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16 mars 2011 3 16 /03 /mars /2011 13:42

        Plusieurs listes de mécanismes de défense existent en psychanalyse comme en psychiatrie, diversement prises en compte par les praticiens, diversement, disons-le tout net, scientifiques. Comprendre par cette dernière remarque que des listes établies, comme celles du Manuel Diagnostique et Statistique des troubles mentaux (DSM-I à V) élaborée par des comités d'experts aux États-Unis s'avèrent plus des outils statistiques et des moyens d'augmenter les consommations de médicaments au grand bénéfice de laboratoires pharmaceutiques que d'outils en soutien aux malades. L'échelle de fonctionnement défensif que l'Association Américaine de Psychiatrie (APA) propose est toutefois mentionnée avec les réserves qui s'imposent. Il faut ajouter que le regard du milieu psychiatrique n'est pas le même, surtout vis--vis de la liste DSM, que le regard du milieu psychanalytique, surtout en Europe. Jean THUILLIER, neuropsychiatre et pharmacologue français estime que "initiative issue des meilleurs sentiments, les DSM sont des outils pratiques pour ceux qui les emploient sans préjugé. Leur lecture est facile, parfois humoristique dans la présentation des symptômes décrits avec une candeur très anglo-saxonne. Ils suivent la mode. Ainsi l'homosexualité a complètement disparu depuis la première édition comme cela avait été demandé depuis longtemps."

 

        Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE  exposent au moins 6 listes de mécanismes de défense (ils les résument dans un grand tableau dans leur livre Les mécanismes de défense) que nous pouvons présenter ici, à commencer par celle, déjà mentionnée, d'Anna FREUD qui détaille ces mécanismes dans Le Moi et les mécanismes de défense (1936).

De nombreux recoupements existent entre ces listes.

- La liste d'Anna FREUD comporte 10 mécanismes, mais dans le texte George Euran VAILLANT en relève au moins 20.

- Celle qui semble la plus longue apparaît sous forme de glossaire, dans l'annexe B d'un article cosigné par G. BIBRING, DWYER, HUNTINGTON et VALEINSTEIN en 1961, portant sur les processus psychologiques étudiés au cours de la grossesse et sur les relations précoces mère-enfant. Cette liste, appelée liste VALEINSTEIN, comprend 43 mécanismes. Outre 9 mécanismes qui apparaissent dans la liste d'Anna FREUD, dix autres mécanismes y figurent, qui se retrouvent aussi dans d'autres listes, à savoir l'Altruisme, l'Ascétisme, le Déni (par exagération ou en fantaisie), le Déplacement, l'Identification (à l'objet aimé, à l'objet perdu, à l'agresseur, auto-punitive), l'Intellectualisme, le Passage à l'acte, la Rationalisation, le Retrait et la Somatisation. Vingt autres mécanismes sont spécifiques à la liste VALENSTEIN : Blocage, Complaisance (ou compliance), la Conduite contra-phobique, le Contrôle, le Contrôle par la pensée, la Dépersonnalisation, la Désexualisation, le Détachement, l'Évitement, la Limitation des fonctions du moi, la Mise en avant des affects, la Ritualisation, la Sexualisation, Faire le clown, Se moquer, Manger et boire, Recourir à la pensée magique, Se cramponner à l'objet, Se tourner vers l'esthétique, Siffler dans le noir, Tomber malade. Citer tous ces noms de mécanismes peut s'apparenter à un inventaire à la Prévert, mais derrière certains se cachent des exagérations de comportement, par ailleurs très banals.

- Celle de LAPLANCHE et PONTALIS, dans le Vocabulaire de la psychanalyse (1967)  est une sorte de panachage entre des mécanismes décrits par Anna FREUD, des défenses décrites par Mélanie KLEIN, ce qui est logique puisqu'il s'agit pour eux de simplement informer sur les mécanismes de défense usuellement recherchés par les psychanalystes. Nous pouvons y trouver donc les "défenses très primaires" décrites par Mélanie KLEIN, qui elle-même n'a pas établi de listes de ce genre : le clivage de l'objet, l'identification projective, le déni de la réalité psychique, le contrôle omnipotent de l'objet, etc. Sous le même nom peuvent se retrouver des mécanismes différents, ainsi le déni de réalité est un mécanisme différent du déni de la réalité psychique de Mélanie KLEIN, ce qui veut dire que lorsqu'un étudiant français trouve dans un article une formule à l'auteur non spécifié, il peut rencontrer des surprises (surtout s'il s'agit d'un article anglais!)... Heureusement ce fameux Vocabulaire de la psychanalyse constitue un guide très précis des différentes conceptions, par exemple de Sigmund FREUD, d'Anna FREUD, de Mélanie KLEIN ou de Jacques LACAN, pour ne nommer que ceux-là.

- Celle de BERGERET, dans Abrégé de psychologie pathologique (1972) comprend 25 mécanismes de défense. Cette liste comprend donc l'Annulation, la Condensation, le Contre-Investissement, le Dédoublement des imagos, le Dédoublement du moi, la Dénégation, le Déni, le Déplacement, l'Évitement, la Forclusion, la Formation de compromis, la Formation réactionnelle, la Formation substitutive, la Formation des symptômes, l'Identification, l'Identification à l'agresseur, l'Identification projective, l'Introjection, l'Isolation, la Projection, le Refoulement, la Régression, le Renversement de la pulsion, le Retournement contre soi et la Sublimation. 

- Celle de l'Association Américaine de Psychiatrie, dans les DSM I à 5, apparaissent différents mécanismes de défense, qui changent d'un Manuel à l'autre (surtout entre I, II et III, IV). C'est dans le DSM-IV de 1994-1996 que se trouve l'échelle de fonctionnement défensif, qui abandonne toute référence aux travaux de la psychanalyse. Aux 18 mécanismes figurant déjà dans le DSM III-R se rajoutent la sublimation et 13 autres mécanismes : Auto-affirmation, Altruisme, Anticipation, Auto-observation, Capacité de recours à autrui, Déni psychotique, Distorsion psychotique, Humour, Identification projective, Identification projective, Omnipotence, Plainte associant demande d'aide et rejet de cette aide, Projection délirante, Retrait apathique. Tous ces ajouts constituent surtout des mécanismes de niveau adaptatif élevé (c'est-à-dire des mécanismes de défense positifs, autant pour le patient que pour son entourage). 

- Celle résultant des travaux (1979-1995) de Robert PLUTCHIK est la plus élaborée car elle opère des regroupements entre différents mécanismes, avec des oppositions entre différents groupes de mécanismes. Basée sur l'étude des relations entre les mécanismes de défense, relations impliquant aussi bien des similitudes que des oppositions, la liste de PLUTCHIK se situe dans un cadre théorique nouveau, la théorie psycho-évolutionniste, qui met en relation les défenses du Moi, les styles de coping et les troubles de la personnalité avec les émotions de base, conçues comme des processus psychobiologiques complexes. 

      A partir de ces différents travaux (bien différents...), les trois auteurs établissent eux-mêmes une liste de 68 mécanismes de défense, dont certains d'ailleurs, de leur propre avis, n'en constituent pas vraiment (manger et boire, siffler dans le noir...). Sur ces 68 mécanismes, ils en détaillent 29.

 

        Mais au-delà de ces listes, ce sont des classifications de mécanismes en fonction de leur "gravité" qui s'avèrent plus intéressantes. 

      La plus connue est celle de G. E. VAILLANT qui regroupe les défenses en quatre catégories :

- défenses psychotiques (avec la projection délirante, la distorsion et le déni psychotique) ;

- défenses immatures, au nombre de 6 : projection, fantaisie schizoïde, hypocondrie, agression passive, activisme et dissociation (ou déni névrotique). Il n'y met pas le clivage, la dévalorisation, l'idéalisation ou l'identification projective.

- défenses névrotiques ou intermédiaires comme le déplacement, l'isolation de l'affect, le refoulement et la formation réactionnelle ;

- défenses matures comme l'altruisme, la sublimation, la répression (ou mise à l'écart), l'anticipation et l'humour.

      Une autre classification se rapproche de celle proposée par G. E. VAILLANT, dans le DSM-IV, où sont décrits 7 niveaux de fonctionnement défensif :

- niveau adaptatif élevé qui regroupe par exemple 8 défenses : anticipation, capacité de recours à autrui (affiliation), altruisme, humour, auto-affirmation, auto-observation, sublimation et répression, qui permettent aux facteurs de stress, accroissent la gratification, autorisent la perception consciente des sentiments, des idées et des conséquences, assurent le meilleur équilibre possible entre les différentes motivations conflictuelles ;

- niveau des inhibitions mentales (ou de la formation de compromis). Les 7 défenses données comme exemple - le déplacement, la dissociation, l'intellectualisation, l'isolation de l'affect, la formation réactionnelle, le refoulement et l'annulation rétroactive - maintiennent en dehors de la conscience les idées, les sentiments, les désirs ou les peurs susceptibles de représenter une menace potentielle ;

- niveau de la distorsion mineure de l'image, regroupant des défenses comme la dépréciation, l'idéalisation et l'omnipotence qui opèrent, afin de réguler l'estime de soi, des distorsions mineurs de l'image de soi ou des autres ;

- niveau de désaveu comme pour le déni, la projection et la rationalisation, qui maintiennent en dehors de la conscience des facteurs de stress, des pulsions, des idées, des affects ou des sentiments de responsabilité déplaisants ou inacceptables, tous étant (ou non) attribués de manière erronée à des causes externes ;

- niveau de la distorsion majeure de l'image comme avec la rêverie autistique, l'identification projective et le clivage de l'image de soi ou des autres, qui produisent une distorsion majeure ou une attribution erronée de l'image de soi ou des autres ;

- niveau de l'agir, comme pour l'activisme, le retrait apathique, la plainte associant demande d'aide et rejet de cette aide et l'agression passive, qui engendrent un fonctionnement défensif qui se caractérise par l'utilisation, en présence de facteurs de stress internes ou externes, de l'action ou du retrait ;

- niveau de la dysrégulation défensive, comme pour la projection délirante, le déni psychotique et la distorsion psychotique, qui témoignent d'un échec de la régulation défensive des réactions du sujet aux facteurs de stress, ce qui entraîne une rupture marquée par rapport à la réalité objective.

        

         La classification de John Christopher PERRY (1990), à connotation psychopathologique plus marquée, comporte elle aussi 7 classes,  :

- défenses action (comme l'agression passive) ;

- défenses bordeline ou limite (comme le clivage) ;

- défenses désaveu (comme le déni) ;

- défenses narcissiques (comme l'omnipotence) ;

- autres défense névrotiques (comme le refoulement) ;

- défenses obsessionnelles (comme l'annulation rétroactive) ;

- défense matures (comme la sublimation).

        

       La classification de Adriaan VERWOERDT de 1972 comprend 3 classes de mécanismes de défense définies, notamment, par la manière dont elles négocient avec les menaces: 

- première classe qui se caractérise par un retrait face à la menace, comme pour la régression révélée par l'hypocondrie ;

- deuxième classe qui réunit des mécanismes qui tentent d'exclure la menace de la conscience, comme le déni, la répression (ou mise à l'écart), la rationalisation, la projection et l'introjection ;

- troisième classe constituée des mécanismes où l'on tente de dominer, de maitriser les menaces, comme l'intellectualisation, l'isolation, le recours aux conduites contra-phobiques ou à  la sublimation.

 

          D'autres classifications existent, celles-ci étant les plus couramment exposées, mais en fait, et les polémiques à l'égard de la présentation du DSM-IV l'indiquent, elles ne sont éclairantes que dans le cadre de leur apparition et de leur devenir dans la vie courante.

En fin de compte, les tentatives de systématisation - et celle du DSM-IV en est la plus forte et la plus insistante, donc finalement la plus suspecte - se heurtent au caractère extrêmement évolutif des affections psychiques, tant dans leur degré de gravité que dans leur fréquence d'apparition.

 

         Déjà, les travaux d'Anna FREUD permettent de comprendre, notamment parce qu'elle expose avec grands détails les aspects concrets des mécanismes de défense, plusieurs choses :

- la chronologie de l'apparition des défenses est difficile à établir ;

- les mécanismes de défense ne peuvent apparaître avant que certaines conditions soient remplies ou "avant que les conditions préliminaires de travail" de ces mécanismes "existent". Concrètement dans le cas du refoulement par exemple, il faut que l'enfant ait achevé une différenciation entre le Moi et la Ça. Pour qu'il puisse travailler, le refoulement a besoin d'une structuration de la personnalité. (Joseph SANDLER)

- la présence de certains mécanismes de défense serait normale à certains âges et dangereuse (voire pathologique) avant ou après ;

- une défense peut évoluer au cours de la vie et, dans certains cas, il existerait une véritable séquence développementale. Une telle séquence dénommée aussi par développement ou ligne de développement est évoquée à propos du déni par Anna FREUD.

 

           Pour aller plus loin, dans la réalité clinique, afin d'identifier et traiter des affections psychiques résultants de certains mécanismes de défense, il faut disposer de véritables instruments d'évaluation. Or ces instruments s'avèrent multiples et dispersés et les diagnostics apportés sur les patients peuvent varier considérablement. Et encore plus les thérapeutiques proposées... Ce qui importe dans ces classifications des mécanismes de défense, c'est bien sûr leur utilisation clinique.  

   Le point de départ est l'analyse de défense. Si pour Sigmund FREUD, la libre association des idées est la principale technique, pour Anna FREUD, il importe d'être plus actif pour que s'opère la remontée à l'état conscient des défenses du patient. Son cheminement technique va de l'analyse de la défense à l'étude de sa résistance dans le transfert pour arriver à l'analyse de l'anxiété et de ses origines. Le pronostic est plus favorable lorsque la défense a comme motif la crainte du Surmoi. Comme le conflit, dans ce cas, est intérieur, il peut être liquidé plus facilement, notamment lorsque le Surmoi devient plus accessible à la raison grâce, par exemple, à la connaissance des indications sur lesquelles il est bâti. la peur que provoque le Surmoi est alors diminuée et le Moi n'a plus besoin d'utiliser d'autres procédés défensifs susceptibles d'engendrer des manifestations pathologiques. Ce type d'intervention se heurte à de graves difficultés dans certains états pathologiques où le patient lutte par peur de la puissance de ses pulsions. Lorsque l'analyste rend conscientes et, donc, inopérantes les défenses du patient, ramenant au niveau conscient les activités inconscientes du Moi, l'analyse affaiblit davantage le Moi et favorise le processus pathologique. C'est dire combien l'intervention du thérapeute est délicate lorsqu'il s'agit de s'attaquer directement à l'expression des mécanismes de défense, en l'absence de diagnostic certain, et c'est toute la raison de ces multiples recherches pour le développement de bonnes thérapeutiques... G. E. VAILLANT étudie précisément beaucoup la gestion des défenses au cours des psychothérapies, qui demandent de la patience et du temps. Ce qui ne peut pas passer évidemment par une séquence simple diagnostic relativement rapide-médicaments neurotropes ou psychotropes qui semble être l'objectif recherché par le DMS-IV par exemple... 

 

       Les trois auteurs de Les mécanismes de défense semblent pourtant favorables à ce que l'on se rapproche d'une telle séquence, lorsqu'ils considèrent comme négatives "la réticence (voire la résistance) de certains psychanalystes à l'idée d'un diagnostic ainsi que leur rejet de toute sémiologie - assimilée à une ingérence comportementaliste-psychiatrique stérile (...)".

Ils leur recommandent la lecture de deux ouvrages, Psycho-analytic Diagnosis, understanding Personnality Structure in the Clinical process de Mc WILLIAMS et Psychodynamic Psychiatry in Clinical Practice, the DMS-IV Edition (en attendant la version V, préparée dès 2010 et prévue à la publication pour 2013), de Glen Owens GABBARD.

Même si leurs intentions sont honorables et partent d'une préoccupation que l'on peut partager, la valeur scientifique de ces études est fortement contestée en Europe et aux États-Unis. L'orientation prétendument "a-théorique" du guide, ce qui en soi est relativement suspect, provoque une véritable tempête, malgré l'intention bonne de tenter de constituer un langage commun chez les cliniciens. Le problème provient sans doute des limites mêmes de l'utilisation d'un tel guide, purement descriptif, qui n'aide pas beaucoup en fait dans l'établissement des diagnostics concrets. Le caractère large d'ailleurs de certains mécanismes de défense décrits pose question et laisse ouverte la porte à toutes les manipulations comportementales, ce qui est particulièrement sensible dans le cas de personnes que certains thérapeutes pensent être atteintes de déviance sexuelle. La tempête n'a d'ailleurs pas seulement un caractère de querelle ou de controverse scientifique ; des enquêtes tendent à prouver des conflits d'intérêts entre les membres du comité d'expert et les firmes pharmaceutiques qui auraient peut-être eu un peu trop tendance à rechercher à tout prix des applications thérapeutiques à certaines de leurs trouvailles bio-chimiques. Depuis une dizaine d'années d'ailleurs, la prise de conscience croissante de l'importance de la transparence dans les publications biomédicales se reflète par le nombre croissant de revues médicales qui ont adopté des politiques éditoriales de divulgation de conflits d'intérêt financier et par le soutien recueilli par ces politiques au sein des associations professionnelles Ce mouvement général dans les pays occidentaux pourrait avoir des résultats très directs sur les études psychiatriques, et singulièrement celles portant sur les mécanismes de défense.

