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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 14:35

             La revue Le Coq-Héron fut créée en 1969 par un petit groupe de travail du Centre Etienne Marcel à Paris, qui a fondé le premier Hôpital de jour pour adolescents, sur le Centre Médico-Psycho-Pédagogique de Paris (spécialisé dans les affections des enfants et adolescents) alors dirigé par Bernard THIS.

La revue est d'abord interne au Centre puis rapidement diffusée à l'extérieur. Dans une parution trimestrielle, elle regroupe des psychanalystes provenant de toutes écoles ou groupes analytiques. Le comité de rédaction s'est ouvert très tôt aux membres des quatre grandes formations analytiques : la Société Psychanalytique de Paris (SPP), l'Association Psychanalytique Française (APF), le Quatrième groupe et l'Ecole freudienne. Indépendante du Centre Etienne Marcel tout en y gardant des liens privilégiés. Cette revue lie de manière constante théorie et clinique.

      Nous trouvons dans cette revue,  en remontant depuis ses débuts, les signatures de Pierre BENOIT, Christophe DEJOURS, Françoise DOLTO, Jean-Luc DONNET, François GANTHERET, Georges-Arthur GOLDSMIDT, Jacques LACAN, Maud MANNONI, Pierre SABOURIN, Adler Didier WEILL... Une grande liberté de ton traverse généralement les articles de Le Coq-Héron, qui abordent outre la clinique psychanalytique et sa théorisation, et tout ce qui est en rapport, soit l'anthropologie, la philosophie, la psychologie, l'éducation, la médecine, la psychiatrie, la littérature. La revue, qui se veut Tribune libre, soutient des débats qui opposent des courants ou tâche de relever les convergences qui les rapprochent.

Judith DUPONT, la fondatrice de la revue attire l'attention sur plusieurs éléments qui donnent à la revue "son cachet original". Disposant d'un comité de rédaction polyglotte, elle s'est spécialisée dans la publication de traductions (depuis l'allemand, le hongrois - très représenté - l'anglais, le néerlandais...). Elle ne néglige pas les questions de soins en institution et l'articulation de la psychanalyse aux problèmes sociaux (pédagogie institutionnelle, "Maisons vertes", haptonomie, "science de l'affectivité créée par Frans VEDELMANN, dans le suivi de la grossesse et de l'accouchement, données nouvelles de l'adoption, causes et conséquences du racisme...). Elle est amenée à publier des oeuvres littéraires, lorsqu'elles paraissent entretenir un rapport particulier à la psychanalyse. Enfin, elle consacre une part importante de son activité à l'histoire de la psychanalyse (histoire de la psychanalyse hongroise, Oeuvre de Françoise DOLTO).

Un site web existe depuis 1997 (mais sa dernière actualisation date, semble t-il, de 2009, même si les éditions papier continuent...). La revue est éditée depuis 2002, après les éditions spéciales du Coq Héron (de 1969 à 2002), par les éditions érès (www.editions-eres.com).

 

      Parmi les numéros publiés, de 150 pages environ à chaque opus, (un dossier principal par numéro, outre des Actualités et des Lectures, sans grille figée d'ailleurs), nous pouvons relever Transmission et secret (2002), Identité et appartenance (2002), Expérience analytique en tant qu'expérience poétique (2007), Figures de l'autre en soi (2008), Psychanalyse et la Bible (2009), Philosophie/psychanalyse (2003), Eric Fromm : un psychanalyste hors normes (2005), Psychanalyse et création littéraire (2006), Secret, honte et violences (2006).

Dans le numéro sur Entre théorie et pratique (2004), nous pouvons lire un Dossier composé d'articles de Charlotte HERFRAY (De la pluralité des théories), de Alex RAFFY (Le choix de la théorie en psychanalyse), de Saverio TOMASELLA (Extension ou extinction des deux? De l'essaim au courant d'affects) et d'Anglique HIRSCH-PELLISSIER (La lumière au bout du tunnel). Après ce dossier suivent des rubriques Anthropologie clinique, Clinique dans le champ pédagogique, Psychanalyse à l'adolescence, Fiction, Actualités et Lectures.

Un numéro spécial, 200e et 40 ans, traite en 2010, de la singularité de la transmission en psychanalyse : "Par delà les références à des modèles théoriques différents de la cure et à la pluralité des dispositifs découlant de ces débats, peut-on réussir à dégager des invariants repérables d'une transmission intra et interpsychique dans le travail analytique? Que transmet la psychanalyse au sein de chaque cure dans la singularité d'une rencontre intime entre analyste et analysant? Quels effets de transmission se déploient entre ces deux protagonistes? Que transmet l'analyste de ses propres traversées analytiques et théoriques à ses patients? Que transmet l'analysant des nouages, enkystements, cryptes, symptômes et autres avatars de son histoire relationnelle à celui qui l'écoute? Le devenir responsable de la pratique psychanalytique n'est-il pas lié de façon éthique à la remarque winnicottienne selon laquelle il s'agit de faire de la psychanalyse quand cela se peut, mais quand cela n'est pas possible, de rester analyste en faisant alors ce qu'on peut?" .

Un des numéros (n°207, dernier numéro de 2011), présente l'oeuvre de Paul ROAZEN, professeur de sociologie et professeur de sciences politiques à l'Université de Toronto, qui s'est particulièrement intéressé à l'histoire de la psychanalyse. Un autre de juin 2020 (à paraitre) porte sur la sexualité féminine : "Depuis les propositions freudiennes concernant la féminité, des psychanalystes poursuivent leur réflexion : le complexe de castration, le refus du féminin, le masochismes, mais également la perversion, la frigidité, l'homosexualité féminines, constituent autant de questions parmi d'autres. Nous comptons dans ce numéro revenir sur des textes anciens, parfois inédits, mais aussi réfléchir sur la sexualité féminine telle qu'elle se présente actuellement dans nos cabinets, sur fond de différences culturelles, d'évolution des techniques de procréation, de discussion autour du genre, de développement des réseaux - où des formes auparavant marginales de sexualité peuvent révéler ou développer leurs codes, voire devenir une mode."

 

Autour de Eva BRABANT, directrice de la revue, s'activent une dizaine de membres d'un comité de rédaction composé de professionnels (entre autres Emmanuel DANJOY, Mireille FOGNINI, Fabio LANDA, Ariane MORRIS...).

 

Notons que les Editions Erès, créées en 1980, qui se spécialisent dans le domaine des sciences humaines, se veut fidèle à la diffusion des diverses approches cliniques et théoriques, à destination essentiellement de professionnels (psychiatres, psychanalystes, psychologues, soignants, éducateurs, travailleurs sociaux, juristes) et que pour Le Coq-Héron, comme d'autres revues, la lecture exige déjà tout de même un minimum de bagage intellectuel dans ce domaine et parfois une certaine expérience de la pratique...

 

Par ailleurs, au milieu des débats actuels qui agitent la psychanalyse (notamment à propos d'attaques répétées depuis le milieu des années 2000 contre elle en tant que corpus), un site (www.oedipe.org) s'efforce d'ouvrir le public à des problématiques produites dans une petite quarantaine de revues (dont certaines s'interrompent parfois un moment).

     Dans son texte de présentation du site, Laurent LE VAGUERÈSE, indique que "Rien ne va plus". "La psychanalyse est constamment prise dans des débats contradictoire. Elle est dénoncée par ceux qui en contestent le fondé sans toujours que leurs propos apparaissent instruits de façon suffisante et pertinente. Elle est aussi l'objet de multiples débats au sein de ce qu'il est convenu d'appeler peut-être improprement, la communauté analytique. Il en résulte des conflits où la question du pouvoir n'est pas absente, des scissions et des rivalités plus ou moins importantes. Chaque scission a entraîné la création de nouvelles associations et de nouvelles structures qui se séparent, se regroupent, se combattent, etc... Les clivages sont tels aujourd'hui qu'ils conduisent à se poser la question de l'existence de cette "communauté analytique" dont les contours semblent bien difficiles à tracer. Le plus souvent, il n'est même plus possible de renouer le dialogue. Les mots employés par les tribus voisines ont trouvé un sens différent et d'autres mots au contenu énigmatique sont venus au fil des ans s'ajouter à ceux de la langue commune au point que l'analyste quittant sa tribu d'éprouver parfois le sentiment étrange de se trouver en une terre étrangère et pourtant familière. Notre objectif n'est pourtant pas d'élaborer une plate-forme consensuelle entre tous les analystes, non plus qu'un illusoire "espéranto". Nous souhaitons par contre aider ceux qui nous rejoindront à procéder à une lecture raisonnée des sites qui fleurissent désormais un peu partout à l'enseigne de la psychanalyse, participant à notre manière à la circulation de la parole et à la réaffirmation de l'importance de la psychanalyse dans le monde d'aujourd'hui.(...)".

 

 

 

Le Coq-Heron, Rédaction : Judith DUPONT, 24 place Dauphine, 75001 PARIS. Site Internet : www.lecoqheron.asso.fr.

 

Actualisé le 6 Mai 2012. Actualisé le 28 mai 2020

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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 17:30

             Le psychanalyste  et écrivain français croise dans son oeuvre déjà riche de plus d'une trentaine de livres une tradition juive et une tradition psychanalytique très proche de la vie quotidienne et de la vie politique. Il fait partie de ces intellectuels malgré tout engagé dont (sans doute heureusement pour lui) il est difficile de faire le classement sur l'échiquier idéologique...

             Formé à l'école de LACAN, mais influencé également par Emmanuel LEVINAS, Jean-Toussaint DESANTI, Henri ATLAN et Michel de CERTEAU avec lesquels il réalise d'abord des études de philosophie, il entretient avec celui-ci une collaboration très personnelle (LACAN assiste plusieurs années au séminaire de Daniel SIBONY à Vincennes sur Topologie et interprétation des rêves, si l'on en croit son propre site Internet), qui lui permet "de n'être ni lacanien, ni anti-lacanien mais d'intégrer le meilleur du lacanisme, la lecture de Freud et de (s')éloigner du pire, le langage des sectes". Effectivement, ses interventions sont solitaires et éclectiques, en dehors d'une école psychanalytique précise et, parallèlement à son travail sur les enfants (Événements II) comme à son séminaire (depuis 1974) consacré aux "questions thérapeutiques et aux pratiques créatives et symboliques dans leurs rapports à l'inconscient", il mène une réflexion de fond très proche de l'actualité, qu'elle soit quotidienne ou politique. C'est une réflexion souvent médiatisée et dans le vif, provoquant la réflexion, parfois de manière volontairement irritante. 

Ses ouvrages abordent à peu près tous les sujets, qu'on en juge : le Nom et le corps (Seuil, 1974), L'autre incastrable : psychanalyste-écritures (Seuil, 1978), La Juive : une transmission d'inconscient (Grasset, 1983), Les trois Monothéismes : juifs, chrétiens, musulmans entre leurs sources et leurs destins (Seuil, 1982), Le Corps et sa danse (Seuil, 1995 ; Points-Essais, 1998), Le Jeu et la passe : identité et théâtre (Seuil, 1997), Don de soi ou partage de soi? : le drame Lévinas (Odile Jacob, 2000) : L'énigme anti-sémite (Seuil, 2004), Les Sens du rire et de l'humour (Odile Jacob, 2010). Dans un style faussement fluide - en fait une écriture très dense - ses livres se veulent une incitation à réfléchir sur de multiples aspects mettant en jeu bien entendu l'inconscient, la sexualité, mais aussi la violence ou la haine. Il le fait dans une analyse qui revient très souvent sur les relations de Soi à l'Autre, de Soi aux Autres.

Une grande partie de ses livres est consacré aux religions du Livre : outre les trois Monothéismes La Juive déjà cité, nous pouvons relever Psychanalyse et judaïsme (Flammarion, collection Champs, 2001), Nom de Dieu : par-delà les trois monothéismes (Seuil, 2002), Lectures bibliques (Odile Jacob, 2006).

N'oublions pas deux ouvrages intéressants sur la situation actuelle de la psychanalyse dont une certaine rumeur médiatique bien orientée raconte le déclin : Le Peuple "psy", situation actuelle de la psychanalyse (Balland, 1993) et Acte thérapeutique : au-delà du peuple "psy" (Seuil, 2007).

Dans notre préoccupation sur le conflit, certains de ses ouvrages plus que d'autres attirent notre attention : Le groupe inconscient : le lien et la peur, de 1980 ; La Haine du désir de 1978 revisité en 1994 ; Violence : traversées, de 1998 ; Perversions : dialogues sur des folies "actuelles" de 1987, revisité en 2000 (un intense questionnement sur le terrorisme). Sans oublier ses multiples petits textes rassemblés dans 3 volumes intitulés Événements (Psychopathologie du quotidien, I et II ; Psychopathologie de l'actuel, III).

 

           La haine du désir, de 1978, revisité en 1994, se compose de trois parties bien différentes par leur niveau d'accès pour le lecteur : l'affect "ratial", qui traite du racisme, l'entre-deux-femmes et la névrose obsessionnelle.

Comme l'auteur prévient en début d'ouvrage, le premier texte sert "d'appât" pour les deux autres, de difficulté croissante. Ces trois textes sont liés par la notion de haine du désir : "La haine du désir est encore un désir, peut-être encore plus excédé, jusqu'à l'absence, puisqu'il veut achever son objet, le prendre avec toutes ses racines, l'atteindre dans son être, juste avant qu'il ne s'y découpe ; l'atteindre et le fixer hors du temps et de la mort. Donc dans la mort ou le néant. Mais tout ce qui est, n'est que chute ou rechute d'un sciage de l'être ; et l'objet porteur de désir a ses racines dans l'inconscient, un moyen d'en faire "connaissance", il s'ensuit que ce qui reste dans l'inconscient, c'est ce à quoi on ne peut pas dire "non". L'obsessionnelle, explorée dans l'un des textes de ce recueil, révèle l'existence d'un non au désir, un non massif grâce auquel le sujet "doit" suppléer une faillite de son "nom". Il y a aussi le savoir préventif ; l'acceptation du désir, pourvu qu'on sache, qu'on soit prévenu que c'en est un. Comme si l'indécidable du désir et le manque-à-savoir qui s'y profile ne touchaient le prévenu que sur le mode persécutif. Mais le névrosé n'a pas vraiment une haine du désir : elle le traverse et s'incruste pour lui dans l'inconscient. Il peut donc multiplier les hommages au désir, hommages plaintifs, conjuratoires, défensifs, le désir reste en déroute. Même l'hystérique, qui de son manque supposé veut faire l'organe de tous les manques, et qui "pique" toute baudruche phallique pour s'assurer que ce n'est pas encore le phallus, pour mieux poursuivre sa quête, même elle peut être "habitée" par quelque chose comme la haine ou le refus du désir. Elle en fait un désir du refus, sans toujours éprouver cette "haine" ; qui pourtant est bien là, à l'oeuvre, venue on ne sait d'où. Cela fait sens d'être dans une haine qui n'est pas la vôtre et qui fonctionne à travers vous. C'est ce fonctionnement que j'éclaire ici. Et les textes de ce livre ont en commun d'explorer cette impasse du désir sous la pression d'une certaine haine, que le sujet ne voit même pas mais qui le porte et le déborde."

 

              Le groupe inconscient : le lien et la peur, de 1980, examine ce qui fait lien dans un groupe. Ce qui est présenté par l'auteur comme un "court texte" exige tout de même une attention soutenue et s'adresse surtout à l'étudiant (ou à un autre psychanalyste dans le cadre d'une recherche). Écrit dans un langage néanmoins très accessible, sans l'appareil compliqué et technique de nombre d'oeuvres de ce domaine, ce texte plonge dans les mouvements internes du sujet dans le groupe et dans les mouvements du groupe face au sujet, ou plus précisément dans les mouvements des sujets entre eux face au fait du groupe. L'auteur pointe le paradoxe des attentes et des soumissions au groupe.

"L'enjeu, on s'en doute radical, et le modèle solaire (freudien) où les membres comme rayons convergent vers le foyer idéal, le Père idéal..., semble insuffisant ; encore qu'il soit sans cesse authentifié par l'indignation contre "l'autorité mystifiante", et les pieux appels à être "plus libre" et à penser par "soi-même".... C'est donc une autre approche qui est ici tentée, du collectif comme figure même de l'inconscient, obstruée, bouchée par l'objet du désir à quoi le groupe "adhère". Or, si on se groupe pour se décharger de l'inconscient et pour s'assurer à bon compte d'en avoir un ; si le groupe ne s'appartient pas, mais "appartient" à l'objet qui le plaque ; si le groupe efface les différences pour être en fait le recueil des différences qu'il échoue à effacer ; si donc le groupe est le lieu commun d'un échec, qui n'est pas seulement échec sur le cadavre du père, ça tire à quelques conséquences tragi-comiques, que ce bref trajet égrène à travers des mythes presque aussi "fous" que la réalité, mais dont l'enjeu est clair : une transmission de l'inconscient sous forme de lien qui puisse ligaturer l'hémorragie du désir..." Nous retrouvons dans ce livre le thème récurrent de nombreux ouvrages de Daniel SIBONY : la transmission, que ce soit dans la vie quotidienne ou dans le cadre des grandes religions monothéistes.

 

           Dans Violence, Traversées, de 1998, le psychanalyste entend, après avoir étudié à travers l'effet de groupe, les religions, la haine identitaire et le théâtre... des montages violents, névrotiques ou pervers, étudier la violence comme telle, "dans sa genèse, son jaillissement ; dans l'espace qui est le sien et qui est repéré par deux axes, coordonné par deux types d'affrontements : accrochage entre deux symptômes et choc entre deux narcissismes."

"Bien sûr, ces deux axes ont un point commun, la question de l'origine, en tant qu'elle se transmet et qu'elle se symbolise ; en tant qu'elle comporte des noeuds d'angoisse et de peur. (...) La violence comme piétinement ou secousse "originaire" du symbolique - dont elle concerne la transmission et les impasses. Elle exprime ces impasses en se transmettant à elle-même, indéfiniment ; jusqu'à ce qu'un effet symbolique vienne l'arrêter. La violence dite des jeunes le montrera : quand le jeu de la transmission éclate - avec violence - chez les enfants : jeunes et immigrés." La "traversée" que Daniel SIBONY entreprend recoupe, mais ne "couvre" pas, à peu près toutes les violences : elle croise leurs formes essentielles.

