terrain inégal : il est significatif que même pendant la guerre - si acharnée - du Péloponnèse, l'assaut contre les murailles n'ait été que rarement tenté et plus rarement encore victorieux (...). Comme les assiégés, en contrepartie, se fiaient à l'imperméabilité de leurs murailles, le siège se transformait  volontiers en une épreuve d'endurance entre deux camps respectueux d'une règle du jeu qui excluait la teichomachie. (...) Les exigences crûrent avec les sollicitations : les innovations techniques introduites dans l'art des fortifications à partir du IVe siècle impliquent l'adoption d'une tactique nouvelle par les combattants. L'amélioration du flanquement, l'étagement de la défense en profondeur et en hauteur, ainsi que la diversification des ouvrages de protection, signifient que le rempart tend à devenir l'enjeu direct des combats. De fait, au même moment, (...), les attaquants commencent à manifester (...) une agressivité croissante servie par des moyens matériels de plus en plus imposants. (...) "S'il n'est pas douteux que les assiégés aient cherché alors à alléger la charge nouvelle que leur imposait la tactique adverse, en améliorant leurs moyens de protection et aussi en se ménageant des possibilités de contre-attaque, il n'en reste pas moins difficile d'établir un parallélisme étroit entre les modifications imposées aux ouvrages défensifs et l'apparition de tel ou tel procédé d'attaque."  Yvon GARLAN insiste pour ne pas surestimer les conséquences du développement de l'artillerie, au détriment d'autres machines de siège, plus traditionnelles mais aussi efficaces et plus répandues, telles que béliers et tours de siège, car "tous (les) aménagements architecturaux semblent être postérieurs d'au moins un siècle à l'invention des catapultes, que l'on attribue généralement aux ingénieurs réunis à Syracuse par Denys l'Ancien dans les premières années du IVe siècle." Il indique que ce décalage dans le temps provient surtout de la lenteur de la diffusion des techniques.

      

       Il est impossible de comprendre l'évolution des choses, si l'on en reste à une vision technique, aussi il est particulièrement intéressant qu'Yvon GARLAN aborde, après s'être étendu sur ces aspects des fortifications, des questions directement politiques.

De plus, "il importe (...) de ne pas dissocier de l'étude de la ville fortifiée, celle de la ville-forteresse : la fonction défensive dans une ville, au lieu d'être pour ainsi dire concentrée dans un ouvrage architecturalement indépendant a pu, à un stade moins avancé de différenciation, être inhérente à l'organisation urbaine elle-même. Dans un tel système, qu'Aristote (dans Politique) qualifie d'"ancien", le rôle de l'enceinte était tenu par le mur extérieur des maisons disposées sur le pourtour de l'agglomération, tandis que le réseau des rues était d'une médiocrité et d'une complexité telle qu'"il était difficile aux étrangers de sortir de la ville et aux assaillants de l'explorer". De fait, le plan de certaines villes archaïques (...) manifeste une prédominance des soucis défensifs. Encore à l'époque classique, on relève des survivances du système "ancien" non seulement chez Platon, mais aussi dans certaines fondations de la deuxième moitié du Ve siècle (...). Yvon GARLAN indique que "le fait que l'agglomération primitive ait pu assurer son autodéfense sans avoir recours à des ouvrages architecturaux autonomes, soit se couler dans le cadre préexistant des acropoles fortifiées, nous interdit d'imaginer un parallélisme trop étroit entre l'essor de la cité et le développement des enceintes urbaines". Il existe toutefois un lien, que des fouilles plus importantes devraient établir, entre ces deux faits, en découvrant des vestiges antérieurs à la menace perse. En creusant sous les vestiges des murailles de l'époque classique peuvent apparaître des vestiges, parfois monumentaux, de l'époque archaïque. "A l'époque classique, en tout cas, la notion d'enceinte urbaine est inséparable du concept de cité", même si nous ne savons pas comment cette notion s'est ancrée dans la mentalité collective, et même si des exceptions (Sparte) existent.

Il faut relire alors Thucidyde, dans son Archéologie, où il essaie de retracer le développement de la civilisation en Grèce. "L'absence de fortifications ne peut, selon lui, se concevoir, sauf circonstances exceptionnelles comme celle de l'Ionie, que dans une société primitive qu'il situe dans le temps aux origines de l'humanité, mais dont il relève encore des traces dans certaines régions continentales de la Grèce contemporaine qui vivent "à la manière ancienne". Ce type de société qui, par ignorance du commerce, limite ses capacités productives aux nécessités de la consommation immédiate et ne possède pas de réserves d'argent, n'a pas les moyens, et surtout n'éprouve pas le besoin, d'élever des fortifications. Ce n'est qu'au temps de la thalassocratie (entendre par là un impérialisme maritime, précisions-nous) de Minos que "les habitants des côtes, se mettant davantage à acquérir de l'argent, adoptèrent une vie plus stable : certains même, se sentant devenir riches, s'entouraient de remparts" (toujours selon Thucidyde). Pour l'auteur grec, comme pour la plupart de ses contemporains, au premier rang desquels Périclès, le rempart urbain, premier et principal signe extérieur de richesse pour une cité, caractérise donc un stade particulier du développement de la civilisation en Grèce. Le fait de choisir telle ou telle fortification reflète l'ambition d'une cité. Thucidyde clame qu'il existe un rapport étroit entre le renforcement des défenses de la ville et l'affirmation de la démocratie. Selon Yvon GARLAN, cette opinion liant le sort de la démocratie aux Longs Murs, était assez répandue pour devenir un leitmotiv dans la bouche des orateurs. Ils identifient l'intérêt commun, laissant prévoir le sacrifice du territoire en cas de guerre, à celui des classes sociales attachées au développement de l'artisanat et du commerce, et, en écartant la menace spartiate, Athènes peut en même temps constituer un empire maritime et épanouir le régime démocratique. Cette opinion pose la question du rôle joué dans le développement des cités grecques par les fortifications urbaines. Mais, en fait, nous sommes obligés d'en rester aux hypothèses et aux interrogations. Yvon GARLAN évoque le phénomène des villas fortifiées, qui prolifère surtout dans les régions marginales au Ve siècle, où prédominent encore l'agriculture et la concentration de la propriété, où l'aristocratie foncière détient le pouvoir politique. "La villa fortifiée, quand elle représente l'ouvrage militaire le plus répandu et le plus évolué, pourrait donc être considérée comme un moyen de protection parfaitement adapté à la sauvegarde des intérêts particuliers d'une classe sociale, dont la puissance repose sur la mise en valeur des terres environnantes et sur l'exploitation des populations qui y sont attachées."

Dans la littérature, les adversaires des fortifications urbaines, comme Xénophon, sont également adversaires du régime démocratique. Ce dernier auteur déplore leur effet délétère sur l'esprit combatif des citadins, marins ou artisans : "La ville est-elle attaquée par un ennemi supérieur, les citoyens inférieurs en nombre peuvent bien se sentir en danger hors des remparts, mais quand ils sont rentrés dans leurs fortifications, ils se croient en sûreté (Hiéron, Economique)." La précellence pour une cité des remparts moraux sur les remparts matériels est au même moment un thème également banal dans la bouche des orateurs. C'est Platon qui critique le plus explicitement les remparts urbains (Lois). Le rempart, pour lui, qui n'a aucune utilité pour la santé publique, dispose les citoyens à la mollesse, et est ainsi source d'immoralité sociale, parce qu'il offre un moyen de défense artificiel et impersonnel, fallacieux parce qu'il ôte à chacun en particulier le devoir de repousser l'envahisseur les armes à la main. Il faut combattre où l'on vit. Il faut souffrir sur les lieux mêmes de la joie. La maison doit être à la fois foyer et refuge et Platon accepterait que l'on revienne au système archaïque de la ville-forteresse. Mais à partir de la fin de l'époque classique, il n'est plus possible de remettre en cause le principe des fortifications. Aristote (Politique) réfute sur ce point les thèses de Platon : "A l'égard des murailles, ceux qui disent que les cités qui prétendent à la vertu ne doivent pas en avoir, pensent un peu trop à l'antique... On cherchait un pays facile à envahir et si on supprimait les endroits montagneux, comme si on n'entourait pas les habitations des particuliers de murs dans la pensée que les habitants deviendraient lâches."  Le rempart n'est plus un pis-aller honteux, c'est le blason de noblesse dont l'éclat rejaillit sur la cité. Cette évolution s'achève à l'époque hellénistique et romaine quand la couronne murale en vient à constituer l'attribut principal des villes personnifiées. En citant cette évolution possible, Yvon GARLAN l'établit comme un programme de recherches aux nombreuses questions.

 

Des tentatives de systématisation des connaissances sur les fortifications...

       Pour un ensemble d'auteurs sur l'Antiquité rédigeant une sorte de manuel universitaire (plus récent) sur les guerres et les sociétés des mondes grecs des Ve-IVe siècles av. J.C., "avec les progrès de la guerre de siège, on vit peu à peu se dessiner, au travers d'hommes d'État puissants, l'image du preneur de ville, du poliorcète ; image dans les contours se fixèrent de façon définitive au sein non pas de la polis grecque classique, mais d'une autre forme d'organisation étatique caractérisée par un pouvoir monarchique suffisamment développé pour permettre une concentration importante de moyens militaires."

    Ils font le point sur les  relations entre le pouvoir politique et le programme de fortification. "Il faut noter l'ambivalence de la fortification, en particulier de l'enceinte urbaine qui, composé d'éléments tactiques destinés à la défense de ville, répondait aussi à une finalité plus vaste, d'ordre politique."

Aristote a défini des modèles propres à chaque type d'organisation politique : "Quant aux lieux fortifiés, la bonne solution n'est n'est pas la même pour tous les régimes politiques ; ainsi une citadelle (acropole) convient à une oligarchie et à une monarchie, le plat-pays à une démocratie ; ni l'une ni l'autre ne conviennent à une aristocratie, mais plutôt à un certain nombre de points fortifiés" (Politique). La topographie des systèmes de défense est susceptible de révéler les fondements de l'ordre social, mais elle nous renseigne surtout sur les rapports  d'une communauté politique à son espace.

Thucidyde, dont Yvon GARLAN a déjà parlé, argumente que le renforcement des défenses de la ville par la construction des Longs Murs correspond à "une volonté d'affirmation de la démocratie".

Les États monarchiques étaient-ils davantage prédisposés à la construction et à l'entretien de fortifications? C'est la question que Pierre DUCREY s'est posé et à laquelle il apporte la réponse suivante : "On pourrait imaginer en effet qu'un dirigeant autoritaire impose à la population l'effort supplémentaire que représente l'édification d'un système défensif puissant. Mais un examen des murs effectivement réalisés, même rapidement, montre bien qu'une corrélation entre leur construction et un régime particulier ne peut être établi de manière systématique. Tout au plus peut-on évoquer le cas de Syracuse et de l'Euryale, oeuvre de Denys l'Ancien (décidément, pensons-nous, nous tournons autour des mêmes rares auteurs... ), en partie du moins (...)". Il est certain que ces fortifications n'auraient pas été aussi rapidement édifiées, avec autant de moyens matériels et humains, si elles n'avaient été commandées par un tyran dont les assises du pouvoir reposaient sur la force et la contrainte militaires et qui, de fait, était en mesure de mettre sa puissance au service d'un vaste programme de construction. Il n'en reste pas moins que la nécessité d'assurer la défense par la mise en place de fortifications s'était imposée dans la plupart des cités du monde grec, quel que fût leur régime politique. pour pouvoir mettre en chantier un programme de fortifications, il fallait que les citoyens en aient pris publiquement la décision lors d'une séance de l'assemblée par un vote ; une fois la décision prise un nouveau cote avait lieu afin de statuer sur la direction générale des travaux et leur financement. Sur la question, nous sommes bien renseignés pour les cités démocratiques et en particulier sur Athènes. Sparte, qui ne fut fortifié qu'au IIIe siècle faisait figure d'exception. 

 

Collectif, Guerres et sociétés, Atlande, collection Clefs concours, Histoire ancienne,  2000. Yvon Garlan, dans Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, EHESS, 1999 (Premières éditions, 1968, 1985). Yvon GARLAN, La guerre dans l'Antiquité, Nathan Université, 1999.  Emile WANTY, L'art de la guerre, Marabout Université, 1967. Jean-Marie GOENAGA, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

 

STRATEGUS

 

Relu et corrigé le 23 mai 2020

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13 avril 2011 3 13 /04 /avril /2011 15:36

          Nous ne connaissons Enée le Tacticien que par son oeuvre, elle-même rapportée en partie par POLYBE (200-118 av JC) et SUIDAS (ou Souda, nom d'une encyclopédie grecque de la fin du IXe siècle, très utilisée dans les travaux consacrés à l'Antiquité).