 

      Ces trois auteurs ont bien conscience d'ailleurs de certaines dérives sur la terminologie employée dans les publications. Ils tiennent à ce que la différence soit bien établie entre défense et symptôme. Ils signalent que G. E. VAILLANT écrit en 1993 dans The Wisdom of the Ego (Cambridge, Harward University Press) qu'il faut toujours se demander  : "quand une défense est-elle symptôme et quand est-elle adaptative?". Une des meilleures façons d'éviter tout diagnostic imprudent est d'adopter progressivement une approche intégrative des processus psychologiques d'adaptation. Chose qui ne s'est faite, comme ils le présentent, que pour d'autres mécanismes de défense que ceux cités auparavant, des formes socialisées des défenses internes (Laurent MUCCHIELLI), des défenses trans-personnelles qui permettent au Moi de se protéger en manipulant ses relations avec le monde, des mécanismes de défense groupale (Didier ANZIEU, René KAES).

      Dans cette perspective, Daniel LAGACHE (1903-1972) considère que le concept de défense est insuffisant pour expliquer le changement dans la cure psychanalytique et considère comme absolument nécessaire l'introduction du concept de dégagement (Fascination de la conscience par le moi, 1957 ; La psychanalyse et la structure de la personnalité, 1961 ; La conception de l'homme dans l'expérience psychanalytique, 1962).

Il décrit les éléments caractéristiques du dégagement de la manière suivante :

- la reconnaissance, considérée comme essentielle, par le sujet de ses désirs et défenses fantasmatiques ;

- le rôle important que joue la conscience - le Moi conscient - rôle, qui sans être exclusif, est déterminant ;

- la levée de la défense, en tant que préalable du dégagement. Les opérations de dégagement supposent le désinvestissement de la contre-pulsion défensive, son ajournement et, en contrepartie, le surinvestissement de certaines pensées, lequel fait appel à l'attention et à la réflexion.

Daniel LAGACHE précise, aussi, qu'en termes psychologiques, les mécanismes de dégagement font appel à l'intelligence, dans le sens où nous la définissons comme l'ajustement aux situations nouvelles. Il décrit ses différents modes de réalisation (familiarisation du sujet avec la situation traumatique, la prévision qui permet au sujet de se dégager, le remplacement). A la suite d'Otto FENICHEL (1897-1946) qui considère la sublimation comme une défense réussie, D. LAGACHE propose de considérer la sublimation comme un mécanisme de dégagement.

    Dans la même perspective, les études de Richard S LAZARUS (1922-2002) sur le stress psychologique et le coping peuvent être prometteuses. Le coping est l'ensemble des efforts cognitifs et comportementaux destinés à maîtriser, réduire ou tolérer les exigences internes ou externes qui menacent ou dépassent les ressources d'un individu. 

       Karl Augustus MENNINGER (1893-1990), dans un article de 1954, aborde les mécanismes de défense dans une perspective large, celle des processus adaptatifs et d'une hiérarchisation des dispositifs de régulation. Idée reprise par  Bartold Bierens de HAAN, auteur d'un Dictionnaire critique de psychiatrie, en 1969, quand il élabore un modèle du fonctionnement adaptatif qui comprend différentes dimensions de base au nombre de dix, s'exprimant chacune sous forme de coping, de défense, de fragmentation : ceux-ci constituant les trois types de processus ou de mécanismes du Moi. L'idée d'une mise en relation systématique des différents mécanismes du Moi apparaît aussi chez Laurent MUCCHIELLI, chez Serban IONESCU et chez Robert PLUTCHIK. 

          En conclusion, Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Calude LHOTE écrivent, sans doute avec un certain optimisme, "qu'après une période de mise en évidence et de description des différents mécanismes psychologiques d'adaptation, les chercheurs et les praticiens s'orientent vers l'étude des relations entre ces différents mécanismes. Une approche intégrative pourrait déboucher sur une nouvelle théorie de l'adaptation permettant une vision plus globale du fonctionnement psychique. La diversité de ces mécanismes rend, cependant, indispensable - tout comme dans le cas d'une approche intégrative en psychopathologie - une réflexion épistémologique sur ce thème."

 

Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE, Les mécanismes de défense, Théorie et Clinique, Nathan Université, collection Psychologie Fac, 2003.

Sur la polémique à propos des DSM, on peut consulter les sites Internet  http://pharmacritique.20 minutes-blogs.fr, http://arturmary.wordpress.com et http://prescrire.org, le Manuel de psychiatrie, Masson, 2006, notamment l'article de Henri EY et l'étude de James PHILLIPS "On DSM-5 Grief and Depression : When Science and Terminology Get Confused, dans Psychiatric Times, 15/09/2010, ainsi d'ailleurs que d'autres articles dans cette même revue. Jean THUILLIER, La folie, Histoire et Dictionnaire, Robert Laffont, collection Bouquins, 2007.

A noter que cet article sera complété par la suite. 

 

 

                                                                                            PSYCHUS

 

Relu le 4 mai 2020

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15 mars 2011 2 15 /03 /mars /2011 13:17

        Sans mettre en cause et même parfois en question le mouvement d'urbanisation que la grande majorité des sociologues, des urbanistes et des architectes considère comme une fatalité, différents courants s'opposent fortement, surtout depuis le début du XXe siècle, sur le type d'habitat urbain à construire.

 

        Bien entendu, l'urbanisme en tant que tel, avant même l'existence du mot - néologisme créé en 1876 par l'ingénieur architecte espagnol Ildefonso CERDA (Teoria general de l'urbanization) à partir du latin urbs - date de très longtemps. Sans doute en excluant en partie l'Empire Romain, très grand bâtisseur d'édifices et de villes en tout genre, nous pouvons considérer avec Françoise CHOAY (La règle et le modèle, 1980), "qu'avant la renaissance, on ne trouve aucune société où la production de l'espace bâti relève d'une discipline réflexive autonome". Même dans cet Empire-là, des considérations militaires pesaient sur la conception du bâti et ce n'est qu'effectivement très tard que c'est en terme d'habitat que les villes sont principalement, voire exclusivement pensées.

Cet auteur distingue deux grandes étapes, d'ailleurs, une première révolution ayant lieu en Italie au XVe siècle, conceptualisée par Léon-Baptiste ALBERTI dans son De re aedificatoria. Il pense l'art d'édifier comme discipline théorique et appliquée, ayant pour tâche de structurer et d'édifier le cadre de vie des hommes, depuis le paysage rural jusqu'à la ville. Une seconde révolution, issue de la révolution industrielle, théorisée par Ildefonso CERDA, postule, loin d'un caractère "dialogique" visant à satisfaire la nécessité, la commodité et le plaisir d'habiter, que les lois de l'urbanisme sont scientifiques. Il faut rechercher les dispositions universelles, des modèles spatiaux, reproductibles, qui favorisent la plus grande efficacité possible. Sa démarche peut mieux se comprendre en la confrontant avec l'expérience des grands travaux (1853-1869) entrepris à Paris par le préfet HAUSSMANN. Lequel livre dans ses Mémoires (1890-1893) les méthodes et les principes qui ont guidé sa démarche. Toujours suivant Françoise CHOAY, "La Teoria associe (...) un ensemble de traits empruntés aux formes textuelles hétérogènes de l'utopie, du discours scientifique et même du traité d'architecture. Elle constitue la première occurrence d'un genre textuel spécifique qu'on peut nommer "théorie d'urbanisme" et qui, jusqu'aux années 1960, a été illustrée par une lignée ininterrompue de théoriciens, généralement praticiens et plus précisément architectes." Pour des raisons diverses, le texte lui-même fut ignoré par les autres auteurs, mais leurs théories rejoignent ses attendus et ses conclusions. Lesquelles sont confortées ensuite par les progrès du machinisme et de l'industrialisation. Ces théories sont mises dûment en pratique par leurs auteurs et elles font autorité auprès des instances administratives et politiques de nombreux États.

 

        Françoise CHOAY (l'urbanisme, utopies et réalités, 1965) désigne comme "pré-urbanisme" un ensemble de textes et des réalisations du XIXe siècle, dont la démarche, qualifiée d'utopique, anticiperait et préfigurerait celle de l'urbanisme.

Elle divise ce pré-urbanisme en "progressiste" et "culturaliste". Ils fondent tous uniquement leurs propositions de sociétés modèles sur une double critique de la société industrielle. Ils se rencontrent pour dénoncer, chacun dans sa propre zone de diffusion intellectuelle, les tares de la société capitaliste industrielle, surtout visibles dans les grandes villes : densités excessives, insalubrité de l'habitat et des quartiers ouvriers, distances épuisantes entre lieux d'habitation et de travail, inadaptation de la voirie, absence d'espaces verts, opposition entre quartiers riches et quartiers pauvres, monotonie et laideur des nouvelles constructions. La critique des progressistes met plus l'accent sur l'archaïsme et l'inefficacité de la ville, tandis que celle des culturalistes vise surtout la désintégration des valeurs culturelles traditionnelles sous l'effet de l'industrialisation. Face au désordre social et urbain, les uns et les autres font des propositions très différentes.

       Le modèle spatial progressiste (annoncé dans les projets panoptiques de Jeremy BENTHAM), peut être défini à partir d'ouvrages comme ceux de Robert OWEN (1771-1858), Charles FOURIER (1772-1837), Henry Hobsa RICHARDSON (1838-1886), Etienne CABET (1788-1856). Malgré certaines divergences (FOURIER, par exemple, ne croit pas à la révolution industrielle), ce modèle peut être caractérisé par :

- son ouverture, qui permet, conformément aux exigences de l'hygiène, une égale distribution à tous de l'air, de la lumière et de la verdure ;

- son découpage, selon un classement rigoureux : activités humaines habitat, travail, loisir sont aménagés en des lieux distincts ;

- la simplicité et l'immédiate lisibilité de cette logique fonctionnelle dans son organisation. La ville progressiste récuse l'héritage artistique du passé pour se soumettre, exclusivement, aux lois d'une "géométrie naturelle" ;

- la transposition de la qualité et du rôle de modèle aux édifices qu'il englobe et qui deviennent des prototypes, eux aussi définis une fois pour toutes. 

A l'opposé de la cité occidentale traditionnelle et des grandes villes de l'ère industrielle, le modèle progressiste se présente comme un établissement éclaté : quartiers, communes ou phalanges sont autosuffisants, indéfiniment juxtaposables. Un espace libre préexiste aux unités qui y sont disséminées. Les vides et la verdure annoncent la désagrégation de la ville traditionnelle. Bien entendu, ce modèle spatial est un dispositif contraignant au service d'idéologies politiques diverses (socialisme paternalisme chez OWEN, socialisme d'État chez CABET, socialisme communautaire chez FOURIER) qui assure un rendement maximal des activités des habitants.

      Le modèle spatial culturaliste peut être défini à partir des oeuvres de John RUSKIN (1819-1900) et William MORRIS (1834-1896), et se concentre surtout en Angleterre. Pour William MORRIS (Nouvelles de nulle part, 1884), "les phalanstères de FOURIER... n'implique rien d'autre qu'un refuge contre la pire indigence."

Ce modèle est caractérisé par un certain nombre de déterminations :

- au contraire de l'espace modèle progressiste, la cité modèle culturaliste est bien circonscrite, à l'intérieur de limites précises ; elle contraste avec les espaces naturels environnants ;

- ses dimensions sont modestes, inspirées de celles des cités médiévales ;

- elle ne présente aucune trace de géométrie : l'irrégularité et l'asymétrie sont la marque de l'ordre organique, qui traduit la puissance créatrice de la vie. Nous retrouvons facilement ici la différence entre jardins à la française et jardins à l'anglaise... ;

- l'art y présente la même importance que l'hygiène : moyen par excellence d'affirmer une culture, il ne peut se développer que par la médiation d'un artisanat ;

- en matière de construction, pas de prototypes : chaque établissement doit être différent des autres, tant par ses édifices publics que par ses demeures individuelles.

On pourrait soutenir que sur le plan politique,  l'idée de communauté s'achève en formules démocratiques. 

      Mais de toute manière, dans la pratique, seul le modèle progressiste a donné lieu à des réalisations concrètes, peu nombreuses et de dimensions réduites. Ces expériences appartiennent aux curiosités sociologiques, mais en revanche, les modèles du pré-urbanisme présentent un intérêt épistémologique considérable, car ils annoncent des conceptions de l'urbanisme. (Françoise CHOAY).

 

         De grands architectes, voulant protester contre l'attitude de "la grande masse des professeurs en architecture, attachés à des enseignements désormais sans efficacité et à des habitudes de penser ou de juger (...) fréquemment en opposition avec les buts mêmes qu'ils ont mission d'atteindre" se réunissent en 1928 autour de Victor BOURGEOIS (1897-1962) pour fonder le Congrès international d'architecture moderne. La plupart de ces architectes font partie du mouvement moderne en Europe, aux États-Unis, au Brésil et au Japon (W. GROPIS, L. MIES VAN DER ROHE, LE CORBUSIER, J. L. SERT, G. RIETVELT, R. NEUTRA, WIENER, L. COSTA, MAEKAWA, SAKAKURA...). Par leurs congrès, de 1928 à 1959, ils entendent jouer un rôle dans une redéfinition de l'urbanisme, dans le prolongement direct d'ailleurs des idées d'ildefonso CERDA. L'action des CIAM investit l'urbanisme, lors du congrès de 1930, sur le "lotissement rationnel" et, surtout à la "ville fonctionnelle définie dans la Charte d'Athènes en 1933, sous l'égide de LE CORBUSIER, pseudonyme de Charles-Edouard JEANNERET (1887-1965). A partir de l'analyse comparative d'un ensemble de villes européennes, un cadre de projet universel est proposé pour l'urbanisme, censé organiser quatre fonctions majeures (habitation, délassement, travail, circulation). Les destructions de la guerre mondiale offrent à ces architectes un champ d'action énorme pour remodeler à leur idée le tissu urbain.

Cette fameuse Charte d'Athènes, véritable manifeste de l'urbanisme progressiste, se présente comme un texte de combat. Il condamne sans appel la ville contemporaine, incarnation du désordre et du mal et propose la ville modèle. Au classement des quatre fonctions, nous pouvons observer :

- la place prépondérante accordée à l'habitation (avec le privilège, propre à LE CORBUSIER, de l'habitat en hauteur) ;

- le fait que la circulation est traitée comme une fonction à part entière, jusqu'à lui donner une sorte de priorité dans le tracé des projets ;

- la pauvreté du chapitre consacré aux loisirs qui se résument dans la culture physique, le sport, et donc, dans l'aménagement d'espaces verts, en priorité au pied des habitations ;

- le patrimoine culturel est considéré comme un mal nécessaire.

Ce texte a exercé et exerce encore notamment dans certains pays en voie de développement, un impact unique en son genre, imprimant sa marque sur l'aménagement de l'espace dans le monde entier.

   Dès 1951, toutefois, (congrès d'Hoddesdon), cette grille CIAM est contestée (question du coeur de la ville) et en 1953, un groupe d'architecte (G. GANDILIS, A. VAN EYCK, A. et P. SMITHSON...) quitte le Congrès (sur la question de la redécouverte de la rue, et de conceptions plus organicistes)  pour fonder Team 10. En 1959 (congrès  D'Otterlo), devant ces divisions, certains membres décident la dissolution de CIAM. Le Team X ne développe pas à proprement parler de théorie, mais veut surtout penser le passage d'une société industrielle, organisée autour du travail, à une société caractérisée par la consommation et la fragmentation sociale. Les architectes de Team 10 mettent en avant de nouveaux concepts comme le cluster (association de logements, en grappe), le stem (idée de rues intérieures, sur le modèle des unités d'habitation de LE CORBUSIER, suspendues au-dessus d'immeubles collectifs continus, indépendantes de la circulation automobile), le web (construction alliant une infrastructure à trois dimensions régulière que l'on rempli à la demande).