L'auteur veut dégager les invariants de cette violence, où qu'elle s'exprime, et il le fait par ailleurs également dans Psychopathologie du quotidien, dont la lecture permet de se rendre compte que, même s'il centre ici ses analyses sur des processus inconscients, il n'évacue pas les caractères d'injustices présentes dans nombre de situations. Centré sur quatre axes de réflexion, d'abord bien entendu, la violence elle-même, l'exclusion, la peur et l'angoisse, l'ouvrage semble réellement vouloir se placer dans une très grande vue d'ensemble, mais n'examine pas le conflit, dont la violence n'est à notre avis, qu'une modalité d'expression. Il s'agit de la violence visible, celle que la société, comme l'écrit justement l'auteur, ne veut pas voir. 

   La violence est comprise comme accrochage entre deux symptômes et se développe dans l'entre-deux-symptômes, là où chacun tire dans son sens, perdant l'accès à l'autre sens, au renouvellement du sens.

"La violence signale cette perte de sens. Elle est rupture de sens et appel à d'autres sens". "Et pour donner sens - à tout prix - à certaines violences, on produit parfois un délire. Le délire est un effort pour donner sens à quelque chose qui n'en a pas, ou qui échappe ; le bon sens a éclaté. Le délire et le symptôme sont une façon de donner sens à des violences passées ; on n'a pas trouvé d'autres voies pour remanier cette violation. La violence, comme entre-deux-symptomatique, signale aussi des richesses, des gisements de sens inertes ; mais elle les pointe sur un mode qui en barre l'accès. Elle pointe le manque sur un mode qui empêche de le surmonter. Mais la mutation est possible pour chacun des deux symptômes ; l'un et l'autre peuvent ouvrir la question du lien."

Elle est comprise également comme choc entre deux narcissismes. "Cette violence narcissique pure - pour se sentir exister - est une attaque contre l'être et le temps pour "accrocher" un peu d'être et de temps vivants, pour forcer un don de vie qui ne s'est pas fait. Bien sûr, ça rate : on ne peut pas naître dans la haine." Après avoir exposé les caractéristiques de la violence telle qu'elle se montre, telle qu'elle se transfère, telle qu'elle s'interprète aussi, Daniel SIBONY, et c'est une approche remarquable, à cent lieues des exposés cliniques et théoriques lus maintes fois dans la littérature psychanalytique, tente de l'analyser, de manière psychanalytique toujours, en action : la violence-banlieue, la violence-jeune, l'activité de la machine sociale face à ces violences-là, les situations d'intégration-exclusion, la peur de l'autre. Il le fait en plaçant parfois des digressions - qui obligent à rester attentifs! - sur des épisodes tirés de l'Histoire ou de la Bible.

Il commence sa conclusion par le traitement que l'on fait souvent de la violence : "Souvent, pour mieux ignorer le mobile de la violence, son mouvement subtilement implacable, on exige "d'abord des remèdes". Ce "réalisme" témoigne d'une  violente ignorance. Même les médecins n'en sont plus là, pour la douleur ; ils ne veulent pas la supprimer à tout prix".

Nous sommes tenter de lui répliquer que "pas tous", loin de là s'écarte de la bonne vieille méthode du contrôle social médicalisé, mais là n'est pas l'important ici. L'important, c'est que "il faut savoir remonté le cours d'une violence, jusqu'à la source où l'énergie a pris cette voie plutôt qu'une autre". La violence est ancrée dans l'injustice, et toutes les modalités de traitement de cette violence ne peuvent l'effacer. Plus "il est clair que "le contraire" de la violence n'est pas la raison (il y a une terrible violence dans certaines postures "raisonnables"), mais la capacité d'avoir du jeu supplémentaire, de trouver du passage ou des passes dans tel jeu qui tourne en rond et dont l'impasse est signifiée par la violence, dans un appel à une violence tout autre qui, transmuant l'espace de jeu, aiderait la vie à reprendre sa route."

Ce contraire de la violence, Daniel SIBONY le voit dans "la liberté - reconquise sur le chaos par une perception plus aiguë de la "loi" comme processus, et protégée du chaos par une confiance plus aiguë dans le "processus" de la loi, en ce qu'il a d'infini. Processus symbolique et non pas règle édictée ou simple cadre réglementaire." Il dénonce le fait que jusqu'ici, l'État moderne "a joué la carte philosophique qui, à la violence, oppose la raison." 

 

Daniel SIBONY, Violence, Traversées, Seuil, collection La couleur des idées, 1998 ; Événements I et II, Psychopathologie du quotidien, Seuil, collection Essais, 1995 ; Événements III, Psychopathologie de l'actuel, Seuil, collection Essais, 1999 ; La haine du désir, Christian Bourgois, collection Choix essais, 1994 ; le groupe inconscient, le lien et la peur, Christian Bourgois, 1980.

Site Internet : www.Danielsibony.com

 

Relu le 29 mai 2020

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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 08:25

        Les critiques de la psychanalyse, depuis ses origines, se présentent sous deux formes, l'une, théorique, comme connaissance du psychisme, centrée sur le déterminisme psychique inconscient, et l'autre, pratique, en liaison directe avec la théorie comme thérapie ou clinique, ce dernier aspect souvent en lien avec une certaine institutionnalisation.

      La très longue liste des oeuvres critiques de la psychanalyse est poursuivie récemment par ces deux livres, Le livre noir de la psychanalyse, sous la direction de Catherine MEYER, livre à une quarantaine d'auteurs, de 2005, et Le crépuscule d'une idole, l'affabulation freudienne, du philosophe Michel ONFRAY, de 2010.

Alors que le premier se veut une réfutation de la théorie et de la pratique psychanalytique, le second se concentre plus sur son fondateur, Sigmund FREUD. Très dissemblables de par leurs motivations, ces deux ouvrages interviennent dans une période de relatif déclin de la psychanalyse en tant que telle, nonobstant tous les emprunts faits à celle-ci par de nombreuses disciplines connexes. 

Avant d'entamer une recension de ces deux livres, ayons en regard les diverses formes de critiques de la psychanalyse :

- soit sur le moment fondateur (contexte historique, épistémologique, scientifique, culturel) posant la question du statut des découvertes freudiennes (science, art, philosophie, élément de la socialité...), qui recouvre surtout le personnage même de Sigmund FREUD,

- soit sur les inflexions ultérieures de la psychanalyse (et là la critique peut être aussi bien interne qu'externe), sur le noyau conceptuel commun à l'ensemble des courants psychanalytiques et singulièrement sur deux éléments : l'importance primordiale de la sexualité et l'existence d'un inconscient moteur, sur les modes de formation des psychanalystes (valeur d'une analyse didactique, réglementation de la profession, institutions) ou

- soit encore sur la construction idéologique de la légende Freud, à partir d'écrits hagiographiques manipulant les sources et travestissant les résultats scientifiques.

   Toutes ces formes de critiques interviennent toujours dans un contexte socio-politique et économique précis et il faudrait faire une étude de différents conflits, dans le monde médical notamment, pour cerner les phases de leurs interventions (tant en quantité qu'en nature).

Vu que la psychanalyse ne se positionne pas seulement en technique de traitements des maladies mentales ou du mal-être de manière générale, mais qu'elle recouvre de manière ouverte des considération d'ordre philosophique, sociologique et politique, il est naturel qu'elle soit l'objet d'attaques de tous ordres.

 

Le livre noir de la psychanalyse

           Le livre noir de la psychanalyse constitue une attaque en règle contre la psychanalyse, lui déniant toute validité scientifique et toute pertinence clinique. Il est constitué d'une quarantaine de textes, relativement courts et assez surprenants parfois dans leur simplisme, provenant d'autant d'auteurs de dix nationalités. Il s'agit d'abord d'un projet éditorial de Catherine MEYER, appuyé par Mikkel BORCH-JACOBSEN, philosophe danois-français-américain, auteur déjà de sept livres traitant de psychanalyse et d'histoire sur la "mystification freudienne", Jean COTTRAUX, psychiatre des hôpitaux, qui dirige le service de traitement de l'anxiété au CHU de Lyon, Didier PLEUX, docteur en psychologie du développement et psychologue clinicien,  et Jacques Van RILLAER, professeur de psychologie à l'Université de Louvains-la-Neuve en Belgique, qui ont ensuite effectué un assemblage d'articles, parfois hétéroclite, sollicités un peu partout. 

Suivant les intentions des auteurs principaux, pas toujours suivis d'ailleurs par les autres auteurs qui se situent eux-mêmes parfois sur des plans très différents, il s'agit de combattre l'institution psychanalytique qui, selon eux, ne reste hégémonique qu'en France et en Argentine. Considérant que la critique de la psychanalyse est encore largement taboue en France (propos qui étonne, vu la longue liste des dissidences et des oeuvres critiques...), ils prétendent présenter une enquête vivante, riche en rebondissements historiques, scientifiques et théoriques, dans une emphase qui rappelle un peu trop un slogan publicitaire.

"Penser, vivre et aller mieux sans la psychanalyse" est leur projet : "Il ne s'agit pas seulement de mots, d'idées, de débats en chambre. D'après plusieurs études internationales, les troubles psychiques sont en augmentation constante. Une personne sur deux est ou sera confrontée dans sa vie à la maladie psychique, et une sur cinq présentera une forme grave de trouble psychologique. Mieux connaître ces troubles, mieux les traiter est vital. Ceux qui souffrent ont besoin de savoir la pertinence et l'efficacité des thérapies proposées. A qui faire appel en cas de dépression ou de troubles anxieux? Quels traitements ont fait leurs preuves dans la schizophrénie? Comment faire face à l'anorexie? Nous sommes tous, à un titre ou à un autre, concernés par ces questions. Au-delà, notre espoir en publiant ce livre est également d'aider chaque lecteur à voir plus clair en lui. De quelle manière sommes-nous déterminés par notre passé? Quelle éducation donner à nos enfants? Comment affronter les blessures de la vie et les injustices de la condition humaine? Peut-on vivre, penser et aller mieux sans la psychanalyse? Quelle est la part de science, de philosophie et l'illusion qui préside à cette conception de l'homme? Sigmund Freud a influencé notre manière de vivre, c'est l'évidence. La psychanalyse fait partie de notre passé. Elle façonne notre présent. Il reste à savoir dans quelle mesure elle fera aussi partie de notre avenir." (Catherine MEYER). Vu le caractère vaste des critiques émises, le premier regret que nous pouvons formuler est la forme du livre, unilatérale, alors qu'il aurait été nettement plus intéressant, pour chaque aspect, de lire des articles de débats, voire des articles et des contre-articles portant sur les questions précises soulevées... 

              Le livre se divise en cinq grosses parties : La face cachée de l'histoire freudienne (Mythes et légendes de la psychanalyse, Les fausses guérisons, La fabrication des données psychanalytiques, L'éthique de la psychanalyse?), de loin la plus radicale et la plus cohérente ; Pourquoi la psychanalyse a-t-elle eu un tel succès (A la conquête du monde, Le pouvoir de séduction de la psychanalyse, L'exception française) ; La psychanalyse et ses impasses (une valeur scientifique?, une psychothérapie? Les clairvoyants, Les mécanismes de défense de la psychanalyse) ; Les victimes de la psychanalyse (Les victimes historiques, Parents et enfants, premières victimes, Le drame de l'autisme, Blessés par la psychanalyse, Un cas exemplaire : la toxicomanie) qui fait écho, car nous sommes dans la même période éditoriale, aux victimes recensées dans le Livre noir du communisme ; Il y a une vie après Freud (La révolution des neurosciences, Et les médicaments?, Les psychothérapies d'aujourd'hui).

La première partie s'attaque au fondateur de la psychanalyse, qualifié de falsificateur, de dissimulateur et décrit comme dénué de toute éthique. C'est cette partie qui a soulevé les plus vives critiques éditoriales, (dans un monde - le monde psychanalytique - où les blessures narcissiques et le narcissisme proprement dit d'ailleurs foisonnent déjà... ), de deux ordres, d'une part sur le fait qu'il ne s'agit pas réellement de révélations, car de nombreuses études historiques avaient déjà relevés le travestissements des cas types décrits par Sigmund FREUD dans son oeuvre et d'autre part sur la décontextualisation de cette critique, par ailleurs justifiée. Au temps de Sigmund FREUD, qu'avait à offrir la psychiatrie aux malades mentaux? Par ailleurs, un certain amalgame entre la critique scientifique des cas et des théories qui dérivent de leur description et une critique d'ordre moral (que l'on pourrait d'ailleurs étendre à d'autres sommités de l'époque du monde médical...) brouillent leur portée et donnent une sensation de règlement de comptes... 

Outre des éléments de la quatrième partie (sur l'autisme et la toxicomanie où des erreurs réelles ont été faites, dans tous les pays d'ailleurs), c'est finalement la dernière partie qui s'avère la plus intéressante et la plus révélatrice. Il s'agit d'un ensemble d'articles qui mettent en avant, à partir des découvertes biologiques (neurosciences notamment), et fait la promotion des thérapies cognitivo-comportementales très en vogue actuellement aux États-Unis. Ces thérapies prétendent partir d'une psychologie scientifique pour prescrire un certain nombre de traitements où les médicaments prennent une grande place. Gérard BAYLE, président de la SPP met à juste titre l'accent, surtout vu le contexte de cette édition proprement dite (polémique autour d'un rapport de l'INSERM sur l'évaluation des traitements des affections mentales), sur le développement de certaines conceptions thérapeutiques qui considèrent le malade avant tout comme un patient qu'il convient de traiter, dans un marché de la santé en pleine expansion. 

   Nous conseillons de lire ce livre, car toute démarche scientifique commande la critique, même si celle-ci parait outrancière et parfois malhonnête. Et de le faire, avec en contre-points d'autres écrits traitant de manière plus équilibrée de la validité et de la pertinence des idées psychanalytiques (par exemple d'Y. CARTUYVELS sur précisément le livre noir de la psychanalyse, La libre Belgique, septembre 2005), mais aussi sur les autres thérapies proposées (par exemple le livre de B. BRUSSET sur les psychothérapies, de 2005, aux PUF, collection Que sais-je?).

 

   L'éditeur présente ce livre de manière particulièrement racoleuse (première édition) : "La France est - avec l'Argentine - le pays le plus freudien du monde. Cette situation nous aveugle : à l'étranger, la psychanalyse est devenue marginale. Son histoire officielle est mise en cause par des découvertes gênantes. Son efficacité thérapeutique s'avère faible. Sa pertinence en tant que philosophie est contestée. Ses effectifs sont en chute libre. La psychanalyse a été vécue par la génération de Mai 1968 comme un vent de liberté. Mais les insurgés d'hier sont devenus des gardiens du temple, soucieux de leur position dominante à l'Université, à l'hôpital et dans les médias. Pourquoi refuser en France le bilan critique que tant d'autres nations sont dressé avant nous? Le livre noir de la psychanalyse propose une enquête à plusieurs voix, vivante et accessible à tous. Quarante auteurs parmi les meilleurs spécialistes du monde ouvrent un débat nécessaire. Ils sont historiens, philosophes, médecins, chercheurs et même patients. Freud a t-il menti? La psychanalyse guérit-elle? Est-elle la meilleure façon de comprendre ce que nous sommes? Comment éduquer nos enfants hors la peur de "mal faire"? Que penser des autres thérapies? Le livre noire de la psychanalyse dresse le bilan d'un siècle de freudisme. Un ouvrage international de référence pour tous ceux qui s'intéressent à l'humain et au psychisme."

     

    

Le crépuscule d'une idole

     Le crépuscule d'une idole, L'affabulation freudienne, de Michel ONFRAY  s'attache principalement au moment fondateur de la psychanalyse. Lui aussi reprend l'hagiographie freudienne et dénonce une certaine méthode de travail et d'exposition de son travail par Sigmund FREUD. Nous ne discuterons pas ici du style utilisé par l'autre, présent aussi dans ses autres livres dont nous aurons l'occasion de parler, et qui présente des avantages et des inconvénients bien précis, tout simplement parce que, tout compte fait, il est agréable à lire, malgré une présentation de la doctrine de Freud sous forme de cartes postales (à laquelle il répond par ces contre-cartes postales plus loin dans le livre) qui possède le très net aspect négatif de trop simplifier celle-ci et surtout de faire l'impasse sur les multiples réflexions contradictions que le fondateur de la psychanalyse a émises sur plusieurs versants de celle-ci (et encore plus sur le fait que la psychanalyse de Freud n'est pas celle de Lacan par exemple...).

Michel ONFRAY, très honnête intellectuellement à son habitude, propose "une histoire nietzschienne de Freud, du freudisme et de la psychanalyse : l'histoire du travestissement freudien de cet inconscient (le mot se trouve sous la plume de Nietzsche...) en doctrine ; la transformation des instincts, les besoins physiologiques d'un homme en doctrine ayant séduit une civilisation ; les mécanismes de l'affabulation ayant permis à Freud de présenter objectivement, scientifiquement, le contenu très subjectif de sa propre autobiographie - en quelques mots, je propose l'esquisse d'une exégèse du corps freudien..." Un critique a présenté ce livre avec un certain humour que là, l'auteur faisait sa propre psychanalyse en entendant faire la psychanalyse de Freud avec les méthodes psychanalytiques de Freud... Ce qui donne un résultat d'ailleurs tout à fait réjouissant et très incitatif intellectuellement ! 

Michel ONFRAY estime que Sigmund FREUD effectue une dénégation de la philosophie, mais élabore lui-même une philosophie (première partie), que la psychanalyse ne relève pas de la science, mais d'une autobiographie philosophique (nourrie entre autres de lectures d'oeuvres de  NIETSZCHE d'ailleurs...), que la psychanalyse n'est pas un continuum scientifique, mais un capharnaüm existentiel, que la technique psychanalytique relève de la pensée magique, et qu'enfin, et sans doute dans cette dernière partie y-a--t-il matière à très grands débats, que la psychanalyse n'est pas libérale, mais conservatrice. 