 

Un personnage dont nous ne connaissons pas grand chose...

Théoricien militaire grec de la première moitié du IVe siècle, il est l'auteur de travaux uniquement militaires. Parmi ceux-ci, le traité sur la Poliorcétique (soit l'art des sièges des villes), est un document particulièrement révélateur d'un moment de l'évolution militaire grecque. Peut-être était-il l'un de ces chefs de mercenaires qui louaient à cette époque leurs services sur les champs de bataille du Péloponnèse et d'Asie Mineure. Il appartient à la génération des pionniers qui, à la fin du Ve et au début du IVe siècle, mirent en vogue la réflexion sur l'art militaire. Anne-Marie BON, en 1967, pense qu'il était le célèbre stratège de la Ligue arcadienne, Enée de Stymphale.

La Poliorcétique voisine d'autres fragments d'ouvrage : Sur les préparatifs de guerre, Sur l'intendance et Sur la Castramétation.

Il faut dire que de l'Antiquité grecque, il ne nous reste que des débris, qui ne sont que partiellement accessibles en français (beaucoup de traductions anglaises). La Poliorcétique nous est accessible grâce à la société d'émulation du Doubs de 1870, par Albert De Rochas D'AIGLUN (1837-1914), sous le titre d'Extrait du traité sur la défense des places.

Hervé COUTEAU-BEGARIE écrit que, néanmoins, avec un degré de probabilité élevé, on peut penser que les Grecs de l'époque classique ont composé des traités de tactique et de stratégie. il se réfère à VEGECE (Flavius VEGECE, L'Art militaire, Ulysse, 1998) qui mentionne un traité des combats rédigé par des Spartiates. Enée Le Tacticien composa en fait une encyclopédie militaire en plusieurs volumes dont seul le traité sur la poliorcétique nous est parvenu. Après Enée Le Tacticien, il faut sauter trois siècles pour trouver un traité conservé (celui de ASCLÉPIODOTE, du 1er siècle av J.C., Traité de tactique, Les belles lettres, 2002).

C'est sans doute grâce surtout aux Byzantins qu'une partie de son oeuvre a survécu aux multiples destructions.

 

Une oeuvre très étudiée bien que parcellaire

          La Poliorcétique daterait des années 360 av J.C. Dans son traité, il s'intéresse à toutes les questions relatives au siège, matérielles (les gardes, les mots de passe, les armes, les incendies...) et politiques (les risques de discorde parmi les assiégés, surtout durant les sièges assez longs, les conspirations, les alliés...). Un certain nombre de ses conseils et observations, qui sans doute formait un fond commun d'idées qu'il partageait avec des tacticiens ou des stratèges dont nous avons perdu la trace, sont restés en crédit jusqu'à l'époque moderne.

Pour Michel DEBIDOUR, habitué à la confrontation des textes grecs entre eux (notamment ceux de XENOPHON), cette oeuvre, qui ne fait jamais allusion à Philippe de Macédoine, est celle d'un homme cultivé qui connaît les grands historiens qui l'ont précédé. Mais ce n'est pas vraiment un lettré, et son texte, souvent technique, est en général clair et dépourvu de qualités littéraires. "Visiblement, il a une grande expérience pratique qu'il veut faire partager à ses lecteurs. Enée semble bien ne pas avoir été un Athénien, et il songe d'abord à des cités de petite taille, que les guerres mettent aux prises avec des voisins, comme dans le Poléponnèse. Pour nous, modernes, qui sommes souvent tentés, grandes oeuvres obligent, de voir l'histoire grecque à travers le prisme athénien, ce texte est un document neuf et différent, qui nous contraint à élargir notre vision du monde grec."

      La Poliorcétique, malgré son titre, est plutôt un traité de défense des villes. Au point que l'on se demande si ce texte n'avait pas deux grandes parties. Il n'y fait pas mention et parfois, dans le texte, plusieurs fois, l'auteur, sans prévenir, donne des conseils du point de vue de l'attaquant.... Michel DEBIDOUR pense à une maladresse dans la composition de l'ouvrage.

D'une soixantaine de pages, il comprend 40 chapitres de longueur très inégale (parfois de quelques lignes!). On peut tenter d'en établir le plan, mais cela est tout à fait indicatif :

- Comment mettre la ville sur le pied de guerre, former la milice et reconnaître les siens (chapitres 2 à 7),

- Comment préparer le territoire à la guerre, et désamorcer conspirations et mécontentement (chapitres 8 à 17),

- Comment organiser pratiquement la ville, face à une attaque, par des rondes, des sorties et des ruses diverses (chapitres 18 à 31, dont les premiers traitent des sabotages des serrures et des portes),

- Comment résister aux machines, aux mines aux incursions (chapitres 32 à 40). Il laisse dans l'ombre la façon dont la cité engageait ses mercenaires.

Outre les détails techniques, l'ouvrage permet de se donner une bonne idée de la manière dont fonctionne les armées au IVe siècle av J.C. 

Le chapitre qui traite des conspirations (chapitre 11) indique un certain nombre de moyens de les prévenir et de les contrecarrer. "il faut également faire très attention à ceux des citoyens qui sont dans l'opposition et ne jamais leur accorder immédiatement créance en rien, pour les motifs qui suivent. Je vais raconter l'une après l'autre, en citant mon propre livre, et à titre d'exemples, les diverses conspirations ourdies contre des États par des magistrats ou par des particuliers, et comment parmi elles quelques unes ont été réprimées et ont échoué."  

Chef sans faiblesse, tatillon et sévère, Enée sait que pour être efficace, outre les mesures purement techniques des fortifications et des emplacements des troupes, il faut surtout déranger le moins possible (chapitre 12) la vie des populations, surtout en temps de paix, quand la menace n'est pas directe. Il est conscient que pour éviter le risque d'une explosion sociale, il faut savoir faire droit à des revendications justifiées, "surtout en soulageant les débiteurs par des intérêts peu élevés, voire en les supprimant complètement ; et lorsque les temps sont trop dangereux, il faut même supprimer une partie des dettes, ou leur totalité s'il le faut, car des hommes endettés de cette façon sont bien plus redoutables à avoir près de soi. Il faut aussi donner des ressources à ceux qui sont privés du nécessaire (chapitre 14)." Il semble particulièrement conscient que la défense de la cité dépend de l'humeur des habitants qui peuvent être enclins à "trahir" leurs maîtres, surtout si dans les temps "normaux" leur situation leur parait déjà injuste. 

Le plus long chapitre, le chapitre 31, traite de l'art de transmettre des messages. Une large place est donnée à la stéganographie (procédé de dissimulation d'un message dans un autre message) parmi 24 procédés. 

   Dans son livre, Enée semble toujours tout aussi préoccupé par les dissensions politiques internes que par les considérations purement tactiques. Il souligne l'importance de l'organisation de la défense en temps de paix, afin de pouvoir réagir rapidement en cas de surprise. Il redoute par-dessus tout le désordre et la panique contre lesquels il est souhaitable de se prémunir. Un bon réseau de communication devra être mis en place, pouvant fonctionner de jour comme de nuit. La discipline doit être irréprochable et la désertion sévèrement punie, bien que les mercenaires aient le choix, au début d'un siège, de s'en aller. Enée redoute aussi bien la trahison et recommande toutes sortes de mesures pour l'éviter. En ce qui concerne les mercenaires, l'on doit toujours s'assurer qu'ils sont en infériorité numérique par rapport aux citoyens qui les emploient. Il est impératif pour les chefs d'obtenir le soutien, avant tout financier, de leur peuple. Lorsque l'ennemi attaque, il est préférable d'attendre pour réagir que l'adversaire commence à se relâcher, ou que encombré par les effets de son pillage, il soit moins mobile. Enée encourage, si les conditions s'y prêtent, la création de flottes puissantes permettant de surprendre l'ennemi et de s'engager à sa poursuite. Les sorties nocturnes destinées à surprendre l'assiégeant sont également conseillées. L'usage de matériaux combustibles et le recours à des ruses diverses complètent ce tableau d'une tactique particulièrement adaptée à la situation géopolitique des cité-États de la Grèce antique. L'approche stratégique d'Enée se veut avant tout pragmatique, et le type de combat qu'il décrit n'est ni codifié ni ritualisé. (BLIN et CHALIAND).

On conçoit, vu la richesse des thèmes abordés - richesses qui pourrait être plus grande que celle dont nous avons hérité - maints tacticiens et maints stratèges aient puisé dans cette oeuvre.

 

 

ENEEE LE TACTICIEN, Poliorcétique, texte établi et traduit par A DAIN et A-M. BON, Editions Les belles lettres, 1967. Introduction par Anne-Marie BON.

On peut trouver les chapitres 11 et 38 de Poliorcétique dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Michel DEBIDOUR, Enée le tacticien, dans Ruses, secrets et mensonges chez les Historiens grecs et latins, De Boccard (Lyon), 2006.

Michel DEBIDOUR, Les Grecs et la guerre, VÈme-IVème siècle, Editions du Rocher, 2002 ; Collectif, Guerres et sociétés, Monde grecs Vème-IVème siècles, Atlande, 2000 ;  Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, 2002 ; Raoul LONIS, article Enée Le Tacticien, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, Sous la direction d'André CORVISIER, PUF, 1988. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

Complété le 16 octobre 2019

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12 avril 2011 2 12 /04 /avril /2011 15:24

            Le western, comme genre cinématographique, bénéficie apparemment d'une certaine mansuétude, assez éloignée d'une vue critique, quant à la violence des relations entre personnages. Comme si la brutalité, visible dans la majorité des films surtout vers le début ou la fin, se trouvait relevée au rang de la sublimation et si le fait obligatoire dans un western d'un port d'armes récurrent était entré dans une certaine habitude, voire d'une certaine banalité.

Sans doute ne faut-il pas s'attacher exclusivement à la forme violente dont laquelle les conflits sont exprimés, à la violence physique, et il peut arriver effectivement que la violence, magnifiée, chorégraphiée, mise en musique (au propre comme au figuré) admirablement, empêche de discerner le sens réel des conflits entrant pourtant principalement dans la trame du genre. Aussi, nous nous intéressons autant ici à cette vision de la violence au western qu'aux conflits proprement westerniens.

 

            Ainsi Jacques BELMANS ne dit dans son étude pourtant fine par ailleurs de la violence au cinéma "qu'un mot du western en général." "Si la violence se lie étroitement à la thématique de ce genre, elle y est sublimée, et, dans une large mesure légendaire. Le western est peut-être le seul genre cinématographique qui neutralise la violence et la soumet aux besoins de la légende poétique ou dramatique. Les actes accomplis par ses protagonistes acquièrent un caractère rituel. Personne ne va voir un western pour son scénario qui ne comporte généralement guère de surprises tant le genre, s'il entend demeurer pur, doit se soumettre à des règles rigides. Nous savons bien certes que, durant ces dernières années (l'auteur écrit en 1972), plus d'un réalisateur de talent - comme Arthur Penn ("Le Gaucher") ou Sam Peckinpah ("Les compagnons de la mort") a pris ses libertés à l'égard des règles établies et codifiées par l'usage, mais il n'en demeure pas moins vrai qu'aucun western digne de ce nom ne s'est écarté sensiblement d'un schéma tyrannique défini par cet humoriste : "Deux hommes se poursuivent autour des baraquements du village - le saloon, le magasin d'approvisionnement, la véranda basse courant devant l'hôtel, les piquets pour les chevaux - ce sont toujours les mêmes... Invariablement, sur le coup de six heures, au moment où le soleil, ponctuel, se couche, notre héros (tristement) vérifie à deux fois son revolver et sort dans la rue, tandis que tous les autres font silence, pour abattre son meilleur ami, le voleur de chevaux qui, tristement, lui aussi, vérifie son pistolet à l'autre bout de la rue..." (Gilbert SELDES, La recette classique du western, dans The Public Arts, 1956). La violence du western participe à la réification comme de la représentation d'une geste épique et ce, malgré le réalisme tatillon des détails. André BAZIN enferme le western dans une définition devenue célèbre : "Le western est né de la rencontre d'une mythologie avec un moyen d'expression (dans La grande aventure du western, 1894-1964, de J..L. RIEUPEYROUT, Editions du Cerf, 1964). La violence dont la mythologie déborde ne risque plus guère d'influencer nos actes. Dans le western, elle est devenue l'élément constitutif d'un cérémonial. Sans doute, des westerns comme "Ox-Bow Incident" de William Wellman constituent une réflexion sur des thèmes fort différents, mais ce sont là des cas assez exceptionnels. Par le biais d'un genre populaire, Wellman dénonce un racisme toujours actuel. Cet exemple prouve que le western peut évidemment servir d'alibi à nombre d'autres préoccupations, mais des oeuvres isolées s'écartent d'une tradition toujours vivace. Un western classique déroule ses conflits immuables, aligne ses Indiens plus ou moins schématisés, multiplie ses attaques de diligences ou de banques et impose la présence physique de ses étonnants paysages. Il représente la quintessence d'une saga et il est l'équivalent des chansons de geste d'antan (ce qui selon nous, est une affirmation un peu osée...). C'est pourquoi la violence y est, croyons-nous, jugulée et transcendée par son propre anéantissement dans une mort nécessaire."