 

       C'est surtout dans les années 1960 que l'ensemble des critiques portées sur les conception de cet urbanisme moderne provoque l'émergence de nouvelles idées d'urbanisme. Ces critiques portent d'abord sur les résultats concrets de l'application des théories de l'urbanisme progressiste. Nous pouvons citer les travaux de Lewis MUMFORD (critique esthétique) , de Jane JACOBS, de Charles ABRAMS et de Alexander MITSCHERLICH (critique sociale). En 1964, CH. ALEXANDER (Notes on the syntesis of form)  critique les fondements mêmes de cet urbanisme moderne, et depuis c'est l'ensemble des conceptions mise en avant par la Charte d'Athènes qui est globalement contesté.

Mais cette contestation atteint surtout les milieux philosophiques et sociologiques, les urbanistes restant pour la plupart dans l'école "moderne". Ce n'est que très récemment, devant l'ampleur de l'urbanisation qu'un mouvement monte, venant surtout de grandes villes européennes, pour qu'un nouvel urbanisme soit véritablement mis en oeuvre. Ainsi, en 1994, les participants de la conférence européenne sur les villes durables élaborent à Aalborg (Danemark) une Charte se présentant comme une anti-Charte d'Athènes. Cette Charte d'Aalborg prône une densité et une mixité des fonctions urbaines au service du développement durable. Les villes européennes signataires affirment leur rôle historique et leur responsabilité dans les problèmes environnementaux, Elles s'engagent à une économie investissant dans la conservation du capital naturel et intègrent à la protection de l'environnement les exigences sociales. Des plans locaux de durabilité doivent permettre d'avancer dans cette voie. Dix ans plus tard, le réseau des villes durables fait le point sur les évolutions pratiques liées aux Agenda 21.

 

François CHOAY, L'urbanisme, utopies et réalités, Anthologie de textes, Editions du Seuil. Dictionnaire de l'urbanisme et de l'aménagement, Sous la direction de Pierre MERLIN et de Françoise CHOAY, PUF, 2010.

 

                      SOCIUS

 

Relu le 5 mai 2020

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13 mars 2011 7 13 /03 /mars /2011 09:36

            C'est vers la vie quotidienne et vers la localité que se tourne l'intérêt, dès que le changement de contexte général fait surgir un malaise lié aux problèmes des finances publiques, à la montée du chômage et de l'insécurité et aux retombées négatives des grandes options planificatrices. (Jean REMY et Liliane VOYE). 

   Ce malaise engendre un accroissement des travaux d'ethnologie sociale et d'anthropologie. Comme ceux de Paul Henry CHOMBART de LAUWE. L'attention se porte sur les problèmes rencontrés par les ruraux ou les immigrés arrivant dans la ville sans y rencontrer l'objet de leurs espoirs, de meilleures conditions de vie ou d'emploi (Colette PETONNET, On est tous dans le brouillard : Ethnologie des banlieues, Galilée, 1979), sur les liens entre formes spatiales et modes de sociabilité (Y JOSEPH, Le passant considérable. Essai sur la dispersion de l'espace public, Librairies des Méridiens, 1984)... C'est le thème de la banlieue, avant le thème des "problèmes de quartiers difficiles", qui est abordé par plusieurs auteurs, en particulier celui de l'opposition centre/banlieue et celui du rapport possible entre compétition et banlieue (Daniel PINSON, Des banlieues et des villes, Editions ouvrières, 1992 ; Laurence ROULLEAU-BERGER, La ville-intervalle, Les Méridiens-Klincsieck, 1991).

    Bernard POCHE s'interroge dans "Mouvements régionaux, mort et transfiguration de la localité", (in Recherches sociologiques, n°1, 1980) sur la signification de l'identité régionale et sur le sens même de la localité comme mode de coexistence active entre groupes divers.

     Michel PINÇON et Monique PINÇON-CHARLOT, dans Dans les beaux quartiers (Le Seuil, 1989) étudient des populations refermées sur elles-mêmes, qui prennent l'habitude de vivre entre eux, ce qui contribue à des fractures sociales entre certaines catégories (riches et pauvres) de la population.

    Les travaux des sociologues qui s'intéressent à la vie urbaine (et ils sont nombreux!) le font aussi sous la poussée de groupes d'habitants qui entendent prendre en main leur environnement immédiat, et des institutions comme l'université jouent parfois un rôle actif dans la constitution de réseaux urbains. Les travaux d'André SAUVAGE (par exemple les habitants, de nouveaux acteurs sociaux, L'Harmattan, 1992) et de François DUBET (que nous pouvons retrouver dans Annales de la recherche urbaine ou Espace et Sociétés) témoignent de ce phénomène de "boule de neige" qui font apparaître de moins en moins les quartiers comme les objets passifs des entreprises immobilières. 

    Ce mouvement de ré-appropriation - qui conduit à un remise en cause - souvent épisodique, à l'occasion d'un problème concret - des grandes visées planificatrices. M. BASSAND (avec J. P.  FRANGIERE, Le pouvoir dans la ville, essai sur la démocratie urbaine, Vevey, Delta, 1973) en Suisse, M. QUEVIT (Les causes du déclin wallon, Bruxelles, Vie ouvrière, 1978) en Belgique, Jean-pierre WORMS (avec P. GREMION, Institutions régionales et politiques locales, CNRS, 1968)  en France... s'interrogent ainsi sur de nouveaux constituants du pouvoir local.

      Une série de recherches, qui va dans le même sens, surgissent sur la revalorisation de l'habitat ancien (Alain BOURDIN, Le patrimoine réinventé, PUF, 1984), sur la "réinvention de la campagne (M. MARIE et J. VIARD, La campagne inventée, Actes Sud, 1977) ou sur un nouveau sens de l'espace (R. LEDRUT, L'espace en question, Anthropos, 1980). 

       Faut-il voir dans ses multiples voies de recherche l'émergence d'un nouveau paradigme (Jacques MALTCHEFF, R. LEDRUT)? En tout cas, l'espace local devient un déterminant en dehors duquel on ne peut comprendre les conflits urbains. Cet espace local se substitue-t-il comme paradigme de référence au travail professionnel ou constitue-t-il seulement un nouveau pôle, un nouveau lieu central où s'expriment de façon aiguë conflits et coopérations?

 

         Jean-pierre STÉBÉ et Hervé MARCHAL estiment que nous sommes entrés, avec le désengagement de l'État, en France, et les diverses étapes de la décentralisation, dans le mouvement même de ces diverses tentatives de ré-appropriations à différents niveaux, dans une nouvelle gouvernance de la ville.

Alors que depuis le XIIe siècle, en Europe, la ville et l'État nouent des relations compliquées dans la possession et l'exercice du pouvoir politique (nous développerons cet aspect ailleurs), aujourd'hui, après que l'urbanisation se soit faite sous l'autorité centraliste de l'État dans les années 1950 et 1960, en France tout au moins, la délégation de nombreux pouvoirs administratifs aux échelons régional, cantonal et municipal, met la ville en avant de nouveau comme acteur décideur. Les villes ont tendance à nouer entre elles des liens particuliers, culturels, économiques, environnementaux... par-dessus les frontières étatiques. "Les villes sont d'aujourd'hui l'un des lieux où se posent avec le plus d'acuité les enjeux de notre société. Afin d'y répondre, elles ont opéré d'importantes transformations, tant au niveau de leurs institutions que de leurs dispositifs de gouvernement. Elles se dotent de multiples conseils pour mener à bien leurs projets et s'appuient sur des organismes d'études et de prospectives pour justifier leurs orientations."

La multiplication des acteurs représente désormais un élément clé des processus politiques de développement urbain. Si les villes deviennent bien en tant que telles des instances essentielles de la vie des sociétés, il reste qu'elles sont logiquement confrontées aux mêmes difficultés que les autres niveaux de gouvernement (supra-étatique, étatique, régional). D'une part, on y observe une grande différenciation interne qui se traduit par une augmentation des acteurs intervenant effectivement dans la vie urbaine et plus particulièrement dans les processus décisionnels. D'autre part, les responsables politiques des villes sont face à la nécessité de développer des liens et des convergences avec d'autres villes, bien souvent au-delà des frontières régionales et nationales. Au niveau européen, par exemple, les municipalités des grandes agglomérations doivent s'organiser en vue de demander des soutiens financiers soit à l'État, soit à l'Union Européenne, et ce afin d'être en mesure de répondre aux enjeux de la compétition économique et de promouvoir une image positive de leur ville dans l'espoir de la rendre effective."

      Si l'expression de gouvernance des villes se généralise, elle ne désigne pas pour l'instant quelque chose de très précis et constitue encore plus un enjeu de pouvoirs qu'une réalité admise par tous les acteurs. "Sur un plan empirique, il est possible de distinguer deux façons de faire concrètement de la gouvernance, en Europe tout au moins.

La première se décline sur un mode entrepreneurial (hérité des États-Etats, mais aussi dirions nous d'un certain libéralisme économique) où il est alors question de privilégier le développement économique, comme on l'observe dans certaines villes britanniques. Ceci étant dit, certains observateurs de la vie urbaine n'hésitent pas à affirmer qu'en fait de nombreuses villes s'engagent peu ou prou dans cette voie depuis qu'elles sont sorties d'une administration par secteurs (logement, transports, éducation, déchets ménagers...) pour s'engager dans des logiques explicitement concurrentielles et stratégiques." Voir les études de Jean HAENTJENS par exemple (Le pouvoir des villes ou l'art de rendre désirable le développement durable, La Tour d'Aigues, Editions de l'Aube, 2008).

"La seconde façon de décliner concrètement la gouvernance vise davantage à concilier développement économique et maintien de la cohésion sociale. Des villes tentent en effet de résister aux pressions du marché en préservant une qualité de vie sur leur territoire, en produisant des lieux chargés d'identité, mais aussi en mettant en oeuvre des politiques urbaines de lutte contre l'exclusion, contre la formation de ghettos urbains. Que ce soit en France, à l'instar de Lille, durement touchée par la crise industrielle, en Allemagne (Hambourg) ou en Espagne (Barcelone) entre autres, ce mode de gouvernance cherche à conjuguer performances économiques, valorisation du patrimoine et protection des défavorisés." Voir les études de David MANGUIN par exemple (La ville franchisée, Editions de la Villette, 2004).

         Les urbanistes et les architectes, confrontés aux évolutions du milieu, réagissent encore avec le même décalage qu'entre eux et la grande majorité des sociologues dans les années 1960. Ils sont certes de plus en plus contraints de tenir compte de la pluralité des désirs des citadins, mais la majorité des formations des urbanistes gardent une préférence pour les conceptions datant des premières planifications urbaines. Car le métier d'architecte ou d'urbaniste reste très morcelé, avec une très forte hétérogénéité de statuts et de cadre d'emplois (public, privé, grands projets, petits aménagements) et faute d'un ensemble de pratiques communes, en l'absence de cadres de référence commun (technique, économique, idéologique...), les architectes comme les urbanistes sont en quelque sorte emportés par l'habitude de penser l'urbain de la même manière que l'État planificateur des années 1950. (Voir l'article sur Types d'urbanisation en conflit).

Toutefois, l'image négative maintenant très répandue de la ville-béton, la prise de conscience de l'effroyable impossibilité de la gestion d'ensembles urbains gigantesques, la perception de plus en plus concrète de problèmes environnementaux découlant directement des conceptions urbaines sur tous les continents, amènent une prise de conscience qui met longtemps à se traduire dans les faits, parce qu'il ne s'agit pas seulement de conception de technique d'architecture mais aussi d'intérêts économiques puissants attachés au modèle urbain maintenant répandu partout. "L'étalement urbain, l'augmentation des déplacements motorisés, la diffusion de l'habitat précaire dépourvu d'infrastructures sanitaires... affectent négativement l'environnement au point que le défi majeur des architectes et des urbanistes est de penser la ville future dans le cadre du développement durable."

 

        C'est ce même mouvement de ré-appropriation au niveau local et de la mise en place conflictuelle d'une gouvernance qu'analyse Yankel FIJALKOW.

"Parmi les variables permettant de comprendre l'autonomie relative de certains acteurs, la notion d'échelle s'est révélée particulièrement adaptée. Elle montre l'existence d'un pouvoir politique local qui gère à l'échelle d'un territoire ses propres contradictions. En France, notamment dans son étude de 1976 (le pouvoir périphérique, Seuil), Pierre GRÉMION "a montré le détournement du modèle centralisé et l'existence d'un pouvoir périphérique local, consistant en une connivence entre les services territoriaux de l'État et les élus locaux. Ainsi par exemple, ces derniers utilisaient les relais territoriaux de l'État pour faire pression sur celui-ci, alors que le préfet les employait comme informateurs locaux. Ce constat de l'existence d'un système local a été confirmé au cours des années 1980 grâce à la décentralisation. Les municipalités, dotées d'une autonomie nouvelle, se sont trouvées en position d'acteurs et non de simples agents exécutants les décisions de l'État central. Ce changement a renforcé des notabilités déjà bien établies localement. Néanmoins, le gouvernement local s'institutionnalise et est reconnu inégalement par les États centraux d'autres pays : dès 1807 en Prusse, en 1837 en Norvège et en Belgique, 1930 en Espagne. D'autre part, l'émergence de nouveaux espaces politiques, comme l'Europe, amène les municipalités et les régions à faire face à de nouvelles règles et normes. (...) Les réformes du gouvernement des villes liées aux relations entre les usagers, l'administration et le politique sont d'autant plus diverses qu'elles s'inscrivent dans des traditions nationales différentes. En définitive, l'hypothèse d'un système politico-administratif compartimenté et hiérarchisé correspond de moins en moins à la réalité. Certains chercheurs constatent que l'administration française est beaucoup moins bureaucratique, rigide et impersonnelle qu'on ne le suppose généralement. Le type pur de la domination bureaucratique décrite par Max WEBER (Economie et société, 1920) est infléchi : des ajustements négociés, des adaptations se révèlent possibles à l'égard des administrés."

       Le thème de la "gouvernance" qui s'est largement diffusé dans les années 1990 situe bien une certaine réalité, mais celle-évolue (rien n'est irréversible en la matière) et l'état actuel des villes est soumis au jeu conflictuel d'un certain nombre de forces politiques, à plusieurs niveaux : Ville-Région-État-Europe. Si la fragmentation du gouvernement et des services urbains, poussée aussi par des politiques économiques d'inspiration libérale, voire néo-libérale, déplace le pivot du pouvoir politique vers le local, il n'est pas assuré pour autant que ce mouvement aille directement dans le sens de nombreuses aspirations de citoyens ou de groupes de citoyens actif à la ré-appropriation de leur habitat. "Le thème de la participation, écrit encore Yankel FIJALKOW, fait aujourd'hui partie des objectifs affichés par de nombreux gouvernements urbains. Dans les pays du tiers-monde, l'objectif est, selon le mot de Didier FASSIN ("Politique des corps et gouvernement des villes" dans Les figures urbaines de la santé publique. Enquête sur les expériences locales, La Découverte, 1998), de "faire participer". En France, le développement des conseils de quartier et la politique de la ville participent d'une volonté affichée depuis plus de vingt ans de donner la parole aux habitants. Néanmoins, le bilan est mitigé, selon un rapport ministériel (M. SUEUR, Demain la ville, La Documentation Française, 1998). Pour comprendre comment et pourquoi le bilan diffère des intentions, nous devons nous demander comment est né ce besoin de participation, que veut dire participer, qui participe, quels sont les enjeux de la participation. Cette démarche nécessite de prendre ses distances avec un vocabulaire technico-poétique, peu ou prou emprunté aux sciences sociales : "collectif de réponses", "lien social", "apprentissages croisés", "chaînes de coopération", "coentreprise", "espace" - ou territoire - de projet". "

   Il existe de très grandes différences entre participation réelle des habitants, consultation de ceux-ci et concertation avec ceux-ci. En dehors de luttes locales à propos de projets d'aménagements, qui possèdent surtout un caractère défensif, peu d'expériences d'effectives de participations significatives à l'élaboration d'un projet urbain et à sa réalisation existent. 

 

Yankel KIJALKOW, Sociologie des villes, La Découverte, Collection Repères, 2009. Jean-Marc STÉBÉ et Hervé MARCHAL, Sociologie urbaine, Armand colin, collection Cursus, 2010. Jean REMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

SOCIUS

 

Relu le 6 mai 2020

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12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 13:01

   Deux grandes catégories de films peuvent être vus sur l'urbanisation et la ville : les documentaires et les films de fictions, les uns se centrant sur ce sujet, les autres, à travers une mise en scène, donnant une vision positive ou négative, de manière indirecte, mais parfois spectaculaire, du milieu urbain.