"De manière ironique, nous pourrons en appeler trois fois à Freud lui-même pour conclure cet ouvrage. Premièrement : dans L'Avenir d'une illusion, il explique en effet qu'il distingue l'illusion de l'erreur. Une erreur suppose une fausse causalité : par exemple, comme dans la génération spontanée, faire naître la vermine vivante d'un simple tas d'ordures mortes ou bien expliquer une affection neurologique par la débauche sexuelle. Une illusion, quand à elle, renvoie à un souhait intime : lorsque Christophe Colomb croit avoir trouvé une nouvelle voie par mer vers les Indes quand il découvre l'Amérique ; ou bien quand certains nationalistes allemands affirment que seuls les Indo-européens seraient capables de culture ; ou bien encore quand les alchimistes croyaient pouvoir transformer le plomb en or. Parce qu'elle s'enracine dans un souhait extrêmement puissant, l'illusion s'apparente à "l'idée délirante en psychiatrie". Parlant des religions, il poursuit : "Elles sont toutes des illusions, indémontrables, nul ne saurait être contraint de les tenir pour vraies, d'y croire. Quelques unes d'entre elles sont tellement vraisemblables, tellement en contradiction avec tout ce que notre expérience nous a péniblement appris de la réalité du monde, que l'on peut - tout en tenant compte des différences psychologiques - les comparer aux idées délirantes. On ne peut pas juger de la valeur de la réalité de la plupart d'entre elles. Tout comme elles sont indémontrables, elles sont irréfutables." Sourions un peu : ajoutons à cela, pour prévenir les critiques et les attaques qui ne manqueront pas de venir le jour venu (...) que Freud écrit aussi : "Lorsqu'il s'agit de questions de religion, les hommes se rendent coupables de toutes les malhonnêtetés, de toutes les inconvenances intellectuelles possibles". Ne pourrait-on reprendre le premier moment de cette analyse freudienne point par point, pour l'appliquer à la psychanalyse? Car de fait, le freudisme apparaît bien à celui qui aura fait l'effort d'aller voir dans le texte ce qu'il est, et qui ne se sera pas contenté de la vulgate et des catéchismes édités et diffusés par la corporation, comme une illusion indémontrable construite sur des invraisemblances en contradiction avec les conclusions obtenues par le simple usage d'une intelligence conduite selon l'ordre des raisons. Objet de foi  irréfléchi, d'adhésion vitale, d'assentiment viscéral, nécessité existentielle pour organiser sa vie ou sa survie mentale, la psychanalyse obéit aux mêmes lois que la religion : elle soulage, elle allège comme la croyance dans un arrière monde qu'animent nos désirs les plus insoucieux du réel. Le désir y prend toute la place et la réalité n'a pas droit de cité...(...). Une deuxième référence à Freud m'autorise, pour une fois, à terminer ce livre en lui donnant raison avec ce qu'il écrit en 1937 dans L'Analyse avec fin et l'analyse sans fin : "Est-il possible de liquider durablement et définitivement par thérapie un conflit de la pulsion avec le moi ou une revendication pulsionnelle pathogène à l'égard du moi? Il n'est probablement pas inutile, pour éviter tout malentendu, d'expliciter d'avantage ce que l'on entend par la formule : liquidation durable d'une revendication pulsionnelle. Sûrement pas l'amener à disparaître au point qu'elle ne refasse plus jamais parler d'elle. Car c'est en général impossible et ce ne serait pas non plus du tout souhaitable". Disons-le de manière plus courte et plus directe. Question : la psychanalyse peut-elle guérir? Réponse : non. Ajout : serait-ce même possible que ce ne serait pas souhaitable... Allez savoir pourquoi - bénéfice de la maladie? Probablement...

La lecture d'un troisième texte conclura ce livre. Après avoir proposé qu'on puisse penser, selon l'analyse freudienne même, la psychanalyse comme une illusion définie par le triomphe du souhait emballé par le désir malgré, sinon contre, la réalité enseignée par l'expérience ; après avoir souscrit à l'affirmation d'un Freud âgé de quatre-vingt-un an, quelques mois avant de mourir en exil, n'ayant plus à se soucier de réputation, de gloire et d'argent, de prix Nobel, de médailles ou de statues, de plaques commémoratives, mais tout simplement de vérité, reconnaissant que la psychanalyse ne guérit pas, car on n'en finit jamais avec une revendication pulsionnelle, il nous faut, toujours en méditant les réflexions ultimes du vieil homme sachant qu'il va très bientôt mourir, nous attarder sur une réflexion extraite de l'Abrégé de psychanalyse. Freud pose clairement les limites des effets de sa thérapie, il sait qu'elle ne peut pas tout, qu'elle ne guérit pas absolument, qu'elle ne saurait être présentée comme une panacée, qu'elle connaît des échecs, que les résistances à l'analyse sont grandes : "Avouons-le, notre victoire n'est pas certaine, mais nous savons du moins, en général, pourquoi nous n'avons pas gagné. Quiconque ne veut considérer nos recherches que sous l'angle de la thérapeutique nous méprisera peut-être après un tel aveu et se détournera de nous.  En ce qui nous concerne, la thérapeutique ne nous intéresse ici que dans la mesure où elle sert de méthodes psychologiques, et pour le moment elle n'en a pas d'autres. Il se peut que l'avenir nous apprenne à agir directement, à l'aide de certaines substances chimiques, sur les quantités d'énergie et leur répartition dans l'appareil psychique. Peut-être découvrirons-nous d'autres possibilités thérapeutiques encore insoupçonnées. Pour le moment néanmoins que de la technique psychanalytique, c'est pourquoi, en dépit de toutes ses limitations, il convient de ne point la mépriser." " Michel ONFRAY pense que "c'est à cet endroit même, au lieu exact des points de suspension qui matérialisent la phrase inachevée par la mort, qu'il faut penser son oeuvre. La mépriser - pour utiliser son mot? Sûrement pas. Mais la sortir de la légende pour l'inscrire dans l'histoire où elle a tenu une place un siècle durant, en attendant d'autres propositions qui ne manqueront pas de venir et qui, bien sûr, se trouveront un jour caduques. C'est le sens de cette psychobiographie nietzschéenne de Freud."

Laissons à Michel ONFRAY la responsabilité de cette interprétation. Il y en a beaucoup d'autres, mais celle-ci mérite d'être pensée. En tout cas, beaucoup de partagent pas ni cette lecture des trois textes en question, ni cette interprétation...

A l'inverse de Le livre noir de la psychanalyse, le lecteur peut à loisir choisir d'autres textes critiques dans l'abondante bibliographie sélective en fin d'ouvrage pour se faire une meilleure idée des débats autour des idées de la psychanalyse.

 

    L'éditeur (en fait l'auteur lui-même) présente ce livre (en quatrième de couverture) de la manière suivante, d'une manière finalement assez racoleuse elle aussi : "Le freudisme et la psychanalyse reposent sur une affabulation de haute volée appuyée sur une série de légendes. Freud méprisait la philosophie et les philosophes, mais il fut bel et bien l'un d'entre eux, auteur subjectif d'une psychologie littéraire... Freud se prétendait scientifique. Faux : il avançait tel un "Conquistador" sans foi ni loi, prenant ses désirs pour la réalité. Freud a extrait sa théorie de sa pratique clinique. Faux : son discours procède d'une autobiographie existentielle qui, sur le mode péremptoire, élargit son tropisme incestueux à la totalité du genre humain. Freud soignait par la psychanalyse. Faux : avec la cocaïne, l'électrothérapie, la balnéothérapie, l'hypnose, l'imposition des mains ou l'usage du monstrueux psychrophore en 1910, ses thérapies constituent une cour des miracles. Freud guérissait. Faux : il a sciemment falsifié des résultats pour dissimuler les échecs de son dispositif analytique, car le divan soigne dans la limite de l'effet placebo. Freud était un libérateur de la sexualité. Faux : son oeuvre légitime l'idéal ascétique, la phallocratie misogyne et l'homophobie. Freud était un libéral en politique. Faux : il se révèle un compagnon de route du césarisme fasciste de son temps. Chamane viennois, guérisseur extrêmement coûteux et sorcier post-moderne, il recourt à une pensée magique dans laquelle son verbe fait la loi. Ce livre se propose de penser la psychanalyse de la même façon que le Traité d'athéologie a considéré les trois monothéismes : comme auteur d'occasions d'hallucinations collectives. Voilà pourquoi il est dédié à Diogène de Sinope..."

 

 

Michel ONFRAY, le crépuscule d'une idole, l'affabulation freudienne, Editions Grasset & Fasquelle, 2010, 612 pages.

Sous la direction de Catherine MEYER,  Le livre noir de la psychanalyse, Editions des arènes, 2005, 832 pages. Réédition en 2010 : cette nouvelle édition comporte des ajouts : Le récit de la genèse du Livre noir et de sa sortie mouvementée, des révélations (selon l'éditeur...) sur la double vie de Freud, une analyse du statut de psychothérapeute et de la formation des psychothérapeutes, ainsi que sur le revirement (ce que nous demandons à voir, cela semble bien plus complexe que présenté...) à 180 degrés des psychanalystes sur l'autorité parentale.

 

Complété le 25 novembre 2012. Relu le 30 mai 2020

 

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25 mars 2011 5 25 /03 /mars /2011 14:00

    Henri LEFEBVRE; philosophe marxiste français, se consacre à la sociologie, la géographie et au matérialisme historique en général. Il fait partie des premiers intellectuels qui diffusent en France la connaissance du marxisme.

Un parcours aux influences multiples

   Influencé par sa mère fortement catholique, Henri LEFEBVRE envisage la prêtrise avant de romptre avec la religion pour se tourner vers la philosophie, grâce à l'enseignement de Maurice BLONDEL à Aix-en-Provence? Il étudie la philosophie à Paris en 1919 (Sorbonne) et rencontre quelques étudiants, Pierre MORHANGE, Norbert GUTERMAN, Georges POLITZER auxquels il se joint en 1924 pour animer un groupe, Philosophies, nom de la revue qu'ils publient. Ce groupe se lance dans l'action politique en liaison avec le groupe surréaliste et la revue Clarté. Le groupe Philosophies évolue, selon LEFEBVRE du culte de l"Esprit" au matérialisme dialectique. Comme plusieurs autres membres du groupe, il adhère au Parti Communiste Français en 1928-1929. N'ayant pas l'agrégation, il doit faire plusieurs petits métiers avant d'obtenir un poste de professeur à Privas (Ardèche) où il anime la cellule communiste locale.

Menacé de révocation à la suite d'une manifestation contre le politicien André TARDIEU, il est déplacé d'office en 1931 à Montargis (Loiret), où il enseigne jusqu'à la guerre. En 1935, il y est élu conseiller municipal sur une liste (minoritaire) d'unité antifasciste. Après un passage à Sant-Étienne, il est révoqué de l'enseignement par le gouvernement de Vichy en mars 1941. Il rejoint alors la Résistance, ayant rang de capitaine FFI. De 1944 à 1947, il est le directeur de la station de Toulouse de la Radio-diffusion française (RDF). Dès les années 1930, il commence à publier des ouvrages sur sa conception du marxisme, seul ou en collaboration avec Norbert GUTERMAN.

     En 1947, il réintègre l'enseignement à Toulouse. L'année suivante, sous les auspices de Georges GURVITCH, en entre au CNRS pour des études de sociologie rurale, domaine dans lequel il soutient ses thèses de doctorat en 1954. Il est alors une des figures de proue des philosophes communistes. Il fait partie du Comité de rédaction de "la revue du matérialisme militant", La Nouvelle Critique.

Mais son évolution au cours des années 1950 concernant la théorie marxiste, en particulier son rejet sans concession du stalinisme accentué à partir de 1955, lui vaut d'être exclu du PCF en 1958. Il participe alors au groupe L'Étincelle, aux côtés notamment de François CHÂTELET, Anatole KOPP et Yves CACHIN. Il collabore à la revue Arguments. En 1960, il signe le manifeste des 121 pour le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie. Il est membre du Comité de patronage du Mouvement contre l'Armement Atomique à sa création.

En 1962, il devient professeur de sociologie à l'Université de Strasbourg, puis à l'Université de Paris X-Nanterre à partir de 1965. Il influence directement les étudiants qui initient le mouvement de Mai 1968, puis livre une analyse à chaud des événements. Il finit son parcours à l'Institut d'urbanisme de Paris. Après 1978, il se rapproche du Parti communiste et en 1982 est l'un des signataires de "l'Appel des Cent" contre la course aux armements et pour la paix.

 

      Le philosophe français marxien et marxiste, aussi sociologue et critique littéraire est l'auteur de plus de 60 ouvrages, dont la plupart traduit en de nombreuses langues et presque tous l'objet d'une relecture attentive de nos jours, qui se répartissent entre renouvellement de la philosophie marxiste, vulgarisation de celle-ci, fondation d'une sociologie urbaine et critique de la vie quotidienne. Influencé par ses lectures des écrits d'abord de SCHOPENHAUER, SCHELLING et NIETSZCHE, puis par ceux de Karl MARX et de Friedrich ENGELS, avec une vision très proche de celle de BAKOUNINE quant à la question de l'Etat, son oeuvre est également formée de multiples écrits occasionnels pendant (1928-1958) et après son engagement au Parti Communiste Français et prépare - s'enracine - dans les événements de Mai 68. Se voulant constamment dans l'action et pas seulement dans la critique ou la proposition, il participe à de nombreuses luttes intellectuelles (contre les surréalistes, contre les staliniens, contre la philosophie intellectualiste bergsonienne) aux côtés notamment de ses camarades, philosophes ou non - à travers notamment sa participation à la revue Philosophies (qu'il fonde avec pierre MORANGHE, Norbert GUTERMAN, Georges POLITZER et Georges FRIEDMANNN) ou la Revue marxiste (celle -ci supprimée par le Parti très tôt) ou encore la revue Avant-Poste...  La revue Philosophies apparait comme un carrefour de ce qui allait devenir "existentialisme", "phénoménologie", "psychanalyse" et "ontologie". il élabore dans le manifeste différentialiste en 1970 la notion de différence, dans une critique de la "société bureaucratique de consommation dirigée" présente dans les pays développés.

Ses livres offrent la particularité d'être très ouverts, de ne pas donner de conclusions définitives aux questions qu'il aborde, et c'est sans doute une  des raisons pour lesquelles, ils influencent la pensée marxiste critique au sens large dans de nombreux pays, notamment en Europe (En Allemagne, il est perçu encore comme proche de l'Ecole de Francfort). Ses ouvrages d'urbanisme restent une référence marquée et nombreux sont les étudiants qui peuvent s'aider de ses écrits de vulgarisation des approches de Karl MARX. 

 

 

Une oeuvre de philosophie et de sociologie

         Son oeuvre de philosophie critique marxiste s'étend sur plusieurs ouvrages et ne peut réellement se dissocier des écrits de vulgarisation en direction du  grand public qui sont aussi des visions critiques du marxisme ou en tout cas une présentation à notre avis bien plus intéressante que celle que nous pouvons trouver dans certains écrits officiels du PCF...Nous pouvons distinguer dans ce registre Positions d'attaque et de défense du nouveau mysticisme (1925), Introduction aux morceaux choisis de Karl MARX (avec Nobert GUTTERMAN (1934), Morceaux choisis de Hegel, avec le même auteur (1938), Cahiers de Lénine sur la dialectique de Hegel, encore avec le même auteur (1938), Le matérialisme dialectique (1940, édition détruite, réédition à partir de 1947), Marx et la liberté (1947), Le marxisme (1948, aux PUF, collection Que-sais-je? réédité au moins 23 fois), Pour connaitre la pensée de Karl Marx (1948), Pour connaitre la pensée de Lénine (1957), Problèmes actuels du marxisme (1958), Introduction en collaboration avec Norbert GUTTERMAN, des Oeuvres choisies, tome 1 et 2, de Karl Marx (1963 et 1964), Marx (1964), Sociologie de Marx (1966), La survie du capitalisme, la reproduction des rapports de production (1973), La révolution n'est plus ce qu'elle était, avec Catherine REGULIER (1978), Le retour de la dialectique; Douze mots clefs pour le monde (1986).

C'est bien un renouvellement de la lecture marxiste du monde qu'Henri LEFEBVRE se propose d'élaborer. Il le fait à travers des oeuvres qui proposent de relire - tout simplement - les oeuvres de Karl MARX et Friedrich ENGELS, en dehors de la vulgate des partis communistes, et qui portent directement sur elles, mais aussi à travers les autres écrits (voir plus loin), à travers une critique parfois virulente des approches nommées structuralistes, et à travers également une réflexion de fond sur l'idéologie. Que ce soit sur la philosophie (retour sur les relations entre celle de HEGEL et celle de MARX), sur la sociologie (ne jamais perdre de vue à la fois les conditions naturelles, les techniques et la division du travail), sur l'économie marxiste (ne jamais cesser de suivre les évolutions toujours renouvelées du capitalisme en tant que système économique) ou la politique marxistes (toujours repenser la question des véritables pouvoirs, y compris ceux des classes sociales qui se l'approprient au nom du prolétariat), c'est une ensemble de réflexions, souvent centrées sur la question de l'État (et de son dépérissement...) qui revient sans cesse. 

André TOSEL, dans son tableau sur la marxisme du XXe siècle fait une place toute spéciale à la pensée d'Henri LEFEBVRE. Contrairement à beaucoup de philosophes français qui n'ont pas su penser la situation du monde entre les deux guerres mondiales, il sur "en faisant travailler de manière libre la théorie marxiste et en assimilant de façon critique d'autres problématiques, notamment celles de l'existentialisme naissant, affronter philosophiquement et politiquement le défi d'une conjoncture exceptionnellement grave." L'auteur explique lui-même dans La somme et le reste (1959) pourquoi et comment il accepta la discipline et la direction stalinienne durant les années de combat sans renoncer à sa liberté intellectuelle (ce qui valu d'ailleurs la suppression d'organes de presse et de réflexion). Alors que le parti accumule les redites et ânonne la phraséologie venant d'Union Soviétique, Henri LEFEBVRE trace un sillon novateur et délivre au public étudiant ou plus large les clefs pour comprendre la pensée de Karl MARX.

 

        La Critique de la vie quotidienne constitue le thème de plusieurs ouvrages de 1947 à 1992 : Critique de la vie quotidienne (L'Arche, 1947), Critique de la vie quotidienne II, Fondements d'une sociologie de la quotidienneté (L'Arche, 1961), Critique de la vie quotidienne III, De la modernité au modernisme (Pour une métaphilosophie du quotidien) (L'Arche, 1981), La Vie quotidienne dans le monde moderne (Gallimard, 1968), Eléments de rythmanalyse : Introduction à la connaissance des  rythmes, avec Catherine REGULIER-LEFEBVRE (1992, Syllepse).