 

          Les westerns ne sont pas les films les plus remplis de scènes violentes, surtout en comparaison des films de guerre en général ou même de films d'aventure ou en encore des films d'espionnage (que l'on songe à la série des films "James Bond"). Mais ce qui en fait un genre violent par excellence sans doute, c'est le fait que la violence y est présenté comme obligatoire dans les situations mises en scène. Dans un paysage sauvage et violent (emplis de pièges minéraux, végétaux, animaux et... indiens!), seuls des hommes rudes, à la limite de la brutalité (nécessaire et fatale) peuvent tailler une place à la civilisation. 

    Xavier CHARRETON (dans le site Les beaux esprits se rencontrent - LBESR), dans sa typologie des héros du western met bien en relief les caractères des cow-boys, shérifs, hors-la-loi et bandits.

"Contrairement au cliché, un homme de l'ouest n'est pas nécessairement un cow-boy. Ces garçons assuraient le déplacement et la protection de vastes troupeaux, contre les attaques des Indiens, des hors la loi ou d'hommes de main de ranchers concurrents. Fines gâchettes, ces aventuriers solitaires dans l'âme aimaient les grands espaces et (...) préféraient "dormir dehors" à la quiétude relative d'une vie rangée. Le western popularisera leur style de vie autant que leur code vestimentaire. (...) Les shérifs sont les héros naturels et privilégiés de ces fictions, exaltant à l'écran toutes les valeurs positives du héros. Ils luttent pour le bien, puis se retrouvent esseulés ou entourés : alors émerge généralement quelque petit jeune qui n'a pas froid aux yeux. Ils ont toute autorité, et nourrissent sans complexe un sentiment de supériorité que magnifie leur badge épinglé au revers de la veste. Les bandits sont les anti-héros types, attaquant trains et diligences, ou dévalisant les banques en ville. L'importance des mauvais garçons au cinéma ne cessa jamais de croître jusque dans les années 1970, (...). En réalité, les limites entre ces différents types de personnages étaient ténues. certains passaient consécutivement, parfois simultanément (Wyatt Earp) d'un statut à un autre (...). Mais l'archétype du héros est la figure immuable d'un décor invariable, faisant du western un genre particulièrement codé, avec en tête son ascendance WASP (White Anglo-Saxon Protestant). Ensuite, c'est un homme perdu dans l'immensité, dont le western restitue l'impression de solitude par de larges plans panoramiques (...). En ces espaces vierges dont l'Histoire reste à écrire, ces héros s'affirment en hommes légitimant leur droit à la haine et à rendre justice eux-mêmes, une volonté incorruptible dans le respect de la morale et du droit. Leur colère est figée ainsi à l'écran par des plans serrés sur les visages, en particulier sur les yeux et la bouche. Ils parlent ensuite de manière très masculine, volontiers vulgaire, passant leur temps libre à avaler les whisky sec au saloon du coin."

    Xavier CHARRENTON rapporte les propos du réalisateur John STURGES, dans une interview accordée à François FORRESTIER, définissant le héros de western par trois caractéristiques :

- l'isolement : le héros doit être solitaire, le shériff n'a pas besoin d'alliés, le cavalier est perdu dans le désert.. Le personnage principal est isolé, ne peut compter sur aucune aide, et affronte seul son destin ;

- la violence : le héros y est toujours confronté, car pas de western sans coup de feu ;

- la loi est en faillite, il y a nécessairement un moment où le héros fait justice.

Le même auteur montre bien l'évolution du héros de western, après son apogée entre 1939 et 1952. Beaucoup discutent comme lui du "surwestern" qui apparaît dans les années 1950, et dans ces films, les héros deviennent désabusés, désenchantés, antipathiques même, ce qui va de pair avec une reconsidération critique des canons du western, sur la suprématie du blanc, sur la valeur réelle de la "civilisation"... Il signale que les femmes sont particulièrement exclues du champ héroïque : "Calamity Jane est la seule légende féminine capable de rivaliser avec les grandes pointures masculines du FarWest. A part elle, les femmes ne sont que des figures fondues aux décors, souvent reléguées aux rôles de danseuses de cabarets, de putains, ou de belles mais naïves voyageuses prêtes à tomber dans les bras du héros (...)."

 

         La description de l'Ouest dans les westerns, selon Bernard EISENSCHITZ , est inséparable du viol : "Les moeurs sexuelles de l'ouest sont la rencontre étrange du puritanisme le plus exacerbé et d'une violence qui guide tous les actes, que l'arrivée de la civilisation n'a pas encore atténuée. C'est un conflit entre les lois de la race des pionniers, qui a restreint pour les nécessités de l'action les libertés déjà rares concédées par la religion, et l'absence de règles qui constitue la loi du premier arrivé. La forme extrême de la violence sexuelle, le viol, n'est pour l'outlaw ou pour le westerner qu'un des éléments de brutalité avec lesquels il faut compter, et il le fait froidement, prêt devant les Indiens à abattre les femmes pour éviter un "sort pire que la mort". Rarement cet acte, tabou pour le cinéma américain, a été évoqué avec autant de force que dans le cinéma de cruauté qu'est celui de John Ford, où, à des années de distance, John Carradine et Woody Strode ont le même geste tendre devant un corps torturé, le recouvrant simplement d'un manteau ou d'une couverture. Les cinéastes ont été peu intéressés par les conséquences du viol dans la société westernienne, où la femme est mise à l'écart comme une criminelle (...). En général, les scénaristes préfèrent résoudre le problème  en en faisant une indienne, ce qui donne lieu à des digressions sur le racisme, ou en la tuant, ou les deux. Le viol est surtout un des ressorts du scénario, un élément du manichéisme westernien, destiné à accabler le vilain ou à déclencher l'action vengeresse du héros (...).

 

         Ce qui forme une caractéristique clé des scénarios, le pivot central d'une histoire de western est bien un meurtre, d'abord. Les motivations de celui-ci et ses circonstances n'apparaissent qu'en arrière plan ou font partie du cadre, que ce soit la chevauchée de centaines de ruminants interrompue par des bandits ou la rivalité entre grands propriétaires terriens et encore, c'est souvent le cas, entre éleveurs et fermiers. Le western, enraciné dans un strict code de l'honneur, n'admet le meurtre qu'en fonction d'une vengeance à venir. Même dans le cas où le héros est un shérif, les ressorts dramatiques semblent absents s'il n'est pas individuellement, personnellement, impliqué, concerné par ce meurtre. Nous suivons Louis SIMONCI lorsqu'il écrit : "Le meurtrier intéresse peu les scénaristes, sa psychologie et ses motifs sont rarement analysés, seuls importent les réactions déclenchées par son acte et la personnalité de celui qui se lèvera pour le punir. La nécessaire poursuite du coupable impose des règles de construction précises, et le meurtre sera souvent le point de départ d'un film, sa justification. Outre qu'il délivre le héros de toute préoccupation métaphysique - les tueurs professionnels sont les derniers penseurs du western - le meurtre assoit le manichéisme. Les deux Indiens (Les Cheyennes), la jeune épouse de Jefford (La Flèche brisée) sont sacrifiées pour stigmatiser les instincts féroces des fractions racistes du moment. Le but d'Anthony Mann est identique lorsque dans La ruée vers l'Ouest il filme le lynchage du pionnier indien, sur fond de flammes. Car la pendaison est toujours un meurtre. le héros de western n'aime pas la corde, il coupe toutes celles qui se présentent sur son chemin. (...) La décision de la vengeance est sacrée, celui qui a lâchement tué doit être châtié, il est juste qu'il le soit. Pour que ce sentiment de justice apparaisse pleinement, les circonstances du crime devront réunir certaines conditions qui le rendront plus abject encore. c'est ainsi que la victime, souvent, sera désarmée (...). Si elle n'était pas désarmée, la victime est tuée à l'improviste par un homme à l'affût. (...) La notoriété du mort, quels que soient ses fondements, lui ouvre alors les porte de la légende.(...) Mais la victime le plus souvent offerte aux coups du meurtrier est encore la Femme, de préférence légitime. Plus que le père ou le frère, elle appelle la vengeance parce qu'elle est sans défense. (...)".

Et la justice, le vengeur la préfère souvent en duel, ce qui permet encore plus de magnifier la situation.

 

             Dans de nombreux métrages, le héros, à la fin du film, s'en va. Une fois le méchant châtié définitivement, il semble que résigné, il parte, car de toute façon, étant donné le caractère de tous ceux qui l'ont entouré depuis le début de l'histoire, tout recommencera un jour, de manière identique. La situation n'a pas changé, les acteurs du drame sont encore les mêmes présents quand il part, toujours face à face se trouvent les mêmes protagonistes en arrière fond de l'histoire principale. Les troupeaux de vaches auront toujours tendance à traverser les cultures, les chemins de fer continuent leur chemin, créant les mêmes problèmes. D'autres meurtres s'ensuivront, d'autres héros viendront. D'autres héros partiront, amers, et vaguement conscients sans doute, qu'à part l'auréole de héros qu'on leur ceint, rien ne change. C'est précisément parce que la violence ne semble n'avoir lieu qu'entre des personnages, qui de toute façon vont disparaître à la fin du film, d'une façon ou d'une autre, parce qu'elle camoufle en quelque sorte le conflit, que celui resurgit, pour les mêmes motifs, avec d'autres personnages. Si le duel qui met en face à face meurtrier et justicier dure parfois longtemps, cela renforce le caractère inter-individualiste du conflit, qui perd, s'il a jamais eu cette consistance dans les scènes d'exposition notamment (souvent des scènes prétextes d'ailleurs), son caractère sociétal. C'est la lutte du bon et du méchant. Point final.

 

         Le western met en scène plusieurs situations-contextes qui peuvent être regrouper en séries, en suivant par exemple Jean-Louis LEUTRAT et Suzanne LIANDRAT-GUIGUES, qui quittent alors, pour les dresser, le point de vue strict du cinéphile pour prendre un temps une posture de sociologue, voire de sociologue critique.

Ils distinguent plusieurs cycles "historiques" à l'intérieur desquels prennent place différents conflits : le cycle de la guerre de Sécession, le cycle du bétail et du peuplement qui parle des longs périples à travers le continent, le cycle du bétail qui renvoie à un moment où la terre est déjà occupée, avec des grand ranchs, le cycle du bétail et de la loi qui se situe lui au moment où l'homme blanc cesse de s'affronter à une autre race pour se retrouver face à lui-même, le cycle de la loi où reviennent sans cesse hold-up de banque, attaque de train ou de diligence, emprisonnement, évasion, lynchage et erreurs de justice, le cycle des guerres indiennes, "version américaine de la solution finale" (Leslie FIELDER).

Dans la guerre de Sécession, ces deux auteurs relèvent trois situations caractéristiques :

- le retour du combattant : éclopé, pasteur, il trouve la fille qu'il aimait fiancée à une autre et quitte le monde des blancs pour rejoindre les Indiens ou pour les exterminer... ;

- le conflit entre officiers de camps adverses ;

- le détournement de convoi.

Dans le cycle du bétail et du peuplement, toutes les situations de conflit peuvent se présenter : traversée des fleuves, attaque des Indiens ou de maraudeurs blancs, descente des chariots et des animaux par des cordes le long des falaises. La vie du cow-boy au ranch et durant le cattle drive est ponctuée d'événements comme le marquage des bouvillons ou le dressage des chevaux, la traversée du désert, la tempête de sable, la rencontre du serpent à sonnettes. Ce qui compte dans ce cycle, ce sont moins les dangers venant de la nature que ceux encourus par le voisinage d'autres hommes, qu'ils soient blancs ou basanés.

Dans le cycle du bétail, qui recoupe celui du cycle de loi, le personnage-clé est le cattle king, soutenu par ses hommes de mains. Ce personnage entretient la corruption et la développe, mais il est surtout une espèce de tyran qui exerce son pouvoir sur un territoire qui ne cesse de s'élargir, sur une ville et sur les hommes qui travaillent pour lui. Le grand propriétaire terrien est capable de plus grandes violences. Mais il s'agit souvent du conflit avec d'autres propriétaires importants des alentours qui lui résistent. Il suffit alors du meurtre d'un fils pour que le père enchaîne un train de vengeances et c'est ce meurtre qui motive tout le film.