 

     Loin de certains propos (relevés sur Internet notamment), le documentaire sur la ville connaît depuis l'avènement du cinéma un bon niveau et même dans les dix premières années de ce troisième millénaire un certain regain. En tout cas, la qualité de beaucoup de documentaires ne se dément pas, si l'on en juge par le coup d'oeil que l'on peut faire par exemple sur les sites Internet www.film-documentaire.fr (56 films proposés) ou www.onf-nfb.gc.ca, ce dernier offrant un joli panel de documents en langue française ou en langue anglaise. Parmi ces documentaires, nous en relevons sept :

- Paris 1900, de Nicole VEDRÈS, sorti en 1946, qui retrace la vie à Paris entre 1900 et 1914. Ce film utilise de vrais documents d'époque et des extraits de plus de 700 films. 

- A propos de Nice, de Jean VIGO, de 1930, 45 minutes, Noir et Blanc, qui fait partie des films "symphoniques" produits en grande quantité dans les années 1930.

- L'architecte Maudit, de Pierre KAST, de 1953, 18 minutes, qui retrace la carrière et l'oeuvre de Claude-Nicolas LEDOUX, architecte du XVIIIe siècle. Ses plans architecturaux et des images de ses rares projets menés à bien, dévoilent une personnalité originale dont les travaux s'appuient sur une réflexion sur l'urbanisme et les modes de vie. un documentaire qui révèle un architecte visionnaire, utopiste et futuriste.

- Les Paris de Paris, de Pierre DESFONS, de 1987. Ce reportage de 77 minutes permet de voir l'évolution urbanistique de Paris et les réalisations récentes. Le film se termine sur la perspective du "Grand Paris" qui actuellement encore est l'objet d'une bataille politique et médiatique importante.

- Architecture et Urbanisme à Paris (1982-1992), sorti en 1992, de Jean-François ROUDOT. 11 minutes de panorama de dix ans d'évolution de la ville en matière d'urbanisme et d'architecture, à travers un montage d'extraits des films réalisés par la Vidéothèque de Paris (une mine également de documentaires sur... Paris) de 1982 à 1992, sur la rénovation de certains quartiers parisiens et les grands travaux de la capitale.

- Un autre conte des deux villes, de Michelle GALES, de 2003, entre la France et l'Angleterre pendant 95 minutes. Depuis cent ans, Paris et Londres sont citées comme les deux modèles de l'urbanisme : d'un côté, la ville dense, réglementée, avec des travaux publics prestigieux, de l'autre, la ville étalée, agglomération de communes indépendantes, avec quartiers d'affaires au centre et quartiers résidentiels recherchés à la périphérie, le système laissez-faire. Malgré ces différences, dans les deux contextes, on entend dire que vivre au centre ville est redevenu à la mode. La réalisatrice a voulu se rendre compte elle-même de la réalité.

- Rendez-vous à Pékin, de Simon PRADINAS (avec Xiaoling ZHU) , de 2003. Pendant 56 minutes, le film raconte la redécouverte de Pékin par une jeune femme chinoise, après plusieurs années d'absence. Difficile de reconnaître la ville, construite autour de la Cité interdite. En vélo, elle parcourt les rues et questionne les habitants.

 

      La revue Urbanisme avait établi une sorte de palmarès, il y a quelques années, des films de fiction qui représentent la ville de manière forte. Nous nous retrouvons en partie dans celui-ci, tout en constatant avec elle un impossible classement :

- Blade Runner, de Riddley SCOTT, de 1982.

- Manhattan, de Woody ALLEN, de 1972.

- Metropolis, de Fritz LANG, de 1927.

- Les Ailes du désir, Alice dans les villes, Lisbon Story et L'ami américain, de Wim WENDERS.

- la Dolce Vita, la Strada et surtout Fellini-Roma, que nous recommandons réellement, de Frederico FELLINI.

- Brazil, de Terry GILLIAM, de 1985.

- La Haine, de Mathieu KASSOVITZ, de 1995, auquel nous rajouterions bien, dans le même registre les deux films plus récents Banlieue 13 de Pierre MOREL et Banlieue 13 Ultimatum, de Patrick ALESSANDRIN.

- Mon oncle, Playtime et Trafic, de Jacques TATI.

- Hotel du Nord, de Marcel CARNE, de 1938.

- Printemps tardif et Voyage à Tokyo, de Yasujiro OZU.

- Blow up d'ANTONIONI, de 1966.

- Le Pont du Nord, de Jacques RIVETTE, de 1981.

- Les enfants du Paradis, de Marcel CARNÉ encore, de 1945.

- Macadam Cowboy, de John SCHLESINGER , de 1970.

- Lola, de Jacques DEMY, de 1961.

- Calcutta, le monument de Louis MALLE, de 1968...

 

             Une filmographie, très spécifique (que l'on peut retrouver sur Internet), concerne Paris et New-York, les deux villes sans doute les plus filmées et représentées.

   On peut classer les films qui donnent de Paris une vision poétique et populaire (Sous les toits de Paris, de René CLAIR, de 1930 ; Les portes de la nuit, de Marcel CARNÉ, de 1946), ceux qui lui donnent plutôt une vision criminelle (Touchez pas au Grisbi, de Jacques BECKER, de 1953 ; Bob le flambeur, de Jean-Pierre MELVILLE, de 1956)... Une vision américaine peut être distillée par des films comme Un américain à Paris, de Vincent MINELLI, de 1951 ou Ariane, de Willy BILDER, de 1957 ou une vision Nouvelle Vague par des métrages comme Les 400 coups, de François TRUFFAUT, de 1959 ou Les nuits de la pleine lune, d'Eric ROHMER, de 1984. Ou encore une vision plus contemporaine, et généralement plus dure par des films comme Subway, de Luc BESSON, que nous recommandons pour sa vision du métro parisien ou encore Le fabuleux destin d'Amélie Poulain, de Jean-Pierre JEUNET, de 2001, que nous détestons à cause d'une certaine mièvrerie, mais qui dépeint certaines rues de la capitale sous un jour plutôt cru. 

   De la même manière, New-York peur être vue comme la ville promise (L'émigrant, de Charlie CHAPLIN, de 1917 ou encore America, America, d'Elia KAZAN, de 1963), comme la ville de toutes les minorités (et ce qui explique bien une certaine focalisation sur cette ville, alors que beaucoup de sociologues par ailleurs sont prêts à nous expliquer qu'il s'agit d'une ville plus cosmopolite, plus mondiale que véritablement américaine) (Le casse de l'oncle Tom, d'Ossie DAVIS, de 1970 ou Il était une fois en Amérique, de Sergio LEONE, de 1984, avec une mention particulière, toute personnelle pour la série des Parrain (1972-1974-1991), de Francis Ford COPPOLA...), comme la ville de la réussite (La foule, de King VIDOR, de 1928 ou Wall Street, d'Oliver STONE, de 1987), comme la ville des bas fonds (là le choix est très vaste!) (Les faubourgs de New York, de Raoul WALSH, de 1933 ou Le roi de New York, d'Abel FERRARA, de 1989) ou comme la ville "punie" (Le monde, la chair et le diable, de Ranald Mac Dougall, de 1959 ou Indépendance Day, de Roland EMMERICH) où pour cette dernière catégorie les scénaristes de films catastrophes se déchaînent facilement.

 

            FILMUS

 

Relu le 7 mai 2020 (où l'on réalise que c'est loin d'être complet... donc à compléter!)

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11 mars 2011 5 11 /03 /mars /2011 14:41

                                            Dès le début de l'activité cinématographique (1895), les cinéastes filment des vues de villes existantes ou reconstituées en studio, avec des actions qui s'y déroulent, qu'ils relèvent de scènes de la vie quotidienne ou des genres propres au cinéma (policier, fantastique...). Depuis, cette présence de la ville ne cesse de se développer, se renouvelant avec les esthétiques cinématographiques et les transformations urbaines. (Thierry PAQUOT et Thierry LULLE).

Architectes et urbanistes ont entretenu avec ces images animées différents types de relations. Dans la mouvance des avant-gardes des années 1920, certains y voient l'occasion de valoriser leur vocabulaire formel et les idées qu'ils défendent. Ils conçoivent des décors en studio ou font utiliser leurs propres réalisations architecturales pour exalter le nouveau mode de vie qu'elles doivent entraîner. Sont souvent cités dans cette deuxième démarche, LE CORBUSIER (1887-1965) avec L'architecture d'aujourd'hui, de 1929, tourné dans les villas Savoye et Church et Roberto MALLET-STEVENS (1886-1945) avec Mystères du château de dés, de 1928, tourné dans la villa Noailles. A la fin des années 1960, lorsque commence la critique de l'urbanisme progressiste, les moyens audiovisuels sont utilisés pour permettre une large sensibilisation aux questions de l'aménagement urbains et de l'environnement. 

D'une manière générale, le cinéma influence et alimente l'imaginaire urbain dès le début : l'écriture filmique, traitement d'une matière spatio-temporelle par montage de plans à échelle variable, se prête particulièrement bien à la représentation des caractères acquis par la grande ville au cours du siècle.

Cette écriture filmique livres ses "commentaires" sur la ville dans deux types de films :

- Ceux dont le propos explicite est de tracer un portrait de la ville, tendant vers une objectivation de l'espace urbain. Des "symphonies de villes" sont apparues dans les années 1920, montrant la "vie" d'une ville durant un jour entier : Rien que les heures (Alberto CAVALCANTI, 1926), Berlin, symphonie d'une grande ville (Walter RUTTMANN, 1927), L'homme à la caméra (Dzigo VERTOV, 1929). Ces films, qui se sont multipliés, finissent par représenter plus l'essence des grandes villes que leurs particularités. Les écoles documentaristes anglaises et américaines des années 1930 ont adopté une démarche sociologique pour se pencher sur des questions précises, comme celle du logement des classes défavorisées. A partir des années 1960, une critique plus forte, amorcée par quelques néoréalistes italiens et développés par la "Nouvelle vague" française et Michelangelo ANTONIONI, a donnée à voir l'état du tissu urbain au gré des déambulations d'anti-héros (on pense naturellement à A bout de souffle), ou encore directement mis en scène les rapports de force et les stratégies qui s'instaurent autour des opérations immobilières (Francesco ROSI, Main basse sur la ville, 1963 ; Rudolf THOME, Berlin-Chamissoplatz, 1980). Une véritable "déconstruction" de la ville se déploie alors sur les écrans, opposant finalement à l'espace urbain disloqué l'unité structurale des réseaux de communication. Entre autres réalisateurs, Wim WENDERS (Alice dans les villes, 1973, par exemple ou Les ailes du désir, 1987) montre de façon saisissante cet aspect dans nombre de ses films.

- Ceux qui le font indirectement, tendant vers un jugement de valeur sur la ville, positif ou négatif. Ce second type de films comporte une fonction narrative déterminante, fortement lié aux genres établis (policier, comédie musicale, science-fiction). Les décors sont fréquemment construits en studio, renforçant certains aspects par des effets de lumière, de cadrage et construction matérielle proprement dite. La plupart donnent de la ville une image négative, implacable (cinémas allemands (dits de rue) des années 1930, américain des années 1940-1950 et de nouveau 1980-1990, du tiers-monde). La ville peut aussi être représentée comme un milieu convivial, humain et chaleureux (un certain cinéma français des années 1930, comédies musicales américaines en général). Parfois la construction narrative, le récit, prend appui sur une opposition entre la ville et un "ailleurs" dans le temps et dans l'espace et/ou dans le temps. Le rapport ville/campagne est ainsi abordé dans l'entre-deux-guerres de manière manichéenne (ville mauvaise, bonne campagne, dans L'aurore de Y W MURNAU en 1927) ou plus ambivalente (dans le troupeau de Zeki OKTEN, 1979). On peut également opposer deux états du tissu urbain : passé/futur (Métropolis de Fritz LANG, 1927) ou traditionnel/moderne (mon oncle, Jacques TATI, 1958).

              Depuis les années 1970, et nous suivons toujours là Thierry PAQUOT et Thierry LULLE, les profondes mutations (mobilité généralisée, muséification de quartiers anciens, multiplication des centres commerciaux péri-urbains, "disneylandisation" des lotissements) qui affectent l'espace urbain et la périphérie des villes aussi bien que les modes de vie, ont inspiré nombre de cinéastes qui donnent à avoir la vidéo-surveillance, la circulation autorourière, la télé-réalité urbaine, les enclaves résidentielles fermées...

Avec la généralisation du numérique, et surtout le montage assisté par ordinateur, les manipulations visuelles se démultiplient et offrent aux réalisateurs les conditions de s'autonomiser par rapport aux lieux de tournage, à la luminosité, au climat. 

 

               Quant à la video, elle banalise la prise de vue, sans pour autant faire de tout propriétaire d'un appareil de prise de vue d'images mobiles un cinéaste. Quoiqu'il renoue, d'une certaine façon avec les premières intentions des frères Lumière, à leur échelle, et partout, donne de la ville, du quartier, voire de son habitat intime une vision plutôt positive. Bien entendu, cette banalisation ne va pas sans un éparpillement dont le cinéma lui-même peut pâtir. L'hyper-video, selon nos deux auteurs, facilite le morcellement des images et leur répétition infinie, la discontinuité du récit filmographique et la temporalité propre à un auteur. Cet aspect-là est particulièrement développé par Thierry PAQUOT dans son éditorial du numéro d'Urbanisme qui porte sur La ville au cinéma (n°328, Janvier-Février 2003). "Le cinéma, qui naît de et avec la métropole moderne, ne produit pas ce genre d'images (ceux que tout un chacun film à tout-va lors de ses déplacements, surtout dans les débuts d'acquisition de son bel-engin-qui-filme-vachement-bien et qui ne fait que reproduire ce que nous voyons), il est est art - le septième (nous avons écrit ailleurs, que cette numérotation doit beaucoup aux hasard) - c'est-à-dire qu'il fait oeuvre création, et ne cherche pas à donner à voir, mais à rendre visible, tout comme la peinture et dorénavant la video d'artiste. C'est Paul KLEE qui disait ": L'art ne rend pas le visible, il rend visible"... Le cinéaste, comme le poète, fabrique des images - et les surréalistes ont bien raison de proposer pour le mot "image" l'anagramme de "magie" -, ces images débrouillent les mystères du monde et de l'existence. Ce cinéma d'auteur est exigeant. Il a sa propre temporalité, ses bruits et sons, ses cadrages, ses plans, son montage, bref son style qui le distingue des autres. Ce cinéma-là témoigne de la grande ville et des comportements individuels et collectifs qu'elle promeut et abrite, tout comme il exprime les valeurs socialisantes du quotidien urbain. La plupart de ces films ne se servent pas de la ville, de ses faubourgs et autres excroissances plus ou moins abâtardies, comme d'un décor, mais comme d'un élément constitutif de l'intrigue et du jeu des acteurs". 

 

           Pascal BAUCHARD, introduisant une étude sur les villes au cinéma, notamment sur Paris et New York, (villes parmi les plus filmées et sans doute de loin dans la filmographie mondiale, au moins occidentale), pense également que depuis ses débuts, le cinéma a toujours accordé une place particulière à la ville : "il a ainsi beaucoup utilisé le décor urbain considéré comme plus "photogénique" que les paysages ruraux. (...) Pour les ensiegnants d'histoire et de géographie, ces films constituent un témoignage souvent irremplaçable sur certaines villes quelque peu bouleversées par l'histoire. Un cas d'école est la ville de Berlin, sujet de plusieurs films allemands des années 1930. (...) Elle est de nouveau filmée en 1945 et apparaît comme pratiquement détruite dans certains films des années 1950 (...) La ville, en tant qu'enjeu de la guerre froide, sert de cadre à de nombreux films d'espionnage des années 1950 aux années 1970. (...) Le septième art s'est aussi inspiré de la sociologie urbaine pour construire ses scénarios et ses personnages, qui permettent de multiples variations : la grande ville peut être porteuse d'espoir pour ceux qui veulent réussir mais la grande cité est aussi décrite comme un "enfer de corruption". (...) Ces films urbains sont donc aussi intéressants à étudier du point de vue de l'histoire des mentalités, car les représentations de la ville sont toujours significatives de leur époque (on sait par exemple les innombrables débats qu'on provoqué le célèbre film d'anticipation de Fritz LANG, Métropolis). Dans ces oeuvres, la ville peut se prêter à toutes les interprétations métaphoriques possibles, conscientes ou involontaires..." . Dans cette perspective, il serait intéressant de se voie mieux précisées les influences réciproques entre perceptions de la ville et visions cinématographiques, et pas seulement dans les milieux des architectes et des urbanistes. 