Dans son élaboration du matérialisme dialectique, l'individu et la praxis concrète occupent une place centrale. Proposant une anthropologie sociale alternative, le philosophe marxiste soutien la nécessité que la quotidienneté s'affranchisse du rôle qu'elle revêt sous le capitalisme, où elle sert seulement à reproduire les caractères imposés à la vie collective par les classes dominantes. L'habitude, avec sa temporalité (qualifiée d'inauthentique et d'anhistorique) ne fait rien d'autre que de reproduire et de perpétuer les rapports de domination. La quotidienneté est une sorte de dépôt souterrain dans lequel se sédimentent les conventions et les mensonges des pouvoirs en place. Là se trouve la barrière qui empêche à la fantaisie et l'inventivité de trouver les voies pour une expression autonome. Le lecteur de 2011 a peine à croire, maintenant que les idéaux de 1968 ont pénétré la société, l'atmosphère d'étouffement que décrit Henri LEFEBVRE, surtout dans les deux premiers livres (1947 et 1961). Il a fallu des ouvrages comme celui-ci pour préparer la véritable révolution culturelle des années 1970... L'existence de cette barrière explique le privilège accordé par Henri LEFEBVRE à l'art, compris non pas tant dans son autonomie que comme moyen d'une expérience esthétique capable de démontrer le caractère infondé de la conventionnalité des modes de vie de chaque jour. L'art moderne pose les conditions de la suppression de la quotidienneté. Ces théories se réfèrent à l'expérience et aux réflexions du mouvement surréaliste, auquel le philosophe appartenait dans sa jeunesse (mais dont il s'est séparé ensuite).

 

         Le renouvellement de la sociologie urbaine est exposé dans exactement 7 livres, de 1968 à 1974, et ne fait pas l'objet d'autres écrits, à part des articles résumant sa pensée sans la développer : Le droit à la ville (I, 1968 ; II, Espace et politique, 1972),  Du rural à l'urbain (1970), La révolution urbaine (1970), La pensée marxiste de la ville (1972), Espace et politique (1972) et La production de l'espace (1974). Ils sont précédés de ses études de sociologie rurale : La vallée de Campan - Etude de sociologie rurale, de 1963 et Pyrénées, de 1966.

Laurence COSTES, analyse le droit à la ville, début de la construction d'une sociologie de l'urbain, comme ouvrant une nouvelle voie de recherche, tant d'ailleurs chez les sociologues que chez les urbanistes (mais bien moins...). "En insistant sur cette double spécificité sociale et spatiale (la ville et l'urbain), il s'oppose, par sa critique de l'idéologie urbanistique, à l'emprise de la technocratie qui faisait de la ville son terrain privilégié d'intervention. Il s'oppose également, par sa critique de tout subjectivisme, à l'approche parcellaire de la recherche. Pour saisir et agir sur cette nouvelle réalité, Lefebvre propose une démarche globale qui s'appuiera principalement sur le matérialisme historique de Marx. Il s'écarte ainsi volontairement de l'approche fonctionnaliste pour imposer la reconnaissance de l'évolution historique des villes en fonction des contradictions sociales et affirmer l'autonomie de l'urbain. Aussi, après 1968, l'un des premiers impacts de ce livre sera la "reconstruction d'une problématique de la ville à partir des catégories fondamentales de l'économie politique marxiste, du matérialisme historique" (Gustave MASSIAH, revue Faire, 1974). Cependant on sait que, pour Lefebvre, le marxisme était non seulement, un point d'appui théorique permettant d'interpréter la société contemporaine, mais aussi un outil de transformation. Échaudé par le dogmatisme stalinien, il se défendait pourtant de faire de la pensée marxiste un carcan idéologique." "Par cette approche, Lefebvre va ainsi largement participer à la diffusion de la pensée de Marx en France dans le champ de l'urbain et contribuera à propulser un mouvement de réflexion marxiste sur l'espace en Europe, puis outre-manche et outre-atlantique". Toutefois, cette sociologie urbaine marxisme décline vers les années 1980, avant une reconsidération toute récente et encore en pointillé.

 

            Ses autres écrits politiques, tout aussi importants, qui ne portent pas explicitement sur le marxisme tout en restant bien entendu imprégnés de ses problématiques, jalonnent sa vie intellectuelle : La conscience mystifiée, avec Norbert GUTTERMAN (1936), Le nationalisme contre les nations (1937), Hitler au pouvoir, bilan de cinq années de fascisme en Allemagne (1938), L'existentialisme (1946), Contribution à l'esthétique (1953),  La somme et le reste (1959), Métaphilosophie (1965), le langage et la société (1966),  La proclamation de la Commune (1967), Le langage et la société (1966), Position : contre les technocrates (1967), L'irruption de Nanterre au sommet (1968), La fin de l'histoire (1970), Le manifeste différentialiste (1971),  Au-delà du structuralisme (1971), Vers le cybernathrope, contre les technocrates (1971), Le temps des méprises (1975), L'idéologie structuraliste (1975), La présence et l'absence (1980), Une pensée devenue monde (1980), Qu'est-ce-que penser? (1985), Lukacs 1955, avec un article de Patrick TORT (Etre marxiste aujourd'hui) (1986), Du contrat de citoyenneté, en collaboration avec le groupe de Navarreux (1991). Une mention particulière doit être faite d'une série d'ouvrages consacré à l'Etat, en 4 volumes, de 1976 à 1978, parue dans Union Générale d'Editions, dans la collection 10/18.

André TOSEL, étudiant surtout La conscience mystifiée de 1936, y trouve des éléments de réponse aux questions idéologiques qui tournent autour de cette question : Pourquoi les masses populaires acceptent-elles le nazi-fascisme?  Et plus largement, pourquoi acceptent-elles de faire leur souvent le point de vue des dirigeants ou des supports du capitalisme? Il examine tour à tour la faiblesse finalement de la théorie marxiste de la nation, l'efficacité de la forme nation et du sentiment national, l'existence deux nationalisme bien différents (réactionnaire et révolutionnaire), le mythe commun de la communauté organique, les conditions d'un internationalisme concret, la nécessité de repenser la conscience collective et les principes élémentaires d'une théorie de la conscience. Parmi les formes mystifiées de la conscience philosophique, figurent en bonne place, selon Henri LEFEBVRE, le personnalisme et l'existentialisme. 

 

             D'autres ouvrages peuvent être regroupés en deux catégories : critique littéraire et écrits de méthodologie scientifique. Pour ce qui est de la critique littéraire, notons : Nietzsche (1939, réédité en 2002), Descartes (1947), Diderot (1949), Pascal (deux tomes, 1949 et 1954), Musset (1955), Rabelais (1955), Pignon (1956), Trois textes pour le théâtre (1972), Hegel, Marx, Nietzsche ou le royaume des ombres (1976). Sur la méthodologie scientifique, relevons : Logique formelle et logique dialectique (1947) et Méthodologie des sciences (2002).

Si le philosophe se livre ainsi à une lecture de penseurs qualifiés par ailleurs de "bourgeois", c'est pour montrer que le mouvement dialectique lui-même puise dans leurs oeuvres les conditions de son émergence. Ils font donc partie - contre tout dénigrement à courte vue - d'un mouvement de la pensée de libération de l'homme.

Si le même philosophe fait des incursions dans les sciences exactes (logique, épistémologie), c'est pour refuser et réfuter la prétendue existence d'une science "prolétarienne", face à une science qui serait "bourgeoise", source de dévoiements importants en Union Soviétique, mais pas seulement là. Il n'existe pas une logique (au sens de sciences exactes - il le répète dans son Traité de logique, qui sera retiré de la circulation avant même sa sortie) de classe. 

 

Un bilan et des perspectives

     Muhamedin KULLASHI s'essaie à un survol de l'ensemble de l'oeuvre de Henri LEFEBVRE qui ne cesse en fait, à un moment de la redécouverte du marxisme à l'orée du XXIe siècle, d'être visitée.

   Associé dès les années 1920 à la revue Philosophies, à laquelle contribuèrent N. GUTEMAN, P. MORHANGUE, G. POLITZER et G. FRIEDMANN, Henri LEFEBVRE s'efforce d'organiser le foisonnement d'idées de ce groupe de jeunes philosophes qui essayent de se frayer un chemin entre le nationalisme académique d'Alain de BRUNSCHWICG d'une part, l'humanisme de BERGSON, d'autre part. Publié dans cette revue, l'article "Fragments d'une philosophie de la conscience" (1924) préfigure les thèmes principaux de la pensée de LEFEBVRE : le rapport entre la pensée conceptuelle et l'action, une analyse des opérations de la langue et de la pensée, les rapports ambigus entre les moments (le jeu et l'art, la fête et le quotidien, la jouissance et la répression, la vie et la mort), le concept du possible, le thème de l'Autre qui anticipe la théorie de l'aliénation. Malgré les divergences et les conflits, les relations de LEFEBVRE et de ses amis avec les surréalistes (TZARA, ELUARD, BRETON) feront place à un dialogue fécond développé en particulier à propos de l'idée de la révolution et de la critique du quotidien. La revue Esprit qui succède à Philosophies, développe la question de la nature et celle du lien entre le corps et la conscience. De la lecture comparée de SPINOZA et de SCHELLING jaillit, toujours dans la revue, un autre thème majeur de la pensée de LEFEBVRE : la dialectique du conçu et du vécu.

La tension angoissante entre la négation absolue de la réalité existante et l'aspiration à un monde nouveau poussera LEFEBVRE et ses amis philosophes et poètes, à rechercher des formes efficaces d'intervention dans la réalité. Adhérant au marxisme et au Parti Communiste Français, ils crurent devoir rejeter leurs idées "bourgeoises". (du moins selon notre auteur...). LEFEBVRE, cependant, tout en acceptant la base de l'interprétation officielle de la pensée de MARX, insistera sur le côté humaniste de l'oeuvre de MARX : le problème de l'aliénation, l'idée de l'homme total, le problème de la liberté et de la théorie de dépérissement de l'État. Dans cette lignée s'inscrivent avant tout Le matérialisme dialectique (1939) et La conscience mystifiée (1936), qui lui vaudront d'être critiqué aussi bien par les communistes que par les nazis. Le même sort est, d'ailleurs, réservé à ses recherches sur la "pensée poétique" de NIETZSCHE. Le nationalisme contre les nations (1937) et surtout Hitler au pouvoir, bilan de 5 années de fascisme en Allemagne (1938) témoignent de l'engagement de LEFEBVRE. Son aspiration à intervenir dans une réalité menacée par la montée du fascisme prendra la forme d'une participation active à la Résistance.

L'activité philosophique et sociologique de LEFEBVRE, après la Libération, sera marquée par un élargissement et un approfondissement progressif de sa pensée, dont l'axe sera le projet d'une conception métaphilosophique. Au lieu de s'attarder à une restructuration du matérialisme dialectique comme Weltanschauung (vision du monde), LEFEBVRE met en question la philosophie elle-même. La critique des limites essentielles des formes traditionnelles de la pensée n'implique pas l'abolition positiviste et scientiste de la philosophie, mais vise à l'élaboration d'une pensée plus riche et plus complexe, qui, dépassant les bornes disciplinaires, intégrerait des connaissances prises dans divers domaines (sociologie, psychologie, histoire, linguistique, économie...). la pensée métaphilosophique ne veut pas être "discours sur le discours", enfermé sur soi dans une cohérence totale, mais une "pensée-action", ouverte à des recherches sur les aspects nouveaux du monde contemporain (le quotidien, le rural, l'urbain, le mondial...). une des sources principales de son inspiration métaphilosophique provient de la pensée poétique de NIETZSCHE, qui éclaire notamment la genèse des nouveaux rapports entre le corps et la conscience, entre le conçu et le vécu, entre la pensée conceptuelle et l'imagination. Cette inspiration s'appuie sur la confrontation de l'oeivre de NIETZSCHE avec celle de HEGEL et de MARX (La Métaphilosophie, 1965 ; Hegel, Marx, NietzschE, 1975).

De longues années de recherches théoriques et empiriques, jalonnées par les voyages dans différents pays de tous les continents, par la quête d'appuis auprès des institutions scientifiques et des gouvernements afin que se concrétisent les idées et les projets concernant les problèmes agraires et urbains, l'organisation de l'espace..., font apparaitre la difficile insertion de la pensée dans la réalité. Ces recherches seront effectuées par un dialogue ouvert et critique - qui ne plaît pas à la direction du PCF d'ailleurs - avec différents groupes de chercheurs (situationnistes, groupe Cobra d'Amsterdam...) et divers courants philosophiques et scientifiques (structuralisme, existentialisme... à chaque fois d'ailleurs il sera qualifié de structuraliste, d'existentialiste...). Un des thèmes majeurs, autour duquel convergent bon nombre d'analyses multidisciplinaires de LEFEBVRE, est le quotidien : ce niveau de réalité qui reste après avoir abstrait de "la praxis, comme totalité en oeuvre, par la pensée et l'imagination, les activités spécialisées". Le caractère privilégié de la critique de la vie quotidienne réside, pour lui, dans le fait qu'elle met en question la totalité du monde contemporain, comme "totalité déchirée" : l'État, la culture, la technique, les institutions, les structures et les rapports établis.

Dans ses efforts pour articuler le travail théorique avec l'intervention dans la pratique sociale, LEFEBVRE prendra part à plusieurs formes d'activités politiques, ce qui ne l'empêchera pas de soutenir dans tous ses ouvrages la théorie de l'abolition du politique et de l'État, comme condition indispensable pour assurer l'autonomie de la société civile. LEFEBVRE réduit l'État à un instrument de la domination de classe et rejette dans l'ombre la dimension propre du politique, nie le rôle de l'État comme centre intégratif des différences, qui rend possible la médiation des intérêts divergents et conflictuels des différents groupes sociaux et politiques, selon notre auteur en tout cas... Car LEFEBVRE, dans sa présentation de l'État semble tout de même plus nuancé que cela. Il y voit surtout un jeu entre classes opprimées et classes dominantes, où chaque type de classes tente de tirer le maximum...  C'est d'ailleurs dans ce jeu que s'opère le glissement possible vers le dépérissement de l'État...

Ce que notre auteur décèle comme impasse théorique, ce qui est plutôt une interrogation constante des moyens de permettre le glissement mentionné plus haut; n'annule en rien la pertinence des analyse de LEFEBVRE, développées dans ses 4 volumes De l'État (1976-1978), concernant notamment l'accroissement de l'emprise de l'État sur différents secteurs de la société civile. De même, ses analyses des changements survenus dans la seconde moitié du XXe siècle à l'intérieur de la configuration "la vie privée, la vie politique, la technique" - critique percutante du monde moderne - sont soutenus par le rêve de la restitution d'un nouveau style de vie, par le "renouveau de la poièsis dans la praxis".

Si la richesse, conclu assez justement notre auteur, des analyses et la largeur des vues marquent son oeuvre, la contrepartie en est le caractère fragmentaire et avant tout programmatique de son style de pensée. Ses analyses, souvent reconduites telles quelles à travers son oeuvre, marquent celles-ci d'un trait de répétitivité (un peu lassante il est vrai, et induit la tentation de "sauter" un certain nombre de ses écrits), qu'il visait justement à dépasser par la transformation du quotidien (ce qui est un raté...). Comment enfin ne pas souligner la tension existant entre le projet d'articuler le travail théorique avec l'intervention sociale et politique et la longue fidélité de LEFEBVRE au Parti Communiste Français. (il n'est pas le seul intellectuel à mon avis à avoir été abusé - et freiné du coup dans les élans théoriques  novateurs - quelque peu par l'appareil sur son caractère révolutionnaire et la revendication d'être représentatif de la classe ouvrière...)

 

 

 

Henri LEFEBVRE, La somme et le reste, Anthropos, 2009 ; Le marxisme, PUF, collection Que-sais-je?, 1974 ; Du contrat de citoyenneté, avec le Groupe de Navarreux, Syllepse/Périscope, 1990 ; Pour connaître la pensée de Karl Marx, Bordas, 1966 ; Mai 68... L'irruption de Nanterre au sommet, Syllepse, 1998 ; La conscience mystifiée, avec Norbert GUTTERMAN, suivi de La conscience privée, Syllepse, 1999 ; Métaphilosophie, Syllepse, 2000 ; Nietzsche, Syllepse, 2002 ; L'existentialisme, Anthropos, 2001 ; Critique de la vie quotidienne, I, II, III,  L'Arche, 1947, 1961, 1981 ; Eléments de rythmanalyse : introduction à la connaissance des rythmes, avec Catherine REGULIER, Syllepse, 1992 ; La révolution urbaine, 1970, Gallimard, 1970 ; La pensée marxiste et la ville, Casterman, 1972 ; La production de l'espace, Anthropos, 2000 ; De l'Etat, 1, 2, 3, 4, UGE, collection 10/18, 1976, 1977, 1978 ; Qu'est-ce que penser?, Publisud, 1985 ; Méthodologie des sciences, Anthropos, 2002 ; Le manifeste différentialiste, Gallimard, 1971.

Rémi HESS, Henri Lefebvre et l'aventure du siècle, Métailié, 1988 et Henri Lefebvre et la pensée du possible, Théorie des moments et construction de la personne, Anthropos, 2009 (C'est une véritable somme de 690 pages réellement instructive). Laurence COSTES, Henri Lefebvre, le droit à la ville, Vers une sociologie de l'urbain, Ellipses, 2009. André TOSEL, Le marxisme du 20eme siècle, Syllepse, 2009. Muhamedin KULLASHI, Henri Lefebvre, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

Relu et complété le 26 mars 2020. Complété le 31 mars 2020.

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24 mars 2011 4 24 /03 /mars /2011 16:10

           Défini comme l'Action de séparation, de division du Moi (clivage du Moi), ou de l'objet (clivage de l'objet) sous l'influence angoissante d'une menace, de façon à faire coexister les deux parties ainsi séparées qui se méconnaissent sans formation de compromis possible (Les mécanismes de défense), le clivage appartient à la tradition psychanalytique depuis le début et  constitue une explication d'une des modalités les plus courantes de la formation de l'appareil psychique. 

    Que ce soit au sein du Moi ou par rapport à l'objet, nous expliquent Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE, le mécanisme de clivage répond au besoin de maîtriser l'angoisse par deux réactions simultanées et opposées, l'une cherchant la satisfaction, l'autre tenant compte de la réalité frustrante.