   Quel que soit le cycle, le conflit est d'autre part interpersonnel. La peinture sociale est quasiment absente du western, sauf dans la période postérieure aux années 1950, et encore... C'est la peinture autour de la question raciale qui est en fait la plus présente, notamment autour du statut de l'Indien. Pour le Noir, il faut attendre la fin des années 1970 pour voir apparaître qu'il existe autrement qu'en faire-valoir maladroit. C'est d'ailleurs au diapason de la vie socio-politique de l'Amérique que ce genre de peinture intervient.

     La question essentielle tourne en fait principalement, dans le cycle de la loi surtout, cycle qui est matière à beaucoup de séries de western (que l'on songe au très populaire Au nom de la loi...) sur le statut du justicier. Est-il un vengeur ou un représentant de la loi (surtout si le héros est un shérif)? Peut-il vraiment se montrer à la hauteur de la défense des autres citoyens s'il n'est pas mû par une exigence très personnelle, celle précisément de se venger. Plus nous avançons dans le temps, celui des westerns "italiens" ou "spaghettis" des années 1970-1980, plus l'accent est mis précisément sur la violence, encore plus chorégraphiée et mise en valeur. Le conflit n'est plus alors qu'un prétexte très lointain, et loin derrière la fumée des chemins de fer et des sabots des troupeaux, on peut voir apparaître des colonnes de mineurs ou d'ouvriers, mais pas plus. Il serait injuste de ne pas mentionner alors, à l'image du cinéma promu notamment par Michael Cimino ( La porte du paradis), dans un très tard temps, la vocation d'un western - mais s'agit-il encore d'un western? - à dénoncer des injustices et à renverser des icônes... 

 

Jean-Louis LEUTRAT et Suzanne LIANDRAT-GUIGUES, Western(s), Klincksieck, 2007. Bernard EISENSCHITZ et Louis SIMONCI, articles Viol et Meurtre, dans Le western, approches, mythologies, auteurs-acteurs, filmographies, Gallimard, 1993. Jacques BELMANS, Cinéma et Violence, La Renaissance du Livre, 1972.

 

ARTUS

 

Relu le 24 mai 2020

 

 

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12 avril 2011 2 12 /04 /avril /2011 07:47

           L'existence des villes, voire leur naissance, est fortement liée à des impératifs de sécurité et de défense. Sans doute depuis fort longtemps, la problématique de la défense et de la prise des villes (leur siège, autrement dit la poliorcétique) fait partie de la vie des cités.

Ce n'est qu'avec l'apparition de la poudre et de l'artillerie que cette problématique change de manière profonde. Ce qui ne veut pas dire, notamment dans l'Antiquité, que cette problématique est demeurée inchangée. De nombreux auteurs, notamment archéologues et historiens, étudient cette problématique depuis la fin du XIXe siècle, avec à l'appui, finalement, de maigres témoignages de ces époques : ruines à partir desquelles nous pouvons reconstituer (plus ou moins) l'état des villes, écrits à partir desquelles nous pouvons supputer (car très peu nous sont parvenus) les problèmes de tout ordre liés à la défense des villes, dans leurs aspects techniques, sociaux, économiques et politiques.

Dans un premier temps, nous nous intéressons ici aux problèmes de la guerre en Grèce ancienne, des temps homériques à l'époque des Macédoniens victorieux. Surtout d'ailleurs aux aspects plus politiques que techniques, et singulièrement aux relations existantes entre organisation du pouvoir politique (démocratie, oligarchie, tyrannie...), participation des citoyens à la guerre, état de l'économie et situation géopolitique. Il existe tout un débat sur les enchaînements historiques entre évolutions de la poliorcétique, recours au mercenariat et impérialisme maritime, notamment autour de la situation d'Athènes, ville en fin de compte sur laquelle la plus grande partie de la documentation de Grèce nous est parvenue. Alors qu'il est parfois convenu de voir le couple démocratie/organisation hoplitique de la défense s'opposer au couple oligarchie/cavalerie et mercenariat, les choses apparaissent en fait un peu moins simples.

 

       Alain JOXE (Voyage aux sources de la guerre), dans toute ses nuances, décrit la Grèce entre le VIIe et le IVe siècle av J.C .comme "le lieu d'une nouvelle naissance de la cité-État par la guerre", reprenant les études de Jean-Pierre VERNANT (Problèmes de la guerre en Grèce ancienne) à son compte.

"Elles ont unifié, dans le combat de la phalange hoplitique, la politique et la guerre, mais en passant par plusieurs enchaînements de causalités hétérogènes." "(...) les cités ont cherché à maîtriser dans la discipline même de la guerre la passion déchaînée par la violence, afin d'enchaîner la violence, non seulement au pouvoir mais au savoir, non seulement au vouloir mais au devoir civique, c'est-à-dire à instrumenter entièrement et sur le champ de bataille l'organisation de la "haine" extérieure comme ciment de "l'amitié" politique interne. La phalange en formation devient, dès lors, la compétence globale de la cité et la bataille une performance significative. Une telle utopie n'était pas faite pour durer et la phalange hoplitique disparaît dans les grandes machineries militaires de l'époque hellénistique en même temps que les cités s'effacent devant les royaumes et les Empires. Les vertus hoplitiques font place à la professionnalisation des mercenaires. Cependant l'éthique du combat civique discipliné est aussi une technique militaire efficace qui se reproduit comme compétence militaire, hors de la cité, transformant paradoxalement toute unité militaire, même mercenaire, en une sorte de conservatoire des vertus de la cité antique." Le théoricien en stratégie tente de déchiffrer ce système militaire et son rapport archaïque à la citoyenneté et "surtout à la liberté de décision des citoyens face au système impérial."

 

       Claude MOSSÉ, dans son étude sur le rôle politique des armées dans le monde grec à l'époque classique, indique que "le mercenariat apparaît comme la plaie du IVe siècle grec. Certes il y a eu de tout temps dans le monde grec des hommes qui se louaient comme soldats. Mais au IVe siècle le fait se généralise, et surtout ce ne sont plus seulement les dynastes orientaux qui recourent à leurs services. Les cités grecques en font autant, et le monde grec est parcouru par des bandes de mercenaires prêtes à se louer au plus offrant, menace perpétuelle pour la sécurité des cités grecques (A. AYMARD "Mercenariat et Histoire grecque, 1959). Assurément la généralisation de l'emploi des mercenaires présentait de multiples avantages : elle libérait les citoyens des charges militaires et leur permettait de vaquer à leurs affaires et à leurs occupations traditionnelles. Elle mettait à la disposition des stratèges des armées expérimentées, bien entraînées et dociles, au moins autant qu'on les payait. Il suffit d'évoquer ici les conséquences sur le plan de la tactique militaire de l'emploi des armées de mercenaires, en particulier le développement de l'infanterie légère qui allait permettre des manoeuvres beaucoup plus souples que celles qu'impliquaient la lourde armée d'hoplites."

 

      Pour cerner de quelle défense il est question, il faut se représenter ce qu'était la cité grecque, petite ou grande. Elle était composée d'une population de citoyens (cultivateurs propriétaires) répartis spatialement entre un centre urbain, la ville proprement dite (asty, polis), en général fortifié, et un territoire (chôra). Ce territoire, lieu des activités paysannes, jouait aussi un important rôle symbolique, terre des ancêtres abritant des sanctuaires vénérés consacrés aux divinités, et les sépultures des familles. C'est de l'exploitation du sol que la majeure partie des citoyens tiraient leurs revenus. L'activité "normale" des Grecs, honorable par excellence, c'était depuis toujours le travail de la terre : autant qu'une profession, l'agriculture était comprise comme un idéal de vie.

Michel DEBIDOUR nous apprend ainsi que s'opposent trois conceptions de la cité, "qui recouvrent toute l'ambiguïté du terme polis : le territoire hérité des ancêtre ; la citadelle, foyer géographique également, abritée derrière ses murs ; ou bien la communauté humaine des citoyens sur leur territoire, voire les hommes seuls, fût-ce à l'écart de leur territoire naturel. Et ces trois conceptions orienteront différemment la stratégie défensive des cités." Au Ve siècle, comme auparavant, "le territoire restait l'enjeu des opérations militaires." Il s'agissait de protéger ses cultures et de sauvegarder ses bétails ou de détruire celles de l'adversaire et de piller ses biens. Pas de siège pour s'emparer de la cité. Les murailles, même si elles restent modestes, suffisent à dissuader d'aller plus avant que cette destruction et ce pillage. Seule Sparte est démunie de murailles ; les guerriers ne doivent compter que sur eux-mêmes pour protéger leur cité. Durant la guerre du Péloponnèse, la première à durer si longtemps, "les deux camps ont compris ce qu'ils avaient à gagner à déstabiliser l'agriculture de l'ennemi en implantant chez lui un poste d'observation solidement fortifié qui permettrait d'entretenir une insécurité permanente chez les cultivateurs de la campagne." "Si la désorganisation s'étendait aux cérémonies religieuses, l'interruption forcée des cultes ancestraux n'était pas sans impact psychologique (...)."

Cette conception se retrouve chez de nombreux auteurs, jusqu'à la démonstration de la liaison entre cette répartition géographique du territoire et d'un espace civique. LEVEQUE et VIDAL-NAQUET (1964) définissent l'espace civique comme la combinaison de deux éléments de nature opposée : l'un homogène, la communauté des citoyens théorique égaux par la loi et devant la loi, l'autre hétérogène, le territoire avec son asty et sa chôra. L'espace civique qui correspond au concept antique de gè poltikè apparaît selon ces auteurs comme l'expression de la relation juridique exclusive du citoyen à sa terre, de la communauté politique à son territoire. GARLAN (1973), reprenant la notion d'espace civique, développe celle de l'espace stratégique. La maîtrise du territoire du centre jusqu'à la périphérie selon une représentation concentrique de l'espace (PIMOUGUET-PEDARROS, 1997), l'organisation d'une défense en réseau, permet non seulement de faire face à une invasion mais aussi de conférer à l'espace politique une homogénéité de nature à éviter les séditions, la guerre civile.

 

      Le professeur d'histoire grecque à l'université Jean Moulin Lyon III Michel DEBIDOUR estime que "une théorie trop cohérente a longtemps prétendu rendre compte de l'évolution de la campagne attique à la fin du Ve et au début du IVe siècle. Selon cette théorie, après l'occupation de Décélie au plus tard, la campagne ne s'en était pas relevée, et la petite paysannerie appauvrie, voire ruinée, avait dû céder ses propriétés, en contribuant ainsi à une concentration des terres aux mains des plus riches.(...) Et cette évolution aurait même, en ébranlant l'édifice d'Athènes, contribué à provoquer les évolutions et les crises du IVe siècle (EHRENBERG, The people of Aristophanes, 1951 ; Claude MOSSÉ, La fin de la démocratie athénienne, 1962)". Cependant, des études plus récentes (HANSON, Warfare and agriculture in Classical Greece, 1983... ) montrent que les capacités de destruction d'une armée, à l'époque, restaient limitées par la crainte des contre-attaques surprises (à cause du développement d'une cavalerie), "et la campagne attique n'a pas manqué de se relever très rapidement après la guerre." Les riches, de plus, n'étaient pas "forcément en bonne posture pour racheter des terres après la guerre : les impôts de guerre (...), la perte des animaux et des esclaves les avaient frappés plus que les petites paysans, peut-être les mieux à même de remettre leurs terres en culture par leurs propres forces". La Poliorcétique d'ENEE LE TACTICIEN, tire dans les années 360 av J.C. la leçon des conflits précédents et accorde une attention très grande aux moyens de protéger un territoire contre les ravages de l'invasion. Michel DEBIDOUR s'appuie sur les écrits de THUCYDIDE, du PSEUDO XENOPHON pour comprendre la défense du centre urbain de THEMISTOCLE à PERICLES, période cruciale pour les changements institutionnels intervenus à Athènes. C'est une certaine rupture avec la tradition hoplitique qui se dessine, où une nouvelle tactique semble s'affirmer, celle de ne pas défendre le territoire, à un moment où la production agricole du terroir et même la production minière prennent une moindre importance à côté de la richesse apportée par le tribut et le commerce.