Le même auteur attire l'attention sur le fait que "le cinéma ne s'est pas seulement intéressé aux villes actuelles, il fait aussi oeuvre d'anticipation en imaginant des agglomérations dans un futur plus ou moins proche : ce faisant, il produit des visions ou des images très intéressantes pour l'historien. On peut aussi relever deux types de films. Dans un premier groupe, les villes situées dans le futur sont la proie de destructions considérables, le plus souvent à la suite d'une guerre nucléaire. La plupart de ces films ont été réalisés pendant des périodes de fortes tensions internationales, notamment pendant la Guerre froide. (...)  Dans les années 1980, une même paranoïa réapparaît dans des films très réalistes. Mais d'autres cinéastes ont une vision différente des villes du futurs : ils décrivent des sociétés urbaines à la fois ultra-modernes, mais aussi très hiérarchisées."

        Nous pouvons ajouter que la plupart des oeuvres cinématographiques dénoncent de nombreux aspects inhérents à la ville, de l'entassement des populations aux pollutions physiques de toute sorte, de la délinquance urbaine à la corruption des moeurs, ceci selon que les réalisateurs possèdent plus ou moins une vision moralisatrice de la société ou de la vie en général. Et que si elle le fait dans la ville, c'est aussi parce que le mouvement d'urbanisation se généralise, le spectacle se déroulant dans une ville (rarement à la campagne) et les spectateurs étant généralement des spectateurs urbains, notamment depuis la disparition des multiples caravanes de "montreurs de cinéma" encore présents jusque dans les années 1910 en Europe et aux Etats-Unis, qui diffusaient les images dans les campagnes. L'effet de concentration des conflits dans les lieux où les population s'agglomèrent possède un caractère presque automatique sur les représentations qui se diffusent. 

 

      Cet ensemble d'informations et d'analyses ne doit pas faire croire que le cinéma se focalise uniquement sur la ville. Nombre d'histoires des films se déroulent en-dehors d'un tissu urbain, que ce soit à la campagne ou dans les mers par exemple. Particulièrement, le western base sa thématique sur la découverte des grands espaces, mais comme Jean-Baptiste GUEGAN, chroniqueur et critique de cinéma (Excès de lecture sur www.futura-sciences.com) le fait remarquer, "Construits sur l'idée de la frontière et de l'espace à conquérir, la tradition du western induit en fait à terme celle de son ambition, à savoir la construction, la maîtrise et l'occupation de l'espace par la ville. En somme, en gestation même et dans l'observation exotique de ces étendues que capte de manière si idyllique le Cinémascope, ces films portent en germe et en eux-mêmes l'idée de la conquête et son premier jalon, celle de la terre par le chemin de fer. Ce qui revient à dire l'humanisation de la virginité d'une terre et son occupation libre et sédentaire. cela dès lors préfigure l'horizon, celui d'une occupation en devenir". Cela peut être frappant dans le cas d'une ville dont nous pouvons voir les diverses étapes de sa construction à partir d'un désert (et à rebours en plus) et de sa corruption d'ailleurs, dans la série des trois films de fiction fantastique Retour vers le futur, de Robert ZEMECKIS (1985-1989-1990).

 

         Une remarque pour finir de manière temporaire ce survol : les études prennent rarement comme objet la production télévisuelle qui pourtant possède plus d'impact sur les spectateurs que ne l'a eu en son temps le cinéma lorsqu'il faisait figure de média dominant. Pourtant les visions de la ville s'y multiplient, notamment dans les mêmes genres où la ville pouvait apparaître valorisée ou dévalorisée (comédie musicale, mais il est devenu minoritaire, policier, fantastique/science-fiction). On pardonnera à un fan de la série Stargate Atlantis d'attirer l'attention sur l'image qu'elle donne de la cité du futur : scientifique bien sûr, mais aussi rassemblant les deux premières qualités de la ville que nous aimerions sans doute voir satisfaites dans l'urbanisme : la sécurité (vis-à-vis d'ennemis terrifiants, mais aussi de la nature, inconnue) et la convivialité (on le voit aux relations entre les personnages, même très secondaires). Cette vision n'est sans doute pas la vision dominante. Il serait fructueux d'effectuer des études sociologiques comparées entre les différentes influences croisées : évolution réelle du tissu urbain/évolution des qualités des flux d'images, évolution des visions au cinéma/évolution des visions à la télévision, évolution téléastes/évolution cinéastes....

 

Jean-Louis COMOLLI, Regards sur la ville, Editions Verdier, 2005 ; Sous la direction de Thierry JOUSSE et de Thierry PAQUOT, Ville au cinéma, Forum des images, 2005 ; Sous la direction de julie BARILLET, Françoise LOUGUET et Patrick VIENNE, La ville au cinéma, Artois Presse Université, collection Lettres et civilisations étrangères, 2005 ; Revue Urbanisme n° 328, Janvier-Février 2003, La ville au cinéma ; Thierry LULLE et Thierry PAQUOT, Article Cinéma et ville, dans Dictionnaire de l'urbanisme et de l'aménagement, Sous la direction de Pierre MERLIN et de Françoise CHOAY, PUF, 2010.

 

SOCIUS

 

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10 mars 2011 4 10 /03 /mars /2011 10:03

       Contre la tendance à donner la plus grande importance au jeu des acteurs dans la ville, et du coup, à placer au second plan le cadre urbain proprement dit, un certain nombre de sociologues veulent redonner tout son sens à l'analyse spatiale dans l'interprétation de la dynamique sociale.

Ainsi, Jean REMY et Liliane VOYE, dans La ville et l'urbanisation (1974 aux Editions Duculot), récusent "toute perspective déterministe attribuant à l'espace des effets automatiques et homogènes, et définit celui-ci comme une ressource dont l'appropriation contribue à constituer l'acteur dans ses relations aux autres et qui engendre des effets de sens opposés - en particulier avec l'urbanisation définie comme modification du rapport à l'espace à partir de la possibilité et de la valorisation de la mobilité. C'est par ailleurs la saisie de la logique se trouvant à la base de l'élaboration de ce produit qu'est le bâti ou l'espace architectural et celle de sa signification en terme de valeur d'usage (entendue au-delà du simple registre utilitaire) qui vont être au centre d'une série de recherches, dans lesquelles Henri LEFEBVRE a joué un rôle important. Notons tout particulièrement, dans cette perspective, les travaux réalisés sur l'habitat pavillonnaire, puis sur d'autres types de logement et sur divers équipements collectifs, travaux qui montrent comment les usages du bâti sont à la base d'une communication sociale que peuvent perturber certaines conceptions architecturales." (Jean REMY et Liliane VOYE).

    

       Jean REMY (né en 1928), Liliane VOYE et Emile SERVAIS (Les deux premiers auteurs, Ordre et violence, Formes spatiales et transaction sociale, PUF, 1981 ; La ville : vers une nouvelle définition?, L'Harmattan, 1992 et les trois, Produire ou reproduire? Une sociologie de la vie quotidienne, 2 volumes, Bruxelles, De Boeck Université, 1991) font de la "transaction sociale" le concept central de la sociologie de la vie quotidienne et du monde urbain.

Si initialement la transaction s'appliquait dans le champ juridictionnel et dans le domaine économique, il reste qu'elle peut recouvrir une portée bien plus large dans la mesure où il est possible de la considérer comme une unité de base de la vie sociale et de la concevoir comme une séquence d'ajustements successifs permettant de parvenir à des compromis. Dans cette perspective sociologique, la transaction correspond à un processus permanent de régulation des échanges ; elle est beaucoup plus attentive aux conflits et aux rapports de force et ne présuppose pas le consensus, ce qui la rapproche au demeurant de la transaction juridique. C'est dire si elle demeure toujours inachevée, le conflit social n'ayant pas de solution définitive. En résumé, "la transaction sociale est un processus dans lequel s'élaborent des compromis pratiques qui permettent la coopération conflictuelle et la (re)création permanente du lien social. En d'autres termes, la transaction sociale est un processus de socialisation et d'apprentissage de l'ajustement à autrui. Elle est aussi un mode de comportement diffus dans la vie quotidienne à travers lequel se construit, dans l'action réciproque, le sens du jeu social. Il en découle des processus d'affiliation et de désaffiliation" (définition de Marie France FREINET, Maurice BLANC et de leurs collaborateurs dans Les transactions aux frontières du social, Lyon, Chroniques sociales, 1998.) (Jean-Marc STEBE et Hervé MARCHAL)

 

           Henri RAYMOND (né en 1921), dans par exemple L'architecture, les aventures spatiales de la raison (1984, aux Editions du Centre Georges-Pompidou), élabore les concepts de type architectural et de modèle et propose ainsi une articulation nouvelle entre l'architecture et les sciences humaines, en particulier la sociologie. La consultation de la littérature pavillonnaire française permet à Henry RAYMOND et ses collaborateurs dans L'Habitat pavillonnaire, Centre de recherche d'urbanisme, 1966, L'Harmattan, 2001) de dégager les thèmes révélant comment s'est créée dans l'horizon culturel français une image du pavillon. Les arguments sanitaires sont particulièrement utilisés dans cette littérature consacrée au pavillon individuel. 

 

           Raymond LEDRUT (1919-1990), qui prend encore plus de distance par rapport au paradigme "structuralo-marxiste", accorde une grande importance à la recherche empirique, autant qualitative que quantitative. Dans L'espace social de la ville, en 1968 (Anthropos), il multiplie les tableaux statistiques. Il avance, dans sa réflexion, des concepts du type "symbolique urbaine", "imaginaire urbain", à faire le lien entre "forme", "sens" et "rapports au monde" (Les images de la ville, Anthropos, 1973 ; L'espace en question, Anthropos, 1976) et à ancrer sa perception dans la réalité de la région Aquitaine. Très critique comme Henri LEFEBVRE quant à l'urbanisme et aux politiques de planification et d'aménagement urbain, mais désireux d'établir un dialogue "pour améliorer les choses". 

 

         Françoise CHOAY (née en 1925) propose de voir la ville comme un système de signes non verbal dans son livre de 1966, L'urbanisme : utopies et réalités. Une anthologie (Editions Le Seuil). Elle est amenée à constater la réduction sémantique qui affecte la ville actuelle, où bâtiments et composition de l'espace ont perdu leur capacité auto-signifiante. Nous entrons, selon elle, dans le "règne de l'urbain". C'en est fini de la ville qui renvoyait à une certaine manière locale de vivre institutionnellement ensemble. D'ailleurs, ceux qui se mobilisent pour des rencontres de quartier ou des repas de quartier connaissent les difficultés de renouer ce lien social perdu.

 

            Abraham MOLES (1920-1992), Raymond BOUDON (né en 1934), Sylvia OSTROWETSKY (L'imaginaire bâtisseur : les villes nouvelles françaises, Librairie des Méridiens, 1983) ou Pierre PELLEGRINO (Identité régionale et représentation collective de l'espace, Genève, Graal, 1983) qui situe l'espace opératoire par rapport à l'espace vécu, proposent de lier imaginaire et urbanisme. Ils voient le langage spatial, comme ceux précédemment cités, comme étant une modalité d'expression sociale sous-tendant à la fois la conception architecturale et urbanistique et la formation d'identité.  Moins pessimistes que Françoise CHOAY, ils estiment que c'est dans une relation évolutive et multidimensionnelle à l'espace que l'individu parvient à construire tout de même de façon plus ou moins heureuse son rapport au monde. Dans la nouvelle "sphère phénoménologique" en train de se constituer, les appropriations restent toujours possibles.

 

              D'autres auteurs définissent l'espace plutôt comme une ressource spécifique, voulant saisir l'ampleur des enjeux qui transitent par lui et donc ses modes d'intervention dans la constitution du pouvoir des acteurs.

D'une part, sous l'inspiration des travaux de Michel FOUCAULT et de Félix GUATTARI, à propos surtout des équipements collectifs, des auteurs étudient les activités qui "disciplinisent" et celles qui aident à l'émergence d'alternatives sociales. Comme Jacques DREYFUS (La ville disciplinaire, Galilée, 1976) et Michel VERRET (L'ouvrier français : l'espace ouvrier, Armand Colin, 1979).

D'autre part, des sociologues analysent le lien entre dynamique affective et espace social en s'efforçant de dégager les fondements psychologiques et socioculturels du vécu de l'espace, notamment à partir de la relation aux espaces habités pendant l'enfance et l'adolescence. Ainsi Jacqueline PALMADE dans symbolique et idéologie de l'habiter de 1977 (deux volumes, CSTB). 

 

                 Jean REMY et Liliane VOYE pensent que "préfigurée par la Poétique de l'espace de BACHELARD, l'intégration de l'imaginaire social à l'analyse urbaine trouve sans doute son centre de gravité à Grenoble, avec Pierre SANSOT (1973, La Poétique de la ville, Paris, Klincksieck). Pour celui-ci, en effet, la ville - base d'une suscitation multi-sensorielle - joue sur son imaginaire social construit par le sujet en fonction d'une certaine conjoncture socio-affective." Alain MEDAN, (La ville censure, Anthropos, 1971) s'il est lui aussi attentif à la forme, se mobilise auteur de l'opposition entre la ville latente et la ville manifeste, qu'il tente de découvrir en recherchant l'identité globale de diverses villes. 

 

Jean-Marc STEBE et Hervé MARCHAL, Sociologie urbaine, Armand Colin, 2010. Jean REMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 1997.

 

               SOCIUS

 

Relu le 8 mai 2020

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9 mars 2011 3 09 /03 /mars /2011 14:01

        Née en 1932, sous le parrainage du Maréchal LYAUTEY, avec Henri PROST (1864-1959) comme Président, Urbanisme, prend la suite de La Vie urbaine et de Le Maître d'oeuvre.

Dans des difficultés - notamment financières - dues essentiellement à un certain manque d'intérêts pour ces questions d'urbanisme, elle survit longtemps grâce au soutien des pouvoirs publics et connaît aujourd'hui, suite à un renouvellement complet de son projet éditorial, un regain d'activité à la mesure des attentes d'un certain public composé surtout d'universitaires.

Après une grande stabilité dans les années 1950-1960, la revue connut encore de graves difficultés financières à la fin des années 1980, entraînant le retrait de ses actionnaires traditionnels et l'entrée dans le capital de l'entreprise de la Caisse des Dépôts et Consignations. C'est surtout depuis 1994, que la revue, entamant un recentrage sur le monde universitaire et certains milieux professionnels, et réduisant drastiquement ses coûts (elle devient bimestrielle), sous la direction de Thierry PAQUOT, éditeur-rédacteur en chef, avec une équipe réduite, réussit à prendre une place importante comme support de réflexions qui nous intéressent particulièrement, autour de l'urbanisation et de ses conséquences.

Devenue revue de référence, elle est lue dans plus de 45 pays différents et cherche à sensibiliser ses lecteurs à l'évolution de pensée et des enjeux urbains du XXIe siècle : ville éclatée, environnement menacé, insécurité croissante, repli identitaire...

 

          Lue par environ 4 000 abonnés (dont 40% d'étudiants), centrée autour de trois séquences, Magazine, Dossier, Idées en débat et une copieuse Librairie, Urbanisme a renforcé depuis 2001 sa prise en compte des nouvelles politiques publiques, en créant notamment les "Chroniques de la rénovation urbaine". Elle a renforcé également sa dimension de lieu de réflexions et de débats avec une rubrique Agora ouverte à tous, Urbanisme.

Selon Thierry PAQUOT, alors éditeur d'Urbanisme (aujourd'hui remplacé par Stéphane KEÏTA), "est une revue de réflexion de fond et non d'informations générales sur la ville (...). Nous devons toujours garder une longueur d'avance pour aborder les problématiques nouvelles de la ville. C'est ainsi que nous avons été les premiers à sortir des dossiers sur la religion et la ville (...).  Ou encore, sur les sujets très controversés des villes privées, de la place des femmes dans les métiers de la ville, etc." . Pour Antoine LOUBIÈRE, journaliste, rédacteur en chef actuel d'Urbanisme, à la tête d'une quinzaine de personnes d'un comité de rédaction et de lecture, "la formule actuelle a trouvé son équilibre entre le suivi de l'actualité professionnelle et la réflexion de fond. Mais nous avons le souci de répondre aux attentes de nos différentes catégories de lecteurs : architectes, urbanistes, paysagistes, aménageurs, promoteurs, élus, professionnels d'organisme publics, universitaires, étudiants, etc. Nous devons donc sans cesse améliorer le contenu de la revue et mieux l'articuler avec notre site Internet."

Un comité d'orientation comprenait également une quinzaine de personnalités, de France, de Belgique, des États-Unis et même de Chine, et nous remarquons les noms, entre autres, de Julien DAMON, Dominique FIGEAT, Sylvie HARBURGER, Paul VIRILIO et Rosemary WAKEMAN... Actuellement, un comité éditorial comprend entre autres Mireille APEL-MULLER, Catherine BARBÉ, Vincent BOURJAILLAT, Jean FRÉBAULT, Cynthia GHORRA-GOBIN, Hélène HATZFELD...