Ce procédé, qui sert d'issue en cas d'ambivalence conflictuelle, est généralement réversible et temporaire et normalement présent dès les débuts de la vie psychique. Il joue un rôle organisateur important mais, poussé à l'extrême, il peut présenter un caractère déstructurant et dangereux. Grâce à la capacité de discrimination et d'attention qu'il établit, le clivage permet l'organisation des émotions, des sensations et des pensées ou encore des objets, condition préalable à tout processus d'intégration et de socialisation. C'est un mécanisme "déconfusionnant" puisqu'il instaure une première séparation et à sa place tout au long de la vie. Plus que d'autres mécanismes de défense, son rôle est éminemment positif dans la structuration de la psyché comme dans l'instauration des modes relationnels. Le clivage, dont les manifestations sont souvent repérées très tôt par les psychanalystes, processus de séparation, inaugure la démarcation d'un appareil psychique différencié et les premières relations objectales marquées par l'ambivalence.

  Si l'on suit par ailleurs LAPLANCHE et PONTALIS, le clivage n'est pas à proprement parler un mécanisme de défense, mais plutôt une manière de faire coexister deux procédés de défense. Selon les circonstances, il est à supposer que c'est la prévalence du rôle structurant ou défensif qui fera de ce clivage "réussit", un moteur de développement ou un obstacle à la croissance psychique.

 

                Les deux auteurs du vocabulaire de la psychanalyse présentent dans deux articles différents le clivage de l'objet et le clivage du Moi, apparus dans la littérature de la psychanalyse dans des moments différents.

  Le clivage du moi est le terme employé par Sigmund FREUD pour désigner un phénomène bien particulier qu'il voit à l'oeuvre surtout dans le fétichisme et les psychoses : la coexistence au sein du Moi, de deux attitudes psychiques à l'endroit de la réalité extérieure en tant que celle-ci vient contrarier une exigence pulsionnelle : l'une tient compte de la réalité, l'autre dénie la réalité en cause et met à sa place une production de désir. Ces deux attitudes persistent côte à côte sans s'influencer réciproquement. Les études de JANET, de FREUD et de BREUER sur l'hystérie les font envisager très tôt  (1894 par FREUD) un "clivage de la conscience". Les opinions qu'ils en ont divergent, FREUD discutant de la notion d'inconscient comme séparé de la conscience, JANET analysant ce qu'il appelle "la faiblesse de la synthèse psychologique" et BREUER décrivant "l'état hypnoïde" et l'"hystérie hypnoïde". Pour Sigmund FREUD, le clivage est le résultat du conflit et cela pose la question : pourquoi, comment le sujet conscient s'est-il séparé d'une partie de ses représentations? Nous trouvons principalement dans les articles Fétichisme de 1927, Le clivage du moi dans le processus de défense de 1938 et dans l'Abrégé de psychanalyse de 1938, l'essentiel de ses conceptions à ce sujet. 

   Le clivage de l'objet est le mécanisme décrit par Mélanie KLEIN et considéré par elle comme la défense la plus primitive contre l'angoisse : l'objet, visé par les pulsions érotiques et destructives est scindé en un "bon" et un "mauvais" objet qui auront alors des destins relativement indépendants dans le jeu des introjections et des projections. Le clivage de l'objet est particulièrement à l'oeuvre dans la position paranoïde-schizoïde où il porte alors sur l'objet total. Le clivage des objets s'accompagne d'un clivage corrélatif du Moi en "bon" Moi et "mauvais" Moi, le Moi étant pour l'école kleinienne essentiellement constitué par l'introjection des objets. Si les conceptions de Mélanie KLEIN se réclament de certaines indications de Sigmund FREUD concernant les origines de la relation sujet-objet (Moi-plaisir, Moi-réalité), elles constituent un apport très original dans la psychanalyse et se déploient dans la description des bons et mauvais objets et des positions paranoïde et dépressive.

 

             Sophie de MIJOLLA-MELLOR s'attache aux différents emplois de la notion de clivage en psychanalyse et en psychiatrie. Le dictionnaire international de la psychanalyse distingue nettement, comme LAPLANCHE et PONTALIS, le clivage du Moi et le clivage de l'objet, le premier étant tout simplement introduit dans l'étude du Moi de manière globale. De plus, il aborde les notions de clivage vertical et horizontal.

  Sophie de MIJOLLA-MELLOR montre bien la genèse de la notion de clivage chez Sigmund FREUD. Dans un texte de 1894, Les psychonévroses de défense, celui-ci écrit : "Les patients que j'ai analysés, en effet, se trouvaient en état de bonne santé psychique, jusqu'au moment où se produisit dans le vie représentative un cas d'inconciliabilité, c'est-à-dire jusqu'au moment où un événement, une représentation, une sensation se présenta à leur Moi, éveillant un affect si pénible que la personne décida d'oublier la chose, ne se sentant pas la force de résoudre par le travail de pensée la contradiction entre cette représentation inconciliable et son Moi".  Dans le texte Le clivage du Moi dans les processus de défense de 1938, il qualifie de ruse la réaction de l'enfant face à un danger, pour arriver à satisfaire la pulsion et respecter la réalité en même temps. Ce dernier texte ouvre la voie à une conception du clivage qui concerne non seulement le fétichisme, les psychoses et les névroses, mais l'ensemble de la vie psychique, ce qui est achevé dans L'Abrégé de psychanalyse de 1938.

Jacques LACAN développe par la suite l'espèce de clivage énergétique qui caractérise la psychose, traduite par forclusion. Mais c'est surtout Mélanie KLEIN qui donne une connotation dramatique au clivage (clivage de l'objet), dans une phase schizo-paranoïde qui se déroule selon elle chez tous les très jeunes enfants. Bon et mauvais objets s'établissent. L'appui du Moi sur le bon objet et la démarche de réparation de l'objet détruit permettent ultérieurement de dépasser en partie ce clivage. Cependant, le clivage de l'objet est indissociable d'un clivage du Moi en un bon et un mauvais Moi, selon l'introjection des objets clivés correspondants. Le clivage peut se montrer difficile à dépasser lorsqu'il s'établit entre un très mauvais objet et un objet idéalisé. Toute la pathologie de l'idéalisation s'ouvre ici avec ses multiples facettes cliniques. Les successeurs de Mélanie KLEIN, Wilfred BION et Donald WINNICOTT, complètent et approfondissent cette notion du clivage.

   D'autres psychanalystes mettent en doute la validité d'une telle conception dès les tout premiers stades du développement antérieurs à l'acquisition du langage (Sigmund FREUD et Edward GLOVER entre autres). Mais Mélanie KLEIN estime ne pas faire autre chose que ce que font les autres psychanalystes en extrapolant à la petite enfance des découvertes faites à partir de l'analyse d'enfants plus âgés. (Robert HINSHELWOOD)

   Arnold GOLDBERG part du fait que la psyché est souvent illustrée de façon imagée et le clivage est l'une des façons de la représenter. "Si le clivage est horizontal, on s'en sert pour mettre en évidence une division entre le haut et le bas. S'il est vertical, il doit montrer une séparation côte à côte. Le premier clivage, horizontal, représente de refoulement. Le second, vertical, peut être considéré comme une représentation du déni. Un clivage horizontal, la barrière du refoulement, sépare les matériaux inconscients des contenus préconscients, tandis que le clivage vertical divise pour l'essentiel un matériau plus ou moins accessible à la conscience". L'auteur reprend donc la première topique de Sigmund FREUD et explique que si les idées freudiennes sur le refoulement et les forces qui l'entretiennent sont familières, l'idée d'un clivage vertical est un peu moins connue. Selon Heinz KOHUT (1913-1981) (1971, Le Soi  : la psychanalyse des transferts narcissiques), l'introducteur en psychothérapie du terme empathie,  ce dernier clivage se caractérise par l'existence côte à côte d'attitudes disparates en profondeur. Généralement, un versant de cette existence parallèle est jugé plus en accord avec la réalité, tandis que l'autre peut être jugé infantile ou tourné vers une gratification immédiate. "L'une des façons de considérer ces attitudes parallèles de la personnalité consiste à dire que la réaliste est mieux structurée et/ou est plus neutralisée tandis que l'autre est relativement peu structurée et/ou non neutralisée. Ce secteur moins structuré est parfois impliqué dans un fantasme, mais avec encore moins de structure il peut déboucher sur une action manifeste (L'auteur pense t-il à quelque chose qui ressemble aux conditions du passage à l'acte?). Tel est le cas dans des troubles de comportement comme les addictions (dépendances - à la drogue par exemple ou encore au jeu), la délinquance et les perversions. Avec un clivage horizontal, le matériau infantile et non structuré est tenu en respect. Avec un clivage vertical, il parvient à s'exprimer. Le comportement pathologique est la manifestation de ce secteur clivé."

 

      Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON rappelle que si le terme Clivage a été introduit par Sigmund FREUD en 1927 pour désigner un phénomène propre au fétichisme, à la psychose puis à la perversion en général, les notions de Spaltung (clivage), de dissociation et de discordance furent d'abord développés à la fin du XIXe siècle par toutes les doctrines qui étudiaient l'automatisme mental, l'hypnose et les personnalités multiples. "De Pierre Janet à Josef Breuer, tous les cliniciens de la double conscience (y compris le jeune Freud) voyaient dans ce phénomène de coexistence de deux domaines ou de deux personnalités s'ignorant mutuellement une rupture de l'unité psychique qi entrainait un trouble de la pensée et de l'activité associative et conduisait le sujet à l'aliénéation mentale et donc à la psychose. C'est dans ce cadre qu'Eugen Bleuler fit de la Spaltung le trouble majeur et primaire de la schizophrénie (du grec skhizein : fendre), c'est-à-dire de cette forme de folie caractérisée par une rupture de tout contact entre le malade et le monde extérieur. Un an plus tard, le psychiatre français Philippe Chaslin (1857-1923) appela "discordance" un phénomène identique auquel il donna le nom de folie discordante."

 C'est en partant de cette terminologie que FREUD est conduit à introduire la dissociation dans le Moi. Dans le cadre de sa deuxième topique et d'une réflexion sur le déni et le fétichisme, il forge donc le terme de clivage du Moi (Ichspaltung). Par là, il ramène la discordance au coeur du Moi, alors que la psychiatrie dynamique la situait entre les deux instances et la caractérisait comme un état d'incohérence plutôt que comme un phénomène structural. Plus tard, Mélanie KLEIN reprend la notion freudienne pour déplacer le clivage vers l'objet et élaborer ainsi sa théorie des bons et mauvais objets, tandis que Jacques LACAN, marqué par la tradition psychiatrique française, emploie d'abord en 1923 le terme de discordance pour définir une différence (de la folie) par rapport à une norme. 20 ans plus tard, il forge une collection de mots pour désigner les différentes modalités d'un clivage non seulement du Moi mais du sujet. Dans le cadre de sa théorie du signifiant, il montre que le sujet humain est divisé deux fois - une première instance séparant le Moi imaginaire du sujet de l'inconscient, et une deuxième s'inscrivant à l'intérieur même du sujet de l'inconscient pour représenter sa division originelle. Cette deuxième division, il l'appelle "refente" d'après l'anglais fading (to fade : perdre sa luminosité), afin de rendre l'idée d'évanouissement (du sujet et de son désir), proche de ce qu'Ernest JONES appelle aphanisis. Comme Mélanie KLEIN, LACAN étend la notion de clivage à la structure même de l'individu dans sa relation à autrui, alors que FREUD, tout en ouvrant la voie à ce type de généralisation, l'a essentiellement utilisée dans la clinique de la psychose et de la perversion.

 

      Alain FINE, de son côté, lie le clivage du Moi au déni. Rappelant que le clivage est un terme employé par FREUD pour désigner un phénomène bien particulier qu'il voit à l'oeuvre surtout dans le fétichisme et les psychoses : la coexistence au sein du Moi de deux attitudes psychiques à l'endroit de la réalité extérieure en tant que celle-ci vient contrarier une exigence pulsionnelle ; l'une tient compte de la réalité, l'autre dénie la réalité en cause et met à sa place une production du désir. Ces deux attitudes persistent côte à côte sans s'influencer réciproquement.

Si le terme de spaltung était déjà employé en psychiatrie dans le sens large de "division" (de conscience, de la personnalité, par exemple), il devient pour FREUD, le résultat d'un conflit, d'un conflit intrapsychique. En introduisant ce terme de clivage, il s'est d'ailleurs demandé (1938) si ce qu'il apportait là était "depuis longtemps connu et allait de soi ou bien tout à fait nouveau et surprenant".

Lorsqu'il analyse dans la clinique les psychoses et le fétichisme, FREUD dégage l'existence d'un mécanisme spécifique, le déni (Verleugnung), dont le prototype est le déni de castration. Il s'agit bien d'un déni de réalité, mais pas de toute la réalité, même dans les psychoses graves, il existe donc aussi un clivage. Existent deux attitudes psychiques : "... l'une qui tient compte de la réalité, l'attitude normale, l'autre qui, sous l'influence des pulsions, détache le Moi de la réalité". C'est cette seconde attitude qui se traduit dans les productions néo-délirantes. Les fétichistes, eux, d'une part dénient le fait de leur perception qui leur a montré le défaut de pénis dans l'organe génital féminin et se défendent de cette "angoisse de castration" par la création d'un fétiche, substitut du pénis de la femme, mais surtout de la mère ; mais d'autre part, ils reconnaissent le manque de pénis chez la femme dont ils tirent les conséquences correctes.

"Après FREUD, écrit encore Alain FINE, il a fallu encore du temps pour détacher le déni de la négation, du temps pour mieux comprendre le mécanisme de la projection (qui devait faire partie d'un chapitre spécial de la Métapsychologie), du temps aussi pour complexifier l'approche freudienne de la Verleugnung, à l'éclairage des données contemporaines du déni, du désaveu ou de la forclusion et selon des hypothèses entrant dans des cadres théoriques différents (par exemple la forclusion lacanienne).

Notre auteur signale que dans son livre Le travail du négatif, A. GREEN (1993) rassemble sous la dénomination de "défenses primaires" (différentes de celle de mécanismes primaires) ces procédés qui, à la différence des autres, "auraient tous un objet commun : le traitement par oui ou par non de l'activité psychique tombant sous sa juridiction (du Moi) (...), au coeur du travail du négatif mais aussi travaillant au-delà de la sphère du Moi. Peut-être sont-ils au service de la défense, vue sous un angle très large, mais il se mettent aussi au service de la désorganisation".

Nulle part, signale enfin Alain FINE, FREUD n'associe, par exemple, le déni avec la notion de défense, bien qu'il soit un processus actif de méconnaissance visant à préserver un certain agencement du psychisme alors qu'il pose ce concept comme premier temps de la psychose. Il rappelle aussi que FREUD généralise la portée de sa Spaltung qui, partie du clivage limité dans le fétichisme, est étendue jusqu'aux formes poussées qu'il prend dans les psychoses. Dans le long chapitre du livre cité de 1993, A. GREEN traite du clivage allant du désaveu au désengagement.

 

Arnold GOLDBERG, article Clivage vertical et horizontal ; Robert D HINSHELWOOD, article Clivage de l'objet et Sophie de MIJOLA-MELLOR, article Clivage, dans Dictionnaires international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2002. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976. Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE, Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003. Alain FINE, Expression et aménagement du pulsionnel, dans Psychanalyse, Sous la direction de Alain de MIJOLLA et de Sophie de MIJOLLA MELLOR, PUF fondamental, 1996. Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON, Dictionnaire de psychanalyse, Le livre de poche, Fayard, 2011.

 

  PYCHUS

 

Relu et complété le 27 avril 2020

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22 mars 2011 2 22 /03 /mars /2011 12:20

             Dénier des faits constitue une double négation et se rapproche de désaveu ou de démenti des faits, et en allemand va jusqu'à évoquer Verleugneug, "ce qui n'est pas arrivé, non advenu". Le déni est l'action de refuser la réalité d'une perception perçue comme dangereuse ou douloureuse pour le Moi. (Les mécanismes de défense).

Le déni protège le Moi en mettant en question le monde extérieur, par opposition au refoulement qui effectue un travail similaire, mais en faisant basculer à l'intérieur cette même réalité intolérable qui se trouve alors intégrée. Le déni engendre, lui, une absence de conflictualité, puisqu'il fait coexister au sein du Moi deux affirmations incompatibles, qui se juxtaposent sans s'influencer. En prenant appui sur le clivage, il donne au Moi la possibilité de vivre sur deux registres différents, mettant côte à côte, d'une part, un "savoir" et de l'autre, un "savoir-faire" infirmant ce savoir, sans lien entre les deux. On se trouve ainsi dans une sorte d'en-deçà du conflit, une suspension de tout jugement généralement effectuée face à la perception d'un manque, d'une absence, d'une perte pourtant évidents aux yeux du monde environnant.

 

         Le déni de la réalité est le terme employé à partir de 1924 par Sigmund FREUD dans un sens spécifique : mode de défense consistant en un refus par le sujet de reconnaître la réalité d'une perception traumatisante, essentiellement celle de l'absence de pénis chez la femme.

Ce mécanisme est particulièrement invoqué par le père de la psychanalyse pour rendre compte du fétichisme et des psychoses (LAPLANCHE et PONTALIS). On trouve dans l'Abrégé de psychanalyse, de 1938, l'exposé le plus complet de cette conception. Ce sens précis, d'abord rattaché au complexe de castration, évolue peu à peu dans son oeuvre, pour se rapprocher du clivage du Moi (le clivage du Moi dans le processus de défense, 1938). Les deux attitudes du fétichiste - dénier la perception du manque de pénis chez la femmes, reconnaître ce manque et en tirer les conséquences (angoisse) "persistent tout au long de la vie l'une à côté de l'autre sans s'influencer réciproquement. Ce qu'on peut nommer un clivage du Moi." Ce clivage est à distinguer de la division qu'institue dans la personne tout refoulement névrotique. 