Il ne pense pas comme J. OBER (La guerre en Grèce à l'époque classique, Presses Universitaires de Rennes, 1999 ; Fortress Attica, Defence of the Athenean Land Frontier 404-322 BC, Mnemosyne 84, 1985) que l'abandon de la stratégie hoplitique et de ses règles traditionnelles soit rattaché à l'existence de la démocratie, qui changeait le contrat social implicite (prépondérance de la classe des hoplites), car les hoplites eux-mêmes ne formaient pas une classe consciente d'elle-même. Quoiqu'il en soit, il semble que les choses s'articulent de manière suffisamment complexe pour qu'on n'y voie effectivement pas une évolution continue de la démocratie vers l'oligarchie de manière concomitante avec l'abandon de la tradition hoplitique pour un programme de fortifications (élaboration des Longs Murs reliant Athènes au Pirée). Il est difficile d'expliquer le choix stratégique de PERICLES dans ce sens strict là : il faut se souvenir que la majorité de la population reste des cultivateurs et qu'une bonne partie des artisans et des commerçants sont des métèques. "En somme, le danger que l'invasion faisait courir à Athènes aurait moins été celui de la disette que celui de la discorde intérieure, dès lors que la peste eut abattu Périclès et son prestige. (...) Si la guerre du Péloponnèse affecte l'équilibre social d'Athènes, longtemps, tant que la thalassocratie permit un ravitaillement assuré, ce fut moins par la pression économique que par l'effet moral et psychologique : le déracinement et la transplantation des paysans à la ville, l'abandon des terres et des sépultures ancestrales ont bien ébranlé (...) les assises de la société athénienne traditionnelle. Mais si les Athéniens conduits par Périclès refusaient de se plier, sur leur territoire, aux règles du jeu traditionnelles de la guerre, ils croyaient toujours à leur efficacité pour les autres, et accumulèrent les invasions et les ravages chez leurs ennemis. Il semble donc bien exister un lien entre la stratégie péricléenne et la démocratie. On a vu que plusieurs auteurs voyaient dans les murailles une incitation à la lâcheté. C'est ce qu'expriment (...) les écrivains plus ou moins favorables aux régimes oligarchiques, comme XENOPHON ou ISOCRATE (...)". Leur vision est que les intérêts des commerçants et des artisans auraient primé sur ceux des propriétaires et des paysans ; elle se construit à la lumière de la défaite d'Athènes, et du rejet consécutif de la démocratie populiste qui avait conduit la cité à ce désastre. Son caractère véridique est donc soumis à caution. Des retournements de perspectives (par rapport à ce qui s'est réellement passé et aussi sur la nature réelle des régimes politiques critiqués) peuvent s'avérer piégeant dans une lecture trop fidèle de leurs écrits... Michel DEBIDOUR considère que la nouvelle société grecque née de la fin de la guerre du Poéloponnèse se caractérise surtout par la perte marquée de l'esprit civique, qui fondait l'organisation hoplitique et la solidarité des citoyens. "Les citoyens, à qui on a peut-être trop demandé pendant la guerre qui vient de s'achever, sont de moins en moins disposés à participer à la défense civique, à donner de leur personne comme à donner de leur argent. Les riches rechignent à payer les impôts, à remplir la triérarchie, qui pesait lourdement sur eux, alors que beaucoup se faisaient jusque-là gloire de faire face à leurs obligations et au-delà." Les règles hoplitiques étaient supportables pour des guerres courtes même fréquentes. Celle du Péloponnèse a justement été trop longue et les citoyens ont peu à peu préféré payer des mercenaires. 

 

          Yvon GARLAN décrit les débuts de la poliorcétique grecque. Alors qu'aucune modification essentielle dans l'art des fortifications et dans les procédés de siège ne parait être intervenue avant la fin du Ve siècle (défense passive de puissantes murailles contre laquelle les assiégeant construisaient des contre-murailles et attendaient que les habitants de la cité se lassent du siège, par faim, par crainte ou autres...), durant la guerre du Péloponnèse, les Athéniens recourent à une défense plus active. "Durant (cette guerre), les Athéniens furent les seuls à avoir les moyens économiques et le courage politique de sacrifier de sang froid (...) la défense du territoire à la sauvegarde de la ville, car c'était pour eux la seule façon de maintenir leur empire maritime pourvoyeur de tributs, qui se trouvait menacé par la supériorité terrestre des Spartiates. Mais leur stratégie, toute conjoncturelle et circonstancielle qu'elle fût, et en dépit de son échec final, n'en préfigurait pas moins, dans une certaine mesure, la stratégie nouvelle adoptée par la plupart des cités grecques à partir du IVe siècle."

Celle-ci faisait du territoire et de la ville un usage diversifié pour résister à un siège, dont les moyens techniques mêmes se développent. Parce que précisément l'essentiel de la richesse des cités se concentre désormais plus sur la ville elle-même, la prise de celle-ci devient l'objectif principal des agresseurs. Et cette tendance s'accentue ensuite au début de l'époque hellénistique. "Le lien ombilical entre la ville et son territoire se trouva en conséquence tranché sur le plan militaire : l'une devait à ses fortifications de conserver une relative autonomie d'action, tandis que l'autre ne pouvait que subir sans appel la loi de la supériorité numérique. L'essor de la poliorcétique grecque date donc du moment où - le corps civique tendant à se détacher du territoire et à s'identifier à la ville - le problème de la défense se posa en termes purement techniques, c'est-à-dire sur un plan politique supérieur au monde des cités." C'est là, pensons-nous, une des origines de l'idée que la chose militaire n'est finalement qu'un problème technique, dépourvu de tout lien avec la politique. "Mais cette évolution stratégique n'eut pas à tel point bouleversé les procédés de siège si la qualité des troupes et l'organisation générale des armées ne s'étaient simultanément ressenti de la crise de la cité : sans l'essor du mercenariat et le développement de troupes légères, la pratique de l'assaut, qui exigeait de tout autres dispositions physiques et psychologiques que celle de l'investissement, eut plus de mal à s'imposer ; et sans l'apparition d'États de nature tyrannique ou monarchique, capables de fournir un effort de guerre d'une puissance inaccoutumée, on n'eut pu disposer d'un parc de siège suffisant pour qu'un assaut valût la peine d'être tenté. Ce n'est donc pas un hasard, ni le simple effet d'une cause particulière de caractère technique, sociale ou politique, si la poliorcétique grecque atteignit son apogée au temps d'Alexandre et des diadoques, au cours des conflits acharnés qui accompagnèrent la naissance des empires : ce fut le résultat d'une conjonction de force et d'appétits nouveaux libérés par l'éclatement de la cité, l'effacement du soldat-citoyen et la faillite du mode de combat hoplitique ; du déchaînement de la puissance érigée en absolu, s'alimentant elle-même et ne visant qu'à son propre accroissement."

 

Marie-Hélène DELAVAUD-ROUX, Pierre GONTIER, Anne-Marie LIESENFELT, Christian BOUCHET, Isabelle PIMOUGUET-PEDARROS, Christian SCHWENDEL et Sylvie VILATTE, Guerres et sociétés, Mondes grecs, Ve-IVè siècles, Atlande, 2000. Yvon GARLAN, La guerre dans l'Antiquité, Nathan Université, 1999. Michel DEBIDOUR, Les grecs et la guerre, Ve-IVe siècles, Editions du Rocher, 2002. Claude MOSSÉ, dans Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, sous la direction de Jean-Pierre VERNANT, École des Hautes Études en Science Sociales, 1999. Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991.

STRATEGUS

 

Relu et corrigé le 25 mai 2020

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8 avril 2011 5 08 /04 /avril /2011 08:24

              Le western, ce genre cinématographique concentre dans ses mises en scène et ses scénarios des caractéristiques qui en fait un genre différent par nature. Le film noir ou le film fantastique peuvent se retrouver sous toutes les latitudes, avec des thèmes variés. Le western n'est lui-même que s'il raconte une histoire liée strictement à un temps et à un lieu très défini et il met en relief un combat le plus manichéen et le plus simplifié possible dans des décors extrêmement typés.

Pratiquement tous les auteurs, qu'ils soient cinéphiles ou sociologues, s'accordent pour soit dénigrer, soit considérer comme "faux" western ceux qui s'en écartent. Il n'y a que les oeuvres strictement commerciales qui défendent une extension plus ou moins grande de la notion de western. Bref, comme l'écrit Hervé BAZIN, le western est le cinéma américain par excellence et pas de n'importe quelle Amérique.

 

       De nombreux auteurs tentent de définir le western.

Suzanne LIANDRAT-GUIGUES rappelle certaines tentatives, de Jean GILI, de Roger TAILLEUR ou d'elle-même, citant à l'appui maintes réalisations. Jean GILI (Sidney Pollak, ouvrage collectif sous la direction de Jean GILI, Université de Nice, 1971) systématise ce qui manque souvent de rigueur en établissant les règles suivantes : "Les films tournés au Mexique ne sont des westerns qu'à la condition de mettre en scène des Américains..." Au plan historique, il englobe le XVIIIe siècle "à la condition que le thème soit d'inspiration traditionnelle et qu'il évoque, au départ des colonies de Nouvelle-Angleterre, la pénétration de colons en direction de l'Ouest" et il propose de ne pas dépasser, au XXe siècle, la fin de la Première Guerre mondiale. A cet ensemble varié et si peu homogène, il faudrait ajouter la référence quasi-obligatoire à des groupes humains : cowboys, trappeurs ou chercheurs d'or ; cavalerie ou bande de hors-la-loi ; shérifs ou marshals ; prêtres et pasteurs, docteurs et juges ; joueuses et entraîneuses de saloon ; pionnières, institutrices ou mères de famille. Mais pas de n'importe quel prêtre, docteur et juge. Et pas de n'importe quelles joueuses ou institutrices. D'autres distinctions seraient à établir encore entre le héros et le vilain, les bons et les méchants, les victimes et ceux qui instaurent l'ordre ou font régner la terreur ; les maladroits et les tireurs d'élite ; les fermiers et les éleveurs, les sédentaires et les solitaires errants, hommes de l'Est et westerners, etc. Suzanne LIANDRAT-GUIGUES estime que cela fait très catalogue à aspect illimité, mais nous pensons que Jean GILI ne pense pas à n'importe quels bons et méchants ou à n'importe quels fermiers et éleveurs.

Il est difficile de se fier aux définitions proposées par les critiques de cinéma qui distinguaient les films sur les indiens (Indian stories) et les mélodrames de l'Ouest (western melodramas) et qui faisaient et font encore de multiples sous-classes afin d'intégrer parfois des éléments venus d'ailleurs (comédie musicale par exemple) ou tout simplement de suivre une actualité où se mêle considérations artistiques et calculs commerciaux. 

Roger TAILLEUR (1956 : une année de westerns, dans Positif, n°22) remarque bien l'importation ou l'exportation dans une importante filmographie d'éléments venus du western ou "enrichissant" le western, surtout à partir des années 1950. 

Suzanne LIANDRAT-GUIGUES pense qu'un "rapide parcours historique laisse deviner que si une même dénomination (un western) a pu, à un moment des années 20, servir à réunir un ensemble de disparités particulières, ces dernières s'étant modifiées dans le temps, l'appellation s'est maintenue par la suite pour désigner des réalisations fort différentes de ce que recouvrait le terme générique initial. Dès lors, la question "qu'est-ce qu'un western?" est peut-être mal posée et il serait préférable de lui substituer une réflexion sur ce qu'un est western hic et nunc. Envisager une oeuvre permet de voir en elle l'intrication des données qui font le genre à un moment précis, pour un public donné ainsi que pour un réalisateur particulier. L'oeuvre apparaîtra alors comme un ensemble de différences relevant d'une communauté de répétitions créée par une dynamique propre au genre. cependant le mouvement qui anime cette "matière" n'est ni régulier ni progressif ni linéarisé". Elle considère qu'un genre est d'abord une collection d'oeuvres, un corpus jamais fermé qui n'a pas non plus d'origine fermement assignable. En fait, cette réflexion, qui fait partie aussi d'une cinéphilie, ne considère pas du tout le milieu social, politique ou économique de la naissance d'un tel genre. Elle veut partie absolument que des oeuvres, négligeant par là, non seulement le nombre considérable d'oeuvres jamais réalisées ou montrées, mais également les intentions profondes des réalisateurs et des acteurs qui s'attachent parfois principalement, parfois exclusivement, à ce genre.