Pour Patrick MICHEL, Antoine LOUBIÉRE et Thierry PAQUOT, "beaucoup de choses ont changé en 75 ans, aussi la revue, non seulement s'adapte-t-elle mais anticipe-t-elle ces modifications, tant techniques, symboliques et politiques que culturelles. Sans lister les profondes mutations (économiques, sociales, politiques, etc.) qui affectent le monde des villes, rappelons simplement trois faits parmi bien d'autres qui nous concernent. Primo, au niveau planétaire, la majorité des quartiers nouveaux (formels ou informels bien sûr) sont réalisés sans urbanisme et sans urbaniste, ce qui entretient les phénomènes d'exclusion et de ségrégation liés à la question foncière. Secondo, la privatisation des "lieux urbains" - sous diverses formes - se généralise, réduisant de plus en plus deux qualités essentielles de l'urbanité, la gratuité et l'accessibilité, d'où la nécessité de contrer cette tendance par des "espaces publics" généreux. Tertio, l'étalement urbain nourri par l'automobilisation généralisée s'effectue sans aucun ménagement des lieux et sans l'avis des habitants : seul un éco-urbanisme s'appuyant sur une démocratie active à l'échelle d'un territoire pourrait en réorienter le funeste destin!  Nous le voyons, à l'heure du déploiement technologique (qui change radicalement nos rapports au temps et à l'espace), de l'urbanisation planétaire et de la préoccupation environnementale, l'urbanisme (cette discipline traversée par toutes les disciplines, mêlant en permanence théories et pratiques) s'avère l'indispensable garant du commun de ce qui engage chacun d'entre nous vis-à-vis d'autrui. (...)".

   La pandémie de Covid-19 introduit encore de nouvelles perspectives pour la revue, en dehors du fait bien entendu d'une interruption dans la parution. Dans un éditorial, Stéphane KEÏTA, dans le numéro de printemps 2020 écrit : "(...) cette revue a traversé les époques en réaffirmant constamment l'originalité de sa ligne éditoriale et la qualité de ses contenus, par le dialogue entre chercheurs, opérateurs et décideurs, avec des regards pluriels. or, à l'heure où nos sociétés sont soumises aux tension d'une transition globale polymorphe, la nécessité de l'étude, de l'échange, du partage et de l'approfondissement des idées et des pratiques s'impose, afin de reconstruire du sens. La crise du Covid-19, en jetant une lumière crue sur nos modèles d'organisation et de développement, ne constitue qu'une nouvelle couche de l'urgence, elle aussi globale, qui mobilise nos sociétés : urgence sociale, urgence climatique, urgence sanitaire. La situation totalement inédite, engendrée par le confinement de 3,5 milliards d'humains sur l'ensemble du globe, a fait émerger quelques évidences, mais surtout des problématiques nouvelles à une telle échelle.

Dans ce contexte, l'engagement d'Urbanisme prend une autre dimension, car si le positionnement singulier de la revue pour comprendre les transformations du monde l'avait toujours amenée à éclairer, contextualiser les dynamiques sociales, urbaines et collectives, la crise du Covid-19 va renforcer cette tendance. C'est donc avec la sincère conviction d'être au bon moment à la bonne place, que la Scet est heureuse et fière d'accueillir en son sein la revue Urbanisme, avec son équipe de professionnels. En misant sur la complémentarité de leurs atouts, la Scet et Urbanisme vont démultiplier leurs capacités à animer des communautés professionnelles, à promouvoir et à provoquer le débat public. La Scet, société de conseil et d'accompagnement de projets, avec plus de 65 ans d'une expérience sédimentée dans l'aménagement et l'organisation des territoires, est particulièrement impliquée auprès des collectivités, des entreprises publiques locales, de l'État et de ses agences. Elle partage avec Urbanisme cet attachement profond aux grandes thématiques de la fabrique de la ville, tout comme son biotope, autour de son actionnaire la Banque des Territoires.

Et de débats, on ne manquera point, comme l'indique déjà la vigueur des apostrophes sur les causes profondes du Covid-19 ou autour des conséquences ultimes du confinement : sur les modes de vie et la biodiversité, sur la gestion de crise et le contrôle social, sur l'emprise technologique et les libertés individuelles, sur la nécessité d'adapter nos manières de concevoir l'habitat, les mobilités, le commerce, la vie sociale et culturelle, l'énergie, le tourisme... (...)".

 

 

      Urbanisme aborde ainsi de nombreux thèmes au fil de ces numéros, au rythme de 6 par an, des Aires numériques (janvier-février 2011), des Villes méditerranéennes (novembre-décembre 2009), des Familles (Septembre-Octobre 2007) aux Quartiers sensibles (Novembre-Décembre 2005) ou aux Corps et sexualités (Juillet-Août 2002). Elle aborde également dans des hors séries, des thèmes plus précis comme le génie des villes, à la suite des Rencontres FNAU 2009 (n°37, HS) ou Paris Rive Gauche (n°17 HS), ou encore Le droit au rez-de-ville (Automne 2019, n°413), et Pays en développement Transition urbaine et mobilité (Automne 2018, n°409), dans le souci constant de faire intervenir à la fois des voix professionnelles et des voix citoyennes. 

L'un des numéros de la revue (n°381, Nov-Dec 2011), traite de La France, état des lieux, notamment la question de l'étalement urbain et du regard des différentes sociétés d'architectes. L'un des derniers numéros, d'Hiver 2019, porte sur Questions à l'urbanisme (n°414).

 

Revue Urbanisme, Villes-Sociétés-Cultures : www.urbanisme.fr. Aouka, 61-63 rue Hallé, 75014 Paris.

 

Actualisé le 5 Mai 2012. Actualisé le 11 mai 2020.

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8 mars 2011 2 08 /03 /mars /2011 14:22

        Henri LEFEBVRE (1901-1991) dégage une autre voie que celle ouverte par l'Ecole de Chicago qui transforme l'artefact qu'est la ville en naturalité tout en appréhendant les migrants et leurs modalités d'adaptation à la société urbaine des États-Unis. Il se distingue également de l'équipe de CHOMBART de LAUWE qui ne pense la ville que sous un angle socio-anthropologique, en omettant parfois de prendre de la distance vis-à-vis de l'urbanisme opérationnel.

Le sociologue et philosophe marxiste place la ville et l'urbain au coeur même de sa réflexion sur les sociétés contemporaines, leur genèse et leur évolution, tout en observant leur double spécificité sociale et spatiale (Jean-Marc STÉBÉ et Hervé MARCHAL). La priorité donnée à l'analyse des acteurs et à celle de l'État, défini comme acteur réducteur des contradictions, concerne tout un courant de la sociologie qui marque les années 1968-1970 dans une perspective marxiste, non exempte d'expressions conflictuelles liées à l'existence des multiples tendances qui se combattent. (Jean REMY et Liliane VOYE).

 

          Commencée d'abord sur le monde rural, puis rapidement sur la ville, la réflexion d'Henri LEFEBVRE articule analyse marxiste et problématique urbaine et spatiale tout au long d'au moins six ouvrages étalés sur sept ans : Le droit à la ville de 1968, Du rural à l'urbain de 1970, La Révolution urbaine, de 1970, La pensée marxiste et la ville de 1972, Espace et politique, de 1972, Le droit à la ville II de 1973 et La production de l'espace de 1974.

Tous ces ouvrages servent - encore de nos jours - de catalyseur à la diffusion d'une critique de la ville fonctionnaliste et de la société urbaine, qui commence à se déployer à un niveau planétaire véritablement après la Seconde Guerre Mondiale. Ces écrits ne cessent de dénoncer l'urbanisme, et plus spécifiquement l'urbanisme des promoteurs. Henri LEFEBVRE juge la rationalité urbanistique coupable d'annihiler la sociabilité urbaine par le découpage technocratique de la ville. Il entend dépasser, n'étant pas structuralo-marxiste au sens de réduire le social à l'économique (mais qui dans l'univers marxiste effectue réellement et globalement une telle réduction?), la définition industrielle et marchande de la ville, en réhabilitant sa valeur d'usage.

Ce qu'il appelle le "droit de la ville" visa précisément à reconquérir une qualité de vie fondée sur les atouts de la ville historique. Il s'agit de redonner à la ville sa capacité à prendre en compte les multiples usages de ceux qui y résident, et pas seulement de ceux qui y circulent ou qui y trouvent la source d'un fonctionnement économique (souvent sans y habiter!). Henri LEFEBVRE s'oppose à la thèse selon laquelle la vie quotidienne est le simple reflet des positions sociales (suivant d'ailleurs une logique qui refuse de considérer la vie culturelle ou d'autres aspects comme de simples reflets de l'économie capitaliste). Le droit à la ville, "ce n'est pas un droit naturel, certes, ni contractuel. En termes aussi "positifs" que possible, il signifie le droit des citoyens-citadins, et des groupes qu'ils constituent (sur la base des rapports sociaux) à figurer sur tous les réseaux et circuits de communication, d'information, d'échanges. Ce qui ne dépend ni d'une idéologie urbanistique, ni d'une intervention architecturale, mais d'une qualité ou propriété essentielle de l'espace urbain : la centralité.

Pas de réalité urbaine, écrit-il, affirmons-nous ici et ailleurs, sans un centre : sans une rassemblement de tout ce qui peut naitre dans l'espace et s'y produire, sans rencontre actuelle ou possible de tous les "objets" et "sujets". Exclure de "l'urbain" des groupes, des classes, des individus, c'est aussi les exclure de la civilisation, sinon de la société. Le droit à la ville légitime le refus de se laisser écarter de la réalité urbaine par une organisation discriminatoire, ségrégative. Ce droit du citoyen (si l'on veut ainsi parler : "de l'homme") annonce l'inévitable crise des centres établis sur la ségrégation et l'établissant : centres de décision, centres de richesse, de puissance, d'information, de connaissance, qui rejettent vers les espaces périphériques tous ceux qui ne participent pas aux privilèges politiques. Il stipule également le droit de rencontres et de rassemblement ; des lieux et objets doivent répondre à certains "besoins" généralement méconnus, à certaines "fonctions" dédaignées et d'ailleurs trans-fonctionnelles : le "besoin" de vie sociale et d'un centre, le besoin et la fonction ludiques, la fonction symbolique de l'espace (proches de ce qui ne peut s'objectiver comme tel parce que figure du temps, qui donne par là prise à la rhétorique et que les poètes seuls peuvent appeler par son nom : le Désir). Le droit à la ville signifie donc la constitution ou reconstitution d'une unité spatio-temporelle, d'un rassemblement au lieu d'une fragmentation. Il n'abolit pas les confrontations et les luttes. Au contraire! Cette unité pourrait se nommer selon les idéologies : le "sujet" (individuel et collectif) dans une morphologie externe qui lui permette d'affirmer son intériorité - l'accomplissement (de soi, de l"l'être") - la vie - le couple "sécurité-bonheur", déjà défini par Aristote comme finalité et sens de la "polis". (...) "Le droit à la ville, pris dans toute son ampleur, apparaît aujourd'hui comme utopien (pour ne pas dire péjorativement : utopiste). Et cependant ne faut-il pas l'inclure dans les impératifs, comme on dit, des plans, programmes? Le coût peut-il en paraître exorbitant, surtout si l'on comptabilise ces coûts dans les cadres administratifs et bureaucratiques actuels, par exemple en les portant aux comptes des "communautés locales". (Henri LEFEBVRE, Espace et Politique. Le droit à la ville II, Anthropos, 2000).

C'est dans le cadre d'une urbanisation totale à terme, que le socio-philosophe propose un "programme de recherches" sur la ville. Il articule sa pensée autour de quatre concepts de l'espace :

- l'espace absolu, qui est essentiellement naturel jusqu'à ce qu'il soit colonisé, il devient alors relativisé et historique ;

- l'espace abstrait associé à l'espace d'accumulation dans lesquels les processus de production et de reproduction sont scindés ;

- l'espace contradictoire où la transmutation de l'ancien espace et l'apparition du nouvel espace se réalisent en réponse aux contradictions inhérentes à l'espace abstrait ;

- l'espace différentiel, mosaïque qui en résulte, constitué de lieux différents. (Jean-Marc STEBE et Hervé MARCHAL).

 

         Manuel CASTELLS (né en 1942), dans La question urbaine (1972), transpose à l'analyse du système d'acteurs urbains la lecture que fait ALTHUSSER du marxisme, en s'inspirant des travaux d'Alain TOURAINE. il décrit le système urbain comme une conjonction entre un processus de production, un processus de consommation, une fonction d'échange et un processus de régulation entre ces trois éléments - ce qui suppose des logiques d'actions fondées sur des préoccupations différentes et donc des contradictions.

Face à la montée de celles-ci, surtout dans les périodes de croissance, Manuel CASTELLS s'interroge sur la formation d'un mouvement social urbain, qui émergerait à partir des luttes surgissant autour d'enjeux divers comme le logement ou les transports et se demande dans quelle mesure celles-ci sont susceptibles de permettre à des fractions de la population de se constituer en acteurs collectifs, capables de se doter d'une certain poids dans la transaction urbaine. Les recherches de cet auteur se placent dans ne perspective internationale et il insiste sur la dimension historique du processus urbain et sur la diversité de ses expressions dans les pays développés comme dans les pays du tiers-monde. 

 

         La diversité des acteurs, leurs logiques contradictoires est chez d'autres auteurs une préoccupation centrale : Christian TOPALOV (né en 1944) s'intéresse surtout aux promoteurs immobiliers (Les promoteurs immobiliers, Mouton, 1974) ; R. SCHOONBRODT analyse les localisations de l'habitat social et les images de la ville que développent d'eux-mêmes les habitants (Sociologie de l'habitat social, Bruxelles, Archives d'architectures modernes, 1979) ; Pierre LACONTE (né en 1934) montre l'ingéniosité des montages juridiques cherchant à fractionner le droit de propriété en vue de rentabiliser au maximum chacun de ses attributs (Mutations urbaines et marchés immobiliers, Louvain, Oyez, 1978) ; E. PRETECEILLE, dans La production des grands ensembles (1973), insiste sur le rôle des pouvoirs publics dans la transaction entre une pluralité d'acteurs divers ; Jean LOJKINE effectue une analyse de l'ensemble de l'activité de ces différents acteurs dans Le marxisme, l'Etat et la question urbaine (PUF, 1977)...

 

        Face à ce jeu complexe, certains chercheurs s'interrogent sur l'autonomie de la "demande" des populations. Par ailleurs, la ville peut-elle être le lieu d'une prise de conscience de classe? (Danielle BLEITRACH, Alain CHENU...). Jean REMY et Liliane VOYE concluent ainsi leur petit tour d'horizon de ces préoccupations marxistes : "Face au système d'acteurs qui se complexifie ainsi, certains auteurs vont reformuler la signification de la ville en tant que système d'interdépendances, producteur d'utilités complexes et diffuses. Partant ainsi de la planification et de l'urbanisation capitalistes, Lojkine et Preteceille soulignent particulièrement le rôle du politique dans la mise en place des conditions générales de la production, parmi lesquelles les localisations s'avèrent être un facteur important de production de valeurs d'usages complexes."

 

          Yankel FIJALKOW, dans son très court chapitre sur "une sociologie marxiste de la planification urbaine", part surtout des écrits de Manuel CASTELLS . Les problèmes de croissance coïncident avec l'apparition d'une théorie globale de la ville dans le champ des études urbaines. "Manuel Castells et un courant dit  "structuralo-marxiste" énoncent que la seule vraie question urbaine est celle du "processus de production sociale des formes spatiales d'une société". Cette problématique met directement l'accent sur un programme de recherches original : une sociologie de la planification urbaine à la lumière d'une lecture marxiste de la ville."

Cet auteur estime que "cette théorie globale se traduit par des tentatives de vérification empirique, notamment par la description de scènes politiques locales. Mais les nombreuses recherches sur Dunkerque (Monopolville : l'entreprise, l'Etain, l'urbain, Mouton, Castells et Godard, 1974 ; La ville, marché de l'emploi, Presses Universitaires de Grenoble, Coing, 1982 ; Lorrain, 2001) et sur les mouvements sociaux urbains en région parisienne (Castells, Cherky, Godard et Mehl, Sociologie des mouvements sociaux urbains, EHESS, deux tomes, 1974) ne valident guère la théorie proposée du fonctionnement de l'urbain. Contrairement au schéma théorique, les agents locaux, qu'il s'agisse d'élus, d'entreprises, de techniciens ou d'habitants, révèlent des stratégies plus diversifiées et autonomes des déterminations de classe que celles que prévoyaient les chercheurs. L'étude des "mouvements sociaux urbains" constitue ainsi un document important sur la crise urbaine de ces années et les facteurs de mobilisation des luttes relatives au thème dit "du cadre de vie" (Castells, 1983)." Sans discuter de la sympathie de l'auteur sur les oeuvres d'inspiration marxiste, cette considération revient souvent pour comprendre la relative discrétion dans le monde éditorial, jusqu'à une date récente, sur la réflexion marxiste sur la ville.