Les deux auteurs écrivent à la fin de leur article consacré au Déni (- de la réalité) : " (...) Si le déni de la castration est le prototype, et peut-être même l'origine, des autres dénis de la réalité, il convient de s'interroger sur ce que Freud entend par "réalité" de la castration ou perception de celle-ci. Si c'est le "manque de pénis" de la femme qui est dénié, il est difficile de parler de perception ou de réalité, car une absence n'est pas perçue comme telle, elle ne devient réalité que dans la mesure où elle est mise en relation avec une présence possible. Si c'est la castration elle-même qui est rejetée, le déni porterait non sur une perception (la castration n'étant jamais perçue comme telle) mais sur une théorie explicative des faits (une "théorie sexuelle infantile"). On se rappellera, à ce propos, que Freud a constamment rapporté le complexe ou l'angoisse de castration, non à la perception d'une pure et simple réalité, mais à la conjonction de deux données : constatation de la différence anatomique des sexes et menace de castration par le père. (...)"  Cette notion est très distincte de la dénégation, qui, elle, est le procédé par lequel le sujet, tout en formulant un de ses désirs, pensées, sentiments jusqu'ici refoulé, continue à s'en défendre en niant qu'il lui appartienne.

Serban INOESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE, en accord avec ce qui précède, indiquent que Sigmund FREUD n'intègre pas, dans ses derniers écrits, ce processus de déni dans les "défenses du moi" telles que le refoulement et l'isolation. Par contre, nombre de ses successeurs n'hésitent pas à le faire.

 

       Ainsi Anna FREUD (Le Moi et les mécanismes de défense) le range dans les mécanismes de défense, non sans selon eux une certaine confusion (imputables en partie à des erreurs de traduction) qui perdure. Elle décrit deux mécanismes relevant du déni et pourtant traduit par "Négation par le fantasme" et "Négation par actes et paroles". Seule la négation par actes relèverait du déni, la négation en paroles correspondant plutôt à la dénégation... 

Mélanie KLEIN (1952) met l'accent non sur le déni de la réalité extérieure, mais sur le déni de la réalité psychique, dans sa description de la défense maniaque. Les défenses maniaques reposent sur un  déni de trois sentiments : l'omnipotence déniant la dépendance, le triomphe comme déni des vécus dépressifs et le mépris de l'objet comme déni de la valeur de cet objet.

Jacques LACAN (1957)  construit le modèle de la forclusion sur le déni, celle-ci étant définie comme le "défaut qui donne à la psychose sa condition essentielle, avec la structure qui la sépare de la névrose".

J. SANDLER (notamment dans L'analyse des défenses. Entretien avec Anna FREUD, PUF, 1985) travaille beaucoup la différence entre déni et refoulement.

 

       Bernard PRENOT fait le compte de toutes les illustrations cliniques de déni fournies par Sigmund FREUD dans toute son oeuvre et montre qu'elles se ramènent à deux cas de figures : le déni de l'absence de pénis chez la femme et le déni de la mort du père. "Le déni est toujours déni d'absence, d'où son incidence majeure sur le processus de symbolisation. Freud pose en effet comme condition de celui-ci la capacité de se représenter l'objet comme pouvant manquer. (...) Le déni (d'absence) constitue donc une entrave foncière au processus même de constitution de la réalité psychique, à l'inverse de la négation qui opère comme temps premier de la reconnaissance mentale (préconsciente) de quelque chose. C'est ainsi que déni et négation diffèrent radicalement en tant qu'opérations logiques". "Dans la cure de patients marqués par un déni durable, tout se passe comme s'ils se laissaient à l'"autre" de la relation thérapeutique la tâche de penser pour eux l'impensable, d'articuler l'incompatible. Cela s'effectue notamment au travers du mécanisme d'identification projective qui nécessite de la part de cet autre une dépense psychique considérable, dans un vécu souvent pénible. Un tel détour par l'économie psychique du thérapeute apparaît comme une condition nécessaire, quoique non suffisante, pour que le sujet parvienne à intégrer ces données dans un jeu symbolique où le principe de plaisir retrouverait sa suprématie."

 

       Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON rappellent que c'est dans un article de 1923 sur l'organisation génitale infantile que FREUD avance pour la première fois la notion de déni. il en fait ensuite un mécanisme propre à la reconnaissance d'une réalité manquante dans le cadre de la différence des sexes, et il l'apparente enfin au processus de la psychose par opposition au refoulement, caractéristique de la névrose. Si le névrosé refoule les exigence du Ça, le psychotique nie la réalité extérieure pour reconstruire une réalité hallucinatoire. En 1927, dans son article sur le fétichisme, et à la suite d'une discussion épistolaire avec René LAFORGUE sur la scotomisation, FREUD définit le déni comme un mécanisme pervers par lequel le sujet fait coexister deux réalités contradictoires : le refus et la reconnaissance de l'absence du pénis chez la femme. D'où le fait que le clivage du Moi ne caractérise plus seulement la psychose mais également la perversion.

En 1967, le psychanalyste français Guy ROSOLATO propose de traduire Verleugnung par désaveu (au lieu de déni) pour bien marquer la double opération de la reconnaissance et de son refus, et distinguer la réalité que recouvre ce mot de la dénégation.

 

Bernard PRENOT, Article Déni dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littérature, 2002. Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE, Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, PUF, 1976. Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON, Dictionnaires de la psychanalyse, Le Livre de poche, Fayard, 2011.

 

               PSYCHUS

 

Relu et Complété le 29 avril 2020

 

 

 

 

 

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22 mars 2011 2 22 /03 /mars /2011 09:01

         L'utilisation de notion aussi générale que l'égoïsme et l'altruisme en sciences naturelles et dans les théories de l'évolution constitue une tendance lourde en matière de vulgarisation scientifique. Il n'est pas sûr que celles-ci gagnent en clarté. Ces notions, issues de la philosophie morale ou de la philosophie tout court, donnent une connotation bien précise de certains éléments constitutifs de l'Évolution. Ceci est bien proche d'un certain anthropomorphisme qui attribue à des constituants de base des qualités qui appartiennent à des niveaux d'organisation bien plus complexes, et qui, de surcroit, opère un jugement moral, qui, s'il n'est jamais absent des considérations scientifiques froides (de manière sous-jacentes), peut fausser la perception de la réalité. 

 

         L'acquisition des connaissances scientifiques est un processus conflictuel : non seulement différentes école ou auteurs se combattent pour faire prévaloir leurs points de vue - et pas seulement dans un combat intellectuel - mais les différentes conceptions en présence font partie de conflits sociaux et/ou économiques et/ou culturels dont elles sont difficilement détachables. Singulièrement dans les moments de changement de paradigmes comme au cours du XIXe siècle. Georges GUILLE-ESCURET nous rappelle qu'au cours de ce siècle, "la connaissance de la nature et la connaissance de l'Homme ont été reliées par une double série de va-et-vient philosophiques et scientifiques dont les nombreuses interdépendances, ou interpénétrations, ont gravement favorisé l'installation de la notion d'altruisme dans un rôle d'intermédiaire primordial entre naturalistes et anthropologues (au sens le plus vague et le plus confus de leur opposition institutionnelle). Les débats qui se sont développés durant les derniers lustres à partir des États-Unis, sous l'impulsion des thèses sociobiologistes, n'ont fait que confirmer cette importance et l'altruisme apparaît aujourd'hui comme la clef d'une extension plus ou moins rapide des compétences du néo-darwinisme dans le champ sociologique."

Cet auteur, anthropologue au CNRS,  fait remonter cet état de fait aux schémas philosophico-politiques de Thomas HOBBES et de Thomas Robert MALTHUS, qui donnent de la vie dans la nature, l'image persistante d'un affrontement permanent et inexorable entre congénères, d'une élimination féroce des "moins aptes" par les "plus aptes" de la même espèce. La constatation de comportements de coopération (jusqu'au sacrifice) dans de nombreuses espèces amène à rebours à formuler l'hypothèse d'un altruisme plus ou moins répandu suivant les espèces. Herbert SPENCER, l'élève dissident de COMTE jette les bases d'une telle hypothèse dans Les bases de la morale évolutionniste (1880) : "Toute action, inconsciente ou consciente, qui entraîne une dépense de la vie individuelle au profit du développement de la vie chez les autres individus, est incontestablement altruiste en un sens, sinon dans le sens ordinaire du mot, et nous devons l'entendre en ce sens pour voir comment l'altruisme conscient procède à l'altruisme inconscient." Au stade élémentaire, celui de la division cellulaire spontanée, l'altruisme et l'égoïsme sont encore, selon Herbert SPENCER, inséparables : la cellule mère se "sacrifie" certes, mais elle "devient" aussi les nouvelles cellules. Les deux principes ne s'opposent concrètement qu'à partir du moment où le dévouement parental s'exerce sur une "individualité autre", reconnaissable comme telle. Le thème de cette individualité traverse toute une partie de la biologie et particulièrement la sociobiologie, comme si l'individualisme généralisé de la civilisation occidentale ne se séparait pas d'une recherche de comportements individuels dans la vie naturelle. Après quoi, la complexité croissante de l'une des tendances  répond directement à la complexité croissante de l'autre. Altruisme et égoïsme sont deux manifestations symétriques de l'égoïsme de l'espèce, qui contrôle la forme et l'intensité de leur expression. "De même, écrit toujours Herbert SPENCER, qu'il y a eu un progrès graduel de l'altruisme inconscient des parents à l'altruisme conscient du genre le plus élevé, il y a eu progrès graduel de l'altruisme dans la famille à l'altruisme social". Ernst HAECKEL (1834-1919), grand inspirateur du darwinisme social, défend des propositions voisines, quoique moins élaborées, dans Les énigmes de l'univers, de 1903. Même si aujourd'hui, les mécanismes invoqués pour soutenir cette conception paraissent simplistes, et même si dans les premières décennies du XXe siècle, le débat sur l'altruisme s'efface, le fond de l'argumentation de nombreux auteurs en sociobiologie reste le même. 

    

         John Burdon Sanderson HALDANE (1892-1964) (The causes of evolution, 1932), dans le développement de la nouvelle discipline de la génétique des populations, suppute que les gènes de l'altruisme ont quelque chance de se multiplier dans une espèce vivant en petits groupes d'individus étroitement apparentés. Inversement, les supports de l'égoïsme seraient favorisés par les brassages internes d'une vaste société. Au cours des années 1960, dans le mouvement du développement des modélisations statistiques de la génétique des populations, de nombreux biologistes, argumentent dans ce sens. John Maynard SMITH (1920-2004) montre une vaste gamme de possibilités nouvelles en suggérant que les comportements altruistes pourraient se répandre à la faveur de phases successives d'isolement et de métissage des populations d'une espèce : cette sélection, dite "interdémique" possède l'avantage de se calculer non plus en fonction de la pression exercée par un environnement immuable, mais en concevant d'une manière plus vraisemblable, des changements plus ou moins cycliques dans le milieu. Différents schémas peuvent alors expliquer la diffusion des traits altruistes. Robert TRIVERS (né en 1943), notamment dans Social evolution de 1985 ou dans Genes in conflict, de 2005, avance une autre éventualité, très différente : celle d'un "altruisme réciproque" entre individus non apparentés, qui aboutit à une augmentation de la valeur sélective chez ceux qui le pratiquent puisqu'ils sont alternativement assistants et assistés.

 

          William Donald HAMILTON (1936-2000) avance en 1964 sa théorie de la "sélection parentale", qui veut couvrir l'ensemble des manifestations naturelles de l'égoïsme, de l'altruisme et de la malveillance. Sa théorie devient l'axe central plus tard de la "nouvelle synthèse sociobiologique" que Edward Osborne WILSON (né en 1929) vulgarise en 1975. Le maître-concept fourni par William HAMILTON est "l'inclusive fitness" (plus ou moins "aptitude globale et "valeur sélective nette") : il entend désigner la capacité propre d'un individu à produire une descendance, plus son concours à l'accroissement de la progéniture issue de sa parentèle, l'unité de mesure étant le gène. Dans son Essai de sociobiologie, L'humaine nature, de 1978, Edward WILSON, dans un chapitre consacré à l'altruisme, effectue la liaison entre les différentes espèces animales (jusqu'à l'homme) dans le comportement qualifié comme tel. "Que l'homme et l'insecte soient capables du sacrifice suprême ne veut pas dire que l'esprit humain et celui de l'insecte - s'il existe - fonctionnent de la même façon. Mais cela signifie qu'une telle impulsion n'a pas besoin d'être qualifiée de divine ou de transcendantale, et cela justifie que nous cherchions une explication biologique plus classique. Il se pose immédiatement aux biologistes un problème fondamental : les héros morts n'ont pas d'enfants. Si le sacrifie de soi entraîne une descendance réduite, les gènes qui sont à l'origine des héros ont toutes chances de disparaître peu à peu de la population. Une interprétation étroite de la sélection naturelle darwinienne aboutirait à cette conclusion : puisque les individus qui ont les gênes responsables de l'égoïsme auront l'avantage sur ceux qui portent des gênes altruistes, on devrait observer aussi, sur plusieurs générations, une tendance des gênes égoïstes à l'emporter, si bien que la population devrait devenir de moins en moins capable de comportements altruistes. Dans ces conditions, comment l'altruisme peut-il se maintenir? Dans le cas des insectes sociaux, il n'y a pas de problème. La sélection naturelle a été élargie à la sélection de parenté. Le termite soldat qui se sacrifie protège le reste de la colonie, y compris la reine et le roi (sic), ses parents. Par conséquent, les frères et les soeurs fertiles du soldat prospèrent, et à travers eux les gènes altruistes sont multipliés par une plus grande production de neveux et de nièces. Il est normal, de se demander si l'aptitude à l'altruisme a aussi évolué chez les êtres humains  par sélection de parenté. Autrement dit, les émotions que nous ressentons, et qui chez des individus exceptionnels peuvent aller jusqu'au sacrifice de soi, proviennent-elles en dernier ressort d'unités héréditaires qui se sont implantés grâce à l'action favorable de parents latéraux durant des centaines ou des milliers de générations?" Conscient des objections qu'une telle argumentation peut soulever, l'auteur poursuit : "Pour prévenir une objection soulevée par de nombreux sociologues, reconnaissons tout d'abord que l'intensité et la forme des actes altruistes ont une origine en grande partie culturelle. L'évolution sociale humaine est, c'est bien évident, plus culturelle que génétique. Il n'en reste pas moins que l'émotion sous-jacente, si manifeste et si puissante chez presque toutes les sociétés humaines, ne peut être attribuée qu'à l'action des gènes. L'hypothèse sociobiologique ne rend donc pas compte des différences qui sont culturelles entre les sociétés, mais elle peut expliquer pourquoi les êtres humaines diffèrent des autres mammifères et pourquoi, de ce point de vue, très particulier, ils ressemblent davantage aux insectes sociaux." L'entomologiste continue en distinguant l'altruisme pur (celui qui lie des parents proches) de l'altruisme impur (qui lie des individus à parenté très éloignée) : "(...) chez les êtres humains, l'altruisme impur a été poussé à des extrêmes fort complexes. La réciprocité entre individus à parenté éloignée ou sans parenté est la clé de la société humaine. Le perfection du contrat social a rompu les anciennes contraintes biologiques imposées par une sélection de parenté très stricte."

 

        Richard DAWKINS (né en 1941), en 1976 (La théorie du gène égoïste) remet en perspective la théorie de l'évolution : l'échelle pertinente à laquelle s'applique la sélection naturelle (ou sélection du plus apte) est celle du gène en qualité de réplicateur, et non l'échelle de l'individu ou de l'espèce.

Ce ne sont pas les individus ou les espèces qui sont sélectionnés en fonction de leur aptitude plus ou moins grande à se reproduire, mais les gènes, unités de base de l'information. Dans cette perspective, les phénomènes d'altruisme entre individus apparentés, qui vont à l'encontre de l'intérêt particulier des individus, aident pourtant à réaliser des copies d'eux-mêmes plus nombreuses dans d'autres organismes à se répliquer. De même, la présence dans le génome de séquences d'ADN qui ne sont d'aucune utilité pour l'organisme est inexplicable dans une vision "classique" de l'évolution, mais s'explique dans la perspective de la théorie du gène égoïste. Il reprend les termes de son argumentation dans Le phénotype étendu en 1982. L'objectif de Richard DAWKINS, dans Le gène égoïste est clairement d'examiner "la biologie de l'égoïsme et de l'altruisme." Il se défend d'effectuer une sorte de conscience morale du gène : celui n'a pas de conscience en soi, mais ses activités tendent à sa reproduction à l'infini dans ce qu'il appelle les machines géniques ou machines à survie (les organismes vivants). l'éthologue, professeur à l'Université d'Oxford, entend montrer que le gène agit suivant une stratégie évolutionnairement stable vérifiable par le comportement qu'il impulse dans ces machines géniques. Dans un va-et-vient parfois un peu lassant - mais qui semble être le propre de ce qu'il veut écrire, un ouvrage de vulgarisation vers le grand public (ce qui était aussi dans son domaine l'ambition de Konrad LORENZ, auquel il se réfère pour démontrer d'ailleurs ses erreurs), entre comportements humains banals où se manifestent soit son égoïsme, soit son altruisme et faits biologiques au niveau de la cellule et du gène, l'auteur veut faire comprendre que les ensembles de gènes n'ont pas un comportement uniquement passif, dans un environnement cellulaire toujours en mouvement. Refusant de se fier uniquement aux phénotypes - c'est-à-dire à la traduction de l'ensemble génétique dans l'environnement, Richard DAWKINS veut tenter de répondre à un certain nombre de questions qui frôlent la philosophie : comment passe-t-on d'une bouillie organique originelle à des ensembles ordonnés, rivaux et actifs au niveau des cellules et quelle est la véritable nature du continuum gène-individu-espèce?. Sans doute le projet est-il très ambitieux, surtout en regard d'une biologie moléculaire qui n'a pas donné loin de là tous les résultats des investigations actuelles. En tout cas, sa théorie a suscité un tel tollé dans le monde scientifique et dans le public en général qu'il doit recourir ensuite à de très longues notes pour préciser ses véritables propos. Dans un dernier chapitre qui reprend ses hypothèses exposées dans Le phénotype étendu (édition française de 1990, la dernière édition aux États-Unis datant de 1989), il écrit : "En résumé, nous avons vu trois raisons pour lesquelles une histoire de la vie en goulot d'étranglement tend à favoriser l'évolution de l'organisme en tant que véhicule discret et unitaire. On peut qualifier respectivement ces trois raisons de "retour à la table à dessin", "tableau de contrôle du cycle" et "uniformité cellulaire". Laquelle a été soulevée en premier, du cycle de vie en goulot d'étranglement ou de l'organisme discret? Il me plait de penser qu'ils ont évolué ensemble. Évidemment, je suppose que le trait essentiel qui caractérise un organisme individuel est qu'il s'agit d'une unité qui commence et finit dans un goulot d'étranglement unicellulaire. Si les cycles de vie prennent la forme d'un matériau vivant en goulot d'étranglement, il semble inévitable qu'ils soient enfermés dans des organismes unitaires et discrets. Et plus ce matériau vivant est enfermé dans des machines à survies discrètes, plus les cellules de ces machines à survie concentreront leurs efforts sur cette catégorie particulière de cellules destinées à convoyer leurs gènes communs pour le goulot d'étranglement jusqu'à la génération suivante. Ces deux phénomènes, les cycles de vie en goulot d'étranglement et les organismes discrets, vont ensemble. A mesure que chacun évolue, il renforce l'autre. Ils se propulsent l'un l'autre, comme ce que ressentent l'un pour l'autre un homme et une femme, au fur et à mesure de l'évolution de leurs sentiments et que se renforce l'attirance qu'ils éprouvent l'un envers l'autre. (...)