 

           André BAZIN, dans sa préface au livre de J.-L. RIEUPEYROUT, Le western ou le cinéma américain par excellence (Editions du Cerf, collection 7ème art, 1953), met l'accent plutôt que sur les diverses contaminations passagères du western qui ne concernent selon lui qu'une minorité de films, sur les résistances du genre à l'implantation dans celui-ci d'autres thématiques ou d'autres cadres que les siens. Cette permanence des héros et des schémas dramatiques du western est confirmée par la télévision, à laquelle finalement peu d'auteurs s'intéressent lorsqu'ils discutent de ce genre. "Il est aisé de dire que le western "c'est le cinéma par excellence", parce que le cinéma c'est le mouvement. Il est vrai que la chevauchée et la bagarre sont ses attributs ordinaires. mais alors le western ne serait qu'une variété parmi d'autres du film d'aventure. Du reste, l'animation des personnages portés à une manière paroxystique est inséparable de son cadre géographique, et l'on pourrait aussi bien définir le western par son décor (la ville de bois) et son paysage ; mais d'autres genres ou d'autres écoles cinématographiques ont tiré parti de la poésie dramatique du paysage, par exemple la production suédoise muette, sans que cette poésie qui contribuera à leur grandeur assurât leur survie. Mieux, il est arrivé comme dans Owerlanders, qu'on emprunte au western l'un de ses thèmes - le voyage traditionnel du troupeau - et que l'on le situe dans un paysage (celui de l'Australie centrale) assez analogue à ceux de l'Ouest américain. Le résultat, on le sait, fut excellent ; mais il est heureux que l'on ait renoncé à tirer une suite quelconque de cette prouesse paradoxale dont la réussite n'était due qu'à des conjonctures exceptionnelles. Et s'il est arrivé qu'on tourne des westerns en France dans les paysages de Camargue, il n'y faut voir qu'une preuve supplémentaire de la popularité et de la santé d'un genre qui supporte la contrefaçon, le pastiche ou la parodie." L'écrivain dégage alors les attributs, autre que formels, qui font d'un western un western : son existence provient de la rencontre d'une mythologie avec un moyen d'expression. Effectivement la littérature du western était déjà surabondante à la naissance du cinéma (que ce soit sous forme de journaux, de bande dessinées ou de romans...). Ce qui frappe dans ces films, c'est leur souci de la vérité historique, s'ils ne restituent pas la réalité des faits, ils reprennent cette réalité (avec une fidélité dans les détails, mais plus tard, on verra que là aussi il y a idéalisation) en l'idéalisant. Les rapports entre la réalité historique et le western ne sont pas immédiats et directs mais "dialectiques". Si André BAZIN ne l'écrit pas, ces rapports sont de l'ordre de l'archétype : la femme toujours bonne car en bas de l'échelle, le cheval indispensable, la dureté des conditions de vie, la nécessité de la loi, qui "n'a jamais été plus été plus proche de la nécessité d'une morale (alors) que "jamais non plus leur antagonisme (n'a paru) plus concret et plus évident". "Ainsi trouve t-on à la source du western une éthique de l'épopée et même de la tragédie." 

 

           Déplorant, en amoureuse cinéphile, de manière plus accentuée qu'André BAZIN, la dénaturation puis la disparition du western (écrivant en 2005), Nicole GOTTERI, accusant au passage les "métastases du cancer soixante-huitard" d'avoir "tué sa merveilleuse puissance d'évocation, décrit les raisons de sa passion pour le genre. Le mythe du western, directement issu de l'histoire américaine, de la quête de la Frontière et de la conquête de territoires à l'Ouest des premiers États qui constituaient l'Union, fascine encore, par la figure idéalisée des héros dans les cycles d'une geste recomposée pour solliciter l'imagination, selon ses propres termes.

 

            Raymond BELLOUR, introduisant plusieurs approches du western, estime que celui-ci agit comme miroir et comme preuve. Le western est un art ludique, rien à redire à cela, mais à la limite du jeu, "c'est le système des valeurs sur quoi toujours il vient buter et prendre appui." "Exercice du naturel, quoique mythologique, qui reprend à tout moment l'odyssée aventureuse de l'histoire américaine par le moyen d'un art qui n'est qu'une des faces de la même aventure, le western tient à la fois à l'univers du sérieux et à celui du jeu, et l'un toujours reste la condition de l'autre. D'où, en Amérique, sa popularité que dénonce l'abondance de la production télévisée. D'où pour le spectateur européen sa séduction particulière. Nous aimons dans le western la possibilité de l'aventure, de ce pari sur lequel bien sûr l'histoire s'édifie, mais qui, au moment de l'enjeu, possède la fascination extraordinaire de l'action personnelle. C'est en fonctionnaire du négatif que nous cédons à l'emprise de ces épopées pour nous miraculeuses, où un homme, soumis à un code qu'il connaît d'autant mieux qu'il contribue à l'établir, assure la vérité de l'univers par la seule réalité de son action. C'est cela le grand jeu, historique et filmé, grand jeu car jeu du risque naturel qui construit et interprète le réel immédiat en sa totalité. Les Américains, je pense, l'éprouvent déjà comme un regret, car en un sens, pour eux aussi, l'aventure est bien finie, et nous, du fond de nos pays si vieux, comme le rêve tout à fait illusoire d'une jeunesse historique et individuelle qui nous parait immémoriale, et qui toujours nous rendra un peu lointaine l'Amérique, dans sa naïveté, si belle et dangereuse." Ce sont L'Ouest et ses miroirs, de Roger TAILLEUR, La nostalgie de l'épopée, de Bernard DORT et Les aventures de la tragédie, d'André GLUCKSMANN, que Raymond BELLOUR introduit ainsi.

 

           Yves PEDRANO s'attache directement aux ingrédients du western et à sa participation à la construction des mythes de la nation américaine. Il pose ainsi des questions essentielles : Quelle est la nature du récit qu'offre le genre western? Quelle en fut la genèse? A quel moment a-t-il atteint sa forme définitive? Quelles circonstances induiront un courant autocritique qui décidera de sa disparition? Quels liens existent entre l'histoire des États-Unis et le récit qui narre ses origines? En dépit de l'apparente spécificité de la forme et du contenu de cette fresque moderne, celle-ci n'est-elle pas en réalité un avatar d'une épopée beaucoup plus ancienne, celles des fils d'Abraham, dont la Bible nous contre les aventures? 

 

             Même si un auteur comme Jacques BELMANS n'aborde pas spécifiquement le western, nous pouvons nous interroger comme lui sur les relations entre cinéma et violence. Singulièrement, un film du genre western s'ouvre souvent sur une scène de violence pour se terminer sur une autre, censée boucler la boucle. La violence, bien présence dans tous les genres, semble constituer en soi un moteur de l'aventure dans l'Ouest. Tout conflit, notamment entre shérif et hors-la-loi, entre éleveur et cultivateur ou entre grands propriétaires terriens, se clôt - on n'ose dire se résout, car il ne s'agit souvent pas de résoudre une situation structurelle, mais bien de conclure un face à face où l'objet du conflit disparaît souvent derrière la peinture des sentiments des personnages principaux - sur un coup de revolver. Nous nous demandons si le western, genre proprement américain,  n'est pas relié directement à une culture de la violence, au risque d'enfoncer des portes ouvertes. La problématique de la loi présente dans bien des westerns se trouve souvent mise en relation directe avec la question des armes. 

 

Jacques BELMANS, Cinéma et violence, La renaissance du livre, 1972 ; Yves PEDRONO, Et Dieu créa l'Amérique! De la bible au western, l'histoire de la naissance des USA, Editions Kimé, 2010. Sous la direction de Raymond BELLOUR, Le western, Approches, Mythologies, Auteurs-acteurs, Filmographies, Gallimard, 1993. Suzanne LIANDRAT-GUIGUES, article Le western, dans CinémAction n°68, 1993, Panorama des genres au cinéma. Nicole GOTTERI, Le western et ses mythes, Bernard Giovanangeli Editeur, 2005. André BAZIN, Qu'est-ce que le cinéma?, Les éditions du Cerf, collection 7ème art, 1990.

 

FILMUS

 

Relu le 26 mai 2020

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5 avril 2011 2 05 /04 /avril /2011 16:18

               Le livre de Mélanie KLEIN (1882-1960), The psycho-analysis of children, aux éditions successives (et remaniées mais pas de manière radicale) de 1932, 1937 et 1949, est l'aboutissement de ses premiers travaux. Classique de l'analyse d'enfants, proposant quelques principes méthodologiques, ce livre est considéré comme la pierre angulaire de son oeuvre (selon le Comité de rédaction du Melanie Klein Trust).

Il étaye un conception originale du fonctionnement mental : le Moi constitue un monde intérieur d'images intériorisées qui, par les processus de projection et d'introjection, sont en interaction constante avec les êtres de la réalité extérieure. L'angoisse qu'éprouve le Moi provient du sadisme qu'il dirige sur ses objets ; sa tâche première et primordiale consiste à transformer graduellement, de pair avec le cours du développement, ses angoisses de caractère psychotique en anxiétés névrotiques. Dans cet ouvrage, l'auteur explicite pour la première fois les fondations de son oeuvre sur la base des instincts de vie et de mort (on excusera encore une fois la traduction, et la confusion pulsion-instinct. présente dans la plupart des textes présentés en psychanalyse...). C'est l'exposé le plus complet de ses premières découvertes et de ses premières conceptions, qui présente certaines contradictions qu'elle aborde par la suite. C'est surtout l'agressivité, beaucoup moins l'interaction des instincts de vie et de mort, qui est privilégiée, car c'est l'objet même de sa recherche.

 

          Après une préface variable suivant l'édition, le livre se partage entre une Introduction et deux grandes parties, suivies d'un appendice (Limites et portée de l'analyse des enfants). Douze chapitres (7 pour la première partie, 5 pour la seconde) pour d'abord exposer La technique de l'analyse des enfants et ensuite Les premières situations anxiogènes et leur retentissement sur le développement de l'enfant.

Mélanie KLEIN accorde autant d'importance aux filles qu'aux garçons dans son oeuvre et ici, elle développe ses conceptions propres au masochisme féminin, autant que les phobies, la culpabilité et les interdictions liées à la masturbation et à l'inceste, chez la fille comme chez le garçon. Dans l'introduction, elle s'oppose aux méthodes de sa rivale, Anna FREUD, dont les conceptions théoriques diffèrent des siennes sur des points fondamentaux. "Elle soutient qu'il ne s'installe pas chez l'enfant de névrose de transfert, qu'il manque de la sorte au traitement analytique une de ses conditions essentielles. Elle s'oppose à l'extension des méthodes employées chez l'adulte à l'enfant, en raison de la faiblesse de l'idéal du Moi infantile."

 

           La première partie, La technique de l'analyse des enfants; aborde successivement Les fondements psychologiques de l'analyse des enfants, La technique de l'analyse des jeunes enfants, Une névrose obsessionnelle chez une fillette de six ans, La technique de l'analyse des enfants au cours de la période de latence, puis à l'époque de la puberté, La névrose chez l'enfant et Les activités sexuelles des enfants.

    Le premier chapitre, Les fondements psychologiques de l'analyse des enfants est une version augmentée d'un article publié dès 1926. Ce fondement psychologique réside surtout dans le sentiment de culpabilité qui pèse déjà de tout son poids dès la toute jeune enfance. Cette angoisse ne se rapporte pas uniquement aux véritables parents, mais plus particulièrement aux parents introjectés, qui sont d'un extrême sévérité. Vu la fragilité des rapports que l'enfant entretient avec la réalité, il n'a apparemment pas de raison de se soumettre aux difficultés d'une analyse, puisqu'il ne se sent pas malade et de plus il est moins capable que l'adulte de fournir les associations verbales qui constituent, chez un sujet plus âgé, le principal instrument de l'analyse. En fait, l'enfant accueille parfois les interprétations qu'on lui propose avec facilité, voire plaisir. L'angoisse une fois dissipée et le plaisir du jeu retrouvé, le contact avec l'analyste est renforcé. Le plaisir accru que l'enfant prend au jeu nait de l'interprétation qui rend superflue la dépense d'énergie exigée par le refoulement. Il est vrai que l'action, plus primitive que la pensée ou la parole constitue la trame de son comportement, et Sigmund FREUD avait tiré de cela l'extrême difficulté d'effectuer une analyse avec l'enfant.

"Mais si nous tenons compte de ce qui distingue le psychisme infantile du psychisme adulte, c'est-à-dire un contact encore plus étroit entre l'inconscient et le conscient, ainsi que la coexistence des pulsions les plus primitives et de processus mentaux très complexes, et d'autre part nous appréhendons correctement le mode de pensée et d'expression de l'enfant, alors tous ces inconvénients et ces désavantages disparaissent, et nous pouvons prétendre à une investigation aussi profonde et aussi étendue chez l'enfant que chez l'adulte." Il s'agit de parvenir à élaborer en fin de compte une technique différente de celle-ci utilisée pour l'adulte. Il n'y a pas de différence de principe de l'investigation.

      Il s'agit donc de trouver une technique adaptée, objet du chapitre sur La technique de l'analyse des jeunes enfants. Il s'agit d'une technique d'analyse par le jeu ; par elle, le succès du traitement n'est réel que si l'enfant, "quel que soit son âge, a tiré parti de son analyse de toutes les ressources du langage dont il dispose."