 

 Yankel FIJALKOW, Sociologie des villes, La Découverte, collection Repères, 2009. Jean REMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 1997. Jean-Marie STÉBÉ et Hervé MARCHAL, Sociologie urbaine, Armand Colin, collection Cursus, 2010. Laurence COSTES, Henri LEFEBVRE, Le droit à la ville, Vers la sociologie de l'urbain, Ellipses, 2009.

 

         SOCIUS

 

Relu le 11 mai 2020

 

 

 

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7 mars 2011 1 07 /03 /mars /2011 08:46

            Juste après la Seconde Guerre Mondiale, dans la foulée d'ailleurs des projets issus des mouvements de libération (instauration d'un autre contrat social entre les Français), se développe la sociologie urbaine de langue française.

Dans le prolongement des travaux d'Émile DURKHEIM et de Maurice HALBWACKS (1877-1945), Paul Henry CHOMBART de LAUWE (1913-1966) développe les thèmes de l'incidence d'une entité spatiale pertinente sur les réactions de ses composantes (soulignant le lien entre densité physique et effervescence sociale) et de la relation entre morphologie urbaine et classes sociales. Son oeuvre rejoint les préoccupations de l'écologie urbaine de l'École de Chicago pour analyser les rapports existant entre la structuration spatiale et la structure sociale de la ville. Successivement L'espace social dans une grande ville (PUF, 1952), La vie quotidienne des familles ouvrières (CNRS, 1956), Essais de sociologie (Éditions ouvrières, 1965) et Des Hommes et des Villes (Payot, 1965) alimentent, entre autres oeuvres, d'autres auteurs proches bien entendu, les travaux d'un Centre d'ethnologie sociale.

       Maurice HALBWACKS, disciple d'Émile DURKHEIM et auteur d'ouvrages de morphologie sociale (La politique foncière des municipalité, 1908 ; Les plans d'extension et d'aménagement de Paris avant le XIXe siècle, 1920 - textes disponibles à l'UQAC - Morphologie sociale, Armand Colin, 1935), développe l'idée que la société se cristallise, à l'image d'un corps organique, dans des formes matérielles qu'elle finit par imposer à ses membres.

Selon Michel AMIOT (Contre l'État, les sociologues. Éléments pour une histoire de la sociologie urbaine, 1900-1980, EHESS, 1986), sa thèse sur les ressorts de la spéculation foncière à Paris peut être considérée comme l'acte inaugural de la sociologie urbaine en France. D'accord avec lui, Jean-Marc STEBE et Hervé MARCHAL écrivent que "Halbwacks ouvre alors une perspective théorique féconde qui invite à étudier le rapport des groupes sociaux à l'espace matériel. Dès lors, l'espace de la ville n'est plus un espace qui transcenderait les activités et les fonctions qui y sont déployées. De substantiel, l'espace devient davantage relationnel, pris dans un jeu articulé de rapports et de relations entre les sphères du droit, de la religion, de la politique ou encore de l'économie. Une ville intègre donc des espaces clairement spécifiques et relativement hétérogènes, sans compter que parfois, à l'image des villes les plus anciennes, le milieu physique urbain fait côtoyer des écartèlements temporels considérables : une porte bimillénaire avec une route récemment tracée et bitumée par exemple.". Le sociologue réfléchit à la relation qui existe entre la mémoire (il a créé le concept de mémoire collective, voir Les cadres sociaux de la mémoire, 1925) et la fixité des formes matérielles qui fortifie le sentiment d'appartenance à telle ou telle communauté. Pierre BOURDIEU se situe dans cette perspective : l'espace est une sorte de calque des différentes positions sociales occupées et des inégalités résultant des différents capitaux possédés, économiques, culturels... De la même manière, les travaux de Michel PINÇON et de Monique PINÇON-CHARLOT (Dans les beaux quartiers, Seuil, 1989) soulignent la charge symbolique de l'espace physique. 

       Paul Henry CHOMBART de LAUWE cherche d'abord à vérifier empiriquement la structure globale du schéma de l'École de Chicago. Influencé par Maurice HALBWACKS, il écarte certains éléments proposés par Ernest Watson BURGESS : il n'est pas question d'expansion et de succession de vagues de peuplement en lien avec la position sociale des individus, pas plus que d'interaction dans la ville ou d'interaction entre les individus et les groupes. Il souhaite surtout répondre à quelques questions qu'il juge essentielle : dans quel espace se situent les populations, les structures, les groupes et les personnes que l'on peut considérer comme faisant partie de l'agglomération parisienne? Quelles sont les limites et les divisions de cet espace? Quels sont les rapports entre les structures inscrites dans cet espace et les représentations collectives et individuelles des habitants.

Dans l'ouvrage collectif publié sous sa direction (Paris et l'agglomération parisienne, 2 volumes, PUF, 1952), se trouvent précisé un certain nombre de notions : il ne peut exister de lignes de démarcation figées entre des zones, il y a plutôt des "marges frontières" ; Paris peut se diviser en quatre zones (trois intra-muros + une extérieure), une polarité Est-Ouest se dessine, un Paris "bourgeois" et un Paris "prolétarien", toutes choses qui l'éloigne du schéma de l'École de Chicago. "Les structures spatiales, telles qu'elles nous apparaissent, sont déterminées en partie par les conditions matérielles et les techniques et en partie par les représentations collectives. D'un autre côté, le milieu et les structures spatiales peuvent être modifiées volontairement en fonction des besoins matériels et moraux des populations. En un mot, des hommes subissent profondément l'influence du milieu et des hommes peuvent, à l'aide des moyens dont ils disposent actuellement, modifier ce milieu à peu près comme ils le désirent. le drame présent vient de ce que ce sont rarement les mêmes hommes qui subissent les influences du milieu les plus fortes et qui disposent des moyens de transformations." Ce que vise avant tout l'animateur du Centre d'ethnologie sociale, c'est construire une sociologie appliquée. La recherche apparait comme une démarche totale : les lignes de démarcation entre les niveaux de travail scientifique, recherche fondamentale, recherche orientée, recherche appliquée, recherche militante doivent se compléter. Conscient des outils conceptuels et méthodologiques différents utilisés, il défend l'idée de l'utilité et de la pertinence de la convergence de plusieurs approches vers un même objet, pour en éclairer la complexité.

Le travail sur les familles ouvrières et leur habitation constitue un autre volet de sa réflexion (La vie quotidienne des familles ouvrières, Éditions du CNRS, 1956, 1977). Sa recherche montre la classe ouvrière à la fois comme une classe de besoin (classe où la pénurie est tangible), une classe urbaine (y vivant, y travaillant et y occupant des logements spécifiques) et une classe avec sa culture propre (solidarité de classe, habitudes alimentaires et vestimentaires). Le psychosociologue Robert KAES (Vivre dans les grands ensembles, Éditions ouvrières, 1963) reprend en grande partie ces résultats et dénonce les défauts des grands ensembles. Henri COING (Rénovation urbaine et changement social, 1966) se fait l'écho de l'impatience des habitants de ces quartiers alors que le nombre de résidents salariés en périphérie augmente considérablement. Il s'agit ni plus ni moins, pour ces habitants, de la possibilité de se réapproprier leur espace. C'est ce que Paul Henry CHOMBART de LAUWE met en avant dans La fin des villes, Mythe ou réalité (Calmann-Lévy, 1982). Le mélange - volontaire - d'une démarche de recherche et d'une démarche militante est fortement critiqué par de nombreux sociologues et universitaires qui ne considèrent ce type de recherche que comme des études empiriques, manquant d'étayage théorique (Maïté CLAVEL, Sociologie de l'urbain, Économica, 2002).

 

 

       Un autre groupe (proche d'Économie et Humanisme), animé par Louis Joseph LEBRET (1897-1966) (L'aménagement du territoire une science nouvelle, 1951), réfléchit à la démocratisation de l'urbanisme et cherche des techniques d'analyse urbaine et rurale qui devraient permettre aux populations de s'impliquer et d'être entendues dans les décisions portant sur l'aménagement du territoire. Parmi les membres de ce groupe figurent François PERROUX (Notion du pôle de croissance), J. LABASSE (Les capitaux et la région, Armand Colin, 1955).

Henri COING, animé par le même souci, s'inquiète d'un urbanisme technocratique qui bouscule les formes de socialisation existante. Ce type de recherches - qui conduisent ces auteurs à développer ou à participer à des agences d'urbanisme - évolue à l'écart de la sociologie scientifique, qui peine à donner un statut théorique à l'espace. Face à la crise du logement, des praticiens-décideurs prennent la tête de la réflexion et manifestent un dynamisme acquis à travers des expériences coloniales. Les géographes et les économistes jouent alors un rôle important dans le contrôle et la réorganisation de la croissance urbaine. 

 

        Certains sociologues, comme Raymond LEDRUT (1919-1990) (Sociologie urbaine, PUF, 1968 ; L'espace social de la ville, Anthropos, 1968 ; L'espace en question, Anthropos, 1980 ; La forme et le sens dans la société, librairie des Méridiens, 1984) à Toulouse, tentent de développer les échanges avec les milieux de ces géographes et de ces économistes, pour impliquer les sciences humaines dans l'aménagement du territoire.

En prenant ses distances avec le paradigme structuralo-marxiste (mais ce qualificatif n'est pas forcément adéquat...), élaboré notamment dans les travaux d'Henri LEFEBVRE, ce dernier accorde une place plus conséquente à la recherche empirique autant qualitative que quantitative. Très critique comme les marxistes quant à l'urbanisme et aux politiques de planification et d'aménagement urbains, il tente d'établir un dialogue, un "conflit-collaboration" entre la collectivité urbaine et les projets d'aménagement qui lui sont destinés. Se plaçant en successeur de l'urbaniste américain Kevin LYNCH, Raymond LEDRUT élabore une réflexion sur l'image de la ville (Les images de la ville, 1973), image qui renvoie à une résonance affective, déclenchant une émotion et exprimant un "rapport global de l'homme à la ville", laquelle se trouve, sous cet angle, personnifié : la ville devient une personne. Dans son étude sur Toulouse et Pau, par exemple, il s'interroge sur l'existence de deux centralités : l'une vivante, se rapportant aux centres d'affaires, commercial et administratif, où le spectacle de la marchandise prévaut (pleine ville) et l'autre morte, correspondant au centre historique. Pour lui, cette dichotomie révèle combien la symbolique urbaine s'organise dans un cadre abstrait et passéiste, et à quel point l'activité socio-économique se déploie dans un autre cadre, concret et pratique ; elle relève de "l'aliénation urbaine", comme si le vécu du citadin était séparé de sa construction symbolique. Dans ses études de 1968, il pose les questions de l'espace social de quartier, autour duquel s'organise plus ou moins les "rapports avec autrui", à l'inverse d'Henri LEFEBVRE qui considère le quartier comme une unité sociologique relative, subordonnée, ne définissant pas la réalité sociale. Tout un débat existe sur cette question, qui met en jeu la manière dont s'organise cet espace : compromis dans les phases d'élaboration des plans urbains (R. LEDRUT) ou transaction sociale (REMY et VOYE) dans la vie quotidienne et dans la vie urbaine. Pour Maurice BLANC (Le champ politique local et la "concertation", dans L'espace en question, Espaces et sociétés n°5, 1990), la transaction sociale possède deux modalités essentielles, "la négociation et l'imposition, ce qui permet de bien différencier les compromis à l'intérieur d'une règle du jeu et ceux entre règles du jeu et projets politiques opposés."

Henri RAYMOND (né en 1921) est, dans l'aventure pavillonnaire, plutôt un sociologue de la parole des habitants (sous la direction de, L'Habitat pavillonnaire, Centre de recherche d'urbanisme, 1966, L'Harmattan, 2001). Sa contribution dans L'architecture, les aventures spatiale de la Raison, en 1984, constitue une exploration des rapports entre l'architecture et la société.

Jean RÉMY (né en 1928) s'attache à saisir les modes de structuration de la ville sous l'effet des économies d'agglomération et des dynamiques foncières. Dans La ville, phénomène économique, de 1966, il pose les premiers jalons d'un aperçu socio-économique de la ville. Elle rassemble des acteurs - l'entrepreneur et le consommateur - qui n'ont pas les mêmes demandes par rapport aux caractéristiques de la ville, et notamment vis-à-vis de sa dimension optimale, tant sur le plan culturel, économique, démographique que sur le plan de sa morphologie physique et de sa superficie. Dans son ouvrage écrit avec VOYE (la Ville : vers une nouvelle définition?, 1992), il insiste sur le fait que l'urbanisation est un processus de transformation des rapports à l'espace, qui affecte autant les villes que les campagnes. Le développement des transport et de communication a eu pour effet de spécialiser davantage les espaces urbains, faisant de la mobilité une condition d'adaptation à la vie urbaine. Cette réflexion devrait ouvrir, selon nous, à l'analyse de la ville, non comme un lieu de vie de d'habitat (ce qui est assez paradoxal), mais comme un lieu de circulation des biens et des personnes, élément clé dans la dégradation constatée un peu partout, des conditions de vie des urbanisés. 

 

         Des rencontres, mises en oeuvre par la Mission de la Recherche Urbaine, pour faire la liaison entre cadres administratifs, urbanistes et chercheurs, mettent en relief justement la difficulté de faire rejoindre les perspectives. Alors que l'urbaniste se centre sur la ville-objet, de manière "objective" et se voulant éloigné des luttes politiques, le sociologue identifie plutôt la ville comme produit d'une action politique et comme siège d'enjeux activant les conflits de classe. Pour Jean RÉMY et Liliane VOYE, de cette "imputation causale inversée et de la nécessaire cohabitation des deux points de vue que génère le contexte, va naitre" la sociologie française dans sa spécificité, avant de se diffuser dans d'autres pays francophones et dans d'autres contrées.

 

          Selon Jean RÉMY et Liliane VOYE (malgré que Yankel FIJALKOW de son côté n'y accorde pas d'importance majeure), dans les problématiques nouvelles qui se font jour dans les années 1960, notamment, Henri LEFEBVRE joue un rôle moteur "en ce qu'il réussit à articuler problématique marxiste et analyse spatiale". C'est, notamment à travers le Droit à la ville (1968), par lui que l'espace va s'introduire dans l'analyse sociale. Raymond LEDRUT comme Jean RÉMY s'intéressent aux liens existants entre intégration collective, structure de contrôle social et les caractéristiques de la ville.

Jean RÉMY (La ville, phénomène économique, Vie ouvrière, Bruxelles, 1966) saisit la ville comme un espace d'interdépendances qui se nouent à travers un réseau d'économies et de dis-économies externes - avantages et coûts se transférant d'un agent économique à un autre sans passer par des liens de marché, et parmi lesquels la production de connaissances vient en premier lieu. "La perspective économico-sociologique dans laquelle se place cet ouvrage est par certains côtés à mettre en relation avec une autre tendance de la sociologie française qui, centrée sur la planification urbaine", va se développer à partir de la fin des années soixante, à la rencontre de la sociologie des organisations et d'une sociologie marxiste, axée sur la critique de l'État et l'affirmation du rôle des mouvements sociaux. Pour les auteurs représentant cette approche, la ville cesse d'être en tant que telle un objet sociologique pertinent, ainsi que l'exprime la réponse négative que donne Castells à un article intitulé "Y-a-t-il une sociologie urbaine? (1969, revue sociologie du travail, n°4), article qui voisine avec un autre définissant le projet de Worms (1969) d'élaborer une "Sociologie politique de la ville" et donc de voir dans cette dernière non pas une réponse à des besoins (identifiés par des psycho-sociologues se proposant de répondre à ceux-ci en termes d'équipements) mais bien un produit économique s'inscrivant dans la logique de l'entreprise capitaliste, que l'État, en mettant au point divers modes de régulation et de gestion, contribue à développer." (Sociologie urbaine).  C'est dans cette logique que s'inscrivent les travaux du Centre de Sociologie Urbaine.

 

Jean-Marie STÉBÉ et Hervé MARCHAL, Sociologie urbaine, Amand Colin, collection Cursus, 2010. Jean RÉMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, VIGOT, 1997. Yankel FIJALKOW, Sociologie des villes, La Découverte, collection Repères, 2007.