(Pour résumer l'idée) "que l'ont peu avoir de la vie au travers du gène égoïste/du phénotype étendu, (je) maintiens qu'il s'agit d'une idée qui s'applique aux choses vivantes partout dans l'univers. L'unité fondamentale, le premier moteur de toute vie, c'est le réplicateur. Un réplicateur est tout ce dont ont fait des copies dans l'univers. Les réplicateurs existent d'abord grâce à de la chance, au mélange hasardeux de particules plus petites. Une fois qu'un réplicateur est né, il est capable de générer un éventail indéfini de copies de lui-même. Aucune procédé de copie n'est toutefois parfait, et la population des réplicateurs en vient à comprendre des variétés qui diffèrent. Certaines de ces variétés s'avèrent avoir perdu le pouvoir de se répliquer et leur espèce cesse d'exister. D'autres peuvent encore se répliquer, mais moins efficacement. Et il arrive que d'autres se retrouvent en possession de nouveaux pouvoirs : elles finissent même par se faire de bien meilleurs réplicateurs que leurs prédécesseurs et que leurs contemporains. Ce sont leurs descendants qui vont dominer la population. Au fur et à mesure que le temps passe, le monde se remplit de réplicateurs puissants et ingénieux. Peu à peu, des moyens de plus en plus compliqués sont découverts pour créer de bons réplicateurs. Les réplicateurs survivent non seulement grâce à leurs propriétés intrinsèques, mais aussi grâce à leurs effets sur le monde. Tout ce qu'il faut, c'est que ces conséquences, aussi tortueuses et indirectes soient-elles, rétroagissent ensuite et affectent le processus de copie du réplicateur. Le succès qu'un réplicateur a dans le monde dépendra du type de monde dont il s'agira - les conditions préalables. Parmi les conditions les plus importantes se trouveront d'autres réplicateurs et leurs effets A l'instar des rameurs anglais et allemands, les réplicateurs qui se font mutuellement du bien vont devenir dominants à condition qu'ils se trouvent en présence l'un de l'autre. A un certain stade de l'évolution de la vie sur terre, cet assemblage de réplicateurs mutuellement compatibles commença à prendre la forme de véhicules discrets - les cellules et plus tard les corps pluricellulaires. Les véhicules qui ont évolué vers un cycle de vie en goulot d'étranglement ont prospéré et sont devenus plus discrets en ressemblants de plus en plus à des véhicules. Ces matériaux vivants emballés en véhicules discrets sont devenus un trait si saillant et si caractéristique que, lorsque les biologistes sont entrés en scène et on commencé à se poser des questions sur la vie, ils se les sont posées surtout au sujet des véhicules - les organismes individuels. ceux-ci sont apparus en premier dans le conscient des biologistes alors que les réplicateurs - à présent connus sous le noms de gènes - furent considérés  comme faisant partie de la machine utilisée par les organisme individuels. Il faut faire un effort mental délibéré pour retourner la biologie dans le bon sens et nous rappeler que les réplicateurs arrivent en premier, aussi bien de par leurs importance que par leur histoire. (...)".

 

         Pour Georges GUILLE-ESCURET, qui s'attache à réfuter de telles argumentations, estime qu'une critique purement technique portant sur l'éventualité de gènes ou de polygènes, associés à un type de comportement altruiste, voire à une attitude altruiste globale, n'est pas décisive : "l'évaluation du nombre de rouages qui séparent la "cause" génétique de l'"effet" comportemental est dans ce débat assez secondaire." Ce qui importe, c'est l'existence d'une telle correspondance. "L'altruisme est un concept produit par une idéologie, il a une valeur indéniable dans notre système de références culturelles (...), mais sa nécessité scientifique ne repose sur aucune preuve, aucun indice exploitable : rien n'indique que l'altruisme ait une signification au regard de la nature. Les modélisations sophistiquées produites à ce jour ne permettent aucunement de conclure qu'il s'agisse d'une loi naturelle, d'un fait biologiquement pertinent, et non pas d'une série artificielle de faits statistiques reconnus à partir d'un ensemble de données hétéroclites. Tout bien considéré, elles nous annoncent seulement que la nature tend - égoïstement, sans doute - à se reproduire elle-même et qu'une population fondamentalement suicidaire a peu de chance d'engendrer un jour une espèce à part entière. Il en faut plus pour transformer un effet obligatoire en cause primordiale."

L'égoïsme ou l'altruisme en biologie est donc à reléguer au rang d'hypothèse inutile. "les sociobiologistes ont transféré purement et simplement une relation psychologique dans un cadre incommensurablement plus large en reconnaissant à celle-ci une omnipotence et la même suprématie qu'ils avaient affirmées dans le premier champ d'application. Moyennant une discrète manipulation, l'axe égoïsme/altruisme se présente comme une réalité métabiologique puisqu'il ne peut plus être disqualifié par aucune détermination biologique (...)".

 

        Sans faire l'impasse sur l'utilisation du terme d'altruisme dans les sciences de l'évolution, Jacques GERVET l'estime valide dans de strictes conditions.

Mais, comme pour tout modèle d'ailleurs, le choix le plus risqué concerne son application à un processus biologique concret : "une telle application postule en effet que sont remplies les conditions de validité qui définissent l'usage correct du terme. L'utilisation est alors formellement parfaite. Il ne s'ensuit pas pourtant qu'elle soit à l'abri de toute dérive, car elle entraîne aisément un certain nombre de connotations, liées à l'utilisation du même terme par une psychologie de sens commun qui lui donne une valeur moralisante. L'étude historique montre que de telles connotations ont pu orienter fortement les débats sur l'évolution."

Le spécialiste en éthologie examine l'établissement du caractère altruiste dans le cadre de la théorie synthétique de l'évolution. Ceci peut comporter deux étapes :

- une étape purement formelle, celle de l'élaboration d'un modèle de sélection qui s'est développé largement depuis Ronald Aylmer FISHER (1890-1962). A chaque trait identifiable (et opposé à un trait alternatif) est associé une valeur de la fitness, mesurée par la contribution qu'il apporte à la production de descendance au sein de la population considérée. la conséquences du principe général précédemment posé est qu'entre deux traits opposés, celui qui a la fitness la plus forte tend progressivement à envahir la population ;

- une étape qui prête davantage à interprétation consiste à distinguer un trait de comportement particulier, définir quel est le trait alternatif et apprécier la composante de fitness que chacun peut apporter à son porteur. Le modèle fishérien peut alors s'appliquer si une relation bi-univoque existe entre la présence du trait et la présence du gène correspondant. On peut alors s'attendre, dans ce cas, à ce que seuls subsistent les traits apportant la plus grande fitness

La part d'arbitraire qui existe dans une telle application du modèle tient à ce qu'il n'est guère possible de déterminer s'il existe une telle relation bi-univoque : deux lignées qui ont coexisté dans la nature au cours d'un processus évolutif ont même toutes chances d'avoir, à chaque génération, différé par plusieurs caractères. Le fait est sans conséquence, au regard du modèle, si les variantes ne se lient pas génétiquement à celles que l'on peut étudier. Mais il en va autrement dans le cas inverse, c'est-à-dire dans les cas de pléitropie (Action d'un gène sur plusieurs caractères apparemment indépendants). Et c'est la troisième condition nécessaire pour appliquer un modèle sélectif, que le trait considéré ne constitue pas le simple corrélat d'un trait ayant lui-même valeur sélective.

   Le modèle de HAMILTON, qui considère que, bien que ne favorisant pas la reproduction de son porteur, le trait contribue indirectement à la transmission du gène correspondant en favorisant la reproduction des autres membres de la population qui en sont porteurs, a conduit à généraliser l'emploi du terme de comportement altruiste, en même temps qu'à l'intégrer dans le modèle général de la théorie synthétique. Il a pour difficulté que quand on veut appliquer le modèle à un problème biologique particulier est qu'on est rarement assuré à priori que toutes les conditions logiques sont effectivement remplies. Jacques GERVET pense que l'application de ce modèle à la vie sociale des Insectes est possible, même si en définitive d'autres modèles peuvent peut-être mieux être utilisé. Mais, en revanche, l'appliquer à l'espèce humaine comporte de sérieux risques. " (...) l'absence de traits de comportements clairement rattachés à un réglage génétique, l'existence d'une transmission culturelle d'une génération à l'autre... suffisent pour exclure l'utilisation, en un sens rigoureux, du concept d'altruisme (...)".  Pour conclure, Jacques GERVET estime que le terme d'altruisme recouvre deux contenus sémantiquement bien distincts, dont un seul a valeur scientifique :

- Un concept, qui ne prend sens qu'à partir d'hypothèses strictes délimitant son champ d'application : dans le cas d'un trait de comportement génétiquement réglé, son caractère altruiste désigne le fait qu'il aide à la reproduction d'un autre individu au détriment de celle de son porteur. Paradoxale au regard des modèles les plus classiques de la sélection naturelle, l'apparition d'un tel trait implique des mécanismes sélectifs nouveaux.

- une notion de psychologie de sens commun, à valeur moralisante, désignant une tendance à "aider" les autres. Toute identification de la notion au concept implique des hypothèses très lourdes à la fois sur l'origine (génétique) du trait de comportement altruiste, et sur la nature de l'aide considérée (aide à la reproduction). Ces hypothèses n'étant sans doute pas fondées, il est illégitime de confondre les deux acceptions dès lors qu'on veut expliquer l'origine du trait de comportement considéré.

 

Georges GUILLE-ESCURET et Jacques GERVET, articles Altruisme, dans Dictionnaire du Darwinisme et de l'Evolution, PUF, 1996. Edward O WILSON, L'humaine nature, Essai de sociobiologie, Stock,/Monde ouvert, 1979.  Richard DAWKINS, Le Gène égoïste, Odile Jacob, 2003.

 

                         BIOLOGUS

 

Relu le 30 avril 2020

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21 mars 2011 1 21 /03 /mars /2011 08:52

         L'altruisme tel qu'il est défini en psychiatrie ou en psychanalyse n'est pas sans relation avec son sens ordinaire, mais - sans entrer ici dans une discussion philosophique sur le fait qu'Égoïsme ne semble pas devoir, à l'inverse, trop attirer le regard de l'institution psychiatrique - ne recouvre pas toutes ses significations. C'est plutôt l'excès d'altruisme et une certaine forme d'altruisme qui attire d'abord l'attention, et lorsque le dévouement à autrui permet surtout au sujet d'échapper à un conflit. Se dévouer, se sacrifier pour un être aimé n'a rien à voir avec cette défense. 

    Pour Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE, le véritable altruisme-défense repose sur quatre fondements, liés chacun à la résolution d'un conflit. Cela peut être :

- un mode particulier de la formation réactionnelle. La culpabilité qui s'attache à l'agressivité ou à l'hostilité refoulée est ici évitée ;

- un exutoire à l'agressivité, source de conflit, comme dans le cas précédent, mais la solution est différente : au lieu d'être refoulée, l'agressivité est déplacée vers des buts "nobles" ;

- une jouissance par procuration où le conflit s'attache alors à un plaisir qu'on se refuse à soi-même, mais qu'on aide les autres à obtenir. Le sujet altruiste en retire une satisfaction, grâce à son identification à la personne comblée ;

- une manifestation du masochisme, le conflit étant lié à toute satisfaction que s'accorde la personne. Ce sont, dans ce cas, les sacrifices liés à l'altruisme qui sont recherchés.

 

     De plus Sigmund FREUD évoque un cinquième fondement possible : le fait d'avoir perdu un être aimé provoquerait une "passion de venir en aide". Alfred ADLER, reprenant cette hypothèse, la modifie : l'expérience de la mort serait en cause, non de l'altruisme en général, mais de la vocation médicale. L'hypothèse est repris par HANUS (1994). Sigmund FREUD, comme NIETZSCHE (comme cette considération est réellement de nature philosophique!) récuse l'équivalence altruisme-désintéressement. Le culte de l'altruisme pour le philosophe, est une forme spécifique de l'égoïsme. 

Anna FREUD considère l'altruisme comme un mécanisme de défense à part entière, alors qu'après elle, ce terme disparaît des vocabulaires et des dictionnaires de psychanalyse (On ne le retrouve même pas dans le Vocabulaire de la psychanalyse de PONTALIS et LAPLANCHE). Elle l'appelle aussi "cession altruiste" (Le Moi et les mécanismes de défense, 1946). Lorsqu'elle donne l'exemple de deux types de défense (l'identification à l'agresseur et "une forme d'altruisme"), c'est en lien avec le mécanisme de la projection : "le mécanisme de la projection ne fait pas que troubler (ainsi) nos rapports humains quand nous projetons sur autrui notre propre jalousie et que nous attribuons à d'autres notre propre agressivité. Ce même procédé sert aussi à établir d'importants liens positifs en consolidant par là les relations humaines. Appelons "cession altruiste" des pulsions à autrui, cette forme normale et moins voyante de projection." Pour Anna FREUD, l'altruisme peut concerner aussi bien les pulsions libidinales que les pulsions destructrices, et par ailleurs, il peut porter soit sur la réalisation des désirs, soit sur le renoncement à ceux-ci. (Bernard GOLSE).

 

        Après Anna FREUD, ce sont surtout les sociobiologistes qui étudient de près les comportements altruistes. En contradiction apparente avec les lois de l'évolution (puisque le fait de se sacrifier pour les autres fait courir des risques à l'individu), ces comportements favorisent la propagation de gènes communs chez les espèces animales ou chez les humains. L'altruisme de parenté serait génétiquement programmé pour que les espèces favorisent leur descendance. Georges GUILLE-ESCURET estime que cette utilisation de la notion d'altruisme repose sur un sophisme. La théorie darwinienne, qui n'est pas sociobiologique, mais écologique permet de comprendre, sans faire appel à une contradiction, le rôle de l'altruisme dans l'évolution.

 

       L'altruisme en tant que mécanisme de défense réapparaît dans les listes de VALENSTEIN et de VAILLANT, de même que dans le DSM-IV, dans la rubrique des défenses les mieux adaptées, avec une définition très positive, très loin de la lecture freudienne : La personne gère son conflit en se dévouant à satisfaire les besoins d'autrui. Contrairement au sacrifice de soi-même qui caractérise parfois la formation réactionnelle, la personne reçoit, soit une satisfaction vicariante, soit une satisfaction tirée des réactions d'autrui.

 

           Pour revenir à Sigmund FREUD, il évoque une dizaine de fois dans son oeuvre le concept d'altruisme, surtout d'un point de vue social et culturel. Dans les Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, de 1915, il écrit : "La culture accentue les tendances altruistes et sociales qui au début ont été acquises sous la contrainte externe. Cette tendance à transformer les pulsions égoïstes en pulsions sociales par des additions érotiques est devenue une disposition en partie héréditaire, mais la vie pulsionnelle étant restée primitive, il ne fait pas surestimer l'aptitude humaine à la vie sociale." Plus tard dans Malaise dans la civilisation de 1930, il y revient : En employant des désignations assez superficielles, on peut dire que l'individu connaît une tendance au bonheur, à l'égoïsme, et une tendance altruiste ; la première domine et la seconde qui a une valeur civilisatrice (...) se contente en règle générale d'un rôle restrictif". Le concept d'altruisme n'accède pas vraiment au statut métapsychologique et il ne s'y attarde pas.(Bernard GOLSE).

 

Bernard GOLSE, article Altruisme, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, Grand Pluriel, 2005. George GUILLE-ESCURET, article Altruisme dans Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, PUF, 1996. Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET, Claude LHOTE, Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003.

 

                            PSYCHUS

 

Relu le 1er mai 2020

 

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20 mars 2011 7 20 /03 /mars /2011 09:14

        L'affiliation, dans les domaines qui nous intéressent ici n'a pas le sens commun. Dans le dictionnaire de la psychiatrie, elle est définie comme l'ensemble d'actes du thérapeute ayant directement comme but de le relier aux membres de la famille ou au système familial.

Les trois techniques de l'affiliation sont alors l'accommodation, le tracking ou suivi à la trace, et le mimétisme. L'accomodation permet au thérapeute de s'affilier à la famille en devenant congruant à ses modes relationnels habituels. Dans le tracking, le thérapeute suit le contenu des communications des membres de la famille et de leur comportement. Avec le mimétisme, il essaye de ressembler le plus possible aux personnes du groupe familial. Mais ce n'est pas non plus ce sens-là qu'a ce terme entendu comme mécanisme de défense. Il s'agit de la recherche de l'aide et du soutien d'autrui quand on vit une situation qui engendre de l'angoisse (Les mécanismes de défense).

 

     Cette affiliation-défense est une notion très distincte donc de la sociabilité, laquelle n'a rien à voir avec le conflit (encore que..). Ce n'est pas non plus d'un besoin excessif des autres dont il est question ici, caractéristique des personnalités hystériques. Dans la discussion sur la définition de ce mécanisme de défense, Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE consacrent leurs lignes à présenter les aspects positifs de ce mécanisme de défense très courant.

     Sigmund et Anna FREUD n'ont pas répertorié l'affiliation parmi les mécanismes de défense. En revanche, de nombreuses études (BRUSSET, 1988 ; BRUCHON-SWEITZER et DANTZER, 1994 ; MOSER, 1994 ; AMIEL-LEBRIGE et GOGNALONS-NICOLET, 1993 ; BERKMAN et SYME, 1979...) sont menées sur l'impact du soutien social sur la santé physique et mentale. Elle ne figure pas dans le DSM III-R (1987-1989), pour une raison précise : les défenses habituellement adaptées ne sont pas citées dans le chapitre sur les mécanismes de défense. Le DSM-IV (1994-1996) prend une une autre option : il ouvre une rubrique spéciale pour les défenses de haut niveau, dont fait partie l'affiliation. 