     Le troisième chapitre aborde le cas précis d'une névrose obsessionnelle chez une fillette de six ans. La description de ce cas, avec toutes ses précisions, peut être celle d'un cas réel. Mais nous attirons l'attention sur cette méthode d'exposition commune à de nombreux textes de psychanalyse ; l'auteur non seulement est tenu à l'anonymat de ses patients, et même de le renforcer à empêcher, par recoupement, de parvenir à son identité, mais il amalgame souvent plusieurs cas similaires sur un seul nom afin de tirer des enseignements par corrélation et similitude de comportements. L'extrême sadisme d'Erna, puisque c'est le prénom choisi pour décrire son cas, s'exprime notamment par une manie de l'écriture et du calcul. Mélanie KLEIN insiste beaucoup sur le rendu conscient des critiques et des doutes que l'enfant nourrit dans son inconscient à l'égard de ses parents, et tout particulièrement à l'endroit de leur vie sexuelle. Ici, Erna, témoin des relations sexuelles de ses parents, élabore des fantasmes d'ordre sado-oral. La nature des fantasmes d'Erna et de ses rapports avec le réel est caractéristique des malades qui présentent des traits paranoïdes dominants ; bien plus, les mécanismes à l'origine des traits paranoïdes d'Erna et de l'homosexualité qui leur est liée se son révélés, selon l'auteur, fondamentaux dans l'étiologie de la paranoïa.

Dans le cours de ce chapitre, Mélanie KLEIN s'interroge sur le moment de la fin de l'analyse. "A la période de latence, d'excellents résultats, même s'ils donnent entière satisfaction à l'entourage, ne suffisent pas à prouver, selon moi, que l'analyse est vraiment achevée. Mon expérience m'a montré qu'il ne suffit pas d'obtenir, grâce à l'analyse, un développement satisfaisant au cours de la période de latence, quelque important qu'il soit ; le succès de l'évolution ultérieure du malade n'en est pas pour autant assurée. C'est le passage à la puberté, puis à l'âge adulte, qui permet de juger si l'analyse d'un enfant a été poussée assez loin."

      Les chapitres IV et V portent justement sur La technique de l'analyse des enfants au cours de la période de latence et ensuite à l'époque de la puberté. "L'analyse de l'enfant à la période de latence présente des difficultés d'une espèce particulière. A la différence du tout jeune enfant, dont la vive imagination et l'angoisse intense nous livrent plus aisément accès à l'inconscient, il n'a qu'une vie imaginative très restreinte en raison des fortes tendances au refoulement caractéristiques de cet âge. Par ailleurs, son Moi n'ayant pas encore atteint un développement comparable à celui de l'adulte, il n'a ni conscience d'être malade ni désir d'être guérit, de sorte qu'il lui manque à la fois un motif d'entreprendre l'analyse et le soutien nécessaire à sa poursuite. A ces difficultés s'ajoute l'attitude de réserve et de méfiance particulière à cet âge. Cette attitude résulte en grande partie des préoccupations énormes provoquées par la lutte contre la masturbation ; ainsi, l'enfant devient profondément hostile à tout ce qui touche de près ou de loin à une investigation sexuelle ou à des pulsions réprimées à grand-peine."  "La technique particulière employée dans l'analyse des enfants à l'époque de la puberté diffère, sur plusieurs points essentiels, de la technique utilisée durant la période de latence. L'adolescent a des pulsions plus fortes, une activité fantasmatique plus intense ; son Moi poursuit d'autres buts et entretient des rapports différents avec la réalité. Par ailleurs, ce genre d'analyse offre de grandes analogies avec l'analyse des tout jeunes enfants ; en effet, durant la puberté, l'imagination redevient beaucoup plus riche, les émotions et la vie de l'inconscient prennent à nouveau le pas. En outre, l'angoisse et les affects s'expriment avec une intensité infiniment plus grande et les affects s'expriment avec une intensité infiniment plus grande qu'à la période de latence, comme s'ils se produisaient une recrudescence de ces décharges d'angoisse caractéristiques de la petite enfance. L'adolescent, toutefois, s'acquitte beaucoup mieux que le jeune enfant de la tâche qui consiste à réprimer et à atténuer l'angoisse, et qui constitue dès l'origine une des fonctions majeures du Moi. Il a en effet largement développé ses intérêts et ses activités dans le but de maitriser cette angoisse, d'en tirer des surcompensations, de la dissimuler aux autres aussi bien qu'à lui-même. S'il y parvient, c'est en partie grâce à cette attitude de révolte et de défi si caractéristiques de l'adolescence, et c'est précisément là une des difficultés techniques essentielles de l'analyse à cet âge. Nous devons en effet aborder très tôt l'angoisse du malade et ses affects, qui se traduisent surtout par une attitude transférielle négative et provocante ; sinon l'analyse risque fort d'être brusquement interrompue. J'ai pu constater en traitant plusieurs garçons de cet âge que, durant les premières séances, tous s'attendent à une violente agression physique de ma part."

       Dans La névrose de l'enfant, Mélanie KLEIN examine les indications du traitement psychanalytique. Il s'agit d'une part de se poser la question de ce qui diffère des enfants normaux et des enfants névrotiques, comment distinguer un enfant méchant d'un enfant malade... étant entendu qu'on ne peut prendre comme critère la névrose adulte, et d'autre part... de ne pas trop attacher d'importance à cette question et de s'en tenir à quelques éléments clés qu'ils convient précisément de traiter. Des difficultés alimentaires, des manifestations d'angoisse, sous la forme de frayeurs nocturnes ou de phobies sont reconnues comme nettement névrotiques. Par ailleurs, l'angoisse ressentie par les enfants à l'égard de certaines personnes se généralise souvent en timidité, même par rapport aux cadeaux qu'ils reçoivent. Ce qui se ressent dans leur attitude face au jeu - surtout en collectivité - ou aux activités physiques. Le rôle joué par les facteurs psychologiques dans les diverses maladies organiques auxquelles sont exposés les enfants est très grand. Maintenant, le caractère névrotique des difficultés inhérentes au développement du jeune enfant est patent et la psychanalyse s'adresse surtout aux cas des enfants très affectés par celui-ci. On sait aussi que beaucoup d'enfants dissimulent leur intolérance primitive à la frustration sous une adaptation générale, exagérée, aux exigence de leur éducation. Ils paraissent très tôt "sages", "éveillés". Le caractère normal ou pathologique d'une névrose est encore, l'avoue Mélanie KLEIN, l'objet de recherches, et en contraste avec les descriptions crues que nous trouvons dans maints de ses ouvrages, son approche des enfants est extrêmement prudente, compte tenu d'une certaine ignorance "sur la structure psychique de l'individu normal". Ce n'est d'ailleurs que dans ses ouvrages ultérieurs que l'auteur affirme beaucoup plus ce qui relève de la normalité et du pathologique. Elle conclue ce chapitre : "C'est parce que les jeux et les sublimations des enfants découlent tous de fantasmes masturbatoires que nous pouvons prédire, d'après la nature et l'évolution de leurs fantasmes ludiques, ce que sera leur vie sexuelle ultérieure. Si, comme je le crois, leurs jeux sont un moyen d'exprimer leurs fantasmes masturbatoires et de leur fournir une issue, il s'ensuit que le style de leurs fantasmes ludiques annonce le caractère que prendra leur vie sexuelle adulte ; il s'ensuit également que l'analyse des enfants est à même non seulement de réaliser une stabilité et une capacité de sublimation plus grandes au cours de l'enfance, mais d'assurer, pour l'âge mûr, la santé mentale et des perspectives de bonheur".

       Le chapitre VII porte sur Les activités sexuelles des enfants, où l'auteur détaille les étapes de l'activité masturbatoire, en relation avec le complexe d'Oedipe. C'est au cour de la période de latence que les activités sexuelles de l'enfant sont le moins marquées, en raison de l'affaiblissement des pulsions instinctuelles qui accompagne le déclin du complexe d'Oedipe. C'est précisément à cette époque que la lutte de l'enfant contre la masturbation est à son paroxysme. Mélanie KLEIN reprend les conclusions de Sigmund FREUD exprimées dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926) pour préciser que "l'extrême culpabilité que les activités masturbatoires suscitent chez les enfants vise en réalité les tendances destructrices qui s'expriment dans les fantasmes accompagnant la masturbation. C'est ce sentiment de culpabilité qui contraint les enfants à cesser complètement l'onanisme, et qui aboutit souvent, en cas de succès à une phobie du toucher."

Dans le courant de sa réflexion, l'auteur indique, que, dans le cas d'enfants frères et soeurs, les relations sexuelles sont de règle dans la petite enfance et qu'elles ne se poursuivent au cours de la période de latence et de la puberté que si l'enfant est en proie à une culpabilité excessive qu'il n'est pas parvenu à atténuer. Dans cette circonstance, il parait difficile d'empêcher ces relations sexuelles, sans causer d'autres dommages. Souvent, des enfants trop surveillés sur-développent cette angoisse. "En me référant à l'expérience que j'ai de nombreux cas, je puis affirmer que là où les facteurs positifs et libidinaux l'emportent, de tels rapports ont une influence favorable sur les relations objectales de l'enfant et sur sa capacité d'amour. Au contraire, là où dominent (...) coercition et tendances destructrices, de la part d'un partenaire au moins, tout le développement de l'enfant peut se trouver compromis de la façon la plus grave."

 

      Dans la seconde partie Les premières situations anxiogènes et leur traitement sur le développement de l'enfant, nettement théorique, écrite plus tard, Mélanie KLEIN développe ses idées sur les stades précoces du complexe d'Oedipe.

Ils se manifestent dans la phase de sadisme maximal où les pulsions agressives de l'enfant s'adressent à des objets parentaux partiels : sein de la mère, pénis du père, et notamment corps de la mère avec ses contenus. La fixation à ce type de fantasmes peut engendrer des angoisses hypocondriaques quant aux contenus du corps propre, ou bien des inhibitions diverses, de l'apprentissage surtout. La conception kleinienne des formes précoces du Surmoi résulte de l'introjection du sein et du pénis persécuteurs qui fonctionnent comme des persécuteurs internes. Dans cette partie, L'auteure s'oriente progressivement vers une théorisation du conflit psychique où l'agressivité joue le plus grand rôle. La toute-puissance destructrice des fantasmes agressifs découle de l'immaturité de l'enfant dans sa lutte contre la pulsion de mort. (Francisco Palacio ESPASA)

     D'emblée dans le chapitre VIII, les premiers stades du conflit oedipien et la formation du Surmoi, elle détaille, instruite selon elle par l'expérience très pratique, les origines et la structure du Surmoi. Elle situe cette formation, "grosso modo, du milieu de la première année jusqu'à la troisième année".

"Le plaisir que le nourrisson éprouve à téter fait normalement place au plaisir de mordre. Si les satisfactions lui font défaut au stade oral de succion, il les recherchera davantage au stade oral de morsure. (...) La manière dont le nourrisson réagit aux tensions causées par ses besoins physiques est, à mon avis, l'exemple le plus clair de conversion de la libido insatisfaite en angoisse. Pourtant, une telle réaction est faite sans aucun doute non seulement d'angoisse mais aussi de fureur. Il est difficile de préciser le moment où s'opère cette fusion entre les pulsions destructrices et libidinales. Il semble à peu près évident que cette fusion existe dès l'origine et que la tension provoquée par le besoin ne fait que renforcer les instincts sadiques du bébé. Nous savons cependant que l'instinct de destruction est dirigé contre l'organisme lui-même, et doit donc être considéré comme un danger par le Moi. A mon avis, c'est ce danger que l'individu ressent sous forme d'angoisse. Ainsi l'angoisse naîtrait de l'agressivité. Mais puisque les frustrations libidinales accroissent, comme nous le savons, les tendances sadiques, une libido insatisfaite provoquerait indirectement l'angoisse ou bien l'augmenterait. (...) L'angoisse que ressent l'enfant devant ses propres pulsions destructrices agit, selon moi, de deux manières. D'abord, cette angoisse lui inspire la peur d'être lui-même exterminé par ses propres pulsions destructrices, c'est-à-dire qu'elle se réfère à un danger instinctuel interne ; ensuite, elle fait converger toutes les craintes de l'enfant sur l'objet extérieur, considéré comme une source de danger, contre lequel sont dirigées ses tendances sadiques. Il semble que cette crainte d'un objet prenne son point de départ dans la réalité extérieure : en effet, au fur et à mesure que le Moi se développe, parallèlement à ses possibilités de confrontation avec la réalité, l'enfant apprend à voir en sa mère une personne qui lui accorde ou lui refuse des satisfactions ; il découvre ainsi le pouvoir de son objet sur l'assouvissement de ses besoins. Il déplace donc sur son objet tout le fardeau de la peur intolérable que lui inspirent les dangers instinctuels, échangeant ainsi les dangers internes contre ceux de l'extérieur. Le Moi, encore très faible, cherche alors à se protéger contre ces menaces du dehors par la destruction de l'objet. (...) Le sadisme oral croissant atteint son apogée pendant et après le sevrage, activant et développant au plus haut point les tendances sadiques issues d'origines variées. (...) C'est le sadisme urétral qui parait le plus étroitement lié au sadisme oral. L'observation a montré que les phantasmes de destruction où les enfants inondent, submergent, détrempent, brûlent et empoisonnent à l'aide d'énormes quantités d'urine, constituent une réaction sadique à la privation d'aliment liquide infligée par la mère, en sont finalement dirigées contre le sein maternel. (...) Tout autre moyen d'expression sadique employé par l'enfant, tel que le sadisme anal ou musculaire, a pour premier objet le sein frustrateur de la mère ; mais bientôt il s'attaque à l'intérieur de son corps, qui devient la cible d'assauts provenant de toutes les origines à la fois, et atteignant une intensité extraordinaire."