 

                                                                                                                                                                  SOCIUS

 

Relu le 12 mai 2020

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4 mars 2011 5 04 /03 /mars /2011 15:15

      Diverses définitions de la ville traversent les sociologies américaines. Entre les approches de l'école culturaliste, qui entreprend dans les années 1930 l'étude des villes moyennes de Nouvelle-Angleterre, celles de l'école fonctionnaliste qui étudie plutôt les grandes organisations qui affectent les industries et tous les secteurs de la vie sociale et qui se préoccupe du lien entre mobilité sociale et mobilité spatiale, celles de l'école interactionniste symbolique qui dans les années 1960 prend comme référence les espaces publics où coexistent et prolifèrent des groupes à orientations variées et où l'échange prend sens sur un fond global d'interconnaissance, entre donc les diverses réflexions sur la participation à la vie locale, la planification urbaine... il y a le point commun d'une interprétation en termes de structure sociale, dans la mesure où elle met en évidence la façon dont se constituent les inégalités et dont s'opère la distribution des zones de solidarité et d'opposition. Elle peut conduire à une analyse en termes de transformation sociale (Jean RÉMY et Liliane VOYE), mais cela n'est pas toujours le cas... 

 

         Sous le terme large d'école culturaliste, nous pouvons citer des auteurs comme William Lloyd WARNER (1898-1970) (Yankee Cities Series, Yale University, 1941-1945) ou Paul LAZARSFELD (1901-1976) et Elihu KATZ (né en 1926) (The Personal Influence, Glencoe, The Free Press, 1955).

W. L. WARNER analyse la réalité et les incidences de la distribution inégale des "opportunités" dans la petite ville, et des dissonances de socialisation existant entre l'école et la famille. Ils mettent en évidence diverses "sous-cultures" urbaines, perspective qui est reprise en France ensuite par Pierre BOURDIEU. Les sociologues de l'école culturaliste mettent au point des échelles de stratification sociale qui partent de la conscience d'appartenance et d'exclusion et de la notion de statut (vécu et réalité). Les petites villes, marquées par la multiplication des sous-cultures, sont particulièrement perméables aux influences extérieures, notamment en provenance des moyens de communication de masse, qui en diminuent l'autonomie culturelle. P. LAZARSFELD et E. KATZ étudient surtout les phénomènes d'opinion publique et les petits groupes qu'ils voient comme des relais de sélection des messages extérieurs. Ils analysent toutes les formes de comportements collectifs, de la rumeur au mouvement social. 

 

        Dans le prolongement direct de l'École de Chicago et surtout du texte synthèse de Louis WIRTH (Urbanism as a way of life, 1938), sont publiées de multiples études qui s'y réfèrent, comme d'un passage obligé, en même qu'elles en contestent les termes et les conclusions.

Cet ouvrage décrit l'urbanisation comme engendrant un changement fondamental dans la nature et la qualité des relations humaines. Caractérisées par le volume, la densité et l'hétérogénéité des regroupements, l'urbanisation détruit les allégeances assignées à des groupes globalisants au bénéfice de groupes formels et spécialisés et favorise l'impersonnalité des rapports et l'esprit de tolérance. Une sorte de relativisation culturelle. Plus une population est adaptée à ce contexte, moins elle s'appuie sur des groupes primaires tels que la famille, le quartier. Cette urbanisation produit tous ses effets dans la mesure où elle se combine avec un processus d'industrialisation et de communication de masse. "Globalement, la ville décourage un mode d'existence permettant à l'individu de disposer, en temps de crise, d'une base de subsistance sur laquelle s'appuyer ; elle décourage aussi le travail à con compte. Alors que les revenus des citadins sont en moyenne plus élevés que ceux des ruraux, le coût de la vie semble plus élevé que dans les grandes villes. La propriété de son propre logement implique des charges plus grandes et elle est plus rare. Les loyers sont plus élevés et absorbent une part plus importante du revenu. Bien que le citadin bénéficie de nombreux services publics, il dépense une plus forte proportion de son revenu pour des postes tels que les loisirs et l'épanouissement personnel, et une proportion moindre pour la nourriture. Ce que les services publics ne fournissent pas, le citadin doit l'acheter, et il n'est pratiquement aucun besoin humain qui n'ait fait l'objet d'une exploitation commerciale. Pourvoir aux émotions fortes, donner les moyens d'échapper aux tâches fastidieuses, à la monotonie et à la routine, devient ainsi l'une des fonctions principales des loisirs urbains : dans le meilleur des cas, ils procurent les moyens d'une expression de soi créatrice et d'une vie associative spontanée, mais ils ont pour résultat plus typique, en milieu urbain, la passivité du spectateur d'un côté, et de l'autre les exploits sensationnels qui pulvérisent les records. Réduit à un état de quasi-impuissance en tant qu'individu, le citadin doit s'efforcer de parvenir à ses fins en se joignant à d'autres personnes ayant un même intérêt au sein de groupes organisés. D'où l'énorme prolifération d'organisations volontaires orientées vers autant d'objectifs variés qu'il existe de besoins et d'intérêts humains. D'un côté, les liens traditionnels de l'association humaine sont affaiblis ; mais, en même temps, la vie urbaine implique un degré beaucoup plus fort d'interdépendance entre les hommes et une forme plus complexe, fragile et inconstante d'interrelations mutuelles, dont bien des aspects ne sont guère contrôlés par l'individu en tant que tel. Souvent, il n'y a qu'une relation des plus ténues entre la position économique ou d'autres facteurs de base qui déterminent l'existence de l'individu dans le monde urbain et les groupes volontaires auxquels il est affilié. Tandis que, dans une société primitive et une société rurale, il est habituellement possible de prédire, sur la base de quelques facteurs connus, qui appartiendra à quoi et qui s'associera avec qui dans presque toutes les relations de la vie, dans la ville, en revanche, on peut seulement mettre en avant le modèle général de formation du groupe et d'adhésion au groupe, modèle qui révélera beaucoup d'incohérences et de contradictions." (Le phénomène urbain comme mode de vie, traduction de Yves GRAFMEYER et d'Isaac JOSEPH).

      Les études reprochent d'abord de tendre à généraliser le propos : l'expérience des grandes villes est assez différente et il convient de multiplier les comparaisons internationales et historiques. Des manuels de sociologie, écrits depuis les années 1960, par exemple par J. L. SPATES et John J. MACIONIS (The Sociology of Cities, New York, St Martin's Press, 1982), insistent sur la nécessité de situer les États-Unis par rapport à des évolutions différentes.

         De plus,  il existe une multiplicité de profils de citadins (Herbert GANS, People and Plans, New York, Basic Books, 1968) et divers styles de vie des milieux urbains ; chaque ville produit un type subculturel propre traversé des variations liées à la structure sociale (E. Digby BALTZELL, Puritan Boston and Quaker Philadelphia, New York, Free Press, 1980). 

       De plus encore, la densité n'a pas d'effets uniformes quelles que soient les caractéristiques de la population : au contraire, ces effets varient d'après le degré de maitrise que les groupes concernés ont de leur devenir et d'après les modèles culturels apportés par les groupes qui forment peu à peu la ville. L'analyse de la densité urbaine doit donc être menée en référence aux concepts de sur - ou de sous - stimulation et de stimulations conflictuelles (R. STOCKOLS, Physical, Social and Personal Determinants of the Perception of Crowding Environnemental Behavior, 1973).

      Enfin, les relations sociales formalisées ne sont pas nécessairement un substitut aux relations informelles : les unes et les autres peuvent se développer de façon complémentaires (Michael YOUNG, Peter WILLMOTT, Family and Kinship in East London, Routledge and Kegan, 1957).

       Louis CHEVALIER précise bien que dans la description des villes, qui s'appuie sur un appareil statistique impressionnant, se signale aux États-Unis (et il écrit dans les années 1950), par une diversité qui se prête parfois difficilement à une classification précise, notamment parce que la recherche universitaire avec l'administration y est la plus constante et la plus ancienne. Toutefois, aujourd'hui, le corpus des connaissances en matière de vie urbaine s'est considérablement étoffé, notamment dans des perspectives de comparaison entre les problèmes de villes de différents pays et de différentes configurations. 

 

             Toute une autre série d'études se centrent, non sur les caractéristiques socio-démographiques, mais sur la structuration spatiale de la ville, comme celles de Kevin LYNCH (The Image of the City, Cambridge Mass, MIT Press, 1960) et de A. RAPOPORT (Human Aspects of Urban Form, New York, Pergamon Press, 1977). Ces auteurs établissent une connexion entre l'analyse sociale et les formes urbanistiques et architecturales, tout en mettant en question le lien mécanique entre une forme et un effet social. 

      Toujours sur l'environnement physique, d'autres recherches analysent les modalités de distribution spatiale des activités et des populations : degré de spécialisation des zones, éloignement par rapport à un point focal, incidence sur les relations réciproques, lien avec la rente urbaine, modèles de croissance spatiale. Le livre de William ALONSON (1933-1999), A theory of Urban Land Market, (dans BOURNE L. S. Edit, International Structure of the City, New York, Oxford University Press, 1971) résume bien le débat et constitue une référence pour d'autres recherches.

      Manuel CASTELLS (né en 1942), entre autres dans High Technology, Space and Society, de 1984 (Beverly Hills, Sage Publications), s'intéresse à l'impact de divers facteurs technologiques (modalités de transport, nouvelles technologies) sur les formes urbaines et sur la productivité de la composition spatiale.

 

          Plus politiques, d'autre études se penchent sur l'entité locale en tant que telle et la dynamique décisionnelle, dans un pays finalement extrêmement décentralisé. La répartition du pouvoir de décision, notamment sur les aménagements urbains, entre États et État fédéral, entre instances municipales et État local, s'avère très complexe, mettant en jeu des acteurs privés et publics (Floyd HUNTER, Robert DAHL, Michael AIKEN...). Un renouvellement de la problématique du local est apparu à la fin des années 1960 sous l'influence directe de la sociologie française, de sa tendance marxiste exprimée dans les travaux de Henri LEFEBVRE et de Manuel CASTELLS. il en résulte un effort de convergence entre une pluralité de disciplines intéressées au mode de décision au plan local et à ses effets en termes de structure sociale et de forme spatiale (David HARVEY, Social Justice and the City, London, E. Arnold, 1973). C'est surtout au Québec que de nombreuses études lient problématiques sociales, problématiques urbaines spatiales et problèmes de pouvoir local (Laurence de CARLO, Gestion de la ville et démocratie locale, Paris, L'Harmattan, 1995).

 

          Dans la même inquiétude sur la désorganisation de la communauté, de nombreuses études, notamment à Chicago, s'interrogent sur le modèle de la Grande communauté qu'une grande partie de la philosophie politique américaine considère comme moyen de changement ou au moins comme refuge contre la désorganisation sociale. Ces recherches sont inspirées soit par des stratégies consensuelles, soit au contraire par des stratégies conflictuelles.

Bien entendu, dans le contexte de la vie des États-Unis, les stratégies conflictuelles sont beaucoup moins connues et commentées que les stratégies consensuelles. Pour les premières, Pietr ROSSI et A DENTLER (The Politics of Urban Renewal, Glencoe, The Free Press, 1961) analyse l'expérience de Hyde Park Kenwood. Pour les secondes, Saul D. ALINSKY (Reveille for Radicals, Chicago, Chicago University Press, 1946) part de l'expérience du quartier de Woodlawn, au sud du quartier précédent. Des auteurs comme R. ASH ou C. PERIN s'interrogent aussi sur la question de savoir si les transformations urbaines sont liées à des mouvements sociaux. Jane JACOBS (1916-2006), philosophe de l'architecture et de l'urbanisme canadienne, en étudiant ces stratégies conflictuelles (The Death and Life of great american cities, 1961), est parvenue à modifier tout de même l'urbanisme nord-américain, mais surtout au Québec. D'ailleurs, dans les manuels ou essais qui traitent de la sociologie urbaine américaine, on devrait sans doute indiquer combien sont différentes les approches au Québec et aux États-Unis.

Jean RÉMY et Liliane VOYE détaillent surtout l'étude de Manuel CASTELLS dans The City and the Crasroots : A Cross-Cultural Theory of Urban Social Movements (London, Edwards Arnold, 1983) : "Mais c'est M. Castells qui élaborera l'interrogation, en utilisant sa connaissance internationale et son savoir historique. Il restitue ainsi l'expérience de San Francisco et est amené à voir dans les luttes qu'il analyse l'entremêlement d'une revendication de quartier et d'un combat de minorités, entremêlement d'autant plus fréquent que les stratifications de tous types se voient aux États-Unis, souvent renforcées par des groupement de voisinage. Se demandant alors si ces luttes font émerger de nouvelles significations de la ville, Castells rejoint ainsi une préoccupation constante de la sociologie américaine, à savoir celle conduisant à se demander quel est le statut de la composition et des formes spatiales dans la dynamique sociale : un changement de structure spatiale n'est-il qu'un facteur second, apportant dans le jeu de la compétition une plus ou moins grande souplesse adaptative, ou bien ne s'agit-il là que d'un premier niveau de lecture, qu'il convient d'interpréter à partir des positions inégales d'acteurs qui vont trouver dans ce changement des opportunités différentes nouvelles et jouer ainsi sur les significations de la ville."

 

         Dans le vaste marché (économique) suscité par les diverses entreprises de planification urbaine, l'activité de nouveaux et différents intervenants - experts en sciences sociales (advocacy planning) - vendant leurs services notamment - suscitent des interrogations sur les effets réels du soutien (advocacy planning) sur le quartier. Cet appui est-il un signe et un facteur de stagnation dans un processus de mobilité spatiale et sociale? Diverses réponses sont apportées.

Louis WIRTH se fait le promoteur d'un type de planification urbaine intégrant la dimension sociale, sans s'appuyer sur les groupes primaires dont il a cru constater la disparition. Défenseur du comprehensive rational planning, il considère que l'appui sur le quartier n'est qu'une technique auxiliaire, chargée de risques lorsqu'elle n'aide pas à évoluer vers un mode nouveau de participation sociale et il préconise la multiplication de lieux spécialisés, permettant à chacun de rencontrer un type de besoins spécifiques.

Herbert GANS analyse les milieux suburbains qui se multiplient aux États-unis, changeant radicalement d'ailleurs le visage de l'urbanisation elle-même (continuum de tissu urbain sur un grand espace) et y redécouvre les significations positives que prennent les relations de voisinage pour les populations par ailleurs bien intégrées aux processus de mobilité. Il rejoint là les idées de Jane JACOBS.

Pendant et après la guerre du Vietnam, les thèmes sur ce thème se relancent dans un climat de déception. Theodore ROSZAK et A. E. SCHEFFER développent une critique du rationalisme et de la complexité technique et une suspicion contre la grande ville. C'est à ce nouvelles formes de territorialités qu'il faut faire appel.

Richard SENNET (né en 1943), de son côté, oriente sa réflexion dans une autre direction : il met en garde, dans The Uses of disorder : The Personal Identity and City Life en 1970 (New York, Vintage) par exemple, contre un surinvestissement dans la relation humaine, intime et chaude qui peut -être tyrannique et paralysante alors que la confrontation avec l'inconnu et les crises qui en résultent peuvent s'avérer être un élément important du développement psychique et social. Le sens de la ville est lié à la multiplication de rencontres et de situations hétérogènes. L'expérience urbaine est d'autant plus riche que se multiplient des rencontres variables dans leur degré d'intimité et dans leur caractère fonctionnel. Cet auteur, pour qui la ville moderne est l'incertitude, l'inachevé, une quotidienneté ouverte sur l'imprévu, s'inscrit dans l'interactionnisme symbolique. La ville moderne, pour lui, est le lieu le plus favorable à l'exercice de la liberté pour l'individu, et aussi, paradoxalement, celui de l'indifférence. 

       Henrika KUKLICK, dans l'anthologie de textes sur l'école de Chicago, toujours à propos de la planification urbaine, estime qu'aux États-Unis les bureaucraties fédérales ont joué un rôle important dans la structuration de la ville contemporaine, mais que la sociologie qui les inspire est loin de l'être. L'École de Chicago, même si d'autres sociologies urbaines possèdent leur propre influence, domine encore les esprits des décideurs, sans doute parce qu'elle seule est parvenue à effectuer une synthèse systématique d'idées dans l'air du temps à son époque et qu'aucune autre n'a su dépasser comme elle le niveau des monographies (études concernant une ville précise), même si celles-ci se veulent comme autant de pistes d'interprétations des phénomènes urbains.

 

Jean RÉMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 1997. Louis CHEVALIER, Le problème de la sociologie des villes, dans Traité de sociologie, PUF, 2007 (réédition de 1958). L'école de Chicago, Naissance de l'écologie urbaine, Textes traduits et présentés par Isaac JOSEPH et Yves GRAFMEYER, Flammarion, collection Champs Essais, 2004.

 

                                                                                               SOCIUS

 

Relu le 13 mai 2020

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