        Si l'affiliation est différente de l'altruisme (aller vers les autres pour leur demander un réconfort diffère de leur apporter une aide) - et le DSM-IV prend soin de faire cette distinction entre les deux mécanismes de défense - cette distinction semble moins nette qu'il y parait. S. MOSCOVICI (Psychologie sociale des relations à autrui, Nathan-Université, 1994) remarque que l'altruisme participatif (dévouement à la communauté dans laquelle on vit) permet à chacun de renouveler son appartenance à la communauté. Rompre le lieu qui rattache à un groupe serait, d'une certaine façon cesser d'exister, car on n'a "ni nation ni parents de rechange". C'est donc pour se protéger soi-même que se dévouer à sa communauté, c'est sauvegarder le "lien d'attachement" qui vous unit à autrui et qui permet l'affiliation en cas de difficulté. Il y a un autre domaine dans lequel l'affiliation et l'altruisme sont étroitement liés : celui du militantisme.

Un autre rapprochement - paradoxal - peut être établi entre l'affiliation et le refuge dans la rêverie. Il est défini par le DSM-IV comme une défense qui se substitue aux relations humaines.

 

       En définitive, bien que l'affiliation soit classée dans le DSM-IV comme un mécanisme de défense, l'affiliation peut être rapprochée plutôt des stratégies de coping et constituerait dans ce cas une stratégie consciente (PAULHAN et ses collaborateurs, 1994) aux résultats positifs dans la très majeure partie des cas.

Par ailleurs, quelques recherches montrent que l'affiliation peut, dans certaines circonstances, avoir des conséquences nuisibles (MECHANIC, 1962 ; BRUCHOT et DANTZER, 1994). La fuite de l'affiliation peut protéger des effets de contagion d'un groupe anxieux. L'individu qui s'isole peut se protéger du stress de ses proches ou de ses camarades et parer à un aspect "moutonnier" souvent négatif d'un groupe, surtout s'il est composé de nombreuses personnes. Notons enfin, pour notre part, que l'affiliation n'est pas sans relation avec l'empathie.

 

Jacques POSTEL, Dictionnaire de la psychiatrie, Larousse, 2003. Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE, Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003.

 

Relu le 2 mai 2020

 

 

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17 mars 2011 4 17 /03 /mars /2011 14:16

        Cette association volontaire de deux notions très différentes ne trouve ici sa motivation que dans leur utilisation fréquente dans les milieux de la psychanalyse et de la psychiatrie.

L'activisme est un mécanisme de défense psychique, l'acting-out est une gamme très étendue d'actes incluant ce que la clinique psychiatrique appelle passage à l'acte.

Ils peuvent, dans l'esprit de certains, induire une certaine perception qui allie un peu vite psychiatrie et criminologie dans des cas où elle n'a pas lieu d'être. L'Activisme, qui n'est cité en tant que mécanisme de défense que dans le DSM-IV (1994-1996) de l'American Psychiatric Association, est seulement une stratégie déterminée qui sert de dérivatif et qui est destinée à lutter contre l'angoisse. Tout de suite, peut venir à l'esprit le qualificatif d'activiste qui s'attache - péjorativement - aux partisans de l'action avec tous les dangers qui guettent des conduites extrémistes.

L'Acting-out ou passage à l'acte, en tant qu'acte impulsif désigne lui, la transgression de l'interdit d'agir dans le cadre de la cure classique, la psychothérapie individuelle ou institutionnelle, mais dans la littérature - anglo-saxonne surtout - nous retrouvons souvent ce terme dans le cadre d'études sur la délinquance. Il s'agit de bien les distinguer pour mieux comprendre en quoi l'activisme peut constituer un mécanisme de défense.

 

      L'Activisme est défini comme la Gestion des conflits psychiques ou des situations traumatiques externes par le recours à l'action, à la place de la réflexion ou du vécu des affects, écrivent Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE. "On la retrouve couramment dans la vie quotidienne, à travers, par exemple, l'activité fébrile de la future mère sur le point d'accoucher, la pratique sportive de certains cadres dynamiques ou encore des engagements parfois excessifs dans des actions politiques et caritatives." "Pour les chercheurs qui ont collaboré au DSM-IV, l'activisme ne recouvre pas habituellement des comportements pathologiques.

Cette activité de substitution est défensive parce qu'en relation avec des conflits émotionnels sous-jacents. L'activisme serait "un appel à reconnaître que la conduite en question est liées à des conflits émotionnels", ce qui ne veut pas dire pour autant que cette reconnaissance soit toujours possible ou souhaitable. Tel est le cas de cet activisme qui a pour fonction de protéger d'un environnement familial ou conjugal agressif ou insatisfaisant, poussant à investir toujours plus son travail plutôt qu'à participer à la vie familiale. Il y a donc, dans ce mécanisme, participation active d'un Moi conscient qui cherche à fuir, à éviter ainsi la rencontre de l'affect ou de la pensée, sources d'angoisse, et à qui n'échappe pas non plus le caractère inadapté ou excessif de telles conduites. "L'acharnement thérapeutique", comme défense contre l'angoisse des soignants face à un pronostic létal, montre bien par sa formulation même (acharnement), et dans les faits, comment ce qui relève pourtant d'un activisme désespéré est généralement accepté, voire attendu".

Dans l'historique de l'activisme, les mêmes trois auteurs indiquent la proximité entre cet activisme et l'hyperactivité pathologique. MINKOWSKI en 1933, décrit l'activité dans des termes proches de l'activisme défensif. Ils rapprochent l'activisme d'autres mécanismes de défense comme le déni, l'identification projective et l'altruisme. Quant à sa signification pour la pathologie, "le champ nosographique des "pathologies de l'agir" aura peu ou prou à voir avec l'activisme en tant que défense puisqu'il s'agit inconsciemment de "faire" plutôt que d'avoir à dire, à penser ou à éprouver. C'est l'ensemble des conduites addictives mettant en jeu le corps, qui s'articule à cette défense active . "ne pas pouvoir ne pas "boire, se droguer, manger, ne pas manger, s'adonner au jeu, au sport, au travail, à la tentative de suicide ou encore à la sexualité sont autant d'exemples où le comportement s'érige en maître, et ce, de façon répétitive, transformant tous ces consommateurs excessifs en "esclaves de la quantité" (de M'UZAN, 1994). La défense maniaque venant obturer la douleur de la perte ou de la dépression s'offre en premier lieu avec son corollaire qui peut être pris ici à la lettre, la "réparation maniaque" (SEGAL, 1981). L'on connaît ces épisodes d'hyperactivité consécutifs à la mort d'un proche, qui amènent à hospitaliser en urgence des patients présentant des manies de deuil. N. ABRAHAM et TOROK, en 1973, considèrent toutefois que "un certain accroissement libidinal lors du décès de l'objet serait un phénomène répandu, pour ne pas dire universel". Cette tendance active peut alors entraîner honte et culpabilité, ainsi que le révèlent ces propos : "J'ai essayé le voile noir en me souriant dans le miroir, comme une fiancée qui se prépare au grand jour." Dans le registre de l'activisme pathologique, on pourrait ranger les pratiques sportives intensives bien connues des anorexiques qui rationalisent de telles conduites par la recherche de la perte ou du maintien d'un poids considéré comme idéal (BRUSSET, 1990). On peut considérer que le mécanisme de défense qu'est l'activisme remplit habituellement une fonction de suppléance et de compensation bénéfiques, lorsque le mot se trouve temporairement débordé par l'angoisse. Mais comme toutes les autres défenses, son utilisation exclusive, excessive, renverse l'essai d'ajustement en conduite pathologique pour le sujet qui s'en rend esclave, comme pour son entourage."

 

     Tout ceci posé froidement, pourquoi le DSM-IV est-il le seul à exposer ce mécanisme de défense et pourquoi le nom choisi est-il si proche, comme le signalent d'ailleurs nos trois auteurs, du qualificatif d'activiste?.

Le grand Larousse universel distingue, dans sa définition, deux sens du mot activisme en tant qu'activité de substitution à valeur défensive, et tendance à se perdre dans l'action désordonnée :

- Système de conduite qui privilégie l'action concrète, directe, l'initiative personnelle (en partie dans le domaine politique, social).

- Caractère, conduite de celui qui prend l'agitation pour le l'action (sens péjoratif).

A noter également que le DSM-IV accorde à l'hyperactivité (dans la catégorie de troubles : déficit de l'attention et comportement perturbateur) une certaine importance. Cela rejoint-il les préoccupations d'une partie du monde enseignant ou une partie des parents quant au comportement des enfants et des adolescents? 

 Il faut sans doute distinguer l'utilisation précise, confinée, prudente, qui en est faite par le corps médical au sens large et sa signification pour l'ensemble des acteurs asociaux (ce qui n'est jamais complètement disjoint). Une certaine presse peut relier la délinquance des jeunes à cet activisme, se polarisant alors sur des phénomènes psychiques internes et "oubliant" les facteurs économiques et sociaux de celle-ci. Certains intérêts économiques (laboratoires pharmaceutiques) peuvent attirer explicitement l'attention sur cet activisme (attitude très répandue finalement) pour inciter à la consommations de tranquillisants. Or, ici, le comité d'experts du DSM-IV est soupçonné de conflit d'intérêt. Certains acteurs politique, enfin, peuvent utiliser, de manière allusive ou précise, ce qualificatif d'activisme pour traiter à la fois une certaine délinquance et une certaine opposition à la société établie, voire à amalgamer au niveau comportemental une instabilité émotionnelle et l'expression d'une forme de contestation sociale.

 Pour tenter de répondre à la première question posée, il faut sans doute enquêter sur les évolutions de la pratique psychanalyste et psychiatrique aux États-Unis. Le DSM-IV, très utilisé outre-atlantique, cite ce mécanisme de défense "activisme ou activité de substitution (acting-out)", ce qui peut prêter à des confusions. Enfin, pour être honnête, le guide Mini DSM-IV-TR, Critères diagnostiques, publié aux Editions Masson, en 2004 (version française), ne mentionne pas l'Activisme (Il place par contre Hyperactivité). Mais est-ce une version expurgée, soumise au contexte français, où les polémiques sont très vives envers le DSM-IV?

 

      L'acting-out ou passage à l'acte, en tant qu'acte impulsif, est la transgression de l'interdit d'agir dans le cadre de la cure classique, la psychothérapie individuelle ou institutionnelle, c'est-à-dire dans tout abord thérapeutique s'appuyant sur la relation transférielle véhiculée par la parole. Il s'agit dans ce cas d'un "accomplissement de désir" prenant la forme d'agissements directs de la pulsion libidinale ou agressive dans le réel, en relation avec une méconnaissance par le patient du transfert. L'exemple caricatural, parce qu'extrême et pourtant réel de ce type d'acting-out dans ou hors de la cure, est illustré sur le versant agressif, par le patient tirant à bout portant sur son thérapeute ; sur le versant libidinal, par cette patiente d'Anne FREUD, infirmière, qui s'en vint un jour, hors du cadre de la cure, lui sauter dans les bras en public, lorsqu'elle le rencontre incidemment à l'hôpital, lieu de leurs activités professionnelles respectives. (Les mécanismes de défense).

 Jean-Bertrand PONTALIS et Jean LAPLANCHE définissent l'acting-out en psychanalyse comme l'ensemble des actions présentant le plus souvent un caractère impulsif relativement en rupture avec les systèmes de motivation habituels du sujet, relativement isolable dans le cours de ses activités, prenant souvent une forme auto- ou hétéro-agressive. Dans le surgissement de l'acting-out le psychanalyste voir la marque de l'émergence du refoulé. Quand il survient au cours d'une analyse (que ce soit dans la séance ou en dehors d'elle), l'acting-out est à comprendre dans sa connexion avec le transfert et souvent comme une tentative de méconnaitre radicalement celui-ci. Du point de vue descriptif, la gamme des actes qu'on range d'ordinaire sous la rubrique de l'acting-out est très étendue, incluant ce que la clinique psychiatrique nomme passage à l'acte, mais aussi des formes beaucoup plus discrètes à condition que s'y retrouve ce caractère impulsif, mal motivé aux yeux même du sujet, même si l'action semble rationalisée ; pour le psychanalyste, un tel caractère signe le retour du refoulé. Un des apports de la psychanalyse est de mettre en relation le surgissement de tel acte impulsif avec la dynamique de la cure et le transfert.

Mais l'extension du sens de l'acting-out dans d'autres contextes, et non spécifiquement dans l'interprétation psychanalytique classique, le rend relativement vague et variable... 

    

      Sophie de MIJOLLA-MELLOR expose la notion l'acting-out en la comparant à l'acting-in et en faisant de l'acting le point de départ de son explication.

On entend par acting l'expression et la décharge d'un matériel analytique conflictuel par le biais d'un acte au lieu d'une verbalisation. L'acte s'oppose ici au mot, mais tous deux procèdent d'un retour du refoulé donnant lieu dans un cas à une répétition et dans l'autre à un ressouvenir. L'opposition entre acting-out et acting-in tient au fait que les actions ainsi déterminées sont accomplies à l'extérieur de la cure, actions qui s'expliqueraient comme une compensation à la frustration induite par la situation analytique, la règle d'abstinence, etc, ou à l'intérieur de la cure : communication non verbale par les postures corporelles, mais aussi silences prolongés, retards répétés, tentatives pour séduire ou agresser l'analyste. Cette notion acting-out/acting-in est indissociable de la théorie du transfert et de son évolution. Beaucoup d'auteurs se sont intéressés à cette notion, notamment pour souligner le type de personnalités qui sont le plus susceptibles d'agir leur transfert à la place de la remémoration : Anna FREUD souligne l'importance des pathologies pré-oedipiennes, Léon GRINBERG fait l'hypothèse d'une perte d'objet précoce n'ayant pas fait l'objet d'un travail de deuil adéquat. dans ces différents cas, l'approche de l'acting se rapproche de la notion d'une action qui se produit sous la pression de désirs inconscients et mène à un comportement inapproprié, voire disruptif.

 

          La même auteure, Sophie de MIJOLLA-MELLOR, définit le Passage à l'acte comme un type particulier de l'agir, défini par son caractère disruptif, voire délictueux, qu'il soit auto- ou hétéro-agressif, souvent rapporté à la catégorie de la psychopathie. Cette notion est utilisée d'abord dans la clinique psychiatrique et la criminologie avant d'être reprise dans le contexte de la psychanalyse. Elle ne doit pas être confondue avec l'acting-in/acting-out qui est strictement limité au cadre de la cure et à la dynamique du transfert. Elle apparaît, même au-delà de certaines simplifications, susceptibles de renvoyer à des étiologies extrêmement variées, en même temps qu'elle s'intègre dans une perspective philosophique très large entre pensée et action.

     Et cela d'autant plus que le sens psychanalytique restreint ne vient que tardivement et que c'est son sens criminologique qui semble venir à l'esprit le premier. Le terme n'est même pas mentionné dans le Dictionnaire de la psychiatrie de Jacques POSTEL (Larousse, 2003). Par contre, y figure, très brièvement, l'Acting-out, juste en fin d'explication du terme Agressivité, renvoyant directement aux ouvrages de CASTETS, de 1974 (La Mort de l'autre, Essais sur l'agressivité de l'enfant et de l'adolescent, Privat) , de KARLI, de 1982 (Neurologie des comportements d'agression, PUF) et de VINCENT, de 1986 (Biologie des passions, Odile JACOB).

 

      Les processus du passage à l'acte délictueux constituent un chapitre copieux sur l'étude du crime, dans Criminologie, de Raymond GASSIN.

Y sont distingués des modèles partiels de ce passage à l'acte et le modèle général anti-déterministe de A. K .COHEN. Cet auteur, notamment dans La déviance, part de la constatation que dans les théories traditionnelle l'interaction entre l'acteur et la situation pré-criminelle est traitées comme un épisode unique. Or, selon lui, l'acte délictueux se développe au contraire dans le temps et par une série d'étapes. L'acte est une tentative, un processus de tâtonnement, qui n'est jamais entièrement déterminé par le passé et qui est toujours susceptible de modifier son cours en réponse à des changements intervenant soit dans la personnalité de l'acteur, soit dans la situation pré-criminelle, soit dans les deux. Cette considération, comme beaucoup d'autres dans la criminologie récente, peut amener à une surveillance d'une population d'individus qui se caractérisent par des actes qui sortent de la norme de manière répétée, quoique dans un premier temps, non délictueux. Parmi ces autres considérations figure en très bonne place le modèle du passage à l'acte qui fait résider ce passage dans les fonctions psychologiques du criminel. Le passage à l'acte délictueux est considéré comme un mouvement réactionnel consécutif à un déséquilibre du système psychique d'une personne vulnérable provoqué par un événement conflictuel qui a pour fonction de tendre au rétablissement de l'équilibre psychique de cette personne.  A partir de là, il s'agit de surveiller toutes les situations pré-criminelles.

 

      Cette première approche tente de cerner les possibles dérives d'une notion de mécanisme de défense, l'Activisme (jusqu'à la constitution d'une telle notion), à une notion de conditions de passage à l'acte. Notre lecture est surtout perplexe, de trouver dans une partie de la littérature psychiatrique, accolées des notions qui normalement ne devraient même pas être reliées entre elles. Y-a-t-il seulement le choc entre plusieurs types de littérature (spécialisé et non-spécialisé - anglaise et française), (mais nous en doutons) ? ou existe-t-il réellement une dérive dans le sens des concepts (indice d'une certaine décadence de la littérature scientifique sous l'effet de pouvoirs économiques, si l'on en croit les conditions de l'émergence de la notion d'Activisme) ?

 

Raymond GASSIN, Criminologie, Dalloz, 2003.  Mini DSM-IV-TR, Critères diagnostiques, Masson, 2004. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976. Sophie de MIJOLLA-MELLOR, Dictionnaire International de la psychanalyse, Hachette Littératures, Grand Pluriel, 2002. Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE, Les mécanismes de défense, Théorie et Clinique, Nathan Université, 2003.

 

                     PSYCHUS

 

Relu le 3 mai 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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