Mélanie KLEIN avance dans le temps et lorsque l'enfant découvre l'existence d'une autre personne dans la réalité, cette autre personne étant mal différenciée de la première, s'amorce un changement qualitatif. "A mon avis, le conflit oedipien s'amorce chez le garçon dès qu'il éprouve de la haine pour le pénis de son père et qu'il souhaite s'unir à sa mère de façon génitale pour détruire le pénis paternel qu'il suppose à l'intérieur du corps de la mère. J'estime que l'apparition de ces pulsions et de ces fantasmes de caractère génital, bien qu'elle ait lieu en pleine phase sadique, constitue chez les enfants des deux sexes les premiers stades du conflit oedipien car les critères communément adoptés se trouvent satisfaits. Même si les pulsions prégénitales prédominent encore, l'enfant, outre ses désirs d'origine orale, urétrale et anale, commence à éprouver des désirs de nature génitale à l'égard du parent de sexe opposé au sien, tandis qu'il ressent pour l'autre de la haine et de la jalousie qui entrent en conflit avec l'amour qu'il continue de lui vouer. Nous pouvons même aller jusqu'à dire que le conflit oedipien tire toute son acuité de cette situation primitive."

Elle estime que la succession entre les différentes phases n'est pas aussi nette que le disent Sigmund FREUD ou ses continuateurs directs. De même elle suppose, contrairement à une opinion généralement admise, mais en fait elle y cadre également, comme elle le fait remarquer, "que les tendances oedipiennes apparaissent à la phase d'exacerbation du sadisme" et on doit admettre "que ce sont surtout les pulsions hostiles qui provoquent le conflit oedipien et la formation du Surmoi, et qui en régissent les stades les plus précoces et les plus décisifs". Le processus de la formation du Moi est plus simple et plus direct que la description qui en est faite dans Le moi et le ça (1923) de Sigmund FREUD par exemple. "Le conflit oedipien et la formation du Surmoi s'amorcent, à mon avis, au moment où règnent les pulsions prégénitales et les objets introjectés au stade anal-oral ; ce sont donc les premiers investissements objectaux et les premières identifications qui constituent le Surmoi primitif. (...). La psychanalyste note, pour trancher un certain nombre de divergences avec ses prédécesseurs que de toute façon, "les premières identifications de l'enfant donnent des objets une image irréelle et déformée. (...) La libido, au fur et à mesure qu'elle se développe, surmonte graduellement le sadisme et l'angoisse. Mais c'est aussi l'excès même de l'angoisse qui incite l'individu à en triompher. L'angoisse contribue à renforcer les différentes zones érogènes et à les rendre à tour de rôle prééminentes. Ce sont d'abord les pulsions sado-orales et sado-urétrales, puis les pulsions sado-anales qui ont la suprématie ; dès lors, les mécanismes propres au premier stade anal agissent, quelle que soit leur puissance, au service des défenses érigées contre l'angoisse qui a surgi tout au début de la phase sadique. Ainsi, cette même angoisse, qui est avant tout un agent inhibiteur dans le développement de l'individu, devient un facteur d'une importance fondamentale pour l'épanouissement du Moi et de la vie sexuelle. A ce stade, les moyens de défense sont proportionnés à la pression exercée par l'angoisse et d'une extrême violence. Nous savons qu'au cours du premier stade sado-anal, ce que l'enfant expulse, c'est son objet, qu'il considère comme hostile à son endroit et qu'il assimile à ses excréments. A mon avis, c'est aussi le Surmoi terrifiant, introjecté au stade sado-oral, qu'il expulse à ce moment. Aussi, cette éjection est un moyen de défense que le Moi, sous l'emprise de la peur, utilise contre le Surmoi ; il expulse les objets intériorisés et les projette dans le monde extérieur. Les mécanismes de projection et d'expulsion sont étroitement liés au processus de formation du Surmoi. Le Moi qui essaie de se défendre contre le Surmoi en le détruisant par une expulsion violente tente également, sous la menace de ce Surmoi, de se débarrasser du Ça sadique, c'est-à-dire des pulsions destructrices, en l'expulsant par la force. (...) Nous savons déjà que ce n'est point par la structure même de son psychisme que l'homme normal diffère du névrosé, mais par les facteurs quantitatifs qui se trouvent en jeu", et en cela Mélanie KLEIN suit parfaitement Karl ABRAHAM qui note une différence de degré entre la névrose et la psychose.

"Ma propre expérience psychanalytique, acquise en travaillant avec les enfants (cette formule d'appui sur l'expérience revient très souvent dans le texte...), m'a amené aux constatations suivantes : d'une part, les psychoses ont leurs points de fixation aux stades du développement qui précèdent la seconde période anale ; d'autre part, les mêmes points de fixation se retrouvent, quoique moins accentués, chez les enfants névrosés et normaux."  Et "la violence excessive (des) premières situations anxiogènes est également (...) d'une importance fondamentale dans l'étiologie de la schizophrénie."  

A la fin du chapitre, nous pouvons lire : "l'interaction du Surmoi en formation et des relations objectales, basée sur celle de la projection et de l'introjection, imprime donc sa marque profonde sur le développement de l'enfant. Au cours des premiers stades, la projection dans le monde extérieur des images terrifiantes le transforme en un lien de danger, et les objets en ennemis ; l'introjection simultanée des objets réels, qui, en fait, sont bien disposés à l'égard de l'enfant, travaille en sens contraire et atténue la violence de la crainte inspirée par les imagos terrifiantes. Vues sous cet angle, la formation du Surmoi, les relations objectales et l'adaptation au réel sont le résultat d'une interaction entre deux processus : la projection des pulsions sadiques de l'individu et l'introjection de ses objets."

   Le chapitre suivant traite de Les rapports entre la névrose obsessionnelle et les premiers stades de la formation du Surmoi. Elle y détermine comment les contenus des premières situations anxiogènes et leurs répercussions sur son développement sont modifiées par l'action de la libido et par les rapports avec les objets réels.

"Avec la baisse des pulsions sadiques, les menaces du Surmoi perdent quelque peu de leur force et le Moi y répond autrement. Jusqu'ici, la peur que son Surmoi et ses objets inspiraient à l'enfant pendant les toutes premières phases de son existence, provoquait, de la part du Moi, des réactions d'une égale violence. On dirait que le Moi cherche à se défendre du Surmoi, d'abord, (...) en le scotomisant, puis en l'expulsant. A partir du moment où il tente de déjouer le Surmoi et de réduire la résistance que ce dernier oppose aux pulsions du Ça, on peut dire qu'il commence à tenir compte de la puissance du Surmoi. Avec l'avènement du second stade anal, le Moi reconnaît encore plus clairement ce pouvoir et s'efforce de trouver un terrain d'entente avec le Surmoi, reconnaissant du même coup l'obligation de lui obéir. A l'égard du Ça, le Moi change également d'attitude. A l'expulsion fait place, dans le second stade anal, la répression, ou plutôt le refoulement (...). En même temps, s'atténue sa haine de l'objet, car elle prend, dans une large mesure, sa source dans les sentiments autrefois dirigés contre le Ça et le Surmoi. L'accroissement des forces libidinales et la diminution parallèle des forces destructrices ont aussi pour effet de modérer les tendances sadiques primitives qui s'attachaient à l'objet. Le Moi semble alors redouter plus consciemment des représailles de la part de l'objet. En se soumettant à un Surmoi sévère et à ses interdictions, il reconnaît du même coup le pouvoir de l'objet. L'acceptation de la réalité extérieure dépend ainsi de l'acceptation de la réalité intrapsychique, d'autant que le Moi s'efforce de faire converger Surmoi et objet. Une telle convergence marque une étape dans l'évolution de l'angoisse, et, avec l'aide des mécanismes de projection et de déplacement, favorise le progrès des relations de l'individu avec la réalité. (...) Cette modification dans le comportement à l'égard de l'objet peut se manifester de deux manières : ou bien l'enfant se détourne de l'objet, parce qu'il en redoute les dangers et qu'il veut le protéger contre ses propres pulsions sadiques, ou bien, il se tourne vers l'objet avec encore plus de bienveillance. Ce type de relation objectale résulte d'un clivage de l'imago maternelle, qui se scinde en une bonne et une mauvaise imago. L'ambivalence de l'enfant envers son objet ne constitue pas seulement un progrès dans le développement de ses relations objectales ; c'est aussi un mécanisme qui joue un rôle de première importance dans la réduction de l'angoisse inspirée par la crainte du Surmoi. En effet, le Surmoi, une fois extériorisé, est réparti sur plusieurs objets ; certains d'entre eux représentent l'objet attaqué et par suite menaçant, tandis que d'autres, notamment la mère, tiennent lieu d'un personnage favorable et protecteur."

      Le processus de sublimation peut ensuite s'installer, car des tendances réparatrices à l'égard de l'objet constituent désormais un mobile fondamental à toutes les sublimations, même les plus précoces. Lorsque ce processus s'installe difficilement, se manifeste une névrose obsessionnelle, dont les pratiques, par leur répression même (par le monde extérieur) peuvent générer des angoisses répétées et de moins en moins maîtrisables. Une très grande partie de ce chapitre est consacrée à la manière dont les différentes pulsions agissent alors. 

      Au chapitre X, Mélanie KLEIN aborde Le rôle des premières situations anxiogènes dans la formation du Moi, tant chez la fille que chez le garçon. Elle précise encore davantage ce rôle dans les deux derniers chapitres Le retentissement des premières situations anxiogènes sur le développement sexuel de la fille (chapitre XI) et du garçon (chapitre XII). Elle évoque d'ailleurs d'abord le fait que jusqu'à elle, la psychologie de la femme n'a pas bénéficié dans la même mesure que celle de l'homme des recherches psychanalytiques. 

    Dans l'appendice, plaidoyer pro domo pour la psychanalyse des enfants, elle écrit à la fin de celui-ci : "Si on analysait, pendant qu'il est encore temps, tout enfant qui présente des troubles tant soit peu important, un grand nombre des malheureux qui peuplent les asiles et les prisons ou qui échouent lamentablement, échapperaient à ce destin et réussiraient à connaître une vie normale".

 

  Les compétences cliniques reconnues de Mélanie KLEIN furent beaucoup dans la manière de travailler des membres de la Société britannique de psychanalyse, et l'exposé de sa méthode et de sa conception du conflit psychique dans La psychanalyse des enfants y aida beaucoup. Les traits accusés qu'ont ses écrits ultérieurs, sans doute dans le combat avec sa rivale Anna FREUD au sein du monde psychanalytique, et qui ont fait récusé en partie ses conclusions et sa vision de l'enfant, puis de l'individu adulte, avant une troisième phase de prise en compte mesurée qui perdure encore, ne sont pas présents dans cet ouvrage. En cela, il aide beaucoup, par une lecture attentive, à comprendre le vrai sens de son travail. 

 

Mélanie KLEIN, La psychanalyse des enfants, PUF, collection Quadrige, 2001, 320 pages. Il s'agit de la traduction française de Die psychoanalyse des kindes, Vienne, Internationaler Psychoanalytisher Verlage, 1932, de The psycho-analysis of children (traduction par Alix STRACHEY), Londres, Hogarth Press and Institute of Psycho-Analysis, 1932, 1937, 1949. La traduction française vient de J-B. BOULANGER et date de 1959.

Francisco Palacio ESPASA, article La psychanalyse des enfants, dans Dictionnaires international de la psychanalyse, Hachette Littératures, Grand Pluriel, 2005.

 

Relu et corrigé le 27 mai 2020

 

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